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JOURNAL OFFICIEL DE LA RÉPUBLIQUE FRANÇAISE
Congrès du Parlement
COMPTE RENDU INTÉGRAL
Séance du lundi 18 janvier 1999
SOMMAIRE
1. Constitution du
Parlement en Congrès.
2. Règlement.
3. Vote sur le projet
de loi constitutionnelle modifiant les articles 88-2 et 88-4 de la
Constitution.
M. Lionel Jospin,
Premier ministre.
EXPLICATIONS DE VOTE
MM. Robert Badinter,
Henri Nallet, Jacques Larché, Michel Barnier, MM. Philippe Douste-Blazy,
René André, Michel Suchod, Robert Hue, Michel Duffour, Pierre Fauchon,
Jean-Pierre Fourcade, Mme Nicole Ameline.
VOTE
Scrutin public à la
tribune. Proclamation du résultat du scrutin. Adoption du projet de loi
constitutionnelle.
4. Clôture de la
session du Congrès.
Annexe au procès-verbal de la séance
PRÉSIDENCE DE
M. LAURENT FABIUS
A quinze heures,
M. Laurent Fabius, président de l'Assemblée nationale, président du Congrès
au Parlement, fait son entrée dans la salle des séances, accompagné de
membres du bureau.
M. le président prend
place au fauteuil, MM. les secrétaires prennent place au bureau au côté de
M. le président..
M. le président.
La séance est ouverte.
- 1 -
CONSTITUTION DU PARLEMENT EN CONGRÈS
M. le président.
J'ai reçu de M. le Président de la République la lettre suivante :
« Paris, le 30 décembre
1998.
« Monsieur le président,
« Le projet de loi
constitutionnelle modifiant les articles 88-2 et 88-4 de la Constitution a
été voté en termes identiques par l'Assemblée nationale, le 1er
décembre 1998, et par le Sénat, le 17 décembre 1998.
« J'ai décidé de
soumettre ce projet au Congrès en vue de son approbation définitive dans les
conditions prévues par l'article 89 de la Constitution.
«Je vous adresse
ci-joint, avant sa publication au Journal officiel, le décret de
convocation du Congrès, auquel est annexé le texte du projet de loi
constitutionnelle que cette assemblée aura à examiner, sous votre
présidence, dans la journée du 18 janvier 1999.
« Veuillez croire,
monsieur le président, à l'assurance de ma haute considération.
« Jacques Chirac »
Je donne lecture du
décret de convocation annexé à cette lettre :
« DÉCRET DU 30 DÉCEMBRE
1998 TENDANT À SOUMETTRE UN PROJET DE LOI CONSTITUTIONNELLE AU PARLEMENT
RÉUNI EN CONGRÈS
« Le Président de la
République,
« Sur le rapport du
Premier ministre,
« Vu l'article 89 de la
Constitution,
« Décrète :
« Art. 1er. -
Le projet de loi constitutionnelle modifiant les articles 88-2 et 88-4 de la
Constitution, voté en termes identiques par l'Assemblée nationale le 1er
décembre 1998 et par le Sénat le 17 décembre 1998, et dont le texte est
annexé au présent décret, est soumis au Parlement convoqué en Congrès le 18
janvier 1999.
« Art. 2. - L'ordre du
jour du Congrès est fixé ainsi qu'il suit :
« - vote sur le projet
de loi constitutionnelle modifiant les articles 88-2 et 88-4 de la
Constitution.
« Art. 3. - Le présent
décret sera publié au Journal officiel de la République française.
« Fait à Paris, le 30
décembre 1998.
Jacques Chirac
« Par le Président de la
République :
« Le Premier
ministre,
« Lionel
Jospin »
Le texte annexé au
décret est le suivant :
« PROJET DE LOI
CONSTITUTIONNELLE
MODIFIANT LES ARTICLES 88-2 ET 88-4 DE LA CONSTITUTION
« Art. 1er. -
I. - A l'article 88-2 de la Constitution, les mots : "ainsi qu'à la
détermination des règles relatives au franchissement des frontières
extérieures des États membres de la Communauté européenne" sont supprimés.
« II - Il est ajouté à
ce même article un alinéa ainsi rédigé :
« Sous la même réserve
et selon les modalités prévues par le traité instituant la Communauté
européenne, dans sa rédaction résultant du traité signé le 2 octobre 1997,
peuvent être consentis les transferts de compétences nécessaires à la
détermination des règles relatives à la libre circulation des personnes et
aux domaines qui lui sont liés. »
« Art. 2. - L'article
88-4 de la Constitution est ainsi rédigé :
« Art.
88-4. - Le Gouvernement soumet à l'Assemblée nationale et au Sénat, dès
leur transmission au Conseil de l'Union européenne, les projets ou
propositions d'actes des Communautés européennes et de l'Union européenne
comportant des dispositions de nature législative. Il peut également leur
soumettre les autres projets ou propositions d'actes ainsi que tout document
émanant d'une institution de l'Union européenne.
« Selon des modalités
fixées par le règlement de chaque assemblée, des résolutions peuvent être
votées, le cas échéant en dehors des sessions, sur les projets, propositions
ou documents mentionnés à l'alinéa précédent. »
- 2 -
RÈGLEMENT
M. le président.
Le règlement adopté par le Congrès le 20 décembre 1963 - nous avons décidé
ce matin, M. le président du Sénat et moi-même, de former un groupe de
travail afin de savoir s'il était parfaitement adapté - déclaré conforme à
la Constitution le même jour par le Conseil constitutionnel, demeure, par
décision du bureau, applicable pour la présente réunion.
- 3 -
VOTE SUR LE PROJET DE LOI CONSTITUTIONNELLE
MODIFIANT LES ARTICLES 88-2 ET 88-4 DE LA CONSTITUTION
M. le président.
L'ordre du jour appelle le vote sur le projet de loi constitutionnelle
modifiant les articles 88-2 et 88-4 de la Constitution.
La parole est à M. le
Premier ministre.
M. Lionel Jospin,
Premier ministre. Monsieur le président du congrès, mesdames,
messieurs les députés, mesdames, messieurs les sénateurs, l’année 1999 sera
européenne. Elle a commencé avec la naissance de l'euro ; elle se poursuit,
pour nous, par la ratification du traité d'Amsterdam.
M. Emmanuel Hamel.
L'abaissement de la France !
M. le Premier
ministre.
Elle nous confrontera aux négociations de l'Agenda 2000 ; elle nous offrira
un rendez-vous démocratique, celui des élections au Parlement européen ;
elle verra le renouvellement de la Commission européenne ; elle sera aussi
marquée par la poursuite des discussions sur l'élargissement de l'Union et
la nécessaire adaptation de ses institutions ; elle s'achèvera, enfin, par
la préparation à quinze de la grande négociation commerciale multilatérale
de l'an 2000.
Aujourd'hui, vous voici
réunis en Congrès, ainsi que l'a décidé le Président de la République, pour
parachever le processus de révision constitutionnelle engagé en vue de la
ratification du traité d'Amsterdam.
Deux étapes essentielles
ont déjà été franchies puisque vous avez successivement, à l'Assemblée
nationale, puis au Sénat, à l'issue d'une seule lecture, adopté en termes
identiques, et à une très large majorité, le texte de révision des articles
88-2 et 88-4 de notre Constitution.
Je tiens à saluer la
qualité du travail accompli par les rapporteurs des commissions, M. Henri
Nallet pour l'Assemblée nationale et M. Pierre Fauchon pour le Sénat.
Avant de présenter les
termes de ce projet de loi constitutionnelle, permettez-moi de revenir un
instant sur ce qui le justifie : le traité d'Amsterdam.
Le traité d'Amsterdam
est le fruit d'une négociation qui a commencé le 29 mars 1996 et s'est
achevée, au Conseil européen d'Amsterdam, les 16, 17 et 18 juin 1997. Le
gouvernement mis en place le 5 juin 1997 a donc disposé d'une dizaine de
jours pour s'associer, au côté du Président de la République, à la
conclusion d'une négociation dont l'essentiel était acquis depuis plusieurs
semaines, voire plusieurs mois. Il lui était difficile, dans ces conditions,
d'infléchir véritablement les orientations du projet de traité.
Ce traité devait
initialement répondre à quatre objectifs fixés par le Conseil européen :
supprimer les dernières entraves à la libre circulation des personnes ;
insister sur l'emploi et sur les droits des citoyens ; permettre à l'Europe
de mieux jouer son rôle sur la s cette internationale ; enfin, et surtout,
adapter l'architecture institutionnelle de l'Union européenne en vue de
l'élargissement.
Sur ce volet
institutionnel, nous le savons tous, le traité d'Amsterdam n'apporte pas les
aménagements indispensables à l'heure où l'Union européenne se prépare à
relever le défi historique d'un nouvel élargissement.
En effet, sur trois
points très importants au moins - le format de la Commission, la
généralisation du vote à la majorité qualifiée et la pondération des voix au
sein du Conseil - aucun progrès marquant n'a pu être réalisé. Il faudra y
remédier. Nous l'avons dit très clairement, lors de la signature du traité,
le 2 octobre 1997, en adoptant, avec nos amis belges et italiens, une
déclaration annexée à ce traité constatant l'insuffisance des réformes
réalisées dans le domaine institutionnel et indiquant que des progrès en la
matière devraient être accomplis avant la conclusion des premières
négociations d'adhésion.
Peu à peu, nos
partenaires se sont ralliés à cette exigence, dont l'ensemble du Conseil
européen a désormais pris acte.
Le Gouvernement sait à
quel point la représentation nationale est attachée à ce sujet. Soyez
assurés qu'il partage cette préoccupation et sera particulièrement attentif
à sa prise en compte.
Hormis la lacune majeure
que je viens d'évoquer, le traité d'Amsterdam comporte des avancées
significatives. Il rééquilibre et complète en effet le traité de Maastricht..
A Maastricht, vous le
savez, la décision de créer la monnaie unique avait conduit à centrer
principalement le processus de la construction européenne sur sa dimension
financière et monétaire.
Au Conseil européen
d'Amsterdam, notre souci a été d'équilibrer cet édifice en mettant cette
fois l'accent sur l'emploi et la politique sociale, par une résolution sur
la croissance et l'emploi, et par l'introduction dans le traité lui-même
d'un chapitre entièrement nouveau consacré à l'emploi. La lutte pour
l'emploi est désormais mise sur le même pied que la stabilité économique..
Ce nouvel équilibre est
notre objectif central, et je me félicite de constater qu'en nombre
croissant nos partenaires européens comprennent et partagent maintenant
notre préoccupation, comme l'a récemment confirmé le Conseil européen de
Vienne, avec la perspective d'un pacte européen pour l'emploi.
Le traité comporte aussi
d'autres avancées vers le modèle européen que nous appelons de nos vœux. Je
pense en particulier au chapitre social, qui fait désormais partie
intégrante du traité. Je voudrais également citer les nouvelles dispositions
qui permettront au Conseil, à la majorité qualifiée, d'adopter des mesures
de lutte contre les exclusions et de prendre des initiatives visant à
assurer l'application du principe d'égalité des chances et d'égalité de
traitement.
Ce sont là, vous le
savez, deux sujets majeurs, à propos desquels le Gouvernement a d'ores et
déjà ouvert des chantiers importants dans notre pays avec, d'une part,
l'adoption, en juillet dernier, de la loi contre les exclusions, d'autre
part, l'introduction dans notre Constitution - introduction bien nécessaire,
comme l'a confirmé la décision toute récente du Conseil constitutionnel - du
principe d'égal accès des hommes et des femmes aux charges et aux fonctions,
projet adopté par l'Assemblée et bientôt en discussion devant le Sénat.
Il faut également
mentionner des progrès dans le champ des droits civiques et sociaux, avec
des dispositions relatives à la santé et à l'environnement plus protectrices
pour les citoyens, avec celles qui sont relatives aux droits de l'homme, aux
libertés et aux droits sociaux fondamentaux.
Enfin, je souhaite
souligner la reconnaissance par le traité du rôle des services publics dans
la cohésion sociale et territoriale de l'Union.
Mais le traité
d'Amsterdam apporte aussi d'utiles compléments au traité de Maastricht.
Ainsi, dans le domaine
de la politique étrangère et de sécurité commune, la PESC, l'Union aura
désormais un visage, grâce à un Haut représentant qui devra être investi
d'une véritable responsabilité politique. L'Union sera dotée de moyens qui
renforceront sa capacité d'agir sur la s cette internationale, avec la
création d’un nouvel instrument d'action, la « stratégie commune », lui
permettant de conduire de façon plus cohérente ses actions
extérieures. En outre, sous la responsabilité du Haut représentant, sera
mise en place une unité de planification et d'alerte.
S'agissant du domaine de
la justice et des affaires intérieures, je voudrais souligner la portée
concrète des dispositions nouvelles et les bénéfices que nous pourrons en
retirer sur le plan intérieur.
Le traité d'Amsterdam
prévoit le transfert dans la sphère de compétence communautaire de plusieurs
matières liées à la circulation des personnes au sein de l'Union, concernant
notamment les contrôles aux frontières extérieures, l'asile et
l'immigration.
M. Emmanuel Hamel.
Aberrant !
M. le Premier
ministre. Les
questions d'immigration, en particulier d'immigration clandestine,
constituent aujourd'hui une préoccupation majeure dans tous les États
membres. En témoigne la décision des Quinze d'y consacrer, au second
semestre de cette année, un Conseil européen extraordinaire. L'évolution des
phénomènes migratoires rend en effet indispensable la définition de
politiques communes et de mécanismes adaptés.
Avec le traité
d'Amsterdam, ces matières pourront être gérées de manière plus efficace, y
compris, si cela paraît opportun, à l'issue d'une période de cinq années,
par le recours à la règle de la majorité qualifiée. Ce passage au vote à la
majorité qualifiée et à la codécision avec le Parlement européen ne se fera
que si le Conseil en décide ainsi à l'unanimité.
J'ai achevé ce tableau
par les affaires intérieures et de justice parce que ce sont, vous le savez,
celles qui appellent, aux termes de la décision du Conseil constitutionnel
du 31 décembre 1997, la révision de notre Constitution.
Le projet de loi
constitutionnelle présenté par le Gouvernement le 29 juillet tirait
strictement les conséquences de cette décision. Il se référait aux seules
dispositions déclarées par le Conseil constitutionnel non conformes à la
Constitution. Il se bornait à compléter l'actuel article 88-2 afin
d'autoriser les transferts de compétence nécessaires « à la détermination
des règles relatives à la libre circulation des personnes et aux domaines
qui lui sont liés », c'est-à-dire aux matières contenues dans le titre III
du traité d'Amsterdam : visas, asile, immigration et autres politiques liées
à la libre circulation des personnes.
Le Gouvernement,
reprenant les termes mêmes du traité, a retenu une formule potestative : « -
peuvent être consentis les transferts de compétences nécessaires - », afin
de marquer que cette étape ne sera pas franchie de manière automatique, mais
qu'elle le sera à condition que le Conseil de l'Union européenne en décide
ainsi, à l'unanimité de ses membres.
Par ailleurs, avec le
traité d'Amsterdam, il vous est apparu souhaitable - et vous l'avez marqué
lors des débats qui ont eu lieu à l'Assemblée nationale et au Sénat -
d'étendre la procédure définie par l'article 88-4 de la Constitution, en ce
qui concerne les actes de nature législative, à la politique étrangère et de
sécurité commune ainsi qu'aux affaires intérieures et de justice. Le
Gouvernement a partagé ce souci de la représentation nationale.
Le Gouvernement a donné,
en outre, son accord à l'ajout d'une clause aux termes de laquelle « il peut
également soumettre « aux assemblées » les autres projets ou propositions
d'actes ainsi que tout document émanant d'une institution européenne ».
Je tiens à redire ici
que le Gouvernement a bien pris toute la mesure de l'importance que le
Parlement attache à ces dispositions et qu'il en prépare d'ores et déjà la
mise en œuvre.
Mesdames, messieurs les
députés, mesdames, messieurs les sénateurs, je souhaite que, à travers le
vote solennel auquel vous êtes appelés, vous confirmiez la démarche
engagée : cette révision constitutionnelle, étape nécessaire du processus de
ratification du traité d'Amsterdam, permettra, dans le respect de notre
personnalité nationale, l'affirmation d'une Europe plus forte, plus sociale,
capable de prendre dans le monde la place qui lui revient et de donner à ses
citoyens la perspective d’un continent véritablement organisé autour des
valeurs de liberté et de solidarité qui fondent la construction européenne.
(Applaudissements.)
Explications de vote
M. le président.
Mes chers collègues, je vais maintenant donner la parole aux orateurs
inscrits pour explication de vote.
Vous le savez, nos
assemblées comportent au total douze groupes. Il a été décidé, à titre
exceptionnel, de fixer la durée maximale de chaque intervention à dix
minutes : mais il n'y aura aucune pénalisation si les orateurs ne les
utilisent pas ! (Sourires). En revanche, il sera strictement
impossible de dépasser ce temps de parole.
Pour le groupe
socialiste du Sénat, la parole est à M. Robert Badinter.
(Applaudissements.)
M. Robert Badinter.
Monsieur le président, monsieur le Premier ministre, madame, messieurs les
membres du Gouvernement, mes chers collègues, le hasard du tirage au sort
m'a donné le privilège - je ne sais s'il faut y voir un signe du destin -
d'ouvrir la longue série des intervenants.
Vous avez fort bien
présenté, monsieur le Premier ministre, les avancées du traité
d'Amsterdam. Pour ma part, je souhaiterais, dans le bref laps de temps qui
m'est imparti, évoquer la révision constitutionnelle elle-même.
Ses caractères sont
simples : cette révision, à l'image du traité d'ailleurs, est limitée dans
sa portée, modeste, pourrait-on dire. C'est cependant une révision
nécessaire, que je dirai même prévisible.
Prévisible, pourquoi ?
Parce que le traité d'Amsterdam est, chacun le sait, le prolongement du
traité de Maastricht ; parce que, dans sa décision du 9 avril 1992, dite
Maastricht I, le Conseil constitutionnel avait considéré que, dans la
procédure de décision, le passage de la règle de l'unanimité à la règle de
la majorité qualifiée, s'agissant du premier pilier - union économique
européenne pour l’essentiel - impliquait une révision de la Constitution.
Vous y avez procédé le 25 juin 1992 ; c'est l'article 88-2 de notre
Constitution.
S'agissant du traité
d'Amsterdam, dès l'instant où, pour employer le terme convenable, on
communautarisait une grande partie des matières du troisième pilier et où
l'on passait, par conséquent, dans le domaine de l'immigration, de l'asile
et du franchissement des frontières extérieures, de la procédure de
l'unanimité à la procédure de la majorité qualifiée, les mêmes principes
s'appliquaient et une révision constitutionnelle s'imposait - le Conseil l'a
justement considéré, le 31 décembre 1997.
C'est la révision qui
nous est soumise aujourd'hui. Elle se présente sous des traits
modestes et limités. Pourquoi ? Parce que, en vérité, un choix s'ouvrait au
Président de la République et au Gouvernement : soit une révision que je
qualifierais de purement juridique, c'est-à-dire, comme celle de 1992,
autorisant uniquement les transferts de compétences nécessaires pour la
ratification du traité d'Amsterdam, soit, ce qui pouvait se concevoir compte
tenu de l'accélération que nous souhaitons du processus d'intégration dans
l'Union, l'adoption d'une clause générale permettant, dans la mesure des
besoins et des progrès de l’intégration de l'Union européenne, de consentir,
pour l'avenir, les transferts de compétences nécessaires. Dans ce cas-là, je
considère qu'il conviendrait de passer par la procédure de référendum, car
ce serait pour l'avenir un engagement dont le peuple devrait être juge.
Le choix fait cette
fois-ci par le Président de la République et le Gouvernement d'une révision
limitée, taillée au plus juste, dirai-je, est, à notre sens, le choix le
mieux adapté, celui qui s'imposait. Il n'y a pas à cet égard à épiloguer.
S'agissant d'une révision aussi limitée et aussi technique, dans le
prolongement direct, de surcroît, d'un traité approuvé en 1992 - lui, par la
voie du référendum -, une telle procédure référendaire n'a aujourd'hui
évidemment pas sa place.
Dès lors, au sujet de
l'interrogation ou des inquiétudes que manifestent certains à propos du
passage à la règle de la majorité qualifiée, je dirai que c'est mal voir les
choses. D'abord, parce qu'on ne peut pas vouloir une Union européenne forte
et puissante sur la s cette internationale tout en lui refusant l’essentiel
des compétences nécessaires pour agir. Ensuite, ce n'est pas bien mesurer la
portée réelle de ce qu'implique la règle de l'unanimité.
La règle de l'unanimité
protégerait, nous dit-on, la France contre toute décision qui serait
contraire à ses intérêts. Mais, dans la réalité, la France est une
très grande puissance européenne sans laquelle rien de grand ne se ferait et
ne se fera dans l'avenir s'agissant de la construction européenne. Dès cet
instant, l'idée que d'autres puissent lui imposer leur volonté paraît, je
vais utiliser un terme facile, plus qu'improbable.
En revanche,
interrogeons-nous sur la portée exacte du droit de veto. Que signifie-t-il ?
Il signifie le veto du frileux à l'audacieux, le veto du pusillanime à
l'égard de l'entreprenant, le veto du moins Européen au plus Européen. En
vérité, cette règle de l'unanimité, si l'on veut bien considérer que le
compromis de Luxembourg demeure, constitue une entrave véritable au progrès
de l'Union européenne et donc à notre intérêt national.
Je voudrais profiter de
cet instant pour que nous nous retournions vers le chemin parcouru depuis
cinquante ans, depuis l'époque du premier congrès de La Haye, où l'on a
parlé pour la première fois de « l'Europe européenne », au lendemain de la
guerre. Au moment où ensemble des femmes et des hommes de ma génération est
appelé à passer la main, de quoi peuvent-ils tirer la plus légitime fierté,
sinon de la construction européenne ? Et je ne parle pas seulement de la
reconnaissance que nous devons aux pères fondateurs, Jean Monnet, Robert
Schuman, Adenauer, Spaak, de Gasperi.
En France, au long des
deux Républiques, et plus particulièrement sous la Ve, tous les
présidents de la République, tous les premiers ministres, tous les
gouvernements, toutes les majorités successives ont, à un degré ou à un
autre, contribué au progrès de l'Union européenne.
En ces jours où nous
voyons la monnaie unique prendre corps et où nous mesurons tous ses
avantages au moment des secousses financières, comment ne pas rappeler que
c'est à la volonté européenne sans faille de François Mitterrand, de Jacques
Delors et du Chancelier Helmut Kohl que nous devons la création de l'Union
européenne et la réalisation de l'euro ?
Nous, Européens, nous
avons créé - que chacun s'en souvienne - un espace de paix, de liberté et de
justice comme nos parents n'en ont jamais connu dans l'histoire. Nous avons
élaboré un certain modèle de société qui, s'il est loin d'être parfait -
mais votre préoccupation est juste, monsieur le Premier ministre, en ce qui
concerne les progrès à accomplir, et d'abord dans le domaine social -
suscite déjà bien au-delà de nos frontières, et notamment à l'est de
l'Europe, une véritable admiration, je dirai presque une sorte de
fascination.
Il faut avoir le courage
de la lucidité. Dans le monde tel qu'il est en cette fin de siècle, il n'est
point de problèmes posés à nos sociétés qui puissent trouver leur solution
dans un cadre purement national. On le mesure tous les jours s'agissant des
flux financiers et du commerce international. C'est également vrai pour la
protection de l'environnement, les migrations de populations ou la lutte
contre les épidémies.
M. le président.
Il vous faut
conclure, monsieur le sénateur.
M. Robert Badinter.
C'est aussi évident quand il s'agit des progrès scientifiques, de la
génétique, de l'informatique, entre autres.
En vérité, l'Union
européenne est aujourd'hui un géant économique, une puissance culturelle, un
modèle social. Mais, il faut aussi avoir le courage de le dire, comme on
l'affirmait jadis de la RFA, l'Union est encore, sur la s cette
internationale, un nain. Qu'il s'agisse du Moyen-Orient ou de
l'ex-Yougoslavie, l'absence d'une union politique suffisamment forte fait de
nous des prestataires d'hommes et de services, des bailleurs de fonds, mais
non des décideurs.
Dans un monde où il
n'existe plus qu'une seule superpuissance militaire, économique,
technologique, les vieilles nations européennes, riches de savoir, de
compétence, de culture, n'en sont pas moins vouées à demeurer des vassales
ou à être des objets de l'histoire si elles ne conjuguent pas leurs forces
au sein d'une puissante Union européenne.
A l'orée du nouveau
siècle, l'Union européenne, toujours plus intégrée, toujours plus
démocratique, toujours plus sociale, est notre seule chance, à nous
Européens, et d'abord à nous Français, sans l'imagination et la volonté
desquels rien de grand ne s'est réalisé dans la construction européenne
depuis cinquante ans. L'Union européenne est notre seul avenir, sauf à nous
résigner au déclin. (Applaudissements.)
M. le président.
Pour le groupe socialiste de l'Assemblée nationale, la parole est à M. Henri
Nallet. (Applaudissements.)
M. Henri Nallet.
Monsieur le président du congrès, monsieur le Premier ministre, madame le
garde des sceaux et messieurs les ministres, mes chers collègues, dans un
instant, le groupe socialiste de l'Assemblée nationale votera la révision
constitutionnelle préalable à la ratification du traité d'Amsterdam sans
état d'âme, pour des raisons qui tiennent au contenu de cet accord et parce
que les socialistes français sont, depuis toujours, convaincus que les
progrès de la construction européenne renforcent l'identité de la France et
servent ses intérêts.
Les négociateurs du
traité de Maastricht, qui avaient fait accomplir un saut qualitatif à la
construction européenne en la faisant passer de la communauté économique à
l'union politique, avaient aussi prévu que, quelques années après la mise en
application du traité de Maastricht, une conférence intergouvernementale se
réunirait pour faire le point des mesures politiques prévues dans le traité
et, éventuellement, y apporter les corrections nécessaires. Ce qui ne devait
être qu'une révision technique devint l'objet, dès que la conférence
intergouvernementale fut convoquée en 1996, de très fortes attentes en
matière de réforme des institutions, sous l'effet des conséquences
politiques du référendum de 1992, d'une part, et, plus encore, de la
perspective de l'élargissement de l'Union aux PECO, d'autre part, au point
de n'être plus appréciée qu'à l'aune de cet unique objectif.
Lorsque, en juin 1997,
le traité d'Amsterdam fut conclu, on s'aperçut qu'il ne contenait
pratiquement rien en matière de réforme des institutions. D'où la déception
pratiquement unanime des responsables politiques français, qui se
montrèrent, à plusieurs reprises, fort critiques à l'égard de ceux qui
avaient conduit cette négociation.
Ces reproches vous ont
été épargnés, monsieur le Premier ministre, puisque vous n'avez pas pris
part à la négociation préparatoire et que vous avez obtenu in extremis
l'engagement de placer l’emploi parmi les objectifs de l'Union («
Démago ! » et murmures sur quelques bancs), amorçant ainsi la
réorientation sociale de la construction européenne que nous appelions de
nos vœux et qui est, désormais, l'axe de votre action avec la majorité des
gouvernements, de l'Union. En outre, vous êtes parvenu à inspirer une
déclaration de trois États membres qui rappelle la nécessité de modifier les
institutions avant de procéder à l'élargissement.
Mais cette critique,
assez largement partagée, du traité d'Amsterdam ne doit pas nous faire
oublier les éléments positifs que comporte ce traité : à eux seuls, ils
justifieraient son approbation. Puisque vous les avez rappelés, je serai
bref.
Au premier rang de ces
acquis, je voudrais placer la réaffirmation et la protection des droits
fondamentaux de chaque individu, y compris à l'égard des États membres, et
désormais sous le contrôle de la Cour de justice, ainsi que leur extension à
la lutte contre toute forme de discrimination. Cet enrichissement de notre
conception commune des droits de l'homme fera de l'Union l'ensemble
politique où l'état de droit sera le mieux assuré dans le monde, ainsi que
le rappelait à l'instant Robert Badinter.
En outre, cet acquis
supplémentaire ouvre sans doute la voie à l'élaboration d'une charte des
droits qui codifierait l'ensemble des prescriptions fondant l'autonomie et
la liberté des individus, des droits qui constituent, j'en suis certain, un
trait spécifique de l'histoire et de la culture européennes.
S'agissant de la PESC,
le traité d'Amsterdam s'efforce de personnifier cette politique extérieure,
mais il ne touche pas aux équilibres fondamentaux, en particulier à la règle
de l'unanimité, dans un domaine où, longtemps encore, les rapports
traditionnels entre les États resteront la règle.
Il faudrait aussi
souligner les coopérations renforcées susceptibles de connaître, peut-être,
des développements importants à la suite du traité d'Amsterdam si certains
États, lassés d'attendre les hésitants, décident de poursuivre plus loin
leur coopération entre eux.
Enfin, même si le bilan
d'Amsterdam est maigre en matière de réforme des institutions, on n'aura
garde d'oublier, surtout dans cette enceinte, que le Parlement européen voit
son rôle politique et institutionnel substantiellement renforcé par le
traité.
Désormais, et les
récents événements nous montrent l'importance que ce contrôle aura dans
l'avenir, le Parlement européen aura le contrôle entier de la Commission.
Surtout, le Parlement participera, par le mécanisme de la codécision, à un
plus grand nombre de décisions communautaires. C'est là un progrès
indiscutable du contrôle démocratique et de la transparence, qui sont au
cœur de notre projet pour l'Europe.
Enfin, le traité
d'Amsterdam prévoit et organise le passage progressif dans le premier
pilier, où règne le droit commun de l'Union, d'une partie des matières qui
figurent aujourd'hui dans le troisième pilier, où prévaut la coopération
gouvernementale, c'est-à-dire la règle de l'unanimité. Il s'agit, je le
répète, de la suppression des contrôles aux frontières intérieures de
l'Union, de la détermination des règles communes concernant le
franchissement des frontières extérieures, de l'asile, de l'immigration et
de la coopération judiciaire en matière civile. Dans cinq ans, vous l'avez
rappelé, le Conseil aura la faculté, à l'unanimité, de décider d'appliquer à
ces matières la procédure de codécision.
Cette décision
éventuelle de l'Union n'est pas, en tant que telle, juridiquement soumise à
l'approbation du Parlement national et au contrôle de constitutionnalité.
Elle aboutit, pour la France, dans le cas où elle serait prise, à décider
d'exercer en commun avec d'autres sa souveraineté sur les matières ainsi
devenues communautaires. C'est ce qui a conduit le Conseil constitutionnel à
demander au pouvoir constituant, que nous représentons aujourd'hui, de
permettre que soit « consentis les transferts de compétences nécessaires à
la détermination des règles relatives à la libre circulation des
personnes », comme il avait exigé, en 1992, que soient consentis les
transferts de compétences nécessaires à l'établissement de l'Union
économique et monétaire européenne.
Le groupe socialiste de
l'Assemblée nationale estime que la perspective d'exercer en commun avec nos
partenaires, comme nous le faisons déjà pour la monnaie, les marchandises,
l'agriculture, ou les négociations économiques internationales, les règles
relatives à la libre circulation des personnes non seulement permettra
d'illustrer les progrès réalisés dans l'intégration de nos espaces
nationaux, mais encore représentera une garantie de sûreté supplémentaire
pour nos concitoyens.
M. Emmanuel
Hamel. Ce
sera le contraire !
M. Henri Nallet.
En effet, la libre circulation des marchandises, des capitaux et des
personnes suppose la convergence et la coordination des règles et des
actions destinées à en assurer le fonctionnement harmonieux, le contrôle
nécessaire et, le cas échéant, la sanction des infractions aux règles
communes.
Nous pourrons ainsi
mieux faire valoir auprès de nos partenaires notre volonté d'assurer en
toutes circonstances a sécurité des personnes et des biens et nous pourrons
ensemble mettre en œuvre les moyens les plus efficaces pour y parvenir.
En conséquence, nous
approuvons la modification de l'article 88-2 de la Constitution, proposée
par le Gouvernement : lorsque le temps sera venu, elle permettra au
Gouvernement de la République d'accepter ou de refuser de mettre en commun
l'exercice d'une compétence qu'aujourd'hui le Gouvernement exerce seul pour
le compte de la nation.
Par ailleurs, nous nous
réjouissons bien sûr que l'Assemblée nationale, d'abord, et le Sénat,
ensuite, aient adopté, en termes identiques, la modification de l'article
88-4 de la Constitution que j'avais proposée au nom de la commission des
lois de l'Assemblée nationale. Elle vise à élargir le contrôle du Parlement,
sous la forme de résolutions, à l'ensemble des actes communautaires de
portée législative et elle permet au Gouvernement de soumettre la totalité
des documents au Parlement. Ainsi, plus rien ne pourra être soustrait au
contrôle du Parlement national, et c'est ce que souhaitent ceux qui se
préoccupent du « déficit démocratique » dont souffre la construction
européenne.
Mes chers collègues,
dans un instant, nous allons donc, nous aussi, apporter notre pierre à
l'édifice démocratique que le traité d’Amsterdam devait porter à un niveau
supérieur - ce qu'il n'a qu'imparfaitement réalisé. Nous n'avons pas le
pouvoir de combler ces lacunes, mais nous pouvons montrer clairement notre
volonté de participer à cette œuvre commune en prenant notre part, là où
nous le trouvons, à la réalisation de la grande idée que nous ont léguée à
nos prédécesseurs, et qui consiste à bâtir, avec tous les peuples d'Europe,
à partir de nos différences, un espace commun de liberté, de démocratie et
de justice. (Applaudissements.)
M. le président.
Pour le
groupe des Républicains et Indépendants du Sénat, la parole est à M. Jacques
Larché.
M. Jacques Larché.
Monsieur le président du Congrès, monsieur le président du Sénat, monsieur
le Premier ministre, madame le garde des sceaux, messieurs les ministres,
mes chers collègues, nous voici donc une nouvelle fois réunis pour modifier
la Constitution.
Je dirai de façon
liminaire que je m'interroge sur le caractère répétitif de cette procédure.
Certes, elle est conforme à la Constitution, mais il en résulte
immanquablement une impression de fragilité de notre norme
constitutionnelle. Sans doute faudrait-il envisager d'autres procédures, ou
en tout cas y réfléchir. Peut-être conviendrait-il de s'interroger sur la
possibilité d'intégrer une fois pour toutes dans notre dispositif
constitutionnel des règles qui permettraient de valider les engagements
européens.
En cet instant, et dans
l'état actuel de notre droit, nous atteignons une nouvelle étape du
processus entrepris il y a maintenant près de cinquante ans. Le groupe des
Républicains et Indépendants du Sénat votera cette révision nécessaire à la
ratification du traité d'Amsterdam. Elle a été entreprise sous la conduite
du chef de l'État, et le Gouvernement s'y est associé. C'est là un
des motifs de notre choix.
Le chemin parcouru
depuis la création de la Communauté du charbon et de l'acier est
considérable. Il n'a pas toujours été facile. Les crises et les difficultés
n'ont pas manqué, mais, par cette sorte de volonté commune qui s'est peu à
peu affirmée, nous avons franchi les étapes, même les plus complexes. Nous
venons tout récemment d'en vivre une dont nous n'avons peut-être pas perçu
encore toute la portée : je veux parler de la création de la monnaie unique.
Aujourd'hui et sans
revenir sur la base même de la ratification qui nous est proposée, je dirai
en substance que nous savons ce que nous faisons : nous décidons de
compétences et de procédures nouvelles.
Le domaine est
particulièrement important. La procédure peut-être plus encore. La
modification de la Constitution le permettra. Il s'agit, en effet, dans les
conditions prévues par le traité, de passer parfois à la règle majoritaire.
Il n'y a pas là à proprement parler de fait nouveau. De telles procédures
existent dans d'autres domaines. Cependant, l'importance des sujets traités
et l'intervention éventuelle des procédures majoritaires nous conduisent à
formuler deux exigences.
Tout d'abord, les
structures de décision de l'Union doivent être modifiées. Et cette
modification, qui selon nous doit intervenir avant tout élargissement de la
Communauté, doit aboutir à l'adoption de pondérations des votes acceptables
pour tous.
Ensuite, l'association
des parlements nationaux à la préparation des décisions communautaires doit
être renforcée. Lors de la révision constitutionnelle nécessaire à
l'adoption du traité de Maastricht, nous avons su - après quelques combats
et sur la proposition du Sénat - faire admettre un droit d'intervention du
Parlement par le biais du vote de résolutions. Il conviendra que le champ de
cette intervention soit suffisamment élargi. Cela dépendra en partie de la
bonne foi du gouvernement actuel et des gouvernements qui lui succéderont.
Il va de soi que je ne doute pas d'une bonne fois qui permettra de garantir
la pleine efficacité de la procédure prévue.
Gardons-nous cependant
de tout dogmatisme. De par sa nature et en fonction de sa transformation
progressive, l'Union européenne n'entrera dans aucun schéma préétabli.
Efficacité de l'Europe et respect des intérêts nationaux doivent aller de
pair.
Mais, au-delà des
problèmes de compétence et de procédure, nous devons nous interroger sur les
circonstances politiques qui président à l'adoption de l'actuelle révision.
Nous constatons, tout
d'abord, une unanimité entre majorité et opposition nationales : mais il ne
suffit pas de faire l'Europe ! il faut savoir ce que l'on en fera !
Nous souhaitons, pour
notre part, qu'elle soit un espace de liberté et de dynamisme économique, un
espace dans lequel la création d'emplois résultera d'une véritable liberté
d'entreprendre, d'une croissance retrouvée et affirmée, et non, comme
certains semblent le croire, d'interventions qui ne peuvent qu'accroître la
dépense publique ou la charge supportée par les consommateurs.
Nous souhaitons aussi
que la France, dans le cadre de l'Europe, soit conduite à renoncer aux
archaïsmes structurels qui freinent son progrès.
A ceux d'entre nous qui
se prévalent d'une certaine antériorité - et nous en sommes - dans
l'engagement européen, je dirai qu'en ce jour nul n'a le droit de prononcer
un oukaze à l'encontre de tel ou tel. Il n'y a pas de bons ou de mauvais
Européens. Il y a ceux qui, par leur vote d'aujourd'hui, acceptent la
construction européenne. Nous devrons, le jour venu, nous en souvenir. Quant
à ceux qui veulent, par leur vote - et je respecte leur choix -, défendre
leur conception de la volonté nationale, de la souveraineté nationale,
peuvent-ils penser, un seul instant, que nous qui, unis dans tant de
combats, nous engageons sur la voie de la construction européenne serions
prêts à renoncer à cette idée même de nation pour laquelle nous avons
ensemble combattu ?
Je me permettrai, en
terminant, d'évoquer un souvenir. En ce jour où le monde entier était venu
rendre un dernier hommage au général de Gaulle, j'ai croisé sur le parvis de
Notre-Dame un diplomate américain que je connaissais de longue date pour
l'avoir « réceptionné », comme on disait alors, lors de son parachutage dans
le maquis. Profondément francophile, il me dit qu'il partageait notre
émotion et il ajouta : « Le Général avait fini par nous faire croire que
vous étiez deux cents millions. »
Sans doute, le génie de
la France ne dépend-il pas du nombre de ses habitants. Mais, pour nous,
l'Europe, c'est cela : dans un monde incertain, dominé par de vastes
ensembles dont nous ne connaissons pas encore toutes les ambitions, c'est
retrouver, avec d'autres, la puissance qui sera seule capable d'assurer
notre progrès et notre liberté. (Applaudissements).
M. le président.
Pour le groupe du Rassemblement pour la République du Sénat, la parole est à
M. Michel Barnier.
M. Michel Barnier.
Monsieur le président du Congrès, monsieur le président du Sénat, monsieur
le Premier ministre, madame la garde des sceaux, messieurs les ministres,
mes chers collègues, le traité d'Amsterdam a été négocié pour la France sous
l'autorité du Président de la République. Vous l'avez finalement approuvé,
monsieur le Premier ministre, en même temps que les quatorze autres chefs
d'État et de gouvernement de l'Union européenne.
Le moment venu, le
groupe du RPR du Sénat approuvera dans sa majorité ce traité. Dans le même
esprit, et parce que les choses vont ensemble, notre groupe, dans sa
majorité, votera aujourd'hui le texte de révision constitutionnelle qui nous
est soumis.
Pour autant, mes chers
collègues - puis-je le dire franchement ? -, le débat européen en général et
celui d'Amsterdam en particulier n'ont été, pour le RPR, ni faciles ni
médiocres. Nous aurions été sans doute plus convaincus encore de voter ces
textes et plus nombreux à le faire si nous avions été davantage écoutés dans
nos propositions. Voilà une occasion manquée d'établir sur le sujet européen
une relation enfin moderne, confiante, constructive entre le Gouvernement,
l'exécutif, que vous dirigez actuellement, monsieur le Premier ministre, et
le Parlement, c'est-à-dire les représentants des citoyens que nous sommes.
Le souci d'aller vite ne vous interdisait pas de mieux faire.
Les trois amendements
que nos deux groupes de l'Assemblée nationale et du Sénat ont proposés
répondaient à un objectif simple et qui reste juste : que le Parlement et
les parlementaires soient davantage consultés, associés, écoutés et, du même
coup, qu'ils puissent à leur tour informer et mieux expliquer ce qui se
passe pour la France en Europe..
Nous n'avons pas réussi
à vous convaincre, ni même d'ailleurs à convaincre certains de nos amis.
Pourtant, c'est bien l'intérêt de la construction européenne de n'être plus
la seule affaire de ministres passionnés, d'esprits éclairés, voire de
fonctionnaires zélés. Mieux comprise, l'Europe serait mieux soutenue. («
Très bien! » sur plusieurs bancs.)
Ce serait enfin
l'intérêt du Gouvernement français, quel qu'il soit, que d'écouter davantage
le Parlement avant d'aller conclure certaines négociations à Bruxelles.
(Applaudissements sur plusieurs bancs.)
Monsieur le Premier
ministre, vous serez obligé de le reconnaître quand vous reviendrez dans
quelque temps devant nous pour parler de la chasse ou des directives
concernant le gaz et l'électricité. Et ce jour-là, ce n'est pas seulement
avec nous qu'il faudra vous expliquer, ce sera aussi avec certains de vos
alliés.
De toute façon, soyez en
sûr, la Haute Assemblée, sous l'impulsion de son président Christian
Poncelet, jouera son rôle de vigilance - rôle tout autant d'explication -sur
les enjeux européens. Car cette Europe démocratique dont on parle tant,
c'est d'abord ici, chez nous et maintenant qu'elle doit progresser. Les
questions de politique européenne, mes chers collègues, ne sont plus des
questions de politique étrangère. Elles sont au cœur de la vie quotidienne
de nos compatriotes en même temps qu'elles déterminent et la place et le
destin de notre nation.
La vie quotidienne des
Français, d'abord. C'est le protocole social, le chapitre pour l'emploi, la
spécificité de l'outre-mer, la reconnaissance des missions de service
public, les droits de l'homme, l'environnement, la parité homme-femme,
l'égalité des chances. Voilà quelques-unes des avancées du traité, et qui ne
sont pas négligeables. La description positive et objective que vous en avez
faite tout à l'heure, monsieur le Premier ministre, m'est apparue comme une
sorte de satisfecit pour ceux qui l'avaient négocié.
Mais ce n'est pas tout :
si j'ai bien entendu récemment le chef de l'État puis vous-même, la sécurité
est l'un des premiers droits de nos concitoyens et c'est justement le point
fort du traité d'Amsterdam. Pour lutter contre des menaces globales, nous
choisissons une riposte commune et dans cinq ans, si nous le décidons, une
riposte communautaire, n'en déplaise à ceux qui croient encore que la France
est forte quand elle est isolée.
La place et le destin de
notre nation, ensuite. On a bien vu, mes chers collègues, à quoi aboutissent
les diplomaties parallèles - et quelquefois concurrentes - sur le continent
européen : c'est toujours et partout la diplomatie américaine qui l'emporte.
Combien de temps va-t-on encore accepter que les Américains fassent chez
nous, comme ailleurs, leur politique, souvent avec notre argent.
Devrait-on se résigner à
ce que l'OTAN reste le seul endroit où l'on fasse de la politique en Europe
pour ne faire que du commerce dans l'Union européenne ? Le traité
d'Amsterdam apporte enfin l'espoir qu'il en soit autrement en dotant l'Union
d'un Haut représentant pour la politique étrangère, qui travaillera à la
cohérence diplomatique et mettra en œuvre des stratégies communes - Russie,
Balkans, Palestine, Algérie, les sujets ne manquent pas ! Et il y a urgence,
comme on le voit en ce moment avec la tragédie du Kosovo.
Pour faire vivre cet
espoir, il faut une volonté, celle de faire de la politique, de s'organiser
pour la faire ensemble maintenant et de se préparer à en faire bientôt avec
les peuples d'Europe centrale, orientale et baltique qui vont nous
rejoindre.
Puis-je citer ici la
mise en garde que m'a adressée, un jour, à Prague, le président Vaclav Havel
? « Ne vous trompez pas ! Nous ne voulons pas entrer dans l'Union européenne
pour acheter vos tomates et vous vendre des machines-outils. Nous voulons
entrer dans l'Union pour faire de la politique avec vous. »
C'est dire que l'Europe
politique doit être la ligne d'horizon que nous nous fixons, en particulier
pour répondre aux deux grands défis des prochaines années : celui du risque
institutionnel qui subsiste après Amsterdam et celui de l'élargissement,
avec ses conséquences financières, sociales et politiques.
Ces deux enjeux sont
étroitement liés ; ils sont même inséparables l'un de l'autre, comme notre
commission des affaires étrangères et de la défense et son président,
M. Xavier de Villepin, l'ont souvent rappelé. Vous avez vous-même, monsieur
le Premier ministre, fait la promesse - et nous serons vigilants - d'en
tenir compte au moyen d'un article additionnel dans le traité de
ratification lui-même.
Nous pensons donc qu'il
y a un préalable institutionnel à l'élargissement, celui d'une nouvelle
conférence intergouvernementale, non pas pour retarder l'élargissement, mais
pour le réussir. Cette conférence, qui se déroulera en 2000 ou en 2001,
devra permettre de restaurer la confiance dans la Commission européenne en
préservant sa collégialité, de rendre plus conforme à la démocratie et à la
démographie le poids de chaque État dans le processus de décision, ouvrant
alors la voie à de nouveaux champs pour le vote à la majorité qualifiée..
Enfin, et surtout, on
aurait tort de réduire l'ambition d'une telle réforme institutionnelle à ces
seules questions de mécanique communautaire. Ce sera le moment, pour tous
ceux qui ne résument pas la construction européenne à un marché et à une
monnaie, d'affirmer la vocation de l'Union à devenir une puissance
politique, démocratique et pacifique.
Le maître d'œuvre de
cette Europe politique, le lieu d'impulsion et de légitimité doit rester, et
pour un certain temps, le Conseil européen. En effet, mes chers collègues,
si la monnaie unique est déjà une partie de souveraineté reconquise, en
copropriété, l'Europe politique devra, elle, pour voir le jour, être
confédérale. Et c’est bien de cette Europe unie des États dont parle le
Président de la République.
Le renouveau de l'Europe
politique, j'en suis convaincu, est la chance de la France. Cette Europe
politique, depuis Monnet et Schuman, comme avec de Gaulle et avec tous ceux
qui lui ont succédé, a toujours été une ambition française. C'est pourquoi
cette ambition peut et doit nous rassembler. Elle peut faire travailler
ensemble, et pour longtemps, sans qu'ils renoncent en rien à une partie de
leurs convictions, ceux d'entre nous qui sont d'abord soucieux de l'identité
nationale et ceux d'entre nous qui privilégient leur identité européenne.
Mes chers collègues, la
France n'est pas forte quand elle est isolée ; la France n'est pas grande
quand elle est arrogante. La France n'est forte et grande, la France n'est
elle-même que lorsqu'elle est inspiratrice, porteuse d'une vision, animée du
souci de la faire partager. Il s'agit non plus de contraindre, mais de
convaincre les autres peuples et de les entraîner. C'est ainsi, chacun le
sait, que travaille au sein du Conseil européen et qu'agit le Président de
la République. Voilà pourquoi nous lui faisons confiance.
Aujourd'hui, grâce au
traité d'Amsterdam, vont apparaître de nouveaux outils pour cette Europe
politique. Voilà pourquoi nous allons l'approuver. (Applaudissements.)
M. le président.
Pour le groupe de l'Union pour la démocratie française-Alliance de
l’Assemblée nationale, la parole est à M. Philippe Douste-BIazy.
M. Philippe
Douste-BIazy.
Monsieur le président, monsieur le Premier ministre, madame la garde des
sceaux, mes chers collègues, le 18 janvier 1871, à quelques pas d'ici, dans
la Galerie des glaces, sous le regard impuissant du roi Louis
XIV, qui, deux siècles
auparavant, avait assiégé Maastricht et subjugué l'Europe, le chancelier
Bismarck, maître d'une France défaite, offrait à l'Allemagne l'unité et
l'empire. La tragédie du XXe siècle se nouait ici ; elle se
terminerait dans le plus terrible des holocaustes.
Aujourd'hui, 18 janvier
1999, l'histoire ne se répète pas, l'histoire n'exige plus que l'on avance
sur les champs de bataille, dans le fracas des armes et les cris de
souffrance. L'histoire, tout simplement, triomphe dans la sérénité de nos
choix démocratiques.
Oui, la France a voulu
et a soutenu l'étape historique de la monnaie unique en approuvant le traité
de Maastricht. Une nouvelle étape, celle qui doit nous amener vers l'Europe
politique, doit être franchie aujourd'hui. Permettez-moi donc de poser deux
questions qui me semblent essentielles.
D'abord, la méthode
constitutionnelle que nous avons choisie pour franchir cette nouvelle étape
est-elle la meilleure ? Je réponds que le peuple français devait se
prononcer. Je dis bien « le peuple français », celui qui, par le seul
pouvoir de la représentation républicaine, est, cet après-midi, présent dans
cet hémicycle. Je dis haut et fort à ceux qui auraient pu en douter, à ceux
qui l'ont contesté ou à ceux qui le contestent encore, que nous sommes la
nation ! Contester les pouvoirs du Parlement, c'est contester plus gravement
la République que n'importe quel traité européen ne l'a jamais fait et ne le
fera jamais.
La deuxième question
essentielle que nous devons nous poser aujourd'hui est celle de savoir si le
fait de franchir cette nouvelle étape revient à abdiquer une part de notre
souveraineté.
M. Emmanuel Hamel.
Hélas, oui !
M. Philippe
Douste-BIazy.
Je réponds que, contrairement à ce qui se dit ici ou là, ou à ce qui s'écrit
un peu partout, nous n'abandonnons pas notre souveraineté. Le voudrions-nous
que nous ne le pourrions pas.
Ratifier le traité
d'Amsterdam, ce n'est pas abdiquer une part de souveraineté ; c'est tout
simplement accepter un transfert de compétences vers la collectivité
politique plus large qu'est l'Union européenne.
Le peuple français
pourrait, à tout moment, reprendre les pouvoirs transférés s'ils n'étaient
pas exercés dans son intérêt. L'extension du vote à la majorité qualifiée,
qui donne à l'Europe les moyens de sa puissance, ne lui accorde pas le
pouvoir de contraindre les États. D'ailleurs, le fameux compromis de
Luxembourg, négocié en 1966 par le général de Gaulle, qui instaure la
primauté de intérêt national, est institutionnalisé dans le traité
d'Amsterdam.
Si nous avons fusionné
nos monnaies, nous n'avons pas fusionné nos nations. L'Europe n'est pas un
alliage ; elle est une union. L'Europe n'est pas une communauté nationale,
ni un État nation ; elle est simplement une communauté de nations.
Permettez-moi, mes chers
collègues, de me souvenir et de remercier ceux qui, il y a maintenant
cinquante ans, ont pensé l'Europe économique et rêvé l'Europe politique. Je
tiens, en effet, à remercier les fils d'une Europe déchirée qui ont su
devenir les pères de l'Europe unifiée et réconciliée.
Soyons-en dignes, en ne
renouvelant pas l'erreur historique du 30 août 1954, lorsque l'Assemblée
nationale refusa de fonder la Communauté européenne de défense
(Exclamations) repoussant ainsi de quarante années les échéances
européennes.
Le groupe UDF de
l'Assemblée nationale votera donc la révision constitutionnelle qui nous est
proposée afin de permettre la ratification du traité d'Amsterdam, parce que
celui-ci offre cinq avancées essentielles à l'Europe.
Premièrement, elle lui
donne les moyens d'instaurer une réelle coopération entre les autorités de
police et de justice.
Deuxièment, elle lui
offre les instruments d'une véritable politique étrangère et de sécurité
commune. On en voit aujourd'hui la nécessité avec les événements horribles
du Kosovo - Michel Barnier en a parlé - dont nous avons vu des images
terribles à la télévision.
Troisièmement, elle
donne une dimension sociale à la construction européenne, faisant, enfin, de
la lutte contre le chômage un objectif de l'Union..
Quatrièmement, elle
augmente les pouvoirs du Parlement européen, construisant ainsi
progressivement une démocratie à l'échelle de l'Europe.
Enfin, et surtout, le
traité d'Amsterdam définit une entité culturelle européenne en nous donnant
les moyens de combattre toutes les discriminations fondées sur le sexe, la
race ou l'origine ethnique, ainsi que sur les convictions ou la religion.
Monsieur le Premier
ministre, nous aurions préféré que le traité d'Amsterdam fasse plus de cas
de la conférence de Turin, mais nous ratifierons demain le traité
d'Amsterdam parce que nous savons que ses mérites vont au-delà de ses
limites.
Mes chers collègues, il
nous reste maintenant à imaginer et à construire l'Europe que nous saluerons
demain, comme nous saluons aujourd'hui, avec la naissance de l'euro,
l'Europe voulue il y a vingt ans par le président Valéry Giscard d'Estaing.
Depuis 1957, nous sommes passés de la petite Europe commerciale à la moyenne
Europe économique et monétaire. Sachons bâtir ensemble la grande Europe
démocratique.
Certes, mes chers
collègues, la grande charte politique européenne reste à imaginer ; elle
reste à négocier ; elle reste à écrire. Mais je sais qu'elle ne pourra être
que fondée sur la communauté des peuples libres et des citoyens
responsables.
Le groupe UDF de
l'Assemblée nationale votera ce projet de révision constitutionnelle parce
qu'il votera, demain, la ratification du traité d'Amsterdam, parce qu'il
croit à la construction de l'Europe politique. Ne pas croire à la
construction de l'Europe politique, c'est avoir peur de l'Europe, c'est
avoir peur de nous-mêmes. Or le peuple français ne peut pas avoir peur de
lui-même. (Applaudissements.)
M. le président. Pour le groupe du Rassemblement pour la
République de l'Assemblée nationale, la parole est à M. René André.
M. René André.
Monsieur le président, monsieur le Premier ministre, madame la garde des
sceaux, messieurs les ministres, mes chers collègues, une fois encore, le
groupe du Rassemblement pour le République sera au rendez-vous de l'Europe.
Lors de la naissance du
Marché commun, alors que la France n'était pas en mesure d'honorer sa
signature, le général de Gaulle prit, contre l'avis des responsables
politiques de l'époque, les mesures qui rendirent possible sa mise en œuvre.
(Murmures.) C'est encore lui qui proposa à nos partenaires la
création d'une Europe politique. Pour tout dire, pendant que d'autres
discouraient, le général jetait les bases d'une construction européenne
réaliste, préférant une démarche claire, pragmatique, au service des
intérêts de la France et des Français, au stérile débat idéologique sur la
finalité ultime des processus d'unification européenne.
M. Emmanuel Hamel.
Le général n'aurait jamais accepté ce traité!
M. René André.
Après lui, Georges Pompidou et, aujourd'hui, Jacques Chirac ont au moins
tout autant que d'autres, sinon plus, agi pour que l'Europe existe à la face
du monde.
Qui a opéré la
réconciliation franco-allemande, facilité l'entrée de la Grande-Bretagne
dans la Communauté économique européenne, négocié l'Acte unique, permis
l'Union économique et monétaire, cimenté une stratégie commerciale commune
lors des négociations du GATT, si ce n'est le gaullisme au pouvoir?
Riche de cet héritage,
notre vision de l'avenir de la construction européenne est généreuse,
c'est-à-dire ouverte à de nouveaux partenaires. Elle est aussi profondément
réaliste, car nous savons que l'Europe ne peut se développer en ignorant les
nations et leurs traditions.
Oui, mes chers
collègues, les gaullistes peuvent être fiers de leurs engagements passés.
Ils ont façonné et conditionné les progrès actuels de l'idée européenne.
Aujourd'hui les
parlementaires français, la France ont un nouveau rendez-vous avec la
construction européenne. Une nouvelle étape nous est proposée.
Le traité d'Amsterdam
n'est certes pas une panacée - aucun traité européen ne le fut, d'ailleurs.
Il est, par définition, le fruit de compromis entre quinze États et il ne
s'agit évidemment pas de l'ultime étape, ni de la charte dernière de
l'Europe.
Pour franchir cette
étape, la France a bien défendu ses intérêts. Sa diplomatie a obtenu des
résultats tangibles grâce à l'action du Président de la République et
d'Alain Juppé, alors Premier ministre.
Le groupe du
Rassemblement pour la République de l'Assemblée nationale soutient ardemment
la politique européenne définie par le Président de la République, une
politique respectueuse des identités nationales qui place toutes les nations
d'Europe au cœur de notre engagement, mais aussi une politique consciente
que cet élargissement nécessaire, attendu et souhaité, serait vain sans une
profonde réforme des institutions européennes.
Le groupe du
Rassemblement pour la République votera donc pour la révision
constitutionnelle préalable à la ratification du traité d'Amsterdam, comme
il votera pour la ratification de ce dernier. Nous ne pouvons cependant
qu'exprimer notre déception face à la révision minimaliste, sans imagination
et, pour tout dire, sans audace que nous a proposée le Gouvernement.
A l'occasion de
cette révision constitutionnelle, nous avions tous une chance à saisir afin
de renforcer les liens entre l'Europe et les Français, entre l'Europe et la
démocratie. Le Gouvernement avait l'opportunité de mettre, pour une fois,
ses actes en adéquation avec ses paroles. Au lieu de cela, il nous a
présenté un texte qui ne comportait pas une seule ligne sur le rôle et les
pouvoirs du Parlement dans cette nouvelle étape européenne.
Sans doute un amendement
a-t-il été adopté, mais il I ne parvient pas, tant il est timoré, à masquer
ce vide. Il prévoit l'extension du champ d'application de article 88-4 aux
projets d'actes relevant des deuxième et troisième piliers. Mes chers
collègues, vous en conviendrez, c'était bien le moins !
Le Président de la
République avait déclaré, le 29 juillet 1998, qu'il serait ouvert à toute
initiative qui renforcerait le contrôle du Parlement sur l'élaboration des
normes européennes.
Nous affirmons tous que
nous voulons combler le déficit démocratique de l'Europe et accroître les
pouvoirs des parlements nationaux dont la participation au processus des
décisions européennes nous paraît, à nous gaullistes, absolument
indispensable..
Le groupe du
Rassemblement pour la République de l'Assemblée nationale, répondant à
l'invitation du Président de la République et aux préoccupations des
parlementaires, avait proposé trois amendements tendant à pallier le déficit
démocratique et à renforcer les pouvoirs du Parlement. Le Gouvernement les a
refusés.
Les bonnes intentions et
les déclarations lénifiantes ne feront plus longtemps illusion. Notre vœu,
et personne sur ces bancs n'a le droit d'en douter, est que la construction
européenne progresse. L'intérêt national commande en effet que nous ne
soyons plus seulement les sujets de cette construction européenne, mais que
nous en soyons les acteurs.
Cette construction ne
pourra progresser que si elle s'appuie sur une légitimité démocratique
renforcée. L'adhésion éclairée des peuples et de leurs représentants est, à
nos yeux, seule garante de la réussite de la construction européenne. Nos
amendements n'avaient pas d'autre ambition que de répondre à la fois à cette
nécessité et à ce grand défi.
N'en doutons pas mes
chers collègues, l'avenir donnera raison au groupe du Rassemblement pour la
République et je suis persuadé que, pour faire progresser l'Europe, nous
reviendrons un jour prochain, ici même, réviser notre Constitution dans le
sens que nous avons proposé. Une fois de plus, alors, l'on reconnaîtra que
nous avions eu raison, trop tôt peut-être, mais que nous avions eu raison.
(Applaudissements.)
M. le président.
Pour le groupe Radical, Citoyen et Vert de l'Assemblée nationale, la parole
est à M. Michel Suchod.
M. Michel Suchod.
Monsieur le président, monsieur le Premier ministre, madame le garde des
sceaux et messieurs les ministres, mes chers collègues, nous achevons un
cycle commencé ici même le 23 juin 1992, avec la révision constitutionnelle
permettant de rendre la Constitution compatible avec le traité de
Maastricht : quarante-huit députés et vingt-cinq sénateurs - pas tout à fait
quatre-vingts parlementaires - s'étaient alors opposés à cette atteinte
caractérisée à la souveraineté nationale.
Le cycle s'achève sous
nos yeux, et chacun comprendra aisément que les dix parlementaires du
Mouvement des citoyens émettent également un vote négatif sur cette nouvelle
révision constitutionnelle, préparatoire à un nouveau démembrement de la
souveraineté du peuple français. Nous retrouverons-nous à une centaine pour
émettre un vote négatif ? Nous verrons.
Nos arguments sont
connus. Qu'est-ce qu'une Constitution que l'on modifie à ce rythme ? Après
quarante ans de stabilité, seize ans sans aucune réunion du Congrès, nous
voilà saisis d'une véritable « bougeotte constitutionnelle » : nous en
sommes à notre quatrième réforme constitutionnelle en sept ans !
De même, qu'est-ce qu'un
traité qui porte sur les visas, l'asile, l'immigration et sur toutes les
politiques liées à la libre circulation des personnes, alors que le mandat
exprès et écrit donné à ses négociateurs concernait l'élargissement de
l'Union européenne et la réforme de ses institutions ? Quel signe
d'impuissance, quand on ne peut finalement se mettre d'accord sur les deux
premiers piliers de l'Union européenne, que de se rabattre sur le troisième
- justice et affaires intérieures - en vertu de l'adage bien connu des
négociateurs européens : « Trouvons absolument quelque chose à présenter à
l'opinion ! Trouvons absolument quelque chose pour amuser la galerie ! »
(Sourires.)
Ce n'est pas ici le lieu
de dire de manière détaillée ce que nous pensons du traité lui-même - le
moment viendra lors du débat de ratification - mais tout de même
l'interrogation est de mise. Ce que nous savons du « plan stratégique sur
l'asile et l'émigration » mis sur pied pendant la présidence autrichienne,
qui vient de s'achever, a tout lieu d'inquiéter.
De réelles difficultés
sont à attendre pour la France de propositions visant à instaurer des quotas
européens d'étrangers par nationalité et à remettre en cause de ce fait la
Convention de Genève sur les réfugiés, qui se fonde, vous le savez, sur une
approche individuelle de chaque réfugié, au cas par cas. En cas d'afflux
massif et soudain de population - pensons à l'Algérie, au Kosovo, à
l'Albanie - les idées allemandes et autrichiennes de répartition
contraignante de ces réfugiés par pays, au nom du principe de la solidarité
européenne, nous paraissent absolument irréalistes. Et dire que tout cela
sera bientôt décidé à la majorité qualifiée !
Voilà pourquoi le cycle
négatif qui s'achève ici maintenant doit se conclure pour nous par un vote
négatif. Mais peut-être, monsieur le Premier ministre, pouvons-nous essayer
tous ensemble, dans le nouveau siècle qui vient, de nous engager dans un
cycle positif qui permette de donner un nouveau tour à l'Europe, compatible
avec plus de démocratie, plus de bien-être social, donc plus d'emploi.
Ce cycle passe, monsieur
le Premier ministre, et je reprends les propos que vous avez livrés à la
presse mardi dernier, « par la reconnaissance de la nation, cette réalité
irréductible, ce cœur où bat la démocratie, l'espace où se nouent le lien
social et les solidarités les plus fortes » et cela passe « par un État
fort, garant de l'égalité et de la solidarité entre les citoyens ». Cela
passe par la reconnaissance « d'une nation fière de son histoire et qui
refuse de se dissoudre ». (Très bien ! sur divers bancs.)
On pourrait faire
des propositions dans l'ordre constitutionnel pour tenir compte de l'avenir,
des nouvelles réalités et, éventuellement, de l'idée d'une souveraineté
partagée. Mais alors, en contrepartie, il faudrait être clair et insérer
dans notre Constitution des articles complémentaires pour dire que notre
Parlement doit discuter et déterminer les engagements de la France dans
l'Union européenne, pour décider que tous les projets d'actes de l'Union
comportant des dispositions de nature législative aux termes des articles 34
et 37 de notre Constitution nous soient transmis, afin que nous puissions,
le cas échéant, les soumettre au Conseil constitutionnel, que nous en
débattions et votions des résolutions définissant, dans les négociations
gouvernementales futures, la position de la France dans ces domaines
législatifs.
Mes chers collègues,
vous le voyez bien, actuellement, ce que la Constitution nous reconnaît
comme compétence législative par le biais des articles 34 et 37 est
complètement vidé de son sens. Chaque fois que l'Union devient compétente,
cette compétence législative nous est arrachée au profit de l'exécutif, et
l'article 88-4 de notre Constitution, même légèrement modifié aujourd'hui,
est notoirement insuffisant pour rétablir l'équilibre.
La mise en œuvre de
notre proposition permettrait d'associer véritablement la nation, grâce à
ses représentants, à la construction européenne. Enfin, je crois qu'il
faudrait indiquer que « toute révision constitutionnelle portant transfert
de compétence à l'Union européenne devrait faire l'objet d'un référendum si
les conditions essentielles de l'exercice de la souveraineté nationale sont
en cause ».
Amorcer un nouveau
cycle, ce serait aussi, monsieur le Premier ministre, rendre pleinement
effectives les quatre conditions que vous aviez définies en novembre 1996.
La première, celle d'un
élargissement de la « zone euro » à un maximum d'États, a été pleinement
respectée. On mesure mieux aujourd'hui quelle absurdité cela aurait été de
restreindre cette « zone euro » à l'Allemagne, à la France et au Bénélux,
comme voulaient nous l'imposer au départ quelques zélotes du « drei coma
null » - trois virgule zéro - ultras du libéralisme et du mercantilisme.
Rééquilibrer les
pouvoirs de la Banque centrale européenne par un gouvernement économique,
indiquer dans ses statuts que, comme le Federal Reserve Board
américain, elle a pour vocation d'assurer non seulement la stabilité de la
monnaie, mais aussi le développement économique, la croissance et l'emploi,
compléter le pacte de stabilité en donnant une réalité à son volet relatif à
la croissance, resté jusqu'ici très théorique, s'assurer de l'instauration
d'une parité stable et convenable entre l'euro et le dollar, voilà des
objectifs nécessaires, auxquels doit s'atteler le Gouvernement.
Notre impression, c'est
que la nouvelle donne en Europe permettra à notre gouvernement de rencontrer
les concours nécessaires à la réorientation de la construction européenne. A
cet égard, le sommet de Vienne de la mi-décembre 1998 a été prometteur. Les
« idées de pacte européen pour l'emploi » se sont fait jour enfin en Europe,
et des temps nouveaux vont peut-être surgir. Il est grand temps, alors qu'il
y a dix-huit millions de chômeurs dans l’Union européenne, de tenir compte
des intérêts des peuples et de mieux les associer aux décisions. Ce serait
cela la véritable démocratie européenne.
Au moment de conclure,
je me dois de vous indiquer, mes chers collègues, que, parmi nos partenaires
au sein du groupe RCV, les Républicains de gauche voteront la réforme
constitutionnelle et le traité d'Amsterdam, que les Verts voteront la
réforme mais s'opposeront, le moment venu, au traité d'Amsterdam. Pour sa
part, vous l'aurez compris, le Mouvement des citoyens émettra, bien sûr, un
vote négatif. (Rires.)
Nous confirmerions cette
attitude si rien ne bougeait ou si s'organisait une fuite en avant vers le
libéralisme, affirmé ou même déguisé. Mais nous serions complètement
disponibles si devait se dégager, dans les mois, dans les semaines qui
viennent, une volonté politique pour construire une Europe des nations, une
Europe des peuples d'Europe. (Applaudissements.)
M. le président.
Comme quoi,
en dix minutes, on peut faire une synthèse ! (Sourires.)
Pour le groupe
communiste de l'Assemblée nationale, la parole est à M. Robert Hue.
M. Robert Hue.
Monsieur le
président, monsieur le Premier ministre, madame, messieurs les ministres, à
juste titre, le Conseil constitutionnel a relevé que le traité signé le 2
octobre 1997 dérogeait à la souveraineté nationale sur des questions
majeures : les visas, la politique d'immigration et le droit d'asile.
C'est la première raison
de notre opposition : si on veut une citoyenneté de plein exercice, la voie
référendaire devrait être en démocratie la voie normale, ordinaire de la
révision. Croyez-vous que le refus réitéré de consulter les citoyens par
référendum soit de nature à redonner confiance dans les institutions, à leur
donner le sentiment qu'ils sont partie prenante des décisions qui concernent
l'Europe ?
Les communistes ont fait
le choix de l'Europe. Ils sont donc pour la mise en place d'institutions
communes, y compris politiques. Encore faut-il que celles-ci soient
l'expression d'une volonté démocratique et de choix souverains.
La souveraineté
nationale, c'est le peuple français. Sa réalité transcende les traités, et
c'est elle qui leur donne force.
Développer des
compétences communes, partager des responsabilités dans le respect de la
souveraineté de chaque pays, telle est notre conception. Dans cette optique,
nous n'avons qu'un a priori : nous souhaitons que les valeurs
fondatrices de la nation et de notre République ne soient ni niées ni
mutilées. L'Europe a tout à gagner à l'apport des nations et des peuples qui
la composent.
Ce que nous craignons
avec Amsterdam, et que nous ne saurions accepter au nom de l'Europe, c'est
que des lois plus avancées ne soient sacrifiées dans un compromis qui
marquerait une régression des libertés en France.
Les communistes ont une
ambition européenne, une ambition europrogressiste : agir avec d'autres, en
France et en Europe, pour réorienter le projet européen vers une Europe
sociale, démocratique, solidaire, une Europe qui soit l’affaire des femmes
et des hommes de l'Union européenne, affirmant la primauté des valeurs
humaines face aux marchés et à la finance.
M. Emmanuel Hamel.
Très bien !
M. Robert Hue.
C'est pourquoi Amsterdam comme Maastricht ou encore le pacte de stabilité
nous semblent dépassés. Ils relèvent d’une logique que les peuples
rejettent, celle de ultralibéralisme, d'une méthode qui consiste à mettre
les peuples devant le fait accompli, sans réel débat ni consultation.
Oui, il y a beaucoup à
faire pour que la citoyenneté s'exerce réellement sur les choix européens,
pour une véritable transparence dans les processus de décision, dans
l'utilisation de l'argent. Il y a beaucoup à faire pour que, face à des
institutions comme la Commission et la Banque centrale, le pouvoir soit
rendu aux institutions légitimées par le suffrage universel.
C'est dans le même
esprit que nous proposons de renégocier les missions et les pouvoirs de la
Banque centrale européenne et de rediscuter le pacte de stabilité pour lui
substituer un pacte pour la croissance et l'emploi, un pacte qui n'enferme
pas dans les contraintes monétaires et récessives, mais qui, au contraire,
libère des ressources et des moyens par la croissance et pour faire de
l'emploi une réelle priorité des budgets nationaux et des choix européens
sociaux et économiques communs.
Si j'ai choisi ces
exemples, c'est qu'ils sont révélateurs d'une logique qui a sa cohérence,
une logique libérale et fédérale. C’est sur cette logique que bute la
construction actuelle.
Notre opposition à
Amsterdam n'est donc pas refus de l'Europe. Au contraire, c'est pour nous le
signe d'une volonté affirmée de travailler aux réformes nécessaires pour
rendre l'Europe aux citoyens.
Certes, à travers
l'article 88-4, la révision améliore le contrôle parlementaire en étendant
le domaine où le Parlement peut exprimer un avis. C'est une avancée, mais
elle reste en retrait sur les exigences. Dans le cadre d'une démocratisation
des institutions lui donnant la primauté qui lui revient, l'Assemblée devra
pouvoir donner aux ministres un mandat directif pour les négociations
européennes.
C'est parce qu'ils sont
sans réserve pour une Europe des libertés, une Europe du progrès humain, une
Europe des citoyens que les députés communistes voteront contre la révision
constitutionnelle. (Applaudissements.)
M. le président.
Pour le groupe communiste républicain et citoyen du Sénat, la parole est à
M. Michel Duffour.
M. Michel Duffour.
Monsieur le président du Congrès, madame, messieurs les ministres, mes chers
collègues, la construction européenne a besoin d'une nouvelle orientation.
Au-delà de la réforme de la Constitution, c'est ce point qui est au centre
de nos débats.
Représentants de la
nation, nous sommes certainement tous conscients, dans notre diversité, du
sentiment d'éloignement que nos concitoyens éprouvent face aux grands enjeux
européens.
Les militants du parti
communiste français ont, ces derniers mois, fait signer une pétition pour
réclamer une consultation des Français sur le passage à la monnaie unique et
la ratification du traité d'Amsterdam.
Qu'ont-ils entendu des
milliers de fois ? « Peut-on parler d'Europe si seuls les marchés financiers
en tirent profit ? Quelles avancées vers plus de démocratie, de justice sont
nées ou naissent dans cette Europe nouvelle ? ». En effet, l'Europe suscite
la crainte, car nombre de nos concitoyens paient déjà lourdement les choix
passés, mais elle éveille aussi l'espoir. Un immense débat citoyen aurait dû
traverser notre peuple. Il en a été privé jusqu'alors.
C'est, pensons-nous, une
faute politique d'avoir refusé le recours au référendum..
Pour notre part, nous ne
souhaitons pas que les liens entre peuples et nations européens se délitent,
bien au contraire.
Sur de grandes
questions, sur des défis communs, les rapports avec le Sud, le désarmement,
l'environnement, l'immigration, la sécurité, l'espace, la recherche et
l'innovation, l'énergie, les transports, nous sommes pour travailler
étroitement avec tous les pays de l'Union européenne. Nous sommes favorables
à des partages consentis de compétences, mais à condition qu'ils soient
réversibles et s'effectuent dans la clarté.
Mon ami Robert Hue a
rappelé que nous n'éprouvons aucune frilosité à travailler de concert avec
les peuples voisins et à bâtir ensemble un projet. Ce que nous contestons et
combattons, c'est le type de construction qui fut - et qui est - proposé à
notre nation.
Le traité d'Amsterdam,
en validant l'esprit du traité de Maastricht, en transférant sans débat de
nouvelles compétences - comment accepter les principes de normes « minimales
» non définies ? Pourquoi notre pays, avec ses fortes traditions
démocratiques, accepterait-il de limiter un droit d'asile que nous avons
redéfini voilà un an ? Pourquoi tout cela doit-il, en fait, échapper au
contrôle des peuples ? - s'inscrit donc dans l'orientation qui prévaut
depuis l'origine. C'est bien pourquoi, totalement opposés au traité
d'Amsterdam, les sénateurs du groupe communiste républicain et citoyen
émettront un vote négatif sur la révision constitutionnelle qui en est le
préalable.
L'euro n'est qu'un pas,
dit-on, qui sera suivi d'autres. Certes, mais aucun des pas effectués
aujourd'hui ne permet d'entrevoir un projet européen qui serait une
construction volontaire, où personne ne chercherait à dominer l'autre.
« Chaque pas doit être
lui-même un but en même temps qu'il nous porte en avant », a écrit Goethe.
Il faut désormais que chaque acte sur lequel s'engage la France permette de
réorienter dans un sens progressiste la construction de l'Europe. C'est cela
qui nous guide.
Saisi probablement par
l'euphorie de la Bourse, un commissaire européen a déclaré, dans les
premiers jours de janvier, que nous étions désormais sur une « autoroute
sans sortie ».
M. Michel Charasse.
Qu'est-ce, un commissaire européen...
M. Michel Duffour.
Nous croyons, au contraire, que la route sera suffisamment accidentée pour
qu'il soit impérieux de consulter les peuples sur les trajectoires qui leur
semblent les meilleures.
L'Europe est en manque
de démocratie.
Le fonctionnement de la
Commission, avec son opacité, est révélateur des carences dans les relations
entre les opinions publiques et Bruxelles.
Les équilibres et les
pratiques institutionnelles sont à repenser profondément.
D'abord, les citoyens,
les associations, les syndicats doivent accéder aux informations,
s'approprier les enjeux et peser dans le débat préalable à toutes les
grandes décisions.
Les parlements
nationaux, ensuite, doivent jouer un plus grand rôle dans la définition de
la politique européenne.
Les modifications
apportées à l'article 88-4 sont en deçà des exigences nécessaires. Nous
considérons que les ministres concernés devraient venir, avant chaque
conseil des ministres européens, devant les commissions compétentes de
l’Assemblée nationale et du Sénat pour présenter la politique qu'ils
entendent mener dans les négociations sur les grands dossiers. Ces
commissions devraient pouvoir voter une résolution, valant mandat de
négociation et fixant le cadre à respecter et les points dont l'acceptation
ou le refus seraient déterminants pour la France. Le ministre viendrait
ensuite rendre compte des négociations devant ces commissions.
Enfin, nous sommes
favorables à une extension des pouvoirs de contrôle du Parlement européen
sur les institutions communautaires, à une diminution des prérogatives de la
Commission, à un exécutif assuré par le Conseil européen et les conseils des
ministres en charge des différents dossiers, avec des modalités favorisant
les prises de décisions communes, mais aussi la possibilité pour tout pays
de recourir au droit de veto s'il estime ses intérêts vitaux menacés.
Aurions-nous, par ces
propositions, la nostalgie d'une conception dépassée de la nation ?
Nullement. Nous n'avons rien en commun avec les partisans d'un repli
peureux. Nous sommes pour une France ouverte, qui affronte les défis
contemporains avec les autres peuples. C'est pourquoi nous refusons tout ce
qui l'ampute. Le fait national garde sa force. La France ne donnera le
meilleur d'elle-même qu'en lui permettant d'avoir toute sa portée.
(Applaudissements.)
M. le président.
Pour le groupe de l'Union centriste du Sénat, la parole est à M. Pierre
Fauchon.
M. Pierre Fauchon.
Monsieur le
président du Congrès, monsieur le président du Sénat, monsieur le Premier
ministre, madame la garde des sceaux, messieurs les ministres, mes chers
collègues, ce n'est pas parce que la famille politique au nom de laquelle je
m'exprime s'honore d'avoir été à l'origine et, depuis lors, toujours et
résolument à l'avant-garde de la construction européenne qu'il lui faudrait
donner son assentiment à la présente révision constitutionnelle les yeux
fermés. Non qu'elle ait des doutes sur l'opportunité d'une mesure dont il ne
faut d'ailleurs ni sacraliser ni dramatiser la portée - après tout, nous
sommes dans la ligne de Schengen - mais plus on s'apprête à voter résolument
une loi, plus il faut avoir les yeux ouverts sur les perspectives qu'elle
offre.
Les yeux ouverts sur ce
qu'il y a tout à la fois de sage et de réaliste, mais aussi de novateur, et
donc d'imprévisible, dans l'acte par lequel la République française confie à
la Communauté européenne, dont elle est membre fondateur, la responsabilité
de définir les règles d'accès à son territoire national, les lois de
l'immigration et les lois de l'asile, qui sont au cœur même d'une
civilisation et d'un État de droit. Nous nous en sommes déjà largement
expliqués.
Les yeux ouverts aussi
sur le fait qu'un tel transfert porte sur des questions qui relèvent
traditionnellement du pouvoir législatif, et non pas des prérogatives, mais
des responsabilités du Parlement.
Ouvrir les yeux, dès
lors, c'est poser, au-delà de la présente journée, la grave question
suivante : l'organisation actuelle de l'Europe permet-elle de garantir que
ces questions continueront de relever d'un pouvoir législatif au sens où
Montesquieu l'entend quand il écrit : « Lorsque, dans la même personne ou
dans le même corps de magistrature, la puissance législative est réunie à la
puissance exécutrice, il n'y a point de liberté » ?
La réponse à cette
question est problématique en l'état actuel des institutions européennes,
c'est-à-dire d'une organisation qui s'est forgée lentement au fil des
traités et des accords et qui constitue bien, au sens technique, une
constitution. Ne fait-elle pas apparaître, indépendamment d'un pouvoir
judiciaire dont l’autonomie est acquise, un singulier mélange d'exécutif et
de législatif dans cette troïka à laquelle sont attelés, dans les équipages
de la décision, la Commission, le Conseil des ministres et le Parlement
européen ?
Que l'on ne s'y méprenne
pas ! Cette description n'est pas une critique de ma part, car il est déjà
très remarquable et, en quelque manière, inespéré au regard de histoire, que
les institutions européennes présentent une elle configuration. On peut même
y discerner les amorces de ce que sera, un jour, au sens plein du terme, a
constitution d'une Europe unie.
Pour autant, sommes-nous
dispensés, au moment où nous allons rendre constitutionnellement possibles
de tels transferts, de nous interroger sur le sort des responsabilités ainsi
transférées ? Ne sommes-nous pas, au contraire,incités à envisager les
mesures convenables pour assurer que, sur le plan européen, les questions du
franchissement des frontières, de l'immigration, du droit d'asile, relèvent
effectivement d'un pouvoir législatif normalement constitué, au sein d'un
ensemble institutionnel garantissant cette séparation des pouvoirs sans
laquelle, selon l'article XVI de la Déclaration des droits de l'homme et du
citoyen, une société « n'a point de Constitution », tout simplement parce
que « la garantie des droits n'est pas assurée » ?
Les institutions des
Communautés ne sont-elle pas à mi-route entre la séparation et la confusion
des pouvoirs, et cette situation peut-elle durer indéfiniment sans faire
courir d'assez graves risques à toute l'entreprise ?
On voit dès lors que les
Européens se trouvent confrontés non seulement, comme tout le monde en est
conscient - c'est sans doute la priorité - à un problème d'efficacité de
leurs institutions, mais aussi à un problème de légitimité démocratique, en
particulier à l'endroit de la fonction législative. Ce problème se pose
désormais clairement et ne pourra que s'aggraver au fur et à mesure que les
compétences dites du troisième pilier, qui sont par nature d'ordre
législatif, se développeront, ce qui doit absolument être le cas.
Il paraît difficile
d'admettre que le Parlement européen, dans sa composition actuelle, apporte
une réponse totalement satisfaisante à cette question. En effet, d'une part,
il conviendrait de redéfinir ses compétences et ses pouvoirs, mais cela est
faisable ; d'autre part, et surtout, unique chambre du Parlement européen
actuel a sans doute vocation à représenter les peuples des nations
européennes mais non ces nations elles-mêmes prises dans leur identité
historique propre, dans l'unité et la spécificité de leurs systèmes
législatifs tels qu'il ont été construits par leurs parlements, seuls
détenteurs de la légitimité en ce domaine.
Une seconde assemblée
représentative de ces entités pourrait le faire et réaliser ainsi une pleine
légitimité législative européenne. Elle pourrait en outre participer aux
actions de contrôle dont l'actualité montre l'importance avec une efficacité
d'autant plus grande quelle serait moins engagée politiquement - je songe à
ce qui s'est passé la semaine dernière. Si de telles secondes chambres
existent dans la plupart des parlements nationaux, il est évident qu'elles
ne sont évidemment jamais aussi justifiées et aussi nécessaires que dans une
organisation communautaire telle que l'Union européenne qui rassemble des
États nations séculaires dotés de très fortes identités, de très fortes et
de très particulières traditions législatives qu'il serait imprudent
d'ignorer, car il est toujours imprudent d'ignorer l'Histoire.
On observera peut-être
qu'une chambre des États ferait en quelque sorte double emploi avec les
conseils des ministres, qui assurent la représentation des points de vue
nationaux. Mais ce serait oublier que ces conseils sont essentiellement des
organes exécutifs, par construction profondément étrangers à la
problématique législative et, au demeurant, d'ores et déjà submergés par
l'ampleur et la complexité de leur tâche, d'où résulte un rôle considérable,
toujours grandissant, de leurs services administratifs dépourvus de
responsabilité politique, donc de légitimité.
La question de la
création d'une Chambre des États doit donc être posée et le groupe de
l'Union centriste du Sénat entend la poser dans le droit-fil des
déclarations en ce sens faites en leur temps par les présidents Poher et
Monory.
Est-il nécessaire de
dire que, dans son esprit, il ne s'agit aucunement de transposer au plan
européen des formules du type de celles qui ont été sécrétées par les
histoires particulières des États ? Dans ce domaine comme dans tous les
autres, il faut partir de la réalité des États associés au sein de l'Union,
de leur originalité et de leurs particularismes historiques pour concevoir
une institution nouvelle, sui generis, capable de transposer
légitimement au plan européen les pouvoirs et les responsabilités des
actuels organes législatifs nationaux, de telle sorte que, dans une
séparation des pouvoirs retrouvée, ou reconstruite au niveau européen, les
lois européennes puissent être l'œuvre d'un véritable Parlement européen
associant les peuples et les États dans une démarche doublement légitime.
Telles sont, parmi
beaucoup d'autres bien sûr, les réflexions et les interrogations dont nous
avons souhaité saisir le Congrès et le Gouvernement en cette occasion
solennelle.
Nous ne prétendons
aucunement qu'il s'agisse là de questions prioritaires en un temps où le
destin politique de l'Europe est en réalité bien loin d'être scellé. Elles
nous sont simplement apparues en étroite relation avec l'objet de cette
réunion, mais elles ne nous font pas oublier l'importance de ce Congrès, que
d'autres ont excellemment soulignée tout à l'heure. Elles n'affectent bien
entendu en rien notre résolution. Elles ne nous font pas méconnaître - nul
ne peut l'ignorer - la grandeur de l'acte de confiance aujourd'hui consenti
en faveur de la Communauté européenne dans la meilleure des traditions
françaises, celle de l'universalité des droits de l'homme, celle de
l'ouverture et de l'association des peuples. Cela me permet de dire d'un
mot, et ce sera le dernier, que s'il est vrai qu'il n'y a guère de sens de
l'histoire, il peut y avoir, et il y a aujourd'hui, des actes qui donnent un
sens à l'histoire. (Applaudissements.)
M. le président.
Pour le groupe du Rassemblement démocratique et social européen du Sénat, la
parole est à M. Jean-Pierre Fourcade.
M. Jean-Pierre
Fourcade.
Monsieur le président du Congres, monsieur le président du Sénat, monsieur
le Premier ministre, madame la garde des sceaux, messieurs les ministres,
chères et chers collègues, au moment où l'euro fait son entrée dans la vie
quotidienne de nos concitoyens, notre débat prend un sens symbolique.
Allons-nous, comme l'ont écrit certains experts, vers « un suicide programmé
de la République »? Je ne le pense pas.
L'Europe est aujourd'hui
confrontée à des échéances complexes. Il va falloir financer le budget de
l'Union pour les années 2000-2006 dans un contexte de rigueur financière qui
va s'imposer de plus en plus à l'Union européenne. Il va falloir préserver
les politiques communes souvent bâties à l'initiative de notre pays et qui
forment le cœur des acquis communautaires. Il va falloir négocier avec les
candidats à l'adhésion tout en tenant compte des conséquences des futurs
élargissements et prévenir la paralysie qui serait, à coup sûr, le lot d'une
Europe élargie sans que ses institutions aient été mises en mesure de
fonctionner correctement.
Malgré les
interrogations et les mises en demeure, la construction européenne est plus
nécessaire que jamais et ce débat est une occasion précieuse de le
réaffirmer avec force.
Le groupe du
Rassemblement démocratique, social et européen, seul parmi tous les groupes
parlementaires des deux assemblées à avoir adopté ce dernier épithète, est
résolument et unanimement favorable à la construction européenne. Il
apportera son entier soutien à la révision constitutionnelle et à la
ratification du traité d'Amsterdam. En surmontant les fatalités de
l'histoire, en unissant les hommes, en mêlant les intérêts, en conduisant
les États à coopérer, l'Union européenne est le plus grand et le plus
indispensable facteur de stabilité en Europe. D'ailleurs, la Norvège et la
Suisse commencent à se poser des questions de fond. Quant aux peuples
d'Europe centrale et orientale, ils ne se trompent pas en aspirant à nous
rejoindre.
Il nous faut donc
continuer à faire l'Europe, non comme une fatalité, mais comme un moyen de
défendre nos valeurs et nos intérêts dans le monde. Notre devoir politique
est de la bâtir maintenant, sans blesser les identités nationales, sans
défaire la France et en écoutant les messages lancés par nos concitoyens.
Nous aurons l'occasion dans quelques mois de les écouter avec davantage de
force.
S'agissant de la
révision constitutionnelle, monsieur le Premier ministre, j'exprimerai un
regret. Notre pays est en effet, avec la Belgique, le dernier État de
l'Union à ratifier ce traité. Avoir tardé à soumettre au Parlement ce projet
de loi, est-ce une manifestation de tiédeur ? La continuité de l'État aurait
dû, me semble-t-il, inspirer un volontarisme plus affirmé et un
raccourcissement des délais.
Cet attentisme est
d'autant plus dangereux que la volonté de construire une Europe unie est peu
à peu supplantée par une approche utilitariste qui soumet chaque progrès de
l'Europe à un examen soupçonneux des avantages et des inconvénients. Pendant
ce temps-là, tous ceux qui n'acceptent pas l'Europe relèvent la tête. Ce
n'est donc pas le moment de tergiverser.
Souhaitant, à sa façon,
ne pas retarder plus encore la ratification de ce traité, notre groupe a
unanimement approuvé le texte adopté par l'Assemblée nationale. Lors de son
examen au Sénat, en décembre, il n'a pas accepté les amendements proposés
par certains de nos collègues, car il convenait d'appliquer rapidement la
décision du Conseil constitutionnel et, par voie de conséquence, d'être en
mesure de ratifier le traité.
Le débat d'aujourd'hui
concerne bien évidemment les transferts de souveraineté que ce projet de
révision constitutionnelle vise à autoriser. Le point le plus délicat est
évidemment celui qui est relatif à la libre circulation des personnes. Pour
nous, l'Union européenne est indispensable à la sécurité des citoyens. En
raison de la mobilité des hommes et de l'accélération des technologies de la
communication, les risques d'immigration clandestine, de terrorisme, de
criminalité organisée, de trafics de drogues s'accroissent. Quelles que
soient les précautions prises par les États, la libre circulation des
personnes doit donc s'accompagner d'une sécurité renforcée, organisée sur le
plan européen.
Ces « transferts »
successifs, dont celui qui nous est proposé, sont consentis de façon
réciproque et négociés pour fonder un pacte avec d'autres peuples, au
bénéfice des États membres de l'Union. Oserai-je rappeler que l'agriculture
française a bénéficié de ce pacte et que nous sommes tous unis pour en
conserver les avantages ?
Quant à l'accord de
Schengen, qui a été contesté - vous le savez, mes chers collègues - nombreux
sont ceux qui, aujourd'hui, en constatent les vertus. Notre excellent
collègue Paul Masson reconnaissait lui-même devant la délégation aux
affaires européennes du Sénat : « Il n'y aurait jamais eu de système
d'information Schengen, s'il n'y avait eu Schengen. » C'est pourquoi selon
le groupe dont j'ai l'honneur d'exposer ici la thèse, nos concitoyens ne
nous jugeront pas sur le problème du principe des transferts de
souveraineté ; ils nous jugeront sur les avantages concrets que nous en
retirerons.
C'est à nous, hommes
politiques responsables, d'expliquer et de discuter publiquement, et non
dans des colloques fermés, le sens et les enjeux du projet européen. C'est à
nous que revient le soin de bâtir, selon la formule du général de Gaulle, «
une Europe qui intéresse les peuples ».
La construction
européenne est, nous le savons, un sujet privilégié qui dépasse les clivages
politiques traditionnels. Rares sont ceux ici, qui, s'y opposent
franchement, mais on distingue, dans la population, trois grandes
attitudes : il y a les sceptiques, les résignés et les convaincus.
Les membres du groupe du
Rassemblement démocratique et social européen font partie de cette dernière
catégorie. Et s'il est illusoire de vouloir convaincre ceux qui sont
hostiles à toute idée européenne, nous devons, en revanche, nous efforcer de
rallier à notre conviction les sceptiques et les résignés.
Le groupe du RDSE,
monsieur le Premier ministre, attend de pied ferme la prochaine révision des
traités, qui devra régler la question cruciale des institutions, laquelle,
tout le monde l'a constaté, n'a pas été traitée à Amsterdam. La France ne
peut accepter qu'au fil des élargissements passés et à venir son poids dans
la décision soit réduit dans des conditions qui pourraient menacer son
identité. Elle ne peut pas accepter non plus le risque d'une paralysie des
institutions qui compromettrait l'avenir de la construction européenne
elle-même.
Nous souhaitons que les
élus dans leur ensemble, ainsi que le Gouvernement, soient à la hauteur de
cette ambition. Le Gouvernement s'est montré récemment trop attentiste.
C'est sur les efforts qu'il déploiera pour accélérer la mise en œuvre de
cette réforme institutionnelle que le groupe que j'ai l'honneur de
représenter jugera de sa conviction.
Ainsi, mes chers
collègues, le vote positif en faveur de la révision constitutionnelle
marquera une étape supplémentaire dans la grande aventure entreprise depuis
cinquante ans pour donner un nouvel horizon à notre jeunesse : puissent les
adversaires du traité d'Amsterdam ne pas la décourager de poursuivre dans
cette voie ! (Applaudissements.)
M. le président.
Pour le groupe Démocratie libérale de l'Assemblée nationale, la parole est à
Mme Nicole Ameline.
Mme Bernadette
Isaac-Sibille.
La première femme à intervenir !
Mme Nicole Ameline.
Monsieur le président du Congrès, monsieur le président du Sénat, monsieur
le Premier ministre, madame, messieurs les ministres, mes chers collègues,
au-delà du paradoxe réel qui affecte le traité d'Amsterdam, dont l'une des
caractéristiques essentielles est précisément le report de son principal
objet, à savoir la réforme des institutions européennes, c'est un oui
convaincu que le groupe Démocratie libérale exprimera dans un instant en
votant cette révision constitutionnelle.
L'adaptation de notre
Constitution, que nous approuverons donc, marquera, pour la troisième fois
en une décennie, la continuité de notre engagement européen, et pour
fragmentaires qu'elles soient les dispositions du traité d'Amsterdam
traduisent en effet des progrès et ouvrent des perspectives que nous
approuvons. La recherche d'une meilleure efficacité des mécanismes
institutionnels se traduit dans ce texte par un certain nombre
d'innovations. Je prendrai deux exemples à cet égard.
S'agissant de la PESC,
la politique étrangère et de sécurité commune, nous avons à l'évidence
l'ardente obligation de sortir de l'impuissance politique qui résulte de
l’état actuel des institutions européennes, lequel nous conduit trop souvent
à ne réussir qu'à nous taire d'une seule voix.
L'Europe a tout à gagner
à consacrer autant d'efforts au renforcement de sa présence et de son rôle
dans le monde qu'à sa réorganisation interne.
Cette exigence s'inscrit
dans la double nécessité de construire un espace européen de sécurité et une
identité européenne de défense.
Le second aspect très
significatif de ce traité, qui fait du reste l'objet de cette révision
constitutionnelle, réside dans l'extension du pilier communautaire aux
questions intéressant la libre circulation des personnes.
L'objectif est clair :
créer, face à l'espace de liberté induit par l'Acte unique, un espace de
sécurité, de contrôle et de justice doté enfin de moyens et de procédures
mieux adaptés.
L'évolution des
questions touchant à l'immigration comme à la criminalité sont au cœur de
notre société ; elles sont au cœur aussi du traité d'Amsterdam. Elles
transcendent par nature les frontières et les compétences des États et
appellent aujourd'hui des réponses plus efficaces.
Il est vrai que la
faiblesse des progrès concrets obtenus jusqu'alors dans ces domaines tient
probablement pour partie à la nature même de la coopération
intergouvernementale. C'est le point central de notre débat : nous pensons
que l'organisation communautaire de l'espace de sécurité européen s'impose.
Nous sommes donc favorables à cette adaptation qui, toutefois, aurait dû
avoir pour contrepartie légitime et démocratique une implication beaucoup
plus forte du Parlement.
Les progrès de l'Europe
sont indissociables du renforcement de la démocratie. Le traité d'Amsterdam
innove sur ce point puisque l'un de ses protocoles annexes prévoit
l'information accrue des parlements nationaux. La base juridique existe
donc, mais la volonté politique a fait défaut. En effet, nous n'avons pas
réellement ouvert ce débat, et l'élargissement de la saisine du Parlement
aux actes communautaires du deuxième et du troisième pilier, qui fait
l'objet de ce texte, ne constitue qu'une extension a minima alors que
nous proposions une compétence plus générale, ouverte à l'ensemble des actes
des institutions européennes, ce qui correspondait à une vision beaucoup
plus partagée et constructive de l'avenir de l'Europe.
Nous ne pouvons donc
nous satisfaire de cette procédure, même élargie par ce texte, et qui
consiste à priver le Parlement d'un accès plus général au processus
communautaire.
Peut-on
indéfiniment conserver une vision passéiste de nos institutions et de leur
fonctionnement lorsque le monde change autour de nous et que l'histoire
s'accélère ? Cette attitude n'est plus de mise en l'an 2000. De quoi
aurions-nous peur ? Aurions-nous peur d'un Parlement moderne capable
d'anticiper l'avenir ? Aurions-nous peur d'un Parlement qui ait une plus
grande conscience encore, plus quotidienne, plus forte, des questions
européennes ?
Sur les affaires
européennes précisément, le rôle du Parlement, rappelons-le, demeure très
largement consultatif, là où d’autres exemples et d'autres audaces nous
auraient peut-être permis d'envisager une participation plus forte à la
détermination de la politique européenne.
Mais l'adaptation de
l'Europe ne vaut pas seulement pour nos institutions. Elle vaut aussi pour
nos choix politiques et économiques nationaux.
La compétition, en
effet, n'intéressera plus seulement à l'avenir les entreprises. Elle se
déplacera vers les systèmes économiques et sociaux : de ce point de vue, les
États centralisés répondront de moins en moins à la souplesse rendue
nécessaire par un environnement de moins en moins stable.
Rien ne serait plus
préjudiciable à notre pays qu'une impréparation, autant psychologique
qu'institutionnelle et économique, liée à une incapacité structurelle de
dépasser des schémas de pensée et d'organisation souvent hérités du XIXe
siècle.
Toutes ces questions
posées au plan national ne sont pas résolues.
De même, au plan
européen, les Quinze ont avancé à pas comptés sur la voie des réformes, dont
les pistes sont connues : pondération nouvelle des voix au Conseil, réforme
de la Commission, nouveau rôle des Parlements nationaux.
cette réforme est
cependant inévitable. Elle est également urgente.
Que peut-on encore
attendre d'une loi du nombre devenue contreproductive à quinze, de
compétences mal délimitées, de la prolifération du droit communautaire
dérivé ?
La réforme est urgente,
car, on le sait, le principal défi sera celui de la réussite de
l'élargissement : les procédures d'adhésion sont en cours, et les
démocraties de l'Europe centrale, orientale et baltique, redoutent leur
ralentissement.
Le débat ancien entre
approfondissement et élargissement risque, du reste, d'être dépassé très
rapidement. S'il est certain que l'élargissement de l'Europe ne peut se
faire sans modification de nos institutions, il est non moins clair que les
pays candidats n'ont pas à souffrir de l'impuissance du traité d'Amsterdam à
engager sérieusement les révisions nécessaires..
Il faut entreprendre
sans attendre cette réflexion sur les institutions et y associer ceux qui
demain partageront notre destin.
Mais il serait vain,
comme l'a souligné avec force Alain Madelin, d'aborder le champ des réformes
si, préalablement, nous n'avions à l'esprit la vision politique de cette
Europe nouvelle, et la dimension de la dynamique économique qui a présidé à
sa naissance et en a assuré le succès.
L'Europe est une vaste
communauté d'intérêts qui dépasse les seules entités nationales. La volonté
de tenir compte de cette réalité commande à la fois l'union des pays
européens et le respect de leurs différences. Mais elle implique aussi une
réflexion sur la nature de la construction européenne, qui devrait
s'inspirer davantage de l'esprit fédéral, le mot « fédéralisme » étant
employé ici dans son sens premier, c'est-à-dire par opposition au
centralisme.
Nous devons opérer
précisément la distinction entre ce qui doit être mis en commun pour mieux
fonctionner et ce qui doit rester autonome, dans le cadre national, pour
mieux vivre et créer.
Cette notion place
évidemment l'individu au cœur de la construction de la nouvelle Europe.
Cette Europe nouvelle sera la grande Europe. Elle a vocation à réunir
l'ensemble des Européens, car l'élargissement, c'est la réunification du
continent européen.
Cette Europe nouvelle
sera celle de la diversité, celle d'un ensemble hétérogène de plus de vingt
pays aux traditions et aux styles contrastés, aux valeurs complémentaires,
qui s'enrichira de ses différences, mais qui devra aussi les préserver et
les respecter. Cette Europe sera celle des Européens réunis par le même
héritage et les mêmes valeurs : familles spirituelles, civilisation
européenne. Ce sera ni un supermarché, ni un super-État.
Il faut se garder en
effet de toute tentation de vouloir transposer en Europe nos modèles
nationaux et de favoriser ainsi l'émergence d'un super-État unitaire,
centralisateur et surpuissant, qui ne saurait, pas plus qu'en ordre interne,
être synonyme de garantie ou de liberté.
L'Europe nouvelle sera
celle de la subsidiarité, symbole de la modernité, de l'efficacité et de la
démocratie. Cela passe par une application plus stricte de ce principe,
c'est-à-dire en en précisant la nature, en en assurant le contrôle et en
prévoyant des sanctions.
De ce point de vue, si
l'efficacité du processus communautaire exige de ne pas confondre les rôles
et compétences des institutions nationales et européennes, les parlements
nationaux devraient pouvoir se concentrer sur le contrôle politique de
l'action communautaire, particulièrement sous l'angle du respect de la
subsidiarité.
L'Europe nouvelle sera
celle du droit ; la marque du génie européen est en effet la proclamation
des droits fondamentaux de la personne.
C'est cette vision
politique qu'il nous faut aujourd'hui avoir en approuvant cette révision
constitutionnelle : c'est celle de la raison et celle du cœur ; c'est celle
d'une Europe où les valeurs n'ont de sens que si elles tendent à
l'universel, des valeurs qui, comme l'a admirablement dit Vaclav Havel, ne
doivent pas s'imposer comme modèles, mais être porteuses d'une nouvelle
espérance. (Applaudissements.)
Vote
M. le président.
Nous en avons terminé avec les explications de vote.
D'abord, je tiens à
féliciter tous les orateurs, parce qu'ils ont absolument respecté leur temps
de parole, comme il est toujours de règle...
Je vais mettre aux voix
maintenant le projet de loi constitutionnelle. En application de l'article
16 du règlement, il doit être procédé au vote par scrutin public à la
tribune.
A ce sujet,
permettez-moi quelques petites explications. Nous avons pris des
dispositions pour que, en cas de nouvelles réunions du Congrès
(Sourires), nous puissions disposer - et rapidement, je l'espère - de
deux urnes. (« Très bien ! » et applaudissements.) Il paraît
que c'est très compliqué. (Rires.) Donc, il y faudra tout de même du
temps, monsieur le Premier ministre ! (Exclamations et rires.)
Les opérations de vote
se dérouleront de la façon suivante. Un huissier appellera les lettres de
l'alphabet en commençant par celle qui aura été tirée au sort - c'est
aujourd'hui ma responsabilité la plus lourde ! (Sourires.)
Les membres du
Congrès dont le nom commence par la lettre appelée voudront bien - et eux
seuls - se grouper au pied de l'escalier situé à la gauche.
Vous connaissez les
règles : si vous êtes pour le projet de révision, vous utilisez un bulletin
blanc, si vous êtes d'un avis contraire, un bulletin bleu. Et ceux qui
désirent s'abstenir utiliseront un bulletin rouge.
Je rappelle à Mmes et
MM. les membres du Congres disposant d'une délégation de vote que, en plus
de leur propre bulletin, ils doivent disposer également d'un bulletin au nom
de leur délégant. J'insiste sur ce point : le vote du délégant doit être
exprimé au moyen du bulletin à son nom.
Lorsque nous aurons
terminé l'appel nominal - je souhaiterais qu'il aille assez vite -, il sera
procédé à un contre-appel. Ensuite, je ferai retentir une sonnerie dans
l'ensemble du Palais et, immédiatement après la fin du vote, je pourrai
proclamer les résultats. Tout de même, de ce point de vue, l'informatique
nous aide. (Sourires.) Je nous fixe comme objectif d’en avoir terminé
à dix-huit heures trente !
Nous allons maintenant
passer au vote.
Je vais tirer au sort la
lettre par laquelle commencera l'appel nominal.
. . . . . . . . . . . .
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
. . . . . .
(Le sort désigne la
lettre P. - Exclamations diverses.)
M. le président.
Oh, vous
savez, quel que soit le résultat, le tirage suscite toujours les mêmes
commentaires ! (Sourires.)
Le scrutin est annoncé
dans le Palais.
Messieurs les huissiers,
veuillez commencer l'appel nominal.
(Le scrutin est
ouvert à dix-sept heures quinze.)
M. le président.
L'appel nominal est terminé.
La clôture du scrutin et
la proclamation du résultat devant suivre immédiatement le contre-appel,
auquel il va maintenant être procédé, j'invite dès à présent nos collègues à
regagner l'hémicycle.
(Le contre-appel a
lieu.)
M. le président.
Le contre-appel est terminé.
Personne ne demande plus
à voter ?...
Le scrutin est clos.
(Le scrutin est clos
à dix-huit heures trente-cinq.)
M. le président.
Voici le résultat du scrutin :
Nombre de
votants................................... 883
Nombre de suffrages
exprimés................. 869
Majorité absolue requise
pour l'adoption du projet de loi constitutionnelle, soit les trois
cinquièmes des suffrages
exprimés................................................ 522
Pour
l'adoption..................... 758
Contre................................... 111
Le Congrès a adopté.
(Mmes et MM. les membres du Congrès se lèvent et applaudissent.)
Le projet de loi
constitutionnelle, approuvé à la majorité des trois cinquièmes des suffrages
exprimés, sera transmis à M. le Président de la République.
- 4 -
CLÔTURE DE LA SESSION DU CONGRÈS
M. le président.
Je déclare close la session du Congrès du Parlement.
La séance est levée.
(La séance est levée
à dix-huit heures quarante.)
Le Directeur du
service du compte rendu intégral
de l'Assemblée nationale,
JEAN PINCHOT
Le Directeur du
service
du compte rendu intégral du Sénat
DOMINIQUE PLANCHON
Annexe au procès-verbal de la séance
(au format PDF)
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