Assemblée nationale
27 janvier 1999
RAPPORT
DU GROUPE DE TRAVAIL SUR LEFFICACITÉ DE LA
DÉPENSE PUBLIQUE ET LE CONTRÔLE PARLEMENTAIRE (1)
Président
M. Laurent FABIUS,
Rapporteur
M. Didier MIGAUD,
Députés.
TOME II
Auditions
(1) Ce groupe de travail est composé de : M. Laurent FABIUS, président
de lAssemblée nationale, président, M. Augustin BONREPAUX, président
de la Commission des finances, vice-président, M. Didier MIGAUD, rapporteur
général de la Commission des finances, rapporteur ; MM. Philippe AUBERGER,
Dominique BAERT, Jacques BRUNHES, Gilles CARREZ, Yves COCHET, Christian CUVILLIEZ, Laurent
DOMINATI, Roger FRANZONI, Gérard FUCHS, François GOULARD, Jean-Jacques JÉGOU, Pierre
MÉHAIGNERIE, Michel SUCHOD.
TOME SECOND
sOMMAIRE DES AUDITIONS
Les auditions sont présentées dans lordre chronologique des
séances tenues par le Groupe de travail (la date de laudition figure ci-dessous
entre parenthèses)
M. François de CLOSETS, journaliste (22
octobre 1998)
M. Jacques MÉRAUD, membre honoraire du
Conseil économique et social (22 octobre 1998)
M. Jean-Claude THNIG, Président du
Conseil scientifique de lévaluation (22 octobre 1998)
M. Guy CARCASSONNE, Professeur à
lUniversité de Nanterre-Paris X (29 octobre 1998)
M. Laurent DOMINATI, député, Président de la mission dinformation commune sur les moyens
dinformation des parlements étrangers en matière économique et sociale
(septembre 1994-mai 1995) (29 octobre 1998)
M. Jean-Claude TRICHET, Gouverneur de la
Banque de France (29 octobre 1998)
M. Michel PRADA, Président de la Commission
des opérations de bourse, ancien directeur de la comptabilité publique et du budget (5
novembre 1998)
M. Loïc PHILIP, Professeur à
lUniversité dAix-Marseille (5 novembre 1998)
M. Philippe AUBERGER, député, ancien Rapporteur général de la Commission des
finances, de léconomie générale et du plan de lAssemblée nationale
(1993-1997) (5 novembre 1998)
M. Jean ARTHUIS, sénateur, ancien ministre de
léconomie et des finances (19 novembre 1998)
M. René BARBERYE, Président du directoire du
Centre national des caisses dépargne et de prévoyance (CENCEP), ancien directeur
de la comptabilité publique (19 novembre 1998)
M. Pierre JOXE, Premier président de la Cour des
comptes (24 novembre 1998)
M. Jean PICQ, conseiller-maître à la Cour des
comptes, Président de la mission sur les responsabilités et lorganisation de
lEtat (novembre 1993-mai 1994) (10 décembre 1998)
M. Augustin BONREPAUX, député, Président de
la Commission des finances, de léconomie générale et du plan de lAssemblée
nationale (10 décembre 1998)
M. Daniel BOUTON, Président de la Société
générale, ancien directeur du budget (10 décembre 1998)
M. Louis SCHWEITZER, Président de Renault,
ancien directeur de cabinet du Premier ministre (7 janvier 1999)
M. Michel CHARASSE, sénateur, ancien ministre du budget (7 janvier 1999) (M. Michel
Charasse a souhaité être entendu à huis-clos)
M. Michel BON, Président de France Télécom, ancien
directeur de lAgence nationale pour lemploi (ANPE) (7 janvier 1999)
M. Jacques DELORS, ancien ministre de
léconomie et des finances, ancien Président de la Commission européenne,
Président de la Fondation Notre Europe (13 janvier 1999)
Sir John BOURN, Contrôleur et Auditeur général
du Royaume-Uni, Président du National audit office (NAO) (13 janvier 1999)
M. Dominique Strauss-Kahn, ministre de
léconomie, des finances et de lindustrie, et M. Christian Sautter,
secrétaire dEtat au budget (13 janvier 1999)
Audition de M. François de CLOSETS,
Journaliste
(extrait du procès-verbal de la séance du 22 octobre 1998)
Présidence de M. Laurent FABIUS, Président
M. le Président : Nous commençons aujourdhui les travaux du Groupe de
travail constitué à mon initiative sur le contrôle parlementaire et l'efficacité de la
dépense publique.
J'accueille avec plaisir M. François de Closets qui va ouvrir notre série
d'auditions.
Nous recevrons, au cours de nos travaux, des personnalités françaises et étrangères
spécialistes de ces questions, ce qui est votre cas, à la fois en raison de vos
activités professionnelles et de la Commission que vous avez présidée.
Outre l'audition de personnalités, nous discuterons entre nous parce que nous ne
créons pas ce groupe de travail pour le plaisir de l'esprit, mais pour parvenir à des
résultats concrets.
Les thèmes de travail sont des sujets dont nous parlons depuis vingt-cinq ou trente
ans, mais sur lesquels peu de choses concrètes ont été faites. Nous pensons que la
dépense publique est mal évaluée, mal contrôlée, quelle a des répercussions
importantes sur les impôts et les charges, qui sont trop lourds.
Cette idée a déjà été exprimée par plusieurs d'entre nous.
D'une certaine façon, il y a un lien possible entre l'efficacité de la dépense
publique et le contrôle parlementaire. A l'origine, le Parlement est né pour ça. Par un
effet dialectique, si le Parlement remplissait pleinement son rôle, cela permettrait sans
doute de mieux contrôler la dépense publique, mais cela lui donnerait encore plus de
légitimité.
M. François de Closets : Je vous remercie de l'honneur que vous me faites en me
demandant de prendre la parole devant vous. Je ne suis pas un expert. Beaucoup d'entre
vous, sur le strict terrain des techniques financières, sont beaucoup plus compétents
que moi. Alors soyez gentils, ne m'entraînez pas trop loin dans ce domaine. Disons que je
suis un citoyen concerné.
Dès qu'on parle de la finance publique, aussitôt arrive la question quantitative. Il
y a ceux qui sont pour moins de 30 %, ceux qui voient d'un bon oeil 45 % de
dépenses publiques. Tel n'est pas mon propos. Personnellement, mon point de vue est qu'il
ne faut pas mésuser de l'argent public. On peut aussi bien gaspiller l'argent public dans
un état libéral qui ne dépense que 30 %, que dans un état social démocrate qui
en dépense 45 %. Sous l'ancien régime, la dépense publique en soi était faible,
mais tout entière gaspillée.
La notion de gaspillage n'est pas non plus d'essence libérale. Or, de plus en plus, je
constate que quand on met l'accent sur ce point, on se trouve suspecté de défendre une
idéologie libérale. On explique que c'est un faux procès parce que de toute façon, la
dépense publique ne va pas se cacher dans des paradis fiscaux, mais est recyclée dans
l'économie. Donc, finalement, c'est une bonne chose ! Je m'insurge absolument contre
cette façon de voir. On ne peut pas réduire les fonctionnaires à être les relais du
recyclage de l'argent public dans l'économie française; ils ont des missions beaucoup
plus nobles. Ils ont un rôle absolument essentiel et des services à rendre de façon
productive, efficace et, bien sûr, au moindre coût. Productivité ne veut pas dire
rentabilité, qui n'a pas de sens s'agissant des services publics, mais la productivité a
un sens qui doit être respecté. Si l'on veut stimuler la croissance par un accroissement
des dépenses publiques, il faut voir que cet effet ne peut être obtenu qu'en contrôlant
absolument la dépense pour que cette stimulation se fasse à partir d'investissements qui
vont enrichir l'avenir, et non à partir de lentretien de structures lourdes qui
vont, au contraire, compromettre cet avenir.
Plus on pense qu'il est nécessaire - et je le pense aussi, parce que c'est la
tradition de la France - de maintenir la dépense publique à un niveau élevé dans cette
société, plus on doit être vigilant et absolument impitoyable sur le contrôle et
l'utilisation de cette gestion.
C'est donc sans aucun préalable que j'aborde cette question, non plus par
libéralisme, mais par civisme. La bonne gestion est le préalable aux choix idéologiques
éminemment respectables entre une perspective libérale et une perspective socialiste,
dirai-je pour simplifier. Et il y a un préalable à toute gestion saine, celui de
reconnaître la dépense pour ce qu'elle est ; une dépense, c'est un coût ;
une dépense, c'est négatif. Tous les ménages savent que le moment douloureux,
cest le paiement de la dépense. Cela ne veut pas dire qu'ils ne dépensent pas,
mais cela veut dire qu'ils s'efforcent d'obtenir ce qu'ils désirent au moindre coût.
De même, les entreprises se lancent dans des investissements, négatifs dans le
présent, mais dont elles espèrent, pour lavenir, un retour positif supérieur.
Donc, la dépense, c'est négatif.
Cependant, cela ne me semble absolument plus perçu lorsqu'il s'agit de l'argent
public. Tout se passe comme si l'argent public était d'une autre nature que l'argent
privé, en sorte que l'idéal, qui, s'agissant de l'argent privé, est de minimiser la
dépense, serait, s'agissant de l'argent public, de l'accroître. En la matière, il y a
une parfaite exception française à laquelle je voudrais que l'on réfléchisse.
En tant que représentants du peuple, vous avez pour charge de consentir l'impôt et de
veiller à la dépense, à la bonne utilisation de l'argent public. L'exercice de cette
mission devrait vous conduire à contester les demandes budgétaires des gouvernements, à
ne les accepter qu'en dernier recours, après que toutes les justifications vous ont été
données ; cela devrait donc aussi vous conduire à les refuser lorsqu'elles ne vous
paraissent pas justifiées. C'est selon moi l'attitude qui devrait être celle des
députés, qu'ils soient communistes ou RPR. Or, les citoyens de ce pays ne peuvent
que constater que leurs représentants ne contestent jamais qu'une chose :
l'insuffisance des dépenses.
Lors des débats budgétaires, que se passe-t-il ? Le bon budget qui recueille
l'approbation évidemment de la majorité, mais même de l'opposition, est celui qui est
en forte croissance. Il suffit de lire les débats parlementaires. On a l'impression que
l'on se fiche bien de la politique suivie par le ministre. Si celui-ci monte à la tribune
en disant : " Mes chers collègues, j'ai obtenu une augmentation de
6 % ", cela passe. Il a obtenu un bon budget. S'il y monte en disant :
" Cette année, mon budget est en croissance de 0,5 % seulement ", il
est alors critiqué sur tous les bancs, majorité et opposition. Tout se joue sur ce
pourcentage ! Je ne perdrai pas de temps à vous citer les exemples relevés dans des
débats budgétaires, qui sont littéralement caricaturaux. " C'est un bon
budget, madame le ministre... " Pourquoi ? " ...parce qu'il
connaît une forte augmentation. "
Je ne dis pas que les augmentations ne sont pas justifiées, mais je dis qu'elles ne
vont pas de soi. Ce qui est à justifier, ce n'est pas la stagnation d'un budget, mais son
augmentation ! Tout se passe à l'inverse. Qui ne saurait pas de quoi on parle serait
fondé à voir dans le budget discuté l'équivalent du chiffre d'affaires d'une
entreprise car, bien sûr, celui-ci doit augmenter et c'est la stagnation du chiffre
d'affaires qui doit être justifiée. Or, en loccurrence, on ne parle pas d'un
chiffre d'affaires, mais d'une dépense. On peut en déduire que, dans le débat
parlementaire, tout naturellement la dépense prend le signe " plus "
de la comptabilité, alors qu'elle doit avoir le signe
" moins ".
Pour être concret, quand le Parlement français, qu'il soit de droite ou de gauche,
a-t-il refusé des crédits au Gouvernement ? Je ne parle pas de la contestation
globale du budget : " Monsieur le Premier ministre, votre budget est
inflationniste, il faut diminuer, etc. " Ce discours est creux ! La
meilleure preuve est que lorsqu'il y a quelques années, une majorité de droite libérale
a prétendu réduire le budget global, elle a trouvé 2 milliards d'économies à
réaliser sur 1 500 à l'époque.
Aussi, je vous pose la question : quand le Parlement français, de droite ou de
gauche, a-t-il dit au Gouvernement qu'il refusait ses crédits, qu'il n'en voulait pas,
que ce n'était pas sérieux, qu'il souhaitait 20 % de moins ? Cela veut-il dire
que depuis trente ans, toutes les dépenses présentées par les gouvernements successifs
au Parlement étaient justifiées ? Qu'il n'y a jamais eu de programme inutile ?
Pendant dix ans, on vous a présenté le devis du programme de navette spatiale Hermès;
il ne fallait pas être grand clerc pour savoir que c'était une aberration. Le Parlement
na rien dit.
Cela prouve bien que le Parlement français ne joue pas son rôle de défense du
contribuable. Ce n'est pas un problème de droite ou de gauche, mais c'est l'institution
qui, aujourd'hui, ne peut manifestement pas jouer ce rôle. D'où vient cette étrange
faiblesse ? De la suprématie du rôle du Gouvernement ? Je ne crois pas, parce
que le Parlement n'a jamais été battu sur la volonté de réduire tel ou tel crédit. Au
contraire, il l'a été sur sa volonté d'augmenter les dépenses. Le Parlement français
n'a le pied que sur l'accélérateur, alors que le bon fonctionnement des institutions
démocratiques voudrait que ce soit l'exécutif qui veuille trop dépenser et le
législatif qui le rappelle à l'économie.
C'est donc là une exception française. Pourquoi ne pouvez-vous pas être les censeurs
de la dépense ? Vous êtes le reflet de l'opinion, vous êtes à l'écoute de vos
électeurs et il vous est difficile de prendre des mesures impopulaires. Si la dépense
était socialement et culturellement impopulaire dans ce pays, elle le serait aussi au
Parlement. J'en conclus qu'en France, la dépense publique est populaire. Or, la dépense
publique, c'est l'impôt. L'impôt serait donc populaire chez nous ! Voilà la
véritable exception française.
Il faut en comprendre les raisons. L'impôt devrait être impopulaire et il ne l'est
pas. Tout simplement, il n'est pas ressenti comme douloureux. Le Français est un
contribuable anesthésié, un contribuable qui s'ignore.
La première raison est bien connue, c'est la part extraordinairement réduite de
l'impôt direct dans notre fiscalité et le nombre réduit des Français qui payent
effectivement cet impôt direct. Cette majorité des Français qui ne supportent pas
l'impôt direct est remarquable. Or, cet impôt étant seul connu et ressenti comme tel,
de fait, la majorité des Français a le sentiment qu'ils sont non contribuables. Ce n'est
que pure illusion. C'est la raison pour laquelle je dis que tout Français est un
contribuable qui s'ignore. Il est entretenu dans l'illusion qu'il ne paie pas l'impôt et
que l'accroissement de la fiscalité ne le concerne pas. A la limite même, il pense que
ce n'est pas une mauvaise chose puisque d'autres vont payer pendant que lui, sous forme
directe ou indirecte de subventions et de droits sociaux, récupérera cet argent. Son
intérêt est de voir augmenter la dépense pensant qu'il ne la paye pas, alors qu'en
réalité, vous prenez dans la poche gauche pour mettre dans la poche droite du même
pantalon.
C'est un véritable péché d'entretenir cette illusion dans une République parce que
celle-ci se fonde sur deux actes, le vote et la contribution. C'est ainsi que cela avait
été conçu au départ, du temps des pères fondateurs de la Révolution.
De même que le vote ne peut être implicite, la contribution ne saurait non plus être
implicite. De même que le vote doit être universel, la contribution doit être
universelle. Chaque citoyen devrait faire son chèque au percepteur. " Vous
demandez à des smicards ou à des RMIstes de payer des impôts ? "
va-t-on s'écrier. Cela prouve que nous sommes en plein délire. Les gens s'imaginent que
les smicards et les RMIstes ne payent pas d'impôt, alors qu'ils payent à la caisse
enregistreuse, même s'ils ne vont pas à la trésorerie. C'est la même chose, à la fin
de l'année, les ménages ont payé. Tout le monde sait que l'impôt direct est un impôt
mieux réparti, plus juste, mais si vous demandez de l'étendre aujourd'hui en France,
vous êtes considérés comme antisocial réactionnaire. Nous nageons en pleine
folie !
L'impôt direct n'a pas seulement des vertus civiques, il a également des vertus
sociales. Et aujourd'hui, vouloir l'étendre, c'est donner le sentiment qu'on est
antisocial. C'est grave. On ne sait plus de quoi on parle !
Si on veut remettre la dépense publique sous contrôle, la première chose à faire
est d'avoir le courage, dans une réforme fiscale, d'étendre l'impôt, ne serait-ce que
sur le plan pédagogique, et d'expliquer aux gens et aux plus pauvres de ce pays qu'ils ne
vont pas payer plus, bien au contraire, mais que tout le monde doit payer l'impôt, que
c'est leur dignité de ne pas leur soutirer les impôts au tiroir-caisse du supermarché,
mais de les faire contribuer à visage découvert, sachant qu'ainsi, à la fin de l'année
ils auront moins payé.
Evidemment, lorsque la dépense redevient ce qu'elle doit être, c'est-à-dire une
pénible obligation, on s'efforce de l'éviter et on entre dans la gestion. Aucune gestion
ne peut être conduite où que ce soit si la dépense perd une seconde son caractère
contraignant et désagréable.
Lorsque la dépense est facile, l'accroissement de la dépense devient le remède,
partout illusoire, en l'occurrence augmenter les budgets et les effectifs. Cela empêche
toute réforme. Pourquoi s'embêter à réformer, ce qui est toujours pénible et
désagréable, alors qu'on peut s'en sortir, au moins momentanément, en augmentant les
budgets et les effectifs ? Je ne veux pas dire qu'il ne faille pas, ici ou là, les
augmenter, mais ce devrait être une anomalie et non une règle qui va de soi. C'est alors
seulement qu'on peut entrer dans la voie du progrès.
La mauvaise gestion, c'est le plus spectaculaire. Il suffit d'évoquer Hermès ou des
programmes coûteux et mal conduits dénoncés par la Cour des comptes. La presse en fait
ses choux gras. Je pense pour ma part que ce qui coûte le plus cher, ce qui est le plus
grave dans la mauvaise gestion de l'argent public, c'est ce qui ne se voit pas et se cache
dans les rouages de l'administration. Lorsque lEtat se bureaucratise, cela a un
double coût : une première fois en imposant aux contribuables des frais de
fonctionnement excessifs et une seconde fois en infligeant à l'administré de supporter
les rouages et les procédures complexes d'une administration bureaucratisée.
L'exemple typique est celui de cette administration à six niveaux : communal,
intercommunal, départemental, régional, national et européen, qui constitue une
véritable monstruosité qui complique et empoisonne la vie des citoyens. Imaginez la vie
des entreprises qui peuvent trouver des aides, des subventions ou des primes à ces six
niveaux, mais qui ont aussi à subir des procédures et des contrôles venant de ces six
niveaux. Comment voulez-vous qu'on s'y retrouve ? C'est une machinerie beaucoup trop
compliquée. Tout le monde le constate aujourd'hui.
Comment en sommes-nous arrivés là ? Par la loi de décentralisation de 1982 qui est
typiquement une loi à la française. Certes, il fallait faire une décentralisation, une
déconcentration, une vraie réforme. Mais pour ne fâcher personne, on a conservé nos
trente-six mille communes et l'on a créé un niveau supplémentaire. On ne s'est pas une
seconde soucié des répercussions d'accroissement du coût de l'administration que cela
pourrait avoir puisqu'on ne se soucie pas de la dépense. On avait dit que
l'administration centrale devrait aller en diminuant du fait des transferts de
compétences aux niveaux régionaux et autres. En fait, cette décentralisation s'est
traduite par une augmentation du nombre des fonctionnaires, car on a ajouté et rien
retranché. C'est le vice premier du système français, c'est celui qui entraîne le plus
de surcoûts.
Qu'il s'agisse d'institutions, de services, de procédures ou de règlements, que la
réforme consiste toujours à ajouter sans jamais retrancher, à complexifier sans jamais
simplifier. Aucun système, aucun organisme ne peut survivre à un mode de vie, de gestion
et de fonctionnement, qui consiste à ajouter sans jamais supprimer.
Je prends l'exemple de la redevance de l'audiovisuel. Au moment de l'apparition de la
télévision, cinq cent mille privilégiés environ pouvaient la regarder. On n'allait
pas, en passant par le biais de la fiscalité ordinaire, demander à cinquante millions de
Français de payer le spectacle que seulement cinq cent mille personnes pouvaient
s'offrir ! On a donc, en dérogation aux règles de financement ordinaire, créé une
taxe affectée. Depuis bientôt trente ans, l'audiovisuel public est devenu un service
public généraliste à l'égal de l'éducation, de la justice, etc.
Le maintien d'une taxe affectée ne se justifie en rien. Or, tout le monde sait que si
lEtat, pour récupérer l'argent du financement de l'audiovisuel public, se
contentait d'augmenter en proportion le taux de tel ou tel impôt, du jour au lendemain,
la collecte de cette ressource ne coûterait plus un centime. Elle coûte cinq cents
millions chaque année. Et vous acceptez cela depuis trente ans ! Vous avez gaspillé
quinze milliards ! Mille cinq cents fonctionnaires de la redevance ont très
consciencieusement travaillé, mais c'est le pont de la rivière Kwaï. On les a utilisés
à remplir une tâche complètement inutile. C'est d'autant plus coupable que ces
fonctionnaires ont la garantie de l'emploi. Il n'est pas question de les envoyer à
l'ANPE, mais de mettre en oeuvre un plan pour les reconvertir. Ils pourraient, par
exemple, devenir des spécialistes de la lutte contre la fraude fiscale à l'échelle
européenne. On peut très bien prévoir deux ans de reconversion. On a créé au départ
cette redevance, et surtout le service pour la percevoir. Tout est là pour
l'éternité !
Le comble est que l'on parle d'une réforme de l'audiovisuel public - la vingt ou
vingt-cinquième, sinon on aurait l'impression que nos institutions dorment. On va
réformer le financement de l'audiovisuel public. Ce pourrait être l'occasion de
supprimer cette redevance. Pas du tout ! On risque de compliquer le système en
ajoutant une part de financement public. On est en plein délire !
J'ai pris cet exemple, mais je pourrais les multiplier. On ne veut pas supprimer les
communes, ni le département, ni la redevance, ni le ministère des anciens combattants,
ni le double système aberrant de collecte de l'impôt. Là encore, le budget est en
cause. Le ministère du budget passe son temps à faire la leçon à tous les autres
ministères présumés dépensiers. Mais on ne peut supprimer une maternité, un service
dans les hôpitaux ou une juridiction ; dès qu'il y a un problème, on a plutôt
tendance à ajouter. De nombreux organismes qui ont été créés par Vichy ont tous
perduré, étant donné que la seule raison de perdurer dans l'être, est d'avoir un jour
reçu l'existence et que cela suffit comme légitimité.
C'est la source essentielle de la coûteuse et inefficace gestion de lEtat et de
l'argent public.
Ce dont je vous parle se situe également au niveau des règlements et des procédures.
Regardez l'empilement qui s'est fait sur tous les plans d'aides aux jeunes et aux
entreprises et constatez que ni le Parlement, ni le Gouvernement, ni l'administration, n'a
aujourd'hui le pouvoir d'assumer cette fonction vitale pour tout organisme qu'est
l'élimination de cette cancérisation. Cette prolifération sans élimination, c'est la
mort des organismes.
Je vous rappelle le sort qui fut réservé au rapport de MM. Belin et Gisserot. Ceux-ci
avaient identifié, à la demande du premier Gouvernement Chirac, toute une série
d'organismes faisant double ou triple emploi à supprimer. Ce rapport, trop explosif, a
été considéré comme secret de la défense nationale, la liste des organismes inutiles
n'a jamais été dévoilée et aucun d'entre eux n'est passé à la trappe. Il y a donc
une incapacité de la République française à éliminer.
Je vous demande de réfléchir à la possibilité de créer un organisme auprès du
Premier ministre, dont les membres auraient un statut comparable à ceux de la Cour des
comptes, seraient dotés des mêmes garanties d'indépendance absolue, qui serait un
institut de rationalisation qui pourrait lancer des injonctions au Gouvernement et aux
administrations. Ces injonctions n'auraient qu'un seul but, celui de supprimer telle
procédure, tel texte ou tels services.
Est-il normal quil paraisse si difficile de procéder à ces suppressions dans un
monde où la sécurité de l'emploi fait qu'elles entraînent des mutations ou des
reconversions, ce qui n'est jamais agréable, mais pas des passages à lANPE ?
Il est insensé de penser que dans des secteurs où il n'y a pas de sécurité de
l'emploi, où toute réorganisation est sanglante et se traduit par des basculements dans
le chômage et par des naufrages individuels, cela se fait, alors que dans cette partie de
la France, protégée par cet extraordinaire filet de la sécurité de l'emploi qui amène
des mutations certes désagréables mais non tragiques, il ne se passe rien. La
sécurité, qui devrait être source de mobilité, devient source d'une immobilité
véritablement géologique.
Il faut créer cette Cour de rationalisation. Il faut renforcer les pouvoirs de la Cour
des comptes. Aujourd'hui l'argent public doit faire peur, au même titre que l'argent
privé. Si vous avez entre les mains l'argent d'une autre personne pouvant vous le
réclamer, cela vous fait peur au moment de le gérer et de le dépenser.
Pour l'argent public, il n'existe que deux règles : premièrement, il ne faut pas
le mettre dans sa poche ; deuxièmement, il ne faut pas qu'il manque le moindre
tampon procédural. En dehors de ça, de quelque façon que vous le dépensiez, vous êtes
à l'abri de tout. Ce n'est pas possible. Il faut que les renvois devant la Cour de
discipline budgétaire soient beaucoup plus larges. Cette cour doit apporter des réponses
pour tous les cas où, précisément, il y a eu mauvais usage sans qu'il y ait eu faute de
procédure ou, à plus forte raison, enrichissement personnel. Les personnes ayant mal
géré l'argent public, dont il est reconnu qu'elles en ont fait un mauvais usage, doivent
être sanctionnées. On ne peut pas leur demander d'être comptables de fait et de
rembourser. On ne va pas ruiner ces personnes qui a priori ont été honnêtes,
mais elles doivent être éliminées de la fonction publique ou des fonctions électives.
Cela me semble essentiel.
De plus, vous devez étendre votre vigilance dans un troisième domaine, celui du tiers
secteur.
A l'heure actuelle, d'un côté, l'argent privé supporte toute une série de
contrôles - règles de transparence des sociétés, notion d'abus de biens sociaux,
règles de la concurrence -. De l'autre côté, l'argent public dans le secteur public est
asservi à toutes sortes de règles, de contrôle et de procédure. Entre les deux, vous
avez le tiers secteur, l'économie sociale, le monde associatif qui, pour l'essentiel, est
soit nourri par l'argent public, soit se livre à des activités de type tout à fait
commercial, mais sans avoir les contraintes du monde commercial. Dans ce tiers secteur, on
dépense vraiment les milliards des contribuables sous des prétextes tout à fait
admirables, car toute association a toujours une bannière pieuse. Mais cela ne suffit pas
à laisser se dépenser de l'argent sans le moindre contrôle. Ce secteur est gigantesque
et très mal connu. Tout y est opaque : les rémunérations, le nombre d'associations, le
total des subventions en dépit des annuaires que personne ne lit. On estime à un million
six cent mille le nombre d'associations, ce qui représente environ un million et demi
d'emplois salariés, soit l'équivalent de huit cent mille emplois à temps plein. C'est
gigantesque. Les subventions publiques sont de l'ordre de cent trente milliards.
L'activité privée générée par ce secteur représente environ cent trente milliards.
J'emprunte ces chiffres à Pierre-Patrick Kaltenbach, conseiller à la Cour des comptes,
qui s'est spécialisé dans le sujet. Vous auriez le plus grand intérêt à l'entendre
sur ce problème.
Il n'est plus possible que lEtat subventionne à guichet ouvert, sans aucun
contrôle et selon un véritable système d'abonnement. Trouvez-vous normal que dans des
organismes présumés sans but lucratif, on trouve si souvent des rémunérations de
dirigeants dépassant le million par an et des frais de représentation de PDG ?
Procurez-vous les rapports de la Cour des comptes sur l'UNEDIC et les ASSEDIC.
Heureusement que les chômeurs ne les ont pas lus au début de l'année !
Trouvez-vous normal que partout, le copinage et l'emploi fictif prolifèrent en toute
impunité, que les choix politiques et clientélaires remplacent toute évaluation
sérieuse de l'action menée et des résultats obtenus ? Je ne vais pas m'étendre
sur le sujet, vous êtes élus locaux et savez à quel point vous êtes tenus par ce
système associatif, qui est le biais de l'activité clientélaire.
Mais on ne peut continuer à entretenir un secteur pareil, exempté de tout contrôle,
de toute sanction. On ne peut pas laisser les partenaires sociaux et les associations
jouer ainsi avec des sommes pareilles d'argent public. Là encore, je voudrais un
contrôle rigoureux de la dépense publique. Je me fiche de savoir s'il y a 30 % ou
45 % de prélèvement obligatoire ; ce n'est pas mon problème. Ce
préalable civique est qu'il faut que ce soit bien géré.
Nous discuterons ensuite de la façon dont les sanctions doivent s'appliquer. Ce qu'on
ne veut plus, c'est entendre un Président de mutuelle répondre, à la question de savoir
s'il est normal de gagner cent mille francs par mois, qu'il n'est pas dans le secteur
public. D'un côté, ils disent être la mutuelle des étudiants, donc mettant bien haut
l'idée de dévouement, de solidarité, de générosité, et de l'autre, ils s'accordent
cent mille francs de salaire par mois car ils sont dans le privé ! Vous ne pouvez
plus continuer à laisser faire. Nettoyez les écuries d'Augias ! Ce serait rendre au
mouvement associatif sa dignité et sa noblesse qui sont absolument essentielles. Nous
avons besoin que l'administration soit relayée par un monde de bénévoles. Nous avons
besoin de pompiers. Le service de pompiers fonctionne parce qu'un noyau professionnel
administratif public est relayé par un bénévolat. Ce monde du bénévolat est
absolument essentiel. Je ne veux surtout pas que toutes les activités du tiers secteur
aujourd'hui soient demain reprises directement par l'administration. Ce serait un
cauchemar! Mais vous devez exercer un vrai contrôle là dessus.
Les critiques que j'ai énoncées auraient de quoi, comme disait Michel Rocard, faire
sauter trois gouvernements. Mais n'oublions pas que même si nous faisions cela, la lutte
ne serait pas finie. Il faudrait continuer le combat. Je ne prétends pas supprimer tout
gaspillage, celui-ci faisant partie de la gestion, de la démocratie, de la vie. J'aime,
dans la démocratie, qu'elle soit imparfaite, mais j'aime aussi qu'elle reconnaisse ses
imperfections et qu'elle lutte contre ses défauts en matière de gaspillage. Aujourd'hui,
ce n'est pas le cas.
M. le Président : Nous vous remercions. C'est tout à fait l'esprit dans lequel
nous travaillons dans cette démocratie imparfaite.
Vous nous aviez promis de tenir des propos horribles ; vous avez tenu vos
engagements. En même temps, beaucoup sont extrêmement stimulants et pertinents.
Mes collègues souhaitent vous poser des questions.
La parole est à M. Méhaignerie.
M. Pierre Méhaignerie : Ceux qui se sont essayés à suivre les conseils de
François de Closets abandonnent à terme la partie parce que premièrement, et cela me
paraît essentiel, la dépense reste électoralement payante. Comment développer un vaste
mouvement culturel de contre-pouvoir ou de contre-culture dominante ?
Deuxièmement, je ne crois pas qu'une Cour de rationalisation auprès du Premier
ministre ne serait pas une structure supplémentaire. C'est la croissance zéro des
dépenses publiques pendant plusieurs années qui obligerait - ce qui ne peut être qu'une
décision volontairement politique - à faire de la rationalisation.
Comment le monde médiatique peut-il nous aider, non pas à rendre populaire la
dépense, mais impopulaire ? Personnellement, je pense que le niveau des salaires
pourrait être amélioré, particulièrement les bas salaires dans l'industrie et le
secteur privé, si lEtat était mieux géré et la dépense mieux maîtrisée. Notre
problème n'est pas l'objectif, mais le comment de cet objectif.
M. le Président : Je ferai deux remarques sur ce que vous avez dit, à partir de
ma pratique d'élu local.
Vous dites que la dépense est populaire. J'en conviens, mais, en même temps, je note
une évolution au moins sur le plan local. Il y a quelques années, quand on affichait au
niveau local des objectifs de dépenses, il y avait peu d'interrogations. Je constate
aujourd'hui dans ma circonscription - et je ne pense pas que ce soit simplement un
microclimat - une méfiance des administrés à l'égard de la dépense. Ils se disent, et
ils n'ont pas tort, que s'il y a une dépense d'un côté, il faudra bien une recette de
l'autre.
Vous dites que l'impôt est populaire. Non, il ne l'est pas. Il est même très
impopulaire. Mais votre démonstration allait plus loin. Je note là aussi une évolution
en raison d'excès commis. Je vois apparaître une réticence assez forte à l'égard de
la dépense, ce qui est nouveau et présente de bons, mais aussi de mauvais côtés, car
on ne peut pas être contre toutes les dépenses; certaines sont justifiées. On risque de
passer de l'autre côté par réaction contre une période durant laquelle la dépense
était trop lourde.
Les questions du Président Méhaignerie sont parfaitement pertinentes. Si vous aviez
la gentillesse de nous donner quelques lumières.
M. François de Closets : Je voulais justement prendre l'exemple local. Sur le plan
local, les gens payent leurs impôts de façon assez directe. On a pris l'habitude - il
faudrait l'imposer législativement - que nul ne paye l'impôt sans en connaître la
variation, augmentation ou diminution, par rapport aux années précédentes. Ils veulent
savoir ce que ça coûte à la commune et voir comment cela évolue. Cela doit apparaître
sur le même papier.
En un premier temps, après la décentralisation, les Français n'ont pas porté grande
attention à l'évolution des dépenses, mais depuis quelques années et grâce à cette
procédure, le fait de n'avoir pas ou très peu augmenté les dépenses locales, devient
le premier argument de réélection d'une municipalité. Il y a vingt ans, un maire était
jugé sur ses réalisations. Aujourd'hui, le préalable est de n'avoir pas trop augmenté
les impôts. C'est assez nouveau.
Cela prouve qu'une pédagogie peut et doit se faire à l'échelon national. Pour cela,
il ne faut pas la faire au nom de la gestion, mais de la justice. L'Europe nous y incite
puisque nous sommes l'exception - l'aberration, devrais-je dire - par la place si
restreinte que nous réservons à nos impôts directs sur le plan de la fiscalité
nationale. Il faut marteler et répéter que c'est anormal, que c'est injuste et que
l'Europe nécessite une certaine harmonisation fiscale. Ne pas faire payer d'impôts
directs aux smicards, c'est le meilleur moyen, en fin de compte, de leur faire payer plus
d'impôts. Il ne faut cesser de le répéter.
C'est par une volonté de justice qu'on doit en finir avec ces aberrations. Ces
dernières que constituent les exemptions d'impôts directs ont été le fait de la droite
comme de la gauche. Il s'agit d'un problème, nous en sommes d'accord, qui transcende le
choix politique que l'on peut faire quant à la place de la dépense publique dans la
société.
En tant que journaliste, je suis catastrophé de voir le relais que donne la presse à
l'attitude corporatiste qui consiste à réduire toujours les problèmes ; on le voit
bien encore en ce moment avec le conflit des lycéens qui ne fait que reprendre ce qui
s'était passé lors des conflits précédents. Ces braves lycéens traduisent de façon
symptomatique leurs problèmes : ils ne voient pas assez les profs, il leur en faut
davantage ; les lycées ne sont pas très beaux, il leur faut plus de crédits. Tous
les mouvements de lycéens débouchent inexorablement sur une augmentation des crédits et
des moyens. Il en est de même des mouvements de cheminots, d'agriculteurs, etc.
La presse est un relais d'une désespérante complaisance pour justifier la réponse
aux problèmes posés. Je vous accorde qu'un grand effort serait à faire du côté de la
presse pour expliquer que même si à tel endroit vous avez des classes surchargées, des
juridictions débordées, des effectifs de police insuffisants, cela ne prouve en rien
que, globalement, il faille augmenter le nombre de juges, de professeurs ou de policiers.
Il faut plutôt s'interroger sur la bonne utilisation, la bonne répartition, des
effectifs. Quand on voit la carte judiciaire et l'aberration des réglementations et des
législations qui multiplient les procédures, et les juges complètement débordés, on
se dit qu'il faudrait réfléchir et se demander si on ne pourrait pas commencer par
simplifier les procédures - c'est actuellement dans le projet de Mme Guigou -, revoir la
carte judiciaire pour répartir les juges en fonction de la nouvelle France avant de
penser à accroître la dépense publique. Peut-être des augmentations sont-elles à
faire, alors il faut les faire. Mais aujourd'hui, la dépense vient tout le temps a
priori. C'est désespérant.
On en vient à adopter la méthode " scrogneugneu " : stop, on
n'augmente plus, c'est fini ! Et c'est l'électrochoc. On veut être idiot pour
amener les gens à prendre conscience et devenir intelligents.
Je parlais de créer une Cour de rationalisation. Evidemment, il faudrait trouver une
meilleure appellation, mais il faut qu'une autorité indiscutable puisse dire dans ce pays
qu'il faut supprimer telle aide aux jeunes à la recherche d'emploi, telle aide agricole,
telle ou telle autre, etc. Elle doit avoir une indépendance absolue et un pouvoir
d'injonction tel que les responsables n'en tenant pas compte pourraient se retrouver en
Cour de discipline budgétaire et chassés de la fonction publique ou des fonctions
politiques. C'est brutal, mais c'est ainsi que j'imagine les choses.
M. le Président : La parole est à M. Migaud, Rapporteur général.
M. Didier Migaud, Rapporteur général de la Commission des finances : Je ne
suis pas sûr que pour arriver à l'intelligence, il faille obligatoirement en passer par
le niveau le plus bête, à savoir bloquer les choses de manière absolue.
Vous avez mis le doigt sur les choses qui font mal, sur des dysfonctionnements qui
apparaissent évidents. Vous faites des propositions à la fois de forme et de fond
- création d'une cour de rationalisation, amélioration de la Cour des comptes, de
la cour de discipline budgétaire -, des réformes de fond essentielles, basées sur un
impôt sur le revenu beaucoup plus juste. Mais je n'ai rien entendu sur la possibilité
pour les parlementaires de participer à ce processus de contrôle et de meilleure
efficacité. Vous nous reprochez beaucoup de choses, et à juste raison. Vous dites que
depuis trente ans, les parlementaires ne servent en fait à rien quant au vote du budget.
Mais dans toutes les propositions que vous formulez, pas une ne vise vraiment le Parlement
ou du moins intéresse celui-ci.
Vous avez présidé la Commission du Plan sur l'efficacité de lEtat. Vous êtes
rentré dans les procédures. Pourriez-vous nous apporter quelques réflexions sur les
moyens que nous pourrions mettre en oeuvre pour être plus efficaces dans ce qui doit
être une de nos fonctions premières, à savoir le contrôle de la dépense
publique ? Au-delà de ce que vous venez de nous dire, nous aimerions avoir quelques
propositions plus précises.
M. le Président : La parole est à M. de Closets.
M. François de Closets : Le fond du problème est que vous avez toute
possibilité, toute compétence. La règle du jeu telle qu'elle est vous permet à tout
moment de " saquer " un ministre qui vient vous présenter des projets
dispendieux et des dépenses mal justifiées. Vous me répondrez qu'ensuite, le
Gouvernement peut utiliser le 49.3, le vote bloqué, et que vous serez battus. J'en suis
d'accord, mais vous aurez livré bataille, alors que, à ce jour, vous ne l'avez jamais
livrée !
C'est à ce sujet qu'il faut s'interroger. Je suis parti de là en disant que c'était
parce que la dépense est populaire et qu'en vous opposant à des dépenses, vous vous
opposeriez finalement à vos électeurs. Le jeu de la démagogie étant ainsi, parce que
vous auriez fait preuve de détermination civique, vous risqueriez de vous faire battre
aux élections. Il faut dire les choses comme elles sont. Je ferais pareil !
M. le Président : L'intérêt collectif est fait de la somme des intérêts
particuliers.
M. François de Closets : Il faudrait que chaque député accroisse les dépenses
qui le concernent, mais qu'on se rattrape sur l'ensemble. (Sourires). C'est
difficile.
C'est la raison pour laquelle je suis parti très en amont, en disant qu'il faut
changer votre situation psychologique. C'est ce qui est bloqué. On a vu que même les
députés libéraux, pourtant partisans de réduire la dépense publique, ayant toute
possibilité de le faire en ayant une majorité écrasante au Parlement, ne le peuvent
pas. C'est donc un problème socioculturel : tout le monde doit faire son chèque au
Trésor et peut alors constater de combien les impôts ont été augmentés. Dans vos
circonscriptions, vous devez être interpellés et avoir à vous justifier sur le pourquoi
de l'augmentation de vos dépenses, de leur non diminution. Vous n'avez pas à vous
justifier sur ce que vous n'avez pas dépensé.
Nous pourrions augmenter les systèmes d'expertises à la disposition du Parlement. On
a commencé à faire des commissions d'évaluation. Si vous me le permettez, je vais être
brutal : dès que vous voulez évaluer quelque chose, vous cédez à la bonne manie
française de dire que vous allez demander aux gens compétents. Ceux-ci ne vous diront
jamais ce que vous devez savoir parce que la compétence est toujours liée. Le jour où
vous remettrez des organismes d'expertises sous la direction de gens incompétents - la
démocratie, c'est l'incompétence prenant le pas sur la compétence, autrement c'est la
technocratie - où vous ne demanderez pas aux parlementaires spatiocrates d'étudier le
budget de l'espace, aux parlementaires nucléocrates d'étudier le budget de la recherche
nucléaire, aux professeurs d'étudier le budget de léducation nationale, vous
aurez une vision plus juste des dépenses demandées.
M. le Président : La parole est à M. Carrez.
M. Gilles Carrez : Nous ne pouvons contester que nos concitoyens et nous-mêmes
vivons une sorte de paradoxe en étant plutôt favorables à la dépense publique, tout en
étant hostiles à l'augmentation des impôts.
De ce point de vue, l'exemple local est édifiant. Au plan local, en termes de
démocratie à la base, on commence à pouvoir juger de l'intérêt de la dépense. On
sent bien que nos administrés sont de plus en plus à même de juger de l'utilité, de
l'opportunité d'une dépense. Mais c'est surtout l'impôt local qui oblige, depuis un
certain nombre d'années, à cette prise de conscience, à cette appréciation de la
dépense car celui-ci a, d'une part, beaucoup augmenté et, d'autre part, est lisible. La
plupart de nos concitoyens le payent, en particulier la taxe d'habitation. Ils peuvent
comparer. Quelle que soit la complexité des feuilles d'impôts, un chiffre apparaît
clairement, celui de l'augmentation annuelle. Et, par exemple, en ce moment, tous les
maires reçoivent dans leur permanence des administrés venant demander des explications.
Je suis frappé de voir que, a contrario, le fait que la multiplication
d'exonérations ou d'exemptions, au cours des dix dernières années, notamment sur la
taxe d'habitation, commence à engendrer des contre-effets et une certaine
irresponsabilité. On l'observe au plan local parce qu'une partie de nos concitoyens
commencent, en apparence toujours, à ne plus payer l'impôt.
Nous devons être extrêmement vigilants lors des réformes à venir au nom de la
justice fiscale parce que si cela consiste à supprimer cet impôt local qu'est la taxe
d'habitation pour une partie de nos concitoyens, tout l'effort fait ces dernières années
dans le domaine des collectivités locales risque d'être anéanti. La réflexion est la
même, bien entendu, sur les réformes à venir en matière d'impôt sur le revenu.
Nous devons nous interroger, en termes de procédure, sur la manière de mieux faire
apparaître le coût de l'impôt auprès de nos concitoyens. Il reste là tout un travail
d'explications, de mises en évidence à faire en la matière. Il est certain que c'est
beaucoup difficile sur l'impôt indirect, mais il faut le faire.
Ma deuxième observation porte sur la question de la masse salariale des fonctions
publiques. Celle-ci représente plus de la moitié de l'ensemble de la dépense publique -
locale, dEtat et hospitalière. Il s'agit de dépenses de personnels. J'ai été
stupéfait d'un chiffre apparu dans l'un des excellents rapports de notre rapporteur
général : M. Migaud écrit qu'en l'an 2000, l'effet des accords qui ont été
négociés en trois heures avec les organisations syndicales sera, en année pleine, de 41
milliards de francs, soit un demi point de PIB ! Nous avons en France une procédure
assez extraordinaire où un ministre, tout seul face à des organisations syndicales, a la
capacité, sans aucun contrôle parlementaire, d'engager pour l'année en cours - ce qu'on
appelle l'effet année en cours - une somme en apparence réduite qui se transforme
en année pleine - pour reprendre les expressions des budgétaires - en un demi point de
PIB, parce que la décision concerne plus de deux millions de fonctionnaires dEtat,
un million cinq cent mille fonctionnaires de collectivités territoriales et huit cent
mille agents hospitaliers.
Il est frappant, dans ces négociations, de voir qu'on ne parle jamais en termes de
contrepartie de service.
On s'interroge sur ce qui s'est passé dans léducation nationale. Au cours des
dix dernières années, il y a juste eu une revalorisation de traitement qui, en année
pleine, représente un rebond de vingt milliards de francs pour ce seul département
ministériel ! Mais c'était nécessaire !
En revanche, on ne se pose jamais la question de savoir si en contrepartie de cet
effort demandé à la nation et aux contribuables - un demi point de PIB, c'est
considérable - la nation ne peut légitimement demander audits fonctionnaires, dans le
domaine de la police davantage d'heures sur le terrain, dans le domaine de l'enseignement
davantage d'heures dans les lycées ou dans les collèges, dans le domaine de la justice
davantage d'heures dans les tribunaux. Ce type de problématique n'est jamais posé.
Comment, en termes de procédures, pourrions-nous ériger des garde-fous par rapport à
des décisions aussi lourdes de conséquences ? Trois heures de négociations et un
demi de point de PIB !
M. le Président : La parole est à M. Goulard.
M. François Goulard : François de Closets a tout à fait raison de mettre au
centre des questions qui sont les nôtres la sensibilité à l'impôt. C'est déterminant
pour les réactions des contribuables qui sont aussi les électeurs.
Pensez-vous qu'un mouvement de contribuables est susceptible de naître ? Est-ce
une voie qui pourrait peser sur le débat public à venir, comme cela existe dans d'autres
pays ?
Ma deuxième question que le rapporteur général a évoquée concerne la Cour de
rationalisation à laquelle je ne crois pas personnellement dans la forme que vous avez
décrite, car des expériences ont déjà été faites en ce sens, qui n'ont pas réussi.
Ne serait-il pas plus efficace de la rattacher au Parlement qu'au Premier ministre ?
M. le Président : La parole est à M. de Closets pour conclure.
M. François de Closets : Premièrement, je voudrais évoquer l'anti-management de
la France. Gérer une entreprise, c'est avoir une vision prospective qui prend en compte
les dettes certaines auxquelles l'entreprise devra faire face et immédiatement prévoir
les provisions correspondantes. Gérer la France veut dire regarder les dettes immédiates
de celle-ci, les transformer en dettes certaines pour l'avenir et passer sans provision.
Voilà ce qui est fait en permanence. Il faut se décider à introduire l'idée de gestion
prévisionnelle et de provisions. Dès lors qu'il y a provisions et engagements de
l'avenir, il doit y avoir recours devant le Parlement. On sait très bien faire cela à la
télévision : on vous promet toutes sortes de belles choses et au moment où arrive
le contrat, on vous dit que le contrôleur dEtat n'est pas d'accord ! C'est
quand même le Parlement qui consent. Faire des provisions quand on engage l'avenir ne
peut se faire quavec laccord du Parlement.
Vous parliez d'un mouvement de contribuables. Je voudrais que ce soit un mouvement de
citoyens, mais c'est difficile, parce qu'un quart des Français touchent leur argent
directement de lEtat, ceux du tiers secteur vivent plus ou moins de systèmes
subventionnés par lEtat, ceux qui sont dans le système RMI, allocations et minima
sociaux, ont aussi le sentiment qu'ils touchent leur argent de lEtat et qu'ils ne
payent rien. Donc aujourd'hui, dans ce pays, une immense majorité pense avoir intérêt
à voir accroître la dépense. Les seuls qui ressentent vraiment l'impôt comme
intolérable sont ceux qui payent l'impôt sur le revenu et surtout ceux qui le payent
fortement. Or, vous savez à quel point cet impôt est concentré sur une petite partie de
la population. Je craindrais malheureusement qu'un tel mouvement ne soit immédiatement
qualifié comme un mouvement de riches qui ne veulent pas payer. Ce serait tout à fait
lamentable.
Je ne pense pas que lidée d'une Cour de rationalisation ait jamais existé. Je
vous rappelle le rapport d'Alain Gisserot et la panique qui s'en est suivie quand on a vu
tout ce que ces éminents inspecteurs des finances avaient désigné comme organismes à
supprimer. Je vous rappelle aussi que c'est un gouvernement libéral, celui de 1986-1988,
qui a étouffé ce rapport. C'est assez significatif. Quand j'ai voulu l'obtenir,
M. Gisserot, fonctionnaire très soucieux des règles, a refusé de me l'adresser,
comme si j'étais en train de lui demander le secret du code de la bombe atomique.
On n'a jamais eu le courage de créer une telle cour. Mais pensez-y, car aucun
organisme ne peut survivre en l'absence de toute fonction d'élimination. Un organe
assurant cette fonction nous manque. Toutes sortes de maladies surgissent justement de
cette perte de la fonction d'élimination. C'est le cas, en particulier, du cancer, ces
cellules qui devraient mourir et ne meurent plus. A ce moment-là, c'est l'organisme dans
son entier qui meurt.
Vous devez rendre à la société française sa fonction d'élimination qu'elle a
perdue. Je vous l'ai suggéré avec une très vague esquisse. Je ne suis pas un
spécialiste, mais des spécialistes devraient y réfléchir. A mon avis, le plus urgent
serait de recréer une gestion prévisionnelle de lEtat et une fonction
d'élimination des structures publiques.
M. le Président : Je me fais l'interprète de tous nos collègues pour vous
remercier de cet entretien très stimulant qui nous donnera encore plus de coeur à
l'ouvrage.
Audition de M. Jacques MÉRAUD,
Membre honoraire du Conseil économique et social
(extrait du procès-verbal de la séance du 22 octobre 1998)
Présidence de M. Laurent FABIUS, Président
M. le Président : M. Méraud, que vous connaissez pour la plupart d'entre vous,
est un homme extrêmement brillant. Il a une expérience considérable de la statistique,
de l'économie, de la dépense publique. Il a, en particulier, présenté une étude sur la
dépense publique en France - évolution sur trente ans et comparaison internationale.
Comme nous nous préoccupons, monsieur Méraud, de ce sujet sous l'angle du contrôle
et de l'évaluation, nous avons souhaité vous entendre au début de nos travaux.
Nous cherchons, bien sûr, à partir de l'analyse, à être concrets, à faire des
propositions, à voir ce que nous pourrons faire face à une situation que vous allez nous
décrire et que nous connaissons déjà un peu.
Si vous pouviez nous indiquer des pistes auxquelles vous avez réfléchi pour que le
Parlement et le contrôle soient plus efficaces, cela nous aiderait beaucoup.
Je vous cède la parole.
M. Jacques Méraud : Je vous remercie. Je vais donc vous parler de
l'efficacité de la dépense publique. Pour cela, j'emprunterai à deux sources : la
première, que le Président Fabius vient de rappeler, est un rapport que j'ai fait pour
le Conseil économique et social sur ce thème de la dépense publique. Ce rapport date
maintenant de quatre ans, mais j'ai eu depuis l'occasion, pour un prolongement de cette
réflexion, de travailler plus spécialement sur le problème de la dépense des
collectivités locales. J'ai écrit un ouvrage intitulé Les collectivités locales et
léconomie nationale, ce sera ma deuxième source. Bien sûr, il s'agit d'abord
des collectivités locales, mais comme lun des objets de mon étude a été de
comparer les collectivités locales à l'Etat et aux administrations de sécurité
sociale, on retrouve la dépense publique dans son ensemble. Cela m'a permis de prolonger
dans le temps la première étude, de montrer et de constater qu'il n'y avait aucune
contradiction entre les conclusions auxquelles j'aboutissais alors et celles auxquelles on
peut aboutir aujourd'hui.
Ma première remarque portera sur le concept de dépense publique pris globalement.
Traditionnellement, on a l'habitude de juger les dépenses publiques en se référant au
produit intérieur brut. C'est le calcul du taux des dépenses publiques, ou la part des
dépenses publiques, dans le PIB. Cette façon de faire est devenue classique à
l'initiative de l'OCDE qui, en fait, avait pour but de situer les structures ou les
comportements des différents pays les uns par rapport aux autres, indépendamment de leur
taille. Le PIB était, et est resté, lindicateur de taille d'un pays.
Mais l'usage que l'on en fait est parfois ambigu.
Ainsi, en France, la dépense publique était, dans la première étude que j'ai faite,
de 53,5 % du PIB. Ce chiffre, on le voit dans beaucoup d'utilisations un peu
maladroites, est essentiellement perçu comme mesurant le prélèvement que la dépense
publique - c'est-à-dire l'activité publique - exerce sur la production du pays. C'est la
part ponctionnée au titre de la dépense publique. Cela ne rend pas compte de la part du
PIB, de la production, que sattribuent, en fait, les administrations publiques pour
assumer leurs fonctions de gestion administrative. C'est beaucoup plus large, puisque
près de la moitié des dépenses publiques sont des dépenses de transfert.
Les administrations publiques jouent en l'occurrence un rôle de redistributeur
institutionnel et non un rôle de consommateur pour une partie, bien sûr, de ce qu'elles
ont " prélevé ", mais elles ne prélèvent que pour rendre.
On peut aimer ou non le fait qu'il y ait intervention d'un organisme public dans cette
fonction redistributrice. Mais il faut se rappeler que quel que soit le redistributeur,
public ou privé, ce sont toujours les actifs, c'est-à-dire les producteurs, qui
fournissent en définitive la matière à redistribuer. Personne ne s'aviserait de dire
que les sociétés d'assurances par exemple, qui accomplissent une tâche tout à fait
fructueuse pour ceux qui ont recours à elles, ponctionnent le PIB parce qu'elles vont
ensuite redistribuer autrement la matière qu'elles auront pour un temps fait passer par
leurs mains. C'est un premier point très important.
Vous me demanderez en quoi il peut y avoir parfois ambiguïté. J'en donnerai un
exemple. Récemment, il m'a été donné de lire un travail, par ailleurs tout à fait
intéressant, dans lequel on comparait pour les sept pays du G7 les taux de dépense
publique dans le PIB. Pour la France, il était de 53,5 %. On hiérarchisait les sept
pays du G7 et la France, comme l'Italie, faisait partie des pays dans lesquels le poids
des dépenses publiques dans le PIB était particulièrement élevé.
Puis on mettait en parallèle la même hiérarchie, la même échelle en ce qui
concerne le taux de chômage. On constatait que léchelle était rigoureusement la
même. Et lon disait qu'il y avait là matière à tirer des conclusions bien
lourdes de conséquences quant à l'utilité ou à la perversité de la dépense publique.
Evidemment la hiérarchie était la même et lon disait - le technicien de la
statistique réagit - qu'il existait une corrélation forte entre le taux de chômage et
le poids des dépenses publiques dans la production nationale.
Le problème est celui du sens de la causalité. En effet, dans une corrélation, on
constate qu'il y a un lien. Mais on ne sait pas a priori, parmi les données
corrélées, laquelle cause l'autre. Quand on regarde d'un peu plus près, il est évident
que c'est plutôt le chômage qui provoque une dépense publique de redistribution et de
combat contre le chômage, ou de lutte pour l'emploi si l'on préfère être positif, et
que ce n'est pas la dépense publique qui provoque le chômage ! C'était pourtant
bien l'impression que le lecteur retirait à la lecture de tout cela.
Cela apparaît encore plus nettement quand on décompose la dépense publique en ses
principales composantes car, l'OCDE le fait au plan international et nous le faisons dans
la comptabilité nationale française, il existe, premièrement, des dépenses de
consommation des administrations, deuxièmement, des dépenses d'investissement conduites
par ces administrations et troisièmement, des dépenses de transfert.
Les intérêts liés à la dette ont une spécificité au sein des dépenses
publiques : suivant les cas, on les isole ou on les raccorde à la consommation des
administrations pour en faire ce qu'on appelle les dépenses de fonctionnement. Vous
connaissez cela.
Si l'on regarde plus avant, on constate que parmi les 53,5 % de tout à
lheure, la part de la consommation des administrations était de 18,6 %. Le
chiffre devient tout à fait différent. Les transferts sociaux étaient de 26,2 %,
soit la moitié de 53,5. Donc, la moitié des dépenses publiques est consacrée à des
transferts, à des opérations de redistribution. C'est la consommation des
administrations que l'on pourrait plus légitimement rapprocher éventuellement du taux de
chômage pour voir s'il existe quelque lien entre les deux. Or, quand on rapproche les
taux de chômage et les consommations des administrations, on ne trouve plus aucun
lien : l'échelle des sept pays n'est plus du tout la même. Si lon prend au
contraire les transferts sociaux - l'OCDE l'a fait -, on voit qu'il existe un lien très
fort entre la hiérarchie de pays à pays des transferts sociaux et la hiérarchie des
taux de chômage. Il ny a aucun doute quant à l'origine et au sens de la causalité
de la liaison qu'on observe. Sil y a corrélation, c'est bien parce que l'on est
amené, face à un chômage croissant, à intervenir davantage par l'intermédiaire de
transferts sociaux. Je prends cet exemple pour vous montrer qu'à partir d'un indicateur
apparemment innocent, on peut finir par laisser entendre des choses qui ne sont pas
nécessairement objectives.
Si l'on étudie de plus près le contenu du concept de " consommation des
administrations ", on y voit toutes les dépenses de personnel et les dépenses
que les comptables nationaux appellent " de consommation
intermédiaire ", c'est-à-dire les achats de biens et de services par ces
administrations publiques. Il est évident que dans cet ensemble, certaines
" consommations " sont source de véritables productions.
J'ai appartenu à la fonction publique. Il y a des
" consommations ", comme les dépenses d'éducation ou celles de
fonctionnement des hôpitaux, qui sont des productions de services ou même, à la limite,
dans le cas de l'éducation, un investissement immatériel. En mettant ces données sous
la rubrique " consommation des administrations ", on prend en compte
des choses qui sont porteuses de croissance et de progrès, alors que dans le même temps,
on peut discuter de la question de savoir si les administrations chargées à proprement
parler de gestion administrative sont fécondes en termes de croissance ou d'emplois
créés dans l'appareil productif.
Là-dessus, le débat peut exister. On peut défendre la thèse selon laquelle même
les administrations autres que celles de l'éducation, de la culture ou de la santé sont
des administrations productives. Néanmoins, prudemment, le comptable national et l'OCDE
mettent tout cela sous la rubrique " consommation des
administrations ", comme sil y avait vraiment là destruction, à la suite
de la ponction qui aurait été faite sur la production nationale. Vous voyez là le
débat qu'on peut faire naître et les problèmes qu'on soulève en décortiquant ce
concept de " consommation des administrations ".
Cet exemple visait à un peu de réflexion préalable.
Cela dit, le problème posé est que cette dépense publique soit efficace. Tant qu'on
restera au plan macro-économique, cest essentiellement en termes de croissance,
d'emploi ou de productivité que lon repérera le degré d'efficacité de telle ou
telle catégorie de dépenses. Lorsque l'on entre davantage dans le détail et la finesse
de l'analyse, par exemple quand on prend les dépenses d'éducation ou de santé, on peut
trouver quelques indicateurs plus concrets, moins abstraits que la croissance globale, qui
est déjà une abstraction même si elle est riche de composantes très concrètes. On
aura des indicateurs d'efficacité de l'éducation en observant les connaissances des
jeunes de tel ou tel âge dans les différents pays et en confrontant le niveau de ceux
qui ont reçu cette éducation à l'ampleur de la dépense correspondante. Des études sur
ce point ont été menées par l'OCDE au plan international qui ne sont pas dépourvues
d'intérêt et qui pourraient être des exemples à creuser. Nous y reviendrons.
Je vais d'abord regarder ce qu'est cette efficacité, comment on la voit ou non
apparaître dans le cas des dépenses publiques au plan macro-économique, en prenant les
dépenses publiques dans leur ensemble et en examinant, année par année, sur trente-cinq
ans, la liaison entre la variation de la dépense publique et le taux de croissance du
produit intérieur brut. Telle année a été une année de forte croissance de la
dépense publique, qu'en a-t-il été de la croissance du PIB ? Telle autre année,
la croissance de la dépense publique a été faible, qu'en a-t-il été de la croissance
du PIB ? Puis lon fait la synthèse de tous ces couples d'informations.
Jai ici un graphique qui montre le genre de résultat auquel on aboutit dans le
cas de la dépense des collectivités locales. Je l'ai emprunté à mon dernier livre. La
variation de la dépense locale totale se situe sur l'axe des abscisses de ce graphique et
la variation du PIB sur laxe des ordonnées. Parmi les trente-cinq points
correspondant aux trente-cinq années, les points situés en haut et à droite du
graphique indiquent les années où la dépense publique a été forte et le PIB en forte
croissance, et ceux situés en bas et à gauche sont signe de faible croissance de la
dépense publique ainsi que du PIB. On constate que se forme un nuage qui monte du bas à
gauche vers le haut à droite, ce qui veut dire que plus la dépense locale augmente, plus
la croissance du PIB a tendance à être forte. Il s'agit là de la dépense locale
totale. Quand on analyse un peu plus finement, on peut repérer la source du lien qui
apparaît.
Dans le cas de la dépense publique nationale, cest-à-dire toutes
administrations publiques réunies - Etat, collectivités locales et administrations de
sécurité sociale -, on constate aussi une corrélation positive. Cela veut dire qu'il
existe un lien positif entre la croissance de la dépense publique et la croissance du
PIB ; la corrélation est tout à fait significative.
On s'interroge alors sur la causalité, sur le sens dans lequel va le mouvement :
est-ce la croissance du PIB qui a une influence sur la dépense publique ou la dépense
publique qui a une influence sur le PIB ultérieur ?
En analysant les phénomènes de décalage, on voit dans quel sens joue la
causalité : on constate en effet que la liaison entre la variation de la dépense
publique d'une année et celle du PIB de l'année suivante est plus forte que la liaison
entre la variation du PIB d'une année et celle de la dépense publique de lannée
suivante. Linfluence stimulante de la dépense publique sur le PIB est donc
prépondérante par rapport à celle du PIB sur la dépense publique. Certes, à mesure
que le temps s'écoule, la dépense publique d'une année a de moins en moins d'influence
sur le PIB des années suivantes, mais elle continue à en avoir la deuxième
année ; cest seulement au bout de la troisième année que la liaison
disparaît. L'impact, la stimulation qui est née de cette dépense, a trouvé son terme.
On est entré, si lon peut dire, dans un régime de croisière.
Le même travail peut se faire au plan international. Je l'ai fait avec dix-neuf pays
de l'OCDE en comparant pour chacun d'eux l'évolution sur trente ans de ses dépenses
publiques en volume, c'est-à-dire à prix constants et le taux moyen de croissance du PIB
au cours de la même période. On constate une forte corrélation positive, c'est-à-dire
que plus les pays ont connu une croissance relativement forte de leurs dépenses
publiques, plus l'impact en termes de croissance a été stimulant.
Telles sont les conclusions auxquelles on aboutit. Je passe rapidement sur l'analyse un
peu plus poussée que j'ai été amené à faire. J'ai regardé en effet ce que cela
donnait quand on enlevait certains pays pour lesquels la hausse des dépenses publiques et
la croissance avaient été simultanément particulièrement fortes, en l'occurrence
quatre pays, le Japon, la Grèce, le Portugal et l'Espagne. Les quinze autres
constituaient un groupe plus homogène de taux de croissance des dépenses publiques comme
de taux de croissance du PIB. On trouve dans ces quinze autres pays une liaison un peu
moins forte entre ces deux données, mais qui reste toujours significative ; on
constate que les pays très proches les uns des autres appartenant à l'Union européenne
ont une certaine homogénéité quant aux taux de croissance, chaque taux restant
cependant lié à la spécificité de la dépense publique du pays considéré.
Quand on analyse un peu plus finement, en distinguant consommation, investissement et
transfert, certaines dépenses publiques apparaissent-elles plus efficaces que
d'autres ? Cette recherche peut se faire au plan global, toutes administrations
réunies - Etat, collectivités locales et sécurité sociale - en étudiant
alors les consommations, les investissements et les transferts auxquels elles se sont
livrées, ou bien en étudiant plus spécialement le cas de tels ou tels agents
économiques : on compare, par exemple, lefficacité de la dépense de
consommation ou d'investissement des collectivités locales à celle de la dépense de
consommation ou d'investissement de l'Etat.
Pour cela, il ne faut pas oublier que, selon la nature de la dépense, le
" poids " relatif de celle-ci dans le total des dépenses varie
fortement dune catégorie d'administrations à lautre. Ainsi 80 % des
dépenses publiques de sécurité sociale sont des transferts, contre 46 % des
dépenses de l'Etat et 16% de celles des collectivités locales.
Le poids relatif du fonctionnement, c'est-à-dire principalement de la consommation,
est faible dans le cas de la sécurité sociale : de lordre de 5 % du
total de ses dépenses. Dans le cas de l'Etat et des collectivités locales, le poids
correspondant est beaucoup plus élevé : 50 % pour l'Etat, 60 % pour les
collectivités locales.
La différence la plus significative concerne l'investissement. Celui-ci est
aujourd'hui largement concentré dans les collectivités locales. L'Etat ne fait plus
qu'une part faible des investissements publics : 24 % des dépenses des
collectivités locales sont de l'investissement, pour un peu plus de 2 % seulement
des dépenses de l'Etat ; c'est beaucoup moins. La sécurité sociale en fait peu par
rapport au total de ses dépenses ; elle contribue cependant au financement
hospitalier puisque, prises dans leur ensemble, les administrations de sécurité sociale
comprennent les hôpitaux publics.
Toujours dans le cas de la France, si l'on étudie alors le lien entre la variation du
volume des dépenses de fonctionnement des administrations locales et les variations
concomitantes du PIB, on constate une liaison pratiquement nulle. Au lieu d'avoir, comme
tout à l'heure, un nuage qui montait du bas à gauche vers le haut à droite, on a des
points dans toutes les directions. Pour une variation donnée des dépenses de
fonctionnement, on peut avoir n'importe quelle croissance du PIB. En sens inverse, avec
une croissance du PIB donnée, on peut avoir selon l'année considérée des variations
très différentes des dépenses de fonctionnement. On trouve également une liaison
pratiquement nulle pour les dépenses de fonctionnement de l'Etat. Il en est de même pour
la sécurité sociale. Cependant, en affinant lanalyse, dans le cas de l'Etat, on
trouve une légère corrélation positive entre les variations du volume du personnel
occupé et la croissance du PIB, la causalité de cette liaison jouant dans les deux sens.
De même, on constate une certaine corrélation entre les variations des frais financiers
de l'Etat et la croissance du PIB ; mais celle-ci est alors négative : moins le
PIB progresse, plus les frais financiers augmentent. Cette augmentation est la
conséquence de l'évolution du déficit des finances publiques.
En revanche, si vous prenez les transferts, vous trouvez une liaison forte pour la
sécurité sociale : on constate que de forts transferts sociaux par l'intermédiaire
des administrations de sécurité sociale s'accompagnent d'une croissance concomitante du
PIB relativement forte. En la matière, la liaison est à double sens : lorsque l'on
cherche le sens de la causalité et que l'on procède à des études avec décalage de
l'une des données par rapport à l'autre, on constate que la croissance du PIB permet le
financement des transferts sociaux et les stimule, et quen sens inverse, la
contribution apportée par ces transferts sociaux à la demande des ménages a un effet
stimulant ultérieur sur le PIB. Il se crée une dynamique dans laquelle la croissance
engendre les transferts et les transferts engendrent la croissance. Cependant, on peut
noter une prépondérance de l'impact des transferts sociaux sur la croissance du PIB par
rapport à l'impact de la croissance du PIB sur le financement des transferts sociaux
ultérieurs.
Le cas le plus intéressant est celui de l'investissement public. La liaison entre les
variations de l'investissement public et celles, concomitantes, de la croissance du PIB
sest révélée des plus fortes. On l'observe pour ce qui est des investissements
des administrations publiques prises dans leur globalité - Etat, collectivités locales
et sécurité sociale -, mais en fait, dans ce total, ce sont les investissements des
collectivités locales qui exercent l'action la plus stimulante sur la croissance
nationale. Les collectivités locales réalisent en effet aujourd'hui 72 % de
l'investissement civil public.
Il y a ainsi une hiérarchie des trois types d'activités des administrations
publiques, l'investissement public étant indiscutablement le plus stimulant en matière
de croissance et de la même manière en matière d'emplois.
Si lon enlève l'investissement de la dépense totale des administrations
publiques locales pour voir ce que devient alors le nuage de points, on fait presque
disparaître la corrélation avec la croissance du PIB qui apparaissait lorsqu'on prenait
l'ensemble de la dépense publique locale. C'est donc par l'intermédiaire de
l'investissement que cette dépense publique locale a un impact stimulant sur la
croissance de l'appareil productif, y compris sur la productivité et l'emploi dans le
secteur privé.
Lanalyse est la même au plan international lorsque lon recherche quel est
l'impact d'une forte ou d'une faible croissance des transferts sociaux d'un pays sur la
croissance de son PIB et l'impact des investissements publics sur la croissance de son
PIB. On constate le même phénomène, analogue à ce qu'on a appelé " la
croissance endogène " dans certaines études, notamment celles faites aux
Etats-Unis visant à examiner l'impact des dépenses d'infrastructure sur la productivité
et la croissance du secteur privé.
Quelques travaux plus " pointus " ont été faits pour le Conseil
économique et social et concernent deux fonctions particulières nourries par la dépense
publique : l'enseignement et la santé. Ce sont les deux " plus gros
morceaux " de la dépense publique, l'une, l'enseignement, étant assumée
principalement par l'Etat, mais aussi par les collectivités locales ; l'autre, la santé,
étant principalement assumée par les administrations de sécurité sociale, quelques
compléments venant des deux autres catégories d'administrations.
On dispose en particulier dindicateurs spécifiques pour faire des mesures
adaptées au problème de l'enseignement. La France, parmi les seize pays de l'OCDE pris
en considération dans le cadre de la dépense d'enseignement, se classait au huitième
rang pour la part des dépenses publiques d'enseignement dans le PIB. Mais parmi les pays
du G7, elle était seconde, seul le Canada ayant des dépenses plus importantes. La France
a été l'un des rares pays où la part de l'enseignement dans le PIB a eu tendance à
augmenter depuis 1975. Le fait que la démographie a moins mal évolué en France que chez
la plupart de ses partenaires européens en est une cause. Le classement de la France qui
apparaissait relativement bon lorsque l'on prenait le volume global des dépenses
d'enseignement, le devient beaucoup moins quand on prend les dépenses d'enseignement par
habitant. Seul le Japon est après elle dans le G7. En fait, le classement en question est
moins mauvais qu'il ny paraît pour les classes maternelles et secondaires - on peut
arriver à analyser relativement finement ces dossiers - et il est médiocre dans le cas
des classes primaires et des universités.
Lanalyse des tests passés par les conscrits depuis une vingtaine d'années a
permis de mettre en évidence l'évolution des résultats de ces tests en fonction de
l'évolution de la dépense publique d'enseignement. De même on a pu comparer à distance
le niveau des sorties du système éducatif. On constate une certaine amélioration.
Des enquêtes conduites par des universités américaines ou par l'OCDE sur des
échantillons de jeunes ont montré que les jeunes Français étaient, par exemple, bien
classés pour les mathématiques abstraites et pour la lecture et la compréhension de
textes, mais quils étaient moins brillants en géométrie ou en physique, en
sciences naturelles et en géographie. Je dis cela pour vous montrer le type d'analyses
que l'on peut faire à l'heure actuelle grâce à une information relativement
homogénéisée en divers pays de niveau de vie assez voisin appartenant à l'OCDE.
Dautres travaux ont été aussi menés dans le cas du secteur de la santé par
EUROSTAT ou les services d'analyses de l'OCDE, visant à repérer l'impact des dépenses
de santé sur la qualité de la santé observée dans les différents pays appartenant
soit à la CEE, soit à l'OCDE.
Je men tiendrai là car je vois bien que lheure avance, mais beaucoup de
choses seraient encore à dire.
M. le Président : Chacun d'entre nous a entendu notamment un chiffre, la part de
l'investissement dans les dépenses de l'Etat.
La parole est à M. Méhaignerie.
M. Pierre Méhaignerie : Je croyais que l'efficacité de la dépense publique
était le thème de notre débat. Nous avons été plusieurs à être surpris de votre
exposé parce que lon pourrait aussi démontrer la corrélation entre la progression
du PIB et la conversion à l'Islam, comme me disait mon voisin. Tout est possible.
Quand on regarde votre carte, monsieur Méraud, on s'aperçoit que la croissance a
été plus forte dans les années 1960-1970. On pourrait estimer que la croissance de la
dépense publique forte est sur le court terme positive, mais peut, sur le moyen et le
long terme, être négative.
Comment expliquez-vous que jusque dans les années 1978, la croissance du PIB en France
ait été en moyenne supérieure dun demi-point à la croissance des pays de l'OCDE
et qu'aujourd'hui, nous soyons à un demi-point en-dessous de la moyenne de la
croissance ?
M. le Président : La parole est à M. Méraud.
M. Jacques Méraud : Il y a eu effectivement des différences
entre les rythmes de croissance. Seulement, quand vous regardez la croissance des
dépenses publiques, ce genre de comparaison invite plutôt à conclure dans l'autre sens.
En effet, la croissance de la dépense publique en volume, cest-à-dire corrigée de
la hausse des prix, jusqu'en 1974 surtout, et à la rigueur jusqu'en 1983, a été forte
dans la première période, et plutôt forte, en particulier par rapport à d'autres
pays ; et elle s'est accompagnée effectivement d'une croissance un peu plus forte du
PIB français.
Dans la période récente, la croissance de la dépense publique pèse, bien entendu,
plus lourdement sur ceux qui sont amenés à la financer, parce que la croissance de leurs
revenus, de leurs moyens, est plus faible qu'avant. Mais l'accroissement annuel moyen de
la dépense publique a été relativement faible au cours des années récentes.
L'évolution en longue période de la dépense publique de l'Etat, et même des
collectivités locales bien qu'elles aient mieux résisté, a la forme d'une parabole qui
s'écrase et finit par aboutir presque à une stabilisation.
La croissance de la dépense publique en France était très forte par rapport à celle
de certains de nos partenaires. Elle était de l'ordre de 8 % par an en francs
constants dans les années 1960 et au début des années 1970. Aujourd'hui, elle est
tombée à 1,2 %. La tendance est plutôt au fléchissement du rythme de croissance
de la dépense publique. Cela est peut-être mal perçu parce que le niveau de la dépense
est évidemment aujourd'hui plus fort, mais l'impact provoqué d'une année sur
lautre par l'évolution de la dépense publique est aujourd'hui plus modéré, de
même que le rythme de croissance. C'est tout à fait dans la ligne de ce que je disais
tout à l'heure. On pourrait en conclure, sommairement, que quand la croissance de la
dépense publique est forte, la croissance du PIB est forte. C'était le cas avant 1974 et
surtout avant 1984. Depuis, un très fort ralentissement de la dépense publique a eu
lieu, et les taux de croissance ont été en moyenne faibles.
Nos partenaires ont connu des phénomènes assez voisins. Si on veut faire des
comparaisons avec eux, il faut prendre une période suffisamment longue pour qu'il n'y ait
pas de décalage dans les cycles de croissance. Si vous prenez par exemple le trio des
années 1987, 1988, 1989 qui furent de très bonnes années de croissance, et si vous
comparez cette période aux Etats-Unis, en Grande-Bretagne et dans l'Europe continentale,
vous aboutissez à des résultats qui ne sont pas significatifs, parce que la brièveté
de la période et le décalage entre les fluctuations cycliques de la croissance font que
les Etats-Unis et la Grande-Bretagne, qui sont très liés dans leur conjoncture, ont
connu une reprise puis un fléchissement et une récession les uns et les autres décalés
par rapport aux pays d'Europe continentale, et à la France en particulier.
Pour conclure sur ce point, il me semble que, si lon veut chercher dautres
explications aux différences dun ½ point entre la
croissance française et celle de nos partenaires, dabord en plus, ensuite en moins,
il vaudrait peut-être mieux les chercher du côté de la politique monétaire,
dabord plus expansive chez nous que chez eux, ensuite plus restrictive.
M. le Président : La parole est à M. Migaud, Rapporteur général.
M. Didier Migaud, Rapporteur général de la Commission des finances : Vous
semblez avoir analysé l'efficacité de la dépense par rapport à ses conséquences. Vous
êtes-vous intéressé également à l'efficacité de la dépense par rapport à son
coût ? En clair, peut-on dépenser moins en étant tout aussi efficace ?
M. le Président : La parole est à M. Méraud.
M. Jacques Méraud : L'étude que j'ai faite est essentiellement macro-économique,
même quand elle descend à des composantes de la dépense publique. Ce nest pas à
partir d'analyses macro-économiques qu'on peut faire le type détude dont vous
parlez. Il faudrait entrer plus avant dans des détails physiques précis quant au coût
de telle ou telle opération et quant à l'intérêt qu'elle a présenté pour les
bénéficiaires. Mais cela demande un autre type d'étude. Je suis resté dans un univers
d'analyse statistique qu'il faut compléter pour repérer l'absence ou, au contraire,
l'existence d'une mauvaise utilisation ou la possibilité dune meilleure utilisation
des fonds mis à la disposition de tel secteur ou de telle administration. Il faut une
étude beaucoup plus micro-économique ; ce n'est pas la nature de mes travaux.
M. le Président : La parole est à M. Fuchs.
M. Gérard Fuchs : Ma remarque portera sur la méthode. Lorsque vous
parlez du PIB, sachant qu'on est en économie ouverte, il y a toute une série de facteurs
d'influence extérieure. Aussi je voudrais savoir si vous avez essayé, dans votre
méthodologie, de dissocier la part de croissance ou de décroissance du PIB liée à
l'extérieur, de façon à avoir des corrélations qui soient tout à fait fondées.
Je retiens le fait qu'effectivement, dans les dépenses publiques, il est important de
distinguer clairement des catégories et des acteurs. Si lon prend, par exemple, la
fonction transfert, qui, pour l'acteur sécurité sociale, représente 5 % de coût
de gestion, cest à la fois un petit chiffre et une centaine de milliards de francs,
donc beaucoup ; il serait intéressant pour notre groupe de travail de savoir si cela
a un sens de comparer cela avec le système d'assurance maladie américain qui pèse plus
lourd dans le PIB. Peut-on comparer ces 5 % français à un pourcentage de gestion
d'un autre pays, sachant bien sûr qu'un tri des gens pris en charge est effectué et que
la dimension de service public n'est pas la même ? Ce genre de comparaison a-t-il
été fait par vous-même ou par d'autres ?
M. le Président : La parole est à M. Méraud.
M. Jacques Méraud : Dans le cas de la CEE, des travaux ont été faits par
EUROSTAT pour mesurer - mais cela reste encore assez macro-économique - autant que
possible de la même manière les coûts de gestion de la sécurité sociale en France, en
Allemagne, etc... C'est, semble-t-il, ce qui a été fait de plus sérieux au sein de la
Communauté. Nous semblons nous trouver dans une position assez moyenne. La tendance a
plutôt été à la baisse relative du poids des dépenses de gestion dans le total des
dépenses de la sécurité sociale au cours des dix ou quinze dernières années. De
même, il ressort de ces travaux que les effectifs de la sécurité sociale, au moins pour
le régime général, ont été en baisse, accompagnée d'un accroissement du nombre des
dossiers traités. Cela implique un certain progrès de productivité.
Il nest pas facile darriver à faire les comparaisons de pays à pays. J'ai
lu, par exemple, des analyses sur le poids relatif des transferts sociaux en France, en
Italie et en Allemagne, transferts résultant de l'activité des administrations
publiques. Or, en Italie, les transferts sociaux sont largement remplacés par le travail
au noir. C'est la conclusion à laquelle on aboutit. Il y a moins de transferts sociaux en
Italie que chez nous, mais il existe une économie souterraine qui se substitue aux moyens
de financement, qui en donne d'autres aux personnes qui, chez nous, reçoivent des
transferts par le canal d'administrations.
Autre exemple, en Allemagne, le rôle joué par les entreprises dans le financement de
ce qui, chez nous, est pris en charge par des transferts sociaux est important. Les
mutuelles d'entreprises jouent un rôle important dans ce pays.
On entre là dans des analyses de nature monographique ou micro-économique.
Le bilan regroupant la gestion des mutuelles d'entreprises allemandes et les gestions
des dépenses publiques des transferts sociaux allemands n'a pas, à ma connaissance,
été fait.
Prenons les effectifs dans la fonction publique. Quand on compare la France et
l'Allemagne, on trouve, en Allemagne, moins de dépenses en personnels, mais plus de
dépenses en consommations intermédiaires, c'est-à-dire plus de recours à des services
ou des biens extérieurs. La raison est quil y a une forte sous-traitance, notamment
par les Länder, de certaines tâches à des activités classées, par les
fournisseurs d'informations que sont les comptables nationaux, parmi les entreprises. Le
classement de linformation en tant que dépense publique ou en tant que dépenses
d'entreprises crée une difficulté si l'on se contente de prendre les données de
comptabilité nationale. Il faudra donc faire des analyses plus spécifiques, qui
nécessiteront le recours à une information également spécifique.
M. le Président : Merci beaucoup, monsieur Méraud. Tout cela a été fort
utile pour situer le débat.
Audition de M. Jean-Claude THNIG,
Président du Conseil scientifique de lévaluation
(extrait du procès-verbal de la séance du 22 octobre 1998)
Présidence de M. Laurent FABIUS, Président
M. le Président : Je remercie M. Jean-Claude Thnig, directeur de recherches
au CNRS et Président du Conseil scientifique de l'évaluation, d'avoir eu la gentillesse
de venir.
Vous connaissez, monsieur Thnig, le sujet qui nous préoccupe. Nous sommes
sensibles aux questions d'évaluation. Vous navez peut-être pas eu témoignage de
cela, mais nous cherchons à éviter la langue de bois, puisque nous souhaitons déboucher
sur des conclusions concrètes. Il y a beaucoup de dépenses publiques en France. Cela
fonctionne-t-il bien ? Quel rôle pourrait jouer le Parlement pour un meilleur
fonctionnement ?
Il existe des institutions dévaluation, vous êtes mieux placé que quiconque
pour le savoir. De nombreux travaux très intéressants sont faits, mais jai le
sentiment que l'impact de ceux-ci sur les décisions que nous prenons, pour employer un
euphémisme, est faible.
Je vous donne la parole pour un exposé liminaire avant que nous vous posions des
questions.
M. Jean-Claude Thnig : Après avoir rappelé ce dont on parle quand on
évoque l'évaluation, je dresserai un bilan rapide de la situation française, pour faire
une suggestion liée davantage à vos préoccupations en tant que parlementaires.
Lévaluation est une méthodologie qui vise à énoncer un jugement sur une
politique ou un programme spécifique - nous ne sommes pas dans le macro, mais sur une
politique ou un programme défini -, un jugement basé sur de la connaissance
rigoureusement collectée.
L'évaluation n'est pas du tout de la RCB (rationalisation des choix budgétaires), ni
de l'évaluation " ex-ante " cest-à-dire de l'aide à la
décision s'agissant d'un projet défini que l'on veut entreprendre, comme, par exemple,
relier de manière optimale deux villes entre elles par un système de transport.
Lévaluation est bien plus un travail portant sur ce qui se passe réellement
lorsqu'une autorité publique applique une politique dans un domaine ciblé.
S'agissant du rôle du Parlement, je rappelle aussi que l'évaluation peut avoir des
éclairages très divers. Elle peut mettre l'accent sur tel ou tel aspect. Pour
simplifier, je dirai quelle peut être davantage intéressée à examiner
l'efficience, à poser des problèmes de productivité, de coût ou de qualité de ce qui
est fourni par les services publics à travers une politique définie. Elle peut être
intéressée aussi par l'efficacité, par la " value for money " :
étant données les ressources financières engagées pour un programme particulier,
quen est-il du résultat observable? Elle peut être intéressée encore par
l'impact de l'intervention ou de la non intervention d'une autorité publique dans un
domaine donné. Quels effets celle-ci provoque-t-elle, au sens large, dans le tissu social
ou physique sur lequel on intervient ? Enfin, et c'est un point clé,
lévaluation est aussi sensible et peut être davantage centrée sur les conditions
de mise en oeuvre; la question est alors de savoir si les dispositifs publics ou privés
répondent à la mise en oeuvre d'une politique, en particulier d'efficacité et
d'efficience des services administratifs, de leur conformité, de leur capacité à mettre
en oeuvre concrètement les objectifs que les politiques leur confient.
Du point de vue du contrôle parlementaire, ou des soucis d'une autorité publique, des
accents différents peuvent être mis sur le choix des outils, sur le point de savoir s'il
fallait intervenir dans telle politique plutôt par la distribution d'argent ou autre. Les
moyens mis en oeuvre sont-ils mobilisés et aptes à servir ? Le problème était-il
bien posé ? C'est souvent quelque chose que l'on rencontre dans le cas des politiques
publiques. L'horizon en termes de temps était-il le bon ? etc...
Voilà une vue un peu réaliste des choses.
Un point clé est de faire le bilan aujourd'hui sur la situation de l'évaluation, non
pas parce que c'est la question essentielle, mais parce quelle nous permettra de
poser davantage le problème du contrôle parlementaire.
J'aurai deux observations à faire, sachant que j'essaie toujours de voir
comparativement, implicitement et explicitement, la situation française par rapport à
celle d'autres démocraties européennes.
Nous avons connu un développement de l'évaluation, assez informel mais réel, au
cours des années 1980. Son point d'orgue fut le décret du 22 janvier 1990, qui installe
au niveau de l'Etat la procédure d'évaluation dite CIME-CSE - Comité interministériel
de l'évaluation-Conseil scientifique de l'évaluation. Depuis, au niveau de l'Etat et du
Gouvernement en particulier, les dernières années ont coïncidé avec une relative mise
en sommeil de l'intérêt et de l'alimentation de cette procédure.
Au total, seize politiques fort variées se sont vues confiées à cette procédure.
J'aimerais attirer votre attention sur deux cas de figure intéressants : d'une part,
l'évaluation de la loi dite " Giraud ", qui a introduit une
obligation d'évaluation au bout de deux ans avec information du Parlement; d'autre part
la loi dite " Evin ", qui a introduit l'obligation d'une évaluation
au bout de cinq ans, évaluation encore en cours. Nous pourrons y revenir pour juger de
l'apport aval de ce genre de travail.
J'aimerais aussi insister sur le fait que ce dispositif n'a plus été alimenté avec
beaucoup de vigueur depuis trois ou quatre ans.
J'insisterai également sur le fait que de nombreuses évaluations existent au sein de
secteurs ou de ministères, dans le domaine du travail et de l'emploi notamment, le
ministère disposant dune capacité autonome pour faire ce genre d'évaluation. Elle
a eu une existence forte aussi au ministère de l'Education nationale, mais semble avoir
été mise quelque peu en sommeil.
J'aimerais rappeler ce qui s'est passé autour de la réforme et de la modernisation du
ministère de l'équipement.
Par ailleurs, ce n'est pas un hasard si, en France, dans les secteurs dits sociaux
- santé, éducation - nous avons une évaluation. Nous retrouvons cela dans les
pays étrangers avec lesquels nous sommes liés à travers l'Union européenne. Des
dispositifs d'évaluation fonctionnent çà et là plus ou moins bien, dans le domaine du
médicament et autres.
Deux points me paraissent intéressants à souligner. Depuis quelques temps, des
initiatives ont eu lieu au niveau subnational. Trois régions ont manifesté aujourd'hui
la volonté d'avancer et de se doter de pratiques et d'une capacité interne à le
faire : Nord Pas-de-Calais, Bretagne et Rhône-Alpes. Cette dernière s'est lancée
dans l'évaluation avant que ne se manifeste la forte pression pour lévaluation des
contrats de programmes Etat-Région. Par ailleurs, la Commission de Bruxelles développe
cela dans le cadre des fonds structurels.
Aujourd'hui, l'évaluation se développe - nous le voyons dans toute l'Europe - par les
dialogues, informels ou formels, entre Bruxelles et les régions. Paradoxalement, depuis
quelques années, on constate une relative apathie, voire une mise en sommeil, de
l'intérêt plus général de l'Etat au niveau national pour l'évaluation. Cela peut
poser quelques questions intéressantes. Je pourrai, si vous le souhaitez, revenir sur les
raisons pour lesquelles la vitesse, qui semblait acquise dès 1990 en France, s'est
ralentie.
Chacun s'accorde, quil sagisse dévaluateurs ou de responsables
gouvernementaux dans le cadre d'institutions diverses - OCDE, etc... - à dire que
l'évaluation a fortement décollé dans nombre de pays européens. Ce n'est pas le fruit
du hasard. Je ne mentionnerai pas les Etats-Unis ni le Canada. En France, nous avons connu
un ralentissement.
Puisque lon regarde la situation dans d'autres pays, je me permets de verser au
dossier l'expérience britannique. Je ne pense pas qu'il existe de modèle idéal en
soi ; néanmoins, on s'aperçoit parfois que ce qui paraît impossible dans notre
pays se fait dans d'autres.
Par exemple, en Grande-Bretagne, il existe un National Audit Office (NAO)
qui fut créé en 1983. Sa mission est de renforcer le contrôle parlementaire sur
l'utilisation des fonds publics. Il sagit dun organisme autonome, dans les
mains du Parlement, et dont le mandat est clair : examiner l'activité des
départements ministériels et des organismes publics, au sens britannique, sous l'angle
de l'économie, de l'efficience et de l'efficacité. En moyenne, chaque année, le NAO
transmet cinquante rapports de type Value for money au Parlement britannique.
Concrètement, on constate trois types d'orientation dans les commandes.
Premièrement, les audits de performance. Ce sont les plus classiques. La question est
de savoir si cela fonctionne bien ou non, si le travail mené est approprié à cette
organisation, si celle-ci respecte les règles. Ces audits peuvent faire des
recommandations en vue de l'amélioration des procédures.
Deuxièmement, des examens spéciaux. Ce sont des études plus courtes, destinées à
analyser un dysfonctionnement particulier ressenti par le Parlement ou à préciser un
problème mal identifié.
Troisièmement, des évaluations au sens impact et efficacité, par exemple, des
évaluations de programmes qui tentent de définir si telle organisation ou tel programme
dans le domaine scolaire, urbain, etc., atteint ses objectifs et ce que cela génère
comme conséquences.
Mon propos nest pas didéaliser le cas de la Grande-Bretagne, mais de
montrer en contraste avec la situation française que dans la plupart des pays avancés,
on n'a pas attendu de définir une règle unique et officielle ou une architecture unique
pour l'évaluation au niveau national. On est dans du pluralisme, non pas au sens
idéologique, mais au sens institutionnel.
La vigueur de l'évaluation en Grande-Bretagne est liée au fait que le Parlement, mais
aussi le Gouvernement - cabinet et Premier ministre, et départements ministériels - font
de l'évaluation parce qu'ils en ressentent le besoin et qu'ils peuvent le faire.
Il ny a pas de règle unique. Le mode d'entrée est diversifié : soit
lefficacité de telle et telle mesure, soit lefficience, soit le repérage des
impacts et effets.
La procédure en France reste marquée par une extrême centralisation. Nous sommes un
cas unique en Europe. Nous sommes les seuls à avoir une espèce de chapeau officiel
national dont une des représentations est le CIME. Cest l'Etat qui fait de
l'évaluation. On peut aussi se demander si cette centralisation, je dirai presque cette
exclusivité de l'exécutif en matière de légitimité d'évaluation, est une bonne chose
quant à la diffusion de celle-ci. La question reste ouverte.
Il est important qu'il y ait des clients ; l'évaluation n'a de sens que si elle a
un client, un organisme qui souhaite faire de l'évaluation. Certes - et ce fut un grand
progrès -, nous avons fait en sorte en 1990 qu'en France, les résultats de l'évaluation
soient mis à disposition du Parlement et du public par des publications officielles. Mais
quel usage en est-il fait ? Même si du point de vue de la démocratie, il est bon et
juste que les résultats d'une évaluation soient mis sur la place publique, cela ne
garantit pas l'intérêt de l'exécutif ou du législatif pour l'usage de la connaissance
que l'évaluation génère.
Ce sont là deux ou trois points dordre général que je voulais dire sur
l'évaluation aujourdhui. Je tiens, pour conclure ce bref exposé liminaire, à dire
que si nous continuons à ne pas nous intéresser à l'évaluation, d'autres s'y
intéresseront pour nous. La pression est très forte au niveau européen de considérer
l'évaluation comme un mécanisme de conformité des dépenses. Nous avons, en France, du
point de vue du contrôle de la légalité des procédures, tout ce qu'il faut. En
revanche, du point de vue des résultats, de ce que nous apprenons à travers cela pour
pouvoir corriger et améliorer des politiques et des programmes, le champ est largement
ouvert.
M. le Président : Votre exposé introductif répondait à nos
préoccupations. Vous avez fait preuve de mesure dans votre expression, mais nous avons
bien senti ce qu'il y avait derrière.
Pourriez-vous nous dire :
1°- D'après votre connaissance de ses mécanismes, le NAO est-il ou non adaptable en
France ? Qu'est-ce que cela pourrait donner ?
2°- A votre avis, la Cour des comptes pourrait-elle remplir un autre rôle sur le plan
de l'évaluation ou pensez-vous, compte tenu des tâches qu'elle a déjà à assumer et
des membres qui la composent, quil faudrait travailler autrement ?
M. Jean-Claude Thnig : Je ne sais si le modèle NAO est exportable. Chaque
pays trouve sa propre expression.
En revanche, le fait qu'un Parlement se dote d'une volonté de regarder les dépenses
publiques de manière pas simplement macro, mais précise et rigoureuse, dans tel et tel
secteur, est une volonté politique qui est, à mon avis, parfaitement exportable.
Lessentiel est qu'une institution publique politique ait sa propre expertise. Je
ne dis pas qu'il faut qu'elle embauche des évaluateurs, mais qu'elle ait un minimum de
supports, de soutien de la part d'un service qui sache ce qu'est le métier et l'utilité
de l'évaluation.
L'exemple classique est le General Accounting Office (GAO) aux Etats-Unis. Les
Britanniques ont repris un peu cette idée. La décision de créer le NAO date de 1983.
Cétait dans un contexte politique précis. Il est intéressant de voir quà
partir du moment où le client de l'évaluation se rend compte qu'il apprend quelque chose
à coût faible, quelles que soient les orientations générales d'un Gouvernement - Mme
Thatcher ou autre -, il continue à l'utiliser, parce que cela rend des services. En fait,
il faut être très pragmatique.
Votre deuxième question, monsieur le Président, est un long débat. On en a beaucoup
parlé avec la Cour des comptes vers la fin des années 1980 et le début des années
1990. Là encore, ma réponse est simple : il ne faut pas de monopole officiel ou
semi-officiel d'une fonction d'évaluation. Nous ne sommes pas dans un système où il y a
à faire un contrôle de conformité. Il est donc souhaitable que la Cour émette de temps
en temps des jugements raisonnés sur une connaissance rigoureuse.
Je ferai référence à l'expérience néerlandaise : aux Pays-Bas, l'équivalent de la
Cour des comptes s'est lancé dans l'évaluation. Elle l'a fait à deux conditions. La
première était de créer, à l'intérieur de l'institution, un secteur d'activités et
de professionnels qui ne font que cela. Ne mélangeons pas les rôles. Il faut une
expertise. La seconde est qu'il n'y ait pas de monopole de fait ou de droit.
Ma réponse est pratique.
M. le Président : La parole est à M. Migaud, Rapporteur général.
M. Didier Migaud, Rapporteur général de la Commission des finances :
Monsieur le Président, vous présidez le Conseil scientifique de l'évaluation. Avez-vous
des exemples en France quune évaluation ait permis des remises en cause ?
Autrement dit, avez-vous le sentiment de servir à quelque chose ?
L'évaluation est souvent décalée de toute procédure budgétaire. Connaissez-vous
des exemples étrangers où une décision budgétaire n'est prise qu'en fonction d'une
évaluation préalable ? Ce serait tout à fait révolutionnaire en France.
Que pensez-vous des outils mis à la disposition du Parlement - y en a-t-il
dailleurs ? - pour évaluer et laider à prendre des décisions ou à
apprécier les propositions émanant du Gouvernement ? La France n'est-elle pas dans cette
situation un peu particulière davoir le seul Parlement au monde à ne pas disposer
d'outils d'évaluation ?
M. le Président : La parole est à M. Baert.
M. Dominique BAERT : Mes questions rejoignent celle de M. le Rapporteur
général.
Ma première est de savoir quelles sont les traces concrètes, que vous identifiez
éventuellement, des évaluations qui ont pu être conduites dans les inflexions des
politiques publiques.
J'ai participé il y a quelques années à des réunions interministérielles où
précisément on faisait le choix des différents publics qu'on souhaitait évaluer. J'en
ai retenu l'impression curieuse que les différentes administrations, accompagnées de
leur cabinet, formulaient des propositions dévaluation des politiques publiques les
moins dérangeantes pour elles. J'ai le sentiment, mais vous pourrez peut-être l'infirmer
que lon travaillait, au contraire, sur le marginal, sur les aspects où lon
devinait que si les personnalités extérieures se mettaient à se préoccuper de ces
politiques et souhaitaient les infléchir, cela n'aurait quune portée limitée.
Avez-vous toujours ce sentiment ? Fait-on toujours une évaluation a minima et
sur les politiques qui ne touchent pas les socles des actions des ministères ?
Ma deuxième question concerne la méthodologie et le fonctionnement administratif de
ce couple CIME-CSE. Javais remarqué que lorsque lon souhaitait faire évaluer
ces politiques, on savait qu'on s'engageait dans des processus longs, alourdis encore par
les différents appels d'offres. Puis on attendait les résultats trois ou quatre ans
après leur lancement, c'est-à-dire à une période où les hommes politiques qui avaient
lancé le désir de la procédure n'étaient plus ceux qui en recevaient le résultat.
Donc, si à un moment donné, une priorité politique de révision de la politique
publique était envisagée, on n'était pas certain que trois ou quatre ans après, la
même volonté politique de révision de celle-ci prévaudrait. Cette question reprend,
sous un autre angle, celle du Rapporteur général sur la portée de l'action
d'évaluation.
Nous sommes, avec ces deux questions, au coeur du sujet.
M. Jean-Claude Thnig : Je vous ferai part de deux exemples réconfortants.
Si je prends le RMI et les lois Giraud, je les classe plutôt dans la catégorie
" relativement satisfaisant ".
Premièrement, une raison technique, le mandat d'évaluation fixé était court : deux
ans.
Deuxièmement, vous vous en souvenez, les lois Giraud mettaient en place un dispositif
extraordinairement peu homogène brassant divers produits ou diverses mesures très
hétérogènes, qui engendraient un désir de comprendre ce qu'on lançait. Il y avait
l idée " découter lexpérience ", de savoir
ce qui se passait vraiment, et, en même temps, lidée de pouvoir intervenir très
rapidement. Il y a eu des inflexions fortes, certaines visibles et d'autres moins.
Un des aspects forts qui ressort de l'évaluation des lois Giraud est notamment le
problème des dispositifs institutionnels et administratifs chargés de conduire certaines
opérations. En d'autres termes, il y a eu un effet incontestable quant à l'opinion
publique administrative et aux échelons de direction administrative. Par-delà les
divisions partisanes, nous avons observé que nous étions dans un système beaucoup trop
centralisé administrativement et l'ouverture vers des inflexions par des initiatives,
notamment des régions, mais aussi par une implication plus grande d'acteurs secondaires,
était une très bonne chose. Donc, cela donne des résultats.
J'ai, à titre personnel, pris l'initiative d'aller alerter Matignon sur l'errance dans
laquelle nous étions. Je suis très réaliste. Si j'ai l'impression que nous ne servons
plus à grand-chose, il faut arrêter. Cela pose la question de l'aval et de l'amont.
En amont, nous ne sommes plus alimentés. Nous savons tous que le pouvoir politique n'a
pas le temps et que, parfois, l'annonce d'une décision compte plus que son
efficacité.
En aval, la situation est qu'il n'y avait plus de suivi, en partie parce que le
dispositif lui-même était angélique, en ce sens que les délais étaient absents. C'est
la raison pour laquelle jinsiste beaucoup sur l'idée de poser des contraintes,
parfois déjà dans les lois, en imposant une évaluation au bout de deux ans et en
précisant, par exemple, que celle-ci devra être fournie au Parlement et au Gouvernement
dans un délai de six mois. Ce serait réaliste, c'est ce que font les autres pays.
Ensuite, nos mécanismes d'instances ne sont pas parfaits. Souvent, c'est par des choix
techniques micro que vous cassez de bonnes volontés macro. Les instances avaient la
volonté, tout à fait justifiée, de mettre autour d'une table, dans un travail
d'évaluation, les responsables de divers secteurs touchés par les politiques. Je
rappelle que les politiques mises sur l'agenda de la procédure CIME sont des politiques
interministérielles, qui font donc intervenir plusieurs départements. Ce nest
vraiment pas le plus simple. Nous souffrons dun déficit de coordination.
L'évaluation peut-elle en même temps suppléer une carence et les difficultés du
cloisonnement interministériel ? C'est charger le bateau. Ces instances posent un
problème. De plus, elles n'étaient pas formées d'un noyau professionnel d'évaluateurs.
Lors dun colloque franco-britannique, consacré à lévaluation des
politiques publiques, jai été énormément frappé par la modestie de la
professionnalisme en France, comparée à la professionnalisme en Grande-Bretagne. C'est
un point clé. En Grande-Bretagne, l'évaluation n'est pas uniquement fournie par des
professionnels du système public. Les ministères ont la liberté de choisir des
évaluateurs. Il en est de même à Bruxelles. Les évaluateurs peuvent être des
entreprises privées. Après tout, les capacités d'évaluation peuvent aussi bien être
fournies par des entreprises privées que par des instituts universitaires. On est dans le
pluralisme.
En France, on a toujours eu cette idée que c'est, d'abord et avant tout, dans le
secteur administratif quon trouve ces capacités. La question du Président est donc
tout à fait classique : Cour des comptes ou inspection des finances ? Je
caricature, mais à peine !
M. le Président : La parole est à M. Migaud, Rapporteur général.
M. Didier Migaud, Rapporteur général de la Commission des finances : Sur la
première question : " Avez-vous des exemples d'évaluations qui ont permis des
remises en cause de certains problèmes en France ? ", je n'ai pas
été complètement convaincu par votre réponse. Si vous pouviez illustrer davantage, ce
pourrait être utile.
Ma deuxième question était qu'on lie beaucoup évaluation à contrôle. Mais dans
d'autres pays, n'existe-t-il pas plus de liens entre l'évaluation et la décision
budgétaire ? Cela ne devrait-il pas être plus systématisé ?
Ma troisième question concernait les outils mis à la disposition du Parlement.
M. le Président : La parole est à M. Thnig.
M. Jean-Claude Thnig : Je ne cherchais pas à vous convaincre, mais
simplement à montrer effectivement que l'aval est faible. S'il est faible, c'est que
l'approche générale pose problème. Soyons clairs, nous sommes aussi réalistes et
intelligents pris individuellement que nos collègues d'autres pays. Le problème tient
plus profondément à une philosophie que j'ai essayé de résumer sous huit ou neuf
points. Je tiens à votre disposition un papier comparatif entre ce que je vois dans
d'autres pays et la France, mais jai dit l'essentiel en vous répondant, monsieur.
Néanmoins, dans certaines régions que j'ai mentionnées, auxquelles je pourrais
rajouter le département de l'Hérault qui a été aussi un peu pilote, si vous prenez
l'évaluation de programmes liés, par exemple, au fonds structurel, on commence à avoir
des remises en cause, même si, pour l'essentiel, elles sopèrent sur des
opérations relativement identifiées, micro, non sur le principe même. Oui, il y a des
remises en cause, oui il y a des choix de réorientation, oui il y a des redéploiements.
Le fait d'avoir installé telle aide dans telle partie de telle région, oui des
Présidents de région ont fait des petites évaluations. Je pense à la région Limousin
et à l'action du Président Savy.
Deux évaluations interministérielles ont eu une dimension budgétaire beaucoup plus
précise.
L'évaluation sur l'informatique fut une des premières évaluations lancées, sinon la
première fournie. Les budgétaires disaient quils mettaient de largent et
quil ne se passait rien. Or, les réponses montrent clairement qu'il se passe
quelque chose, le fait de pouvoir donner corps à une analyse précise est une bonne
chose. Nous avons identifié les raisons pour lesquelles l'argent ne donnait pas les
résultats escomptés en matière d'informatique : trop de complexité technique et
procédurale, détournements de gains de productivité en partie par les personnels,
détournement de gains de productivité parce qu'entre temps, le Gouvernement a changé de
normes en matière d'achat. C'est clair.
Lévaluation sur la maîtrise de l'énergie ne fut pas, au départ, issue d'une
volonté du CIME, simplement le souhait dun ministre de l'industrie. Elle montre
très clairement qu'une politique de maîtrise d'énergie, quoi que l'on dépense, est
tributaire des choix que peut par ailleurs faire l'autorité gouvernementale sur des
problèmes marginaux ou conjoncturels, par exemple, tout ce qui concerne la fiscalité sur
le pétrole.
Les évaluations les plus fructueuses sont les petites évaluations. Faut-il lier cela
ou non à la préparation budgétaire ? Ma réponse sera positive, car une préparation
budgétaire est aussi une discussion portant sur la question de savoir si les outils
utilisés pour intervenir dans tel secteur sont les bons. La discussion budgétaire est,
dune certaine manière, une discussion instrumentale; elle n'est pas que politique
ou idéologique. De ce point de vue, en France, le bilan est modeste et limité parce
qu'on ne s'est pas vraiment donné les moyens de réussir. Il est plus sensible si vous
prenez la maîtrise par un ministère de sa politique interne.
Nous avons un cas tout à fait remarquable, celui de la continuation et le relatif
succès qu'a eu le ministère de l'équipement dans son redéploiement de modernisation et
de gestion interne. Même si le Parlement n'a pas toujours été conscient ou capable de
comprendre ce qui se passait, il est incontestable quun pilotage a permis,
premièrement, des gains de productivité, deuxièmement, des gains de qualification et
troisièmement, une redéfinition des services et des produits d'une administration
placée dans une situation d'incertitude liée à la décentralisation. Soyons
attentifs !
M. le Président : La parole est à M. Bonrepaux, Président de la Commission des
finances.
M. Augustin Bonrepaux, Président de la Commission des finances : Vous
avez souligné que les évaluations ne doivent pas se faire uniquement a posteriori.
Comment faire pour que les évaluations se fassent davantage au moment de mettre en oeuvre
les politiques ? De quels moyens peut-on disposer, aussi bien au Parlement qu'au
Gouvernement, pour évaluer ce que l'on va mettre en oeuvre ?
On se rend compte souvent qu'une politique mise en oeuvre doit être corrigée parce
qu'elle ne répond pas aux effets attendus. Quelles suggestions pouvez-vous nous
faire ?
M. le Président : La parole est à M. Thnig.
M. Jean-Claude Thnig : Si j'ai bien compris, monsieur, votre question
était : " En quoi pouvons-nous bénéficier de
l'évaluation ? " Je vais répondre de deux manières.
Techniquement d'abord, il est clair que lon ne peut avoir de connaissances
rigoureuses et donc se forger un jugement lorsque lon na pas de système
d'information adapté à la politique en question. En d'autres termes, que ce soient les
critères ou la nomenclature en matière de dépenses, que ce soient les nomenclatures
administratives en matière de fournitures, de biens et de services, ou les typologies
statistiques utilisées pour voir si telle politique a donné sur telle population tels
effets, ils ne sont pas toujours adaptés. La RCB posait déjà certaines questions à
l'époque.
Ensuite, en tant que Parlement, vous avez aujourd'hui les moyens dapprendre
d'études passées des choses qui peuvent vous éclairer sur l'avenir. Il ne sagit
pas de devenir un partisan inflationniste de l'évaluation. Il existe du savoir dans
certains secteurs, comme dans celui de l'Education nationale, où un formidable travail a
été fait en matière d'évaluation sur un certain nombre de paramètres. Cela ne veut
pas dire non plus qu'on n'arrête pas de commander.
Par conséquent, le staff ne doit pas être important. Je rappelle qu'au GAO,
même si les chiffres ont l'air absolument faramineux pour nous, simplement 1/5ème des
cadres travaille sur l'évaluation, non seulement en faisant de l'évaluation pure et
dure, mais aussi en essayant de rassembler les données dont on dispose.
Nous disposons aujourd'hui de nombreuses études; l'administration française est
productrice d'études, de même que les organismes périphériques. Si dans une cellule
parlementaire une dizaine de personnes surveillait d'un peu plus près toute la
connaissance fournie soit par les économistes, soit par les sociologues, on avancerait un
peu. On serait capable de baliser les paramètres à surveiller.
M. le Président : Merci beaucoup, monsieur Thnig. Vous avez parlé
dune note qui nous serait utile.
Audition de M. Guy CARCASSONNE,
Professeur à lUniversité de Nanterre-Paris X
(extrait du procès-verbal de la séance du 29 octobre 1998)
Présidence de M. Laurent FABIUS, Président
M. le Président : Mes chers collègues, nous accueillons aujourd'hui
M. Carcassonne, professeur de droit à l'université de Nanterre-Paris X.
Monsieur Carcassonne, je vous souhaite la bienvenue et vous remercie d'avoir accepté
notre invitation. Je vous laisse sans plus attendre la parole, puis nous vous poserons un
certain nombre de questions.
M. Guy CARCASSONNE : Monsieur le Président, c'est toujours un plaisir de venir à
l'Assemblée, et c'est pour moi un honneur d'être auditionné par ce groupe de travail.
La matière budgétaire est effectivement l'une des douleurs taraudantes du Parlement,
et pas seulement sous la Vème République. Lorsqu'on se replace dans une perspective
historique, il est indubitable que les principes issus de la Déclaration de 1789,
énoncés à une période où les représentants du peuple avaient affaire à un pouvoir
exécutif extraordinairement dépensier, ont connu un basculement au fur et à mesure des
progrès du suffrage universel à l'issue duquel le législatif est finalement apparu
comme plus suspect de mauvaise gestion que l'exécutif.
De sorte que ce phénomène, qui n'est certes pas purement français, s'est traduit
dans tous les parlements démocratiques par une primauté du pouvoir exécutif dans la
décision budgétaire ; primauté qui, dans certains pays, et notamment le nôtre, est
allée jusqu'à devenir une quasi-exclusivité. C'est sans doute à cela qu'il
conviendrait de remédier.
Personnellement, j'ai le sentiment que le rôle du Parlement français dans la
décision budgétaire n'est pas moins important, dans sa définition, que celui des
parlements étrangers. A peu près partout, et pour des raisons bien connues, c'est à
l'exécutif qu'il revient - dans l'usage qui est fait du budget comme d'un instrument
avant tout économique - de définir les grands équilibres, et ensuite de veiller, dans
toute la mesure du possible, à leur respect. Le législateur ayant alors beaucoup plus un
rôle d'influence que décisif.
Si, selon moi, la définition des pouvoirs est à peu près équivalente dans les
parlements européens, en revanche, la manière dont les pouvoirs en question sont
utilisés laisse beaucoup à désirer en France. Et ce pour deux raisons : d'une part,
parce qu'un certain nombre d'éléments techniques ont renforcé abusivement le poids du
Gouvernement, et, d'autre part, parce qu'un certain nombre d'éléments politiques ont
affaibli artificiellement le rôle du Parlement.
Premièrement, l'affaiblissement artificiel du rôle du Parlement.
Peut-être connaissez-vous ma phobie à l'égard du cumul des mandats : je pense que
quels que soient les pouvoirs dont le Parlement est doté, s'il n'y a pas de
parlementaires en nombre suffisant pour les exercer, cela ne sert à rien.
Fondamentalement, l'un des problèmes de base se trouve ici, même si je sais qu'un grand
nombre d'hommes politiques cumulant les mandats sont par ailleurs d'excellents
parlementaires. Il n'en demeure pas moins que lorsque quelques parlementaires, si
compétents, si disponibles soient-ils, sont confrontés à une équipe gouvernementale
soudée et nombreuse en séance, ils ont beaucoup plus de difficulté à faire entendre
leur voix et éventuellement à imposer leurs vues que s'ils étaient incomparablement
plus nombreux - ils exercent, à ce titre, un pouvoir de résistance beaucoup plus grand.
De surcroît, l'essentiel, et j'y viendrai dans un instant, en ce qui concerne le rôle
des parlementaires en matière budgétaire, doit être bien davantage dans le versant
contrôle que dans le versant législation. Qu'on le veuille ou non, il est effectivement
difficile, dans les régimes modernes, d'envisager que le Parlement puisse fabriquer une
loi de finances de A à Z ; en revanche, il n'est pas inimaginable que le Parlement ait un
rôle irremplaçable à jouer en matière de contrôle de la dépense budgétaire.
Cependant, ce rôle de contrôle exige une disponibilité non seulement soutenue, mais
constante. A partir du moment où le contrôle ne s'exercerait que de manière
parfaitement sporadique à l'occasion, soit de l'examen d'un fascicule budgétaire ou de
la loi de finances, soit d'un coup politique, il est clair que la fonction de contrôle ne
peut pas jouer pleinement son rôle. L'efficacité et l'impact de l'exercice de la
fonction de contrôle sont subordonnés à la constance de celui-ci.
L'affaiblissement du Parlement français me semble donc artificiel, la cause la plus
profonde étant l'indisponibilité massive - malgré les efforts des uns et des autres -
de trop nombreux parlementaires.
Techniquement, il existe cependant des dysfonctionnements propres à la France. Le plus
évident et le plus spectaculaire est, non pas le faible impact apparent de la décision
parlementaire sur la décision budgétaire - le niveau global du budget n'a pas véritable
signification, du point de vue de l'élaboration de la décision -, mais la part mobile.
Cette part mobile est extrêmement réduite, non seulement pour le Gouvernement, mais
encore plus pour le Parlement. Lorsqu'on confronte la réalité de la loi de finances à
la part mobile, qui peut se prêter à une décision politique, on constate que les marges
de manoeuvre sont relativement réduites ; il conviendrait donc d'envisager un
rééquilibrage dans leur utilisation entre Parlement et Gouvernement.
Lorsque je parle de dysfonctionnements spectaculaires, je veux notamment parler du
parfait mépris, voire du cynisme stupéfiant avec lequel le Gouvernement pratique cet
exercice que l'on appelle la régulation.
Il y a quelque chose de parfaitement indécent, non seulement à ce que, l'encre de la
loi de finances étant à peine sèche, elle soit déjà substantiellement modifiée, mais
aussi à ce que, en cours d'année, des sommes extrêmement significatives se promènent
à travers des virements, des transferts, des décrets d'avance ou des annulations.
Il existe une disproportion frappante entre le débat budgétaire, à l'occasion duquel
peuvent se nouer des conflits politiques, des débats très vifs sur l'affectation de un,
deux ou trois milliards de francs, et le fait que plus tard dans l'année, un trait de
plume et deux signatures permettront de déplacer cinq, dix ou vingt milliards de francs
au titre de la régulation budgétaire. Naturellement, il ne s'agit pas d'en nier la
nécessité occasionnelle, conjoncturelle, mais de s'étonner des conditions dans
lesquelles elles sont accomplies.
Par ailleurs, j'ai le sentiment que le Parlement n'exerce que très moyennement, et de
très loin, les pouvoirs qui sont les siens en matière de contrôle. Une fois encore, il
n'y a pas de véritable suivi tout au long de l'année de l'utilisation des crédits par
les divers ministères. Et lorsque parfois les rapporteurs, et notamment ceux de la
Commission des finances, songent à utiliser leur pouvoir de contrôle sur pièces et sur
place, c'est un exercice toujours intéressant, mais généralement sans lendemain.
En outre, la Commission des finances et les autres commissions disposent de toutes
sortes de capacités que l'usage a créées, notamment à travers des missions
d'information qui pourraient être utilement développées pour donner plus de substance
à l'exercice de ce pouvoir de contrôle.
Enfin, j'ajoute que les relations que le Parlement entretient avec la Cour des comptes
n'ont jamais été totalement satisfaisantes, même si chacun sait qu'elles se sont
plutôt améliorées.
Passons rapidement sur ces éléments de constat que tout le monde connaît, et
envisageons plutôt ce qui pourrait être fait.
On peut intervenir à tous les niveaux de la hiérarchie des normes. On peut
évidemment songer au grand soir budgétaire que serait une révision constitutionnelle
touchant aux articles 40 et 47 de la Constitution. Personnellement, non pas que j'y sois
hostile, mais je ne suis pas sûr d'en percevoir la nécessité. Au nom des éléments que
j'évoquais, je souhaiterais m'assurer d'abord de la motivation réelle des parlementaires
à investir le sujet - ou plus exactement un nombre suffisant de parlementaires -,
avant de nous lancer dans des révisions constitutionnelles.
Deuxièmement, on peut songer à toucher à l'ordonnance du 2 janvier 1959. Il est vrai
que celle-ci est devenue un texte hallucinant : tous les textes depuis 1958, Constitution
incluse, ayant beaucoup bougé, il est devenu une sorte de tabou. Les gouvernements
eux-mêmes reconnaissent qu'il est assez mal composé, souvent incomplet et obscur.
Cependant, on le considère comme intouchable par crainte de ne plus maîtriser ce qui en
ressortirait. Or il me semble que des discussions sages entre parlementaires et
Gouvernement devraient permettre, s'il y a lieu, de moderniser ce texte et de lui apporter
quelques améliorations. Fondamentalement, celles-ci devraient, soit dans l'ordonnance
organique, soit plus vraisemblablement dans les décrets sur la comptabilité publique,
aboutir à éliminer quelques scories.
Ce que je disais tout à l'heure, à propos de la régulation budgétaire, me semble
appeler des remèdes relativement aisés. Il ne serait pas indécent - mais au contraire
hautement recommandable - non pas d'interdire la régulation budgétaire, mais de
subordonner son exercice à un certain nombre de conditions qui pourraient varier avec les
quantum considérés. En d'autres termes, on pourrait exiger, au minimum, que tout
exercice de régulation budgétaire fasse l'objet d'une communication préalable aux
commissions des finances des deux assemblées et, pourquoi pas, que ces textes
réglementaires soient pris sur avis du Conseil d'Etat - mais je ne suis pas certain que
cela corresponde à l'objet de ce que devraient être des modifications à ce titre. Ou
exiger, au maximum, que lorsque la régulation budgétaire porte sur des sommes
supérieures à X milliards de francs - en valeur absolue -, ou sur un pourcentage du
budget de l'Etat, elle doit explicitement faire l'objet d'un vote en séance publique.
Autant l'on pouvait comprendre que la régulation budgétaire se fasse en dehors de
toute intervention parlementaire lorsque le Parlement siégeait deux fois trois mois,
autant avec la session unique, il n'y a plus la moindre justification. Au demeurant,
l'été, curieusement et paradoxalement, n'est pas une période favorite pour la
régulation budgétaire. En règle générale, elle se fait plutôt au cours des périodes
non estivales, ce qui rend d'autant moins compréhensible le fait que le Parlement en soit
totalement exclu.
On aurait pu songer aussi que ces régulations budgétaires relèvent d'un contrôle
juridictionnel, à défaut de contrôle politique. En vérité, chacun sait que le Conseil
d'Etat esquive cette possibilité et ne l'utilise pas réellement. Le résultat étant
qu'il n'y a ni contrôle juridictionnel ni véritable contrôle politique, car on
n'imagine mal, quelque mauvaise humeur que puisse susciter un exercice de régulation
budgétaire, qu'il aille jusqu'à se traduire dans un Parlement moderne par la mise en
cause de la responsabilité du Gouvernement au titre de l'article 49-2.
Au-delà de ce problème de régulation budgétaire, j'insisterai sur la fonction
d'évaluation et de contrôle. J'ai toujours été frappé, et votre collègue M. Dominati
en faisait état dans son rapport, du mode de fonctionnement de l'équivalent britannique
de la Commission des finances, depuis le milieu des années quatre-vingt. Il s'agit d'un
mode de fonctionnement que je considère comme exemplaire.
Quels en sont les principes ? Ils sont assez simples. Les parlementaires de la
majorité et de l'opposition ont compris une fois pour toutes que le contrôle budgétaire
ne pourrait servir à des fins partisanes. C'est l'évidence, et il faut s'y résigner. Il
est bien évident que dans un parlementarisme moderne, la majorité fera rempart contre ce
qui, de la part de l'opposition, pourrait être une espèce de manoeuvre pour essayer de
mettre le Gouvernement en difficulté.
A partir du moment où l'on a renoncé à vouloir faire une utilisation partisane des
pouvoirs de contrôle, on est en présence de parlementaires qui, comptables politiquement
de l'utilisation des fonds publics - " suivre l'emploi de la contribution
publique ", comme dit la Déclaration de 1789 -, vont essayer non pas de mettre
le Gouvernement en difficulté, mais de traquer la dépense inutile, la mauvaise gestion.
Sans pour autant qu'il s'agisse de mettre en cause tel ou tel ministre ; il s'agit, en
France, des établissements publics ou des politiques transversales qui, en vérité, ne
relèvent de la décision d'aucun ministre à titre individuel.
Le résultat est bien connu : chaque année, ce comité parvient à identifier un
certain nombre de dysfonctionnements budgétaires et, assez rapidement, à en tirer toutes
sortes de conséquences allant généralement dans le sens d'économies substantielles.
Il me semble que le Parlement français, singulièrement ici l'Assemblée nationale,
s'honorerait de ce type de fonctionnement qui, effectivement, ne correspond pas à nos
habitudes, ne serait-ce que dans la qualité de la relation entre la majorité et
l'opposition. Pourtant, ce fonctionnement correspond à ce que devrait être un contrôle
budgétaire moderne.
Naturellement, il ne s'agit là que d'une idée et d'une piste parmi tant d'autres. Si,
de fait, des parlementaires résolus exerçaient un contrôle tout au long de l'année, du
1er janvier au 31 décembre, sur la gestion des ministères, dont ils sont théoriquement
responsables, celui-ci aurait déjà une allure complètement différente que lorsqu'il
n'est qu'épisodique.
On pourrait aussi, s'il se trouvait un parlementaire talentueux, accrocheur et ayant
une vocation particulière pour le contrôle, recréer ce qui existait jadis, à savoir un
rapporteur " voies et moyens " auquel cette qualification permettrait
d'aller absolument partout.
Toutes sortes de possibilités existent, mais elles ne prendront de véritable sens
qu'à deux conditions : d'une part, une condition de clarification, et, d'autre part, une
condition de volonté.
Premièrement, la clarification. La place faite à l'opposition dans le système
français est extrêmement insatisfaisante, et la fonction de Président de la Commission
des finances devrait revenir naturellement, selon moi - et je me fonde sur les systèmes
anglais et allemand -, à un député de l'opposition. Je ne parle là que de la
Commission des finances, mais je pense que la moitié des commissions permanentes devrait
être présidée par des députés de l'opposition. Pourquoi ? Non pas par angélisme, ni
pour créer des difficultés au Gouvernement. Soit un Président de commission préside de
manière totalement loyale et alors il a l'ascendant sur ses collègues qui lui permet de
le faire dans de bonnes conditions ; soit il exerce une présidence partisane, orientée,
systématique et sectaire, et, en vérité, ne dispose d'aucune espèce d'autorité.
Je serais d'ailleurs tenté de rappeler l'expérience que l'on peut tirer des
vice-présidents de l'Assemblée nationale. Lorsqu'au perchoir c'est un vice-président de
l'opposition qui préside loyalement, il a de l'autorité. C'est en confiant des
responsabilités à l'opposition qu'on la rend responsable, et je ne crois pas que ce
serait un risque pour le Gouvernement - pour les législatures futures - de confier la
présidence de la Commission des finances à un député de l'opposition. Ce serait même
une garantie pour tous, conforme à l'intérêt de tous. La simple présence d'un député
de l'opposition à la tête de la Commission des finances serait, non pas un gage absolu
de la sincérité des chiffres budgétaires, mais une garantie supplémentaire
extrêmement significative qui épurerait le débat de toute querelle sur ce registre.
Enfin, la volonté. Tout ce que l'on peut envisager comme mesures n'aura qu'un effet
proportionné à l'intérêt qu'y porteront leurs bénéficiaires. S'il se trouve
suffisamment de parlementaires décidés à utiliser les pouvoirs, il est bon de leur en
donner. Si l'on devait assister de nouveau au spectacle que nous avons malheureusement
connu, celui où des parlementaires réclament longtemps un pouvoir nouveau qui cesse de
les intéresser le jour même où ils le reçoivent, alors je constaterai avec vous, et à
regret, que ce groupe de travail n'aura malheureusement pas eu beaucoup plus de lendemain
que celui qui avait été créé par Edgar Faure en 1975.
M. le Président : Monsieur Carcassonne, je vous remercie pour cet exposé très
complet et qui répond totalement à nos attentes.
La parole est à M. Jégou.
M. Jean-Jacques JÉGOU : Monsieur Carcassonne, je vous remercie pour ce brillant
exposé qui donne envie de continuer cette discussion. Je ne reviendrai pas sur le cumul
des mandats, car s'il est vrai que les députés survolent beaucoup de sujets, je ne pense
pas, en revanche, que le cumul en soit l'unique raison.
Dans le déroulement et les dysfonctionnements techniques que vous nous avez indiqués,
j'ai un peu le sentiment que vous ne nous avez pas tout dit. Vous avez parlé du
contrôle, mais pas suffisamment de l'évaluation qui peut pourtant aller jusqu'à la
discussion des niveaux de dépense. Je pense par exemple à la progression de certaines
dépenses du titre III ou des investissements du titre V. Nous devons, certes, contrôler
la dépense, mais également son efficacité. Je vous rappelle d'ailleurs que le titre de
notre commission est précis : groupe de travail sur le contrôle parlementaire et
l'efficacité de la dépense publique.
Lorsque des dépenses sont effectuées, soit par habitude budgétaire, soit par
volonté politique, le Parlement doit s'interroger sur leur efficacité. Il doit, non pas
faire des propositions systématiques, mais évaluer, si je puis me permettre, le
" rapport qualité-prix " de la dépense.
Ma seconde question sera plus politique. La Constitution de la Vème République et le
fait majoritaire ne sont-ils pas responsables de l'affaiblissement du débat à
l'Assemblée nationale ? En effet, la majorité défend systématiquement les projets du
Gouvernement qui sont rejetés par l'opposition.
Je suis très intéressé par le système britannique où les députés sont
parlementaires avant d'être membres de la majorité ou de l'opposition ; ils assument
ainsi mieux leur fonction concernant le contrôle et l'efficacité de la dépense
publique.
En France, on est avant tout de l'opposition ou de la majorité, et je constate que
cette situation s'accentue au fur et à mesure des alternances. Cette situation
relève-t-elle de la responsabilité de nos institutions ?
M. Guy CARCASSONNE : Je ferai tout d'abord une remarque. Je vous parlais tout à
l'heure de la faiblesse relative de la part mobile dans le budget de l'Etat - qui est tout
de même, en valeur absolue, considérable. Cependant, l'affectation de dizaines de
milliards de francs peut bouger ! Or il s'agit d'un enjeu tel qu'il n'est pas question
d'en sous-estimer l'importance.
Je répondrai maintenant à votre première question concernant l'évaluation. Je suis
tout à l'heure tombé dans un travers que j'essaie de dénoncer chaque fois que je le
peux, qui est celui de la dissociation excessive entre les fonctions de législation et
les fonctions de contrôle. Bien sûr, elles sont d'une nature différente. Mais en
vérité, elles se nourrissent mutuellement, elles sont interactives. L'exercice de la
fonction de contrôle me paraît d'autant plus vital qu'il va nourrir la fonction
législative.
Il y a quelque chose d'un peu désincarné dans la discussion qui entoure les divers
fascicules budgétaires - même avec des procédures améliorées. On pourrait normalement
attendre que des parlementaires ayant continûment suivi, contrôlé et évalué tel ou
tel aspect de la politique publique profitent de la discussion budgétaire pour avoir, sur
ces sujets, un véritable échange avec le Gouvernement ; échange au cours duquel ce
dernier ne sera pas forcément en situation défensive, mais en situation constructive.
Jen viens à l'autre versant - l'évaluation - l'expression que vous avez
employée, à savoir le rapport " qualité-prix ", ne me choque pas du
tout lorsque la qualité est celle de la gestion de l'Etat et que le prix est celui payé
par les contribuables.
En quoi consiste l'évaluation ? Il s'agit de rechercher si un service accomplit les
missions qui lui sont confiées et s'il le fait au meilleur coût. A ce titre, tous les
services de l'Etat devraient être évalués, et certains plus rapidement que d'autres.
J'ai toujours été choqué de l'espèce d'impunité dont bénéficie le ministère des
finances à l'égard du pouvoir de contrôle. Finalement, voilà une structure qui,
périodiquement, annuellement, vient donner toutes sortes de leçons - par définition
utiles - à tout le monde, et notamment aux parlementaires, mais qui elle-même est en
situation de travailler tranquillement dans son coin, sans que personne ne vienne jamais
se pencher par-dessus son épaule.
Après tout - et il m'est arrivé d'en discuter avec un certain nombre de vos
collègues - il ne serait pas absurde d'évaluer, peut-être pas le travail de la
direction du Trésor, mais l'efficacité de la direction du budget. Il serait intéressant
de prendre quelques exemples de désaccords passés entre le législative et l'exécutif -
désaccords par hypothèse tranchés au profit de l'exécutif -, afin de voir ce qu'il en
est advenu. Si les résultats ont été excellents, très bien, il faut en donner acte à
la direction du budget ; mais si d'aventure on découvrait que les parlementaires avaient
raison, ce serait un élément d'évaluation de l'efficacité de cette direction qu'il
serait utile de connaître.
Enfin, dernière point, je ne crois pas que la Constitution ait une responsabilité
dans le comportement des parlementaires. Vous avez raison de signaler l'impact du fait
majoritaire, cependant il n'est pas propre à la France. Il fonctionne souvent avec au
moins autant de rigueur en Grande-Bretagne ou en Espagne - et il existe également en
Allemagne, même si le cas est un peu différent, compte tenu de la tradition
consensuelle.
Ce n'est donc pas le fait majoritaire en lui-même qui est en cause, mais la pratique
française d'un phénomène qui est par ailleurs européen. La vivacité des discussions
à la Chambre des communes n'a rien à envier à ce qui se passe à l'Assemblée
nationale. Le niveau de conflit est souvent extrêmement élevé. Simplement, il y a un
moment où l'on change de registre, ou l'on s'adresse à un autre type d'exercice et où,
naturellement, la manière dont on le conduit va varier.
Je crois que c'est cela que le Parlement français n'a pas intégré. Nous connaissons
tous la différence d'atmosphère qui existe entre une séance de contrôle et une séance
de législation. On s'invective beaucoup dans la séance de contrôle, puis, quand on
passe à la séance législative, le type de relation, de discours, de débat, devient
d'une autre nature, généralement plus apaisée.
En fait, il convient d'aller au bout de cette logique : puisqu'il y a des temps
différents dans la vie parlementaire, le temps du combat politique - nécessaire,
indispensable - et le temps où l'on peut travailler en commun, il faut tirer toutes les
conséquences de l'existence du second. On en a souvent tiré les conséquences en
matière législative : il est très fréquent que des sujets qui ne sont pas des enjeux
politiques violents donnent lieu à de véritables échanges entre parlementaires de la
majorité et de l'opposition qui, tous ensemble, essaient de faire la meilleure loi
possible. Mais curieusement, cela ne se fait pas dans l'exercice du contrôle. Or le
contrôle budgétaire et l'évaluation de la dépense publique devraient normalement être
des domaines privilégiés de ce type de fonctionnement, sans qu'il faille incriminer la
Constitution.
M. le Président : La parole est à M. Migaud, Rapporteur général.
M. Didier MIGAUD, Rapporteur général de la Commission des finances : Je
partage un certain nombre de points de vue exprimés par M. Carcassonne.
Effectivement, l'accent doit être mis sur le contrôle, même si l'Assemblée nationale
et le Sénat ne doivent pas être des chambres d'enregistrement en ce qui concerne le vote
du budget. Je suis également d'accord avec vous, monsieur Carcassonne, quand vous dites
que réformer la Constitution n'aurait pas obligatoirement de grande signification ni de
grandes conséquences.
Cela étant dit, l'Assemblée nationale et le Sénat interprètent différemment
l'article 40. Considérez-vous que l'interprétation très stricte faite par l'Assemblée
nationale est pertinente ?
En ce qui concerne l'ordonnance de 1959, au-delà de la proposition que vous avez
formulée sur la régulation - sa soumission préalable aux commissions des finances -,
d'autres dispositions vous paraissent-elles être de nature à renforcer les pouvoirs du
Parlement dans le contrôle ?
Un certain nombre de rapporteurs spéciaux essaient de remplir leur rôle, mais ils
sont limités dans l'exercice de leurs prérogatives ; seuls face à une administration,
ils n'ont pas toujours la capacité d'être aidés. Avez-vous des propositions à formuler
pour renforcer les pouvoirs réels du Rapporteur général et des rapporteurs spéciaux ?
Je trouve l'exemple du parlement britannique très intéressant. J'ai eu l'occasion de
participer avec le Président Bonrepaux à une réunion du Public account committee,
et cela a été très instructif. Cependant, cette commission est non seulement présidée
par un membre de l'opposition - bien que cela ne me semble pas aussi important que vous le
dites -, mais les auditions se font sur rapport d'un organisme qui est à sa
disposition, ce qui n'existe pas en France. La Cour des comptes pourrait-elle jouer ce
rôle ?
Cela nous amène aux moyens dont dispose le Parlement dans les sources d'information.
En France, toutes les sources d'information sont dépendantes du Gouvernement. Bien sûr,
nous avons créé un office Parlementaire d'évaluation des politiques publiques, mais je
considère que c'est un " machin " supplémentaire, puisqu'il réunit
des députés et des sénateurs qui ne disposent d'aucun moyen supplémentaire réel par
rapport à leur capacité de contrôle budgétaire. Ce travail pourrait donc parfaitement
être réalisé dans le cadre des pouvoirs propres des commissions des finances de
l'Assemblée nationale et du Sénat, sans avoir la lourdeur d'une commission mixte.
Est-il envisageable que des organismes tels que LINSEE ou le commissariat au Plan
puissent être à la disposition du Parlement, comme c'est le cas dans un certain nombre
de pays ? Avez-vous des exemples concrets, comme aux Etats-Unis, en Allemagne ou en
Grande-Bretagne ?
M. Guy CARCASSONNE : S'agissant de l'article 40, j'ai toujours été choqué par
l'interprétation sénatoriale et renversé par l'authentification de celle-ci, de sorte
qu'aujourd'hui le décalage existant entre l'Assemblée nationale et le Sénat est devenu
totalement incompréhensible. J'espérais qu'il serait réduit dans le sens de la vertu de
l'Assemblée nationale, mais puisque ce n'est pas le cas, alors il vous faudra le réduire
dans le sens du vice du Sénat - comprenez bien que j'utilise ces mots comme une boutade.
L'article 40 a des vertus indubitables, mais, naturellement, il pose des problèmes. La
non-compensation en matière de création ou d'aggravation de charges, ou l'impossibilité
même en compensant de prendre des initiatives de ce type est une contrainte extrêmement
lourde. Aussitôt, on songe à la possibilité d'autoriser, en matière de charges, ce qui
existe déjà en matière de ressources : la compensation. Pourquoi pas. Mais, je dois
vous avouer que cela me laisse assez circonspect. Nous savons tous que les gages prévus
dans les amendements visant à diminuer les recettes de l'Etat sont souvent
" farfelus ", sans véritable signification ; si l'on imposait des
gages en matière de charges, il se produirait la même chose.
La réalité, c'est l'objet du débat. Quel est le problème que pose l'article
40 ? Ce n'est pas l'interdiction de mettre aux voix tel ou tel amendement, car de
deux choses l'une, ou il y a un accord entre le Gouvernement et sa majorité et la
décision pourra être prise, ou l'accord n'existe pas et la mise aux voix de l'amendement
n'apportera pas grand-chose. Le problème n'est donc pas tant celui du vote des
amendements que celui de la discussion sur le fond. Ce qui est désolant dans l'usage
rigide de l'article 40, c'est l'impossibilité de débattre d'une initiative à partir
d'une proposition précise - parce que l'amendement est d'entrée déclaré irrecevable.
Il faut reconnaître que le système retenu par le Sénat, beaucoup moins rigoureux que
celui de l'Assemblée nationale, permet la discussion, même pour des propositions
irrecevables, sachant qu'on ne les mettra pas aux voix. Si, sans modifier quoi que ce soit
dudit article 40, l'Assemblée nationale était conduite à suivre l'exemple du Sénat,
personnellement, je n'en ferais pas un drame. En revanche, je ne suis pas certain qu'il
faille aller au-delà.
En ce qui concerne les rapporteurs spéciaux, vous avez tout à fait raison : un
parlementaire isolé se présentant dans un ministère pour contrôler, par les seules
vertus de son titre et des pouvoirs qui lui sont conférés, l'ensemble de celui-ci, ce
n'est pas raisonnable. Cependant, on ne peut pas non plus imaginer des brigades de
parlementaires composées de quinze ou vingt élus.
En revanche, rien n'interdit que les modifications appropriées des textes, notamment
d'un texte qui n'est pas organique, l'ordonnance 58-1100, étoffent les capacités
parlementaires. Après tout, il n'existe aucun interdit constitutionnel - et je n'imagine
pas d'interdit organique - qui s'oppose, par exemple, à ce que des pouvoirs équivalents
soient donnés aux rapporteurs pour avis. Auquel cas, s'ils pouvaient se rendre à deux au
ministère, cela doublerait la force de travail.
Pour aller plus loin, je trouve, sans que ceci exige la moindre réforme du moindre
texte, que l'on devrait instituer ici, à l'Assemblée nationale, la règle selon laquelle
lorsque le rapporteur spécial est de la majorité, le rapporteur pour avis est de
l'opposition et vice-versa. Je sais que le Président Fabius a évoqué la possibilité
d'avoir des contre-rapporteurs ; personnellement, je suis plus réservé, sachant que les
contre-rapporteurs devront s'appuyer sur les mêmes moyens intellectuels et matériels que
les rapporteurs spéciaux. En effet, j'ai peur que cela aboutisse à une espèce de
concurrence dans l'utilisation des moyens, et à un approfondissement grave de la
schizophrénie fonctionnelle à laquelle leur statut contraint les administrateurs !
C'est la raison pour laquelle l'idée de dissocier les rapporteurs pourrait être plus
fructueuse. Si en plus, on admettait que le rapporteur pour avis puisse disposer des
mêmes pouvoirs que le rapporteur spécial, imaginez l'effet que produirait l'arrivée
simultanée de deux rapporteurs au lieu d'un, et qui plus est, l'un de la majorité,
l'autre de l'opposition ! Si, de surcroît, il est admis qu'ils puissent se faire
accompagner par des fonctionnaires parlementaires, alors se constituera une force de
frappe susceptible d'être véritablement efficace.
Cela nous amène à votre troisième question, monsieur le Rapporteur général. Oui,
bien évidemment, dans le système britannique, le travail d'une autre structure précède
celui du comité. Oui, la Cour des comptes, en France, en a constitutionnellement la
compétence et le rôle. Et nous savons que l'actuel Premier Président de la Cour des
comptes est tout à fait disposé à valoriser la coopération entre la Cour et le
Parlement.
Je pense simplement que les insuffisances de cette coopération tiennent à des causes
strictement matérielles. La Cour des comptes est naturellement jalouse de son
indépendance et ne voudrait pas se trouver assujettie à des demandes permanentes en
provenance du Parlement. Pour autant, il me paraît parfaitement imaginable que d'un
commun accord, Cour des comptes et Parlement puissent convenir d'une méthode de
planification du travail. En d'autres termes, non pas qu'il y ait forcément un droit de
tirage pour X ou Y - enquêtes ou contrôles pour les assemblées qui pourraient les
commander à la Cour des comptes -, mais que des réunions régulières aient lieu,
essentiellement entre la Commission des finances et la Cour des comptes, pour que cette
dernière puisse informer les commissions du programme des rapports qu'elle entend
préparer. Les commissions pourraient ainsi discuter sur ce programme et faire part de
leur souhaits ou de leurs priorités. La Cour des comptes, qui songeait à faire tel
contrôle, pourrait le reporter à l'année suivante, s'il n'y a pas urgence, pour laisser
la place à une enquête ou un rapport demandé par le Parlement sur un sujet qui lui
tient à coeur.
Je crois que cela relève tout simplement d'éléments parfaitement informels que de
nouvelles habitudes de travail en commun permettraient de rendre rapidement efficace.
Quant à la question de savoir s'il existe d'autres instruments, tels que lINSEE
ou le commissariat au Plan, mis à la disposition des parlements étrangers, vous me posez
là une colle, monsieur le rapporteur ! En Grande-Bretagne, tous les organismes
d'évaluation sont placés sous la tutelle du Parlement. Il en va formellement de même en
Allemagne, sauf erreur de ma part. Je ne suis pas sûr que la question de la tutelle soit
essentielle, le problème étant davantage celui du droit de tirage, c'est-à-dire de la
possibilité " de faire appel à ". Je ne ferai pas à lINSEE
l'insulte de penser que ses chiffres seraient différents selon qu'ils lui sont commandés
par le Gouvernement ou par le Parlement ; en revanche, je regrette que le Parlement ne
puisse pas lui commander telle ou telle étude sur un sujet qui lui tient à coeur. Mais
il s'agit d'une question qui pourrait assez aisément trouver une solution.
M. le Président : La parole est à M. Baert.
M. Dominique BAERT : Monsieur le professeur, je vous ai trouvé un peu pessimiste
tout à l'heure, mais malgré tout assez réaliste, en ce qui concerne la capacité
d'initiative parlementaire dans la fonction d'élaboration budgétaire.
De ma courte expérience de parlementaire, je voudrais vous faire une confidence :
ce que je supporte le moins, dans cette fonction d'initiative parlementaire, c'est la
possibilité pour le Gouvernement de pouvoir pratiquer, après une première lecture de la
loi de finances, une seconde délibération. Pensez-vous qu'il puisse y avoir une réelle
capacité d'initiative parlementaire lorsqu'on admet une telle pratique, alors même qu'il
existe, par ailleurs, des garde-fous tels que l'article 40 ou le fait majoritaire ?
Pouvez-vous nous dire ce qu'il existe à l'étranger dans ce domaine ? En tout état de
cause, il me semble qu'il y a là une restriction assez forte à l'initiative
parlementaire dans sa capacité d'élaboration de la loi de finances.
M. Guy CARCASSONNE : Il n'y a qu'en France que l'on a besoin de ceintures,
bretelles et ceintures de sécurité, plus quelques fouets à portée de main du
Gouvernement ! A l'étranger, les choses se passent beaucoup plus naturellement, mais
aboutissent cependant au même résultat.
Le problème de la seconde délibération en fin de première partie ou au moment du
vote sur l'ensemble - couplé avec un 44-3 pour faire bonne mesure - a, il est vrai,
quelque chose qui heurte l'esprit. On discute pendant des jours, des nuits, des semaines
sur tel ou tel amendement, et en quelques minutes tout est balayé : seconde
délibération, article 44-3, voici la liste des amendements que le Gouvernement accepte,
c'est à prendre ou à laisser, et naturellement c'est à prendre - du fait de la
discipline majoritaire.
Mais sachez que, par des voies différentes, le résultat est à peu près le même
ailleurs. En Allemagne, la pratique du consensus législatif ne supprime pas les conflits,
notamment sur les aspects budgétaires, mais ce consensus est recherché par tous les
groupes sous l'autorité du Gouvernement. Les parlementaires, à l'intérieur de chaque
groupe, sont soumis à une discipline rigide.
En Angleterre, la discipline de vote est bien pire que celle qui pèse sur vous,
messieurs les députés français. On accepte quelques votes dissidents de backbenchers,
parce que cela fait partie de la tradition et qu'il s'agit d'un thermomètre parlementaire
intéressant, mais pour le reste, les députés marchent à la baguette. En France, on
profite de la seconde délibération pour éliminer les amendements adoptés contre le
voeu du Gouvernement. En Grande-Bretagne, il n'y a pas d'amendements adoptés contre le
voeu du Gouvernement. Evidemment, cela paraît choquant dans la manière de faire, mais le
résultat et le même : une stricte subordination de la majorité à l'égard du
Gouvernement.
M. le Président : La parole est à M. Bonrepaux, Président de la Commission des
finances.
M. Augustin BONREPAUX, Président de la Commission des finances : Monsieur
Carcassonne, s'agissant de l'article 40, nous sommes fortement incités, par nos
collègues, à appliquer les méthodes du Sénat. Ne serait-il pas plus intelligent
d'avoir une attitude homogène dans les deux assemblées ? Car lorsqu'un parlementaire ne
peut déposer un amendement à l'Assemblée du fait de l'article 40, il fait appel à l'un
de ses collègues du Sénat pour le déposer à sa place.
Par ailleurs, vous avez formulé de nombreuses propositions, notamment sur le rôle du
Président de la Commission des finances et le fait qu'il devrait être de l'opposition.
Personnellement, je n'en vois pas l'utilité. Le climat en commission est tout à fait
différent qu'en séance publique. J'ai vécu une période dans l'opposition et je n'ai
jamais eu l'impression d'être rejeté par les présidents de la majorité. Au contraire,
il y a toujours eu un échange de vues, une possibilité de s'exprimer et de travailler.
J'espère d'ailleurs qu'il en de même actuellement.
Quelles propositions concrètes formuleriez-vous pour que, immédiatement, elles
puissent se traduire dans les faits ?
En réalité, et il faut bien le reconnaître, nous n'effectuons aucun contrôle.
Après avoir voté le budget, notre principale activité est de préparer le suivant. Or
son élaboration serait fortement améliorée si l'on avait une meilleure connaissance des
dossiers en s'investissant dans la partie contrôle.
M. Guy CARCASSONNE : Monsieur Bonrepaux, je sais bien que le Président de la
Commission des finances ne maltraite pas les membres de l'opposition et que le climat de
travail est notoirement différent de celui qui peut exister en séance. Si j'évoque la
nécessité de confier des présidences de commissions à l'opposition, et singulièrement
celle de la Commission des finances, ce n'est pas du tout pour améliorer la qualité du
travail à l'intérieur de la commission, mais pour reconnaître très clairement et
publiquement que l'opposition a un rôle particulier à jouer et que, de surcroît, la
présence - même si nous pouvons convenir entre nous que sur le fond cela ne changera pas
grand-chose - d'un président de l'opposition à la tête de la Commission des finances
est une garantie de la sincérité des chiffres budgétaires. Mais je n'en attends pas
plus et je ne veux pas en exagérer l'importance.
S'agissant des propositions concrètes à mettre en oeuvre immédiatement, vous me
prenez un peu au dépourvu. Cela dit, ma première proposition consisterait, et cela
relève avant tout de la décision de votre groupe de travail, à constituer au moins une
mission d'information - peut-être plusieurs - pour travailler sur des sujets d'intérêt
commun.
Sur quel sujet constituer une mission d'information ? On n'a que l'embarras du choix.
Cependant, j'ai toujours pensé qu'effectuer un travail sur la préparation de la loi de
règlement serait utile. Nous vivons dans un mécanisme absolument hallucinant, dans
lequel l'Etat est la seule personne en France qui solde ses comptes quand elle a le temps,
quelques années plus tard, et de préférence de manière très cavalière.
Le Parlement vote un budget dont la réalité de l'application ne le mobilise -
quelques années après - que peu de temps et hâtivement, ce qui rend l'exercice
inintéressant, sans substance.
Pourtant, rien n'interdit à un certain nombre de commissaires aux finances de se
pencher sur le futur projet de loi de règlement pour 1997, et sur l'évaluation de
l'écart existant entre la loi de finances initiale et le budget exécuté. Cela
fournirait matière à d'intéressants débats en séance publique.
L'autre type d'initiative qu'il est possible de prendre rapidement, est de franchir un
petit pas supplémentaire du côté des commissions d'enquête. La matière ne manque pas
pour se livrer à des enquêtes approfondies et à des évaluations intéressantes à
vocation budgétaire. Je citais tout à l'heure l'évaluation de la direction du budget,
mais on peut parfaitement aussi prendre un os et le ronger, en sélectionnant un type de
politique publique déterminé, restreint, sur lequel se fera un travail très approfondi
- ce qui n'a pas été fait jusqu'à présent.
Le contrôle par la voie de la commission d'enquête, clairement et officiellement
institué, me paraît donc une excellente chose. Plus on s'habituera à ce que le
Parlement utilise ces pouvoirs-là, plus il les utilisera efficacement.
M. le Président : Monsieur Carcassonne, je vous remercie. Peut-être aurons-nous
de nouveau recours à vos lumières lorsque nous rédigerons nos conclusions.
Intervention de M. Laurent DOMINATI,
Député,
Président de la mission dinformation commune
sur les moyens dinformation des parlements étrangers
en matière économique et sociale (septembre 1994-mai 1995)
(extrait du procès-verbal de la séance du 29 octobre 1998)
Présidence de M. Laurent FABIUS, Président
M. le Président : Monsieur le député, il conviendrait que vous
rappeliez à nos collègues l'essentiel de vos propositions issues de la mission
d'information commune sur les moyens d'information des parlements étrangers en matière
économique et sociale, celles qui ont été reprises et celles qui ne le furent pas, afin
que nous avancions sur la détermination des sujets importants.
M. Laurent DOMINATI : Je crains de lasser ceux de nos collègues qui ont déjà
entendu ces propositions et qui ont participé aux débats de la mission d'information
commune sur les moyens d'information des parlements étrangers en matière économique et
sociale, que j'avais l'honneur de présider lors de la précédente législature, ou aux
débats parlementaires tenus sur la révision du règlement de l'Assemblée ou l'adoption
de modifications législatives, notamment en vue de la création de l'Office parlementaire
déjà évoqué par notre rapporteur.
Les remarques de M. Carcassonne me paraissent judicieuses et je me réjouis qu'elles
semblent recevoir l'approbation des membres de la mission, d'autant que plusieurs
figuraient dans le rapport que j'avais rédigé.
Un certain nombre des propositions alors émises ont été retenues. Le souci qui vous
anime aujourd'hui d'assurer un meilleur contrôle de l'action du Gouvernement par le
Parlement était déjà celui de votre prédécesseur qui a amorcé plusieurs réformes
importantes. Au surplus, le Président de la République lui-même, dès sa prise de
fonctions, avait, dans son message au Parlement, indiqué quil lui semblait
essentiel de procéder à un audit des finances publiques. C'est dans cet esprit
d'ailleurs que nous avions engagé un travail parlementaire, lequel avait débouché sur
29 propositions.
Avant de les reprendre, je souhaiterais confirmer les propos de Guy Carcassonne sur le
renforcement des pouvoirs du Parlement. Il y a, d'un côté, la possibilité de donner
plus de pouvoirs à l'opposition, mais là n'est pas le cur du débat qui consiste
à donner plus de pouvoir à la majorité par rapport à " son "
gouvernement. Le renforcement du contrôle n'est pas tant une arme pour l'opposition que
pour les parlementaires de la majorité et peut-être même, si tout le dispositif est
bien compris et bien bâti, pour le Gouvernement lui-même vis-à-vis des administrations
qu'il dirige et contrôle.
En ce sens, majorité et opposition peuvent travailler en commun, car le projet en
réalité a renforcé le rôle des politiques par rapport aux habitudes et aux lourdeurs,
qui ne tiennent pas à un défaut de qualité des hommes de la fonction publique, mais au
système administratif qui vit de sa belle vie.
Les propositions figurent à la page 59 du rapport n° 2065, intitulé " De
l'information du Parlement au contrôle du Gouvernement ".
La première proposition vise l'établissement d'une session annuelle unique. La
réforme constitutionnelle a été réalisée. Cela étant, a-t-elle produit tous ses
effets, alors que subsistent des séances de nuit et qu'elle ne s'applique pas à l'examen
du budget ? Si l'on considère que le contrôle doit avant tout porter sur la matière
budgétaire, on peut penser que cette session unique connaît une application encore
imparfaite, même si l'on peut remarquer que les sessions extraordinaires ont été, du
moins cette année, considérablement diminuées.
La deuxième proposition veut augmenter le nombre des commissions permanentes. De tous
les états démocratiques, la France, avec six commissions, est celui qui compte le nombre
le plus faible de commissions permanentes, suivie du Portugal, avec douze commissions,
mais la moyenne se situe au-delà de vingt pour les pays qui nous sont comparables du
point de vue de leur système parlementaire. L'Allemagne compte vingt-trois commissions.
La proposition consistant à porter le nombre à neuf ou dix nous laisserait encore parmi
les pays les plus " chiches " en la matière.
La troisième proposition, la création d'un Office parlementaire d'évaluation a vu le
jour. De nombreux débats, à l'Assemblée comme au Sénat, ont présidé à sa naissance.
Le Rapporteur, tout à l'heure, a précisé qu'il s'agissait d'un " machin
supplémentaire " ; je crois, en effet, qu'il ne fonctionne pas je
le dis en toute humilité. Peut-être n'a-t-il pas été suffisamment bien
conçu encore quil comptait beaucoup de parrains et de marraines à la
fin des débats parlementaires en tout cas, il résulte d'un long travail.
Peut-être, n'avons-nous pas été suffisamment audacieux à l'époque, mais je soutiens,
pour ma part, que l'Office pourrait fonctionner si ceux qui en ont la responsabilité
je pense au Président de la Commission des finances et à son prédécesseur
voulaient le faire fonctionner. Ceux qui exercent la responsabilité la plus
éminente ne le souhaitent pas pour des raisons politiques. C'est bien le cur de
notre discussion et de nos problèmes. Je l'ai déjà indiqué il y a dix jours. Le
Président de cet organisme, M. Bonrepaux, a été saisi d'une demande écrite par mon
Président de groupe, à laquelle il n'a pas encore répondu. De même, lorsque le
Rapporteur précise que le Parlement ne peut réaliser de véritables évaluations
autonomes, je lui réponds que la loi, très simple, qui institue l'Office le permet dès
lors qu'est avérée la volonté de son Président, qui peut, par exemple, engager un
certain nombre d'agents permanents, ce qui n'a jamais encore été fait depuis la
création de cet Office. Si l'Office ne correspond pas à lorganisme souhaité,
c'est que l'on na pas voulu quil en soit ainsi, alors même que la loi le
permet. Cette responsabilité est partagée avec le Sénat, mais elle est ici importante.
Si la loi est insuffisante pour doter l'Office de véritables moyens, il n'y aurait nul
inconvénient à la revoir. Je ne crois cependant pas que tel soit le cas, puisque
l'intitulé de la loi porte sur la création d'une délégation parlementaire ; à partir
de là rien n'est interdit.
La quatrième proposition tend à évaluer les effets financiers des projets de loi. En
Italie, comme en Grèce, un service du ministère du budget établit une évaluation
systématique des projets de loi de finances, et, au surplus, donne un avis sur la
méthodologie employée par les services du Gouvernement. En France, lors de la
présentation de la loi de finances, nous ne mesurons pas ou peu l'impact de tel ou tel
amendement ou proposition. Plus exactement, nous lapprenons par le Gouvernement
quand il a la bonté de nous en tenir informés. Nous ne disposons guère de moyens, même
si la Commission des finances est constituée de personnes qui savent travailler, et nous
sommes largement tenus de croire le Gouvernement sur parole sans même connaître la
méthodologie de ses services, car le ministre répond ou non. En Italie, un service
annexe à tout projet de loi de finances une note sur la méthodologie de la direction du
budget. Vous mobjecterez que du contrôle budgétaire à la mesure de
lefficacité de la dépense publique il y a un monde, tant nous sommes incertains de
devoir prendre lItalie pour un modèle defficacité budgétaire, encore que,
au cours des années récentes, leffort italien en ce qui concerne le contrôle des
dépenses publiques est bien supérieur à ce quil a été en France.
La cinquième proposition envisage le suivi de la loi. Un Office parlementaire a été
créé, mais l'idée est ici un peu différente, il s'agit de créer, comme nous le fîmes
à l'occasion de la loi Giraud, une mission parlementaire spécifique pour suivre les
effets d'une loi votée et pour vérifier si son application correspondait à l'exposé
des motifs et au débat parlementaire qui avait présidé à son adoption. Ce fut
réalisé par la majorité précédente au travers de la mission Péricard-Novelli ; ce
pourrait être réalisé sur la loi sur les trente-cinq heures. Encore une fois, ce n'est
pas donner des pouvoirs à l'opposition, mais permettre à la majorité de se doter des
moyens de suivre concrètement l'application d'une loi et d'en mesurer les effets en
rapport avec les annonces faites par le Gouvernement. Pour les 35 heures, je rappelle que
le Gouvernement a produit plusieurs études relatives à des créations d'emplois. Mon
propos ne peut donc paraître polémique.
La sixième proposition vise l'organisation de débats publics sur le résultat du
contrôle des commissions d'enquête et des missions d'information. Il existe des
commissions d'enquête. On pourrait, Guy Carcassonne l'indiquait, en créer davantage,
mais aucune séance publique ne se tient sur les rapports remis par ces commissions. Or,
vous savez mieux que moi que l'intérêt des médias et de l'opinion publique se porte
davantage sur les propos échangés en séance publique, moment privilégié du débat
politique. Alors, certes, la remise du rapport permet une annonce, mais il manque une
confrontation, un débat public, avec toute la solennité voulue.
La septième proposition a été concrétisée en permettant aux commissions de
procéder à toutes les auditions qu'elles estiment nécessaires.
La huitième proposition a été refusée à l'époque du débat sur la création de
l'Office parlementaire. Elle visait à doter les rapporteurs pour avis de pouvoirs
comparables à ceux des rapporteurs spéciaux. Guy Carcassonne la relancée, en
indiquant qu'il serait intéressant de compter un rapporteur issu de la majorité et un
autre issu de l'opposition ; j'y souscris tout à fait et je souhaite que votre commission
y souscrive tout autant.
La neuvième proposition voulait que le Parlement soit informé préalablement de
toutes modifications apportées à l'emploi des crédits en cours d'année, afin de
résoudre la question de la régulation budgétaire. Je rappelle qu'en Allemagne, le
ministre des finances ne peut pas procéder à un changement d'affectation budgétaire
sans venir devant la Commission des finances pour la tenir informée. Certes, la
commission ne peut empêcher le transfert des crédits, son vote n'étant que pour avis ;
mais le ministre est tenu de s'en expliquer. Cela corrige les propos du professeur
Carcassonne sur la loi de règlement, car, sil y avait un suivi continu de
l'application de la loi budgétaire, la loi de règlement n'aurait plus la même
importance, importance, dailleurs, quelle n'a pas en réalité.
La dixième proposition avait pour objet dallonger la durée des débats relatifs
à la première partie de la loi de finances dans le cadre d'un réaménagement des
durées d'examen consacrées respectivement aux première et seconde partie de la loi de
finances. Il me semble qu'une certaine disproportion subsiste entre la première partie de
la loi de finances et la seconde, peut-être moins importante. En tout cas, c'est là le
jugement des Anglais qui allongent la première partie. Il est toujours malsain d'entendre
que des amendements ont été adoptés en séance de nuit en présence de quelques
députés seulement et, disant cela, je sais que je m'adresse à des
"marathoniens" du débat budgétaire !
Imposer à chaque administration centrale un rapport annuel, comme au Royaume-Uni,
obligerait chaque ministère à une réflexion stratégique et permettrait un meilleur
contrôle. C'est là une onzième proposition qui pourrait être liée à celle visant un
bilan des rapports devant être présentés par le Gouvernement au Parlement aux termes
des lois qui le prévoient. Rarement ces rapports sont présentés, plus rarement encore
ils sont débattus.
La douzième proposition a pour objet l'engagement d'une réflexion sur la limitation
par le Parlement des dépenses et de l'endettement des collectivités locales. C'est une
réflexion que vous avez faite vous-même il y a quelques jours ; j'y souscris, mais rien
encore n'a été entrepris.
Organiser un débat au printemps sur les grandes orientations du budget : cette
treizième proposition a déjà abouti.
La quatorzième est partiellement réalisée à l'instigation du Président de la
Commission des finances. Elle prévoyait de réunir, en commission, les différents
instituts de conjoncture pour confronter leurs prévisions économiques.
Améliorer la lisibilité des fascicules budgétaires a été entamé et pourra être
poursuivi. Les députés travaillent dans l'urgence, ils manquent d'une certaine grille de
lecture des projets gouvernementaux. Aussi ai-je proposé que soit présenté aux
députés, avant examen en commission des projets et propositions, un pré-rapport
d'analyse technique des articles. Cest là le sens de la proposition 17. En effet,
l'analyse du Rapporteur ne vient qu'après le travail de la commission. Pour enrichir le
débat de commission, chaque député devrait disposer au préalable d'une analyse
juridique, et même au-delà, des différents projets de loi. Nous travaillons à
l'envers : nous travaillons bien mieux après la publication du rapport du
Rapporteur, c'est-à-dire essentiellement en séance plénière. Il faudrait donc que
cette préparation du travail parlementaire ait lieu avant la réunion des commissions.
Permettre l'examen des propositions de loi co-signées par un nombre significatif de
députés constitue la proposition 16. Cela n'a pas été fait, mais une fenêtre, encore
très modeste, est ouverte pour chaque groupe parlementaire.
Une série de cinq propositions porte sur l'assistance de la Cour des comptes. Je
signale que le premier Président était tout à fait d'accord avec celles-ci. Vous avez
décidé de l'entendre, il pourra donner son sentiment. J'en rappelle un certain nombre :
Soumettre les projets de loi de finances à l'avis de la Cour des comptes.
Le Conseil d'Etat examine tout projet de loi du Gouvernement et délivre, y compris sur la
loi de finances, un avis juridique. La Cour des comptes pourrait donner un avis
particulier sur la sincérité des chiffres présentés.
Organiser, comme aux Pays-Bas, un débat en séance publique sur le rapport
annuel de la Cour. Chacun parle de ce rapport et en critique le manque de suivi.
Organiser, comme au Royaume-Uni, un examen systématique des rapports
particuliers de la Cour des comptes par les commissions compétentes.
Etendre à l'ensemble des commissions permanentes la possibilité,
aujourd'hui réservée aux commissions des finances, de demander des études à la Cour
des comptes - encore que les études demandées soient peu nombreuses.
Communiquer les référés de la Cour aux Présidents et Rapporteurs
généraux des commissions des finances. Charles de Courson avait déposé en ce sens un
amendement à la loi de règlement qui, d'ailleurs, a été adopté.
Enfin, restent sept propositions sur le fonctionnement interne de l'Assemblée :
Communiquer aux députés qui en font la demande les comptes rendus des
travaux de la commission des comptes et des budgets économiques de la Nation. La
proposition 23 est réalisée.
Allouer un crédit annuel aux commissions permanentes pour commander des
études ou passer des contrats avec des organismes extérieurs ou des universités.
Lallocation est inscrite, mais je n'en connais pas l'emploi. C'est là le moyen de
disposer de sources d'informations autonomes, comme le Rapporteur en émettait le souhait.
Mettre en place une antenne de l'Insee à l'Assemblée nationale, à
l'instar de ce qui existe au Conseil économique et social. La proposition émane de
lInstitut national lui-même, elle est assez simple.
Appliquer l'article 28 de notre règlement, prévoyant que les députés
représentant l'Assemblée nationale dans un organisme extraparlementaire présentent,
chaque année, un rapport d'activité.
Dresser le bilan des rapports demandés par le Parlement au Gouvernement en
vertu d'une disposition législative. C'est la vingt-septième proposition ; elle est
banale.
Donner accès aux députés, à la demande des Présidents des commissions,
aux services d'expertise des ministères. Dans d'autres pays, les commissions ont accès
aux banques de données du ministère du budget. L'obtenir constituerait une réforme
fondamentale pour le contrôle budgétaire.
Enfin, monsieur le Président, la dernière proposition, en forme de
sourire, était adressée à votre prédécesseur ; je vous la renvoie : mener des
enquêtes de satisfaction périodique auprès des députés !
J'en ai terminé avec le rappel des conclusions de cette mission d'information, et je
dois vous dire que mon expérience m'a conduit depuis à préciser d'autres propositions.
M. le Président : Merci beaucoup. Les enquêtes périodiques de satisfaction
auprès des électeurs, quant à elles, se nomment élections !
Même si le champ d'investigation parcouru par M. Dominati n'est pas exactement celui
de notre travail, ils se recouvrent largement, d'où l'intérêt de son intervention, car
il nest jamais nécessaire de réinventer le fil à couper le beurre. Cette remise
en mémoire est un excellent exercice ; elle permet de constater qu'un certain nombre de
points ont été acquis depuis, contrairement à dautres.
Mettons à part la question de l'Office sur lequel nous nous pencherons lors d'une
réunion spécifique le 10 décembre avec M. Bonrepaux. Certaines propositions sont
désormais acquises, mais, pour autant, ne fonctionnent pas. Il faut s'interroger sur les
raisons de ces blocages qui peuvent recouvrir des bonnes ou des mauvaises pistes. J'ouvre
le débat sur ces propositions.
La parole est à M. Méhaignerie.
M. Pierre MÉHAIGNERIE : Les propositions sont remarquables. Je trouve votre
initiative intéressante, mais, dans le même temps et comme beaucoup d'autres, je suis un
peu découragé.
Nous pouvions espérer disposer de la simulation du ministère des finances avant le
vote de la réforme de la taxe professionnelle. J'avais, à cette fin, posé quelques
questions. Nous ne l'avons pas eue et nous avons voté d'un seul cur. Cela signifie
que nous ne nous réformons pas nous-mêmes, alors que les solutions sont en nous-mêmes.
Un débat de grande qualité s'est déroulé au sein du Gouvernement sur l'alternative
" baisse de la taxe professionnelle " ou " poursuite de lallégement
des charges sociales sur les bas salaires ", sans quil ne sinstaure au
Parlement ! Quelle voie était la plus juste, la plus efficace économiquement et la plus
responsabilisante pour les collectivités ? D'où une vraie interrogation. Les mécanismes
que nous mettrons en place n'aboutiront à rien s'ils ne s'accompagnent pas d'une volonté
des parlementaires eux-mêmes. Guy Carcassonne résumait en aparté d'une formule une
idée que je crois juste : La dépense reste électoralement payante, alors que
l'impôt n'est pas électoralement pénalisant excepté aux yeux des
responsables de PME.
La moitié des personnes ne paie pas l'impôt sur le revenu et, la taxe d'habitation
étant bloquée, les collectivités qui dépensent beaucoup voient leurs dépenses prises
en charge par l'Etat. LAssemblée a encore voté cette année deux mesures qui vont
dans cette direction. Les collectivités dont la taxe professionnelle se situe en dessous
de la moyenne verront doubler la taxe de péréquation ; elles seront découragées de
procéder à des économies. Inversement, l'Etat prend en charge tout ce qui sera
au-dessus d'une certaine somme.
On parle, on avance des propositions, mais, comme les solutions sont en nous-mêmes et
que nous ne voulons nous en saisir, que l'on soit dans l'opposition ou dans la majorité,
la question essentielle reste pendante : La dépense savère électoralement
payante, on ne l'évaluera donc jamais , alors que l'impôt n'est pas
électoralement pénalisant rien ne se fera.
M. le Président : Merci beaucoup.
Deux observations sur vos propos pour faire avancer la discussion. La simulation en
matière d'impôt constitue un débat récurrent qui progresse peu. Je suis choqué par
cette affaire et je souhaite que nous puissions en débattre sur le fond et émettre des
propositions, car la question ne dépend vraiment que de nous. Vous avez cité la taxe
professionnelle ; cet exemple concerne aussi bien la majorité que l'opposition, car nul
n'est fondé à voter les yeux fermés. Il n'est pas raisonnable dagir ainsi
et ces pratiques ne s'arrêtent pas à la taxe professionnelle !Une réforme de la taxe
d'habitation se prépare ; or, nous n'arrivons pas à disposer des simulations sur des
données précises, seulement sur des ordres de grandeur. Elles sont commentées par des
formules du type : " Les locataires des hlm vont payer moins ; ceux qui
habitent en logement privé vont payer plus ". Mais tout
cela ne représente que des moyennes et certaines augmentations qui paraissent faibles en
valeur absolue s'avèrent élevées pour un certain nombre de personnes.
Dans ces domaines de la fiscalité locale, notre regretté collègue André Boulloche
insistait beaucoup sur l'idée que l'on ne devait pas prendre de mesures touchant à la
fiscalité locale sans qu'elles soient assorties de simulations précises. On ne peut s'en
tenir à des simulations générales, car l'impôt touche chaque personne, chaque
entreprise qui le paye. Il faut nous mettre d'accord sur une proposition ; elle ne sera
pas forcément " parole d'évangile ", mais sera
dotée d'un certain poids eu égard aux responsabilités éminentes des membres de notre
commission issus de plusieurs horizons politiques.
Seconde remarque. Vous déclarez : " La dépense n'est pas pénalisante ".
Je crois cependant que la question évolue. Certes, nous n'avons pas de manifestations
dans les rues sur le thème " Non à la construction de l'hôpital ! " ou "
Surtout pas un lycée supplémentaire ! " Néanmoins, les élus locaux présents ici
constatent une attention portée à la dépense, car les gens réalisent que la dépense
d'un côté appelle sans doute l'impôt de l'autre. Cette préoccupation n'existait pas il
y a quinze ou vingt ans. Cela transparaît aussi dans les enquêtes d'opinion, où le
thème de la limitation des dépenses est beaucoup plus populaire qu'alors.
(Cette appréciation traduit aussi la difficulté du passage du particulier au
général. Les gens de votre circonscription, qu'ils votent ou non pour vous, estiment que
vous êtes très bien et que vous faites parfaitement votre travail. Dans le même temps,
ils jugent que l'ensemble des députés forme un groupe de paresseux !).
Quant à la question de l'impôt, les gens sont réticents à l'idée de son
augmentation. C'est là une des raisons de la création du présent groupe de travail. Une
évolution de l'opinion publique est à l'uvre ; elle correspond à une évolution
économique : il y a aujourdhui plus de méfiance que par le passé envers la
dépense publique.
M. Pierre MÉHAIGNERIE : Les gens sont certes hostiles à l'impôt, mais celui-ci
est loin, et, localement, ils demandent des équipements et des services. Prenons
l'exemple du suréquipement du parc scolaire. On demande des lycées, des équipements qui
fonctionnent 140 jours ; il en est de même des universités. Aux Etats-Unis ou en
Allemagne, les universités sont ouvertes l'été et le soir jusqu'à 22 heures 30, pour
permettre la promotion de l'ouvrier en technicien et du technicien en ingénieur. La
surcapacité est avérée ; pourtant, chacun redemande un équipement.
M. le Président : Vous avez raison, mais la faute incombe pour partie aux
responsables politiques, qui ne savent pas présenter un choix aux électeurs.
M. Pierre MÉHAIGNERIE : Les gens ne réalisent pas quils paient une TVA. Il
en irait différemment sils payaient sous forme dIRPP après péréquation,
pour prendre en compte les richesses relatives de chaque secteur.
M. le Président : La parole est à M. Migaud, Rapporteur général.
M. Didier MIGAUD, Rapporteur général de la Commission des finances : Le rapport
de notre collègue est le fruit dun important travail. Il est d'autant plus
intéressant que nous pouvons le considérer en vertu de l'expérience acquise par la mise
en application d'un certain nombre de propositions.
Je partage le point de vue de Pierre Méhaignerie : une partie des solutions se trouve
en nous-mêmes. Parmi les propositions que nous pourrons avancer à notre tour, certaines
relèveront de pratiques quotidiennes et n'appelleront pas de modifications législatives,
contrairement à d'autres, car des textes, telle l'ordonnance de 1959, organisent nos
travaux.
Pour les propositions dordre pratique, je pense que le renforcement de la
capacité de contrôle de la Commission des finances, à partir de rapports préalables de
la Cour des comptes ou en liaison étroite avec ses travaux, s'avère possible à mettre
en place. Je sais que le Président y réfléchit. Des propositions seront présentées de
manière très concrète.
Sur le rapport du Rapporteur général du budget, je suis prêt à modifier la
pratique, dès lors que le Gouvernement aura arrêté en Conseil des ministres le projet
de budget plus tôt. Le commentaire du Rapporteur général pourrait être présenté au
moment du travail en commission ; cela paraît plus intéressant et plus pertinent,
même si un second rapport ex post doit rendre compte comme aujourdhui des
travaux de la commission et des amendements déposés.
À propos du déroulement des débats, nous pourrions engager une réflexion sur
l'efficacité de la parole en séance plénière. Je crois que la session unique a
constitué un progrès, mais la façon dont elle est organisée vide tout l'intérêt de
la réforme. Ayant connu les deux modes de fonctionnement, je pense que nous fonctionnons
encore moins bien qu'avant et, moins bien qu'avant, nous exerçons notre mission de
contrôle. Nous siégeons trop en séance publique ; de nombreuses questions devraient
pouvoir relever des commissions permanentes. La litanie de présentation des budgets en
séance publique n'a strictement aucun sens. D'autres sujets encore peuvent être traités
en commissions, à la condition que celles-ci soient rendues publiques. Nous pourrions
ainsi gagner énormément de temps en séance publique.
L'Office parlementaire d'évaluation : je tiens l'idée pour intéressante
j'étais pour , mais je suis de plus en plus convaincu qu'il ne sert à rien. C'est
un " machin " supplémentaire que nous avons créé. Pourquoi demander
à un Office parlementaire réunissant l'Assemblée nationale et le Sénat ce que nous
pourrions assurer nous-mêmes par lintermédiaire de la Commission des finances, que
rien n'empêche de faire réaliser une enquête ou une mission d'évaluation ?
Loutil mis en place se révèle d'une lourdeur et, partant, d'une inefficacité
formidable. Il faut, certes, examiner la façon dont le dispositif a fonctionné au cours
des deux dernières années, mais je ne crois pas que l'on puisse trouver d'autres
responsabilités que celles liées à la lourdeur excessive de cet organisme.
D'autres propositions plus législatives ou réglementaires doivent être conduites. Je
suis vraiment favorable à ce que le Rapporteur général, les rapporteurs spéciaux et
pour avis disposent, en permanence, des pouvoirs des rapporteurs des commissions
d'enquête, pour que les gouvernements ou les ministères ne puissent leur opposer tel
secret ou telle confidentialité. Un certain nombre de propositions dépendent donc de
notre volonté à renforcer le rôle du Parlement. La question ne se pose pas en termes
majorité - opposition, c'est un problème institutionnel entre le Gouvernement
et le Parlement ; nous devrions nous doter dune capacité à mieux exercer nos
missions de législateur et de contrôle.
M. le Président : Profitons de notre groupe de travail pour parler librement du
déroulement du débat budgétaire.
Je suis, par expérience, d'accord avec vous. Toute une partie du débat ne sert à
rien et pourrait être supprimée, afin que le temps rendu disponible serve à autre
chose. Un seul point mérite l'attention, et ce afin de ne pas procéder à des réformes
artificielles. Le débat budgétaire reste, pour certains collègues, la seule occasion
d'intervention. Dès lors - je schématise -, deux voies s'ouvrent à nous : soit l'on accepte que le député intervienne
en commission et que son propos soit publié au Journal officiel, ce serait
l'idéal, même si cela mettait à mal la sacro-sainte montée à la tribune ! Sur
cette question, il conviendrait que vous sondiez vos Présidents de groupe. Soit, si cette
voie savérait impraticable, il faudrait admettre le maintien de la séance
publique. Pour autant, l'observation n'est pas valable pour les rapports multiples
dénués de tout intérêt et qui pourraient être lus en commission ou simplement
publiés au Journal officiel. Les rapporteurs spéciaux ou pour avis sont des élus
jouissant d'une bonne pratique et d'une certaine notoriété ; ils ne sont pas à la
recherche d'une intervention à la tribune. Si vous en êtes d'accord, je souhaite que
notre groupe avance sur ce thème.
La parole est à M. Jégou.
M. Jean-Jacques JÉGOU : Je partage tout à fait, avec l'expérience qui est la
mienne, les propos tenus. Je ne suis pas un fanatique de la réforme de la session unique.
Nous travaillons aujourdhui dans des conditions beaucoup moins bonnes. Je suis
désolé de devoir le dire. Le rythme de travail n'est pas adapté et l'on oublie souvent
notre circonscription. J'ai été frappé des propos de Guy Carcassonne, rejoint par
Didier Migaud et le Président Méhaignerie, sur l'idée de volonté : beaucoup de choses
viendront par nous-mêmes. Trouverons-nous cependant suffisamment de collègues
intéressés par nos propositions ? J'ai toujours siégé à la Commission des finances,
mais je constate que nous sommes un peu isolés, apparaissant parfois telles des bêtes
curieuses, même aux yeux de nos collègues de groupes. Souvent, une incompréhension nous
sépare des autres qui nous croient faits d'un autre bois, qui estiment que nous avançons
à contretemps de l'actualité politique et qui, au global, sont persuadés que nous
restons très ennuyeux ! Il y a beaucoup à faire passer auprès de nos collègues sur le
thème de l'optimisation de la dépense publique ou de son contrôle.
L'on peut déduire de cet état de fait que la période très courte au cours de
laquelle nous devons discuter de choses importantes est dune brièveté surprenante.
Il y a des périodes de stand by, que nous pourrions utiliser à traiter des
affaires très utiles. Je crois beaucoup à la nécessité de réformer l'ordonnance de
1959 que l'on peut juger désuète, sinon totalement inadaptée. Un exemple, pour relancer
les propositions de Laurent Dominati. Je siège, au titre de la Commission des finances,
dans une délégation que je considère passionnante et importante, sous la direction du
Président Balligand, à la Caisse des dépôts. Je trouve incroyable qu'une fois l'an, le
Président et le directeur viennent, devant deux députés seulement, présenter leur
action, alors même que l'activité de la Caisse est liée à de très nombreuses actions
gouvernementales, que ce soit le logement social, la politique de la ville, le capital
risque, la création de nouvelles entreprises
tout sujet qui marque notre vie
quotidienne. Or, nul n'en parle. Lorsque nous votons nuitamment, dans l'article
d'équilibre, les 20 ou 25 milliards prélevés sur les fonds d'épargne, quelques
députés, le Président, les rapporteurs, les délégués à la Caisse des dépôts
savent ce geste important, qui témoigne de la voracité des gouvernements à prélever
des sommes élevées sur l'épargne.
En résumé, nous réussirons un beau travail si nous réussissons la nécessaire
réforme de nos mentalités et l'urgente modernisation de l'ordonnance de 1959.
M. le Président : La parole est à M. Bonrepaux, Président de la Commission des
finances.
M. Augustin BONREPAUX, Président de la Commission des finances : Je voudrais
revenir sur les propos de M. Méhaignerie qui éclairent ce que nous avons de plus
urgent à entreprendre. Nous avons débattu de la taxe professionnelle sans avoir pu
procéder aux simulations et investigations nécessaires, parce que notre commission n'en
a pas les moyens. Cela est vrai et aucun groupe d'élus n'a pointé du doigt les
véritables problèmes.
Le Président Méhaignerie souligne que nous n'avons pu choisir entre allégement de la
taxe professionnelle ou baisse des charges ; mais nul n'ignore que nous avons engagé une
étude au travers de l'Office d'évaluation, pour connaître l'efficacité relative des
mesures prises jusqu'à présent en matière d'emploi. Cela souligne les propos de notre
Rapporteur sur la difficulté à faire fonctionner cette office. Nous avons pris la
décision d'engager létude en bureau de la Commission des finances au mois de mars.
Avant que l'Office choisisse le bureau d'études, il a fallu organiser une réunion
spéciale à la fin juillet. Ainsi seulement, létude a-t-elle pu débuter le
premier septembre. Il était, dès lors, difficile de disposer de ses conclusions le 1er
octobre pour fonder des choix sur une question assez controversée ! L'Office est
très lourd à faire fonctionner, tant il est vrai que l'on ne peut guère engager un
travail suivi quand on change chaque année de Président ! Beaucoup de choses sont à
revoir.
M. le Président : Je vous remercie.
Audition de M. Jean-Claude TRICHET,
Gouverneur de la Banque de France
(extrait du procès-verbal de la séance du 29 octobre 1998)
Présidence de M. Laurent FABIUS, Président
M. le Président : Monsieur le Gouverneur, merci davoir eu la
gentillesse de répondre à notre invitation. Notre groupe de travail nest ni une
commission denquête ni une mission solennelle au titre de laquelle il vous est
demandé de prêter serment. Nous avons décidé de nous pencher sur la question des
dépenses publiques, de leur efficacité et du contrôle parlementaire.
Je vous laisse la parole pour un exposé, à la suite duquel nous vous interrogerons,
profitant de vos fonctions, de votre expérience de la réalité des questions
financières et de vos relations avec le Parlement.
M. Jean-Claude TRICHET : Monsieur le Président, merci de mavoir
invité. Je profite de ma présence pour vous exprimer à nouveau la disponibilité
complète de la Banque de France. Nous entretenons des relations très étroites avec la
Commission des finances de lAssemblée nationale ainsi quavec la délégation
pour lUnion européenne. La Banque de France et son Gouverneur sont à la
disposition du Parlement chaque fois que vous le souhaiterez, monsieur le Président.
Le sujet que vous vous êtes proposé dapprofondir est central. Dans la mesure
où les questions que vous poserez et les réponses que je pourrai vous apporter sont
certainement plus importantes à vos yeux quun exposé liminaire, je me concentrerai
en introduction sur un double constat qui touche au niveau des dépenses publiques dans
notre pays et au principe même de gestion des dépenses publiques dans lensemble de
la zone euro et de lEurope.
La logique et lefficacité du contrôle du Parlement découlent naturellement des
observations que je voudrais vous soumettre.
Notre pays se situe à un niveau de dépenses publiques en proportion du PIB
réellement élevé au sein des pays industrialisés. Cest une constatation faite
par le Conseil de la politique monétaire de la Banque de France.
Depuis le début des années quatre-vingt, la dépense publique en proportion du PIB
est constamment supérieure à 50 % et ce poids relatif est estimé, en 1997, par
lOCDE, à 54,1 %, soit 4,6 points au-dessus de la moyenne des onze pays de
la zone euro, la moyenne se situant à 49,5 - juste en dessous de 50 - et près de 6
points au-dessus de la moyenne des quinze pays de lUnion européenne qui se situe à
48,3 %.
Au sein de lEurope des quinze, seuls les pays scandinaves la Suède, le
Danemark et la Finlande enregistrent des dépenses publiques supérieures aux
nôtres en proportion du PIB. Au sein du G7, le poids moyen de la dépense publique ne
représente que 38,5 % du PIB. Avec 54,1 %, nous sommes donc très au-dessus de
la moyenne du G7, ce qui mérite dêtre souligné. De même, sur la période
courant de 1990 à 1997, le poids de la dépense publique sest accru de plus de
quatre points en France contre moins de 1 point en moyenne dans les pays du G7 ou
dans lensemble de lOCDE. Une telle tendance fut donc nettement plus marquée
en France sur la décennie.
Jobserve également que, sur la même période, la part dans le total des
dépenses publiques des transferts à destination des ménages a progressé de
2,5 points, de 42,5 % à 45 %, celle des transferts au secteur productif de
0,8 point, de 3,1 % à 3,9 %. En revanche, en dépit du fait que la
dépense publique elle-même a augmenté substantiellement en proportion du PIB, la part
de linvestissement public dans la dépense publique a reculé dun point sur la
période en passant de 6,5 % à 5,4 %. Nous observons avec une certaine
appréhension que, entre 1990 et 1997, la progression de linvestissement public en
volume ne sest élevé quà 0,3 %, alors que le PIB, quant à lui,
heureusement, progressait plus fortement.
Cest dire que nous sommes face à un élément de transformation structurelle de
la dépense publique, qui est inquiétant, puisque les dépenses récurrentes ne cessent
daugmenter au détriment de linvestissement, et donc de la préparation de
lavenir.
Dans une perspective de moyen terme, laction à entreprendre nous paraît devoir
associer une réduction substantielle, progressive, ordonnée du poids de la dépense
publique dans le PIB à un réexamen sérieux de la structure de la dépense. De ce point
de vue, je note que, durant la période 1993-1997, la dépense publique en proportion du
PIB a diminué de 1 %. Nous avons atteint un pic, puis sommes passés de 55 % à
54,1 %. Je rappelle que le Conseil de la politique monétaire, peu de temps après sa
création, avait suggéré de se fixer comme premier objectif de repasser en dessous de
50 % pour revenir dans la moyenne des pays membres de la zone euro, qui
sétablit à 49,5 %. Il y a un grand intérêt, me semble-t-il, dans ce
domaine, à se fixer des objectifs chiffrés aussi clairs que possible.
Une autre considération mériterait sans doute dêtre exposée à titre
liminaire : linteraction entre la gestion de la dépense publique et le bon
fonctionnement de la zone euro.
Des critiques, parfois très sévères, venant doutre-Atlantique, ont été
prononcées contre le principe de la monnaie unique. Elles sarticulaient très
souvent sur les observations suivantes.
Premièrement : " Vous vous dotez dune monnaie unique, mais vous
navez ni gouvernement fédéral ni budget fédéral. Vous navez donc pas les
moyens dun " policy mix " équilibré, un dosage des
politiques économiques équilibré entre la politique monétaire et la politique
budgétaire ou les finances publiques en général. Nayant pas les moyens politiques
de garantir cet équilibre, vous allez mettre la zone euro en difficulté, puisque le
dosage des politiques économiques sera en quelque sorte laissé au hasard des décisions
nationales. "
Deuxième critique assez fréquemment formulée : " Vous ne disposez pas
des moyens budgétaires dune stabilisation automatique en cas de choc asymétrique.
En dautres termes, 1,27 % de dépenses de lUnion européenne en
proportion du PIB nest pas un instrument budgétaire suffisant qui puisse se
comparer au budget fédéral des Etats-Unis. Ensuite, en Europe, au contraire des
Etats-Unis, si un Etat membre de lUnion connaît des difficultés particulières
ignorées des autres économies, il ne bénéficiera pas dun transfert automatique
de lensemble de lUnion alors que si la Californie connaît le même problème,
les dépenses fédérales continueront au même niveau, les recettes diminueront du fait
de la baisse du produit intérieur brut de la Californie, et la différence entre les
dépenses et les recettes fera apparaître un solde positif en faveur de la
Californie. " Cest ce que les économistes appellent le transfert
automatique des ressources, par le canal budgétaire de la fédération envers un Etat
membre particulier. Il est vrai que nous navons pas en Europe léquivalent
dun tel système puisque nous navons pas de budget fédéral substantiel. En
revanche, on peut dire que, avec en particulier le pacte de stabilité et de croissance,
les Européens, se sont dotés dun système de pilotage des politiques budgétaires
permettant de réfuter ces deux critiques que je disais venir doutre-Atlantique.
A la première, on peut répondre que, nayant pas de budget fédéral et pas plus
de 1,27 % du produit intérieur brut de lUnion européenne à la disposition
des autorités centrales, les Européens ont été contraints de considérer que chacun
des budgets nationaux était lui-même un point dapplication de la politique
budgétaire au niveau de lensemble de la zone euro. Cest la somme des budgets
nationaux qui est léquivalent du budget fédéral des Etats-Unis. Doù
lintérêt dune coordination et dune concertation étroite des
politiques budgétaires au sein de la zone euro, dans le cadre du pacte de stabilité et
de croissance afin datteindre un bon équilibre et une bonne rationalité de
linstrument politique budgétaire.
Jappelle votre attention sur un paradoxe et qui démontre à quel point les
Européens ont traité sérieusement cette question. Le Conseil des ministres en Europe,
autrement dit le collège des gouvernements membres de lUnion, a finalement plus de
pouvoir sur les budgets de chacun des Etats composant lUnion monétaire que
Washington nen a sur la Californie, la Floride ou le Massachusetts. Il nest
pas possible à Washington de faire remarquer à tel ou tel Etat, membre de lUnion
américaine, que se pose un problème au niveau de sa politique budgétaire. Au contraire,
les différents Etats membres de lUnion européenne en collège ce nest
donc pas une autorité fédérale qui en décide, mais le collège des autorités
démocratiques légitimes de chacun des Etats concernés ont la capacité
dindiquer à tel ou tel Etat de ne pas se comporter ainsi quil le fait, parce
que son attitude pose un problème à lensemble de lUnion. Cela est
nécessité, non seulement par lobligation de répondre de manière convaincante à
la critique relative à la cohérence du " policy mix ", du
dosage des politiques économiques en Europe, mais aussi pour éviter quune mauvaise
gestion dun seul pays en particulier ne porte préjudice à tous les autres en
imposant des primes de risques sur les taux dintérêt qui seraient parfaitement
illégitimes au niveau des autres Etats ou des autres économies. On perçoit la logique
de cette coopération étroite des politiques de finances publiques des différents Etats
membres de lUnion.
Un élément important du dispositif européen réfute la seconde critique portant sur
labsence de résistance à des chocs asymétriques : les Européens se sont
fixés comme objectif de moyen terme, en période normale, un budget proche de
léquilibre ou en excédent. Dès lors quun pays en particulier serait soumis
à un choc asymétrique, à un choc interne ou externe, se traduisant par des difficultés
économiques considérables et une baisse forte de son produit intérieur brut, il aurait
lui-même la capacité de faire jouer ses propres stabilisateurs automatiques. En
situation de finances publiques proche de léquilibre ou en excédent, la
possibilité dune résistance à des chocs asymétriques par le canal budgétaire
existerait, non par le truchement dune subvention fédérale, comme en Californie,
mais par le jeu de la stabilisation automatique nationale. Un tel système de
stabilisation était, je crois, précisément visé par les Européens lorsquils se
sont dotés des règles du pacte de stabilité et de croissance.
Pour les Etats Unis, le transfert de stabilisation est réalisé par la Fédération à
titre définitif alors que, dans le cas européen, le pays considéré devra ensuite
rembourser le déficit supplémentaire correspondant au jeu de ses stabilisateurs
automatiques. Mais notons quen outre, la monnaie unique apporte à un pays qui
subirait un choc asymétrique des atouts non négligeables, car elle lui permettrait de
conserver, le cas échéant, sa propre stabilité sur les taux dintérêt ; il
ne serait pas perturbé contrairement à un pays qui nappartiendrait pas à la zone
euro et qui, devant enregistrer une augmentation de son déficit budgétaire, ne
manquerait pas de connaître des problèmes sur ses comptes extérieurs, sur ses taux
dintérêts, sur les coûts de refinancement de manière générale dans
léconomie.
On voit bien que tout en ne répondant pas de la même manière quaux Etats Unis
à la remarque sur les chocs asymétriques, il y a - heureusement pour la cohérence
de la zone euro ! - une réponse européenne que je crois cohérente. Bien
entendu, une telle réponse, pour être totalement cohérente, suppose une bonne
application des règles définies au niveau européen, autrement dit une bonne application
du traité lui-même, de ses dispositions et de celles du pacte de stabilité et de
croissance, ce qui rejoint votre propre observation, monsieur le Président : comment
le Parlement peut-il optimiser son action, puisque, en dernière analyse, cest lui
qui décide du budget ? Je vous remercie.
M. le Président : Merci, monsieur Trichet.
La parole est à M. Migaud, Rapporteur général.
M. Didier MIGAUD, Rapporteur général de la Commission des finances :
Monsieur le Gouverneur, aujourdhui, en Europe, particulièrement en France, chacun
affirme la priorité de relancer la croissance, tout en évitant de creuser les déficits.
Des propositions sont avancées. Quel est lavis du Gouverneur de la Banque de France
sur la nécessité dune relance sans que cela ait des conséquences sur le niveau
des déficits publics ? Que pensez-vous de la proposition de lancien Président
du Conseil italien dutiliser des réserves importantes des banques centrales pour
faciliter cette relance ?
Notre mission est le contrôle parlementaire. Pensez-vous utile que le Conseil
politique monétaire soit contrôlé, au-delà même de la question de son indépendance,
dès lors que cest le Parlement qui doit décider ? Or, des paramètres
échappent aux parlementaires, à commencer par les taux dintérêt qui produisent
un effet sur la politique budgétaire et sur le niveau dendettement de la France.
Imaginons un instant que vous deveniez parlementaire. Quelles sont les propositions que
vous formuleriez pour que le Parlement, afin de renforcer la légitimité même du Conseil
de la politique monétaire, exerce un meilleur contrôle sur ce Conseil ?
M. Jean-Claude TRICHET : Sur les réserves de change et leur utilisation
éventuelle, je ne vous cache pas que toutes les banques centrales européennes, sans
exception, et la Banque centrale européenne elle-même, sont hostiles à la formule
préconisée par M. Prodi pour une raison simple : nous pensons que leuro
a besoin dêtre crédible. Un haut niveau de crédibilité et de confiance
monétaire est très important si nous voulons, en particulier, de bas taux
dintérêt de marché, ce qui est, jai cru le comprendre, un objectif assez
fortement souhaité dans un certain nombre de pays. Il ne faut donc pas commencer par
déclarer que les réserves qui garantissaient la crédibilité des monnaies composantes
seraient devenues inutiles ; leuro étant uniquement garanti par un montant
minuscule de réserve de change. Je crois nécessaire de faire très attention à cela,
précisément dans le but de préserver la confiance et la crédibilité de leuro.
Voilà pour ma première remarque.
La seconde, cest que monétariser les réserves de change équivaut sur le plan
économique à une augmentation du déficit budgétaire. En termes économiques, cela
accréditerait lidée que nous nous engageons finalement dans une autre voie que
celle que nous avons retenue et qui nous permet, en ce moment même - le processus
sera achevé en fin dannée - de mettre lensemble des taux
dintérêt de la zone euro au niveau des taux dintérêt les plus bas,
cest-à-dire ceux que nous avons en France et ceux qui existent en Allemagne, aux
Pays-Bas, en Belgique et dans quelques autres pays. Cest une opération jugée
impossible il y a encore quelques mois. Que nous disait-on alors ? Vous allez avoir
en Europe, progressivement, une convergence des taux dintérêt vers une moyenne
arithmétique pondérée des taux dintérêt qui existent dans les différents pays
en France, en Italie, en Allemagne, en Espagne, au Portugal, aux Pays-Bas, en
Belgique et dans les autres pays. La théorie de la moyenne arithmétique pondérée
na jamais correspondu à ce que la Banque de France souhaitait pour sa part. Nous
avons affirmé à plusieurs reprises - et je crois que le marché, progressivement,
la bien compris - que la convergence ne sorganisait pas vers la moyenne
des crédibilités, la moyenne des confiances, donc la moyenne des taux dintérêt,
mais bien vers les meilleurs : meilleure crédibilité, meilleur niveau de confiance,
meilleure solidité, si je puis dire, donc plus bas taux dintérêt directeurs et
plus bas taux dintérêt de marché dans la zone. Voilà lobjectif que nous
allons atteindre. Au reste, plus personne ne conteste, je crois, que telle était la bonne
approche. Encore ne fallait-il pas du tout donner au marché le sentiment que la
transition à leuro pourrait engendrer un affaiblissement de la confiance. Si le
sentiment que nous étions en train de revoir notre sérieux budgétaire avait prévalu,
un affaiblissement de la confiance se serait dessiné, engendrant les effets négatifs que
nous voulons précisément éviter.
Voilà quelques données générales que je vous soumets, monsieur le Rapporteur
général.
Pour ce qui est de la question que vous mavez posée, me demandant de
mimaginer à la place dun parlementaire, ce qui pour moi nest guère
aisé, jai presque envie de vous répondre : que diriez-vous vous-même si vous
étiez membre du Conseil de la politique monétaire ? (Rires).
Les choses sont très claires en France et ce de par la volonté même du
Parlement : il existe une loi fixant lindépendance de la Banque de France.
Elle est intervenue après modification de la Constitution de la Vème République, votée
à la majorité des trois cinquièmes par le Congrès à Versailles pour permettre
lindépendance de la Banque centrale nationale et, le moment venu, son indépendance
dans le contexte de la Banque centrale européenne et du Système européen de banques
centrales. Le Traité de Maastricht, ratifié en France par voie de référendum, prévoit
également lindépendance de la Banque centrale nationale et de la Banque centrale
européenne.
Vous avez exercé le contrôle parlementaire depuis les cinq ans dindépendance
de la Banque centrale en demandant régulièrement à auditionner la Banque de France, qui
est à la disposition de la Commission des finances de lAssemblée nationale ;
nous avons déféré à vos convocations une vingtaine de fois sur la période. Nous avons
eu des échanges très approfondis ; jai moi-même répondu à beaucoup de
questions extrêmement pertinentes et parfois incisives de la Commission des finances et
de vous-même, monsieur le Rapporteur général. Et cest bien ainsi. Cest
exactement ce que le législateur a voulu. Je crois, du reste, quil souhaite un
dispositif identique au niveau européen, puisque le même type de relations lie la Banque
centrale et le Parlement européen. Le législateur a voulu cette disponibilité
totale ; en effet, le Gouverneur est, à tout moment, à la disposition de la
Commission des finances de lAssemblée. Je vous exprime régulièrement ma
disponibilité totale. Nous faisons rapport au Président de la République, au Président
de lAssemblée nationale et au Président du Sénat une fois par an conformément à
la loi. Ce sera également le cas au niveau de la Banque centrale européenne. On peut
imaginer des relations plus fréquentes, voire publiques. Je me permets de le souligner,
car il est parfois fait état, en France, de léloignement de la Banque centrale par
rapport aux institutions démocratiques, notamment par rapport au Parlement, contrairement
aux Etats Unis où prévaudrait une grande proximité. A y bien regarder, il ny a
aucune différence entre la France et les Etats-Unis. La seule petite différence réside,
ce que je ne sollicite pas, dans le fait que, lorsque M. Greenspan se présente devant la
Commission des finances de lAssemblée, la télévision est présente ! Il y a
forcément un aspect plus public à cette prestation. Lorsque, monsieur le Rapporteur
général, vous me demandez de venir à la Commission des finances, la règle nest
pas de convoquer journalistes et télévision. La différence réside dans une question de
communication externe. Je crois que lon peut dire que nous avons exactement le même
type de relations à Paris que celles qui prévalent au plan américain entre la Federal
reserve et le Parlement américain.
M. le Président : Vous avez cité des chiffres qui situent la dépense
publique française par rapport à dautres pays comparables, à la moyenne des Pays
européens, du G7, etc... Les chiffres indiqués révèlent une certaine spécificité
française. Quelle est votre analyse sur les causes de cette spécificité ?
Pourriez-vous fixer quelques propositions pour réduire - si jai bien compris,
tel est votre souhait implicite - en tout cas améliorer lefficacité de nos
dépenses publiques ?
M. Jean-Claude TRICHET : Je crois, en effet, que nous connaissons une
situation spécifique. Dune manière générale, nous éprouvons une certaine
difficulté conceptuelle - je le constate dans ma propre maison -
à remettre en cause les structures dans le secteur public. A cela plusieurs raisons que
jai pu constater. Je citerai un exemple, certes modeste, mais qui a intéressé de
très près le Parlement. La Banque de France compte un certain nombre de succursales, de
caisses institutionnelles, de caisses allégées. Nous avons tenté de démontrer aux
parlementaires quil était finalement dans lintérêt de tous de
sefforcer de réaliser des économies, modestes, bien entendu, sur ce réseau. Je me
représente ce que doit être la situation de beaucoup dautres institutions ou de
services publics. Jai compris combien la représentation parlementaire était
attachée à une présence de la Banque de France partout en France. Alors même
quelle peut parfaitement sexpliquer et se justifier par des considérations
daménagement du territoire et déquilibre sur lensemble du territoire
français, une telle présence lest beaucoup moins sous langle de
loptimisation de la gestion et de la réduction de la dépense publique. Je ne parle
pas uniquement pour la Banque de France, car je pense quun même phénomène
sattache à beaucoup dinstitutions, notamment lorsquil sagit de
procéder à des restructurations, considérées opportunes sous langle de la
gestion prise isolément, mais considérées comme posant problème par exemple,
sous langle de laménagement du territoire ou de léquilibre général
du pays. Cest un exemple que je vous livre, mais cest un des aspects qui
caractérise la spécificité française par rapport à ce que lon observe dans
dautres pays. La spécificité française est probablement liée à la beauté et à
lagrément de la douce France, mais cest un élément qui pèse
incontestablement et qui rend délicate loptimisation dun réseau comme le
nôtre. Le Parlement a joué un rôle important dans cette affaire en nous envoyant des
signaux, reçus naturellement par la Banque de France comme très importants. Nous avons
là un élément qui fait partie dune spécificité française. Il y en aurait
beaucoup dautres ; je vous soumets simplement celui-ci à titre
dillustration.
M. le Président : La parole est à M. Fuchs.
M. Gérard FUCHS : Je souhaiterais revenir, monsieur le Gouverneur, sur
votre comparaison entre la Banque centrale européenne et la Federal reserve en
restant dans le cadre de notre exercice daujourdhui, cest-à-dire les
questions du contrôle parlementaire.
Lorsque lon élabore un projet de budget, on est obligé de dresser des
hypothèses, notamment sur deux points, évoqués précédemment par M. Fabius :
lhypothèse de taux dintérêt et une hypothèse de cours du dollar. Ce sont
là deux variables sur lesquelles le Parlement, dans le nouveau système de la Banque
centrale européenne ou du système européen de Banques centrales, na plus guère
de capacité de peser. Jétablis une relation entre le niveau des taux
dintérêt à terme et les conséquences sur le taux de change demain de leuro
par rapport au dollar.
Je suis quelque peu étonné, monsieur le Gouverneur, que vous réduisiez la
différence entre le contrôle qui sexercera sur la BCE et sur la FED à une simple
question de publicité de débats et dauditions. Je vois, pour ma part, deux
différences : dune part, au niveau des objectifs, le système américain
donnant une plus large part à tout ce qui concerne la croissance, lemploi, par
rapport à la défense de la valeur de la monnaie. Dautre part, quand le Congrès
auditionne le Président de la FED, jai le sentiment que cest une incitation
assez forte pour lui jignore comment cela se passera demain avec le Parlement
européen à prendre en compte un certain nombre dobjectifs de politique
économique générale.
Jai voté le traité de Maastricht ; je lai voté parce que je pensais
que cétait le point de passage obligé pour obtenir leuro. Nous avons
aujourdhui leuro. Jimagine que dautres traités européens
interviendront dans les temps qui viennent et que nous pourrons reposer des questions, y
compris - pourquoi pas ? - celle des modalités de contrôle démocratiques
de la Banque centrale européenne de demain.
Pourriez-vous être un peu plus précis sur les différences entre le système
européen à partir du 1er janvier 1999 et le système américain ?
Daprès votre expérience, que vous paraît-il susceptible dêtre modifié
dans le système européen, afin de donner aux Parlements - je ne précise pas le
niveau européen ou le niveau national ; cest un autre débat - un pouvoir
dinfluence un peu plus élevé ? La BCE, dans la gamme des contrôles
démocratiques qui sexercent sur les banques dans le monde, se situe
aujourdhui à un extrême du panel existant.
M. le Président : LAssemblée nationale, je crois à
linitiative du Président Giscard dEstaing, il y a quelques mois, a voté un
amendement prévoyant lexamen dun mécanisme aussi souple que possible sur
lequel à la fois des représentants du Parlement européen et quelques représentants de
parlements nationaux pourraient dialoguer avec la Banque centrale européenne. Cest
loccasion de vous en parler, den saisir le Gouverneur de la Banque centrale
européenne. Je comprends les problèmes que cela pose par rapport aux prérogatives du
Parlement européen, mais on voit bien que pour nombre dEuropéens, on ne peut
construire lEurope sans les parlements nationaux. Largument consistant à
opposer lexistence dun Parlement européen est quelque peu rhétorique,
celui-ci nétant pas léquivalent des parlements nationaux. Vous voyez la
difficulté, le sentiment de beaucoup de nos collègues ici et dans dautres pays.
Pourriez-vous avancer quelques observations à ce sujet ?
M. Jean-Claude TRICHET : Pour la première question de M. Fuchs,
personnellement, je ne perçois pas de différence de substance entre le système qui
prévalait avant leuro et celui qui prévaudra avec leuro sagissant de
la difficulté que je ne méconnais pas détablir un projet de budget
et de voter un budget sur la base de paramètres comme les taux dintérêt ou le
cours des devises. On parle toujours du dollar, il faut aussi mentionner le yen et les
autres devises qui constituent des variables non fixes. Nous connaissions le problème
auparavant et la difficulté reste grande. Dans beaucoup de domaines, nous devrions
rechercher des plages de variation, une " espérance mathématique ",
et dire comme le font les météorologues aux Etats-Unis : " Il y a tant de
chances sur cent pour que nous soyons à tel niveau et tant de chances sur cent pour que
nous soyons à tel autre. " Bref, nous sommes dans un univers imprévisible,
voire très imprévisible dans certains cas. Lune des difficultés principales de la
confection du budget est précisément de devoir fixer des chiffres alors que lon se
meut dans un univers largement imprévisible. Nous connaîtrons encore la même situation
demain avec, toutefois, la réalité de la zone euro. Cest dire que toutes sortes de
variables, aléatoires auparavant, deviennent non aléatoires, à savoir celles internes
à lEurope, la zone euro représentant un ensemble économique presque de la taille
des Etats-Unis dAmérique - comptant 290 millions dhabitants,
soit un nombre un peu supérieur à celui des Etats-Unis -, donc avec une dépendance
vis-à-vis de lextérieur du même ordre de grandeur, le commerce extérieur
représentant un peu plus de 10 % du produit intérieur brut de lensemble de la
zone euro.
Ce sont là des éléments qui vont dans le sens souhaité par M. Fuchs, celui
dune plus grande prévisibilité due à larrimage de lensemble des
économies dEurope continentale, plus intime encore quauparavant.
En ce qui concerne la distinction à laquelle a procédé M. Fuchs entre la FED et
la Banque centrale européenne ou la Banque de France dailleurs, je suis frappé de
constater que la représentation nationale a parfois tendance à critiquer la loi
quelle a elle-même élaborée. Vous me dites en substance que la loi est quelque
peu imparfaite et devrait être plus complète.
M. Gérard FUCHS : Si vous le permettez, monsieur le Gouverneur, et avec
la permission de M. le Président, juste une phrase : nous savons bien que pour
avoir leuro, qui nous paraissait un objectif utile, nous avons dû négocier avec
des partenaires, un en particulier, vis-à-vis duquel il y avait un prix à payer. Cela ne
signifie pas nécessairement que nous étions satisfaits de ce prix.
M. Jean-Claude TRICHET : En tant que citoyen, je trouve que votre loi est
bonne, messieurs les parlementaires, et que le traité voté par le peuple français est
pareillement bon, puisquil dit la même chose que la loi. Il ny a pas de
contradiction entre une politique monétaire de crédibilité, de sérieux, de confiance
et ce que vous souhaitez, autrement dit les meilleures conditions possibles pour la
croissance et la création demplois. Dans notre interprétation de la loi et du
traité, nous ne percevons pas de contradiction entre les principes européens et ce que
disent sous une forme différente les Américains. On ne peut considérer la loi et le
traité comme imparfaits que si lon considère quil y a contradiction entre
lobjectif de stabilité monétaire dun côté et lobjectif de création
demplois de lautre. Nous ne croyons pas à cela pour les raisons suivantes que
je vous livre avec simplicité : le système mondial dans lequel nous sommes plongés
est régi par la confiance. Les bas taux dintérêt de marché sont donnés par les
épargnants français, européens et mondiaux aux instruments monétaires et financiers
qui leur inspirent confiance ; plus on inspire confiance, plus on enregistre de bas
taux dintérêt de marché. Donc, par le canal des taux dintérêt de marché,
il ny a pas de contradiction entre lobjectif de stabilité des prix qui nous
est fixé en Europe et lobjectif ultra important qui est de créer des conditions
aussi favorables que possible pour la croissance et la création demplois. De la
même manière, lorsque lon poursuit dans une perspective de moyen terme une
politique de faible inflation, donc de bonne conservation de la valeur par
linstrument monétaire, on consolide la compétitivité de léconomie et
cest le second canal par lequel on crée des conditions qui sont bonnes pour la
croissance et la création demplois. Nous ne voyons donc pas de contradiction entre
la stabilité des prix et la lutte contre le chômage et je suis persuadé que
lorsque les Français ont voté le traité de Maastricht ils nen voyaient pas ni le
Parlement au moment où il a voté la loi.
Dans le cas français, on peut démontrer que nous avons obtenu certains résultats.
Par exemple, la France dispose, au moment où je parle, des plus bas taux dintérêt
de marché dEurope ex aequo avec lAllemagne, les Pays-Bas, la Belgique
et les troisièmes plus bas taux dintérêt de marché du monde. Si tel était
lun des objectifs à viser pour avoir lenvironnement le plus favorable
possible à la croissance et la lutte contre le chômage, il est réalisé. De tels
résultats étaient considérés il y a encore quelques années comme suffisamment
difficiles à atteindre pour que personne nait osé nous les assigner. Je nai
jamais lu de tribune libre proclamant que la Banque de France navait quà se
débrouiller pour obtenir les taux dintérêt les plus bas dEurope et les
troisièmes plus bas du monde ! Et pourtant nous y sommes arrivés, grâce à la
crédibilité et à la confiance monétaire.
Leuro poursuivra sur la même voie, puisque tels sont les objectifs qui lui sont
assignés dans la continuité de ce que je disais pour la France. Encore une fois, je ne
crois pas que lon puisse considérer quil y a contradiction.
Je me permets de vous soumettre un instant cette observation : si vraiment la Federal
reserve arbitrait elle-même entre un objectif de stabilité monétaire et un objectif
de croissance et de lutte contre le chômage, tout en étant indépendante car
personne ne pense que l" Open market committee "
délibère sur instruction, ce qui serait du reste contraire à la loi américaine ,
cela reviendrait, à la limite, à donner à une entité non politique le soin de
procéder à un arbitrage politique décisif entre la stabilité et la croissance. Il y a
là, je crois, une contradiction logique. Je plaide donc avec beaucoup de conviction le
principe de non-contradiction entre les objectifs que vous souhaitez. Il est bon, dans le
monde actuel, où la confiance des épargnants détermine les bas taux dintérêt de
marché, que nous ayons un environnement législatif français et européen nous
permettant dêtre aussi propres à inspirer confiance que possible.
Monsieur le Président, vous mavez posé une question sur le contrôle au niveau
de la Banque centrale européenne. Je ne mexprime pas pour le compte de Wim
Duisenberg, mais je pense que notre problème est essentiellement celui du respect de la
relation entre le Parlement européen et les parlements nationaux. La Banque centrale
européenne doit être linterlocutrice du Parlement européen et les banques
centrales nationales sont à la disposition des parlements nationaux du moins
lorsque les lois nationales le prévoient, ce qui est le cas en France comme dans la
plupart des pays, mais non dans tous. Je rappelle que le Gouverneur dune banque
centrale nationale a une voix au même titre que le Président de la Banque centrale
européenne dans le collège qui décide et peut donc être un interlocuteur valable,
pertinent, pour la Commission des finances ou pour telle commission créée par un
parlement national, en particulier par lAssemblée nationale française. Les banques
centrales nationales mettent en uvre la politique monétaire décidée par le
Conseil des Gouverneurs de la Banque Centrale européenne. Le point de contact entre les
parlements nationaux et le Système européen de banques centrales peut donc fonctionner
parfaitement avec le Gouverneur de la banque centrale nationale.
En ce qui concerne le niveau central européen, il me semble, sans vouloir parler au
nom de Wim Duisenberg, quune rencontre montée en plein accord avec le Parlement
européen et les parlements nationaux, serait regardée de manière ouverte par le
Système européen de banques centrales, pourvu quil sagisse bien dune
rencontre informelle. Je crois, mais je me trompe peut-être, que, pour des raisons que
lon peut comprendre, le Parlement européen est lui-même quelque peu réservé sur
le concept que vous avez rappelé.
M. le Président : La parole est à M. Jégou.
M. Jean-Jacques JÉGOU : Je souhaiterais revenir, monsieur le Gouverneur, non
pas sur le constat relatif aux dépenses publiques et, comme la rappelé M. le
Président Fabius, sur la spécificité française, mais sur le second volet que vous nous
avez indiqué relatif à la justification de la politique de baisse des taux et, au
travers de ce qui nous occupe aujourdhui, à lefficacité de la dépense
publique.
LEuropéen convaincu que je suis trouve un peu frustrant que lon nait
pas suffisamment expliqué au public le bienfait que la préparation à leuro a pu
entraîner sur les taux dintérêt sur la dette de notre pays, sur les
capacités des entreprises à se financer à meilleur coût. Peut-être le Parlement
na-t-il pas pris sa part dans lexplication du gain obtenu, notamment sur le
plan budgétaire, lié à la baisse des taux vous me direz ensuite si la Banque de
France peut nous aider davantage en la matière. Je suis parlementaire depuis assez
longtemps pour avoir constaté, sur tous les bancs du reste, de la majorité comme de
lopposition, de franches " rigolades " quand on parlait de la
baisse des taux. Cest aujourdhui acquis et lon considère
" quil ne manquerait plus que ça que lon ny soit pas
parvenu ! ". Donc, au titre de lefficacité de la dépense publique
nous sommes au coeur du sujet la première nécessité nétait-elle
pas de parvenir à des taux bas et de mener une politique de maîtrise des dépenses
publiques ?
Je poursuivrai sur la réponse que vous avez développée sur les réseaux de
fabrication des billets de banque, et le débat que nous avons eu dans le cadre de la
Commission des finances. Sans méchanceté aucune je le précise à
lintention de mes collègues de la majorité , jai trouvé que le débat
restait en vase clos alors même que nous aurions pu évoquer lefficacité de la
dépense publique. Ce point spécifique constituait une question que le Président
Méhaignerie mavait confiée sur la capacité de la Banque de France à mieux
maîtriser sa dépense, réponse a été donnée. Mais pour recentrer notre sujet, la
Banque de France peut-elle avoir un rôle accru pour aider le Parlement à oeuvrer dans le
sens dune meilleure efficacité de la dépense publique compte tenu de sa
spécificité, des dossiers quelle peut nous confier comme celui que vous avez
déposé aujourdhui et qui sont toujours intéressants dans les comparatifs avec
leuroland ? Pouvez-vous établir des comparatifs de politiques de
maîtrise des dépenses publiques.
M. Jean-Claude TRICHET : Sur limpact de la baisse des taux
dintérêt de marché sur la dynamique de la dépense publique par
lintermédiaire de la charge de la dette, il est clair que nous avons fort
heureusement pu enclencher un cercle vertueux. Cest là un processus plus lent que
ce que lon peut imaginer, car notre dette a une durée moyenne de cinq ans environ
et cest le renouvellement de la dette, année après année, qui permet de tirer le
plein parti de cette baisse des taux dintérêt. Le même phénomène est observé
partout en Europe et cest dailleurs ainsi que nous avons réussi à obtenir
onze pays pour le premier " train " de la zone euro. Ces phénomènes
vertueux ont pu jouer dans notre pays comme dans ceux formant le coeur monétaire de
lEurope, mais aussi dans ceux qui ont fait un chemin extrêmement important dans la
bonne direction.
Lorsque lon dressera les comptes dans quelques années, on verra de manière
éclatante le très puissant impact positif de laugmentation de la confiance et de
la baisse corrélative des taux dintérêts. Jai à peine besoin de rappeler
que nos taux à dix ans sont les plus bas, certes un tout petit peu plus hauts que le
point le plus bas atteint il y a quelques semaines, mais ils se situent au niveau le plus
bas que nous ayons atteint depuis la deuxième guerre mondiale. Dans les documents qui
vous ont été distribués, vous retrouverez une courbe que je trouve particulièrement
stimulante, car elle compare les taux dintérêt à dix ans, français et
américains, depuis la première guerre mondiale. Nous nous trouvions avec des taux
toujours au-dessus des taux américains depuis 1920. Grâce à la stratégie suivie selon
les orientations de la loi votée par le Parlement, nous avons vu nos taux à dix ans
descendre en dessous de ceux du dollar des Etats-Unis au cours de lannée 1996.
Nous avons là des preuves, historiques des progrès accomplis.
Interrogé sur laccroissement du rôle que peut jouer la Banque de France,
jindique que nous sommes à la disposition du Parlement. Sil estime que la
coopération, que nous souhaitons la plus intime possible avec la Commission des finances,
peut être resserrée, je vous exprime, monsieur le Président, la disponibilité, la
même que celle que nous exprimons au Président de la Commission des finances et au
Rapporteur général.
Vous le constatez, je reste prudent dans certaines de mes réponses, tant il est vrai
que nous ne voulons absolument pas nous substituer au Parlement ni au Gouvernement, et
donc nous conservons lattitude qui sied à une institution indépendante, qui
nentend se substituer à aucune des institutions politiques de notre République.
M. le Président : Monsieur le Gouverneur, merci beaucoup. Merci de votre
disponibilité.
Audition de M. Michel PRADA,
Président de la Commission des opérations de bourse,
Ancien directeur de la comptabilité publique et du budget
(extrait du procès-verbal de la séance du 5 novembre 1998)
Présidence de M. Laurent FABIUS, Président
M. le Président : Mes chers collègues, nous accueillons ce matin M. Michel
Prada, Président de la commission des opérations de bourse et ancien directeur de la
comptabilité publique et du budget.
Monsieur Prada, je vous souhaite la bienvenue. Je vous propose de nous présenter un
exposé liminaire, puis nous vous poserons un certain nombre de questions. Je vous
rappelle le but de notre groupe de travail : améliorer le contrôle parlementaire de la
dépense publique.
Je vous laisse sans plus attendre la parole.
M. Michel PRADA : Monsieur le Président, les fonctions que j'ai exercées au
ministère de l'économie et des finances sont un peu lointaines, puisque j'ai quitté ce
ministère au mois de février 1988, après vingt-deux années passées avenue de Rivoli,
dont huit comme directeur de la comptabilité publique et deux comme directeur du budget.
J'ai aujourd'hui un peu " décroché " en la matière, et les
évolutions récentes m'échappent. Vous me pardonnerez donc si je ne suis pas
complètement à jour sur ces sujets.
Néanmoins, je suis resté un peu au contact de ces domaines, et je l'évoquerai en
introduction.
Après la grande grève des services financiers de 1989, Pierre Bérégovoy avait
créé un conseil dit " de prospective et d'évaluation ", dont il
m'avait demandé d'assurer la présidence. Ce conseil avait pour objet de réfléchir sur
les sujets fondamentaux du ministère de l'économie et des finances. Malgré nos efforts,
ce conseil n'a pas produit ce que jespérais. Cela était certainement dû
- outre une insuffisante appétence de la technostructure - à une insuffisance
de continuité de la volonté politique.
Ces affaires d'organisation, de gestion, de technique connaissent, dans
ladministration, des moments d'intérêt puis retombent dans le fonctionnement du
quotidien. Par ailleurs, étant donné que ces sujets ne sont pas palpitants sur le plan
politique, on a du mal à aller au bout des logiques.
Lorsque le conseil de prospective a perdu de son intérêt, Jean Arthuis a lancé une
nouvelle initiative en s'appuyant sur un groupe de travail que présidait André Giraud
auquel jai participé, et qui avait pour objet de réfléchir à la réforme des
comptes de l'Etat. Et là nous nous rapprochons de votre sujet de préoccupation.
Nous avons réalisé un travail considérable dans ce cadre, puis les choses sont
retombées, se sont dissoutes doucement, pour repartir à nouveau en 1997 avec une mission
dite " de comptabilité patrimoniale " qui s'est recentrée sur le
sujet de la patrimonialisation. On m'a demandé de présider le comité des normes
comptables de cette mission, qui, depuis quelques mois, a l'air de tomber elle aussi dans
une certaine léthargie.
La problématique budgétaire et la problématique du contrôle sont un peu dans cette
logique de fonctionnement. On lance les opérations, on se met au travail, puis, étant
donné qu'il s'agit d'un sujet technique et difficile, on voit arriver des problèmes de
contradiction entre la réforme que l'on propose et les urgences du moment, et les projets
se perdent dans les sables.
Le rôle des parlementaires est fondamental, dans cette affaire. Lorsqu'ils marquent de
l'intérêt pour le sujet, une dynamique se produit ; dans le cas contraire, il n'y a
aucun véritable contre-pouvoir à la tendance de la technostructure à persévérer dans
son être et dans ses méthodes précédentes. Votre initiative donc est la bienvenue au
moment où nous réfléchissons sur ces sujets, parce qu'il est clair que nous ne ferons
pas évoluer les choses par une démarche endogamique au seul ministère des finances.
Quelles que soient les bonnes volontés des uns et des autres, s'il n'y pas de volonté
politique forte et constante derrière, si le Parlement n'exige pas que la démarche soit
menée à son terme, des phénomènes d'usure et de ralentissement font que les
initiatives successives tombent à l'eau.
Par ailleurs, bien que les problèmes se soient déjà posés dans le passé de
manière assez semblable, nous sommes aujourd'hui à un moment historique nouveau.
Tout d'abord, on constate - et je l'ai vérifié à l'occasion des travaux de la
mission comptabilité patrimoniale - que dans tous les pays développés il y a, à
l'heure actuelle, un travail considérable de remise en cause des conditions de la gestion
publique, qu'il s'agisse de la préparation budgétaire, de la tenue des comptes ou encore
des modalités de gestion des administrations. Nous ne pouvons donc pas rester en retard
en ce domaine.
Il ne faut cependant pas embellir la réalité étrangère. Nous avons des systèmes
plus performants, dans leur ensemble, que la plupart de nos partenaires. Néanmoins, il y
a eu, notamment dans les pays anglo-saxons, des efforts damélioration
considérables des méthodes de gestion au cours des dernières années.
En second lieu, la construction européenne est à un stade tel que nous ne pouvons
plus rester dans la logique budgétaire qui prévaut encore aujourd'hui. Nous allons être
confrontés à des contraintes macro-économiques et macro-budgétaires posées par
l'Union économique européenne ; nous allons être placés sous le contrôle de l'Union
économique et monétaire. Par conséquent nous aurons à prendre en compte les
obligations de moyen et court terme qui nous seront imposées du fait de notre
appartenance à l'Union.
Troisième remarque émanant plutôt du Président de la COB : en tant que vieux
fonctionnaire, Jacobin dans sa culture et dans sa formation, j'ai toujours eu énormément
de mal à accepter que la République et les éléments qui la composent - les
collectivités locales, les établissements publics nationaux - puissent être
notés. Et pourtant, qu'on le veuille ou non, les marchés nous notent. Si nous ne sommes
pas capables, dans les années qui viennent, de démontrer que la gestion publique est à
la hauteur de ce que l'on peut attendre d'une puissance souveraine à l'intérieur d'un
ensemble régional, nous serons sanctionnés par les marchés.
Aujourd'hui, on ne traite plus les Etats comme on les traitait voilà encore dix ans.
Il y a quinze ans, je représentais lEtat au conseil de la Banque nationale de Paris
et à l'époque on commençait à provisionner les risques " Pays ".
Auparavant, on considérait, notamment aux USA, quun pays étant
" continu ", il n'y avait pas de risque sur les pays, par conséquent
il n'était pas nécessaire de provisionner. On sait aujourd'hui que l'on peut
provisionner les risques " Pays ", J'imagine - et j'espère - que l'on
ne provisionnera jamais les risques sur la République française. En revanche, on peut
tout à fait coter différemment la République française, ou une autre institution
politique souveraine, et lui faire payer dix points de base de plus que tel ou tel autre
pays dont la gestion serait considérée par les " marchés " comme
plus rigoureuse...
A partir de ces quelques réflexions introductives, il me semble que la réflexion qui
est la vôtre doit être éclairée à l'aune des insuffisances de notre dispositif actuel
et peut retenir quelques orientations.
Le dispositif budgétaire français, bien que très sophistiqué, est insuffisant à de
nombreux égards. D'abord, il me semble qu'il ne remplit pas exactement la fonction,
stratégique qui devrait être la sienne ; il ne remplit pas non plus parfaitement la
fonction de contrôle de gestion a posteriori, qui présenterait pourtant le plus
grand intérêt.
En termes de prévision, la discussion budgétaire s'organise aujourd'hui selon la
séquence que vous connaissez, sur des documents extraordinairement détaillés en
prévision, dont la manipulation est difficile. Le jeu traditionnel, et pas inutile du
point de vue méthodologique, des services votés et des mesures nouvelles a, en
réalité, été complètement dévoyé. La discussion de première partie n'est plus une
discussion visant à parler de la manière dont l'équilibre se fait ; elle se centre
beaucoup plus sur la discussion des recettes. Les discussions ministère par ministère
sont parfois des exercices de style, elles permettent certes une présentation sectorielle
de la politique ministérielle, mais ne donnent pas lieu à un examen très approfondi de
la stratégie et mélangent un peu le regard sur le passé et celui sur le futur.
Enfin, la discussion reste très marquée par le principe de l'annualité. On ne
parvient pas à intégrer convenablement dans cette discussion l'aspect pluriannuel qui
devient tout à fait indispensable. En fait, les grandes lignes stratégiques se dégagent
mal de la discussion telle qu'elle est aujourd'hui conduite. Il faut cependant saluer le
rapport sur le débat d'orientation budgétaire qui a été avancé dans le temps, de
même que le renforcement du rôle du Parlement en matière de sécurité sociale, ce qui
permet d'avoir une meilleure maîtrise de l'équilibre de la dépense publique dans son
ensemble.
En termes de gestion et de contrôle, la situation n'est pas très satisfaisante.
Tout d'abord, le détail très fin de la présentation budgétaire handicape gravement
les conditions de gestion des services. Je continue à le vivre, non pas à travers mon
budget qui est un peu à part dans notre système, mais à travers des décisions
modificatives, indispensables du fait du degré de détail, de précision, qui est adopté
en prévision. Il en va de même dans les chapitres des ministères, et ceci a
probablement des effets pervers sur la souplesse et l'optimisation des moyens.
Ensuite, il faut être réaliste, les parlementaires ne se sont jamais réellement
intéressés au débat sur le contrôle. Je me souviens des efforts accomplis pour
accélérer la production de la loi de règlement. Le débat sur la loi de règlement
n'est pas aussi riche qu'il pourrait l'être pour donner un contenu développé sur le
contrôle de l'exécution. Par ailleurs, il serait plus intéressant de réaliser un
véritable contrôle de gestion plutôt que davoir un débat parfois un peu formel,
et de se fonder non pas sur un débat qui mélange l'exécution et la prévision, mais sur
une analyse de rapport d'activités.
Enfin, je ne suis pas sûr que ce soit un problème de disponibilité des outils. Je
vous dirai dans un instant pourquoi, à mon avis, des progrès sont à faire en matière
de documents et d'informations données aux ministres et au Parlement. Mais je voudrais
rappeler quil y a, dores et déjà, une masse d'informations absolument
considérable. La direction de la comptabilité publique a encore amplifié le volume et
le rythme de production des documents, voire des données informatiques, qui sont
adressées au Parlement. Je ne suis pas sûr que cette masse d'informations soit
utilisable et utilisée de manière opérationnelle pour le contrôle parlementaire.
Il convient à mon sens d'inverser les rapports d'importance que l'on donne aux
différents aspects de la discussion et du contrôle parlementaire. La prévision doit
être plus globale, plus stratégique et plus marquée par la pluriannualité,
l'exécution devant donner lieu à un véritable contrôle de gestion.
S'agissant de la prévision, il conviendrait, d'une part, de réformer la nomenclature
budgétaire pour lui donner un caractère beaucoup plus global en autorisation, et,
d'autre part, d'autoriser des passages entre subdivisions plus commodes pour les
gestionnaires en fonction des nécessités de leur gestion. Il conviendrait également de
raccourcir le débat par ministère, de donner plus d'importance à une analyse
approfondie en commission plutôt quà un débat public souvent assez formel, et de
centrer la discussion sur les grands enjeux macro-économiques et les grandes lignes
programmatiques, en y associant des éléments qui sortent du strict budget de l'Etat et
qui prennent en compte un certain nombre d'établissements publics ou de démembrements
dont on ne comprend véritablement la logique que lorsqu'on les consolide avec l'activité
proprement étatique.
Si l'on pouvait parvenir à redéfinir les choses de cette manière, on gagnerait
peut-être un peu de temps dans la discussion budgétaire proprement dite, temps que l'on
pourrait consacrer à un contrôle de gestion plus opérationnel. S'il convient de
globaliser la discussion en prévision, il convient également, au niveau de l'exécution,
de réaliser un contrôle de gestion plus rigoureux. Ce contrôle de gestion devrait être
associé à des systèmes d'information permettant de mesurer les résultats par mission,
par service et par nature de moyens, avec un dispositif qui associe aux données
financières, des données physiques permettant d'avoir des mesures de résultat et de
productivité par rapport à des objectifs que l'on aurait pu discuter dans la prévision.
Bien entendu, la description de lexistant que je fais est volontairement
excessive. On trouve déjà de nombreux éléments dans le dispositif actuel, et je
voudrais souligner davantage une possibilité damélioration plutôt qu'une
révolution complète de la procédure budgétaire qui fonctionne depuis des années. Je
ne voudrais pas que vous pensiez que je la considère comme totalement inadaptée.
Les outils que l'on peut mettre à l'appui de cette démarche de contrôle passent par
une certaine réforme de nos systèmes comptables. C'est, là encore, moins un problème
technique qu'un problème de volonté politique. Il existe un certain nombre de points sur
lesquels on peut essayer de progresser ; on les connaît, on tourne autour depuis des
années !
Le premier, c'est le problème d'une meilleure prise en compte des droits constatés.
Nous avons aujourd'hui un système qui ne mesure pas parfaitement les engagements et les
droits de l'Etat, et qui ne mesure pas, ou très mal, le hors bilan de l'Etat -
c'est-à-dire les engagements à terme, ceux que l'on ne peut pas comptabiliser au stade
budgétaire mais qu'il serait intéressant de connaître pour mesurer les risques et les
marges de manoeuvre. Il convient donc d'améliorer le système comptable de l'Etat par un
passage aux droits constatés permettant de mieux mesurer les restes à payer et les
restes à recouvrer.
Deuxièmement, il me paraît indispensable d'aller un peu plus loin dans le domaine de
la comptabilisation patrimoniale. Aujourd'hui, on connaît bien le passif de l'Etat, mais
pas très bien l'actif : on connaît à peu près l'actif sur les entreprises, mais la
valorisation de cet actif est imparfaite et sa mise à jour est problématique. On ne
connaît pratiquement rien de l'actif immobilier qui est considérable. Voilà donc un
sujet qui mériterait d'être traité de manière plus satisfaisante, moins d'ailleurs
pour des motifs globaux que pour des motifs de gestion au niveau des services
considérés.
Troisièmement, je crois qu'il faudrait associer à ces données comptables des
indicateurs physiques, des indicateurs de mesure de résultat et de productivité. J'ai
appris que l'on avait plus ou moins laissé tomber en désuétude la procédure des
" blancs ". Je m'étais battu pour la garder - c'est une procédure
qui était née dans les années soixante-dix à la grande époque de la RCB -, mais on
n'a jamais réussi à la faire vivre. Il est intéressant de savoir pourquoi, alors qu'il
s'agissait d'une philosophie qui correspondait très exactement à ce que je décris ici,
à savoir chercher à obtenir une vision gestionnaire et non pas purement budgétaire et
comptable.
Enfin, l'éclatement de la gestion publique, soit par la voie de la débudgétisation,
soit par la voie de la création d'établissements divers et variés, pose problème au
regard de la compréhension réelle des enjeux. Il convient de trouver le moyen de
" consolider " l'Etat. Je vous citerai un exemple, très modeste au
regard des enjeux dont je parle : je préside l'institut d'études politiques de Bordeaux
qui est un établissement public. Son budget doit être de l'ordre de 10 millions de
francs ; la réalité de son budget est évidemment bien supérieure, puisque tous ses
personnels permanents sont sur le budget de l'Etat. Personne ne fait la consolidation de
ce dispositif. Quand je veux essayer de comprendre comment nous fonctionnons, ce que nous
coûtons, quels sont nos résultats, je compare à peu près 20 % de la dépense avec
les résultats physiques dont nous avons la charge, c'est-à-dire le nombre des
étudiants, les résultats aux examens, etc.
Nous pouvons faire le raisonnement inverse : dans un certain nombre de cas, on analyse
au niveau du budget des lignes budgétaires sans véritablement les consolider avec le
budget des établissements ou des organismes que l'on subventionne et où se font
véritablement les actions. Chercher comment nous pourrions raccorder cet ensemble me
paraît un sujet important.
Pour conclure, je ne voudrais pas donner le sentiment que je minimise les progrès
réalisés depuis de nombreuses années. Il y a eu une accélération remarquable dans la
production des documents, notamment comptables. En tant que Président de la COB, je
constate que la plupart des entreprises françaises déposent leurs comptes aux mois de
mars ou avril : l'Etat n'est donc pas ridicule dans sa performance comptable, alors que la
tâche à accomplir est tout à fait considérable.
Des progrès importants ont été réalisés au niveau du compte rendu. J'ai pu
constater que les bleus avaient été singulièrement modernisés. Je sais que l'on a
accéléré la réduction de la période complémentaire et quon envisage d'aller
vers la quasi-disparition de cette période. Les progrès techniques sont donc en cours et
peuvent être menés à bien pourvu que la volonté soutienne laction des services.
Il dépend véritablement dune expression claire et continue de la volonté
politique de permettre de nouveaux progrès pour essayer, non seulement de donner plus
d'importance à la vision globale, stratégique et pluriannuelle, mais également de
raccourcir le débat prévisionnel détaillé sur le budget en donnant plus d'importance
au contrôle a posteriori avec un reporting systématique de la part
des grands gestionnaires.
Dernière remarque : je ne suis pas sûr que tout ceci nécessite des modifications
fondamentales de l'ordonnance Organique. Celle-ci est un texte qui doit être lu avec
beaucoup d'attention et qui permet des interprétations nombreuses. Les changements que
j'évoquais ici pourraient être réalisés dans des conditions compatibles avec
l'ordonnance, pourvu qu'on veuille bien l'interpréter. Peut-être y aurait-il matière à
la toiletter sur certains points, mais il s'agit, dans sa construction philosophique, d'un
texte fondateur qui ne doit pas nécessairement être remis en cause. Pas plus que le
décret de 1962 relatif à la comptabilité publique qui s'appuie sur l'idée d'un plan
comptable général et part d'une philosophie dans laquelle l'Etat doit se comporter d'une
manière assez semblable à celle d'une entreprise.
Je vous remercie.
M. le Président : Monsieur Prada, je vous remercie pour cet exposé très
intéressant et qui répond exactement à nos attentes.
La parole est à M. Migaud, Rapporteur général.
M. Didier MIGAUD, Rapporteur général de la Commission des finances : Monsieur
Prada, vous avez, en réalité, déjà répondu à beaucoup de questions par anticipation.
Vous vous êtes montré relativement sévère - mais avec raison - à l'égard des
parlementaires et de leur insuffisante persévérance dans leur volonté politique de
contrôler ou de peser suffisamment sur les choix budgétaires. Cependant, n'y a-t-il pas,
du côté du Gouvernement ou de l'administration, une volonté d'organiser les choses pour
que les parlementaires restent dans une situation de dépendance par rapport à
l'information ?
Une des questions qui se posent, pour améliorer le contrôle parlementaire, est la
suivante : des outils propres peuvent-ils être mis à la disposition du Parlement ? On
pourrait envisager, par exemple, que telle direction ne soit plus sous le contrôle de
Bercy mais sous celui du Parlement. Auriez-vous, en ce domaine, des propositions à
formuler, à la lumière de ce qui peut se passer en Grande-Bretagne ou aux
Etats-Unis ?
Enfin, vous avez évoqué l'ordonnance de 1959 et l'insuffisante connaissance, par les
parlementaires, des possibilités qu'elle pourrait donner. Elle est tout de même
interprétée strictement par rapport aux prérogatives des parlementaires, or vous avez
envisagé son toilettage sur quelques points. Pourriez-vous nous apporter des précisions
sur les points quil vous paraît utile de modifier pour renforcer le contrôle et
l'efficacité de la dépense publique ?
M. Michel PRADA : Sur le premier point, je serai très prudent. Vous avez fait la
distinction entre les parlementaires, le Gouvernement et l'administration des finances. Je
ne fais aujourdhui partie d'aucune de ces trois catégories, je parlerai donc en
tant qu'ancien membre de l'administration du budget et de la comptabilité publique.
Lorsque j'ai mis en cause les politiques, sachez que je n'ai pas uniquement mis en
cause le Parlement, mais également les ministres, le sujet étant très technique et
très politique. Lorsqu'il y a réunion de l'intérêt politique et de l'intérêt
technique, on peut agir. Si, pour une raison ou une autre, l'intérêt politique fléchit,
les techniciens n'avancent plus ; soit parce qu'ils ne sont plus motivés, soit parce
que cela les gêne et les dérange d'avancer.
La nouvelle étape de la réflexion sur la comptabilité de l'Etat est, de ce point de
vue, très démonstrative, et je l'ai dit à la dernière réunion du comité des normes
que j'ai présidée avant l'été : il faut que le Parlement s'en occupe sinon on n'y
arrivera pas. Périodiquement, le Ministre s'intéressera au sujet, puis, lorsqu'il sera
pris par les autres priorités ou quand il sera gêné par rapport au Parlement sur tel ou
tel sujet, il sinquiétera des conséquences éventuelles des innovations que l'on
va lui proposer, et ne maintiendra pas la pression nécessaire sur les services. C'est ce
qui se passe régulièrement depuis 25 ans. Il faut donc que le Parlement s'en occupe.
Maintenant, convient-il pour cela de bouleverser l'équilibre ? Je ne suis pas très à
l'aise pour me prononcer, car il s'agit d'un sujet très politique et de droit
constitutionnel. C'est la raison pour laquelle je ferai une réponse en deux temps.
Premièrement, je crois pouvoir dire que s'il y avait une volonté politique forte du
Parlement - et pas d'opposition marquée avec le Gouvernement -, la direction du
budget et la direction de la comptabilité publique seraient tout à fait prêtes à
donner l'information et à travailler avec le Parlement.
Sachez, par exemple, que pour la direction de la comptabilité publique, la plupart des
innovations qui ont été tentées, l'ont été par elle seule. C'est vraisemblablement
l'une des raisons pour lesquelles elles n'ont pas abouti ou nont pas été
exploitées. On ne peut pas se mettre à la place de ses interlocuteurs. Ce n'est pas
parce que l'on met au point des états, des documents de synthèse, que l'on prévoit de
transférer des bandes magnétiques ou des CD Rom, que l'on satisfait le
" client ". La direction de la comptabilité publique a essayé
d'inventer ce que pourrait être l'amélioration des dispositifs comptables, elle n'a pas
eu beaucoup d'échos ni d'encouragements. Elle fait donc des choses qui ne sont peut-être
pas très utiles ?... Ce qui est certain, c'est que si on lui demande de fournir de
l'information, elle sera plus qu'heureuse de le faire.
Je suis persuadé que les choses ne sont pas très différentes pour la direction du
budget si l'on met à part les vicissitudes de la discussion sur tel ou tel point et les
difficultés politiques conjoncturelles sur tel ou tel sujet. Dans la durée, je ne crois
pas qu'il y ait de volonté de la part des services de ne pas permettre au Parlement
d'exécuter sa fonction de contrôle.
Quant à savoir si le Parlement devrait disposer d'un pouvoir direct plus fort, il
s'agit là d'un sujet de droit constitutionnel au sens le plus noble du terme et sur
lequel il est difficile de s'exprimer. J'ai bien entendu une idée sur la question, mais
je ne l'exprimerai qu'à titre personnel.
Je ne crois pas que le Parlement puisse prendre la décision exécutive. Par
assimilation à une grande entreprise, il doit valider les orientations stratégiques. En
revanche, il doit contrôler de manière beaucoup plus rigoureuse. Or il ne le fait pas
suffisamment et ne dispose d'ailleurs pas des outils permettant de le faire de manière
opérationnelle.
Je ne pense pas qu'il faille mettre les services du ministère des finances sous
l'autorité du Parlement, car ce sont des services exécutifs qui doivent travailler pour
le compte et sous les ordres du ministre. En revanche, il convient de rendre au Parlement
les comptes qu'on lui doit, dans la forme et avec les informations qui lui permettent de
porter des jugements. Les administrations gestionnaires doivent faire de véritables reporting,
comme on les fait dans les entreprises. Actuellement, on leur demande vaguement de donner
quelques indicateurs qui ne sont pas très cohérents dans le temps et dans l'espace, et
c'est extraordinairement difficile, pour le Parlement, de remplir sa fonction de
contrôle.
Vous évoquiez les Etats-Unis et la Grande-Bretagne où la situation est complètement
différente. Les Américains ont bâti une seconde administration budgétaire puissante,
mais je ne suis pas certain que cela donne des résultats politiques très satisfaisants.
Nous n'avons jamais connu, Dieu merci, en France, l'arrêt de l'administration par blocage
complet entre l'exécutif et le législatif.
Les Britanniques, quant à eux, ont, semble-t-il, un travail en commission beaucoup
plus approfondi, avec un système de comptes rendus beaucoup plus riches, ce qui me
paraît philosophiquement plus satisfaisant.
M. Le Président : La parole est à M. Suchod.
M. Michel SUCHOD : Monsieur le Président, les parlementaires sont de plus en plus
sensibles, budget après budget, à la gestion des crédits des années précédentes. La
tradition qui consiste à maintenir un rapporteur pendant plusieurs années lui donne le
sentiment d'avoir à s'occuper davantage de ce qui s'est passé les années précédentes.
Même si les facultés, offertes par la loi, de contrôle des administrations sont
utilisées à 3 % de leur possibilité. Je note, du reste, que l'on trouve maintenant
dans tous les rapports une analyse des crédits de l'année précédente. On s'intéresse
notamment aux annulations qui modifient terriblement ce qui a été voté.
Vous avez également parlé de la loi de règlement. Il me semble que l'on se
désintéresse de la loi de règlement pour une raison très simple : elle est
totalement sans sanction. A l'instant T, j'ignore ce qui se passerait si le Parlement
n'adoptait pas la loi de règlement.
M. le Président : A peu près la même chose que lorsque le Parlement n'est pas
saisi des ordonnances Juppé de ratification sur la Sécurité sociale, c'est-à-dire rien
!
M. Michel SUCHOD : Il est par conséquent normal que les parlementaires ne
s'intéressent pas à un débat qui est, en fait, dépourvu de sanction. La méthode que
vous indiquez, le reporting, pourrait en effet donner lieu à un débat de nature
plus politique. On pourrait, rapport par rapport, débattre sur ce qui est intéressant,
normal ou tout à fait scandaleux. Actuellement, on a un débat totalement dépourvu de
sens qui, de ce fait, n'a aucun appel dans les circonscriptions, contrairement au débat
budgétaire qui intéresse des catégories de citoyens susceptibles de se mobiliser.
M. Michel PRADA : Je suis tout à fait conscient, monsieur le député, de la
réalité de ce que vous venez de dire. Je reprendrai l'exemple d'une grande entreprise :
le débat sur les comptes n'est pas non plus, la plupart du temps, très médiatique ni le
plus souvent, sanctionné. Les comptes sont la description du passé qui intéresse en
général moins que lavenir. Mais on peut donc cependant agir sur les dirigeants si
véritablement il y a eu des turpitudes majeures. Après tout, je suppose que l'on
pourrait créer une crise politique sur la loi de règlement...
Sil est vrai que, la plupart du temps, les débats sur les comptes ne sont pas
" sanctionnés ", ils ont cependant un véritable contenu de contrôle
- c'est une nuance, par rapport à ce que vous venez de dire.
Je m'aperçois que je n'ai pas répondu à la question relative à l'ordonnance
organique. Je ne l'ai plus vraiment en tête, mais il me semble que l'on peut en
interpréter les termes différemment de ce que l'on a fait dans le passé, que l'on a
d'ailleurs quelquefois interprété à tort certains termes - par exemple la différence
entre " service voté " et " mesure
nouvelle " -.
Je vous citerai un exemple de ce qui mériterait d'être reconsidéré sans en
bouleverser la philosophie : la subdivision en titres qui existe, je crois, dans
l'ordonnance organique et qui n'est pas aujourd'hui nécessairement pertinente par rapport
à la structure budgétaire. Je ne suis pas sûr que ce soit indispensable pour réformer
la présentation, mais il est vrai que la vision que l'on avait de l'organisation du
budget à l'époque a peut-être été un peu dépassée par les événements. Mais il
s'agit là d'un point technique que je ne considère pas comme central.
M. le Président : La parole est à M. Méhaignerie.
M. Pierre MÉHAIGNERIE : Votre lucidité justifiée semble vous conduire vers un
certain scepticisme à l'égard de toutes les techniques. Vous revenez toujours à la
volonté politique qui est, selon vous, la condition de la réussite. Je vous poserai deux
questions.
Que répondez-vous à ceux qui suggèrent l'hypothèse suivante : la meilleure volonté
politique, si l'on veut avancer, ce serait d'avoir, pendant trois ou cinq ans, une
croissance zéro du budget en francs constants ? Par ailleurs, comment
convaincrez-vous l'administration d'y adhérer ?
M. Le Président : Permettez-moi de compléter la question du Président
Méhaignerie. Dans cette hypothèse, quels seront les effets positifs et les effets
pervers ?
M. Michel PRADA : C'est véritablement une question de politique budgétaire, que
vous me posez là ! Je ne sais pas si je suis capable de répondre aujourd'hui à cette
question. J'ai cependant deux convictions fortes. La première, c'est qu'on ne peut pas
laisser évoluer le solde dans des conditions qui fassent croître la dette. J'ai été
très marqué par mon passage à la direction du budget. Nous avions, à l'époque,
l'objectif d'arriver à l'équilibre hors charges de la dette. C'était donc un objectif
vers lequel nous allions, avec le chiffre emblématique de 70 milliards de francs de
déficit en 1990 ! Je suis convaincu qu'il convient à tout prix de retrouver la voie
de l'équilibre.
Ma seconde conviction, c'est qu'on ne peut pas laisser, pour parvenir à cet objectif,
croître les prélèvements obligatoires. Par conséquent, nous devons mener une politique
de productivité au niveau des organismes publics. Je sais que c'est extraordinairement
difficile pour toutes sortes de raisons, mais il y a un domaine dans lequel il existe une
certaine inconstance de la gestion et où la pluriannualité aurait probablement été un
facteur d'amélioration du système, je veux parler de la gestion des effectifs de la
fonction publique.
En 1978, j'ai probablement été lun des premiers directeurs du ministère des
finances à dire au directeur du budget " Si je peux
obtenir un peu plus de moyens informatiques, je vais essayer de faire des gains de
productivité et de limiter les effectifs ". En 1980, j'ai baissé un peu les
effectifs qui ont été augmentés brutalement et massivement en 1981, compte tenu du
contexte très particulier dans lequel les budgets ont été adoptés à cette époque. En
1984 et 1985, on a commencé à mener une politique de réduction progressive des
effectifs et de la masse salariale, politique qui a été accentuée en 1988 et 1989. En
1989/1990, on a de nouveau augmenté les effectifs et la masse salariale, pour se rendre
compte, deux ou trois années après, qu'il convenait de reprendre leffort de
baisse. Tout cela est absolument ingérable pour les patrons exécutifs de
l'administration qui ne parviennent plus à maîtriser les concours, les carrières, la
productivité et la répartition des effectifs sur le terrain.
Voilà donc un exemple très précis où il y a une contradiction totale entre les
conditions dans lesquelles, politiquement, on prend des orientations, dans des conditions
qui ne sont pas totalement corrélées avec la gestion du dispositif. Or, il s'agit d'un
domaine pour lequel nous devrions avoir une politique pluriannuelle pour tenter de
maîtriser les évolutions à long terme avec méthode et sans drame.
M. le Président : La parole est à M. Baert.
M. Dominique BAERT : Monsieur Prada, votre démarche et la nôtre
s'apparentent à celle du contrôle de gestion ; je vous poserai trois questions à ce
sujet.
Je suis assez séduit par l'idée de reporting, empruntée au contrôle de
gestion d'entreprise, ainsi que par celle d'un tableau de bord régulier qui serait fourni
aux députés de la Commission des finances, sur une base trimestrielle et en détaillant
le flux des recettes et des dépenses ministère par ministère. Les directions du budget
et de la comptabilité publique sont, selon vous, capables de publier ce type de
documents. Quelles conditions doivent être réunies pour y parvenir ?
Vous avez souligné les effets pervers d'une nomenclature trop fine et trop précise,
alors que par là même, parce qu'elle est fine et précise, elle concourt davantage à
une information plus exacte des parlementaires. Comment peut-on gérer à la fois le
paradoxe d'un éventuel regroupement de la nomenclature pour lequel vous avez plaidé, si
j'ai bien compris, et d'une information fine dont nous sommes les premiers à juger
qu'elle ne l'est pas suffisamment ?
Enfin, on a demandé aux collectivités locales de recourir à une nouvelle méthode de
comptabilité, car il est évident que l'information est insuffisante en matière
d'appréciation du coût des services rendus à la population - la comptabilité
analytique - et du patrimoine détenu par ces collectivités locales. Peut-on être
en mesure de parvenir à une comptabilité analytique des services de l'Etat, et surtout
à une comptabilité patrimoniale ?
M. Michel PRADA : Il s'agit là, monsieur le député, de trois questions complexes
! Tout d'abord, les moyens d'information. Ce que j'ai cru comprendre - car je n'ai
pas vérifié la chose - c'est que, aujourd'hui, il y a transmission au Parlement
d'une masse d'informations sur l'exécution tout à fait considérable. Je ne sais pas
comment elles sont exploitées, ni, en fait, si elles sont exploitables. Je pense, sous
bénéfice d'une correction du directeur du budget et de celui de la comptabilité
publique, que l'on doit être en mesure de fournir des situations périodiques
relativement précises et exploitables sur les différentes étapes de l'exécution
budgétaire, aussi bien en recettes qu'en dépenses. On connaît la situation hebdomadaire
de la trésorerie de l'Etat, la situation mensuelle d'exécution des lois de finances, on
a un reporting budgétaire très précis sur les chapitres des différents
ministères - sur les consommations, les engagements, les mandatements, les paiements. De
ce fait, on peut construire un système de comptes rendus qui ait la configuration que
souhaite avoir le contrôleur, en l'occurrence le Parlement. Il n'y a pas, à ma
connaissance, d'impossibilité technique pour fournir ces informations.
M. Le Président : Le ministre a ou peut avoir sur son bureau, tous les mois, les
consommations et ce que cela signifie en écart par rapport aux provisions qui ont été
faites, ainsi que la projection de cet écart. Le Gouvernement dispose dun tableau
de bord.
M. Michel PRADA : En effet, ce n'est pas un problème de faisabilité technique,
mais de volonté politique, un problème d'intérêt marqué pour l'examen de ces
documents. C'est également un problème de mise en forme de ces documents et
d'association de données pertinentes. La grande difficulté, par rapport à une
entreprise, c'est que l'on ne dispose pas des outils de gestion qui s'imposent par le
marché, c'est-à-dire le chiffre d'affaires, les marges, le profit, etc. On a donc du mal
à associer au compte rendu de l'exécution budgétaire des indicateurs pertinents
permettant de se prononcer sur le bien-fondé de l'évolution.
En ce qui concerne la nomenclature, je me suis mal exprimé. Il conviendrait que la
nomenclature de prévision soit plus cohérente avec les objectifs stratégiques - que ce
soit en terme d'équilibre, de moyens ou de missions - et que les approbations
budgétaires ne lient les ministres et leurs gestionnaires que sur des agrégats
relativement compactés par rapport à aujourd'hui. Que la spécialité soit
considérablement réduite en prévision.
En revanche, il convient de conserver une nomenclature d'exécution très fine. Et
l'idée que la direction de la comptabilité publique poursuit depuis de nombreuses
années serait que, comme dans les grandes entreprises, on ait, à la base, une saisie de
l'événement, c'est-à-dire une dépense ou une recette, que l'on puisse, en
informatique, identifier afin de le traiter dans les différentes formes de regroupement
possibles, que ce soit de la comptabilité générale ou analytique - ou budgétaire.
On voit bien comment on pourrait avoir un événement, par exemple la paie d'un
fonctionnaire, qui permettrait de savoir qu'il s'agit d'une dépense de personnel, mais
d'une dépense qui est effectuée dans le secteur de la sécurité routière, avec telle
imputation à telle action de sécurité routière. De ce fait, en exécution dans le
traitement informatique, on pourrait agréger les événements selon le type d'agrégat
que l'on voudrait avoir. Le projet Sigma qui était développé quand j'ai quitté
la direction de la comptabilité publique et qui est suivi aujourd'hui par la moitié des
ministères, avait un peu cette ambition, mais était loin de l'atteindre. J'ai cru
comprendre qu'il y avait un projet Accord, qui est une sorte de deuxième étape.
Il n'y a donc pas de contradiction. L'idée, c'est de dire " en prévision,
votons sur des masses relativement globales pour permettre par exemple de prendre des
auxiliaires si on n'a pas assez de titulaires, de louer plutôt que d'acheter,
etc. ", afin de ne pas être gêné par la spécialité en gestion. En revanche,
en exécution, il faut être capable de répondre de manière extrêmement précise :
à la question " quavez-vous fait de largent public ",
cest-à-dire : qu'avez-vous dépensé ; dans quel cadre organisationnel et
pour quel résultat ? Là, nous retrouvons les trois concepts dans une comptabilité
qui est à la fois une comptabilité générale par nature et analytique.
De manière conceptuelle, cela n'est pas infaisable. Cela repose certes sur un travail
technique assez lourd et sur la réaffirmation de l'unité de l'Etat et de ses services
économiques et financiers. Il est très difficile de mettre en accord les objectifs du
ministère des finances et ceux des ministères techniques. Tous les ministères
techniques rêvent d'avoir leur propre système de gestion. Il y a, au sein même de
l'Etat, une certaine difficulté à faire comprendre aux ministères qu'ils ne sont que
les départements d'un grand ensemble étatique qui se trouve avoir une direction des
finances et de la comptabilité.
Dernier point, la comptabilité patrimoniale. Il s'agit là d'un sujet
extraordinairement compliqué. Il apparaît clairement que l'on devrait disposer de
certains éléments de comptabilité patrimoniale. Ensuite, lorsqu'on va un peu plus loin,
on se demande s'il est bien nécessaire de sophistiquer le système. Par exemple, la
République a-t-elle réellement besoin de faire des amortissements ? Ce n'est pas du
tout évident. La logique de construction d'une comptabilité générale se situe par
rapport au marché, par rapport à la solvabilité de l'entreprise, aux relations qu'elle
entretient avec ses banquiers et ses fournisseurs. Cela se traduit dans la détermination
d'une marge opérationnelle, d'un profit, d'une capacité d'autofinancement, etc. Ce ne
sont pas des concepts pertinents en gestion publique.
Pour autant, quand on parle de comptabilité patrimoniale, on voit bien qu'il y a des
éléments dont il est impensable que l'Etat ne les ait pas - je trouverais insensé
que l'Etat n'ait pas une vision exhaustive de la nature des garanties qu'il prend. Par
exemple, pendant très longtemps, on ne connaissait pas les engagements de l'Etat au titre
de la garantie Coface ; c'est en 1987, de mémoire, que nous avons dû, pour la
première fois, budgéter à titre pédagogique un milliard de francs de garantie Coface,
alors que l'on savait pertinemment à l'époque qu'il y en avait pour au moins
8 milliards de francs.
Il ne faut pas avoir une vision théologique sur la perfection formelle d'une
comptabilité de bilan exactement comparable à celle d'une entreprise, parce que l'Etat
n'est pas une entreprise. En revanche, nous avons des progrès considérables à faire
pour identifier certaines zones de patrimonialisation qui seraient utiles, soit pour
connaître les risques et la position réelle de l'Etat sur le futur, soit pour permettre
aux gestionnaires de mieux effectuer leurs choix.
Il existe un tableau général des propriétés de l'Etat, il n'est pas valorisé.
Personne ne sait aujourd'hui quel est notre stock d'immeubles, combien il vaut, si l'on
peut vendre des actifs, s'il vaut mieux louer, etc.
Je vous citerai un autre exemple qui fait débat, et ce dans des conditions qui ne sont
pas parfaitement claires, c'est le problème des retraites. Je ne pense pas qu'il soit
possible de provisionner les retraites des fonctionnaires dans la mesure où il s'agit
d'un système de retraites " par répartition " ; par
conséquent, si on provisionne la dépense, il faut lever par anticipation la recette qui
permettra, le moment venu, de payer cette dépense. En revanche, que nous n'ayons aucune
idée des engagements à terme - hors bilan - de l'Etat sur les retraites des
fonctionnaires est quelque chose de tout à fait singulier et anormal. C'est un débat,
non pas de capitalisation/répartition, mais de bilan/hors bilan. C'est typiquement le
genre de cas sur lequel nous devons progresser - dans la voie du hors bilan.
M. le Président : Le fascicule des charges communes sert de réservoir pour de
nombreuses choses. Compte tenu de l'objet de notre travail et de la nécessité de
transparence du contrôle réel du Parlement, qu'en pensez-vous ?
La parole est à M. Auberger.
M. Philippe AUBERGER : Monsieur le Président, autant je suis d'accord avec
l'analyse qui est faite et selon laquelle le Parlement doit mieux contrôler l'exécution
des lois de finances et des budgets, autant ce contrôle ne doit pas être un contrôle
interne, mais externe. Le Parlement doit s'assurer que les moyens de contrôle internes
dans les administrations sont suffisants pour en suivre l'exécution.
Par ailleurs, monsieur Prada, connaissez-vous des actionnaires qui ont la notion de
gouvernement d'entreprises et qui sont très exigeants en ce qui concerne les contrôles
internes dans certaines grandes entreprises ?
M. Michel PRADA : S'agissant des charges communes, je ne suis pas sûr de pouvoir
vous répondre, je n'ai plus en mémoire ce sujet très compliqué. Ma réponse ne sera
pas pertinente, je n'essaierai donc pas de me montrer compétent sur un sujet que je ne
maîtrise pas.
Pour répondre à Monsieur Auberger, tous les actionnaires ne rentrent certes pas dans
le détail de cette " maïeutique ". Ceux qui le font de plus en plus, ce sont les commissaires aux comptes. On voit
bien aujourd'hui, alors que traditionnellement les commissaires aux comptes étaient
chargés de vérifier les opérations elles-mêmes et les écritures, qu'ils travaillent
de plus en plus sur la qualité des systèmes de contrôle, leur pertinence, et sur la
capacité, en utilisant ces systèmes de contrôle, de suivre ce qu'ils appellent " la piste d'audit ". On renvoie par conséquent aux exécutifs la
responsabilité de mettre en place des mécanismes de contrôle interne.
Les comités d'audit, qui sont de plus en plus créés dans les grandes entreprises et
qui travaillent au sein du conseil d'administration, sont attentifs à cet aspect des
choses. Je ne suis pas sûr que les actionnaires généralement quelconques soient
arrivés à ce degré de compréhension et de technique dans le contrôle de l'entreprise.
Ils regardent davantage les résultats globaux, les profits et les performances de
l'entreprise.
Pour reprendre votre opposition entre contrôle interne et contrôle externe,
l'administration, telle qu'elle fonctionne aujourd'hui, prolifère de contrôles internes.
Mais il s'agit de contrôles internes qui ne sont pas toujours pertinents - pour une
partie d'entre eux - par rapport à l'objectif de contrôle de gestion. En effet, si
un directeur, un trésorier payeur général ou un directeur départemental veut
substituer à l'achat d'une machine la location de cette machine, il est soumis à un
contrôle extrêmement précis, efficace et tatillon du contrôleur financier. Mais ce
contrôle ne va pas porter sur la question de savoir s'il est économiquement plus
intelligent d'acheter que de louer. Il va porter sur le point de savoir si la
réglementation autorise l'achat ou la location et si le chapitre budgétaire est pourvu
des moyens qui permettent de le faire.
Il s'agit donc d'un contrôle formel, de cohérence, avec un détail formel qui a été
prévu et qui se décline depuis la loi de finances. Cela conduit parfois à faire des
arbitrages totalement absurdes, parce que la contrainte interne dans laquelle le
gestionnaire se trouve, assortie d'un système de contrôle extrêmement méticuleux,
professionnel et compétent, ne permet pas de prendre la bonne décision. Pour sortir de
cette logique, il convient de globaliser en prévision et rendre compte en exécution.
Je ne crois pas, sauf exception, que l'on puisse dire que la dépense publique soit mal
contrôlée par rapport aux cadres qui lui sont fixés. Elle est super contrôlée. Après
tout, quand on pense à la masse budgétaire, le nombre d'incidents, de détournements,
est extraordinairement faible, alors que ce sont des dizaines de milliers d'individus qui
manipulent des centaines de milliards de francs.
Le contrôle formel interne de l'administration est donc presque impeccable.
Simplement, il est réalisé selon une logique de fonctionnement qui n'est pas optimale.
C'est cela qui me paraît poser problème et qui fait qu'à mon avis on a besoin du regard
externe, de la logique du contrôle parlementaire qui est une logique de contrôle de
gestion au sens propre du terme, pour faire progresser le système.
M. le Président : Monsieur Prada, je vous remercie infiniment ; ce fut une
discussion passionnante.
Audition de M. Loïc PHILIP,
Professeur à lUniversité dAix-Marseille
(extrait du procès-verbal de la séance du 5 novembre 1998)
Présidence de M. Laurent FABIUS, Président
M. le Président : Monsieur Philip, en vous remerciant de votre présence, je vais
vous préciser ce que nous attendons de vous : vous savez quel est lobjet de notre
travail. Vous êtes un grand spécialiste à la fois du droit et des finances publiques et
il serait particulièrement intéressant que vous nous fassiez un topo sur votre analyse
des failles, des défauts et des avantages du système et, si possible, puisque tel est
lobjet de notre travail, que, suite à votre réflexion, vous formuliez un certain
nombre de propositions damélioration.
Ensuite, si vous en êtes daccord nous vous poserons des questions. Mais je
tiens, dores et déjà, à vous préciser que lun des points, puisque nous
travaillons déjà depuis quelques semaines, sur lequel nous revenons constamment,
cest la nécessité dont nous sommes tous convaincus ici, pour les dépenses
publiques dêtre plus efficaces et mieux contrôlées sans savoir exactement si cela
implique des modifications de lordonnance de 1959 ou si, à lintérieur de
cette ordonnance, il peut y avoir une possibilité, sans trop modifier les textes, de les
interpréter différemment.
Bien quétant législateurs, nous navons pas, en effet, la volonté de
changer les textes à tout prix mais nous voyons bien quil y a des choses qui ne
fonctionnent plus. Lun des points sur lesquels nous nous interrogeons est donc le
suivant : est-ce que les évolutions que nous souhaiterions voir intervenir sont possibles
sans trop modifier les textes, ou serons-nous obligés, compte tenu de la jurisprudence du
Conseil constitutionnel et de bien dautres facteurs, de les modifier en
profondeur ?
Ce nest quune partie du problème et ce qui nous intéresse, dabord,
cest que vous ayez la gentillesse danalyser la situation actuelle, ensuite, de
nous soumettre tel ou tel élément de proposition, compte tenu de votre réflexion en
tant que professeur et citoyen, ce qui nest pas dissociable.
M. Loïc PHILIP : Je vous remercie, monsieur le Président. Je commencerai par
vous prier dexcuser mon retard : je ne vous parlerai pas aujourdhui de
lefficacité des transports publics qui avoisine zéro, mais de lefficacité
de la dépense publique.
Je crois que, pour cerner un peu le problème, il faut essayer de distinguer le
problème de lefficacité et le problème du gaspillage car il ne sagit pas
tout à fait de la même chose.
Je ne sais pas exactement dans quel cadre vous avez situé votre recherche, mais il est
évident que ce thème du contrôle parlementaire et de lefficacité de la dépense
publique est extrêmement large, et a suscité, dans le passé, de nombreuses réflexions
et propositions.
En ce qui concerne le problème de lefficacité, je rappelle que, déjà sous la
IVème République, on a institué un Comité central denquête sur le coût et le
rendement des services publics qui fonctionne dailleurs encore à lheure
actuelle, que lon sest engagé par la suite dans la voie de la planification,
qui est une réflexion à moyen terme et qui concerne également le problème, laquelle a
débouché, à la fin des années 1960, sur la rationalisation des choix budgétaires qui
va également dans ce sens. Dans le cadre de lAssemblée nationale, plus récemment,
les propositions doffices dévaluation des choix budgétaires qui est devenu
" lévaluation des politiques publiques " ou
" dévaluation de la législation " vont également dans le
même sens.
Il sagit donc dun problème qui a déjà fait lobjet, depuis près
dun demi-siècle, de préoccupations en tout genre et dorigines diverses
puisque ces recherches ont été opérées, non seulement au sein du Parlement, mais
également au niveau de la Cour des comptes, de ladministration et notamment de la
Direction du budget.
Malgré toutes ces démarches, on constate que les résultats sont un peu
décevants ! On peut se poser la question de savoir pourquoi on ne parvient pas, dans
le secteur public, à obtenir la même efficacité que celle que lon constate dans
le secteur privé : cest que, évidemment, il est beaucoup plus difficile
dévaluer lefficacité dune dépense publique que celle dune
dépense privée car il ny a, dans ladministration, ni lexigence de
rentabilité, ni la sanction qui existe dans le privé, ce qui constitue une différence
fondamentale !
En ce qui concerne les finances publiques, en effet, les recettes et les dépenses ne
se déterminent pas les unes les autres : les dépenses ne sont pas destinées à produire
des recettes, mais à satisfaire un intérêt général, à assurer le fonctionnement des
services publics.
Alors que dans le secteur privé, il y a une sanction immédiate lorsque la dépense
nest pas suffisamment efficace, cette sanction nexiste pas pour la dépense
publique. Pour apprécier lefficacité dune dépense publique, il faut savoir
si elle correspond effectivement à un intérêt général, ce qui est une appréciation
évidemment beaucoup plus subjective et difficile à porter.
Cela étant, il faut aussi constater quà lheure actuelle, en France,
largement plus de 50 % des dépenses passent par lintermédiaire de la puissance
publique. Par conséquent, si lon veut que la compétitivité et lefficacité
de lactivité de la Nation soient atteintes cela passe par une compétitivité de
ladministration.
En ce qui concerne le problème du contrôle, je ferai une série de remarques.
La première question est de savoir de quelles dépenses il sagit : lorsque
lon parle de la dépense publique dune manière générale, on peut viser
lensemble des dépenses publiques, cest-à-dire aussi bien les dépenses de
lEtat, des collectivités locales que les dépenses sociales et non les seules
dépenses étatiques.
A lheure actuelle, on assiste à une tendance en faveur de la globalisation des
finances publiques, et il devient de plus en plus difficile de séparer les dépenses des
différentes personnes ou organismes publics : quil sagisse de
lEtat et des collectivités locales ou de lEtat et de la sécurité sociale,
notamment avec le phénomène de la fiscalisation des ressources sociales, les problèmes
sont de plus en plus solidaires !
Si lon entend se limiter au problème de lefficacité de la dépense
étatique, la question se pose de savoir si lon va se centrer sur le problème des
dépenses dinvestissement ou sur celui des dépenses de fonctionnement ? Si
lon se préoccupe plus particulièrement des dépenses de fonctionnement, va-t-on
prendre en compte lensemble des dépenses de fonctionnement, y compris les dépenses
de transfert et ce que lon appelle les dépenses fiscales, cest-à-dire les
mesures dincitation fiscale et essayer de mesurer lefficacité de ces
dernières ?
Bref, il y a tout un domaine quil conviendrait de préciser.
La deuxième question est de savoir quel devra être exactement le rôle du Parlement
en la matière : est-il suffisamment outillé pour mener ce travail
dévaluation de lefficacité de la dépense publique et, sil ne
lest pas, quels sont les moyens dont il dispose ? Doit-il faire appel à la
Cour des comptes, doit-il engager une action concertée avec ladministration, avec
la Direction du budget ? Peut-on envisager un système dévaluation fondé sur le
principe de laudit, cest-à-dire sortir des schémas classiques de
ladministration ? Voilà toute une série de questions qui se posent et, à mon
avis, il convient avant tout de savoir exactement dans quelle direction vous entendez vous
diriger...
Je prendrai lexemple de lefficacité des dépenses de fonctionnement de la
loi de finances.
Dans ce cas, le Parlement, lorsquil examine la loi de finances, accomplit
essentiellement un acte politique qui correspond à une autorisation budgétaire.
Après coup, il intervient au niveau du vote de la loi de règlement pour contrôler
les conditions dexécution de la loi de finances.
Quil sagisse de lautorisation budgétaire, ou quil
sagisse du contrôle de son exécution, on se situe, à mon avis, dans un contexte
tout à fait étranger au problème de lefficacité de la dépense publique !
En effet, tout le système financier français est axé pratiquement depuis le XIXème
siècle sur le problème du contrôle de la régularité de la dépense publique
- régularité juridique et financière - et non pas sur le problème de son
efficacité.
Le contrôle de lefficacité de la dépense publique obéit à une logique tout
à fait différente et qui me paraît être très difficile à mener de manière efficace
dans le cadre de la procédure budgétaire actuelle.
Vous mavez posé la question de savoir sil fallait envisager une
modification des textes, notamment ceux de lordonnance de 1959.
Je crois que soffre une assez large possibilité dappliquer les textes
existants avec beaucoup de souplesse : le Conseil constitutionnel applique, à cet
égard, une jurisprudence très favorable au contrôle parlementaire. Toutefois, je me
demande si, pour atteindre lobjectif dune meilleure efficacité de la dépense
publique, il nest pas nécessaire surtout de modifier les mentalités, les
comportements et les habitudes et si, pour ce faire, il nest pas opportun de changer
certaines règles et certains principes, la démarche étant plus dordre
psychologique que juridique.
En effet, quels sont les obstacles ? Ils sont assez nombreux et je nen évoquerai
que quelques-uns.
Le premier me paraît résider dans la distinction quétablit lordonnance
organique de 1959 entre les services votés et les autorisations nouvelles qui, vous le
savez, se traduisent dans la pratique par des mesures nouvelles et qui, par conséquent,
permettent de remettre en cause les services votés. Mais, malgré cela, il y a dans cette
distinction entre les services votés et les autorisations nouvelles, une tendance qui
pousse le législateur à se concentrer surtout sur les modifications apportées à la loi
de finances, cest-à-dire sur les mesures nouvelles. Or, le problème de
lefficacité de la dépense publique est concentré sur la notion de services
votés, cest-à-dire sur ce qui existe. En effet, lefficacité ne peut pas
être mesurée a priori mais doit exister pour que lon puisse constater
quelle nest pas satisfaisante.
Il y a là, me semble-t-il, un obstacle pour sengager véritablement dans la voie
dun meilleur contrôle de lefficacité de la dépense publique.
Le deuxième obstacle important est le principe de lannualité. Ce principe me
semble, en effet, être un obstacle essentiel au contrôle puisque lefficacité ou
lamélioration de lefficacité dune dépense publique ne peut se mesurer
à court terme mais seulement à moyen terme. Cest pourquoi ce principe me paraît,
à cet égard, constituer un obstacle important !
Sur le plan juridique, le système financier français tel quil fonctionne à
lheure actuelle repose sur trois piliers fondamentaux que lon trouve, non pas
dans lordonnance de 1959, mais dans le bloc de constitutionnalité et plus
particulièrement dans la déclaration des droits de 1789. Ces trois principes sont
formulés dans les articles 13, 14 et 15 de la Déclaration : art. 13, " il
faut que les charges publiques soient également réparties entre les citoyens " ;
art. 14, " il faut que les citoyens ou leurs représentants puissent
constater la nécessité de la dépense publique " ; art. 15,
" il faut que tout agent public rende compte de son administration ".
Ce sont là les bases fondamentales. En revanche, les principes du droit budgétaire
qui sont apparus à partir du texte de 1789, mais dans un cadre bien précis qui est celui
de lEtat libéral du XIXème siècle, sont des principes de plus en plus mal
adaptés au cadre actuel.
On est désormais dans une société où la satisfaction des besoins collectifs ne peut
plus être financée par une augmentation dimpôts ou par le recours à
lemprunt.
Par conséquent, la satisfaction de ces besoins collectifs ne pourra être assurée que
par une plus grande efficacité de la dépense, cest-à-dire que les services
publics devront mieux fonctionner, à un moindre coût, que les marges de manoeuvre dont
pourront disposer les pouvoirs publics vont dépendre essentiellement des améliorations
de productivité qui pourront être réalisées.
Il sagit donc dun problème essentiel, surtout si nous nous plaçons dans
une optique à moyen terme mais, pour sengager dans cette voie, jestime
quil faut une évolution des mentalités et des habitudes ! Il faudrait que le
Parlement admette que sa mission a changé de nature, que son rôle nest plus de
faire des choix budgétaires - ces choix en fait sont imposés et donc la discussion
budgétaire a de moins en moins de signification - mais dêtre de plus en plus
un " vérificateur ", dexercer une sorte daudit à la fois
sur la transparence et la qualité des données financières de lEtat et, peut-être
plus largement, des données financières publiques.
Alors, est-ce quil ne conviendrait pas, au lieu de consacrer autant de temps à
la discussion budgétaire, et dans les conditions où cette dernière est menée qui ne
permet pas de porter sur lessentiel, de dégager du temps pour mener des études et
des discussions tout au long de lannée, dans une optique différente qui
consisterait à choisir des thèmes transversaux et généraux posant véritablement le
problème de lefficacité des dépenses publiques.
Je citerai, à titre dexemples, le problème de la dette publique, celui des
rémunérations dans la fonction publique, la question des subventions aux entreprises
publiques : sur tous ces points la question de lefficacité se pose de façon
particulièrement aiguë !
En dautres termes, je pense que le contrôle de lefficacité de la dépense
publique obéit à une logique tout à fait différente de celle de lautorisation ou
du contrôle de la régularité de la dépense publique et que, par conséquent, si
lon veut passer dune logique à une autre, cela implique toute une
transformation des mentalités.
Dans cette optique, un certain nombre de dispositions de lordonnance organique de
1959 devraient être modifiées. Je pense à lassouplissement du principe de
lannualité budgétaire, à la suppression de la distinction entre services votés
et autorisations nouvelles, ainsi quà lélargissement du report de crédits,
de la spécialisation des crédits par chapitre, le tout dans une optique qui serait tout
à fait différente de loptique actuelle et fondée sur lefficacité de la
dépense.
Jen ai terminé, monsieur le Président, et je suis maintenant disposé à
répondre aux questions qui pourraient mêtre posées.
M. le Président : je vous remercie, monsieur le Professeur, de cet exposé fort
intéressant et qui correspondait tout à fait à ce que nous attendions, notamment en ce
qui concerne les propositions faites à partir du système existant.
La parole est à M. Migaud, Rapporteur général.
M. Didier MIGAUD, Rapporteur général de la Commission des finances : Monsieur
le Professeur, nous avons tous été vivement intéressés par votre intervention et je
crois quici, nous sommes tous pratiquement convaincus que la mission du Parlement a
effectivement changé de nature. Cest peut-être parce que nous pensons lavoir
compris que nous souhaiterions voir si nous disposons, non seulement de la volonté
politique, mais également des outils nous permettant daffirmer ce rôle.
Il est vrai que la constitution de 1958 et lordonnance de 1959 sinscrivent
dans une volonté de rationaliser le régime parlementaire et de donner des moyens
daction accrus au Gouvernement, et quelles contiennent donc un certain nombre
de dispositions qui visent à la fois à donner plus de pouvoirs à lexécutif
précisément sur la procédure budgétaire et à diminuer, dans le même temps, les
prérogatives du Parlement.
Quelles seraient donc les modifications qui vous apparaîtraient utiles, au-delà de
laffirmation dune volonté politique plus forte que nont jamais
nettement manifestée les parlementaires ?
Puisque vous avez évoqué le principe de lannualité, pourriez-vous développer
quelque peu votre raisonnement et nous expliquer en quoi la mise en oeuvre de la
pluriannualité pourrait être de nature à mieux contrôler la productivité de
ladministration ?
On voit bien les contraintes du principe de lannualité ; mais pourriez-vous
préciser votre pensée sur les améliorations que pourrait entraîner une remise en cause
ou une plus grande souplesse dapplication dudit principe ?
Pour ce qui a trait aux services votés, par quelles propositions concrètes, la
modification pourrait-elle se traduire ?
Il est vrai que lon procède à un vote unique sur les services votés, que cette
opération ne prend que quelques secondes et que nous nous attachons beaucoup plus aux
mesures nouvelles. Comment faudrait-il envisager la question pour faire en sorte
queffectivement, les services votés appellent davantage lattention des
parlementaires ?
En ce qui concerne les pouvoirs de la Commission des finances ou des rapporteurs
spéciaux vis-à-vis de ladministration ou du Gouvernement, est-ce que des
propositions concrètes vous viennent à lesprit pour que la capacité de la
Commission des finances, des députés ou des sénateurs à contrôler lexécution
du budget se trouve encore renforcée ?
Je vous poserai la même question au sujet des pouvoirs du Parlement : auriez-vous
des propositions plus précises à nous soumettre quant à la régulation budgétaire et
à la possibilité gouvernementale de rédiger des décrets davance,
dorganiser des reports de crédits sans que le Parlement soit associé à ce
travail ?
Ce sont autant de questions qui, en fait, peuvent se résumer en une seule :
est-ce que, si les parlementaires ont la volonté dagir, les outils juridiques leur
permettent, sans modification des textes, de mieux affirmer cette volonté et de la
concrétiser ?
M. le Président : La parole est à M. Philip.
M. Loïc PHILIP : Oui, je pense que lAssemblée peut faire beaucoup de
choses si les rapporteurs spéciaux utilisent leurs pouvoirs qui sont assez étendus et
si, bien entendu, ladministration accepte de leur répondre.
Cependant, jestime quil y a surtout besoin dun choc psychologique
pour atteindre cet objectif.
M. le Président : A quoi pourrait-il tenir ?
M. Loïc PHILIP : A mon avis, en renonçant au principe de lannualité
budgétaire ! Je pense, en effet, quen remettant en cause ce principe de manière
nette, claire, ferme, on pourrait convaincre lopinion quun changement
sopère. Cela me paraît très important car si lopinion dune manière
générale et lensemble de ladministration nen sont pas conscientes, je
crains que lon ne retombe dans les tentatives que jévoquais au début de mon
intervention et qui nont pas abouti à des résultats très satisfaisants !
La remise en cause du principe de lannualité budgétaire conduirait à ne plus
discuter et autoriser lensemble de la loi de finances chaque année, mais à
concentrer la discussion uniquement sur certains points et cest là, par conséquent
que la distinction entre services votés et autorisations nouvelles se trouverait
également remise en cause, puisque, au lieu de se concentrer sur les modifications
apportées en matière de crédits supplémentaires, ou dannulations de crédits
décidées dans le cadre dun exercice budgétaire, la discussion porterait sur une
mission, un problème donné.
Cest une transformation tout à fait importante ! En dautres termes,
le vote de la loi de finances ne serait plus, comme cest le cas à lheure
actuelle, la principale occupation du Parlement : toute lannée un travail
détudes approfondies serait conduit sur un thème donné et axé sur le problème
de lefficacité de telle ou telle catégorie de dépenses ou de telle mission.
Cela impliquerait une modification de larticle 2 (annualité) de
lordonnance de 1959, de larticle 33 également (services votés), de
larticle 17 concernant le problème des reports de crédits - vous savez que
lordonnance prévoit que la possibilité de reporter des crédits dune année
sur lautre est limitée, ce qui se traduit souvent de la part des administrations
par des gaspillages qui consistent à engager en fin dannées des crédits qui ne se
justifient pas toujours -.
On a donc tout de même là un véritable carcan qui soppose à cette recherche
dune meilleure efficacité !
En réponse à votre question sur les pouvoirs propres du Parlement et ses rapports
avec ladministration, je dirai quil y a une piste intéressante et qui est
dailleurs suivie actuellement par la Direction du budget. Elle consiste à
intéresser les administrations à une meilleure efficacité de leurs dépenses en
prévoyant (ce qui est contraire au principe de lannualité et de la limitation des
reports de crédits) un intéressement au profit de ladministration qui, ayant
effectué un effort pour mieux utiliser les crédits dont elle dispose, se verrait
affecter, pour partie, les économies réalisées de façon à linciter à
poursuivre dans cette voie.
En effet, je ne crois pas que lon puisse imposer de lextérieur une
efficacité plus grande sil ny a pas, au sein de ladministration, une
volonté de lassumer. Il faut donc trouver un moyen qui lamène à
sorienter dans cette direction et je pense que, dans cette optique, le rôle du
Parlement pourrait être dassurer un suivi de cette politique conduite dans
différentes administrations et de les encourager dans cette voie.
Je pense que cest dans ce sens que lon peut envisager des modifications.
M. le Président : La parole est à M. Auberger.
M. Philippe AUBERGER : Monsieur le Professeur, notre sujet est le
contrôle : qui dit " contrôle " dit nécessairement
" sanction ". Or, en vertu de larticle 40 de la Constitution, la
seule sanction que nous avons actuellement à notre disposition est une sanction initiale
et non pas une sanction dexécution, qui consiste à couper un certain nombre de
crédits. En vertu de la jurisprudence du Conseil constitutionnel, il faut que ces
coupures soient identifiées, justifiées de façon extrêmement rigoureuse !
Ne pensez-vous pas que, dune part le fait de ne pas avoir de sanction de façon
continue ne nous permet pas dexercer un contrôle continu, dautre part que le
fait de couper simplement un crédit constitue une sanction trop brutale pour permettre un
contrôle vraiment efficace ?
M. Loïc PHILIP : Pour ma part, je crois quil faut dissocier la fonction de
contrôle et la recherche de lefficacité de la dépense.
Le contrôle est centré - et là, le Parlement peut très bien appliquer des
sanctions - sur, non pas tant la mauvaise utilisation des crédits que la manière
dont ces crédits sont utilisés, cest-à-dire sur le problème de la régularité !
Or, la régularité et lefficacité ne sont pas la même chose : vous pouvez
avoir des crédits utilisés de manière irrégulière et qui sont efficaces et des
crédits utilisés de manière parfaitement régulière mais qui ne sont pas efficaces !
En conséquence, je ne pense pas quil faille situer le problème de
lefficacité dans le cadre de la fonction de contrôle, laquelle est menée lors du
vote de la loi de règlement avec le concours de la Cour des comptes. Cest pourquoi
jai distingué lefficacité et le gaspillage : il peut y avoir sanction
en cas de gaspillage de dépenses publiques mais le problème de lefficacité doit,
à mon avis, être envisagé dans une optique un peu différente !
M. le Président : La parole est à M. Suchod.
M. Michel SUCHOD : Monsieur le Professeur, si je vous comprends bien, on
renoncerait donc à lannualité pour travailler par thèmes tout au long de
lannée, mais est-ce quil ny aurait pas tout de même, à un certain
moment, la sanction - tous les deux ou trois ans - dun vote de
lensemble du budget ?
Par ailleurs, lorsque vous proposez lintéressement des administrations à la
qualité de leur gestion et des économies réalisées, je comprends, dune part
quil sagit dun intéressement global et non pas individuel, dautre
part que cest un intéressement partiel et que seule une partie des ressources
économisées pourrait être affectée mais, cela étant dit, au-delà du principe de
lannualité budgétaire qui se trouverait ainsi plus que mal traité, celui de
luniversalité le serait également par cette préaffectation dune partie des
économies ?
M. Loïc PHILIP : Oui, tout à fait ! Bien entendu, il ne sagit pas
dun intéressement individuel mais il peut parfaitement sagir dun
intéressement au niveau dun service dune administration : il nest
nullement obligatoire que la chose se produise au niveau de lensemble dun
ministère, par exemple !
Je crois quil y a là une piste de recherche intéressante. Il me paraît
difficile dimposer dune manière autoritaire une meilleure efficacité de la
dépense ! Cest une question de logique ! Avec le principe actuel de
lannualité, et la limitation des reports de crédits, nous avons un système qui
pousse à consommer des crédits qui ne sont pas absolument indispensables.
Il conviendrait donc dadopter la logique inverse : que ladministration
soit, au contraire, amenée à réaliser des économies sur les crédits qui lui sont
affectés et quelle puisse les utiliser dune manière plus globale, ce qui
équivaut à une remise en cause, dans une certaine mesure, du principe de la spécialité
des crédits et, effectivement, de luniversalité budgétaire dans la mesure où,
sur les économies réalisées une partie sera affectée, au cours des exercices suivants,
à ladministration qui aura suivi une politique de dépenses particulièrement
efficace. Ce faisant, on met aussi de côté le principe de lannualité
puisquon ne raisonne plus année par année, exercice budgétaire par exercice
budgétaire, mais sur une période pluriannuelle.
Vous savez que le principe de lannualité est déjà très largement théorique,
si les impôts sont renouvelés chaque année : ce renouvellement global est purement
formel !
En ce qui concerne les dépenses, il y a la masse des services votés qui fait
lobjet dun seul vote, les dépenses dinvestissement, qui font
lobjet dautorisations de programme, ce qui permet de déborder le cadre
annuel. Donc en examinant ce qui subsiste, on saperçoit que, finalement, il ne
reste pas grand-chose : le principe de lannualité est plutôt une exception
quun principe dès lors quon adopte une vision globale ! Alors pourquoi
ne pas le reconnaître juridiquement ? Cest ce quavait proposé mon
père, André Philip, en 1953, dans le cadre de létablissement dun budget de
législature ; sa proposition a été reprise dix ans plus tard par M. Palewski, donc
cest une idée qui nest pas nouvelle...
En fait, lorsquon examine comment les choses fonctionnent à létranger,
notamment en Grande-Bretagne, on observe quil existe un renouvellement automatique
de toute une série de dépenses et de recettes et que la discussion budgétaire se
concentre uniquement sur certains points.
La question est alors de savoir si cette concentration doit sopérer, comme
cest le cas maintenant, sur le problème des autorisations nouvelles ou sur
dautres points, comme lefficacité de la dépense, ce qui est tout à fait
différent puisque cela concerne les services votés et non les autorisations
nouvelles !
M. le Président : La parole est à M. Carrez.
M. Gilles CARREZ : Monsieur le Professeur, il me paraît difficile de remettre en
cause le principe de lannualité et par là même, comme vous lavez évoqué,
le principe du vote annuel du budget. Dailleurs jobserve que dans tous les
pays, à ma connaissance, il y a un vote annuel du budget.
En revanche, on a vu se développer, ces dernières années, dans les administrations,
des pratiques de fait dintéressement aux économies et donc dapproche
pluriannuelle.
Par exemple, sagissant du ministère de lEquipement, un système a été
mis en place qui intéressait lEquipement aux économies quil pouvait
réaliser chaque année. De même, un accord pluriannuel a été passé - cest
intéressant parce quil sagit dune pratique interne à Bercy - entre la
Direction du budget et la Direction des relations économiques extérieures sur
lévolution de lensemble des dépenses de fonctionnement.
Le problème cest que tous ces dispositifs sont internes aux administrations,
quils reposent uniquement sur une relation de confiance avec la Direction du budget,
et quils sont donc susceptibles dêtre remis en cause en permanence !
Sagissant du contrôle du Parlement, ce qui me frappe, cest que les
parlementaires, en particulier les rapporteurs spéciaux qui pourraient jouer un rôle en
matière de suivi, exercer une pression vis-à-vis de la Direction du budget pour faire en
sorte que ces accords ne soient pas remis en cause, ne se sont absolument pas intégrés
dans ce dispositif qui reste presque confidentiel et qui est lapanage des
administrations.
Je veux dire par là que, sur toutes les idées que vous avez évoquées, on débouche
sur une condition et une seule : pour mettre en place une approche même plus modeste
et pragmatique, il faut absolument un accord minimum de lexécutif car sans cet
accord tout cela reste lettre morte.
M. Loïc PHILIP : Je crois que vous avez mis le doigt sur un point absolument
essentiel : à lheure actuelle, cette recherche se fait à lintérieur de
ladministration et le Parlement se trouve, en quelque sorte, " hors
jeu ". Je suis tout à fait daccord avec votre analyse !
Pour associer le Parlement à cette action qui me paraît aller dans la bonne
direction, je crois quil faut créer un " choc
psychologique " ou un " coup déclat " si vous
préférez - on peut lappeler comme lon veut - pour, justement,
manifester la volonté du Parlement dêtre associé à ce processus, de le
contrôler et dy participer et cela ne peut pas se faire dans un cadre annuel
quil faut donc déborder.
Cela étant, même si lon écarte le principe de lannualité, il reste que,
chaque année, il faudra quun vote ait lieu pour renouveler lautorisation de
percevoir les impôts - il peut y avoir un vote global sur les dépenses également -
mais il ne me paraît pas très utile de consacrer des semaines de travail à un texte
qui, en fait, ne peut être modifié !
M. le Président : Je vous remercie de cette intervention très
intéressante !
Intervention de M. Philippe AUBERGER,
Député,
Ancien Rapporteur général de la Commission des finances, de
léconomie générale et du plan de lAssemblée nationale (1993-1997)
(extrait du procès-verbal de la séance du 5 novembre 1998)
Présidence de M. Laurent FABIUS, Président
M. le Président : Dans la suite de nos travaux, je vous propose
dentendre une intervention de notre collègue, M. Auberger, qui a été
Rapporteur général de notre Commission des finances, et qui, à dautres titres, a
réfléchi et travaillé sur tous ces problèmes.
Monsieur Auberger, je vous invite à nous présenter un bref exposé, à la suite de
quoi nous entamerons la discussion.
M. Philippe AUBERGER : Monsieur le Président, mes chers collègues, à
la différence de M. Prada, je crois fondamentalement que notre réflexion, plus que
technique ou autre, doit dabord être constitutionnelle et institutionnelle et je
vais commencer, si vous le permettez, par illustrer mon propos par une anecdote.
Depuis 1993, cest-à-dire depuis que jétais Rapporteur général, chaque
fois que le ministre de léconomie minvitait dans sa salle à manger ou son
salon, on voyait progresser, à vive allure, les tours de la Très Grande Bibliothèque.
Il mest donc venu, un jour, lidée détudier, non pas le problème de la
construction qui était déjà largement lancée, mais celui du coût prévisionnel de
léquipement et du fonctionnement de cette très grande bibliothèque : je me
suis alors aperçu que lon était complètement dans le brouillard, que personne ne
savait combien cela allait coûter, comment le fonctionnement allait être financé et que
des incertitudes extrêmement importantes planaient sur le déménagement, sur
léquipement informatique, sur lacquisition du mobilier etc...
Arrive la loi de finances - nous étions donc à lautomne 1994 - et, compte tenu
de toutes ces incertitudes, je propose, au moment de lexamen de larticle
déquilibre, de diminuer les crédits de 400 millions de francs - cest une
somme que je cite de mémoire - en disant que, devant tant dincertitudes, il fallait
creuser la question avant de sengager dans des frais et un fonctionnement dont on
connaissait mal les tenants et les aboutissants, ce en quoi lactualité récente me
donne a posteriori raison.
Jobtiens un vote - Pierre Méhaignerie doit sen souvenir - favorable par
huit voix contre six - nous arrivions à la fin de la discussion, un samedi, en fin de
journée - ce qui permet à mon amendement dêtre accepté : les crédits
déquipement sont, en conséquence, partiellement diminués !
Votre prédécesseur, qui suivait le débat depuis Epinal, sur son poste de
télévision, prend un coup de sang, demande au vice-président de suspendre la séance,
et intime lordre au ministre du budget douvrir une deuxième délibération
sur cet amendement, au cours de laquelle il se trouve repoussé.
Cet exemple est un résumé de toutes les difficultés du contrôle sur un point
précis, bien cerné et qui offrait une marge de discussion - il ne sagissait pas,
dailleurs, dune coupure définitive de tout crédit, mais de fournir des
éléments de réflexion. On a, par la suite, mandaté une mission détude de
linspection des finances, mais les crédits étaient déjà engagés. Finalement
rien ne sest passé : on a engagé les crédits, commandé les études
dinformatique ; les outils informatiques nont jamais été, ni bien
ciblés, ni bien imaginés ; les systèmes de circulation des documents ne
fonctionnent pas ; des dépenses assez considérables ont été faites en matière
déquipement mobilier et autres. On a un instrument qui ne donne pas du tout la
satisfaction espérée compte tenu de lengagement des finances !
Tout cela a pu se produire malgré le souhait de lAssemblée de mieux cerner les
choses avant de pouvoir les laisser dériver. Ma philosophie est donc quil faut
regarder léquilibre institutionnel et notamment la place quy occupe le
Rapporteur général, pour faire progresser le contrôle de la dépense publique.
Premièrement, il faut donc bien étudier le rôle du Rapporteur général. Cette
institution est une institution très ancienne, puisque je crois quelle remonte à
1923 ou 1924, mais elle est un peu singulière, non seulement par rapport à ce qui existe
à létranger, mais aussi dans son fonctionnement.
En effet, le Rapporteur général rapporte lensemble des lois de finances à
notre assemblée, ce qui veut dire la loi de finances initiale, mais également les lois
de finances rectificatives et la loi de règlement : cest en tout cas ce que stipule
le règlement.
Or, en réalité, en ce qui concerne la loi de finances initiale, le Rapporteur
général est essentiellement concerné par la première partie jusquà
larticle déquilibre, plus les articles non rattachés, mais lessentiel
de la dépense publique est examiné au cours de la deuxième partie et ce sont les
rapporteurs spéciaux - le Rapporteur général na aucun pouvoir sur eux - qui sont
en charge des rapports sur les dépenses.
Les deux institutions ont, en quelque sorte, prospéré de façon parallèle et le
Rapporteur général na pas, pour chacun des ministères, les pouvoirs particuliers
quont les rapporteurs spéciaux, ce qui constitue une bizarrerie de notre
règlement.
En outre, dans le temps, compte tenu du délai dexamen de la loi de finances, il
na pas la possibilité matérielle de suivre le travail des rapporteurs spéciaux,
qui doivent travailler dans un laps de temps très court. Compte tenu de la charge
quil supporte durant le mois dexamen du budget, il ne dispose pas
véritablement du temps qui lui serait nécessaire pour suivre le travail des rapporteurs
spéciaux !
En revanche, en ce qui concerne les lois de finances rectificatives, les rapporteurs
spéciaux habituellement ne rédigent pas de rapport - seul le rapporteur pour avis de la
commission de la Défense en établit traditionnellement un - et il en va de même pour
les lois de règlement.
En conséquence, pour tout ce qui concerne lévolution de la loi de finances et
son exécution, cest le Rapporteur général qui est en charge des affaires :
il y là une sorte de dichotomie dont on peut se demander si elle est voulue ou si elle
est le fait du hasard...
Jai regardé ce qui se passait, par exemple, aux Etats-Unis. Le système
américain est différent dans la mesure où il ny a que deux commissions dans
chacune des deux assemblées : la commission des voies et moyens, qui sintéresse
donc aux recettes et à léquilibre, et une commission dite des " appropriations ",
appellation dont je nai pas trouvé de traduction française (), qui
décide de laffectation, budget par budget, des différents crédits.
Faut-il solenniser cette réflexion ou, au contraire, envisager que le Rapporteur
général ait, au moins, un pouvoir de coordination vis-à-vis des rapporteurs spéciaux ?
Je pense quil convient plutôt dessayer de sengager dans la seconde
voie. Elle permettrait notamment dappréhender un certain nombre de sujets
transversaux, comme, par exemple, celui de la fonction publique, qui est étudié dans un
rapport sur la fonction publique, qui est examiné justement ce matin, mais qui nest
en fait pas suffisamment transversal dans la mesure où lexamen nest pas
conduit ministère par ministère - il y a également dautres sujets
transversaux qui mériteraient dêtre examinés -. De plus, elle
savérerait utile dans le cadre des relations entretenues avec la Cour des comptes.
Cette dernière nous communique, en effet, un rapport dexécution, dans le cadre
duquel il appartient au Rapporteur général, qui est en fait linterlocuteur naturel
de la Cour des comptes de poser un certain nombre de questions. Les rapporteurs spéciaux,
quant à eux, nont pas normalement daccès direct à la Cour des comptes, dans
le cadre dudit rapport. On constate donc, si lon peut dire, " une certaine
déperdition dénergie " et un problème de coordination, et ce
dautant plus que, lorsque jétais Rapporteur général, je ne recevais pas les
lettres dobservation et les référés de la Cour des comptes sur les
différents ministères, mais je nai pas eu le sentiment, au cours des quatre
années où jai exercé ma fonction, que tout ce qui était produit en dehors du
rapport public, du rapport dexécution des lois de finances et - mais là cest
un autre problème - du rapport sur la sécurité sociale fasse lobjet dune
exploitation régulière, notamment par les rapporteurs spéciaux.
Nous nous heurtons, là encore, à un problème, à savoir que la meilleure source
dinformations actuelle sur les lois de finances provient de la Cour des comptes et
que si les ministres, aujourdhui, nont pas la volonté eux-mêmes
dappliquer ses recommandations, elles disparaissent assez profondément dans les
sables ! En tout cas, il ny a pas, au sein de notre assemblée, de travail de suivi
des propositions, des réflexions ou des décisions de la Cour des comptes, non plus
dailleurs quil ny a de liens suffisants avec la Cour de discipline
budgétaire.
Dans le passé, M. Charasse avait tenté de mettre en place une réforme, mais, cette
dernière ayant avorté, on saperçoit que dans ce domaine, si lon veut suivre
correctement lefficacité et parvenir à une sanction dans lexécution, il
conviendrait que la Cour de discipline budgétaire ait beaucoup plus dactivités
quelle nen a à lheure actuelle !
Voilà donc déjà un premier domaine de réflexions.
Il en est un second, qui tient au fait que, contrairement à ce qua dit le
Professeur Philip, nous sommes actuellement dans un système constitutionnel, notamment
autour de larticle 40, qui bride beaucoup nos possibilités de contrôle et de
sanction.
Cela appelle de ma part une première réflexion : le Conseil constitutionnel
nest, il est vrai, pas très regardant sur lapplication de lordonnance
de 1959, notamment en ce qui concerne certaines nomenclatures comptables, les
prélèvements, tout ce qui est soustrait aux recettes, et également en ce qui concerne
lutilisation dun certain nombre de comptes, notamment les comptes
daffectations spéciales.
Je dois dire que dans ces domaines la Cour des comptes souhaiterait plus de rigueur et
quelle a dailleurs fait des propositions allant dans ce sens, certaines étant
relatives, par exemple, aux dotations de certaines entreprises publiques ou à
lutilisation du Fonds des transports terrestres et des voies navigables, qui
correspond à une forme de débudgétisation, mais les propositions de la Cour des comptes
nont pas de sanction et le Conseil constitutionnel ne les suit pas...
Il est possible quil évolue, mais la grande difficulté pour lui tient au fait
quil se heurte aussi à un problème de sanction, la seule sanction dont il dispose
actuellement étant le rejet de la loi de finances, ce qui est évidemment une sanction si
rigoureuse quelle ne peut pas être appliquée.
Le Conseil constitutionnel vient pourtant dévoluer puisque, lannée
dernière, sur le problème des fonds de concours, il a en quelque sorte intimé
lordre au Gouvernement de préparer une loi de finances où les fonds de concours
apparaissent, ce qui nétait pas le cas jusqualors !
Peut-être que sil évolue dans sa jurisprudence en ne se contentant pas
dannuler un certain nombre de dispositions, mais en émettant des recommandations et
en faisant quelque peu pression, les choses pourront avancer.
Les difficultés, selon moi, tournent surtout autour de larticle 40, qui est
devenu, en ce qui concerne les recettes, une sorte dalibi, puisque maintenant on
utilise quasi systématiquement le gage du tabac, qui permet pour beaucoup de textes de
faire ce que lon veut.
En revanche, en matière de dépenses, larticle 40 dans sa jurisprudence
actuelle, telle quelle a dailleurs été analysée par les différents
rapports de Présidents des commissions, nous bride beaucoup !
En effet, lorsquon veut réaliser un certain nombre déconomies et donc
revoir les propositions du Gouvernement sur une loi de finances initiale - cest
quand même lun des éléments majeurs du contrôle parlementaire - il existe deux
possibilités : soit faire une sorte dexercice déconomies comme le fait le
Gouvernement dans le cadre de la régulation budgétaire, ce qui nous est refusé par le
Conseil constitutionnel, qui veut que chaque économie soit nettement individualisée et
justifiée, ce qui interdit les exercices type régulation budgétaire au Parlement ; soit
réduire les crédits - cest ce que javais demandé pour la Très Grande
Bibliothèque - comme on la proposé parfois dans le passé !
Là, il faut dire que si le rapporteur spécial propose une telle mesure, il est sûr
davoir contre lui le ministre et son administration et lon ne voit pas très
bien au nom de quoi, - et cest pourquoi, très souvent, les rapporteurs spéciaux ne
le font pas - il pourrait proposer cette diminution forte, dans un domaine donné
dun crédit budgétaire, alors quil na aucune possibilité
denvisager, par exemple, un redéploiement ou de préciser que la réduction est
momentanée et quil choisit simplement de différer la dépense parce quil ne
dispose pas de suffisamment déléments : ce que javais proposé pour la
Très Grande Bibliothèque était détudier mieux les choses, de savoir ce que tout
cela allait coûter, si ce qui était proposé était vraiment opérationnel avant
dinscrire le crédit...
Comme les rapporteurs spéciaux ne disposent pas de telles possibilités et que la
sanction de couper un crédit est extrêmement brutale, ils ne la proposent pas...
Ils nont pas, non plus, la possibilité de modifier une affectation de recettes
à une dépense, pas plus quils nont la possibilité dopérer un
transfert dun budget annexe ou dun compte daffectation spéciale au
budget général ou vice versa et donc, dans ces conditions, il y a une très faible
mobilité possible des crédits au niveau du vote de la loi de finances initiale et donc
du contrôle initial du Parlement.
Jaborderai maintenant, très brièvement un troisième champ de réflexions, qui
porte sur le fait de savoir, si pour exercer ce contrôle, nous disposons de suffisamment
déléments et comment sétablissent les rapports avec le Gouvernement.
Il y a, selon moi, un premier domaine qui comporte une lacune, qui est celui des
prévisions économiques : nous ne sommes pas à même, pas plus au Sénat quici, de
faire des prévisions économiques qui soient différentes de celles du Gouvernement, ce
qui a des conséquences, dabord dans la présentation de la loi de finances, ensuite
sur un certain nombre de dépenses, aussi bien dailleurs dans la loi de finances
proprement dite que dans la loi de financement de la protection sociale.
Il faut dire, par exemple, que lun des chiffres clés, cette année, de la loi de
financement de la protection sociale, est la progression des revenus de 4,3% - personne,
ici au Parlement, nest en mesure de contester ce chiffre - et toutes les
déclinaisons des lois de finances et lois de financement de la protection sociale sont
fonction dun certain nombre déléments de ce type.
Pour revenir aux Etats-Unis, je dois dire, quils ont, eux, ce quon appelle
le Joint economic comity, qui existe depuis très longtemps, qui est commun
aux deux assemblées - Sénat et Chambre des représentants - et qui fait ses propres
projections économiques. Faut-il en arriver là ou travailler plus de concert avec des
organismes indépendants type OFCE. Je ne trancherai pas, mais cest en tout cas une
préoccupation que nous devons avoir pour lensemble des lois de finances, notamment
en ce qui concerne les dépenses. Peut-être serait-il déjà salutaire, ainsi que je
lavais pensé lorsque jétais Rapporteur général, mais le projet sest
heurté à un certain nombre de problèmes internes, que le Rapporteur général ait à
ses côtés un administrateur de lINSEE pour donner un caractère de plus grande
originalité à la partie économique et prévisionnelle du rapport général.
Par ailleurs, - et cela correspond bien à ce qua dit M. Prada - les relations
avec les administrations, telles que la Direction générale des impôts, permettent
dobtenir lessentiel des informations dès lors quelles existent et, pour
exercer un contrôle efficace, nous ne souffrons pas véritablement dans ce domaine de
rétention dinformations, le seul problème étant que ces dernières ne sont pas
toujours pertinentes et quil y a donc des progrès à faire dans la
conceptualisation de certaines formes dinformation. Toutefois on ne peut parler de
problèmes de rétention.
En revanche, je considère que lon ne peut pas dire la même chose en ce qui
concerne la Direction du Trésor.
Jai eu, dans le passé, à intervenir au sujet des différentes formules de
sauvetage du Crédit Lyonnais. Jai été obligé de déposer une proposition de loi
car le contrôle du Parlement dans ce domaine était extrêmement mal perçu par la
Direction du Trésor. On en est venu à créer un établissement public, à avoir recours
à un certain nombre de procédures et à demander à ce quun délégué de la
commission des finances siège dans les conseils de contrôle des établissements de
défaisance pour pouvoir suivre un peu les choses. Or, ce qui était vrai pour le Crédit
Lyonnais, le reste malheureusement, quelles que soient les législatures, pour ce qui a
trait globalement aux entreprises publiques...
Cest là un domaine où nous manquons totalement dinformations et je parle
sous le contrôle de lactuel rapporteur spécial des comptes spéciaux du Trésor,
qui est notamment en charge des comptes daffectation et des privatisations :
cest un domaine qui est parfaitement opaque et sur lequel on na absolument
aucune maîtrise ! On a essayé dans le passé de demander un certain nombre
déléments dinformation qui ne nous ont pas été communiqués, ce qui
constitue un problème extrêmement préoccupant. Par exemple, nous navons jamais pu
obtenir les chiffres bruts, cest-à-dire avant prélèvement, des commissions
bancaires, qui sont prises sur le placement des titres en matière de privatisations, et
des honoraires, parfois très conséquents qui sont demandés pour létude
préalable aux privatisations...
Il est encore un secteur où des progrès restent à réaliser, mais cest
évidemment beaucoup plus délicat et cela concerne surtout les recettes, même si, dans
le cadre dagrément, cela peut aussi concerner les dépenses. Je veux parler de tout
ce qui touche, à la Direction générale des impôts (DGI), à laccès aux dossiers
fiscaux.
Le Rapporteur général na pas accès à ces dossiers, qui sont couverts par le
secret fiscal, ce qui peut amener ladministration à lui donner des informations qui
ne sont pas exactement fiables ou ne correspondent pas exactement à celles quil
souhaite, ce qui entraîne un certain nombre de difficultés dinterprétation.
Le dernier point de mon intervention sera pour situer le rôle du Rapporteur général
dans lactivité législative globale du Parlement.
Très rapidement, sur les recettes, il ny a pas dexclusivité, au terme de
la jurisprudence du Conseil constitutionnel, des lois de finances en matière de recettes
de lEtat et notamment de recettes fiscales. Cest là une réelle difficulté,
notamment lorsque, dans certains textes, nous sommes confrontés à une prolifération de
mesures fiscales ou dallégements en matière de cotisations sociales dont personne
nassure la maîtrise - la loi Pasqua sur laménagement du territoire, par
exemple, est tellement prolifique que personne ne maîtrise les choses - et on peut se
demander sil ne serait pas envisageable de recentrer les mesures fiscales et de
demander à ce que, sauf cas exceptionnel, elles figurent dans les lois de finances, soit
initiales, soit rectificatives, et à ce quelles naillent pas se disperser
dans tous les textes.
Pour ce qui se rapporte aux dépenses, il y a également un problème de contrôle : il
est rare en effet quune nouvelle disposition législative nentraîne pas un
certain nombre de dépenses et là, normalement, ladministration est tenue de
présenter des évaluations, des justifications, des prévisions. Je citerai pour exemple,
le fait que lorsque nous avons voté la loi Neiertz sur le surendettement, nous avons
complètement embouteillé les justices dinstance, car personne - en tout cas pas le
rapporteur spécial de lépoque - navait imaginé le problème, fait une
étude préalable et donc mesuré les conséquences dune telle décision sur le
fonctionnement de la justice et les moyens qui lui étaient nécessaires.
Je pense donc quil faudrait envisager une action dans ce domaine.
En dehors des moyens nécessaires pour appliquer une législation, il conviendrait
détudier précisément la faisabilité des projets au regard des contraintes
nouvelles qui sont demandées aux personnes, aux particuliers, aux entreprises et, de
façon générale, à lenvironnement.
Il est prévu des notes dimpact, mais il faut reconnaître que lorsque ces
dernières existent, elles sont très souvent nettement insuffisantes et je pense - et
cela va même au-delà du contrôle du Parlement - quon pourrait envisager,
parallèlement au secrétariat général du Gouvernement qui assure la rigueur juridique
de la préparation des textes, quun service administratif examine, au moins au
niveau des projets, lesdits textes au regard de leur faisabilité, des contraintes
nouvelles et des sujétions diverses quils sont susceptibles dentraîner pour
lensemble de lenvironnement et lensemble de ceux qui auront à charge de
les appliquer.
A ce sujet, je précise que des réflexions ont été conduites sur ce thème aux
Etats-Unis : je crois que, sous la présidence de M. Reagan, ce dernier avait créé
une commission chargée précisément des relations entre ladministration, les
entreprises et les administrés, dont il était ressorti des études assez exhaustives sur
lensemble des contraintes, et quon avait donc bâti, parallèlement au budget
financier, une sorte de budget des contraintes imposées aux particuliers et aux
entreprises pour lapplication densemble de la législation.
Pour conclure, monsieur le Président, mes chers collègues, je dirai que si lon
veut avoir un contrôle efficace au niveau du Parlement, il faut que ce contrôle
sexerce naturellement, dabord durant lélaboration des textes à la fois
financiers et non financiers, ensuite au cours de leur exécution, mais il faut bien
reconnaître que, pour lassurer correctement, il faut, à mon avis, que lon
retrouve un meilleur équilibre entre lexécutif et le législatif, ce qui suppose
de revoir en fait la forme de parlementarisme qui est la nôtre et qui, aux dires des
spécialistes, est une forme de parlementarisme rationalisé avec les articles 34 et 37,
bien que la distinction entre les deux soit très rarement appliquée dans notre
assemblée, et surtout avec cet article 40, plus toutes les formes de vote, telles que le
recours au vote bloqué, la deuxième délibération, qui font que, malgré tout, quoi
quil arrive, cest la volonté du Gouvernement qui triomphe et quil peut
toujours, dans la mesure où il na pas envie, pour une raison ou une autre, de voir
le Parlement pousser trop loin son action de contrôle, le freiner .
M. le Président : La parole est à M. Baert.
M. Dominique BAERT : Beaucoup de choses intelligentes et pertinentes ont été
dites par notre collègue, M. Auberger, mais il en est une qui ne me paraît pas
lêtre et une autre sur laquelle je voudrais revenir un peu plus précisément.
En ce qui concerne la présence dun administrateur de lINSEE aux côtés du
Rapporteur général - il pourrait dailleurs nous dire lui-même ce quil en
pense, mais je ne crois pas bien entendu que M. Auberger fasse allusion aux différences
de qualité fonctionnelle entre les administrateurs de lAssemblée et ceux de
lINSEE - je dirai quil reste à savoir pour quoi faire...
En effet, je ne vois pas très bien ce que pourrait faire de plus un seul
administrateur.
Sil sagit de " densifier " la réflexion sur
lanalyse macro-économique, honnêtement, il suffit de sen donner les moyens
au niveau interne et dy regarder de près ; sil sagit de mettre en place
des équipes de modélisation, cest faire beaucoup dhonneur à
ladministrateur INSEE que destimer quil peut le faire !
Ayant moi-même participé à des équipes qui ont mis en place des modèles au sein de
la Banque de France, il y a une quinzaine dannées, je mesure lampleur de la
tâche : cest un processus long, très onéreux, très coûteux en temps,
en énergie et, qui plus est, en exhaustivité. Je crois que lheure nest plus
à des modélisations spécifiques, parce quil y a eu beaucoup dorganismes
indépendants qui se sont créés, quil y a eu cette innovation au sein de la
Commission des comptes de la Nation de ce quon appelle " le
consensus ", ce qui signifie un groupe technique où chacun arrive et compare
ses prévisions - il nous donne, dailleurs, dans les travaux du Rapporteur
général, des informations déjà non négligeables et a représenté, au sein de la
commission des comptes de la Nation, une avancée significative -.
Rien ninterdit, de surcroît, que nous puissions nous-mêmes, sur la base de nos
propres hypothèses, confier des travaux sur ce point, mais jai le sentiment
quen létat actuel des formations internes à cette maison, il y a toutes les
compétences permettant daller dans ce sens et daffiner - car je rejoins
lanalyse de M. Auberger sur ce point - létude des questions
macro-économiques. Tout cela ne tient certainement pas au recrutement dun seul
administrateur INSEE, nonobstant la considération que jai pour lesdits
administrateurs.
Par ailleurs, je voudrais abonder dans le sens de lintervention de notre
collègue concernant la fonction spécifique relative aux comptes spéciaux du Trésor et
aux entreprises publiques. Je ne reprendrai peut-être pas le terme
" dopacité ", mais il est vrai quil est parfois difficile
dobtenir des informations a priori - on les obtient parfois a posteriori
-, notamment pour tout ce qui touche aux privatisations, mais je peux donner une
information à M. Auberger puisque, répondant par anticipation à sa préoccupation,
jespère pouvoir lui fournir très prochainement, dans mon rapport, un certain
nombre déléments relatifs aux commissions des privatisations et aux relations
financières avec les différents établissements. Jobserve, toutefois, en lui
donnant raison, que jai beaucoup de difficultés à obtenir des informations
détaillées à ce sujet : elles ne restent que très globales et je le regretterai
dailleurs dans le rapport !
Tout autre est lapproche des entreprises publiques, où, effectivement, on a
quand même le sentiment davoir une information très globale, donc très partielle,
et je crois quà ce niveau un vrai travail de réflexion doit être engagé pour
savoir quelle est la relation du Parlement avec le suivi des entreprises publiques et
quelle est la nature des renseignements quil peut obtenir, si ce nest des
renseignements a posteriori et très lacunaires.
Incontestablement, je rejoindrai notre collègue sur ce point !
M. le Président : La parole est à M. Méhaignerie.
M. Pierre MÉHAIGNERIE : Je ne peux que souscrire totalement, non seulement à
lanalyse, mais aussi aux propositions de M. Auberger.
Je serais tenté de dire que le contrôle, aujourdhui, du Parlement, sil
veut faire son travail, demande beaucoup dhéroïsme. Mon expérience de Président
de la Commission des finances, ces dernières années, ma montré que, lorsque des
rapporteurs voulaient effectuer vraiment bien leur travail, ils étaient mal perçus par
leur ministre, y compris sils appartenaient à sa famille politique et quils
étaient caricaturés, y compris par leurs collègues des autres commissions ou par le
Président de lAssemblée nationale, - je ne dis pas nécessairement lactuel
Président ...
M. le Président : Jai appris quil avait un pouvoir supplémentaire que
je navais pas perçu dans les textes, ce qui me plonge dans un abîme de
réflexions. (Sourires).
M. Pierre MÉHAIGNERIE : Un pouvoir moral !
On a cité lexemple de la Très Grande Bibliothèque ; je pourrai citer
lexemple du rapporteur M. Jégou sur la formation professionnelle, dont on
savait parfaitement quelle offrait des marges de gestion de productivité et qui a
été soumis à dextraordinaires pressions de toutes parts. On a assisté au même
phénomène avec le cinéma et les niches fiscales dans la culture et, quand la Commission
des finances a voulu abordé le plafonnement de lISF pour revenir à la proposition
de M. Bérégovoy simplement pour éviter le départ de sièges sociaux et autres, nous
avons, là encore, subi des pressions et nous nous sommes entendu dire que ce
nétait pas le rôle de la Commission des finances ni celui de son rapporteur, et
que lon entrait dans le domaine politique de la majorité et de lopposition !
Je serais donc tenté de dire que lexécutif ne supporte pas le contrôle!
Que pouvons-nous faire demain ? Il y a peut-être deux suggestions qui mériteraient
dêtre analysées. La première concerne les conséquences des rapports de la Cour
des comptes sur certains ministères : ne devrait-il pas y avoir, systématiquement,
de la part de lexécutif et du Parlement, une sanction financière pour ce
ministère ?
La deuxième vient de la constatation quil ne suffit pas davoir la
volonté, mais quil suffit davoir la connaissance. Or, laccès à
linformation est extraordinairement difficile, surtout quand, de surcroît, on se
trouve dans lopposition! Sil y a des audits - comme je le pense et je
lespère - dans les ministères sur certaines fonctions et actions, serait-il
possible pour nous, soit par les laboratoires universitaires, soit par les cabinets
dexpertise comptable ou les grands cabinets daudit, davoir, pour le
Président et le rapporteur de la Commission des finances, copie de ces audits et de ces
analyses, ce qui serait un élément dinformation porté à leur connaissance ?
Ce sont là quelques suggestions, mais je répète quil faut vraiment faire
preuve dhéroïsme aujourdhui si lon veut engager les rapporteurs et la
commission des finances dans la voie du contrôle de la dépense publique.
M. le Président : La parole est à M. Fuchs.
M. Gérard FUCHS : Je ne formulerai que deux réflexions rapides.
La première fait référence à lexemple de Philippe Auberger sur la loi Neiertz
concernant lélaboration dun texte ou dune réglementation nouvelle.
Je crois quil y a une part imprévisible dans ce quil décrivait, puisque
nous avons, y compris les auteurs du projet de loi, finalement découvert que le nombre
des ménages surendettés en France et justifiables des procédures envisagées était
probablement plus élevé que celui que lon prévoyait mais, en même temps, cela me
faisait penser à une pratique qui sest instaurée progressivement au niveau de la
législation européenne et de lélaboration des directives, je veux parler de
lobligation, qui sest mise en place au fil des années, après toute une
série de constats tels que ceux que nous échangeons aujourdhui, détudes
dimpact qui sont aujourdhui assez complètes : effets financiers pour le
budget, effets en termes demploi, effets sur lenvironnement, par rapport à la
subsidiarité.
Aujourdhui un texte européen est nécessairement accompagné dune annexe
qui devient de plus en plus substantielle et qui pose finalement la question des
conditions et des conséquences de sa mise en application. Cest peut-être un
domaine dans lequel nous avons encore des progrès à accomplir mais, encore une fois, il
sest agi dune construction progressive - il serait peut-être intéressant de
létudier - à la suite dun certain nombre de constats, du type de celui que
vous faites. Tout nest évidemment pas prévisible à lavance, mais une bonne
moitié de ce qui arrive doit pouvoir être anticipé !
Ma première remarque avait donc trait à la nécessité détudes dimpact
préalables accompagnant le vote dun projet de loi ou dune proposition de loi
correspondant à quelque chose de nouveau.
Ma deuxième remarque a trait aux relations qui sétablissent entre Rapporteur
général et rapporteurs spéciaux. Il est vrai - et je pense que nous avons tous plus ou
moins connu cela - que la pente naturelle des choses fait quun rapporteur spécial
est davantage le porte-parole de ladministration, sur laquelle il rapporte de ses
besoins, de ses insuffisances, de ses récriminations, quun contrôleur et il est
vrai quil est plus facile de se situer dans le premier rôle que dans le second, en
particulier lorsquon prend un certain nombre de contacts.
Ne serait-il pas imaginable - sans être un spécialiste des ces choses, je ne pense
pas que ce soit contradictoire avec lactuel règlement de lAssemblée - que le
Rapporteur général, dans la période non budgétaire de lannée parlementaire,
fasse une réunion des rapporteurs spéciaux, pour que soit définie, à cette occasion,
la thématique de lannée suivante en termes de contrôle ou dévaluation. Ce
serait, en quelque sorte, une action transversale à certaines administrations, que
jillustrerai par un exemple qui me vient en tête et dont on parle de-ci, de-là
sans quil y ait, à ma connaissance, détudes exhaustives :
linformatisation de ladministration devrait pouvoir avoir des retombées
positives en termes déconomies, de moyens, voire de redéploiement de personnel,
mais cest là que les choses deviennent plus délicates. Je crois que cest le
genre détude sur laquelle - en tout cas cest ma seconde suggestion -, lors
dune réunion collective sous lautorité du Rapporteur général, les
rapporteurs spéciaux des différents ministères pourraient décider, pour lannée
suivante, de porter leur attention.
Cela suppose de la part de chaque rapporteur plus dengagement en termes de temps,
et nous savons que cest la denrée la plus rare pour nous, mais la mise en commun
des observations sur un tel sujet pourrait, je crois, être un élément de contrôle,
dévaluation et peut-être aussi dinflexion utile.
M. le Président : La parole est à M. Carrez.
M. Gilles CARREZ : Jai été, moi aussi, extrêmement intéressé par
lexpérience et les propositions de Philippe Auberger.
Je voudrais intervenir sur la partie de son intervention relative à la difficulté que
nous rencontrons à agir sur les dépenses. Jai été rapporteur spécial entre 1995
et 1997 sur le budget de lEducation nationale et je nai pu obtenir
déléments quà la Direction du budget.
Il a fallu, par exemple, sur un problème qui est essentiel et qui est de savoir
combien denseignants ne sont pas chargés de classes, aller jusquà la
Direction du budget pour obtenir un minimum de renseignements, en ayant tout à fait
conscience de courir le risque dêtre manipulé ou instrumentalisé par elle dans
son rapport difficile avec cette énorme dépensière quest lEducation
nationale.
En conséquence, la suggestion de notre collègue Fuchs consistant à essayer de mieux
nous coordonner entre rapporteurs spéciaux, à échanger nos expériences et,
éventuellement, à prévoir quelques axes daction me paraît très intéressante !
Ce qui est très frustrant - et je prendrai pour exemple mon expérience récente
sagissant du budget du commerce extérieur dont jai parlé au Rapporteur
général - cest quavec une approche en amont et consensuelle entre les
différentes administrations et partenaires, laquelle permet de montrer quun budget,
préparé dans un certain contexte, doit être revu - ce point faisant lobjet
dun accord général -, on se heurte, lorsquil sagit de faire
passer tout simplement un redéploiement de crédits qui fait lobjet, je le
rappelle, dun accord général, aux procédures. En effet, le rapporteur spécial
peut seulement proposer des diminutions de crédits, mais il ne peut même pas esquisser
lidée que les diminutions de crédits, quil propose, puissent servir à
réabonder tel ou tel autre chapitre... Il faudrait vraiment que les pouvoirs des
rapporteurs spéciaux puissent être étendus, au minimum, en termes de redéploiement.
Je comprends bien lobjection qui est faite et qui consiste à dire que très
rapidement un rapporteur spécial peut se transformer en porte parole du ministère
intéressé. Si, dans le cas présent, jai appris tout récemment, par exemple, que
les réabondements qui sont nécessaires vont très certainement être pris en compte dans
le prochain collectif, ce sera à nouveau à linitiative de lexécutif ! On
fait donc un détour qui paraît inutile et qui vide un peu de sa substance et de son
intérêt le travail quessaie de faire le rapporteur spécial.
Je crois comme vous, monsieur Fuchs, que les études dimpact, même si elles sont
insuffisantes comme Philippe Auberger a eu raison de le souligner, ont un potentiel
considérable et je crois quau fil du temps, on peut construire, mettre en place,
une approche en termes détudes dimpact qui soit vraiment très efficace quant
à la prévision des effets que les dispositions proposées peuvent produire.
M. le Président : La parole est à M. Migaud, Rapporteur général.
M. Didier MIGAUD, Rapporteur général de la Commission des finances : Il est
effectivement toujours intéressant dentendre un exposé sur son expérience et
jai été intéressé par ce qua pu dire Philippe Auberger.
Je pense effectivement, mais ce nest peut-être pas le plus important, quil
faudra, un jour ou lautre, préciser les pouvoirs de coordination du Rapporteur
général, parce que nous sommes confrontés parfois à des bizarreries quand le
Rapporteur général se fait attraper par le contenu des rapports spéciaux,
puisquen fait ces derniers portent son nom !
M. Philippe AUBERGER : Je ne lai pas dit, mais cela mest arrivé
aussi...
M. Didier MIGAUD, Rapporteur général de la Commission des finances : Il y a
donc effectivement un certain nombre de choses à préciser, dautant plus
dailleurs que la compétence générale du Rapporteur général sur le collectif et
les lois de règlement fait quil peut sintéresser à tout et demander des
comptes sur tout, y compris sur lensemble des ministères !
Il y a donc certainement un certain nombre de précisions à apporter et je trouve
extravagant que lon puisse opposer - pour reprendre un exemple de Philippe
Auberger - le secret fiscal au Rapporteur général, ce que ne manque jamais de faire
ladministration quand les choses deviennent trop délicates : cela na pas de
sens et il faut à tout prix que lon puisse clarifier un certain nombre de points,
mais cest une question de volonté et dinitiatives de la part de la Commission
des finances et de son Rapporteur général.
Puisque nous nous interrogeons sur lefficacité de la dépense publique, je
crois, Monsieur le Président, quil faudrait profiter de ce groupe de travail pour
faire des propositions hardies également quant à notre manière de travailler, notamment
lors de la discussion budgétaire.
M. le Président : Oui, cest tout à fait nécessaire ! Dailleurs
lautre jour, lors de la conférence des Présidents, comme ils déploraient de ne
pas disposer de suffisamment de temps pour discuter, jai dit à mes collègues que
nous allions aussi traiter de ce sujet dans notre groupe de travail.
M. Didier MIGAUD, Rapporteur général de la Commission des finances : Je suis
de plus en plus convaincu - et Philippe Auberger le disait lui-même - que toute la
deuxième partie na strictement aucun sens ! Nous donnons, de surcroît,
limpression de nous en désintéresser, alors que la principale explication tient au
fait que, quoi quon dise, cela ne sert à rien, puisque les députés nont
pratiquement aucune capacité à bouger quoi que ce soit en seconde partie. Cest
donc beaucoup de temps perdu, qui pourrait être consacré à bien dautres choses !
Il est vrai également - et là je rejoins encore Philippe Auberger - que notre façon
de traiter la loi de règlement illustre bien aussi notre absence de contrôle des
dépenses budgétaires et de lexécution du budget, puisque, si lon considère
que notre fonction principale est de plus en plus une action de contrôle, on devrait
faire de lexamen de la loi de règlement un temps vraiment fort de la vie
parlementaire, alors que cest quelque chose qui est totalement expédié.
Nous devons aussi nous interroger sur quelques modifications, dont certaines relèvent
de la pratique et dautres du règlement intérieur ce qui signifie quil nous
appartient de les introduire, concernant le rapport de forces avec le Gouvernement ou
entre institutions - je reprendrai lexemple de Philippe Auberger sur la Très Grande
Bibliothèque, car il est très éloquent de ce point de vue -, mais il convient aussi que
nous nous interrogions sur les quelques propositions que lon peut faire par rapport
aux dispositions législatives existantes. Cest le cas par rapport aux sanctions,
car il est indéniable que lorsque la seule possibilité consiste, pour refuser par
exemple une seconde délibération, à ne pas entrer en séance ou à ne pas voter, cela
équivaut à utiliser larme atomique pour résoudre un problème mineur... Ces
questions de deuxième délibération sont effectivement totalement contraires à
lesprit même des pouvoirs du Parlement ! Le pouvoir de lexécutif sur le
Parlement est exorbitant !
A partir des observations et du vécu des uns et des autres, je considère, monsieur le
Président, quil y a des propositions à faire qui doivent pouvoir recevoir une
application immédiate, parce quelles relèvent dune question de volonté à
lintérieur même de notre assemblée et dans nos rapports avec le Gouvernement, et
quil en existe dautres quil nous faut faire concernant les règles
beaucoup trop contraignantes qui ont été fixées à une époque où il était
nécessaire de brider laction des parlementaires.
M. le Président : La parole est à M. Auberger.
M. Philippe AUBERGER : Jai bien compris quil y avait un accord assez
général sur le constat que jai dressé et sur les différentes propositions, mais
jaimerais dun mot revenir sur la remarque de M. Baert.
Jai voulu donner un exemple - et jai dailleurs été très cursif sur
ce problème. Je crois que cest néanmoins un problème important que de savoir
comment lassemblée et la Commission des finances doivent sinsérer dans la
réflexion économique et dans le système dinformation économique français, ce
qui va même au-delà de la conjoncture et des perspectives de la simple loi de finances.
Si jai proposé - mais cétait un tout petit élément - que, dans un
premier temps en tout cas, on envisage peut-être un jour de mettre un administrateur de
lINSEE à disposition cest parce que javais, par exemple, un
administrateur de lAssemblée qui venait du Conseil constitutionnel et qui
soccupait des problèmes de constitutionnalité des lois de finances et que je
trouvais que cétait là une excellente chose, dailleurs pour les deux
institutions. Cest un peu dans cet esprit que jai fait cette proposition. Il y
a toute une masse dinformations auxquelles nous navons pas accès, non pas
parce quelles ne sont pas publiées, mais parce que nous ne connaissons pas les
circuits pour les obtenir. En fait, on les obtient par le circuit des administrateurs de
lINSEE à lINSEE, mais également à la Direction de la prévision ou à la
DARES du ministère du travail ou au service de statistiques de lEducation nationale
par exemple.
En revanche, je ne suis pas certain effectivement quil faille que
lAssemblée se dote de modèles - et je ne lai dailleurs pas
proposé -, mais jai simplement dit quelle pourrait peut-être avoir des
relations privilégiées avec des organismes type OFCE. Je pense en tout cas que
lAssemblée nest pas suffisamment présente dans ce type de discussions.
Jallais à la réunion plénière de la commission des comptes de la Nation et,
là, lAssemblée na pas vraiment la possibilité de faire entendre sa voix,
parce quelle na pas de réflexion autonome et personnalisée à proposer.
Sur le reste, jajouterai juste un mot pour dire queffectivement il faut -
et cela va bien dans le sens des suggestions que jai formulées - développer le
travail transversal des rapporteurs spéciaux sur différents thèmes, tels que ceux qui
ont été énumérés par M. Fuchs et, par voie de
conséquence, également le travail transversal des administrateurs de lAssemblée
qui suivent les différents rapporteurs spéciaux.
Cest là quelque chose qui est parfaitement possible !
Il faut également affiner les études dimpact, car je ne sais comment sont
celles qui sont transmises au Parlement européen, mais je sais en tout cas que celles qui
nous sont transmises sont vraiment indigentes sur beaucoup de points. Il y a donc un gros
effort de méthodologie à obtenir de ladministration, étant entendu que
nous-mêmes, notamment les rapporteurs spéciaux, devons nous saisir de ces études
dimpact au fur et à mesure quelles sont produites, afin de pouvoir réagir
sur la méthode, demander davantage dinformations et utiliser les pouvoirs qui sont
énormes dans ce domaine.
Pour conclure, je dirai quil faut effectivement que nous réfléchissions, de
façon approfondie, sur nos possibilités de sanction, en particulier pour
lexécution des lois de finances et des lois de règlement. La seule sanction dont
nous disposons à lheure actuelle est de refuser une loi de règlement, ce qui
serait absurde. Un certain nombre de points sont soulignés, notamment par la Cour de
comptes, sur lesquels nous devrions avoir des possibilités, soit de sanction, soit de
recommandation très forte au regard des différentes administrations, avec la sanction
possible de ne pas reconduire les crédits ou de couper significativement ces derniers
lors de la future loi de finances.
Cette articulation entre les lois de finances et leur exécution est, à mon avis,
insuffisante en létat actuel des choses !
M. le Président : Merci beaucoup pour ce travail que vous avez fait, qui est
considérable et merci de nous avoir permis, par votre exposé, dapprofondir ce
sujet.
Audition de M. Jean ARTHUIS,
Sénateur,
Ancien ministre de léconomie et des finances
(extrait du procès-verbal de la séance du 19 novembre 1998)
Présidence de M. Laurent FABIUS, Président
M. le Président : Monsieur le ministre, chers amis, nous reprenons nos
travaux.
Nous essayons de façon informelle, mais en nous attachant à aller au fond des choses,
de réfléchir à lefficacité des dépenses publiques et au contrôle
parlementaire. Linteraction entre les deux sujets est intéressante. Se pose un
problème lié à lefficacité de la dépense publique. Vous êtes, monsieur le
ministre, expert en la matière. Il est nécessaire daméliorer cette efficacité,
ce que ladministration peine à faire. Le Parlement doit en conséquence jouer son
rôle. Cest, en outre, un élément de légitimité supplémentaire du Parlement,
auquel échoit cette responsabilité. Cela demande beaucoup de changements.
Notre groupe, qui rassemble toutes les formations de lAssemblée, travaille
depuis quelques semaines, et pour quelques semaines encore, sur cette question.
Nous souhaiterions un exposé fondé sur votre expérience et vos réflexions. Nous
vous soumettrons ensuite à la question !
Nous vous remercions infiniment davoir pris de votre temps pour répondre à
notre invitation.
M. Jean ARTHUIS : Je voudrais tout dabord saluer votre initiative. Nous
sommes au coeur dune réflexion fondamentale et en situation, je le pense, de nous
donner les instruments dune réforme de lEtat.
Je voudrais vous proposer quelques constats a priori.
Tout dabord, il y a peu dactes politiques qui naient pas une
incidence budgétaire. Force est de reconnaître que les instruments de reddition de
comptes sont sommaires et souvent totalement archaïques.
Deuxième constat : on a beaucoup de mal à connaître la réalité de la dépense
publique, sinon à travers quelques grandes masses, et la comptabilité publique
appréhende pour lessentiel des flux.
Troisième constat : au sein de la sphère publique, au sein de lEtat, on est peu
disposé à répondre à une question élémentaire : " Combien cela coûte
? ". Lopacité ambiante arrange tout le monde. Sans doute, convient-il
dopérer une vraie rupture.
Quatrième constat : les contrôles de lefficacité de la dépense publique
seffectuent nécessairement a posteriori et le Parlement nest pas le
mieux armé pour mener à bien cette mission. Jajoute que les sources
dinformation sont uniques ; cest en général par le Cabinet des ministres que
transite linformation et ceci est sans nul doute un vrai problème.
Enfin, les Etats prennent conscience aujourdhui quils sont en concurrence
au plan européen et au plan international, quune telle concurrence pèsera
lourdement sur lévolution de la fiscalité et quà défaut de nous ajuster,
nous nous exposerons, chaque jour un peu plus, à des risques de délocalisations qui ne
seront que la conséquence dune optimisation fiscale par nombre dopérateurs
économiques. Je crois quil faut mettre un terme à lEtat mensonger et nous
donner les moyens de la transparence.
Il y a bien sûr la Cour des comptes. Japprécie les évolutions et les mutations
auxquelles elle procède depuis quelques trimestres. Il y a le Comité central
denquête sur le coût et le rendement des services publics. Tout cela est bel et
bon, mais on nen fait pas un usage très substantiel. Enfin, il y a, vous
lavez dit, monsieur le Président, le Parlement. Cest naturellement la
fonction du Parlement que de contrôler laction du Gouvernement et des
administrations publiques. Bien sûr, lacte législatif est fort, mais, pour
lessentiel, cest le Gouvernement qui légifère. En revanche, en matière de
contrôle, le Parlement sest vu confier un rôle institutionnel absolument
irremplaçable. Je crois que lEtat souffre dun déficit de transparence, mais
aussi dun déficit de contrôle. Il y eut un grand projet dOffice
parlementaire dévaluation des politiques publiques, qui sest trouvé
rapidement confronté au corporatisme des assemblées parlementaires et des commissions
permanentes, notamment des finances. Je ne crois pas que lon puisse dire que cette
initiative a produit des fruits à la hauteur des espérances de ses concepteurs !
Je voudrais vous soumettre quatre propositions.
Première proposition : prendre les moyens deffectuer des évaluations a
priori et généraliser les études dimpact. Je voudrais rappeler que, dans des
circulaires de novembre 1995 et de mars 1996, on avait voulu généraliser les études
dimpact pour permettre au Parlement, comme au Gouvernement, de légiférer et de
réglementer à bon escient, en éclairant, mieux quelles ne le sont actuellement,
la portée et les incidences des projets soumis.
En novembre 1996, le Premier ministre avait demandé une évaluation au Conseil
dEtat sur la procédure des études dimpact accompagnant les projets de loi et
de décret. On sest aperçu à lépoque que létude dimpact
navait été effectuée que dans moins dun cas sur dix : cest dire
que ces principes ne sont pas entrés dans notre culture.
Deuxième proposition : assurer et améliorer linformation financière et
budgétaire mise à la disposition du Parlement, comme des acteurs de la Nation et de
lensemble de nos citoyens. La Déclaration des droits de lhomme et du citoyen
a bien prévu que tout agent public doit rendre compte de son administration. Or,
lordonnance du 2 janvier 1959 a encadré le budget dans des conditions telles
quil est parfaitement illisible. Lorsque le Gouvernement dépose sur le bureau des
Assemblées le projet de loi de finances, quelques pages préparées par le ministre
lui-même vont inspirer lopinion publique et tous les commentaires. Mais nous ne
sommes pas véritablement en mesure dexprimer une opinion sur la situation des
finances publiques.
Javais essayé, au printemps 1996, lors dun débat dorientation
budgétaire, de présenter le budget de lEtat comme on présente le budget
dune commune ou dune collectivité territoriale, en distinguant les dépenses
et recettes de fonctionnement de celles dinvestissement. Je souhaite, pour ma part,
que lon persévère dans cette voie et quensuite on analyse et commente toutes
les rubriques. Cest, à mon avis, la seule façon de faire prendre conscience à nos
compatriotes de lurgence et de la nécessité des réformes à engager, faute de
quoi se perpétuera limpression générale que tout va bien ainsi, que lon en
a vu dautres et que lon peut persévérer dans cet aveuglement. Se fait donc
jour la nécessité dune présentation lisible et sincère, dont la Cour des comptes
devrait se porter garante. Elle intervient sur les documents a posteriori, ce que
je comprends ; il serait intéressant quelle puisse, sur un projet de budget,
exprimer une opinion sur la vraisemblance et la sincérité de sa présentation.
Troisième proposition qui découle de la précédente : il faut mettre en chantier la
réforme de lordonnance du 2 janvier 1959 portant loi organique relative aux lois de
finances. Il faut instituer cette exigence de présentation du budget en termes de
" fonctionnement-investissement " et, sans doute aussi,
sorienter vers une prohibition du déficit de fonctionnement. On le perçoit au
travers des budgets actuels. Pour équilibrer la loi de finances, on continue à financer
par emprunt des dépenses de fonctionnement. Pas un seul centime nest destiné à
rembourser les emprunts antérieurs qui viennent à échéance et la dette ne cesse de
progresser.
Quatrième proposition : définir une méthode daudit des services de
ladministration publique et pérenniser un véritable bilan patrimonial de
lEtat. Nous navons pas de situation patrimoniale. Nous connaissons quelque
peine à évaluer les actifs de lEtat. Quant à la dette publique, je noserais
garantir la sincérité des comptes qui nous sont présentés. Puisquil sagit
de flux, où sont les dettes latentes ? Dans le cadre des pratiques exercées ces vingt
dernières années, il est arrivé bien souvent que le Gouvernement engage les finances
publiques sans en référer au Parlement. Cela sest vérifié à plusieurs reprises.
Je ne crois pas que lon puisse persévérer ainsi. On ne sait pas répondre à la
question " combien coûte le fonctionnement dun bureau, le fonctionnement
dun service ? ". Et je nous soupçonne de ne pas vouloir connaître
ces dépenses, car nombre de réformes seraient instantanées si on savait répondre à
cette question. Lorsque des collaborateurs sont mis à disposition entre deux services de
lEtat, il ny a pas de refacturation. Je prends lexemple de
lInstitut des hautes études de la défense nationale. Jai quelques scrupules
à le faire, car jai beaucoup dattachement pour cette institution. Jen
ai été auditeur en 1990. Et quand je suis revenu au Sénat, et a fortiori
Rapporteur général du budget, le général, directeur de lInstitut, ma
demandé de venir abonder les besoins de lInstitut. Lorsquon lit le bleu
budgétaire du Premier ministre, les besoins sétablissent à cinq millions de
francs, mais ils ne traduisent pas le coût réel de lInstitut, faute de tenir
compte des salaires et des charges sociales de lencadrement de lInstitut, des
charges afférentes aux locaux mis à disposition de lInstitut par lEcole
militaire... Si lon prenait le temps dévaluer le coût de lInstitut, on
sapercevrait quil représente peut-être dix fois la somme inscrite dans la
loi de finances. Cest là un exemple parmi dautres, que lon pourrait
multiplier.
Nous ne disposons pas des instruments nécessaires. Je pense à ces annonces que
lon fait lorsque lon veut sattaquer au train de vie de lEtat.
Cest dun effet puissant auprès de lopinion publique, mais cela ne va
jamais très loin. Au reste, ce nest pas là que sont les principales économies
potentielles. Je pense à lexemple de la suppression du GLAM, voici trois ans. Cela
apparaissait comme une économie extraordinaire. Immédiatement, les ministres reçurent
les propositions de compagnies privées dont les facturations étaient moins élevées que
celles exigées par le ministère de la Défense. Mais, dites-moi quel était
lavantage pour lEtat, car, si le GLAM coûtait cher aux autres ministères, il
apportait beaucoup dargent à celui de la Défense. On ne consolide pas les
dépenses au sein de lEtat. Chacun se comporte comme sil était lEtat à
lui seul. Il faut mettre un terme à ces méthodes. Le GLAM ne coûtait pratiquement que
le prix du carburant.
Je pense aussi au secteur des entreprises. Jai cru pendant longtemps que les
entreprises publiques étaient contrôlées par lEtat et que celui-ci avait imposé
des redditions de comptes normées, avec des méthodes très homogènes. Loccasion
ma été offerte de constater que chacun se débrouillait comme il le pouvait et
que, bien souvent, les comptes étaient arrêtés sous contrainte, pour sauver les
apparences. Nous avions recours à tous les instruments possibles de la cosmétique.
Jai fait consolider les comptes des entreprises, ainsi que lavait demandé
le Parlement dans une disposition dun DDOEF de 1994. Ces comptes nont jamais
été publiés. Et lorsque jai fait procéder à cet exercice en tant que ministre
de léconomie et des finances, ceux qui ont participé à cette mission mont
fait observer que nombre dentreprises publiques ne constatent pas leur dette de
retraite. On la bien vu quand France Télécom a changé de statut et quil a
fallu constater une dette de 155 milliards de francs correspondant aux droits à pensions.
Si donc nous voulons avancer et engager des réformes avec réalisme, il faut aussi
prendre le temps de définir des méthodes dévaluation et des règles de
présentation des comptes publics. Un certain nombre de grands Etats sont engagés dans
cette voie. Lorsque M. Camdessus et le Fonds monétaire international se sont trouvés
dans lembarras du fait de la survenance dune crise monétaire et financière
en Asie, peut-être ont-ils été victimes des aléas qui caractérisent la présentation
des comptes des grandes institutions publiques. Il y a nécessité à réformer ces
pratiques, à sortir dune forme dillusionnisme qui a pu satisfaire beaucoup
dacteurs publics, mais qui risque aujourdhui daltérer singulièrement
les marges de manoeuvre de lEtat. Le Parlement trouve ici lune des voies les
plus larges pour asseoir son autorité et reprendre toute sa place dans nos institutions
démocratiques. Un champ daction soffre à nous, mais il nous importe
den assumer toute la responsabilité et daller vers une plus grande autonomie
dexpertise. Il me paraît inconvenant de dépendre à ce point des sources
dinformations uniques qui transitent par les cabinets ministériels. Je ne mets
nullement en cause leur éthique, ni leur sincérité, mais il me paraît très important
que le Parlement puisse disposer dune véritable autonomie dexpertise.
Voilà, monsieur le Président, messieurs les députés, les quelques observations que
je souhaitais faire.
M. le Président : Je vous remercie.
La parole est à M. Migaud, Rapporteur général.
M. Didier MIGAUD, Rapporteur général de la Commission des finances :
Monsieur le ministre, vous êtes un homme à lexpérience très utile pour nous,
puisque vous avez été Rapporteur général de la Commission des finances du Sénat, puis
ministre.
Je voudrais vous poser quelques questions et avoir votre sentiment.
En qualité de Rapporteur général, vous avez certainement eu le sentiment de ne pas
avoir toujours les moyens de disposer des éléments de contrôle. Vous avez été
ministre : comment avez-vous vécu le contrôle parlementaire ? Quelles sont les
initiatives que vous vous êtes efforcé de prendre pour faciliter ce contrôle
parlementaire ? Vous avez évoqué la réforme budgétaire et comptable que vous avez
souhaité lancer en 1996. Cest une réforme qui pouvait être intéressante.
Pouvez-vous revenir sur les fondements de la réforme et les raisons de son échec dès
lors quil ne lui a pas été donné suite ?
Vous avez également évoqué lordonnance de 1959 et la nécessité de la
modifier. Nous partageons en grande partie ce sentiment. Quelles sont les principales
modifications que vous suggérez, à la fois dans la présentation budgétaire et
comptable, mais également dans la partie relative aux moyens de contrôle du Parlement,
sachant que lordonnance en a " rajouté " par rapport à la
Constitution de 1958, qui a déjà rationalisé le régime parlementaire de façon que le
Parlement dispose de peu de moyens face au Gouvernement ?
Vous avez évoqué lOffice parlementaire dévaluation des politiques
publiques. Pensez-vous quil sagisse dun outil suffisant pour que le
Parlement bénéficie dune plus grande autonomie dexpertise ? Ne pensez-vous
pas que nous avons créé un instrument supplémentaire de peu defficacité, dès
lors quil suffirait que les commissions des finances de chacune des assemblées
fassent preuve de davantage de volonté pour initier un certain nombre détudes
traduisant leur volonté dautonomie par rapport aux sources dinformation qui
sont lexclusivité du Gouvernement ?
M. le Président : Sur ce point, le sentiment de beaucoup dentre
nous est, non pas de se prononcer sur lintérêt de ces offices, mais de constater
les choses. Dune part, il y a un peu double emploi avec les commissions : si
celles-ci font leur travail, à quoi sert lOffice ? Et même si lidée était
intéressante au départ, le bicamérisme de lorganisation ne facilite pas les
choses. Je ne veux pas anticiper sur nos conclusions, mais beaucoup dentre nous
pensent que cest sans doute au sein des commissions des finances quil faut
avancer sans se poser de problèmes.
M. Jean ARTHUIS : " Le Rapporteur général du Sénat avait-il le
sentiment de disposer de la force nécessaire pour conduire des actions
significatives ? " Franchement, non. Nous avons besoin de renforcer nos
moyens. Je disposais au Sénat dun administrateur qui couvrait tout le secteur du
Trésor, à lépoque où ce dernier avait en charge ce que jai appelé
" lEtat actionnaire ".
Tout administrateur qui ferait preuve, oserais-je dire, dindocilité
sexposerait à un tarissement de ses sources dinformation et se retrouverait
dans des situations critiques. Un facteur de régulation aide à polir les relations. Il
faut sortir de ce jeu. Cest lintérêt de la démocratie.
En tant que ministre, quelle attitude ai-je eue par rapport au contrôle ? Jai
souvent entendu des collaborateurs me dire : " Mais si vous les laissez ouvrir une
commission denquête, nous serons mobilisés par cela ". Le contrôle
nest pas en France un acte naturel. Nous sommes dans la situation des chefs
dentreprise français il y a quarante ans lorsque commençaient à saccomplir,
souvent sous la responsabilité de cabinets anglo-saxons, les diligences daudit et
de commissariat aux comptes. Cétait pratiquement porter atteinte à lhonneur
du directeur financier que de lui poser des questions. Il faut, dans la sphère publique,
sortir de cet archaïsme ; nous ne vivons plus dans le capitalisme du XIXème siècle. La
démocratie exige la transparence. Et le plus grand service que lon puisse rendre à
un Gouvernement, cest précisément de conduire des opérations de contrôle.
Cest la meilleure garantie quil puisse y avoir.
Sur la réforme que jai lancée en 1996, je vous dirai que ces actes ne sont pas
les plus gratifiants au plan politique. Ils ne sont pas demblée couronnés
médiatiquement. Ce sont des oeuvres de bénédictins, dont les effets ne
sapprécient que dans la durée. Javais souhaité donner plus de signification
et plus de lisibilité au budget, parce quil ny a pas de démocratie sans
lisibilité, sans transparence et sans contrôle. Je sais que le politique aime
saffranchir de cette vision, que certains qualifient trop facilement de
" comptable ". Mais quelle crédibilité accorder à des faiseurs
dimages, qui deviendraient rapidement des illusionnistes et qui se condamnent à
présenter, selon les circonstances, linformation ? Jai souvenir
quau mois de février 1993, M. Bérégovoy, qui souhaitait " faire
une bonne manière " aux chefs dentreprise, avait décidé de rendre
possible la récupération dune fraction de la TVA. M. Bérégovoy procéda avec
compréhension et simplicité et invita les contribuables à déduire de leur prochaine
déclaration dimpôt le crédit de TVA. Conséquence : le déficit budgétaire est
altéré de 20 milliards de francs ! Le Gouvernement suivant met un terme à cette
procédure, continue le remboursement, mais fait prendre une photographie quil
" loge " dans les comptes du Trésor. Les sommes en cause ne passeront
jamais en accroissement du déficit. Quil puisse y avoir une telle flexibilité dans
les règles de présentation des comptes publics constitue déjà une interrogation
majeure. Il faut arrêter des principes clairs, les appliquer avec constance, pour donner
de la gestion publique une image fidèle et sincère.
Javais voulu aussi que lEtat se dote dune gestion patrimoniale et
dune comptabilité analytique. Lorsque tel ministère met à disposition de la Cour
des comptes ou de telle autre institution publique des collaborateurs, on opère une
facturation interne pour arrêter le coût de chaque service. Cette approche analytique
nest pas entrée dans les moeurs, ce qui me paraît blâmable. Et ce nest pas
priver les politiques de leurs capacités que de les contraindre à fonder leurs
décisions, leurs options, sur une appréciation plus juste de la réalité. La dette de
lEtat nest pas sincère. Des ministres nont-ils pas engagé des finances
publiques pour gager tel endettement ? Je me souviens dune époque où lUNEDIC
supportait un endettement dune quinzaine de milliards de francs. Un ministre de
lépoque avait délivré une lettre de caution sans que le Parlement ait eu à se
prononcer sur lopportunité de cet engagement. Il faut sortir de cet illusionnisme
et sastreindre au respect de principes. Les Etats aujourdhui entrent en
concurrence. On ne peut poursuivre dans cette voie, qui risque de conduire à
limplosion des finances publiques.
Il en va de même pour la fonction publique. Il ne faut blesser personne, mais
permettre à chacun de se forger une opinion sur la question. Prenons la façon dont on
traite les retraites. Je parle sous le contrôle du Rapporteur général. Dans les
recettes non fiscales du budget de lEtat figurent les prélèvements opérés sur
les salaires des fonctionnaires, représentant environ 22 ou 23 milliards de francs, que
lon déduit chaque mois des salaires versés aux fonctionnaires. On les déduit au
titre de la cotisation du salarié. LEtat étant lassureur vieillesse, il
reprend cette ressource et linscrit en recettes non fiscales, qui viendront alléger
dautant le déficit de lEtat. Je ne pense pas que ce soit une très bonne
manière.
Ces principes, selon moi, devraient transcender les clivages politiques. Nous avons,
majorité et opposition, à rendre compte de la gestion publique et il faudrait que nous
usions au moins de ce langage et de ces principes communs. Nous donnons trop souvent
limpression de confier aux agents de communication la présentation du bilan et des
comptes de résultats. Cela ne peut pas continuer. Je regrette que nous nayons pas
persévéré dans cette voie, et je voudrais vous faire partager ma conviction sur la
nécessité de nous y engager. Jattends que lon publie les comptes consolidés
des entreprises publiques. Est-il normal que la dette des Charbonnages de France, qui ne
cesse de saccumuler et qui, en fin de course, fera lobjet dun
remboursement par lEtat, napparaisse pas, chaque année, pour le
" creusement " des pertes dans le déficit public ?
Pourquoi les pistes de réformes que je défendais nont-elles pas été
poursuivies ? Parce que nous avons changé de Gouvernement et de majorité.
Pour lordonnance de 1959, il faut définir un cadre de présentation des comptes
de lEtat distinguant fonctionnement et investissement. Cest dailleurs
souvent une source de protestation de la part des élus locaux lorsquils prennent
conscience quils sont astreints au respect dun équilibre formel dont
lEtat sexonère. Ils ne comprennent pas que lon puisse présenter avec
autant de laxisme le budget de lEtat.
Donc, principe de présentation en fonctionnement et investissement et, jespère,
obligation de présenter le bilan patrimonial de lEtat, et corrélativement
nécessité de définir quelques grands principes de présentation, de reddition de
comptes.
Quant aux moyens de contrôle, nous disposons dassez bons instruments que nous
utilisons avec modération, excessive à mon avis. Tous les commissaires, membres de la
Commission des finances, ont des prérogatives dinvestigation sur place et sur
pièces sans limite. Je pense quil faut également susciter des commissions,
peut-être pas denquête, parce quelles ont une connotation sulfureuse, mais
des commissions de contrôle, afin de connaître la situation des effectifs dans tel ou
tel ministère. Le Parlement devrait faire justice de ces rumeurs, de ces procès, qui
polluent le débat politique et qui donnent demblée, à tout avis formulé, une
connotation partisane, passionnelle.
Sur lOffice parlementaire, je narrive pas à croire que cest un
succès. Ce que nous avons fait là est dérisoire. Je nexclus pas quil y ait
eu de la part des commissions des finances, de lAssemblée et du Sénat, une sorte
dincompréhension, alliée à un réflexe un peu corporatiste, au prétexte
quon les priverait de leurs prérogatives. Un tel organisme, issu des deux
assemblées, est très difficile à faire fonctionner. Telle était votre remarque,
monsieur le Président. Pour peu que les majorités diffèrent, cela complique le
consensus sur le programme de travail. Cette lourdeur dans la définition du programme ne
me paraît pas compatible avec lobjectif recherché.
Javais imaginé un moment que le Commissariat général du plan, qui tarde à se
retrouver une vocation, pourrait devenir un office dévaluation à la disposition du
Parlement, des deux assemblées, en partant de lidée quil peut conduire avec
objectivité des enquêtes et des évaluations sur la base de méthodes scientifiques,
quon peut le sortir dune présomption desprit partisan, un peu comme le
CBO américain, qui nhésite pas à mettre en pièces, sur la base de son expertise,
le projet de budget que dépose le Président américain. Sans doute un organisme sans
complaisance et sans a priori serait-il utile pour éclairer cet exercice,
préparé avec beaucoup dhabileté par les services du ministère de
léconomie et des finances. Il serait bon aussi que nous puissions accéder à des
rapports de contrôle. Je pense au GAA américain, qui procède en permanence à des
audits et qui met les rapports à la disposition du Parlement.
Dans tous les ministères de notre République, il existe des corps de contrôle,
dinspection ; toutefois, ils procèdent par autocontrôle et concluent souvent
par autosatisfaction. Les rapports sont remis au Ministre ; cela ne va pas plus loin et
des formes de pudeur les privent de toute leur portée. Il sagit bien souvent de
justifier a posteriori ce qui a été entrepris, sans aucun souci
dobjectivité. Sortons de cette culture, car elle est coûteuse, ruine lEtat
et nest plus admise par les citoyens.
Monsieur le Président, vous vous êtes interrogé sur le possible double emploi des
offices dévaluation et des commissions. Le risque est réel. Il faut se poser la
question de savoir sil convient de persévérer dans cette direction. En tout cas,
pour linstant, je constate que cela ne marche pas. Quant à nos assemblées, elles
doivent avoir plus dautonomie dans la critique des documents budgétaires. Une
soumission existe et tout le monde se nourrit à la même source. Cest vrai pour le
Parlement comme pour ceux qui vont commenter lactualité. Cela me paraît grave. Il
est essentiel que le Parlement acquière son autonomie dexpertise. A cet égard, je
lisais dans les décisions du Conseil des ministres du 18 novembre que le ministre de la
fonction publique, de la réforme de lEtat et de la décentralisation a présenté
un décret relatif à la création dun Conseil national dévaluation des
politiques publiques. Cest une façon de mesurer le fossé qui sest creusé
entre la pratique et ce quil faudrait faire, de mon point de vue, car, encore une
fois, cest le Gouvernement qui se dote de ses propres outils dévaluation ;
doù auto-évaluation, autosatisfaction, auto-justification. Les risques sont
considérables. Le Parlement doit être vigilant.
Monsieur Migaud, vous mavez interpellé en tant que Rapporteur général du
budget. Cest vrai que la Cour des comptes a indiqué à plusieurs reprises que se
creusait un trou entre ce que les clients de la Poste déposaient sur leurs comptes et ce
que le Trésor recevait. Je men suis voulu a posteriori de ne pas avoir pu
conduire une commission denquête sur ce secteur, car il a fallu constater dans la
loi de règlement de 1995 que 18,1 milliards de francs sétaient évaporés et
quau surplus le Trésor public rémunérait ces comptes, non sur la somme déposée
au Trésor public, mais sur la somme déposée par les clients de la Poste, engendrant
ainsi une subvention au profit de la Poste tout à fait illégitime. Cela illustre tout ce
quil faut faire. Sans doute aurez-vous loccasion, lors de la deuxième lecture
de la loi de règlement, de revoir cette question. Nous nous sommes permis de vous la
renvoyer depuis le Sénat !
M. le Président : Vous avez procédé à une distinction
fonctionnement-investissement. Bien sûr, il faut savoir très précisément ce que
lon range sous chacun des chapitres, notamment la question des amortissements.
Par une telle présentation, savez-vous où nous nous situons par rapport à
léquilibre ?
M. Jean ARTHUIS : Pour le budget 1999, cela reviendrait à 69 milliards de
francs de déficit au titre du fonctionnement. Cest dire que lon emprunterait
cette somme en 1999.
M. le Président : En intégrant les amortissements ?
M. Jean ARTHUIS : Si jajoute les amortissements, il faut compter 150 à 200
milliards de francs supplémentaires. Nous percevons la marge à comprimer.
Nous entrons dans une période où lEtat aura de plus en plus de mal à recouvrer
ses recettes fiscales, tant la mondialisation suscite de
" lévaporation ". On peut
" communautariser " les fichiers fiscaux et ceux de la Sécurité
sociale et obtenir ainsi deux ou trois milliards. Mais on est bien loin de
lobjectif. Il ne sagit pas dinquiéter nos compatriotes, mais de se
préparer sereinement à faire face à ces défis. Aujourdhui, on se réjouit
dune performance qui consiste à ramener à 237 milliards de francs le déficit
prévisionnel pour 1999 ; la dette naugmentera donc que de 237 milliards ! Mais
on sait que les 282 milliards demprunts antérieurs qui viennent à échéance ne
pourront être remboursés quen empruntant léquivalent. Cest
merveilleux pour le marché des OAT et des titres du Trésor, mais cest
préoccupant.
M. le Président : La parole est à M. Bonrepaux, Président de la Commission des
finances.
M. Augustin BONREPAUX, Président de la Commission des finances : Monsieur le
ministre, vous avez souligné avec réalisme la dépendance, que je considère totale, du
Parlement aux informations du ministère et à toutes les demandes de simulation.
En définitive, cest toujours le ministère qui nous les livre. Je me suis
toujours demandé dans quelle mesure les informations étaient fiables et, par exemple,
dans quelle mesure les réponses aux questionnaires correspondaient aux véritables
attentes des commissaires.
Tous les Présidents des commissions des finances déclarent que la loi confère aux
rapporteurs spéciaux des moyens illimités de contrôle sur pièces et sur place. Cela
dit, on se rend compte que le rapporteur spécial travaille souvent seul, assisté
dun administrateur, pour contrôler une administration dont il ne connaît pas tous
les détours. Comment pourrait-on améliorer le travail du Rapporteur général et de
quels moyens devrait-on doter les rapporteurs spéciaux ? Comment envisagez-vous un réel
contrôle de la Commission des finances et des rapporteurs spéciaux sur lensemble
des services ?
On peut se demander si lOffice joue le rôle que lon attendait de lui. Ne
serait-il pas nécessaire que les commissions des finances disposent elles-mêmes des
moyens dexpertise ? Comment envisageriez-vous leur mise en place ? En particulier,
faut-il que la Commission des finances se dote de moyens de simulations permettant de
répondre immédiatement aux préoccupations des députés, notamment celles que peut
avoir le Rapporteur général lorsquil doit présenter des propositions et que,
livré à la dépendance du Gouvernement, il est obligé de le solliciter pour obtenir
simulations et évaluations ?
M. Jean ARTHUIS : Le rituel du questionnaire devient dérisoire. La relation entre
le Gouvernement et le Parlement est une relation commode, parfaitement normée. On envoie
son questionnaire, auquel il est répondu selon le rituel convenu. Puis, la discussion sur
le projet de loi de finances commence et on coupe tout cela en petits morceaux. Pour le
Gouvernement, la discussion de la loi de finances relève quasiment du pilotage
automatique ; cest un rituel, mais lon ne peut pas dire quil
sy passe grand-chose. Il faudrait accepter de contrôler autrement. Plutôt que
détudier la dépense publique ministère par ministère, il conviendrait de
contrôler la masse salariale et les dépenses qui sy rattachent, donc
dappréhender le dossier dans sa globalité, et rompre avec les approches
pratiquées jusquà maintenant. Où sont les collaborateurs ? Que
font-ils ? Comment gère-t-on les carrières ? Comment se refacturent les mises
à disposition ? Je comprends quil faille prévoir de telles conventions, mais,
en ce cas, que cela apparaisse comme des subventions.
Comment contrôler en labsence de normes de présentation ? Vous êtes
confrontés à une masse de documents qui ne sont pas lisibles. Que faire ? Vous êtes
battus davance. Cest en cela que lordonnance de 1959 doit être remise
en chantier pour prévoir un traitement de linformation compréhensible et lisible
par tous. Les contrôles seront ensuite possibles. Pour lheure, la comptabilité
publique est totalement archaïque, avec des modes de présentation qui le sont tout
autant. Il faut tout dabord redéfinir les règles de présentation et les
modalités denregistrement. Comment effectuer un audit lorsque lon ne dispose
pas dun état du patrimoine ? Jai constaté, par exemple, que des sociétés
dassurances très proches du commerce extérieur, pour la partie
" garantie par lEtat ", utilisaient des modalités assez
frustres dappréciation du risque assurantiel. Javais donné instruction,
lorsque jétais au ministère de léconomie, pour que lon sorte de cet
archaïsme. Lorsque lon examine les flux, on ne voit pas tout. Où apparaît, par
exemple, le déficit potentiel du Crédit Lyonnais ? Nulle part ! Où apparaît
lengagement de lEtat sur les dettes de la SNCF ? Jajoute que la
SNCF est apparue comme un étonnant modèle dingénierie financière, puisque
lon a réussi à faire disparaître une partie des dettes ! Il faut prendre toute la
mesure de ce qui a été fait en matière de finances publiques ! Prenons le cas du
refinancement des entreprises publiques en 1991-1992, avec des TSDI que lon
" repackageait " aux Iles Caïmans et que le Parlement a dû
légaliser !
Ayons donc des données plus claires, pour être en mesure dexercer des
diligences de contrôle. La collaboration dont nous disposons au sein des commissions des
finances doit être renforcée, mais cela ne suffira pas. Il faudra certainement recourir
à des experts extérieurs sur des missions ciblées pour les mener à bien. La Cour des
comptes pourrait également jouer un plus grand rôle. En tant que ministre, jai eu
quelques contacts avec Pierre Joxe. Il mest apparu que lorientation quil
prenait était la bonne de ce point de vue. Il faut lencourager à poursuivre, en
veillant à ce que les magistrats de la Cour soient encore plus indépendants de
laction des administrations publiques et du Gouvernement, en limitant les
va-et-vient entre la Cour et les instances où lon conduit la politique. Cest
une question de déontologie.
Ayons donc recours à des concours extérieurs et à des outils de simulation. Dans nos
assemblées respectives, il convient de renforcer nos moyens. Le Président Poncelet a
déclaré, à la tribune du Sénat, quil voulait donner de lautonomie
dexpertise au Sénat, ce dont je me réjouis. Il sagit maintenant de traduire
cette détermination dans les actes.
La pratique du contrôle devra être développée. Les administrations sont si peu
prêtes à subir le contrôle que cela reste un échange de bonnes manières. Il ne
sagit pas de faire preuve de brutalité, mais dassumer les prérogatives de
contrôle que donnent au Parlement nos lois et nos lois organiques.
M. le Président : La parole est à M. Auberger.
M. Philippe AUBERGER : Je constate que le Sénat vient de faire preuve
dinnovation, puisque je crois que cest la première fois quune loi de
règlement est renvoyée en deuxième lecture par le Sénat devant lAssemblée, sur
un point très particulier, à linstant signalé par M. Arthuis. Cest une
première !
Lun des points essentiels du contrôle de la dépense publique réside dans la
continuité. Ce ne peut être un contrôle ponctuel et annuel. Il faut que lexercice
soit répété plusieurs années de suite pour parvenir à des résultats. Cela nest
possible que si lon se place dans le cadre dune programmation pluriannuelle de
lévolution des finances publiques. LAllemagne, en la matière, a été
précurseur ; cela fait trente ans quelle pratique cet exercice de programmation
avec un certain succès. La France a engagé différentes tentatives demeurées pour
lheure peu probantes. Pourquoi ces échecs ? Dans la perspective dune
modification de lordonnance de 1959, quelles dispositions faudrait-il prévoir pour
ne pas les renouveler ?
M. le Président : La parole est à M. Méhaignerie.
M. Pierre MÉHAIGNERIE : Jai retenu la suggestion portant sur les corps
dinspection, qui procèdent à de lautocontrôle. Dans la mesure où résident
beaucoup de matières grises dans les corps dinspection, hélas ! Sous-utilisés par
lEtat, ne serait-il pas envisageable, pour aider les rapporteurs, quune partie
des corps dinspection soit mise au service du Parlement ? Lexpérience montre
quun rapporteur doit être héroïque pour travailler au fond. Je me souviens du
rapport sur lAFPA qui révélait des marges de productivité et
la difficulté du rapporteur, malgré le soutien, mais limité parce que peu nombreux, des
administrateurs. Sans augmenter la dépense, il y a là une marge.
Je me demande si la mission daudit et dévaluation de la politique publique
ne pourrait pas être liée davantage aux phénomènes médiatiques actuels. Je prends
deux exemples : la grève future de lOpéra, comme celle actuelle du musée
dOrsay. Quand on voit que le succès de lexposition Van Gogh suggère chez les
agents des demandes de primes supplémentaires de 1.500 francs, que se passera-t-il
lorsque les expositions nemporteront aucun succès ? Lattente médiatique
dinformation est telle, pour éclairer lopinion publique, que je me demande,
sur ce sujet comme sur lautre en ce qui concerne la police, la radio a
indiqué que cest la France qui a le plus de postes de sécurité alors que son
efficacité est limitée, de même que les horaires , si nous ne devrions pas coller
davantage à lactualité médiatique, afin den faire un levier de
laction ? Telle est la réflexion que je propose.
M. Jean ARTHUIS : Je remercie M. Auberger de souligner cette première sur le
renvoi dune loi de règlement.
La question a été soulevée par Yves Fréville, pour dénoncer, en effet, le fait que
lEtat rémunère des dépôts (de La Poste) dont il ne bénéficie pas, situation
tout à fait singulière. Le diable est vraiment dans les détails, mais il faut dénoncer
ces pratiques irrégulières. Et cest parce que les acteurs publics auront
conscience que le Parlement remplit cette mission que les comportements changeront tout
naturellement. Telle est ma conviction profonde. Jen ai été le témoin dans les
entreprises.
Sur la programmation pluriannuelle, il faut sy préparer. Dans le passé, combien
de gouvernements ont été à loeuvre pour soumettre au Parlement des lois
pluriannuelles, sur la justice, la programmation militaire, la police...Tout le monde fait
sa loi pluriannuelle, mais personne ne prend le temps dadditionner ces différentes
lois pluriannuelles et on nose surtout pas le faire, car si lon y procédait
on arriverait au constat immédiat que lon na aucune chance de pouvoir les
mettre en oeuvre. Sortons donc de ces moments ludiques - et assez exaltants - et
astreignons-nous à des démarches plus réalistes !
Pour le reste, en effet, les contrôles doivent se réaliser en permanence et pas
uniquement au cours de la période budgétaire, présentation historiquement datée.
A Pierre Méhaignerie, je répondrai quil conviendrait certainement de
sinterroger sur lutilité des corps dinspection. Je ne doute pas que
lon y nomme les meilleurs talents et ce, en fonction de leur potentiel
professionnel. Je ne suis pas certain que ce potentiel soit mis à contribution comme il
le faudrait, dautant quils y sont nommés en fin de carrière.
Au sujet de corporatismes abusifs qui prennent en otage les usagers ou les visiteurs,
je souligne linhibition qui existe. Souvenez-vous de lautomne 1995. Il a suffi
que notre Gouvernement proclame son intention de tenter dévaluer les financements
des régimes spéciaux de retraite il ne sagissait pas de décider, mais
dévaluer et dy voir clair pour que se déclenchent
instantanément des mouvements de protestations. Vous avez là la mesure de notre
résistance à la transparence. Et notre devoir, parce que nous sommes en démocratie,
consiste précisément à éclairer. Il faut de la transparence, du contrôle et de la
responsabilité. Cest en ce sens que le Parlement a une chance historique de
remettre lEtat sur les rails et de ladapter aux défis du
XXIème siècle. Telle est ma conviction profonde. Une autre culture naîtra alors
et, probablement, susciterons-nous autour de nous les échos qui permettront à
lopinion publique de ne plus se laisser endormir par une musique dambiance,
car nous sommes bien entrés dans une " politique dambiance ".
Cette accumulation dinhibitions et de conventions crée des injustices
insupportables.
M. le Président : La parole est à M. Suchod.
M. Michel SUCHOD : Monsieur le ministre, jai été très intéressé par ce
que vous nous avez dit des évaluations a priori et des études dimpact. Tout
Parlementaire qui a voulu déposer un nouveau texte sait que ce quon lui indique
peut varier du simple au triple, avant détablir des comptes précis sur les
conséquences dune mesure. Par conséquent, qui devrait conduire ces études a
priori, puisquelles sont aujourdhui, quand on les demande, soumises par le
ministère des finances, qui, du reste, est juge et partie ? Bien entendu, dans la
mesure où il lutte contre toute dépense nouvelle, il présente parfois des évaluations
abracadabrantes, contredites, quelques mois plus tard, par dautres évaluations tout
aussi abracadabrantes.
Ma dernière question sera posée sous forme de boutade. Puisque tout ce que vous
proposez bilan patrimonial, refacturation entre services, notamment des mises à
disposition, tenue des comptes " dettes ", jimagine sous forme
de provisions, vient de la comptabilité privée, lorsque vous demandez de modifier
lordonnance de 1959, je me demande si, dans votre esprit, il ne faudrait pas tout
simplement considérer que le plan comptable des entreprises doit être mis en oeuvre
purement et simplement ? Que reste-t-il des règles de la comptabilité publique une fois
procédé aux réformes que vous souhaitez ?
M. le Président : La parole est à M. Baert.
M. Dominique BAERT : Monsieur le ministre, jai, moi aussi, en tant que
rapporteur spécial des entreprises publiques, demandé les comptes consolidés des
entreprises publiques lors de la dernière loi de finances. Ma confidence cest que
je ne les ai pas obtenus davantage !
Vous avez fait allusion à ces comptes consolidés. Au-delà des comptes consolidés de
lensemble du secteur public, qui seraient très intéressants dans une version
patrimoniale, encore faudrait-il obtenir, sur chacune des entreprises, avec une même
consolidation sans doute pour chacune dentre elles, les engagements hors bilan.
Cest essentiellement lélément problématique clef. Puisque vous avez été
ministre et chef de ladministration concernée, chargé de lélaborer, je
souhaiterais connaître les raisons que lon vous a données pour expliquer la
non-élaboration, potentielle ou possible, de ces engagements hors bilan et de la
consolidation des comptes, jusquà présent restés secrets ?
Je rebondis maintenant sur la remarque de Pierre Méhaignerie relative aux inspections.
Sagissant de la plus prestigieuse dentre elles, linspection des
finances, je suis dubitatif et en tout cas interrogatif : comment peut-on estimer avoir de
larges moyens, dès lors que lon organise systématiquement la sortie du corps
au-delà de quatre années cycle retenu et que lon a un corps aussi
prestigieux, normalement composé des meilleurs de lENA qui passent sans y rester ?
Nest-ce pas un moyen de renforcer le dispositif dinspection, et peut-être de
pouvoir y recourir, que de rechercher à ce que ce corps ait un peu plus de densité
quaujourdhui ?
M. le Président : La parole est à M. Fuchs.
M. Gérard FUCHS : Mon unique question complète la première de Dominique Baert.
Je suis daccord avec vous sur le fait que seule la connaissance du coût consolidé
dune action dun service peut permettre son évaluation notamment dans
le temps -. Même en supposant que nous arrivions, au terme de ce groupe de
réflexion, à modifier quelque peu les pratiques des commissaires aux finances et des
rapporteurs spéciaux, à coordonner leur action, à demander à chacun de se focaliser
dans son domaine sur un point précis, il est évident que le partenaire côté
" administration " je ne parle plus des entreprises
publiques , dans 98% des cas, ne sera pas en mesure de répondre à la question
posée ; deuxièmement, nen aura pas forcément envie ! si donc, lon veut
sengager dans cette direction, cela suppose, soit que les gouvernements, quels
quils soient, aient sur eux-mêmes suffisamment dempire pour demander à leurs
administrations de procéder à ce type de calcul ou de présentation ; soit
quune modification plus fondamentale donne au Parlement le droit de demander ce
genre de choses et, par là même, fournisse lobligation à ladministration et
au Gouvernement qui la commande de répondre aux questions ainsi posées.
Puisque vous avez été des deux côtés du miroir, au-delà de la volonté dune
Commission des finances en termes de contrôle sur une action ou un service, en
additionnant lensemble des coûts fonctionnement, investissement et tout ce
qui a été évoqué par les uns et les autres que faut-il comme décision de
contrainte ou de bonne volonté pour que cela puisse se faire ?
M. Jean ARTHUIS : M. Suchod ma interrogé sur qui pourrait entreprendre les
études a priori. Le Parlement, dans la séparation des pouvoirs, doit
être autonome. Par conséquent, il doit se donner les moyens de satisfaire à cette
attente cest une question dorganisation et de volonté. Je suis
persuadé que du budget des assemblées il est possible dextraire les moyens
nécessaires pour y faire face.
Sur lévolution de la comptabilité publique, je pense quelle est restée
figée dans une époque totalement dépassée ! Je prends le cas des collectivités
territoriales qui ont une comptabilité tenue par le Trésor public, alors quelles
tiennent elles-mêmes leur comptabilité. Cette dualité était bien un moyen de
contrôle. Elle est devenue, puisque les sources informatiques sont les mêmes,
duplication inutile. Cette procédure, on le voit bien, date dun autre âge !
Sagissant de lEtat, il faut sapprocher des règles en vigueur dans les
entreprises. La mondialisation nous fait prendre conscience de la vulnérabilité des
Etats. Imaginez que lon ne se donne pas les instruments pour y voir clair dans les
entreprises ! Elles ne survivaient pas à leur aveuglement. On a un temps considéré que
ce nétait pas grave pour les Etats, car ils sont forcément éternels quelle que
soit leur situation. La mondialisation introduit un double choc : les risques
dévaporation de recettes et une obligation dêtre compétitifs. Un devoir est
fait aux gestionnaires publics de se donner les moyens dy voir clair ; au surplus,
cest de largent public et il sagit de rendre compte à nos compatriotes
de lusage que nous faisons des fonds publics. Cest la démocratie qui est en
jeu, une vraie démocratie participative. Il faudra aller, en effet, vers les règles en
vigueur dans les entreprises et ne pas craindre ce mariage étonnant dun secteur
public dentreprises, soumises au droit de la comptabilité des entreprises, qui
vient télescoper le budget de lEtat, resté étranger à lexigence de
transparence. Cest vrai que lEtat na pas de bilan et quil tient
ses comptes en flux de trésorerie. Le compte-rendu peut saccommoder de pratiques
cosmétiques et illusoires.
Monsieur Baert, sur les comptes consolidés, les engagements hors bilan font partie des
comptes consolidés. De la même façon, jaimerais que lEtat présente ses
engagements hors bilan, ne serait-ce que pour faire apparaître les dettes potentielles de
retraite, par exemple.
LInspection des finances est un très grand corps. Lessentiel du parcours
dinspection saccomplit pendant les quatre premières années ; ensuite,
lexpérience acquise porte ses fruits en empruntant des voies diverses. Il arrive
même que lon trouve des responsables de ce corps dans des conseils
dadministration, ce qui ne rend pas facile la compatibilité entre la fonction de
contrôle et la fonction dadministration. On néchappera pas à
lédiction de principes déontologiques rendant incompatibles telle et telle
fonction.
Javoue avoir du mal à me faire une opinion sur larticulation entre ces
différents corps de contrôle. Le Parlement pourrait y réfléchir et conduire une
enquête pour présenter des propositions. Il y a globalement un problème du contrôle.
Nous sommes en démocratie et le contrôle est en suspension.
Monsieur Fuchs, ce que vous évoquez, finalement, traduit lart dêtre
parlementaire ! On est élu, on exulte, on est membre de la Commission des finances
on y voit une consécration extraordinaire , mais on nous apprend que les enjeux, on
les découvre chemin faisant, à la condition de beaucoup sappliquer. Sans doute y
a-t-il à susciter une culture nouvelle dans lart de gouverner, de légiférer et de
contrôler. Tout va très vite et, en politique, le temps dépasse rarement la prochaine
échéance électorale, ce qui complique grandement lexercice et bouleverse
lordre des priorités et de la hiérarchie. Il faut beaucoup de volonté politique.
Jai la conviction que telle est lattente dune grande majorité de nos
compatriotes qui souhaitent quon les considère comme citoyens responsables parce
que, eux aussi, ont besoin dy voir clair.
Je crois quil faut beaucoup de détermination, beaucoup de volonté politique, et
cest la mission du Parlement que dexercer cette pression sur le Gouvernement.
Le Gouvernement mérite la confiance du Parlement dès lors quil est respectueux de
cette exigence.
M. le Président : Je me fais linterprète de tous mes collègues en
vous remerciant. Votre audition a été particulièrement intéressante et a répondu à
nos attentes.
Audition de M. René BARBERYE,
Président du directoire du Centre national des
caisses dépargne et de prévoyance (CENCEP),
Ancien directeur de la comptabilité publique
(extrait du procès-verbal de la séance du 19 novembre 1998)
Présidence de M. Laurent FABIUS, Président
M. le Président : Jaccueille avec beaucoup
de plaisir M. Barberye, qui a une expérience extrêmement diverse dans le secteur
économique, financier et budgétaire. Comme chacun le sait, il est actuellement
Président du directoire du Centre national des caisses dépargne et de prévoyance.
Dans une " vie antérieure ", il fut administrateur de la Caisse des
dépôts et directeur de la comptabilité publique ; il connaît donc bien notre sujet.
Selon vous, M. Barberye, quelles seraient les mesures à prendre
pour que les dépenses publiques soient plus efficaces en liaison avec un meilleur
contrôle du Parlement et, parallèlement, comment moderniser et améliorer le
fonctionnement de ladministration ?
M. René BARBERYE : Monsieur le Président, Messieurs
les députés, je suis très honoré de contribuer à votre réflexion sur le thème
" Le contrôle parlementaire et lefficacité de la dépense
publique ".
A la suite de M. Fabius, jindique que jai quitté la
direction de la comptabilité publique il y a maintenant presque sept ans et que mes
souvenirs commencent à sestomper ; je ne suis, en outre, pas forcément au fait des
évolutions et des progrès réalisés dans la production des documents et dans
linformation à la fois des pouvoirs publics et du Parlement.
Jarticulerai mon exposé autour de deux idées.
Si des améliorations peuvent être encore apportées en matière
dinformation du Parlement et de son contrôle sur lexécution de la dépense
publique, la situation est tout de même assez bonne. En revanche, le contrôle sur
lefficacité de la dépense publique me semble encore perfectible.
Au cours des dernières années, des progrès extrêmement importants
ont été réalisés en matière de production de documents de qualité. Le Parlement
bénéficie dun suivi quasiment en temps réel de lexécution du budget.
Lorsque jétais directeur, javais lancé la centralisation quotidienne des
opérations, rendue possible grâce aux progrès techniques réalisés en matière
informatique. Il existe des productions mensuelles de très grande qualité et le
Parlement a maintenant un suivi presque en temps réel de lexécution du budget. Le
SROT (situation résumée des opérations du Trésor), qui livre un tableau de bord
exhaustif de lexécution du budget de lEtat, a encore amélioré sa
présentation. Depuis 1995, les situations mensuelles budgétaires sont également de
bonne qualité, de même quexiste une situation mensuelle des dépenses
budgétaires. En ce qui concerne les centralisations de fin dannée, des progrès
très sensibles ont été permis quant aux délais. Au moment où le Parlement examine le
budget de lannée (n + 1), vous êtes en mesure davoir les
résultats de lannée (n-1), ce qui nétait pas le cas auparavant. Cest
dire laccélération des productions qui sest produite. De ce point de vue,
ladministration se trouve dans la situation des entreprises. Il ny a pas
fondamentalement de différences.
Quels sont les moyens permettant daméliorer les résultats ? Ils
forment deux grandes catégories.
Tout dabord, lintroduction de concepts nouveaux en
comptabilité de lEtat et un enrichissement du cadre comptable afin de le rapprocher
de la comptabilité privée simposent. La seconde catégorie porte sur des mesures
relatives aux procédures pour améliorer le fonctionnement des applications et
accélérer lenregistrement des opérations. Je citerai, sans la détailler, la
possibilité de produire des comptes sur la base des droits constatés, afin, en ce
domaine également, de se rapprocher de la comptabilité privée. Cest aussi une
meilleure connaissance du patrimoine, sujet ô combien complexe, tant il est vrai que les
problèmes dévaluation ne sont guère aisés à régler. Cest encore la
rationalisation de larchitecture financière et comptable. Cela a toujours été une
faiblesse. Cela passe enfin par une présentation plus attrayante et des commentaires plus
qualitatifs sur lexécution de la dépense publique.
Les progrès accomplis ces dernières années sont significatifs et il
ne me semble pas, hormis les exemples cités, que beaucoup reste à faire.
Le sujet que vous abordez sur lefficacité de la dépense
publique est autrement redoutable et délicat. Je laborderai avec modestie, car je
nai jamais eu à mettre en oeuvre au cours de mon expérience administrative
antérieure de grandes politiques définies par lEtat, du type " politique
de la ville ". Jai eu à gérer une administration de 60.000 personnes,
avec donc les problèmes de gestion, dorganisation, qui étaient les
nôtres. Cest un peu sur cette base que je livrerai quelques commentaires.
Le problème de lefficacité de la dépense publique peut se
résumer relativement simplement, à savoir : laction entreprise atteint-elle les
objectifs fixés et ny a-t-il pas moyen de les atteindre plus efficacement et à
moindre coût ? Au risque de paraître impertinent et iconoclaste, pour contrôler les
réalisations au niveau des objectifs, encore faut-il que des objectifs soient fixés. Or,
je ne crois pas que ce soit une pratique habituelle dans ladministration.
Jespère ne pas choquer ceux dentre vous qui ont occupé des fonctions
ministérielles, mais il est évident que les ministres sont trop absorbés par la
conduite des problèmes politiques globaux pour dégager le temps nécessaire à la
gestion des différentes directions du ministère. Dans la réalité, il nexige pas
généralement des directions des objectifs affichés et ensuite validés par eux-mêmes.
Le ministre donne des directives sur des objectifs globaux ou fixe des objectifs
lorsquest lancée une politique nouvelle, mais il ny a ni objectifs ni
directives prenant en compte lensemble des missions dune direction. Au cours
de la période pendant laquelle jai été directeur de la comptabilité publique,
les ministres me disaient daméliorer le recouvrement de limpôt, mais jamais
aucun ne ma donné dobjectifs précis et chiffrés. Les objectifs existaient,
mais ils étaient ceux que nous nous étions fixés à nous-mêmes.
Je pense également que la structure des ministères ne facilite pas
forcément la fixation et le suivi des objectifs. Dans les ministères classiques, on
trouve généralement des directions verticales, qui définissent les politiques sous
lautorité du ministre, donnent des directives, et une direction horizontale gérant
les budgets et les personnels. Enfin, à la base, au niveau régional ou départemental,
il existe des services communs qui reçoivent des directives à la fois des directions
horizontales et des directions verticales. Pour prendre un exemple, une direction
départementale du travail et de lemploi reçoit des directives de la délégation
à lemploi, de la direction des relations du travail, de la direction du personnel
et des moyens. Chaque direction livre ses orientations et personne ne fait la synthèse de
ces différents objectifs et surtout personne ne les priorise. Au surplus, il ny a
pas véritablement dallocation des moyens en fonction des priorités fixées. Il en
résulte que, généralement, ce sont les services extérieurs qui procèdent aux
arbitrages en fonction des intérêts ou de la capacité des différents responsables de
service. Un autre élément renforce cette situation : les responsables des services
extérieurs sont généralement appréciés dans des conditions qui relèvent davantage de
lartisanat que dune gestion cohérente et organisée des cadres. Je suis très
frappé pour ce que je puis en savoir, en dehors de certains ministères, sur la façon
dont les cadres supérieurs départementaux sont appréciés et gérés.
La direction de la comptabilité publique, mais aussi la DGI et la
direction des Douanes, bénéficiaient dun système qui, de ce point de vue, était
relativement efficace. Nous avions une délégation budgétaire, cest-à-dire que
nous donnions les directives au Trésorier payeur général en matière de recouvrement de
limpôt, des dépenses publiques et de toutes missions relevant de la comptabilité
publique. Dans la mesure où nous gérions directement le personnel, et aussi
linformatique et les crédits de fonctionnement, nous pouvions leur fixer des
objectifs et, en fonction de ceux-ci, leur déléguer les moyens nécessaires. Si nous
jugions nécessaire de porter leffort dans un Département, nous le demandions au
Trésorier Payeur général, mais nous disposions des moyens de lui accorder des micros
ordinateurs ou du personnel supplémentaire. Une telle gestion se rapprochait de la
gestion dentreprise. Cest là un système que je crois efficace. Il est
parfois reproché de créer des citadelles au sein du ministère des Finances. Il
sagit de citadelles toutes relatives ! Monsieur le
Président, vous avez eu cette expérience en tant que ministre du budget. Je crois que
les directions appliquent les directives lorsque le ministre leur en donne.
Ce que je viens de décrire met en exergue les lacunes du contrôle des
ministres sur lefficacité de la dépense publique. Au niveau du contrôle
parlementaire, le problème relève, me semble-t-il, du même ordre.
Jévoquerai quelques pistes pour améliorer la situation, plutôt
sous langle de la gestion de services, le seul que je connaisse vraiment.
Il faudrait essayer de développer une culture dobjectifs. A ce
titre, des mesures ont déjà été prises. Lorsque jétais à la Comptabilité
publique, M. Valmont, directeur du personnel et des services du ministère de
léquipement, avait entrepris une action extrêmement intéressante en matière de
contrats dobjectifs avec des directions de léquipement. Nous avions quant à
nous monté un projet de service nous fûmes lune des premières
administrations à lengager et essayer de contractualiser les moyens en
fonction des objectifs. A ce titre, nous avions engagé des débats un peu moins
classiques avec la direction du budget, lesquels, du reste, avaient été positifs.
Javais indiqué aux fonctionnaires du budget que les services extérieurs manquaient
de crédits de téléphone. Le volume de crédits de téléphone dune perception
était ridicule, avec pour résultat lincapacité pour les agents dappeler un
contribuable qui ne payait pas ses impôts. Javais donc demandé au budget des
crédits de téléphone, mengageant à améliorer le taux de recouvrement.
Lobjectif fut atteint, ce qui navait rien dexceptionnel, puisque, par
exemple, le Cetelem, en matière de recouvrement des prêts, ne fonctionne quavec le
téléphone et la méthode se révèle extrêmement efficace.
Il faut donc demander aux administrations de se fixer des objectifs
annuels, voire pluriannuels, et, si possible, chiffrés, afin dêtre en mesure
dexercer un réel contrôle. Par ailleurs, il serait intéressant, me semble-t-il,
de leur demander systématiquement des comptes rendus annuels dactivité, permettant
de rapprocher les résultats obtenus des objectifs atteints. Quand je repense a
posteriori à ma situation antérieure, je naurais nullement été choqué que
le rapporteur du budget me convoque pour un rapport annuel ou tous les deux ans sur la
situation du recouvrement. Je me souviens dune époque où nous avions beaucoup de
problèmes sur le mode de recouvrement de la redevance télévision. Avec laccord du
ministre du budget, nous avions suggéré dorganiser une réunion dinformation
avec les députés et sénateurs les plus concernés par le problème. Cette réunion
sest révélée très positive, car tout le monde a mieux compris en quels termes se
posait la problématique de la redevance.
Je suis moins certain sur la façon de procéder. Il me semble
quil faudrait organiser les ministères de telle sorte quils soient
véritablement gérés. Dans certains pays, je pense au Canada, chaque ministre est
flanqué dun secrétaire dEtat en charge de la gestion proprement dite du
ministère. Autre formule, évoquée à plusieurs reprises au ministère des finances : la
présence dun secrétaire général, mais cela suppose quil ait une réelle
autorité sur les directeurs et une délégation du ministre pour procéder à des
arbitrages.
La troisième piste consiste à développer lévaluation des
politiques publiques en posant la question de savoir qui peut participer ou contribuer à
cette évaluation. Il y a les corps de contrôle des différents ministères. Certains
fonctionnent dailleurs bien et procèdent à des rapports astucieux. La Cour des
comptes remplit pour sa part déjà ce rôle. Toutefois, je ne suis pas certain que la
formation et lexpérience de leurs membres les prédisposent à ce type
dexercice.
On peut aussi imaginer faire appel à des cabinets daudits
extérieurs. Cependant, leurs prestations sont onéreuses, sans forcément offrir en
contrepartie une expérience administrative. Mais un mixage des deux permettrait
peut-être de progresser sur la question.
Autre piste : il conviendrait de procéder périodiquement à une revue
des missions des administrations et des moyens alloués. On constate une sorte
denkystage et de superposition des missions sans vérifier si ces missions restent
adéquates. Ne faudrait-il pas les remettre en cause ? On assiste à une extension
continue des dépenses de lEtat. A la fin de ma période détudes
universitaires, jai fait mon service militaire dans le bureau de la promotion
sociale dans les armées. Cétait le début de la mise en place des officiers
conseils. Ce bureau faisait des choses intéressantes et, dans la mesure où ce service se
mettait en place, nous étions plutôt à laise sagissant des crédits. Mon
colonel me disait : " Il ne faut surtout pas perdre des crédits, sinon nous en
aurons moins lannée prochaine ". Et comme nous narrivions pas à
dépenser la totalité de ceux alloués au service, vers le mois doctobre-novembre,
nous réfléchissions à la manière de les consommer rapidement. Pour ce faire, le
colonel commandait des affiches à limprimerie nationale vantant la promotion
sociale dans les armées. Et cest ainsi que nous commandions des palanquées
daffiches. Un jour, le colonel dun régiment avait supplié le commandant
revenant dun contrôle : " Arrêtez denvoyer des affiches ! Il y en
a des pièces pleines ". Cest la caricature de ce qui peut parfois se
passer. Doù la nécessité dune remise à plat régulière des missions comme
des moyens des administrations.
Il serait ensuite utile de sonder les administrés pour leur demander
leur appréciation sur les dispositifs mis en oeuvre et sur lefficacité des
politiques déployées en leur faveur. Cest parfois décapant, y compris pour une
entreprise. Il nous est arrivé davoir des surprises. Nous pensions être très bons
sur une activité ; nous nous sommes aperçus que nous nétions pas si bons que
cela. Lancer des sondages auprès des administrés serait une très bonne chose.
Au cours de mon expérience précédente, des bataillons de personnes
géraient des dizaines de milliers de réclamations sur des problèmes de recouvrement,
quil fallait envoyer aux trésoriers payeurs généraux qui, eux-mêmes, les
transmettaient aux comptables. Linformation remontait ensuite, il convenait alors
détablir des réponses. Doù un travail considérable. Jai demandé
alors de recenser les principales causes de réclamations. On sest aperçu que 70%
des réclamations provenaient de problèmes de changement dadresse liés à la
mensualisation de limpôt. Les problèmes identifiés, nous avons été en mesure de
prendre les dispositions nécessaires. Nous avons ainsi réduit de manière drastique le
nombre des réclamations doù amélioration du service public et
dégagé des moyens.
Enfin, dernière piste, il faudrait promouvoir une gestion des
carrières des responsables administratifs plus exigeante. La gestion des cadres, y
compris des cadres intermédiaires, est trop marquée par lavancement à
lancienneté, qui tient souvent à la pression syndicale. En effet, les syndicats
souhaitent que lancienneté soit prise en compte pour éviter larbitraire,
mais, pour gérer des entités relativement importantes, telle une trésorerie principale
de vingt ou vingt-cinq personnes, il ne suffit pas dêtre techniquement au point, il
faut aussi avoir des qualités de manager, élément insuffisamment pris en compte au
niveau de la sélection.
Voilà quelques pistes de réflexion.
La gestion publique peut progresser. Cela étant, je ne suis pas de
ceux qui se rallient à lopprobre jeté parfois sur la gestion de la fonction
publique. Jai rencontré, notamment dans les services du Trésor, des personnes
dévouées, de qualité, faisant très bien leur travail et beaucoup moins payées, à
niveau comparable de qualification, que les gens du secteur privé.
De même, si ladministration peut sinspirer de la gestion
des entreprises privées, je ne crois pas que lon puisse gérer une administration
comme une entreprise privée, car les besoins et les perspectives sont autres. Avant-hier,
lors dune réunion, le nouveau Président de la BERD, à Londres, me confiait les
déboires économiques et financiers de la Russie et me disait : " Finalement,
lOccident et les institutions financières internationales ont une part de
responsabilité dans ce qui sest produit, car on a trop dit que tout ce qui relevait
du privé était bien et tout ce qui relevait du public était mauvais ". Au
bout du compte, les banques ont été privatisées, pillées par des individus sans
scrupules et sont aujourdhui plus ou moins toutes en état de cessation de paiement.
En contrepartie, lEtat est devenu incapable dexercer les fonctions
régaliennes qui sont les normalement les siennes : la police, larmée le
recouvrement de limpôt et la fiscalité. Il faut trouver un juste équilibre et si
ladministration peut sinspirer de certaines méthodes de gestion privées,
toutes ne sont pas assimilables.
M. le Président : Merci, Monsieur Barberye, de cet
exposé très complet.
La parole est à M. Migaud, Rapporteur général.
M. Didier MIGAUD, Rapporteur général de la Commission des
finances : M. Barberye nous ayant déjà dit beaucoup et suggéré
plusieurs pistes, je me limiterai à la présentation du budget. Vous avez déclaré que
la présentation comptable et le fonctionnement de ladministration ne pouvaient
être complètement calqués sur lentreprise privée. Quelles sont vos suggestions
pour améliorer la lisibilité du budget ? Daucuns évoquent la possibilité de
présenter le budget de lEtat de la même manière que le budget des collectivités
locales avec linvestissement et le fonctionnement. Compte tenu de votre expérience
dancien directeur de la comptabilité publique, auriez-vous des propositions
précises sur la présentation du budget pour en améliorer sa lisibilité ?
Sur le contrôle par ladministration de son propre
fonctionnement, que lon peut appeler " lautocontrôle ",
pensez-vous que des améliorations pourraient être apportées ? Y a-t-il, selon vous, des
propositions pour modifier le fonctionnement des corps dinspection dans chacun des
ministères et pensez-vous que les rapports de ces inspecteurs doivent davantage être
rendus publics ?
M. le Président : La parole est à M. Méhaignerie.
M. Pierre Méhaignerie : Vos propos, Monsieur le
Président, sur la qualité des hommes dans ladministration, nous les partageons
très largement. Mais pensez-vous que les structures qui les portent permettent vraiment
de récompenser les efforts et de sanctionner les gaspillages et les laisser-aller ?
M. René Barberye : Sur une présentation du budget de
lEtat sous la forme " Investissement-Fonctionnement ", je
nai pas réfléchi à la façon daméliorer les choses. Jai évoqué la
prise en compte du patrimoine, problème qui sétait posé lors de la réforme de la
comptabilité des collectivités locales ; le problème était plus simple que pour
lEtat, on peut néanmoins progresser de ce point de vue. Cela doit être possible
dès lors quon le décide.
En ce qui concerne les corps de contrôle, je me référerai à mon
passé. Deux corps de contrôle interviennent, linspection des finances et la Cour
des comptes. Au niveau des corps de contrôle, sans doute trop de personnes passent-elles
leur carrière à la Cour des comptes sans être allées à lextérieur. Ce
nest vrai que partiellement, parce quune partie des fonctionnaires de la Cour
des comptes a une expérience externe. Mais les personnes de lextérieur ayant une
expérience autre sont en nombre insuffisant. Les rapports étaient souvent un peu
formels. Je pense préférable de disposer dune expérience de gestion pour
apprécier les qualités de gestion dun service. Le mixage est plus important à
lInspection des finances. Il y avait souvent des jeunes sous la responsabilité
dun inspecteur général qui, en règle générale, avait eu une expérience
extérieure. Pour les corps des autres ministères, les inspections générales sont
souvent assez mélangées, formées à la fois de personnes ayant commencé leur vie
administrative dans les inspections générales et dautres venues postérieurement.
Les expériences sont plus mixées. Il nen reste pas moins que lintervention
des corps de contrôle est insuffisante pour créer une véritable culture
dobjectifs dans les administrations. Il faudrait systématiquement les obliger à
définir leurs objectifs chiffrés et à rendre compte de la façon dont ils ont
progressé.
Jen viens à la question de M. Méhaignerie sur la sanction.
Je pense que ce que vous évoquiez a plutôt trait aux entreprises publiques quà
ladministration. Je nai pas dexpérience de personnes qui se soient
comportées de manière épouvantable. Cela étant, sans envisager des malversations ou
des incapacités de gestion, je crois quà certains niveaux, compte tenu de
lavancement dans ladministration je disais que lancienneté
comptait pour une part importante des responsables ne sont pas au niveau. Il
sagit davantage de cela.
M. le Président : Monsieur Barberye, merci
beaucoup.
Audition de M. Pierre JOXE,
Premier président de la Cour des comptes
(extrait du procès-verbal de la séance du 24 novembre 1998)
Présidence de M. Laurent FABIUS, Président
M. le Président : Mes chers collègues, nous accueillons aujourd'hui
M. Pierre Joxe, Premier président de la Cour des comptes.
Monsieur Joxe, je vous remercie d'avoir accepté l'invitation de notre groupe de
travail qui, je vous le rappelle, a pour but de réfléchir sur le contrôle parlementaire
et l'efficacité de la dépense publique. Nous pensons que le Parlement possède les
compétences pour réaliser ce type de contrôle et qu'il s'agit d'un élément de sa
légitimité qui devrait être renforcé.
Le rôle que pourrait jouer la Cour des comptes a souvent été évoqué au cours de
nos auditions, mais, en réalité, nous souhaitions, en vous invitant, connaître votre
analyse de ces problèmes et les propositions que vous pourriez formuler pour améliorer
le contrôle parlementaire. Vous avez une certaine connaissance du droit international -
nous avons souvent cité l'exemple britannique - et peut-être pourrez-vous nous faire
part d'un certain nombre d'expériences qui vous semblent intéressantes.
Monsieur le Président, je vous laisse sans plus tarder la parole, puis nous vous
poserons quelques questions.
M. Pierre JOXE : Monsieur le Président, messieurs les députés, comme vous pouvez
le constater, je ne suis pas venu seul. Je suis accompagné, d'une part, du Président de
la première chambre de la Cour des comptes, M. François Logerot, qui suit le
contrôle global du budget de l'Etat, étant entendu que chacune des autres chambres
contrôle une partie de ce budget - la deuxième chambre contrôlant la défense, la
troisième l'éducation, etc... Et, d'autre part, de M. Bernard Cieutat,
conseiller-maître, coordinateur du rapport qui vous est dorénavant soumis en
préparation à vos travaux budgétaires. Il s'agit donc là des deux magistrats de la
Cour qui connaissent le mieux ces problèmes.
Messieurs les députés, je ferai deux propositions, puis je serai à votre disposition
pour répondre à vos questions.
Vous avez parlé de l'exemple britannique, mais aucune réforme fondamentale n'est
nécessaire pour réaffirmer la prééminence de l'assemblée nationale en matière
budgétaire et financière. En revanche, second point, une réforme de l'ordonnance de
1959 relative à la loi de finances est indispensable pour faire évoluer les choses.
De par mes multiples fonctions - je suis à la Cour des comptes depuis cinq ans, j'ai
été à plusieurs reprises ministre et député, de la majorité comme de l'opposition,
j'ai siégé à la Commission des finances de l'Assemblée pendant mon tout premier mandat
-, je connais l'étendue des pouvoirs théoriques, souvent virtuels, du Parlement en
général, des Commissions des finances en particulier, et de ses rapporteurs spéciaux.
Ces derniers disposent d'un pouvoir d'investigation sur pièces et sur place aussi
étendu que celui d'un magistrat de la Cour des comptes. Cependant, il n'est que très
rarement utilisé. Pour ma part, je m'en suis servi une fois. Etant rapporteur spécial du
crédit du Forma (fonds de régulation du marché agricole), en 1974, je me suis
rendu sur place ; j'ai été très mal reçu, mais j'ai tout de même appris beaucoup de
choses. Et il arrive, de temps en temps, à certains d'entre vous, rapporteurs spéciaux,
d'utiliser ce pouvoir.
Pourquoi ce pouvoir n'est-il que très rarement utilisé ? Parce qu'il n'est pas dans
l'esprit de la loi et du parlementarisme qu'un député, fût-il rapporteur spécial, se
transforme en enquêteur. Cependant, il convient de ne pas oublier que des enquêteurs
sont à votre disposition : la Constitution stipule que " la Cour des comptes
assiste le Gouvernement et le Parlement dans le contrôle de l'exécution des lois de
finances ". Par ailleurs, depuis la récente réforme constitutionnelle,
l'article nouveau précise que " la Cour des comptes assiste le Gouvernement et
le Parlement dans le contrôle de la mise en oeuvre des lois de financement de la
Sécurité sociale ", celles-ci nétant pas exactement des lois de
finances sociales.
La Cour des comptes est donc à votre disposition, et même si elle est indépendante
dans sa constitution et dans la fixation de son programme comme en Allemagne et en
Grande-Bretagne, il ne lui est jamais arrivé, lorsqu'une Commission des finances le lui
demande - M. Méhaignerie nous avait sollicités lorsqu'il était Président de
cette Commission -, de refuser d'enquêter sur un point particulier.
Il est vrai, cependant, que les résultats ont été jusqu'à présent très
décevants. Pourquoi ? Parce que même si les travaux sont menés par la Cour, ils ne sont
pas suffisamment exploités. Nous pourrions donc envisager - avec une coordination et un
suivi plus intenses - une préparation de nos programmes qui soit mieux harmonisée avec
les préoccupations exprimées par la Commission des finances. Je sais que votre groupe
n'est pas uniquement constitué de membres de la Commission des finances, et je crois
savoir que depuis peu les rapporteurs pour avis sont fréquemment invités aux réunions
de la Commission des finances lorsqu'elle examine les budgets les concernant.
Dans la situation actuelle, le nombre des commissions est fixé par la Constitution,
vous ne pouvez donc en créer de nouvelles sans une réforme constitutionnelle. Cela
serait pourtant utile. Dans tous les parlements des démocraties d'Europe, une commission
- parfois plusieurs - se consacre, soit exclusivement, comme en Grande-Bretagne,
soit principalement, comme en Allemagne, en Suède ou au Danemark, à laudition
régulière, une fois par semaine, de tel ou tel représentant de l'institution
supérieure de contrôle, sur un sujet ponctuel - la réforme du service national -,
très vaste - le coût de la perception des recettes fiscales -, ou synthétique -
les dépenses de personnel -.
Si vous ne pouvez pas, sans modification institutionnelle lourde, créer une telle
commission, vous pouvez la créer à l'intérieur de votre système institutionnel actuel.
Le Committee of public accounts, en Grande-Bretagne, se réunit une fois par
semaine. Nous avons assisté, avec le Président Bonrepaux, à l'une de ses séances. Ce
jour-là, les quinze députés de cette commission auditionnaient l'équivalent de notre
délégué général à l'armement. S'appuyant sur le rapport du National audit office
- dont deux représentants étaient présents - ils ont " bombardé "
l'amiral de questions diverses pendant trois heures.
Nous venons de publier un rapport public particulier concernant le dispositif de lutte
contre la toxicomanie. Dans ce rapport, certains de nos collègues expliquent, de façon
extrêmement précise, pourquoi ce dispositif pourrait être grandement amélioré. Une
nouvelle personne en est actuellement chargée. Si votre Commission des finances voulait
s'intéresser au coût de cette mesure et à ses conditions d'application, cela serait
d'un puissant intérêt et cette question ne pourrait plus se retrouver enterrée dans des
rapports administratifs.
Je prends maintenant l'exemple d'un rapport de 1997 relatif à la gestion budgétaire
et à la programmation au ministère de la défense. Sortant du ministère de la défense,
j'étais tout à fait convaincu que l'on pouvait améliorer les conditions de gestion des
crédits de ce ministère. J'avais donc lancé, à mon retour à la Cour des comptes, un
travail approfondi à ce sujet qui avait débouché sur un rapport. Celui-ci a été
utilisé par de nombreux députés au cours des débats budgétaires de l'automne 1997.
Vous pouvez convoquer le DGA et rejouer la séance à laquelle nous avons assisté à
Londres il y a trois mois ! Convoquez le DGA, je vous déléguerai le Président de
la deuxième chambre de la Cour des comptes et un magistrat qui a travaillé sur le
dossier, et pendant trois heures décortiquez certains points qui peuvent être notamment
d'un intérêt méthodologique - comment est constitué le budget de la défense,
combien coûte un programme, combien coûte le char Leclerc en fonction de plusieurs
hypothèses, selon le nombre de ventes à l'exportation ou de commandes pour l'armée
française.
Il convient de chercher à réaliser des économies sur le coût des programmes, en cas
de revue de programmes axée sur les grandes orientations stratégiques - acheter plus ou
moins de matériels de défense - ou sur nos engagements à des coopérations
européennes, en particulier avec les Britanniques, les Allemands et les Italiens ;
comment organiser les industries darmement, en fonction de la baisse du budget
déquipement de la défense. Vous obtiendrez facilement le concours de ceux qui ont
passé plus d'un an à travailler sur ce sujet.
Autre exemple, la décentralisation en matière d'aide sociale. Il existe un rapport de
la Cour des comptes à ce sujet qui peut vous intéresser, puisque vous y trouverez des
réflexions relatives à la recherche d'économies portant sur des milliards de francs. Il
en va de même du rapport sur la politique en faveur des personnes handicapées adultes ou
sur le RMI. Tous ces documents sont disponibles, et pourtant ils ne sont utilisés que de
façon fragmentaire - ils sont cités par des rapporteurs ou des orateurs lors du débat
budgétaire.
Un débat collectif - je pense à une commission d'une quinzaine de députés -
contradictoire avec le responsable administratif et public, - cest le cas au Committe
of public accounts, dont les séances sont largement ouvertes - engendrerait
forcément des discussions d'un puissant intérêt sur des thèmes aussi simples que ceux
que je viens de citer. Cela na jamais lieu en France alors quà Londres, Bonn,
cela se produit chaque semaine, voire plusieurs fois par semaine. Il est regrettable que
des travaux aussi approfondis et qui ont pour vocation, entre autres, d'assister le
Parlement dans le contrôle d'exécution de la loi de finances n'aient lieu que très
exceptionnellement, une ou deux fois par an, à l'occasion de la préparation de
l'équilibre général.
Etant donné que nous allons être confrontés à de plus en plus de contraintes
d'origine européenne sur la configuration générale de nos lois de finances, des débats
plus larges pourraient s'ouvrir sur la sincérité des comptes et des budgets - ce qui est
également de la compétence de la Cour. Dans le projet de loi de finances pour 1999, 12
milliards de francs de crédits ont été réintégrés - sommes qui étaient destinées
à des rémunérations de fonctionnaires et qui, jusqu'à présent, étaient hors budget.
C'est le résultat direct d'un travail opiniâtre, patient, discret de la Cour des comptes
pour que les projets d'autorisation de dépenses soient conformes à ce qui va être
dépensé. Les années précédentes, ces 12 milliards de francs n'étaient pas ignorés,
il ne s'agissait pas de dépenses imprévues, mais ils ne figuraient pas dans le projet de
loi de finances.
J'ouvre une parenthèse pour préciser que la fonction publique est un sujet sur lequel
nous travaillons, et dès l'année prochaine nous serons en mesure de vous apporter de
plus amples informations.
Je suis frappé par l'absence totale de débat en France, en cours d'exécution du
budget ou d'une politique, entre l'organe de contrôle constitutionnel, le Parlement et
ses commissions, et l'organe constitutionnel d'assistance et de contrôle, la Cour des
comptes dont la mission est dassister le Parlement.
J'en viens maintenant au second volet de mon intervention, la réforme de notre droit
budgétaire. Plusieurs propositions de loi ont été déposées ces dernières années et
il semble que la Direction du budget se soit mise au travail sur ce sujet. Je vous indique
que nous sommes à votre disposition pour travailler sur les projets de réforme
lorsqu'ils seront portés à notre connaissance ou sur ceux qui peuvent être en
gestation.
La réforme de l'ordonnance de 1959 pourrait chercher à atteindre trois
objectifs : un objectif purement politique, le renforcement des pouvoirs de contrôle
du Parlement, un objectif pratique et un objectif juridique.
Premièrement, un objectif politique : renforcer le pouvoir de contrôle du Parlement.
Notre rôle comme auxiliaire du Parlement s'est renforcé récemment avec le débat
d'orientation budgétaire pour lequel nous fournissons un rapport préliminaire. Cela va
encore s'améliorer, puisque la diminution de la période complémentaire, et des efforts
supplémentaires que nous pourrions fournir, si vous le souhaitez, nous permettraient de
déposer un rapport sur l'exécution de la loi de finances de l'année précédente, au
moment du débat d'orientation.
Ensuite, je vous propose de consulter la Cour sur un plan technique à l'occasion des
projets de loi de finances. Comme vous le savez, le Conseil constitutionnel est
régulièrement saisi sur les projets de loi de finances pour des raisons diverses. Le
Conseil d'Etat, quant à lui, est consulté sur ces projets comme sur tous les autres
projets de loi. Dans de nombreux pays d'Europe, la Cour des comptes est consultée, soit
de façon générale, soit sur certains points des projets de loi de finances, au motif
qu'elle aura à donner son avis au moment de l'exécution - son avis au moment du
dépôt du projet de loi n'est donc pas sans intérêt, puisque lon passe
constamment d'une loi qui s'exécute à une loi qui se prépare -.
Par ailleurs, peut-être arriverons-nous, dans deux ou trois ans, à faire précéder
le débat sur le projet de loi de finances par l'examen du projet de loi de règlement du
dernier budget exécuté. Cela est moins révolutionnaire que l'on pourrait le
croire ! M. Cieutat a découvert un texte du 15 mai 1818 précisant que
" le règlement définitif des budgets antérieurs fera à l'avenir l'objet
d'une loi particulière qui sera proposée aux chambres avant la présentation de la loi
de finances annuelle ". Nous constatons là qu'au début du
19ème siècle, alors que le régime n'était pas encore parlementaire et que tout se
faisait à la plume d'oie, des visionnaires avaient déjà envisagé l'examen du projet de
loi de règlement avant le projet de loi de finances annuelle ! A l'époque, cela
devait être difficile à réaliser.
Sachez que dès le printemps prochain, nous serons en mesure de vous informer à ce
sujet encore plus tôt que l'année dernière.
Deuxièmement, l'objectif pratique : la réforme de l'ordonnance de 1959.
Il existe un défaut de lisibilité, les projets de budget étant émiettés entre
ministères, titre par titre, et les mesures - mesures acquises, mesures nouvelles -
étant d'une importance et d'un intérêt très inégaux. Les agrégats qui ont été
créés récemment aboutissent à des regroupements plus fonctionnels. En vérité, la
présentation des bleus les rend extrêmement difficiles ; cela découragerait n'importe
quelle bonne volonté.
En Allemagne et aux Etats-Unis, les présentations sont simples, par grandes
catégories de moyens et par programmes d'intervention. De ce fait, n'importe quel
parlementaire s'intéressant à une question peut trouver un document budgétaire qui lui
indiquera le type de dépense nécessaire pour une mesure définie, dans une période
considérée - avec, en outre, des projections pluriannuelles qui sont dramatiquement
absentes de nos documents budgétaires.
Il existe également un manque de visibilité du fait du caractère annuel des
descriptions d'actions ou de dotations envisagées par l'Etat. Les rapports de la Cour ont
démontré depuis longtemps que la notion même d'autorisations de programmes avait été
vidée de son sens. Une approche pluriannuelle est essentielle pour le Parlement, afin
qu'il puisse mesurer pleinement les conséquences budgétaires sur une période moyenne
des actions proposées, et estimer valablement l'évolution des masses budgétaires et des
soldes.
Il s'agirait, non pas de revenir sur le principe de l'annualité qui se justifie
- encore que la biennalité, qui existe dans certaines organisations internationales,
se révèle efficace -, mais de fournir au Parlement des documents qui éclairent les
prévisions budgétaires annuelles, non seulement par ce qui s'est passé, mais également
par ce qui doit se passer sur plusieurs années. Ces documents sont d'autant plus
nécessaires que le pacte européen de stabilité et de croissance exige désormais des
projections sur quelques années. En conséquence, cette nécessité n'a pas seulement un
intérêt fonctionnel, mais également politique. Faute de quoi, le Parlement risque de
délibérer sur des masses financières sans avoir de perpective à moyen terme.
Autre point que je souhaitais évoquer : l'effet pervers de la distinction entre les
services votés et les mesures nouvelles. Tout le monde en parle. On approuve par un vote
unique plus de 90 % des dépenses du budget. Cela limite singulièrement la pertinence de
la discussion budgétaire, c'est-à-dire les variations par rapport à l'année
précédente, et favorise l'immobilisme. La plus grande partie du budget est reconduite
d'année en année sans examen, et les résultats très décevants des tentatives
réalisées à plusieurs reprises de révision des services votés me ramènent à ma
première proposition. Lorsqu'on parlera des services votés, non pas seulement au moment
de la discussion budgétaire, mais tout au long de l'année, alors reviendront en mémoire
de ceux qui y auront participé des choses beaucoup plus concrètes, rarement évoquées,
de façon vivante, lors des débats budgétaires. Naturellement, dans ce domaine, nous
pouvons vous être utiles.
Troisièmement, l'objectif juridique. Je ne m'attarderai pas sur cet objectif, mais
citerai néanmoins quelques exemples. Les prélèvements sur recettes ne sont pas prévus
par l'ordonnance de 1959. Or, vous votez chaque année un prélèvement sur recettes pour
l'Europe - il s'élève cette année à 90 milliards de francs. Il s'agit d'une
dépense qui ne diminuera pas dans l'avenir. Ce prélèvement sur recettes ne mérite-t-il
pas d'être qualifié juridiquement ?
Je ne m'attarderai pas sur la distinction entre les opérations budgétaires et les
opérations de trésorerie, ni sur d'autres aspects qui pourraient être évoqués, car je
voudrais avoir le temps de répondre à vos questions.
Il est clair que certaines mesures demandent des réformes juridiques assez complexes ;
la réforme de l'ordonnance de 1959 exige une procédure très lourde, ce qui suppose un
processus législatif soumis au contrôle du Conseil constitutionnel. D'autres mesures,
d'application immédiate, peuvent éclairer le Parlement point par point. Et je vous
assure que si vous commencez à les mettre en oeuvre, c'est nous qui demanderons
grâce ! Si un groupe de députés - et pourquoi pas une commission ad hoc
ouverte aux rapporteurs spéciaux et pour avis du ministère considéré - est
constitué pour auditionner périodiquement les personnes concernées, c'est tout un
aspect vivant de l'administration publique qui permettra, tout au long de l'année,
d'examiner de façon plus concrète et pragmatique les problèmes qui sont ensuite
ramassés dans le débat budgétaire. Pour ce qui nous concerne, nous aurons le sentiment
de mieux jouer notre rôle en contribuant à l'un des aspects fondamentaux de la
démocratie, cest-à-dire au débat public contradictoire, transparent, sur les
finances de l'Etat - soit 2.000 milliards de francs - et les finances sociales - plus
de 2.000 milliards de francs.
Lorsqu'on se trouve dans un pays où 45 % du PIB sont prélevés sous forme de
prélèvements obligatoires, on ne peut pas se contenter de procédures budgétaires qui
datent de l'époque où l'on ne prélevait que 15 % du PIB. L'esprit des discussions
budgétaires a évolué quand le parlementarisme a progressé, puis régressé au
lendemain de la Vème République. On a tellement voulu encadrer et éviter les
débordements du système antérieur que l'on a vidé le débat budgétaire de son contenu
de gestion. Ce n'est pas uniquement par l'amélioration de la discussion budgétaire
annuelle que l'on va progresser, mais par un système de démocratie continue - comme dit
le professeur Rousseau de Montpellier. Selon ce professeur, la démocratie ne peut pas se
contenter d'avoir
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