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Repères biographiques
Son Excellence Eugène
Rougon La salle des séances du Corps législatif L'Illustration, 1er février 1862 Bibliothèque de l'Assemblée nationale
Extrait 1 : la scène ci-dessous a lieu en 1857
Le président était encore debout, au milieu du léger tumulte que son entrée venait de produire. Il s'assit, en disant à demi voix, négligemment : – La séance est ouverte. Et il classa les projets de loi, placés devant lui, sur le bureau. A sa gauche, un secrétaire, myope, le nez sur le papier, lisait le procès-verbal de la dernière séance, d'un balbutiement rapide que pas un député n'écoutait. Dans le brouhaha de la salle, cette lecture n'arrivait qu'aux oreilles des huissiers, très dignes, très corrects, en face des poses abandonnées des membres de la Chambre. Il n'y avait pas cent députés présents. Les uns se renversaient à demi sur les banquettes de velours rouge, les yeux vagues, sommeillant déjà. D'autres, pliés au bord de leurs pupitres, comme sous l'ennui de cette corvée d'une séance publique, battaient doucement l'acajou du bout de leurs doigts. Par la baie vitrée qui taillait dans le ciel une demi-lune grise, toute la pluvieuse après-midi de mai entrait, tombant d'aplomb, éclairant régulièrement la sévérité pompeuse de la salle. La lumière descendait les gradins en une large nappe rougie, d'un éclat sombre, allumée çà et là d'un reflet rose, aux encoignures de bancs vides ; tandis que, derrière le président, la nudité des statues et des sculptures arrêtait des pans de clarté blanche. (...) Un coup de sonnette plus prolongé retentit. Un huissier lança d'une belle voix de basse : « Silence, messieurs ! » On écouta. Et le président dit cette phrase, dont pas un mot ne fut perdu : – Monsieur Kahn demande l'autorisation de faire imprimer le discours qu'il a prononcé dans la discussion du projet de loi relatif à l'établissement d'une taxe municipale sur les voitures et les chevaux circulant dans Paris. Un murmure courut sur les bancs, et les conversations reprirent. M. La Rouquette était venu s'asseoir près de M. Kahn. – Vous travaillez donc pour les populations, vous ? lui dit-il en plaisantant. Puis, sans le laisser répondre, il ajouta : – Vous n'avez pas vu Rougon ? Vous n'avez rien appris ? Tout le monde parle de la chose. Il paraît qu'il n'y a encore rien de certain. Il se tourna, il regarda l'horloge. – Déjà deux heures vingt ! C'est moi qui filerais, s'il n'y avait pas la lecture de ce diable de rapport !... Est-ce vraiment pour aujourd'hui ? – On nous a tous prévenus, répondit M. Kahn. Je n'ai pas entendu dire qu'il y eût contre-ordre. Vous ferez bien de rester. On votera les quatre cent mille francs du baptême tout de suite. (...) Au loin, au fond des couloirs, on entendait la voix perdue des huissiers qui criaient : « En séance, messieurs, en séance ! » Et des députés arrivaient de tous les côtés, par les portes d'acajou massif, ouvertes à deux battants, montrant les étoiles d'or de leurs panneaux. La salle, jusque-là à moitié vide, s'emplissait peu à peu. Les petits groupes, causant d'un air d'ennui d'un banc à l'autre, les dormeurs, étouffant leurs bâillements, étaient noyés dans le flot montant, au milieu d'une distribution considérable de poignées de main. En s'asseyant à leurs places, à droite comme à gauche, les membres se souriaient ; ils avaient un air de famille, des visages également pénétrés du devoir qu'ils venaient remplir là. Un gros homme, sur le dernier banc, à gauche, qui s'était assoupi trop profondément, fut réveillé par son voisin ; et, quand celui-ci lui eut dit quelques mots à l'oreille, il se hâta de se frotter les yeux, il prit une pose convenable. La séance, après s'être traînée dans des questions d'affaire fort ennuyeuses pour ces messieurs, allait prendre un intérêt capital. Rougon, qui venait d'être introduit avec le cérémonial d'usage, était déjà assis entre deux conseillers d'État, au banc des commissaires du gouvernement, une sorte de caisse d'acajou énorme, installée au bas du bureau, à la place même de la tribune supprimée. Il crevait de ses larges épaules son uniforme de drap vert, chargé d'or au collet et aux manches. La face tournée vers la salle, avec sa grosse chevelure grisonnante plantée sur son front carré, il éteignait ses yeux sous d'épaisses paupières toujours à demi baissées ; et son grand nez, ses lèvres taillées en pleine chair, ses joues longues où ses quarante-six ans ne mettaient pas une ride, avaient une vulgarité rude, que transfigurait par éclairs la beauté de la force. Il resta adossé, tranquillement, le menton dans le collet de son habit, sans paraître voir personne, l'air indifférent et un peu las. (...) Le président qui, depuis un instant, s'assurait que tous les députés étaient bien à leur poste, donna un coup de sonnette magistral. Et, brusquement, un silence profond régna. Un monsieur blond était debout au premier banc, un banc de marbre jaune, à tablette de marbre blanc. Il tenait à la main un grand papier, qu'il couvrait des yeux tout en parlant. – J'ai l'honneur, dit-il d'une voix chantante, de déposer un rapport sur le projet de loi portant ouverture au ministère d'État, sur l'exercice 1856, d'un crédit de quatre cent mille francs, pour les dépenses de la cérémonie et des fêtes du baptême du prince impérial. (...) Dans les familles les plus humbles, continua le rapporteur en modulant chaque mot, la naissance d'un fils, d'un héritier, avec toutes les idées de transmission qui se rattachent à ce titre, est un sujet de si douce allégresse, que les épreuves du passé s'oublient et que l'espoir seul plane sur le berceau du nouveau-né. Mais que dire de cette fête du foyer, quand elle est en même temps celle d'une grande nation, et qu'elle est aussi un événement européen ! Alors, ce fut un ravissement. Ce morceau de rhétorique fît pâmer la Chambre. Rougon, qui semblait dormir, ne voyait, devant lui, sur les gradins, que des visages épanouis. Certains députés exagéraient leur attention, les mains aux oreilles, pour ne rien perdre de cette prose soignée. Le rapporteur, après une courte pause, haussait la voix. – Ici, messieurs, c'est, en effet, la grande famille française qui convie tous ses membres à exprimer leur joie ; et quelle pompe ne faudrait-il pas, s'il était possible que les manifestations extérieures pussent répondre à la grandeur de ses légitimes espérances ! (...) Le berceau du prince impérial, reprit le rapporteur, est désormais la sécurité pour l'avenir ; car, en perpétuant la dynastie que nous avons tous acclamée, il assure la prospérité du pays, son repos dans la stabilité, et, par là même, celui du reste de l'Europe. Quelques : Chut ! durent empêcher l'enthousiasme d'éclater, à cette image touchante du berceau. – A une autre époque, un rejeton de ce sang illustre semblait aussi promis à de grandes destinées, mais les temps n'ont aucune similitude. La paix est le résultat du règne sage et profond dont nous recueillons les fruits, de même que le génie de la guerre dicta ce poème épique qui constitue le premier Empire. Salué à sa naissance par le canon, qui, du Nord au Midi, proclamait le succès de nos armes, le roi de Rome n'eut pas même la fortune de servir sa patrie : tels furent alors les enseignements de la Providence. – Qu'est-ce qu'il dit donc ? Il s'enfonce, murmura le sceptique M. La Rouquette. C'est maladroit, tout ce passage. Il va gâter son morceau. A la vérité, les députés devenaient inquiets. Pourquoi ce souvenir historique qui gênait leur zèle ? Certains se mouchèrent. Mais le rapporteur, sentant le froid jeté par sa dernière phrase, eut un sourire. Il haussa la voix. Il poursuivit son antithèse, en balançant les mots, certain de son effet. – Mais venu dans un de ces jours solennels où la naissance d'un seul doit être regardée comme le salut de tous, l'Enfant de France semble aujourd'hui nous donner, à nous comme aux générations futures, le droit de vivre et de mourir au foyer paternel. Tel est désormais le gage de la clémence divine. Ce fut une chute de phrase exquise. (...) Cela devait approcher de la fin, du moment où il était question d'hommage, de religion et de devoirs. Les Charbonnel se risquèrent à échanger leurs impressions à voix basse, tandis que madame Correur étouffait une légère toux dans son mouchoir. Madame Bouchard remonta discrètement au fond de la tribune du Conseil d'État auprès de M. Jules d'Escorailles. En effet, le rapporteur changeant brusquement de voix, descendant du ton solennel au ton familier, bredouilla rapidement : « Nous vous proposons, messieurs, l'adoption pure et simple du projet de loi tel qu'il a été présenté par le Conseil d'État ». Et il s'assit, au milieu d'une grande rumeur. – Très bien ! Très bien ! criait toute la salle. Des bravos éclatèrent. M. de Combelot, dont l'attention souriante ne s'était pas démentie une minute, lança même un : Vive l'empereur ! qui se perdit dans le bruit. Et l'on fit presque une ovation au colonel Jobelin, debout au bord de la tribune où il était seul, s'oubliant à applaudir de ses mains sèches, malgré le règlement. Toute l'extase des premières phrases reparaissait avec un débordement nouveau de congratulations. C'était la fin de la corvée. D'un banc à un autre, on échangeait des mots aimables, pendant qu'un flot d'amis se précipitaient vers le rapporteur, pour lui serrer énergiquement les deux mains. Puis, dans le brouhaha, un mot domina bientôt. – La délibération ! La délibération ! Le président, debout au bureau, semblait attendre ce cri. Il donna un coup de sonnette, et dans la salle subitement respectueuse, il dit : – Messieurs, un grand nombre de membres demandent qu'on passe immédiatement à la délibération. – Oui, oui, appuya d'une seule clameur la Chambre entière. Et il n'y eut pas de délibération. On vota tout de suite. Les deux articles du projet de loi, successivement mis aux voix, furent adoptés par assis et levé 8. A peine le président achevait-il la lecture de l'article, que, du haut en bas des gradins, tous les députés se levaient d'un bloc, avec un grand remuement de pieds, comme soulevés par un élan d'enthousiasme. Puis, les urnes circulèrent, des huissiers passèrent entre les bancs, recueillant les votes dans les boîtes de zinc. Le crédit de quatre cent mille francs était accordé à l'unanimité des deux cent trente-neuf voix. – Voilà de la bonne besogne, dit naïvement M. Béjuin, qui se mit à rire ensuite, croyant avoir lâché un mot spirituel.
______________________________________ Extrait 2 : la scène suivante a lieu en 1861 La buvette du Corps législatif vers 1868 © Bibliothèque de l'Assemblée nationale Trois ans plus tard, un jour de mars, il y avait une séance très orageuse au Corps législatif. On y discutait l'adresse pour la première fois. A la buvette, M. La Rouquette et un vieux député, M. de Lamberthon, le mari d'une femme adorable, buvaient des grogs, en face l'un de l'autre, tranquillement. - Hein ! si nous retournions dans la salle ? demandait M. de Lamberthon, qui prêtait l'oreille. Je crois que ça chauffe. On entendait par moments une clameur lointaine, une tempête de voix, brusque comme un coup de vent ; puis, tout retombait à un grand silence. Mais M. La Rouquette continuait à fumer d'un air de parfaite insouciance, en répondant : - Non, laissez donc, je veux finir mon cigare... On nous préviendra, si l'on a besoin de nous. J'ai dit qu'on nous prévienne. Ils étaient seuls dans la buvette, une petite salle de café très coquette, établie au fond de l'étroit jardin qui fait le coin du quai et de la rue de Bourgogne. Peinte en vert tendre, recouverte d'un treillage de bambous, s'ouvrant par de larges baies vitrées sur les massifs du jardin, elle ressemblait à une serre changée en buffet de gala, avec ses panneaux de glace, ses tables, son comptoir de marbre rouge, ses banquettes de reps vers capitonné. Une des baies ouverte laissait entrer la belle après-midi, une tiédeur printanière que rafraîchissaient les souffles vifs de la Seine. - La guerre d'Italie a mis le comble à sa gloire, reprit M. La Rouquette, continuant une conversation interrompue. Aujourd'hui, en rendant au pays la liberté, il montre toute la force de son génie... Il parlait de l'empereur. Pendant un instant, il exalta la portée des décrets de novembre, la participation plus directe des grands corps de l'État à la politique du souverain, la création des ministres sans portefeuille chargés de représenter le gouvernement auprès des Chambres. C'était le retour du régime constitutionnel, dans ce qu'il avait de sain et de raisonnable. Une nouvelle ère, l'Empire libéral, s'ouvrait. (...) M. de Lamberthon hochait la tête. - Il est allé un peu vite, murmura-t-il. On aurait pu attendre encore. Rien ne pressait. - Si, si, je vous assure, il fallait faire quelque chose, dit vivement le jeune député. C'est justement là le génie... (...) - N'importe, il a agi trop vite, répétait M. de Lamberthon, qui hochait toujours la tête. J'entends bien, l'Empire libéral ; mais l'inconnu, cher monsieur, l'inconnu, l'inconnu... (...) Derrière eux, au fond des couloirs, l'ouragan des voix grondait de nouveau, avec le vacarme sourd d'un orage qui s'approche. M. de Lamberthon tournait la tête, pris d'inquiétude. Au bout d'un silence il demanda : - C'est Rougon qui doit répondre, n'est-ce pas ? - Oui, je crois, répondit M. La Rouquette, les lèvres pincées, d'un air discret. - Il était bien compromis, murmura encore le vieux député. L'empereur a fait un singulier choix, en le nommant ministre sans portefeuille et en le chargeant de défendre sa nouvelle politique. M. La Rouquette ne donna pas tout de suite son avis. Il caressait sa moustache blonde d'une main lente. Il finit par dire : - L'empereur connaît Rougon. (...) Un huissier arriva, essoufflé. - Monsieur La Rouquette, on vous demande tout de suite, tout de suite. Et, comme le jeune député avait un geste d'ennui, l'huissier se pencha à son oreille, lui dit à demi voix qu'il était envoyé par M. de Marsy lui-même, le président de la Chambre. Il ajouta plus haut : - Enfin, on a besoin de tout le monde, venez vite. M. de Lamberthon s'était précipité vers la salle des séances. M. La Rouquette le suivait, lorsqu'il parut se raviser. L'idée lui poussait de racoler tous les députés flâneurs, pour les envoyer à leurs bancs. Il se jeta d'abord dans la salle des conférences, une belle salle éclairée par un plafond vitré, où se trouvait une deux femmes de marbre blanc, nues et couchées. Malgré la douceur de l'après-midi, des troncs d'arbre y brûlaient. Autour de l'immense table, trois députés sommeillaient. (...) A l'appel de leur collègue allant de l'un à l'autre, criant : « Vite, vite, en séance ! » ces messieurs, comme réveillés en sursaut, disparurent à la file. Cependant, emporté par son élan, M. La Rouquette courait à la bibliothèque. (...) La bibliothèque était vide. Les livres dormaient dans leurs casiers de chêne ; toutes nues, les deux grandes tables étalaient la sévérité de leurs tapis verts ; aux bras des fauteuils, rangés en bon ordre, les pupitres mécaniques se repliaient, gris d'une légère poussière. Et, au milieu de ce recueillement, dans l'abandon de la galerie où traînait une odeur de papiers, M. La Rouquette dit tout haut, en faisant claquer la porte : - Il n'y a jamais personne, là-dedans ! (...) - A l'ordre ! A l'ordre ! A l'ordre ! - A l'ordre ! A l'ordre ! crièrent plus haut M. La Rouquette et ses amis, tout en ignorant ce dont il s'agissait. Le vacarme était épouvantable ; Il y avait des piétinements enragés, un roulement d'orage obtenu par les planchettes des pupitres secouées violemment. Des voix glapissantes, suraiguës, jetaient des notes de fifre au milieu d'autres voix ronflantes, prolongées comme des accompagnements d'orgue. Par moments, les bruits semblaient se briser, le tapage se fêlait ; et alors, au milieu de la clameur mourante, des huées montaient, des paroles s'entendaient : - C'est odieux ! C'est intolérable ! - Qu'il retire le mot ! - Oui, oui, retirez le mot ! Mais le cri obstiné, le cri qui revenait sans arrêt, comme rythmé par le battement des talons, c'était ce cri : « A l'ordre ! A l'ordre ! A l'ordre ! » s'aigrissant, s'étranglant dans les gosiers sèches. A la tribune, l'orateur avait croisé les bras. Il regardait en face la Chambre furieuse, ces faces aboyantes, ces poings brandis. A deux reprises, croyant à un peu de silence, il ouvrit la bouche ; ce qui amena un redoublement de tempête, une crise d'emportement fou. La salle craquait. M. de Marsy, debout devant son fauteuil de président, la main sur la pédale de la sonnette, sonnait d'une façon continue, un carillon d'alarme au milieu d'un ouragan. Sa haute figure pâle gardait un sang-froid parfait. (...) Il se contentait de lancer : - Messieurs, permettez, permettez... Enfin, il obtint un silence relatif. - J'invite l'orateur, dit-il, à expliquer le mot qu'il vient de prononcer. L'orateur se penchant, s'appuyant sur le bord de la tribune, répéta sa phrase avec une affirmation entêtée du menton. - J'ai dit que le 2 décembre était un crime. Il ne put aller plus loin. L'orage recommença ; un autre député, le sang aux joues, le traita d'assassin ; un autre lui jeta une ordure, si grosse, que les sténographes sourirent, en se gardant d'écrire le mot. Les exclamations se croisaient, s'étouffaient. Pourtant, on entendait la voix flûtée de M. La Rouquette, qui répétait : - Il insulte l'empereur, il insulte la France ! M. de Marsy eut un geste digne. Il se rassit, en disant : - Je rappelle l'orateur à l'ordre. Une longue agitation suivit. Ce n'était plus le Corps législatif ensommeillé qui avait voté, cinq ans plus tôt, un crédit de quatre cent mille francs pour le baptême du prince impérial. A gauche, sur un banc, quatre députés applaudissaient le mot lancé à la tribune par leur collègue. Ils étaient cinq maintenant à attaquer l'Empire. Ils l'ébranlaient d'une secousse continue, le niaient, lui refusaient leur vote, avec un entêtement de protestation, dont l'effet devait peu à peu soulever le pays entier. Ces députés se tenaient debout, groupe infime, perdu au milieu d'une majorité écrasante ; et ils répondaient aux menaces, aux poings tendus, à la pression bruyante de la Chambre sans un découragement, immobiles et fervents dans leur revanche. La salle elle-même paraissait changée, toute sonore, frémissante de fièvre. On avait rétabli la tribune au pied du bureau. (...) Mais ce qui soufflait surtout la vie, c'était le public plus nombreux, penché anxieusement, suivant les débats, apportant là sa passion. Le second rang des tribunes venait d'être remis en place. Les journalistes avaient leur tribune particulière. Tout en haut, au bord de la corniche chargée de dorures, des têtes s'allongeaient, un envahissement de foule, qui parfois faisait lever les yeux inquiets des députés, comme s'ils avaient cru brusquement entendre le piétinement de la populace, un jour d'émeute. (...) - Messieurs, je me résume, disait l'orateur. Le décret du 24 novembre octroie des libertés purement illusoires. Nous sommes encore bien loin des principes de 89, inscrits si pompeusement en tête de la constitution impériale. Si le gouvernement reste armé de lois exceptionnelles, s'il continue à imposer ses candidats au pays, s'il ne dégage pas la presse du régime de l'arbitraire, enfin s'il tient toujours la France à sa merci, toutes les concessions apparentes qu'il peut faire sont mensongères...(...) - Oui, nous sommes des révolutionnaires, si vous entendez pas là des hommes de progrès, décidés à conquérir la liberté ! Refusez la liberté au peuple, un jour le peuple la reprendra. Et il descendit de la tribune, au milieu d'un nouveau déchaînement. Les députés ne riaient plus comme une bande de collégiens échappés. Ils s'étaient levés, tournés vers la gauche, poussant une fois encore le cri : « A l'ordre ! A l'ordre ! » L'orateur avait regagné son banc, et restait debout, entouré de ses amis. Il y eut des poussées. La majorité sembla vouloir se jeter sur ces cinq hommes, dont les faces pâles les défiaient. (...) - La parole est à Son Excellence monsieur Rougon, reprit M. de Marsy d'une voix calmée. (...) - Nous aussi nous sommes des révolutionnaires, si l'on entend par ce mot des hommes de progrès, décidés à rendre au pays, une à une, toutes les sages libertés... - Très bien ! très bien ! - Eh ! messieurs, quel gouvernement mieux que l'Empire a jamais réalisé les réformes libérales dont vous venez d'entendre tracer le séduisant programme ? Je ne combattrai pas le discours de l'honorable préopinant. Il me suffira de prouver que le génie et le grand cœur de l'empereur ont devancé les réclamations des adversaires les plus acharnés de son règne. Oui, messieurs, de lui-même, le souverain a remis à la nation ce pouvoir dont elle l'avait investi, dans un jour de danger public. Magnifique spectacle, si rare dans l'histoire ! (...) Rougon continuait. - Aujourd'hui, l'heure que nous avons tous attendue avec impatience a enfin sonné. Il n'y a plus aucun danger à faire de la France prospère une France libre. Les passions anarchiques sont mortes L'énergie du souverain et la volonté solennelle du pays ont pour toujours refoulé dans le néant les époques abominables de perversion publique. La liberté est devenue possible, le jour où a été vaincue cette faction qui s'obstinait à méconnaître les bases fondamentales du gouvernement. C'est pourquoi l'empereur a cru devoir retirer sa puissante main, refusant les prérogatives excessives du pouvoir comme un fardeau inutile, estimant son règne indiscutable au point de le laisser discuter. Et il n'a pas reculé devant la pensée d'engager l'avenir ; il ira jusqu'au bout de sa tâche de délivrance, il rendra les libertés une à une, aux époques marquées par sa sagesse. Désormais, c'est ce programme de progrès continu que nous avons la mission de défendre dans cette assemblée... Un des cinq députés de la gauche se leva indigné, en disant : - Vous avez été le ministre de la répression à outrance ! Et un autre ajouta avec passion : - Les pourvoyeurs de Cayenne et de Lambessa n'ont pas le droit de parler au nom de la liberté ! - On vous demande, messieurs, d'abroger la loi de sûreté générale. Je ne rappellerai pas l'heure à jamais maudite où cette loi fut une arme nécessaire ; il s'agissait de rassurer le pays, de sauver la France d'un nouveau cataclysme. Aujourd'hui, l'arme est au fourreau. Le gouvernement, qui s'en est toujours servi avec la plus grande prudence, je dirai même avec la plus grande modération... - C'est vrai ! - Le gouvernement ne l'applique plus que dans certains cas tout à fait exceptionnels. Elle ne gêne personne, si ce n'est les sectaires qui nourrissent encore la coupable folie de vouloir retourner aux plus mauvais jours de notre histoire. Parcourez nos villes, parcourez nos campagnes, vous y verrez partout la paix et la prospérité ; interrogez les hommes d'ordre, aucun ne sent peser sur ses épaules ces lois d'exception dont on nous fait un si grand crime. Je le répète, entre les mains paternelles du gouvernement, elles continuent à sauvegarder la société contre des entreprises odieuses, dont le succès, d'ailleurs, est désormais impossible. Les honnêtes gens n'ont pas à se préoccuper de leur existence. Laissons-les où elles dorment, jusqu'au jour où le souverain croira devoir les briser lui-même... Que vous demande-t-on encore, messieurs ? La sincérité des hommes de progrès, décidés à rendre au pays, une à une, toutes les sages libertés... - Très bien ! très bien ! - Eh ! messieurs, quel gouvernement mieux que l'Empire a jamais réalisé les réformes libérales dont vous venez d'entendre tracer le séduisant programme ? Je ne combattrai pas le discours de l'honorable préopinant. Il me suffira de prouver que le génie et le grand cœur de l'empereur ont devancé les réclamations des adversaires les plus acharnés de son règne. Oui, messieurs, de lui-même, le souverain a remis à la nation ce pouvoir dont elle l'avait investi, dans un jour de danger public. Magnifique spectacle, si rare dans l'histoire ! (...) Rougon continuait. - Aujourd'hui, l'heure que nous avons tous attendue avec impatience a enfin sonné. Il n'y a plus aucun danger à faire de la France prospère une France libre. Les passions anarchiques sont mortes L'énergie du souverain et la volonté solennelle du pays ont pour toujours refoulé dans le néant les époques abominables de perversion publique. La liberté est devenue possible, le jour où a été vaincue cette faction qui s'obstinait à méconnaître les bases fondamentales du gouvernement. C'est pourquoi l'empereur a cru devoir retirer sa puissante main, refusant les prérogatives excessives du pouvoir comme un fardeau inutile, estimant son règne indiscutable au point de le laisser discuter. Et il n'a pas reculé devant la pensée d'engager l'avenir ; il ira jusqu'au bout de sa tâche de délivrance, il rendra les libertés une à une, aux époques marquées par sa sagesse. Désormais, c'est ce programme de progrès continu que nous avons la mission de défendre dans cette assemblée... Un des cinq députés de la gauche se leva indigné, en disant : - Vous avez été le ministre de la répression à outrance ! Et un autre ajouta avec passion : - Les pourvoyeurs de Cayenne et de Lambessa n'ont pas le droit de parler au nom de la liberté ! - On vous demande, messieurs, d'abroger la loi de sûreté générale. Je ne rappellerai pas l'heure à jamais maudite où cette loi fut une arme nécessaire ; il s'agissait de rassurer le pays, de sauver la France d'un nouveau cataclysme. Aujourd'hui, l'arme est au fourreau. Le gouvernement, qui s'en est toujours servi avec la plus grande prudence, je dirai même avec la plus grande modération... - C'est vrai ! - Le gouvernement ne l'applique plus que dans certains cas tout à fait exceptionnels. Elle ne gêne personne, si ce n'est les sectaires qui nourrissent encore la coupable folie de vouloir retourner aux plus mauvais jours de notre histoire. Parcourez nos villes, parcourez nos campagnes, vous y verrez partout la paix et la prospérité ; interrogez les hommes d'ordre, aucun ne sent peser sur ses épaules ces lois d'exception dont on nous fait un si grand crime. Je le répète, entre les mains paternelles du gouvernement, elles continuent à sauvegarder la société contre des entreprises odieuses, dont le succès, d'ailleurs, est désormais impossible. Les honnêtes gens n'ont pas à se préoccuper de leur existence. Laissons-les où elles dorment, jusqu'au jour où le souverain croira devoir les briser lui-même... Que vous demande-t-on encore, messieurs ? La sincérité des élections, la liberté de la presse, toutes les libertés imaginables. Ah ! laissez-moi me reposer ici dans le spectacle des grandes choses que l'Empire a déjà accomplies. Autour de moi, partout où je porte les yeux, j'aperçois les libertés publiques croître et donner des fruits splendides. Mon émotion est profonde. La France, si abaissée, se relève, offre au monde l'exemple d'un peuple conquérant son émancipation par sa bonne conduite. A cette heure, les jours d'épreuve sont passés. Il n'est plus question de dictature, de gouvernement autoritaire. Nous sommes tous les ouvriers de la liberté... - Bravo ! bravo ! - On demande la sincérité des élections. Le suffrage universel, appliqué sur sa base la plus large, n'est-il pas la condition primordiale d'existence de l'Empire ? Sans doute le gouvernement recommande ses candidats. Est-ce que la révolution n'appuie pas les siens avec une audace impudente ? On nous attaque, nous nous défendons, rien de plus juste. On voudrait nous bâillonner, nous lier les mains, nous réduire à l'état de cadavre. C'est ce que nous n'accepterons jamais. Par amour pour le pays, nous serons toujours là, à le conseiller, à lui dire où sont ses véritables intérêts. Il reste, d'ailleurs, le maître absolu de son sort. Il vote, et nous nous inclinons. Les membres de l'opposition qui appartiennent à cette assemblée, où ils jouissent d'une entière liberté de parole, sont une preuve de notre respect pour les arrêts du suffrage universel. Les révolutionnaires doivent s'en prendre au pays, si le pays acclame l'Empire par des majorités écrasantes...
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