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Mémorial de Louis Delgrès
 

Ferrements
Aimé Césaire

 

 

Delgrès Louis.

Le dernier défenseur de la liberté des noirs à la Guadeloupe, né à Saint-Pierre (Martinique) en 1772, tué à la prise de Matouba (Guadeloupe) le 28 mai 1802.

Sans illusion sur l'issue certaine d'une lutte qu'il avait acceptée, non provoquée, il sut se distinguer par un courage chevaleresque. On le voyait s'asseoir dans une embrasure de canon un violon à la main, y braver les boulets du général Richepanse, le commandant de l'odieuse expédition, et nouveau Tyrtée, jouer de son instrument pour animer ses soldats

Larousse, XIXe siècle (1870)

Proclamation de Louis Delgrès (10 mai 1802)

 

La Guadeloupe saccagée et détruite, ses ruines encore fumantes du sang de ses enfants, des femmes et des vieillards passés au fil de l'épée, Pélage lui-même victime de leur astuce après avoir lâchement trahi son pays et ses frères ; le brave et immortel Delgrès emporté dans les airs avec les débris de son fort plutôt que d'accepter les fers. Guerrier magnanime !

Jean-Jacques Dessalines

Proclamation aux Haïtiens, 28 avril 1804

un brouillard monta

le même qui depuis toujours m'obsède

tissu de bruits de ferrements de chaînes sans clefs

d'éraflures de griffes

d'un clapotis de crachats

un brouillard se durcit et un poing surgit

qui cassa le brouillard

le poing qui toujours m'obsède

 

et ce fut sur une mer d'orgueil

un soleil non pareil

avançant ses crêtes majestueuses

comme un jade troupeau de taureaux

vers les plages prairies obéissantes

et ce furent des montagnes libérées

pointant vers le ciel leur artillerie fougueuse

et- ce furent des vallées au fond desquelles

l'Espérance agita les panaches fragiles des cannes à

sucre de janvier

 

Louis Delgrès je te nomme

 

et soulevant hors silence le socle de ce nom

je heurte la précise épaisseur de la nuit

d'un rucher extasié de lucioles...

 

Delgrès il n'est point de printemps

comme la chlorophylle guettée d'une rumeur émer-

geante de morsures

de ce prairial têtu

trois jours tu vis contre les môles de ta saison

l'incendie effarer ses molosses

trois jours il vit Delgrès de sa main épeleuse de graines

ou de racines

maintenir dans l'exacte commissure de leur rage

impuissante

Gobert et Pélage les chiens colonialistes

 

Alentour le vent se gifle de chardons

d'en haut le ciel est bruine de sang ingénu

Fort Saint-Charles je chante par-dessus la visqueuse

étreinte

le souple bond d'Ignace égrenant essoufflée

par cannaies et clérodendres la meute colonialiste

 

et je chante Delgrès qui aux remparts s'entête

trois jours Arpentant la bleue hauteur du rêve

projeté hors du sommeil du peuple

trois jours Soutenant soutenant de la grêle contexture

de ses bras

notre ciel de pollen écrasé...

 

Et qu'est-ce donc qu'on entend

 

Le troupeau d'algues bleues cherche au labyrinthe des

îles voussure ombreuse de l'écoute

la seule qui fût flaireuse d'une nouvelle naissance

Haïti aisance du mystère

l'étroit sentier de houle dans la brouillure des fables...

Mais quand à Bainbridge Ignace fut

tué que l'oiseau charognard du

hurrah colonialiste

eut plané son triomphe sur le frisson

des îles

 

alors l'Histoire hissa sur son plus haut bûcher

la goutte de sang que je dis

où vint se refléter comme en profond parage

l'insolite brisure du destin...

 

Morne Matouba

Lieu abrupt. Nom abrupt et de ténèbres En bas

au passage Constantin là où les deux rivières

écorcent leurs hoquets de couleuvres

Richepanse est là qui guette

(Richepanse l'ours colonialiste aux violettes gencives

friand du miel solaire butiné aux campêches)

 

et ce fut aux confins l'exode du dia-

logue

 

Tout trembla sauf Delgrès...

 

O mort, vers soi-même le bond consi-

dérable

tout sauta sur le noir Matouba

 

l'épais filet de l'air vers les sommets hala

d'abord les grands chevaux du bruit cabrés contre le

ciel

puis mollement le grand poulpe avachi de fumée

dérisoire cracheur dans la nuit qu'il injecte

de l'insolent parfum d'une touffe de citronnelle

et un vent sur les îles s'abattit

que cribla la suspecte violence des criquets...

 

Delgrès point n'ont devant toi chanté

les triomphales

flûtes ni rechigné ton ombre les citernes

séchées ni l'insecte vorace n'a pâturé ton site

O briseur Déconcerteur Violent

Je chante la main qui dédaigna d'écumer

de la longue cuillère des jours

le bouillonnement de vesou de la grande cuve

du temps

et je chante

mais de toute la trompette du ciel plénier et

sans merci

rugi le tenace tison hâtif

lointainement agi par la rigueur téméraire de

l'aurore !

 

Je veux entendre un chant où l'arc-en-ciel se brise

où se pose le courlis aux plages oubliées

je veux la liane qui croît sur le palmier

(c'est le tronc du présent notre avenir têtu)

 

je veux le conquistador à l'armure descellée

se couchant dans une mort de fleurs parfumées

et l'écume encense une épée qui se rouille

dans le pur vol bleuté de lents cactus hagards

 

je veux au haut des vagues soudoyant le tonnerre de midi

la négrillonne tête désenlisanr d'écumes

la souple multitude du corps impérissable

 

que dans la vérité pourrie de nos étés

monte et ravive une fripure de bagasses

un sang de lumière chue aux coulures des cannaies

 

et voici dans cette sève et ce sang dedans cette évidence

aux quatre coins des îles Delgrès qui nous méandre

ayant Icare dévolu creusé au moelleux de la cendre

la plaie phosphorescente d'une insondable source

Or

constructeur du cœur dans la chair molle des mangliers

aujourd'hui Delgrès

au creux de chemins qui se croisent

ramassant ce nom hors maremmes

je te clame et à tout vent futur

toi buccinateur d'une lointaine vendange.

Ferrements

Éditions du Seuil, 1960

 

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Voir aussi :

Aimé Césaire

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