Dreyfus réhabilité

Chronologie

Le capitaine Dreyfus lors de son combat pour sa réhabilitation
Coll. part.

L'affaire Dreyfus : chronologie générale

1859 : naissance d'Alfred Dreyfus à Mulhouse

1870 : occupation de l'Alsace-Lorraine

1894 : arrestation et condamnation d'Alfred Dreyfus

1895 : dégradation du capitaine Dreyfus à l'École militaire à Paris et déportation à l'île du Diable

1898 : publication dans l'Aurore de « J'accuse !... » d'Émile Zola

1899 : procès de Rennes

1903 : relance de la révision par Jean Jaurès

1906 : réhabilitation d'Alfred Dreyfus

1914-1918 : première guerre mondiale ; mobilisation d'Alfred Dreyfus

1935 : mort d'Alfred Dreyfus à Paris

L'affaire Dreyfus : chronologie des faits et des débats parlementaires

L'arrestation d'Alfred Dreyfus et le premier procès

La déportation de Dreyfus

Le combat pour la révision

L'Affaire : dreyfusards et antidreyfusards

Vers la réhabilitation

Le procès de Rennes

Dreyfus réhabilité

L'honneur de Dreyfus

« L'affaire Dreyfus est une tragédie dont le héros est resté inconnu. Alfred Dreyfus demeure neutre d'aspect aux heures les plus atroces de son destin. Il ressemble à un cheval de corrida sans cri et sans regard dont les entrailles pendent. Il ne sait pas crier. Il ne veut pas crier. » (François Mauriac)

L'arrestation d'Alfred Dreyfus et le premier procès

6 octobre 1894 : La Section de statistique (service de renseignements de l'armée soupçonne le capitaine Alfred Dreyfus d'être l'auteur d'un bordereau manuscrit non signé adressé à l'attaché militaire de l'ambassade d'Allemagne en France Maximilian von Schwartzkoppen et relatif à l'envoi de documents secrets.

Le bordereau avait été intercepté le mois précédent à l'ambassade d'Allemagne, par une femme de ménage dans le bureau de l'attaché militaire, ce qui prouvait qu'un traître livrait des informations militaires.

Photo de Maximilian von Schwartzkoppen
Maximilian von Schwartzkoppen

11 octobre 1894 : le général Mercier, ministre de la guerre depuis décembre 1893 [Fiche biographique], informe le Président de la République Casimir-Perier et le président du Conseil qu'il tient le coupable.

13 octobre 1894 : le capitaine d'artillerie Alfred Dreyfus, attaché au 3e Bureau de l'État-major, achevant une période de deux années de stage, est convoqué pour une inspection générale au ministère de la Guerre où il se rend en civil. En raison des soupçons pesant sur celui-ci, le commandant Armand du Paty de Clam lui demande d'écrire une lettre. Au cours de la dictée, le capitaine Dreyfus est arrêté et accusé de haute trahison. Il est aussitôt interrogé.

15 octobre 1894 : Le capitaine Dreyfus est arrêté sur ordre du général Mercier. Il proteste de son innocence. Il est incarcéré à la prison du Cherche-Midi. Le commandant du Paty de Clam procède avec le commissaire Cochefert, chef de la sûreté, à une perquisition au domicile de d'Alfred Dreyfus.

29 octobre 1894 : le commandant du Paty de Clam écrit au chef d'État-major, le général de Boisdeffre que la preuve devant servir de fondement à l'arrestation de Dreyfus est fragile.

31 octobre 1894 : Le commandant du Paty du Clam, chargé de l'instruction préliminaire, remet son rapport au ministre de la Guerre, le général Mercier.

2 novembre 1894 : le général Mercier présente un exposé de l'affaire au conseil des ministres.

L'information est ordonnée et l'ordre est transmis au gouverneur de Paris, le général Saussier.

Photo d'Auguste Mercier

Auguste Mercier

Photographie Marius Neyroud

© Ordre des avocats de Paris

3 novembre 1894 : ouverture de l'instruction judiciaire contre Dreyfus.

28 novembre 1894 : le général Mercier fait constituer par le colonel Sandherr, chef de la Section de statistique, et son adjoint le commandant Henry un dossier sur le capitaine Dreyfus essentiellement composé de faux. Il fait état dans la presse de preuves accablantes contre Alfred Dreyfus. Il estime que la culpabilité de Dreyfus est « absolue, certaine ».

3 décembre 1894 : le magistrat instructeur, le commandant Bexon d'Ormescheville affirme que l'écriture du bordereau intercepté et celle du document dicté sont identiques.

19 décembre 1894 : ouverture des audiences du procès pour haute trahison du capitaine Dreyfus devant le premier conseil de guerre permanent du gouvernement militaire de Paris, rue du Cherche-Midi. Observant Dreyfus dans la salle d'audience Joseph Reinach décrit ainsi Dreyfus (Histoire de l'affaire Dreyfus) : « Taille moyenne, les épaules hautes, le dos un peu voûté, le visage d'un ovale délicat mais aux traits rigides, le teint mat, où la circulation capricieuse du sang amène des rougeurs, le regard fixe du myope, sous l'immuable lorgnon, des cheveux ras et blonds qui grisonnent ; quelque chose de sévère ; point de souplesse ; la voix monocorde, qu'il la tienne dans les notes basses ou qu'il l'élève ; la vie ardente mais toute intérieure. »

Le capitaine Dreyfus lors du conseil de guerre
Le capitaine Dreyfus lors du conseil de guerre

L'illustration, n° 2704, 22 décembre 1894

© Bibliothèque de l'Assemblée nationale

Le président, le colonel Maurel, annonce la décision prise par le conseil à l'unanimité de tenir les débats à huis clos suscitant les protestations de Me Demange, l'avocat du capitaine Dreyfus.

Des experts concluent que les dissemblances d'écriture entre le texte du bordereau et celui obtenu sous la dictée l'emportent sur les ressemblances. Mais Alphonse Bertillon, chef du service de l'anthropométrie judiciaire à la préfecture de police avance des éléments techniques pour conclure que Dreyfus a contrefait son écriture. Le rapport à charge qu'il avait établi avait été un élément important de la décision d'arrestation. Bertillon continuera à soutenir que le bordereau était en papier pelure presque transparent afin d'être utilisé comme calque. Certains mots ou syllabes étaient répétés, paraissaient identiques et pouvaient même être superposés. Dreyfus aurait constitué une chaîne formée du mot « intérêt » répété plusieurs fois et aurait rédigé le bordereau sur du papier pelure. Des similitudes et des superpositions mesurées par des reproductions photographiques modifiées et de fausses probabilités visaient à démontrer que l'accusé avait contrefait son écriture ce qui tendait à prouver qu'il en était l'auteur (thèse de l'autoforgerie).

Le commandant Henry, délégué par la Section de statistique, prétend qu'une personne avait informé le service, dès février, qu'il y avait un traître parmi les officiers du 2e Bureau du ministère de la guerre. Il déclare à la barre de façon théâtrale et sans apporter de preuve : « J'affirme, moi, que le traître, le voilà ! »

22 décembre 1894 : A 19 heures 30, Alfred Dreyfus est reconnu coupable de haute trahison par le premier conseil de guerre permanent du gouvernement militaire de Paris, présidé par le colonel Maurel, auquel un « dossier secret » fabriqué de toute pièce a été communiqué lors de la délibération à l'insu de l'accusé et de son avocat. Il est condamné par le conseil, à l'unanimité de ses 7 membres, « à la peine de la déportation dans une enceinte fortifiée et à la dégradation militaire. »

Notification de l'arrêt du conseil de guerre

Notification de l'arrêt du conseil de guerre

Dessin de Germano d'Amato,L'illustration, n° 2705, 29 décembre 1894

© Bibliothèque de l'Assemblée nationale

24 décembre 1894 : le général Mercier dépose un projet de loi rendant le crime d'espionnage punissable de la peine de mort. Jean Jaurès, qui ne met pas encore en doute la culpabilité d'Alfred Dreyfus, fait à la Chambre des députés le constat suivant : « Le capitaine Dreyfus, convaincu de trahison par un jugement unanime, n'a pas été condamné à mort. Et en face de ces jugements le pays voit qu'on fusille, sans grâce et sans pitié, de simples soldats coupables d'une minute d'égarement et de violence. » Le projet de loi n'est pas adopté. [Discours de Jean Jaurès, 28 décembre 1894] [Dossier Jean Jaurès]

28 décembre 1894 : Dans une lettre à son frère Mathieu, Alfred Dreyfus écrit : « Comme je ne puis assez te le répéter, ma décision est prise. J'affronterai tous les martyres, tous les supplices car je veux découvrir les coupables. Je les affronterai avec calme, dignité. Si mon âme a sombré un instant sous le coup épouvantable qui m'était porté, par contre je n'ai jamais baissé la tête, j'ai toujours regardé le monde en face.

Préparez le terrain, prenez vos informations, construisez lentement mais sûrement et avec une sombre énergie. Avec les appuis que je rencontre, je ne doute plus de l'issue de la lutte. Le succès répondra à nos efforts ; sera-ce demain, sera-ce beaucoup plus tard, je n'en sais rien, mais je ne veux pas mourir en laissant mon nom déshonoré à mes enfants. J'accepte donc la lutte. Je sais ce qui m'attend, je sais que j'aurai beaucoup à souffrir encore, mais qu'importe ? Mon nom avant tout.

Nous arriverons à notre but, mon cher Mathieu, je n'en doute pas, je n'en doute plus.

Soyons fiers et dignes dans notre terrible malheur. Je n'ai jamais demandé ni de pitié ni de grâce, je n'ai jamais demandé que justice. Eh bien cette justice, nous la ferons nous-même. »

31 décembre 1894 : le pourvoi en révision est rejeté.

2 janvier 1895 : Lucie Dreyfus est autorisée à entrevoir son mari au parloir de la prison du Cherche-Midi. Lors d'une seconde entrevue avec sa femme Alfred Dreyfus peut aussi voir brièvement son frère Mathieu.

5 janvier 1895 : La « parade d'exécution » débute à l'aube. Alfred Dreyfus est dégradé au centre de la cour de l'École militaire où il a été amené. Après la lecture de l'arrêt du conseil de guerre le général Darras déclare : « Dreyfus, vous êtes indigne de porter les armes. Au nom du Président de la République, nous vous dégradons ! »

Le traître. Dégradation d'Alfred Dreyfus (Le Petit Journal)
Le traître. Dégradation d'Alfred Dreyfus

Dessin d'Henri Meyer, Le Petit Journal illustré, n° 217, 13 janvier 1895

© Bibliothèque de l'Assemblée nationale

Dreyfus relate la scène dans ses mémoires : « Aussitôt après la lecture du jugement, je m'écriai en m'adressant aux troupes : "Soldats, on dégrade un innocent ; soldats, on déshonore un innocent. Vive la France, vive l'armée !"

Un adjudant de la garde républicaine s'approcha de moi. Rapidement, il arracha boutons, bandes de pantalon, insignes de grade du képi et des manches, puis il brisa mon sabre. Je vis tomber à mes pieds tous ces lambeaux de mon honneur. Alors dans cette secousse effroyable de tout mon être mais le corps droit, la tête haute, je clamai toujours et encore mon cri à ces soldats, à ce peuple assemblé : "Je suis innocent !"

La cérémonie continua. Je dus faire le tour du carré. J'entendis les hurlements d'une foule abusée, je sentis le frisson qui devait la faire vibrer, puisqu'on lui présentait un homme condamné pour trahison, et j'essayai de faire passer dans cette foule un autre frisson, celui de mon innocence. Le tour du carré s'acheva ; le supplice était terminé, je le croyais du moins. »

On commence à prétendre que Dreyfus aurait fait des aveux au capitaine Lebrun-Renault après la dégradation.

15 janvier 1895 : Casimir-Perier démissionne de la présidence de la République

17 janvier 1895 : Félix Faure est élu Président de la République par le Congrès.

La déportation de Dreyfus

Alfred Dreyfus dans sa cellule avant la déportation à l'île du Diable (Le Petit Journal)
Alfred Dreyfus dans sa cellule avant la déportation à l'île du Diable

Dessin de Lionel Royer, Le Petit Journal illustré, n° 218, 20 janvier 1895

Le 17 janvier 1895 Dreyfus est sorti en pleine nuit de la prison de la Santé, amené depuis la gare d'Orsay par train cellulaire à La Rochelle, où une foule haineuse qui le reconnaît menace de le lyncher, puis au bagne de l'Île de Ré. Il est embarqué le 21 février à La Rochelle à destination des îles du Salut.

Dans Cinq années de ma vie Dreyfus relate la traversée : « Les premiers jours de la traversée furent atroces ; le froid était terrible dans la cellule ouverte, le sommeil dans le hamac pénible. Comme nourriture, la ration des condamnés, servie dans de vieilles boîtes de conserve. J'étais gardé à vue, le jour par un surveillant, la nuit par deux surveillants, révolver au côté, avec défense absolue de m'adresser la parole. [...] Après quinze jours de cette horrible traversée, nous arrivâmes le 12 mars 1895 en rade des îles du Salut. J'eus l'intuition du lieu par quelques bribes de conversation échangées entre les surveillants, parlant entre eux des postes où ils pensaient être envoyés, postes dont les noms se rapportaient à des localités de la Guyane. »

Cinq années de ma vie : Journal tenu par Alfred Dreyfus à l'Île du Diable.
Journal tenu par Alfred Dreyfus à l'Île du Diable.

La publication en 1901 chez Eugène Fasquelle de « Cinq années de ma vie » permet alors de relancer l'Affaire en vue d'obtenir justice.

© Bibliothèque de l'Assemblée nationale

Il est débarqué sur la plus grande de ces îles, l'île Royale où il est enfermé dans une cellule. Le 13 avril il est transféré à l'île du Diable, rocher ayant servi de lieux de détention pour les lépreux. Il y restera jusqu'au 9 juin 1899.

Alfred Dreyfus à l'île du Diable. Dessin de F. Méaulle.
Alfred Dreyfus à l'île du Diable. Dessin de F. Méaulle.

Le Petit Journal illustré, n° 306, 27 septembre 1896

© Bibliothèque de l'Assemblée nationale

Dès son arrivée il tient un journal : « Je commence aujourd'hui le journal de ma triste et épouvantable vie. C'est, en effet à partir d'aujourd'hui seulement que j'ai du papier à ma disposition, papier numéroté et parafé d'ailleurs, afin que je ne puisse en distraire. Je suis responsable de son emploi. Qu'en ferai-je d'ailleurs ? A quoi pourrait-il me servir ? A qui le donnerais-je ? Qu'ai-je de secret à confier au papier ? Autant de questions, autant d'énigmes !

J'avais jusqu'à présent le culte de la raison, je croyais à la logique des choses et des événements, je croyais enfin à la justice humaine ! Tout ce qui était bizarre, extravagant, avait de la peine à rentrer dans ma cervelle. Hélas ! Quel effondrement de toutes mes croyances, de toute ma saine raison.

Quels horribles mois je viens de passer, combien de tristes mois m'attendent encore ? »

Les conditions de détention étaient dures et cruelles. Il est enfermé dans une case, surveillé en permanence par ses gardiens. Toute conversation lui est interdite : « Je dus vivre jusqu'à mon départ en 1899 dans le silence le plus absolu. Je me demande encore aujourd'hui comment mon cerveau a pu y résister », écrira-t-il dans Cinq années de ma vie. Une partie de son courrier est supprimée : « Toujours pas de nouvelles de ma femme, de mes enfants. Je sais que, depuis le 29 mars, c'est-à-dire depuis près de trois semaines, il y a des lettres pour moi à Cayenne, j'ai fait télégraphier en France pour avoir des nouvelles des miens - pas de réponse ! » Le temps est interminable : « Les journées, les nuits s'écoulent terribles, monotones, d'une longueur qui n'en finit pas. Le jour, j'attends avec impatience la nuit, espérant goûter quelque repos dans le sommeil ; la nuit j'attends avec non moins d'impatience le jour, espérant calmer mes nerfs avec un peu d'activité. »

.Dans une lettre du 6 juillet 1896, arrêtée par ordre, il fait état de ses souffrances et de son épuisement : « L'état de faiblesse physique et cérébrale dans lequel je suis, l'abandon de mes nerfs, ne font que s'accentuer par les secousses répétées et sans relâche. Voilà plus de vingt mois que je supporte la situation la plus épouvantable qu'on puisse imaginer pour un homme qui ne place l'honneur de personne au monde au-dessus du sien, attendant toujours des lendemains l'éclaircissement de cet horrible drame. [...] »

En septembre 1896 le régime de détention fut brutalement aggravé sur l'ordre du ministre des colonies, André Lebon. Il était mis fin aux promenades. Puis il fut mis aux fers. La case où il était enfermé fut fermée par une haute palissade. Dans Cinq années de ma vie Alfred Dreyfus écrit : « Je fus enfermé nuit et jour dans ma case, sans même une minute de promenade. Cette réclusion absolue fut maintenue durant le temps que nécessita l'arrivée des bois et la construction de la palissade, c'est-à-dire environ deux mois et demi. La chaleur fut grande, cette année-là, particulièrement torride ; elle était si grande dans la case que les surveillants de garde firent plainte sur plainte, déclarant qu'ils sentaient leur crâne éclater ; on dut, sur leurs réclamations, arroser chaque jour l'intérieur du tambour accolé à ma case, dans lequel ils se tenaient. Quant à moi, je fondais littéralement. »

A partir de l'automne 1896 la presse cherche à connaître les conditions de détention de Dreyfus. Ainsi Jean Hess relate dans le Matin :« Voici comment les heures du déporté sont partagées entre la petite prison couverte et la cour palissadée, qui est une prison un peu plus vaste, mais sans toit.

À 6 heures du matin, le gardien ouvre la grille de la porte-fenêtre sur la cour. Dreyfus peut aller prendre l'air et regarder le ciel. A 10 heures, il doit rentrer dans sa cellule. Il est enfermé jusqu'à 11 heures : le temps du déjeuner. De 11 heures à 5 heures, la porte de la cour est ouverte de nouveau. A 5 heures, rentrée dans la prison, toute portes cadenassées, jusqu'au lendemain matin à 6 heures.

Et la même journée recommence, toujours semblable... sauf quand doit arriver le paquebot postal qui passe près de l'île. Ces jours-là, Dreyfus ne peut aller dans sa cour. Pourquoi ? Seul M. Deniel [Oscar Deniel, commandant supérieur des îles du Salut] le sait. »

Le combat pour la révision

Février 1895 : Mathieu Dreyfus convainc l'écrivain et journaliste anarchiste Bernard Lazare, connu pour sa combativité et son courage, de prouver l'erreur judiciaire.

Dans un article publié le 17 novembre 1894 par La Justice, « Le nouveau ghetto », Bernard Lazare avait dénoncé la campagne antisémite développée lors de l'arrestation du capitaine Dreyfus : « il est possible qu'il n'existe pas un important parti antisémite, cela est même certain, mais il s'est créé depuis quelques années un état d'esprit antisémite, ce qui est beaucoup plus grave. »

Il avait publié au printemps 1894 L'Antisémitisme, son histoire et ses causes, étude critique des origines de l'antisémitisme dans laquelle il concluait : « inconsciemment, l'antisémitisme prépare sa propre ruine, il porte en lui son germe de destruction, et cela inévitablement, puisque, en ouvrant la voie au socialisme et au communisme, il travaille à éliminer non seulement les causes économiques, mais encore les causes religieuses et nationales qui l'ont engendré et qui disparaîtront avec la société actuelle dont elles sont les produits. »

Photo de Bernard Lazare

Bernard Lazare

© MAHJ

13 avril 1895 : Alfred Dreyfus est transféré à l'île du Diable, au large de la Guyane.

1er juillet 1895 : Le commandant Marie-Georges Picquart, ancien professeur à l'école de guerre, officier d'État-major, est nommé à la tête du service des renseignements du ministère de la Guerre. Il devient bientôt le plus jeune lieutenant-colonel de l'armée française. Inquiets des entreprises de Mathieu Dreyfus et de Bernard Lazare, les chefs d'État-major chargent Picquart de continuer l'enquête menée sur Alfred Dreyfus.

Lieutenant-colonel Georges Picquart

Lieutenant-colonel Georges Picquart

Photo Gerschel

Photographie figurant dans l'ouvrage de Francis de Pressensé, Un héros: le lieutenant-colonel Picquart.

© Bibliothèque de l'Assemblée nationale

Mars-septembre 1896 : une carte-télégramme (le « petit bleu »), déchirée en plus de trente morceaux, émanant de l'attaché militaire de l'ambassade d'Allemagne Schwartzkoppen est remise à la Section de statistique dirigée par le commandant Picquart. Devenu lieutenant-colonel, Picquart, après avoir chargé son adjoint, le capitaine Lauth, de reconstituer la carte-télégramme, découvre le véritable traître, le destinataire du document : le comte Walsin Esterhazy, commandant d'infanterie dans l'armée française, officier criblé de dettes à la personnalité fantasque et de moralité douteuse. Picquart, qui jusqu'alors ne mettait pas en doute la culpabilité de Dreyfus, ébranlé, alerte, par voie hiérarchique, le général Gonse. Il conseille la révision du procès et des mesures à l'encontre d'Esterhazy. Le général Gonse préfère taire l'erreur judiciaire. « Le général m'a bien dit [...] : "Si vous ne dites rien, personne ne le saura", je lui ai bien répondu : "Mon général, ce que vous dites est abominable ; je ne sais pas ce que je ferai, mais je n'emporterai pas ce secret dans la tombe." » (La Révision du procès Dreyfus. Enquête de la Cour de cassation)

Septembre 1896 : Par l'intermédiaire du journaliste au Daily Chronicle, Clifford Millage, Mathieu Dreyfus répand la rumeur de l'évasion d'Alfred Dreyfus afin de relancer la mobilisation contre l'erreur judiciaire ; la nouvelle paraît dans le South Wales Argus et elle est répercutée dans la presse française et internationale ; après l'émoi causé par cette fausse rumeur, Alfred est soumis au régime de la « double boucle » qui le rive chaque nuit à son lit, jusqu'à la construction d'une palissade entourant sa case.

Novembre 1896 : Bernard Lazare publie à Bruxelles sa brochure Une Erreur judiciaire. La vérité sur l'affaire Dreyfus, refonte d'un texte écrit l'année précédente à la demande de Mathieu Dreyfus. La brochure est envoyée à 3 500 personnalités françaises. Le texte proclame l'innocence du capitaine Dreyfus : « Il est encore temps de se ressaisir. Qu'il ne soit pas dit que, ayant devant soi un juif, on a oublié la justice. C'est au nom de cette justice que je proteste, au nom de cette justice qu'on a méconnue. Le capitaine Dreyfus est un innocent et on a obtenu sa condamnation par des moyens illégaux : je demande la révision de son procès, et désormais ce n'est plus à huis clos qu'il pourra être jugé, mais devant la France. J'en appelle donc de la sentence du conseil de révision. des pièces nouvelles viennent d'être apportées au débat, cela suffit juridiquement pour la cassation du jugement, mais au-dessus des subtilités juridiques il y a des choses plus hautes : ce sont les droits de l'homme à sauvegarder sa liberté et à défendre son innocence si on l'accuse »

Picquart est éloigné par ses supérieurs qui l'envoient en mission dans l'Est de la France.

Le commandant Henry fabrique une lettre accablante pour Dreyfus (le « faux Henry ») en utilisant la correspondance saisie entre les attachés militaires italien, Panizzardi, et allemand, Schwartzkoppen.

Les faux télégrammes tendent à montrer que Picquart aurait été l'auteur du « petit bleu ».

L'État-major fait passer Picquart pour un agent des dreyfusards et protège Esterhazy.

Janvier 1897 : Picquart est muté en Tunisie.

Juin 1897 : Profitant d'une permission, Picquart révèle l'erreur judiciaire à son ami Me Leblois.

13 juillet 1897 : Leblois révèle l'affaire au vice-président du Sénat, Auguste Scheurer-Kestner. Celui-ci, industriel républicain alsacien et protestant, proche de Gambetta, est en 1875, l'un des 75 sénateurs inamovibles. Scheurer-Kestner mène son enquête, avec le député des Basses-Alpes Joseph Reinach. Fils d'un banquier originaire de Francfort, Hermann Reinach, frère aîné de l'archéologue classique Salomon Reinach, et de l'historien Théodore Reinach, Joseph Reinach a été un proche de Gambetta dont il a été le chef de cabinet. Il est élu député de Digne en 1889. Au moment de l'arrestation d'Alfred Dreyfus, Joseph Reinach a l'intuition de son innocence. Il fait une démarche auprès du président de la République, Casimir-Perier, afin que le capitaine Dreyfus ne soit pas jugé à huis clos. Il fait campagne dans Le Siècle d'Yves Guyot, et ses articles suscitent des réactions violentes dans la presse nationaliste. Ils sont publiés chez l'éditeur Pierre-Victor Stock. Les relations de Joseph Reinach contribuent à des ralliements tels que ceux de l'essayiste Anatole Leroy-Beaulieu et de l'historien Gabriel Monod.

Joseph Reinach
© Bibliothèque de l'Assemblée nationale

16 octobre 1897 : du Paty de Clam informe Esterhazy des soupçons qui pèsent sur lui.

Le lieutenant-colonel du Paty de Clam
Le lieutenant-colonel du Paty de Clam

2 novembre 1897 : le colonel von Schwartzkoppen est rappelé en Allemagne. Le 11 novembre il avoue au Président Félix Faure : « Je n'ai jamais connu Dreyfus.»

15 novembre 1897 : Mathieu Dreyfus dénonce la culpabilité d'Esterhazy dans une lettre au ministre de la guerre.

17 novembre 1897 : une enquête est confiée au général de Pellieux au sujet d'Esterhazy. Le général de Pellieux ordonne un perquisition au domicile de Picquart.

26 novembre 1897 : le général Billot, ministre de la Guerre, déclare aux obsèques du général de Jessé : « L'armée française est comme le soleil dont les taches, loin d'assombrir sa lumière, donnent à ses rayons une plus éclatante splendeur. »

2 décembre 1897 : Esterhazy demande une comparution devant le conseil de guerre.

4 décembre 1897 : une instruction est confiée au commandant Ravary à l'encontre de Picquart

A la Chambre des députés, le président du Conseil Jules Méline est interpellé par Marcel Sembat et Albert de Mun, celui-ci dénonçant un « Syndicat » : « Il est indispensable que cette tâche soit remplie, et soit remplie par celui qui a qualité pour parler au nom de l'armée. Il faut que l'on sache s'il est vrai qu'il y ait dans ce pays une puissance mystérieuse et occulte (nouveaux applaudissements) assez forte pour pouvoir à son gré jeter le soupçon sur ceux qui commandent à notre armée [...]. Il faut que l'on sache si cette puissance occulte est vraiment assez forte pour bouleverser le pays tout entier, comme il l'est depuis plus de quinze jours, pour jeter dans les esprits le doute et le soupçon. »

7 décembre 1897 : Auguste Scheurer-Kestner interpelle le gouvernement au Sénat. Mais cette intervention échoue.

11 janvier 1898 : Esterhazy, mis en jugement et s'étant constitué prisonnier la veille de son procès, est acquitté par le conseil de guerre. Dehors une foule crie : « Mort aux juifs ! », « À mort le Syndicat ! »

Scheurer-Kestner perd la vice-présidence du Sénat.

« J'accuse !... »

13 janvier 1898 : Émile Zola relance l'affaire en publiant dans L'Aurore une lettre à M. Félix Faure, Président de la république : « J'accuse !... ».

« J’accuse !... », lettre ouverte à M. Félix Faure, président de la République (première page de L'Aurore du 13 janvier 1898)

« J'accuse !... », lettre ouverte à M. Félix Faure, président de la République

Première page de L'Aurore, 13 janvier 1898

© Bibliothèque de l'Assemblée nationale

Voir le manuscrit autographe de la lettre à M. Félix Faure, Président de la République (Bibliothèque nationale de France)

Sous le titre choisi par Clemenceau de « J'accuse !... », cette lettre fut publiée sur une page et demie du journal. Elle marque le point d'orgue d'une campagne de presse entamée par Zola dans Le Figaro du 25 novembre 1897 et que le rédacteur en chef lui avait demandé d'interrompre à la suite de protestations des lecteurs, qui menaçaient de résilier leur abonnement.

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La protestation de Zola explose au moment où certains pensaient l'Affaire terminée : Dreyfus, avait été condamné en 1894, Esterhazy venait d'être acquitté et Méline avait déclaré qu'il n'y avait pas d'Affaire Dreyfus. Or Zola répond à Méline « L'Affaire Dreyfus commence. »

L'article de Zola fera progresser le tirage de L'Aurore de 60 000 à 300 000 exemplaires.

Brunetière jugera l'intervention de Zola dans une affaire de justice aussi déplacée qu'une analyse du romantisme sous la plume d'un colonel de gendarmerie.

Émile Zola

Émile Zola

© CMN

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A la Chambre des députés, le grand orateur de la droite catholique Albert de Mun interpelle le gouvernement : « Il faut en finir. » Jean Jaurès proteste : « Vous êtes en train de livrer la République aux généraux. » Les députés votent les poursuites contre Zola.

Centenaire de « J’accuse !...» à l'Assemblée nationale

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Centenaire de « J'accuse !...» à l'Assemblée nationale

Afin de commémorer la publication de l'article d'Émile Zola, une toile de 150 m2 avait été exposée en 1998 sur la façade côté Seine

© Assemblée nationale

L'Affaire : dreyfusards et antidreyfusards

14 janvier 1898 : première pétition des intellectuels dans Le Siècle et L'Aurore. Parmi les signataires de la pétition « protestant contre la violation des formes juridiques au procès de 1894 et contre les mystères qui ont entouré l'affaire Esterhazy » et persistant à demander la révision, on note : Émile Zola, Anatole France, Jean Ajalbert, Raymond Koechlin, Fernand Gregh, Daniel Halévy, Félix Fénéon, Robert de Flers, Marcel Proust, Victor Bérard, Lucien Herr, Charles Andler, Célestin Bouglé, Jean Perrin, Élie Halévy.

15 janvier 1898 : dans une deuxième pétition, « les soussignés, frappés des irrégularités commises dans le procès Dreyfus de 1894, et du mystère qui a entouré le procès du commandant Esterhazy, persuadés d'autre part que la nation est intéressée au maintien des garanties légales, seule protection des citoyens dans un pays libre, étonnés des perquisitions faites chez le lieutenant-colonel Picquart et des perquisitions non moins illégales attribuées à ce dernier officier, émus des procédés d'information judiciaire employés par l'autorité militaire, demandent à la Chambre de maintenir les garanties légales des citoyens contre tout arbitraire. [...] »

Georges Clemenceau, dans L'Aurore du 23 janvier 1898 désignera sous le nom d'intellectuels les signataires des pétitions : « N'est-ce pas un signe, tous ces intellectuels, venus de tous les coins de l'horizon, qui se groupent sur une idée et qui s'y tiennent inébranlables ? Sans les menaces qu'on a répandues dans le trouble de leur conscience ! Combien viendraient encore sans la timidité de ceux qui, jadis, ont prétendu guider la jeunesse, et qui, au moment où ils devraient se montrer, se terrent ? Pour moi, j'y voudrais voir l'origine d'un mouvement d'opinion au-dessus de tous les intérêts divers, et c'est dans cette pacifique révolte de l'esprit français que je mettrais, à l'heure où tout nous manque, mes espérances d'avenir. »

Les principaux dreyfusards se réunissent autour de Lucien Herr à la bibliothèque de l'École normale supérieure, rue d'Ulm.

La Revue blanche prend position en faveur du capitaine Dreyfus avec Lucien Herr, Charles Péguy, Félix Fénéon ou Julien Benda. Dans un numéro du 1er février 1898 on peut lire une dénonciation de l'erreur judiciaire : « Nous disons que ces choses, inouïes et indignes, en tout pays, ne sont pas tolérables dans une démocratie.», et dans un autre daté du 1er mars 1898 : « M. Zola a instauré un débat nécessaire. Il faut désormais être résolument pour ou contre lui, pour ou contre les libertés atteintes du même coup. »

Lucien Herr

Lucien Herr

© Centre d'histoire de Sciences Po,
Archives d'histoire contemporaine, fonds Lucien Herr

En effet, une mobilisation s'organise. L'opinion publique, passionnée, est divisée. L'Affaire introduit la discorde dans les familles, par exemple, dans celle de Marcel Proust. Ainsi, Marcel Proust, favorable à la révision, évolue dans un milieu antidreyfusard ; sa mère est dreyfusarde mais son père, Adrien, est antidreyfusard. Celui-ci n'a pas adressé la parole à ses deux fils pendant huit jours après qu'ils eurent signé les pétitions en faveur de la révision.

Républicain engagé, en rupture avec un milieu familial anti-dreyfusard, Edouard Debat-Ponsan, peintre toulousain attiré par la lumière de Touraine, - dont la fille, née Jeanne Debat-Ponsan, sera l'épouse du Professeur Robert Debré et la mère de Michel Debré - prend position en faveur de Dreyfus en 1898. Il offre à Émile Zola un tableau intitulé Nec Mergitur ou La Vérité sortant du puits, tableau manifeste des défenseurs d'Alfred Dreyfus, qui lui fera d'ailleurs perdre une grande partie de sa clientèle parisienne et provinciale.

 Edouard Debat-Ponsan : La Vérité sortant du puits
La Vérité sortant du puits
Peinture d'Edouard Debat-Ponsan, musée de l'Hôtel de ville d'Amboise, dépôt du musée d'Orsay
© Ville d'Amboise

Le caricaturiste Emmanuel Poiré dit Caran d'Ache publie Un dîner en famille pendant le procès Zola. Le message de la scène qu'il présente témoigne d'un anti-dreyfusisme modéré : mieux vaut au fond ne pas parler de l'affaire pour éviter de compromettre la paix des familles !

Caran d'Ache, Le Figaro, 14 février 1898
Caran d'Ache, Le Figaro, 14 février 1898

Bibliothèque de l'Assemblée nationale

L'Affaire suscite un déferlement d'images d'information...

L'Âge du papier, dessin de Félix Valloton paru dans Le cri de Paris

L'Âge du papier.

Dessin de Félix Valloton,
Le Cri de Paris, n° 52, 23 janvier 1898.

... comme de propagande.

Jeu de l'oie : jeu de l'affaire Dreyfus et de la vérité

Jeu de l'oie : jeu de l'affaire Dreyfus et de la vérité

Impression photomécanique, vers 1898

© Bibliothèque de l'Assemblée nationale

« L'image fait apparaître les personnages d'une vaste tragi-comédie politique où des figures allégoriques se mêlent aux acteurs réels et où, selon une loi constante de la caricature, chaque camp place en vedette les personnages odieux appartenant au camp opposé. » (Jacques Lethève, La caricature au service des passions politiques)

Gare la bombe !

Gare la bombe !

Marianne.- Elle éclatera, malgré ton vieux flair d'artilleur, tu l'as trop chargée de sulfate de faux !

Dessin de H.-G. Ibels, Le Sifflet, n° 33, 15 septembre 1898

Bibliothèque de l'Assemblée nationale

Ceci couvrira cela
Ceci couvrira cela

Dessin d'Édouard Couturier, Le Sifflet, n° 19, 9 juin 1898

Bibliothèque de l'Assemblée nationale


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19 janvier 1898 : publication par Le Siècle des lettres de Dreyfus à son épouse.

22 janvier 1898 : Jean Jaurès, défendant Dreyfus, est frappé à la tribune de la Chambre par le comte de Bernis, député monarchiste du Gard.

Bagarre à la Chambre des députés, Le Petit Journal illustré, 6 février 1898
Bagarre à la Chambre des députés, Le Petit Journal illustré, 6 février 1898

Assemblée nationale

Le Petit Journal relate l'épisode de la séance de la Chambre des députés du 22 janvier 1898 au cours de laquelle Jaurès est frappé à la tribune de la Chambre des députés :

« C'est encore la désolante affaire Dreyfus qui a provoqué le scandale.

M. Jaurès, malgré la déclaration si catégorique et concluante du gouvernement, ayant repris l'interpellation sagement abandonnée par M. Cavaignac, fut violemment apostrophé par M. de Bernis.

M. Gérault-Richard se précipita sur l'interrupteur et le frappa. Ce fut le signal de la mêlée. M. de Bernis, échappant à ses collègues qui le retenaient, s'élance à la tribune et frappe à son tour M. Jaurès.

Le président se couvre, lève la séance, et pendant ce temps on continue dans l'hémicycle à échanger des coups jusqu'au moment où les questeurs se décident à faire intervenir la troupe.

Voilà l'exemple que les élus, qui devraient être les sages de la nation, ont donné. Allez donc après cela reprocher aux étudiants, - des enfants, - de faire du tapage dans la rue ! »

Février 1898 : dans un climat passionné se déroule le « procès Zola », au cours duquel l'insistance de l'avocat, Me Labori (voir la biographie) , oblige de Pellieux à révéler l'existence de pièces secrètes.

Zola et Perrenx, gérant de L'Aurore, sont condamnés et se pourvoient en cassation.

Le procès de M. Émile Zola, Les officiers à leur sortie du palais de justice
Le procès de M. Émile Zola

Les officiers à leur sortie du palais de justice

Dessin de Tony Beltrand, Le Petit Parisien illustré, n°472, 20 février 1898

© Bibliothèque de l'Assemblée nationale

Des manifestants huent Zola devant le palais de justice.

Le procès Zola, A bas Zola, Dessin d'Hermann-Paul

Le procès Zola, A bas Zola

Dessin d'Hermann-Paul

Assemblée nationale

Comme un seul homme... contre un seul homme

Le procès Zola, janvier 1898

Comme un seul homme... contre un seul homme

Dessin d'Hermann-Paul

Assemblée nationale

Dans l'élan donné par la pétition dite des intellectuels (14 janvier-7 février) suscitée par Lucien Herr, Ferdinand Brunot et Anatole France, et par réaction contre les condamnations de Dreyfus et Zola, est fondée entre février (appel aux adhésions) et juin (dépôt des statuts) la Ligue des droits de l'homme, dénommée officiellement la Ligue française pour la défense des droits des l'homme et du citoyen, par Ludovic Trarieux, ancien député, ancien garde des Sceaux, sénateur de la Gironde.

Ludovic Trarieux
Ludovic Trarieux

© Bibliothèque de l'Assemblée nationale

23 février 1898 : Émile Zola est condamné à un an de prison et 3 000 francs d'amende ; Perrenx est condamné à quatre mois de prison et 3 000 francs d'amende.

24 février 1898 : le lieutenant-colonel Picquart est réformé « pour faute grave dans le service ». Dans L'Aurore du 27 février 1898 Clemenceau écrit : « Picquart est chassé de l'armée pour avoir voulu la justice. »

A la Chambre des députés, Jules Méline, interpellé par Hubbard et, d'autre part, Gauthier de Clagny et Castelin répond qu'il n'y a plus « ni procès Zola, ni procès Esterhazy, ni procès Dreyfus. »

avril 1898 : nouveau procès Zola, à la suite de la cassation pour vice de forme, devant la cour d'assises de Seine-et-Oise.

Mai 1898 : aux élections législatives, Jaurès et Reinach sont battus, tandis que plusieurs candidats antisémites sont élus, dont Edouard Drumont, l'auteur de La France juive.

Francis de Pressensé

Francis de Pressensé

© MAHJ

4 juin 1898 : l'assemblée générale de la Ligue des droits de l'homme et du citoyen se tient pour la première fois et adopte les statuts.

Le bureau est composé d'Émile Duclaux, Ludovic Trarieux, Édouard Grimaux, Mathias Morhardt, Yves Guyot, Francis de Pressensé et Joseph Reinach.

7 juillet 1898 : le ministre de la Guerre, Jacques Godefroy Cavaignac, veut établir la culpabilité de Dreyfus en produisant devant les députés les pièces secrètes, dont la lettre fabriquée par Henry, qu'il ignore être un faux.

A la Chambre des députés, il déclare en réponse à une interpellation :

Godefroy Cavaignac

Godefroy Cavaignac

© CMN

« La culpabilité de Dreyfus n'est pas établie seulement par le jugement qui l'a condamné ; elle est encore établie par une pièce postérieure de deux années, s'encadrant naturellement à sa place dans une longue correspondance dont l'authenticité n'est pas discutable ; elle est établie par cette pièce de façon irréfutable (applaudissements). Messieurs, ce n'est pas tout. Il y a encore un autre ordre de faits. Et je déclare, quant à moi, dans ma conscience, que, tout le reste vint-il à manquer, ce seul ordre de faits serait encore suffisant pour asseoir ma conviction de façon absolue.; je veux parler des aveux de Dreyfus (mouvement). [...] Je n'ai plus qu'un voeu à formuler ; ce n'est peut-être qu'une illusion ; c'est, en tout cas, une espérance ardente : c'est que demain tous les Français puissent s'unir pour proclamer que cette armée, qui fait leur orgueil et qui fait leur espérance (vifs applaudissements), n'est pas puissante seulement de la résolution avec laquelle elle a su prendre, pour sauvegarder la sécurité nationale, les résolutions nécessaires, n'est pas forte seulement de la confiance du pays, mais qu'elle est forte aussi de la justice des actes qu'elle a eu à accomplir (applaudissements prolongés sur tous les bancs.- M. le ministre, en regagnant son banc, reçoit de nombreuses félicitations). »

13 juillet 1898 : arrestation du lieutenant-colonel Picquart à la suite d'une plainte pour communication illégale de documents.

Arrestation du lieutenant-colonel Picquart
Arrestation du lieutenant-colonel Picquart

Une du Petit Journal, 6 février 1898

© Bibliothèque de l'Assemblée nationale

18 juillet 1898 : Zola est de nouveau condamné, cette fois par la cour d'assises de Seine-et-Oise.

L'arrivée de Zola, Labori, Clemenceau aux assises de Versailles
L'arrivée de Zola, Labori, Clemenceau aux assises de Versailles

Il s'exile en Angleterre.

12 août 1898 : Esterhazy bénéficie d'un non-lieu.

En voulez-vous des aveux ? En voilà!!! Dessin d'Édouard Couturier, Le Sifflet, n° 19, 9 juin 1898
En voulez-vous des aveux ? En voilà !!!

Dessin d'Édouard Couturier, Le Sifflet, n° 19, 9 juin 1898

© Bibliothèque de l'Assemblée nationale

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13 août 1898 : la fausseté des documents produits devant les députés est établie.

31 août 1898 : Henry, qui, convoqué la veille au ministère de la guerre, a avoué avoir commis un faux, est arrêté et enfermé au Mont-Valérien. Il se suicide avec un rasoir laissé dans sa cellule.

« Avec celui-là au moins on est tranquille. » Dessin d'Hermann-Paul

« Avec celui-là au moins on est tranquille. »

Dessin d'Hermann-Paul

© Bibliothèque de l'Assemblée nationale

3 septembre 1898 : Cavaignac démissionne. Lucie Dreyfus, demande la révision.

4 septembre 1898 : Esterhazy s'enfuit en Belgique, puis en Angleterre.

17 septembre 1898 : démission de Zurlinden, successeur de Cavaignac.

21 septembre 1898 : Picquart est écroué à la prison militaire du Cherche-Midi. L'incarcération de Picquart suscite des protestations publiques. Francis de Pressensé écrit, en octobre, en avant-propos de Un héros : le lieutenant-colonel Picquart : « Une figure par-dessus toutes a rayonné d'un pur éclat. Un homme, simplement, sans phrases, s'est mis au premier rang des ouvriers, des victimes de la réparation nécessaire. C'est le colonel Picquart. Nous demandions un héros : le voilà. Oui, un héros : le mot n'est pas trop fort. [...] Picquart est le type admirable du vrai Français, deux fois Français, puisqu'il est né sur cette terre d'Alsace ; du vrai soldat, deux fois soldat puisqu'en vrai chevalier du droit, il a tout exposé, tout sacrifié pour la justice ; du vrai héros, puisqu'avec le courage après tout facile des champs de bataille, il a déployé avec une sublime simplicité le courage de la lutte pour le droit. On le persécute ; c'est la règle. Picquart ne serait pas si grand et si pur aux yeux de l'équitable postérité s'il n'avait souffert après l'expulsion de l'armée, après la ruine, après les outrages, les tortures du secret. »

26 septembre 1898 : le président du Conseil Henri Brisson [Gouvernement Brisson] obtient du Conseil des ministres l'autorisation de saisir la Cour de cassation.

29 septembre 1898 : Jaurès affirme dans Les Preuves la solidarité prolétarienne avec Dreyfus : « Oh ! Je sais bien encore et ici ce sont des amis qui parlent : "il ne s'agit pas, disent-ils, d'un prolétaire ; laissons les bourgeois s'occuper de bourgeois." Et l'un d'eux ajoutait cette phrase qui, je l'avoue, m'a peiné : " s'il s'agissait d'un ouvrier, il y a longtemps que l'on ne s'occuperait plus."

Je pourrais répondre que si Dreyfus a été illégalement condamné et si, en effet, comme je le démontrerai bientôt, il est innocent, il n'est plus ni un officier ni un bourgeois : il est dépouillé, par l'excès même du malheur, de tout caractère de classe ; il est plus que l'humanité elle-même, au plus haut degré de misère et de désespoir qui se puisse imaginer.

Si on l'a condamné contre toute loi, si on l'a condamné à faux, quelle dérision de le compter encore parmi les privilégiés ! Non : il n'est plus de cette armée qui, par une erreur criminelle, l'a dégradé. Il n'est plus de ces classes dirigeantes qui par poltronnerie d'ambition hésitent à rétablir pour lui la légalité et la vérité. Il est seulement un exemplaire de l'humaine souffrance en ce qu'elle a de plus poignant. Il est le témoin vivant du mensonge militaire, de la lâcheté politique, des crimes de l'autorité. »
[Dossier Jean Jaurès]

Le 10 août 1898, commence dans La Petite République une série d'articles, « Les Preuves »,
Le 10 août 1898, commence dans La Petite République une série d'articles, « Les Preuves »,

dans lesquels Jaurès, après sa défaite aux élections législatives de juin, démontre les illégalités commises depuis 1894.

L'ouvrage, assemblant ces articles et publié en octobre 1898, est une démonstration de l'innocence du capitaine Dreyfus.

Il marque un tournant de l'Affaire.

Bibliothèque de l'Assemblée nationale

25 octobre 1898 : hostile à la saisine de la Cour de cassation, le général Chanoine ministre de la Guerre, fait sensation à la Chambre des députés en donnant sa démission en séance [Fiche biographique], ce qui entraîne la chute du gouvernement Brisson.

29 octobre 1898 : la chambre criminelle de la Cour de cassation déclare recevable la demande de révision.

31 octobre 1898 : gouvernement de Charles Dupuy. [Mandats et biographie de Charles Dupuy]

8 novembre 1898 : début de l'instruction par la chambre criminelle de la Cour de cassation.

28 novembre 1898 : interpellation à la Chambre des députés au cours de laquelle Charles Bos, député radical de la Seine déclare : « je dis que c'est la première fois qu'on voit dans ce pays tout ce qui fait la gloire de la patrie française s'insurger contre l'inaction et la faiblesse du Gouvernement et demander d'arrêter ce scandale judiciaire qui est presque la banqueroute de la justice. »

8 janvier 1899 : démission de Quesnay de Beaurepaire, président de la chambre civile de la Cour de cassation qui avait dénoncé dans la presse quelques jours auparavant les liens dreyfusards de la chambre criminelle. Le premier président demande le dessaisissement de la chambre criminelle et la compétence des trois chambres réunies.

28 janvier : dépôt du projet de loi par Georges Lebret, ministre de la justice, visant au dessaisissement de la chambre criminelle au profit des trois chambres réunies.

10 février 1899 : vote de la « loi de dessaisissement » : le dossier est confié aux trois chambres réunies de la Cour de cassation car la chambre criminelle est soupçonnée d'être favorable à la révision.

16 février 1899 : mort de Félix Faure à l'Élysée.

18 février 1899 : élection d'Émile Loubet à la présidence de la République.

23 février 1899 : A l'occasion des obsèques de Félix Faure, Paul Déroulède, chef de la Ligue des patriotes tente un coup d'État.

3 juin 1899 : la Cour de cassation toutes chambres réunies accorde la révision du procès

« Attendu que ces faits inconnus du conseil de guerre qui a prononcé la condamnation, tendent à démontrer que le bordereau n'aurait pas été écrit par Dreyfus ; qu'ils sont, par suite de nature aussi à établir l'innocence du condamné ; [...] » et renvoie Alfred Dreyfus devant le conseil de guerre de Rennes.

Le lendemain, à Auteuil, le Président de la République Émile Loubet est frappé d'un coup de canne par le baron de Christiani, tandis que des groupes antisémites et royalistes affrontent les forces de l'ordre.

4 juin 1899 : Zola est de retour en France.

9 juin 1899 : Dreyfus quitte l'île du Diable où il est détenu depuis quatre ans.

© coll. Guy Crépin

Il embarque à destination de la métropole.

Picquart est remis en liberté.

26 juin 1899 : devant le péril nationaliste, René Waldeck-Rousseau est investi, par 262 vois contre 237 et 62 abstentions, à la tête d'un gouvernement de « Défense républicaine » qui va durer jusqu'au 3 juin 1902.

Le procès de Rennes

30 juin 1899 : Alfred Dreyfus rentre en métropole pour son second procès.

7 août 1899 : ouverture du procès de Rennes.

Le procès de Rennes : l'arrivée du dossier

Le procès de Rennes : l'arrivée du dossier

La presse nationale et étrangère envoie de nombreux correspondants au procès. L'événement est couvert par de nombreux photographes et dessinateurs.

Alfred Dreyfus au procès de Rennes
Alfred Dreyfus au procès de Rennes

Dessin d'Hermann-Paul

© Bibliothèque de l'Assemblée nationale

Le procès se déroule dans la salle des fêtes du lycée de la gare proche de la prison. Jean-Bernard, journaliste, (in Le procès de Rennes 1899, Impressions d'un spectateur) décrit la salle d'audience : « au fond, une scène où on a installé le conseil ; quant au reste, c'est une salle très grande, très carrée, très claire, très aérée ; on y est fort à l'aise. A droite du conseil, on a installé la défense ; Dreyfus prendra place sur une chaise et, à côté de lui, un capitaine de gendarmerie. » Il décrit l'entrée du capitaine Dreyfus : « Le capitaine Dreyfus paraît très pâle, presque jaune, les narines serrées, et il va s'asseoir derrière ses défenseurs ; il porte un costume d'officier d'artillerie visiblement neuf. Dreyfus a les cheveux blancs et une calvitie menaçante envahit le crâne. C'est d'un geste automatique, sec, nerveux qu'il salue militairement le conseil ; personne ne lui rend son salut ; puis il se découvre et répond d'une voix assurée, mais gutturale, désagréable, qui a de la peine à sortir. »

Alfred Dreyfus devant le conseil de guerre de Rennes
Alfred Dreyfus devant le conseil de guerre de Rennes

Protestation d'Alfred Dreyfus à la fin de la déposition du général Mercier

© Bibliothèque de l'Assemblée nationale

Vous trouvez que c'est long... mais on n'a pas encore le temps de trouver des preuves

Vous trouvez que c'est long... mais on n'a pas encore le temps de trouver des preuves

Dessin d'Hermann-Paul

© Bibliothèque de l'Assemblée nationale

L'innocent Dessin d'Hermann-Paul

L'innocent

Dessin d'Hermann-Paul

© Bibliothèque de l'Assemblée nationale

Les témoins à décharge : M. André
Les témoins à décharge : M. André

Les témoins à décharge : M. Trarieux

Les témoins à décharge : M. Trarieux

Les experts : M. Bertillon
Les experts : M. Bertillon

Les généraux : le général Deloye
Les généraux : le général Deloye

Les généraux : le général de Boisdeffre
Les généraux : le général de Boisdeffre

Les savants : M. Painlevé
Les savants : M. Painlevé

Les ministres : M. de Freycinet

Les ministres : M. de Freycinet

Les ministres : M. Casimir-Perier

Les ministres : M. Casimir-Perier


Dessins d'Hermann-Paul

© Bibliothèque de l'Assemblée nationale

14 août 1899 : Me Labori, défenseur de Dreyfus avec Me Demange, se rendant à l'audience du procès, est blessé par un inconnu armé d'un revolver.

L'attentat contre Me Labori
L'attentat contre Me Labori

Dessin d'Eugène Damblans, Le Petit Journal illustré, n° 458, 27 août 1899

© Bibliothèque de l'Assemblée nationale

9 septembre 1899 : Après cinq semaines d'audiences Me Demange, avocat de Dreyfus, achève une plaidoirie de cinq heures. La défense, n'ayant pu obtenir de l'Allemagne des éléments reconnaissant l'innocence de Dreyfus, choisit, après des hésitations, de ne pas attaquer l'armée..

À 17 heures le conseil de guerre revient dans la salle. Le colonel Jouaust, président du conseil, annonce : Dreyfus est reconnu coupable par cinq voix contre deux (le président du conseil Jouaust et le Chef d'escadron Charles François de Bréon, selon Dreyfus deux consciences « capables de s'élever au-dessus de l'esprit de parti pour ne regarder que le droit humain, la justice et s'incliner devant l'idéal supérieur » . Il bénéficie toutefois de « circonstances atténuantes ». Mais il est condamné à 10 ans de déportation.

Lord Russell of Killowen, président de la Haute Cour de justice, Lord Chief Justice, envoyé par la Reine Victoria au procès de Rennes afin de lui en établir un compte rendu lui écrit : « [Les juges militaires] n'étaient pas familiers de la loi, des poursuites pénales. Ils manquaient de l'expérience et de l'aptitude qui permettent de voir la preuve derrière le témoignage. Ils étaient plongés dans le préjugé et ils agirent en fonction de ce qu'ils considéraient comme l'honneur de l'armée. Impressionnés, emplis de respect pour les grands chefs, ils accordèrent trop d'importance aux fragiles allégations qui furent seules présentées contre l'accusé. »

19 septembre 1899 : Alfred Dreyfus est gracié par le Président de la République ; le même jour meurt Scheurer-Kestner.

Vers la réhabilitation

21 septembre 1899 : le général de Gallifet, ministre de la Guerre, adresse un ordre du jour à l'Armée : « L'incident est clos ! »

Alfred Dreyfus déclare publiquement : « Le gouvernement de la République me rend la liberté. Elle n'est rien pour moi sans l'honneur. Dès aujourd'hui, Je vais continuer à poursuivre la réparation de l'effroyable erreur judiciaire dont je suis encore victime. »

28 janvier 1900 : le général Mercier est élu sénateur de la Loire-Inférieure par les antidreyfusards.

Auguste Mercier

Auguste Mercier

© Sénat

18 décembre 1900 : désireux d'apaiser les esprits, le gouvernement Waldeck-Rousseau présente un projet de loi d'amnistie adopté par la Chambre des députés par 155 voix contre 2.

24 décembre 1900 : adoption par le Sénat du projet de loi d'amnistie par 194 voix contre 10.

27 décembre 1900 : la loi d'amnistie est promulguée

9 novembre 1901 : Plusieurs dreyfusistes, tels Labori, reprochent à Alfred Dreyfus la faiblesse d'avoir accepté la solution d'apaisement de Waldeck-Rousseau visant à mettre fin à l'Affaire. Jean Jaurès reste proche de Dreyfus et considère que des faits nouveaux permettront d'obtenir une nouvelle instruction de la Cour de cassation. Dans La Petite République il écrit : « La vérité n'a pas dit son dernier mot contre les faussaires et les traîtres. Et le mot souverain qu'elle dira un jour avec le calme de la loi ne restituera pas seulement l'honneur légal à l'innocent outragé : il ajoutera au poids de discrédit sous lequel les puissances qui servirent le mensonge descendent lentement. »

27 avril - 11 mai 1902 : victoire du Bloc des gauches aux élections législatives.

29 septembre 1902 : Zola meurt à son domicile, asphyxié à cause d'un conduit bouché dans des circonstances mal élucidées.

Vidéo

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Voir aussi : Souvenirs d'étudiant dreyfusard (Robert Debré, in L'honneur de vivre)

5 octobre 1902 : funérailles d'Émile Zola. Alfred Dreyfus ainsi notamment que Daniel Halévy, Octave Mirbeau et Albert de Monaco suivent le cortège funèbre. Cinquante mille personnes accompagnent le cercueil jusqu'au cimetière Montmartre.

Devant la tombe de l'auteur de « J'accuse !... », Anatole France déclare : « Envions-le, sa destinée et son coeur lui firent le sort le plus grand : il fut un moment de la conscience humaine. »

Obsèques d'Émile Zola en présence d'Alfred Dreyfus

Obsèques d'Émile Zola en présence d'Alfred Dreyfus

© Archives du Panthéon

Le lendemain L'Aurore rend compte de la présence de Dreyfus aux obsèques de Zola « au milieu du peuple de Paris, vers l'éclatante réhabilitation qui lui est due et qui est aussi nécessaire à la France qu'à lui-même ».

Mais La libre Parole, le journal d'Édouard Drumond, qui titrait le 30 septembre « Un fait divers naturaliste : Émile Zola asphyxié », rappelle que l'affaire Dreyfus n'est pas terminée.

6 - 7 avril 1903 : Jaurès prononce un discours à la Chambre des députés relançant l'Affaire. [Dossier Jaurès]

Jean Jaurès

« Messieurs, la question qui se pose est celle-ci [...] : il s'agit de savoir si la Chambre ne jugera pas utile de faire la réponse que n'a pas faite sa commission ; il s'agit de savoir si nous accepterons indéfiniment ce système de calomnies, et lorsque nous élevons ici la parole pour répondre et pour protester, il y a des hommes même dans le parti dont je suis qui nous disent : "Prenez garde, il ne faut pas rouvrir une agitation qui a été close !"

[...] Il est extraordinaire et sans précédent que l'arrêt qui attribuait à Esterhazy le bordereau sur lequel en 1894 Dreyfus avait été condamné n'ait pas trouvé dans l'organe du ministère public à Rennes le défenseur qui était dû à la Cour de cassation. [...] Je veux démontrer devant cette Chambre et devant le pays que, en effet, pendant quatre ans, toute la presse nationaliste, plusieurs orateurs du parti catholique ont affirmé qu'il existait, à la charge du condamné de 1894, une lettre, une note écrite signée de la main de Guillaume II lui-même et accablante pour l'accusé. Messieurs, c'est l'histoire de la légende monstrueuse créée autour de ce faux et c'est l'histoire de ce faux lui-même, centre de la légende que je veux suivre pas à pas.

[...] Nous avons le droit et le devoir de le connaître, et nous avons en même temps le devoir de condamner par un vote précis l'abominable système de calomnie électorale par lequel on a essayé de ruiner le crédit du parti républicain dans la conscience de la patrie. [...] »

Le général André, Ministre de la guerre fait procéder à une enquête dans les archives du ministère et de l'État-major.

19 octobre 1903 : remise au général André par le capitaine Targe du rapport dont il a été chargé et révélant l'existence au ministère de la guerre de documents falsifiés inédits.

Le général André, Ministre de la guerre
Le général André, Ministre de la guerre

26 novembre 1903 : Alfred Dreyfus demande la révision du verdict de Rennes.

25 décembre 1903 : le gouvernement saisit la Cour de cassation de l'arrêt du conseil de guerre de Rennes.

5 mars 1904 : la demande de révision est déclarée recevable.

Dreyfus réhabilité

12 juillet 1906 : la Cour de cassation, sous la présidence du Premier président Ballot-Beaupré, cassant l'arrêt du conseil de guerre de Rennes, réhabilite Dreyfus (voir l'arrêt) :

« [...]

Attendu, sans aucun doute, que, sinon devant le Conseil de guerre de Rennes, du moins autour de lui, dans la presse et dans le public, un bruit avait été répandu, d'après lequel la pièce, présentée comme étant le Bordereau saisi, ne serait que la copie sur papier pelure du Bordereau original portant de la main d'un souverain étranger une annotation accusatrice contre Dreyfus ;

Mais attendu que, dans leurs dépositions reçues sous la foi du serment en 1904, cette allégation (ainsi que celle d'une prétendue lettre du même souverain) a été absolument démentie par le Président Casimir-Perier, les généraux Mercier, Billot, Zurlinden, de Boisdeffre, Gonse, Roget, les lieutenants-colonels Picquart, du Paty de Clam, Rollin, et les autres officiers du service de renseignements, que le général Mercier a dit notamment : "C'est une légende complètement inexacte, rien, rien, rien n'a pu y donner lieu" ; que cette légende doit être mise à néant ;

Attendu, en dernière analyse, que de l'accusation portée contre Dreyfus, rien ne reste debout ; et que l'annulation du jugement du Conseil de guerre ne laisse rien subsister qui puisse à sa charge être qualifié crime ou délit ;

Attendu, dès lors, que par application du paragraphe final de l'article 445 aucun renvoi ne doit être prononcé ;

Par ces motifs,

Annule le jugement du Conseil de guerre de Rennes qui, le 9 septembre 1889, a condamné Dreyfus à dix ans de détention et à la dégradation militaire, par application des art; 76 et 463 C pén. et 1er de la loi du 8 juin 1850;

Dit que c'est par erreur et à tort que cette condamnation a été prononcée ;

Donne acte à Dreyfus de ce qu'il déclare renoncer à demander l'indemnité pécuniaire que l'art. 446 C inst. crim. permettait de lui allouer ;

Ordonne qu'en conformité de cet article le présent arrêt sera affiché à Paris et à Rennes et sera inséré au Journal Officiel, ainsi que dans cinq journaux, au choix de Dreyfus ;

Autorise Dreyfus à le faire publier aux frais du Trésor et au taux des insertions légales dans cinquante journaux de Paris et de province, à son choix ;

Ordonne que l'arrêt sera transcrit sur les registres du Conseil de guerre de Rennes et que mention en sera faite en marge de la décision annulée. »

13 juillet 1906 : Eugène Etienne, ministre de la guerre, dépose sur le bureau de la Chambre des députés deux projets de loi, l'un portant réintégration dans les cadres de l'armée du capitaine d'artillerie Dreyfus avec le grade de chef d'escadron, et l'autre réintégrant le lieutenant-colonel d'infanterie Picquart, avec le grade de général de brigade.

Devant la Chambre des députés, Adolphe Messimy, rapporteur déclare :

« La Cour de cassation, toutes chambres réunies, a rendu hier un arrêt définitif et irrévocable dans l'affaire qui depuis douze ans émeut profondément dans ce pays la conscience publique, et qui a donné lieu ici même aux débats les plus passionnés ; elle a proclamé que « de l'accusation contre Dreyfus, il ne reste rien debout, et ne subsiste rien pouvant lui être imputé à crime ou délit » ; et elle a cassé et annulé le jugement du conseil de guerre de Rennes « qui l'a condamné par erreur et à tort ».

La lumière a été faite, limpide, éclatante, absolue sur tous les points de la cause.

Le capitaine Alfred Dreyfus est reconnu innocent du crime qui lui était imputé, et qu'il a payé du sacrifice de son honneur, de la perte de son grade, d'une détention cruelle aggravée de mesures de rigueur particulières (Applaudissements à gauche et à l'extrême gauche), enfin, de longues années d'incertitude et de doute.

Désormais - et l'aveu en éclate dans le camp même de ceux qui luttèrent dix années durant pour que la lumière et la clarté ne soient pas faites - il faudra être obstinément et volontairement aveugle pour pouvoir élever la moindre restriction ou le plus petit doute, et pour ne pas se rendre à l'évidence de la vérité.

Reste à donner à l'arrêt de la cour de cassation les sanctions indispensables, et, avant tout, à procéder aux réparations nécessaires. [...] »

Le président du Conseil Sarrien déclare :
« L'armée ne peut que retirer un haut bénéfice moral de l'arrêt de la Cour de cassation. Cet arrêt a une importance considérable, et je vous demande de ne pas en affaiblir la portée ni le caractère. »

Jean Sarrien

Jean Sarrien

président du Conseil du 14 mars au 19 octobre 1906

La Chambre des députés vote la réintégration de Dreyfus et de Picquart dans les cadres de l'armée.

La Chambre des députés adopte ensuite une proposition de loi relative au transfert des cendres de Zola au Panthéon.

L'exposé des motifs lu par Jules-Louis Breton souligne : « L'un des premiers, il dénonça les monstrueuses infamies que cachait l'affaire Dreyfus ; loin de s'enfermer, comme tant d'autres, dans un étroit et lâche égoïsme et de se contenter de déplorer dans l'intimité les iniquités commises et les crimes accomplis, Zola se jeta courageusement dans la mêlée pour défendre la justice et la vérité.

Une fois sa conviction faite, il n'hésita pas ; sacrifiant sa tranquillité et ses intérêts personnels, il mit son immense talent, sa glorieuse réputation si légitimement acquise, son nom universellement connu, au service de la justice et, avec un courage admirable, il révolutionna le monde entier par sa belle lettre « J'accuse ».

Ce fut un éclair formidable qui fit jaillir la lumière ; ce fut le point de départ de la longue et pénible lutte au cours de laquelle Zola ne faiblit pas une seconde, malgré toutes les injures odieuses et les calomnies abjectes de la « presse immonde », malgré les invraisemblances et les répugnantes perfidies de la réaction nationaliste et cléricale.

Sans l'initiative héroïque de Zola l'innocent serait encore au bagne, à moins que la mort ne l'eût libéré des tortures morales et physiques que lui infligeaient ses criminels bourreaux ; la lumière n'aurait pu traverser tous les faux qui l'obscurcissaient, la vérité n'aurait pu triompher des mensonges accumulés et la justice ne serait pas encore venue apporter une réparation nécessaire et bienfaisante non seulement à la victime innocente, mais encore à la France elle-même.

Plus que tous ses chefs-d'oeuvre, cette ferme, courageuse et admirable attitude fera de Zola une des plus belles et des plus grandes figures de l'histoire de notre époque. »

Une interpellation du socialiste Francis de Pressensé dégénère en bagarre : le sous-secrétaire d'État Albert Sarraut ayant giflé le nationaliste Pugliesi-Conti, les deux hommes se battent en duel le soir même à Ville-d'Avray.

L'honneur de Dreyfus

20 juillet 1906 : Alfred Dreyfus est fait chevalier de la Légion d'honneur lors d'une cérémonie à l'École militaire.

Après la cérémonie de la remise de la Légion d'honneur à l'École militaire, le 21 juillet 1906 Le commandant Dreyfus et le commandant Targe, qui viennent d'être décorés, discutent avec le général Gillain
Après la cérémonie de la remise de la Légion d'honneur à l'École militaire, le 21 juillet 1906

Le commandant Dreyfus et le commandant Targe, qui viennent d'être décorés, discutent avec le général Gillain

Photographie, La vie illustrée, n° 406, 27 juillet 1906

Assemblée nationale

25 octobre 1906 : Clemenceau, président du Conseil, nomme Picquart ministre de la Guerre.

19 mars 1908 : la Chambre des députés vote le transfert des cendres d'Émile Zola au Panthéon. Lors du débat en séance un vif affrontement a lieu entre Maurice Barrès et Jean Jaurès.

Le débat de la panthéonisation, en mars et avril 1908, tel qu’il apparaît à travers l’énergique opposition manifestée par Barrès.

Le débat de la panthéonisation, en mars et avril 1908, tel qu'il apparaît à travers l'énergique opposition manifestée par Barrès.
La « Protestation des 52 Grands Hommes » émane de ceux qui sont enterrés au Panthéon et refusent d'y voir entrer Zola !
À leur tête se trouve le maréchal Lannes, héros des guerres napoléoniennes : le 22 mars 1908, son petit-fils, le duc de Montebello,
manifesta son refus de voir les cendres de son ancêtre reposer auprès d'un « insulteur de l'armée française ».

© Maison Zola Musée Dreyfus - Association du Musée Émile Zola (Médan, Yvelines)

4 juin 1908 : transfert des cendres de Zola au Panthéon.

Jean Jaurès rend hommage à Zola dans un article intitulé « Vers l'avenir » publié le matin même dans L'Humanité.

La « panthéonisation » d'Émile Zola, représente l'ultime étape du combat de l'Affaire Dreyfus

Transfert des cendres de Zola au Panthéon : le défilé des troupes devant le Panthéon
Le défilé des troupes

Zola au Panthéon
L'Assiette au Beurre n° 374, 30 mai 1908

Ce numéro spécial a été préparé avant la cérémonie de translation des cendres de Zola au Panthéon.
D'Ostoya représente le cortège des corps constitués : ministres, parlementaires, académiciens, militaires, membres des conseils de guerre et magistrats, au nombre des adversaires d'hier de Zola.
Dreyfus est représenté en uniforme d'après une photo de 1906, même si celui-ci a depuis lors fait valoir ses droits à la retraite et si c'est en civil qu'il assistera à la cérémonie.

Le jour même de la cérémonie, un nationaliste exalté, Grégori, tire sur Dreyfus qu'il blesse au bras.

1914-1918 : le commandant Dreyfus est mobilisé et affecté au front. Il termine la guerre au grade de lieutenant-colonel.

11 juillet 1935 : mort d'Alfred Dreyfus