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1967 : La légalisation de la pilule

 

Compte rendu de l'audition de M. Pierre Bourdieu (27 octobre 1966)

 

 

 

M. Pierre Bourdieu. Je partirai de ce qui a été établi par Alain Darbel et je voudrais essayer simplement de dégager un certain nombre de conséquences qui soient assez apparentes au niveau social. Tout d'abord, plutôt que de proposer une sorte d'analyse des faits, je voudrais me contenter d'aligner des faits, pensant que par la simple consécution dans le temps, ils feront apparaître une logique et une conclusion logique que je voudrais affirmer avec le plus de force possible parce qu'elle me paraît fondée dans la réalité.

Première question, me semble-t-il à poser, qui porte le poids de la fécondité forcée. C'est une question que l'on pose rarement parce qu'on pense au problème en termes globaux et, en parlant de fécondité forcée, on fait comme si le poids de cette fécondité forcée était supporté également par toutes les catégories sociales et aussi par les deux sexes. Premier point, et je n'insisterai pas, je crois que tout le monde en est convaincu, le poids de la fécondité forcée pèse directement sur la femme beaucoup plus que sur l'homme et c'est là, me semble-t-il, un des facteurs fondamentaux de l'inégalité entre les sexes qui se perpétue dans notre société. Il ne suffit pas que la femme ait conquis l'égalité, par exemple, sur le plan politique. Il est important qu'elle conquiert l'égalité sur ce terrain-là parce que, me semble-t-il, c'est cette inégalité-là qui est le principe de la plupart des inégalités. Je prends un simple exemple sur lequel je reviendrai tout à l'heure, l'inégalité devant les droits au travail, je dis bien le travail libre, le choix de choisir de travailler plutôt que de ne pas travailler, l'inégalité devant le droit au travail et très directement lié au fait de la fécondité forcée. Donc, premier point, c'est la femme qui supporte le poids de la fécondité forcée pourrait-on dire, avant pendant et après la naissance.

Deuxième point : Ce sont les plus défavorisés économiquement et socialement qui portent le plus fortement le poids de l'inégalité forcée. Je prendrai un simple fait : les ouvriers qui donnent le nombre idéal d'enfants le plus faible et qui sont, lorsqu'on les interroge, les plus favorables à l'utilisation des pilules contraceptives, sont, de toutes les catégories, celles de la fécondité réelle et la plus éloignée de la fécondité idéale. Deuxième remarque, qui est encore une remarque de fait, l'attitude à limiter les naissances croît à mesure que s'élève le niveau économique et le niveau culturel mesuré par le niveau d'instruction. Ceci se comprend à l'évidence et, là encore, je n'insisterai pas longuement. A mesure que s'élèvent le niveau économique et le niveau d'instruction s'accroissent : 1° l'information sur les procédés contraceptifs, 2° la maîtrise des techniques contraceptives qui, très souvent, demandent un capital intellectuel assez considérable, pour ne parler que de la méthode Ogino par exemple, 3° l'accès à ces techniques contraceptives, leur accès à la fois économique et social et 4° l'efficacité des techniques contraceptives utilisées.

Tout ceci conduit à dire que les catégories les plus favorisées disposent actuellement beaucoup plus complètement des moyens de régler les naissances que les autres catégories, c'est-à-dire, et je crois que la conclusion est importante, que les catégories les plus favorisées ont accédé, à peu près complètement, à la fécondité choisie, tandis que les autres catégories subissent encore leur fécondité.

Deuxième question que je voudrais poser : quels sont les facteurs économiques et sociaux qui agissent réellement sur la fécondité, soit dans le sens de l'accroissement, soit dans le sens de la réduction ? Les facteurs agissants sont à peu près tous, pour l'essentiel, hors des prises de la volonté individuelle, et ceci me parait extrêmement important, ce que M. Darbel a montré par l'analyse qu'il vient de nous présenter, c'est que toutes les recherches de relations entre la fécondité et tel ou tel facteur, et ces affaires sont en très grand nombre, ce qui pose des problèmes scientifiques très difficiles. De toutes les corrélations que l'on a pu chercher, la plus étroite est celle qui unit un indice global, enfin, de niveau économique et de sécurité économique et sociale, à la fécondité. Autrement dit, c'est ce qui est le plus éloigné de ce que les [XXX] peuvent maîtriser, c'est-à-dire l'état global de la société qui est en relation les plus étroites avec la fécondité. Ceci revient donc tout de suite à limiter la portée que l'on peut donner, l'efficacité que l'on peut attribuer à l'action explicite des individus sur la fécondité. Ces facteurs qui favorisent la fécondité, ce sont, je viens de le dire, le climat de sécurité créé par tout un ensemble de facteurs et c'est ainsi l'exemple que me disait Alain Darbel dans la discussion que nous avons eue avant de venir : un démographe américain vient de proposer une observation extrêmement importante. On a observé aux États-Unis au cours de l'année 1960, c'est-à-dire à l'époque où s'est généralisée l'utilisation de la pilule une légère chute de la fécondité, ce qui pourrait faire croire qu'il y a une liaison de cause à effet entre l'introduction de ce procédé et cette chute.

En réalité, ce démographe -qui écrivait avant même que ce mouvement se soit déclenché- avait prévu que ce mouvement se déclencherait et continuerait pendant un certain temps, à partir de l’observation qu'il avait faite et qui revient parfaitement à celle que nous avons faite en France, à savoir qu'il existait une relation entre l'état économique et la fécondité. L'état économique aux États-Unis au cours de l'année 1960 présentant des difficultés et des menaces, une crainte de chômage qui vient s'expliquer par la venue sur le marché du travail d'un nombre croissant de jeunes gens et l'important est que cette prévision ait été faite avant que se soient produit les choses. J'ajoute que c'est un travail qui s'appuie sur 50 ans d’observations systématiques, qui est donc tout à fait sûr.

Je précise très rapidement ce qu'il faut mettre sur les concepts de sécurité, il y a évidemment l'expansion économique avec toutes les conséquences directement ressenties par les individus, c'est-à-dire la sécurité de l'emploi, les perspectives d'avenir que la sécurité de l'emploi collective et individuelle propose à l'individu, il y a aussi, et c'est un facteur que l'on oublie trop souvent, la sécurité que procure la société, cet ensemble de sécurité qu'elle procure sous la forme d'aide de toutes les formes et nous avons longuement insisté dans le chapitre du « Partage des bénéfices » sur l'influence de toutes ces sécurités qui entourent la famille, et, de plus en plus, la famille nombreuse, sur le comportement des ménages. Maintenant les obstacles, les obstacles sont aussi évidents, me semble-t-il, que les facteurs favorisants et il est évident, je crois, que le plus important est de très loin la crise du logement, le deuxième obstacle étant évidemment le niveau économique puisque nous avons établi qu'il existait une relation très forte entre les revenus d'une famille et sa fécondité. La fécondité tendant à croître comme les revenus avec des nuances qui seraient trop longues à expliquer, mais qui sont en détail dans les livres. De cela, se dégage, assez nettement, une conclusion fondamentale. Si, comme nous l'avons montré, la fécondité dépend avant tout de conditions objectives d'existence, c'est donc sur ces conditions de l'existence que les natalistes doivent jouer s'ils veulent remplir leur projet. Cette action sur les conditions d'existence est à la fois rationnelle et raisonnable, rationnelle puisqu'on peut montrer scientifiquement que c'est incontestablement la plus efficace et raisonnable parce que c'est l'action la plus conforme à l'équité sociale et à l'activité humaine. Autrement dit, il s'agit de donner à tous, aussi également que possible, le moyen d'avoir librement un plus grand nombre d'enfants au lieu de continuer à obliger illégalement les individus à avoir des enfants qu'ils ne veulent pas, parce qu'ils n'ont pas les moyens jugés par eux indispensables pour les avoir.

Troisième question que je voudrais poser ; et qui, me semble-t-il est celle que vous m'aviez posée en commençant, quelles seraient les conséquences sociales du passage d'une fécondité forcée à une fécondité choisie ? Je ne reviendrai pas sur l'affirmation d'Alain Darbel qui me paraît très importante, à savoir que les conséquences seraient tout à fait autres que celle que l'on peut attendre à première vue sur le plan démographique, mais sur le plan sociologique je crois que l'on peut être encore plus péremptoire parce que, dans ce cas, le bon sens et la science se rejoignent de façon à peu près complète. Un sociologue anglais dit que l'expérience fondamentale de l'existence des femmes, et surtout évidemment des femmes de classe populaire, est le souci. Il écrit une très belle page sur ces visages de femmes du peuple qui portent la marque, sous forme de rides, de cette présence permanente obsédante du souci. Il est évident que le souci économique, le souci concernant le travail du mari, concernant la subsistance des enfants etc. a un rôle important, mais je crois que tous les témoignages de femmes concordent pour dire que, de tous les soucis, le souci de la fécondité et des conséquences de la fécondité, est sans doute le plus fondamental. Qu'est-ce que l'on peut tirer de cette simple observation mille fois répétée, c'est que le passage d'une fécondité forcée à une fécondité choisie représenterait une libération extraordinaire, d'abord de la femme et, sans entrer dans une description, systématique de tous les aspects, de toutes les formes de cette libération, j'en indiquerai simplement quelques uns. Première conséquence : les études démographiques, les études de l'emploi montrent que, dans l'état actuel, le travail des femmes reste la plupart du temps un travail forcé, c'est-à-dire que, contrairement à une représentation naïve qui consisterait à décrire l'accroissement du taux de femmes qui travaillent comme une expression d'une libération de la femme, il faut y voir neuf fois sur dix une manifestation de la contrainte économique qui pèse encore sur les femmes, d'autant plus qu'elles appartiennent à un milieu plus défavorisé. En fait, la substitution d'une fécondité choisie à une fécondité élective, permettrait aux femmes, je ne dis pas que c'est la seule condition, favoriserait l'accès des femmes au travail électif et leur permettrait donc de choisir de travailler au lieu par exemple, comme l'on observe dans les statistiques, de ne pouvoir travailler qu'une fois que leurs enfants ont été élevés, ce qui les jette souvent sur le marché du travail autour de la trentaine, à un moment où elles sont difficilement utilisables.

Il est évident que la libération du souci, la libération pourrait se traduire immédiatement sur le plan du loisir et de la culture, et toutes les enquêtes en matière de fréquentation culturelle par exemple montrent que les femmes sont très profondément défavorisées sur ce terrain-là et que le désespoir intellectuel des femmes qui ne trouvent ni le temps de lire, ni le temps d'écouter autre chose que des chansonnettes qu'elles peuvent écouter tout en travaillant et en s'occupant des enfants, tout cela pourrait, me semble-t-il, être profondément changé.

Autre conséquence : le rapport aux enfants et le type d'éducation des enfants. Sur ce point, je ne m'attarderai pas mais je pense que les psychologues diraient mieux que moi. Il est évident qu'une famille maîtrisée et contrôlée est évidemment beaucoup mieux maîtrisée quant à l'éducation qu'on lui donne qu'une famille subie ; et on sait aussi tous les drames psychologiques qu'entraînent, et pour les enfants, et pour les parents, les naissances forcées, les naissances subies. Autre conséquence qui se dégage parfaitement de toutes les études qui ont été faites en matière de sociologie de l'enseignement, on observe que plus l'aspiration des parents concernant les études, concernant l'avenir de leurs enfants, s'accroît, plus la tendance à contrôler les naissances se renforce. C'est-à-dire que ce sont les classes moyennes qui ont le souci le plus fort d'assurer l'avenir de leurs enfants, qui payent en quelque sorte cette volonté d'une très forte limitation des naissances. On peut penser que certaines aspirations en matière d'éducation qui ne peuvent pas se former en l'état actuel apparaîtraient si la famille, encore une fois, atteignait une taille raisonnable et si on pouvait vouloir, pour chacun des enfants, l'avenir complet, c'est-à-dire leur faire faire des études aussi prolongées que possible. Autre conséquence sur laquelle je passerai très vite, parce qu'elle me paraît assez évidente, c'est celle qui concerne la vie du couple et les rapports entre parents à l'intérieur de la famille. On a assez décrit les drames conjugaux que déclenche -le problème de naissances subies, mais ce qui me paraît important c'est que toutes les analyses sociologiques s'accordent, encore une fois je renvoie à ce livre dans lequel M. Darbel a écrit un article sur les phénomènes de déséquilibre social caractéristiques de notre société. Il est évident que le principe fondamental de l'intégration de la société est l'intégration de la famille. C'est donc dans l'intégration de la famille que commence l'intégration de la société. En fait, on peut dire, ceci est montré depuis très longtemps par les sociologues, que la présence d'enfants dans un foyer est incontestablement un facteur d'intégration, de renforcement de l'unité de ce foyer. Mais ce que l'on oublie très souvent de dire, c'est que les enfants agissent comme facteurs d'intégration quand ils sont voulus, mais qu'ils agissent comme facteurs de désintégration quand ils sont subis. Et M. Darbel a montré dans son analyse que les taux de délinquance les plus forts s'observaient non pas tant dans les familles les plus défavorisées mais dans les familles les moins intégrées. Ceci me parait très important. On peut donc dire qu'une conséquence à long terme peut être une équilibration considérable de la société et de la vie sociale. Donc, à travers l'équilibration de la famille que pourrait amener le passage à une fécondité choisie, c'est l'ensemble de l'équilibre social qui pourrait se trouver modifié.

Des problèmes sur lesquels on est actuellement apparemment complètement impuissants, comme celui de la délinquance juvénile, des problèmes sur lesquels on parle mais à propos desquels on trouve très peu de solutions, des problèmes comme celui-là pourraient avoir un commencement de solution dans ce changement de politique. Pour conclure très simplement il me semble que, au lieu de vouloir comme certains dont l'inconséquence me paraît trop évidente, au lieu de vouloir la fécondité au prix de la violence faite aux hommes par la fécondité forcée, il faut vouloir à la fois la libération des naissances et la fécondité, cest-à-dire qu'il faut vouloir les facteurs réels les plus efficaces de la fécondité libre, c'est-à-dire l'expansion économique avec les conséquences qu'elle entraîne à savoir l'élévation du niveau de vie et l'accroissement de la sécurité générale.

A la suite de ces deux exposés, Mmes Thome-Patenôtre, Vaillant-Couturier et M. Neuwirth, rapporteur, ont fait quelques observations sur le lien qui existe entre la sécurité morale et économique et la fécondité, ainsi que sur l'intérêt de la maternité, non pas réduite, mais organisée et planifiée.

M. Bourdieu a enfin indiqué que la présence d'enfants désirés au foyer est un facteur d'intégration ; la présence d'enfants non voulus agit au contraire comme un facteur de désintégration.