(exception d'irrecevabilité en application de l'article
91, alinéa 4, du Règlement)
M. Philippe Séguin. Monsieur le président, madame, messieurs les ministres,
mes chers collègues, je voudrais croire que nous sommes tous d'accord au moins
sur un point : l'exceptionnelle importance, l'importance fondamentale du choix
auquel nous sommes confrontés, et, ce disant, je n'ai pas l'impression de me
payer de mots !
C'est en tout cas avec gravité que je viens inviter cette assemblée à opposer
l'exception d'irrecevabilité au projet de loi constitutionnelle que le
Gouvernement nous présente comme préalable à la ratification des accords de
Maastricht négociés le 10 décembre 1991 par les chefs d'État et de gouvernement
des pays membres des communautés européennes et signés le 7 février dernier.
Mon irrecevabilité se fonde sur le fait que le projet de loi viole, de façon
flagrante, le principe en vertu duquel la souveraineté nationale est
inaliénable et imprescriptible, ainsi que le principe de la séparation des
pouvoirs, en dehors duquel une société doit être considérée comme dépourvue de
Constitution .
il existe en effet, au-dessus même de la charte constitutionnelle, des
droits naturels, inaliénables et sacrés, à savoir pour nous les droits de
l'homme et du citoyen tels qu'Ils ont été définis par la Déclaration de 1789. Et
quand l'article 3 de la Constitution du 4 octobre 1958 rappelle que « La
souveraineté nationale appartient au peuple », il ne fait que reconnaître le
pacte originel qui est, depuis plus de deux cents ans, le fondement de notre
État de droit. Nulle assemblée ne saurait donc accepter de violer délibérément
ce pacte fondamental.
La question de la séparation des pouvoirs se pose dans les mêmes termes.
Aucune assemblée n'a compétence pour se dessaisir de son pouvoir législatif par
une loi d'habilitation générale, dépourvue de toute condition précise quant à sa
durée et à sa finalité. A fortiori, aucune assemblée ne peut déléguer un
pouvoir qu'elle n'exerce qu'au nom du peuple. Or, le projet de loi qui nous est
soumis comporte bien une habilitation d'une généralité telle qu'elle peut être
assimilée à un blanc-seing.
Et nous voilà confrontés à une situation tout à fait extraordinaire dans
notre histoire constitutionnelle puisque, pour la première fois, on demande au
Parlement de constitutionnaliser par avance des textes qui n'existent pas
encore et qui, pour la plupart, ne seront même pas soumis à ratification dès
lors qu'il s'agira de normes communautaires directement applicables. On demande
donc au Parlement, qui n'en a pas le droit, rien de moins que d'abandonner sa
compétence législative aux organes communautaires chaque fois que ceux-ci le
jugeront nécessaire pour l'application du traité.
Ayant fait référence à la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen,
violée deux fois par le projet de loi, je pourrais considérer ma tâche comme
accomplie. Néanmoins, tout en conservant présente à l'esprit cette observation
préalable qui sous-entend tout mon propos, j'entends traiter le sujet en ne
négligeant aucune de ses composantes. Ce n'est pas mon fait si le débat
constitutionnel et le débat sur l'avenir européen sont étroitement imbriqués, le
projet de révision venant avant le projet de ratification. Alors, autant en
convenir déjà entre nous - et vous l'avez déjà fait implicitement cet
après-midi, messieurs les ministres : il n'y a en vérité qu'un seul débat qui ne
peut être découpé en tranches successives. Et comme ce débat sera clos dès lors
que nous nous serons prononcés sur le projet de révision constitutionnelle,
autant l'entamer tout de suite et dans sa totalité.
De même, et sans vouloir verser dans un manichéisme que je réprouve, il nous
faut également convenir qu'il n'y a rien à amender. Plutôt que de procéder à un
toilettage minutieux de nombreuses dispositions constitutionnelles, vous avez
préféré pratiquer une sorte de « lessivage à grande eau ». A ce qui aurait pu
passer pour une naïveté coupable, vous avez ainsi préféré le risque de l'astuce.
Il est vrai que sinon vous auriez été contraints de modifier neuf articles au
moins du texte constitutionnel, dont certains sont particulièrement sensibles et
symboliques. Vous auriez été contraints, de surcroît et en toute logique, de
déconstitutionnaliser la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen. Vous
avez reculé, et l'on vous comprend, au point d'ailleurs d'esquiver vos
responsabilités dans la dénomination même du projet qui nous est soumis. Il ne
s'agit même pas, si je m'en tiens à son libellé, d'un projet de loi de révision,
mais d'un projet de loi constitutionnelle ajoutant à la Constitution un titre
supplémentaire,
Je ne peux évidemment applaudir à cette démarche, mais je reconnais que cela
ne change rien au fond. Je vous concéderai même que ce blanc-seing que vous
sollicitez est en cohérence avec les perspectives que vous ouvrez. Je vous
rejoins donc quand vous affirmez que Maastricht n'est pas renégociable et on ne
changera pas le traité par le biais d'une manipulation constitutionnelle.
Toutes les garanties, précisions, corrections, conditions dont on nous parle
relèvent, à mes yeux, de l'illusion. La révision, la ratification, c'est à
prendre ou à laisser.
C'est assez dire qu'il ne m'est pas possible de séparer l'appréciation
constitutionnelle de l'analyse critique des accords. Dès lors que l'on nous
demande de changer la Constitution dans le seul but de ratifier le traité de
Maastricht, nous ne pouvons nous prononcer sur la réforme constitutionnelle sans
mesurer à quoi nous engage ce traité.
Ce faisant, je me plie - je n'ai guère le choix - à la procédure, à la
méthode, imposée par le Président de la République. L'inconstitutionnalité que
je soulève est, du reste, inséparable du regret que suscite en moi le non-recours à l'article 11 de la Constitution qui impliquait le référendum
direct.
Allez dire à d'autres, messieurs les ministres, pour justifier ces habiletés
tactiques, que la procédure de l'article 89 rend sa dignité au Parlement !
Convenez que l'argument est plutôt singulier au moment où l'on nous demande de
diminuer encore son pouvoir réel !
Je le proclame donc d'emblée : dès lors que l'entrée de la France dans
l'Europe de Maastricht constitue bien l'acte historique qu'a évoqué le
Président de la République, il serait normal, nécessaire, légitime,
indispensable que la parole soit donnée au peuple..) Non point que je
conteste la légitimité de cette assemblée. Je ne me suis pas associé au chœur de
ceux qui, il y a quelques semaines, ne trouvaient pas de mots assez durs pour
l'abaisser, pour réclamer sa dissolution, voire proposer son auto-dissolution.
Je constate d'ailleurs la contradiction dans laquelle s'enferment aujourd'hui
nombre d'entre eux en se refusant à l'idée d'un référendum.
Ce que je veux seulement dire c'est que le recours à la voie parlementaire
est contraire à l'esprit de notre pacte social car ce que le peuple fait, seul
le peuple peut le défaire.
En outre, c'est une faute politique lourde que de refuser de donner à un
engagement aussi grave la sacralisation dont il a besoin. Et ne changerait rien'
l'affaire la manœuvre qui consisterait, ultérieurement, à ne faire ratifier par
le peuple que ce que le Parlement aurait déjà décidé,
Non, foin d'arguties ! Il me faut dire avec beaucoup d'autres, au nom de
beaucoup d'autres, qu'il est bien temps de saisir notre peuple de la question
européenne. Car voilà maintenant trente-cinq ans que le traité de Rome a été
signé et que d'Acte unique en règlements, de règlement en directives, de
directives en jurisprudence, la construction européenne se fait sans les
peuples, qu'elle se fait en catimini, dans le secret des cabinets, dans la
pénombre des commissions, dans le clair-obscur des cours de justice.
Voilà trente-cinq ans que toute une oligarchie d'experts, de juges, de
fonctionnaires, de gouvernants prend, au nom des peuples, sans en avoir reçu
mandat des décisions dont une formidable conspiration du silence dissimule les
enjeux et minimise lei conséquences. Que l'on m'entende bien : je ne viens ici
donner de leçon à personne ; mais que l'on veuille bien, en retour, respecter ma
propre démarche ! Je me serais d'ailleurs bien passé d'être là. Il eût mieux
valu, à l'évidence, que des voix plus fortes que la mienne engagent le combat.
Elles ne l'ont pas souhaité, je me garderai de les juger. Je me contente de
faire et d'assumer un autre choix. Ce n'est pas si facile.
A la décharge des absents, je reconnais bien volontiers que le conformisme
ambiant, pour ne pas dire le véritable terrorisme intellectuel qui règne
aujourd'hui, disqualifie par avance quiconque n'adhère pas à la nouvelle
croyance, et l'expose littéralement à l'invective. Qui veut se démarquer du
culte fédéral est aussitôt tenu par les faiseurs d'opinion (...) au mieux pour
un contempteur de la modernité, un nostalgique ou un primaire, au pire pour un
nationaliste forcené tout prêt à renvoyer l'Europe aux vieux démons qui ont si
souvent fait son malheur.
Mais il est des moments où ce qui est en cause est tellement important que
tout doit s'effacer. Et je ne parle pas ici au nom d'une France contre l'autre,
car dès lors qu'il s'agit de la France, de la République et de la démocratie, il
ne peut plus être question de la droite et de la gauche, l'enjeu, au. delà des
partis, des clivages les plus naturels, des oppositions les plus légitimes, des
querelles les plus anciennes, n'est rien de moins que notre communauté de
destin. Et cette communauté de destin est gravement mise en péril par les
accords, alors que ceux-ci ne sont ni la condition de la prospérité, ni la
condition de la paix, Dans le monde tel qu'il est, l'idéal comme le réalisme
commandaient de faire prévaloir une tout autre conception de l'Europe, voilà ce
que je voudrais maintenant développer devant vous.
Monsieur le président, madame, messieurs les ministres, mes chers collègues,
que l'on ne s'y trompe pas la logique du processus de l'engrenage économique et
politique mis au point à Maastricht est celle d'un fédéralisme au rabais
fondamentalement anti-démocratique, faussement libéral et résolument
technocratique, L'Europe qu'on nous propose n'est ni libre, ni juste, ni
efficace. Elle enterre la conception de la souveraineté nationale et les grands
principes issus de la Révolution : 1992 est littéralement l'anti-1789.
Beau cadeau d'anniversaire que lui font, pour ses 200 ans, les pharisiens de
cette République qu'ils encensent dans leurs discours et risquent de ruiner
par leurs actes!
Je sais bien que l'on veut à tout prix minimiser les enjeux et nous faire
croire que nous ne cédons rien d'essentiel en ce qui concerne notre
indépendance! Il est de bon ton, aujourd'hui, de disserter à l'infini sur la
signification m!me du concept de souveraineté, de le décomposer en menus
morceaux, d'affirmer qu'il admet de multiples exceptions, que la souveraineté
monétaire, ce n'est pas du tout la même chose que l'identité collective,
laquelle ne courrait aucun risque. Ou encore que l'impôt, la défense, les
affaires étrangères, au fond, ne jouent qu'un rôle relatif dans l'exercice de la
souveraineté,
Toutes ces arguties n'ont en réalité qu'un but : vider de sa signification ce
mot gênant pour qu'il n'en soit plus question dans le débat.
La méthode est habile. En présentant chaque abandon parcellaire comme
n'étant pas en soi décisif, on peut se permettre d'abandonner un à un les
attributs de la souveraineté sans jamais convenir qu'on vise à la détruire dans
son ensemble.
Le procédé n'est pas nouveau. Il y a 2500 ans déjà, de demi-longueur en
demi-longueur, Achille se rapprochait en courant de la tortue de Zénon sans
jamais la rattraper.., Seulement, ce n'est là que paradoxe. Dans la réalité,
Achille gagne bel et bien la course ; de même, à force de renoncements, aussi
ténu que soit chacun d'eux, on va bel et bien finir par vider la souveraineté de
son contenu. Car il s'agit là d'une notion globale, indivisible comme un nombre
premier. On est souverain ou on ne l'est pas ! Mais on ne l'est jamais à demi.
Par essence, la souveraineté est un absolu qui exclut toute idée de
subordination et de compromission. Un peuple souverain n'a de comptes à rendre à
personne et n'a, vis-à-vis des autres, que les devoirs et les obligations qu'il
choisit librement de s'Imposer à lui-même.
Souvenez-vous du cri de Chateaubriand à la tribune de la Chambre, en 1816 :
« Si l'Europe civilisée voulait m'imposer la charte, j'irais vivre à
Constantinople. »
La souveraineté, cela ne se divise pas ni ne se partage et, bien sûr, cela ne
se limite pas.
Rappelons-nous d'ailleurs, pour avoir un exemple plus récent de ce que vous
appelez de vos vœux, ce que put signifier pendant « le printemps de Prague » la
doctrine de la souveraineté limité, tant il est vrai que la
« souveraineté divisée », « la souveraineté partagée », « la souveraineté
limitée» sont autant d'expressions pour signifier qu'il n'y a plus du tout de
souveraineté ! Et, de fait, quand on accepte de prendre des décisions à la
majorité sur des questions cruciales, et dès lors que ces décisions s'imposent à
tous sans pouvoir jamais être remises en cause ultérieurement à l'échelon
national, on passe clairement de la concertation à l'intégration, Aussi, quand
on nous dit que les accords de Maastricht organisent une union d'États fondée
sur la coopération intergouvernementale, on travestit délibérément la réalité,
Tout au contraire, ces accords visent à rendre inapplicable le droit de veto et
à créer des mécanismes qui échappent totalement aux États,
En fait, ce traité est un « anti-compromis » de Luxembourg en tant qu'iI
interdit, non seulement aux parlements nationaux mail aussi aux gouvernements,
de faire prévaloir l'intérêt national quand il est en cause puisque chacun
s'engage à éviter autant que possible d'empêcher qu'il y ait unanimité
lorsqu'une majorité qualifiée est favorable à la décision.
Cela est vrai pour la politique monétaire et pour la politique sociale. Mais
cela le sera aussi pour la politique étrangère et la politique de défense,
D'ailleurs, vous nous l'avez rappelé, monsieur le ministre, les pays membres
prennent eux-mêmes l'engagement de ne défendre que des positions communes au
sein des organisations internationales, et cet engagement vaut aussi pour la
France et le Royaume-Uni en leur qualité de membres permanents du Conseil de
sécurité de l'O.N.U. : cette situation, contraire aux dispositions de la charte,
plusieurs de nos partenaires l'interprètent déjà, nous le savons, comme une
transition vers le transfert de ces deux sièges à la Communauté.
Tout ce dispositif est donc fort peu respectueux de la souveraineté des
États membres tant en ce qui concerne la nature des règles de décisions que le
caractère irréversible des transferts de pouvoirs envisagés.
Cessons donc de tricher, de dissimuler, de jouer sur les mots, de multiplier
les sophismes, L'alternative est claire : nous devons conserver notre
souveraineté ou y renoncer.
Il est temps de nous demander comment nous en sommes arrivés à considérer
cette question, incongrue il y a quelques mois encore, comme presque banale,
comment nous en sommes arrivés à considérer la rupture de notre pacte social
sinon comme normale, du moins comme nécessaire.
Évidemment, et aujourd'hui encore, on s'échine à nous persuader qu'il n'y a
là rien de nouveau. Rien de nouveau peut-être dans les arrière-pensées, mais
nouveauté radicale par rapport aux engagements que nous avions pris jusqu'ici et
qui étaient d'une tout autre nature,
Mettons à part le traité instituant la Communauté européenne du charbon et
de l'acier, qui, au lendemain de la guerre, était tout imprégné d'une idéologie
dirigiste et planificatrice, et qui s'est d'ailleurs soldé par un échec total,
si l'on en juge par ce qui reste aujourd'hui de la sidérurgie européenne !
Hormis donc le traité instituant le CECA, on pouvait considérer, avant le
sommet de Maastricht, que nous n'avions pas ratifié beaucoup plus que des
accords de coopération et de libre-échange, D'ailleurs, dixhuit mois après la
signature du traité de Rome, les constituants de 1958 ont pu souligner et
consacrer la plénitude de la souveraineté nationale. Et ils ne l'ont pas fait
pas inadvertance, comme a paru le suggérer M. Mitterrand, ou par négligence,
comme a cru devoir le supposer M. le garde des sceaux,
Faut-il rappeler, en effet, que le Traité de Rome ne mentionne que deux
politiques communes dont l'une, celle des transports, n'a jamais vu le jour,
tandis que l'autre, la politique agricole commune, ne fonctionnait que par
consensus depuis que le compromis de Luxembourg avait mis fin - provisoirement -
à toute tentation supranationale ? Instaurer un marché commun, puis un marché
unique, voilà tout ce à quoi la France s'était engagée, et il n'y aurait rien eu
à redire concernant ces engagements-là, si ne s'était développé peu à peu, à
force de règlements, de décisions et de directives, tout un droit communautaire
dérivé, sans aucun rapport avec les objectifs fixés par les traités.
De toute évidence se posait un problème d'interprétation des textes,
devenant de plus en plus grave au fur et à mesure que la connivence de la
Commission, du juge européen et des juges nationaux en venait à imposer aux
pays membres la suprématie des textes communautaires.
L'exemple de l'Acte unique est, à cet égard, tout à fait révélateur. Ce
traité déclare, en effet, que seront prises à la majorité toutes les mesures
d'harmonisation nécessaires à la réalisation du marché unique, exception faite
des mesures fiscales. A priori, cela n'engage à aucun véritable
transfert de souveraineté, si l'on veut bien considérer qu'un marche unique
n'est pas un espace économique uniforme et qu'il n'est pas besoin de nombreuses
mesures d'harmonisation pour faire jouer convenablement la concurrence entre les
pays membres, soumis au principe de reconnaissance mutuelle des réglementations,
Mais il a suffi que la Commission, disposant de l'initiative des textes, décide
que la réalisation du marché unique nécessitait l'adoption de trois cents
directives d'harmonisation pour que celles-ci soient adoptées à la majorité sans
qu'aucun recours ait pu être opposé à cette qualification arbitraire, la Cour de
justice des Communautés étant elle-même convertie sans réserve à l'idéologie
fédéraliste.
C'est ainsi que, dans les faits, notre engagement initial se révèle désormais
bien plus contraignant que ce qui ressortait de la lettre du traité.
Pour autant, ce n'est quand même, là encore, qu'un problème d'interprétation,
pour lequel on pourrait théoriquement trouver une solution constitutionnelle
qui s'impose aux juges.
Ce n'est plus du tout le cas avec les accords de Maastricht, qui ne souffrent
d'aucune ambiguïté. On connaît l'argument: il nous faut faire l'Europe, donc il
nous faut concéder une partie de notre souveraineté. Comme si cette relation
causale allait de soi ! Comme si le respect des souverainetés interdisait la
coopération, l'ouverture, la solidarité ! Comme si les États souverains en
étaient fatalement réduits à un splendide isolement et condamnés à une politique
frileuse de repliement sur soi !
C'est oublier que, si cela lui parait nécessaire, un État peut souverainement
décider de déléguer des compétences ou les exercer en commun avec d'autres. La
querelle n'est pas purement sémantique. C'est une chose, en effet, que de
déléguer temporairement un pouvoir susceptible d'être récupéré lorsque la
délégation n'est plus conforme à l'intérêt national ou ne répond plus aux
exigences du moment. C'est tout autre chose que d'opérer un transfert sans
retour pouvant contraindre un État à appliquer une politique contraire à ses
intérêts et à ses choix.
La coopération, la concertation, même quand elles sont poussées très loin,
s'accommodent très bien du droit de veto. On peut même dire que le veto est le
meilleur stimulant de la concertation puisqu'il oblige à prolonger la
négociation jusqu'au consentement général des États. C'est d'ailleurs sur cette
philosophie qu'était fondé, j'y reviens, le fameux compromis de Luxembourg, que
après la politique de la chaise vide, de Gaulle imposa à nos partenaires et qui
n'a pas empêché, bien au contraire, le développement d'une politique agricole
commune.
On pourra toujours objecter bien sûr que tout cela n'est pas très important
puisque les traités ne sont jamais euxmêmes totalement irréversibles et que,
le cas échéant, chaque pays membre pourra toujours les dénoncer en bloc. Les
choses ne sont pas si simples.
D'abord parce que, vérification faite, le traité ne prévoit ni sécession ni
retrait. C'est même la première fois qu'un traité est ainsi marqué par la notion
d'irréversibilité, et on ne sait que trop ce qu'il en est dans les systèmes où
les États fédérés gardent pourtant, théoriquement, le droit de quitter la
fédération. On sait comment aux États-Unis les États du Nord ont interprété ce
droit quand les États du Sud ont voulu faire sécession. On sait aussi ce que
celui-ci signifiait dans la Constitution soviétique. On sait ce qu'il veut dire
en Yougoslavie. Et quand bien même les perspectives seraient, en l'occurrence,
moins dramatiques, la question se pose de savoir si nous ne sommes pas en train
de créer une situation dans laquelle la dénonciation en bloc des traités va
devenir si malaisée et si coûteuse qu'elle ne sera bientôt plus qu'un solution
illusoire.
Il ne faut pas rêver. Sans monnaie, demain, sans défense, sans diplomatie,
peut-être, après-demain, la France, au mieux, n'aurait pas plus de marge de
manœuvre que n'en ont aujourd'hui l'Ukraine et l'Azerbaïdjan.
Certains s'en accommodent. Quant à moi, Ce n'est pas l'avenir que je souhaite
à mon pays. D'ailleurs, les tenants de la marche vers le fédéralisme ne
cachent pas leur dessein. Ils veulent bel et bien, et ils le disent, que les
progrès du fédéralisme soient sans retour en droit et, surtout, en pratique, et
force est de constater que nous voilà d'ores et déjà pris dans un redoutable
engrenage. Depuis que la règle de la majorité s'applique de plus en plus
largement dans les prises de décision du Conseil européen et que les
jurisprudences convergentes de la Cour de cassation et du Conseil d'État
admettent que les traités et le droit communautaire qui en est dérivé
bénéficient d'une primauté absolue sur nos lois nationales, le Gouvernement, dès
lors qu'il est en minorité au Conseil, non plus que le Parlement français, n'a
plus son mot à dire pour infléchir les règles communautaires jugées
inacceptables pour la France.
Songez que le juge administratif n'éprouve plus aucune gêne à décider qu'un
ministre commet une infraction en prenant un arrêté conforme à une loi
nationale dès lors que cette loi est contraire à une directive communautaire,
même si la loi est postérieure. L'administration peut même, à ce titre, se voir
condamnée à verser des dommages et intérêts. Où allons-nous?
Où allons-nous si le juge, tout en déclarant qu'il ne veut pas censurer la
loi, s'arroge le droit de la rendre inopposable ou inapplicable ? La République,
ce n'est pas une justice aux ordres : mais ce n'est pas non plus le gouvernement
des juges, a fortiori quand il s'agit de juges européens qui font parler
l'esprit des traités !
Bientôt, pourtant, comme nous l'a annoncé M. Delors, au moins 80 p. 100 de
notre droit interne sera d'origine communautaire, et le juge ne laissera plus
d'autre choix au législateur que le tout ou rien : ou se soumettre totalement
ou dénoncer unilatéralement et en bloc des traités de plus en plus
contraignants.
Bref, quand, du fait de l'application des accords de Maastricht, notamment
en ce qui concerne la monnaie unique, le coût de la dénonciation sera devenu
exorbitant, le piège sera refermé et, demain, aucune majorité parlementaire,
quelles que soient les circonstances, ne pourra raisonnablement revenir sur ce
qui aura été fait.
Craignons alors que, pour finir, les sentiments nationaux, à force d'être
étouffés, ne s'exacerbent jusqu'à se muer en nationalismes et ne conduisent
l'Europe, une fois encore, au bord de graves difficultés, car rien n'est plus
dangereux qu'une nation trop longtemps frustrée de la souveraineté par laquelle
s'exprime sa liberté, c'est-à-dire son droit imprescriptible à choisir son
destin
On ne joue pas impunément avec les peuples et leur histoire. Toutes les
chimères politiques sont appelées un jour ou l'autre à se briser sur les
réalités historiques. La Russie a bel et bien fini par boire le communisme comme
un buvard parce que la Russie avait plus de consistance historique que le
communisme, mais à quel prix ?
Alors, si nous organisons l'Europe, organisons-la à partir des réalités. Et
les réalités, en Europe, ce sont toutes les nationalités qui la composent.
Comment allons-nous articuler la construction de l'Europe avec ces données de
faits qui plongent si profond dans le passé et dans l'inconscient collectif ?
Comment allons-nous bâtir un système de coopération assurant la paix et la
prospérité sans négliger ces réalités nationales dont les mouvements ne nous
paraissent parfois imperceptibles que parce qu'ils appartiennent à la très
longue durée ? Voilà qui devrait tout naturellement être l'objet d'un vrai et
grand débat public.
Mais, constatons-le, Ce débat ne s'engage pas vraiment. On se contente de
faire dans l'incantation : « c'est beau, c'est grand, c'est généreux,
Maastricht ! Ou dans la menace à peine voilée - Maastricht ou le chaos ! Si vous
ne votez pas Maastricht, vous ne serez jamais ministre ! » L'opinion est
d'autant plus décontenancée qu'elle sent bien qu'on fait souvent silence pour de
simples raisons d'immédiate opportunité et qu'elle assiste à de surprenants
chassés-croisés. Les idéologues de la reconquête du marché intérieur se font les
chantres de la monnaie unique. Les tenants de la relance et autres théoriciens
de l'autre politique économique expliquent doctement qu'il n'existe pas
d'alternative à Maastricht. Sans parler de ceux qui nous ont expliqué tour à
tour que Maastricht était parfaitement conforme à la Constitution, puis que la
ratification imposait la révision de celle-ci : que Maastricht était l'acte le
plus important depuis la Seconde Guerre mondiale, puisqu'il n'était jamais que
le prolongement du Traité de Rome et de l'Acte unique... Tout se passe en
réalité comme si personne n'avait vraiment envie de débat.
Bien sûr, on peut toujours prétendre - on commence à le faire çà et là - que
la question est beaucoup trop technique pour être valablement abordée lors d'un
débat public, dans un climat passionnel, à un moment dans la conjoncture qui ne
s'y prêtent pas et devant des électeurs dont il est avantageux de postuler
l'incompétence. Curieuse conception de la démocratie derrière laquelle, une fois
de plus, se profilent la méfiance du suffrage universel, celle du peuple
souverain et le dépérissement de la République.
D'autant que la construction européenne n'est pas du tout, par nature, un
problème technique. C'est par tactique que, depuis l'échec de la C.E.D. en 1954,
les idéologues du fédéralisme et les eurocrates cherchent à dissimuler leur
dessein politique sous le manteau de la technique.
Il est vrai qu'ils n'y ont pas si mal réussi jusqu'à présent; Mais jusqu'où
est-il permis d'imposer au peuple, sous couvert de technicité, des choix
politiques majeurs qui relèvent de lui et de lui seul ? Jusqu'où la
dissimulation peut-elle être l'instrument d'une politique? Il serait indécent et
dangereux d'aller plus loin.
Le moment est venu de regarder en face la vraie nature des choses qui n'est
pas technique mais politique, et de dire ouvertement, franchement, honnêtement,
quels sont les enjeux. Il est temps que ce débat ait lieu. Il est temps de
montrer aux Français qu'il y a plusieurs voies possibles et qu'ils ont le choix.
Il est temps de leur montrer qu'on les mène vers une impasse et que l'espérance
est ailleurs - seIon moi du côté de la nation qui est la leur.
Qu'on le veuille ou non, en effet, c'est l'idée qu'on se fait de la nation
qui commande l'idée qu'on se fait de l'Europe. C'est pourtant une attitude fort
répandue que de marteler le thème de l'Europe sans jamais même effleurer celui
de la nation, comme si celle-ci n'était nullement en cause. Il est tellement
plus commode de rester dans le flou, dans l'implicite ou le non-dit...
C'est, bien sûr, ce principe d'extrême prudence politique qui a conduit les
auteurs du traité de Maastricht à gommer de leur texte le mot « fédéral »,
Pourtant, cela ne change rien à la chose, car ce qui compte dans un traité,
c'est son esprit, ce sont les mécanismes qu'il met en place, Et vous-même,
monsieur Dumas, avec la franchise qui vous caractérise, vous l'aviez reconnu ici
même, sans détour : cette Europe est à finalité fédérale.
Pourtant, j'en conviens volontiers, ce qu'on nous propose aujourd'hui ce
n'est pas le fédéralisme au sens où on l'entend quand on parle des États-unis ou
du Canada, C'est bien pire, parce que c'est un fédéralisme au rabais !
On ferait vraiment beaucoup d'honneur au traité en affirmant, sans autre
précaution, qu'il est d'essence fédérale, Il ne comporte même pas, en effet - ce
serait, après tout, un moindre mal - les garanties du fédéralisme.
Car le pouvoir qu'on enlève au peuple, aucun autre peuple ni aucune réunion
de peuples n'en hérite. Ce sont des technocrates désignés et contrôlés encore
moins démocratiquement qu'auparavant qui en bénéficient et le déficit
démocratique, tare originelle de la construction européenne, s'en trouve
aggravé.
Dans ces conditions, un véritable fédéralisme, avec son Gouvernement, son
Sénat, sa Chambre des représentants, pourrait demain apparaître comme un
progrès, sous prétexte qu'il serait alors le seul moyen de sortir de l'ornière
technocratique dans laquelle nous nous serions davantage encore embourbés.
C'est la raison pour laquelle je suis d'autant plus résolument opposé à cette
solution d'un fédéralisme bancal qu'elle serait fatalement le prélude à un vrai
et pur fédéralisme.
Or, soyons lucides, il n'y a aucune place pour des nations vraiment libres
dans un État fédéral. Il n'y a jamais eu de place pour des nations réellement
distinctes dans aucun État fédéral. Libre à certains de caresser l'illusion
qu'il s'agit de créer une nation des nations : c'est là une contradiction dans
les termes et rien de plus. Convenons plutôt qu'il y a quelque ironie à proposer
à nos vieilles nations le fédéralisme comme idéal, au moment même où toutes les
fédérations de nationalités sont en train de déboucher sur l'échec.
A ceux qui, malgré tout, s'imaginent que le temps et les textes l'emportent
sur tout le reste, je voudrais rappeler simplement comment, depuis plus de deux
siècles, se pose la question québécoise. Comment, depuis plus de deux siècles,
le peuple québécois, à la fois si proche et si différent de ses voisins par ses
origines, sa langue et sa culture, vit sa situation d'État fédéré au sein d'un
État fédéral qui est pourtant autrement plus démocratique que la construction
échafaudée à Maastricht.
En vérité, le fédéralisme ne marche bien que lorsqu'il procède d'un État-nation, comme en Allemagne ou dans les États-unis d'aujourd'hui, au
Mexique, au Brésil, ou en Australie. Comment, dans ces conditions, peut-on
raisonnablement croire possible de réunir sous une même loi, sous un même
pouvoir, à partir d'une union conventionnelle un ensemble transnational qui se
suffirait à lui-même et se perpétuerait sans contrainte?
Dans cette affaire éminemment politique, le véritable et le seul débat
oppose donc, d'un côté, ceux qui tiennent la nation pour une simple modalité
d'organisation sociale désormais dépassée dans une course à la mondialisation
qu'ils appellent de leurs vœux et, de l'autre, ceux qui s'en font une tout autre
idée.
La nation, pour ces derniers, est quelque chose qui possède une dimension
affective et une dimension spirituelle. C'est le résultat d'un accomplissement,
le produit d'une mystérieuse métamorphose par laquelle un peuple devient
davantage qu'une communauté solidaire, presque un corps et une âme. Certes, les
peuples n'ont pas tous ]a même conception de la nation : les Français ont la
leur, qui n'est pas celle des Allemands ni celle des Anglais, mais toutes les
nations se ressemblent quand même et nulle part rien de durable ne s'accomplit
en dehors d'elles, La démocratie elle-même est impensable sans la nation.
De Gaulle disait : « La démocratie pour moi se confond exactement avec la
souveraineté nationale.» On ne saurait mieux souligner que pour qu'il y ait une
démocratie il faut qu'existe un sentiment d'appartenance communautaire
suffisamment puissant pour entraîner la minorité à accepter la loi de la
majorité! Et la nation c'est précisément ce par quoi ce sentiment existe. Or la
nation cela ne s'invente ni ne se décrète pas plus que la souveraineté !
Le fait national s'impose de lui-même sans que personne puisse en décider
autrement ; il n'est ni repli ni rejet, il est acte d'adhésion.
Car la nation ce n'est pas un clan, ce n'est pas une race, ce n'est pas une
tribu. La nation c'est plus fort encore que l'idée de patrie, plus fort que le
patriotisme, ce noble réflexe par lequel on défend sa terre natale, son champ,
ses sépultures. Car le sentiment national c'est ce par quoi on devient citoyen,
ce par quoi on accède à cette dignité suprême des hommes libres qui s'appelle la
citoyenneté !
C'est assez dire que la citoyenneté non plus ne se décrète pas, qu'elle ne
relève ni de la loi ni du traité. Pour qu'il y ait une citoyenneté européenne,
il faudrait qu'il y ait une nation européenne.
Alors oui, il est possible d'enfermer les habitants des pays de la Communauté
dans un corset de normes juridiques, de leur imposer des procédures, des règles,
des interdits, de créer si on le veut de nouvelles catégories d'assujettis.
Mais on ne peut créer par un traité une nouvelle citoyenneté. Curieuse
citoyenneté d'ailleurs que celle dont on nous parle, parée de droits, mais
exempte de devoirs !
Le droit de vote exprime ainsi une adhésion très forte sans laquelle il n'a
aucun sens. On ne vote pas dans un pays simplement parce qu'on y habite, mais
parce que l'on veut partager ses valeurs et son destin. L'obstacle à la
citoyenneté européenne n'est donc pas tant constitutionnel que moral.
Oserai-je dire à cet égard que je suis moins choqué à la limite, sous les
précautions que l'on sait par la perspective d'admettre des étrangers à des
élections locales qu'à l'idée de reconnaître le droit de vote pour les élections
européennes aux ressortissants des autres États membres de la Communauté
résidant en France? Car là est bien, au niveau des principes, la dérive
fédéraliste.
Dans l'esprit d'une confédération respectant les souverainetés nationales,
ce qui est, jusqu'à preuve du contraire la seule voie sur laquelle nous soyons
jusqu'à présent officiellement engagés, les députés au Parlement européen sont
les représentants de chacun des peuples de la Communauté. C'est donc tout
naturellement qu'ils sont élus sur des bases nationales. Ouvrir ce corps
électoral aux résidents des autres États membres, serait rompre avec ce principe
et ouvrir une brèche qui nous conduirait bientôt à tenir les décisions du
Parlement de Strasbourg pour l'expression de la volonté générale d'un
hypothétique « peuple européen », au même titre que la loi édictée par chaque
Parlement national est l'expression de la volonté générale de la Nation,
C'est là, bien entendu, où veulent nous conduire les auteurs du traité de
Maastricht et il est clair que tous les moyens sont bons à leurs yeux pour y
parvenir, Cette disposition est donc absolument inacceptable, quelles qu'en
soient les conditions d'exercice.
Je prendrai néanmoins le risque d'étonner en affirmant qu'il faut
probablement tenir la création de la citoyenneté européenne pour ce qu'elle est,
c'est-à-dire un simple corollaire de la monnaie unique qui est, elle, le vrai,
le puissant mécanisme par lequel se réalisera non seulement l'intégration
économique mais aussi finalement l'intégration politique.
Ceux qui se contentent de demander l'abrogation des dispositions sur le droit
de vote s'attaquent ainsi, je le crains, aux effets anticipés sans s'attaquer
aux causes. On peut d'ailleurs se demander légitimement jusqu'à quel point cette
disposition provocante, qu'on pourrait éventuellement paraître atténuer, n'a
pas pour seule fonction d'être un abcès de fixation, un leurre, un change comme
on dit sur certains terrains de chasse.
Nous en aurons du moins tiré parti pour nous souvenir que le sentiment
national n'est pas le nationalisme, Car le nationalisme, avec ses outrances et,
son égoïsme forcené a quelque chose de pathologique qui n'a rien à voir avec la
nation ni, bien sûr, avec la République.
C'est dire combien la France, dont il nous faut préserver la souveraineté, en
refusant de la dissoudre dans l'Europe fédérale, n'est pas la France des
extrémistes de droite qui est en fait une anti-France,
Que peuvent d'ailleurs bien comprendre à la nation ceux qui, il y a cinquante
ans, s'engageaient dans la collaboration avec les nazis pour bâtir l'ordre
européen nouveau ; ceux qui, dans Paris occupé, organisaient des expositions
sur la France européenne au Grand Palais, ceux qui prophétisaient qu'on
parlerait de l'Allemagne et du Danemark comme on parle de la Flandre et de la
Bourgogne, ou encore que dans une Europe où l'Allemagne tiendrait le rôle que
l'Angleterre entendait s'arroger, ses intérêts et les nôtres se rejoindraient
tôt ou tard ?
Je ne crois pas que ceux-là aient rompu avec ces penchants, malgré les
efforts qu'ils déploient pour jouer sur l'égoïsme, tout en dissimulant
l'idéologie qui les anime, qui dépasse d'ailleurs les frontières et qui est
antirépublicaine parce qu'elle est viscéralement contre l'égalité des droits et
la reconnaissance universelle de la dignité de la personne humaine.
Mais qu'on y prenne garde : c'est lorsque le sentiment national est bafoué
que la voie s'ouvre aux dérives nationalistes et à tous les extrémismes !
J'ai parlé de république, de valeurs républicaines. Il faut à ce sujet bien
nous entendre. En France, la République n'est pas seulement un régime
institutionnel. Et s'il fallait lui trouver une date de naissance, je la
situerais à Valmy, le 20 septembre 1792, avec le « peuple en armes », plutôt
qu'à la Convention, le lendemain, quand les députés décidèrent d'abolir la
monarchie, Car la République, c'est avant tout ce système de valeurs collectives
par lequel la France est ce qu'elle est aux yeux du monde, Il y a une République
française comme il y eut une République romaine. Depuis l'origine, sa maxime
est la même : la souveraineté du peuple, l'appel de la liberté, l'espérance de
la justice. Elle est inséparable de la dignité de la personne humaine et de son
émancipation, de l'État de droit, de l'équité et de l'égalité des chances. Elle
est inséparable de la solidarité nationale, de l'ambition collective nationale,
de l'esprit national, de l'indépendance nationale, Elle est inséparable de
l'État qui, en son nom, doit arbitrer, rendre la justice, attaquer
inlassablement les privilèges, combattre les féodalités, accorder la primauté
aux mérites et à la vertu. C'est dire que forgée dans le même moule, la
République n'est pas séparable de la nation. Et tout cela, bien sûr, ne date pas
d'hier !
N'y avait-il pas déjà un sentiment national dans les groupes anti-Anglais de
Normandie pendant la guerre de Cent Ans? Ou quand pour la première fois, on a
crié à Marseille en 1585 « Vive la République ! » contre la Ligue qui
pactisait avec les Espagnols ? N'y avait-il pas déjà au Moyen-Âge un modèle
culturel français dans cette université de Paris qui imposait à l'Europe la
suprématie de sa méthode et quand l'abbé Suger ouvrait, à Saint-Denis, le
temps de ces cathédrales, que l'on n'appelait pas encore gothiques, et dans
lesquelles toute l'Europe d'alors reconnaissait l'art de France? N'y avait-iI
pas déjà une volonté nationale chez Philippe Le Bel, quand il refusait de
tolérer aucun État dans l'État et chez le « petit roi de Bourges » quand il
rejetait le traité de Troyes par lequel Isabeau de Bavière avait livré la France
aux Anglais? Et chez François Ier quand il signa à Villers-Cotterêts
l'édit par lequel le français allait devenir la langue officielle de l'État ?
A chaque étape de notre histoire, il y a déjà ainsi un peu de la République
comme il y en avait quand Napoléon faisait rédiger le code civil et qu'il disait
: « Ma maxime a été la carrière ouverte aux talents sans distinction de
fortune. »
Il fallait passer par là pour qu'un jour il y eût vraiment la République et
les philosophes et la Déclaration des droits et l'école de la République, pour
que la France devienne ce pays si singulier dont Malraux disait qu'« il n'est
jamais plus grand que lorsqu'il parle à tous les hommes». Ce pays si singulier
qui, depuis toujours au fond, se veut plus exemplaire que dominateur. Ce pays si
singulier qui, malgré ses faiblesses et ses renoncements, garde, tout au long
des vicissitudes de l'histoire, un statut exceptionnel de guide spirituel et
moral : car il y a indubitablement une exception française.
Une exception française, oui, qui traduit cet extraordinaire compromis que la
République a réalisé chez nous, entre la nécessité de l'État et la liberté de
l'individu et qui ne peut s'accorder avec la normalisation, avec la banalisation
que l'on veut imposer à la France, au nom de la logique de Maastricht.
Comme il faut bien nous apaiser, voilà qu'on nous promet de respecter les
identités nationales, en cherchant à nous convaincre que ces dernières sont trop
fortes pour que le creuset fédéraliste les menace de disparition.
Des concessions nous seront faites, concernant - sait-on jamais? - nos
fromages et quelques-unes de nos coutumes parce que le folklore ne dérange
personne, jamais un mouvement folklorique n'est devenu révolutionnaire. On nous
laissera peut-être la Marseillaise, à condition d'en changer les paroles parce
que ses farouches accents comportent des dangers et rappellent à notre: peuple
son histoire et sa liberté.
On nous abandonnera notre langue, quitte à nous laisser le soin de
l'abâtardir alors que, pour tant de peuples, le français reste encore synonyme
de liberté. Déjà, nous nous rallions à cette idée folle que notre langue n'est
rien de plus qu'une technique de communication.
Déjà, nous acceptons l'idée qu'il est peu rationnel de cumuler neuf langues
de travail et qu'il y a là un vrai problème pour l'Europe.
Or cet utilitarisme à courte vue, auquel se convertissent nos élites et
qui fait progresser à grands pas l'Europe fédérale, est de nature à détruire
l'âme de la France.
Il est d'ailleurs tout à fait significatif d'avoir choisi le mot
identité pour désigner ce qu'on consent à nous laisser. Cette assurance qu'on se
croit obligé de nous donner est déjà l'indice d'un risque majeur.
On parle de l'identité lorsque l'âme est déjà en péril, lorsque l'expérience
a déjà fait place à l'angoisse. On en parle lorsque les repères sont déjà
perdus !
La quête identitaire n'est pas une affirmation de soi. C'est le réflexe
défensif de ceux qui sentent qu'ils ont déjà trop cédé. En ne nous laissant que
l'identité, on ne nous concède donc pas grand-chose, en attendant de ne plus
rien nous concéder du tout!
Que veut-on mettre à la place de ce qu'il est question d'effacer ? A quoi
veut-on nous faire adhérer quand on aura obtenu de nous un reniement national?
Sur quoi va-t-on fonder ce gouvernement de l'Europe auquel on veut nous
soumettre ?
Sur la conscience européenne? C'est vrai, cette conscience existe; il y a
même quelque chose comme une civilisation européenne au confluent de la volonté
prométhéenne, de la chrétienté et de la liberté de l'esprit. Bien sûr, nous
autres Européens avons un patrimoine et toutes sortes de similitudes, mais cela
ne suffit pas pour forger un État.
S'il y a une conscience européenne, c'est un peu comme il y a une conscience
universelle; elle est de l'ordre du concept et n'a à voir ni avec l'âme du
peuple ni avec la solidarité chamelle de la nation. La nation française est une
expérience multiséculaire, La conscience européenne est une idée qui d'ailleurs
ne s'arrête pas aux frontières de la Communauté. Et l'on ne bâtit pas un État
légitime sur une idée abstraite, encore moins sur une volonté technocratique.
Ainsi, l'État fédéral européen manquerait de fondement réel et de
justifications profondes. Ce serait un État arbitraire et lointain dans lequel
aucun peuple ne se reconnaîtrait. Les plus lucides des fédéralistes européens le
savent bien et ils ont une réponse toute prête. Il s'agit de l'Europe des
régions, laquelle présente le double avantage de rapprocher, disent-ils, le
pouvoir du citoyen et de mettre hors-jeu - ça c'est sûr les États nationaux,
Seulement voilà : ce fédéralisme régionaliste signifierait à coup sûr la fin
de notre République. Ce serait anéantir dix siècles de volonté d'unification du
pays, dix siècles de rassemblement des provinces, dix siècles de lutte contre
les féodalités locales, dix siècles d'efforts pour renforcer la solidarité entre
les régions, dix siècles d'obstination féconde pour forger, de génération en
génération, une authentique communauté nationale.
Qu'en adviendra-t-il à terme? On remplacera les quelques frontières
nationales existantes par une multitude de frontières locales invisibles mais
bien réelles. On formera de petites provinces là où il y avait de grands États
avec autant de communautés crispées sur leurs égoïsmes locaux. On laissera les
régions riches devenir toujours plus riches et les pauvres devenir toujours plus
pauvres.
On confiera les affaires à des notables que le gouvernement fédéral, du fait
de son éloignement et de son manque de légitimité, ne pourra contrôler,
pas plus que ne pourront le faire les gouvernements nationaux politiquement
affaiblis et limités dans leurs compétences..) Ce sera le grand retour
des féodalités, lequel, je vous le concède, a déjà largement commencé.
Ce sera, pour le coup, cette Europe des tribus que nous dit tant redouter M.
le Président de la République. Il n'y aura plus en France de redistribution, de
péréquation, d'aménagement du territoire. Viendra la règle du chacun pour soi et
de Dieu pour personne.
Se noueront des relations de région à région par-dessus la tête des États;
c'est déjà entamé! Ce sera le contraire de la République et le contraire de la
démocratie.
Ceux-là mêmes qui ont multiplié les échelons de l'administration nous disent
maintenant qu'il y en a trop, qu'il faut en supprimer, pour rationaliser, pour
simplifier. Il y a trop d'échelons, comme il y a trop de communes. Et même s'il
n'y a pas de calcul, s'il n'y a pas de préméditation, même si M. Delors est
probablement sincère quand il déclare qu'il ne veut pas faire disparaître les
nations, l'engrenage qui se met en place est tel qu'au bout du compte ce n'est
pas le choix entre le département et la région qui s'imposera dans la
multiplicité des échelons du pouvoir : c'est l'escamotage de l'État-nation qui
se dessinera !
Et l'idée fait subrepticement chemin : déjà les régions traitent directement
avec Bruxelles, pour quémander des subsides, déjà elles s'allient entre elles
pour organiser des groupes de pression à l'échelon communautaire ; déjà voient
le jour des politiques régionales qui ne tiennent plus aucun compte des
impératifs nationaux.
Et voilà que se crée à Bruxelles un comité des régions qui n'a pas encore
beaucoup de pouvoirs, mais qui se présente déjà comme organe de représentation.
C'est la manifestation ouverte d'un dessein régionaliste qui ne prend même plus
la peine de se déguiser, mais dont, comme toujours, on dissimule les véritables
ambitions.
Là encore, si nous sommes tellement vulnérables, la faute en est due à notre
propre renoncement, un renoncement qui se situe dans la dérive d'une
décentralisation mal conçue et mal maîtrisée dont la perspective de l'Europe des
régions fait apparaître tout à coup les immenses dangers!
Nous avions pourtant choisi la décentralisation, pas la désintégration !
Les choses vont-elles donc continuer à se défaire sans qu'a aucun moment le
peuple français ne soit consulté ? (...)
Mais voilà qu'on nous assure que Maastricht serait la condition de la paix et
de la prospérité, ce qui signifie par là même que son échec équivaudrait à la
régression et, j'imagine, à la guerre. C'est l'une des idées reçues du
moment : les nations seraient inévitablement condamnées au déclin par le progrès
de la civilisation matérielle. Leur souveraineté serait incompatible avec
le renforcement inéluctable des interdépendances économiques et techniques.
L'évolution des choses conduirait nécessairement vers un monde sans frontières,
chacune de celles-ci constituant un obstacle à l'efficacité, une entorse à la
rationalité, une entrave à la prospérité.
Ce sont là des affirmations qu'il nous faut vérifier avec soin car ce qu'on
nous demande d'abandonner, pour atteindre la prospérité, ce n'est pas seulement
le droit de battre monnaie, c'est la possibilité de conduire une politique
économique qui nous soit propre.
Suffirait-il de constituer un grand ensemble intégré pour brusquement et
sûrement accroître ces performances ? On en douterait au spectacle de
grands ensembles existants qui périclitent ou se divisent. L'ancienne Union
soviétique, la Chine, l'Inde sont-elles à ce point prospères qu'il nous faille à
tout prix les imiter ?
Les États-unis eux-mêmes sont-ils à ce point heureux dans la gestion de leurs
affaires intérieures qu'il faille les prendre pour modèles ? N'observe-t-on pas à
l'inverse des réussites éclatantes qui ne doivent rien à l'immensité au Japon, à
Taiwan, en Corée du Sud, voire dans les villesÉtats, comme Singapour ou Hong
Kong?
Comment s'en étonner? La mise en commun des faiblesses et des
défaillances de chacun n'a jamais amélioré les performances de tous.
Si l'argument de la taille ne convainc pas, on tient en réserve l'une de ses
variantes : elle consiste à condamner la tentation de l'autarcie. C'est ce qu'a
fait M. le Premier ministre cet après-midi. L'autarcie est-elle la plus sûre
façon de ruiner l'économie, d'étouffer l'initiative, d'appauvrir la culture ?
Certes oui, mais qui dit le contraire ? Qui parle de replier le pays sur
lui-même? Qui parle de renoncer à la liberté des échanges ? Qui donc ici
prône l'exclusion, la fermeture aux autres ? Personne! En tout cas pas moi! Mais
en quoi donc le rejet de l'autarcie a-t-il quelque chose à voir avec la
prétendue nécessité d'une Europe fédérale ? La réponse est simple: cela n'a rien
à voir !
Il y a des siècles que les échanges internationaux se développent et depuis
1945 ils ont enregistré une formidable progression, contribuant à la prospérité
et à l'accroissement des niveaux de vie. A-t-on eu besoin pour cela de réduire
le nombre des nations ? Leurs frontières politiques ont-elle fait obstacle à
cette évolution ? Les particularismes nationaux ont-ils compromis l'allocation
des ressources, freiné l'innovation, ralenti la croissance ? Dans les faits,
n'est-ce pas tout le contraire qui s'est passé, et n'est-ce pas le pays qui en a
le plus profité, le Japon, qui est aussi le plus rebelle à tout système qui
l'intégrerait ? Il est vrai que, pour échanger, il faut avoir quelque chose à
échanger. Il est donc autorisé d'être différent et il est même plus souhaitable
d'être complémentaire que semblable.
L'avenir n'est donc pas contradictoire avec la volonté des peuples de garder
leur caractère, de tirer le meilleur parti de ce qu'ils sont, de leurs atouts,
de leurs spécificités pour donner au monde la plus belle part d'eux-mêmes.
La compétition, la concurrence, c'est d'ailleurs cela : c'est le jeu où des
producteurs placés dans des situations particulières, avec des capacités et des
savoir-faire différents, s'efforcent en permanence de se dépasser afin de
produire à moindre coût et de vendre davantage.
Gardons-nous donc de la vision angélique et réductrice d'une
internationalisation économique dégagée de toute référence aux nationalités !
Pour garder leur efficacité, les entreprises ont à prendre en compte les
caractéristiques des marchés locaux, des mentalités, des comportements, des
langues.
Tenir l'économie mondiale pour un système unitaire et indifférencié procède à
l'évidence d'une analyse superficielle. En réalité, un espace de concurrence est
un espace d'échange libre et non un vase clos dans lequel une bureaucratie
tatillonne s'efforce de gommer toutes les différences en imposant avec
obstination ce que les auteurs de l'Acte unique ont appelé « l'harmonisation des
conditions de la concurrence ».
Redoutable contresens économique, d'ailleurs, que cette « harmonisation » à
laquelle nous devons déjà des centaines et des centaines de directives et de
règlements communautaires ! Mesurons l'absurdité d'une telle démarche en posant,
comme le fit un jour un économiste, cette impertinente mais judicieuse
question : « Puisqu'il faut harmoniser les conditions de la concurrence,
pourquoi, comme sur le nez de Cyrano, ne pas poser des petits parasols sur les
tomates catalanes, gorgées d'un soleil qui fait si injustement défaut aux
tomates néerlandaises ? »
Ne rions pas, nous ne sommes pas loin de cela! Nous n'en sommes pas loin
quand on se met à réglementer, pour toute la CEE, les conditions de production
pour les chasses d'eau, les survêtements, les fromages. Croyez-vous que cela a
quelque chose à voir avec la vitalité des marchés, avec la force créatrice de la
libre entreprise, avec le stimulant de la concurrence ?
On nous fabrique aujourd'hui en Europe un espace économique plus uniformisé
que le marché intérieur américain lui-même, qui vit et prospère très bien sans
même l'harmonisation des fiscalités, alors que, pour créer un marché unique, on
pourrait s'en tenir à la libre circulation des biens et des personnes et à la
reconnaissance mutuelle des réglementations, en limitant l'effort
d'harmonisation à ce qui relève de la santé publique et de la protection de
l'environnement.
Mais ce n'était pas assez pour nos eurocrates qui veulent supprimer la
concurrence en prétendant la préserver. On met en avant de prétendus impératifs
de concurrence pour réglementer, centraliser, diriger l'économie européenne, à
la seule fin, non d'accroître l'efficacité et la prospérité communes mais de
forger à la fois l'instrument et la raison d'être d'un futur gouvernement
fédéral, un gouvernement fédéral qui ne pourra certainement pas souffrir
l'existence d'une réelle concurrence entre les États fédérés.
La monnaie unique qu'on nous propose maintenant est la conséquence logique de
cette stratégie. Voyons ensemble ce que vaut cette touche finale.
On nous dit que la monnaie unique est la clé de l' emploi. On nous annonce
triomphalement qu'elle créera des millions d'emplois nouveaux - jusqu'à cinq
millions, selon M. Delors, trois ou quatre, selon le Président de la République.
Mais que vaut ce genre de prédiction, alors que, depuis des années, le chômage
augmente en même temps que s'accélère la construction de l'Europe
technocratique ? Par quel miracle la monnaie unique pourrait-elle renverser cette
tendance ? Oublierait-on que certaines simulations sur les effets de I'union
monétaire sont particulièrement inquiétantes pour la France puisqu'elles font
craindre encore plus de chômage dans les années à venir ? En vérité, tout ce que
notre économie doit d'incontestablement positif à la construction européenne,
c'est la fin du protectionnisme intracommunautaire, ce qui n'a rien à voir ni
avec I"harmonisation à tout prix ni avec la monnaie unique.
On nous dit que les risques cambiaires tendent à limiter les transactions.
Mais les échanges internationaux n'ont souffert d'aucun ralentissement notable
après la généralisation des changes flottants, moyennant la mise au point de
techniques de couverture fort élaborées.
On nous dit que la monnaie unique va favoriser nos exportations, mais les
échanges intra-européens sont déjà considérables et I'unification de la monnaie
ne supprimera pas les risques de fluctuation vis-à-vis du dollar et du yen.
Mieux : dès lors qu'il y aura trois pôles monétaires comparables, les arbitrages
triangulaires iront se multipliant, avec tous les risques de change y afférent.
On nous dit que la monnaie unique favorisera les investissements français
dans les autres pays de la Communauté. Or aucune statistique ne permet de
conclure à un effet significatif du risque de change sur I"investissement.
On nous dit que la monnaie unique fera économiser d'énormes coûts de
transaction, mais personnes n'est réellement capable d'évaluer ces coûts et
tous les chiffres cités à ce sujet, y compris les vôtres, sont le plus souvent
totalement fantaisistes.
M. Rocard nous dit que, si Louis XI n'avait pas eu raison de Charles le
Téméraire, la Bourgogne d'aujourd'hui vivrait dans la hantise de voir se
détériorer sa balance des paiements avec l'lIe-de-France et l'Aquitaine.
Et il nous prédit que la monnaie unique mettra fin à ce genre d'archaïsme,
entrave à la croissance. Mais qui donc est obsédé par le solde des paiements
courants sinon ceux-là mêmes qui confondent les conséquences et les causes, qui
confondent les écritures comptables avec les mécanismes économiques et qui sont
paralysés par des contraintes imaginaires?
Comment peut-on penser en effet que la balance des paiements est en
elle-même une contrainte économique bien réelle et croire qu'il suffit de ne
plus libeller les transactions que dans une seule monnaie pour qu'elles
s'envolent miraculeusement ?
On nous dit que la monnaie unique fera baisser tes taux d'intérêt, mais cela
est plus que douteux dès lors qu'il va falloir intégrer des pays plus sujet à
l'inflation et ensuite tout dépendra de la politique de la Banque centrale
européenne qui sera indépendante, c'est-à-dire incontrôlable.
On dit encore, en effet, que la monnaie unique entre les mains d'une banque
centrale indépendante permettra de mieux assurer la lutte contre I"inflation :
mais nul ne peut garantir que les dirigeants de cette banque, qui n'auront de
comptes à rendre à personne, feront toujours la meilleure politique possible! Ou
alors doit-on considérer l'irresponsabilité comme le gage le plus sûr de
l'efficacité ?
L'expérience de la FED aux États-unis est-elle à cet égard concluante ? Le
comportement actuel de la Bundesbank est-il si encourageant ? Certes non,
d'ailleurs les plus grandes figures de l'orthodoxie monétaire, comme l'Américain
Milton Friedman ou le Français Maurice Allais, sont farouchement opposés au
principe de l'indépendance de la banque centrale.
En vérité, il n'y a pas de meilleure incitation à bien gérer la monnaie que
la concurrence monétaire même si cette incitation est loin d'être sans défaut.
Or, que nous propose-t-on, sinon de supprimer la concurrence entre les
monnaies européennes?
Alors on vient nous dire, argument ultime et présumé décisif, que nous
n'aurions plus d'autre choix qu'entre « subir » et « co-décider ».
Que répondre à ceux qui nous disent qu'en acceptant de participer au SME,
notre pays a déjà renoncé à sa souveraineté dans ce domaine? Que c'est oublier
un peu vite qu'il existe des marges de fluctuation significatives. Que nous
gardons, c'est vrai, la possibilité de dévaluer si nous le décidons et que nous
pouvons sortir du système si nous le jugeons nécessaire. Que, dans le SME, la
France choisit librement les contraintes qu'elle s'impose jusqu'à ce qu'elle
décide de s'en affranchir. Au contraire, avec la monnaie unique, nous
abandonnons définitivement ou presque le droit de choisir notre politique
monétaire. Toute la différence est là !
Alors on objecte encore que, même si elle le voulait, la France ne pourrait
pas exercer sa souveraineté, qu'elle n'aurait d'autre possibilité que celle de
s'aligner sur les décisions des autorités allemandes afin d'éviter la fuite des
capitaux flottants et l'effondrement de sa monnaie.
C'est oublier, me semble-t-il, que le maintien à tout prix d'une parité
arbitraire entre le franc et le mark est un choix politique qui n'a rien
d'inéluctable. C'est oublier qu'une monnaie qui ne se maintient qu'en s'appuyant
sur des taux d'intérêt réels exorbitants ne peut pas être considérée comme une
monnaie forte et qu'en adoptant une telle politique, la France a permis
d'accentuer la sous-évaluation du mark au sein du SME où tous les experts
s'accordent pour constater qu'il est déjà sous-évalué depuis 1979, ce qui est un
comble puisque nous donnons ainsi à l'Allemagne une prime supplémentaire de
compétitivité. Et quand j'entends dire, comme hier, qu'on veut réévaluer le
franc par rapport au mark, je me demande si on ne nage pas en pleine folie !
En tout cas, rien n'impose aujourd'hui à la France la politique monétaire
qu'elle s'est choisie, qui joue au détriment des salariés, qui disqualifie les
investissements à long terme et qui a des effets tellement désastreux sur
l'activité qu'ils finiront de toutes les façons par faire fuir les capitaux
étrangers.
Et puisque rien n'impose à la France cette politique, rien ne l'empêche non
plus d'en changer !
Que ceux qui me disent qu'en ne nous alignant pas systématiquement sur
l'Allemagne, nous rejetterions la rigueur et choisirions l'isolement me
comprennent bien : il ne s'agit pas à mes yeux de prôner le retour au contrôle
des changes, au laxisme budgétaire, à l'inflation, ni même de recommander la
sortie du SME, encore moins de la CEE. Mais enfin, le SME a bien survécu à onze
ajustements depuis 1979 ! Et ce n'est pas parce que le franc a été dévalué en
1986 et le mark réévalué en 1987 qu'on peut dire que la gestion d'Édouard
Balladur n'a pas été rigoureuse !
Dans le domaine monétaire comme dans les autres, il faut se plier aux
réalités. Il faut donc savoir ajuster les parités quand c'est nécessaire, non
pour faire de la dévaluation compétitive, mais pour éviter la déflation.
Eût-il été déraisonnable de laisser le mark se réévaluer quand la Bundesbank
décida de relever ses taux d'intervention pour gérer les conséquences de la
réunification ? On pourrait en discuter, mais le choix existait pour la France,
Il n'en sera plus de même quand elle sera emprisonnée dans le système de la
monnaie unique, Dans ce système, en effet, on chercherait en vain la présence du
pouvoir national au milieu des mécanismes de codécision.
Une véritable codécision exigerait l'unanimité, ce qui, bien sûr,
paralyserait une institution qui doit en permanence composer avec la
conjoncture, les décisions seront donc prises à la majorité, non par des
représentants des États, mais par des personnalités indépendantes, qui ne
recevront pas d'ordre de leurs gouvernements respectifs. Donc, la France, en
tant qu'État, n'aura absolument aucune part à l'élaboration de la politique
monétaire. C'est cela, sans doute, qu'on appelle la « souveraineté partagée ».
Curieux partage qui tendrait à priver la France de toute liberté de décision !
Et ne négligeons pas les conséquences de ce qui se prépare : conséquences
économiques et conséquences politiques.
Conséquences économiques d'abord. Il n'est de politique économique cohérente
que dans la mesure où elle dispose de l'ensemble des moyens d'intervention sur
l'économie : budget, fiscalité, actions structurelles en faveur des entreprises,
monnaie. L'aliénation de notre politique monétaire entraîne donc
l'impossibilité de conduire une politique économique autonome, processus que
l'Union économique et monétaire reconnaît d'ailleurs, en le qualifiant joliment
de « convergence ».
Dès lors, le processus de l'union économique et monétaire mérite trois
commentaires.
En premier lieu, il renouvelle le choix d'une politique qu'on pourrait
qualifier de « monétarienne », qui est synonyme de taux d'intérêt réels élevés,
donc de frein à l'investissement et à l'emploi et d'austérité salariale. Notons
à ce propos l'hypocrisie fatale qui consiste à parler de « franc fort » lorsque
le refus de la dévaluation se paie du blocage de l'investissement et de
l'explosion du chômage. C'est très exactement la réédition de la «politique du bloc-or » qui a conduit l'industrie française à la crise au cours des années
trente. Bonjour la modernité!
Maastricht, c'est ensuite la suppression de toute politique alternative,
puisque la création d'un système européen de banque centrale, indépendant des
gouvernements mais sous influence du mark, revient en quelque sorte à donner une
valeur constitutionnelle à cette politique de change et à ses conséquences
monétaires.
Quant à ceux qui voudraient croire qu'une politique budgétaire autonome
demeurerait possible, je les renvoie au texte du traité, qui prévoit le respect
de normes budgétaires tellement contraignantes qu'elles imposeront à un
gouvernement confronté à une récession d'augmenter les taux d'imposition pour
compenser la baisse des recettes fiscales et maintenir à tout prix le déficit
budgétaire à moins de 3 p. 100 du PIB.
Enfin, et je souhaite insister sur ce point, la normalisation de la politique
économique française implique à très court terme la révision à la baisse de
notre système de protection sociale, qui va rapidement se révéler un obstacle
rédhibitoire, tant pour l'harmonisation que pour la fameuse « convergence » des
économies.
Que la crise de notre État providence appelle de profondes réformes, je serai
le dernier à le contester. Que cette modernisation, faute de courage politique,
soit imposée par les institutions communautaires, voilà qui me semble à la fois
inquiétant et riche de désillusions pour notre pays. Il suffit d'ailleurs de
penser à cette « Europe sociale» qu'on nous promet et dont le Président de la
République, lui-même, inquiet, semble-t-il, des conséquences de la monnaie
unique, cherchait à nous convaincre, à l'aurore de ce 1er mai 1992,
qu'elle aurait un contenu, qu'elle nous assurerait un monde meilleur,
Hélas, quand on lit les accords de Maastricht, on ne voit pas très bien où
est le progrès social! On voit bien, en revanche, qu'on ouvre la porte à
l'harmonisation, c'est-à-dire à un processus où, comme en matière fiscale, on
cherchera au mieux à se mettre d'accord sur une moyenne plutôt que sur un
optimum et où, chaque fois que nous voudrons faire une innovation dans notre
législation sociale, il faudra aller demander la permission de nos partenaires.
Les conséquences politiques à escompter du processus ne sont pas moins
importantes. Rappelons-nous une évidence. Dès lors que, dans un territoire
donné, il n'existe qu'une seule monnaie, les écarts quelque peu significatifs de
niveau de vie entre les régions qui le composent deviennent vite insupportables.
L'expérience des États fédéraux, mais aussi celle de la réunification allemande
devraient dissiper tous les doutes à ce sujet.
Or, si l'on veut, comme l'affirme le traité, imposer une monnaie unique à
tous les pays membres, un effort colossal devra être consenti pour réduire les
écarts actuels, qui sont immenses, un effort colossal sans commune mesure avec
ce que nous réclame présentement Jacques Delors pour doter ses fonds de
cohésion.
Il sera sans doute nécessaire de porter progressivement, comme le pensent
assez raisonnablement, me semble-t-il, certains experts, le budget
communautaire jusqu'à 10 p. 100 du produit national brut, c'est-à-dire huit
fois plus qu'aujourd'hui. On n'imagine pas un budget de cette ampleur sans un
contrôle politique. Cela ne s'est jamais vu. Il faudra donc bien qu'un Parlement
européen vote le budget comme un parlement national et qu'un gouvernement,
responsable devant lui, l'exécute. C'est ainsi que la nécessité budgétaire
engendrera tout naturellement les organes fédéraux appelés à gérer un
gigantesque système centralisé de redistribution à l'échelle de la Communauté.
Et puisqu'il s'agira de redistribuer, ce sera bien entendu aux pays les plus
avancés d'en supporter la charge. C'est dire combien la France devra payer, elle
dont la contribution nette à la Communauté s'élève déjà, d'après la commission
des finances du Sénat, à 25 milliards de francs pour 1991.
C'est ainsi que la France, qui ne trouve déjà plus les moyens de financer
pour son propre compte une vraie politique d'aménagement du territoire et
d'aménagement urbain, devra demain engager des ressources considérables pour
financer l'aménagement du territoire de ses voisins!
C'est ainsi que la France, qui verse déjà un tribut à la réunification
allemande sous la forme de taux d'intérêt exorbitants, devra demain débourser
une deuxième fois pour l'Allemagne de l'Est par le biais de sa contribution au
budget communautaire.
Alors, bien sûr, on peut se rassurer à la pensée que, d'ici à l'an 2000,
certains parmi les dix autres pays qui ont accepté le principe de la monnaie
unique seront amenés à y renoncer et que l'union monétaire se limitera, au moins
provisoirement, à ceux d'entre eux bénéficiant du niveau de vie le plus élevé,
de finances publiques en ordre et de prix stables. Mais, dans un noyau dur où ne
figuraient ni l'Angleterre ni l'Europe du Sud, que pèserait la France?
Bref, ou bien l'union monétaire se fait à dix ou à douze, et nous voilà
payant très cher, au profit du budget communautaire, des interventions
largement inutiles, ou bien elle se fait à six, et nous voilà réduits à un
statut proche de celui d'un Land !
Dans tous les cas, la monnaie unique, c'est l'Europe à plusieurs vitesses :
à trois vitesses si on la fait à six puisqu'il y aurait alors une Europe du
Nord, une Europe du Sud et une Europe de l'Est. A deux vitesses si on la fait à
douze puisqu'on continuerait à exclure les pays de l'Est. Et, dans tous les
cas, la monnaie unique, c'est une nouvelle division entre les nantis que nous
sommes et les autres, c'est-à-dire les pays de l'Europe centrale et orientale.
On nous sert déjà, en effet, un autre plat que celui de la prospérité assurée
: la ratification des accords de Maastricht, nous dit-on, serait la seule
assurance de la paix, argument déjà entendu en 1954 à propos de la CED. Alors,
comme vous, monsieur le ministre d'État, on nous presse de nous souvenir des
conflits qui ont ensanglanté notre continent. La seule manière d'empêcher leur
renouvellement, nous assure-t-on, c'est de signer des deux mains, sans maugréer
ni rechigner.
En fait, tout procède de la même erreur d'analyse et, à trop vouloir nous
démontrer les dangers des nations, on débouche sur l'absurde.
Certains théoriciens de l'Europe fédérale, qui ont du moins le courage
d'aller au bout de leurs idées, nous assurent que l'humanité entre désormais
dans une ère nouvelle, où la nation n'aurait plus sa place, parce qu'elle
n'était dans l'avancée des civilisations qu'une étape historique, une sorte de
maladie infantile, une phase nécessaire - et le temps serait enfin venu de la
dépasser.
On retrouve là ces vieilles obsessions post-hégéliennes qui nous annoncent
toujours pour demain la « fin de l'histoire ». Ces vieilles obsessions, c'est un
comble qu'elles reprennent du service au moment même où les doctrines politiques
qui reposaient sur le « sens de l'histoire » se dissolvent. Il s'agit d'ailleurs
plus d'une idéologie que d'une philosophie de l'histoire, et d'une idéologie
qui, comme toutes les autres idéologies, tourne le dos à l'observation du réel.
La réalité, c'est que, le plus souvent, les empires sont nés avant les
nations et non après elles. Certes, on peut trouver des régions où les
nationalités s'imbriquent trop pour qu'il soit possible d'organiser des États
mais, partout ailleurs, les ensembles transnationaux qui ont précédé les nations
ont dû leur céder la place quand les peuples, enfin, ont revendiqué leur droit à
disposer d'eux-mêmes, car il est clair, il est avéré que, dans l'histoire du
monde, l'émergence des nations est allée de pair avec l'émancipation des
peuples.
Et puis les nations sont bien loin d'avoir été la cause principale de nos
épreuves. Force est ainsi de reconnaître que, dans notre siècle, plus de
malheurs nous sont venus des grandes idéologies et des impérialismes dominateurs
que des ambitions nationales.
Donc, finissons-en avec cette vue naïve des choses qui voudrait nous faire
croire que la disparition des États-nations signifierait la fin des conflits
armés, « la paix perpétuelle », pour reprendre cette fois la terminologie
d'Emmanuel Kant, lequel ne la concevait d'ailleurs que comme une paix entre
nations souveraines.
Et à ceux qui entendraient dauber encore sur les passions nationales et leur
opposer la sagesse millénaire des commissions et autres conclaves
technocratiques et supranationaux, je voudrais rappeler quelques exemples de
l'histoire récente. Ils méritent qu'on s'y arrête avant de passer par pertes et
profits la possibilité de conduire une politique étrangère nationale.
Chacun a en mémoire l'absence radicale de la Communauté de tous les
événements majeurs de la fin des années quatre-vingt et du début des années
quatre-vingt-dix : libération de l'Europe de l'Est, éclatement de l'Union
soviétique, guerre du Golfe, tout s'est passé sans elle, lorsque ce n'est pas
malgré elle !
Même le conflit yougoslave qui, tant par sa situation géographique que par la
dimension de son territoire, semblait constituer un terrain d'exercices idéal
pour la diplomatie communautaire, s'est transformé en un stand de démonstration
de l'impuissance et de la désunion, impuissance qui, dans ce cas, ne tenait pas
à l'absence d'une organisation intégrée, mais aux légitimes différences
d'approche entre les pays membres - et je souhaite, s'agissant de la France,
qu'elle puisse continuer à les exprimer,
La crise des euromissiles apporte une autre éclatante démonstration du poids
d'un vieil État-nation dans des circonstances critiques.
Le président Mitterrand croit laisser sa marque dans l'histoire de ce pays
comme le héraut de la cause européenne. Oserai-je dire qu'à mon avis, il s'agit
d'un contresens? Car, si cette empreinte historique existe, elle est à chercher
plutôt dans son discours au Bundestag, qui a infléchi de manière décisive la
position allemande devant la crise des euromissiles dans le sens de la fermeté!
Par là même était ouverte la voie aux événements de la fin des années
quatre-vingts, qui ne le virent malheureusement pas faire preuve de la même
lucidité.
Ce qui fit peser en 1983 la balance dans le sens de la résistance, et donc
de la liberté, ce ne fut certes pas l'intervention d'une communauté hétéroclite,
ce fut le représentant d'un vieil État-nation, sûr dans le cas d'espèce de sa
légitimité et du soutien des citoyens français, fort de l'opposition résolue du
corps social et politique aux sirènes pacifistes,
Qui ne voit, à la lumière de ce qui s'est passé lors de la crise du Golfe,
que l'Europe de Maastricht, qui se serait probablement préférée plutôt rouge
que morte en 1983, s'acceptera demain verte ou brune au gré des conjonctures,
privée qu'elle est de ces garde-fous fondamentaux pour la démocratie que sont
le sentiment national et la légitimité populaire.
L'histoire, loin d'être achevée, est plus que jamais en marche et elle
demeure tragique.
Oui, nous sommes en guerre économique! Oui, l'effondrement de l'Union
soviétique ne signifie pas la paix mais la montée de nouveaux risques qui ont
pour nom prolifération des armements nucléaires et classiques, multiplication
des zones grises échappant à tout contrôle étatique, dangers technologiques,
menaces majeures pour l'environnement, extension des trafics de stupéfiants!
La conjuration de ces nouveaux périls demande évidemment un renforcement de
la coopération interétatique. Elle ne demande nullement la disparition des
États-nations dont la légitimité est plus que jamais requise pour intervenir
efficacement contre ces fléaux.
Alors, qu'on veuille bien cesser de considérer les réfractaires et les
adversaires du traité comme autant de fauteurs de guerre et d'irresponsables!
Comme s'il n'y avait pas d'ailleurs quelque chose de choquant dans cette
suspicion mal dissimulée vis-à-vis de partenaires, d'une partenaire dont nous
devrions ainsi ignorer les évolutions politiques, économiques, sociales,
culturelles intervenues depuis un demi-siècle, dont nous devrions ignorer
l'amitié retrouvée, comme si, en tout état de cause, la France après de Gaulle
était aussi vulnérable qu'avant lui, comme si, depuis 1945, l'Europe de l'Ouest
n'avait pas connu la paix avant même que le Conseil européen ne se donne
rendez-vous à Maastricht, comme si enfin l'Europe se réduisait à douze pays.
Car, si l'on veut aller sur ce terrain, est-on sûr que la démarche de
Maastricht soit bien la plus prometteuse de paix pour l'ensemble du continent
européen ? C'est une erreur de prétendre que l'on pourra réaliser en même temps
ce que l'on appelle à tort « l'approfondissement » et ce qu'on nomme, sans
mesurer tout ce que ce terme peut impliquer de morgue et de condescendance, «
l'élargissement ». Oh ! bien sûr, l'intégration progressive des pays de
l'A.E.L.E. est déjà programmée avec la création d'un grand espace économique
européen, même si la neutralité de certains États constitue encore un frein
politique. Il n'en va pas de même, chacun le sait bien, en ce qui concerne
l'Europe orientale et centrale, Car, en vérité, les contraintes qu'impose par
exemple la monnaie unique aux économies des États membres excluent de toute
évidence, et pour des décennies, tout rapprochement avec le monde de l'Est,
Alors, qu'est-ce donc que cette conscience européenne qui laisse de côté la
moitié de l'Europe? Qu'est-ce donc que cette morale politique qui nous parle
sans arrêt de démocratie et ne fait rien pour elle là où elle tente de naître ou
de renaître ?
Qu'est-ce donc que ce «sens de l'histoire » qui ne tire aucune conséquence de
la levée du rideau de fer et reste crispé sur un projet dépassé par des
événements formidables ? Qu'est-ce donc que cette attitude de fermeture,
d'égoïsme, de repliement, d'aveuglement qui constitue pour le stalinisme, pour
l'Europe de Yalta une extraordinaire victoire posthume ?
Oui ! C'est d'abord la morale qui devrait nous conduire à ne pas rejeter les
pays d'Europe centrale et orientale.
En effet, il faut le dire tout net, ces pays ont des droits sur nous. A deux
reprises, ils ont payé pour nous. Ils ont tout d'abord payé notre libération au
prix fort de leur asservissement, car la victoire sur le nazisme passait par
leur invasion. Ils ont ensuite payé notre sécurité au prix fort de leur abandon.
Nous les avons laissés à leur sort car nous ne voulions assumer aucun risque
politique ou militaire face au totalitarisme soviétique.
Nous sommes nombreux, ici, à appartenir à une génération qui a été
bouleversée par les événements de Hongrie en 1956 et ceux de Tchécoslovaquie en
1968. Et nous savons que c'est faire un mauvais procès à M. Claude Cheysson que
de lui reprocher d'avoir résumé plus tard à propos de la Pologne ce qui fut
notre attitude constante des décennies durant : « Évidemment, nous ne ferons
rien. »
Et aujourd'hui que, sans nous, presque malgré nous, ils accèdent à la
liberté, nous laisserions, pour reprendre la belle expression de Jacques Chirac,
un mur de l'argent se substituer au rideau de fer ? Sommes-nous à ce point
oublieux que nous puissions tolérer une telle perspective? Et si la morale ne
suffit pas à nous réveiller, ne voyons-nous pas où est notre intérêt ?
Elles sont loin d'être assurées, ces démocraties balbutiantes d'Europe
centrale et orientale aux prises avec la grande misère de l'après-communisme.
Elles sont loin d'être assurées parce que le désordre, le chômage et la pauvreté
auxquels nous sommes en passe de les condamner engendreront plutôt le populisme,
le nationalisme et peut-être le fascisme. Le pitoyable spectacle de l'exode des
Albanais vers Bari nous donne quelque idée de la formidable poussée migratoire
qui pourrait s'effectuer d'Est en Ouest et s'ajouter à l'irrésistible pression
qui s'exerce déjà du Sud vers le Nord. Qui ne voit, dans ces conditions, que
l'Europe risque d'être autrement plus dangereuse, plus explosive que du temps
des certitudes tranquilles de l'équilibre Est-Ouest. Est-ce bien là le chemin le
plus sûr pour la paix ?
Il reste à répondre à une ultime question qui donne toute la mesure de notre
responsabilité : existe-t-il une alternative à la démarche de Maastricht?
La réponse est claire et nette : oui, bien sûr et à l'évidence ! Mais,
certes, il y faut de la lucidité et du courage.
De la lucidité d'abord pour comprendre les difficultés que nous vivons, car
ce n'est pas le sentiment de la crise, comme on l'entend dire, qui crée la
crise. La crise est une réalité profonde qui s'appelle nouvelle pauvreté,
exclusion, ghettos, chômage, désespérance des jeunes, inégalités des chances,
insécurité, déculturation, perte de repères, dérive du système éducatif.
Il serait vain et dangereux de continuer de répéter que la France se porte
bien. Si l'on ne répond pas au désarroi des Français, ils continueront à se
laisser aller vers les extrémismes et vers les intégrismes qui minent déjà le
sentiment national. De renoncement en renoncement, nous avons nous-mêmes
contribué à détourner le peuple de la chose publique et à ruiner le sens
civique. A force de laisser entendre que tout se vaut et que l'action est
impuissante face aux contraintes de l'économie et de la technique, nous avons
accrédité cette idée dangereuse que la politique ne peut rien changer à rien,
que ce qui arrive doit donc arriver et que nul n'en est responsable ni coupable.
On ne pourrait rien contre la conjoncture internationale, rien contre la
concurrence du Sud-Est asiatique, rien contre les feuilletons américains, rien
contre le drame des banlieues, rien contre le progrès technique, prétendument
seul à l'origine du chômage. Bref, tout cela serait inscrit dans la nature des
choses.
La référence constante à l'exemple des taux d'intérêt pour justifier de tels
comportements vaut qu'on s'y arrête à nouveau, car elle n'a pas seulement des
conséquences économiques ou sociales, elle contribue à la démoralisation de la
nation. Il y a quelque chose de pourri dans un pays où le rentier est plus
célébré que l'entrepreneur, où la détention du patrimoine est mieux récompensée
que le service rendu à la collectivité.
Ce que cache la politique des comptes nationaux, ce que cache l'obsession des
équilibres comptables, c'est bien le conservatisme le plus profond, c'est bien
le renoncement à effectuer des choix politiques clairs dont les arbitrages
budgétaires ne sont que la traduction. Que penser d'une politique économique
qui se contente de guetter la reprise américaine ou la récession outre-Rhin ?
Que penser d'une politique économique qui se résume à l'indexation de notre
monnaie et de nos taux d'intérêt sur le deutsche mark et les décisions arrêtées
par la Bundesbank, au moment où l'Allemagne fait l'objet de critiques
convergentes et croissantes au sein du G7 pour la manière dont elle gère les
conséquences de la réunification? Quelle est la logique d'une politique qui
oscille au seul gré des parités monétaires, indifférente à l'économie réelle.
Ce n'est même plus de l' « économisme », c'est de l' « économétrisme » ! Et
n'est-il pas paradoxal de voir l'État, plus myope encore que les marchés, se
déterminer au rythme de la publication de quelques indices financiers ?
Oui, la libéralisation et l'internationalisation des activités économiques
sont à la fois souhaitables et inéluctables ! Oui, elles entraînent une
redéfinition du rôle économique de l'État ! Non, il n'en résulte pas que l'État
n'ait désormais d'autre logique de fonctionnement que celle d'une entreprise -
au reste plus mal gérée qu'une véritable entreprise. Et oui, l'État conserve
une fonction d'arbitrage dans le partage de la valeur ajoutée, une fonction de
régulation et d'anticipation, dont l'efficacité détermine la compétitivité des
économies comme le montrent à l'envi le Japon, l'Allemagne ou les pays d'Asie du Sud-Est
Mais le premier alibi de tous nos renoncements, c'est indubitablement la
construction européenne. Nous ne pouvons rien faire, nous dit-on, puisqu'il faut
harmoniser, Bruxelles en ayant décidé ainsi. Nous ne pouvons pas réformer la
fiscalité puisqu'il faut soi-disant uniformiser les taux de T.V.A.
Nous ne pouvons pas baisser les taux d'intérêt puisqu'il nous faut soi-disant
rester accroché au mark en vue de l'union monétaire. Nous ne pouvons rien pour
notre industrie puisque le commissaire à la concurrence y fait obstacle. Nous ne
pouvons rien faire pour l'aménagement du territoire puisque nos marges de
manœuvre sont mises à la disposition de la Communauté.
On voit bien l'avantage politique à transférer sur Bruxelles ou sur les
collectivités locales la responsabilité de ce que l'État n'a plus le courage
d'assumer. A commencer par l'impôt, dont on veut bien désormais qu'il soit local
ou même européen, pourvu qu'il ne soit pas national et qu'il n'en soit pas tenu
compte dans les statistiques de la politique fiscale.
Mais cette Europe alibi est pleine de dangers car il est vain d'espérer que
nos problèmes seront résolus par ce qui n'est au fond qu'une fuite en avant. Il
est illusoire de chercher ailleurs qu'en nous-mêmes les réponses à nos
difficultés. Il est faux de penser qu'en mettant en commun nos problèmes nous
allons miraculeusement les résoudre mieux, nous tous, Européens de l'Ouest qui,
pris séparément, n'avons eu jusqu'à présent pour leur faire face ni la volonté
ni l'imagination nécessaires.
Comment peut-on croire que l'intégration apportera une meilleure sécurité à
un moindre coût - alors que la défense, c'est d'abord la volonté de se
défendre ! - qu'elle permettra d'augmenter les salaires tout en produisant
moins, que la libre circulation des chômeurs autorisera la réduction de leur
nombre, que les finances publiques seront mieux gérées à onze ou douze que dans
le cadre national ? Il s'agit là de paris insensés ! D'autant plus insensés que
le temps passe sans que personne cherche à résoudre des problèmes en voie
d'aggravation rapide. Il faut dire qu'à force d'additionner une mauvaise
conception de la décentralisation et l'affaiblissement délibéré de l'État,
l'idée suivant laquelle la France n'est plus capable de se gouverner finit par
acquérir quelque crédit. Est-ce là le fruit d'une stratégie politique ? Nul ne
saurait le dire à coup sûr. Mais ce qui est certain, c'est que ceux qui ne
voient plus d'autre solution pour la France que de se fondre dans l'Europe
intégrée et rétrécie de Maastricht sont précisément ceux qui préfèrent douter de
la France el des Français plutôt que d'admettre que leur incapacité pourrait
être seule en cause.
On prétend - que n'a-t-on pas dit ? - qu'en refusant de ratifier Maastricht
nous déciderions de fait, et peut-être même de jure, notre sécession de
la Communauté.
Voilà le plus infondé des procès d'intention, alors que, précisément, nous
souhaitons conserver les acquis de la Communauté et la chance qu'ils
représentent pour l'Europe, en la remettant sur les rails et en la remettant en
perspective ! Car beaucoup de choses ont été accomplies au .sein de cette
Communauté, qui ne sauraient être effacées. Beaucoup de liens ont été noués, qui
ne sauraient être rompus. Beaucoup de coopérations ont été engagées, qui ne
sauraient être arrêtées.
Mais il nous faut redéfinir les règles du jeu pour que la souveraineté reste
où elle doit être, c'est-à-dire dans les nations. Dès lors, il ne saurait plus y
avoir aucun transfert Irrévocable de souveraineté, mais seulement des
délégations de compétences, qui pourront tout naturellement être réinterprétées,
reformulées ou amendées dès lors que ce Parlement le décidera, dans l'intérêt
national.
Alors, si nos partenaires font de même, la coopération entre les Douze
fonctionnera comme elle fonctionne aujourd'hui dans le S.M.E., c'est-à-dire par
consensus, sans que, ni en droit ni en pratique, aucun État ne se dessaisisse
de façon irréversible de son pouvoir de décision.
Mais dans la redéfinition des règles qui régissent la coopération
communautaire. il n'y a pas que la question des souverainetés nationales à
résoudre; il y a aussi la lancinante question du déficit démocratique. Or, pas
plus après Maastricht qu'avant, le Parlement européen ne sera un véritable
législateur et il n'exerce aucun contrôle effectif sur les décisions
communautaires. Le gadget de Maastricht s'appelle la « codécision », qui succède
à la coopération de l'Acte unique, la codécision n'étant guère que le pouvoir
reconnu au Parlement, au terme d'une procédure qui relève du parcours du
combattant, d'enterrer les textes sur lesquels il ne parvient pas à se mettre
d'accord avec le Conseil.
Pour combler le déficit démocratique, en fait, Il faut rendre leurs
prérogatives. aux parlements nationaux.
Cela ne veut pas dire qu'il faut se contenter d'associer les parlements à la
discussion, ni même faire semblant de les faire participer aux décisions, et
encore moins introduire dans notre Constitution la formulation théorique du
principe dit de subsidiarité pour empêcher que le droit communautaire n'empiète
sur les compétences du législateur national.
Espoir vain si les traités internationaux ne sont pas modifiés ou si
l'interprétation de l'article 55 de la Constitution n'est pas précisée. Le
principe de subsidiarité n'est pas, en effet, un principe juridique : c'est un
principe d'efficacité. Et il n'appartient pas aux juges d'apprécier
subjectivement l'efficacité comparée des organes nationaux et des organes
communautaires.
En réalité, si l'on veut rendre sa dignité à notre Parlement, il faut, dans
un contexte radicalement différent de celui de Maastricht et de ce que vous
proposez avec la monnaie unique que nous inscrivions dans Constitution que la
loi nationale prime dans l'ordre juridique interne tout texte communautaire dès
lors qu'elle est postérieure à celui-ci.
Ce principe juridique fondamental, dit de la loi écran, que reconnaissaient
la Cour de cassation jusqu'en 1976 et le Conseil d'État jusqu'en 1989 doit
entrer dans l'ordre constitutionnel pour qu'il soit possible à la majorité
parlementaire de suspendre l'application d'une norme communautaire par le vote
d'une loi contraire, qui s'impose à nouveau aux juges.
Compte tenu des dérives récentes, il est également nécessaire que, pour
toutes les matières qui relèvent du domaine législatif, aucune mesure ne puisse
être introduite dans le droit interne sans qu'une loi l'autorise expressément ;
de même qu `aucune contribution ne doit pouvoir être versée par la France sans
l'autorisation du Parlement Il appartient bien, en revanche, au Parlement
européen de voter les dépenses de la Communauté, d'exercer éventuellement à
cette occasion un droit de veto et d'amendement ou de mettre en jeu la
responsabilité de la Commission.
Dès lors, on cessera de prendre à Bruxelles, entre gouvernements, sur
proposition d'une commission de technocrates, des décisions qui relèvent
exclusivement des Parlements de chaque État.
Encore faut-il, pour que l'ensemble .soit cohérent, que la Commission perde
son monopole de l'initiative pour ne plus être que l'organe de préparation et
d'exécution des décisions du Conseil. Voilà qui remettra à sa place la
technocratie, pour le plus grand profit d'une démocratie qui n'en finit pas
d'être vidée de sa substance.
Reste la question monétaire.
Ce n'est certainement pas l'Instabilité des monnaies appartenant au S.M.E.
qui étouffe la croissance européenne, Aussi, quand on se pose la question de la
monnaie européenne, on doit se poser en rait la question d'une amélioration
marginale de l'efficacité de notre système monétaire, certes significative, mais
certainement pas décisive pour la compétitivité de notre économie.
Écartant le fantasme de puissance qui sous-tend le projet de monnaie unique,
que reste-t-il pour améliorer le système actuel sans renoncer ni à notre
souveraineté, ni à la souplesse d'adaptation que procurent les parités
ajustables ?
Eh bien, il reste l'intelligente proposition défendu au Royaume-Uni par John
Major et, en France, par Édouard Balladur, et sur laquelle s'accordent de
nombreux économistes, je veux parler de la création d'une monnaie commune
circulant parallèlement aux monnaies nationales, une monnaie commune qui serait
l'aboutissement logique du S.M.E.
Celle-ci serait émise en contrepartie des monnaies nationales par un institut
d'émission européen dont le pouvoir de création monétaire serait strictement
limité pour éviter toute dérive Inflationniste.
Quels services rendrait-elle ? Elle intensifierait la concurrence monétaire
en incitant chaque pays à une meilleure gestion de ses liquidités. Elle
offrirait aux entreprises un instrument efficace pour mieux gérer leurs risques
de change. Elle pourrait rivaliser avec le dollar et le yen sur les marchés
internationaux de capitaux.
En adoptant la monnaie commune au lieu de la monnaie unique, on choisirait,
je crois, l'efficacité contre l'idéologie.
Tout le reste est l'affaire de la coopération entre États. On observera
d'ailleurs que ce qui fonctionne le mieux aujourd'hui en Europe se situe souvent
en dehors de l'orbite communautaire, qu'il s'agisse d'Ariane espace, du GIE
Airbus ou du CERN.
Donc, la stratégie est claire : il ne faut pas forcément des politiques
communes, avec leurs programmes lourds, leur opacité, leurs procédures
inextricables, leur arbitraire, leurs gaspillages, mais plutôt un cadre souple
permettant des regroupements en fonction des moyens et des intérêts réels de
chacun, des priorités et des circonstances.
Mettons en place un cadre souple qui favorise des coopérations efficaces mais
aussi un cadre ouvert où chacun pourra maintenir les solidarités qu'il
entretient avec le reste du monde et qui sont souvent une part de lui-même.
Un cadre ouvert pour intégrer au plus vite les nouvelles démocraties de
l'Europe de l'Est et pour Ies associer aux programmes européens qui les
Intéressent directement. Un cadre ouvert pour éviter que le repli de certaines
nations sur elles-mêmes ne débouche sur celui de l'Europe tout entière.
Cette communauté-là est, en tout cas, la seule susceptible de s'ouvrir
rapidement aux autres nations européennes. A partir d'elle, grâce à elle, nous
pourrions construire une Europe plus réaliste, une Europe rendue à sa dimension
véritable, une Europe plus démocratique, une Europe plus sûre et, je n'en doute
pas, une Europe plus prospère.
Convenons d'appeler ce nouveau système de relations la Confédération
européenne puisque les nations y resteront souveraines, tout en gérant ensemble
et d'un commun accord leurs interdépendances chaque fois qu'elles le jugeront
utile ou nécessaire. Mais ce ne sera pas la Confédération que nous propose M.
Mitterrand - conçue comme un noyau dur et formée d'une communauté de nantis
autour de laquelle gravitent des États subordonnés ! Les pays de l'Est en ont
déjà refusé le principe à Prague il y a un an à peine ; ils ne l'accepteront pas
davantage demain. Celle conception n'est pas la bonne. Elle est inadaptée et
même dangereuse.
Et c'est précisément parce que nous sommes pour l'Europe que nous sommes
contre l'Europe de Maastricht.
Ainsi conçue à partir des États, c'est-à-dire sur une base qui pourra être
démocratique, l'organisation de l'Europe permettra d'assurer à tout le moins et
sans délai l'entente, la détente, la coopération, ce qui n'est déjà pu si mal,
Que sera cette Europe ? Ce sera une Europe enfin réunifiée, dotée d'un système
de sécurité collective et d'un grand marché commun. Car il l'agit tout à la fois
de conjurer de conjurer des risques et de garantir des chances.
Les risques tiennent à la prolifération nucléaire, balistique et chimique.
Ils sont technologiques et environnementaux. Les chances ce sont celles de la
paix et de la prospérité à l'échelle du continent.
Comment concevoir ce système de sécurité collective européen en faveur duquel
la France doit agir de toutes ses forces, tout en modernisant sa propre défense
?
Il s'agit de bâtir une organisation régionale conforme à ce qui est prévu par
la Charte des Nations unies. Elle serait essentiellement fondée sur un Conseil
de sécurité composé pour partie de membres permanents, car l'Europe a besoin au
plus vite d'une instance d'arbitrage capable de prévenir les affrontements et,
le cas échéant, de les circonscrire et d'en limiter les effets. Il existe, en
effet, au sein de l'Europe actuelle une multitude de conflits potentiels,
d'autant plus à redouter que le principe de l'intangibilité des frontières est
souvent intenable, s'agissant de tracés imposés arbitrairement par les
vainqueurs des deux guerres mondiales, au mépris souvent des réalités
historiques, culturelles et politiques.
Là est la voie, la seule voie d'une réelle indépendance européenne. J'oserai
dire au passage que, dans les diverses célébrations de Maastricht, rien ne m'a
choqué davantage que d'entendre quelques atlantistes patentés reprendre à leur
compte la perspective d'une Europe indépendante, contribuant A un rééquilibrage
politique et offrant un autre modèle au monde que le modèle actuellement
dominant. Comme si cela était leur véritable objectif !
A l'inverse, un conseil de sécurité européen permettrait de signifier que si
d'aucuns sou haltent organiser sous leur drapeau, comme on le dit, une
gendarmerie mondiale, il faudrait lui trouver d'autres terrains de manœuvre que
le continent européen.
Pour indispensable qu'il soit, ce système de sécurité ne suffirait pas à
empêcher les tensions, les affrontements et les mouvements de population
incontrôlés, sans un traitement simultané de la question économique., Et l'on ne
pourra pas progresser sur le terrain de l'économie si, au nom du « gradualisme»
et des nécessités de la transition, on inflige aux anciennes démocraties
populaires ce qu'on a fait subir aux pays du tiers monde depuis trente ans, à
savoir la fermeture de nos frontières à leurs produits.
Il faut donc songer à réaliser au plus tôt un grand espace européen à
l'intérieur duquel serait progressivement garantie la liberté des échanges.
Certes, l'état actuel des législations ne permet sans doute pas d'envisager
l'ouverture très rapide d'un marché unique comportant la reconnaissance mutuelle
de toutes les réglementations sur l'ensemble du continent, En revanche, rien ne
s'oppose à la mise en place d'un grand marché commun dans l'esprit du traité de
Rome, avec la libre circulation des marchandises. Rien ne s'oppose non plus à ce
que soit signé un accord européen unique portant sur la protection des
investissements, avec la création d'une instance arbitrale unique pour régler
les litiges en la matière et la mise au point d'une assurance unique destinée à
garantir les investissements étrangers contre le risque politique.
Et pour éviter que ne le referme une fois de plus le piège de la dette
extérieure, peut-être faut-il admettre, pour apurer les comptes, que les
créances publiques soient remboursées en monnaie locale et réinvesties sur
place.
Remarquons à ce propos que si la libération des échanges doit être réalisée
au plus vite, le passage à la convertibilité monétaire demande moins de hâte et
ne pourra s'opérer avant que les banques centrales nationales aient rétabli
l'équilibre entre la circulation fiduciaire et le niveau des transactions.
Enfin, un vaste plan de protection de l'environnement et du
patrimoine est à mettre en œuvre dans cette Europe centrale et orientale qui est
au bord du désastre écologique. Sans doute, une haute autorité de
l'environnement aux compétences bien définies, pouvant statuer dans certains cas
à la majorité, est-elle nécessaire pour préserver ou restaurer un patrimoine que
l'Europe tout entière considère comme un bien commun.
Dans cette Europe-là, la France trouvera naturellement sa place, Elle a un
grand rôle à y jouer et rien ne sera sans elle.
Voilà, en tout cas, un projet qui appelle à I'enthousiasme plutôt que de se
nourrir de frayeurs et de fantasmes.
II est temps de dire que bâtir l'Europe des Douze sur la peur obsessionnelle
de la puissance de l'Allemagne est tout de même une bien étrange démarche, proche
de la paranoïa. D'autant qu'à force de vouloir faire cette intégration à tout
prix, on va finir par faire l'Europe allemande plutôt que de ne pas faire
l'Europe du tout, ce qui serait un comble.
Il ne servira à rien de tenter de ficeler l'Allemagne. Car l'Allemagne, et
c'est bien naturel dans sa position, et avecles moyens dont elle dispose, ne
renoncera à sa souveraineté que si elle domine l'ensemble, certainement pas si
elle lui est subordonnée.
Le débat qui se développe en ce moment en Allemagne à propos de Maastricht en
fait la démonstration : les Allemands veulent bien d'une banque centrale
européenne, mais seulement si celle-ci est peu ou prou entre les mains de la
Bundesbank, et d'une monnaie unique, si celle-ci s'appelle le mark.
Et comment peut-on imaginer que l'Allemagne va renoncer à jouer son jeu en
Europe centrale ? N'a-t-elle pas d'ailleurs clairement annoncé la couleur quand
elle a reconnu unilatéralement la Croatie, sans se soucier des engagements
communautaires qu'elle avait pris quelques semaines auparavant ?
Une fois de plus, il nous faut considérer le monde tel qu'il est et non tel
qu'on voudrait qu'il soit. Et dans ce monde-!à, ce que la France peut apporter
de plus précieux à l'Europe, c'est de trouver en elle-même assez d'énergie et de
volonté pour devenir un contrepoids, pour équilibrer les forces en présence,
pour peser lourd face à l'Allemagne, sinon pour faire jeu égal avec elle.
Le meilleur service que nous pouvons rendre à l'Europe, c'est donc de nous
engager résolument sur la voie du redressement national, c'est de restaurer la
cohésion nationale et l'autorité de l'État.
Encore faut-il que nous gardions les mains assez libres pour cela.
Pour autant, il ne s'agit pas de rompre l'axe franco-allemand, qui est
essentiel, mais au contraire de le consolider en le rééquilibrant, en redevenant
un partenaire crédible, un associé influent, un interlocuteur valeureux. Un
couple franco-allemand où l'Allemagne serait tout et la France plus grand-chose
ne serait pas un couple heureux.
Derrière la question de savoir quelle Europe nous voulons, se pose donc
fatalement la question cruciale de savoir quelle France nous voulons.
Bien sûr, la France est solidaire du reste de l'Europe, bien sûr, sa
participation à la construction européenne est un grand dessein.
Bien sûr, elle se doit en particulier de rassembler l'Europe méditerranéenne.
Bien sûr, elle se doit de retrouver ses responsabilités vis-à-vis de l'Europe
danubienne.
Mais la France ne saurait avoir l'Europe comme seul horizon, comme seul
projet, comme seule vocation. Il suffit de regarder la carte de la francophonie
pour comprendre combien la vocation de la France va bien au-delà des frontières
de l'Europe.
Tant pis pour les intellectuels de salon qui montrent dédaigneusement du
doigt ceux « qui ont cette conviction obsessionnelle que la nation française est
porteuse d'un message universel de valeur supérieure et d'une mission
civilisatrice ». Oui, la France a une vocation messianique, elle doit assumer
et même y entraîner l'Europe, en particulier dans la coopération Nord-Sud
pour prévenir les grands exodes que nous préparent la misère africaine.
Encore faut-il que, chez les hommes d'État, le visionnaire l'emporte
encore un peu sur le gestionnaire, l'idéal sur le cynisme et la hauteur de vue
sur l'étroitesse d'esprit. Car pour donner l'exemple aux autres, il convient
d'être soi même exemplaire. Il faut, pour que la France soit à la hauteur de sa
mission, qu'elle soit, chez elle, fidèle à ses propres valeurs.
Et la France n'est pas la France quand elle n'est plus capable, comme
aujourd'hui, de partager équitablement les profits entre le travail, le capital
et la rente, quand elle conserve une fiscalité à la fois injuste et
inefficace, quand elle se résigne à voir régresser la solidarité et la promotion
sociale, quand elle laisse se déliter ce qu'autrefois on appelait fièrement le
creuset français et qui était au cœur du projet républicain.
Les défis que nous avons à relever sont immenses, Jamais ils n'avaient touché
aussi profondément ce que nous sommes et ce que nous voulons devenir. Ils
tiennent en une seule et même obligation : rompre enfin avec des schémas de
pensée, des modes d'approche totalement dépassés du fait de l'évolution de nos
sociétés. Et c'est parce que nous nous y accrochons contre toute raison que
nous donnons cette impression d'impuissance. A nous de savoir nous en dégager au
lieu de nous y résigner ! Quel meilleur service rendre à l `Europe que nous
voulons construire !
Sachons, par exemple, prendre la vraie dimension de la crise. Elle n'est pas
seulement économique et sociale. Elle est aussi et probablement surtout
culturelle. Elle tient à l'incapacité de nos sociétés à s'adapter aux
conséquences de la révolution technologique et de l'évolution des
mentalités.
Ainsi la lutte contre le chômage passe-t-elle par une meilleure égalité des
chances. La reproduction sociale quasiment à l'identique n'est plus seulement
intolérable en termes moraux, elle est un handicap insupportable en termes
d'efficacité!
La mutation de notre système éducatif est elle-même une clef essentielle, car
le problème culturel, le problème des mentalités, le problème de l'adéquation de
la modernité à son rythme trouveront leur solution d'abord dans les repères
intellectuels et les modes de pensée que nous saurons donner à nos enfants.
La grandeur éducative des débuts de la IIIe République avait su donner à
l'immense majorité des Français les moyens d'affronter le grand basculement de
la modernité urbaine, industrielle et scientifique de la fin du XIXe siècle. Un
siècle après, voilà la République à nouveau confrontée aux mêmes grands défis.
Il n'y a plus aujourd'hui aucun grand projet politique qui ne commence par là.
Il est temps de comprendre aussi que la compétitivité d'une nation doit
s'apprécier globalement et que la traditionnelle distinction entre
l'économique, le social et le culturel est désormais caduque. Mais rien ne se
fera sans rétablir l'équilibre entre une nécessaire décentralisation et le rôle
absolument irremplaçable de l'État. Il faut en finir avec le développement
inégal, rendre leur sens aux principes d'unité, de continuité, d'indivisibilité
de la République et les inscrire dans la géographie.
Rien ne sera non plus possible pour la France sans reconstruire le creuset
français pour assurer l'intégration des communautés accueillies. Sachons en
particulier donner à ce qui est devenu la deuxième religion de France la
possibilité d'être pratiquée hors des influences politiques étrangères et dans
le cadre des lois de la République laïque. L'Islam est un des grands problèmes
européens. Pourquoi la France ne montrerait-elle pas les voles de sa solution?
J'ai assez dit que la nation doit redevenir ce qu'elle est : notre principe
fondateur. Cela implique la restauration de l'État et la réhabilitation de la
République. Nation, État et République, ce sont là les moyens de construire une
Europe compatible avec l'idée que la France s'est toujours faite d'elle-même.
On ne cesse de nous répéter, on n'a cessé de me répéter ce soir que la
jeunesse a déjà fait son choix, qu'elle est contre les frontières, pour le droit
de vote aux étrangers, pour la supranationalité, pour la dissolution de la
France au sein de l'Europe fédérale.
Mais quelle est la France qu'on lui propose ? Quel est l'avenir qu'on lui
dessine dans son propre pays? Quelle est donc cette politique pitoyable qui,
renonçant à faire vivre l'espérance nationale, se contente de faire miroiter à
sa jeunesse l'attrait des grands espaces tout en n'étant pas capable de lui
donner sa chance ?
Au lieu de continuer à désespérer la jeunesse de ce pays, il faut enfin lui
poser la question cruciale, que chacun éIude soigneusement, la seule question
qui vaille dans ce débat : est-ce qu'on garantira plus aisément la paix,
la démocratie, le bonheur, les conditions les plus favorables à
l'épanouissement personnel et aux grands élans collectifs en renonçant à notre
souveraineté ou bien en la préservant ?
Monsieur le président, mesdames, messieurs les ministres, mes chers
collègues, si j'ai déposé cette exception d'irrecevabilité, c'est parce que, je
le répète, j'ai le sentiment que Maastricht et ses conséquences sont à prendre
ou à laisser. (...)
Une fois ouverte la discussion sur le texte qui nous est soumis,
le piège sera refermé. Nous serons prisonniers d'une logique dont nous ne
pourrons plus nous dégager.
Le traité, nous le savons tous, n'est pas amendable. Le Président de la
République a été particulièrement clair à ce sujet le 1er mai :
nulle réserve portant sur le cœur même du traité ne pourrait être opposable aux
cocontractants. Quant à la voie de la modification du texte constitutionnel,
elle me parait en l'état sans issue.
Du fait de la dérive vers la suprématie du droit communautaire, nous ne
disposerons d'aucune garantie en cas de contradiction entre le traité et Ia
Constitution, D'ailleurs, l'obligation de débattre à nouveau de la monnaie
unique ne pourrait figurer ni dans l'un ni dans l'autre, et serait de nul effet.
De nul effet aussi l'obligation pour le Gouvernement français de s'expliquer
devant l'Assemblée avant d'aller se lier les mains à Bruxelles. Quelle en serait
la sanction?
Quant au principe de la subsidiarité, en rappelant sa nature subjective, je
crois en avoir d'avance limité la portée. D'ailleurs, tous les règlements et de
nombreuses directives s'appliquent sans passer devant le Parlement et, pour tous
ces textes, la saisine du Conseil constitutionnel est impossible.
Quant à la maîtrise de notre politique en matière de visas, si elle pouvait
être prévue dans la Constitution, elle demeurerait absente du traité. Alors,
comment les juges interpréteraient-ils cette contradiction ?
Quant au droit de vote des étrangers, je n'en parle même plus puisque j'ai
déjà eu l'occasion de démontrer qu'on confondait probablement en la matière
l'accessoire et l'essentiel.
Il n'y a donc, je le crains, aucune garantie à attendre d'un quelconque
amendement du projet de loi. Il y a encore moins d assurance à attendre de
l'usure du temps. Ce serait d'ailleurs une bien curieuse démarche que de nous en
remettre à la survenance d'hypothétiques catastrophes dans les années à venir
pour nous sortir d'un piège dans lequel nous nous serions nous-mêmes enfermés.
Il est donc vain de chercher de subtiles esquives. Il faut se déterminer sans
détour, Il faut se déterminer en pensant au droit de notre peuple, C'est à lui
de statuer. Voter l'exception d'irrecevabilité, c'est, me semble-t-il, proclamer
que nous refusons de nous substituer à lui pour décider de ce qui relève de lui
et de lui seul.
Il faut se déterminer en pensant à la France. Le 24 novembre 1953 - peut-être
est-ce un débat auquel vous avez participé, monsieur le ministre des affaires
étrangères - Pierre Mendès France s'exprimait en ces termes: « On parle souvent
de choix, j'ai fait le mien, je choisis l'Europe, mais je veux les conditions de
son succès, qui sont aussi les conditions du renouveau de la France. »
Ce qui trouble le débat, c'est qu'une fois encore on nous propose séparément
un but dont nous sentons la valeur et la grandeur, mais dont nous redoutons de
ne pas voir réunies les conditions de son succès.
Je pense qu'à quarante ans de distance le problème ne se pose pas en termes
radicalement différents. L'avenir de la France ne dépend pas seulement du succès
de l'Europe, mais l'avenir de l'Europe, à ce moment crucial de son histoire,
passe certainement par le redressement de la France. En entravant sa liberté
d'agir, en la contraignant à renoncer un peu plus à elle-même, on rendrait un
bien mauvais service à l'Europe. Car la République française pourrait être
l'âme ou le modèle de cette Europe nouvelle, aujourd'hui aspirée par le vide et
qui hésite entre espoir et angoisse, goût de la liberté et peur du désordre,
fraternité et exclusion.
En votant l'exception d'irrecevabilité, je crois donc que
nous commencerons à travailler à rendre aux Français un peu de cette fierté
mystérieuse dont pour l'heure - comme le disait André Malraux - ils ne savent
qu'une chose, c'est qu'à leurs yeux la France l'a perdue.
Il faut se déterminer enfin en fonction de l'Europe que nous voulons. En
votant l'exception d'irrecevabilité, nous ne signifions pas un congé, nous
exprimons la volonté de construire une autre Europe, la seule Europe qui vaille
à nos yeux.
En 1958, le général de Gaulle arriva au pouvoir au moment même où, après une
décennie d'incantations européennes, la IVe République était en passe de
solliciter de nos partenaires le bénéfice de la clause de sauvegarde, différant
l'entrée de la France dans le Marché commun. On raconte que Jacques
Chaban-Delmas, missionné pour se faire l'écho des inquiétudes de tous ceux qui
s'étaient persuadés que le traité de Rome était condamné, se serait entendu
répondre par le général de Gaulle : « Nous entrerons, comme convenu, dans le
Marché commun, nous y entrerons, oui, mais debout »
De fait, le redressement national que les élites dirigeantes d'alors ne
croyaient plus possible permit à la France de devenir le moteur de l'Europe.
Monsieur le président, mesdames, messieurs les ministres, mes chers
collègues, la question et la réponse n'ont pas varié : oui, nous voulons
l'Europe, mais debout, parce que c'est debout qu'on écrit l'histoire !