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La collection « Connaissance
de l'Assemblée »
Mai 1998
CONNAISSANCE
DE L'ASSEMBLÉE
PRÉFACE
L'Assemblée de la Nation par Laurent Fabius « Assemblée nationale », l'expression même a une forte charge historique, symbolique et politique. Devant la place de la Concorde, dont le nom également n'est pas sans signification, elle s'impose. Dominant les grands légistes de France flanqués d'une Athéna pensive et de quelques autres allégories sévères, ces mots, en lettres de bronze, dominent la Seine et regardent Paris. Ils s'inscrivent fièrement, harmonieusement, au fronton d'un Palais Bourbon dont l'Histoire se confond avec celle de la Nation. Ils brillent le jour, s'illuminent la nuit et ce n'est pas uniquement un miracle de la « fée électricité ». Car feuilleter les grandes pages de l'Assemblée, parcourir le registre de ses séances, suivre les plus fameux de ses députés, se souvenir des libertés, des droits qui y furent votés, écouter les gouvernements qui y trouvèrent ou y perdirent une majorité, ce n'est pas seulement partir à la découverte de salles et de couloirs où résonnent à intervalles réguliers grands discours et petites phrases. C'est évidemment beaucoup plus que cela. C'est aller à l'origine même de notre démocratie et de notre droit. Dévider l'écheveau de nos institutions et la chronique de nos révolutions. Revoir l'adoption des principaux textes législatifs et retrouver l'esprit des grands débats publics. Revivre la naissance de notre République et chacun des grands événements qui en ont scandé l'avènement. Palais et Constitution, monument et contrôle du Gouvernement, architecture et esprit des lois ne font plus qu'un. Les murs et les concepts ne peuvent ici être séparés. Michel Mopin nous montre le chemin de cette rencontre avec un grand talent. N'en déplaise aux ancêtres grecs et latins, la notion moderne d'Assemblée est bien plus jeune que celle de Parlement. Ce dernier remonte au moment magique et incertain où des hommes assemblés reconnurent d'abord pour eux-mêmes, ensuite pour ceux qu'ils conduisaient ou, plus rarement, qui les désignaient, le fait que pour décider d'un budget, d'une guerre ou de tout autre sujet important, mieux valait s'entendre et se convaincre par la « parole » plutôt qu'en distribuant bons apanages et mauvais coups. Parlement ? Sur les bords de la Tamise comme sur ceux de la Seine, on ne sait pas d'où surgirent ces trois syllabes réunies en un hommage au dialogue et à la concertation. Il en va autrement de l'Assemblée nationale. Par quelques lignes administrativement conservées pour l'édification des générations futures, on en connaît l'origine avec précision : peu de jours avant l'été, le 17 juin 1789 à Versailles. En croisant ces données avec le journal du roi, piètre monarque mais météorologue amateur et fervent littérateur intime, on pourrait presque savoir si un grand soleil illuminait le salut de ceux qui, présents « par la volonté du peuple », ne se disperseraient que par « la force des baïonnettes », marquant de leur détermination un processus dont nous sommes les héritiers. En ces jours confus et lumineux où se disloque ce qui semblait immuable et où l'impossible commence à prendre corps, ce sont les délégués aux États généraux qui inventent la souveraineté nationale, mais ils s'interrogent. Quel nom donner à son expression ? « Assemblée des représentants du peuple français », préconise le marquis de Mirabeau. C'est un peu contourné. « Assemblée légitime des représentants de la majeure partie de la Nation, agissant en l'absence de la mineure partie », suggèrent Mounier et Barnave. C'est compliqué. « Assemblée des représentants connus et vérifiés de la Nation », avance Sieyès. Pardon l'abbé, lui rétorque-t-on, cela fait dissection ou inventaire plutôt que déclaration ou constitution. Il faut décider. Ce sera finalement, sur la proposition de Legrand, député du Berry, « Assemblée nationale ». Pour Madame de Staël, ce décret était la Révolution elle-même. Ce n'est pas faire injure au Sénat de considérer que, désormais, selon la tradition révolutionnaire, « la nation assemblée » pour reprendre l'expression de Mirabeau se retrouve dans une Chambre dépositaire de sa souveraineté : l'Assemblée nationale. Voilà fixé l'esprit des « lumières » et sa configuration parlementaire. L'idée de Nation est faite pour rassembler et non pour diviser. Elle s'exprime par sa représentation. Nul corps, nul individu, ne peut s'en emparer. Assemblée et Nation, la conjonction est heureuse. Elle suscitera en deux cents ans un fort écho institutionnel. Dans notre histoire politique mouvementée, jamais l'usage de ces mots ne sera anodin. L'Assemblée nationale oubliée, et il faudra craindre le pire. Reconnue, et ce sera pour le bien du pays. La nature des régimes qui se succéderont en sera éclairée dès leur passage sur les fonds baptismaux. L'omission ne sera pas obligatoirement l'arme choisie. Certains coups portés sont plus obliques. S'étonnera-t-on, par exemple, que ce soit en vertu de la tradition monarchique que soit réservé à l'Assemblée le « privilège » d'être désignée sous le vocable peu élégant de chambre « basse », alors que lords et pairs se réservent le terme de « haute assemblée », mesquinerie institutionnelle que le passage de Hugo au palais du Luxembourg et un peu d'anglomanie peuvent seuls excuser à défaut d'expliquer ? Il ne faut pas trop en vouloir à la Restauration ni à la perfide Albion. Dans l'enceinte de l'hémicycle, de séance en séance, ce sont les mots, les procédures qu'elles créèrent que l'on continue d'utiliser : « discussion générale, amendements, session, question préalable, motion de censure ». Tous ces mots datent de ces années là et depuis, dans la forme, n'ont plus changé. Toutes ces expressions, au charme mystérieux pour la plupart des citoyens, ne prennent en réalité leur sens que dans un cadre plus général, un cadre de liberté, d'égalité et de fraternité qui, constituant les véritables points cardinaux de la démocratie, forme aujourd'hui la vraie étoffe des débats parlementaires. C'est à la même époque, à partir du milieu du XIXe siècle, que les ministres et les parlementaires, voulant faire preuve de virtuosité, se mettent à affectionner une éloquence envahie de chiffres, de sigles ésotériques et de réflexion d'experts. Devant cette préciosité bureaucratique, les nouveaux Démosthène, les Cicéron ressuscités sont pris pour ce qu'ils ne méritaient pas d'être : des superficiels, des fantasques, des incompétents. L'éloquence fleurie de la IIIe République n'y fait rien. C'est ainsi, pour de faux calculs ou un article mal cité, que l'on blesse un Parlement. Perier, Thiers à qui on doit reconnaître quelques belles phrases et nombre de belles pages, ou de Broglie seront plus précis que Montalembert et Ledru-Rollin. Sont-ils les ancêtres de l'ennuyeuse technocratie, imbattable sur le cours d'une devise, mais ignorante des conditions réelles de vie dans les banlieues ? Si elle triomphe, c'est qu'on l'a laissé proliférer. En tous cas, jusqu'en 1910, il n'existe ni ordre du jour prioritaire, ni conférence des présidents fixant l'ordre des travaux, ni limitation du temps de parole, ni séances particulières pour les questions d'actualité et les questions orales. L'orateur est sans entraves. Il parle aussi « sans papiers » et au contraire de certains « orateurs » actuels ne paraît pas s'en offusquer. Le travail des commissions reste embryonnaire, la logique des partis ne l'a pas encore emporté sur celle des individus. Chaque député peut, par la puissance de ses mots, espérer convaincre ses collègues et même renverser un gouvernement dont l'action lui déplait. Usant, parfois plus que de raison, de cette faculté d'interpeller, de cet art de renverser, le législatif s'impose à l'exécutif, voire se substitue à lui. On constate cependant une véritable foi rationaliste dans la fécondité du débat public. Pour approcher la vérité, dégager la décision juste, l'esprit du temps fait confiance à l'échange public d'arguments, à la confrontation des opinions. Nourrie aux humanités et plutôt positiviste, la « classe politique » d'alors est convaincue que la délibération publique entre opinions différentes constitue non seulement la garantie la plus sûre pour produire un résultat juste, mais encore le meilleur moyen d'intégrer les divers groupes constituant la Nation dans la République. Nous redécouvrons aujourd'hui ce que déjà nos aînés avaient compris : toute controverse qui a pour cadre l'hémicycle est un affrontement qui épargne la rue. Porter des arguments, échanger des théories, s'opposer sur le concret, défendre des idées, c'est aussi, c'est d'abord, le travail des députés. Deux conséquences à cette identité entre l'animation des travées et les préoccupations de la cité. La presse de l'époque se bouscule alors au Palais Bourbon et accorde une place considérable aux discussions parlementaires. Elle relate, elle informe, elle répercute et, en juste retour, elle n'est pas sans influence sur les opinions du Palais Bourbon. D'autre part, le ton adopté par mes collègues du temps jadis n'est pas de la plus grande aménité. L'idée qu'autrefois on s'interpellait à fleurets mouchetés est totalement fausse. Il suffit de lire les débats. On s'y défie. On s'y insulte. Ils sont brutaux. Ils sont violents. Mais ils sont beaux. Parfois on s'empoigne -ce que je déconseille fortement- et il faut aux huissiers s'interposer entre les belligérants. Le citoyen ne s'y trompe pas. Dans nos provinces, les représentants de la Nation passent à juste titre pour l'incarnation verbale d'une République « une et indivisible », « laïque, démocratique et sociale ». Les hussards noirs les regardent avec sympathie. Tous travaillent au même objectif. La politique attire des gens de talents. Elle mérite des éloges et vaut le respect. Puissions-nous revenir à cette appréciation. Toutefois, malgré la qualité des impétrants, il règne à cette époque dans les travées un certain esprit de bizutage. Pendant la première année de législature, un député doit se taire. Pendant les années qui suivent, il ne doit aborder que des questions particulières et périphériques laissant les ténors, les grands anciens s'exprimer sur l'essentiel. Jaurès lui-même, jeune élu du Tarn en octobre 1885, n'intervient que deux fois, avant l'été de 1887, et réserve ses quatorze interventions suivantes, jusqu'à l'automne 1889, à des questions purement techniques. L'affaire Dreyfus, notamment, changera cela. Mais au-delà de ces règles et de ces coutumes qui nous surprennent, ces lieux de la République possèdent encore un sens fort au premier tiers du XXe siècle. Jusque pour ceux qui ont fait de la démocratie leur détestation. C'est vers l'Assemblée, par exemple, que convergent durement le 6 février 1934, ligues, factieux et camelots, tranchant d'un coup de canne-épée les jarrets des chevaux des gardes républicains, assommant les gardiens de la paix d'un coup de pommeau, pour mieux étrangler la « Gueuse » en déferlant depuis les ponts qui enjambent la Seine pour envahir le Palais Bourbon ! En songeant à cette époque où, jusque pour ses adversaires, le Parlement est le symbole de la vie républicaine, comment ne pas adresser des reproches à ceux qui ont laissé l'institution sur le bas côté de leurs ambitions et des éloges à ceux qui ont préservé, renforcé l'Assemblée nationale ? On ne sera pas surpris en apprenant, par exemple, que la Constitution de l'an VIII, celle de 1799, alors que Napoléon perçait déjà sous Bonaparte, oublie, par distraction, sur le chemin du sacre sans doute, la fière dénomination. Ou a contrario que l'Assemblée provisoire de 1848, à vocation constituante, se nomme immédiatement « Assemblée nationale », terme que le Second Empire raye d'un trait de plume au profit de celui bien anatomique de « Corps législatif ». Malgré Lamartine superbe s'écriant : « Nous nous levons pour vous dire : nous ne laisserons pas dilapider le pouvoir, rabaisser la tribune, dégrader le gouvernement représentatif », Louis-Napoléon Badinguet ne se laisse pas fléchir avant que Prussiens, Ulhans et Sedan, malheureusement, ne s'en chargent. La IIIe République ne put pas réparer l'injure. De retour de Versailles, les Constituants de 1875, moins bien inspirés que leurs aînés de 1789, veulent innover en réservant l'appellation « Assemblée nationale » à la réunion fraternelle en principe, distante en réalité, de la Chambre des députés et du Sénat. Quand on attend le Comte de Chambord avec Mac Mahon, quand on s'appelle République par une unique voix de majorité obtenue sur l'amendement Wallon, on n'a pas pour la Nation et son Assemblée des égards particuliers. La Constitution était courte et obscure. Coutumièrement le Président du Conseil en émergea et notre régime démocratique s'y installa. Mais pour donner le beau nom d'Assemblée à l'hémicycle du Palais Bourbon, elle resta sourde et aveugle. Ce n'est évidemment pas le régime de Vichy qui lui rendra la vue. L'État français, collaborateur et perverti, préféra opprimer, condamner, déporter pour complaire à l'occupant. Pendant ce temps, dans Paris occupé, une étrange photo conservée dans les archives de l'Assemblée montre un hémicycle, drapé de croix gammées, remplis de généraux nazis venus écouter -les yeux mi-clos- sur un poste de TSF posé sur la tribune leur chef dont un buste ridicule et gigantesque trône sur le perchoir, semblant lui-même les haranguer. Heures sombres parmi les heures sombres ! Il faut attendre la Libération pour qu'à nouveau « Assemblée nationale » désigne la Chambre élue au suffrage universel direct, terminologie confirmée par les institutions de la Ve République. On lit aujourd'hui avec amusement les débats devant l'Assemblée générale du Conseil d'État dont certains membres éminents suggèrent, sans même un sourire, que la dénomination adoptée en 1958 signifiait à elle seule l'instauration d'un régime d'Assemblée ! Mais une histoire, le génie du parlementarisme, l'esprit des lois n'expliquent pas une adresse sur le bottin. Devant le Palais Bourbon coule la Seine. Quelques années après la première mort de l'Assemblée nationale, le corps législatif laissa définitivement une partie de l'exécutif sur la rive droite, aux Tuileries, puis à l'Élysée, et rejoignit ce qui n'était pas encore Matignon, préfigurant bien involontairement le régime de responsabilité du Gouvernement devant l'Assemblée qui allait s'imposer. A l'origine de ce déménagement, je rappelle souvent à mes visiteurs qu'il y eut des amours illégitimes. J'y songe de temps à autre lorsque je rejoins la salle des séances. Quittant Lassay et ses dorures d'un autre siècle, il faut franchir la galerie des Fêtes, passerelle de pierre entre le XVIIIe siècle et le suivant, tout entière décorée à la gloire du commerce, de l'industrie, de la science et de la géographie, dans le style Morny. Entre dorures et velours, le décor emprunte autant à la gare d'Orsay ou à un casino de paquebot méditerranéen qu'à la galerie des Glaces du château de Versailles, mais, au total, l'effet est fort. Galante époque ! C'était autrefois une prairie bucolique en bord de Seine qui permettait à la duchesse Louise-Françoise de Bourbon et au marquis de Lassay de se rejoindre. Il fallait une bergerie à ces amoureux : on la construisit dans le genre plutôt dispendieux. L'Hôtel particulier de la belle princesse était déjà un des plus beaux en bordure du Faubourg Saint-Germain. En peu de mois, elle fit bâtir une sorte de préfabriqué de grand luxe pour celui qu'elle adulait à quelques centaines de mètres de son propre logis. L'amour n'attend pas, mais à deux siècles d'intervalle, pour cause de trop grande rapidité des travaux, nous lui devons fissures qui envahissent les murs et les plafonds, absence de fondations, chauffage archaïque et autres petits désagréments d'un palais fragile. D'autant plus fragile qu'il fut alourdi par un second étage quelques décennies plus tard. De cette époque champêtre et sentimentale demeure une décoration étonnante parmi laquelle de petits amours dorés s'ébattent, courant de corniche en corniche, de vestibules en escaliers, pour s'égayer dans l'austère salon des jeux qui réunit chaque mardi matin les présidents de groupe et de commission autour du Président de l'Assemblée nationale et du ministre des relations avec le parlement. Fort heureusement, aucun des participants à la Conférence des Présidents ne prête attention aux scènes qui, sous le titre de « colin-maillard », « le volant », « la fessée », « le jeu de quilles » ou « saute-mouton », traitent de façon à peine masquée certains sujets qui ne sont pas spécifiquement parlementaires. L'ensemble des bâtiments rejoignit l'escarcelle de la Nation et au contraire de tant d'autres « biens nationaux » ne finit pas dans le patrimoine d'un riche bourgeois de Paris ou d'un des nouveaux puissants du régime. Le 26 Octobre 1795, la Convention se sépare définitivement et le Directoire vient mettre un terme anticipé à une révolution qui devait s'arrêter à la perfection du bonheur. De la Bastille ou du Champ de Mars, l'histoire se déplace vers les plaines d'Austerlitz et de Waterloo. Toutefois, avant de se disperser, les conventionnels prennent une décision en apparence banale, mais qui se révèle décisive : ils conviennent qu'une des deux assemblées choisies pour leur succéder, la plus représentative, celle des Cinq-Cents, s'installera dans le palais des princes de l'ancien régime, au Palais Bourbon. Les déménageurs ayant été longuement requis du côté de la Malmaison, cet aréopage chamarré ne prit possession des murs qu'en 1798. C'est ainsi que l'Assemblée nationale est aujourd'hui logée dans les dépouilles d'une noblesse insouciante, dans un palais qui, clin d'œil au destin, associe à jamais le nom de la dernière dynastie de la monarchie au sanctuaire de la loi souveraine. Comme à l'Elysée, comme au Sénat, comme au Conseil d'État ou au Conseil constitutionnel, entre cour et jardin, nous travaillons là où prospéra l'Ancien Régime. Delacroix et, dans une moindre mesure, Horace Vernet, en ponctuant les différents salons de leurs chefs-d'œuvre et de leurs fresques la somptueuse bibliothèque, ne firent rien pour rendre l'immeuble moins solennel. Ce musée des couleurs et du mouvement qu'ils plaquèrent sur nos voûtes fait aujourd'hui la joie des visiteurs. Il est effectivement impressionnant. Mais la modestie n'est pas absente. On pourrait par exemple observer que notre buvette ressemble à un buffet de gare de province avec son zinc, son percolateur, son grand lustre et ses bas-reliefs en céramique dus à un artiste pompier. Notre salon de coiffure -que je fréquente régulièrement malgré un ramage assez peu fourni- ne déparerait pas dans un village de la France profonde. Notre tabac, malgré les légendes qui l'accompagnent, est une modeste niche coincée dans une de nos entrées. Notre bureau de poste ressemble à celui d'une sous-préfecture de taille moyenne. Il en a d'ailleurs l'activité, pour le malheur de ses préposés remarquables et souvent surchargés. Pour bâtir notre petite ville parlementaire qui trépide parfois tard dans la nuit au centre de Paris, nous avons reçu autant de la Troisième République que du citoyen Capet. C'est ainsi que la décoration du Palais Bourbon, jusqu'au milieu des années 1980, s'était arrêtée pour l'essentiel en 1920. Walter de Maria, Di Rosa, Alechinsky, Ernest-Pignon-Ernest, Télémaque et quelques autres artistes de qualité sont venus mettre un peu d'audace et de modernité dans tout cela. Le Parlement n'est pas un conservatoire du temps passé. Les nouvelles technologies s'installèrent aussi. Il n'empêche : l'essentiel a un siècle. Comme toute institution, l'Assemblée a son protocole. Il lui fallait donc un décor. Ce fût celui du « Président », ce film distrayant, rediffusé fréquemment à la télévision, avec Jean Gabin. Il en est resté un parfum un peu suranné. Si l'on a déjà oublié que, jusqu'en des temps récents, le Président de séance changeait d'habit suivant l'heure des séances, pour se retrouver en queue-de-pie en fin de soirée, chacun entend encore aujourd'hui le roulement des tambours qui accompagne ses pas lorsqu'il se dirige vers l'hémicycle. Chacun peut voir aussi les hommages que lui rendent les soldats de la garde républicaine. Entre le « bureau du départ » d'où part cette procession et le perchoir au pied duquel elle s'arrête, tout n'est que tapisseries, lambris dorés, vrais et faux marbres, allégories édifiantes et copies de la statuaire antique. Cela est-il inutile, comme le soutiennent certains ? A la réflexion, je ne le crois pas. Au-dessus des vingt colonnes de l'hémicycle se mêlent la Raison et la Justice, la Prudence et l'Éloquence. A sa gauche et à sa droite, les statues de la Liberté et de l'Ordre bornent la compétence oratoire du législateur. Sous le fauteuil du président, la tribune elle-même arbore un bas-relief représentant la Renommée embouchant sa trompette et l'Histoire dont le stylet grave sur une tablette d'argile des paroles ailées mais promises à rester. Cette Assemblée en rajoute-t-elle dans l'antique, en fait-elle trop dans la vénération pour les grecs et les latins ? Athènes, Rome, Paris, c'est une filiation que nos pères ne détestaient pas. Pour moi, fondamentalement, il s'agit d'honorer la représentativité de l'Assemblée, les vertus de la souveraineté nationale et, à travers le respect du suffrage universel, le peuple souverain. Les institutions ont besoin de certains rites parce que, singulières dans la Nation, elles doivent être visibles et reconnaissables par tous les citoyens. Ces procédures, ces obligations soulignent les lieux symboliques où la démocratie s'accomplit. Liberté, égalité, fraternité, le rituel identifie autant qu'il protège. Le décor doit mettre en valeur le geste législatif et non l'isoler. Il est vrai que le Parlement est aujourd'hui parfois mal aimé et souvent mal connu et que des livres comme celui-ci sont d'autant plus nécessaires. Les raisons de ce relatif effacement sont bien connues : primat de l'exécutif, logique majoritaire, âge de la télévision, montée en régime des compétences de l'Europe et de la décentralisation. Pour autant, je crois que l'Assemblée nationale sera l'un des maillons de la rénovation de la vie publique : davantage de parité sur les bancs et moins de cumuls, un véritable statut de l'opposition, une place rendue à l'initiative du législatif, un budget mieux discuté, mieux adopté, mieux contrôlé, une plus grande proximité du public et des citoyens et un meilleur dialogue, une ouverture aux grands enjeux, à l'international et aux nouvelles technologies. C'est notamment ainsi que les Français trouveront ou retrouveront confiance en « leur » Assemblée nationale. Au passage du nouveau siècle, nos concitoyens ont plus que jamais besoin d'être ensemble et de se parler. Il faut refaire du Palais Bourbon un lieu essentiel du débat public. C'est ce défi que nous voulons relever. Assemblée nationale, ces deux mots désignent simultanément une réalité matérielle et une institution, un « palais » et un pouvoir. Les pages qui suivent tentent de décrire successivement l'un et l'autre : le génie de ces lieux, et l'histoire de ce pouvoir. Le « Palais Bourbon » a commencé d'exister il y a bientôt trois siècles. Les mutations architecturales comme les changements de propriétaires qu'il a connus au cours du dix-huitième siècle se sont accélérés depuis que sa vocation est devenue politique, avec la Révolution. Seize mille députés, « représentants », « législateurs »..., y ont exercé leur mandat dans deux salles, l'une pendant les trente premières années, l'autre depuis 1832. Il y a eu aussi deux salles provisoires, et des exils, dont l'un, à Versailles, a duré huit années. De la configuration même de ces salles -hémicycle et tribune-, sont issus, en grande partie, la distribution, mi-topographique, mi-idéologique, des partis français en « gauche » et « droite », et un certain type d'éloquence parlementaire. Quant au Palais, il s'est efforcé de ressembler de moins en moins à une demeure aristocratique d'Ancien Régime -mais il en reste quelque chose-, et de plus en plus à un immeuble fonctionnel et, autant que faire se peut, confortable, une maison apte à faire les lois. L'institution a vécu selon le rythme des régimes et des élections. Ce rythme fut discontinu et spasmodique. L'« Assemblée nationale » - ce terme étant utilisé pour synthétiser des appellations qui ont varié- a connu non seulement des alternances, mais des révolutions, des coups d'État, et même des occupations étrangères. Elle a pratiqué puis abandonné bien des procédures, des modes de relations entre les pouvoirs, bien des coutumes. Elle en a retenu et perfectionné d'autres. Autrement dit, elle a été partagée entre oubli et mémoire, entre le déni des régimes et des constitutions abolis, et la conscience d'une continuité, favorisée par les longues carrières de quelques « agents de liaison » qui ont traversé les législatures et la formation d'un droit parlementaire. Les apports successifs, parfois moins contradictoires que cumulatifs, des différents régimes qui ont régi le Palais Bourbon et ses acteurs politiques depuis le 21 janvier 1798, seront rappelés dans un dernier chapitre, le plus long. PREMIÈRE
PARTIE
Les assemblées qui ont siégé depuis deux siècles, au Palais Bourbon la plupart du temps, ont souvent changé de nom. Elles se sont appelées successivement : Conseil des Cinq-Cents (sous le Directoire), Corps législatif (sous le Consulat et l'Empire), Chambre des députés des départements pendant la première et la seconde Restauration, et, pendant la parenthèse des Cent-Jours, Chambre des représentants. En 1830, avec la monarchie de Juillet, apparaît la Chambre des députés, tout court. Elle est chassée, avec ses membres élus en 1846, par la Révolution de Février qui fait élire au suffrage universel direct une Assemblée nationale constituante, suivie d'une Assemblée nationale législative en 1849. Le Second Empire, de 1852 à 1870, ressuscite un Corps législatif. Préparée par une Assemblée nationale qui a siégé de 1871 à 1875, la Troisième République ramène une Chambre des députés qui durera 16 législatures. En 1945-1946, deux Assemblées nationales constituantes successives élaborent une constitution, adoptée par référendum. En vertu de cette constitution, une Assemblée nationale siège au Palais Bourbon de 1946 à 1958, jusqu'à ce que la Constitution de 1958 maintienne son appellation, sinon ses pouvoirs. De 1940 à 1945, il n'y a eu en France ni élections législatives, ni assemblées élues, mais seulement, placées en pierres d'attente, deux assemblées consultatives provisoires, l'une à Alger (novembre 1943 - juillet 1944), l'autre à Paris, après la Libération, jusqu'en août 1945. Ce sont les « Chambres des députés » qui au total ont siégé le plus longtemps (1830-1848, 1875-1940), soit 83 ans. Mais l'appellation la plus fréquente a été celle d'Assemblée nationale, assortie éventuellement de l'épithète « constituante » ou « législative ». Elle avait déjà été utilisée dans les premières années de la Révolution, avec l'Assemblée nationale constituante issue des États généraux en juillet 1789, et l'Assemblée nationale législative qui l'a suivie en 1791-1792. Particularité restée sans imitateurs : les constituants, à l'initiative de Robespierre, décidèrent qu'ils ne seraient pas éligibles à la Législative. La Convention élue en 1792 fut également de fait, sinon de dénomination, une Constituante. § 1. Assemblée unique Ces variations ne furent pas tout à fait arbitraires. De 1789 à 1792, en 1848 et 1849, de 1871 à 1876, « Assemblée nationale » signifie assemblée unique. Le choix de ces termes est inséparable de l'option pour le monocamérisme votée en septembre 1789 par les députés, dans ce qui fut l'un des premiers débats constitutionnels de notre histoire. « Assemblée nationale » fut proposé le 16 juin 1789 aux membres du Tiers en quête d'une enseigne, par Legrand, « obscur député » du bailliage de Bourges aux États généraux. Sans succès. Sieyès, le lendemain, s'appropria l'expression, et la fit triompher « dans les siècles des siècles ». Notre histoire parlementaire connaît au moins un autre exemple de cette dépossession d'un député de base au bénéfice d'un illustre ou d'un notoire. L'apostrophe « Le Libérateur du Territoire, le voici » a été lancée en juin 1877 à Thiers -que le tableau de Jules Garnier dans la salle des Conférences du Palais Bourbon place au centre de l'hémicycle tel un vieux chat ronronnant de plaisir et de vanité-, non par Gambetta comme le veut la légende, mais par Gailly, député des Ardennes, maire de Charleville. « Assemblée nationale » impliquait l'adéquation entre un corps de représentant élus et l'universalité des électeurs. Les termes excluaient donc, tant qu'on est resté fidèle au sens des mots, une seconde chambre, qui n'aurait pu être qu'un instrument de division de la volonté nationale ; ils interdisaient encore plus le polycamérisme des constitutions bonapartistes. C'est pourquoi il n'y eut plus d'Assemblée nationale quand le bicamérisme apparut avec la Constitution de l'an III et le Directoire et réapparut avec les Monarchies selon les Chartes. Après 1814 et surtout 1830, « Chambre des députés » devient pendant un tiers de siècle le mode de désignation usuel de la première chambre d'un parlement bicaméral. « Assemblée nationale » revient de 1848 à 1851 avec la Deuxième République, où, conformément au modèle révolutionnaire, il n'y eut qu'une seule Assemblée délibérante pour une seule Nation. Ce fut le cas également avec l'assemblée monarchiste élue le 8 février 1871, après une campagne électorale d'à peine huit jours. On sait que cette assemblée se résolut enfin, après quatre ans de tergiversations, à adopter une Constitution républicaine, en vertu d'un compromis entre républicains et monarchistes dont l'une des principales clauses était l'existence du Sénat. Pour la première fois en France, la seconde chambre (ou « chambre haute ») fut élue au suffrage universel (indirect). § 2. Réunion des deux assemblées En 1875, les termes « Assemblée nationale », devenus libres, émigrent vers un nouvel usage, qui restera stable jusqu'en 1940. Pendant 65 ans, ils désignèrent la réunion des deux assemblées à Versailles pour deux opérations : 1/ élire, en principe tous les sept ans, le Président de la République, 2/ réviser la constitution. Dix élections présidentielles furent effectuées par l'Assemblée nationale, et seulement trois révisions constitutionnelles. La dernière, qui fut un sabordage, eut lieu le 10 juillet 1940, à Vichy et non à Versailles, occupé par les troupes allemandes. L'armistice avait été signé le 20 juin. On a pu lire encore récemment, sous la plume d'un éditorialiste historien : « C'est un gouvernement légal, mis en place par le Chambre du Front populaire qui... » a mené la politique de collaboration 1 *. C'est ignorer que l'Assemblée nationale du 10 juillet 1940 comprenait non seulement les membres de la Chambre des députés, mais aussi ceux du Sénat qui avaient par deux fois, en juin 1937 et avril 1938, contraint à la démission Léon Blum, chef du Gouvernement de Front populaire. Dans « A l'échelle humaine », qu'il rédigea pendant sa captivité sous l'Occupation, Blum définit le Sénat de la IIIe République comme « un réduit inexpugnable du conservatisme ». § 3. Une Assemblée nationale dans un Parlement bicaméral Le sens des mots s'est brouillé depuis lors. Depuis octobre 1946, l'Assemblée nationale est la première des deux assemblées d'un Parlement bicaméral. La seconde assemblée s'est appelée Conseil de la République de 1946 à 1958 et de nouveau Sénat depuis 1958. Cette entorse à la logique s'explique par un résultat électoral dont la terminologie constitutionnelle n'a pas voulu tenir compte. L'Assemblée constituante élue en octobre 1945 par une majorité de gauche élabora un projet de constitution qui prévoyait une seule assemblée, expression directe et exclusive de la volonté populaire. Le 5 mai 1946, les Français consultés par référendum rejetèrent ce projet. On s'accorda à penser que l'absence de seconde Chambre avait contribué au vote négatif. Le second projet élaboré par la Constituante élue en juin 1946, très proche politiquement de la première, comporta donc cette fois un Conseil de la République, qui faisait partie du Parlement, mais disposait de pouvoirs, notamment législatifs, limités par rapport à ceux de l'assemblée élue au suffrage universel direct. Si limités que les constituants se refusant à voir dans le Conseil une véritable seconde Chambre et voulant marquer la prépondérance sinon l'exclusivité de l'Assemblée siégeant au Palais Bourbon lui gardèrent le nom, devenu inexact, d'Assemblée nationale. L'inexactitude est devenue encore plus flagrante avec la Constitution de la Ve République qui a restitué au Sénat le pouvoir législatif. Nous en sommes là aujourd'hui. Sous la Ve République, les parlementaires n'élisent plus le Président de la République. La réunion des deux assemblées à Versailles pour réviser la Constitution s'appelle « Congrès du Parlement ». CHAPITRE
II SECTION 1 - HISTOIRE DES LIEUX D'ASSEMBLÉE ET DE LEUR DÉCOR § 1. Avant le Palais · Des Menus plaisirs au Manège Tout commence à Versailles avec l'ouverture des États généraux le 4 mai 1789 dans la salle des Menus Plaisirs, grand hangar de superbe décoration et de mauvaise acoustique. Le ministère, qui avait fait aménager des salles particulières pour le clergé et la noblesse, n'en avait pas prévu pour le Tiers. Celui-ci fut donc obligé de se réunir dans la grande salle, ce qui, sans qu'on l'ait voulu, justifiait son ambition de représenter la nation tout entière. Le 17 juin, le Tiers État se proclama Assemblée nationale. L'indisponibilité de la salle des Menus le contraignit le 20 juin, après une errance sous la pluie dans les rues de Versailles autour du château, racontée par Michelet, à trouver refuge dans la salle du Jeu de Paume. A l'exception de Martin d'Auch, tous ses membres jurèrent de ne point se séparer avant de donner à la France une Constitution. Le 21 juin et le 22 juillet, l'Assemblée siégea à l'église Saint-Louis. La Constituante siégea de mai à octobre 1789 dans la salle des Menus, aménagée en amphithéâtre à partir de la fin juillet. ·· La salle du Manège Le 19 octobre 1789, l'Assemblée constituante, obéissant à une obligation juridique autant qu'à un impératif politique, suivit le Roi, ramené de Versailles à Paris le 5 octobre. Elle s'installa quelques semaines à l'Archevêché, mais il fallut trouver une « vraie » salle. Quinze lieux furent envisagés et prospectés : la salle de chirurgie, rue des Cordeliers -mais elle n'offrait que 500 places-, la salle de l'Opéra, celle de la Comédie française, l'église des Invalides, la bibliothèque de la Sorbonne... La salle du Manège des Tuileries fut finalement choisie. L'Assemblée y tint séance à partir du 9 novembre. Sa construction remontait à la minorité de Louis XV. Elle avait pour principal avantage d'être située à proximité du pouvoir exécutif : depuis le 6 octobre 1789, la famille royale, de force, s'était installée au Palais des Tuileries. Cinq fois plus longue que large, elle avait une forme elliptique. Siégeant au milieu du grand côté, face à la barre où se pressèrent d'innombrables délégations, et à la tribune des orateurs, le Président entendait mal ces derniers, ce qui condamnait à l'inefficacité ses observations. D'autant plus qu'il n'était élu que pour quinze jours. De vastes tribunes accueillaient une foule nombreuse et bruyante. C'est dans la salle du Manège qu'ont siégé de 1789 à 1793 trois assemblée révolutionnaires : la Constituante (novembre 1789-septembre 1791), la Législative (1791-1792) et la Convention (de septembre 1792 jusqu'au 9 mai 1793). ··· La salle des machines Il n'était pas question que l'Assemblée qui succéderait à la Législative reste au Manège, dénoncé comme « présentant les plus grandes incommodités ». Le site de la Madeleine fut envisagé, puis écarté. Rien n'étant prêt, la Convention, élue au suffrage universel, dut vivre ses premiers mois dans la salle du Manège. Le 10 mai 1793, ses 750 membres s'installent enfin dans l'ancienne salle des Machines du théâtre des Tuileries, aménagée par l'architecte Jacques-Pierre Gisors, assisté d'Étienne-Chérubin Leconte. En 1671, y avait été jouée Psyché, comédie-ballet de Molière, Corneille, Quinault et Lulli. Au premier étage du château, entre le pavillon de Marsan et le pavillon central, la salle forme un long rectangle éclairé par le haut. Les députés sont placés sur des rangs de banquettes disposées en demi-cercles concentriques : naissance de l'hémicycle. En face d'eux, le bureau du Président et des secrétaires, et la tribune des orateurs. « La nouvelle disposition des lieux rompait avec la pratique oratoire des quatre années précédentes puisque pour la première fois l'orateur n'était plus placé face au président ; ainsi s'inaugurait un dispositif destiné à être repris dans toutes les salles ultérieures des assemblées parlementaires de la France contemporaine 2 ». Sur les côtés, les loges des journalistes et les tribunes du public ; elles peuvent contenir 1400 auditeurs. Les comités - celui de Salut public a élu domicile au pavillon de Marsan - et les services de l'Assemblée étaient au large dans le palais des Tuileries, déserté par la famille royale depuis le 10 août 1792. Michelet a décrit, dans l'Histoire de la Révolution française, la salle qui fut pendant trente mois celle de la Convention : « [...] salle étroite, obscure, sans accès, sans dégagement, fermée d'avance et captive, par le seul effet des localités ; un cachot ou un sépulcre ? [...] La salle, organisée fort bien pour un petit théâtre de cour, faite pour la nuit seulement, pour ne s'éclaircir jamais que de lumière artificielle, n'avait qu'un jour pauvre et tiré d'en haut ». On ne fait pas plus sinistre. Mais comment mieux planter le décor de tant d'évènements dramatiques et sanglants : la proscription des Girondins dès mai-juin 1793 ; la dictature montagnarde ; la Terreur ; Thermidor... Le souvenir laissé par ce « cachot » explique pour une part la recherche, dès 1795, d'une nouvelle salle, qu'une novation constitutionnelle rendit en tout état de cause nécessaire. La Constitution de l'An I, dite Constitution montagnarde, étant restée inappliquée, la Convention thermidorienne vote la Constitution de l'An III, puis se sépare le 26 octobre 1795. Deux chambres sont créées - le Conseil des Anciens et le Conseil des Cinq Cents - qui ne pourront ni « siéger ensemble », ni résider dans des communes différentes. Cette première expérience de bicamérisme exige soit l'aménagement d'un espace disponible, soit la construction d'un nouveau lieu d'assemblée. On retrouvera la même situation à Versailles en 1875-76, à l'aube de la IIIe République, lorsque les lois de 1875 substitueront à l'Assemblée nationale unique élue en 1871 deux assemblées, la Chambre des députés et le Sénat. On décide de construire une salle destinée spécifiquement, pour la première fois, aux législateurs. Avec le décret du 18 septembre 1795, les députés passent de la rive droite à la rive gauche. La traversée de la Seine leur fut facilitée par la construction récente du pont de la Concorde, qui atténuait l'excentricité du lieu. En attendant le Palais Bourbon, les Cinq Cents occupent le Manège. Les Anciens succèdent à la Convention aux Machines. § 2. Le Palais Bourbon des origines à 1832. La première salle. · Le Dix-huitième siècle Avant d'être un palais politique - Maison du Peuple et Maison du député - le Palais Bourbon a été une belle demeure aristocratique du 18ème siècle, qui « porte le nom de la plus longue des dynasties ayant régné sur la France » 3. Ce qu'il est devenu importe plus que ce qu'il a été, dans un passé englouti. On peut rappeler cependant, en accéléré, que sa construction a commencé en 1722, d'après les dessins de Giardini, architecte italien, continué par Lassurance, élève de Jules Hardouin Mansard, et successivement augmenté par Gabriel, Barraux, Carpentier, Lepère et Bellissard, qui régla tous les mémoires des entrepreneurs. Sa position sur les bords de la Seine, en face des Tuileries et des Champs-Élysées, en faisait une maison de plaisance autant qu'un palais. Elle était composée d'un principal corps de bâtiments double, accompagné de deux ailes simples en retour dont les extrémités étaient terminées par deux pavillons symétriques. A gauche, des bosquets et des parterres séparaient le Palais Bourbon de ses dépendances et de l'Hôtel de Lassay, dont le sort va être lié au sien. Là avait pris demeure, dans ce quartier en lisière de la ville, la duchesse de Bourbon, fille légitimée de Louis XIV et de Madame de Montespan. Elle mourut en 1743. Le palais fut acheté par Louis XV en 1756, racheté en 1764 par le huitième prince de Condé, petit-fils de la duchesse. Vers 1770, le prince réunit au palais l'Hôtel de Lassay, acheta les terrains compris entre le quai, la rue de Bourgogne et le marais des Invalides. Des travaux d'embellissement eurent lieu jusqu'en 1789. Le 18 juillet 1789, le prince de Condé émigra. ·· Chronologie L'essentiel de l'histoire du Palais Bourbon jusqu'en 1830 tient dès lors en quelques dates. 1790-91 : Confiscation des biens des émigrés. Le Palais Bourbon est réquisitionné par la Nation. 1795 : La Convention décrète, le deuxième jour complémentaire de l'An III (18 septembre 1795), que le ci-devant Palais Bourbon sera affecté au Conseil des Cinq cents (l'une des deux assemblées du prochain Directoire). Gisors et Leconte, architectes, sont chargés de construire une salle des séances pour le Conseil. 1798 (21 janvier) : Inauguration de la première salle des séances. 1806 : L'architecte Poyet construit un nouveau porche côté place de la Concorde. Il simule par rapport à l'église de la Madeleine, de l'autre côté de la Seine, une symétrie factice, la salle des séances étant placée de biais. Il s'agit d'un péristyle, colonnade composée de douze colonnes corinthiennes et d'un fronton (modifié en 1843). Napoléon n'a jamais aimé ce décor, qui constitue encore la façade du Palais Bourbon sur le quai. Lorsqu'on envisagea à la fin du siècle de construire une nouvelle salle des séances, qui aurait entraîné sa destruction, le député Antoine Proust -qui fut secrétaire d'État aux Beaux-Arts dans le « grand ministère » formé par Gambetta en 1881- rappela dans son rapport : « Napoléon (le) trouvait à ce point horrible qu'un jour il exprima publiquement le regret de ne plus être officier d'artillerie pour pouvoir pointer ses canons contre ce ridicule paravent ».
La construction de la façade s'intégra dans les grands travaux d'urbanisme de l'époque impériale. « La relation des grands monuments peut dessiner une triangulation, un parcours à travers la ville. C'est en fonction de cette préoccupation que les architectes de l'Empire aménageront la façade du Palais Bourbon répondant à l'église de la Madeleine, et plus loin, à la Bourse. Églises et bâtiments publics se confondent ». 1804-1814 : Louis de Fontanes, président du Corps législatif, puis grand maître de l'Université, établit sa résidence à l'Hôtel de Lassay. 1814-1816 : Le Palais est rendu à la famille de Condé. Louis-Joseph de Bourbon accepte le maintien des députés moyennant location par l'État de 124.000 francs par an. 1827 : Le neuvième prince de Condé (1756-1830) vend le Palais à l'état pour 5.250.000 francs. L'École des Travaux publics qui occupait encore une partie des bâtiments se transporte sur la montagne Sainte-Geneviève. 1828 (2 décembre) : Pose des fondations du nouveau Palais ; l'ancienne salle est démolie le 22 août 1829. 1830 : Mort de Son Altesse Sérénissime Louis-Joseph de Bourbon, Prince du sang, Pair et Grand-Maître de France, Lieutenant-Général des armées du Roi, Chevalier de ses ordres et de l'Ordre de Saint André de Russie, Colonel-Général de l'Infanterie française, duc d'Enghien, de Guise et du Bourbonnais, etc... 1832 (21 novembre) : Inauguration de la nouvelle salle. L'Hôtel de Lassay avait été légué en 1830 au duc d'Aumale (1822-1897), quatrième fils de Louis-Philippe. En 1832, il est loué comme hôtel de la Présidence. Le duc d'Aumale le vend à l'État en 1843. ··· La salle de 1798 Il y a eu deux salles des séances au Palais Bourbon (sans compter les provisoires). La première fut inaugurée au son des canons, des cantates, des musiques et des discours le 2 pluviôse An X (21 janvier 1798), jour anniversaire de la décapitation de Louis XVI. La seconde, qui n'a pas beaucoup changé, fut ouverte aux députés en novembre 1832, cinq Constitutions ou Chartes après. Il n'est rien resté de la première salle, si ce n'est quelques gravures qui, avec l'aide des mémoires des artisans, permettent de l'imaginer. C'était un demi-cercle en amphithéâtre rempli de gradins portant les sièges recouverts de maroquin rouge des législateurs. Sept escaliers menaient aux sept portes d'accès à la salle, donnant sur un couloir circulaire. Derrière les gradins, la galerie réservée au public, séparée de la salle par trente-deux colonnes ioniques en stuc blanc. A la voûte, des caissons octogonaux où étaient peints en pied des orateurs et législateurs antiques ; le style antiquisant règne. Face à l'amphithéâtre, un grand mur dans lequel fut pratiquée une niche en cul de four où l'on installa le bureau du Président, qui ne dépasse pas la hauteur de la dernière rangée des gradins. Devant, en contrebas, la tribune de l'orateur. Le fauteuil et le bureau du Président furent enrichis de bronzes dorés (qui allaient survivre à toutes les mutations architecturales, historiques et politiques). A survécu aussi le bas-relief en marbre blanc de la tribune de l'orateur, dû à Lemot, « le bien-nommé ». Deux couleurs dominantes : le rouge, couleur de l'opéra et du théâtre, cela a été dit à satiété, mais aussi le vert, couleur de la draperie fixée sur le mur derrière le Président. A peine inaugurée, cette salle est exposée aux soubresauts de notre instabilité constitutionnelle et politique, qui en modifieront le décor par suppression, addition ou occultation. Cela sera le cas également pour la salle qui lui succédera. Chaque régime ou presque mit sa marque. Deux ans après l'inauguration, le coup d'État des 18 et 19 brumaire (9-10 novembre 1799) engendre la Constitution de l'An VIII qui substituent aux deux Conseils quatre assemblées, inégales par leur rôle, leur prestige, et la rémunération de leurs membres. Le « nouveau Corps législatif » garde le Palais Bourbon. Mais il fallut, le nombre des « législateurs » étant réduit à trois cents, modifier la salle en conséquence, installer des tribunes pour les corps constitués, des places pour les orateurs du Conseil d'État chargés d'exposer les motifs des lois sur lesquels le Corps législatif aurait à voter, sans discussion. L'Empire ajouta, à l'initiative des questeurs, son lot d'hommages décoratifs à l'Empereur. Le plus remarquable fut la statue de Napoléon présentant le Code civil aux Français, réalisée par Chaudet. Elle fut placée tantôt dans l'hémicycle, tantôt derrière la niche présidentielle. Quand Louis XVIII revint -« La divine Providence (en) nous rappelant dans nos États après une longue absence »- un de ses premiers soucis fut de faire disparaître tous les emblèmes impériaux : damnatio memoriae. « Vous voudrez bien prendre de suite les mesures nécessaires pour couvrir d'un bain de plâtre le grand fronton du Corps législatif ainsi que pour faire disparaître de la partie du Palais Bourbon qu'occupe la Chambre des députés tous les emblèmes du dernier gouvernement. » 4 Ainsi s'en allèrent la couronne impériale peinte dans la niche du président, les ornements de la porte en acajou par laquelle passait Napoléon quand il entrait dans la salle des séances : abeilles, « N », aigles du dessus de porte. Cette salle va bientôt disparaître. Dans la dizaine d'années qui lui restent, après la diète oratoire du Consulat et de l'Empire, elle va entendre les meilleurs discours et les plus grands orateurs de notre histoire parlementaire. « Le choc différé de deux mondes » - l'ancienne France et la nouvelle- donne aux débats de la Chambre « un relief tel que notre vie politique n'en connaîtra jamais plus de semblable » 5 (Julien Gracq) (Voir texte cité en annexes) § 3. La deuxième salle, de 1832 à nos jours Bien qu'elle ait été sous-employée de 1800 à 1814, le délabrement de la salle construite hâtivement de 1795 à 1797 est tel que Benjamin Constant écrit en 1825 à sa cousine Rosalie qu'il y a entendu des craquements au cours d'une séance. Il faut démolir, et reconstruire. Mais pas à l'identique. Il fut décidé que le nouveau projet comprendrait les extensions nécessaires pour les services de la Chambre des députés. A cet effet, on prit sur une grande partie de la cour d'honneur et sur l'ancienne cour de service sur la rue de Bourgogne. Les nouveaux plans, dressés par Jules de Joly, furent approuvés par M. de Martignac, ministre de l'intérieur. Joly fit construire une salle provisoire dans le jardin des Quatre colonnes. Terminée en quarante jours, cette salle dite « Salle de Bois », décorée en forme de tente, servit aux sessions de 1830 et 1831. C'est là que mourut la monarchie bourbonienne après le vote de l'Adresse des 221 en mars 1830, et que naquit la monarchie des Orléans. Louis Philippe y fut proclamé roi des Français et prêta serment à la deuxième Charte le 9 août 1830. Autant dire qu'il fut sacré au Palais Bourbon et non à Reims. Au même moment, en séance de nuit, à la Chambre des Pairs, Chateaubriand refusa de renier les Bourbons, et quitta la tribune : « Je me rendis au vestiaire, je mis bas mon habit de pair, mon épée, mon chapeau à plumet, et j'abandonnai, en secouant la poussière de mes souliers, ce palais des trahisons, où je ne rentrerai de ma vie. » 6
La façade côté cour fut avancée, ce qui permit de disposer d'un grand espace divisé en trois salons précédant la salle des séances : le salon du Roi, le salon Louis-Philippe et la salle des Distributions (aujourd'hui salon Delacroix, salle Casimir-Perier, salon Pujol). Ce sont les fameux « couloirs », mal nommés. Dans la salle elle-même, l'abside du Directoire a été remplacée par une architecture à trois travées de colonnes ioniques posées sur un piédestal. Les deux travées latérales encadrent des niches habitées par des statues représentant la Liberté et l'Ordre public (par Pradier). La travée centrale est occupée par une tapisserie d'après l'École d'Athènes de Raphaël, tissée à la manufacture des Gobelins au XVIIe siècle. A l'attique, quatre statues.
Passèrent les années, les régimes, les Constitutions, la salle provisoire, de « carton » cette fois, occupée de 1848 à 1851, la salle tronquée du Second Empire, les salles d'exil à Bordeaux et à Versailles (1871-1879)... En 1879, le retour à Paris est décidé par un vote des deux Chambres. Edmond de Joly, fils de Jules, adapte la salle des séances au nombre de députés : ils sont maintenant 534, puis 557 à la suite de la loi du 28 juillet 1881. Le dispositif des galeries et des tribunes est modifié. On remet en place la tribune des orateurs, cette fois avec le bas-relief de Lemot. En attendant l'exécution d'un tableau, on installe derrière le bureau du Président une tapisserie des Gobelins, « l'École d'Athènes », d'après Raphaël. Le tableau n'est jamais venu, la tapisserie est restée. Depuis le décor a peu changé, si ce n'est les adaptations nécessitées par quelques modernisations, par exemple le vote électronique. Dans son état actuel, la salle des séances se réfère assez peu à la symbolique républicaine. Certes, l'Histoire écrit le mot République sur le bas-relief de Lemot ; « République française » figure dans un cartouche situé au-dessus de l'« École d'Athènes » -c'est assez peu... Une absence doit être relevée : celle du drapeau. Dans beaucoup d'assemblées étrangères (Sénat et Chambre des Représentants au Congrès des États-Unis, Bundestag allemand, Cortès espagnols...), l'emblème national est exposé. Ce n'est pas le cas à l'Assemblée nationale, non plus qu'au Sénat. Absence paradoxale, pour deux raisons au moins. Historiquement, le débat sur le drapeau a joué un rôle essentiel dans le retour de la République de 1871 à 1875 (le rejet du drapeau tricolore par le comte de Chambord a empêché la restauration de la monarchie). D'autre part, l'emblème national a un statut constitutionnel (article 2, alinéa 2, de la Constitution du 4 octobre 1958). § 4. Delacroix et les « grandes murailles » Ce Palais Bourbon en mutation des années 1830, la rencontre d'un ministre aimant les arts et d'un grand artiste va le doter de chefs d'œuvre. Les palais législatifs ont été au cœur de l'activité d'Eugène Delacroix (1798-1863) pendant la Monarchie de Juillet : salon du Roi (1833-1837) et bibliothèque (1838-1847) à la Chambre des députés, bibliothèque de la Chambre des Pairs au Palais du Luxembourg (1841-1846). La commande de la décoration du Salon du Roi -ainsi nommé parce qu'il était destiné à abriter le trône du souverain- fut notifiée à Delacroix le 2 septembre 1833. Elle eut une origine politique, et le peintre a reconnu explicitement sa dette : « M. Thiers est le seul homme, placé pour être utile, qui m'ait tendu la main dans ma carrière (...). C'est lui qui me donna à faire, étant ministre de l'Intérieur, le salon du Roi au Palais Bourbon. Il le fit malgré les avis charitables de mes amis et même de mes ennemis, qui lui disaient à l'envi que c'était me rendre un mauvais service, attendu que je n'entendrais rien à la peinture monumentale et que je déshonorerais les murs que je peindrais. » 7 Thiers était depuis le 31 décembre 1832 ministre du commerce et des travaux publics dans le cabinet dirigé nominalement par le maréchal Soult, après la mort de Casimir Perier, victime du choléra en mai précédent. Critique d'art, il avait soutenu Delacroix dans ses articles dès 1822 et l'imposa au Palais Bourbon contre des artistes plus notables et plus notoires, car membres de l'Institut. Delacroix était « peintre d'histoire », titre dont il se prévaudra jusqu'à sa mort, et qui fut inscrit sur le carton de son convoi. Thiers admira Delacroix jusqu'à la fin. Le 2 septembre 1877, veille de sa mort, il faisait encore son éloge devant le peintre Meissonier. Delacroix se mit aussitôt au travail et exécutera les peintures du salon du Roi (ou salle des Fleuves) qu'il achèvera en cinq ans et qui lui seront payées en tout 30.000 F. Thiers ne fut sans doute pas étranger au choix du thème des compositions : les forces vives de l'État, représentées par la justice, l'agriculture, l'industrie et la guerre. Avec le salon du Roi, Delacroix s'était imposé comme un maître de la peinture monumentale. Pour satisfaire « le besoin de faire grand qui devient excessif quand une fois on l'a goûté », il fut candidat à la décoration de l'ensemble du Palais. Il n'obtint que la bibliothèque, construite sur l'emplacement de jardins, à proximité immédiate de la nouvelle salle des séances. Elle avait été inaugurée en 1832, quelques mois après la mort du bénédictin Druon qui, après Camus, la dirigeait depuis 1803. Druon disparut sans accéder à la Terre promise. Il était resté en fonctions jusqu'à 92 ans : le temps des limites d'âge n'était pas encore venu. « L'influence de Thiers (qui venait de quitter le gouvernement) n'avait cette fois pas réussi à surmonter l'hostilité latente ou déclarée des milieux officiels et en particulier de l'Institut, dont trois membres se partageaient le reste du programme : Horace Vernet à la salle des pas perdus, Abel de Pujol à la salle des distributions et Heim à la salle des conférences. » 8 L'entreprise était complexe, car l'arrangement de l'espace n'avait rien de commun avec le salon du Roi : une longue galerie de quarante-deux mètres sur dix terminée par deux hémicycles. En plus des deux hémicycles, il y avait à peindre cinq coupoles avec chacune quatre pendentifs. Delacroix mettra près de dix ans à mener à terme la commande, délai qui s'explique notamment par son travail jumeau à la bibliothèque des Pairs, les déconvenues techniques rencontrées (déficiences de la toile marouflée employée qui l'oblige à recourir à une préparation sur cire), la mésentente avec l'un de ses trois assistants, des incidents de santé ; il fallut compter avec les contraintes propres à ce lieu politique : les échafaudages devaient être démontés à l'ouverture de chaque session. Vers 1845, les Questeurs commencèrent à s'impatienter. Enfin, en 1847, l'ensemble est livré. Moins d'un an après, les élus d'août 1846 qui en furent les premiers admirateurs sont chassés par la Révolution de février. Il est vrai que la plupart des députés du nouveau suffrage universel auraient pu être désignés par le suffrage censitaire. « Nous ne pûmes nous empêcher de rire de nous retrouver là » 9 écrit Rémusat quand il tomba sur Berryer le 5 mai 1848, dans la « salle de carton ». Les peintures de Delacroix à la bibliothèque s'inspirent d'abord de l'ambition propre à son siècle de retracer l'épopée humaine, l'aventure de l'esprit qui joue son destin entre les deux pôles, figurés par les hémicycles, de la barbarie et de la civilisation. Entre Orphée domptant les bêtes sauvages, et Attila ravageant l'Italie sur fond rouge d'incendies, de meurtres et de viols. Entre les deux, les vingt tableaux des cinq coupoles qui, comme l'a expliqué Delacroix lui-même, ont « rapport à la philosophie, à l'histoire et à l'histoire naturelle, à la législation (dans la coupole centrale), à l'éloquence, à la littérature, à la poésie et même à la théologie. Ils rappellent les divisions employées dans toutes les bibliothèques sans toutefois en suivre la classification exacte. » 10 Au même moment, d'autres peintres conçoivent de vastes programmes iconographiques fortement structurés, illustrant une philosophie de l'histoire : Ingres dans son décor de Dampierre (L'âge d'or opposé à l'âge de fer), Chenavard au Panthéon (La palingénésie sociale), Chassériau à la Cour des comptes. L'ambition du bilan travaille au même moment Balzac (La comédie humaine), Hugo (La légende des siècles), Auguste Comte (Système de philosophie positive). Delacroix, au premier rang des décorateurs de son époque, s'en détache par son amour éclairé de la tradition. La plupart de ses contemporains se contentèrent de transposer de la peinture de chevalet sur les murs ; lui renoue avec la tradition du grand décor issu du XVIIe siècle et des entreprises versaillaises (Le Brun) et du XVIIIe siècle et de l'art de Tiepolo. Par les thèmes qu'il a finalement retenus, Delacroix s'éloigne également de la modernité. Il se limite à l'antiquité biblique et gréco-romaine -Jérusalem, Athènes et Rome-, écartant l'évocation de Descartes, Poussin, Newton, auxquels il avait songé. « Delacroix a pour les spectacles du monde industriel le même dédain que le Vigny de la « Maison du Berger ». Il définit son monde à l'aide d'Homère, de Dante ou du Tasse (faux au Palais Bourbon pour les deux derniers noms cités), mais jamais à l'aide des modernes, et l'on sait qu'il n'aimait pas Balzac. » 11 (André Chastel). Il n'aimait guère non plus le peuple, ni la révolution. Il a refusé de peindre pour la Révolution de 1848 l'équivalent de ce qu'avait été « La liberté guidant le peuple » pour celle de 1830. Il se serait volontiers passé de liberté et eut peu de goût pour la République. Un porte-à-faux et un paradoxe de plus dans ce lieu essentiellement composite appelé Palais Bourbon, devenu sur le tard Maison du Peuple. Devenu aussi un musée, grâce à Delacroix et à quelques autres de moindre génie. SECTION 2 - CRITIQUES DE L'HÉMICYCLE 12 Entre 1828 et 1832, la construction d'une nouvelle salle de séances fut l'occasion d'un débat sur la forme architecturale la plus propice à la qualité de la délibération parlementaire. En mai 1828, le marquis de Grammont, député de la Haute-Saône, beau-frère de La Fayette, émit un réquisitoire contre la salle de 1798 : « une enceinte défavorable à la propagation de la voix ; une voûte qui confond et assourdit les sons, un appareil théâtral de tribune où l'orateur tourne le dos au président ; un public relégué dans les combles ; un air condensé, malsain et qui produit parmi nous plus de maladies qu'on n'en vit jamais dans les autres assemblées ; tout nous fait un devoir de changer les dispositions de ce local » 13 . Martignac, ministre de l'intérieur, répondit que les plans de la future salle avaient été approuvés par le conseil des bâtiments civils... Deux ans après, le comte de Sade, député de l'Aisne, reprit ces critiques en insistant sur la portée « morale » et « politique » du choix d'une certaine configuration : cercle, demi-cercle, carré, rectangle, ellipse... § 1. Tribune et théâtre « De la forme de la salle de vos séances, déclara Sade, dépend plus que ne seraient portées à le croire les personnes qui n'y auraient pas réfléchi, l'ordre et la dignité, la facilité et l'expédition de vos délibérations. De là dépend aussi l'utilité et l'efficacité de leurs résultats. » 14 Il pensait, comme Grammont quelques années plus tôt, qu'il convenait d'abandonner la forme semi-circulaire, dite en « hémicycle », adoptée par Gisors trente ans auparavant pour la salle des Cinq Cents au Palais Bourbon. Aucun des lieux de débats disponibles avant 1798 n'était circulaire, forme maintes fois suggérée depuis le début de la Révolution. La salle des Machines, aménagée par Gisors seul, où siégea la Convention à partir de mai 1793, était une demi-ellipse. L'hémicycle, quand pour la première fois fut construit un lieu de débats destiné aux législateurs, parut mieux que le cercle favoriser l'incarnation du peuple par l'orateur parlant à la tribune. Il comportait toutefois un vice fondamental, sur lequel on insista au tournant des années 1830 : l'appareil théâtral et la pompe oratoire qui en sont inséparables, à l'opposé d'une libre discussion entre égaux. Sade pressa ses collègues de refuser ce qui les menaçait, le retour au théâtre : « On ne conçoit pas en effet par quelle aberration du goût, par quelle absence de tout sentiment de convenance, on a été prendre pour modèle du lieu des discussions graves et solennelles d'une assemblée délibérante une salle de spectacle ; car, si vous y avez pris garde, la ressemblance est frappante : parterre, premières et seconde, rien n'y manque » 15. La tribune était particulièrement critiquée : « Tant que nous serons obligés de monter à la tribune en toute occasion, et de vous adresser la parole avec cet imposant appareil, nous nous croirons tenus à ne vous adresser que des discours en règle, d'une longueur excessive, et la plupart du temps émis par écrit. Nos séances en auront toujours un certain air académique et, si j'osais le dire, quelque chose de théâtral. Elles deviendront surtout d'une longueur fatigante » 16. Il ne pouvait y avoir, selon Sade, de bonne discussion parlementaire, rapide et efficace, que si l'orateur parlait de sa place. Il préconisait donc, à l'anglaise, la « forme d'un carré long ». Vaine exhortation. On opposa au collatéral du divin marquis les exigences de l'acoustique. « La forme circulaire est la seule qui permet aux auditeurs de voir et d'entendre également l'orateur qui se place au point central ». Inaugurée en novembre 1832, la nouvelle salle, agrandie, resta un hémicycle. Cela n'empêcha pas, en janvier 1839, Desmousseaux de Givré, député d'Eure-et-Loir, de repartir à la charge, en déplorant derechef « l'influence de cet appareil théâtral, dramatique, donné à nos discussions. » « C'est un contresens, ajoutait-il, d'avoir une tribune dans cette chambre ; levez les yeux sur ces loges et dites-moi si on n'a pas apporté la tribune dans une salle de spectacle. » 17 C'était trop tard : « Nous ne pouvons démolir la salle » objecta Vivien, illustre juriste parlementaire de la Monarchie de Juillet. Ces doléances, sans suite immédiate, avaient de l'avenir. La critique de la tribune et du théâtre avait d'autant plus de portée qu'elle coïncidait avec une dénonciation des périls de l'éloquence exprimée dès le temps des assemblées révolutionnaires qui n'y succombaient pas sans remords. En mars 1792, Beugnot, député de l'Aube, futur préfet de l'Empire avant d'être ministre sous la Restauration -douze girouettes dans le Dictionnaire de 1815- avait présenté à l'Assemblée législative un projet de règlement. Il s'y élevait contre « la manie des harangues » et regrettait que « dix députés viennent, sans s'être au préalable entendus, débiter dix fois le même discours ». « Nous n'avons point été envoyés pour faire preuve de bel esprit, mais de bon esprit, pour arrondir des périodes sonores, mais pour parler la langue austère de la raison ; et celui-là connaîtrait bien peu la dignité de sa mission qui ne verrait dans le siège de député qu'un fauteuil académique et qui poursuivrait son renom de bien dire quand il s'agit uniquement de bien faire ». En 1848, peu d'années après la mise en cause de la tribune et de la vaniteuse loquacité des beaux parleurs, les membres de l'Assemblée constituante éprouvèrent à leurs dépens les inconvénients d'une surévaluation du talent oratoire. En octobre, lors des débats constitutionnels, Louis-Napoléon Bonaparte intervint contre un amendement du député Thouret rendant inéligibles les descendants des familles ayant régné sur la France. Il s'en tira fort mal, lisant quinze lignes mal rédigées, « avec un accent tudesque », écrivit la presse de l'époque. Les représentants en conclurent : le prince ne sait pas parler ; donc ce n'est pas un homme d'État, donc sa candidature ne présente aucun danger. Thouret retira son amendement, et Louis-Napoléon Bonaparte fut élu Président de la République. Puis fit un coup d'État, rétablit l'Empire et devint maître d'un régime où, dans les dix premières années, on parlerait fort peu, dans des assemblées insonorisées.
§ 2. La tribune supprimée, puis rétablie Dès janvier 1852 le prince-président fit supprimer la tribune du Corps législatif -réduit à 260 membres- créé par la Constitution du 14 janvier 1852. Il entendait ainsi couper les ailes à l'éloquence des élus, assimilée par lui à la déclamation et au bavardage, en les contraignant à parler de leur place. Cela n'eut qu'un temps. En 1867, la tribune, sans le bas-relief de Lemot, revient. Cela mécontenta Thiers, pour qui elle était trop haute, mais fut justifié en ces termes par Walewski, successeur de Morny à la présidence du Corps législatif : « L'expérience a prouvé les inconvénients d'un mode de discussion où chaque orateur, parlant de sa place, se fait difficilement entendre de toute la Chambre... La tribune, consacrée par notre langage parlementaire, devient une nécessité commandée par la disposition de nos chambres législatives » 18. On put donc continuer de comparer la salle des séances à un théâtre. Cette comparaison est un lieu commun, très usé, et d'ailleurs peu pertinent. Étrange théâtre que cet hémicycle où en vertu d'une prescription ancienne « le public admis en séance (...) doit observer le silence, et ne donner aucune marque d'approbation ou de désapprobation ». Depuis l'époque révolutionnaire où il fit beaucoup de tapage, à Versailles et à Paris, le public des séances n'a pas le droit de se comporter comme un public. Bernard Pingaud, qui fut l'analyste de leurs répliques pendant trente ans, l'a noté : « ce sont les acteurs eux-mêmes qui applaudissent ou qui sifflent. » 19. § 3. Parler de sa place ? L'idéal d'un débat à l'anglaise où les deux camps, affrontés face à face, argumenteraient tour à tour, sans dépense d'éloquence, dans un échange rapide et serré, continua à inspirer les porteurs de réformes. Mais l'opposition entre « parler de la tribune » et « parler de sa place » a perdu de son tranchant. Article 54.4 du Règlement de l'Assemblée nationale : « L'orateur parle à la tribune ou de sa place. » Toutefois « le Président peut l'inviter à monter à la tribune » (même article, même alinéa). Les interventions faites « de la place » -questions, soutien d'amendements, en particulier par les rapporteurs- sont devenues plus nombreuses que les discours de tribune. Sur ce point comme sur d'autres, le compte rendu intégral, avare d'indications scéniques, ne renseigne pas. Le contraste entre laconisme et éloquence profuse ne tient pas nécessairement au lieu « d'où l'on parle ». Les séances de questions au gouvernement de nos jours montrent souvent qu'il n'est pas nécessaire pour être rebelle à la concision d'être monté à la tribune. Celle-ci n'en reste pas moins l'objet de fréquentes contestations. On critique encore l'absurdité d'une configuration qui oblige l'orateur à tourner le dos au Président, auquel il est censé s'adresser. Il arrive également qu'on lui impute la propension des orateurs à lire un texte écrit, ce qui décourage l'attention. En tout cas une disposition, presque furtive, du Règlement (article 54.6) permet au Président, s'il le juge bon, de retirer la parole à l'orateur « qui lit un discours ». Cette disposition n'est jamais utilisée. SECTION 3 - DROITE ET GAUCHE Le poète Jean Tardieu, dont une belle phrase légende la décoration de la Petite Rotonde du Palais Bourbon par Alechinsky en 1992 , a écrit un jour : « Si l'homme avait trois mains, la politique serait toute en nuances ». L'histoire de la gauche et de la droite françaises depuis 1789 montre pourtant qu'avec deux mains seulement, notre vie politique n'a manqué ni de nuances ni de diaprures. § 1. Faux départ sous la Révolution 20 Depuis l'« Histoire parlementaire de la Révolution française » de Buchez et Roux, on s'accorde à faire commencer cette distinction, très précisément, au 28 août 1789. Ce jour-là, dans la salle des Menus plaisirs à Versailles, eut lieu par appel nominal un vote décisif pour l'avenir des relations entre l'Exécutif et l'Assemblée, puisqu'il s'agissait du veto royal. Les partisans d'un veto « absolu » se regroupèrent à droite par rapport à la Présidence ; les députés qui rejetaient le veto ou le voulaient seulement « suspensif » se disposèrent sur les bancs du « côté gauche ». Initiative lourde de conséquence, a écrit René Rémond 21; elle préfigurait selon lui l'inscription de notre vie parlementaire et politique dans un espace idéologique à deux dimensions : droite contre gauche, « ordre » contre « mouvement », conservatisme et tradition contre novation ou révolution. Vue trop schématique, sans doute. D'abord quant à la précision de la date inaugurale. Le regroupement des députés à la gauche ou à la droite du Président était déjà une habitude à la fin du mois d'août 1789. Plusieurs témoignages le signalent dès fin juillet, lorsque les « Menus » furent réaménagés avec des banquettes en gradins formant un ovale. Il faut probablement remonter plus haut. Edna Hindie Lemay, auteur d'un Dictionnaire des députés de la Constituante, cite dans « La vie quotidienne des députés aux États généraux » le Journal de Pierre-Paul Nairac, député de l'Eure, qui écrivait le 8 mai : « On a cru parvenir à une solution quelconque en invitant l'Assemblée de se partager en sorte que ceux qui seraient de l'avis de Malouet passeraient à droite, et ceux qui préféreraient la motion de Mirabeau se rangeraient à gauche. Le plus grand nombre ayant passé à droite, la députation a été adoptée » 22. Tout commence toujours plus tôt qu'on ne le pensait. Nous apprendrons sans doute un jour que la distinction de la gauche et de la droite est antérieure à 1789... Cela n'a rien d'improbable, si l'on songe que de nombreux constituants de 1789 s'étaient formés dans les assemblées d'ancien régime. Il semble surtout que la période révolutionnaire fut pour gauche et droite un « faux départ ». Certes, les deux termes furent assez souvent employés dès cette époque, par exemple par Chateaubriand dans une description, écrite en 1821, d'une séance de l'Assemblée Constituante, troublée par le vacarme des tribunes : « Les députés de droite s'écriaient qu'on allait à l'anarchie ; les députés de gauche répliquaient que le peuple était libre d'exprimer sa volonté » 23. En fait, la doctrine et l'air du temps ne favorisaient pas ce clivage. La Révolution n'a pas connu de partis disciplinés sous la bannière d'un « programme ». Elle a condamné les « factions », destructrices de l'unité de la volonté nationale. « La majorité n'est jamais permanente et se renouvelle à chaque délibération libre » a dit Robespierre. Certes, en abolissant la société par ordres, les constituants avaient laissé le champ libre à une nouvelle « summa divisio » susceptible de combler ce vide : l'espace politique et social a besoin de distinctions. Mais les temps n'étaient pas encore venus. Ils ne vinrent pas sous le Consulat et l'Empire, Napoléon étant viscéralement hostile à l'expression des « tendances ». Un seul exemple : le Règlement du Tribunat prévoyait que les tribuns ne choisissaient pas leurs places, mais les tiraient au sort. Droite et gauche disparaissent du vocabulaire politique entre 1800 et 1814. § 2. Résurgence avec la Restauration Il appartint à la Restauration de réveiller le couple endormi, en même temps que, par une liaison évidente, elle commençait de mettre en œuvre les mécanismes du parlementarisme. Droite et gauche -ou plutôt « côté droit » et « côté gauche »- deviennent après 1815 des termes quasi officiels de la topographie et de la stratégie parlementaires. Ils prennent figure de concepts, au contenu évolutif mais constamment affrontés. Royer-Collard, dès 1820, décrit la scène politique française comme partagée entre deux grands partis, « l'un et l'autre honorables », « associations d'intérêts circonscrits dans l'ordre établi ». « Peut-être que la vérité est partagée entre eux et qu'ils en ont chacun la moitié : ici les doctrines nécessaires de l'ordre ; là, les maximes généreuses de la liberté. (...) Quand on observe les partis d'un point de vue élevé, on découvre que, s'ils confinent d'un côté aux factions, ils confinent de l'autre à la nation 24 ». Toutefois cette opposition n'a jamais, en France, été le face à face de deux camps monolithiques. La monarchie selon la Charte n'a pu faire vivre un régime parlementaire à l'anglaise, fondé sur l'alternance au pouvoir de deux partis. La France a été vouée dès cette époque à un jeu complexe entre une droite et une gauche « plurielles », ne pouvant gouverner qu'en obtenant les faveurs du « Centre » (le « ventre législatif », selon le calembour qui servit de titre à une gravure célèbre de Daumier). Chaque camp doit accorder son « centre droit » et son « centre gauche », ses modérés et ses extrêmes, et rechercher l'alliance de ses adversaires les plus proches s'il veut gouverner. Les quinze années de la Restauration offrent de nombreux exemples de ces coalitions contrastées et successives. Dans le jargon de l'époque, ces opérations s'appelaient « la bascule ». « Droite » et « gauche » sont donc des termes « englobants », qui ne s'identifient pas avec des partis, conformément à une caractéristique permanente de notre vie politique, à la fois conflictuelle et fragmentée. Sommation idéale de deux tendances adverses et l'une et l'autre hétérogènes fonctionnant, de chaque côté, comme le ciment de fractures toujours ouvertes. Aussi les années 1815-1820 voient apparaître les premiers « plans figuratifs » (dits « camemberts ») de la Chambre des députés 25. Certains d'entre eux, outre la mention rituelle côté droit-côté gauche, signalent par des couleurs différentes l'appartenance des députés à telle tendance et sous-tendance et indiquent les effectifs de celles-ci. Rien de gratuit ou d'anecdotique dans ces précisions. Une carte bien renseignée du « positionnement » des élus du suffrage censitaire est devenue nécessaire, puisque leur classement dans l'hémicycle constitue la clé du jeu politique. Cette clé se rouille dès que le jeu change. La lecture des débats parlementaires de cette époque, et sans doute de toute époque, est à la fois passionnante et frustrante. Sous la Restauration, certaines phrases des orateurs sont accueillies, selon les notations des sténographes, par de la « sensation », des « mouvements prolongés », ou par l'énigmatique « vive agitation en sens divers », liste non exhaustive. Le sens de ces didascalies nous échappe en grande partie. D'abord parce que le code sténographique a beaucoup évolué depuis le temps de Villèle et de Manuel ; ses variations mériteraient d'ailleurs une étude. Ensuite parce qu'il faudrait souvent lire autre chose que ce qui est écrit. Il peut y avoir de la feinte dans la véhémence, de la dérision ou de la perfidie dans l'éloge, de l'ironie dans les applaudissements. Ce qui était immédiatement perceptible pour les acteurs ou les témoins d'un débat devient obscur pour l'observateur tardif. L'instabilité des dénominations des partis, surtout à « droite » et au « centre », ajoute à la difficulté. § 3. De la Deuxième République à nos jours La Seconde République, qui réintroduit le 5 mars 1848 le suffrage universel direct des hommes, préfère au binôme droite-gauche l'opposition des « rouges » et des « blancs ». Le Second Empire, anti-parlementaire, épris d'unanimité, s'efforçant notamment par la candidature officielle et l'obligation du serment de réduire autant que possible la part de l'opposition dans l'hémicycle, ne redonne quelque vie au jeu de la droite et de la gauche que sur sa fin, lorsqu'il redevient parlementaire. Le clivage prospère à nouveau sous la IIIe République. La gauche, contrairement à la légende, y sera constamment majoritaire, sauf aux élections de 1919 (la Chambre bleu horizon) et de 1928. Mais la droite, en ses composantes diverses -l'aile royaliste s'effaça après 1890- ne perdit jamais courage, se laissant reprendre à chaque consultation électorale par une sorte de vertige d'espérance. Pendant ce temps, les partis de gauche -républicains, radicaux-socialistes, socialistes- produisaient de l'irréversible, par la législation qu'ils adoptaient au Parlement. La droite devait y consentir, et y adapter à mesure son programme. Charles Seignobos, historien de la IIIe République, a nommé « sinistrisme » cette évolution continue de notre vie politique. Un de ses indices fut la disparition du terme « droite » dans la titulature des partis après 1914. Sous la IVe République et surtout depuis 1958, « droite » et « gauche » sont des termes contestés dans leur prétention à encadrer le débat politique et à faire entrer dans un tableau à double colonne toutes les catégories idéologiques. « C'est pas la droite, la France ; c'est pas la gauche » déclara le général de Gaulle à la télévision pendant la campagne présidentielle de 1965 ; lui-même ne fut jamais parlementaire. Pourtant, la bipartition subsiste, et même survit à une déroute électorale qui chasse du Palais Bourbon la quasi-totalité des élus de l'un ou de l'autre camp. « Un grand vide s'est fait sur les bancs de la gauche » déplora en juillet 1968 Hippolyte Ducos, député radical, doyen de l'Assemblée élue après « les évènements » de mai. Le propos inverse aurait pu être tenu, ou presque, après le raz-de-marée socialiste du printemps 1981. Le vieux clivage tient bon, indifférent aux accusations d'obsolescence, grâce à sa vertu structurante. Il suffit de voir à chaque début de législature la négociation compétitive entre les groupes à laquelle donne lieu le choix des secteurs dans l'hémicycle. Des découpages savants sont effectués. « Les élus de gauche, a écrit Jean Foyer, convoitent la proximité du bat-flanc d'extrême gauche. Les places de droite sont moins recherchées » 26. Car la relation entre les deux termes est asymétrique. Être « à gauche » (ou « de gauche ») valorise ; être à droite ne s'avoue pas toujours de bon gré. La politique, ici, met la sémantique à l'envers : dans le langage courant, « droite » concentre des connotations favorables, « gauche » signifie maladroit, tortueux, malheureux. La théologie, elle aussi, est déconcertée. En 1789, un certain Nogaret s'étonnait : « Ainsi l'on voyait à l'Assemblée nationale tout le contraire de ce qu'on voit dans le Paradis. Les justes sont à droite et les réprouvés à gauche de Dieu. » 27. La valorisation de la gauche est telle que les partis qui s'en réclament tiennent à garder leur placement dans l'hémicycle quand ils conquièrent la majorité et le pouvoir. En Grande-Bretagne, le parti qui devient majoritaire n'éprouve aucune gêne à être placé à la droite du Président de la Chambre des Communes. CHAPITRE
III SECTION 1 - L'INSATISFACTION Depuis deux siècles, à part quelques épisodes liés à des conflits internes ou à des invasions -Saint-Cloud, Bordeaux, Versailles, Vichy- les députés français siègent au Palais Bourbon. On débat encore sur les raisons du choix de ce lieu excentrique à l'époque, malgré la construction du pont de la Concorde, et de ces bâtiments peu fonctionnels. Deux cents années n'ont pas engendré une affinité véritable entre la vieille demeure aristocratique et les générations d'élus qui y ont délibéré, parlé, voté, et en somme vécu. Cette discordance, du reste, n'affecte pas seulement le Parlement. La République, depuis cent vingt ans qu'elle apparaît comme la clôture de notre histoire, ne s'est guère souciée de se construire un décor à elle. Présidents, ministres, députés, sénateurs, fonctionnaires, ont été ou sont encore souvent des bernard l'ermite, qui se sont glissés tant bien que mal dans des coquilles empruntées. « On se demande, écrivait le géographe Foncin dans la « Revue de Paris » en 1898, pourquoi le régime républicain fonctionne mal chez nous ; le plus surprenant est qu'il vive, ayant conservé pour habitation le grand palais étouffant et triste, l'Escorial français que lui ont légué la Monarchie et l'Empire ; notre République ne se trouve pas là chez elle ; quoi qu'elle fasse, elle n'est qu'une locataire, qu'une intruse, toujours menacée par les ombres du passé, ce formidable revenant. » 28. § 1. Avant le Palais Avant même le Palais Bourbon, les choses avaient mal commencé. Les « salles législatives », pour reprendre l'expression de Stendhal dans « La vie de Napoléon », furent assez constamment défectueuses : inconfort, mauvaise aération, mauvaise acoustique, difficultés de circulation sont déplorés depuis le début. Cela provenait en partie du nombre considérable des députés -près de 1 200 aux États généraux- et aussi de ce que ces salles, destinées à un tout autre usage -les Menus abritaient des ateliers et des magasins- furent hâtivement aménagées pour recevoir des législateurs. A Paris, à partir d'octobre 1789, la Constituante siégea du 19 octobre au 7 novembre dans une salle du Palais épiscopal mise à sa disposition par l'Archevêque. Dès le premier jour, des craquements s'y firent entendre. Le 26, le poids des spectateurs provoqua l'écroulement d'une galerie. Viard, député de Lorraine, fut grièvement blessé. Trois de ses collègues furent contusionnés. A la salle des Manèges où siégèrent la Constituante, la Législative, et, quelques mois, la Convention (novembre 1789-mai 1793), mêmes plaintes concernant l'inconfort et l'acoustique. On n'était entendu qu'en parlant très fort. § 2. Le Palais Bourbon de 1798 à 1879 On pouvait espérer que la première salle des séances construite spécialement pour les législateurs, l'hémicycle du Palais Bourbon, donnerait satisfaction. Il n'en fut rien. Peu de temps après son inauguration le 2 pluviôse an VI (21 janvier 1798), Cabanis, député aux Cinq Cents, médecin de son métier -il avait été celui de Mirabeau-, et professeur d'hygiène à l'École centrale, dénonça « une aération défectueuse et une acoustique résonnante » 29. Une commission d'experts tenta d'y remédier, mais le Consulat et l'Empire qui vinrent peu de temps après réduisirent le nombre des députés de 500 à 300, raréfièrent le nombre de leurs séances et assourdirent leurs doléances. La Restauration constata bien vite le délabrement précoce de la salle construite à peine trente ans auparavant et en édifia une autre. Ce fut aussi un autre Palais... Quinze ans après la mise en service de la salle nouvelle, il fallut la quitter pour le local provisoire bâti dans la Cour d'Honneur. La « salle de carton » n'est ni belle ni confortable, mais elle ne dure que le temps de la Seconde République. Le Second Empire comme le Premier ajourne le problème de la contenance de l'hémicycle, en réduisant drastiquement le nombre des députés, qui passe de 900 à 260. De toute façon, le malaise le plus urgent de la représentation nationale à cette époque était politique, et non d'ordre matériel. § 3. La Troisième République : doléances et velléités de construction d'un nouveau Parlement A Bordeaux, le 13 février 1871, quand l'Assemblée nationale, élue le 7 après la plus brève campagne électorale de notre histoire, s'installe dans le Grand Théâtre de Bordeaux transformé en palais législatif, nul ne s'étonne, tant Edmond de Joly a dû travailler vite, que « des charpentiers achèvent d'enfoncer les derniers clous », ce que note Zola, chroniqueur parlementaire de « La Cloche » : « Imaginez une chapelle ardente ; on entre là, à deux heures, avec du soleil plein les yeux, et l'on tombe dans une salle éclairée par trois lustres. En bas, les banquettes rouges ; sur la scène, dont le rideau est levé, une tribune et une estrade tendues de draperies pourpres, au milieu d'un décor de salon. C'est là que la France va être exécutée. » 30 Installation de fortune, mais on savait qu'elle ne servirait que quelques semaines. Dès le mois de mars, les députés reviennent à Versailles, préféré à Paris, trop ardent encore, et à Fontainebleau. Peu de critiques pendant les huit années de séjour des députés à Versailles, d'abord dans la salle de l'Opéra, jusqu'à la fin 1875, puis de 1875 à 1879, dans la nouvelle salle construite dans l'aile Sud du Château par l'infatigable Edmond de Joly. Les vieilles douleurs reprennent avec le retour à Paris. Quand les députés ont du pouvoir, et même sont le pouvoir, leurs conditions de travail deviennent le sujet d'une préoccupation prioritaire qui traverse les législatures. L' « insuffisance absolue » de la salle des séances et plus généralement de l'ensemble des locaux disponibles au Palais pour les 537 parlementaires et les embryons de services qui existaient à l'époque, fut constatée immédiatement après le vote de l'Assemblée nationale (Chambre + Sénat) décidant la rentrée des pouvoirs publics à Paris et fixant cette rentrée au 3 novembre. Henri Brisson, président de la Chambre, chargea Edmond de Joly de lui présenter un projet de nouvel hémicycle qui serait construit dans la Cour d'Honneur. L'architecte alla sur place, à Berlin, Vienne et Budapest, étudier les conditions d'installation de quelques Parlements étrangers. Dans les salles visitées, il constata « comment il était accordé à chaque député une place suffisamment spacieuse, et les conditions parfaites de circulation qui étaient assurées » 31. La comparaison n'était pas flatteuse pour la chambre française : « Reportant notre pensée sur les sièges étroits de la salle des séances des députés de France, nous ne pouvions qu'admirer le sentiment d'abnégation qui leur fait accepter les conditions matérielles qu'on a dû forcément leur imposer » 32. A la suite de ces observations, le Bureau de la Chambre créa une commission « chargée d'étudier les questions qui se rattachent à l'installation de Messieurs les députés dans leur salle de séances ». La commission confirma, approuvée le 2 mars 1882 par le Bureau, la nécessité de construire une nouvelle salle. En attendant, il convenait de mettre tout en œuvre pour « améliorer la ventilation et l'aération de l'ancienne ». Les réclamations des députés devenant « incessantes », Brisson, en 1883, demanda un rapport à Emile Trélat, professeur de construction civile au Conservatoire des Arts et métiers. Celui-ci rappela que la salle des séances construite à la fin de la Restauration avait été conçue pour recevoir 300 députés, et qu'elle devait maintenant en loger 578. « Il a donc fallu établir 578 sièges dans l'espace occupé primitivement par 300 fauteuils. On n'a pu le faire qu'en sacrifiant la convenance des premières installations ». Trélat décrit minutieusement le supplice des représentants du peuple à mesure que la séance s'avance. « Le corps s'affaisse et glisse sur le siège ; les genoux se projettent en avant. Il faut varier l'assiette du corps et trouver de nouveaux équilibres. Les changements de position s'imposent et avec eux le supplice de ne pouvoir les opérer faute de dégagement en profondeur et en largeur » 33. Le Président n'est pas mieux loti que les députés : « Vous subissez constamment et sans répit, Monsieur le Président, les courants de nappes descendantes avec leur maximum d'intensité. Mais vous avez en outre à compter avec le voisinage des marbres qui enserrent votre fauteuil et qui, lorsque vous y montez, sont encore dépourvus de chaleur et rayonnent sur vous un froid pénible et dangereux. » 34. Les législatures se suivent, et reprennent la complainte : entassement, air vicié, mauvais éclairage. En 1887, Margaine (député de la Marne) croit pouvoir établir une relation de cause à effet entre l'insalubrité du Palais et l'évolution de la courbe de mortalité des députés. Il ajoute que « les travaux parlementaires ne peuvent que se ressentir d'une élaboration faite dans des conditions d'installation aussi déplorables. » Il faut donc construire un nouveau Parlement. Cela coûtera cher, mais « cette objection est-elle sérieuse au lendemain du jour où l'on accorde une subvention de 1.200.000 francs pour l'érection d'une tour d'une utilité discutable ? » 35. Rien ne se passe. On arrive au début du vingtième siècle. Eugène Pierre revient à la charge dans l'« Annuaire du Parlement » de 1901. « Une salle bâtie pour 400 membres, pour le public restreint du suffrage restreint, ne se plie pas facilement à la nécessité de recevoir près de 600 membres ni de donner accès aux foules que le suffrage universel pousse chaque année vers le Palais de la représentation nationale. C'est comme un soulier trop étroit ; on a beau le mettre sur la forme, il blesse toujours ; la salle de 1832 n'a plus la pointure constitutionnelle. » 36. On peut lire dans le rapport n° 154 du député Jean-Louis Breton, publié en juin 1906, le récapitulatif très documenté, orné de plans, d'un quart de siècle de déplorations et de projets inaboutis. Les citations qui précèdent lui ont été empruntées. Le boulangisme, Panama, l'affaire Dreyfus, passent sur un Palais Bourbon qui vieillissait dans son inadaptation et son insalubrité. Le dernier projet conçu avant 1914 aurait entraîné la suppression du péristyle remplacé par une façade monumentale sur le quai d'Orsay. Auraient disparu les salons de réception et la buvette. « En plus de l'agrandissement très notable et très suffisant de la salle des séances, la réalisation du projet mettrait à la disposition de la Chambre de vastes locaux supplémentaires », 37 qui pourraient être utilisés notamment par la presse. Coût : 10 millions de francs. La guerre souffla sur ces rêves. En 1919, les 626 députés de la Chambre bleu horizon siègent dans une salle et un palais inchangés. Les deux tiers d'entre eux sont élus pour la première fois, facteur d'assiduité. D'où l'impression immédiate de surpeuplement. Louis Barthou, cacique de la IIIe République, évoque en 1923 ces « six cents hommes (qui) grouillent, s'interpellent, se querellent et s'excitent par leur seule présence dans une salle trop étroite, mal aérée, mal éclairée et mal odorée. » 38. Dans les mêmes années, les services, longtemps embryonnaires, se développent, en particulier celui des commissions. Où les loger ? C'est le Palais Bourbon tout entier qui paraît plus que jamais exigu et inadapté. On reparle du départ de la Chambre vers d'autres lieux. En 1928, une éventualité se présente : un terrain à l'École militaire. Le Bureau en délibère le 6 février 1929. Il ajourne, et préfère l'amélioration des locaux existants. Un plan de travaux est adopté le 4 mai 1932, élément du plan d'équipement national lancé sous l'égide d'André Tardieu, Président du Conseil. Est lancée la construction d'un immeuble destiné aux Questeurs dans l'allée de la Présidence et surtout celle d'une grande salle de réunion de 200 places, hémicycle en modèle réduit appelée salle Colbert. D'autres restèrent à l'état de projets. La guerre venait. On construisit des abris... Dernier épisode en décembre 1938. Lors de la discussion budgétaire, le questeur Barthe doit justifier les crédits importants (1,5 million de francs) demandés pour la modernisation de la Chambre. Evolution significative : on pensait moins à celle de l'hémicycle qu'à celle du Palais lui-même, que bien des témoignages, par exemple celui de Gaston Palewski, collaborateur de Paul Reynaud, décrivent comme vétuste et poussiéreux. Barthe rappela que le Palais ne comportait aucune salle de réunion convenable pour le Président du Conseil et ses ministres, que la propreté des couloirs « laissait beaucoup à désirer », qu'il dut conduire un jour une « haute personnalité de nationalité étrangère » dans un bureau « qui n'était guère digne du Parlement français », que les commissions n'ont pas assez de salles pour se réunir, etc... Edouard Herriot, du fauteuil, approuva le questeur : « Il ne faut pas critiquer les dépenses d'aménagement qui ont été faites dans cette maison (...). Cette maison n'a jamais été faite pour abriter un Parlement. Je constate que mes collègues sont obligés encore de travailler de façon défectueuse » 39. § 4. La Cinquième République : améliorer le Palais Après la guerre, revint puis s'en alla la République, quatrième du nom. La Ve voulut repartir à neuf, comme pour rompre un maléfice. Il fut question derechef d'un transfert de l'Assemblée nationale à l'École militaire. Trois ans après, en ouvrant la session au printemps 1962, M. Jacques Chaban-Delmas, élu Président de l'Assemblée nationale pour la durée de la législature en décembre 1958, constata que les choses n'avaient guère avancé : « Il apparaît dès à présent que cette législature (...) laissera posé (...) le problème de savoir si le Palais Bourbon est susceptible de servir de cadre à une activité parlementaire rationnellement organisée ou bien si au contraire la solution correcte adaptée aux exigences et aux moyens de notre époque ne consisterait pas à édifier un ensemble de bâtiments adéquats à leur objet, c'est-à-dire à recevoir le Parlement. » 40. Pour la première fois, la réaction des députés devant ces promesses de meilleures conditions de travail ne fut pas unanimement favorable. Eugène Claudius-Petit déclara que la question des pouvoirs de l'Assemblée importait plus que celle de ses locaux. « Nous avons autre chose à faire qu'à songer à construire des palais ; nous ne rêvons pas de cage plus dorée, nous rêvons de pouvoirs plus certains » 41. On commençait à pressentir que la modernisation matérielle ne suffisait pas, qu'elle pouvait n'être qu'un alibi. Une nouvelle fois, le rêve d'un départ s'estompe. Comme trente ans auparavant, la décision fut prise de rester sur place et d'améliorer l'existant. Cette fois les transformations (agrandissements, rénovations, extensions) furent considérables, et modifièrent sur une grande échelle l'apparence du Palais Bourbon. Admirons la métamorphose. Les députés de la Troisième et même de la Quatrième République n'auraient jamais osé rêver à l'ampleur des moyens en espace, en personnel, en matériels, dont disposent leurs successeurs. Les Chambres de la Troisième, qui faisaient et défaisaient les gouvernements, exerçaient leur souveraineté dans un palais poussiéreux, fait de corridors et de couloirs tortueux, de cages d'escaliers, de rares « Bureaux », réservés à des privilégiés. Quelque chose de comparable, en plus petit, au Versailles de Louis XIV décrit par José Cabanis : « Tout un monde de passages, d'escaliers obscurs, d'antichambres, de pièces minuscules pratiquées dans la hauteur, sur deux ou trois niveaux » 42. M. Jacques Barrot, élu pour la première fois en 1973, a souligné le contraste entre le Palais Bourbon de ses débuts et celui des années 1990 : « Aujourd'hui, chaque député, quel que soit son rang, dispose de locaux pour lui-même, d'un secrétariat étoffé et de deux assistants [trois en 1998]. Les groupes sont pourvus d'un équipement bureautique télématique, informatique etc. (...). Il est bon, en tout état de cause, que notre Assemblée ne souffre plus comme autrefois de son sous-équipement technique et matériel » 43. Il ajoute aussitôt : « C'est plutôt de sous-équipement institutionnel qu'elle (l'Assemblée) souffre aujourd'hui, d'un déficit de considération et d'influence. Mais cela aucune injection de crédits, aucune mise à la disposition de nouveaux bureaux et d'assistants supplémentaire, n'y changeront rien. » 44. Nous en sommes là. L'Assemblée nationale n'a depuis deux cents ans jamais eu simultanément le confort et le pouvoir. Comme si une relation dialectique séparait ces termes. Nul ne sait si le dernier mot est dit.
SECTION 2 - LE PALAIS AUJOURD'HUI § 1. Un autre Palais Bourbon L'effort de modernisation entrepris depuis 1958, au Palais Bourbon lui-même, a notablement amélioré les conditions de travail et de séjour des députés. On a vu qu'il y avait fort à faire. Les lieux de réception et de résidence -Hôtel de Lassay, « Petit Hôtel »- ont bénéficié d'une rénovation qu'imposait leur prestige historique, mais sont restés inchangés. Les travaux ont porté essentiellement sur l'espace mis à la disposition des élus dans l'enceinte du Palais. A cette fin a été aménagé le troisième étage ; des sous-sols ont été construits sous la Cour d'Honneur et la Cour Montesquieu. Chaque député a maintenant son bureau. Au deuxième sous-sol, cinq grandes salles de réunion sont utilisées depuis 1982. Ces créations étaient indispensables, le vieux palais ne suffisant plus depuis longtemps à fournir les bureaux nécessaires aux milliers de réunions qui s'y tiennent chaque année. Comme la plupart des Parlements modernes, et beaucoup d'institutions administratives sont également dans ce cas, l'Assemblée nationale a dû se démultiplier dans son voisinage immédiat. Elle s'est donc adjoint les annexes du 101, rue de l'Université (décision prise en 1968) et du 233, boulevard Saint-Germain (1983). Pour mémoire, on ajoutera les locaux du Parlement à Versailles (aile du Midi du Château) qui font partie du domaine de l'Assemblée (alors Chambre des députés) depuis le début de la IIIe République, c'est-à-dire depuis plus d'un siècle (lois du 26 mai 1875 et du 23 juillet 1879, décret du 30 mars 1887). Le Palais de jadis paraît bien lointain. L'extension, limitée, de son emprise, est d'ailleurs loin de profiter aux seuls parlementaires. Les participants à des colloques, notamment universitaires, symposiums, tables rondes, ..., ne sont pas mécontents d'être accueillis dans de grandes salles, confortables et bien équipées. Quand elles ne sont pas utilisées par des commissions législatives, groupes ou partis politiques, dont c'est le métier constitutionnel de se réunir. § 2. La salle des séances A première vue, son aspect général n'a guère changé depuis vingt-cinq ans. Pourtant, ce n'est pas une modification insignifiante, pour qui s'intéresse à « l'esprit des lieux », que celle qui est survenue au cours de l'intersession de janvier-février-mars 1971. Les anciennes banquettes de l'hémicycle ont alors été remplacées par des sièges individuels. Au même moment furent rénovés la plupart des pupitres. Ainsi disparut, à moins qu'il ne soit allé enrichir quelque musée personnel, l'antique et peut-être mythique graffiti gravé sur un pupitre du banc des ministres : « Hodie mihi, cras tibi ». Traduction libre : Aujourd'hui, c'est mon tour ; demain, ce sera le tien. Au cours de l'hiver suivant (1971-1972) furent restaurées les peintures et les décorations des murs et des plafonds, ainsi que les tentures, tapisseries et statues, repoli le sol de marbre et restitué l'éclat de la tribune. La modernité est cependant présente dans l'hémicycle avec le système de vote électronique. La première machine fut installée en 1960, selon une coïncidence avec les débuts de la Ve République qui a été souvent relevée. La technique a été un utile auxiliaire de la discipline majoritaire qui fait alors son apparition. Il suffisait d'une poignée de députés pour faire voter leurs collègues absents, en manipulant les clefs, pour ou contre le Gouvernement. Il s'agissait d'un dispositif électro-mécanique, peu pratique, qui fut amélioré une première fois en 1978 par l'adjonction de micro-ordinateurs, une deuxième fois en 1987 grâce à un nouveau dispositif, partiellement électronique, qui permit l'exploitation directe des résultats des scrutins. Au début de la dixième législature, on s'accorda à penser que, après trente-cinq ans, le système électronique commençait à dater. En 1993 et 1994, une machine entièrement électronique et informatisée fut installée dans l'hémicycle. L'époque du dépouillement manuel, avec son rituel -le transport de l'urne dans une salle du Palais- est définitivement close. § 3. La décoration La décoration du Palais a été rajeunie par un vent de modernité. Depuis un siècle et plus, Eugène Delacroix et Jules-Aimé Dalou n'avaient pas eu de successeurs au Palais Bourbon. L'occasion du bicentenaire de la Révolution française a été saisie pour renouer avec une politique de commandes d'œuvres d'art contemporaines. A l'initiative de M. Laurent Fabius lors de sa première présidence (1988-1992), l'Assemblée a repris une politique de mécénat artistique. A la suite d'un concours dont Pontus Hulten présida le comité de sélection, ce fut le projet de Walter de Maria qui fut retenu. Dans la Cour d'Honneur du Palais Bourbon a été installée une sphère, monolithe gris, taillée dans du granit massif de Bretagne. Elle pèse douze tonnes et mesure deux mètres de diamètre. La sphère ainsi que son piédestal ont ensemble 3,5 m de haut et pèsent seize tonnes. Un cœur doré de la taille d'une main humaine et centré dans le piédestal repose dans sa propre chambre. Sur une table de lecture incurvée en calcaire de 25 mètres ont été posées onze plaques en bronze reproduisant le texte des dix-sept articles de la Déclaration des droits de l'Homme et du Citoyen du 25 août 1789. Une deuxième réalisation peut être citée, celle de l'aménagement par Jean-Charles Blais du quai de la station de métro Chambre des députés, qui abandonna à cette occasion son nom, obsolète depuis 50 ans, pour celui d'Assemblée nationale. Des têtes de représentants du peuple déclinées en huit variantes et imprimées en couleurs différentes sont renouvelées chaque mois. Au-dessus, court au long du quai la phrase de juin 1789 : « Partout où ses membres sont réunis, là est l'Assemblée nationale ». Si l'on rentre à l'intérieur du Palais, en empruntant le chemin que suit le Président de l'Assemblée nationale pour gagner l'hémicycle, on traverse la Petite Rotonde. Depuis 1992, la collaboration de Pierre Alechinsky et de Jean Tardieu en a fait un passage frais et végétal -« Les hommes cherchent la lumière dans un jardin fragile où frissonnent les couleurs »- qui persuade qu'un lieu voué à la politique n'est pas nécessairement gris. La politique culturelle de l'Assemblée nationale ne se limite pas à ces trois exemples, certes emblématiques. Les Questeurs ont décidé de mettre en œuvre un plan de restauration de l'ensemble du palais et de consacrer une part de crédits non négligeable au maintien du patrimoine et à l'acquisition de nouvelles œuvres d'art. Entreprise méritoire, car, comme l'a observé un ancien questeur (Michel Cointat), « marier les marbres antiques aux armoires électroniques, les fresques d'Eugène Delacroix aux tableaux de l'art abstrait, les girandoles Napoléon III aux lampes halogènes ne sont pas des aventures faciles ». Les architectes du Palais Bourbon, déférant aux ordres des politiques, ont constamment adapté l'hémicycle aux données changeantes de notre histoire constitutionnelle. On le constate pour la décoration, la présence ou le retrait de la tribune. L'ordonnancement des sièges dans la salle des séances a été plusieurs fois modifié pour tenir compte de l'évolution, en hausse ou en baisse, des effectifs parlementaires. On se rappelle qu'en 1848 une salle provisoire a dû être édifiée dans la Cour d'Honneur pour loger les 900 députés de l'Assemblée constituante. Il est remarquable que la Grande-Bretagne ait suivi un parti opposé. Lorsqu'en 1941 le palais de Westminster fut détruit par un bombardement, certains députés demandèrent qu'une salle moins exiguë fût rebâtie après la guerre. Winston Churchill, Premier ministre, s'y opposa catégoriquement : la Chambre des Communes devrait être reconstruite à l'identique. « L'atmosphère intime des Communes, déclara-t-il, doit être à tout prix conservée » Les Communes restèrent donc une des plus petites enceintes parlementaires du monde (13,7 x 20,7 m, environ 280 m2). La conséquence de cette exiguïté, c'est-à-dire l'impossibilité pour tous les députés de siéger en même temps, fut délibérément assumée : 437 sièges seulement pour 650 « M.P. » environ. « Si la salle était agrandie afin d'assurer des places à tous les députés, exposa Churchill, les neuf dixièmes de ses débats se dérouleraient dans l'atmosphère déprimante de banquettes vides ou à moitié vides. En revanche, si on lui conserve ses dimensions d'origine, lors des débats importants la salle se remplirait, créant ainsi une impression de foule et d'urgence. » 46 En France, on a tenu et on tient encore à ce qu'il y ait adéquation entre le nombre maximum théorique de députés et le nombre de places disponibles dans la salle des séances. Ici, c'est le risque d'« atmosphère déprimante » qui a été assumé 47.
DEUXIÈME
PARTIE
CHAPITRE
I SECTION 1 - L'OUBLI § 1. Objets perdus Longtemps, en France, l'institution parlementaire
a été insoucieuse de son passé. Ne remontons pas plus haut que le
Palais Bourbon. Depuis le 21 janvier 1798, du Conseil des Cinq-Cents du
Directoire à l'Assemblée nationale de la Ve République, que de
députés, ou de « législateurs », ou de
« représentants », 16.000 environ, que de chefs de
gouvernement, de ministres -plus de 1.500- que de fonctionnaires, de
visiteurs ont fréquenté « le Palais » ou y ont vécu. Deux
siècles d'activité législative, ou de « contrôle », et
leur production d'objets -urnes, mobiliers, uniformes, médailles-,
d'écrits -projets ou propositions de loi, rapports, amendements...-, de
coutumes ou de pratiques, procédurales ou protocolaires, tout cet
ensemble aurait dû déposer des traces, nombreuses, diverses,
accumulées ; ce qui s'appelle une mémoire.
§ 2. Ce qui décourage la réminiscence
§ 3. A la recherche de Chateaubriand...
§ 4. Une topographie changeante Nous siégeons dans un des bureaux où se
réunissent les commissions ordinaires, une pièce assez haute, assez
grande, dont les deux larges fenêtres donnent sur le jardin intérieur
du Palais Bourbon. Une table à tapis vert, en forme de fer à cheval,
l'occupe entièrement » 51.
§ 1. Les élus
§ 2. Dupont de l'Eure § 3. De 1848 à 1870 § 4. De Clemenceau à Léon Blum Et aujourd'hui ? Avec le passage des
années et des régimes s'est perdue cette familiarité presque
familiale qui jusqu'en 1914 reliait tant de premiers et de seconds
rôles du Palais Bourbon au passé parlementaire.
André Tardieu, vers
la fin de la IIIe République, reprochait à ses collègues leur
inculture. Un demi-siècle après, le goût de la réminiscence persiste
cependant, et la référence à l'histoire, avec ce que cela comporte
d'approximation et de continuités hasardeuses, reste un ingrédient
indispensable de la polémique partisane. Le jeu en tout cas fut très
pratiqué dans les premières années de la Ve République. En avril
1962, quand Georges Pompidou, qui venait d'être nommé Premier
ministre, découvrit la tribune du Palais Bourbon,
Paul Reynaud, élu
pour la première fois en avril 1914, lui trouva un ancêtre inattendu
en Molé, ministre de la Monarchie de Juillet, qui ignorait tout du
Parlement, « comme vous », et devait tout à la
faveur du Roi, « comme vous ».
Des constitutionnalistes ont tenté d'organiser en
« cycles » la
succession des assemblées, des régimes, des
Constitutions, depuis 1789. Aucun de ces essais n'a réussi à imposer
une théorie incontestée de l'évolution politique de notre pays. On
peut cependant rappeler quelques données simples, presque
d'observation, sur cette histoire qui n'est pas terminée et dont la
suite, bien entendu, déjouera les prévisions. SECTION 1 - LA RÉVOLUTION § 2. La Révolution n'a pas pratiqué le
régime parlementaire SECTION 2 - LE CONSULAT ET L'EMPIRE
L'exécutif, qui seul avait l'initiative des lois,
préparait des projets, qui étaient ensuite discutés et adoptés
provisoirement par le Conseil d'État. Celui-ci désignait parmi ses
membres trois orateurs qui, en concurrence avec trois orateurs du
Tribunat, devaient les défendre devant le Corps législatif, tribunal
devant lequel plaidaient deux parties. Il était normal qu'il ne parle
pas : les juges ne pérorent pas, ils ne font qu'écouter les
avocats. Il statue donc « au scrutin secret, sans aucune
délibération de la part de ses membres ».
§ 2. La dépendance
SECTION 3 - LA RESTAURATION
§ 1. La Charte
SECTION 4 - LA MONARCHIE DE JUILLET § 3. Le refus du suffrage universel SECTION 5 - LA DEUXIÈME RÉPUBLIQUE § 1. Le suffrage universel § 3. Le reflux SECTION 6 - LE SECOND EMPIRE § 1. La haine des assemblées § 2. Le retour du parlementarisme SECTION 7 - LA TROISIÈME RÉPUBLIQUE
2. L'antiparlementarisme. Bien que
Vaillant ait agi isolément, son geste s'inscrivit dans la série
d'attentats anarchistes commencée avec Ravachol au printemps 1893 et
qui, en France, ira jusqu'à l'assassinat par Caserio de
Sadi Carnot,
Président de la République, à Lyon le 24 juin 1894. Lors de son
procès, Auguste Vaillant s'en prit aux députés, « premiers
responsables des souffrances sociales ». § 2. L'œuvre législative.
Le régime gagne la guerre de 1914-1918, mais le
Parlement, qui a dû se donner un maître avec Clemenceau, y perd tout
prestige. L'élan républicain se ralentit puis s'enlise, l'instabilité
ministérielle s'emballe. 1936 est l'année d'un regain, de courte
durée. Quand vint la guerre, pendant laquelle la Chambre siégea très
peu, la toute puissance parlementaire n'était plus depuis longtemps
qu'un mythe. Paralysé par les crises, renonçant à contrôler
l'administration, le Parlement tout entier ne légiférait plus et
déléguait en permanence son pouvoir législatif au Gouvernement en
l'autorisant à prendre des décrets-lois. La délégation du pouvoir
législatif annonçait celle du pouvoir constituant, qui eut lieu le 10
juillet 1940 à Vichy.
§ 3. Les derniers jours de la Chambre des députés.
SECTION 8 - LA QUATRIÈME RÉPUBLIQUE § 2. L'échec et ses causes.. L'essai fut malheureux. D'abord parce que
l'Assemblée nationale resta souveraine, maîtresse de son ordre du
jour, échappant à tout contrôle réel de constitutionnalité,
maîtresse de l'investiture du président du conseil désigné par le
Président de la République. Celui-ci perdit sa prérogative,
extrapolée à partir d'un article d'une des
lois constitutionnelles de
1875, de nommer au sens plein du terme le chef du
Gouvernement. Il n'eut plus qu'un pouvoir de proposition. Ainsi fut
éliminé le seul noyau dur qui ait subsisté dans les lois de 1875.Le
pouvoir exercé par le Président de la République de faire les
Présidents du Conseil avait été critiqué par la gauche, notamment
par Léon Blum dans un article du Populaire du 11 décembre 1945.
Il y voyait « une survivance de la monarchie
constitutionnelle ». « Le système de l'investiture par
le Président de la République, écrivit-il, n'a pas réussi,
(...) il est une des causes et peut-être la principale de
l'instabilité gouvernementale, ... » 93.
L'entrée en fonction des gouvernements dépendant désormais d'un vote de
l'Assemblée nationale à la majorité absolue, difficile à obtenir, il en
résulta que les crises gouvernementales, aussi nombreuses qu'avant,
furent plus longues à résoudre que sous la IIIe
République. En mai-juin 1953, l'Assemblée n'investit
Joseph Laniel
qu'au bout de cinq semaines, après avoir successivement
« recalé », dans l'ordre,
Paul Reynaud,
Pierre Mendès
France, Georges Bidault,
André Marie. La responsabilité ministérielle à travers deux monarchies, quatre Républiques et quelque cent cinquante gouvernements
Les linéaments du régime parlementaire ont été
posés dès la Restauration : un chef de l'État, un Parlement composé
de préférence de deux Chambres, un gouvernement formé de ministres,
le partage de l'initiative de la loi, l'autorisation du Parlement
nécessaire pour percevoir l'impôt, la publicité des débats, l'accord
entre l'exécutif et le législatif garanti et sanctionné par
l'exercice de la responsabilité ministérielle.
La Cinquième République dure depuis bientôt quarante
ans, ce qui n'est arrivé qu'à un seul de la dizaine de régimes qui
l'ont précédée en France depuis deux cents ans. Elle a mis en œuvre,
au moins une fois, selon des configurations partisanes qui ont varié,
toutes les pièces de son mécanisme constitutionnel. Dans ses dix
premières années, elle a traversé et surmonté deux crises aiguës :
celle de la guerre d'Algérie, et celle de mai 1968. Depuis trente ans,
elle n'a plus connu de grands traumatismes, mais de grands débats : le
débat sur le programme -socialiste ou « libéral »- des
principaux partis, le débat européen.
L'indemnité parlementaire [Fiche
de synthèse actualisée] Autre retour : le référendum. La
Constitution de
1946 prévoyait qu'il serait seulement constitutionnel, la Ve
République a rétabli un référendum et constitutionnel et
législatif. Une équivalence est instituée par l'article 3 de la
Constitution entre les deux modes d'expression, les deux « voies
parallèles » dira-t-on, de la volonté nationale : « La
souveraineté nationale appartient au peuple qui l'exerce par ses
représentants et par la voie du référendum ». Du projet de
Constitution soumis au vote populaire le
28 septembre 1958 à la
ratification du traité de Maastricht le 20 septembre 1992, il y a eu,
constitutionnels ou législatifs, huit référendums en France. Depuis
la Révolution, on compte au total vingt référendums ou plébiscites,
le premier ayant porté en juillet-août 1793 sur la Constitution de
l'an I. ANNEXES Première
partie : Le Palais Bourbon Première
partie Annexe 1 : DÉCRET DU 18 SEPTEMBRE 1795 SUR « LE PLACEMENT » AU PALAIS BOURBON DU CONSEIL DES CINQ-CENTS Décret du second jour complémentaire An III (18 septembre 1795) sur « le placement du Conseil des anciens, de celui des Cinq cents et du directoire exécutif » La Convention nationale, après avoir entendu ses comités des finances, section des domaines, et des inspecteurs du Palais National, Décrète ........................................................................................... II. LE CONSEIL DES CINQ CENTS SERA PLACÉ AU CI-DEVANT Palais Bourbon. Son local comprendra les bâtiments & le terrein déterminé dans le plan qui sera annexé au présent décret, SÉPARÉ DE CELUI DONT IL A ÉTÉ ou pourra être DISPOSÉ POUR L'ÉCOLE CENTRALE1 ou autre établissement. IL SERA PRÉPARÉ, DANS LA PARTIE DU MILIEU DES BATIMENTS PLACÉS EN FACE DU PONT DE LA RÉVOLUTION, UNE SALLE POUR LA SÉANCE du conseil des cinq cents, dans les proportions marquées en l'article premier, pour le nombre des délibérans et celui des assistans. Si les travaux n'étaient pas finis avant l'entrée du conseil des cinq cents en fonctions, il sera avisé par les comités réunis des finances et d'inspection, à leur faire préparer un local provisoire. Annexe 2 : CRITIQUE DE L'HÉMICYCLE PAR M. LE MARQUIS DE GRAMMONT (22 MAI 1828 - DÉBATS P.191)
Chambre des députés M. le marquis de Grammont. Messieurs, un projet de nouvelle distribution de notre salle a été déposé sur le lieu de nos conférences. Le plan qui s'y rapporte ne me paraissant pas remédier à des inconvénients fort essentiels à éviter puisque nous en souffrons tous, je viens proposer de soumettre ce plan à l'examen d'une commission spéciale, ayant pour objet de recueillir avec soin les observations que chacun de nous aurait à lui présenter. Généralement, Messieurs, il faut que les choses soient en harmonie avec les circonstances et les besoins qui les accompagnent. Lors de l'établissement de la constitution de l'an III, modelée à quelques égards sur les constitutions des républiques anciennes, les hommes en possession du pouvoir chargèrent les artistes de les habiller en Romains, et des architectes de disposer des édifices analogues, aussi bien que les costumes, aux formes politiques que l'on voulait mettre en vogue. Sous l'Empire, lorsque la politique eut remplacé le principe de la représentation nationale par des simulacres d'assemblée, par des réunions d'hommes muets ; lorsque, en dédommagement du droit de parler, ou les revêtit d'oripeaux qu'on appela habits français, il y avait encore harmonie entre les choses en plaçant ces législateurs dans une Chambre où l'on ne pouvait les entendre ; il était naturel qu'ils n'y pussent respirer en liberté ; il n'y avait pas grand mal à ce qu'on ne les vît pas bien. La salle des séances, les personnages qui la peuplaient, l'atmosphère épaisse qui les environnait, et la politique du jour, tout était d'accord. A cette époque, la France n'était pas bien empressée de connaître ses députés, d'apprendre ce qui se passait au Corps législatif ; ce qu'elle en attendait arrivait toujours assez tôt ; elle plaignait médiocrement les efforts de poitrine que devait faire, pour être entendu, le Conseiller d'État qui venait signifier à cette tribune la création des droits réunis, l'impôt du sel, le monopole du tabac, et d'autres belles inventions que nous tenons du régime impérial, et que nous conservons soigneusement, dans la crainte probablement que ce doux souvenir ne s'efface tout à fait. Toutefois, Messieurs, les temps ont changé. Ce n'est plus aux Grecs et aux Romains que nous empruntons nos formes politiques, ce n'est plus chez eux que nous allons puiser nos règles et nos habitudes, nous les recevons de l'état moderne et actuel de la société ; ce n'est pas comme sous les moeurs du despotisme, au plus ou moins de broderie qui décore les habits des députés, aux panaches qui flottent sur leur coiffure, aux dorures de leurs manteaux, que l'on attache quelque importance : c'est à ce qu'ils disent dans cette Chambre, aux opinions qu'ils y développent, au talent dont il font preuve, aux lumières qu'ils répandent sur la discussion des lois ; il y a donc, et relativement au vif intérêt que chacun prend à les écouter, utilité, convenance, nécessité à les placer dans un local où leurs paroles soient saisies avec facilité ; enfin où l'on aperçoive, aussi bien que sous les temps précédents, quelque analogie avec les principes et la situation du moment. La salle que nous occupons est un véritable contresens à cette condition : une enceinte défavorable à la propagation de la voix ; une voûte qui confond et assourdit les sons, un appareil théâtral de tribune où l'orateur tourne le dos au président ; un public relégué dans les combles ; un air condensé malsain, et qui produit parmi nous plus de maladies qu'on en vit jamais dans les autres assemblées ; tout nous fait un devoir de changer les dispositions de ce local. Les plaintes réitérées qu'un grand nombre d'entre nous ont exprimées à cet égard ont donné lieu au projet qui, comme je l'ai dit, a été mis un instant sous vos yeux ; mais comme je l'ai dit aussi, ce projet où je n'ai remarqué que quelques modifications à notre distribution actuelle, ne détruira pas les causes qui rendent un changement si désirable. Je le trouve insuffisant, et c'est ce qui me détermine à faire ma proposition. Je demande à la Chambre de nommer une commission qui soit spécialement chargée d'examiner les plans, et qui, après avoir reçu les observations de nos collègues, en rendra compte à la Chambre. Annexe 3 : LA SALLE DE CARTON, DÉCRITE PAR CHARLES de RÉMUSAT (MÉMOIRES DE MA VIE - TOME 4 - 1841-1851 - PLON - PP 291-292) Je trouvai Paris en mouvement plutôt qu'en fête. Les rues étaient pleines de monde. Il y avait peu de moments que le Gouvernement provisoire, parti du ministère de la Justice, s'était rendu en cortège à l'Assemblée nationale. Dans tous les quartiers voisins, l'ordre était maintenu par des cavaliers en blouse bleue avec béret et ceintures rouges, montés sur des selles de gendarme sans housse, ni schabraque ; un grand sabre battait les flancs de leurs chevaux. C'était la cavalerie de la garde républicaine, qui passait pour composée des janissaires de la Caussidière. Je ne fis que toucher barre chez moi et je courus à l'assemblée. On avait construit une salle provisoire en bois qui occupait presque toute la longueur de la cour du Palais Bourbon. On y descendait après avoir traversé toutes les salles accessoires de l'ancienne Chambre, par le perron du péristyle dont les marches couvertes d'un tapis conduisaient à une courte galerie. Celle-ci s'ouvrait par deux portes à droite et à gauche du bureau du président et de la tribune adossés au petit côté nord de ce parallélogramme. Les trois autres côtés étaient bordés en ligne droite de nos bancs rangés en gradins. Les tribunes du public, assez élevées, ne permettaient aucun rapprochement entre lui et nous. La décoration était des plus simples ; la disposition était très commode. Seulement on ne tarda pas à trouver que la salle était trop grande et que la voix se perdait aux extrémités. On raccourcit, trois jours après, la distance au moyen d'un tambour qui avança le bureau de quelques mètres, et nous fûmes passablement établis. La première figure que j'aperçus en entrant par une des portes de dégagement fut celle de Berryer. Annexe 4 : PROJET DE LOI SUR L'INSTALLATION
DE LA CHAMBRE DES DÉPUTÉS DANS L'AILE SUD DU PALAIS DE VERSAILLES
(1875)
Annexe 5 : RAPPORT SUR LE PROJET DE CONSTRUCTION D'UNE NOUVELLE SALLE SUR LE QUAI D'ORSAY (n° 154 - 1906) EXTRAITS N° 154 ___ Chambre des députés NEUVIÈME LÉGISLATURE SESSION DE 1906 Annexe au procès-verbal de la séance du 26 juin 1906 RAPPORT fait (au cours de la précédente législature), au nom de la commission de la salle des séances, sur les projets de construction d'une salle définitive sur le quai d'Orsay et d'une salle provisoire dans la cour d`honneur, par M. Jules-Louis BRETON (Repris et renvoyé à la Commission de la salle des séances dans la séance du 26 juin 1906, conformément à l'article 18 du Règlement modifié par la résolution du 16 juin 1903). ........................................................................................... « Le pupitre d'un député n'a que 25 centimètres de profondeur. Le moindre document officiel y déborde et il est impossible de la compulser en prenant des notes. Entre le dossier du siège et le fond devant les genoux, la distance horizontale n'est que de 85 centimètres. « Au commencement d'une séance, une personne de corpulence moyenne s'arrange passablement dans un pareil espace. Le torse est droit, les jambes reposes d'équerre sur le sol ; l'assiette se fait. Mais quand le séjour s'est prolongé, la gêne apparaît et les engourdissements commencent. Les jambes cherchent soulagement dans des croisements alternés et répétés. Le corps s'affaisse et glisse sur le siège, les genoux se projettent en avant. Il faut varier l'assiette du corps et trouver de nouveaux équilibres. Les changements de positions s'imposent et avec eux le supplice de ne pouvoir les opérer faute de dégagements en profondeur et en largeur. « Je n'insiste pas. Mais les chiffres que je viens de citer prennent une singulière importance aux yeux de l'observateur qui suit les séances. Ils lui révèlent les causes des multiples gymnastiques involontaires auxquelles on voit s'adonner les députés que le devoir et l'attention fixent à leur place. Ils ne sont pas moins démonstratifs pour les changements de place auxquels la fatigue soumet les natures moins patientes ou les complexions moins adaptables à l'étroitesse des sièges. Pour cet observateur, ce n'est bientôt plus qu'un point douteux que, à la Chambre, siéger, c'est-à-dire remplir le premier devoir essentiel d'un député, est une fonction physiquement très pénible et singulièrement laborieuse. ........................................................................................... « Le grand nombre de places qu'il a fallu installer dans la salle a fait déborder les gradins en arrière, à gauche et à droite de la tribune. En sorte que l'orateur ne se fait entendre que par les députés des centres lorsqu'il parle simplement en face, sa voix restant perdue pour les gauche et droite extrêmes. Les orateurs qui ont la grande habitude de la parole et de la salle se tournent alternativement à gauche et à droite et satisfont momentanément l'un et l'autre côté. Mais ces communications entrecoupées ne sont jamais que le morcellement d'une pleine audition et la ruine d'un vrai jeu de tribune. On notera, d'ailleurs, que les paroles alternant sur les côtés sacrifient l'audition centrale. En réalité on entend généralement fort mal les orateurs. Il faut toutefois reconnaître que les députés qui ont l'oreille de la Chambre et en faveur desquels le silence absolu s'établit aussitôt qu'ils arrivent à la tribune sont bien entendus de presque toutes les places. C'est que le bruit entretenu par les auditeurs eux-mêmes est considérable à la Chambre et qu'il est le grand obstacle à la portée de la parole. Je reviendrai prochainement sur ce point intéressant. ........................................................................................... « Votre place, Monsieur le Président, n'échappe pas à l'espèce de supplice que je viens de décrire. Vous le supportez comme vos honorables prédécesseurs l'ont fait avant vous. J'en ai vérifié les causes pendant mes expériences dans la salle vide. La bougie que j'avais placée sur votre bureau était dans sa flamme la plus tourmentée de toutes celles qu'on avait allumées. Dégagé des agglomérations comme vous l'êtes à la hauteur où vous siégez, vous subissez constamment et sans répit les courants de nappes descendantes avec leur maximum d'intensité et avec leur température excessives à la fin de longues séances. Mais vous avez en outre à compter avec le voisinage des marbres qui enserrent votre fauteuil et qui, lorsque vous y montez, sont encore dépourvus de chaleur et rayonnent sur vous un froid pénible et dangereux. Je ne puis noter le fauteuil présidentiel, qui est un lieu d'occupations si laborieuses, comme un siège plus favorisé que ceux que vos collègues trouvent sur leurs bancs. « Je n'ai qu'un mot à dire des galeries réservées à la Presse et au public. Ce sont des locaux de difficile installation, il faut le reconnaître. L'espace manquera toujours pour y réaliser un confortable proportionné aux désirs des intéressés. Mais ici, accès, sièges, aération, température, vue, audition, tout est insuffisamment octroyé et suscite des plaintes. Annexe 6 : LOUIS BARTHOU. LA CHAMBRE VERS 1920 (EXTRAITS DE LA POLITIQUE - COLLECTION LES CARACTÈRES DE CE TEMPS - HACHETTE - 1923 - PP 27-28) « ... six cents hommes grouillent, crient, s'interpellent, se querellent et s'excitent par leur seule présence dans une salle trop étroite, mal aérée, mal éclairée et mal odorée. On ne saura jamais de quels méfait les incommodités de cette salle sont responsables et la part qui leur revient dans les tumultes, dans les rixes, dans ce que la presse, qui n'y est pas mieux installée, appelle les scandales parlementaires. Les députés y sont entassés les uns contre les autres devant des pupitres trop petits sur lesquels ils ont de la peine à écrire une lettre ou une note. Il faut quelquefois, pour sortir, déranger une travée toute entière. Chacun est le prisonnier de voisins qu'il n'a pas choisis. Il est, de temps en temps, question de reconstruire cette salle, qu'aucun public de théâtre ne supporterait, mais on objecte que les plans doivent être subordonnés à la réduction prévue du nombre de députés. Ah ! le bon billet qu'a la Chambre. Les inconvénients s'aggravent, dont le moindre n'est pas le lent empoisonnement par un certain nombre de « politiques », que leur coeur affaibli ou les poumons fatigués disposent mal à la résistance. Ces victimes du devoir professionnel meurent d'un mal ignoré, mais je suis sûr qu'un bactériologiste expérimenté découvrirait dans la salle des séances une variété nouvelle de microbes, qui les ont « eus ». Et je sais des députés qui ont passé du Palais Bourbon au Luxembourg dans l'unique espoir d'échapper à une infection dont ils sentaient déjà les premières atteintes. » Annexe 7 : HENRI de KERILLIS, RAYMOND CARTIER. LA CHAMBRE VERS 1930 (FAISONS LE POINT... BERNARD GRASSET - PP. 22-23) « On est toujours impressionné par le premier coup d'oeil dans cette salle, surtout quand elle est vide. Il y pèse un ennui lourd. Les séances du matin où trente députés pérorent sous l'oeil de trois curieux et de six journalistes ont un air de petite messe basse. Ça n'est pas gai. Les jours de grande bataille politique, après plusieurs heures de discussion, la Chambre est chaude et puante comme une tanière. Mille ou douze cents personnes s'y entassent, mêlent leurs sueurs, leurs odeurs, leurs souffles, leurs migraines et leurs passions. La Chambre siège fréquemment six heures, huit heures, parfois vingt ou trente heures, autant dire sans interruption. Il faut avoir vu s'achever une séance de nuit, avec les députés vautrés sur les banquettes comme dans une salle d'attente de troisième classe, les orateurs bafouillant de fatigue et de sommeil, l'hémicycle couvert d'une litière de papiers. On sort de là le coeur barbouillé et les jambes molles. Or, plus qu'un grand théâtre, plus qu'un restaurant de luxe, cet antre malsain attire les femmes les plus élégantes de Paris. Le Palais Bourbon a ses belles habituées, femmes de ministres ou de députés qui ne rappellent que par l'assiduité les tricoteuses de la Convention. (...) L'attrait du spectacle, plus que l'enjeu politique, attire vraisemblablement ces belles personnes, comme il attire la foule de toutes conditions qui, plusieurs heures avant les grandes séances se presse aux grilles du Palais Bourbon. (...) La grande allure de certaines séances explique cet engouement. Aucun Parlement au monde ne peut rivaliser avec le nôtre pour l'éclat et la chaleur des discussions. » Annexe 8 : RAPPORT DU QUESTEUR BARTHE SUR L'État DE LA CHAMBRE EN 1938. SÉANCE DU DÉCEMBRE 1938. DÉBATS - P. 3396 ........................................................................................... De lourdes dépenses de matériel s'ajoutent aux dépenses de personnel. Il y a quinze ou vingt ans, le budget était voté plus rapidement. Il n'y avait que quelques rapports. D'autre part, des services nouveaux ont dû être créés. Il y a aussi une augmentation considérable des frais d'impression et des dépenses pour l'achat de papier. Nous avons fait connaître par le détail ces dépenses des jours derniers. Je reconnais que le montant en est élevé. Mais je puis affirmer qu'il n'a été fait en aucun cas de dépenses somptuaires. Nous avons mieux organisé la Chambre ; c'était notre devoir. (Très bien ! très bien !) M. Marin a été ministre. Il doit se souvenir des protestations que motivait le fait que le président du conseil et les ministres ne disposaient que d'une salle exiguë, en laquelle huit ou dix personnes au plus pouvaient se réunir. Je me rappelle qu'un jour, à un moment dramatique, un conseil de cabinet s'étant tenu dans cette salle, plusieurs des membres du Gouvernement ne purent y participer, faute de place. Nous avons tenu à mettre à la disposition du président du Conseil une salle où il puisse donner audience à des délégations. J'ai le souvenir d'avoir reçu jadis, un jour de séance, une très haute personnalité d'un pays d'Europe centrale, disons « une majesté » qui désirait voir d'urgence le ministre des affaires étrangères retenu à son banc par une discussion urgente. Traversant des couloirs qui laissaient beaucoup à désirer, je conduisis cette haute personnalité de salle en salle, n'en trouvant pas une libre. Je dus finalement l'introduire dans un bureau qui n'était guère digne du Parlement français. Mes collègues doivent se souvenir que certains jours de grande activité, toutes les commissions ne pouvaient se réunir parce que nous manquions de salles. (Applaudissements.) Nous avons voulu disposer de locaux de façon à permettre un travail organisé (Très bien ! très bien !) Il y a six ans, à une réunion du bureau, il a été décidé d'organiser les locaux. Des plans ont été établis, un programme arrêté. L'exécution en a été décidée. Elle a été méthodiquement entreprise. ........................................................................................... Annexe 9 : PROJET DE CONSTRUCTION D'UNE NOUVELLE SALLE OU D'AMÉNAGEMENT DU PALAIS BOURBON SOUS LA Ve RÉPUBLIQUE · Intervention de Jacques CHABAN-DELMAS, Président de l'Assemblée nationale (Séance du 24 avril 1962 - p. 737) INSTALLATION DU BUREAU DE L'ASSEMBLÉE NATIONALE M. le président. L'ordre du jour appelle l'installation du bureau de l'Assemblée nationale. J'invite les six premiers secrétaires qui viennent d'être nommés à prendre place au bureau. Allocution de M. le président. M. le président. Mes chers collègues, les événements qui se sont produits au cours de l'intersession ont revêtu une importance extrême et chacun, quelles que soient ses opinions, espère du fond du coeur que l'ère de la violence sera bientôt et définitivement close. Dans l'ordre matériel, chacun a pu constater la poursuite de l'amélioration et de la modernisation des locaux du Palais Bourbon, ainsi que le développement du plan de constructions complémentaires mis en œuvre depuis trois ans, après une minutieuse préparation. Il apparaît, dès à présent, que cette législature, qui devait être utilisée à appliquer ce plan, laissera posé, comme j'ai déjà eu l'occasion de le dire ici même, le problème de savoir si le Palais Bourbon est susceptible de servir de cadre à une activité parlementaire rationnellement organisée, ou bien, si, au contraire, la solution correcte, adaptée aux exigences et aux moyens de notre époque, ne consisterait pas à édifier un ensemble de bâtiments adéquats à leur objet, c'est-à-dire à recevoir le Parlement. (Applaudissements au centre, à gauche et sur divers bancs. - Mouvements divers.) M. Michel Habib-Deloncle. Très bien ! M. le Président. La prochaine Assemblée aura à en connaître et des études préliminaires, portant sur plusieurs hypothèses lui seront transmises à cet effet. · Intervention de Eugène-Claudius PETIT (Deuxième séance du 26 avril 1962 - p. 753) M. Eugène-Claudius Petit. Enfin, une autre idée qui nous a paru surprenante par son inopportunité est celle qui est relative à la construction d'un Parlement. M. André Fanton. Ce n'est pas l'objet du débat. M. Eugène-Claudius Petit. C'est en somme au moment où nous allons être amputés d'une représentation assez importante que l'idée est lancée de construire un Parlement et tout cela pour donner aux parlementaires un plus grand confort et de plus grandes commodités dans leurs travaux. (Interruptions au centre et à gauche.) Eh bien ! nous tenons à dire ici que l'inconfort matériel est une chose qui ne nous inquiète pas trop en ce moment et que notre inconfort intellectuel et spirituel nous pèse davantage. (Applaudissements sur certains bans à gauche et sur divers bancs au centre droit et à droite.) Nous nous contenterions d'exercer notre mandat dans des locaux offrant moins de commodités encore que ceux dont nous disposons maintenant, si nous jouissions de la plénitude de nos prérogatives et en assumions la complète responsabilité. (Applaudissements sur les mêmes bancs.) Nous estimons donc d'ailleurs que l'allusion dont j'ai parlé est plus qu'inopportune. Nous avons autre chose à faire qu'à songer à construire des palais ; nous ne rêvons pas de cage plus dorée, nous rêvons de pouvoirs plus certains. (Applaudissements sur certains bancs à gauche et sur divers bancs au centre droit, à droite et à l'extrême gauche.) Deuxième
partie Annexe 10 : Restauration : DISCOURS DE ROYER-COLLARD EN 1816 : POURQUOI UNE CHAMBRE ÉLECTIVE ? (EXTRAIT). « Qui peut méconnaître dans l'élection d'une Chambre à laquelle il appartient constitutionnellement de voter la loi et le budget l'intervention de la Nation elle-même, qui exerce sur son gouvernement une action régulière ? A cette question, donc, pourquoi y a-t-il une chambre élective, il faut répondre : il y a une chambre élective dans l'intérêt de la Nation, afin que ses voeux et ses besoins soient reconnus et ses droits respectés, et que la liberté politique vienne au secours de la liberté civile dont elle est la seule garantie efficace. Il y a une chambre élective dans l'intérêt de la Nation et du gouvernement tout ensemble, afin que les longues erreurs et les grandes injustices, qui sont le principe des discordes civiles et des révolutions ne s'amassent point dans le corps social, mais que la société tout entière, et toutes les vicissitudes aperçues ou ignorées qui s'opèrent en elle, retentissent sans cesse au sein du Gouvernement et sollicitent sans cesse son attention, et qu'ainsi le gouvernement averti jusqu'à l'importunité soit forcé à la vigilance, à la prudence, à la prévoyance ; qu'il soit un avec la Nation et ne vieillisse point avec elle. » (Discours à la Chambre des députés, 26 décembre 1816) Annexe 11 : - Monarchie de Juillet : DISCOURS DE GUIZOT EN 1847 : CONTRE LE SUFFRAGE UNIVERSEL (EXTRAIT). Guizot : Quels seront les électeurs ? La France a été, de 1789 à 1817, dans un effort continuel, tantôt pour réaliser, tantôt pour réaliser, tantôt pour éluder, je ne dirai pas le principe du suffrage universel : le principe du suffrage universel est en soi-même si absurde qu'aucun de ses partisans mêmes n'ose l'accepter et le soutenir tout entier (Marques de dénégations à l'extrême gauche). Personne. Garnier-Pagès : Son jour viendra. Guizot : Il n'y a pas de jour pour le suffrage universel. Il n'y a pas de jour où toutes les créatures humaines quelles qu'elles soient puissent être appelées à exercer des droits politiques. Je dis que, pendant la première époque de la révolution, notre législation électorale a été appliquée ; tantôt à réaliser, tantôt à éluder, non pas le suffrage universel, mais le suffrage du plus grand nombre. C'était l'effort constant de notre législation de placer le droit électoral dans les plus nombreuses de la société, et de la faire sortir de là pour remonter et jouer son rôle dans le gouvernement. Toutes nos lois électorales, sincères ou hypocrites, de 1789 à 1817, ont été conçues dans cet esprit, dans cette tendance. Pour la première fois, la loi électorale de 1817 a eu le courage de renier absolument ce principe, de ne plus placer le droit électoral dans le nombre, et de proclamer que le droit appartenait à la capacité politique. En même temps, la loi a placé la capacité dans un certaine situation sociale fondée sur la principauté industrielle ou territoriale. Voilà le principe qui a été introduit dans notre droit politique en 1817, principe qui a fait sortir le pouvoir politique des régions très nombreuses, pour le placer dans les régions élevées et stables où réside la véritable intelligence des grands intérêts de l'ordre social. Cela a été plus qu'une réforme, cela a été plus qu'une réforme, cela a été dans nos idées, dans nos institutions politiques, une vraie et salutaire révolution. (Chambre des députés - Séance du vendredi 26 mars 1847 - Moniteur du samedi 27 mars 1847 - p. 616) Annexe 12 : - Second Empire : DISCOURS DE THIERS EN 1864 SUR « LES LIBERTÉS NÉCESSAIRES ». « Je sais bien ce qu'on va me dire : Ah ! nous vous reconnaissons ! Ah ! vous voulez cet affreux gouvernement parlementaire (on rit), le gouvernement des rhéteurs qui vous a donné pendant quarante ans le triste spectacle de la dispute des portefeuilles, ...qui a mal fini, qui peut convenir à l'Angleterre, cette nation de marchands, mais qui ne convient pas à l'héroïque France, qui ne veut pas de disputes de procureurs, qui veut un épopée perpétuelle. (...) le gouvernement des rhéteurs ? Je déclare d'abord que je ne m'offense pas du mot. Quand on le voit employé comme il l'a été, quand on voit qu'il s'adresse au Général Foy, à M. de Serre, à M. de Villèle, à M. de Martignac, à M. Royer-Collard, à M. Casimir Perier, à M. le duc de Broglie, à M. Guizot, à M. Berryer, quand on le voit appliqué à de tels noms, on n'a qu'un souci, c'est de la mériter. Plusieurs voix. Très bien ! très bien ! M. Thiers (...) cette objection des rhéteurs, elle est donc puérile ; il faut n'avoir pas un grand discernement de la langue pour confondre les vains parleurs avec les hommes sérieux qui viennent ici discuter les affaires du pays (Très bien !). Mais j'arrive à une objection plus sérieuse : à la dispute des portefeuilles. Vous m'accorderez qu'en cette matière je suis aujourd'hui bien désintéressé (on rit). Eh bien, je demande à quiconque a lu les pages de l'histoire, quel est donc le temps, le pays où le pouvoir n'a pas été disputé ! dans les républiques turbulentes, il est disputé sur la place publique ; dans les cours, même les plus glorieuses, il est disputé par de sourdes intrigues. Y a-t-il un temps plus grand, plus glorieux que celui de Louis XIV ? Eh bien, il fallait plaire à Mme de Maintenon. Je le demande, si le pouvoir doit être disputé partout, vous ne voulez pas qu'il soit disputé sur la place publique ou qu'il soit disputé dans de basses intrigues ; je demande s'il peut l'être plus noblement que par des hommes qui viennent faire preuve ici de ces trois qualités: l'intelligence des affaires du pays, un certain talent pour les exposer, le caractère nécessaire pour les défendre. - Corps législatif Séance du 11 janvier 1864 Annales du Sénat et du Corps législatif, p. 314) Annexe 13 : - Troisième République : DISCOURS DE CLEMENCEAU EN 1892 : LA RÉPUBLIQUE EST ENCORE ORLÉANISTE ET BONAPARTISTE. (EXTRAIT) M. Clemenceau. Les bonapartistes ? Je ne sais pas pourquoi il y a encore des bonapartistes. (Rires.) Nous vivons sous le régime de la Constitution de l'an VIII... M. Paul de Cassagnac. Oui, mais il y a trop d'empereurs ! (Rires à droite). M. Clemenceau. Nous appliquons à chaque instant les décrets de 1851 et 1852. Il y a cent raisons pour que les bonapartistes entrent dans une République qui est déjà à eux pour une bonne part ; ce n'est pas ce qu'il y a à dire de mieux en sa faveur. (Nouveaux rires). Les légitimistes ! Il ne s'agit que d'interpréter le droit divin d'une façon plus moderne et on dira du suffrage universel : Vox populi, vox Dei. Et maintenant que le dernier représentant de la branche aînée a disparu, les vrais légitimistes n'ont plus qu'à accepter une République déjà légitimée par le suffrage universel et qu'ils légitimeront eux-mêmes définitivement par une édifiante union. (Nouveaux rires). Les orléanistes, les partisans du régime bourgeois du cens et du juste milieu ! mais, qu'est-ce qu'il leur faut de plus ? (Rires et bruit.) Qu'est-ce qui leur manque, en vérité ? Ce sont des ingrats. (Nouveaux rires.) N'avez-vous pas deux Chambres, comme sous la monarchie, avec les oligarchies bourgeoises de la monarchie de Juillet et le suffrage restreint ? N'avez-vous pas un pouvoir central très fortement constitué ?... A droite. Trop fortement ! M. Clemenceau. Y a -t-il donc tant de distance entre un président de la République à vie, qui s'appelle roi, qui peut régner en moyenne de dix à quinze ans, et un roi élu qui s'appelle président de la République et qu'on peut réélire indéfiniment ? (Rires et applaudissements ironiques à droite.) Non, quand vous écarterez les questions de mots, quand vous voudrez pénétrer jusqu'au tuf, ne considérer que la réalité, vous verrez que votre place, messieurs les monarchistes, est toute prête et que vous pouvez entrer dans la maison. (Applaudissements à gauche.) Mais il y a une chose que vous ne pourrez pas faire, messieurs du Gouvernement, c'est d'amener l'Église catholique à vous servir autrement que dans la mesure de ses intérêts de pouvoir dominateur. C'est qu'elle est placée plus haut, c'est qu'elle voit de plus loin, c'est qu'elle embrasse d'un coup d'oeil le vaste espace d'une longue histoire, et que toute cette histoire se résume dans ces mots : L'Église n'est rien si elle n'est tout. Sur toutes les questions, elle a réponse à tout, elle est une grande conception morale, elle est au-dessus de tous les intérêts humains qui peuvent s'agiter sur la terre, et par dessus tout cela elle représente la théorie même de la théocratie, elle a seule le droit de gouverner les hommes sans que leur consentement soit nécessaire, et ayant la vérité absolue, la vérité divine, la vérité par excellence, elle possède a fortiori la vérité terrestre. Et c'est vous, gouvernement laïque, gouvernement de parvenus, qui voulez ruser avec un tel pouvoir, un pouvoir éternel, qui tient les balances de la justice dans ce monde et dans l'autre ! La lutte est possible entre les droits de l'homme et ce qu'on appelle les droits de Dieu. L'alliance ne l'est pas. (Chambre des députés. Séance du 18 février 1892. Journal officiel Débats, p.137). Annexe 14 : - Cinquième République : PREMIER DISCOURS DU PRÉSIDENT JACQUES CHABAN-DELMAS (11 DÉCEMBRE 1958). Notre règlement sera tout à la fois une règle et un instrument. La règle, il faudra la respecter ; l'instrument, il faudra s'en servir dans l'esprit même qui aura présidé à la fixation de la règle. Les textes, en effet, ne suffisent pas à eux seuls. Ils fournissent une orientation -ce qui est capital- mais l'essentiel, la direction, procède de l'emploi qui en est fait.. En raison même de la complexité croissante de l'existence d'une grande nation dans un univers dangereux et lui aussi en pleine évolution, la conjugaison de sujets d'occupation et de préoccupation qui iront en se multipliant et de sessions heureusement limitées posera d'épineux problèmes d'utilisation des hommes, du temps et des moyens. Nous devrons donc adopter les méthodes de travail les plus modernes, ressortissant des dernières techniques de l'organisation, de telle manière que soient assurés le plein emploi des parlementaires et le rendement le plus élevé du travail effectué. (Assemblée nationale. Séance du 11 décembre 1958. Journal officiel Débats, p.19) Annexe 15 : - Cinquième République : DISCOURS DE MICHEL DEBRÉ, PREMIER MINISTRE, EN 1959: LE RÔLE DE L'ASSEMBLÉE NATIONALE DANS LES NOUVELLES INSTITUTIONS. Notre démocratie a désormais pour expression un gouvernement désigné par le chef légitime de la nation, consacré, au départ de son entreprise, par la confiance des élus du peuple, disposant pour sa mission des moyens de l'État, c'est-à-dire capable de mener une politique et de manifester son autorité, placé, enfin, sous le contrôle d'assemblées dont le fonctionnement et les pouvoirs permettent d'éviter l'arbitraire aussi bien à l'égard de la nation qu'à l'égard des citoyens. En d'autres termes, la Constitution, approuvée le 28 septembre de l'an passé, établit un régime gouvernemental de type parlementaire. Les Assemblées vont prochainement adopter leur règlement, puis elles commenceront, d'ici trois mois, leur tâche législative. Qu'il s'agisse de la durée des sessions, du rôle des commissions, de la procédure législative et budgétaire, du vote personnel, du non-cumul du mandat parlementaire et des fonctions ministérielles, il convient de s'inspirer sans arrière-pensée de l'esprit qui a présidé aux institutions nouvelles. Le Parlement discute et vote les lois, c'est-à-dire les règles fondamentales touchant les structures de l'État, les bases de la société, les droits de la famille et des individus. Le Parlement discute et vote le budget, c'est-à-dire les impôts demandés aux citoyens, les dépenses qu'exigent les services publics, l'orientation économique et sociale de la nation. Tant en ce qui concerne la loi que le budget, il n'y a pas de responsabilités séparées : pour le bien commun, le travail se fait en commun, et le Gouvernement y a sa part. Enfin, le Parlement contrôle et questionne, non à propos d'intérêts professionnels ou locaux, mais pour le bien de l'État ou par souci de la liberté. A ceux qui affichent le regret des temps où le Parlement était moins législateur que gouvernant, et où l'on affirmait volontiers qu'il n'y avait point de limites à ses ambitions, osons répondre : qu'est devenu le prestige parlementaire par la confusion des pouvoirs ? Que les nouvelles Assemblées rendent au Parlement de la France sa légitimité nationale par un prestige retrouvé ; elles auront bien travaillé pour la République. (Applaudissements.) A l'égard de ce Parlement rénové, le Gouvernement a des devoirs d'autant plus impérieux qu'il dispose des pouvoirs nécessaires à sa mission. Il doit exposer franchement sa politique, ne point farder la réalité, ni dissimuler ses intentions. Il doit préparer le travail législatif et budgétaire et s'imposer une collaboration utile pour le bien commun. Il n'est pas plus de Gouvernement souverain qu'il n'est d'Assemblées souveraines. Gouvernement et Parlement sont, ensemble, au service de la seule souveraineté, qui est celle de la Nation. (Applaudissements sur divers bancs.) Ah ! Mesdames, messieurs, comprenons bien que nos responsabilités sont considérables ! Le régime démocratique, par ses principes et par leurs conséquences logiques, est aux périodes menaçantes, ou simplement dans les époques de grands changements, un régime fragile. L'échec des institutions ne mènerait pas à une nouvelle expérience démocratique, mais à une dictature. C'est un intérêt supérieur qui doit nous guider, quelles que soient nos préférences doctrinales ou sentimentales, si nous voulons préserver et conserver la République. (Assemblée nationale. 1ère séance du 15 janvier 1959 [Vidéo]. Journal officiel Débats, p.27) Annexe 17 : - Cinquième République : INTERVENTION DE PAUL REYNAUD EN 1962 : LE RÔLE DE L'ASSEMBLÉE NATIONALE [Vidéo] . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Dans tous les pays civilisés, le Parlement est considéré comme représentatif de la nation, avec ses qualités et ses défauts, avec ses diversités, ses contradictions même. Mais lorsque les élus assemblés délibèrent et votent, ils sont investis de cette qualité éminente de représentants de la nation. Pour nous, républicains, la France est ici et non ailleurs. (Vifs applaudissements sur les mêmes bancs). M. André Roulland. Elle est partout, la France ! Elle n'est pas uniquement avec vous ! M. Paul Guillon. Elle est dans le peuple ! M. Raymond Schmittlein. Vous prônez l'oligarchie, monsieur Paul Reynaud. M. Paul Reynaud. Admettre qu'il en soit autrement, c'est admettre... M. André Fanton. C'est l'apologie de la IVe ! M. Paul Reynaud. Je comprends parfaitement les causes de votre nervosité. (Applaudissements sur les mêmes bancs). Je vous dis que pour nous, républicains, la France est ici et non ailleurs. M. Paul Guillon. Elle est dans le peuple ! M. André Roulland. Et surtout pas avec vous, monsieur Paul Reynaud. M. Paul Reynaud. Voilà le conflit. Admettre qu'il en soit autrement, c'est admettre la fin de la République. Le conflit entre le général de Gaulle et nous est là. Voilà ce qui l'a fait glisser sur la pente du pouvoir personnel. La tentation de faire élire le Président de la République par le suffrage universel vient de là. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Depuis 1789, les représentants du peuple, si décriés aujourd'hui, savent bien qu'ils ne sont, pris isolément, que des porte-parole modestes, précaires, faillibles, vilipendés souvent. Mais ils savent aussi qu'ensemble ils sont la nation et qu'il n'y a pas d'expression plus haute de la volonté du peuple que le vote qu'ils émettent après une délibération publique. C'est cette foi qui rassemble aujourd'hui, pour l'honneur de la République, des élus de toutes croyances et de toutes appartenances politiques... M. Henri Duvillard. Thorez ! M. Paul Reynaud. Des hommes opposés sur beaucoup de problèmes... M. André Fanton. Sur tous les problèmes. M. Paul Reynaud. ...ont constaté qu'ils ont cette foi commune et se sont réunis. Je ne puis m'empêcher de penser à une phrase qu'a écrite le grand écrivain qu'est le général de Gaulle, dans Au fil de l'épée. Il a dit : « L'autorité ne va pas sans prestige, ni le prestige sans éloignement ». Aujourd'hui, malgré les ovations populaires, il doit constater que l'éloignement de toutes les élites ouvrières, intellectuelles et politiques crée le désert. (Applaudissements sur les mêmes bancs). Quant à nous, notre volonté de faire front pour la défense de la Constitution, c'est la conjuration de toutes nos traditions populaires et d'une longue tradition parlementaire. M. André Fanton. La conjuration des partis ! M. Paul Reynaud. C'est la République qui répond « non » à votre projet car le scrutin d'aujourd'hui comptera dans l'histoire. M. Henri Duvillard. Le peuple dira « oui ». M. Paul Reynaud. Pendant longtemps on dira d'un homme politique : « Comment a-t-il voté le 4 octobre ? ». C'est notre honneur de parlementaires qui est en cause. Aussi, monsieur le Premier ministre, allez dire à l'Élysée que notre admiration pour le passé reste intacte mais que cette Assemblée n'est pas assez dégénérée pour renier la République. (Vifs applaudissements à droite, sur certains bancs au centre et à gauche, au centre gauche et à l'extrême gauche). TÉMOIGNAGES ET COMMENTAIRES Annexe 18 : L'ART ORATOIRE SOUS LA RESTAURATION. « Ce qui me passionne dans l'atmosphère de la Restauration (que les contemporains ont pourtant, après Napoléon, trouvée si plate) c'est la tension aiguë, qui l'anime d'un bout à l'autre, et qui la rend si vibrante, entre l'ancienne France et la nouvelle. Tension qui ne s'est explicitée à aucun moment avant 1789, où la Révolution a éclaté sans grand préavis, que la Terreur a jugulée, et dont l'Empire, ensuite, a débarrassé un moment le pays en l'exportant profusément à travers l'Europe. Mais, après 1815, dans l'enceinte désormais close de la France du Traité de Paris, l'ancienne monarchie, grièvement blessée, se relève chancelante et tente une opération survie, la Révolution, à laquelle l'Empire a mis du plomb dans l'aile, cherche à se rassembler et lui fait tête, et c'est ce choc intellectuel différé de deux mondes -d'où l'on s'entend pour exclure provisoirement la violence physique- qui donne aux luttes d'idées de la presse et des Chambres un relief incomparable, et tel que jamais plus notre pays n'en connaîtra de pareil. Car, pour la première fois, avec un retard historique de vingt-cinq années, la Monarchie et la Révolution s'affrontent à égalité par la parole, font valoir leurs droits et leurs raisons, cependant que mille souvenirs tragiques, et tout proches encore, font résonner leur basse à l'arrière-plan. Même si on discute, à la Chambre ou dans Le Constitutionnel, de l'organisation des petits séminaires ou de la question des sucres, 89 et 93, Valmy, Austerlitz et Waterloo, restent présents en filigrane et injectent à l'éloquence de la tribune, toute question de talent mise à part, un pathos qui suffit à mettre hors de pair, dans le florilège parlementaire, l'éloquence de Manuel comme celle de de Serre, celle de Royer-Collard comme celle de Benjamin Constant. » Julien Gracq, Carnets du Grand Chemin, Paris, José Corti, 1992, p. 211-212. Annexe 19 : L'INDEMNITÉ PARLEMENTAIRE VUE PAR CHARLES X EN 1830. « Lorsque le bureau de la Chambre des députés, accompagné du ministre de l'intérieur, apporta au Roi la loi sur la dotation de la pairie, il fut reçu avec cette bienveillance affectueuse que S.M. témoigne en toute occasion aux mandataires de son peuple. Le monarque, discourant sur la loi qui lui était présentée, dit qu'il sentait bien que, dans l'état actuel des choses, il n'était plus possible d'allouer un traitement à MM. les députés ; mais qu'il regrettait beaucoup qu'une allocation de cette nature n'eût pas été consacrée par la charte au moment où le pacte fondamental fut donné à la France par son auguste frère : « Car, ajouta le Roi, 12,000 fr. d'imposition ne représentent guère, dans les départements du Sud, que 5 ou 6,000 fr. de rentes, et il est difficile que les députés qui n'ont que ce revenu puissent pourvoir à l'entretien de leurs familles et aux dépenses personnelles qu'exige un séjour de cinq ou six mois à Paris. « Et vous, Monsieur Royer-Collard, les 100,000 fr. qui vous sont alloués suffisent-ils à la représentation à laquelle vous êtes tenu comme président de la chambre ? - Oui, Sire, mais il ne faudrait pas que la session durât toute l'année. » A ces mots, MM. les députés présents s'empressèrent de rendre hommage à la libéralité avec laquelle l'honorable président fait les honneurs de sa place et dépense l'indemnité que l'État lui accorde. Le Roi, se tournant ensuite vers l'un des secrétaires du bureau, lui dit : « Monsieur Pas de Beaulieu, quelle peut être la dépense mensuelle d'un député pendant son séjour à Paris ? - Sire, avec de l'ordre et beaucoup d'économie, 500 fr. peuvent lui suffire. - Vous êtes trop modeste, monsieur, il faut au moins 1,000 fr. ; je le sais, car il est quelques députés à qui j'accorde cette somme et qui se plaignent. » (Extrait du Courrier des Électeurs du 25 mai 1829.) in Histoire de la Restauration par Alfred Nettement Tome huitième. Librairie Jacques Lecoffre 1872 p. 282. Annexe 20 : CLEMENCEAU, LE DERNIER DES CONVENTIONNELS (SELON ALBERT THIBAUDET). 1789... La Révolution française... Non seulement par leur âge, mais par l'analogie de formation et l'élan commun de leurs générations, Clemenceau et France sont, à un degré qui ne paraîtra plus jamais, des enfants de la Révolution. Fils d'un républicain de 1848, qu'avaient arrêté les sbires de Badinguet, originaire du pays où la Révolution avait été vécue de la façon la plus précise, la plus profonde et la plus tragique, Clemenceau a porté exactement dans les assemblées républicaines, dans le pays républicain, l'être, l'âme, les idées et l'énergie d'un conventionnel. En 1916, il y avait des chefs militaires, dont le premier était Joffre. Il y avait des chefs civils parlementaires, dont le premier était Poincaré. On avait pour ces grands fonctionnaires de l'obéissance et de la considération. On sentait pourtant que ce n'était pas cela, la foi nationale ne partait pas du fond de la chair, quelque chose manquait. Ou plutôt quelqu'un : le représentant en mission. Clemenceau fut exactement, authentiquement cela. Gambetta l'avait d'ailleurs été, d'une certaine manière, en 1870. De Carnot à Clemenceau, c'est un pli français. Ce rôle-là, les autres, les plus jeunes, le tenaient, l'eussent tenu, avec bonne volonté : malgré tout ils le portaient comme un déguisement. Lui, comme son vêtement naturel. Par lui, par le style de son action, la victoire de 1918 a été la dernière victoire de la Convention. (...) A leur longévité, à un jeu heureux de leur carrière, à une divinité bienveillante et à une intelligente immanente de l'histoire de France, ils [Clemenceau et France] ont dû de figurer sous nos yeux la dernière génération, les derniers hommes à qui aient été transmis ainsi le récit et la présence de la Révolution française. Albert Thibaudet, « Anatole France et Clemenceau », Nouvelle revue française, février 1930, p. 251-252. Annexe 21 : LES RÉPUBLICAINS REFUSENT DE CONSTITUTIONNALISER LA DÉCLARATION DES DROITS DE L'HOMME SOUS LA IIIe RÉPUBLIQUE. « Il faut [cependant] méditer, dans cette perspective, l'étonnante résistance du régime à toutes les tentatives faites, de divers côtés, pour donner aux Déclarations une valeur constitutionnelle, tentatives liées d'ailleurs, comme il est normal, à celles en faveur de la constitutionnalité des lois ou d'une meilleure organisation juridictionnelle. Si l'on excepte quelques esprits originaux et difficilement classables comme Naquet, c'est en effet toujours de la droite -devenue républicaine au moins en paroles depuis le Ralliement- que provinrent ces propositions, principalement dans la période qui suivit la loi de 1901 sur les associations et pendant laquelle, bien entendu, la séparation de l'Église et de l'État constituait le problème fondamental. Ces propositions, dont les principales furent faites par T. Denis, Engerand, Jules Roche, et Charles Benoist, tendaient d'une part à intégrer formellement dans la constitution le texte des Déclarations, de l'autre à établir, de diverses manières, soit une Cour suprême, « pour connaître des atteintes portées aux droits et libertés des citoyens », soit un contrôle constitutionnel confié selon les uns à une Cour ad hoc, selon les autres à la Cour de Cassation. Mais il ne faut pas s'y tromper : les exposés des motifs de ces diverses propositions montrent clairement qu'il s'agit toujours d'actes politiques, dirigés soit contre la politique religieuse du Bloc des gauches, soit plus largement contre le régime parlementaire tel qu'il fonctionnait à l'époque, représenté, d'ailleurs justement, comme un véritable monopole du législatif. C'est pourquoi, les républicains d'abord, la gauche ensuite, ne suivirent jamais jusqu'au bout ces propositions qui cependant semblaient les prendre à leur propre doctrine. Leur réponse est significative : si la Chambre refuse toujours les projets de réforme constitutionnelle, elle vote -par exemple le 28 mars 1901- l'affichage de la Déclaration dans les écoles. » Claude Nicolet, L'idée républicaine en France. (1789 - 1924) (Paris, Gallimard, 1982, rééd. 1994) Annexe 22 : LE 6 FÉVRIER 1934 VU PAR ÉDOUARD HERRIOT. « Dans le petit jardin de la Chambre, les premières rumeurs parviennent. On voit se détacher, sous les lumières du soir, la file des gardes à cheval défendant le pont. Des collègues vont aux informations et rapportent des nouvelles assez tragiques. Des chevaux de la troupe ont été blessés par des manifestants qui, au bout de leurs cannes, ont fixé des rasoirs. La Chambre s'agite. Son président doit multiplier les suspensions. Je remarque le calme de Léon Blum. Il y eut un moment où la rupture des barrages put faire craindre une invasion de l'Assemblée. Les interventions devenaient de plus en plus violentes. M. le Marquis de Tastes se distinguait dans l'invective. « Qui a donné l'ordre de tuer ? » criait-il au Président du Conseil. Certaines agitations me paraissaient trahir une peur secrète. M. Bouisson eut beaucoup de peine à terminer la séance sur un discours de Franklin Bouillon qui, véhément selon son usage, insultait le gouvernement menacé et le sommait de partir. Le gouvernement obtenait cependant une large majorité : 343 voix contre 237. « La décision appartenait désormais à la rue et non plus à l'Assemblée. Je sortis du Palais Bourbon avec quelques amis, Campinchi, Julien, Cornu, Monnerville, après avoir salué dans un poste de la Chambre les gardes blessés. Nous gagnons à pied l'esplanade des Invalides. Un jeune homme me reconnaît ; il se met à hurler des injures, attroupe une foule généralement très hostile. Sur le haut du pavé, -je veux dire : sur le trottoir,- une petite femme appartenant, semble-t-il, à ce qu'on dénomme la bonne société, bondit devant moi en me crachant des grossièretés. Je suis frappé d'un coup de pied à la jambe. J'entends crier : « A la Seine ! A la Seine ! ». Je me sentais humilié à la pensé qu'un maire de Lyon pouvait finir ses jours dans un fleuve autre que le Rhône. J'osai en faire l'observation dans le temps même où j'avais l'honneur d'être brutalisé non par de la canaille populaire, ainsi que l'on dit, mais par des personnes évidemment fort distinguées qui n'étaient là que pour défendre la cause de l'ordre. Un communiste, avec courage, m'aidait à gagner le barrage d'agents qui gardait le ministère des affaires étrangères. Un Croix de Feu donna à l'ordre à ses camarades d'arrêter l'attaque. Mes collègues se montrèrent admirables de sang-froid et d'affection. » Jadis. D'une guerre à l'autre (1914-1936) - (Tome II 1952, Flammarion), p. 376-377. Annexe 23 : LE PALAIS BOURBON VU PAR LÉON BLUM LE 13 JUIN 1940. « En quittant les Invalides, nous nous trouvâmes devant la Chambre des députés et l'idée nous prit d'y entrer. L'immense palais était absolument désert. La cour était vide. Les salons, les couloirs étaient vides. Nous cherchâmes si par hasard un être vivant ne se cacherait pas encore dans les bureaux de notre groupe parlementaire ; les portes étaient cadenassées. Après avoir erré quelques minutes, nous finîmes par rencontrer l'ombre d'un garçon de service : « Alors tout le monde est parti ? - Tout le monde. - Il n'y a vraiment plus personne ici ? - Il y a un employé de la questure qu'on a décidé de laisser dans la maison. Vous le trouverez au second étage. » Nous trouvâmes en effet dans un cabinet lointain l'employé abandonné comme otage ou comme guide. Il nous apprit que le Secrétariat, la Questure, les Archives étaient transportés à Vouvray, au bord de la Loire, près de Tours, et il nous indiqua le nom de l'auberge qui devait servir de point de ralliement. Nous sortîmes de cette nécropole. » (L'œuvre de Léon Blum, Mémoires, Albin Michel, p. 30) Annexe 24 : MAI 68 PAR GEORGES POMPIDOU. « Au terme de la soirée, j'était décidé à démissionner. Je rédigeai ma lettre. Et, dès le matin du jeudi 30, je fis venir Tricot pour l'en informer et demander à voir le Général dès son retour. En fait, je ne pus le voir qu'à 14 h 30 avant le Conseil des ministres. D'emblée, je retrouvais le grand de Gaulle. « Vous restez. Je parle au pays. Voilà ce que je lui dis. » Et il me lut son projet d'allocution. Je ne me sentis pas la force de maintenir ma démission. Mais, quelle que fût l'exceptionnelle qualité de cette allocution, il y manquait quelque chose d'essentiel : la dissolution. C'est là-dessus que la discussion s'engagea. Je n'eus pas de peine à démontrer que la majorité, très fragile, était ébranlée, que la victoire électorale était certaine. Le Général, lui, s'obstinait à me dire : « On ne peut pas faire les élections. La preuve, c'est que je n'ai pas pu faire le référendum. » Je répliquai que les deux choses étaient fort différentes, qu'un référendum sur un vague sujet de régionalisation n'intéressait guère et ne répondait ni de loin ni de près aux inquiétudes du pays, que le rendre pratiquement impossible par la grève n'indignait pas l'opinion alors qu'elle n'accepterait pas qu'on empêchât les élections, forme ancienne, enracinée dans les esprits, de la consultation populaire. A la fin, voyant que je ne convainquais pas, je déclarai : « Mon Général, vous me demandez de rester. Je vous demande la dissolution. » Le Général me regarda, puis prit une feuille de papier à lettre et rédigea une lettre à Monnerville, président du Sénat. Il se conformait ainsi à la Constitution qui prévoit la « consultation » des présidents des Assemblées; Je lui précisai qu'il était inutile de consulter M. Chaban-Delmas qui partageait entièrement mon avis et m'avait autorisé à en faire état. Nous entrâmes en Conseil. On sait le reste. » Pour rétablir une vérité (Paris, Flammarion, 1982, p. 196-197) Annexe 25 : QUI FAIT LA LOI SOUS LA Ve RÉPUBLIQUE ? La qualité de la loi, la sécurité juridique, la clarté et la simplification du droit ne sont plus assurées de façon satisfaisante. La responsabilité de cette situation est partagée. Le Parlement n'a peut-être pas le temps, les moyens ni même le désir de procéder à un examen approfondi des lois et procéder aux élagages nécessaires. Le Gouvernement ne fait pas toujours preuve de l'autorité indispensable pour imposer des choix et des priorités et veiller à la stabilité des textes. Trop de ministres souhaitent attacher leur nom à une loi, même inutile, en pensant qu'il est plus facile et plus valorisant de faire des textes que de régler des problèmes ou encore que les problèmes se règlent à coups de textes. L'Administration a encore trop tendance à vouloir perfectionner et perfectionner les textes, à confondre les règles générales et la solution de cas particuliers, à intervenir constamment dans la vie quotidienne par des normes. Il faut ajouter que, comme l'a souligné également le Conseil d'État, la formation juridique des fonctionnaires est aujourd'hui insuffisante, même pour les plus hauts d'entre eux. Alors qu'autrefois on reprochait à l'administration française d'être trop juridique, on peut s'inquiéter aujourd'hui de ce qu'elle ne l'est pas assez. La « légistique » c'est-à-dire l'art de la rédaction des lois, s'est dégradée. De trop nombreux fonctionnaires écrivent dans des projets de lois le contraire de ce qu'ils veulent dire, ignorant le sens exact des termes juridiques, ne sachant pas qu'un problème qu'ils croient nouveau est réglé depuis longtemps par des textes clairs dont ils ne connaissent même pas l'existence. Ce n'est pas seulement la culture juridique de base qui fait défaut, mais une certaine spécialisation. C'est ainsi que des branches importantes du droit privé relèvent en fait de la compétence d'énarques ou de polytechniciens : lois sur les loyers, droit du travail, législation rurale ou bancaire, etc. Le nombre et la longueur des textes augmentent sans cesse, quelles que soient les circonstances, le Gouvernement et l'idéologie dominante, alors qu'ils devraient au contraire diminuer fortement sous la double influence de la construction européenne et de la décentralisation. Le système des vases communicants ne fonctionne guère, les normes supra- et infranationales diminuent, bien au contraire. Tout se passe comme si l'État central était conçu pour produire chaque année un volume de textes en expansion constante et régulière et que rien ni personne ne puisse réduire la capacité de cette machine diabolique. Guy Braibant (« Qui fait la loi ? » Pouvoirs n° 64, 1993 n° sur Le Parlement ») Deux siècles de « recherches de la France » Depuis la monarchie de Juillet, les députés ont accompli un travail permanent d'investigation sur l'histoire et la société de notre pays. Ce travail, qui ne s'est interrompu que sous le Second Empire, a été mené dans le cadre de procédures diverses. 1. Il s'est agi d'abord, à partir de 1832, des enquêtes. « On appelle enquête « parlementaire » les investigations auxquelles une Assemblée procède elle-même par l'intermédiaire des membres qu'elle a désignés avec un mandat précis. Les enquêtes peuvent être ordonnées sur toutes les questions qui intéressent le pays ». (Eugène Pierre). La plupart des grands événements de notre histoire depuis le XIXe siècle ont suscité la création de « commissions d'enquête », déposant au terme de leurs travaux de volumineux rapports bourrés de documents (en particulier le compte rendu des auditions des témoins et des acteurs). Les rapports ont porté sur les grandes crises nationales : - mise en accusation des ministres de Charles X (1833) - événements de juin 1848 - les actes du gouvernement de la Défense nationale et de la délégation de Tours (1871) - les causes de l'insurrection du 18 mars 1871 - les causes et les origines des événements du 6 février 1934 (une dizaine de volumes). Après le second conflit mondial, la loi du 31 août 1946 a chargé une commission d'une enquête sur les événements survenus en France de 1933 à 1945. D'autres enquêtes ont porté non plus sur des événements mais sur la situation sociale (enquête du 24 avril 1872 sur la situation des classes ouvrières) ou des problèmes économiques. La Ve République, après une période de mise en sommeil, a réactivé les commissions d'enquête après 1970 : enquête sur les sociétés pétrolières, le contrôle de la gestion de l'ORTF, les écoutes téléphoniques,... La procédure de la mission d'information a également été employée. 2. Dans le cadre de la procédure législative, les rapports sur les projets (ou propositions) de loi ont rassemblé souvent une très riche documentation. Pour se borner à quelques exemples, il en a été aussi sous la IIIe République des rapports sur les associations en 1901, la séparation des Églises et de l'État en 1905, la loi de trois ans en 1913. Sous la IVe République, on peut citer les rapports élaborés sur le Traité de Rome par plusieurs commissions. Depuis 1958, des rapports de grande qualité ont été déposés à l'occasion de multiples réformes : sécurité sociale, droit des sociétés, interruption de grossesse, nationalisations, projets de révision constitutionnelle, etc. Parfois l'exposé des motifs d'une proposition de loi se recommande par sa grande valeur documentaire et même littéraire. C'est le cas pour la proposition de loi déposée en 1910 par Jean Jaurès sur l'organisation de l'armée (Chambre des députés, 10ème législature, Annexe au procès-verbal de la séance du 14 novembre 1910). Son exposé des motifs géant (418 pages) est devenu un livre : « L'armée nouvelle ». Les richesses accumulées depuis presque deux siècles sont dormantes. Elles attendent un regard plus attentif des historiens, une relecture, et, en attendant, une anthologie. Éléments de bibliographie 2 - 1789-1989 L'Assemblée nationale - préface de Laurent Fabius, Assemblée nationale, 1989. - L'Assemblée nationale - Adam Biro, 1992.- Ameller Michel - L'Assemblée nationale, Collection « Que sais-je ? », PUF, 1994. - Avril Pierre - Les origines de la représentation, Revue « Commentaire », Été 1985. - Barthélemy Joseph - L'introduction du régime parlementaire en France sous Louis XVIII et Charles X, Giard et Brière, 1904. - Belorgey Jean-Michel - Le Parlement à refaire, Gallimard, 1991. - Chandernagor André - Un Parlement pour quoi faire ?, Gallimard, 1967. - Chevallier Jean-Jacques et Conac Gérard - Histoire des institutions et des régimes politiques de la France de 1789 à nos jours, Dalloz, 8ème éd. 1991. - Couyba Charles-Maurice - Le Parlement français, Renouard, Henri Laurens 1914. - i> Député-Députés - Livre-catalogue de l'exposition itinérante organisée par l'Assemblée nationale en 1990-91. - equeker-Fergon Jean-Michel - Assemblée nationale - Préface de Philippe Séguin, Hatier, 1997. - ésandre Jacques - Les commissions parlementaires d'enquête ou de contrôle en droit français (Thèse de l'Université de Paris II - 1975). - Deslandres Maurice - Histoire constitutionnelle de la France de 1789 à 1870, deux volumes, Armand Colin, 1932. - Herzl Theodor - Le Palais Bourbon, Tableaux de la vie parlementaire française, préface de Jean-Denis Bredin, postface de Philippe Séguin, Éditions de l'Aube (traduction française 1995). - auvaux Pierre - Le parlementarisme, collection Que sais-je ? PUF, 1987. - Lyon Jean - Nouveaux suppléments au traité de droit politique électoral et parlementaire d'Eugène Pierre, 2 volumes t.1 1925-1940, t. 2 1946-1958, La documentation française, 1984. - Magny Françoise - Palais Bourbon, sa place, Institut néerlandais, 1987. - Marchand Jean - i>Le Palais Bourbon des origines à nos jours, Desfosses-Néogravure, 1949. - de alafosse Jehan - Histoire des institutions et des régimes politiques de la Révolution à la IVe République, Montchrestien, 1975. - Michel Yves et autres - La séance publique, collection Connaissance de l'Assemblée, nouvelle série, avril 199- - Mopin Michel - Les grands débats parlementaires de 1789 à nos jours, La Documentation française, 1989. - Muselier François et autres - Regards neufs sur le Parlement -Peuple et culture, 195 - Palais Bourbon devenu Palais national du Conseil des Cinq-Cents aujourd'hui Palais de la Chambre des députés, Notice suivie d'un recueil des résolutions et décrets du Conseil des Cinq-Cents, Librairies Imprimeries réunies, 1898. - Pezant Jean-Louis, Delannoy Jean-Pierre et Camby Jean-Pierre - L'élection des députés, collection Connaissance de l'Assemblée, nouvelle série, octobre 1997. - Pierre Eugène - Traité de droit politique, électoral et parlementaire - Réédition des Éditions Loysel, 1989. - Rémond René - La vie politique en France, t. 1 1789-1848, 1965, t.2 1848-1879, 1969, Armand Colin. - Revue Beaux-Arts, Assemblée nationale, numéro hors série, 1992. - Séguin Philippe - 240 dans un fauteuil, La saga des présidents d'assemblée, Seuil, 1995.
Notes 1 École centrale des travaux publics, future École polytechnique 2 Les ouvrages cités en note ne sont pas repris dans cette liste. 1 Jacques Julliard, « La honte ne suffit pas », chronique parue dans le « Nouvel Observateur », 23-29 octobre 1997. 2 Patrick Brasart, Paroles de la Révolution - Les assemblées parlementaires 1789-1794, 1988, p. 127. 3 Edgar Faure, préface à Jean Marchand, Le Palais Bourbon, L. J. Baudry 1974, p. 5. 4 Cité par Françoise Magny, Le Palais Bourbon, sa place, Institut néerlandais 1987, p.73 5 Julien Gracq, Carnets du Grand Chemin, 1992, p. 212. 6 Chateaubriand, Mémoires d'outre-tombe, édition de Maurice Levaillant, Club français du livre, 1969, p. 710. 7 Cité par Barthélemy Jobert, Delacroix, Gallimard, 1997, p. 178. 9 Charles de Remusat, Mémoires de ma vie, tome IV, p. 292 10 Cité in Jobert, ibid p 194. 11 André Chastel, L'année Delacroix in Formes, Fables, Figures, tome II, p. 356. 12 Voir sur ce thème l'article de Jean-Philippe Heurtin, Architectures morales de l'Assemblée nationale, Politix n° 26, 1994, p. 109-140. 13 Mavidal et Laurent, Archives parlementaires, séance du 22 mai 1828, p. 191. 14 Mavidal et Laurent, Archives parlementaires, Chambre des députés, séance du 28 août 1830, p. 204 17 Mavidal et Laurent, Chambre des députés, séance du 21 janvier 1839, p. 490-493. 18 Cité par Jean Marchand, Le Palais Bourbon, L.J. Baudry, 1974, p. 28. 19 Bernard Pingaud, « Voyage autour de ma Chambre, in L'Assemblée nationale, Adam Biro, 1992, P. 47. 20 L'expression « faux départ » est empruntée à l'étude de Marcel Gauchet « La droite et la gauche » in « Les lieux de mémoire » Quarto Gallimard, 1997, p. 2533-2605. 21 René Rémond, La vie politique en France, t 1, 1789-1848, p. 125, Armand Colin, 2ème éd. 1965. 22 Cité par Timothy Tackett « Par la volonté du peuple - Comment les députés de 1789 sont devenus révolutionnaires Albin Michel tr. fr. 1997. 23 Chateaubriand, Mémoires d'outre-tombe, Première partie, livre cinquième, chap. 13, « Séance de l'Assemblée nationale », Le Club français du Livre tome I, p. 27. 24 Mavidal et Laurent, Seconde restauration, séance du 27 mai 1820, p. 168. 25 Cf. Marcel Gauchet, article cité p. 2542. 26 Jean Foyer, Le député dans la société française, Economica 1991, p. 94. 27 Cité par Guy Rossi-Landi, Le chassé-croisé, la droite et la gauche en France de 1789 à nos jours, J.C. Lattès, p. 22. 28 Foncin, « Les pays de France, projet de fédéralisme administratif », in Revue de Paris, 15 avril 1898, p. 744. 29 Cité par Françoise Magny, Le Palais Bourbon, sa place, 1987, p. 80. 30 Emile Zola, œuvres complètes, tome treizième, in « La République en marche », chroniques parlementaires, 1871-1872, p. 353. 31 Rapport n° 154, neuvième législature, fait au nom de la commission de la salle des séances sur les projets de construction d'une salle définitive sur le Quai d'Orsay et d'une salle provisoire dans le Cour d'honneur par M. Jules-Louis Breton, député, p. 3. 36 Annuaire du Parlement 1901, p. 17. 37 Rapport Breton, cité, p. 27. 38 Louis Barthou, Le Politique, Hachette, 1923, p. 71. 39 Annales de la Chambre des députés, séance du 20 décembre 1938, p. 3396-3398. 40 A.N. J.O. Débats, séance du 24 avril 1962, p. 737. 41 A.N. J.O. Débats, 2ème séance du 26 avril 1962, p. 753. 42 José Cabanis, Saint-Simon l'admirable, Gallimard, 1974, p. 7. 43 Jacques Barrot, Un député du Centre in Député Députés, p. 83, Assemblée nationale, 1990. 45 Michel Mopin, Les grands débats parlementaires de 1875 à nos jours, La Documentation française, 1989, p. XII. 46 Cité par Charles T. Goodsell, L'architecture des édifices parlementaires et la culture politique, Revue internationale de francophonie, 1993-2, p. 127. 47 Superficie de quelques salles de séances : Chambre des Communes (Grande Bretagne) : 280 m2 (13,7 x 20,7 m), 650 M.P. ; Sénat des États-Unis : 397 m2 (25,6 x 15,5 m), 100 sénateurs ; Assemblée nationale (France) : 480 m2, 577 députés ; Bundestag : 1.200 m2 environ (35 x 34 m), 672 députés. 48 Francis Chevassu, Visages, Alphonse Lemerre, 1904 p. 183. 49 Chateaubriand, Mémoires d'outre-tombe, Le club français du livre 1969 p. 55. 50 Marcel Proust, A la recherche du temps perdu, Édition de la Pléiade, 1954, t.II, Le côté de Guermantes, p. 15-16. 51 Maurice Barrès, Dans le cloaque, Emile-Paul, 1914 p. 31. 52 Jacques Thuillier, Préface au catalogue de l'exposition Georges de la Tour, 1970. R.M.N. (Régie de Musées nationaux) 53 Le Moniteur, 28 juin 1819 p. 313. 55 Lamartine, Histoire de la Révolution de 1848, Vent du large, 1948 p. 204. 56 Maxime du Camp, Souvenirs d'un demi-siècle, tome 2, La chute du Second Empire et la IIIe République Hachette, 1949, p. 89. 57 Albert Thibaudet, Anatole France et Clemenceau, Nouvelle revue française, février 1930 p. 251-252. 58 Le procès Pétain, Albin Michel, 1946 p. 327. 59 Roger Nimier, « Perfide », Gallimard, 1948, p. 78. 60 J.O. AN Séance du 15 janvier 1959. 61 Timothy Tackett, Par la volonté du peuple, Comment les députés de 1789 sont devenus révolutionnaires 1996 / Traduction française, 1997 Albin Michel. 62 François Furet et Denis Richet, La Révolution française, Arthème Fayard, 1973, p. 128. 63 Cité in Philippe Séguin, 240 dans un fauteuil, Seuil, 1995, p. 356. 64 Cf. Waldeck-Rousseau : « Nous avons pour le pouvoir exécutif une sorte d'aversion originelle ; nous traînons après nous comme un legs de servitude tout un cortège de préjugés et de préventions contre lui » (Chambre des députés, août 1883). 65 Jacques Cellard, Ah ! Ça ira, ça ira. Les mots que nous devons à la Révolution, p. 269-276, Balland. 66 Claude Soule, La rémunération des députés aux États généraux de France et son incidence constitutionnelle(in « Parliaments, Estates and Representation Vol. 8, n° 1, June 1998, p. 77-86) 67 Jean-Pierre Duprat, L'Assemblée législative in « Les Assemblées révolutionnaires et la formation des pratiques parlementaires françaises (Association française de science politique. Groupe d'études des Parlements. Journée d'histoire parlementaire, 13 octobre 1989). Ronéoté 33 p. Assemblée nationale. 68 Voir à ce sujet A. Esmein, Précis élémentaire de l'histoire du droit français de 1789 à 1814 - Révolution, Consulat, Empire p. 268-270. 69 Cité par Albert Vandal, L'avènement de Bonaparte, tome II, La République consulaire, 1907, Plon, p. 473. 71 Eugène Pierre, Histoire des assemblées politiques en France du 5 mai 1789 au 8 mars 1876, 1877, p. 323-324. 72 Pasquier, Mémoires, T. II, Plon 1893, p. 104 73 Savary, Mémoires pour servir à l'histoire de l'Empereur Napoléon, 1828, T. 7, p. 213 74 Alfred Nettement, Histoire de la Restauration, tome huitième et dernier 1872, p. 187. 78 Pierre Rosanvallon, La monarchie impossible, Les chartes de 1814 et de 1830, Arthème Fayard, 1994 p. 65-67. 79 Louis Girard, Édouard Serman, Édouard Cadet, Rémi Gossez, La Chambre des députés en 1837-1839, Publications de la Sorbonne Centre de recherches sur l'histoire du XIXe siècle 1976 p. 185. 81 Guizot, Mémoires pour servir à l'histoire de mon temps, Michel Lévy frères, 1860, Pièces historiques : p. 422 « Tableau comparatif des lois rendues de 1830 à 1837... ». 82 Moniteur du 27 mars 1847 p. 616 (Séance du vendredi 26 mars 1847). 83 Victor Hugo, Histoire d'un crime, Déposition d'un témoin, La Guilde du Livre, 1963 p. 335. 84 Louis Blanc, Histoire de la Révolution de 1848, 1872, Dentu p. 17. 85 Victor Hugo, Choses vues, Gallimard, Folio, p. 696. 86 Cité par Jean Maurain, Baroche, ministre de Napoléon III d'après ses papiers inédits, Alcan, Paris, 1936, p. 150. 87 Selon Thiers dans son discours du 11 janvier 1864, les « cinq libertés nécessaires » sont : 1° la liberté individuelle du citoyen, 2° la liberté de la presse, 3° la liberté de vote, 4° la liberté de la représentation nationale, c'est-à-dire la liberté de contrôle des actes du pouvoir, 5° la soumission du pouvoir à la règle de la majorité. Il s'agit d'un abrégé du parlementarisme libéral. 88 Cf. Jean-Pierre Machelon - Un épisode de la vie parlementaire sous la IIIe République : la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen à la Chambre des députés le 28 mars 1901. Revue administrative, n° 252, novembre-décembre 1989, p. 497 et suivantes. 89 Annales Chambre des députés, séance du 28 mars 1901, p. 713 90 Voir l'article de François Bourricaud - Les pièges de l'alternance, in Projet avril 1973, p. 717. 91 Stéphane Israël, Les élèves de l'École normale supérieure et la guerre, mémoire de D.E.A. sous la direction de Jean-François Sirinelli, Faculté de Lille, 1991, p. 170. 92 François Mauriac, Bloc-notes, tome I 1954-1957, présentation et notes de Jean Touzot, éditions du Seuil 1993, p. 170. 93 Léon Blum, « Deux présidents », Le Populaire, 11 décembre 1945, in L'œuvre de Léon Blum 1, Albin Michel, 1958, p. 153. 94 Emile Blamont, Les techniques parlementaires, Presses Universitaires de France, « Que sais-je ? », mai 1958, p. 65. 95 Georges Pompidou, Pour rétablir une vérité, Flammarion 1982, p. 197. 96 Guy Braibant, Qui fait la loi ? in Pouvoirs n° 64, 1993, p. 43-49 (numéro sur « le Parlement »).
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