N° 1016

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ASSEMBLÉE NATIONALE

CONSTITUTION DU 4 OCTOBRE 1958

QUINZIÈME LÉGISLATURE

 

Enregistré à la Présidence de l’Assemblée nationale le 31 mai 2018

RAPPORT DINFORMATION

FAIT

 

AU NOM DE LA DÉLÉGATION AUX DROITS DES FEMMES
ET À L’ÉGALITÉ DES CHANCES ENTRE LES HOMMES ET LES FEMMES (1),

sur les femmes et les sciences,

PAR

Mme Céline Calvez et M. Stéphane Viry,

Députés.

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(1) La composition de la Délégation figure au verso de la présente page.

 


 

 

La Délégation aux droits des femmes et à l’égalité des chances entre les hommes et les femmes est composée de : Mme Marie-Pierre Rixain, présidente ; Mme Marie‑Noëlle Battistel, Mme Valérie Boyer, M. Pierre Cabaré, Mme Fiona Lazaar, vice-présidents ; Mme Isabelle Florennes, Mme Sophie Panonacle, secrétaires ; Mme Emmanuelle Anthoine ; Mme Sophie Auconie ; M. Erwan Balanant ; Mme Valérie Beauvais ; Mme Huguette Bello ; Mme Céline Calvez ; M. Luc Carvounas ; Mme Annie Chapelier ; Mme Bérangère Couillard ; Mme Virginie Duby-Muller ; Mme Pascale Fontenel-Personne ; Mme Laurence Gayte ; Mme Annie Genevard ; M. Guillaume Gouffier-Cha ; Mme Nadia Hai ; M. Yves Jégo ; Mme Sonia Kimri ; M. Mustapha Laabid ; Mme Nicole Le Peih ; Mme Jacqueline Maquet ; Mme Cécile Muschotti ; M. Mickaël Nogal ; Mme Bénédicte Peyrol ; Mme Josy Poueyto ; Mme Isabelle Rauch ; Mme Laëtitia Romeiro Dias ; Mme Bénédicte Taurine ; Mme Laurence Trastour‑Isnart ; M. Stéphane Viry.

 

 

 

 

 


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SOMMAIRE

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Pages

Introduction

Synthèse des propositions

I. La place des femmes dans le monde scientifique en France : une situation paradoxale et alarmante

A. De lenseignement secondaire à la vie professionnelle : le constat dune moindre présence des femmes dans les secteurs scientifiques

1. Malgré une meilleure réussite scolaire, les filles moins présentes dans les cursus scientifiques

a. Une meilleure réussite scolaire des filles

b. Lapparition dorientations différenciées dans le secondaire

i. Le cursus général et technologique

ii. Dans le cursus professionnel

c. Un écart qui se creuse dans le supérieur

2. Les disparités se poursuivent dans la vie professionnelle

a. Une marginalisation des femmes dans la vie professionnelle

b. La place des femmes dans les établissements denseignement supérieur et dans le monde de la recherche

B. Un constat valable partout dans le monde

1. Des écarts comparables au sein de lUnion européenne

2. La lente évolution de la place des femmes dans le secteur scientifique mondial

II. Changer les reprÉsentations sociales grâce À une réponse politique volontariste

A. Lutter contre les stéréotypes de genre

1. Liquider lhéritage historique dune éducation spécifique pour les jeunes filles

2. En finir avec le mythe de la « bosse des maths »

3. Déconstruire les stéréotypes

4. Impliquer les familles et la société dans son ensemble

B. Agir prioritairement à lécole et dans lenseignement supérieur

1. Intégrer légalité entre les femmes et les hommes à toutes les étapes de la formation

2. Repenser les modalités dorientation

3. Donner lexemple dans la recherche publique et lenseignement supérieur

C. Renforcer les règles applicables au monde du travail

1. Étendre et soutenir les initiatives engagées

2. Promouvoir les « rôles modèles »

3. Promouvoir le mentorat

4. Développer la responsabilité sociale des entreprises

D. promouvoir l’égalité et Impliquer les hommes

TRAVAUX DE LA DÉLÉGATION

ANNEXE n° 1 : compte rendu de l’audition du 9 mai 2018 de m. jeanmichel blanquer, ministre de l’éducation nationale

ANNEXE n° 2 : DIFFÉRENCIATION ENTRE GARÇONS ET FILLES DANS LENSEIGNEMENT SECONDAIRE GÉNÉRAL

ANNEXE n° 3 : Résultats de la consultation citoyenne

Annexe n° 4 : liste des personnes auditionnées par la Délégation et par les rapporteurs

I. Auditions par la Délégation

II. Auditions et déplacement des rapporteurs

 


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   Introduction

 

Le 25 novembre 2017, le Président de la République a adressé un signal fort en faisant de l’égalité entre les femmes et les hommes la grande cause du quinquennat, marquant une volonté de rompre avec une situation et des pratiques qui ne sont aujourd’hui plus acceptables. Comme le relevait M. Jean‑Michel Blanquer, ministre de l’Éducation nationale, « la question de légalité entre les femmes et les hommes et donc aussi entre les filles et les garçons […] définit la société dans laquelle nous voulons vivre ». L’enjeu est bien d’établir une « société de liberté, [dans laquelle] chacun construit une vie émancipée des préjugés et des stéréotypes, des injonctions : léducation est cette route vers la liberté » ([1]).

Si la question de l’égalité entre les femmes et les hommes est un enjeu global, la Délégation aux droits des femmes et à l’égalité des chances entre les hommes et les femmes a souhaité s’interroger plus spécifiquement sur la place des femmes dans les sciences. Ils ont concentré leurs travaux sur les sciences dites « dures », leurs travaux montrant que les difficultés y étaient à la fois plus fortes et plus durablement installées.

Vos Rapporteurs ont souhaité disposer d’un état des lieux le plus complet possible de façon à identifier pistes et leviers d’action. En termes de méthode, ils ont retenu une méthode originale et nouvelle. Ils ont organisé des tables rondes devant la Délégation, procédé à des auditions et effectué un déplacement mais ont voulu mobiliser plus largement la société, entendre des points de vue différents, et associer nos concitoyens. Dans cette démarche participative, ils ont ouvert une consultation citoyenne sur le thème des femmes et des sciences. Cette innovation, utilisée pour la première fois par la Délégation, a permis de recueillir de nombreuses contributions et d’enrichir leur réflexion. L’intégralité des réponses figure d’ailleurs en annexe du présent rapport.

De leurs travaux, vos Rapporteurs tirent un constat alarmant montrant que les femmes occupent une place bien trop réduite dans les sciences et que malgré des avancées, la situation n’évolue que très lentement, voire présente parfois un certain recul. C’est le cas dans les sciences informatiques alors même que les enjeux des codes, algorithmes et intelligence artificielle vont déterminer grandement notre société demain. Ces mutations peuvent être tout autant bénéfiques que désastreuses pour l’égalité entre les femmes et les hommes ; en tout cas, elles ne sauraient être neutres.

De l’enseignement secondaire à la vie professionnelle, les femmes sont en effet moins présentes dans les secteurs scientifiques. Malgré une meilleure réussite scolaire en moyenne que les garçons, leurs choix d’orientation les cantonnent dans certaines filières et, corrélativement, dans certains secteurs de l’économie, souvent les moins porteurs en termes de rémunération et de carrière.

Dans le monde du travail, le secteur scientifique ne fait pas exception et on y retrouve les mêmes inégalités – parfois même plus accentuées – que dans d’autres secteurs. Ces écarts se retrouvent aussi dans les dans les établissements d’enseignement supérieur et de recherche. Ce constat n’est toutefois pas propre à la France, les mêmes écarts apparaissant dans la plupart des pays de l’Union européenne.

Cette situation pâtit de la persistance de stéréotypes de genre, présents dans l’éducation, la formation, le monde du travail mais aussi plus généralement dans notre société. Ils constituent encore des freins intolérables à la carrière des femmes dans les sciences. Pour mettre un terme à cette dynamique contraire aux valeurs d’égalité et de mixité, vos Rapporteurs proposent d’engager des actions volontaristes à chaque étape du parcours, en commençant par l’école.

Au global, les 23 recommandations de ce rapport doivent permettre une prise de conscience immédiate du caractère alarmant de la situation. Il n’est plus possible d’admettre pareils écarts entre les femmes et les hommes en général et dans les sciences en particulier. S’il est primordial d’agir spécifiquement dans ce secteur d’activité, il ne sera possible de mettre un terme à ce cercle vicieux qu’en mobilisant toute la société et en faisant en sorte que l’égalité entre les femmes et les hommes ne soit plus seulement un principe mais bien une réalité.

    

 


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   Synthèse des propositions

 

Recommandation n° 1 : Renforcer et développer la formation initiale des enseignants dans les ESPE à l’égalité entre les filles et les garçons en insistant sur la déconstruction des stéréotypes. À cette fin, rédiger une circulaire d’application détaillant le volume et le contenu de cette formation à l’égalité.

Recommandation n° 2 : Proposer et développer une offre de formation continue en direction de l’ensemble des personnels éducatifs (enseignants, conseillers d’orientation, chefs d’établissement) sur la thématique de l’égalité entre les filles et les garçons et les stéréotypes de genre. Prévoir notamment une formation en ligne comme les MOOC.

Recommandation n° 3 : Installer dans chaque ESPE un référent pour les questions d’égalité entre les filles et les garçons sur le modèle des chargés de mission égalité existant dans les universités.

Recommandation n° 4 : Faire un bilan de la mise en œuvre de la Convention interministérielle pour l’égalité entre les filles et les garçons ; évaluer la mise en œuvre de la formation à l’égalité dans les ESPE et généraliser les bonnes pratiques.

Recommandation n° 5 : Prévoir la participation dexperts de la thématique de légalité femmes-hommes et des stéréotypes de genre dans les groupes dexperts travaillant sur les programmes et le socle commun au sein du Conseil supérieur des programmes.

Recommandation n° 6 : Créer un observatoire indépendant des stéréotypes de sexe dans les manuels, chargé dévaluer la présence des stéréotypes et leur évolution dans les manuels scolaires, observatoire qui pourrait le cas échéant délivrer des avertissements.

Recommandation n° 7 : Lancer une campagne nationale dinformation sur les filières et métiers scientifiques et leur utilité sociale incluant les filles, en réfutant les idées fausses couramment admises et en valorisant les parcours atypiques.

Recommandation n° 8 : Prévoir dans les établissements scolaires des rencontres entre les parents, les jeunes et les conseillers dorientation, les professeurs, pour à chaque palier dorientation, accroître la communication concernant la valeur des mathématiques et des sciences en général et faire ainsi évoluer la perception des parents.

Recommandation n° 9 : Assurer les formations au numérique auprès des jeunes filles engagées dans les spécialités de service au sein de la voie professionnelle et technologique.

Recommandation n° 10 : Mettre en lumière les métiers de la technologie et de linnovation à travers par exemple une série télévisée mettant en scène des femmes ingénieurs et techniciennes héroïnes de la série, à linstar de Dr House pour la médecine.

Recommandation n° 11 : Inciter à la représentation mixte pour les jouets comportant une forte dimension scientifique et concourant ainsi à susciter des vocations.

Recommandation n° 12 : Lancer un travail de recherche pour disposer d’indicateurs des inégalités dans les organismes publics de l’enseignement supérieur et de la recherche.

Recommandation n° 13 : Sensibiliser les chercheurs et les jeunes femmes chercheures en particulier à la gestion de carrière scientifique.

Recommandation n° 14 : Concernant lenseignement supérieur et la recherche, prévoir un dispositif correcteur pour éviter la discrimination, dans le cadre de lévaluation préalable à une promotion ou une demande de prime, envers les femmes ayant eu des enfants au cours des quatre dernières années, en ajoutant la durée du congé maternité intervenu pendant la période.

Recommandation n° 15 : Faire évoluer les critères de promotion dans la gestion des carrières scientifiques en évitant de se focaliser sur les publications scientifiques et prendre en compte également le mentorat et la sensibilisation aux sciences dans la reconnaissance d’une contribution aux sciences.

Recommandation n° 16 : Mettre en place un service de « carrières conjointes » pour accompagner le conjoint dune personne recrutée par un établissement de recherche.

Recommandation n° 17 : Développer et systématiser les « rôles modèles » dans le monde éducatif et plus généralement dans toute la société. Mettre en valeur des femmes inspirantes.

Recommandation n° 18 : Développer le mentorat, les actions de marrainage et de parrainage, en soutenant notamment les associations qui les mettent en œuvre.

Recommandation n° 19 : Instaurer plus de souplesse dans le partage du congé parental.

Recommandation n° 20 : Impliquer les hommes (qui sont aussi des pères) dans le combat pour légalité entre les filles et les garçons en les incitant notamment à participer activement aux associations engagées dans cette lutte.

Recommandation n° 21 : Inclure dans lindicateur de mesure des écarts salariaux entre les femmes et les hommes des éléments relatifs à la place des femmes dans les filières et les métiers scientifiques.

Recommandation n° 22 : Créer un site Internet et un forum recensant les bonnes pratiques en matière dégalité professionnelle.

Recommandation n° 23 : Créer un fonds dinnovation pour soutenir les bonnes pratiques en faisant appel le cas échéant au mécénat et décerner un prix mettant en valeur légalité professionnelle.

 

 


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I.   La place des femmes dans le monde scientifique en France : une situation paradoxale et alarmante

A.   De l’enseignement secondaire à la vie professionnelle : le constat d’une moindre présence des femmes dans les secteurs scientifiques

1.   Malgré une meilleure réussite scolaire, les filles moins présentes dans les cursus scientifiques

a.   Une meilleure réussite scolaire des filles

Plusieurs indicateurs montrent que les filles réussissent plutôt mieux leur parcours scolaire que les garçons, quel que soit le niveau d’enseignement et quelle que soit la discipline considérée, ainsi qu’en témoignent les statistiques publiées par le ministère de l’Éducation nationale dans sa brochure « Filles et garçons » pour l’année 2017 ([2]).

Cette étude établit que les filles sont scolarisées plus longtemps que les garçons. Comme le montre le graphique suivant, les filles sont en moyenne scolarisées 18,5 années.

Espérance de scolarisation de 2 à 29 ans

Par ailleurs, les filles sont moins souvent en situation de retard scolaire et cela quel que soit le milieu scolaire d’origine, si l’on considère la proportion d’élèves en retard à l’entrée en sixième.

Les filles sont meilleures en français à la fin de l’école primaire comme en fin de collège et elles devancent les garçons en sciences en fin de collège.

Les schémas suivants font apparaître que les filles sont moins souvent en retard scolaire que les garçons quel que soit le milieu d’origine.

Proportion d’élèves en retard à l’entrée en sixième selon l’origine sociale en 2015

(en pourcentage)

Proportion d’élèves qui maîtrisent les compétences du socle en 2013

(en pourcentage)

Les garçons sont aussi plus souvent en difficulté de lecture comme le montre le graphique suivant.

Profils des lecteurs à la journée défense et citoyenneté (JDC) en 2015

(en pourcentage)

Les filles obtiennent également de meilleurs taux de réussite aux différents examens qui jalonnent le parcours scolaire : CAP (Certificat d’aptitude professionnelle) et BEP (Brevet d’études professionnelles), Brevet, baccalauréat où elles sont plus nombreuses à obtenir une mention, y compris dans la série scientifique S.

Taux de réussite au brevet en 2015 Taux de réussite au CAP et au BEP en 2015

Pour le baccalauréat, qui reste le passeport pour les études supérieures, l’écart entre les filles et les garçons tend à augmenter depuis 2012. Les filles sont majoritaires depuis longtemps parmi les bacheliers français où elles représentent près de 57 % des admis pour les seuls bacheliers généraux ([3]), ce que fait apparaître le schéma ci-après.

Proportion d’une génération titulaire du baccalauréat en 2015

(en pourcentage)

Évolution de la proportion d’une génération titulaire du baccalauréat

(en pourcentage)

D’une manière générale, à la sortie du système éducatif, les femmes sont plus diplômées que les hommes, comme le montre le schéma suivant.

Diplôme à la sortie du système éducatif

b.   L’apparition d’orientations différenciées dans le secondaire

Si les filles se distinguent globalement par la qualité de leur parcours scolaire, les choix dorientation semblent sexués à chaque palier dorientation et ces choix ne sont pas forcément reliés aux bons résultats scolaires obtenus.

À notes équivalentes au brevet, filles et garçons font des vœux très proches et à la fin du collège, les filles sorientent davantage vers lenseignement général et technologique (67 % contre 55 %).

i.   Le cursus général et technologique

Concernant les enseignements d’exploration suivis en seconde générale et technologique, les filles choisissent majoritairement les enseignements littéraires et les garçons les enseignements scientifiques ou technologiques comme le montre le tableau suivant.

Enseignement d’exploration suivi en seconde générale et technologique à la rentrée 2015

(en pourcentage)