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JOURNAL officiel DE LA RÉPUBLIQUE FRANÇAISE
CONGRÈS Du PARLEMENT
COMPTE RENDU INTÉGRAL
Séance du mardi 23
juin 1992
CONGRÈS DU PARLEMENT
SOMMAIRE
1.
Constitution du Parlement en Congrès
2.
Règlement
Suspension et
reprise de la séance
3. Vote
sur le projet de loi constitutionnelle ajoutant à la Constitution un titre :
« Des Communautés
européennes et de l'Union européenne »
M. Pierre Bérégovoy,
Premier ministre.
Explications de vote
M. Daniel Hoeffel, MM. Claude Estier,
Jacques Barrot, Charles Lederman, Laurent Fabius, Charles Millon, Georges
Marchais, Emest Cartigny, Marcel Lucotte.
M. le président.
Scrutin public à la
tribune.
Suspension et reprise
de la séance
Proclamation du résultat
du scrutin et adoption du projet de loi constitutionnelle.
4.
Clôture de la session du Congrès
Annexe au procès-verbal de la séance
*
* *
PRÉSIDENCE DE
M. HENRI EMMANUELLI
A dix heures trente,
M. Henri Emmanuelli, président de l'Assemblée nationale, président du
Congrès du Parlement, fait son entrée dans la salle des séances, accompagné
des membres du bureau.
M. le président prend
place au fauteuil. Mme et MM. les secrétaires prennent place au bureau aux
côtés de M. le président.
M. le président.
La séance est
ouverte.
- 1 -
CONSTITUTION DU PARLEMENT EN CONGRÈS
M. le Président.
J'ai reçu de
M. le président de la République la lettre suivante :
« Paris, le 19 juin
1992.
« Monsieur le président,
« Le projet de loi
constitutionnelle ajoutant à la Constitution un titre : "Des Communautés
européennes et de l'Union européenne", voté par le Sénat le 16 juin 1992, a
été adopté le 18 juin 1992, par l'Assemblée nationale, en termes identiques.
« J'ai décidé de
soumettre ce projet au Congrès en vue de son approbation définitive dans les
conditions prévues par l'article 89 de la Constitution.
« Je vous adresse,
ci-joint, avant sa publication au Journal officiel, le décret de
convocation du Congrès auquel est annexé le texte du projet de loi
constitutionnelle que cette assemblée aura à examiner, sous votre
présidence, dans la journée du 23 juin 1992.
« Veuillez croire.
Monsieur le président, à ma très haute considération.
« FRANÇOIS MITTERRAND »
Je donne lecture du
décret de convocation annexé à cette lettre :
« DÉCRET DU 19 JUIN 1992
TENDANT À SOUMETTRE UN PROJET DE LOI CONSTITUTIONNELLE AU PARLEMENT CONVOQUÉ
EN CONGRÈS
« Le Président de la
République,
« Sur le rapport du
Premier ministre,
« Vu l'article 89 de la
Constitution,
Décrète :
« Art. 1er. -
Le projet de loi constitutionnelle ajoutant à la Constitution un titre : "
Des Communautés européennes et de l'Union européenne ", voté en termes
identiques par le Sénat le 16 juin 1992 et par l'Assemblée nationale le 18
juin 1992, et dont le texte est annexé au présent décret, est soumis au
Parlement convoqué en Congrès le 23 juin 1992.
« Art. 2. - L'ordre du
jour du Congrès est fixé ainsi qu'il suit :
- « vote sur le projet
de loi constitutionnelle ajoutant à la Constitution un titre : " Des
Communautés européennes et de l'Union européenne ".
« Art. 3. - Le présent
décret sera publié au Journal officiel de la République française.
« Fait à Paris, le 19
juin 1992.
« FRANÇOIS MITTERRAND
« Par le Président de la
République :
« Le Premier
ministre,
« PIERRE BÉRÉGOVOY»
Le texte annexé au
décret est le suivant :
« Art. Ier. -
Après le premier alinéa de l'article 2 de la Constitution du 4 octobre 1958,
il est inséré un alinéa ainsi rédigé :
« La langue de la
République est le français. »
« Art. 2. - L'article 54
de la Constitution est ainsi rédigé :
« Art. 54. - Si
le Conseil constitutionnel, saisi par le Président de la République, par le
Premier ministre, par le président de l'une ou l'autre assemblée ou par
soixante députés ou soixante sénateurs, a déclaré qu'un engagement
international comporte une clause contraire à la Constitution,
l'autorisation de ratifier ou d'approuver l'engagement international en
cause ne peut intervenir qu'après la révision de la Constitution. »
« Art. 3. - La dernière
phrase de l'article 74 de la Constitution est remplacée par deux alinéas
ainsi rédigés :
« Les statuts des
territoires d'outre-mer sont fixés par des lois organiques qui définissent,
notamment, les compétences de leurs institutions propres, et modifiés, dans
la même forme, après consultation de l'assemblée territoriale intéressée.
« Les autres modalités
de leur organisation particulière sont définies et modifiées par la loi
après consultation de l'assemblée territoriale intéressée. »
« Art. 4. - Le titre XIV
et le titre XV de la Constitution deviennent respectivement le titre XV et
le titre XVI.
« Art. 5. - II est
inséré, dans la Constitution, un nouveau titre XIV ainsi rédigé :
TITRE XIV
« DES COMMUNAUTÉS
EUROPÉENNES ET DE L'UNION EUROPÉENNE
« Art. 88-1. - La
République participe aux Communautés européennes et à l'Union européenne,
constituées d'États qui ont choisi librement, en vertu des traités qui les
ont instituées, d'exercer en commun certaines de leurs compétences.
« Art. 88-2. -
Sous réserve de réciprocité et selon les modalités prévues par le traité sur
l'Union européenne signé le 7 février 1992, la France consent aux transferts
de compétences nécessaires à l'établissement de l'union économique et
monétaire européenne ainsi qu'à la détermination des règles relatives au
franchissement des frontières extérieures des États membres de la Communauté
européenne.
« nbsp;Art. 88-3. -
Sous réserve de réciprocité et selon les modalités prévues par le traité sur
l'Union européenne signé le 7 février 1992, le droit de vote et
d'éligibilité aux élections municipales peut être accordé aux seuls citoyens
de l'Union résidant en France. Ces citoyens ne peuvent exercer les fonctions
de maire ou d'adjoint ni participer à la désignation des électeurs
sénatoriaux et à l'élection des sénateurs. Une loi organique votée dans les
mêmes termes par les deux assemblées détermine les conditions d'application
du présent article.
« An. 88-4. - Le
Gouvernement soumet à l'Assemblée nationale et au Sénat, dès leur
transmission au Conseil des Communautés, les propositions d'actes
communautaires comportant des dispositions de nature législative.
« Pendant les sessions
ou en dehors d'elles, des résolutions peuvent être votées dans le cadre du
présent article, selon des modalités déterminées par le règlement de chaque
assemblée. »
Ce texte a été distribué
à tous les membres du Congrès.
Je constate que le
Parlement est constitué en Congrès.
- 2 -
RÈGLEMENT
M. le président.
Le règlement
adopté par le Congrès le 20 décembre 1963 et déclaré conforme à la
Constitution le même jour par le Conseil constitutionnel demeure, par
décision du bureau, applicable pour la présente réunion.
Ce règlement a été
distribué à tous les membres du Congrès.
Suspension et reprise
de la séance
M. le président.
Je vais
maintenant suspendre la séance pour permettre aux groupes de se réunir.
Chaque groupe voudra
bien me faire connaître avant onze heures le nom de l'orateur qu'il aura
désigné.
La séance est suspendue.
(La séance, suspendue
à dix heures trente-cinq, est reprise à onze heures vingt-cinq.)
M. le président.
La séance est
reprise.
- 3 -
VOTE SUR LE PROJET DE LOI CONSTITUTIONNELLE AJOUTANT A LA CONSTITUTION UN
TITRE :
« DES COMMUNAUTÉS EUROPÉENNES ET DE L'UNION EUROPÉENNE »
M. le président.
L'ordre du
jour appelle le vote sur le projet de loi constitutionnelle ajoutant à la
Constitution un titre : « Des Communautés européennes et de l'Union
européenne ».
La parole est à M. le
Premier ministre.
M. Pierre Bérégovoy,
Premier
ministre. Monsieur le président, mesdames, messieurs les parlementaires, la solennité
du lieu reflète l'importance que revêt la réunion du Parlement convoqué en
Congrès.
Vous êtes rassemblés,
mesdames et messieurs, pour réviser la Constitution selon la procédure de
l'article 89 choisie par le Président de la République.
La voie parlementaire a
permis, dans chacune des deux assemblées, également délégataires des
pouvoirs constituants du peuple souverain, un débat riche et utile. Le ton
de ce débat honore la démocratie française.
Je tiens à rendre
hommage à tous les parlementaires qui ont exprimé avec force leurs
convictions, qu'elles prennent la forme d'interrogations, de critiques ou
d'approbations.
Le texte proposé par le
Gouvernement a été précisé ; il a été amélioré ; il a été enrichi.
Dès lors que les
amendements ne visaient pas à remettre en cause les principes sur lesquels
est fondé le traité d'Union européenne signé à Maastricht le 7 février 1992,
le Gouvernement a fait preuve d'un souci constant de conciliation. Il a
recherché les compromis nécessaires dans le respect de notre loi suprême.
Lorsqu'une modification
de l'article 88-2 lui est apparue de nature à exercer une influence sur
l'équilibre des pouvoirs entre les deux assemblées, le Gouvernement a exposé
clairement son sentiment, laissant aux députés le soin d'apprécier en
conscience la portée de l'amendement.
Le projet de loi a été
voté en des termes identiques par les deux assemblées. Il est présenté
aujourd'hui à vos suffrages. S'il recueille, ainsi que je l'espère, une
majorité des trois cinquièmes dans vos rangs, la Constitution sera révisée.
Mesdames, messieurs les
parlementaires, la révision de la Constitution vaut par elle-même. Mais elle
vaut surtout par ce qu'elle autorise : la ratification du traité d'Union
européenne proposée au peuple français par la voie du référendum.
Ce n'était pas une
question de méthode qui pouvait nous diviser ; c'est un problème de fond qui
peut, aujourd'hui, nous réunir.
Devions-nous abandonner
en chemin la construction communautaire ou entendions-nous, au contraire
poursuivre tranquillement l'œuvre entreprise dès le lendemain de la deuxième
guerre mondiale et à laquelle ont été associés Robert Schuman et Guy Mollet
sous la IVe République, puis les présidents de la Ve République,
le général de Gaulle, Georges Pompidou, MM. Valéry Giscard d'Estaing et
François Mitterrand ?
Au cours des
discussions, chacun des partisans du traité de Maastricht a dit pourquoi les
craintes des uns ou des autres ne lui semblaient pas fondées : ni la crainte
d'une perte de souveraineté, ni la crainte d'une dilution d'identité, ni la
crainte d'un affaiblissement des mœurs démocratiques.
Nous avons dit aussi
pourquoi il fallait faire vite. Nous ne voulons pas que les événements qui
transforment la planète et touchent d'abord le vieux continent nous prennent
de court. Chacun de nos pays, aujourd'hui décidé à cette solidarité
nécessaire, pourrait être tenté, demain, par un destin plus solitaire.
L'Europe est propice à
la France, et les temps sont propices à l'Europe : il nous est impossible,
mesdames, messieurs les parlementaires, de rester immobiles quand il s'agit
du destin de notre pays et du destin de l'ensemble du continent.
Parce que nous serons
plus Européens, nous ne serons pas moins Français. L'histoire des
civilisations déchues est celle des occasions perdues. Le rendez-vous de
l'Europe est la chance pour notre pays de conserver son rang, pour notre
culture de maintenir son rayonnement, pour notre peuple de bâtir un avenir à
la mesure de son génie. Ne manquons pas ce rendez-vous !
L'Europe, c'est la paix.
Le monde a plus que jamais besoin de s'organiser. Il lui faut pour cela des
pôles de stabilité. La Communauté est l'un de ces pôles et le traité d'Union
européenne l'occasion de le consolider..
L'Europe, c'est l'union,
et l'union, c'est la force. Pour nos monnaies, nos économies, nos
entreprises, notre agriculture, nos laboratoires de recherche, nos
universités, nos créateurs, il est essentiel de pouvoir s'adosser à d'autres
et de faire front ensemble. La Communauté, c'est l'union, et le traité,
l'occasion de la renforcer.
L'Europe, c'est aussi la
solidarité. Dans un univers de concurrence toujours plus vive et souvent
inégale, il faut être plusieurs pour préserver les acquis de notre modèle
social.
Mesdames, messieurs les
parlementaires, l'Europe n'est la propriété d'aucune idéologie. Sur l'exact
degré de synthèse entre l'économie de marché et l'indispensable solidarité
envers les plus démunis, individus et régions, le débat politique est et
restera ouvert dans notre pays ; il restera ouvert aussi dans les autres
nations qui composent aujourd'hui la Communauté, comme dans celles qui,
demain, nous rejoindront.
Vous le savez, la Suède,
la Finlande, l'Autriche, la Suisse, elles aussi, frappent à notre porte.
D'autres pays, à l'est de l'Europe, ambitionnent d'être associés à la
Communauté. Le Danemark lui-même s'est donné un délai de réflexion. Voilà
pourquoi la révision de notre Constitution était si importante : elle
prélude à l'avancée de l'Europe.
Monsieur le président,
mesdames, messieurs les parlementaires, les Français auront à se prononcer
clairement sur la ratification du traité par un vote populaire. Le choix que
nous leur recommanderons, nul n'a l'intention de se l'approprier. Nous
souhaitons qu'il soit celui du plus grand nombre. Notre pays a toujours su
se rassembler dans l'épreuve ; il doit pouvoir se réunir dans l'espérance.
C'est ce que je souhaite aujourd'hui devant vous /Applaudissements
sur de nombreux bancs.)
Explications de vote
M. le président. En
application de l'article 10 du règlement, je vais donner la parole aux
orateurs inscrits pour explications de vote au nom des groupes de chacune
des deux assemblées.
La parole est à
M. Daniel Hoeffel.
M. Daniel
Hoeffel. Monsieur le président, monsieur le Premier ministre, Mme le ministre délégué
aux affaires européennes, monsieur le ministre d'État, ministre des affaires
étrangères, monsieur le ministre d'État, ministre de l'éducation nationale
et de la culture, mes chers collègues, l'Europe, ce fut, au lendemain de la
dernière guerre, une inspiration visionnaire d'hommes courageux, soucieux
d'éviter à la France et à notre continent les conflits et l'insécurité.
MM. Robert Schuman, Jean
Monnet et le général de Gaulle surent, avec lucidité et courage, engager la
France dans la voie de la paix et de la réconciliation. Ils trouvèrent chez
nos voisins des hommes d'État pour les comprendre et pour les accompagner.
Le Congrès d'aujourd'hui est d'abord un hommage du pays à leur action et à
leur capacité de prévoir l'avenir.
Notre groupe y ajoute
ses sentiments de reconnaissance à deux des siens, qui furent et qui restent
des acteurs passionnés de cette aventure européenne : le président Alain
Poher (Applaudissements sur de nombreux bancs), collaborateur de
Robert Schuman et premier président du Parlement européen, Jean Lecanuet
(Nouveaux applaudissements sur de nombreux bancs), dont la foi
européenne nous a toujours montré le chemin de l'espoir. Ils méritent tous
deux notre gratitude au moment où le Parlement assemblé s'apprête à inscrire
solennellement dans la Constitution l'appartenance de la France à la
communauté des nations d'Europe.
Cette communauté
correspond à la réalité d'aujourd'hui et répond à une nécessité.
La réalité, c'est, sur
le plan démographique, la perspective de ne plus représenter, dans vingt
ans, que 5 p. 100 de la population mondiale.
La nécessité, c'est, sur
le plan économique, de compter face aux puissances d'aujourd'hui, Japon et
États-Unis, et à celles de demain.
Seule une Europe unie
est de nature à tenir sa place.
L'Europe politique,
divisée, n'a pas encore suffisamment pesé sur les grandes décisions des
dernières années ; elle ne sera écoutée que lorsqu'elle aura vraiment
démontré son unité politique.
S'agissant des grands
défis qui nous sont lancés pour l'emploi, l'environnement, la sécurité, le
redressement de l'Europe de l'Est, le soutien aux pays du Sud, ce n'est
qu'unis et solidaires que nous, Européens, pourrons les relever.
C'est la raison pour
laquelle nous voterons la reconnaissance constitutionnelle de l'engagement
européen de la France avec le sentiment de rester fidèles aux engagements
pris depuis quarante ans par notre pays. Nous marquons ainsi la conscience
que nous avons de partager avec nos voisins des conceptions culturelles,
politiques, économiques et sociales différentes de celles qui triomphent sur
d'autres continents.
Nous le faisons avec la
volonté de voir la France tenir toute sa place et donner le ton dans cette
Europe qu'elle a tant contribué à forger. Nous souhaitons que, par le
référendum, les Français adhèrent à cette nouvelle étape d'une construction
européenne qui est d'abord la leur.
Nous voterons aussi pour
la révision constitutionnelle parce qu'elle nous paraît nécessaire et parce
que les institutions de Bruxelles, comme les nôtres, ont besoin d'un
contrôle démocratique vigilant.
Quant à nous, dans le
débat qui s'est engagé, ce sont nos convictions profondes et la fidélité à
notre engagement européen, et elles seules, qui nous ont guidés. Ce sont
elles, et elles seules, qui déterminent notre ligne de conduite dictée par
le seul avenir de la France.
Dans toutes les grandes
démocraties du monde, la révision de la Constitution, acte solennel,
transcende les clivages partisans. II n'y a pas de raison qu'il n'en soit
pas ainsi chez nous. C'est un dialogue républicain, qui ne voile rien
d'autre, qui a présidé à l'élaboration du texte que nous allons ratifier.
Personne, dans ces conditions, ne saurait en tirer parti à d'autres fins qui
ne seraient pas à la mesure de l'enjeu.
L'avenir qui se bâtit
avec l'Europe, l'avenir qu'attend notre jeunesse, doit avoir raison des
pesanteurs et des réflexes qui affaiblissent la France. C'est dans cet
esprit que nous approuvons ce texte de révision, enrichi par l'Assemblée
nationale et par le Sénat.
Je puis témoigner, pour
ma part, que le Sénat, loin de chercher à accroître ses prérogatives en
profitant de sa situation égalitaire en tant qu'assemblée constituante, n'a
statué qu'en fonction du seul intérêt national, sans remettre en cause ni la
lettre ni l'esprit des institutions. Il a simplement entendu participer à la
revalorisation du rôle du Parlement et au développement de son action de
contrôle de l'exécutif, spécialement pour ce qui est de la politique
communautaire. Le Sénat a ainsi exprimé, une fois encore, sa volonté de
participer de façon constructive à l'élaboration de la loi, ni plus, ni
moins.
Nous souhaitons que le
Parlement tout entier puisse de la même manière poursuivre et développer son
action. C'est une garantie pour nos concitoyens.
En cette fin de siècle
troublée et marquée par tant d'inquiétudes face à l'avenir, nous sommes
persuadés que l'Europe apporte des réponses aux interrogations qui sont
celles des Français. Ceux-ci auront l'occasion de dire quel est leur choix
entre une France repliée sur l'hexagone et incapable de relever seule les
défis qui lui sont lancés, et une France élément moteur d'une Europe bâtie
sur des valeurs morales, culturelles et spirituelles auxquelles nous devons
rester profondément attachés. Ayons le courage et la volonté qu'ont su avoir
avant nous, au lendemain de la dernière guerre, les pères fondateurs de
l'Europe.
En votant le texte de la
réforme constitutionnelle ouvrant la voie au référendum, nous avons le
sentiment d’œuvrer pour l'avenir, de répondre à ce qu'attendent de nous les
jeunes générations et de permettre ainsi à la France de rester fidèle à sa
mission. (Applaudissements sur de nombreux bancs.)
M. le président.
La parole est
à M. Claude Estier.
M. Claude Estier. Monsieur le
président, monsieur le Premier ministre, madame le ministre, messieurs les
ministres, mes chers collègues, nous voici arrivés au terme de ce long débat
constitutionnel qui aura été marqué par de nombreuses péripéties, mais qui
aura permis à nos deux assemblées de prendre leur temps, de dialoguer avec
le Gouvernement et de réfléchir avant d'émettre aujourd'hui, dans cette
circonstance solennelle, un vote qui engage l'avenir de notre pays. Il est
important que ce vote, dont l'issue ne semble guère faire de doute, puisse
intervenir à la veille du Conseil européen de Lisbonne, où nos partenaires
pourront constater la volonté de la représentation nationale française de
poursuivre dans la voie indiquée par le traité de Maastricht.
Au cours de ces longues
heures de discussion, nous avons entendu, de la part des adversaires du
traité, de bien curieux arguments, par exemple celui qui tentait de
démontrer que, après le vote négatif du Danemark, le traité de Maastricht
n'existerait plus car, signé à douze, il ne saurait être appliqué à onze, ce
qui les conduisait à conclure qu'il convenait d'arrêter le débat.
J'ai déjà eu l'occasion,
au cours de là discussion au Sénat, de m'étonner que ceux qui se déclarent
les plus farouches défenseurs de l'indépendance nationale soutiennent une
thèse selon laquelle la France ne pourrait plus se déterminer elle-même sous
prétexte qu'une majorité d'électeurs danois a dit non. Nous avons, au
contraire, apprécié comme un fait capital qu'aussitôt après le vote du
Danemark les onze autres partenaires aient solennellement affirmé leur
volonté de continuer, sous réserve de procéder, en fin de course, aux
adaptations nécessaires. Je dis bien « en fin de course » ; les procédures
de ratification ne se déroulent, en effet, dans chacun des pays, ni de la
même manière ni en même temps. Il aurait très bien pu se faire que le
Danemark, au lieu de se prononcer avant nous, le fasse après que le peuple
français eut ratifié le traité de Maastricht par référendum. Aurait-il alors
fallu tenir pour nulle et non avenue la décision souveraine du peuple
français ?
Nous n'avons évidemment
pas à discuter du vote du Danemark, qui s'est prononcé en toute liberté et
en toute démocratie. Nous ne pouvons que le regretter, en espérant que ce
pays, par les voies qui lui sont propres, parviendra à ne pas se couper de
la Communauté européenne, dont il est membre depuis vingt ans. Je constate
en tout cas que si le vote danois a servi d'argument aux adversaires de
Maastricht, ceux-ci ont été beaucoup plus discrets sur le vote positif et
massif des Irlandais, encore que certains aient affirmé que ce dernier vote
s'était déroulé « sous influence ». Quant à nous, nous nous réjouissons que,
en dépit de certains problèmes internes qui pouvaient troubler la
consultation, l'Irlande ait confirmé sans équivoque son adhésion à la
construction européenne.
En fin de compte - et
c'est heureux - la volonté politique l'a emporté sur les controverses
juridiques. A l'Assemblée nationale comme au Sénat, une nette majorité a
fait prévaloir l'idée que la révision constitutionnelle, préalable
nécessaire à la ratification du traité, s'imposait en tout état de cause,
quelles que soient les adaptations de forme - et non de fond ! -
qu'entraînerait, le moment venu, le fait que tel ou tel des États
signataires n'aurait pas ratifié le traité.
Il s'agit pour nous,
aujourd'hui, de donner une autorisation constitutionnelle à la ratification
du traité de Maastricht. C'est ce que nous allons faire dans un moment par
notre vote en faveur d'un texte différent de celui qui fut présenté à
l'origine par le Gouvernement : l'Assemblée nationale, puis le Sénat lui ont
apporté des compléments avant qu'il soit adopté conforme, comme l'exige la
procédure parlementaire.
A ces considérations,
mes chers collègues, je voudrais ajouter une remarque. Le cœur du traité de
Maastricht - chacun en convient - c'est la marche progressive vers une union
économique et monétaire, vers une monnaie unique. Ce n'est pourtant pas le
sujet dont on a le plus parlé au cours de ces débats, non plus d'ailleurs
que des perspectives de l'union politique, qui sont, pour nous,
essentielles. Les adversaires du traité, au Sénat particulièrement, ont fait
porter l'essentiel de leur attaque sur la citoyenneté européenne et plus
précisément sur le droit des citoyens communautaires d'être électeurs et
éligibles aux élections municipales. Là encore, on a tout entendu, comme si
le droit de vote local accordé à quelques centaines de milliers de citoyens
européens répartis sur notre territoire pouvait menacer sérieusement notre
identité nationale !
L'importance de cette
disposition tient à ce qu'elle doit favoriser la prise de conscience d'une
véritable communauté européenne. Mais, chacun le sait, elle n'aura dans la
pratique qu'une portée marginale, qui ne justifie pas qu'on en fasse un
épouvantail, avec, parfois - je n'hésite pas à le dire - une tonalité
xénophobe tout à fait insupportable. (Murmures sur divers bancs.)
La majorité des députés
et des sénateurs, bien heureusement, n'a pas cédé devant ce mauvais procès,
sachant fort bien que refuser le droit de vote aux citoyens communautaires,
c'était en fait refuser le traité de Maastricht lui-même, qui, avec
l'institution de la citoyenneté européenne, doit, je le répète, renforcer
chez tous les habitants de nos pays le sentiment d'appartenir à une même
communauté. C'est un progrès vers la démocratisation de cette communauté,
comme le sont les dispositions prises, et qui seront précisées par les
règlements de chacune de nos assemblées, pour que le Parlement national,
comme nous le réclamons tous depuis si longtemps, soit consulté en temps
utile sur les propositions de la Commission de Bruxelles comportant des
dispositions de nature législative.
Tout au long de ce
débat, nous avons entendu les adversaires du traité de Maastricht affirmer
qu'il fallait faire l'Europe sans défaire la France. Mais c'est précisément
le fait de défaire l'Europe, par un rejet du traité de Maastricht, qui
conduirait à défaire la France, à l'isoler, à lui faire faire un redoutable
saut en arrière.
Nous n'avons jamais
pensé que le traité de Maastricht constituait la perfection mais il est
l'expression d'une volonté commune de poursuivre la marche en avant pour une
Europe du progrès et de la paix, qui devra s'élargir demain à de nombreux
autres pays du continent, dont plusieurs, comme vient de le rappeler M. le
Premier ministre à l'instant, frappent déjà à notre porte.
Le traité de Maastricht
s'inscrit, en lui donnant une nouvelle dimension, dans l'œuvre accomplie
depuis quarante-cinq ans par les constructeurs de l'Europe, une œuvre dans
laquelle la France a toujours été à l'avant-garde. Elle est fidèle à ce rôle
en accomplissant aujourd'hui l'acte nécessaire pour que le peuple français,
appelé à se prononcer bientôt par référendum, puisse apporter, le moment
venu, la réponse positive que toute l'Europe attend de lui.
(Applaudissements sur de nombreux bancs.)
M. le président.
La parole est
à M. Jacques Barrot.
M. Jacques Barrot.
Monsieur le
président, monsieur le Premier ministre, madame le ministre, messieurs les
ministres, mes chers collègues, cette modification constitutionnelle revêt
une dimension historique. Elle se rapporte en effet au grand dessein inspiré
par la France : celui d'une communauté de nations, construction sans
précédent. Elle rend possible la poursuite de ce grand projet en lui donnant
son assise dans notre Constitution.
Dans cette salle, cent
vingt ans après avoir fait entrer la République dans notre loi suprême, nous
allons y faire entrer l'Europe. Voilà pourquoi notre adhésion à cette
réforme est si forte ! Voilà pourquoi notre choix, celui de confirmer la
France dans son rôle de pilote de la construction européenne, est bien
éloigné des stratégies partisanes et revêt une tout autre portée.
Sans cette réforme, nous
prendrions le risque d'une grave marche en arrière ; nous perdrions, à coup
sûr, une grande chance, car l'Union européenne a fait ses preuves : qui peut
nier les acquis de la réconciliation franco-allemande issue des premières
décisions de Robert Schuman et Jean Monnet, consolidée, prolongée par les
choix du général de Gaulle et de ses successeurs ? De cette réconciliation
est né le rapprochement des intérêts, puis l'abolition des obstacles aux
échanges, concrétisée par le grand marché. Aujourd'hui, l'union monétaire et
économique voulue à Maastricht nous fait franchir une nouvelle étape : nous
allons passer de la réconciliation des peuples, de l'interpénétration des
économies, à une véritable « communauté de destin » entre peuples européens,
au premier rang desquels nos deux peuples, français et allemand.
Certains regrettent que
ce soit la monnaie qui ait été choisie comme le premier signe tangible de
cette communauté. Mais peut-on oublier la valeur symbolique du mark pour nos
voisins d'outre-rhin ? L'Allemagne accepte de partager avec ses partenaires
européens le symbole même de son renouveau, de sa renaissance. A l'heure où
la réunification aurait pu l'entraîner sur les voies de l'isolement et de la
domination, elle offre le gage de sa volonté de partager une communauté de
destin. Construite avec une Allemagne divisée, voilà aujourd'hui l'Europe
refondée avec une Allemagne réunifiée.
Cette chance ne restera
pas toujours à notre portée. Si par malheur l'union monétaire et politique
marquait le pas, on verrait vite les divergences l'emporter sur les
convergences et nos amis allemands, tentés par une autre destinée, être
poussés vers le vieux rêve d'une Europe germanique.
Comment laisser passer
la chance historique de construire une Communauté vouée à être la première
puissance économique mondiale ? Comment oublier ceux qui, dans les caves
bombardées de Sarajevo, dans les friches industrielles de Tchécoslovaquie,
dans les mines roumaines, espèrent pouvoir s'y amarrer pour connaître des
lendemains meilleurs ?
Ces pays qui aspirent à
rejoindre un jour la Communauté veulent rallier un ensemble vivant,
dynamique et uni, et pas seulement un grand espace économique, mouvant et
impuissant. Ils ont compris, si nous en doutons encore, que la Communauté
permet de vivre un patriotisme authentique, loin des nationalismes
exaspérés, ferments de toutes les querelles, de tous les conflits.
La démarche
communautaire que nous validons aujourd'hui demeure, en effet, totalement
compatible avec la réalité nationale. La France et ses partenaires ne sont
pas condamnés à s'engloutir dans un grand ensemble uniforme et réducteur. La
Communauté se construit selon un modèle original, nation de nations unies
hors des contraintes, riches de leurs différences.
En dépit des
caricatures, les décideurs de l'Europe, ce seront bien les chefs d'État. Ce
sont eux qui auront la responsabilité de conduire l'union économique et
monétaire. Et désormais, les États membres pourront invoquer le principe de
subsidiarité pour que soient respectées leurs compétences. En réalité, cette
union place chaque gouvernement devant ses responsabilités, interdisant, il
est vrai, les dérapages dangereux, mais laissant chacun libre de jouer au
mieux de ses atouts.
L'Europe, demain, ce
sera d'abord la confrontation de la France avec elle-même. La France n'est
menacée ni d'abaissement ni de disparition. Elle peut jouer un rôle éminent
dans cette union européenne, pour peu qu'elle ne se mette pas en veilleuse,
au ralenti. C'est pourquoi nous voulons une France forte, qui se réforme en
profondeur, qui renoue avec la justice et l'éthique, qui modernise son État,
adapte son système éducatif, conforte ses solidarités. C'est pourquoi nous
militons pour une alternance claire et courageuse. C'est, à nos yeux, la
condition première de la réussite de notre choix européen.
(Applaudissements sur divers bancs.)
Mais ce choix européen
nécessite aujourd'hui une conception moderne de la souveraineté et une
conception enrichie de la citoyenneté : ce sont les deux enjeux de cette
révision.
Ne faisons pas de la
souveraineté un dogme abstrait, stérile. La souveraineté est aux États ce
que la liberté est aux individus. Elle ne s'aliène pas, elle s'organise dans
toute société humaine développée. Chacun de nous reste libre dans un État de
droit ; de même, chaque nation reste souveraine dans une communauté de
destin.
La souveraineté n'est
pas un concept juridique désincarné. C'est la force vivante d'un peuple,
d'une nation confiante en eux-mêmes. Un traité ne saurait l'affaiblir. Un
traité est un contrat, un espace juridique délimité par des nations qui
l'ont volontairement consenti. C'est pourquoi nous pouvons librement décider
d'exercer conjointement avec d'autres pays européens certaines des
prérogatives qui découlent de notre souveraineté.
Nous vivons déjà dans un
concert de nations dans lequel nous devons jouer l'harmonie. La France, en
intégrant un ensemble cohérent de règles et de droit, ne renonce pas à sa
liberté : elle choisit le seul vrai moyen de résister aux ambitions des
grandes puissances.
Est-ce là un tel
changement ? Depuis quinze ans, nous partageons avec nos partenaires la
gestion d'un système monétaire européen. Aujourd'hui, nous parachevons cet
ouvrage en instituant une monnaie unique, véritable assurance sur le futur,
parce que seul vrai moyen de résister au yen et au dollar.
Exercer en commun des
prérogatives monétaires, des prérogatives de défense, ce n'est pas abdiquer
une souveraineté, c'est reconquérir celle qui pourrait nous échapper. C'est
un choix librement consenti, un choix de souveraineté.
Cette nouvelle forme de
la souveraineté va de pair avec une citoyenneté enrichie. Dès lors que les
nations européennes ont mis en commun leur destin, leurs citoyens
peuvent-ils rester purement et simplement des étrangers les uns pour les
autres ? La reconnaissance du droit de vote aux élections locales, selon des
modalités que le Parlement aura tout lieu de fixer avec la rigueur
nécessaire, prend son sens à partir de cette citoyenneté, et seulement à
partir d'elle. C'est pour cela que ce droit de vote ne saurait être élargi
hors du champ de la Communauté. Cela sera désormais écrit dans notre
Constitution et nous mettra à l'abri des dérives et des confusions de tout
genre.
Le destin de la France
ne saurait être confié à d'autres qu'à ses citoyens, qui resteront bien les
seuls à se prononcer pour les élections de souveraineté : élections
présidentielles, parlementaires, référendums nationaux. Ainsi se vérifiera
l'excellente affirmation de Jean Lecanuet devant le Sénat, selon laquelle
patriotisme national et patriotisme européen, loin d'être exclusifs l'un de
l'autre, se conjuguent l'un avec l'autre, s'épanouissent l'un par l'autre.
En renonçant au repli
frileux sur une vision d'elle-même héroïque mais archaïque, la France, mes
chers collègues, ne se dissout pas. En choisissant la poursuite de cette
démarche communautaire, elle se fortifie pour entrer libre dans l'époque des
États-continents.
C'est pourquoi le groupe
UDC approuve sans réserve, aujourd'hui, les nouveaux progrès de notre charte
fondamentale. Nous les approuvons, convaincus d'être fidèles à la France que
nous aimons, fiers qu'elle puisse donner toute sa mesure dans l'Europe en
marche. Pour devenir ce modèle de démocratie, de volonté et de partage
qu'attendent les générations futures, l'Europe a besoin des Français. En
disant oui à cette réforme constitutionnelle, nous leur permettrons, à leur
tour, de faire un acte de confiance en eux et d'espérance en l'avenir.
(Applaudissements sur de nombreux bancs.)
M. le président.
La parole est
à M. Charles Lederman.
M. Charles Lederman.
Monsieur le
président, madame et messieurs les ministres, mes chers collègues, après une
semaine de rare confusion au niveau le plus élevé du pouvoir, le Congrès du
Parlement a été réuni dans la plus grande précipitation.
Pourquoi cette hâte,
pourquoi ce déploiement de manœuvres politiciennes ?
Une raison essentielle
est à la source de cette situation : refuser Maastricht, c'est une idée qui
monte en Europe..
Les inquiétudes des
peuples s'expriment au grand jour. Le « non » progresse en France et la
nécessité d'une consultation populaire s'affirme dans de nombreux pays.
A cette préoccupation
politique venant de ceux qui souhaitaient faire ratifier Maastricht à la
sauvette s'ajoute un problème juridique difficilement surmontable : le « non
» courageux du peuple danois a brouillé les cartes.
Nos compatriotes doivent
savoir que le débat d'aujourd'hui n'a pas lieu d'être, tout simplement parce
que le traité de Maastricht est caduc et, pour le moins, inapplicable.
Deux éléments
juridiques, simples et clairs, confortent mon affirmation.
Le premier résulte de
l'article R du traité de Maastricht, qui dispose que celui-ci ne pourra
entrer en application qu'une fois « les instruments de ratification »
déposés, c'est-à-dire une fois les douze ratifications réalisées. A moins de
contester le refus démocratiquement exprimé par le Danemark, les conditions
prévues par l'article R ne pourront jamais être réunies et le traité de
Maastricht, celui qui a été signé le 7 février 1992, ne verra jamais le
jour. Affirmer le contraire, c'est tromper les Françaises et les Français.
Le second élément
juridique résulte de l'article 236 du traité de Rome, qui dispose que
celui-ci ne peut être révisé qu'à l'unanimité. Or le traité de Maastricht
comporte une révision du traité de Rome. Le « non » danois empêche donc
l'application de l'article 236 et rend caducs les accords signés à
Maastricht. Sur ce point encore, aucune contestation n'est possible.
Le temps me manque, je
le regrette, pour citer M. Dumas, Mme Guigou, M. Mitterrand lui-même, qui
ont exprimé, tour à tour, la nécessité de revoir la copie de Maastricht, de
l'ajuster, de la réaménager et même, ont dit certains, de la « peigner ».
Mais comment ne pas
citer M. Gouzes, rapporteur de la commission des lois de l'Assemblée
nationale, qui, jeudi dernier, avant d'être désavoué par le Premier
ministre, affirmait : « Personne ne peut soutenir que la décision prise par
le peuple danois sera sans conséquences pour la mise en application du
traité sur l'Union européenne : négocié et signé à douze, celui-ci est à
l'évidence conçu pour être appliqué à douze (...). Il est exact, en
particulier, que son article R subordonne bien son entrée en vigueur à la
ratification par les douze États signataires. »
M. Gérard Gouzes. Il faut lire
la suite !
M. Chartes Lederman.
Le président
de la République réunit le Congrès du Parlement pour faire approuver une
révision constitutionnelle qui n'a plus lieu d'être demandée sous la forme
proposée. Le Conseil constitutionnel, dans sa décision du 9 avril dernier,
avait fixé, en fonction du traité de Maastricht signé le 7 février dernier
auquel il se réfère expressément, le cadre précis de la révision. Or, je
viens de le démontrer avec l'appui explicite des ministres que j'ai nommés
et de M. Gouzes, ce traité n'a plus d'existence juridique.
Pourquoi donc le
Président de la République et son gouvernement poursuivent-ils la procédure
d'adoption du projet de révision constitutionnelle ?
Le but recherché, c'est
une évidence, consiste à influencer nos compatriotes pour le jour où, à
l'occasion du référendum sur le traité, ils auront à exprimer leur choix
décisif. Le Président Mitterrand a recherché le consensus le plus large pour
corseter le débat démocratique qui doit s'instaurer à l'occasion de la
campagne référendaire.
En un mot, tenter de
faire adopter le principe même de Maastricht par le Parlement avant que le
peuple n'ait tranché relève d'une pratique fondamentalement
antidémocratique. Les Français, dont beaucoup aujourd'hui nous regardent,
devraient être à notre place, non pas dans cet hémicycle, mais bien dans les
isoloirs.
Le caractère
antidémocratique du débat sur Maastricht se caractérise encore dans notre
pays par le blocage de l'information sur le traité. Les partisans de
Maastricht dissimulent les textes comme à certaines époques où l'ignorance
était une arme aux mains des puissants. (Exclamations sur divers bancs.)
Se référer aux écritures demeurerait-il un péché ?
Le gouvernement danois
avait diffusé 500 000 exemplaires du Traité, un pour dix électeurs. Pourquoi
ne pas suivre son exemple, monsieur le Premier ministre ? Pourquoi
dissimuler ? Pourquoi occulter ? (Protestations sur plusieurs bancs.)
C'est bien parce que le
texte dont nous débattons aujourd'hui, le projet de révision
constitutionnelle, comporte des abandons décisifs de souveraineté que vous
agissez de la sorte. Or, comme les révolutionnaires de 1789 et 1793 l'ont
affirmé (Exclamations sur plusieurs bancs), la souveraineté
appartient au peuple et ses représentants ne font que l'exercer. Entendre
vos cris dans ce lieu, au moment où l’on évoque la Révolution, est très
révélateur. (Applaudissements sur plusieurs bancs.)
C'est ce principe que
l'article 3 de la Constitution actuelle reprend, fidèle en cela à la
tradition établie depuis deux cents ans.
Les abandons de
souveraineté organisés par les signataires de Maastricht ne peuvent donc
être validés ou refusés que par le peuple lui-même.
La présente procédure de
révision constitutionnelle, telle qu'elle est mise en œuvre par le Président
de la République est conduite contre le pouvoir souverain des Français. Les
députés et sénateurs qui permettraient l'adoption de la révision grâce à
elle, auraient usé d'un pouvoir qui n'appartient qu'au peuple souverain.
Quant aux parlementaires
communistes, qui voteront contre le présent texte, ils resteront fidèles à
la pensée de Jean-Jacques Rousseau.
M. Francis Delattre. Et Marx ?
M. Chartes Lederman.
« La
souveraineté, écrivait-il, ne peut être représentée (...), elle consiste
essentiellement dans la volonté générale (...). Les députés du peuple ne
sont que ses commissaires, ils ne peuvent rien conclure définitivement. »
Nous donnons donc
rendez-vous à nos compatriotes pour le référendum. Nous sommes certains que
le refus d'une Europe de l'argent, soumise à la volonté des multinationales
et génératrice de toujours plus de chômage et de mal-vivre, grandira, ainsi
que la volonté d'une autre Europe, Europe du progrès social, de la
démocratie et de la paix ! Une Europe des nations souveraines aussi.
Dans un discours
prononcé à l'Assemblée nationale à l'occasion d'un débat de politique
étrangère, Jean Jaurès dit un jour : « II n'appartient à personne de
disposer de la France. » Et encore : « Moi, je veux que la France dise :
« Voilà ce que je suis : un pays fier, un pays indépendant, un pays qui ne
se laisse pas accabler, violenter, mais un pays qui n'est dupe d'aucune
intrigue. »
Souvenez-vous, mes chers
collègues, de ces propos de Jaurès. Que notre assemblée montre
solennellement qu'elle n'accepte pas que la France ne soit plus la France !
(Applaudissements sur plusieurs bancs.)
M. le président.
La parole est
à M. Laurent Fabius.
M. Laurent Fabius. Monsieur le
président, monsieur le Premier ministre, madame le ministre, messieurs les
ministres, mes chers collègues, deux procédures étaient possibles pour
opérer cette révision de la Constitution : la voie référendaire ou celle du
Congrès, qui a été choisie.
A en juger par le
travail accompli à la fois par l'Assemblée nationale et par le Sénat, qui a,
sur de nombreux points, amélioré le texte gouvernemental, je pense que le
Président de la République a eu raison d'opter pour la voie qui a été en
définitive choisie, car elle seule a permis les améliorations dont
aujourd'hui nous sommes saisis. Je ne reprendrai pas ces améliorations en
détail, me limitant à appeler votre attention sur deux points, avant
d'aborder d'autres sujets.
Le premier point
concerne la citoyenneté.
L'Assemblée nationale et
le Sénat ont à cet égard apporté des modifications au projet gouvernemental,
lesquelles, une fois la révision opérée, s'imposeront à nous tous. Mais tout
en le reconnaissant, on ne doit pas déformer l'essentiel : quelles que
soient ces modifications, le traité sur l'Union européenne s'appliquera à la
France. Ainsi, sous réserve de la révision constitutionnelle, sera consacré
le droit pour les citoyens européens de voter et d'être éligibles dans les
conditions que nous allons approuver tout à l'heure.
J'en viens au second
point, qui, bien qu'il ait été très peu relevé par les observateurs, est
pour moi essentiel : je veux parler de l'article ajouté par l'Assemblée
nationale, modifié et confirmé par le Sénat, qui fait désormais obligation
au Gouvernement de saisir nos assemblées des propositions d'actes
communautaires, avant que ceux-ci ne soient approuvés définitivement par la
Communauté.
Sur tous ces bancs, nous
avons suffisamment déploré l'absence de contrôle de nos assemblées
parlementaires sur les décisions européennes pour ne pas nous réjouir
aujourd'hui de ce qui sera, à mon sens, l'un des apports les plus novateurs
de la révision constitutionnelle : désormais, l'Assemblée nationale
française et le Sénat de la République française auront leur mot à dire, des
décisions à prendre en ce qui concerne les actes communautaires approuvés au
niveau européen.
A partir de là, on peut
soit approuver, soit refuser la révision constitutionnelle. Mais il est en
tout cas une attitude qui me paraît très délicate à adopter : certains ont
prôné successivement l'approbation, l'opposition et, aujourd'hui,
l'abstention. Nous, nous avons entendu en écho contradictions, contorsions
et, en tout cas, confusion.
Il faut être clair :
nous avons nos responsabilités à prendre ! Certains - un de leurs
représentants s'est exprimé avant moi - voteront contre. Mais l'immense
majorité d'entre nous votera pour. Sur les grands choix du pays, il importe
que les représentants de la nation se prononcent ! (Applaudissements sur
de nombreux bancs.)
Mais à mon sens, mes
chers collègues, l'essentiel n'est pas là car, derrière la révision
constitutionnelle, il y a la ratification, et c'est elle qui sera décisive.
En théorie, trois choix
sont possibles.
Le premier, d'ailleurs
défendu dans cette assemblée, est celui de la renégociation. Je crois pour
ma part qu'il est totalement illusoire.
Le traité sur l'Union
européenne a été discuté pendant dix-huit mois et chaque pays a fait preuve
du sens du compromis, et certains probablement plus que le nôtre. Je pense
en particulier à l'Allemagne, pour laquelle ce n'est pas rien que de
sacrifier le deutsche Mark à la monnaie européenne. Il n'est dès lors pas
raisonnable de penser que, ces efforts ayant été accomplis, on pourrait, au
bénéfice de je ne sais quelle discussion, renégocier.
Ceux qui disent
« renégocier », veulent en réalité dire « refuser » !
Là aussi, le choix est
donc très clair : il y aura ceux - ils se sont exprimés - qui n'accepteront
pas le traité et il y en aura d'autres, la grande majorité d'entré nous, qui
l'approuveront.
Je suis de ceux qui
combattront avec vigueur, mais dans le respect des convictions de chacun,
les arguments en faveur du « non », parce que je pense qu'ils ne sont bons
ni pour l'Europe, ni pour la France.
Ce n'est pas un hasard
si la seule formation - je dis bien la seule - qui, à travers tous les pays
d'Europe, prenne partout position contre le traité sur l'Union européenne,
est l'extrême droite.
Tous les arguments
peuvent être défendus. Mais, lorsqu'il s'agit de l'essentiel, c'est-à-dire
de la paix, de la solidarité, du progrès, les arguments en faveur du « non »
ne sont pas vraiment recevables. Ils le sont d'autant moins de la part de
ceux qui, il y a quelques années, ratifiaient l'Acte unique, dont le traité
d'Union européenne est le prolongement. Ils ne le sont pas non plus de la
part de ceux qui, au moment du conflit entre le Koweït et l'Irak,
déploraient que l'Europe ne se soit pas suffisamment fait entendre.
(« Très bien ! » et applaudissements sur de nombreux bancs.)
Monsieur le Premier
ministre, nous allons tous être confrontés à une difficulté, celle de
l'explication. En effet, nos concitoyens ne savent pas suffisamment - et sur
ce point, je rejoins l'avis de l'orateur précédent - ce que contient le
traité.
Il va donc nous falloir,
aux uns et aux autres, expliquer, et expliquer d'abord ce qui est pour moi
l'essentiel : le traité d'Union européenne nous fait passer d'une communauté
économique à une union politique qui garantira à tous les pays qui en seront
membres la paix permanente.
On a cité Jaurès. Or
Jaurès était d'abord et avant tout un défenseur de la paix !
(Applaudissements sur de nombreux bancs.)
Mais le traité induira
également le progrès économique ; l'autre grande innovation de ce traité ne
réside-t-elle pas dans l'instauration d'une monnaie unique, dont la mise en
œuvre sera, certes, difficile pour nos concitoyens qui devront prendre de
nouvelles habitudes ? Mais ce sera ainsi.
Cette monnaie qui sera,
à n'en point douter, la plus puissante du monde, nous permettra de baisser
nos taux d'intérêt et donc de faire un pas dans le sens du développement
économique et de l'emploi. Elle éliminera - je suis sûr que vous y serez
sensibles - le problème de la balance des paiements entre tous les pays de
l'Union européenne, dès lors que les politiques suivies seront raisonnables.
Elle devrait nous faire avancer dans la voie du progrès !
Le traité permettra en
outre une avancée démocratique par un meilleur contrôle de la Commission de
Bruxelles, le progrès social - en ce domaine, tout n'est pas parfait, mais
nous progressons -, et des progrès en matière d'environnement, les décisions
étant prises à la majorité qualifiée.
J'en arrive au dernier
point que je voudrais aborder. Il existe dans cette enceinte, comme dans le
reste du pays, des hommes et des femmes de convictions très différentes qui
s'apprêtent à approuver ce traité. Devons-nous approuver ce texte en reniant
nos convictions ? Je ne le crois pas car contrairement à ce que l'on entend
ici ou là, ce traité n'est, pas plus que ne l'était le traité de Rome, ni
d'un bord ni de l'autre. Je le dis à mes amis socialistes et radicaux de
gauche : ce traité n'est pas, en lui-même, socialiste. De la même façon, je
dis aux autres que ce traité n'est en lui-même ni libéral ni conservateur.
D'ailleurs, s'il l'était, comment expliquer que le gouvernement le plus
« libéral » d'Europe, celui de M. Major, ait refusé toute sa partie sociale
? Comment expliquer que l'ensemble des partis socialistes et
sociaux-démocrates d'Europe, auxquels s'ajoute le parti communiste italien,
aient décidé de faire cause commune pour le traité d'Union européenne, de
même que la quasi-totalité des forces syndicales regroupées au sein de la
puissante confédération européenne des syndicats ?
Le traité aura des
applications distinctes, à l'intérieur d'une certaine marge de manœuvre qui
dépendra des choix des électeurs nationaux et de ceux du Parlement européen.
Mais nous n'avons à renier aucune de nos convictions pour l'approuver même
si, en ce qui nous concerne, nous, en tant que socialistes, nous souhaitons
que soit fait davantage en matière sociale, en matière de politique
industrielle ou bien en matière d'aménagement du territoire.
J'en terminerai, mes
chers collègues, en citant un texte que j'ai découvert en réfléchissant à
notre séance du Congrès. Ce texte est bref. Il est de Victor Hugo, et je
pense qu'il ne sera pas déplacé d'y faire référence dans cette enceinte.
Victor Hugo, en
prononçant le discours inaugural du Congrès de la paix à Paris, au mois
d'août 1849, s'exprimait ainsi : « Un jour viendra où la guerre vous
paraîtra aussi absurde et aussi impossible entre Paris et Londres, entre
Pétersbourg et Berlin, entre Vienne et Turin, qu'elle serait impossible et
paraîtrait absurde aujourd'hui entre Rouen et Amiens. Un jour viendra où
vous, France, vous Russie, vous Italie, vous Angleterre, vous Allemagne,
vous toutes nations du continent, sans perdre vos qualités distinctes et
votre glorieuse individualité, vous vous fondrez étroitement dans une unité
supérieure et vous constituerez la fraternité européenne. Un jour viendra où
il n'y aura plus d'autres champs de bataille que les marchés s'ouvrant au
commerce et les esprits s'ouvrant aux idées. Un jour viendra où les boulets
et les bombes seront remplacés par les votes. »
Mesdames, messieurs les
parlementaires, ces mots ont été prononcés voilà moins de cent cinquante
ans. C'était alors une chimère, mais la chimère commence à devenir réalité
pour le plus grand profit du progrès, de la solidarité et de la paix.
Il s'agit, et c'est le
sens profond de l'approbation que, tout à l'heure, notre groupe apportera au
projet de loi constitutionnelle celui de permettre un pas supplémentaire
vers cette Europe fraternelle ! (Applaudissements prolongés sur de
nombreux bancs.)
M. le président.
La parole est
à M. Charles Millon.
M. Charles Millon.
Monsieur le
président, monsieur le Premier ministre, madame le ministre, messieurs les
ministres, mes chers collègues, lorsque le Congrès aura voté la révision
constitutionnelle, il sera fait référence, pour la première fois dans
l'histoire de notre République, à l'Europe dans notre loi fondamentale.
C'est le terme d'une
démarche annoncée par Victor Hugo, et par Louis-Napoléon lorsqu'il avait
prôné en vain la tenue d'assises européennes.
C'est le terme d'une
démarche initiée par Jean Monnet, le père de l'Europe.
C'est le terme d'une
démarche engagée par Robert Schuman, Konrad Adenauer et Alcide De Gasperi au
lendemain de la Deuxième Guerre mondiale.
C'est le terme d'une
démarche poursuivie par le général de Gaulle, quand il a permis à la France
d'entrer dans la Communauté économique européenne et appliqué le traité de
Rome, puis lorsqu'il a jeté les bases de la politique agricole commune.
C'est le terme d'une
démarche poursuivie par Georges Pompidou quand il a élargi la Communauté à
la Grande-Bretagne, par Valéry Giscard d'Estaing lorsqu'il officialisa le
Conseil européen et lorsqu'il posa les fondements du système monétaire
européen. Cette démarche fut poursuivie par Jacques Chirac...
M. Jean Auroux.
Où est-il ?
M. Charles Millon.
... lorsqu'il
fit procéder au vote de l'Acte unique européen.
C'est vrai, cette
démarche a parfois été retardée, ralentie. Certains ont encore en mémoire
les péripéties politiques et parlementaires qui ont précédé l'échec de la
Communauté européenne de défense. D'autres regrettent toujours que le plan
Fouchet, œuvre du général de Gaulle, n'ait jamais abouti. Mais aujourd'hui,
mes chers collègues, la poursuite de cette démarche nous conduit à procéder
à la modification de notre loi fondamentale et à inscrire dans notre
Constitution la référence explicite à l'Union européenne et aux Communautés
européennes.
C'est, sous cet angle,
un événement. C'est un signe car, aujourd'hui, plus personne, excepté
quelques individus isolés ou quelques groupuscules, ne conteste l'urgente
obligation de construire ce nouvel espace politique, économique, culturel et
humain qu'est l'Europe.
Mais soyons clairs :
nous voulons construire l'Europe, mais pas n'importe quelle Europe, et pas
n'importe comment !
Nous ne voulons pas de
l'Europe des marchands, d'une Europe exclusivement économique, d'une « zone
de libre échange » améliorée. Nous voulons une Europe aux racines
spirituelles, culturelles, humanistes. Nous voulons une Europe « politique
», au sens noble du terme. C'est d'ailleurs pourquoi nous approuvons la
volonté des gouvernants européens lorsqu'ils décident d'engager une
politique de sécurité, une politique de défense, une politique étrangère
commune.
Nous ne voulons pas
d'une Europe égoïste qui se replie sur elle-même, mais une Europe
rayonnante, capable d'apporter aux autres « aide et espérance ».
C'est pourquoi nous
sommes favorables à une politique audacieuse qui permettra à l'Europe
d'accompagner les jeunes démocraties de l'Est vers une coopération de plus
en plus étroite avec l'Europe occidentale. .
C'est pourquoi nous
sommes favorables à une politique audacieuse qui permettra à l'Europe de
soutenir le développement des pays du Maghreb et de l'Afrique en
particulier.
Nous ne voulons pas
d'une Europe socialiste et centralisatrice.
Nous voulons une Europe
respectueuse de la personne, une Europe qui se réfère aux principes de
responsabilité et de subsidiarité.
C'est pourquoi nous nous
félicitons qu'il soit fait référence au principe de subsidiarité dans le
traité de Maastricht.
C'est pourquoi nous
approuvons la décision de mettre sur pied une Banque européenne d'émission,
indépendante des pouvoirs publics, garante de la stabilité de l'écu, monnaie
unique.
C'est pourquoi nous nous
réjouissons que l'Europe ait choisi comme système économique de référence
l'« économie sociale de marché ».
Nous ne voulons pas
d'une Europe technocratique, qui étouffe, qui normalise, qui harmonise.
Nous voulons d'une
Europe qui respecte la volonté des peuples et la réalité des nations.
C'est pourquoi, à
l'Assemblée nationale et au Sénat, nous avons voté un amendement qui
obligera les gouvernements futurs à soumettre à nos assemblées les
propositions d'actes communautaires comportant des dispositions de nature
législative. Cet amendement donnera également à nos assemblées la
possibilité de voter des résolutions.
Mes chers collègues,
quand je dis que nous voulons une Europe respectueuse de la volonté des
peuples et de la réalité des nations, je pense, bien sûr ! à la France, à
notre pays, à notre patrie, qui a mis mille ans à s'affirmer, à
s'identifier, à être. Car, pour nous, il n'est pas question de la contester,
de la remettre en cause, de la disloquer ou de la dissoudre dans un ensemble
plus vaste.
Au contraire, nous
souhaitons et nous espérons que l'Europe permettra à la France de continuer
à porter son message universel, à assumer sa mission universelle et à
témoigner de son exception.
C'est pourquoi nous
avons présenté et voté l'amendement qui rappelle que la langue est un
élément constitutif de la nation. Nous avons voulu, ainsi, qu'il soit
rappelé dans notre loi fondamentale que le français est la langue de la
République.
Oui, mes chers
collègues, la modification constitutionnelle que nous allons voter permettra
- bien sûr ! - de poursuivre la construction européenne, mais elle nous aura
aussi et surtout donné l'occasion de rappeler l'Europe que nous voulons.
C'est vrai, nous ne
voulons pas d'un ensemble économique sec, sans cœur et sans esprit.
Nous ne voulons pas d'un
ensemble supranational qui méprise les patries et ignore les nations.
Nous ne voulons pas d'un
ensemble technocratique faisant fi de ce patrimoine culturel européen qui a
été si bien analysé par des hommes aussi divers qu'André Malraux quand il
parlait de l'humanisme tragique, que Paul Valéry quand il parlait du rôle
irremplaçable de ce petit cap de l'Asie, ou que Jacques Maritain quand il
rappelait le trésor spirituel de cette Europe.
Oui, nous voulons
construire la « communauté des nations » qui ont inventé, il y a des
décennies, des millénaires, l'idée de liberté, de personne et de démocratie.
Nous voulons
« construire une communauté d'États qui ont choisi librement d'exercer en
commun certaines compétences ».
Nous voulons permettre
aux générations à venir d'être enfants d'une patrie et membres d'une
communauté.
Mes chers collègues,
l'Europe est une construction exceptionnelle, car, pour la première fois
dans l'histoire de l'Humanité, et ce depuis quarante ans, des nations
collaborent sans qu'il y ait colonisation, domination ou empire ; pour la
première fois dans l'histoire de l'Humanité, et ce depuis quarante ans, des
nations travaillent ensemble sans renoncer à leur personnalité propre ; pour
la première fois dans l'histoire de l'Humanité, et ce depuis quarante ans,
des nations s'unissent sans qu'elles aient en commun un projet impérialiste
ou totalitaire.
A nous, aujourd'hui - de
permettre à ces nations - ce sera le sens de notre vote - de former une
communauté au sens plein du terme, pour témoigner de l'actualité de la
Déclaration des droits de l'homme et du citoyen que la France a donnée au
monde il y a deux siècles. (Applaudissements sur de nombreux bancs.)
M. le président.
La parole est
à M. Georges Marchais.
M. Georges Marchais.
Monsieur le
président, monsieur le Premier ministre, si, dans les décisions qui vont
être prises aujourd'hui, n'entraient que des considérations de droit et de
simple bon sens, le Congrès devrait convenir que la demande qui lui est
faite de rendre la Constitution conforme aux dispositions du traité de
Maastricht est irrecevable.
Simple bon sens : le
traité de Maastricht prévoit qu'il ne pourra entrer en vigueur que lorsque
les douze pays de la Communauté l'auront ratifié, ce que le Danemark ne fera
pas. On nous demande donc de faire place nette à un traité inapplicable
selon son texte même.
Considérations de
droit : le traité de Maastricht instituerait, à bien des égards, une autre
souveraineté que celle de la nation. Nul n'a le pouvoir d'en décider ainsi
puisque, comme l'indique la Déclaration des droits de l'homme, partie
intégrante de la Constitution, « le principe de toute souveraineté réside
dans la nation ».
Pour ces raisons
fondamentales, les députés communistes rejetteront cette révision
constitutionnelle.
Mais, à vrai dire, nous
savons bien que vous vous placez, monsieur le Premier ministre, sur un autre
registre. Que vous importent, au fond, la logique et les principes : le
choix est fait, et il est politique. C'est le projet commun des groupes
multinationaux, des marchés financiers et de la droite européenne.
(Murmures sur certains bancs.)
Le bilan de la
construction européenne actuelle, conduite par ces forces, est déjà
accablant ; avec Maastricht, il s'agit d'aller beaucoup plus loin encore
dans cette même voie néfaste, de remodeler la Communauté en fonction de leur
volonté et de leurs intérêts.
Il s'agit de décider en
haut, entre chefs d'État, à la majorité qualifiée et sur proposition d'une
Commission non élue, de la politique économique et sociale qui sera imposée
à tous, et sévèrement contrôlée ; il s'agit d'empêcher tout État de se
dégager de ce carcan en le privant du droit de battre monnaie et en le
soumettant à la tutelle d'une Banque centrale européenne conçue sur le
modèle de la Bundesbank ; il s'agit de le punir à la moindre incartade ; il
s'agit d'accentuer ainsi, chez nous, la précarité de l'emploi, la pression
sur les salaires, les coups portés aux agriculteurs et au monde rural, les
remises en cause des acquis sociaux, de la sécurité sociale, des services
publics et de leurs statuts ; il s'agit d'aligner les règles de notre
justice et de notre police sur celles de l'Allemagne ; il s'agit de priver
la France de sa politique étrangère indépendante et d'aller vers une défense
commune, pilier européen de l'Alliance atlantique.
Bref, il s'agit de
construire une entité supranationale ouest-européenne niant la souveraineté
et l'identité de ses nations, soumettant ses peuples et ses sociétés à
l'inhumanité de la loi de l'argent, égoïste à l'égard des peuples d'Europe
de l'Est et du tiers monde.
Ce projet se réclame des
aspirations si fortes à l'amitié, à la connaissance mutuelle, à la
coopération ; mais, on le voit bien, il leur tourne le dos.
C'est une tout autre
construction européenne qu'appelle l'esprit de notre temps : une Europe de
nations libres et partenaires mettant en commun leurs atouts complémentaires
au service du progrès.
Quels débats
enrichissants il y aurait à engager avec les Français pour les associer à la
définition de ce nouveau projet européen !
Mais, là encore,
monsieur le Premier ministre, que vous importe : ce ne sont pas des
arguments qui feront rompre l'alliance que le Président de la République a,
hélas ! scellée avec la droite. (Exclamations sur divers bancs.) Sa
seule crainte, c'est que la vérité éclate aux yeux des Français et que ces
derniers déjouent le piège qui leur est tendu.
Voilà pourquoi, tout un
temps, le droit d'être consultés leur aura été dénié. La force de leur
exigence démocratique - à laquelle nous nous honorons d'avoir contribué
(Exclamations ironiques sur de nombreux bancs) - ... aura été la plus
forte : le Président de la République a dû concéder ce référendum.
(Murmures sur de nombreux bancs.)
La précipitation avec
laquelle vous avez voulu que soit conduit ce processus de révision
constitutionnelle, vos compromissions avec la droite, allant jusqu'à une
reddition sans gloire, montrent votre inquiétude.
Vous espériez tellement
une ratification qui n'aurait été qu'une simple formalité ! Et, aujourd'hui,
vous tentez encore qu'elle se fasse à la sauvette. Vous continuez de refuser
de rendre publique la date du référendum. (Rires sur de nombreux bancs.)
Vous continuez de refuser que le texte de Maastricht soit adressé aux
électeurs. Vous continuez de refuser d'organiser le débat pluraliste auquel
ils ont droit pour se faire eux-mêmes leur propre opinion.
Tout cela sera peine
perdue : les Français s'informeront à plusieurs sources, et non pas à celle
de votre seule propagande. Ils débattront contradictoirement, et non à la
manière de vos meetings monolithiques avec l'UDF. (Nouveaux rires et
exclamations sur de nombreux bancs.)
M. le
président. Mes chers collègues, je vous en prie !
M. Georges Marchais.
La vérité a
décidément du mal à pénétrer dans cette assemblée ! (Rires.)
Quoi qu'il en soit, nous
les aiderons, pour notre part, à se déterminer lucidement et librement.
Vous trouverez sans
doute ici une majorité pour vous suivre, mais le dernier mot reviendra,
heureusement ! à notre peuple.
S'il rejette Maastricht,
que deviendra cette révision qui n'a d'autre justification que la
ratification de ce traité ? Votre « oui » d'aujourd'hui sera
balayé par le « non » des Français. (Murmures ironiques sur certains
bancs.)
Ce ne sera pas
l'apocalypse que vous invoquez, mais un grand acte salutaire et responsable
de notre peuple.
Une nouvelle dynamique
sera alors lancée, favorable à la France, à l'Europe, à la gauche. Vous
pouvez être assuré que c'est à cela que nous consacrerons tous nos efforts !
(Applaudissements sur plusieurs bancs.)
M. le président.
La parole est
à M. Ernest Cartigny.
M. Ernest Cartigny.
Monsieur le
président, monsieur le président du Sénat, monsieur le Premier ministre,
madame le ministre, messieurs les ministres, mes chers collègues,
permettez-moi, tout d'abord, de saluer le travail accompli par l'Assemblée
nationale au cours de la première lecture du projet de loi qui nous est
soumis aujourd'hui.
Oui, mes chers
collègues, nous nous trouvons, conformément à ce que prévoit la
Constitution, devant un texte voté en termes identiques par les deux
assemblées.
Il faut s'en réjouir et
bannir toute arrière-pensée. C'est le bien-fondé du système bicaméral,
consacré par notre Constitution, qui en sort renforcé. Dans le travail
parlementaire qui nous a conduits à ce résultat, chaque chambre du Parlement
a joué son rôle.
Le Sénat, pour sa part,
a apporté un certain nombre de modifications au texte qui lui avait été
transmis par l'Assemblée nationale. C'était son droit, et il n'a en aucune
manière outrepassé ses pouvoirs.
L'Assemblée nationale
lui a donné raison.
Ce sont des vérités
simples, sans doute. Encore fallait-il les rappeler.
Sur la question du droit
de vote et d'éligibilité des ressortissants communautaires aux élections
municipales, qui a été si controversée, je veux faire observer que le Sénat
était particulièrement concerné, puisque les sénateurs sont élus
essentiellement par les maires, par les conseillers municipaux et par leurs
délégués. A cet égard, il fallait apporter au texte toutes les précisions
nécessaires, pour que le principe de la souveraineté nationale, exercée,
pour sa part, par le Sénat, ne soit pas remis en cause.
Ce fut fait, et le texte
qui nous est à présent soumis offre les garanties indispensables.
Il faut noter que, aux
termes de l'article 24 de notre Constitution, le Sénat « assure la
représentation des collectivités territoriales de la République ». Dans
cette mesure, il était normal qu'il veille à ce que les modalités de
l'exercice du droit de vote des ressortissants communautaires puisse faire
l'objet d'un examen particulièrement attentif de sa part.
Le projet de loi de
révision constitutionnelle, qui prévoit l'intervention d'une loi organique
votée dans les mêmes termes par les deux assemblées, répond à cette
préoccupation.
J'observe également que
ce droit de vote, exclusivement réservé aux ressortissants de la Communauté,
n'est pas une des dispositions essentielles du traité de Maastricht. C'est
un droit qui s'exercera d'ailleurs sous réserve de réciprocité.
Mais c'est à nos yeux
l'embryon de la citoyenneté européenne. Comment ne pas se réjouir, mes chers
collègues, que la construction européenne, jugée jusqu'à présent trop
technocratique et trop centrée sur des préoccupations économiques et
financières, rencontre enfin une assise démocratique tangible ?
D'une manière plus
générale, je voudrais dire que le Sénat comme l'Assemblée nationale ont joué
le rôle juridique et politique qui leur revenait dans l'examen du texte.
Nous nous trouvons à
présent réunis pour la dernière étape du processus de révision. Cette
situation est suffisamment solennelle pour que je rappelle, en mon nom et au
nom de la grande majorité des membres de mon groupe, la logique de notre
démarche, au regard du but que nous visons, au-delà de la révision
constitutionnelle.
Sans doute le résultat
du référendum danois a-t-il placé les Douze dans une situation juridique
complexe ; mais celle-ci, il faut le souligner, n'est pas irréversible et
elle trouvera de toute manière une solution juridique.
L'Europe a évité bien
d'autres écueils !
Il apparaît aujourd'hui
clairement que la volonté des Douze - je dis bien des Douze, Danemark
compris - reste plus que jamais tendue vers la construction européenne, sans
renégociation du traité de Maastricht, qui en est une étape essentielle. Le
processus de ratification se poursuivra donc. Bien téméraire serait celui
qui prétendrait aujourd'hui qu'il n'ira pas à son terme, d'autant que,
depuis le vote danois, le référendum irlandais a donné un résultat
massivement favorable à la ratification.
Il est évident que le
référendum français sera une étape décisive. Le poids de notre pays est tel
dans la construction européenne - peut-être, d'ailleurs, ne le dit-on pas
suffisamment à nos concitoyens - que c'est, d'une certaine manière, de
l'Europe entière qu'il sera question. C'est ici que nous retrouvons le
problème du but que nous visons, au-delà de la révision constitutionnelle.
On peut le regretter,
mais le temps n'est plus où l'Europe était le centre du monde et où les
différents États européens pouvaient mener des politiques totalement
indépendantes et souvent rivales, au prix, malheureusement, de millions de
morts, ce qui a bien failli entraîner la ruine définitive de l'Europe. Ceux
qui regrettent cette époque devraient s'en souvenir.
Aujourd'hui, les
différents États européens ne sont plus à l'échelle du monde. Songeons non
seulement aux États-Unis et au Japon, mais aussi à la Chine et à ces pays
dont la puissance démographique éclate, quelquefois à nos portes !
Une Europe à douze,
comptant plus de 300 millions d'habitants, sera la première puissance
économique du monde. La politique étrangère et de sécurité commune, la
création d'une monnaie unique, qui sont, elles, les dispositions
essentielles du traité de Maastricht, donneront à cet ensemble la
crédibilité et la cohésion politique souhaitables. Ce sont des données qui
rendront à l'Europe, non plus séparée mais réunie, une nouvelle grandeur.
Il n'y a pas d'autre
choix, de même que nous n'avons pas la possibilité de changer ces voisins
qui partagent ce sort avec nous depuis longtemps.
On objecte fréquemment
que l'heure est plutôt à la résurgence des nationalismes. L'objection mérite
d'être examinée. L'exemple pathétique de la Yougoslavie en témoigne. Il
n'est pas dit pour autant que la forme de l'État-nation soit la forme
définitive de l'organisation des États de la planète. Pense-t-on
sérieusement qu'il y ait eu, il y a quelques siècles, plus de rapports entre
un Breton et un Alsacien, un Provençal ou un Picard, qu'il n'y en a
aujourd'hui entre un Français et un Allemand, un Italien, un Polonais ou un
Suédois ? Vous voyez que je n'hésite pas à prendre mes références au-delà du
champ actuel des pays de la Communauté !
Il ne faut pas pour
autant épouser hâtivement les thèses ultra-fédéralistes. Je ne crois pas que
l'État français deviendra dans l'Europe des Douze l'équivalent d'un État
fédéré des États-Unis, fût-il la Californie.
La Communauté européenne
- notons combien ce mot de Communauté est beau - est une œuvre originale,
qui n'est pas encore achevée et dont on ne discerne pas les contours
définitifs. Elle ne ressemblera probablement à aucun modèle existant. C'est
le pari de notre avenir, et il est exaltant.
Mes chers collègues,
l'attitude résolument européenne de la grande majorité du groupe du
Rassemblement démocratique et européen, au sein duquel, chacun le sait,
sénateurs de la majorité et de l'opposition exercent leur mandat en parfaite
intelligence et dans le respect des convictions de chacun, cette attitude
d'un groupe parlementaire qui fêtera demain son centenaire, est confortée
par l'idée que ce débat concerne avant tout l'avenir de la construction
européenne, l'avenir de la France dans l'Europe, et non un épisode de la
lutte, naturelle et nécessaire dans une démocratie, entre majorité et
opposition.
Nous ne faisons pas de
ce grand dessein une querelle partisane. Aussi vais-je, avec la grande
majorité des sénateurs de mon groupe, voter en faveur de ce projet de loi
constitutionnelle, qui introduit, et il faut s'en féliciter, la notion
d'Europe dans notre loi fondamentale. (Applaudissements sur de nombreux
bancs.)
M. le président.
La parole est
à M. Marcel Lucotte.
M. Marcel Lucotte.
Monsieur le
président, monsieur le Premier ministre, madame le ministre, messieurs les
ministres, mes chers collègues, nous sommes réunis aujourd'hui en Congrès
parce que, devant la détermination des parlementaires de l'UDF et du centre,
le Gouvernement a compris qu'il convenait de faciliter le vote par
l'Assemblée nationale d'un texte conforme à celui qui avait été approuvé par
le Sénat.
Cette journée est
importante pour la France et pour l'Europe. C'est d'ailleurs la première
fois qu'un événement juridique international influe aussi directement sur
notre loi suprême.
En toute connaissance de
cause, nous avons relevé les imperfections de ce traité à la lecture
difficile. Il a pu paraître ambigu et incomplet.
Nous avons regretté que
la France n'ait pas choisi la voie de la dérogation sur certains points,
lorsque les dispositions du texte étaient d'application difficile.
Mais, pour nous,
l'essentiel dans ce traité n'est sans doute pas ce dont il a été le plus
question dans les débats.
L'essentiel, précisé
dans l'article 88-2, est que la France consent clairement aux transferts de
souveraineté qui permettront l'établissement de l'union économique et
monétaire européenne. Voilà le plus important du texte qui nous rassemble
aujourd'hui.
Le long débat qui s'est
déroulé dans nos hémicycles respectifs n'était pas une simple bataille du
verbe. Nous avons voulu, au Sénat en particulier, que les mots apportent les
garanties jugées nécessaires pour le respect de la place et du rôle de nos
institutions.
Ainsi, le texte de
révision constitutionnelle, amendé par la Haute assemblée, voté par nos
collègues députés, nous paraît raisonnable et réfléchi.
Raisonnable, car il
s'inscrit dans la tradition du Sénat, qui n'a pas cherché d'alibi dans les
référendums qui se déroulaient ailleurs.
Raisonnable également,
parce que les considérations de politique intérieure ne l'ont jamais emporté
sur l'essentiel.
Ce texte est aussi
réfléchi, car il a donné lieu à de nombreuses réunions de commission et à de
longs débats en séance publique, à l'Assemblée comme au Sénat.
Sur un point, en
particulier, nous avons beaucoup débattu : je veux parler du droit de vote
des ressortissants de la Communauté. Là aussi, le Sénat aura amélioré la
procédure.
Il aura permis, en
outre, que soixante députés ou soixante sénateurs puissent saisir le Conseil
constitutionnel sur tout engagement international avant sa ratification.
Enfin, nous aurons tenté
d'obtenir plus de démocratie dans le fonctionnement des institutions
européennes.
Mes chers collègues,
vous avez noté qu'aujourd'hui même, alors que nous siégeons, le
mécontentement des paysans, justifié ou non, discutable ou non, critiquable
peut-être dans la forme, s'exprime dans le pays à propos de la réforme de la
politique agricole commune. Le Parlement a-t-il jamais discuté de cette
réforme ? Il le fera, je crois, cette semaine à l'Assemblée nationale, et
peut-être un peu plus tard au Sénat, mais, dans les deux cas, après que les
décisions auront été prises !
On a beaucoup utilisé
l'expression de « déficit démocratique ». Il est clair que l'on éviterait
bien des difficultés si l'Europe n'apparaissait à trop de Français, voire à
trop d'Européens, comme l'affaire d'un petit nombre de grands spécialistes
politiques ou d'un grand nombre de petits eurocrates bruxellois qui n'ont
pas de comptes à rendre (Applaudissements sur divers bancs) et qui
n'ont, notamment, pas à entendre la voix des élus de nos peuples.
La modification que nous
nous apprêtons à voter est, je crois, essentielle car elle fera que,
désormais, avant que ne soient adoptées des mesures de même nature que la
réforme de la politique agricole commune - et cela peut être vrai dans bien
d'autres domaines - nos parlements pourront être conduits à donner leur avis
et même à voter des résolutions.
Nous ne pouvons que nous
réjouir des avancées obtenues dans ces divers domaines ; elles sont tout à
fait essentielles.
Certes, ce qui a été
signé à Maastricht peut être jugé transitoire et instable eu égard aux
perspectives d'une Europe élargie. En effet, aux frontières des Douze, il se
passe tant de choses essentielles, dans tous ces pays qui ont enfin trouvé
les chemins de la liberté, mais qui sont confrontés à des difficultés
considérables et qui voient en l'Europe une de leurs grandes chances.
Nous songeons, en nous
préparant aujourd'hui à voter cette révision constitutionnelle et, demain, à
nous prononcer en faveur du traité de Maastricht, qu'il y a là une
formidable interrogation que nous ne pouvons pas ignorer, la formidable
interrogation d'une Europe qui cherche à se constituer.
Accepterions-nous une
nouvelle fièvre nationaliste comme celle que nous voyons se développer et
qui conduit à des guerres internes, face auxquelles l'Europe, comme naguère
pour le Golfe, est impuissante et ne fait rien, ou presque rien ?
Accepterions-nous que ce sursaut de nationalisme soit une règle d'avenir
pour demain ?
Nous avons voulu une
Europe libérale et sociale. Elle est à notre porte. Elle fait, avec cette
révision constitutionnelle, puis avec le traité de Maastricht, des progrès
nouveaux.
Songeons, dans des
moments pareils, à tout ce que nos guerres de religion européennes nous
auront coûté comme richesses, songeons aux millions de victimes qu'elles
auront faites au cours des trois derniers conflits. Songeons que la marche
vers l'Europe, c'est aussi la marche vers la paix, et que cela vaut bien
quelques sacrifices.
Un jour, l'histoire
considérera que les guerres qui ont ensanglanté l'Europe ne furent que des
guerres civiles. Songeons que ceux qui allaient s'entretuer, qui allaient
faire tant de dégâts, récitaient les uns et les autres le même Notre
Père. qui est la prière essentielle des chrétiens. Imaginons-nous le
scandale que cela représentait ?
Ai-je besoin de dire, en
terminant, que nous devons éviter, après l'effort que nous avons accompli
pour convaincre et soutenir, à l'heure où la France va confirmer ou non un
choix essentiel, de faire de cette période un temps où les Français se
déchireraient à nouveau ? Nul ne peut accuser l'autre d'être un mauvais
Français. Essayons de comprendre.
Sur l'essentiel, tout le
monde souhaite l'Europe.
Bien entendu, il y a
beaucoup de débats politiques sous-jacents. Toutefois, vous permettrez à un
parlementaire qui n'oublie pas qu'il se situe dans l'opposition nationale de
penser qu'il n'a manqué ni à la morale politique, ni à l'honnêteté
intellectuelle en menant l'action qu'il a menée, pas plus qu'il n'a eu
l'impression de trahir lorsqu'il a soutenu le Gouvernement engagé dans la
guerre du Golfe.
Il est des moments, dans
la vie politique d'un pays, où il faut savoir s'élever au-dessus des choix
partisans. Je souhaite que cet effort soit fait et que, demain, nombreux
soient ceux qui se retrouveront pour construire ce qui est essentiel,
c'est-à-dire une Europe qui, pour nos enfants et nos petits-enfants, sera
probablement le seul vrai et grand dessein que nous aurons à leur offrir !
(Applaudissements sur de nombreux bancs.)
M. le président.
Je vais
mettre aux voix le projet de loi constitutionnelle.
Je rappelle qu'en
application du troisième alinéa de l'article 89 de la Constitution « le
projet de révision n'est approuvé que s'il réunit la majorité des trois
cinquièmes des suffrages exprimés. »
En application de
l'article 16 du règlement du Congrès, le vote va avoir lieu par scrutin
public à la tribune.
Les opérations de vote
se dérouleront comme suit :
Un huissier appellera
les lettres de l'alphabet en commençant par celle qui aura été tirée au son.
Les membres du Congrès
dont le nom commence par la lettre appelée voudront bien - et eux seuls - se
grouper au pied de l'escalier de gauche donnant accès à la tribune.
Un huissier appellera,
selon leur rang alphabétique, les membres du Congrès dont le nom commence
par la même lettre. Je les invite à ne monter à la tribune qu'à l'appel de
leur nom.
Ceux qui sont d'avis
d'approuver le projet de révision mettront dans l'urne un bulletin blanc,
ceux qui sont d'avis contraire un bulletin bleu et ceux qui désirent
s'abstenir un bulletin rouge.
Mmes et MM. les membres
du Congrès disposant d'une délégation de vote peuvent faire vérifier si leur
délégation a bien été enregistrée à la présidence. Je les invite à ne venir
voter par délégation qu'à l'appel du nom de leur délégant.
Je leur rappelle qu'ils
doivent mettre dans l'urne, non pas un bulletin ordinaire, mais une consigne
écrite sur laquelle sont portés le nom du délégant, le sens du vote, le nom
et la signature du délégué.
Lorsque l'appel nominal
sera terminé, il sera procédé à un contre-appel. A la fin de ce
contre-appel, le scrutin sera clos.
Je vais tirer au sort la
lettre par laquelle commencera l'appel nominal.
(Le sort désigne la
lettre T.)
M. le président.
Le scrutin est annoncé dans le Palais.
. . . . . . . . . . . .
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
. .
Messieurs les huissiers,
veuillez commencer l'appel nominal.
. . . . . . . . . . . .
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
. .
(Le scrutin est
ouvert à treize heures cinq. Le vote a lieu à la tribune. Il est procédé à
l'appel de Mmes et MM. les membres du Congrès.)
M. le président.
L'appel
nominal est terminé.
Il va être procédé au
contre-appel.
(Le contre-appel a
lieu.)
M. le président.
Le
contre-appel est terminé.
Personne ne demande plus
à voter ?...
Le scrutin est clos.
J'invite nos collègues
secrétaires à se rendre à la salle Marengo pour procéder au dépouillement
des bulletins. Le résultat du scrutin sera proclamé vers seize heures.
Suspension et reprise
de la séance
M. le président.
La séance est
suspendue. (La séance, suspendue à quinze heures, est reprise à seize
heures cinq.)
M. le président.
La séance est
reprise.
Voici le résultat du
scrutin :
Nombre de votants
....................................... 679
Nombre de suffrages
exprimés ...................... 665
Majorité requise pour
l'adoption du projet de révision (3/5 des suffrages exprimés)
....................................... 399
Pour l'adoption
.......................... 592
Contre
....................................... 73
Le Congrès a adopté.
(De très nombreux parlementaires se lèvent et applaudissent longuement.)
Le projet de loi constitutionnelle, approuvé à la majorité des trois
cinquièmes des suffrages exprimés, sera transmis à M. le Président de la
République.
Mes chers collègues, je
suis un président heureux.
Je voudrais féliciter et
remercier tous les personnels qui, par leur diligence, ont permis, malgré
des délais exceptionnellement brefs, que se tienne cette session du Congrès
dans les meilleures conditions. (Applaudissements.)
- 4 -
CLÔTURE DE LA SESSION DU CONGRÈS
M. le président.
Je déclare
close la session du Congrès du Parlement.
La séance est levée.
(La séance est levée
à seize heures dix.)
Le Directeur du
service du compte rendu sténographique de l'Assemblée nationale,
JEAN PINCHOT
Le Directeur du
service du compte rendu sténographique du Sénat,
DOMINIQUE
PLANCHON
________
Annexe au
procès-verbal de la séance
(au format PDF)
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