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JOURNAL OFFICIEL DE
LA RÉPUBLIQUE FRANÇAISE
COMPTE RENDU INTÉGRAL
Congrès du Parlement
Séance du lundi 19
février 1996
SOMMAIRE
1.
Constitution du Parlement en Congrès.
2.
Règlement.
3. Vote
sur le projet de loi constitutionnelle.
M. Alain Juppé, Premier
ministre.
Explications de vote
MM. Pierre Mazeaud,
Charles Metzinger, MM. Patrice Gélard, José
Rossi, Laurent Fabius, Robert Pages, Henri de Raincourt, Alain Bocquet,
Claude Huriet, Guy Cabanel.
Scrutin public à la
tribune.
Proclamation du résultat
du scrutin.
Adoption du projet de
loi constitutionnelle.
4.
Clôture de la session du Congrès.
Annexe au procès-verbal de
la séance.
PRÉSIDENCE DE
M. PHILIPPE SÉGUIN
A quinze heures,
M. Philippe Séguin, président de l'Assemblée nationale, président au Congrès
du Parlement, fait son entrée dans la salle des séances, accompagné des
membres du bureau.
M. le président prend
place au fauteuil. Mme et MM. les secrétaires prennent place au bureau aux
côtés de M. le président.
M. le président.
La séance est
ouverte.
- 1 -
CONSTITUTION DU PARLEMENT EN CONGRÈS
M. le président.
J'ai reçu de
M. le Président de la République la lettre suivante :
« Paris, le 7 février
1996.
« Monsieur le président,
« Le projet de loi
constitutionnelle instituant les lois de financement de la sécurité sociale,
voté par l'Assemblée nationale le 25 janvier 1996, a été adopté le 7 février
1996 par le Sénat, en termes identiques.
« J'ai décidé de
soumettre ce projet au Congrès en vue de son approbation définitive dans les
conditions prévues par l'article 89 de la Constitution.
«Je vous adresse,
ci-joint, avant sa publication au Journal officiel, le décret de
convocation du Congrès auquel est annexé le texte du projet de loi
constitutionnelle que cette assemblée aura à examiner, sous votre
présidence, dans la journée du 19 février 1996.
« Veuillez croire,
monsieur le président, à ma très haute considération.
« JACQUES CHIRAC »
Je donne lecture du
décret de convocation annexé à cette lettre :
« DÉCRET DU 7 FÉVRIER
1996 TENDANT
À SOUMETTRE UN PROJET DE LOI CONSTITUTIONNELLE AU PARLEMENT RÉUNI EN CONGRÈS
« Le Président de la
République,
« Sur le rapport du
Premier ministre,
« Vu l'article 89 de la
Constitution,
« Décrète :
« Art. 1er. -
Le projet de loi constitutionnelle instituant les lois de financement de la
sécurité sociale, voté en termes identiques par l'Assemblée nationale le 25
janvier 1996 et par le Sénat le 7 février 1996, et dont le texte est annexé
au présent décret, est soumis au Parlement convoqué en Congrès le 19 février
1996.
« Art. 2. - L'ordre du
jour du Congrès est fixé ainsi qu'il suit :
« Vote sur le projet de
loi constitutionnelle instituant les lois de financement de la sécurité
sociale.
« Art. 3. - Le présent
décret sera publié au Journal officiel de la République française.
« Fait à Paris, le 7
février 1996.
« JACQUES CHIRAC
« Par le Président de la
République
« Le Premier
ministre,
« ALAIN
JUPPÉ. »
Le texte annexé au
décret est le suivant :
« PROJET DE LOI
CONSTITUTIONNELLE
INSTITUANT LES LOIS DE FINANCEMENT DE LA SÉCURITÉ SOCIALE
« Art. 1er. -
Avant l'avant-dernier alinéa de l'article 34 de la Constitution, il est
inséré un alinéa ainsi rédigé :
« Les lois de
financement de la sécurité sociale déterminent les conditions générales de
son équilibre financier et, compte tenu de leurs prévisions de recettes,
fixent ses objectifs de dépenses, dans les conditions et sous les réserves
prévues par une loi organique. »
« Art. 2. - La dernière
phrase de l'article 39 de la Constitution est ainsi rédigée :
« Les projets de loi de
finances et de loi de financement de la sécurité sociale sont soumis en
premier lieu à l'Assemblée nationale. »
« Art. 3. - Il est
inséré, après l'article 47 de la Constitution, un article 47-1 ainsi
rédigé :
« Art. 47-1. - Le
Parlement vote les projets de loi de financement de la sécurité sociale dans
les conditions prévues par une loi organique.
« Si l'Assemblée
nationale ne s'est pas prononcée en première lecture dans le délai de vingt
jours après le dépôt d'un projet, le Gouvernement saisit le Sénat qui doit
statuer dans un délai de quinze jours. Il est ensuite procédé dans les
conditions prévues à l'article 45.
« Si le Parlement ne
s'est pas prononcé dans un délai de cinquante jours, les dispositions du
projet peuvent être mises en œuvre par ordonnance.
« Les délais prévus au
présent article sont suspendus lorsque le Parlement n'est pas en session et,
pour chaque assemblée, au cours des semaines où elle a décidé de ne pas
tenir séance, conformément au deuxième alinéa de l'article 28.
« La Cour des comptes
assiste le Parlement et le Gouvernement dans le contrôle de l'application
des lois de financement de la sécurité sociale. »»
Je constate que le
Parlement est constitué en Congrès.
– 2 –
RÈGLEMENT
M. le président.
Le règlement
adopté par le Congrès le 20 décembre 1963 et déclaré conforme a la
Constitution le même jour par le Conseil constitutionnel demeure, par
décision du bureau, applicable pour la présente réunion.
– 3 –
VOTE SUR LE PROJET DE LOI CONSTITUTIONNELLE
M. le président.
L'ordre du
jour appelle le vote sur le projet de loi constitutionnelle instituant les
lois de financement de la sécurité sociale.
La parole est à M. le
Premier ministre.
M. Alain Juppé,
Premier
ministre. Monsieur le président du Congrès, messieurs les présidents, mesdames,
messieurs les députés et sénateurs, à la demande du Président de la
République vous voici réunis en Congrès pour modifier notre constitution.
La Constitution de la Ve
République, telle que l'a voulue le général de Gaulle, a donné à notre pays
une stabilité institutionnelle presque sans précédent dans notre histoire.
Par son équilibre, par sa souplesse, elle a favorisé l'enracinement de la
démocratie dans notre pays, en mettant fin aux querelles institutionnelles
séculaires qui ont trop longtemps déchiré notre vie politique.
Mais ce « bloc de
granit » - c'est ainsi qu'on l'a défini - sur lequel reposent nos
institutions républicaines ne doit pas devenir un facteur d'immobilisme.
Quelles que soient son efficacité, sa stabilité et l'adhésion qu'il suscite,
tout système constitutionnel est, en effet, perfectible. Une Constitution
doit pouvoir être réformée et adaptée en fonction des circonstances
nouvelles.
Telles étaient
d'ailleurs la conviction profonde et la pratique du général de Gaulle, qui a
proposé au pays de modifier la Constitution à trois reprises : en 1962, en
1963 et en 1969.
En juillet dernier, vous
avez déjà modifié notre charte fondamentale en élargissant le champ de son
article 11 et en créant les conditions d'une revitalisation du travail
parlementaire. Vous avez ainsi facilité l'expression de la souveraineté
nationale qui, aux termes de l’article 3 de la Constitution « appartient au
peuple qui l'exerce par ses représentants et par la voie du référendum ».
Mais un domaine
essentiel de nos institutions républicaines continuait d'échapper encore
largement à la compétence de la représentation nationale : notre système de
sécurité sociale.
Depuis bien des années,
beaucoup d'entre vous déploraient cette situation et souhaitaient remédier à
cette grave lacune. De nombreuses propositions avaient d'ailleurs été faites
en ce sens, lesquelles n'avaient jamais abouti.
Il était devenu d'autant
plus indispensable et urgent d'agir que notre protection sociale traverse
une crise sans précédent, qui exige maintenant une réforme globale. Le
Président de la République l'a rappelé en célébrant en octobre dernier le
cinquantième anniversaire de la sécurité sociale : nous devons préparer pour
nos enfants la sécurité sociale du XXIe siècle qui doit
demeurer le premier rempart contre l'exclusion et garantir à chaque
Française, à chaque Français, à tous nos concitoyens le droit à la santé, à
la retraite et à l'épanouissement familial.
C'est avec la volonté de
sauvegarder notre sécurité sociale que le Gouvernement vous a proposé les 15
et 16 novembre derniers un projet de réforme qui repose sur trois principes
fondamentaux : plus de justice, plus de responsabilité, plus de démocratie..
A une très large
majorité à l'Assemblée nationale et au Sénat, vous avez approuvé ce projet
dont la mise en œuvre est maintenant largement engagée.
Par la loi du 30
décembre 1995, vous avez habilité le Gouvernement à prendre les ordonnances
nécessaires à la mise en œuvre de plusieurs aspects essentiels de la
réforme. D'ores et déjà, les ordonnances relatives à la reprise de la dette
sociale et aux mesures immédiates de redressement financier ont été
adoptées.
Nous entrons aujourd'hui
dans le cœur de la réforme c'est-à-dire son volet structurel, qui repose sur
un objectif essentiel : donner plus de responsabilité à l'ensemble des
acteurs de notre protection sociale - les partenaire sociaux, les
professionnels de santé et les assurés sociaux, eux-mêmes.
Qui dit « responsabilité »,
dit bien entendu prise de conscience des enjeux auxquels nous sommes
confrontés pour sauvegarder notre protection sociale. Cette prise de
conscience est aujourd'hui chose faite. Quelles qu'aient été les turbulences
qui l'ont accompagnée, c'est une avancée.
L'exercice de la
responsabilité suppose aussi qu'un cadre clair et démocratique soit mis en
place pour débattre du fonctionnement et du financement de notre système de
sécurité sociale et arrêter les orientations de la nation en ce domaine.
C'est pourquoi le Gouvernement a souhaité placer le Parlement au sommet
d'une architecture nouvelle de responsabilité et faire de cette réforme - de
celle que vous allez, je l'espère, sanctionner aujourd'hui par votre vote -
la clé de voûte de l'ensemble du projet de sauvegarde et de modernisation de
notre protection sociale..
Permettre au Parlement
de se prononcer chaque année sur le financement de la sécurité sociale est à
la fois une nécessité démocratique et la condition de l'instauration d'un
équilibre durable de notre système de protection sociale.
Il s'agit de clarifier
et de préciser les compétences de tous les acteurs : du Parlement et du
Gouvernement, qui doivent fixer le cadre général et dresser les perspectives
d'évolution de la sécurité sociale ; des partenaires sociaux et
conventionnels, qui doivent tenir toute leur place dans la gestion et le
fonctionnement de la sécurité sociale. C'est dire combien on est loin de
toute nationalisation comme de toute privatisation. Il ne s'agit pas de plus
d'État. II ne s'agit pas de moins de solidarité. Il s'agit de plus de
démocratie pour plus de progrès social ! (Applaudissements sur de
nombreux bancs.)
Pour construire ce
nouvel équilibre, il est essentiel que le Parlement puisse voter chaque
année une loi de financement de la sécurité sociale.
Aujourd'hui, la
Constitution ne permet pas ce vote. Une révision de notre charte
fondamentale est donc nécessaire. Tel est l'objet du projet de loi que le
Président de la République a décidé de soumettre à l'approbation de votre
Congrès.
Ce texte a été adopté au
terme de débats particulièrement riches qui ont illustré, une fois encore,
la contribution essentielle que le Parlement apporte à l'amélioration des
projets qui lui sont soumis.
Je suis très sensible au
fait qu'un accord se soit dégagé dès la première lecture par chacune des
deux assemblées. C'est pour le Gouvernement un encouragement à poursuivre
jusqu'à son terme, et dans le même esprit de concertation, la mise en œuvre
de son projet de réforme.
J'ai pleinement
conscience que les conditions dans lesquelles s'est déroulé l'examen de ce
texte devant les deux assemblées doivent beaucoup à l'action décisive des
présidents Séguin et Monory, et je les en remercie vivement.
Je sais gré aussi aux
présidents des commissions des lois, MM. Pierre Mazeaud et Jacques Larché,
du remarquable travail qu'ils ont effectué.
Je remercie aussi de
leurs concours les présidents des commissions des finances et des affaires
sociales des deux assemblées.
Les débats qui se sont
déroulés ont démontré, s'il était besoin, le rôle décisif que le Parlement
sera désormais amené à jouer en votant chaque année la loi de financement de
la sécurité sociale.
Vous connaissez
l'architecture et les détails de cette loi, la manière dont elle vous
permettra d'approuver les objectifs de la politique de protection sociale,
dont elle retracera les prévisions de recettes et dont elle fixera les
objectifs de dépenses.
Vous savez que,
respectueux de l'autonomie de la sécurité sociale, le Gouvernement n'a pas
voulu remettre en cause l'équilibre des compétences en matière de recettes
et particulièrement de cotisations sociales, qui continuent à relever du
domaine réglementaire. De même, les concours budgétaires aux régimes de
sécurité sociale continueront à être fixés par la loi de finances.
Le Gouvernement n'a pas
non plus voulu conférer un caractère limitatif aux crédits alloués aux
organismes de sécurité sociale : la loi de financement de la sécurité
sociale ne sera pas une loi de finances. On ne cessera pas de payer les
prestations ou de rembourser les soins si les objectifs de dépenses fixés
sont dépassés.
Mais, pour autant, les
objectifs fixés par la loi n'en auront pas moins une portée réellement
contraignante.
Chargé de l'application
de la loi, le Gouvernement prendra, en effet, toutes les mesures nécessaires
pour en assurer la mise en œuvre effective. Ainsi, pour prendre l'exemple
essentiel de l'assurance-maladie, l'ordonnance sur la maîtrise médicalisée
des dépenses de santé prévoira les mécanismes de régulation nécessaires,
tels qu'ils ont été annoncés et approuvés dans leur principe par vos
assemblées.
De même, l'ordonnance
ponant réforme hospitalière mettra en place les instruments juridiques
indispensables au respect, par les structures hospitalières, des dotations
qui leur auront été allouées au niveau régional sur une base contractuelle,
là encore dans le respect de l'objectif national d'évolution des dépenses de
santé que vous aurez voté.
Venons-en maintenant aux
questions de calendrier et de procédure, dont j'ai conscience qu'elles
conditionnent le bon fonctionnement du nouveau dispositif.
Le projet de loi de
financement de la sécurité sociale sera voté dans un délai de cinquante
jours après son dépôt. Le texte sera examiné, d'abord par l'Assemblée
nationale, puis par le Sénat et, le cas échéant, par la commission mixte
paritaire qui pourra être immédiatement convoquée.
Ce délai, dont on pourra
peut-être souligner la brièveté, trouve sa justification dans la nécessité
d'adopter la loi de financement avant le début de l'année qu'elle concerne
et de ne pas distinguer ainsi l'exercice civil et budgétaire d'un autre
exercice propre à la sécurité sociale.
Cette même nécessité
explique que la loi pourra être mise en œuvre par ordonnance si le
Parlement ne se prononce pas dans le délai prévu.
Il reviendra à la loi
organique, prise en application de la loi constitutionnelle, de déterminer
précisément la date limite de dépôt du projet de loi.
Comme vous le savez, le
Gouvernement se propose de réunir chaque année, au début du mois de
septembre, une conférence nationale de la santé, à laquelle participeront
tous les acteurs du système de soins, pour préciser les grandes priorités de
santé publique, dont devra tenir compte la loi de financement de la sécurité
sociale.
Ce n'est qu'au vu des
conclusions de cette conférence, et compte tenu des choix de santé publique
qu'elle aura recommandés, que le Gouvernement sera en mesure d'élaborer le
projet de loi de financement de la sécurité sociale.
Dans un tel domaine, les
questions financières doivent être secondaires par rapport aux objectifs
sanitaires et de qualité de la santé publique.
C'est la raison pour
laquelle le Gouvernement se propose de retenir la fin du mois d'octobre
comme date imite pour le dépôt de ce texte à l'Assemblée nationale.
Je suis conscient des
difficultés que ce calendrier très exigeant ne manquera pas de susciter pour
le Parlement, qui sera parallèlement saisi du projet de loi de finances.
Comme le garde des
sceaux vous l'a déjà indiqué lors de vos débats, le Gouvernement s'engage à
aménager, en accord avec les assemblées, le calendrier d'examen de ces deux
textes fondamentaux pour que leur discussion puisse se dérouler dans les
meilleures conditions.
Ce choix de calendrier
vous permettra - et c'est là l'essentiel - de vous prononcer de manière
concomitante sur le budget de l'État et sur le financement de la sécurité
sociale, c'est-à-dire sur la quasi-totalité des prélèvements obligatoires et
sur les conditions de redistribution de près de la moitié de notre richesse
nationale. Ainsi, le rôle de la représentation nationale en cette matière
essentielle gagnera fortement en cohérence et en efficacité.
Le détail de la
procédure et du contenu de la loi de financement sera précisé par une loi
organique qui sera présentée au conseil des ministres simultanément à la
présentation à vos commissions des projets d'ordonnances, pour être votée
avant la fin de la présente session. Ainsi, la première loi de financement
de la sécurité sociale, celle qui régira l'année 1997, pourra, je l'espère,
être adoptée à la fin de cette année.
Mesdames et messieurs
les parlementaires, en modifiant aujourd'hui la Constitution pour créer les
conditions d'une réforme en profondeur de notre système de protection
sociale, en renforçant la place du Parlement dans ce système sans remettre
en cause le rôle des partenaires sociaux et de la négociation
conventionnelle, en vous inscrivant ainsi dans le droit fil de la volonté du
Président de la République de rehausser le rôle et les droits du Parlement,
vous allez, une fois de plus, donner vie et âme au principe fondateur que
nous ont légué les constituants de 1789, qui veut que la loi soit
l'expression de la volonté générale.
En outre, grâce à votre
vote, le Gouvernement pourra poursuivre le processus de réforme de notre
protection sociale sur des hases solides et légitimes et selon un calendrier
que je voudrais brièvement vous rappeler.
Au tout début du mois
d'avril, les trois derniers projets d'ordonnance relatifs à la maîtrise
médicalisée des dépenses de santé, à la réforme de l'hôpital et à
l'organisation des caisses de sécurité sociale seront soumis pour avis,
comme je m'y suis engagé, aux commissions parlementaires compétentes. Une
fois adoptées, ces ordonnances, ainsi que les deux ordonnances du 25 janvier
1996, vous seront soumises pour ratification, en application de l'article 38
de la Constitution.
Enfin, le Gouvernement
déposera devant le Parlement avant l'été deux projets de loi essentiels pour
rendre notre protection sociale plus juste et plus favorable à l'emploi. Le
premier portera sur la création d'un régime d'assurance maladie universel.
Le second portera réforme du financement de la sécurité sociale, notamment
par le transfert d'une partie des cotisations maladie actuellement assises
sur les seuls salaires, avec tous les effets pervers que l'on sait, vers une
nouvelle cotisation sociale élargie et rendue déductible.
Soyez assurés de la
volonté sans faille du Gouvernement de mener à son terme, dans la
concertation, comme nous le faisons depuis des mois, cette réforme qui
permettra à notre système de protection sociale de rester le ciment de la
solidarité nationale. Je sais que, dans les mois à venir comme cela a été le
cas tout au long des neuf mois écoulés, le Gouvernement pourra s'appuyer sur
toute sa majorité.
Ensemble, nous sommes
conscients de l'enjeu que représente cette réforme pour l'avenir de notre
protection sociale, c'est-à-dire pour nos enfants. Ensemble, nous sommes
animés du même élan de changement et de progrès auquel le Président de la
République a appelé nos concitoyens. Ensemble, nous savons que notre pays,
en fin de compte, sait discerner le courage, sait consentir aujourd'hui les
efforts qui lui assurent, pour demain, la perspective d'un pacte républicain
plus juste et plus fort. (Applaudissements sur de nombreux bancs.)
Explications de vote
M. le président.
Je vais
maintenant donner la parole pour dix minutes aux orateurs inscrits pour
explication de vote au nom des groupes de chacune des deux assemblées.
Pour le groupe du
Rassemblement pour la République de l'Assemblée nationale, la parole est à
M. Pierre Mazeaud.
M. Pierre Mazeaud. Vous le
savez, monsieur le Premier ministre, notre groupe parlementaire votera la
modification constitutionnelle. Cela ne l'empêche pas de penser que si la
Constitution, à condition de ne pas toucher à ses principes fondamentaux,
n'est pas intangible et doit évoluer en fonction des circonstances, il n'en
serait pas moins souhaitable d'avoir une pause institutionnelle.
Cela étant, vous avez eu
raison de nous soumettre ce projet de réforme car il répond à une
revendication fort lointaine du Parlement. Il était en effet anormal, alors
que le Parlement s'intéresse au budget de la nation, qu'il ne s'intéressât
point au budget social.
Une réforme
constitutionnelle était par ailleurs nécessaire, puisque, comme vous l'avez
rappelé vous-même tout à l'heure, lorsque l'un de nos collègues, Michel
d'Ornano, a déposé une proposition de loi organique devant aboutir aux mêmes
conséquences, le Conseil constitutionnel a estimé qu'une nouvelle catégorie
de lois devait être instituée aux côtés des lois ordinaires, des lois de
programme et des lois de finances. Cette réforme, le Président de la
République la propose et vous la défendez : je le répète, vous avez raison.
Mais si cette réforme
est nécessaire et s'il appartient bien au Parlement de suivre de très près
la politique menée en matière de protection sociale, il a quand même fallu
que l'Assemblée et le Sénat corrigent certains défauts du texte du
Gouvernement. Il est vrai que cela va dans le sens de la revalorisation du
rôle du Parlement, tellement souhaitée et par M. le président de l'Assemblée
nationale, aujourd'hui président du Congrès, et par M. le président du
Sénat.
Nous avons pu
effectivement, même si le débat fut difficile, vous faire comprendre,
monsieur le Premier ministre, qu'il ne fallait pas simplement parler de
dépenses, qu'il fallait aussi parler de recettes, qu'il fallait utiliser le
pluriel, pour laisser la possibilité d'éventuelles lois rectificatives - et
quel service rendons-nous ainsi au Gouvernement ! - et qu'il fallait enfin
modifier la dénomination de la loi car il n'était pas très heureux de dire
que la loi d'équilibre fixait l'équilibre... Sur ce point, vous avez retenu
la proposition de l'Assemblée reprise par le Sénat auquel je rends hommage
pour avoir voté un texte conforme. (Applaudissements et sourires sur
plusieurs bancs.)
Cela étant, monsieur le
Premier ministre, je voudrais, dans les cinq minutes qui me restent, vous
poser une question.
Nous avons tous le
souvenir que vous aviez envisagé le 15 novembre 1995 d'inclure dans ce débat
constitutionnel la notion de service public à la française. En effet, dans
votre discours, que j'ai relu cette nuit encore, il était non seulement
question de la sécurité sociale, mais également des pouvoirs publics à la
française.
Dans votre sagesse, vous
y avez renoncé, et je me permets de vous en féliciter au nom de l'ensemble
du groupe du RPR, car c'était totalement inutile. (Applaudissements sur
divers bancs.)
C'est en raison de cette
inutilité que je voudrais vous poser une question ; nous en avons débattu
tant à Assemblée nationale qu'au Sénat, et c'est un sujet qu'il va falloir
traiter dans les jours qui viennent, au moment même de la conférence
intergouvernementale à Turin..
Vous savez bien - et
c'est un problème qui préoccupe l'ensemble des parlementaires -
qu'aujourd'hui, compte tenu des décisions de la Cour de justice européenne,
on peut bien inscrire dans la Constitution la notion de service public à la
française, c'est totalement inutile ! En effet, la Cour de justice
européenne, dans un certain nombre de décisions, a indiqué que, quelles que
soient les institutions des États membres, l'acte communautaire de droit
dérivé du traité de Rome l'emporte sur eux et sur notre constitution.
Il y a là un vrai
problème et je tiens à remercier tout particulièrement M. le garde des
sceaux qui, lors du débat à l'Assemblée nationale, s'est engagé lui-même, et
a engagé par là même le Gouvernement, à faire que cette question soit
soulevée lors de la conférence intergouvernementale. Il faut, en effet,
régler ce problème dans le cadre du traité de Rome et à l'occasion de la
conférence intergouvernementale.
M. le garde des sceaux a
en effet déclaré : « Cette question qu'a posée Pierre Mazeaud mérite d'être
posée lors de la conférence intergouvernementale qui s'ouvrira en mars par
le Conseil européen de Turin. Comme je l'ai indiqué à la fin de la
discussion générale, je suis sûr que le Président Jacques Chirac et le
Gouvernement auront l'occasion de mener ce sujet en discussion. »
C'est un sujet
d'importance, monsieur le Premier ministre. On peut mettre ce qu'on veut
dans la Constitution : dès lors que l'on se heurte à un acte communautaire
de droit dérivé, celui-ci s'applique de plein droit à chacun des États
membres.
On a senti la difficulté
lorsqu'on a demandé au Parlement de réviser la Constitution en fonction
d'actes communautaires ou de traités communautaires, les accords de Schengen
par exemple. Jusqu'à présent, en ces occasions, nous avons ajouté à la
Constitution. Mais qu'en serait-il si un acte communautaire de droit dérivé
nous imposait de retirer de notre constitution ce que le peuple souverain a
voté ?
Le recours aux
ordonnances nous parait malsain et nous craignons d'assister à une
étatisation rampante de la sécurité sociale. C'est le pouvoir du
Gouvernement sur la gestion de la sécurité sociale qui est renforcé. Le
Gouvernement engage le Parlement dans une évolution qui fera apparaître les
représentants de la nation comme responsables des conséquences de décisions
qu'ils n'auront pas vraiment eu le pouvoir de prendre.
Par ailleurs, et ce
n'est pas un paradoxe, l'évolution vers la privatisation, ce que l’on
appelle déjà un achat des services de la sécurité sociale, est également
amorcé.
Les parlementaires ne
semblent d'ailleurs pas être dupes, les comptes rendus de commissions le
prouvent. Mais, monsieur le Premier ministre, « exigence majoritaire »
oblige... Il y a eu au Sénat de « l’enthousiasme mesuré » de la part de ceux
qui ont voté la loi de révision constitutionnelle.
II y a eu aussi des
interrogations sur la nécessité et l'utilité de la révision. Il y a presque
eu de la résignation devant la volonté du Président de la République et de
son gouvernement de vider la sécurité sociale de sa légitimité originelle.
Le discours de ceux qui,
au Sénat, ont soutenu la réforme n'était pas dithyrambique. Sans doute, la
sagesse des sénateurs se manifestait-elle encore un peu... Mais cette
sagesse aura capitulé : l'adhésion majoritaire à la logique
économico-libérale aura vaincu le réflexe de bon sens dont se prévaut
souvent la Haute Assemblée.
Les socialistes ont
exprimé leurs inquiétudes, critiqué cette révision constitutionnelle. Nous
avons en particulier mis l'accent sur la fragilisation de la démocratie
sociale dans notre pays à l'issue de cène révision. Il restera à la
démocratie sociale un strapontin pour gérer les fonds, pourtant
essentiellement alimentés par les cotisations assises sur les salaires.
C'est la raison pour
laquelle, monsieur le Premier ministre, je souhaite que vous posiez cette
question fondamentale comme M. le garde des sceaux s'y est engagé. La
présente modification constitutionnelle, qui s'imposait, aura bien sûr le
soutien du groupe du RPR. Mais qu'en sera-t-il des révisions
constitutionnelles de demain si nous ne modifions pas fondamentalement le
traité de Rome en ce qui concerne la souveraineté des États membres ? Voilà,
monsieur le Premier ministre, la question que j'entendais vous poser.
(Applaudissements sur de nombreux bancs.)
M. le président. Pour le
groupe socialiste du Sénat, la parole est à M. Charles Metzinger.
M. Charles Metzinger.
Monsieur le président du Congrès, monsieur le président du Sénat, monsieur
le Premier ministre, mes chers collègues, aller à Versailles devient une
habitude pour le Parlement français. Les chemins qui mènent au Congrès sont
de plus en plus ordinaires. L'acte majeur qu'est une révision
constitutionnelle commence à manquer de solennité. Solennité n'est pas
pompe, mais elle est souhaitée quand il s'agit de modifier la loi
fondamentale. Le respect de la Constitution requiert que l'on n'abuse pas
des révisions, au risque de dénaturer le pacte fondateur.
Cela dit, mes chers
collègues, la révision proposée aujourd'hui s'imposait-elle ?
Plusieurs membres du
Congrès. Oui !
M. Charles Metzinger.
Si nous ne sommes pas opposés à ce que le Parlement contrôle l'utilisation
des recettes fiscales, nous disons qu'il n'est pas bon que le Parlement soit
amené à discuter de l'utilisation de recettes de la sécurité sociale que les
salariés considèrent comme un salaire différé. (Exclamations.)
Un membre du Congrès.
C'est fini !
M. le président.
Je vous en prie, mes chers collègues,...
M. Charles Metzinger.
Je sais bien que nous ne partageons pas tous la même logique ! (Nouvelles
exclamations.)
M. le président.
... laissez
M. Metzinger s'exprimer.
M. Charles Metzinger.
Merci,
monsieur le président.
Par ailleurs, il n'est
pas efficace d'assigner au Parlement, par la Constitution, des délais
beaucoup trop courts pour examiner convenablement des lois de financement.
Je crains, monsieur le
Premier ministre, que le « plus de pouvoirs » promis aux parlementaires ne
se révèle comme une impossibilité de bien contrôler le Gouvernement, donc
comme un « moins de pouvoirs », Nous ne pourrons travailler comme il
convient, endigués et corsetés. Et ce, d'autant plus que le Parlement
servira malheureusement d'alibi à la politique gouvernementale en matière de
sécurité sociale.
La loi de financement
d'une année donnée détermine « les voies et moyens de l'équilibre financier
prévisionnel des régimes obligatoires de base de sécurité sociale ».
L'objectif proposé ne
permet pas de fixer un plafond de dépenses. Le Gouvernement prétend qu'il ne
s'agit pas de mettre en place des lois de budget social. Pourquoi
envisage-t-il alors le recours aux ordonnances si le Parlement ne s'est pas
prononcé dans un délai de cinquante jours ?
Le rapporteur de la
commission des lois du Sénat a eu, à l'égard des lois de financement, une
considération assassine : il prétend que ces lois n'auront qu'une
normativité aléatoire.
Je l'ai dit, je le
répète dans cette enceinte : nous souhaitons que la politique de protection
sociale et la politique sanitaire voulues pour notre pays soient définies
avant que ne soient fixés les objectifs de dépenses et les prévisions de
recettes. Nous renversons votre logique économico-libérale ; la nôtre est
d'abord empreinte d'humanisme.
La révision met sur la
touche un Parlement bienveillant à l'égard d'un gouvernement. C'est une
erreur de penser que nos pouvoirs seront vraiment renforcés. C'est une
erreur de penser que la démocratie politique se renforce de la diminution de
la démocratie sociale. C'est une erreur et c'est, idéologiquement, dangereux
pour la démocratie.
Ne soyons pas, par
ailleurs, mes chers collègues, le cheval de Troie destiné à saper la
démocratie sociale dans l'Union européenne au profit d'une conception
anglo-saxonne.
Le rapport Vedel
recommande pourtant de manier avec prudence l'équilibre établi en la matière
entre le paritarisme et la démocratie politique. La prudence a été oubliée.
Nous nous éloignons à
grands pas de la volonté affichée de renforcer la cohésion sociale, quand
c'est l'aspect économico-financier qui inspire la réforme de la sécurité
sociale et cette révision constitutionnelle. Cet aspect montre, à
l'évidence, que les principes fondateurs de notre sécurité sociale sont mis
à mal. La révision devait au moins s'inscrire dans une démarche sociale et
humaniste. Mais il n'en est rien. Et la nouvelle légitimité dont le
Gouvernement veut doter la sécurité sociale ne sera plus assise sur les
valeurs originelles de notre sécurité sociale. La réforme et la révision
dans lesquelles domine l'aspect financier et comptable diminuent notre
système, un ensemble culturellement bien français.
Sous l'influence des
marchés financiers, la politique économique et sociale de notre pays menace
la cohésion sociale. Nous sommes sur une pente dangereuse. L'affirmation de
la logique économico-libérale a fait sa percée dans tous les domaines de la
politique gouvernementale. Cette logique ne pouvait pas ne pas toucher la
sécurité sociale.
Le Président de la
République et le Gouvernement obligent le Parlement à recourir à cette
révision constitutionnelle d'aujourd'hui. C'est une démarche hautement
discutable, parce qu'il n'est pas prouvé qu'elle était nécessaire, même pour
donner suite à une logique politique que nous désapprouvons du tout au tout.
Cette démarche a facilité l'émergence de ce qu'il est maintenant convenu
d'appeler la méthode Barrot en matière de dépenses de santé. Ce sera bel et
bien une maîtrise comptable d'abord.
Le ministre des affaires
sociales l'a reconnu dans un grand quotidien ces jours derniers, disant :
« qu'est-ce qu'une maîtrise qui ne serait pas comptable ? Toute maîtrise est
comptable ! »
Nous n'avons jamais
douté que telle était la vraie ambition du Gouvernement pour la sécurité
sociale. Cependant, il y a eu de grandes envolées sur la nécessité d'une
maîtrise non comptable. Poudre de perlimpinpin ! Il y a eu un simulacre de
concertation et, à partir d'aujourd'hui - c'est notre crainte - la
Constitution ouvrira encore plus largement le chemin vers l'étatisation de
la sécurité sociale.
Pour toutes ces raisons,
monsieur le président, mes chers collègues, le groupe socialiste du Sénat
n'approuvera pas la révision constitutionnelle proposée, car il craint
notamment qu'elle ne profite pas au sérieux du contrôle parlementaire. Il
faudra attendre la future loi organique pour connaître l'importance des
nouveaux pouvoirs du Parlement. Pour le moment, il nous est demandé un
chèque en blanc que nous refusons de signer. (Applaudissements sur
plusieurs bancs.)
M. le président.
Pour le
groupe du Rassemblement pour la République du Sénat, la parole est à
M. Patrice Gélard.
M. Patrice Gélard.
Monsieur le
président du Congrès, monsieur le Premier ministre, mesdames, messieurs les
membres du Gouvernement, mesdames, messieurs les parlementaires, le projet
de loi constitutionnelle instituant les lois de financement de la sécurité
sociale qui nous est aujourd'hui soumis constitue tout à la fois une
nouveauté constitutionnelle, une nécessité voulue de longue date par les
parlementaires et une innovation dont on ne peut pas encore calculer toutes
les conséquences.
C'est tout d'abord une
innovation constitutionnelle. Cette révision de notre Constitution, la
dixième depuis 1958, se situe dans un domaine inexploré par le législateur
constituant. Elle consiste à modifier nos méthodes de travail en instaurant
une nouvelle catégorie de loi, intermédiaire entre la loi de programme et la
loi de finances, instituant une normativité d'objectifs : les nouvelles lois
de financement de la sécurité sociale fixeront, en effet, des objectifs de
dépenses sur la base de prévisions de recettes tout en comportant des
dispositions de nature législative.
C'est aussi une
nécessité voulue de longue date. Il suffit de rappeler toutes les
propositions et tous les projets de réforme qui se sont succédé depuis la
proposition de loi du regretté Michel d'Ornano pour tenter d'établir un
contrôle du Parlement sur le financement de la sécurité sociale.
Après l'annulation par
le Conseil constitutionnel de la loi organique du 8 décembre 1987, présentée
par Michel d'Ornano, furent ainsi successivement élaborés plusieurs textes :
le 23 décembre 1992, la proposition de loi constitutionnelle de notre
excellent collègue du Sénat M. Jacques Oudin, la proposition formulée le 15
février 1993 par le comité consultatif pour la révision de la Constitution,
présidé par le doyen Vedel, le projet de loi constitutionnelle du 11 mars
1993, la proposition de loi constitutionnelle du 12 juillet 1995, déposée
également par M. Jacques Oudin. (Murmures.)
M. Emmanuel Hamel.
Bis
repetita... (Sourires.)
Un membre du Congrès.
Il en
oublie !
M. Patrice Gélard.
En réalité,
il y avait une anomalie à laquelle il convenait de mettre fin. Comment
pouvait-on constamment solliciter le législateur sur le financement de la
sécurité sociale alors que la Constitution ne lui reconnaissait pas le droit
d'intervenir directement dans ce domaine ?
On ne peut donc que se
féliciter de cette extension des droits du Parlement voulue par les
parlementaires eux-mêmes, attendue en fait par les partenaires sociaux,
gestionnaires de la sécurité sociale, comme par l'opinion publique, pour qui
fiscalité et prélèvements sociaux sont de même nature.
Le projet de révision
qui nous est soumis obéit à une logique indiscutable. On aurait, certes, pu
envisager d'exploiter les moyens constitutionnels existants, sans réviser
notre loi fondamentale. Deux voies nous étaient éventuellement ouvertes : le
recours aux lois de programme et la mise en œuvre du dernier alinéa de
l'article 34 de la Constitution.
En utilisant les lois de
programme, on pouvait certes prévoir des objectifs, mais la normativité
demeurait trop faible et l'on ne répondait pas, alors, à l'exigence
d'équilibre de la sécurité sociale.
Quant à la loi
organique, elle aurait établi une nouvelle sorte de loi ordinaire, soumise
aux règles ordinaires de procédure. Dès lors, la réforme serait devenue
inopérante, faute de contraintes spécifiques que seul le législateur
constituant pouvait imposer.
A partir du moment où la
loi de financement de la sécurité sociale devait être conçue en étroite
liaison avec la loi de finances de l'année, une procédure spécifique
s'imposait.
On peut cependant
regretter que cette procédure soit par trop calquée sur celle de la loi de
finances et craindre que le calendrier parlementaire ne soit, à l'automne,
surchargé. Il faudra un effort tout particulier de rigueur calendaire de la
part du Gouvernement et une discipline tout aussi rigoureuse de la part de
l'Assemblée nationale dans la gestion de son temps pour éviter qu'en fin de
parcours, tant au Sénat que lors du vote final, des chevauchements et des
surcharges rendent insupportable le travail parlementaire.
Plusieurs membres du
Congrès. Très
bien !
M. Patrice Gélard.
Les lois de
financement de la sécurité sociale obéissent aussi à une cohérence que les
amendements adoptés par l'Assemblée nationale ont notablement renforcée.
Il était normal que le
Parlement examine les prévisions de recettes, sans lesquelles les objectifs
de dépenses demeureraient illusoires.
De même, il était normal
de substituer les termes de « loi de financement » à ceux de « loi
d'équilibre » pour renforcer la normativité et justifier le recours à une
procédure spéciale. Il était également souhaitable que puissent être
envisagées, grâce à l'usage du pluriel, la discussion et l'adoption de lois
de financement rectificatives et, pourquoi pas ? dans l'avenir, de lois
approuvant l'exécution es lois de financement.
L'assistance de la Cour
des comptes dans le contrôle de l'application des lois de financement
constitue également un point positif, renforçant la logique et la cohérence
de la loi constitutionnelle.
En revanche, on peut
demeurer sceptique sur la suspension des délais lorsque le Parlement décide
d'interrompre ses travaux, puisque le Gouvernement peut toujours, en
application de l'article 28, troisième alinéa, de la Constitution, demander
la tenue de jours supplémentaires de séances.
Tous ces éléments ont
naturellement été pris en compte par le Sénat lors de son examen du projet
et ont justifié son vote conforme.
Enfin, il est possible
d'estimer que la loi constitutionnelle a évité les écueils qui auraient pu
faire craindre une dérive des lois de financement de la sécurité sociale,
dérive qui aurait été susceptible de remettre en cause le paritarisme et qui
aurait risqué d'ouvrir la voie à une certaine étatisation de la sécurité
sociale. Au contraire, avec la présente loi constitutionnelle, la sécurité
sociale, à travers les lois de financement, pourra être renforcée dans le
respect des principes essentiels auxquels nous sommes tous profondément
attachés.
Pourtant, cette révision
constitutionnelle ne résout pas toutes les interrogations que le Sénat a
légitimement formulées. Il est bien évident que la loi organique qui la
complétera sera essentielle et que la Haute Assemblée sera particulièrement
vigilante pour effacer les ombres et dissiper les brouillards.
Nous nous félicitons
d'ailleurs des engagements pris par le garde des sceaux en ce qui concerne
le contenu et les modalités de discussion du futur projet de loi organique.
La loi organique devra
préciser la nature des dispositions législatives intégrées dans les lois de
financement. Elle devra permettre d'éviter le risque des cavaliers sociaux.
Elle devra définir le champ de la sécurité sociale couvert par les lois de
financement. Elle devra également délimiter ce qu'il reviendra au
législateur d'intégrer dans les lois de financement.
Nous regrettons, tout en
le comprenant, l'article 2 du texte, aux termes duquel les projets de loi de
financement sont soumis en premier lieu à l'Assemblée nationale. Nous
verrons à l’usage si cette disposition était pleinement justifiée.
On peut également
regretter l'absence de dispositions sanctionnant une éventuelle carence
gouvernementale, retard dans le dépôt ou absence de dépôt du projet, alors
que les retards parlementaires peuvent justifier une mise en œuvre par voie
d'ordonnance.
Nous craignons, comme
l'a justement souligné le président de la commission des finances du Sénat,
M. Christian Poncelet, les risques d'embouteillages et de chevauchements
entre le mois de novembre et le mois de décembre, lors du vote de la loi de
finances et de la loi de financement, risques qui peuvent notamment surgir
si le Gouvernement impose simultanément au Parlement la discussion en
urgence d'autres projets de loi. C'est la pratique qui pourra dissiper, du
moins nous le souhaitons, ces regrets et ces inquiétudes.
Le groupe du RPR du
Sénat est convaincu du bien-fondé de cette révision constitutionnelle, qui
obéit à une indiscutable logique et à une réelle cohérence. Il sera
particulièrement attentif lors de l'examen du projet de loi organique et
suivra avec intérêt le développement de cette nouvelle catégorie de loi,
dont on peut espérer une normalisation des comptes de la sécurité sociale.
Le groupe du RPR du
Sénat votera donc cette révision constitutionnelle. (Applaudissements sur
de nombreux bancs.)
M. le président. Pour le
groupe de l'Union pour la démocratie française et du Centre de l'Assemblée
nationale, la parole est à M. José Rossi.
M. José Rossi.
Monsieur le
président, monsieur le Premier ministre, messieurs les ministres, mes chers
collègues, l'UDF porte, je peux l'affirmer d'emblée, un intérêt majeur au
projet de loi constitutionnelle, adopté par l'Assemblée nationale et le
Sénat, instituant les lois de financement de la sécurité sociale. Cette
position n'est pas nouvelle. Elle répond à une volonté politique forte, et
exprimée avec persévérance par l'UDF.
Parmi les nombreuses
tentatives faites, depuis plus de trente ans, pour renforcer le rôle du
Parlement dans l'élaboration et la mise en œuvre du budget social de la
nation, je rappellerai simplement, après d'autres orateurs, la proposition
de loi organique présentée, au nom de l'UDF, par Michel d'Ornano et adoptée
par le Parlement dès 1987.
Ce texte, qui prévoyait
déjà que le Parlement serait saisi chaque année d'un projet de loi sur les
finances sociales, a été déclaré non conforme à la Constitution.
Seule la Constitution
peut prévoir, en définitive, une nouvelle catégorie de lois et modifier la
procédure législative. C'est précisément pour cela que nous sommes
aujourd'hui réunis, et nous nous en réjouissons, monsieur le Premier
ministre, parce que vous nous proposez une vraie réforme.
Il s'agit - enfin ! - de
rationaliser la gestion de notre système de sécurité sociale. Pour cela, il
nous est proposé d’élaborer, sous le contrôle de l'opinion publique, des
lois de financement qui conduiront tous les acteurs responsables à effectuer
des arbitrages plus équitables et plus justes que les décisions souvent
contestables qui résultent du désordre passé.
Le Parlement sera donc
amené à assumer cette responsabilité nouvelle pour lui : la définition des
conditions de l'équilibre de la sécurité sociale.
L'identité de vues sur
la réforme qui s'est manifestée dès la première lecture par les deux
chambres prouve que, après les amendements adoptés par l'Assemblée nationale
et les explications fournies par le Gouvernement, tant à l'Assemblée
nationale qu'au Sénat, le texte soumis au Congrès du Parlement répond à
l'attente de la majorité en ce qui concerne la cohérence juridique et
constitutionnelle.
Mais cette réforme
permettra aussi, on peut l'espérer, de sortir de l'actuelle confusion des
responsabilités pour aller vers une nouvelle répartition des rôles entre les
différents acteurs.
J'aborderai d'abord la
question de la cohérence juridique et constitutionnelle.
Les informations
fournies par le Gouvernement sur les principales orientations de la loi
organique qui suivra la réforme de la Constitution – c’était l'une de nos
attentes - ont permis de préciser l'objet des lois de financement de la
sécurité sociale ainsi que la procédure de leur élaboration.
Il s'agira bien, pour le
Parlement, d'approuver les orientations générales et les objectifs des
politiques de protection sociale. Il lui appartiendra aussi de déterminer,
en fonction de ces orientations, les voies et moyens de l'équilibre
financier prévisionnel des régimes obligatoires de base de la sécurité
sociale.
Différents rapports et
documents d'analyse annexés aux projets de lois de financement permettront
au Parlement d'être parfaitement éclairé pour effectuer des choix réels.
La portée du vote du
Parlement a été également mieux cernée. Le Parlement fixera les objectifs de
dépenses, définira les buts à atteindre, sans pouvoir arrêter le plafond des
charges, comme pour les charges de l'État lors du vote de la loi de
finances. Il détiendra néanmoins une responsabilité essentielle dans la
mesure où c'est dans le cadre fixé par lui que tous les autres acteurs
assumeront leurs responsabilités.
La référence aux
prévisions de recettes, qui résulte du vote d'un amendement à l'Assemblée
nationale, a été approuvée par le Sénat.
Enfin, la question de la
procédure de discussion des lois de financement a fait l'objet de remarques
parfois divergentes. C'est, en définitive, l'efficacité du travail
parlementaire qui est en cause. La réforme constitutionnelle laisse la porte
ouverte à différentes hypothèses. Il conviendra d'affiner la réflexion d'ici
à la discussion du projet de loi organique ; un choix devra alors être
arrêté.
Cette réforme va-t-elle
se révéler réellement efficace ? Va-t-elle nous permettre de remettre de
l'ordre à partir d'une nouvelle répartition des rôles ?
Si la Constitution de
1958 a donné au Parlement le pouvoir d'arrêter les principes fondamentaux de
la sécurité sociale, c'est le Gouvernement qui, à travers son pouvoir
réglementaire, fixe le montant des prestations et détail des conditions
d'attribution ainsi que le taux des cotisations.
Mais, au cours des
dernières années, le rôle du troisième acteur, les caisses nationales du
régime général, a été fortement valorisé, d'abord par les ordonnances de
1967, puis par la loi de 1994.
Or, force est de
constater que, contrairement à l'esprit des ordonnances de 1967, les
pouvoirs confiés aux caisses nationales n'ont pas été utilisés et que leurs
conseils d'administration n'ont jamais pris ni proposé des décisions
destinées à rétablir l'équilibre financier ; l’État a continué d'assumer
toutes les responsabilités dans les plans successifs de redressement de la
sécurité sociale.
Mais, au bout du compte,
malgré la tutelle assez lourde qu'il a exercée sur les organismes de gestion
de la sécurité sociale, il n'a pas, lui-même, évité la dérive des dépenses.
Il est donc clair
aujourd'hui qu'un partenariat renforcé est plus que jamais nécessaire pour
affronter avec succès les évolutions considérables auxquelles devra faire
face le système de protection sociale.
La généralisation de la
protection et la fiscalisation croissante du mode de financement de la
sécurité sociale font et feront de celle-ci l'instrument privilégié de la
cohésion sociale et de la solidarité. Pour l'État, cet enjeu est évidemment
essentiel.
Mais l'État est aussi
concerné par l'enjeu économique, compte tenu du poids financier de la
sécurité sociale et des conséquences sur l'économie de ses modes de
financement. C'est vrai pour ce qui est des prélèvements sociaux
obligatoires, dont la croissance a été en France exceptionnellement forte au
cours des vingt dernières années, mais cela l'est tout autant pour toute une
série d'autres dispositifs.
C'est donc bien une
démarche contractuelle associant les différents acteurs - État, organismes
d'assurance maladie, professionnels de la santé - qui permettra de relever
les défis auxquels est confronté notre système de soins.
Cela n'exclut pas, bien
au contraire, qu'un pouvoir d'arbitrage soit nécessaire. Le Parlement, qui
dispose de ce pouvoir pour les autres grandes fonctions collectives, telles
que l’éducation ou les transports, devait, à l'évidence, se saisir de ce
nouvel enjeu : celui de la politique sanitaire et de la cohésion sociale.
C'est bien le sens de la réforme proposée par le projet de loi
constitutionnelle.
En conclusion, je veux
souligner qu'en ouvrant une voie nouvelle au Parlement, la révision
constitutionnelle ménage en même temps l'avenir. Le Parlement doit pouvoir
s’adapter aux évolutions très profondes que connaîtra la sécurité sociale au
cours des prochaines années. Le financement budgétaire ne va-t-il pas
prendre une place de plus en plus importante par rapport à la solidarité
professionnelle ? Comment va évoluer la notion de santé ? Comment vont se
redéployer les politiques de santé ? C'est un véritable problème de société
et pas seulement un problème financier que le Parlement sera appelé à
trancher chaque année lorsqu'il sera saisi du projet de loi d'équilibre.
C'est dire, monsieur le
Premier ministre, que la réforme que vous nous proposez et sur laquelle le
Congrès du Parlement est appelé à se prononcer ne peut se réduire à des
considérations strictement juridiques et comptables. Cette réforme peut
être, si nous le voulons ensemble, une clé d'entrée dans une démarche
réformatrice fondamentale pour l'avenir de la société française. C'est pour
cela que le groupe UDF votera sans réserve le projet de loi
constitutionnelle. (Applaudissements sur de nombreux bancs.)
M. le président.
Pour le
groupe socialiste de l'Assemblée nationale, la parole est à M. Laurent
Fabius.
M. Laurent Fabius.
Monsieur le
président du Congrès, monsieur le président du Sénat, monsieur le Premier
ministre, mes chers collègues, que le Parlement de la République puisse
avoir un droit de regard et exercer son contrôle sur la sécurité sociale,
cela paraît un principe juste. Aussi n'est-ce pas sur ce point, monsieur le
Premier ministre, que nous sommes en désaccord avec vous, mais sur la nature
et sur les modalités de ce contrôle.
D'abord, convenons que
le contexte dans lequel vous nous saisissez du projet de révision
constitutionnelle n'est pas vraiment favorable à vos thèses.
Vous nous avez dit, dans
votre propos liminaire, qu'il s'agissait de revaloriser le rôle du
Parlement. Mais chacun ici, sénateur ou député, reconnaîtra que, depuis le
mois de novembre, le Parlement de la République, pour ce qui concerne la
définition de votre plan, n'a pas été vraiment revalorisé : ordonnances,
article 49, alinéa 3, etc.
De même, lorsqu'on
observe ce qui, trois mois plus tard, a été fait pour la mise en place de ce
plan, on est frappé que l'essentiel soit la création du fameux RDS. Et alors
que, le 15 novembre, vous nous annonciez avec beaucoup de solennité que,
grâce aux mesures nouvelles que vous alliez prendre, le déficit de
l'assurance maladie pour 1996 serait ramené à une quinzaine de milliards de
francs, on parle, trois mois plus tard, d'une quarantaine de milliards.
Enfin - et c'est
peut-être le fond de la question - des voix de plus en plus nombreuses se
font entendre pour souligner que, s'il existe assurément des
dysfonctionnements dans notre système de sécurité sociale, le point
fondamental qui explique les déficits et les déséquilibres, c'est bien la
situation économique et la politique économique suivie. Une démonstration
plus que convaincante nous en a été donnée il y a quelques jours dans une
publication fort instructive de l'Observatoire français des conjonctures
économiques.
Mais j'en viens au texte
même du projet de loi qui doit, bien sûr, retenir l'essentiel de notre
attention. J’ai relu attentivement les débats devant le Sénat et l'Assemblée
nationale, et trois ou quatre points m'ont frappé.
D'abord, fallait-il, oui
ou non, une révision constitutionnelle ? Certains esprits parmi les plus
avertis sur le plan juridique, et appartenant d'ailleurs à divers groupes
politiques, ont souligné qu'on aurait fort bien pu procéder par une loi
organique. Ce n'est pas le choix que nous avons fait, et nous nous trouvons
ainsi devant ce qu'un journaliste d'un grand quotidien du soir appelle « le
prurit constitutionnel ».
Je ne sais s'il s'agit
d'un prurit mais, depuis le début de cette législature, nous avons
assurément procédé à de nombreuses révisions constitutionnelles, et je me
demande s'il n'y a pas, à cet égard, une sorte d'inversion et même de
dérive. Ce n'est plus l'importance des problèmes abordés qui détermine la
révision constitutionnelle, c'est lorsqu'on veut montrer qu'une réforme est
importante qu'on décide de la faire adopter par cette voie.
(Applaudissements sur plusieurs bancs.)
Le deuxième point que je
veux évoquer a donné lieu, monsieur le Premier ministre, à de nombreuses
exégèses devant l'Assemblée nationale et devant le Sénat. Il porte sur la
nature même des lois de financement de la sécurité sociale que vous vous
proposez d'instituer. Vous nous avez dit « responsabilité ». Fort bien !
Mais la responsabilité, cela consiste à supporter les conséquences du non ou
du oui. Or que le Parlement, en se prononçant sur ces textes, vote oui ou
vote non, les conséquences en seront à peu près exactement les mêmes.
C'est ce qui a amené
plusieurs de nos collègues à rivaliser d'éloquence pour qualifier le degré
de normativité que comportent vos futures lois de financement. D'abord, le
président Mazeaud, avec toute l'autorité qui s'attache à sa parole, a,
devant l'Assemblée nationale, évoqué une « normativité différée ». M. Gélard,
rapporteur au Sénat, qui, il y a quelques minutes, nous a parlé de
« normativité d'objectifs », avait, dans son exposé devant la Haute
Assemblée, préféré l'expression « normativité aléatoire. » Le président
Poncelet a frappé une de ces formules dont il a le secret en se référant à
une « densité normative très faible ». Enfin, le président Larché a évoqué
une « normativité sui generis » et Robert Badinter une « normativité
indéterminée ».
Je serai encore plus
carré. Ne sachant pas ce que sera cette future loi, j'ai tendance à y voir
une espèce d'OVNI, d'objet juridique non identifié (Sourires), dont
l'examen en tout cas, ne peut conduire à une responsabilité plus forte du
Parlement. (Applaudissements sur plusieurs bancs.)
Quant aux modalités
d'examen des lois de financement, vous les calquez sur celles des lois de
finances, ce qui veut dire qu'il y aura peu de jours pour examiner des
projets fort importants. Vous jugez indispensable de commencer l'examen
devant l'Assemblée nationale, ce qui, compte tenu de ce qu'est l'ordinaire
de notre session d'automne, ne m'apparaît pas pertinent. Bref, vous enserrez
toutes choses dans de telles conditions - ayant recours aux ordonnances,
encore elles ! si les délais ne sont pas respectés - qu'on peut finalement
se demander si la responsabilité du Parlement ne sera pas encore plus faible
qu'elle ne l'est aujourd'hui.
Cette remarque n'est pas
gratuite. Dans le projet de loi organique que, fort obligeamment, on nous a
transmis, il est en effet prévu, expressis verbis, des « cavaliers
sociaux », c'est-à-dire des dispositions législatives en matière sociale qui
devront respecter la même exigence de délai. Si vos textes sont adoptés,
celui d'aujourd'hui puis la loi organique, on aboutira donc à ce paradoxe
que l'examen du Parlement sera soumis, en matière sociale, à des conditions
encore plus rigoureuses, encore plus exigeantes, encore plus restrictives
qu'aujourd'hui.
J'ajoute, sans vouloir
tomber dans je ne sais quelle casuistique, que l'imbroglio entre loi de
financement de la sécurité sociale et loi de finances risque d'être
redoutable. Songez, mes chers collègues, dans quelle situation nous nous
trouverions si la loi de finances et la loi de financement de la sécurité
sociale était adoptées, l'une était promulguée et l'autre annulée par le
Conseil constitutionnel ? Quelle serait la conséquence ? Sauf à dire que les
décisions du Parlement dans ce domaine seront de nul effet...
Qu'en est-il enfin des
amendements ? Ceux qui ont pris connaissance du projet de loi organique
savent d'ores et déjà que non seulement l'article 40 s'appliquera aux
éventuelles propositions du Parlement en matière sociale, mais que - on me
corrigera si je me trompe - l'application en sera encore plus exigeante que
dans le cadre des lois de finances. De la sorte, mes chers collègues, vous
ne pourrez rien faire d'autre que proposer des dispositions sociales plus
austères que celles du Gouvernement.
J'en viens ainsi, et ce
sera ma conclusion, à ce qui est probablement, sinon l'objet, du moins
l'effet de votre révision constitutionnelle. Vous nous dites qu'une large
responsabilité sera donnée au Parlement en matière sociale. Non, monsieur le
Premier ministre ! Le Gouvernement se servira à l'avenir du Parlement comme
d'une caution pour les mesures sociales qu'il aura décidées : voilà la
réalité ! (Applaudissements sur plusieurs bancs.)
Du même coup, une
certaine déception peut saisir tous ceux qui avaient placé quelques espoirs
dans ce contrôle. Nous avons déjà eu une pseudo-concertation sociale avant
le mois de novembre, puis une pseudo-consultation du Parlement à la
mi-novembre. Nous risquons aujourd'hui, avec ce texte, de ne donner qu'une
pseudo-responsabilité au Sénat et à l'Assemblée nationale en matière de
dépenses sociales.
En présentant votre
plan, qui a fait l'objet, dans l'opinion publique, de l'accueil flâneur que
l'on sait, vous nous avez ait, monsieur le Premier ministre, que ce projet
de loi constituait la « clé de voûte » de toute votre réforme. Eh bien, la
clé me paraît mal sculptée ; la voûte est déjà fissurée. On ne s'étonnera
pas, face à un tel texte, que notre groupe ait décidé de le rejeter.
(Applaudissements sur plusieurs bancs.)
M. le président.
Pour le groupe communiste républicain et citoyen du Sénat, la parole est à
M. Robert Pages.
M. Robert Pagès.
Monsieur le président, monsieur le Premier ministre, mes chers collègues,
quelques semaines après un grand mouvement qui marquera l'histoire sociale
de notre pays, voilà le Congres du Parlement réuni à Versailles pour prendre
à contre-pied ces millions de salariés, retraités, chômeurs, exclus, jeunes
qui ont appelé tous ensemble à rejeter cette réforme de la sécurité sociale.
Cette nouvelle
modification de la Constitution, la cinquième en trois ans et demi, vise,
selon le Gouvernement et sa majorité, si écrasante aujourd'hui dans cette
enceinte, à conférer au Parlement le pouvoir d'orienter la politique de
protection sociale par le vote de lois de financement de la sécurité
sociale.
L'argument essentiel, je
dirai même unique, avancé pour soutenir cette révision est celui de la
démocratie.
Mais l'acte essentiel en
matière démocratique n'aurait-il pas été de retirer cette réforme qui,
aujourd'hui, est rejetée par un nombre croissant de Français, comme
l'attestent les dernières études d'opinion ?
Comment parler de
démocratie alors que le Gouvernement reste dangereusement sourd aux
préoccupations et à la colère de nos compatriotes, qui n'en peuvent plus de
cette rigueur, de ce chômage, de cette vie si difficile ?
Comment parler de
démocratie, de revalorisation du rôle du Parlement alors que le Gouvernement
impose le « plan Juppé » par la voie des ordonnances, c'est-à-dire sans
débat ?
Rappelez-vous en effet
le passage en force de la loi d'habilitation en décembre avec l'utilisation
par le Gouvernement de l'article 49-3 à l'Assemblée nationale !
Rappelez-vous la méthode caricaturale de la majorité du Sénat, qui a préféré
rejeter le projet par le vote d'une question préalable plutôt que d'accepter
le débat d'amendements, aucun n'ayant pu ainsi être examiné !
Nous estimons donc que
le Gouvernement et sa majorité ont perdu beaucoup de leur crédibilité en
matière de conduite démocratique des réformes et, notamment, de celle de la
sécurité sociale.
C'est bien au contraire
l'autoritarisme, le mépris du mouvement populaire qui ont marqué l'attitude
de la droite, au Gouvernement et au Parlement, durant ces dernières
semaines.
Enfin, comment
pouvez-vous parler de démocratie alors que cette révision constitutionnelle
foule aux pieds l'un des principes fondateurs de la sécurité sociale, qui
est celui de sa gestion par les assurés eux-mêmes ? L'une de vos premières
décisions est, en effet, la suppression des élections des administrateurs
des caisses de la sécurité sociale. C'est non moins de paritarisme qu'il
faut, mais un paritarisme rénové qui donne aux assurés une prise réelle sur
l'avenir de la protection sociale !
Est-ce ainsi que vous
permettrez aux citoyens de participer à la vie sociale et politique du
pays ? Certainement pas ! Bien au contraire ! Vous tournez le dos à une
conception moderne et renouvelée de la démocratie. Vous refusez que le
peuple s'inscrive directement dans la gestion de ses affaires. Et pour
cause : cette gestion-là ne servirait certainement pas les objectifs que
vous vous êtes réellement fixés !
En effet, cet argument
du renforcement du rôle du Parlement comme garantie démocratique
supplémentaire n'est, selon nous, que poudre aux yeux. La réalité, c'est que
le pouvoir exécutif souhaite, par ce biais, prendre totalement en mains la
gestion de la sécurité sociale.
La réalité des
institutions de la Ve République s'impose. Le Parlement est
placé, dans ce cadre, sous la tutelle directe du Président de la République
et de son Gouvernement.
Qui peut croire ici que
les Assemblées disposent, par exemple, d'un réel pouvoir en matière
budgétaire ?
Les conditions d'examen
de la loi de finances, les limites imposées au droit d'amendement en la
matière fixent aux parlementaires une marge de manœuvre particulièrement
étroite.
Il en sera de même pour
les lois de financement de la sécurité sociale. C'est le Gouvernement qui
déterminera les objectifs de recettes et de dépenses et qui sera maître de
les faire appliquer. Le garde des sceaux a confirmé cet état de choses
devant la commission des lois de l'Assemblée nationale en évoquant la
création d'un véritable « pouvoir dérivé » pour le Gouvernement.
Pourquoi donc tant
d'hypocrisie et tant de précipitation ? M. le Premier ministre nous a donné
la réponse dès le 15 novembre dernier en présentant l'ensemble de son plan.
L'objectif essentiel, c'est la réduction des déficits sociaux par une
austérité renforcée, et ce pour une raison supérieure : l'instauration de la
monnaie unique.
C'est en cela que la
formule ambitieuse de clef de voûte, utilisée par le Premier ministre à
propos de cette révision, prend tout sons sens.
La reprise en main de la
sécurité sociale par l'exécutif permettra d'assurer un contrôle plus
efficace de l'adéquation des dépenses de santé et de protection sociale aux
objectifs financiers de Maastricht.
La Commission de
Bruxelles, qui adresse à la France rappel à l'ordre sur rappel à l’ordre en
matière de comptes sociaux, aura une prise beaucoup plus forte sur les
futures lois de financement de la sécurité sociale.
Cette révision tend donc
à conférer au Gouvernement l'outil institutionnel pour satisfaire au plus
vite les critères de convergence, préalables nécessaires au passage à la
monnaie unique.
Cette course effrénée
vers cette union économique et monétaire est ainsi à la source de la
politique actuelle du Gouvernement, qui, malgré des reculs significatifs à
la suite du mouvement social - je pense aux allocations familiales et aux
régimes spéciaux de retraite - assène de rudes coups à l'immense majorité de
la population. L'application du RDS dès ce mois de février est au premier
rang d'entre eux.
Chaque année jusqu'en
2009, les salariés paieront 15 milliards de francs, alors que les détenteurs
de capitaux ne débourseront que 1,4 milliard de francs, soit moins que les
retraités et les chômeurs, qui, eux, seront ponctionnés de 1,8 milliard de
francs !
Cette démonstration
prouve bien que le Gouvernement privilégie toujours autant le monde de la
finance au détriment des salariés, des chômeurs et des retraités.
Le « plan Juppé », c'est
aussi le rationnement des soins, la casse du grand service public qu'est
l'hôpital en France et la privatisation progressive de la sécurité sociale,
avec notamment le développement de la capitalisation des retraites. C'est
cette politique que le Parlement sera chargé d'avaliser chaque année.
L'argent existe pourtant
en France pour combler dès aujourd'hui les déficits sociaux sans s'attaquer
aux porte-monnaie déjà bien vides des plus démunis. Six cents milliards de
francs de bénéfices patronaux sont ainsi investis dans la spéculation, et
non dans l'emploi ! Deux cents milliards de francs, par exemple, ont été
accordés aux entreprises par l'État sans créations d'emplois à la clef !
Comment accepter cette
situation alors que le simple fait d'élever le niveau des cotisations
patronales au niveau des cotisations salariales rapporterait 77 milliards de
francs à la sécurité sociale ?
Cette orientation toute
maastrichtienne, qui perpétue l'austérité et le chômage pour mieux préserver
le capital et son utilisation spéculative, est dangereuse pour la France et
pour son peuple.
Cette voie, monsieur le
Premier ministre, est sans issue pour notre pays, et le spectre de la
récession se dresse bel et bien devant nous.
Nous sommes entrés dans
un cycle dont il est urgent de sortir. Les experts de l'Observatoire
français des conjonctures économiques ne viennent-ils pas d'indiquer que
« pour atteindre les critères de Maastricht fin 1997 il faudra d'ici là un
nouveau plan de rigueur comparable à celui de 1995-1996 » ?
L'échec d'une telle
politique est pourtant déjà patent, car le Gouvernement vient d'admettre que
la réduction du déficit de la sécurité sociale à 17 milliards, réduction qui
constituait selon vous la raison d'être de votre plan, ne serait pas
atteinte, puisque le chiffre de 40 milliards est aujourd'hui prévu.
Le ministère des
affaires sociales a, en effet, annoncé, voilà une semaine : « Le pari ne
pourra être tenu. Les mauvais chiffres de la croissance et de l'emploi
viennent amputer les recettes de la sécu. »
Il s'agit d'un cuisant
aveu d'échec. Cet aveu donne pleinement raison à ceux, dont nous sommes, qui
affirment que la source des déficits n'est pas dans des dépenses de santé
inconsidérées - un Français sur quatre renonce à des soins en raison de leur
coût, selon une récente étude - mais bien dans une situation économique et
sociale qui ne cesse de se détériorer.
Le chômage, la baisse du
pouvoir d'achat minent les comptes sociaux, comme ils minent la société tout
entière.
Rappelons-le : 100 000
chômeurs, ce sont 8 milliards de déficit de la « sécu » en plus.
Votre plan, monsieur le
Premier ministre, cette révision qui inscrit dans la Constitution la
soumission aux critères de Maastricht en matière de protection sociale, ne
peuvent qu'aboutir à un système à deux vitesses : une santé de qualité pour
ceux qui pourront payer et une santé au rabais pour ceux qui ne le pourront
pas !
Votre plan, cette
révision constitutionnelle, monsieur le Premier ministre, ne répondent pas
aux aspirations exprimées par le peuple français ces dernières semaines.
Bien au contraire, ils leur tournent le dos. Ce simulacre de débat dans cet
hémicycle de Versailles symbolise une fois de plus le déphasage entre un
pouvoir politique et économique tourné vers Bruxelles et le peuple.
Cela ne doit pas masquer
la force du mouvement social, qui, nous en sommes certains, saura faire
entendre de nouveau sa voix puissante si le Gouvernement persiste à imposer
une austérité dangereuse pour l'avenir de la France.
Les sénateurs du groupe
communiste républicain et citoyen œuvreront à cette riposte. Ils prépareront
avec la population le débat sur la loi de ratification des ordonnances,
auquel vous vous êtes engagé, monsieur le Premier ministre, et ils voteront,
dans l’immédiat, contre ce projet de loi constitutionnelle.
(Applaudissements sur quelques bancs.)
M. le président.
Pour le groupe des Républicains et Indépendants du Sénat, la parole est à
M. Henri de Raincourt.
M. Henri de Raincourt.
Monsieur le président du Congrès, monsieur le président du Sénat, monsieur
le Premier ministre, messieurs les ministres, mes chers collègues, la
réunion du Congrès du Parlement est et doit demeurer un acte solennel et
exceptionnel. Certains ont dit qu'elle était banalisée, puisque, ces
dernières années, le Congrès a été amené à se réunir à cinq reprises.
Or cette affirmation
m'apparaît inexacte, pour deux raisons : l'une relève de la continuité des
institutions et l'autre de la mise en œuvre de choix politiques.
Tout d'abord, ce projet
de loi constitutionnelle confirme la volonté exprimée par le Président de la
République d'accroître les pouvoirs du Parlement. Cette volonté s'est
traduite en juillet dernier par la réforme constitutionnelle qui a instauré
la session unique. Elle devrait permettre au Parlement - espérons-le - de
jouer mieux et pleinement son rôle.
Cette session unique
constitue un « cadre ». Et les initiatives du pouvoir exécutif et dé chaque
Assemblée le rempliront peu à peu.
Le projet qui nous est
soumis aujourd'hui s'inscrit dans la suite de cette réforme de l'été 1995.
Fondement de la
République, la Constitution n'a pas vocation à être une loi définitivement
figée. Elle doit, afin d'assurer sa pérennité, s'adapter aux évolutions
institutionnelles, économiques et sociales de notre société, elle-même en
mouvement.
Il y a deux types de
réformes constitutionnelles : l'un d'ordre juridique et l'autre d'ordre
politique.
Le projet de loi que
nous avions adopté en novembre 1993 était essentiellement de nature
juridique. Il avait été rendu nécessaire par une décision du Conseil
constitutionnel relative au droit d'asile.
A l'inverse, d'autres
réformes constitutionnelles, comme celles de la Haute cour de justice, du
Conseil supérieur de la magistrature, du référendum, de la session unique
parlementaire, relevaient exclusivement d'une décision exprimant un choix
politique fort. Ainsi en est-il du projet sur lequel nous sommes appelés à
nous prononcer aujourd'hui.
Nous nous réjouissons
d'ailleurs que le Gouvernement ait eu la volonté et le courage de mettre en
œuvre cette réforme attendue depuis longtemps tant par les parlementaires
que par certains partenaires sociaux. Je me dis : pourquoi ce qui est
valable pour le budget annexe des prestations sociales agricoles, voté
chaque année par le Parlement sans qu'il en résulte de désordres
particuliers, ne le serait-il pas pour le régime général ?
Cette modification est
la traduction constitutionnelle de la politique du Gouvernement en matière
de sécurité sociale.
Cette politique, la
majorité à laquelle appartient le groupe des Républicains et indépendants,
l'a déjà approuvée, en adoptant la déclaration de politique générale
présentée par le Gouvernement en novembre dernier et en acceptant le recours
aux ordonnances.
La situation de notre
régime de sécurité sociale rendait urgente et indispensable cette réforme,
si l'on souhaite assurer sa pérennité.
Sur le plan financier,
la dépense annuelle en 1996 sera de 2 500 milliards de francs, soit plus du
tiers de notre produit intérieur brut. Les dépenses des régimes obligatoires
de base de la sécurité sociale devraient atteindre environ 1 850 milliards,
c'est-à-dire un montant comparable à celui du budget de l'État. Les
prélèvements sociaux, quant à eux, représentent 21,6 p. 100 du produit
intérieur brut.
Il est, par conséquent,
indispensable, devant l'importance de ces sommes, que le Parlement soit
saisi et ce d'autant plus que la collectivité est appelée à combler les
déficits. La parité dans la gestion : oui ! La parité dans la détermination
des dépenses et des recettes : non !
A l'heure de l'Union
européenne, le fonctionnement du Parlement doit être proche de celui des
autres États de l'Union et son rôle dans le domaine social doit être
amplifié. Que ce soit en Grande-Bretagne, au Danemark ou en Allemagne, le
vote par le Parlement des dépenses et des recettes sociales leur donne une
authentique légitimité.
Dans une démocratie, il
est naturel que le financement de la sécurité sociale, surtout quand il
atteint de tels chiffres, soit examiné par les représentants du peuple. Dans
ce domaine, nous étions jusqu'à ce jour confinés dans une sorte
d'illégitimité. Le vote par les parlementaires des lois de financement sera
dorénavant un exercice normal de souveraineté.
Décider comment et
combien l'on doit dépenser détermine aussi le modèle de société que nous
proposons à nos compatriotes. Il s'agit donc bien là d'un choix politique
qui consacre la primauté du politique sur le technique.
Le projet initial déposé
par le Gouvernement - on l'a dit à de nombreuses reprises cet après-midi - a
été amendé par les députés, ce qui a permis au Sénat de le voter conforme.
La majorité sénatoriale
a exprimé son choix d'autant plus facilement que, au cours des débats au
palais du Luxembourg, le Gouvernement a apporté des garanties quant au vote
de la loi organique, nécessaire à l’application de cette réforme : celle-ci
devra être votée en termes identiques par les deux assemblées. Cette
disposition respecte le bicamérisme auquel la Haute Assemblée est très
attachée.
De même, des assurances
nous ont été données sur l'organisation du calendrier parlementaire, certes
étroit, afin que nous puissions examiner convenablement les lois de
financement à l'automne. C'est pourquoi je souligne ici l'importance de cet
engagement du Gouvernement, le Sénat étant saisi après l'Assemblée nationale
pour la loi de finances, mais aussi pour les lois de financement de la
sécurité sociale.
La réforme
constitutionnelle s'inscrit donc dans la perspective de la rénovation de
notre système de protection sociale voulue par votre gouvernement, monsieur
le Premier ministre, et approuvée par le Parlement. Elle élargit ses
pouvoirs et renforce la démocratie et la participation des citoyens.
Pour toutes ces raisons,
le groupe des Républicains et indépendants, très sensible à la volonté
exprimée par M. le Président de la République, confirme une fois de plus son
soutien total au Gouvernement en votant le projet de loi constitutionnelle.
(Applaudissements sur de nombreux bancs.)
M. le président.
Pour le
groupe communiste de l'Assemblée nationale, la parole est à M. Alain
Bocquet.
M. Alain Bocquet.
Monsieur le
président du Congrès, monsieur le président du Sénat, monsieur le Premier
ministre, chers collègues, que le Parlement soit réuni en Congrès pour la
cinquième fois en trois ans est bien le signe d'une crise profonde de nos
institutions, marquées par la domination présidentielle sur la vie publique
et toujours plus vulnérables à la supranationalité.
Cinquième révision en
trois ans, c'est la troisième après Maastricht en 1992 et Schengen en 1993,
qui n'est pas sans lien avec la politique européenne de la France. Cinquième
révision en trois ans, et le déséquilibre des pouvoirs ne fait que
s'aggraver au détriment des assemblées élues au suffrage universel ! Nous
sommes à Versailles, mais c'est par ordonnances, sans vote ni débat
parlementaire, que sont mises en œuvre des réformes de structures majeures
pour la protection sociale des Français.
La Loi fondamentale
n'est donc pas modernisée mais fragilisée et le projet d'aujourd'hui en
résoudra d'autant moins les contradictions que la crise sociale ne cesse de
creuser le fossé entre notre peuple et sa représentation officielle.
La révision que votre
majorité s'apprête à voter la volonté d'une large majorité de Français
marque bien une rupture fondamentale avec le système original novateur mis
en place à la Libération dans un pays exsangue par le ministre communiste
Ambroise Croizat. Dans le gouvernement du général de Gaulle. Et si c'est la
pierre angulaire d'une nouvelle protection sociale à vitesses multiples,
elle mérite beaucoup de qualificatifs, sauf celui de la modernité. Elle est,
à la vérité, une marche régressive et - je n'hésite pas à le dire - un recul
de civilisation. Avec votre réforme, vous retirez dans les faits aux assurés
sociaux la maîtrise démocratique de leur salaire différé dans le domaine de
la couverture des dépenses de santé, de retraites et d'allocations
familiales.
Peut-on évoquer
davantage une nouvelle légitimité quand la technocratie est appelée à
remplacer la démocratie et l'élection des conseils d'administration par les
assurés, quand, à l'unicité de la protection sociale, succède un système
éclaté où la solidarité des générations est moins forte que l'appétit des
assurances privées ?
Sous l'apparence
trompeuse d'un nouveau champ de compétence du Parlement, c'est l'exécutif
qui renforce son pouvoir. Il n'était pas nécessaire de modifier la
Constitution ; le droit à la sécurité sociale y est déjà inscrit et ses
principes appartiennent au domaine de la loi. Derrière une démocratisation
en trompe-l'œil, c'est bien d'étatisation qu'il s'agit.
La révision donne au
Parlement une fonction de censeur et lui visse sur la tête une casquette de
contrôleur!
Au mouvement social
d'une ampleur exceptionnelle qui vient de s'exprimer, le Gouvernement ne
répond que par l'austérité, c'est-à-dire, au quotidien, la violence de la
misère, des privations qui sont la conséquence directe de votre politique et
dont vous portez la responsabilité.
N'est-ce pas le monde à
l'envers quand, au lieu de partir des besoins des malades, des familles ou
des retraités, on définit a priori une enveloppe financière pour en
démultiplier des effets qui seront particulièrement rudes au niveau de
l'hôpital public, des médecins et des malades ?
Dans le même temps, on
part des besoins boulimiques des marchés financiers pour leur offrir, avec
le remboursement de la dette sociale, un nouveau gisement de haute
rentabilité.
Au sujet de la dette,
n'y a-t-il pas au débat d'aujourd'hui une question préalable qui n'est pas
tranchée?
Le Gouvernement fait
état d'une dette cumulée de 250 milliards. Le ministre des affaires sociales
du précédent gouvernement avance des chiffres très différents. Qui croire ?
Où est la vérité ? A ce jour, ni les Français ni la représentation nationale
ne la connaissent. Or, en mai 1993, la CSG a bel et bien été augmentée dans
le but de rembourser 110 milliards de déficit. D'où une première question :
combien a été remboursé ? Cette question n’est pas mince puisque les
salariés ont déjà payé. Est-ce qu'on ne leur demanderait pas de payer deux
fois ?
Ensuite, la dette
sociale apparaît bien comme un prétexte pour instaurer un nouvel impôt pour
l'État, puisque le RDS rapportera, en tout état de cause, beaucoup plus que
250 milliards de francs. A quoi servira la différence, sinon à verser des
intérêts aux financiers internationaux?
Enfin, quelle sera alors
la nouvelle utilisation de la part de la CSG, qui n'est plus affectée au
remboursement de la dette ?
Le Gouvernement joue de
l'absence de réponse à ces questions pour modifier la Constitution, afin de
renforcer la maîtrise des dépenses sociales. C'est inacceptable. La
démocratie ne peut pas vivre sans transparence.
S'agissant de dette
sociale et de rigueur, faut-il évoquer aussi les 40 milliards de francs de
dettes patronales récupérables ou les fabuleux profits de l'industrie
pharmaceutique ? La rigueur, est-ce bien sermonner le chômeur ? Ne serait-ce
pas plutôt contrôler les fonds publics que les employeurs gaspillent sans
l'ombre de l'embryon d'une contrepartie en termes de créations d'emplois ?
Quand la monnaie unique
et la réduction des déficits servent de prétexte à l'austérité, cette
révision est bien une conséquence directe de Maastricht. La loi de
financement rassemblera en un seul document, clair, lisible, annualisé,
l'état de la sécurité sociale qui sera plus facilement contrôlée par les
instances supranationales.
Passer par Versailles
est le plus court chemin pour aller de Paris à Bruxelles !
Pour leur part, les
parlementaires communistes proposent une politique alternative et cohérente,
afin de renforcer à la fois les droits des assurés et du Parlement. La
sécurité sociale est le bien commun de tous les assurés, rendez-la leur en
organisant des élections aux caisses.
Le mouvement social a
affirmé haut et fort ses exigences pour faire de la solidarité le moteur de
la croissance avec la retraite à soixante ans, la pension complète après
trente-sept années et demie de cotisation, le remplacement de chaque départ
en retraite par une embauche avec contrat à durée indéterminée, en
garantissant les droits acquis des enfants et des familles, en donnant à
l'hôpital public et aux médecins les moyens de conduire une politique de la
santé qui ne marchande pas les progrès aux plus démunis.
Financer cette sécurité
sociale de l'égalité, c'est possible en supprimant la CSG, cet impôt
confusionniste, et en créant une cotisation versée au régime général et
assise sur tous les revenus financiers. Si ceux-ci étaient taxés au même
taux que les salaires, c'est près de 80 milliards de francs qui entreraient
dans les caisses de la sécurité sociale. C'est possible aussi en repensant
l'assiette des cotisations pour ne pas pénaliser les entreprises de
main-d'œuvre, en ne faisant plus de l'assurance maladie la vache à lait de
l'industrie pharmaceutique, en créant une assurance obligeant les employeurs
à payer leurs dettes au régime général.
Le choix de la
démocratie consisterait à faire confiance aux assurés tout en permettant au
Parlement de jouer un rôle accru. Ce projet, qui arbitre au contraire pour
l'étatisme contre la démocratie, va être voté par le Congrès, mais son
adoption aurait été bien incertaine si les Français avaient été appelés à se
prononcer par référendum, d'autant que vous êtes en train de casser le seul
exemple au monde d'une protection sociale fondée sur le principe de la
solidarité et gérée paritairement par ceux qu'elle concerne.
L'action continue dans
le pays. Les parlementaires communistes ne peuvent que voter contre ce
projet en exprimant, par leur vote, leur volonté déterminée de faire vivre
la sécurité sociale à la française. (Applaudissements sur quelques
bancs.)
M. le président.
Pour le
groupe de l'Union centriste du Sénat, la parole est à M. Claude Huriet.
M. Claude Huriet.
Monsieur le président du Congrès, monsieur le président du Sénat, monsieur
le Premier ministre, mesdames, messieurs les ministres, mes chers collègues,
plutôt que d'évoquer les interrogations, largement débattues devant nos deux
assemblées, sur la procédure choisie par le Gouvernement - révision
constitutionnelle ou loi organique ? - ou sur l'opportunité des révisions
constitutionnelles successives - cinq en quatre ans - j'exposerai les
observations du groupe de l'Union centriste du Sénat, qui ne mettent en
cause ni son approbation ni son soutien, et qui sont au nombre de trois.
Elles concernent la
portée de la révision constitutionnelle dans le processus de réforme
courageusement engagé par le Gouvernement, le rôle effectif du Parlement, la
clarification nécessaire des responsabilités.
Monsieur le Premier
ministre, dans votre intervention du 15 novembre dernier, vous avez déclaré
que le changement dont nous sommes les acteurs et les témoins « sera la clé
de voûte de la réforme ». Vous avez d'ailleurs repris la même expression
tout à l'heure.
Plus modestement, nous
considérons qu'il constitue la première pierre d'une construction à peine
ébauchée, qu'il vous faudra et qu'il nous faudra poursuivre sans relâche.
Le rôle du Parlement,
tel que vous l'avez défini, tient en quatre points. Il revient à celui-ci,
sur proposition du Gouvernement, de fixer les orientations générales et les
objectifs des politiques de protection sociale, les ressources financées par
l'impôt, le taux d'évolution de l'ensemble des dépenses qui permettra de
garantir l'équilibre du système et, enfin, les critères de répartition des
objectifs quantifiés nationaux ainsi arrêtés.
L'Assemblée nationale en
a heureusement ajouté un cinquième, indispensable à nos yeux : les
prévisions de recettes, sans lesquelles le débat parlementaire eût été
quelque peu tronqué, c'est le moins que l'on puisse dire.
Pour clair qu'il soit
dans sa rédaction, l'article 1er du projet de loi
constitutionnelle laisse subsister plusieurs interrogations sur la portée
exacte de ces dispositions, interrogations que les précisions « négatives »
apportées par M. le garde des sceaux aux membres de la commission des lois
du Sénat n'ont pas complètement levées. Ces lois, a-t-il précisé, ne seront
pas des lois de finances sociales ; elles n'emporteront ni crédits
limitatifs ni autorisations de dépenses ou de prélèvements de recettes ;
elles ne remettront pas en cause la compétence du législateur pour
déterminer les principes fondamentaux de la sécurité sociale, telle qu'elle
est prévue par l'article 34 de la Constitution.
Le moins que l'on puisse
dire est que la lisibilité de ces négations successives n'est pas parfaite
et que la marge dans laquelle devra s'inscrire le débat parlementaire est
particulièrement étroite ! Mais les conséquences du vote seront très
importantes car la mise en œuvre des objectifs de dépenses que nous aurons
arrêtés se traduira dans les budgets hospitaliers et dans les conventions
avec les professionnels de santé.
Ainsi, on voit
apparaître, mes chers collègues, l'intervention du Parlement dans ce que
l'on appelle désormais la « maîtrise des dépenses de santé ». Mais on en
voit aussi les limites dans la mesure où nous n'aurons pas notre mot à dire
sur l'affectation des recettes ni sur la gestion de l'ensemble du système.
S'agissant de la
clarification des responsabilités, vous avez reconnu, monsieur le Premier
ministre, qu'« on ne sait plus qui décide de quoi ». C'est exact ! Mais on
doit s'interroger sur la clarification des responsabilités que vont
entraîner les lois de financement de la sécurité sociale. « Nous ne devons
pas » - je vous cite encore – « nous satisfaire du mot de responsabilité ».
Allons donc plus loin ensemble !
Le système de protection
sociale comportera toujours deux sources de financement distinctes : une
partie fiscalisée, qui, seule, dépendra du Parlement, et une partie dite
« contributive », la fixation des cotisations restant du domaine
réglementaire. Ce système sera donc désormais fondé sur quatre partenaires
principaux : Gouvernement, Parlement, caisses et partenaires sociaux, sans
oublier les usagers et, souvent, les collectivités.
La responsabilisation
des acteurs suppose une définition claire des responsabilisés, la
transparence et la proximité, afin que les décideurs soient connus, que les
raisons qui guident leurs choix soient comprises et que les effets de leurs
décisions puissent être rapidement perçus par tous. Cela signifie que la
régionalisation que souhaite mettre en œuvre le Gouvernement en matière de
financement de l'hospitalisation - régionalisation qui, d'ailleurs,
s'apparente davantage à une déconcentration - soit étendue à d'autres
domaines. Ainsi, en ce qui concerne les dépenses de santé, par exemple, il
reviendrait à l'État d'assurer à tous les Français - conformément au
principe d'universalité que vous avez annoncé et qui n'est pas une mince
avancée de la volonté politique du Gouvernement - un niveau de prestations
déterminé par le Parlement et financé par l'impôt.
Au-delà de la
« déclinaison » des objectifs nationaux en objectifs régionaux - dont, à
vrai dire, on ne voit pas quelle sera la traduction concrète - que le
Gouvernement va mettre en place, une instance régionale délibérante pourrait
définir une politique régionale de santé dont il lui reviendrait d'assurer
le financement selon un dispositif de nature contributive.
La réforme
constitutionnelle que nous allons adopter répond à une longue attente et le
nombre des initiatives parlementaires qui se sont succédé depuis plus de
vingt ans en témoigne. Par cette réforme, le rôle du Parlement se trouve à
nouveau renforcé sans que les fondements de la Constitution de la Ve
République en soient altérés.
En 1958, en présentant
la Constitution, Michel Debré, garde des sceaux, ministre de la justice,
concluait ainsi son allocution : « Naturellement, les textes sont les
textes, et ils ne sont que cela. Que seront demain les mouvements du
monde ? »
Face aux « mouvements du
monde », il nous appartient, mes chers collègues, de faire évoluer les
textes. C'est notre honneur d'y contribuer, et c'est l'honneur du
Gouvernement, monsieur le Premier ministre, de nous y avoir conviés.
Le groupe de l'Union
centriste du Sénat apportera toujours au Gouvernement un soutien loyal et
parfois exigeant. Il va de soi qu'il votera le projet de loi
constitutionnelle et qu'il contribuera à sa bonne mise en œuvre.
(Applaudissements sur de nombreux bancs.)
M. le président.
Pour le groupe du Rassemblement démocratique et social européen du Sénat, la
parole est à M. Guy Cabanel.
M. Guy Cabanel.
Monsieur le
président du Congrès, monsieur le président du Sénat, mesdames, messieurs
les ministres, mes chers collègues, le groupe sénatorial du Rassemblement
démocratique et social européen a examiné avec attention le texte de la
réforme constitutionnelle.
Certains de ses membres
n'approuvent pas cette démarche, la considérant inutile ou d'effet
aléatoire. Pour la majorité du groupe, le texte proposé se justifie par une
situation de désordres financiers frappant la protection sociale depuis de
nombreuses années.
Au nom de la majorité du
groupe, j'exprime l'opinion que le projet de loi de réforme
constitutionnelle correspond à la nécessité d'un contrôle du Parlement, trop
longtemps attendu. La définition d'une procédure nouvelle pour le vote de la
loi de financement de la sécurité sociale rend nécessaire l'adoption des
modifications des articles 34, 39 et 47 de la Constitution.
La majorité du groupe,
en souscrivant à ces dispositions, estime que le caractère solennel du vote
en Congrès est de nature à adresser un signal fort au pays. Cette séance
doit faire comprendre à l'opinion que les députés et les sénateurs veulent
contribuer à l'indispensable rénovation de la protection sociale.
Cette réforme est
l'aboutissement d'une longue marche vers le contrôle du Parlement sur le
budget social de la nation. Dès 1958, en effet, de multiples tentatives
émanent de tous les horizons de la politique française pour clarifier la
situation de notre système de sécurité sociale.
C'est, pour commencer,
l'ordonnance de la loi de finances pour 1959, qui fait référence aux
prestations et aux charges sociales. Puis, en 1968, la loi de ratification
des ordonnances sociales annonce la rédaction d'un rapport parlementaire
annuel. Mais le tournant décisif se situe en 1975, quand force est de
constater que le budget social de la nation dépasse le budget de l'État.
Les chiffres sont
éloquents : si le budget de l'État atteint 400 milliards de francs, le
budget social de la nation avoisine pour sa pan 450 milliards de francs.
C'est alors que le président Edgar Faure lance sa proposition d'un contrôle
parlementaire du budget social. Cette proposition se matérialisera par une
proposition de loi organique déposée en 1979 par cent vingt-sept députés.
Parmi bien d'autres ici présents, j'ai eu l'honneur d'être signataire de ce
texte qui avait pour objet de soumettre au vote du Parlement les dépenses
sociales.
Les attendus de cette
proposition de loi soulignaient déjà le gonflement considérable des charges
sociales et constataient que le fonctionnement de notre système de
protection sociale ne comportait aucun mécanisme d'autorégulation. Les
signataires demandaient que le Parlement débatte des prévisions de recettes
et de dépenses des régimes légaux de la sécurité sociale et vote en un
scrutin particulier les subventions, prélèvements et taxes affectés à ces
régimes et figurant au budget général de l'État.
Après l'échec de cette
proposition de loi, le Premier ministre Pierre Mauroy annonçait, au mois de
juillet 1981, dans sa déclaration de politique générale, un débat
parlementaire annuel sur la progression des recettes et des dépenses de la
protection sociale. Il ajoutait qu'il avait le désir de dissiper le
brouillard maintenu sur les comptes de la sécurité sociale. Mais le
brouillard ne sera pas dissipé par deux rapports présentés en 1983 et en
1984.
Le temps passe, les
bilans de la sécurité sociale ne s'améliorent pas et les plans de
redressement se succèdent.
Quelques années plus
tard, en 1987, une proposition de loi organique de Michel d'Ornano est
sanctionnée par le Conseil constitutionnel. Cette sanction est motivée non
pas par le caractère de la loi de financement prévue, man par la procédure
particulière envisagée.
Au mois de juillet 1994,
une nouvelle loi fait obligation au Gouvernement de déposer chaque année sur
le bureau des assemblées un rapport sur la protection sociale. Cependant, il
s'agit encore d'un débat sans vote
En réalité, monsieur le
Premier ministre, en inscrivant dans votre plan de réforme la décision de
faire voter pal le Parlement un équilibre entre les dépenses et les recettes
de la sécurité sociale, vous avez placé au centre de votre dispositif un
geste fort. Ce geste fort tient compte du fait que les modifications
proposées des articles 34, 39 et 47 de la Constitution sont aujourd'hui
indispensables.
La création des lois de
financement s'impose pour répondre aux problèmes spécifiques de notre
système de sécurité sociale. Les parlementaires auront ainsi à débattre et à
voter sur l'équilibre entre les dépenses et les recettes. Personne n'ignore
les sommes considérables en jeu. Personne n'ignore l'ampleur du déficit qui,
cumulé d'année en année, a nécessité la création par ordonnances de la
caisse d'amortissement de la dette sociale et du remboursement de ladite
dette, le RDS.
En effet, dans un esprit
de générosité, le système français d'assurance maladie se fonde, dès son
origine, sur deux principes opposés : d'un côté, le libéralisme total de
l'accès aux soins, de l'autre, la socialisation complète des coûts. Cette
situation paradoxale ne saurait conduire à un nécessaire équilibre sans une
remise en cause profonde et réfléchie. Il était urgent de proposer cette
réforme et c'est aujourd'hui l'acte que nous devons accomplir.
Quelles peuvent être les
conséquences de la réforme ?
Quelles sont les
craintes suscitées par l'intervention du Parlement résultant du texte
proposé ?
Trois réflexions
viennent à l'esprit.
Tout d'abord, on peut
redouter une possible difficulté d'organisation du calendrier des deux
assemblées pour la coordination entre loi de finances et loi de financement.
Ensuite, on peut
craindre le risque, souvent évoqué, d'une étatisation pure et simple de la
sécurité sociale ou, à défaut, l'évolution vers une étatisation rampante par
la mise en place d'une technostructure de gestion des caisses.
Enfin, peut apparaître
le danger de voir le dialogue social menacé par les nouveaux pouvoirs du
Parlement.
En analysant les
conséquences pratiques de la réforme constitutionnelle, on aborde
immédiatement le problème de l'organisation du calendrier des assemblées
parlementaires pour aboutir à une coordination efficace.
A mon sens, le débat sur
le choix des modalités de déroulement dans le temps de la séquence loi de
finances-loi de financement ne doit pas être ouvert aujourd'hui. Il le sera
vraisemblablement lors du vote de la loi organique d'application de la
réforme. Il faudra certainement faire preuve de pragmatisme et adapter à
l'usage le scénario initialement retenu.
En effet, le dossier à
soumettre au Parlement est complexe. Il met en jeu les délais de recueil et
de publication des comptes sociaux et ceux des discussions qui auront lieu
au sein des conseils d'administration des caisses nationales. Toutefois, le
rapprochement des débats sur les lois de finances et les lois de financement
de la sécurité sociale a l'intérêt de permettre une problématique globale
des prélèvements obligatoires, impôts et cotisations sociales, dont les
incidences sur l'emploi sont toujours à évaluer.
Par ailleurs, y a-t-il
un risque d'étatisation de la sécurité sociale du fait de la réforme
constitutionnelle ? Pourquoi un tel risque existerait-il maintenant alors
que l'État, plus précisément le Gouvernement, est depuis de nombreuses
années l'arbitre omniprésent face aux difficultés des partenaires sociaux
placés dans l'impossibilité d'équilibrer les comptes de la sécurité
sociale ?
Or, après le vote de la
réforme, le Gouvernement va devoir à l'avenir expliquer sa politique et
faire approuver chaque année par le Parlement les comptes de la protection
sociale. Le dossier sera soumis à un débat public, évitant par là même un
excès de pouvoir de l'exécutif.
En outre, il ne faut pas
écarter l'éventualité de nouvelles difficultés non prévisibles actuellement
- je pense à une rechute du déficit social, malgré le RDS - éventualité
toujours possible en cas de vigilance insuffisante, notamment dans les
domaines de l'assurance maladie ou des retraites.
A l'évidence, le
Parlement aurait alors à connaître des réformes structurelles qui
s'imposeraient. Députés et sénateurs seraient parties prenantes aux
décisions à arrêter, dont les conséquences s'exprimeraient dans les lois de
financement soumises au Parlement. La procédure aurait encore le mérite de
la transparence.
Si le spectre de
l'étatisation s'éloigne, existe-t-il pour autant un risque d'installation
par l'État d'une technostructure de gestion de la protection sociale ? Pour
écarter cette éventualité, il s'avère nécessaire d'examiner avec une
attention soutenue deux démarches d'initiative gouvernementale. Il s'agit,
d'une part, de l'ordonnance en cours d'élaboration sur l'organisation des
caisses de sécurité sociale et, d'autre part, du projet de loi sur le régime
universel d'assurance maladie dont le Parlement aura à connaître avant
l'été. Pour l'heure, un procès d'intention serait aussi prématuré
qu'injustifié.
Enfin, il est nécessaire
d'évoquer maintenant les incidences de la réforme constitutionnelle sur le
paritarisme social. L'État, garant de la cohésion sociale au travers de la
redistribution à partir de l'impôt, doit remplir efficacement son rôle. A
partir de la réforme, l'engagement de l'État concerne, à la fois, l'exécutif
et le Parlement. Pour autant, il ne faudrait pas faire table rase du rôle
dévolu aux partenaires sociaux.
Dès lors, la question de
l'interprétation de l'intervention du Parlement dans ce qui est actuellement
un dialogue fondé sur le paritarisme social mérite d'être posée.
Jusqu'ici, les syndicats
et le patronat, en conseil d'administration des caisses nationales,
débattent des taux de cotisations et du niveau des prestations.
L'intervention et le poids de l'État étaient devenus de plus en plus
décisifs dans ce dialogue social. Le paritarisme social va-t-il survivre à
l'intervention du Parlement ?
Le dialogue social doit
survivre. Il va survivre si l'on en croit les déclarations réitérées du
Gouvernement. Il ne me paraît menacé ni par l'étatisation ni par une
invraisemblable privatisation. Mais ne mérite-t-il pas d'être repensé et
élargi à l'occasion de la rédaction de la future ordonnance sur les
structures de la sécurité sociale ?
A l'évidence, le rôle
des mutuelles dans le système de soins ne peut plus être méconnu ou nié. Par
ailleurs, ne faudrait-il pas tendre vers une participation plus large des
citoyens en associant à la gestion des caisses locales les cotisants et les
acteurs sanitaires et sociaux ?
L'objectif, au-delà de
la réforme constitutionnelle actuelle, doit être l'institution d'une
nouvelle et véritable démocratie sociale, complément indispensable de
l'économie de marché.
En conclusion
(Exclamations sur de nombreux bancs), je dirai que cette réforme
constitutionnelle est un acte nécessaire, même s'il comporte des
conséquences à maîtriser. La décision du Congrès sera l'aboutissement d'un
long processus tendant à placer le Parlement au cœur du débat sur le budget
social. Après des années d'attente, voici enfin venu pour les députés et les
sénateurs le temps des responsabilités partagées avec l'exécutif et les
partenaires sociaux.
Le Congrès de ce jour
nous donne l'espoir de conserver un système français de protection sociale
rééquilibré, assaini et plus solidaire. Il ouvre la voie à l'institution du
régime universel d'assurance maladie capable de relever les défis du temps
présent qui ont pour noms exclusion et chômage. (Applaudissements sur de
nombreux bancs.)
M. le président.
Nous en avons
terminé avec les explications de vote.
Monsieur le président du
Sénat, mes chers collègues, je vais mettre aux voix le projet de loi
constitutionnelle.
Le scrutin est annoncé
dans le Palais.
Je rappelle qu'en
application du troisième alinéa de l'article 89 de la Constitution « le
projet de révision n'est approuvé que s'il réunit la majorité des trois
cinquièmes des suffrages exprimés ».
En application de
l'article 16 du règlement du Congrès, il doit être procédé au vote par
scrutin public à la tribune.
Le vote aura lieu au
moyen de l'urne électronique placée à la tribune.
Les opérations de vote
se dérouleront de la façon suivante.
Un huissier appellera
les lettres de l'alphabet en commençant par celle qui aura été tirée au
sort.
Les membres du Congrès
dont le nom commence par la lettre appelée voudront bien - et eux seuls - se
grouper au pied de l'escalier situé à ma gauche.
Un huissier appellera,
selon leur rang alphabétique, les membres du Congrès dont le nom commence
par la même lettre. Je les invite à ne monter à la tribune qu'à l'appel de
leur nom.
Ceux qui sont d'avis
d'approuver le projet de révision utiliseront un bulletin blanc, ceux qui
sont d'avis contraire, un bulletin bleu et ceux qui désirent s'abstenir, un
bulletin rouge.
Mmes et MM. les membres
du Congrès disposant d'une délégation de vote peuvent faire vérifier si leur
délégation a bien été enregistrée à la présidence.
Je leur rappelle qu'ils
doivent utiliser un bulletin au nom de leur délégant. J'insiste sur ce
point : le vote du délégant doit être exprimé au moyen du bulletin à son
nom.
Lorsque l'appel nominal
sera terminé, il sera procédé à un contre-appel. A la fin de ce
contre-appel, le scrutin sera clos.
A l'issue du scrutin,
les résultats seront comptabilisés immédiatement par l'urne électronique.
Ils seront donc proclamés aussitôt après la clôture.
Nous allons maintenant
passer au vote.
Je vais tirer au sort la
lettre par laquelle commencera l'appel nominal.
(Le sort désigne la
lettre W.)
M. le président.
Messieurs les
huissiers, veuillez commencer l'appel nominal.
(Le scrutin est
ouvert à dix-sept heures dix.)
. . . . . . . . . . .
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
M. le président. L'appel
nominal est terminé. Il va être procédé au contre-appel. (Le contre-appel
a lieu.)
M. le président.
Le
contre-appel est terminé.
Personne ne demande plus
à voter ?...
Le scrutin est clos.
(Le scrutin est clos
à dix-huit heures cinquante-cinq.)
M. le président.
Messieurs les
huissiers, veuillez prier Mmes et MM. les membres du Congrès de bien vouloir
regagner l'hémicycle. Je vais, dans quelques instants, proclamer le résultat
du scrutin.
Voici le résultat du
scrutin :
Nombre de
votants................................... 879
Nombre de suffrages
exprimés................. 869
Majorité requise pour
l'adoption du projet de loi constitutionnelle, soit les trois cinquièmes des
suffrages exprimés ....... 522
Pour
l'adoption..................... 681
Contre................................... 188
Le Congrès a adopté.
(Applaudissements.)
Le projet de loi
constitutionnelle, approuvé à la majorité des trois cinquièmes de suffrages
exprimés, sera transmis à M. le Président de la République.
- 4 -
CLÔTURE DE LA SESSION DU CONGRÈS
M. le président.
Je déclare
close la session du Congrès du Parlement.
La séance est levée.
(La séance est levée
à dix-neuf heures.)
Le Directeur du
service du compte rendu intégral
de l'Assemblée nationale,
JEAN PINCHOT
Le Directeur du
service du compte rendu intégral
du Sénat,
DOMINIQUE
PLANCHON
Annexe au procès-verbal de la séance
(au format PDF)

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