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M. Le président, en montant au fauteuil, est accueilli par les
applaudissements de ses collègues à gauche et à l’extrême gauche.
M. Léon Blum, président du conseil, et les membres du cabinet entrent en
séance
(Applaudissements à l'extrême gauche et à gauche. – Sur ces bancs
MM. les députés se lèvent et applaudissent.)
La séance est ouverte à quinze heures.
- 1 - PROCÈS-VERBAL
M. Arsène
Gros, l’un des secrétaires, donne lecture du procès-verbal
de la séance du vendredi 5 juin.
Le procès-verbal est adopté.
- 2 - COMMUNICATION DU GOUVERNEMENT
M. le président. La parole est à M. le président du conseil, pour
une communication du gouvernement (Vifs applaudissements à l’extrême
gauche et à gauche.)
M. Léon Blum, président du conseil Messieurs, le
Gouvernement se présente devant vous au lendemain d'élections générales
où la sentence du suffrage universel, notre juge et notre maître à tous,
s'est traduite avec plus de puissance et de clarté qu’à aucun moment de
l'histoire républicaine. Le peuple français a manifesté sa décision
inébranlable de préserver contre toutes les tentatives de la violence ou
de la ruse les libertés démocratiques qui ont été son œuvre et qui
demeurent son bien. (Vifs applaudissements à l'extrême gauche et à
gauche.)
Il a affirmé sa résolution de rechercher dans des voies nouvelles les
remèdes de la crise qui l'accable, le soulagement de souffrances et
d'angoisses que leur durée rend sans cesse plus cruelles, le retour à
une vie active, saine et confiante.
Enfin, il a proclamé la volonté de paix qui l'anime tout entier.
La tâche du Gouvernement qui se présente devant vous se trouve donc
définie dès la première heure de son existence.
Il n'a pas à chercher sa majorité, ou à appeler à lui une majorité. Sa
majorité est faite. (Vifs applaudissements à l'extrême gauche, à
gauche et sur divers bancs.) Sa majorité est celle que le pays a
voulue. Il est l'expression de cette majorité rassemblée sous le signe
du front populaire. (Nouveaux applaudissements sur les mêmes bancs.)
Il possède d'avance sa confiance et l'unique problème qui se pose
pour lui sera de la mériter et de la conserver. (Applaudissements.)
Il n'a pas à formuler son programme. Son programme est le programme
commun souscrit par tous les partis qui composent la majorité, et
l'unique problème qui se pose pour lui sera de le résoudre en actes.
(Nouveaux applaudissements.)
Ces actes se succéderont à une cadence rapide, car c'est de la
convergence de leurs effets que le Gouvernement attend le changement
moral et matériel réclamé par le pays.
Dès le début de la semaine prochaine, nous déposerons sur le bureau de
la Chambre un ensemble de projets de loi dont nous demanderons aux deux
Assemblées d'assurer le vote avant leur séparation. (Très bien !
très bien !)
Ces projets de loi concerneront :
- L'amnistie,
- La semaine de quarante heures,
- Les contrats collectifs,
- Les congés payés,
- Un plan de grands travaux (Applaudissements à l'extrême gauche et à
gauche), c'est-à-dire d'outillage économique, d'équipement
sanitaire, scientifique, sportif et touristique (Très bien ! très
bien !),
- La nationalisation de la fabrication des armes de guerre
(Vifs applaudissements à l'extrême gauche, à gauche et sur plusieurs
bancs au centre),
- L'office du blé qui servira d'exemple pour la revalorisation
des autres denrées agricoles, comme le vin, la viande et le lait
(Nouveaux applaudissements sur les mêmes bancs),
- La prolongation de la scolarité (Très bien ! très bien !),
- Une réforme du statut de la Banque de France
(Applaudissements à l'extrême gauche et à gauche), garantissant dans
sa gestion la prépondérance des intérêts nationaux,
- Une première revision des décrets-lois en faveur des catégories les
plus sévèrement atteintes des agents des services publics et des
services concédés, ainsi que des anciens combattants. (Nouveaux
applaudissements sur les mêmes bancs.)
Sitôt ces mesures votées, nous présenterons au Parlement une seconde
série de projets visant notamment le fonds national de chômage,
l'assurance contre les calamités agricoles, l'aménagement des dettes
agricoles (Applaudissements), un régime de retraites garantissant
contre la misère les vieux travailleurs des villes et des campagnes.
(Vifs applaudissements à l'extrême gauche, à gauche et sur divers bancs
au centre.)
A bref délai, nous vous saisirons ensuite d'un large système de
simplification et de détente fiscale, soulageant la production et le
commerce, ne demandant de nouvelles ressources qu'à la contribution de
la richesse acquise, à la répression de la fraude, et surtout à la
reprise de l'activité générale. (Applaudissements à l'extrême gauche
et à gauche.)
Tandis que nous nous efforcerons ainsi, en pleine collaboration avec
vous, de ranimer l'économie française, de résorber le chômage,
d'accroître la masse des revenus consommables, de fournir un peu de
bien-être et de sécurité à tous ceux qui créent, par leur travail, la
véritable richesse (Applaudissements à l'extrême gauche et sur divers
bancs à gauche), nous aurons à gouverner le pays. Nous gouvernerons
en républicains. Nous assurerons l'ordre républicain.
(Applaudissements.) Nous appliquerons avec une tranquille fermeté
les lois de défense républicaine. (Applaudissements à l'extrême
gauche et à gauche.) Nous montrerons que nous entendons animer
toutes les administrations et tous les services publics de l'esprit
républicain. (Vifs applaudissements a l'extrême gauche, à gauche et
sur divers bancs au centre.) Si les institutions
démocratiques étaient attaquées, nous en assurerions le respect
inviolable avec une vigueur proportionnée aux menaces ou aux
résistances. (Nouveaux applaudissements sur les mêmes bancs. -
Interruptions à droite.)
Le Gouvernement ne se méprend ni sur la nature ni sur la gravité des
difficultés qui l'attendent. Pas plus qu'il ne se les dissimule à
lui-même, il n'entend les dissimuler au pays. (Très bien ! très
bien !) Avant peu de jours, il dressera publiquement un premier
bilan de la situation économique et financière (Applaudissements)
tel qu'on peut l'établir au départ de la présente législature. II sait
qu'à un pays comme la France, mûri par un long usage de Ia liberté
politique, on peut parler sans crainte le langage de la vérité et que la
franchise des gouvernants rassure - bien loin de l'altérer - la
confiance nécessaire de la nation en elle-même. (Applaudissements.)
quant à nous, l'immensité de la tâche qui nous incombe, bien loin de
nous décourager ne fait qu'accroître notre ardeur, (Nouveaux
applaudissements.)
C'est dans le même esprit et avec la même résolution que nous
entreprendrons la conduite des affaires internationales. La volonté du
pays est évidente. Il veut la paix. Il la veut unanimement. Il Ia veut
indivisible (Applaudissements à l'extrême gauche, à gauche et au
centre) avec toutes les nations du monde et pour toutes les nations
du monde. Nouveaux applaudissements sur les mêmes bancs.) Il
identifie la paix avec le respect de la loi internationale et des
contrats internationaux, avec la fidélité aux engagements pris et aux
paroles données. II souhaite ardemment que l'organisation de la sécurité
collective permette d'arrêter la concurrence effrénée d'armements où
l'Europe se trouve entraînée tout entière et conduise au contraire a son
corollaire logique, c'est-à-dire à l'entente internationale pour la
publicité, la réduction progressive et le contrôle effectif des
armements nationaux. (Applaudissements.) Le Gouvernement aura
pour ligne de conduite cette volonté unanime qui n'est nullement un
signe d'abandon ni une marque de faiblesse. La volonté de paix d'une
nation comme la France, quand elle est sure d'elle-même, quand elle
s'appuie sur la morale et sur l'honneur, sur la fidélité à ses amitiés
éprouvées, sur la sincérité profonde de l'appel qu'elle adresse à tous
les peuples, peut être proclamée avec éclat et avec fierté.
(Applaudissements prolongés à l'extrême gauche, à gauche et sur
plusieurs bancs au centre).
Tel est notre programme d'action. Pour l'accomplir, nous ne revendiquons
pas d’autre autorité que celle qui est pleinement compatible avec les
principes de la démocratie. Mais nous avons besoin de posséder
pleinement celle-là. Ce qui crée l'autorité dans une démocratie, c'est
la rapidité et l’énergie d'une action méthodiquement concertée, c'est Ia
conformité de cette action avec les décisions du suffrage universel
(Très bien ! très bien !), c'est la fidélité aux engagements publics
pris vis-à-vis du corps électoral (Applaudissements), c'est la
ferme détermination de mettre un terme à toutes les formes de la
corruption (Vifs applaudissements à l'extrême gauche, à gauche et sur
plusieurs bancs au centre.) Ce qui la légitime, c'est la double
confiance du Parlement et du pays.
Nous avons besoin de l'une et de l'autre. Le Parlement républicain,
délégataire de la souveraineté, comprendra avec quelle impatience de
grandes réalisations sont attendues, combien il serait périlleux de
décevoir l'espoir avide de soulagement, de changement, de
renouvellement, qui n'est pas particulier a une majorité politique ou à
une classe sociale, mais qui s'étend à la nation tout entière.
(Nouveaux applaudissements sur les mêmes bancs). Il démontrera
ainsi, une fois de plus, la partialité et la vanité des tentatives
faites pour le discréditer devant l'opinion publique. De son coté, le
pays comprendra que la tâche dont il a chargé la Chambre nouvelle et
dont la majorité nous charge à son tour, ne peut s'accomplir que si le
Gouvernement en conserve la libre direction comme la responsabilité que
si le maintien de la concorde et de la sécurité publique fournit à son
travail les conditions d'efficacité pensables, que si les partis
politiques et les organisations corporatives groupées dans le
rassemblement populaire coopèrent tous à son effort.
(Applaudissements.)
Nous avons l'ardent désir que les premiers résultats des mesures que
nous allons mettre en œuvre avec votre collaboration se fassent
promptement sentir. Nous n'en attendons pas seulement l’apaisement de
misères présentes dont nous nous sentons, comme vous tous, étroitement
solidaires. Nous espérons ranimer jusque dans la profondeur de la nation
sa foi en elle-même dans son avenir, dans son destin. Étroitement unis à
la majorité dont nous sommes l'émanation, nous sommes convaincus que
notre action doit et peut répondre à toutes les aspirations
généreuses, bénéficier à tous les intérêts légitimes. La fidélité à nos
engagements, telle sera notre règle. Le bien public, tel sera notre but.
(Vifs applaudissements à l'extrême gauche, à gauche et sur divers
bancs au centre.). - MM. les députés siégeant sur ces bancs se
lèvent et applaudissent longuement).
- 3 - EXCUSES ET CONGÉS
M. le président. MM. Beauguitte, P.-E. Flandin et de Rocca-Serra
s'excusent de ne pouvoir assister à la séance de ce jour et demandent
des congés.
Conformément à l'article 129 du règlement, le bureau est d'avis
d'accorder ces congés.
Il n'y a pas d'observation ?... Les congés sont accordés.
- 4 - SUITE DE LA VÉRIFICATION DES POUVOIRS
M. le président. L'ordre du jour appelle la suite de la vérification des
pouvoirs.
DÉPARTEMENT DE LA GIRONDE.
M. le président. L'ordre du jour appelle l'examen des conclusions
du 4e bureau sur les opérations électorales de la 3e
circonscription de Bordeaux.
Le rapport a été inséré à la suite du compte rendu in extenso de la séance du 5 juin.
Votre 4e bureau conclut à la validation.
Personne ne demande la parole ?...
Je mets aux voix les conclusions du 4e bureau.
(Les conclusions du 4e bureau, mises aux voix sont adoptées.)
M. le président. En conséquence, M. Adrien Marquet est admis.
- 5 - MOTION
M. le président.. Je suis saisi d'une motion présentée par M. de La
Myre Mory, ainsi conçue :
« J'ai l'honneur de demander, conformément aux dispositions de
l'article 15 du Règlement de la Chambre, la nomination, dans le plus
bref délai, d'une commission du règlement nommée dans les bureaux et
comprenant trente-trois membres. »
Il n'y a pas d'opposition ?... Il en est ainsi ordonné.
M. de La Myre Mory propose que cette commission soit nommée mardi
prochain 9 juin.
Il n’y a pas d'opposition ? Il en est ainsi ordonné.
En conséquence, je vais procéder au tirage au sort des bureaux.
(L’opération a lieu.)
- 6 - DEMANDES D'INTERPELLATION
M. le président. J'ai reçu les demandes d’interpellation
suivantes :
De M. Fernand-Laurent, sur la politique générale du Gouvernement ;
De M. Jean Montigny, sur la nécessité de pratiquer une politique
extérieure basée sur les réalités qui nous entourent et susceptible
d'assurer effectivement le maintien de la paix ;
De M. Jean Garchery, sur les mesures que le Gouvernement compte prendre
pour mettre hors d'état de nuire, ceux qui au nom de « l’argent-roi »,
s'insurgent contre la volonté populaire et le suffrage universel, et que
I’on trouve toujours en état permanent de complot contre la vie du pays
et la sûreté de l'État ;
M. Émile Périn, sur les mesures que le Gouvernement compte prendre
pour : 1° arrêter l'évasion des capitaux ; 2° présenter un programme de
grands travaux concernant la lutte contre le chômage ; 3 assurer aux
communes et aux départements les moyens financiers pour la réalisation
de leurs projets de travaux ;
De MM. Midol et Moquet, sur les conditions dans lesquelles trois
ouvriers du service de la voie ont été tués dans l’exercice de leur
travail le 9 mai 1936, en gare de Clichy-Levallois, sans que les meures
effectives de protection aient été prises et sur les méthodes que le
Gouvernement entend faire prendre aux réseaux pour éviter de semblables
catastrophes ;
De M. Paul Reynaud, sur la politique générale du Gouvernement ;
De M. Le Cour Grandmaison sur la politique générale du Gouvernement ;
De M. Sturmel, sur l'incorporation massive de cultivateurs jeunes et
vieux dans le Haut-Rhin et le Bas-Rhin, pour une période militaire, du
28 juillet au 12 août 1936, époque de la récolte du blé ;
De M. Xavier Vallat, sur la politique générale du Gouvernement ;
De M. René Dommange, sur la politique générale du Gouvernement ;
De M. Pierre Trémintin, sur la politique générale du Gouvernement et sur
sa position en présence des graves problèmes de l'heure présente ;
De M. Louis Marin, sur les mesures immédiates que M. le président du conseil compte prendre pour préserver la paix intérieure et extérieure ;
De M. Joseph Denais, sur la politique générale, économique, financière
et sociale du Gouvernement ;
De M. Oberkirch, sur la politique étrangère du Gouvernement, et
notamment la politique de sanctions à l'égard de l'Italie ;
De M. Prosper Blanc, sur la politique générale du Gouvernement et
notamment celle qu'il entend suivre en matière agricole ;
De M. Jean Miel, sur la politique du Gouvernement à l'égard de
l'agriculture.
Quel jour le Gouvernement propose-t-il pour la discussion de ces
interpellations ?
M. Léon Blum, président du conseil. Le Gouvernement est
aux ordres de la Chambre pour la discussion de toutes les
interpellations relatives à sa politique générale.
M. le président. Je crois comprendre, monsieur le président du
conseil, que vous désirez la jonction et la discussion immédiate de
toutes les interpellations visant la politique générale du Gouvernement,
en réservant celles qui ont un objet particulier.
M. le président du conseil. Oui, monsieur le président.
Je ne connais pas exactement le nombre des interpellations visant la
politique générale.
M. le président. Il y en a neuf.
M. le président du conseil. C'est une bonne moyenne (Sourires)
M. le président. Il n'y a pas d'opposition à la discussion
immédiate des interpellations visant la politique générale du
Gouvernement ?...
La discussion immédiate est ordonnée.
Je rappelle que les interpellations visant la politique générale du
Gouvernement sont celles de MM. Fernand-Laurent, Paul Reynaud, Le Cour
Grandmaison, Xavier Vallat, René Dommange, Pierre Trémintin. Louis
Marin, Joseph Denais et Prosper Blanc.
La Chambre a écouté, tout à l'heure, avec le calme qu'elle devait
apporter à cette audition, la communication de M. le président du conseil. Je lui demande, pour ce premier grand débat, de vouloir bien me
mettre à même de lui adresser des remerciements à la fin de la
séance. (Applaudissements) La parole est à M. Fernand-Laurent,
pour développer son interpellation. (Applaudissements à droite.)
M. Fernand-Laurent. Ce serait tout à la fois manquer de déférence
à l'égard de la Chambre et, à mon sens, mal servir le pays que de perdre
même un instant à commenter le résultat de cette consultation populaire
à laquelle faisait allusion tout à l'heure M. le président du conseil, consultation dont nous n'avons qu'à déduire en toute
objectivité les conséquences logiques.
Je ne vois même aucun inconvénient, pour aller droit au but et pour
éviter toute discussion et tout malentendu, à adopter comme plan de
travail un mot d'ordre que, sans doute, nul ici ne récusera : la paix,
le pain, la liberté.
Monsieur le président du conseil, vous sollicitez la confiance de la
Chambre et vous la sollicitez avec d'autant plus de tranquillité qu'elle
vous est par avance accordée.
Mais la confiance ne peut être raisonnablement accordée qu'à un
programme. Du vôtre, vous venez de nous lire un certain nombre de têtes
de chapitres, mais vous serez certainement le premier à admettre que le
laconisme forcé de la déclaration que nous venons d'entendre et que la
forme obligatoirement elliptique de cette déclaration autorisent et
justifient, sur bien des points essentiels, des demandes de précisions.
C'est à solliciter ces précisions indispensables que se limitera mon
intervention.
La paix ? De tous les problèmes auxquels doit faire face votre
Gouvernement, il n'en est pas de plus urgent, puisque, d'ailleurs, dans
quelques jours, vous serez à Genève, vous ou votre ministre des affaires
étrangères, pour en discuter.
Pour la cause de la paix, nous avons entendu avec une satisfaction
.sincère votre déclaration. Vous voulez la paix, avez-vous dit, avec
toutes les nations du monde. Et, de façon plus explicite, le 15 mai
dernier, à l’American Club, vous aviez dit :
« Nous voulons vivre en paix avec toutes les nations du monde, quel que
puisse être leur régime intérieur ou leur politique intérieure. Avec
toutes les nations du monde, quel que soit leur politique ou leur régime
intérieur, nous voulons travailler à éliminer les causes de conflit d'où
pourrait sortir un jour la guerre »
Fort
bien ! Mais quel contraste, permettez-moi de vous le dire, monsieur le
président du conseil, entre ces déclarations si nettes et cette autre
affirmation, non moins solennelle, d'un interprète infaillible de votre
pensée :
« Aucune
alliance sincère, aucune entente sincère n'est admissible entre deux
États qu'opposent des conceptions politiques fondamentales.
« Les principes qui règlent la politique intérieure d'un État sont aussi
ceux qui doivent régler sa diplomatie. Il y a une diplomatie
républicaine pour un État républicain ; il y a et il y aura une
diplomatie socialiste pour les États socialistes.
« Nous
n’acceptons et n’accepterons, à aucun prix, à aucun moment, sous aucune
forme, rien qui ressemble à un rapprochement, à une entente amicale, à
une solidarité politique avec le fascisme italien. »
Je
disais que cette déclaration était d'un interprète infaillible de votre
pensée, monsieur le président du conseil. Elle est, en effet, de M. Léon Blum. (Applaudissements à droite.)
Quel
contraste entre ces deux opinions rapprochées ! Et - vous voudrez bien
en convenir très loyalement - quel sujet de Iégitime inquiétude pour
nous dans cette contradiction !
Que vos
idées, depuis lors, aient évolué, rien de plus naturel. Que vos
sentiments à l'égard de l'Italie s'inspirent aujourd'hui uniquement des
préoccupations de l'homme d'État, nous vous en félicitons et nous nous
en félicitons pour la cause de la paix.
Mais
vous voudrez bien convenir que l'American Club, pour un sujet aussi
grave touchant aux intérêts français, est un confessionnal un peu trop
officieux et que la Chambre est en droit de vous demander, ici où c'est
le lieu, une explication officielle et définitive. (Applaudissements
à droite.)
Les
sanctions n'ont plus aucun sens. (Vifs applaudissements à droite. -
interruptions à l'extrême gauche.)
Elles ne
peuvent plus rien changer au destin de l'Éthiopie.
Pendant ce temps, les importations italiennes en France ont diminué, par
rapport à l'an passé, de 90 p. 100 et les exportations françaises en
Italie se sont réduites de 71 p. 100.
A titre
d'exemple, pour la seule industrie lainière, la perte sèche résultant,
pour ce pays, de cette situation absurde, est de quelque 100 millions de
francs.
Cette
situation absurde va-t-elle durer ? Avez-vous l'intention de la faire
durer ?
Ce n'est
pas l'avis de votre associé communiste, car M. Maurice Thorez - et nous
devons, sur ce point, le féliciter de sa netteté vigoureuse - le 14 mai,
à la rue de la Grange-aux-Belles, disait expressément :
« Nous
ne voulons pas être tantôt sanctionnistes contre l'Italie, aux ordres de
la bourgeoisie anglaise, tantôt antisanctionnistes quand il s'agit de
l’Allemagne d'Hitler. » (Très bien ! très bien ! à droite.)
Nous ne
saurions mieux dire. Mais est-ce bien aussi votre avis, monsieur le
président du conseil ?
Dans le
Populaire du mercredi 20 mai - les anciens de cette Chambre savent que
je lis le Populaire chaque matin - j'ai lu une motion de
l'exécutif de l'Internationale ouvrière, qui, tout de même, ne vous est
pas complètement étrangère. Et, dans cette motion, j'ai relevé notamment
ce passage essentiel : « Les sanctions doivent être maintenues jusqu'au
rétablissement de l'autorité de la Société des nations. »
L'autorité de la Société des nations ! Qui donc, dans nette Chambre,
oserait aujourd'hui en parler sans sourire ? (Applaudissements à
droite. - Interruptions à l'extrême gauche et à gauche.)
M. Maurice Thorez.
C'est M. Laval qui a essayé de la tuer.
M. Fernand-Laurent.
N'est-ce pas M. le président d'honneur du parti radical-socialiste qui,
dans un article récent paru dans l’Information, avait cette
formule si jolie : « A Genève, on n'enterre pas, on embaume »
(Sourires.)
Avez-vous l'intention, monsieur le président du conseil, de laisser
durer cette situation paradoxale aussi longtemps que durera cet
embaumement ?
Ou bien
vous êtes docile à la motion de l'internationale socialiste ouvrière et
vous maintenez les sanctions, contre l'intérêt évident de ce pays, ou
bien l'homme d’État que vous êtes devenu répudie sur ce point l'opinion
du militant socialiste : tel est le dilemme devant, lequel vous êtes
placé.
Vous
concevrez qu'il nous intéresse de savoir dans quel sens vous entendez le
trancher.
Les
Anglais ont commis une erreur. Avec le sens pratique qui leur est
propre, ils la reconnaissent et commencent déjà à l'effacer. Est-ce le
moment que nous allons choisir pour nous enfoncer dans cette erreur ?
Quelle
serait notre situation dans le monde avec, à nos frontières de l'Est,
une Allemagne agressive et, à nos frontières du Sud-Est une Italie
irritée?
Prenez-y
garde, messieurs. Si nous attendons quelque temps encore, nous
risquerons de nous réveiller devant une réconciliation anglo-italienne
faite en dehors de nous et à nos dépens. (Applaudissements à droite.)
En ce
qui concerne votre programme économique, monsieur le président du
conseil, vous en attendez une atténuation rapide de la misère générale.
C'est notre vœu unanime. Vous le disiez tout à l'heure très justement,
nous sommes tous solidaires de la misère du peuple de ce pays. Que le
pain soit assuré à tous en abondance par la prompte application de votre
programme, c'est notre vœu le plus cher.
Ce
programme - vous l'aviez écrit déjà, vous l'avez confirmé par votre
allocution radiodiffusée, vous l'avez répété tout à l'heure - est celui
du rassemblement populaire.
Nous
l'avons tous lu.
De ce
programme, vous avez détaché un certain nombre d'articles voués à des
réalisations immédiates.
Premier
article : le congé payé.
A cet
égard, aucune difficulté. Nous nous disons de tout cœur en complet
accord avec vous. (Applaudissements à droite. - Exclamations à
l'extrême gauche.)
Je ne
comprends pas très bien les protestations de mes collègues d'extrême
gauche. M. le président du conseil nous disait tout à l'heure qu’il
voulait travailler avec notre collaboration. Je me dis d’accord avec
lui, vous protestez ! (Applaudissements à droite.)
M. Charles Baron.
Nous
constatons seulement que vous êtes opportuniste.
M. Fernand-Laurent.
Le repos
annuel du travailleur est un droit naturel. Et que le patronat ne l'ait
pas plus tôt compris unanimement, c'est plus qu'une erreur, c'est une
faute. (Applaudissements à droite. – Exclamations à l'extrême
gauche.)
Deuxième
article : un contrat collectif du travail.
Sur ce
point encore, au risque de vous contrarier, nous sommes d'accord.
(Applaudissements.)
Un
contrat collectif du travail est souhaitable, mais à une condition, que
vous n'admettrez peut-être pas : c'est qu'il ait comme principe de base
le respect absolu de la liberté du travail. (Applaudissements à
droite.)
Par
contre, il est un troisième article du programme économique du
rassemblement populaire qui inquiète et préoccupe au plus haut point le
monde ouvrier et le patronat. Il est formulé très exactement dans le
programme du rassemblement populaire dans ces termes: « Réduction de la
durée hebdomadaire du travail sans réduction du salaire hebdomadaire. »
Les
partisans de la semaine de quarante heures justifient leur revendication
par le jeu d'une théorie bien connue des économistes qui a déjà été
maintes fois exposée : celle de la masse du travail.
Cette
théorie s'exprime aisément, trop aisément : une quantité donnée,
limitée, de travail existant dans le pays, plus la part de travail
attribuée à chaque travailleur sera réduite, plus il y aura d'emplois à
offrir; ainsi, le chômage sera automatiquement réduit et il ne pourra
l’être que par ce système.
Le
malheur est que cette théorie simpliste est fausse.
Elle est
fausse parce que la quantité de travail n'est pas limitée dans le pays.
Elle est, au contraire, illimitée comme nos besoins eux-mêmes. Plus
exactement, elle n'a d'autre limite que le rapport existant entre le
coût du travail et les ressources dont nous disposons.
Vérité
élémentaire que formule perpétuellement la loi inexorable de l'offre et
de la demande. Ainsi le raisonnement s’écroule par la base, car si la
réduction de la durée du travail a pour conséquent une augmentation du
prix du travail, la masse de travail elle-même sera réduite. Tant il est
vrai que ce problème de durée du travail n’est lui-même qu'un des
aspects du problème plus vaste de la monnaie, dont M. Paul Reynaud.,
tout à l'heure, vous entretiendra, j'en suis sûr, très amplement.
En ce
qui me concerne, je me bornerai sur ce sujet essentiel, à cette
observation :
Qui ne
voit que l'application de la semaine de quarante heures à ce pays, si
elle ne résultait pas d'une mesure internationale unanime et préalable (Applaudissements
à droite et sur divers bancs à gauche), équivaudrait à un véritable
suicide économique ?
Faut-il,
sur ce point, rappeler les attitudes et les réticences des gouvernements
socialistes de la Suède et du Danemark ? Faut-il rappeler l'opposition
de la Grande Bretagne et du Japon ? Faut-il rappeler surtout, car il
suffirait à lui seul, l’exemple instructif et désastreux de la journée
de huit heures appliquée à notre marine marchande, sans qu'on ait pris
la précaution élémentaire d'exiger une entente internationale l'imposant
à toutes les autres grandes nations maritimes du monde ?
Personne
n'a plus le droit d'ignorer que les résultats de cette mesure ont
été catastrophiques pour notre marine, pour nos chantiers maritimes,
pour les équipages et les inscrits, qui devaient en être les
bénéficiaires, que la première est à l'agonie et que ceux qu'elle devait
faire vivre sont réduits au chômage. (Interruptions à l’extrême
gauche.)
Veut-on
recommencer cette expérience vécue et désastreuse ? (Applaudissements
au centre et à droite) Veut-on que ce pays serve de cobaye à une
expérience mal préparée et qui, pour cette raison serait
catastrophique ? (Applaudissements sur les
mêmes bancs.)
Si nous
faisons toutes réserves sur l'institution de la semaine de quarante
heures, en dehors d’une entente internationale, unanime et préalable,
par contre, nous appuierons de nos efforts et de nos votes tout ce que
vous pourrez entreprendre pour lutter contre le chômage, en remplaçant
par du travail la dégradante allocation. (Applaudissements au centre
et à droite).
Je l'ai
dit et imprimé assez souvent pour être tout à fait à l'aise en le
répétant il n'y aura pas, dans l'avenir, de jugement assez sévère pour
la carence des pouvoirs publics et pour les inepties bureaucratiques qui
ont retardé jusqu'à ce jour la mise en œuvre du grand programme de
travaux massifs qui, seul, peut juguler la crise.
Quand on
veut bien considérer que les sommes investies dans des travaux publics
font retour, dans l'année même, à concurrence de 40 p. 100, sous forme
d’impôts et de taxes, dans les caisses de l’État et des collectivités,
on demeure confondu de la stupidité des bureaucrates de finance qui,.
jusqu'à présent, ont retardé la mise en application de ce programme
(Applaudissements) en s'accrochant à des prétextes budgétaires
parfaitement inadmissibles, en investissant les traditions et les
qualités les plus sûres de notre race pour en faire, en temps de crise,
des défauts impardonnables, bureaucrates qui n'ont pas compris qu'il y
a des circonstances où les dirigeants dignes de ce nom doivent cesser de
compter des gros sous pour lever la tête et regarder un peu loin.
(Applaudissements sur de nombreux bancs.)
M. André Le Troquer.
C'est
une interpellation à retardement ?
M. Fernand-Laurent.
Ce que
je dis ici, je l’ai dit, vous le savez, dans d'autres assemblées, je
l'ai imprimé assez souvent pour avoir le droit de le répéter devant
vous.
M. Maxence Bibîé.
Vous ne
l'avez jamais dit à M. Laval !
M. Fernand-Laurent.
Je l'ai dit à M. Laval si vous voulez des confidences.
M. Alexandre Rauzy.
Mais
vous avez tout de même voté pour lui.
M. Fernand-Laurent,
Guerre
au chômage, qui épuise le pays et révolte à bon droit les ouvriers !
Guerre à la misère, qui fut toujours un mal, mais qui est devenue un
crime en un siècle d'abondance ! Guerre au taudis, qui, en dix
ans, supprime plus de vies humaines qu'un combat meurtrier ! Guerre à
l'ignorance et à la maladie ! Guerre à toutes les formes du mal physique
et du mal moral !
« A qui
fera-t-on croire qu'on peut toujours trouver l'argent nécessaire pour
tuer des hommes, détruire des villes, couvrir des plaines d'obus, mais
qu’on ne peut jamais se le procurer pour sauver des vies humaines, bâtir
des logements salubres, amener l'eau à la ferme, construire des écoles
et des hôpitaux ? »
De qui
sont ces phrases ? Elles sont de M. Albert Bayet, dans
l'Œuvre. Et, parce qu’elles peuvent être approuvées de tous les
Français, parce que je me pique d'un libéralisme impénitent, il me plaît
de les citer ici en les louant sans réserve.
C'est
parce que des bureaucrates, impénitents, eux aussi, n'ont pas voulu
comprendre ces vérités premières, que nous avons été conduits à la
situation lamentable où nous nous débattons, et vous savez bien,
messieurs du front populaire, que, de cette incompréhension., est sorti
votre succès. (Applaudissements au centre et à droite. –
Interruptions à l'extrême gauche.)
Monsieur
le président du conseil, nous attendions surtout de votre déclaration
l’expression claire de votre pensée sur deux problèmes essentiels : la
défense de la monnaie et la défense du sol.
En ce
qui concerne la défense de la monnaie, l'intervention annoncée de
M. Paul Reynaud me dispense de tout développement. Je veux simplement
constater que, sur ce point, nous avons une déclaration équivoque de
votre associé communiste. A plusieurs reprises, M. Duclos a écrit dans
l'Humanité, que son parti s’élevait violemment contre toute
dévaluation, d’où ne pourrait sortir que la misère de la classe
ouvrière, des petits fonctionnaires et des petits rentiers. Et s'il
s'est élevé violemment contre les « conceptions criminelles » disait-il,
« des néo-proudhoniens et leur intervention de la monnaie fondante ».
Je
n'aurai pas la malice facile de rechercher à qui M. Duclos pouvait faire
allusion en parlant de la « monnaie fondante ». (Sourires.) Je me
bornerai à constater que, sur cette question essentielle, la position du
parti socialiste est beaucoup moins formelle.
Vous la
résumez en une formule séduisante : « Ni déflation, ni dévaluation ».
En ce
qui concerne la déflation, je veux, avec bonne grâce, souligner tout de
suite, monsieur le président du conseil, une victoire éclatante et
rapide de votre Gouvernement. Vous avez victorieusement lutté contre la
déflation des portefeuilles (Rires) et, à cet égard, le
gonflement du nombre des ministres et des sous-ministres de votre
cabinet dépasse toutes les espérances des contribuables (Rires et
applaudissements au centre et à droite.)
Vous
voulez, tout à la fois, l'abrogation des décrets-lois, la fin de la
politique de déflation et le maintien de la valeur du franc. Il vous
reste à nous démontrer comment vous conciliez ces positions en apparence
contradictoires.
Chacun
sait que le maintien de la valeur du franc suppose la convertibilité, à
tout instant possible, du billet contre du métal précieux et la libre
circulation des capitaux.
Je sais
bien, monsieur le président du conseil, que vous avez fait l'impossible
pour rassurer l'épargne. Je sais que M. Daladier a écrit ceci :
« Le
programme du front populaire ne renferme aucun article qui puisse
inquiéter les intérêts légitimes de n'importe quel citoyen, inquiéter
l'épargne ou porter atteinte à aucune force saine du labeur français. »
Nous
n'en disconvenons pas. Mais comment concilier ces déclarations avec
celles de M. Jacques Duclos aux membres de la presse :
« Il
faut identifier les grosses fortunes, mobilières et immobilières, les
valeurs, les titres au porteur. Il faut contrôler les comptes et les
dépôts en banque »
Sur tous
ces points essentiels, permettez-moi de vous dire, monsieur le président
du conseil, très courtoisement, que le silence de votre déclaration
souligne avec autorité l'indécision de votre pensée.
(Applaudissements au centre et à droite.)
Vous
voulez « faire de la Banque de France la banque de la France ». La
formule est jolie. Mais il ne serait peut-être pas superflu de nous dire
ce qu'elle contient. (Applaudissements au centre et à droite.)
En
attendant celte explication difficile, je voudrais souligner un passage
de votre déclaration. Vous avez annoncé pour la semaine prochaine un
bilan de l'œuvre de vos prédécesseurs. Sans plus attendre, nous devons
demander à votre ministre des finances de nous apporter un renseignement
qu'il a certainement sur lui.
Quel est
le chiffre exact de notre dette flottante ? Quel est le chiffre
exact des bons du Trésor en circulation officielle ou occulte dans les
banques ?
Vous
prenez en main l'administration de la firme France. Je conçois
parfaitement - c'est votre droit absolu, c'est votre devoir et nous
devons vous y aider - que vous exigiez le bilan de cette firme.
L'établissement d'un inventaire est une précaution indispensable. Cet
inventaire a-t-il été dressé ? Pouvez-vous nous en faire connaître les
principaux postes ?
En
attendant vos explications et vos renseignements, permettez-moi de vous
dire que les banques, dont on a coutume de dire tant de mal, sont d'une
bienveillance particulière à l'égard de votre Gouvernement naissant et
qu'elles apportent un appui singulièrement bienveillant à votre
trésorerie.
En
attendant la mise en circulation des fameuses traites du travail
suggérées par le secrétaire général de la confédération générale du
travail, n'y a-t-il pas des traites du Trésor escomptées par la Banque
de France et jusqu'à quel chiffre ?
C'est là
un renseignement indispensable. En attendant le jour où vous vous
plaindrez d'avoir été renversé par le mur d’argent, je constate que le
mur d'argent est, présentement, pour votre gouvernement, un précieux
soutien. (Applaudissements au centre et à droite.)
Sur tous
ces points, monsieur le président du conseil, nous attendrons vos
explications, s'il vous plaît de nous en fournir.
En ce
qui concerne la nationalisation de la Banque de France, nous attendons
vos précisions.
Que nous
promettez-vous d'autre ? Une meilleure répartition des richesses ? Qui
donc ne la souhaite ?
A
gauche.
Pas vous.
M. Fernand-Laurent.
Mais
si ! Et ce serait singulièrement agréable pour quelques-uns.
Faire
payer les riches ? Permettez-moi de vous dire que, sur ce point, vous
n'avez rien inventé.
Je ne
sais pas, monsieur Léon Blum, si vous avez souvent l'occasion de lire ce
poème incomparable qu'est le Magnificat de Saint-Luc.
(Sourires.)
Vous en
goûteriez le texte, vous en aimeriez surtout ces deux versets :
« Il a
abattu les puissants et exalté les humbles.
« II a
comblé de biens les affamés et, les riches, il les a renvoyés les mains
vides. »
Que vous
ayez été choisi pour faire régner chez nous l'Évangile, c'est un
singulier destin (Sourires) et nous en attendons avec curiosité
le plein accomplissement.
Faire
payer les riches, assurer le pain à tous !
Pensez-vous que le bon moyen d'obtenir ce résultat soit de commencer par
une paralysie générale de l'activité économique de ne pays ?
La
liberté, la concevez-vous dans la séquestration arbitraire des
ingénieurs et des chefs de service (Vifs applaudissements au centre
et à droite, dans la libre sortie des usines empêchée par la
violence (Vives interruptions à l’extrême gauche communiste),
violence et arbitraire que ne suffit pas à justifier la lâcheté de
certains patrons, capitulant sous la menace ? (Applaudissements au
centre et à droite.)
Messieurs, il faut le dire ici très haut : les responsabilités du
patronat dans les circonstances actuelles sont lourdes. Car, de deux
choses l'une : ou bien les revendications du monde ouvrier sont
légitimes (Oui ! oui ! à l’extrême gauche communiste), et, dès
lors, pourquoi avoir attendu si longtemps pour leur donner
satisfaction ? Ou bien ces revendications ne sont pas légitimes, elles
sont purement factices et la grève est d'origine politique,
(Interruption à l’extrême gauche communiste.)
S'il en
est ainsi, comment excuser la lâcheté imbécile d'un patronat capitulant
sous la menace ? (Applaudissements au centre et à droite –
interruptions à l’extrême gauche communiste). .Mais vous, monsieur
le président du conseil, qui disiez tout à l'heure : « Nous voulons
faire régner et respecter la loi républicaine », vous, gardien de la
loi, oubliez-vous cette définition d'un des pères de la République
parlementaire, Waldeck-Rousseau : « Le droit d'un seul ouvrier qui veut
travailler est égal au droit de tous les autres qui veulent, faire
grève » ? (Applaudissements au centre et à droite.)
Vous
voulez appliquer la loi républicaine. Oui ou non, la loi républicaine
admet-elle encore le droit de propriété, le respect de la propriété
privée ? (Applaudissements sur les mêmes bancs. – Interruptions à
l'extrême gauche.)
Ce
matin, monsieur le président du conseil, pour être sûr de ne pas errer,
j'ai posé à votre préfet de police la question précise suivante : Si un
propriétaire d'usine, confiant dans la loi républicaine que vous
invoquiez, ayant encore l'illusion que la propriété privée est inscrite
dans notre constitution républicaine, veut être le maître chez lui en
appliquant ce dicton populaire que vous connaissez bien : « Charbonnier
est maître chez lui », et s'il veut obtenir que quittent les locaux dont
il est le propriétaire des individus qui y sont contre son gré, s'il
veut, dans ces circonstances, faire appel à la police, peut-il compter
sur son concours ?
La
réponse a été négative. (Applaudissements à l'extrême gauche
communiste – Vives exclamations au centre et à droite.)
M. Cornavin.
Cette
réponse vous fait regretter le départ de M. Chiappe.
M. Fernand-Laurent.
Je
voudrais savoir si cette réponse négative vous la faites vôtre.
Ma
question est claire : Oui ou non, la propriété existe-t-elle encore en
France ?
(Applaudissements à droite.)
Dans
votre allocution radiodiffusée, vous avez dit: « L'œuvre du Front
populaire ne peut se poursuivre efficacement que dans la paix publique,
dans la sécurité publique. »
Et,
quelques jours auparavant, votre ministre de l'Intérieur, M. Salengro,
avait dit : « Le Front populaire, c'est l’ordre. »
Nous
vous posons ces questions très simples, qui appellent des réponses
immédiates : Oui ou non, êtes-vous décidé à respecter le droit de
propriété et comment entendez-vous assurer ce respect ?
Oui ou non, êtes-vous décidé à faire respecter la sécurité publique et
l'ordre, et comment entendez-vous les faire respecter ?
(Applaudissements à droite.)
La
défense du sol : nous n'avons pas le droit de douter et je ne doute pas
personnellement de votre patriotisme mais vous devez admettre que le
nôtre, légitimement inquiet, …
M. Arthur Ramette.
C'est le
patriotisme des coffres-forts !
M. Fernand-Laurent.
...nous
fasse un devoir de vous demander quelques éclaircissements.
Il y a
peu de temps, monsieur le président du conseil, étant déjà en puissance
chargé des destins de la France, vous avez fait au Daily Herald
une déclaration qui ne laisse pas de nous inquiéter. La voici :
« L'Allemagne doit être invitée à participer à une nouvelle conférence
du désarmement. Si elle refuse et si elle ne veut pas collaborer à une
œuvre générale de désarmement, alors nous conclurons une convention sans
elle et nous la conclurons aussi équitablement que si elle était
présente, »
M. le président du conseil.
Et la
suite ?
M. Fernand-Laurent.
La
suite, je pense que c'est vous qui l'indiquerez. C'est tout le sens de
ma question. (Interruptions à l'extrême gauche.)
M. le président du conseil.
Vous
devriez la lire vous-même.
M. Fernand-Laurent.
Je n'ai
pas sur moi, et je le regrette, l'article complet du Daily Herald.
(Interruptions à l'extrême gauche.)
M. le président.
Je vous
prie, messieurs, de ne pas interrompre l'orateur.
M. Fernand-Laurent.
Avec une
bonne foi dont personne ne doute, et qui est au moins égale à celle de
tous mes interrupteurs (Interruptions à l'extrême gauche), je
fais état d'un article du Daily Herald, dont je n'ai pas ici le
texte intégral, mais d'où j'ai extrait une déclaration essentielle, qui
se suffit à elle-même, et je pose une question qui n'a rien de perfide
M. le président du conseil a déclaré que, en l'absence de l'Allemagne, il
ferait une convention de désarmement sans elle. Je lui demande, très
modérément et très objectivement, ce qu'il entend mettre dans cette
convention unilatérale, puisque, aussi bien, il en sera le seul maître,
et si le texte de cette convention s'inspirera des avis comminatoires de
son parti, où l'on réclame quotidiennement et notoirement le retour au
service d'un an et la réduction des crédits de la défense nationale au
volume de 1933.
Voilà
une question précise.
Monsieur
le président du conseil, le dimanche 24 mai, vous avez cru devoir
défiler au mur des fédérés. (Applaudissements à l'extrême gauche.)
Ce jour-là, vous avez, par votre présence, autorisé, légitimé le
drapeau rouge, qui flotte aujourd'hui en plein Paris, au pont de l'Alma.
M. Vaillant-Couturier.
Avec le
drapeau tricolore.
M. Fernand-Laurent.
Vous
avez aussi, ce jour-là, consacré l'Internationale comme chant
officiel, sous votre Gouvernement, cette Internationale qu'on a
chantée hier, dans l'antichambre même de M. le ministre des postes, au
moment où M. Mandel quittait son cabinet. (Applaudissements à
l'extrême gauche.)
Sur
le drapeau rouge a été longtemps inscrite une mention qui n'a pas été
répudiée, que je sache : « Pas un homme, pas un sou pour la défense
nationale ! »
Quant à
l’Internationale, elle contient ce verset, qui ne
s'inspire pas certainement de la charité de Saint Luc :
Et s’ils
persistent, ces cannibales,
A faire
de nous des héros,
Ils
sauront bientôt que nos balles
Sont
pour nos propres généraux.
Vous
admettrez, monsieur le président du conseil, que l'opposition reste
courtoisement dans son rôle nécessaire, en vous demandant quelles sont
vos intentions à l’égard de la défense nationale, ce que vous entendez
par « la démocratisation de l'armée » et comment vous concevez le
respect de la discipline dans l'armée.
Vis-à-vis de vous, monsieur le président du conseil, nous resterons –
vous n'en doutez pas – des adversaires déterminés et sans faiblesse,
mais des adversaires loyaux.
La paix,
le pain, la liberté !
La
paix ? Nous serons tous avec vous, derrière vous, pour vous aider à
l'assurer, si vous entendez par là une paix compatible avec la dignité
d'une France dont vous aurez, au préalable, et par les votes de votre
majorité, su faire une France forte. (Applaudissements au centre et à
droite.)
M. Pillot.
Et
heureuse !
M. Fernand-Laurent.
La
liberté ? Comptez sur nous pour veiller à ce que nul n’y porte atteinte.
Soyez assuré - pour reprendre la très belle image de notre président,
dans son discours inaugural d'hier - que, pas plus que vous, nous ne la
laisserons exiler.
Messieurs, chaque
jour, des amis veulent bien nous demander des conseils, une directive,
une consigne.p>
Une
consigne, dans les circonstances actuelles, peut-il y en avoir d'autre
que celles-ci : servir le pays, c'est-à-dire au-dessus des partis dont
la banqueroute est consommée (Mouvements divers), en dépit des
hommes ou, plus exactement, avec tous les hommes de bonne volonté, quels
qu'ils soient, pourvu qu'ils aient le sens national, qu'ils pensent et
agissent par rapport à la France.
M. Arthur Ramette.
Pour
cela, il ne faut pas des Topazes !
M. le président. :
Je vous
prie de ne pas interrompre, monsieur Ramette, surtout de cette manière.
M. Fernand-Laurent.
Je puis
vous répondre, monsieur Ramette, que cet incident a été soulevé et réglé
maintes fois au cours de la précédente législature. J'ajoute que je suis
à votre entière disposition pour le reprendre avec vous, mais que ce
jour serait mal choisi pour le régler.
M. Arthur Ramette.
Nous le
réglerons quand vous voudrez.
M. Fernand-Laurent.
Je dis
que notre devoir est, avec tous les hommes de bonne volonté, quels
qu'ils soient, avec tous les vrais réalisateurs, contre tous les
sceptiques et avec la jeunesse qui espère et veut besogner, contre les
attardés et les inertes, de travailler d'un même cœur au bord du trou
noir où tant d'impérities nous ont conduits, en nous accrochant de toute
notre énergie aux dernières pierres qui nous retiennent encore sur la
pente fatale, et, par tous les moyens, pour, s'il en est encore, sauver
ce magnifique et malheureux pays, son patrimoine et ses enfants (Vifs
applaudissements au centre et à droite. – L'orateur, en regagnant
son banc, reçoit les félicitations de ses amis.)
M. le président.
La
parole est à M. Paul Reynaud, pour développer son interpellation.
(Applaudissements au centre et à droite.) .
M. Paul Reynaud.
Messieurs, les circonstances dans lesquelles le Gouvernement se présente
devant nous me confirment dans l'opinion que j'émettais, il y a un mois,
sur le rôle de l'opposition, opinion qui n'a pas été sans soulever
quelques critiques.
Je
disais alors, et je le répète aujourd'hui, que je considère l'opposition
comme un service public, au même titre que le Gouvernement, et que c'est
seulement en s'inspirant de l'intérêt du pays qu'elle pourra reconquérir
une autorité que l’échec de sa politique lui a fait perdre.
Ce n'est
pas que les événements d’aujourd'hui me surprennent. Ceux d'entre vous
qui ont appartenu à la dernière législature savent que je les ai maintes
fois annoncés.
Parce
que, depuis quatre ans, il y a en Angleterre, un million de chômeurs de
moins et un million de maisons de plus. Le peuple anglais a envoyé
siéger à la Chambre des communes une énorme majorité
conservatrice. Parce que, depuis quatre ans, une mauvaise
politique nous a enfoncés dans la crise, le peuple français a exprimé
avec force sa volonté que « ça change ».
Que
leurs successeurs ne m'en veuillent pas, si j'évoque avec sympathie le
souvenir de ces députés battus qui siégeaient surtout à proximité de la
ligne médiane de la Chambre, radicaux et modérés, qui m'ont souvent
écouté avec bienveillance, qui sentaient qu'on les menait sur une
mauvaise route, mais qui n'ont pas eu l’énergie suffisante pour imposer
un changement de politique.
Maintenant devant cette Chambre nouvelle et en présence d'une situation
également nouvelle, je viens, si vous me le permettez, prendre encore
mes responsabilités.
Qu'y
a-t-il à la base du mouvement de grève actuel ? Ce mouvement,
psychologiquement, est complexe. A son origine, il y a, naturellement,
d'abord, l'allégresse de la victoire politique, qui apparaît pour
beaucoup comme une victoire de classe, il y a le sentiment de la fin
prochaine du régime capitaliste et, probablement, à l'arrière plan de
leur pensée, par une conséquence toute naturelle, un ébranlement de la
confiance dans le régime politique qui est lié au régime capitaliste.
Nous
sommes arrivés au moment périlleux où il y a plus de volonté
révolutionnaire parmi les troupes que parmi les chefs. (Rires à
droite.)
Je le
dis sans aucune ironie; car, en France et à l'étranger, on a connu des
situations semblables et elles ont été souvent le prélude d'événements
singulièrement graves.
Ces
grévistes ont aussi, sans doute, l'impression qu'en demandant des
augmentations de salaires, ils collaborent à cette politique
d'augmentation du pouvoir d'achat de la masse qui est un facteur de reprise économique.
Ajoutez
à cela la hausse sensible du coût de la vie, qui provient de la hausse
des produits agricoles. C'est ici qu'éclate, soit dit en passant,
l'absurdité de cette politique que j'ai si souvent dénoncée à la
tribune, qui prétend isoler les produits agricoles dans l'économie
nationale et provoquer leur hausse sans entraîner à la longue une hausse
correspondante des autres prix.
En
effet, par suite de la politique que nous avons suivie depuis quelques
années, la comparaison entre les prix de détail, en France, il y a un an
et aujourd'hui, nous permet de constater que la France est le seul grand
pays du monde où le coût de la vie ait autant monté .C'est un fait.
J'indique même à ceux qui sont curieux de comparaisons que s'ils
prennent les prix de détail belges, et s'ils les comparent aux prix de
détail français, malgré l’événement assez important et, je crois assez
heureux, qui s'est produit en Belgique, les prix de détail belges n'ont
pas plus monté depuis un an que les prix de détail français.
Quoi
qu'il en soit de ce mouvement de grève et de son évolution, tout le
monde aujourd’hui comprend – et sur tous les bancs, j'en ai la
conviction – que, pour la première fois dans l'histoire, le bien être
des masses est la condition de la paix sociale. (Applaudissements au
centre, à droite et sur divers bancs.)
Et c'est
là une vérité qui s'impose à tous les régimes. Les dictateurs la
proclament avec plus de force que les ministres républicains, parce
qu'ils relèvent plus encore que ces derniers de leur opinion publique
(Applaudissements au centre et à droite.)
Dès
lors, messieurs, comment donner à la masse les satisfactions légitimes
qu'elle demande ?
Il faut,
d'abord, procéder à une production intensive des richesses. Je crois
que, pas plus que moi, le Gouvernement n'est partisan du malthusianisme
économique, que, pas plus que moi, il ne veut fermer les laboratoires
pour arrêter les progrès de la science, comme certains l'ont demandé
depuis quelques années (Applaudissements au centre et sur
divers bancs), que, comme moi, il sait que, seule, la
production massive a mis l’automobile et la T. S. F. à la portée des
masses et que ce n'est qu'un début qui nous paraîtra dérisoire dans
quelques années, parce que j'imagine que, comme moi, il croit au
progrès.
L'essentiel est donc de vaincre la crise et M. le président du conseil
nous l'a dit dans la déclaration ministérielle qu'il vient de lire à
cette tribune.
Car
c'est seulement la crise une fois vaincue que vous pourrez donner –
écoutez bien ceci, messieurs, – à titre durable, à la classe ouvrière
les avantages et les satisfactions auxquels elle a droit.
Au
surplus, M. le président du conseil nous l'a répété tout à l’heure, le
front populaire ne fait pas du socialisme, il ne devrait même pas
préparer le socialisme. Et j'ai eu l'impression d'une déclaration
récente de M. le président du conseil à cet égard, qui ne m'a pas paru
tout à fait tripartite. (Sourires.) Mais passons. Le front
populaire a son programme : c'est essentiellement de vaincre la crise.
Eh bien,
monsieur le président du conseil, tout le monde est prêt ici à vous
aider à vaincre la crise et à diminuer les souffrances de la classe
ouvrière. Mais il ne peut pas y avoir de classe ouvrière heureuse dans
un pays ruiné. (Applaudissements au centre et à droite). Aussi la
première question qui se pose est de savoir si le problème de vaincre la
crise peut être résolu.
Or, il
peut l'être parce qu'il l'a été. Il l'a été ailleurs. C’est un fait
notoire que la majorité des pays a retrouvé, voire dépassé, la
production industrielle de 1929, à l'exception de trois pays dont les
noms sont déjà sur vos lèvres : la France, les Pays-Bas et la Suisse. Je
passe.
Les
conséquences du retour à la prospérité pour la classe ouvrière, quelles
sont-elles ?
L'an
dernier, M. Chamberlain, chancelier de l'Échiquier, a fait, sur le
standard de vie du peuple anglais, des déclarations bien
impressionnantes el dont j'ai retenu trois chiffres que je voudrais vous
soumettre.
Il
s'agit de la consommation du thé, du tabac et du beurre qui sont, vous
le savez, des objets de grande consommation pour l'ouvrier
anglais.
Entre
1910 et 1925, la consommation du thé a passé de 6 livres et demie à 9
livres et demie ; celle du tabac, de 2 livres à 3 livres un quart ;
celle du beurre, de 10 livres et demie à 21 livres.
Les
dépôts dans les caisses d'épargne sont passés, dans le même temps, de
15 livres 14 shillings par tête à 22 livres 10 shillings par tête.
Ce sont
là des réalités. Il faut s'incliner, à quelque parti politique qu'on
appartienne. Ces réalités ont été obtenues dans le cadre du régime
capitaliste et sous un régime de liberté politique. (Applaudissements
au centre et sur divers bancs à droite.)
Or, la
France a le même régime que l'Angleterre. Vous avez dit l'autre jour,
monsieur le président du conseil : Si mon expérience échoue ce sera de
la faute du régime. » Et vous ajoutiez, dans une incidente pleine de
menaces pour lui : « Je vous demanderai alors d'en tirer les
conséquences. »
Oui, si
cette société qui s'est révélée curable ailleurs se révèle incurable
chez nous ; mais à une condition, c'est que vous ne vous trompiez pas sur le remède à appliquer, car nous
avons le droit de poser la question de savoir si c’est le malade qui est
perdu ou si c'est le médecin qui se trompe. (Applaudissements au
centre et à droite.).
On abuse
un peu du procédé qui consiste à mettre au passif des institutions ce
qui doit être à celui des gouvernements. (Applaudissements sur les
mêmes bancs.)
La
semaine dernière, vous avez reçu, sans doute comme moi, le rapport de
M. Butler, directeur du Bureau international du travail à Genève.
Je me
permets d'attirer l'attention de la Chambre sur l'intérêt qu'il présente
pour la solution du problème français.
M. Butler résume l'expérience universelle. Il s'appuie, notamment, sur
l'exemple américain, sur l'exemple anglais, sur l'exemple suédois et il
dit :
« La
condition préalable à toute politique de redressement économique, c'est
l'alignement monétaire. »
« Cette
mesure, ajoute-t-il textuellement, fut la base de l'œuvre de
reconstruction qui suivit. »»
Ainsi
parle M. Butler, dont l'autorité n'est certainement contestée par
personne dans cette Chambre.
Mais
cette mesure dont il parte, à savoir l'alignement monétaire, vous l'avez
écartée récemment, monsieur le président du conseil, avec force, presque
avec violence, et je ne puis pas me flatter que le silence de votre
déclaration ministérielle sur ce point signifie le changement d'une
politique à laquelle vous êtes, hélas ! incité par des alliés impérieux.
(Applaudissements au centre et à droite.)
Sur ce
point capital, vous continuez la politique de vos prédécesseurs, vous
mettez vos pieds dans l'empreinte des pas de M. Gaston Doumergue, si
vous tenez les mêmes propos que lui sur les spéculateurs. La plupart des
mesures que vous proposez ne rencontrent pas en moi une opposition de
principe. Je vous dirai tout à I’heure jusqu’à quel point je les
accepte.
Mais, si
elles étaient réalisées sans que la condition préalable de l'alignement
monétaire ait été remplie, elles ne feraient qu'accélérer notre marche
vers la catastrophe.
Pourquoi ? Parce qu'elles auraient pour effet de faire monter encore les
prix français qui sont déjà les prix les plus élevés du monde.
Que la
Chambre se rassure. Je n'exposerai pas devant elle la théorie de la
dévaluation. Je laisse maintenant la parole aux dévaluateurs de la
onzième heure. (Rires et applaudissements au centre et sur divers
bancs.)
Mais
tous ceux qui se sont penchés sur ce problème des prix et qui sont en
contact avec la réalité sont d'accord. M. Charles Laurent l'a écrit
l'autre jour dans la Tribune des fonctionnaires et M. Belin l'a
implicitement dit dans un article du Peuple. Ce ne sont pas des
hommes de laboratoire. MM. Charles Laurent et Belin sont en contact avec
les hommes. Leurs conclusions sont formelles.
L'Amérique étant beaucoup mieux placée que nous pour vivre sur elle-même
en état d'économie fermée. Elle l'a essayé en 1932. Elle a échoué.
Je ne
pense pas que le Gouvernement d'aujourd’hui se donne comme idéal
l'autarchie, ce mot inventé par les pédants pour camoufler cette réalité
affreuse, l'isolement. (Applaudissements au centre et à droite.)
On vous
crie, monsieur le président du conseil : « Ayez de l'audace ! Allez de
l'avant ». Oui, mais, moi, je vous dis : « Choisissez la bonne route !
Si vous ne guérissez pas l'économie, les finances publiques continueront
à s'avarier et c’est d'un pas chaque jour plus rapide que vous marcherez
dans la voie de l'inflation ».
Tout à
l'heure. M. Fernand-Laurent a eu des curiosités que, sans doute, M. le
ministre des finances sera heureux de satisfaire, mais je puis lui
répondre sur ce point que, déjà, c'est à plus de 12 milliards
d'inflation que nous en sommes.
Si vous
faites votre politique, si vous exécutez votre programme, vous aurez
avant la fin de l'année doublé cette inflation. Vous avez, nous n'en
doutons pas, une volonté ardente et sincère de défendre les intérêts de
la classe ouvrière, est-ce que vous ne voyez pas qu’elle sera la
première victime de votre politique ? (Applaudissements au centre et
à droite.)
Nous les
connaissons, les effets de l'inflation. Nous les avons souvent décrits à
cette tribune, vous et moi, au cours d'une législature antérieure. Nous
avons montré le salaire de l'ouvrier courant, essoufflé et toujours en
retard, derrière une monnaie dont le pouvoir d'achat s'avilit chaque
jour, nous avons montré que l'ouvrier était la première victime de ce
décalage meurtrier. (Applaudissements au centre et à droite.)
Aussi,
je dis au Gouvernement: Apres l'enthousiasme d'aujourd'hui, craignez
l'effet de la désillusion de la classe ouvrière et de ses souffrances
accrues.
Vous
devez y être d'autant plus attentif, vous, socialiste, que vous avez
prédit qu'une fois le régime renversé, ce n'est pas Lénine qui vous
succéderait.
M. le
président nous a dit hier que le peuple de France veut du nouveau. Vous
venez de le répéter, monsieur le président du conseil. Or, quel nouveau
nous apportez-vous ?
Je passe
sur les gestes symboliques.
On nous
annonce des morts – l'une déjà serait certaine – parmi les hauts
personnages qui portent rue de la Vrillière des titres qui évoquent les
grâces de l'ancien régime. (Sourires).
Il y
aurait de ma part quelque élégance à les défendre. Aussi, laissez-moi
vous dire que si c'est pour continuer leur politique, vous avez tort de
les remplacer, parce que, pour faire de l'inflation, vous ne trouverez
pas mieux. (Rires et applaudissement au centre et sur divers
bancs.)
Ce que
vous demande le peuple, monsieur le président du conseil, c'est du neuf
au fond des choses. Ce que vous devez apporter, c'est un renversement de
la tendance.
Or, que
lui apportez-vous ?
Les
grands travaux de vos prédécesseurs... accrus, la hausse des prix
agricoles de vos prédécesseurs... accrue, l'inflation de vos
prédécesseurs... accrue.
Mais ce
n'est pas du neuf, c'est du vieux. (Rires et applaudissements au
centre et à droite.)
Comment ! Au moment où les adversaires les plus acharnés de la
dévaluation viennent à résipiscence et prodiguent des professions de foi
impressionnantes, vous apparaîtriez, vous, parti socialiste, comme
paralysé par une sorte de prudence bourgeoise et de conservatisme
timoré. (Rires et applaudissements sur les mêmes bancs.)
Quant au
neuf que vous apportez, ces augmentations directes ou indirectes du
salaire horaire, qui accroissent les prix de revient en monnaie
surévaluée, il ne se passera pas beaucoup de mois avant que la classe
ouvrière n'ait compris que vous lui avez fait un cadeau empoisonné,
parce que l'augmentation des prix de revient dans un pays où la monnaie
est surévaluée, cela signifie les usines dont les portes se ferment et
où les machines s’arrêtent. (Applaudissements au centre et à droite.
– Interruptions à l'extrême gauche.)
Monsieur
le président du conseil, je vois que vous manifestez quelque surprise.
Sans doute la gauche de cette Assemblée aura-t-elle la sagesse de se
souvenir d'un mot de Waldeck-Rousseau. Vous avez tous, ou presque tous,
tenu le même langage devant vos électeurs au sujet du problème
monétaire ; vous ayez tenu le langage qui plaisait à une opinion égarée.
Mais
c'est vous surtout, monsieur le président du conseil, qui devez vous
rappeler aujourd'hui celte parole : « Les peuples ne nous pardonnent
jamais les fautes qu'ils nous ont fait commettre. »
La
question est de savoir si vous allez commettre cette faute.
En
repoussant la dévaluation, vers quoi serez-vous inéluctablement conduit
dans un avenir immédiat, car les évènements ne vous permettront pas
l’inaction ? Puisque vous repoussez la voie choisie par toutes les
démocraties et qui a réussi à toutes, vous serez contraint de prendre
celle des dictatures : c'est le contrôle des changes qui va s'imposer à
vous, et je ne dis pas que ce soit une question de mois ou de semaines,
je dis que c'est sans doute une question de jours.
Or,
qu'est-ce que le contrôle des changes ? C'est un simple expédient adopté
par les gouvernements qui se nourrissent de prestige et qui ne peuvent
pas vivre sans prestige. C'est leur seule excuse. Vous ne l'avez pas.
C'est un simple expédient pour mentir un peu plus longtemps au pays,
pour l'entretenir dans l’illusion que la monnaie tient toujours, que la
parité avec l'or est maintenue, alors que sur les marchés extérieurs la
monnaie s'effondre : regardez le mark et regardez la lire.
Non
seulement le contrôle des changes implique le contrôle du commerce
extérieur, mais aussi, prenez-y garde, pour un pays sensible, mobile, émotif, individualiste comme la France,
il implique même le contrôle des matières premières qui ravitaillent les
usines et sans lesquelles Ies machines ne peuvent tourner. C’est la
faveur du gouvernement qui les accordera.
Croyez-vous que ce régime, tolérable dans une dictature, vers lequel
certains peuples sont entraînés, puisse convenir à un peuple qui a la
fierté et le goût de la liberté ? Moi, je ne le crois pas, et c'est
cependant cette politique qui sera demain inéluctablement la vôtre.
On aura
le droit de vous dire : « Vous ne nous aviez pas annoncé que c'est vers
le fascisme économique que vous entraînez ce peuple, au nom du Front
populaire, sous le drapeau de la liberté. »
Tout
cela se terminera d'ailleurs un jour par une dévaluation infiniment plus
profonde que celle à laquelle il faudrait procéder aujourd'hui.
Mais vos
meilleurs amis, monsieur le président du conseil, ceux qui souhaitent le
plus, à l'étranger, le succès de votre expérience, les socialistes
anglais, écrivaient, avant-hier, dans le Daily Herald que vous
deviez faire la dévaluation et que si, par malheur pour vous, vous choisissiez la politique des dictatures, celle du contrôle
des changes, vous ne feriez que reculer pour mieux sauter.
Le
conseil que vous n'acceptez pas de la bouche d'un député de l'opposition
– dont vous savez cependant l'objectivité en matière économique
notamment dans ces questions –, peut-être l’accepterez-vous d’hommes
politiques dont la sincérité et l'affection pour vous ne peuvent être
mises en doute.
La
vérité, messieurs, est qu'il y a une politique française, qui n'est pas
la politique d'un parti. C'est une politique qui se dégage fatalement de
l'état actuel de notre économie malade.
Cette
politique inévitable, je veux I'esquisser à grands traits, parce
qu'après avoir critiqué, j'entends prendre mes responsabilités On peut
la résumer en cinq points.
Le
premier est celui qu'indique M. Butler dans son rapport : l'alignement
monétaire. La grande politique sociale qu'il faut faire, on ne peut la
réaliser que par le renversement de la tendance.
Ici,
j'ouvre une parenthèse pour dire qu'en France l'opinion est assez
répandue que l'Angleterre et l'Amérique sont hostiles à l’alignement
monétaire du franc sur la livre et sur le dollar et s'en vengeraient par
une baisse nouvelle de leurs monnaies. Ces affirmations me semblent
inexactes.
II est
vrai que certains industriels, certains exportateurs anglais et
américains tirent profit de la situation misérable dans laquelle nous
sommes plongés du fait de la disparité monétaire dont nous souffrons.
Mais le gouvernement anglais et le gouvernement américain ont compris
que l’intérêt profond de leur pays est dans la suppression de ce centre
de dépression que constitue le bloc-or dans le monde.
Le
deuxième point, c'est une politique d'argent à bon marché.
L'argent
à bon marché, ce fut le rêve des gouvernements successifs de la dernière
législature. Tous avaient oublié qu’il est impossible d'avoir une
politique d’argent à bon marché avec une monnaie surévaluée, pour la
raison très simple qu'à l'intérêt s'ajoute une prime d'assurance contre
le risque de la dévaluation d'une monnaie jugée trop chère.
Cette
politique, d'ailleurs, pour prendre tout son développement, suppose une
entente étroite entre l'institut d'émission et tout le système du crédit
français, qui ne doivent plus s'opposer, mais travailler en étroite
collaboration avec le Gouvernement.
Et
quelle est, du point de vue ouvrier dont nous parlons, la conséquence de
cette politique ? C'est que, si le taux de l'intérêt baisse – et vous
savez qu'aujourd'hui l'État français emprunte à trois mois à un taux
douze fois plus élevé que celui payé par l'État anglais, ce qui est
unique, je crois, dans l'histoire financière du monde – c'est, dans le
prix de revient, la part, du capital qui diminue et, par conséquent, la
possibilité d'augmenter la part du travail.
Je dis
que c'est cela, le vrai socialisme.
Le
troisième point, messieurs, c'est la reprise des échanges extérieurs et
intérieurs.
Vous ne
reprendrez pas les échanges extérieurs tant qu'il y aura entre le monde
et nous une disparité telle que nous sommes obligés de nous constituer
en place assiégée. Nous avons levé les ponts-levis et nous avons baissé
les herses. Nous avons été obligés de nous défendre contre l'arrivée de
marchandises produites à l'étranger moins cher en or, si bien que nous
vivons dans cet état d'isolement misérable qu'accuse tous les mois la
chute progressive de nos exportations.
Pour ce
qui est des échanges intérieurs, bien plus importants que les échanges
extérieurs, ils reprendront du fait de la hausse des prix de gros dont
profiteront tous les producteurs, qui retrouveront ainsi leur pouvoir
d'achat perdu.
Le
quatrième point messieurs, c'est le grand problème que tous nous
avons traité pendant la récente campagne électorale, celui de la
résorption du chômage.
Laissez-moi vous dire qu'elle résultera d'abord et surtout de la
renaissance des affaires redevenues viables par suite de l’élévation des
prix de gros et de l'augmentation du pouvoir d'achat de tous les
producteurs.
Je ne me
refuse pas à certaines initiatives dans une politique de grands travaux.
Mais je ne m'en fais pas la même idée que vous.
Une fois
l'argent à bon marché obtenu, il faut diriger les grands travaux. On
fera couler alors le crédit dans certaines directions et on pourra avoir
enfin une politique dont j'ai regretté que le nom même ne fût pas
prononcé dans la déclaration ministérielle, une politique du logement,
qui manque cruellement à la France.
Rappelez-vous, messieurs, l'exemple anglais. Tant que l'Angleterre a
voulu, avant la dévaluation qui lui a rendu la prospérité, combattre le
chômage à coups de milliards, elle a échoué. Et c'est cela que vous
voulez faire ! Au contraire, dès l’instant où l'argent à bon marché a
coulé dans les canaux de la circulation, on a vu la campagne anglaise se
couvrir d'une floraison d’habitations nouvelles.
Il
appartient au Gouvernement, à mon sens, de promouvoir une politique de
grands travaux, mais non de l’exécuter.
Le
cinquième point découle des quatre précédents :
c'est la restauration de I’équilibre budgétaire, nécessaire pour tout
gouvernement, socialiste ou modéré, et c'est l'aisance de la trésorerie
sans laquelle un gouvernement n’est pas indépendant. Alors, les finances
publiques retrouveront assez d’élasticité pour réaliser les aménagements
fiscaux qui ne peuvent l'être quand la trésorerie est aux abois. Alors,
on pourra, comme l’ont fait nos voisins, revenir sur les économies qui
ont été imposées par la crise. Alors on pourra dégrever sans péril,
comme on l'a fait ailleurs.
Tels
sont, messieurs, les cinq points d'une politique à laquelle il faudra
venir dans cette législature.
Monsieur
le président du conseil, si j'avais été socialiste…
M. le président du conseil.
Il ne tient qu’à vous ! (Sourires).
M. Paul Reynaud.
J'étudie
la question. (Rires).
... je
vous aurais dit, et sans doute vous l'a-t-on dit déjà : « Rappelez-vous
l'expérience Roosevelt et profitez-en. »
M. Roosevelt a pu, à la faveur des effets bienfaisants de la
dévaluation, faire agréer quantité de mesures socialisantes et, dans
l'opinion publique, une confusion sur l'effet de l’une et des autres
demeure, dont il a le profit.
Or,
c'est le contraire de la politique de M. Roosevelt que vous allez
faire.
Tout
d'abord pendant les six premières semaines, le président Roosevelt a
fait voter des lois entraînant la déflation des dépenses publiques. Vous
faites le contraire.
Il avait
fait ensuite, le 19 avril, si ma mémoire est exacte, voter la
dévaluation par son Parlement. Vous faites le contraire.
Celte
politique que je viens de définir, à laquelle il faudra venir un
jour, qu’il sera inutile d'enrober dans un certain nombre des mesures
que M. Roosevelt a appliquées, elle suppose « un climat politique ».
Il n'y a
pas de baisse du taux de l'Intérêt possible sans reflux des capitaux, et
il n'y a pas de reflux des capitaux possible sans une atmosphère de
confiance et, en tout cas, d'ordre.
Et c'est
ici que nous retrouvons la question brûlante de l'attitude du
Gouvernement en face des grèves. Ceci, c’est la politique d'aujourd’hui.
Tout le monde doit espérer que le Gouvernement maîtrisera la situation.
Mais
fait-il tout ce qu'il faut pour cela ? Voila la question que je voudrais
lui poser.
Le
Gouvernement a déclaré qu'il ne peut pas admettre l'idée de se trouver
en conflit avec la classe ouvrière et qu'il quitterait plutôt le
pouvoir.
C'est
une conception nouvelle du rôle du Gouvernement.
Jusqu’ici on avait estimé que, par sa fonction même, le Gouvernement est
au-dessus des classes, qu'il doit jouer entre elles un rôle d'arbitre,
qu'à toutes il doit appliquer la loi, qui n'est pas seulement pour elles
une contrainte, mais qui peut être une sauvegarde. Quel singulier retour
à l'ancien régime que de distinguer entre les classes pour I’application
de la loi ! (Applaudissements au centre et à droite.)
Par une
première application de ce principe nouveau, le Gouvernement a toléré
des atteintes, légères dit-on, mais certaines à la liberté individuelle.
Ne
voyez-vous pas, M. le président du Conseil, qu'à partir du jour où vous
assistez, inactif et silencieux, à la violation de la limite établie par
la loi, vous rendez votre situation impossible pour l'avenir parce que
la limite, désormais, c’est l'opportunité politique qui la fixe, c’est
votre arbitraire, pour trancher le mot, c'est votre bon plaisir.
Quelle
tentation pour la classe ouvrière et quel péril que de lui dire : « Tu
n'as pas au-dessus de toi l'autorité de la loi, tu as au-dessus de toi
un associé dans le Gouvernement ! » (Applaudissements au centre et à
droite).
Dès à
présent, on peut le dire, vous avez abandonné la tranchée de la légalité
pour vous replier sur celle de l'ordre.
Ce que
vous faites au profit d'une classe, c'est ce qu'on a fait ailleurs au
profit d'un parti, et c'est ainsi que les dictatures sont nées.
(Applaudissements à droite).
Ne
donnez pas, monsieur le président du Conseil, l’exemple de sortir de la
démocratie en gouvernant pour une classe. Puisque des deux pôles de la
politique française sont partis des appels à la réconciliation
nationale, il ne faut pas que ce soit vous, Gouvernement, qui vous y
soustrayiez au moment où le pays est exposé à tant de périls.
Et je
termine en vous disant : Mettez fin, par une saine politique économique,
à l'affaiblissement continu de la France. Fermez cette veine ouverte par
laquelle son sang s'écoule. Et soyez aussi le défenseur désintéressé de
la loi.
Vous
avez en charge un grand pays. Pas un Français ne doit admettre que,
parmi les gouvernements de l'Europe, celui de la République française
apparaisse comme un gouvernement débile, excitant la pitié des uns et
aiguisant l'appétit des autres. (Vifs applaudissements prolongés à
droite et au centre).
M. le président.
La séance est suspendue.
(La
séance, suspendue à seize heures quarante-cinq minutes, est reprise à
dix-sept
heures
cinq minutes)
M. le président.
La séance est reprise.
La
parole est à M. Le Cour Grandmaison, pour développer son interpellation.
M. Jean Le Cour Grandmaison.
Messieurs, à la fin de ce débat, nous allons, pour la première fois,
nous séparer en deux camps. La classification qui résultera de la
couleur de nos bulletins de vote est trop brutale pour n'être pas
équivoque.
Ce n'est
un secret pour personne que l'unité de doctrine ne règne ni dans la
majorité ni, je dois le dire, dans l'opposition.
Il y a
entre nous assez de points de désaccord réel pour que nous ayons à coeur
de dissiper tous les malentendus qui pourraient s'y ajouter et dont les
répercussions, dans les circonstances actuelles, pourraient être graves.
S'il est
inévitable que nous nous battions, sachons du moins pourquoi nous nous
battons et contre qui nous nous battons.
Comme
l'ont dit tous les orateurs qui m'ont précédé, il n'est pas nécessaire
d’épiloguer longuement sur le sens des élections. Elles ont marqué le
mécontentement du pays et sa volonté profonde de changement.
Ouvriers
sans travail, paysans victimes de la crise, jeunes sans débouchés,
intellectuels sans situation, fonctionnaires, maires, rentiers,
pensionnés atteints par les décrets-lois, citoyens mécontents du présent
ou inquiets de l'avenir, tous en masse se sont détachés des partis qui
depuis quinze ans se sont succédés au pouvoir sans entreprendre aucune
des grandes réformes de structure politique, sociale, économique qui
eussent été nécessaires pour adapter la France aux nécessités de
l'après-guerre.
La
répartition des sièges dans cette Assemblée est éloquente à cet égard,
moins éloquente cependant que la répartition des suffrages dans le pays,
puisqu’on a calculé que si la proportionnelle avait joué, le parti
communiste et le parti socialiste auraient eu à peu près les effectifs
qu'ils ont aujourd'hui, mais que les partis qui siègent à droite, dans
cette enceinte, et qui ont gagné dix-sept sièges, en eussent gagné
cinquante-huit.
Cet
effondrement des centres, c'est-à-dire des partis où se sont jusqu'ici
recrutés les ministres, n'est pas un phénomène particulier à la France.
Il vient de se reproduire en Belgique ; il s'est manifesté, sous des
formes diverses, dans presque tous les pays du monde depuis quinze ans.
Il revêt
une signification profonde et consacre la condamnation d'une forme
politique impuissante et d'un ordre social inhumain.
Plus
encore, il annonce la fin d'une époque dont cette forme politique et cet
ordre social étaient l'expression naturelle et logique.
Il
importe de nous convaincre que nous ne sommes pas en présence d'une
simple oscillation, un peu brutale, du pendule parlementaire. Nous
sommes en face d'un symptôme – ce n'est ni le premier, ni le seul – qui
nous annonce une de ces grandes transformations de société qu'il faut
bien appeler du terme générique qui convient : une révolution.
La
révolution qui commence sera-t-elle pacifique et bienfaisante ?
Sera-t-elle, au contraire, violente et dévastatrice ? Voilà le dilemme
qui s'impose à nous au seuil de cette législature. Il importe de bien
nous convaincre que c'est ce problème-là qui se pose ; que la vieille
formule, si chère à nos devanciers ; « ni réaction, ni révolution ». est
une formule définitivement périmée et dépassée, et que dans
son immense majorité, le peuple de France veut du nouveau.
(Applaudissements à droite et au centre.)
Quel
nouveau ? l'examen des programmes électoraux nous apporte, à cet égard,
des indications très précieuses.
A tout
seigneur, tout honneur : les grands vainqueurs ont été le parti
socialiste et, plus encore, le parti communiste. Mais il est remarquable
que ces deux partis ont proposé au corps électoral des programmes qui
s'écartent singulièrement des doctrines qui étaient les leurs avant ce
dernier printemps. (Très bien ! très bien ! à droite.)
Nous
avons vu le parti socialiste se convertir à la propriété et n'en
condamner plus que les abus. Nous l'avons vu répudier l’étatisme.
Nous
avons vu le parti communiste, plus radical encore dans son évolution, se
poser en champion de la patrie et de la famille.
M. Maurice Thorez
Et il va
le faire sérieusement, tandis que vous avez joué avec cela pendant des
décades. Voilà la différence. (Interruptions à droite).
M. Jean Le Cour Grandmaison.
Nous
vous avons vu, monsieur Thorez, tendre la main aux catholiques, sinon au
catholicisme.
M. Maurice Thorez.
Et j'ai
le plaisir de vous dire qu’un grand nombre répondent... (Applaudissements
à l’extrême gauche communiste. - Interruptions à droite).
M. Jean Le Cour Grandmaison.
Nous
vous avons entendu vous flatter de rendre à la France sa grandeur
passée, ce qui sur nos lèvres, eût été tenu pour un propos horriblement
réactionnaire.
Je ne
veux pas rechercher ici si cette évolution est sincère, ou simplement
habile. Je n'en veux retenir qu'une chose : c'est que vous avez senti
que, pour entraîner le peuple de France, il ne faut pas lui proposer la
lutte des classes, la dictature du prolétariat, la collectivisation, le
régime des soviets ou les vacances de la légalité. Il faut faire appel à
ces vieux mots qui plongent des racines si profondes dans le terroir et
dans les cœurs de chez nous: liberté, patrie, famille, intérêts
professionnels. (Vifs applaudissements à droite et au centre).
Vous
l'avez reconnu, d'ailleurs, monsieur Thorez, quand vous avez dit que
parmi les électeurs qui ont voté communiste un grand nombre ne
désiraient pas voir s'installer en France le régime des soviets, mais
qu'ils voulaient manifester leur volonté d'avoir un régime capable de
leur donner le pain, la paix, la liberté.
C'est
bien cette trilogie fameuse qui a été plébiscitée aux élections. Mais
vous me permettrez d'observer que si elle flamboyait en termes
particulièrement éclatants sur les affiches du front populaire, elle
résumait aussi les manifestes de grands groupements où se rassemblent
des millions de Français : associations d'anciens combattants, mouvement
des Croix de feu, fédération nationale catholique.
Il n'y a
pas là simplement similitude dans les mots. Cette similitude de mots
recouvre autre chose qu'une rencontre fortuite ou le désir commun
d'exploiter un slogan politique particulièrement bien choisi.
Que
reprochez-vous à l'ordre social actuel, messieurs du front populaire ?
Essentiellement ceci, et je ne pense pas trahir votre pensée en
empruntant l'expression a M. Gaston Bergery :
« Une
chose nous paraît inadmissible de réunir sous le vocable d'union
nationale les exploiteurs et les exploités.
« La
lutte de classes – poursuit-il – c'est, pour nous, la lutte des neuf
dixièmes des Français contre cette minorité de féodaux financiers ou
industriels qui dominent directement l'économie et indirectement la
politique du pays. »
L'hégémonie d'une poignée d'hommes sans mandat régulier, sans
responsabilité effective, mais investis par la toute-puissance de
l'argent d'un pouvoir exorbitant sur l'ensemble des autres hommes, voilà
le scandale que vous avez dénoncé et que vous voulez briser. C'est ce
qu'exprimait, sous une forme pittoresque, l'image des deux cents
familles.
Je ne
cherche pas si l'image était exacte, ni si la liste était complète. Je
retiens simplement l'idée qu'elle voulait traduire – et dont j'emprunte
à un second auteur ce bref développement :
« Ce
qui, à notre époque, frappe tout d’abord le regard, ce n'est pas
seulement la concentration des richesses, c'est encore l'accumulation
d'une puissance énorme, d'un pouvoir économique discrétionnaire aux
mains d'un petit nombre d'hommes qui ne sont pas d'ordinaire les
propriétaires, mais simplement les dépositaires et les gérants d'un
capital qu'ils administrent à leur gré.
« Cette
concentration du pouvoir et des ressources, qui est le trait distinctif
de notre économie contemporaine, est le fruit naturel d'une concurrence
dont la liberté ne connaît pas de limite. Restent debout ceux-là seuls
qui sont les plus forts, c'est-à-dire, trop souvent, ceux qui luttent
avec le plus de violence et qui sont le moins gênés par les scrupules de
conscience.
« A son
tour, cette accumulation de forces et de ressources amène à lutter pour
s'emparer de la puissance, et ceci de trois façons : on combat d'abord
pour la maîtrise économique ;on se dispute ensuite le pouvoir politique,
dont on exploitera les ressources et la puissance dans la lutte
économique ;
le conflit se porte enfin sur le terrain international, soit que les
États mettent leurs forces politiques au service des intérêts
économiques, soit qu'ils se servent de leur puissance économique pour
trancher leurs différends politiques. »
Si j'ai
bien compris votre pensée, messieurs, elle est complètement résumée dans
ce texte, car il évoque à la fois la misère imméritée du travailleur
moderne, broyé par l'engrenage d'une économie sans entrailles, et ces
grands conflits internationaux où se solde, hélas ! à coups de vies
humaines, le bilan des grandes rivalités économiques.
Qui donc
parle ainsi, messieurs ? Qui porte sur la société contemporaine ce
jugement sévère, dont le parallélisme avec la formule incisive de M.
Bergery doit vous frapper ? C'est le pape, c'est le souverain pontife
Pie XI.
Ce n'est
pas là un document isolé, car l'encyclique dont il est extrait a été
précisément écrite pour faire écho à une autre encyclique de quarante
ans antérieure, signée Léon XIII et où le pape de 1891 rappelait au
monde une doctrine traditionnelle. (Applaudissements à droite).
Si la
société moderne avait écouté ces conseils et ces enseignements, elle
aurait évité de rouler dans les abîmes au fond desquels elle se débat
aujourd'hui.
Ce
parallélisme se maintient si, des hauteurs de la doctrine, nous
descendons vers des cas concrets. Il y a quelques semaines, le
Populaire publiait, sous la plume de M. Monnet, aujourd'hui ministre
de l'agriculture, les lignes suivantes :
« On ne
peut plus invoquer la loi de l'offre et de la demande lorsque, en face
des millions de producteurs inorganisés du monde agricole, ne subsistent
plus que de rares acheteurs, de plus en plus groupés en
consortiums omnipotents. »
Pourquoi
le dissimuler, messieurs ? C'est avec plaisir que j'ai retrouvé, sous la
plume de celui qui est aujourd'hui ministre de l'agriculture, un langage
que nos devanciers tenaient déjà, il y a bien Iongtemps.
Parmi
ces devanciers, je n'évoquerai qu'un seul nom, celui d'un homme qui
vient de disparaître : de Gailhard-Bancel, qui fondait, il y a plus de
cinquante ans, dans la Drôme, au milieu de I'incompréhension de tous et
de l'hostilité des pouvoirs publics, les premiers syndicats agricoles,
dans le but précisément de rétablir l'équilibre rompu au détriment des
producteurs isolés. (Applaudissements à droite)
Quand
nous entendons condamner l'anarchie libérale actuelle, génératrice de
scandales et de misères, quand entendons dire qu'il faut instaurer une
discipline économique et établir un ordre social plus humain, nous
reconnaissons un langage qui nous est familier ; et j’ai le droit de
rappeler qu'il y a cinquante ans, nos pères étaient presque seuls à le
tenir dans ce pays et dans cette enceinte.
Si,
aujourd'hui, sous la pression des événements, cette doctrine a des
partisans de plus en plus nombreux, c'est que les faits ont donné raison
à nos pères et j'ai le droit de constater avec fierté que, si quelqu'un
a changé, ce n'est pas nous. (Applaudissements à droite.)
Quant
aux moyens d'instaurer cette discipline et cet ordre social, nous ne
reculons ni devant l'ampleur de la lâche ni devant la hardiesse
nécessaire des solutions. Nous en avons déjà proposé quelques-unes dans
la législature précédente. Nous les reprendrons et nous en proposerons
d'autres.
Certes,
j'ai le devoir de le dire, parce que je tiens à être loyal et complet,
il y des principes sur lesquels nous ne transigerons jamais, parce
qu'ils touchent aux droits sacrés, à nos yeux, de la personne humaine,
de la famille, de la patrie et de Dieu. (Applaudissements à droite.)
Mais ces
principes ne sont pas, pour nous, solidaires de l'ordre social actuel.
Bien au contraire, nous pensons que, si l'ordre social actuel se meurt,
c'est précisément parce qu'il a méconnu et violé ces grands principes.
(Applaudissements sur les mêmes bancs.)
Cet
ordre social ne nous apparaît donc nullement comme une citadelle que
nous devions défendre coûte que coûte. Dans toute la mesure – et elle
est, hélas !
très large – où il est entaché d'injustice et d'égoïsme, il nous
apparaît, au contraire, comme un désordre à corriger.
(Applaudissements à droite.)
Vous
voyez, messieurs, qu'il y a tout de même autre chose qu'une similitude
de mots. Il y a, dans le cadre des réserves très formelles que je viens
de faire, une similitude de jugement dans l'appréciation que nous
portons sur la situation actuelle et sur les mesures qui peuvent être
nécessaires pour la redresser. Une question se pose alors. Je sais
qu'elle est délicate et qu’il suffit de la formuler pour s'exposer à
n'être compris ni d'un côté, ni de l'autre de Assemblée.
Je la
pose cependant parce qu'elle m'apparaît comme la question cruciale de
l'heure présente et parce que j'ai la conviction que tout l'avenir de
notre pays y est suspendu.
Je la
formulerai donc en termes aussi nets qu’il me sera possible de le faire.
Une
multitude de Français, appartenant à toutes les nuances de l’horizon
politique de l'extrême droite à l'extrême gauche, se réclamant de toutes
les doctrines philosophiques ou religieuses, du communisme au
catholicisme, se rencontrent pour porter sur l'ordre social actuel un
jugement qui s'inspire des mêmes griefs et pour vouloir
substituer à cet ordre défaillant un ordre social nouveau basé – vos
programmes électoraux en font foi – sur le respect de la personne
humaine et de la liberté, sur le respect de la famille et de la patrie,
mais aussi sur la limitation de la puissance abusive de l'argent.
Cette
communauté, du moins partielle, de pensée peut-elle se prolonger dans
l'action ?
Pouvons-nous travailler ensemble, au moins à des lâches limitées et
définies, ou sommes-nous fatalement condamnés à nous battre, partout et
toujours ?
Je pose
la question et je dis tout de suite que je n'ai pas qualité pour y
répondre.
Il se
peut que personne, dans cette enceinte, pas même M. le président du conseil, ne soit vraiment qualifié pour y apporter une réponse. Mais ce
que nous pouvons faire – ce sera très bref – c'est examiner ensemble les
données de cette réponse, qui dépendent tout de même beaucoup de votre
volonté, messieurs les membres de la majorité.
Deux
routes s'ouvrent devant vous. Vous pouvez, aujourd'hui, comme vous
l'avez fait dans vos programmes électoraux, délaisser les abstractions
et prendre conscience des réalités.
Une
première réalité, c'est que notre pays tend de plus en plus à se diviser
en deux camps et que personne ne peut penser qu'il soit possible de
restaurer la prospérité, la liberté et la paix en dressant une moitié
des citoyens contre l'autre moitié ou en imposant à une minorité la
dictature d'une majorité. (Applaudissements à droite.)
C'est
impossible, surtout dons les circonstances actuelles, avec des finances
ébranlées, une situation économique critique, dans un pays comme le
nôtre, entouré d’une Europe instable, où la moindre rupture d'équilibre
peut avoir sur notre propre destinée d'incalculables répercussions.
Une
seconde réalité, c'est que le chômage sévit durement, que l'agriculture
subit une crise, que la natalité s'effondre, que des enquêtes récentes
viennent de révéler ce fait douloureux que la santé de plus de cinquante
pour cent des jeunes travailleuses c'est-à-dire de celles qui seront les
mères de demain, est gravement compromise par les conditions
défectueuses au travail et du logement dans ce pays.
(Applaudissements à droite.)
A
l'extrême gauche communiste.
A qui la
faute ?
M. Jean Le Cour Grandmaison.
Adressez-vous à vos associés d'aujourd'hui, qui avaient la majorité dans
les précédentes législatures !
Voilà,
messieurs, quelques réalités immédiates, quelques données concrètes, sur
lesquelles il est possible de bâtir une action gouvernementale, qui
rassemblerait l’immense majorité des Français sur un terrain qui n'est
l'apanage exclusif d’aucun parti et sur lequel, tous, nous pourrions
nous sentir chez nous.
Mais
s'il est vrai que cette action pourrait bénéficier d'un rassemblement
national et de concours étendus, elle se heurterait aussi, il faut bien
le dire, à de dures résistances : résistance de certains
profiteurs du régime actuel – et ils ne sont pas tous, vous le savez, du
côté des deux cents familles (Applaudissements à droite) –
résistance de ceux qui ne comprennent pas; et puis la plus dure à
vaincre pour vous, messieurs, la résistance des doctrinaires de vos
propres partis, de ceux qui veulent vous entraîner sur l'autre route,
sur ce que j'appelais tout à l'heure la route des abstractions, de ceux
qui veulent qu'ayant le pouvoir, vous appliquiez d'une façon
intransigeante et rigide la doctrine. Et je ne me livre pas au jeu
facile de vous demander quelle doctrine, puisque je disais tout à
l'heure qu'il y en avait plusieurs.
Cette
route-là, bien des hommes ont essayé de la parcourir, dans le passé, et
le président du conseil est un esprit trop averti pour que j'aie besoin
de lui retracer les inéluctables étapes de l'aventure.
On part
dans l'enthousiasme, on franchit gaiement les premiers obstacles, les
plus faciles, on abat joyeusement les premières barrières, même quand
elles sont faites de poitrines humaine, et puis, tôt ou tard – et, dans
les circonstances actuelles, ce serait tôt – on se heurte à une
résistance plus invincible que celle des hommes, à la résistance des
faits, qui ne se plient pas volontiers aux désirs des théoriciens et qui
restent cruellement insensibles aux clameurs d'angoisse, aux armes, aux
souffrances et même au sang des multitudes humaines.
(Applaudissements à droite.)
Route
des réalités, route des abstractions, l'une et l'autre hérissées de
difficultés redoutables. C'est cependant entre ces deux routes là qu'il
vous faut choisir, car il n'y en a pas de troisième.
Personne
ici ne nourrit l'illusion qu'il soit possible de continuer, fût-ce
quelques mois, ce jeu savant d'équilibre parlementaire qui neutralise,
en les opposant, les forces vives de ce pays, mais qui, parce qu'il les
neutralise, les stérilise, et qui aboutit à l'impuissance dont nous
sommes en train de mourir. (Applaudissements à droite et au centre.)
Il faut
donc choisir, messieurs, et choisir, non pas, vous l'entendez bien,
entre deux formations politiques, Front populaire ou Front national.
Non ! ce serait vraiment trop facile, si on pouvait reconstruire la cité
à coups de bulletins de vote, de beaux discours (Exclamations et
rires à l'extrême gauche), d'ordre du jour, de manifestations
de masses et même de grèves générales.
Non ! Il
faut choisir entre les deux routes : continuer, avec plus de violence,
nos querelles de partis, pente facile, mais au bout de laquelle on
trouve la ruine et la misère, non pas seulement pour ceux que vous
appeliez tout à l'heure les vaincus, mais pour tous.
(Applaudissements à droite.)
Et puis,
de l'autre côté, un sentier montant, âpre et rude, mais le long duquel,
au cours d'un effort commun, pourrait se reforger lentement l'unité de
l'âme française.
Pour
être digne de conduire un grand peuple aux heures graves de son
histoire, c'est entre de grandes difficultés et de grands risques de ce
genre qu’il faut savoir choisir.
Mais
pour oser choisir, il faut savoir fermer l'oreille au tumulte
assourdissant et passionné qui monte de la rue, pour écouter, tombant de
hauteurs plus sereines, l'appel
de la destinée du pays.
Et,
avant de descendre de cette tribune, je vous demande, messieurs,
d'oublier, pendant quelques instants, ce qui, tout à l’heure, va nous
séparer, pour essayer, ensemble, d'entendre cet appel.
Le
tableau du monde qui nous entoure est, hélas ! trop facile à tracer. Des
millions de chômeurs, des populations entières littéralement décimées
par la misère et la famine, alors que, tout près, on anéantit des
richesses inutilisées; la révolution et la guerre grondant sur l’Orient
et sur l'Occident et, planant sur tout cela, le plus effrayant désarroi
des esprits, qui vont jusqu’à remettre en cause les bases essentielles
de toute civilisation. Voilà, dans sa tragique simplicité, le tableau du
monde actuel.
Oh !
certes, on a essayé de porter remède à ces maux.
Ceux
d'entre vous qui ont bonne mémoire pourront dénombrer ces conférences
économiques ou publiques où, depuis la guerre, les hommes d'État et ceux
qu'on appelle les techniciens ont mis en commun leurs efforts et leur
bonne volonté pour essayer de nous sortir de ce chaos, vainement,
hélas !
Cet
échec même comporte une leçon que nous devons enregistrer, non pour une
critique stérile, mais pour en tirer profit en vue de notre action de
demain. Au lendemain de la guerre, devant l'immensité du désastre,
devant la grandeur de la tâche à accomplir, on a compris que, seule, une
collaboration internationale permettrait de réussir.
Seulement on a mis la charrue devant les boeufs. On a oublié que, pour
réaliser une utile collaboration internationale, il faut opérer avec des
organismes nationaux vivants et sains.
On a
voulu faire de la collaboration sur le terrain monétaire avec des
monnaies avariées, et on a échoué.
On a
voulu faire de la collaboration sur le terrain économique avec des
économie nationales en détresse, qui, toutes, souffrent du même mal :
surproduction et manque de débouchés. On a échoué.
On a
voulu, enfin faire de la collaboration sur le terrain politique et
résoudre ce grand problème, le problème capital peut-être, celui qui ne
peut être que le couronnement d'un long labeur, le problème du
désarmement ; on a voulu le résoudre avec des nations encore passionnées
par la lutte et divisées en deux groupes : d'un côté, les vainqueurs, de
l'autre les vaincus ; d'un côté, les nations satisfaites, de l'autre,
les nations affamées. On a échoué.
Devant
ces échecs s'est aggravé, dans beaucoup d'esprits, le divorce entre deux
idées également nécessaires, l'idée nationale et l'idée internationale.
Des hommes d'égale bonne foi se sont dressés les uns contre les autres,
au nom de ces deux idées qu'ils croyaient contradictoires alors qu'elles
sont complémentaires.
Ainsi
les déceptions causées par la première ébauche d'organisme international
ont abouti à ce que nous voyons aujourd’hui, le réveil exaspéré de
nationalismes agressifs. Des nations de plus en plus nombreuses se
détournent de Genève et cherchent dans une autarchie économique ou
politique le remède à leurs maux, se persuadant, hélas ! que leur
grandeur et leur prospérité ne peuvent être faites que de l'abaissement
ou de la ruine de leurs voisins.
Sur tous
les points du globe se sont instituées de vastes expériences, pour
essayer de résoudre ces grands problèmes. La Russie a été la première,
puis sont venus l'Italie, l'Autriche, l'Allemagne, le Portugal, la
Belgique, les États-Unis pendant qu'aux Indes, en Chine, au Japon
s'annonce le redoutable réveil de ces vieilles races asiatiques qui
seraient capables, comme au temps des grandes invasions, de
mettre des centaines de millions d'hommes au service d'un idéal
millénaire.
Au cours
de ces grandes expériences, tous les systèmes financiers, toutes les
doctrines économiques, tous les régimes politiques, toutes les éthiques,
même, ont été mis à l'épreuve.
Cependant, dans ce vaste cycle qui va de l’anarchie à la dictature,
nulle expérience ne nous apparaît, à nous Français, décisive et
concluante, parce que, dans toutes, la recherche d'une autorité que nous
sentons nécessaire est payée d'un prix que nous jugeons mortel : le
sacrifice de la liberté et de la dignité de la personne humaine.
(Applaudissements à droite.)
Alors se
pose une question : qui donc trouvera la formule nécessaire pour
concilier ces exigences, en apparence contradictoires, de la liberté et
de l'autorité, de la souveraineté nationale et de la solidarité
internationale ? Qui donc va restaurer dans le monde la tranquillité
d'un ordre où chaque homme et chaque peuple, puissant ou faible,
trouverait sa place et pourrait, dans le respect fraternel du voisin,
s'élever chaque jour davantage vers un idéal qui dépasse tout homme,
toute nation et toute race ?
Messieurs, il y a là à remplir, au service du monde entier, une grande
mission, une mission qui semble bien être réservée à la France, parce
qu'elle répond à la fois à son génie, fait de clarté, de mesure et
d'audace et à sa vocation historique, d'initiatrice et d'apôtre des
autres nations.
Cette
mission, c'est de montrer au monde, en l'instaurant chez nous, ce qu'est
la véritable démocratie, c’est-à-dire un ordre social où le pouvoir soit
assez indépendant et assez tort pour affranchir les humbles de cette
odieuse féodalité moderne que constitue la puissance anonyme et
vagabonde de l'argent et pour leur assurer une vie aussi libre, aussi
large, aussi digne que le comporte l'imperfection de la condition
humaine ; la véritable fraternité, c'est-à-dire un ordre social qui ne
soit pas bâti, comme notre ordre actuel, sur la haine et sur la lutte,
lutte des classes ou lutte des partis, mais sur la collaboration des
hommes, des groupes et des professions ; la véritable liberté,
c'est-à-dire un ordre social ou l'autorité soit assez sûre d'elle-même
et de sa durée .pour concevoir de longs desseins et pour laisser en même
temps très large le champ ouvert aux initiatives légitimes des individus
et des groupes, des commerces et des professions, des diverses familles
spirituelles de la France, enfin.
Dans
tous les partis, nous sentons aujourd'hui sourdre ces aspirations
communes vers plus d'ordre et vers plus de justice, vers plus d'autorité
et vers plus de liberté réelle, cette même volonté de ne pas se
satisfaire d'un idéal bassement matérialiste et d'établir ce que M.
Marcel Déat appelait un jour un « climat spirituel », c’est-à-dire un
idéal qui nous dépasse tous et qui donne un sens a notre vie, à nos
souffrances et, s'il le fallait, à nos sacrifices.
Ah !
messieurs, je ne le sais que trop, il y a autre chose encore. Il
y a nos irréductibles oppositions de doctrines; il y a aussi nos
préjugés, nos querelles, nos malentendus, faits trop souvent d'ignorance
mutuelle, exploités et attisés par tous ceux qui, en France et hors de
France, ont intérêt à ce que les Français ne s'aiment pas.
Il y a
enfin le tumulte de nos luttes électorales, trop récentes encore et trop
passionnées pour que le langage que je tiens ait chance d'éveiller
aujourd'hui un écho dans cette enceinte.
Je crois
qu'il était cependant nécessaire de le tenir parce que je sais qu'il y a
sur ces bancs, sous quelque étiquette qu'ils s'abritent aujourd'hui, des
hommes qui sont capables de le comprendre. C'est à ces hommes que je
donne rendez-vous pour le jour, plus proche peut-être que nous ne le
pensons, où la loi de fer des évènements, faisant éclater définitivement
ces planches vermoulues qui nous séparent aujourd'hui, nous rappellera
que la solidarité nationale n'est pas un mot vide de sens et que,
électeurs du front national ou élus du front populaire, les Français ne
peuvent être heureux ou malheureux que tous ensemble. (Vifs
applaudissements à droite.)
M. le président.
La parole est à M. Xavier Vallat, pour développer son interpellation.
(Applaudissements à droite).
M. Xavier Vallat. Mesdames, messieurs... (Rires et applaudissements).
M. André Le Troquer. C'est la première fois qu'on le dit à la tribune française et c'est au parti socialiste qu’on le
doit.
M. Xavier Vallat. Je l'en remercie. Je ne le remercierai d'ailleurs que de
cela.
Si nous
en croyons, monsieur le président du conseil, les premières confidences
que vous avez faites à la presse, un de vos amis vous aurait dit que la
France vous attendait comme une nouvelle mariée. Le mot était tout
naturel, s'adressant à l’auteur d'un traité matrimonial. (Sourires.)
D'autres
que moi ici ont fait ou feront l'inventaire d'abord, l'expertise ensuite
de ce que contient votre corbeille de noces. Pour moi, monsieur le
président du conseil, je ne regarderai même pas aujourd'hui comment sont
faits les traits de garçons d'honneur (Rires), du moins pour la
plupart.
Quant
aux dames du cortège, je me bornerai à saluer très respectueusement leur
présence ici. Et, comme je n'aurai pas beaucoup de félicitations à
adresser à M. Léon Blum, je tiens à le féliciter de les avoir
fait entrer dans le Gouvernement, parce que j'y vois la promesse
formelle que le gouvernement obtiendra très rapidement du Sénat le vote
de la loi donnant aux femmes l'éligibilité et l'électorat.(Vifs
applaudissements à droite, au centre et sur divers bancs).
Je
serai très court, car il fait bon venir quatrième, après des
orateurs de talent.
Je ne
vous poserai pas de questions : M. Fernand Laurent l'a fait.
Je ne
vous donnerai pas de conseils : M. Paul Reynaud y suffit. (Sourires.)
Je ne
ferai pas d'exposé de doctrine, car je n'ai rien à ajouter au magnifique
discours que vient de prononcer mon excellent ami M. Le Cour
Grandmaison.
Je dirai
simplement, tout net, quelques-unes des raisons personnelles, qui
s'ajoutent, pour moi, à tant d’autres, de ne pas faire un crédit, même
provisoire, à l’expérience Léon Blum.(Applaudissements à droite.)
Il y a
d'abord le fait, que je considère comme une provocation, d'avoir confié
à M. Jean Zay le soin de veiller à l’éducation de la jeunesse française.
(Applaudissements à droite.)
Je
trouve insuffisant comme titre aux fonctions de grand maître de
l’Université de s'être exercé à des pastiches littéraires du genre de
celui qui a occupé la chambre, il y a quelques mois. (Mouvements
divers.)
Tout
pareillement, je juge inadmissible la présence au Gouvernement de
M. Pierre Cot, qui trouvait, à l’aube livide du 7 février, que la place
de la Concorde n'avait pas été rougie d'assez de sang
(Applaudissements à droite. – Vives interruptions à gauche et à
l’extrême gauche) et qui admettait la possibilité de faire appel à
l'armée française contre un peuple soulevé dans son indignation
naturelle contre la malhonnêteté et la corruption. (Applaudissements
à droite -. – Vives interruptions à gauche et à l’extrême gauche.)
Je sais
bien que, pour la plupart d'entre vous, la grande question semble être
d'établir que la dernière consultation électorale vous a donné la
revanche du 6 février.
Sur
divers bancs à l’extrême gauche.
Oui ! Oui !
M. Brun.
Revanche
magnifique !
M. Xavier Vallat
Comme
si, messieurs, l'état d'esprit de certains mécontents qui ont été parmi
les artisans de votre succès électoral était si éloigné de celui des
manifestants du 6 février !
La
preuve que cet état d'esprit était le même, c'est que, maintenant, pour
galvaniser leur auditoire, les communistes empruntent le langage des
« factieux » que nous sommes. Ils ne peuvent plus faire un discours ni
donner un communiqué à la presse, sans les déterminer par la phrase
sacramentelle qui – comme on vous le rappelait il y a un instant, était
réactionnaire jadis – : « Nous voulons une France libre, forte et
heureuse, dans l'honneur et dans la dignité. » [Applaudissements à
droite . – Interruptions à l'extrême gauche.)
M. Brun.
Mais vos
amis ont été balayés !
M. Xavier Vallat.
Mes amis
sont revenus plus nombreux, et jamais je n'ai eu une plus belle
élection.
Je me
plaindrai d'autant moins de ce plagiat qu'il est la démonstration
éclatante que Moscou a compris combien l’amour de la patrie était ardent
au cœur de notre race, et l'impossibilité de faire dans ce
pays une campagne et une propagande efficaces en faveur du communisme,
si l’on ne teinte pas ce communisme de gallicanisme.
(Applaudissements à droite.)
Mais
cela, messieurs, ce n'est pas une raison pour que nous admettions, sans
protester et sans le dire, le retour aux affaires des hommes que
le 6 février a discrédités, soit parce que, comme M. Pierre Cot, ils
admettaient à l'avance que l'hécatombe fut encore plus atroce, soit que,
comme M. Édouard Daladier, plus sensible et plus humain, ils aient fait
la démonstration de leur impuissance gouvernementale par l’absurdité et
l'incohérence de leurs décisions préliminaires, par l'insuffisance des
mesures de police prises, par leur incapacité à prendre les mesures que
dictait l’évolution de leur situation. (Applaudissements à droite. -
Exclamations et interruptions à gauche et à l'extrême gauche.)
Voix
nombreuses à l’extrême gauche.
Chiappe !
M. Jean Chiappe.
Messieurs... (Applaudissements au centre et à droite. – Bruits
prolongés à l'extrême gauche.)
M. le président.
Monsieur
Chiappe, vous n'avez pas la parole.
A
l’extrême gauche communiste et sur divers bancs à l'extrême gauche.
Chiappe
en prison !
M. Jean Chiappe.
Vous irez avant moi !
A
l’extrême gauche communiste et sur divers bancs à l'extrême gauche.
En
prison ! En prison !
Au
centre et à droite.
A
Moscou ! A Moscou !
M. Jean Chiappe.
Messieurs,... (Vives interruptions à l'extrême gauche communiste et à
l'extrême gauche. – Bruit prolongé
M. le président.
La
séance est suspendue.
(La
séance, suspendue à dix-sept heures cinquante minutes, est reprise à
dix-huit heures.)
M. le président.
La
séance est reprise.
Je
voudrais régler rapidement l'incident qui vient d'avoir lieu, de façon
qu’il soit le seul de cette séance et, j'ose l'espérer, de cette
session. (Sourires.)
Messieurs (M. le président s'adresse à l'extrême gauche communiste),
vous avez proféré avec vivacité des menaces contre un de vos
collègues.
A
l'extrême gauche communiste.
Pas
encore !
M. le président.
Veuillez
m’écouter. A défaut de la courtoisie, qui est de règle entre collègues,
le règlement vous l'interdit. Je dois donc vous l'interdire. Et je vous
l'interdis.
Mais,
d'autre part, M. Chiappe a quitté son banc et s'est avancé pour prendre
la parole. Je lui demande la permission de lui faire remarquer, à lui
aussi, qu'il ne peut pas prendre la parole sans l'autorisation, d'abord,
de l'orateur qui est à la tribune et, si j'ose l'ajouter, de la mienne.
(Très bien ! très bien !) Si donc il avait le désir de prendre la
parole, il ne pourrait l'avoir qu'à la fin de la séance, et sur un fait
personnel. Mais, je pense qu'ainsi l'incident est réglé, et bien réglé,
et qu'il n'aura servi qu'à mettre en relief l'admirable tenue de cette
séance. (Applaudissements.)
La
parole est à M. Vallat pour continuer son discours.
M. Xavier Vallat.
Pour
faciliter la tâche de M. le président, je ne poursuivrai pas ce
paragraphe et je passerai au dernier.
Il est
une autre raison qui m'interdit de voter pour le ministère de M. Blum
: c’est M. Blum lui-même.
Votre
arrivée au pouvoir, monsieur le président du conseil, est
incontestablement une date historique. Pour la première fois, ce vieux
pays gallo-romain sera gouverné...
M. le président.
Prenez
garde, M. Vallat.
M. Xavier Vallat.
...par
un juif. (Vives réclamations à l'extrême gauche et à gauche.)
A
l'extrême gauche.
A
l'ordre !
(A
l'extrême gauche et à gauche, MM. les députés se lèvent et applaudissent
M. le président du conseil.)
M. le président.
Monsieur
Xavier Vallat, j’ai le regret d’avoir à vous dire que vous venez
de prononcer des paroles qui sont inadmissibles à une tribune française.
(Vifs applaudissements à gauche, à l'extrême gauche et sur divers
bancs au centre.)
M. Xavier Vallat.
Je n'ai
pas pris cela pour une injure. (Interruption à l'extrême gauche).
M. le président.
s'adressant à l'extrême gauche.
Messieurs, seul votre silence peut donner quelque autorité à mes
observations. (Applaudissements à gauche et à l'extrême gauche.)
Monsieur
Vallat, je suis convaincu que, peut-être même chez vos amis, vous ne
trouveriez pas une approbation complète de vos paroles qui,
permettez-moi de vous le dire, contrastent un peu étrangement avec les
déclarations d'un ton si élevé et si noble que nous avons entendues tout
à l'heure tomber de la bouche de M. Le Cour Grandmaison.
M. Jean Le Cour Grandmaison.
Je n'accepte pas cette opposition, monsieur le président.
(Applaudissements à droite.)
M. le président.
Je
voudrais donc, par égard pour cette solidarité nationale qui a été tout
à l'heure plusieurs fois invoquée, vous prier, d'abord, monsieur Vallat,
de retirer ces paroles. (Vives interruptions à droite.)
A
droite.
Pourquoi?
M. le président.
Messieurs, vous me ferez l'honneur de croire que le jour où l'on
attaquerait l’un d'entre vous pour des questions de religion, je le
défendrais de la même façon. (Applaudissements.)
M. le président du conseil.
Je
demande la parole.
M. le président.
Non.
C’est à moi seul qu'il appartient de régler l'incident, j'en ai la
responsabilité, je veux la prendre.
M. le président du conseil.
Permettez-moi au moins de dire un mot.
M. le président.
Non,
monsieur le président du conseil.
M. Xavier Vallat.
Je vous demande donc de retirer vos paroles.
M. Xavier Vallat.
Mais c'est une constatation historique, monsieur le président; je
demande à m'expliquer. (Vives interruptions à gauche et à gauche.)
M. le président.
Dans ces conditions, pour les paroles que j'ai entendues, je vous rappelle à l'ordre avec inscription au procès-verbal. (Vifs
applaudissements à l’extrême gauche et à gauche – Exclamations à
droite.)
M. Xavier Vallat.
Messieurs, je ne comprends pas bien cette émotion car, enfin, parmi ces
coreligionnaires, M. le président du conseil est un de ceux qui ont
toujours – et je trouve cela tout naturel – revendiqué avec fierté leur
race et leur religion.
M. le président du conseil.
C'est vrai.
M. Xavier Vallat.
Alors, je constate que, pour la première fois, la France aura eu son
Israël. (Interruptions à l'extrême gauche.)
M. André Le Troquer.
Cela
nous change des jésuites.
M. Xavier Vallat.
J'ajoute que, contrairement aux espérances de M. Jéroboan Rothschild, il
ne se sera pas appelé Georges Mandel.
Messieurs, si notre ancien collègue M. Georges Weill, avec qui j'avais
des relations fort cordiales, était ici, il ne manquerait pas de
m'accuser, une fois de plus, d'antisémitisme à la Hitler. Mais, une fois
de plus, il se tromperait.
Je
n'entends pas oublier l’amitié qui me lie à mes frères d'armes
israélites. Je n'entends pas dénier aux membres de la race juive qui
viennent chez nous, le droit de s'acclimater comme tant d'autres qui
viennent se faire naturaliser. Je dis, parce que je le pense, – et j'ai
cette originalité ici, qui quelquefois me fait assumer une tâche
ingrate, de dire tout haut ce que tout le monde pense tout bas
(Applaudissements à droite. – Exclamations à gauche et à l'extrême
gauche) – que, pour gouverner cette nation paysanne qu'est la
France, il vaut mieux avoir quelqu'un dont les origines, si modestes
soient-elles, se perdent dans les entrailles de notre sol, qu'un
talmudiste subtil. (Protestations à l'extrême gauche et à gauche.)
A
gauche et à l'extrême gauche.
La
censure !
M. le président.
Monsieur Vallat, président de cette Assemblée, je ne connais, quant à
moi, dans ce pays, ni juifs, comme vous dites, ni protestants, ni
catholiques. Je ne connais que des Français. (Vifs applaudissements à
gauche, à l'extrême gauche et sur divers bancs au centre.)
M. Xavier Vallat
. Je n'ai pas dit le contraire. J'ajoute que lorsque le
Français moyen pensera que les décisions de M. Blum auront été prises
dans un cénacle où figureront, à leur ordre d'importance, son
secrétaire, M. Blumel, son secrétaire général, M. Moch, ses confidents,
MM. Cain et Lévy, son porteplume, M. Rosenfeld, il sera inquiet.
(Exclamations et bruit à l’extrême gauche et à gauche.)
A
gauche et à l'extrême gauche.
La
censure !
M. André Le Troquer.
C’est indigne de M. Vallat !
M. le président.
Je dis à M. Vallat – et sans mettre dans mes mots la moindre menace,
mais en les prononçant au nom du sentiment que j'ai de mon devoir –
qu'il doit arrêter là les explications qu'il vient de donner, pour ne
pas employer d'autre expression, et sur lesquelles j'ai dit ce qui
convenait.
S'il
continuait sur ce ton et sur ce thème, je serais obligé de
faire ce que me conseillerait mon devoir. Mais je pense que l'incident
ainsi réglé est clos. (Vifs applaudissements à /'extrême gauche et à
gauche. – Protestations à droite et sur divers bancs au centre.)
M. Xavier Vallat.
J'ajoute, monsieur le président du conseil, que le Français de la rue sera d'autant plus méfiant qu'au cours d'une carrière déjà longue
et bien remplie, vous avez eu le tort de vous assurer une réputation
bien établie de prophète qui se trompe.
Il y a
longtemps que vous vaticinez et que vous annoncez le contraire de ce qui
arrive !
Ce don
instinctif de la divination a rebours, vous l'avez surtout exercé en politique étrangère.
A la
veille des élections anglaises, en 1931, vous écriviez :
« En
Angleterre, la tentative d'union nationale a, dès à présent avorté.
L’expérience MacDonald est manifestement un échec. »
Là-dessus, la formule MacDonald obtient 553 sièges sur 612 et
dure encore. (Applaudissements à droite).
M. André Le Troquer.
Elle a
eu du succès depuis !
M. Xavier Vallat.
Et c'est pour les choses d'Allemagne que vous êtes
particulièrement perspicace.
Le jour
de 1928 où l'Allemagne entrait à la Société des nations, vous écriviez :
« Ce
résultat, quant à moi, je le tiens pour définitivement acquis, pour
irrévocable. »
Quant à
l'avènement de l’hitlérisme, vous avez, avec une persistance louable,
courageuse, toujours démontré à vos troupes fidèles qu'il était du
domaine de la chimère.
Le 24
juillet 1930, vous écriviez :
« L'idée
d'un gouvernement constitué par les bandes d'Hitler, de Ludendorff ou
même dépendant d'elles en quelque façon, est parfaitement insensée. »
Cent sept hitlériens entrent au Reischstag !
Et vous
concluiez :
« Tout
s'est passé comme nous l'avions annoncé et comme il était aisé de le
prévoir. » (Rires à droite.)
Au début
de 1932, l'Allemagne élit son président de la République. Hitler obtient
30 p. 100 des voix allemandes. M. Blum intitule son article: «
L'Allemagne ne veut pas d'un régime fasciste. »
Et il se
félicite.
« Sous
ne cachons pas non plus notre fierté en pensant que l'acte décisif,
celui qui a déterminé la victoire républicaine a été accompli par nos
camarades social-démocrates d'Allemagne. Les véritables vainqueurs
d'Hitler, ce sont eux »
Le
couplet est particulièrement drôle, quand on pense que le candidat
républicain de M. Léon Blum était le feld-maréchal d'Empire von
Benendorf und Hindenburg.
Quelques
semaines se passent. On vote à nouveau dans le Reich. Celle fois-ci,
M. Léon Blum s'est rangé aux côtés de M. von Papen, l'homme de la
Reichswehr et il écrit :
« La
Reichswehr ne permettra pas aux bandes hitlériennes de porter la main
sur la légalité allemande. »
En
novembre, on vote à nouveau et le Populaire chante victoire :
« L'accès du pouvoir légal ou illégal est désormais clos devant Hitler.
La social-démocratie a « eu » Hitler. » (Populaire, 9 novembre
1932.)
Deux
mois après, Hitler était maître de l'Allemagne et devenait son
Excellence le chancelier Adolph Hitler, quelque chose comme le collègue
de M. Léon Blum (Rires et applaudissements à droite.)
Eh
bien ! avouez que, si gouverner c'est prévoir, il n'y a pas beaucoup
d'hommes qui aient moins de titres que M. Léon Blum aux fonctions de
chef de Gouvernement.
En tout
cas, nous ne pouvons
vraiment pas considérer cette persévérance diabolique dans l'erreur
comme une promesse de la sûreté de votre jugement dans les décisions
graves que les circonstances vont vous imposer.
Voila,
messieurs, l'ensemble des raisons qui motivent notre vote de méfiance à
l’égard du Gouvernement de M. Léon Blum.
Si nous
n'avions à nous préoccuper que de nos personnes, nous aurions déjà
oublié le « Je vous hais » qui a jailli un jour du cœur de M. Léon Blum
à notre encontre.
Mais il
s'agit de quelque chose qui nous domine, de ce que rappelait hier, M. le
président de la Chambre, des destins du pays, de notre pays, de l'avenir
de la race, de notre race. (Interruptions à l'extrême gauche.)
Devant
les problèmes qui se posent, nous savons que nous ne pouvons avoir avec
vous, sur les choses importantes, ni sensibilité ni réactions communes.
Par
ailleurs, votre passé, votre long passé dans l'opposition nous a prouvé
surabondamment que vous étiez un esprit supérieur, qui se refusait à
voir les humbles réalités de la vie.
Nous
ferons donc, pour notre compte, tout ce que nous pourrons pour que ne
reste pas au gouvernail du navire « France » un pilote qui, les yeux
perdus dans les nuées, nous conduira infailliblement vers tous les
naufrages. (Vifs applaudissements à droite et sur divers au centre)
M. le président.
La parole est à M. Dommange pour développer son interpellation.
M. René Dommange.
Messieurs, les discours éloquent et courageux des orateurs qui m'ont
précédé me permettront d'être très bref et de répondre ainsi au vœu que
non seulement le Gouvernement, mais la Chambre, et surtout le pays,
forment, après la trop longue carence du Gouvernement précédent, de voir
ses successeurs décidés à agir et gouverner. Aussi me contenterai-je de
compléter leurs interventions sur trois points qui intéressent
particulièrement le pays : le programme du Gouvernement, ses moyens de
réalisation, la sécurité de notre pays.
En ce
qui concerne la question de programme, je n'oublie pas que le
Gouvernement que préside M. Léon Blum est le deuxième gouvernement de
front populaire puisque, comme je l'ai dit à cette tribune, dans les
dernières semaines de la précédente législature, le premier était
présidé par M. Sarraut. Mais il y a une différence entre ces deux
gouvernements, c'est que, si le premier était encore à direction
radicale-socialiste, celui-ci, selon l'expression employée l'autre jour
au vingt-troisième congrès socialiste par M. le président du conseil,
est un gouvernement de front populaire à direction socialiste.
Je suis
donc obligé de demander quelques explications supplémentaires qui
seront, j'espère, de nature à rassurer non seulement le pays, mais même
une grande partie de la majorité du front populaire.
Cela est
d'autant plus nécessaire que, sans vouloir faire au président du conseil
aucune peine, même légère, un jugement a été jadis porté sur l'action
des gouvernements socialistes, jugement qui me laisse quelque peu
inquiet.
Cette
appréciation a été portée à la tribune de cette Assemblée par
M. Ramette, dans la séance du 3 novembre 1933, c'est-à-dire au moment où
le premier cabinet de M. Sarraut se présentait devant la Chambre.
M. Ramette a déclaré à la Chambre et à l'opinion publique :
« Les
socialistes ont partout conduit la classe ouvrière à la débâcle. La
faillite de leurs méthodes est éclatante dans tous les grands pays
d'Europe. » (Rires et applaudissements à droite.)
Vous
comprendrez dans ces conditions que, me trouvant en présence du premier
gouvernement à direction socialiste, j'ai besoin d'avoir quelques
assurances.
Après
nous avoir dit qu’il n'avait pas à formuler son programme et que
l’unique problème qui se posait à lui était de le traduire en actes,
M. le président du conseil a cependant énuméré un certain nombre de
réformes et de mesures qu'il présentera incessamment au Parlement.
Elles
feront l'objet d'un premier train et d'un second train qui, sans doute,
seront suivis de plusieurs autres.
Je
voudrais interroger M. le président du conseil sur les tendances
fondamentale de ses réformes, pour connaître, s'il est possible, ce que
contiendront les autres trains.
Je
n'oublie pas, en effet, qu'au congrès socialiste de Tours, en décembre
1920, M. Léon Blum s'est prononcé d'une façon très nette et
très précise en ce qui concerne le respect de la propriété privée. Il a
dit alors :
« Je ne
connais qu'un socialisme, le socialisme révolutionnaire. Révolution,
cela signifie, pour le socialisme français, transformation d'un régime
fondé sur la propriété privée en un régime fondé sur la propriété
collective ou commune. »
II
conviendrait donc que le pays sache si le gouvernement de front
populaire qui est sur ces bancs ira, en matière de révolution, jusqu'à
la suppression de la propriété privée, ainsi qu'il a été promis au
congrès socialiste de Tours.
Par quoi
d'ailleurs serait remplacée cette propriété privée ? Est-ce par ce que
nous craignons ? Par le collectivisme, par le marxisme, c'est-à-dire par
l'étatisme ?
S'il en
était ainsi, je noterais une contradiction.
M. Paul
Rives, dans la séance de la Chambre du 14 février 1935, au cours du
débat sur les ententes professionnelles, a déclaré en effet : « Nous
considérons que la peur des modérés, des anti-marxistes, est fondée sur
une erreur. Étatisme, est-ce bien cela que nous voulons, nous,
socialistes ? C'est bien mal nous connaître que de le croire. »
Je
voudrais donc apprendre de M. le président du conseil si l'étatisme doit
succéder à la suppression de la propriété privée, ou par quoi celle-ci
doit être remplacée.
Question
d'autant plus nécessaire que, si nous voulons recueillir de nouveaux
détails sur le programme du front populaire, nous pourrions nous
reporter au discours que M. Vincent Auriol, ministre des finances de ce
gouvernement, a prononcé au poste de Radio-Toulouse-Pyrénées, le
16 avril dernier. Nous y verrions qu'il a envisagé la nationalisation de
l'industrie privée des assurances, des grandes industries-clés et du
crédit.
Or, qui
dit nationalisation dit nécessairement, à mon sens, étatisation, puisque
c'est par l'intermédiaire de l'État que la collectivité devient
propriétaire et qu'elle exploite les industries ou les commerces
nationalisés.
Ainsi je
suis fondé à demander à M. le président du conseil quelles seront
exactement, au-delà des premières mesures incluses dans les projets
qu'il nous a annoncés, les tendances de son Gouvernement et de la
majorité qu'il représente.
Je
pourrais aussi, au passage, lui demander quelle est la conception du
Gouvernement en matière de réforme administrative. M. Fernand-Laurent a
salué en effet tout à l'heure l'inflation ministérielle qui résulte de
la composition du nouveau Gouvernement, lequel comporte trente-trois ministres
et sous-secrétaires d'État, alors que le nombre des membres des deux
cabinets de la précédente législature qui ont eu le plus de ministres et
de sous-secrétaires d’État n'a pas dépassé vingt-neuf. Je suis donc en
droit de demander à M. le président du conseil si sa conception de la
réforme administrative, qui devrait tendre, à notre sens, à réaliser des
économies, est exactement traduite par la composition d'un cabinet
ministériel qui comportera des charges nouvelles résultant non seulement
des dépenses supplémentaires nécessitées par l'organisation des services
ministériels, mais des crédits qu'il faudra mettre à leur disposition
afin de leur permettre de remplir leurs attributions.
Enfin,
monsieur le président du conseil, comment entendez-vous concilier toutes
ces réformes nouvelles – augmentation des salaires, semaine de 40
heures, congés payés et autres mesures incluses dans les projets que
vous avez énumérés – avec la nécessité de favoriser la reprise des
affaires ?
Nous
lisions dernièrement dans une manchette de l'Humanité :
« L'indice actuel du coût des denrées alimentaires est passé de 319, en
août 1935, à 400 pour le mois de mai de cette année. En faut-il
davantage pour expliquer la grève ?
Mais –
je le demande très objectivement – comment pourra-t-on sortir de ce
cercle vicieux ?
L'augmentation du prix de revient des marchandises étrangères ou
fabriquées due à l’augmentation des frais de main-d'oeuvre entraîne
automatiquement un accroissement des prix de revient et une majoration
des prix de vente, et, par suite, le besoin d'accroître le pouvoir
d'achat ; mais l'accroissement du pouvoir d'achat ne pouvant provenir
que d'une augmentation des salaires, des pensions, des traitements, il
faut à nouveau majorer d'autant les prix de vente.
Comment
sortirez-vous de ce cercle vicieux ?
Je
présenterai maintenant quelques réserves sur les conditions dans
lesquelles seraient prises et appliquées certaines des mesures
que le Gouvernement compte soumettre au Parlement et auxquelles
M. Fernand-Laurent a déjà fait allusion : semaine de quarante heures,
contrat collectif, congés payés.
Nous
souhaitons, comme vous tous, messieurs une amélioration profonde de la
situation sociale et économique de tous les travailleurs. Mais c'est
précisément parce que nous la souhaitons que nous voulons que les
mesures destinées à la provoquer soient proportionnées aux
possibilités économiques et sociales.
Rien ne
sert de promettre et de légiférer. Il faut pouvoir réaliser.
(Applaudissements au centre et à droite.)
Pour ma
part, je crois que ces
mesures ne pourront donner tout le fruit qu'on en attend que si elles
sont incluses dans ces contrats collectifs que vous promettez.
Mais de
quels contrais collectifs peut-il s'agir ? Nous avons parlé des contrats
collectifs – je le dis pour nos nouveaux collègues – le 21
février 1935, au cours du débat sur les ententes professionnelles. Ceux
qui assistaient à ce débat se rappellent qu'à cette tribune j'ai soutenu
la nécessité des organisations professionnelles. Je me suis élevé contre
le désordre et le chaos qui ont résulté des excès du libéralisme
économique. J'ai demandé qu'on introduisit l'ordre et la cohérence dans
l'armature sociale et économique de notre pays.
Je l'ai
demandé précisément parce que les seuls contrats collectifs qui seraient
susceptibles de garantir aux deux parties en cause l’exercice de leurs
droits et le respect de leurs intérêts ne peuvent fonctionner
efficacement que s'ils sont bilatéraux, c'est-à-dire s'ils comportent
des avantages réciproques appuyés sur des garanties égales et librement
consentis.
Le
conseil national économique lui-même l'a souligné, en novembre 1934 :
« Il est
souhaitable, disait-il, que les accords collectifs résultent des
volontés libres et non des contraintes imposées. »
Ceci me
conduit à vous demander, monsieur le président du conseil, quels moyens
d'action vous comptez mettre en avant pour réaliser votre programme.
Contrats
collectifs inclus dans une organisation professionnelle générale,
d'accord: Mais contrats collectifs librement discutés, librement signés,
apportant, je le répète, aux deux parties en cause des avantages et
garanties réciproques, car il serait inadmissible que les
responsabilités fussent toujours et exclusivement du côté patronal et
que les manquements de l'autre partie ne fussent jamais sanctionnés.
Mais les
moyens d'action par lesquels, aujourd'hui, on prétend étendre la
pratique des contrats collectifs vont exactement à l'opposé de ce que
souhaitait le Conseil national économique. Si nous sommes prêts à
étudier les projets de loi que compte déposer le Gouvernement, si nous
sommes prêts à rechercher toutes les possibilités d'amélioration sociale
et économique, nous nous refusons à le faire sous la pression et sous la
menace, nous nous refuserons à le faire tant que se prolongeront des
événements de caractère révolutionnaire, nettement politique.
C'est
pourquoi je viens, à mon tour, demander à M. le président du conseil
quelles mesures il compte prendre pour faire respecter des codes et des
lois qui demeurent tout de même encore en vigueur dans notre pays et
assurent notamment à tous les citoyens la liberté et le respect de la
propriété. (Applaudissements à droite.)
Si je
demande cette assurance à M. le président du conseil, c'est que,
malheureusement, nous n'avons trouvé dans ses diverses déclarations
aucune déclaration précise à cet égard.
Devant
le 23e congrès du parti socialiste le 31 mai, M. Léon Blum a déclaré simplement : « Il n'y a pas eu appropriation des
usines par la classe ouvrière, il y a occupation des lieux de travail
par les ouvriers en grève. »
Étant
donné la manière dont cette occupation a été imposée et se poursuit,
elle équivaut à la suppression du libre exercice de la propriété dans
les locaux où l'on doit travailler. (Applaudissements à droite.)
Au cours
de la déclaration radiodiffusée que nous avons entendue hier et lue dans
les journaux ce matin, nous n'avons pas trouvé un mot à ce sujet. M. le président du conseil demande aux travailleurs de poursuivre leurs
revendications dans le calme, la dignité et la discipline; il demande au
patronat d'examiner ces revendications dans un large esprit d'équité,
mais il n'invite pas les grévistes à respecter les libertés des autres
travailleurs et le droit de propriété de ceux chez qui ils étaient
employés.
Nous
désirerions voir M. le président du conseil, son Gouvernement et sa
majorité venir au secours de lois et de textes qui sont toujours en
vigueur en France. Il est indispensable que le président du conseil
fasse à cet égard une déclaration formelle, car ce n'est pas seulement
aux directeurs et aux chefs d'entreprise qu'il est impossible de
délibérer ou d'accorder quoi que ce soit sous une telle menace. Je vous
le demande, monsieur le président du conseil, pour la dignité des deux
Assemblées qui vont être appelées à discuter les projets de loi que vous
allez déposer : pourraient-elles accepter de délibérer sous cette
contrainte, sous celle pression illégale, et de paraître céder à une
telle violation de la liberté du travail et du droit de propriété ?
(Applaudissements à droite et au centre. – Interruptions à l'extrême
gauche et à l'extrême gauche communiste.)
Je vous
demande, très simplement, très objectivement quels moyens vous envisagez
pour rétablir le respect de la liberté et du droit de propriété.
Votre
réponse présente pour nous d'autant plus d'intérêt que vous connaissez,
monsieur le président du conseil, les auteurs de ce mouvement
révolutionnaire.
Il a été dit dans la presse et dans le public que le précédent
gouvernement, et peut-être celui-ci, étaient débordés, que les chefs des
partis qui composent le front populaire étaient dépassés par leurs
militants et par leurs troupes. (Interruptions à gauche et à
l'extrême gauche communiste.)
Je pense
que M. le président du conseil sait exactement quels sont ceux qui
entretiennent l'agitation dans les usines. Sinon, où trouver une
meilleure preuve de la carence fâcheuse de la sûreté nationale et de la
police ?
Ceux qui
entretiennent cet état de choses l’ont nettement reconnu et l'ont signé.
C'est ainsi que, dans un article signé de M. Frachon, paru dans
l'Humanité du 4 juin, nous lisons la reconnaissance très franche de
l'action du parti communiste dans l'occupation des usines :
« Ces
messieurs nous font rire lorsqu'ils affirment sentencieusement que les
chefs sont débordés ».
M. Frachon ajoute :
« Nous
n'avons jamais eu de goût pour le rôle d'apprenti sorcier. Sous
connaissons la valeur de nos actes et nous savons où ils conduisent.
Dans le moment présent, ils conduisent à l'amélioration des salaires et
nous nous en réjouissons pleinement. »
II
conclut enfin que nous aurions bien tort « de nous étonner que la classe
ouvrière utilise, pour vaincre l'entêtement patronal, le moyen
absolument légal de la grève.... même s'ils sont obligés, pour obtenir
gain de cause, de rester dans l'usine ». (Applaudissements à
l'extrême gauche et à l'extrême gauche communiste.)
Cet
article et les applaudissements qui l'ont souligné sur les bancs du
parti communiste montrent bien quels sont ceux qui approuvent et
encouragent l'occupation des usines que je demande au Gouvernement de
faire cesser.
Il y a
plus. Nous possédons certains des tracts d'origine syndicale qui ont été
distribués, notamment ceux émanant du syndicat des employés d'hôtels,
cafés et restaurants de la région parisienne. On y indique que dans un hôtel, après une demi-journée d'occupation de l'établissement, le
personnel a obtenu la suppression des frais, la répartition à parts
égales des troncs, etc.
Ce qui
permet de conclure: « Nous avons réalisé l'amélioration de nos
conditions de travail. »
Ainsi,
c'est à la fois par l'action reconnue du parti communiste et par
l'intervention des syndicats que l'agitation s'aggrave et s'étend, à
toute la France. Donc, le Gouvernement sait où il peut et doit
intervenir pour rétablir l'ordre et le respect de la légalité.
(Interruptions à l'extrême gauche et à l'extrême gauche communiste.)
Pour y
parvenir, le Gouvernement devra trouver les soutiens nécessaires chez
ceux qui composent, avec lui, le front populaire. En effet, le bureau
politique du parti communiste, le 13 mai dernier, dans sa réponse au
parti socialiste, indiquait pourquoi il ne participait pas à ce deuxième
gouvernement de front populaire.
Sous la
signature de son secrétaire général. M. Maurice Thorez, le parti
communiste écrivait :
« Nous
sommes convaincus que les communistes serviront mieux la cause du peuple
en soutenant loyalement, sans réserve et sans éclipse, le Gouvernement à
direction socialiste, plutôt qu'en offrant, par leur présence dans le
cabinet... »
Écoutez,
messieurs :
« ...le
prétexte à des campagnes de panique et d’affolement des ennemis du
peuple. »
Puisque
le parti communiste n'a pas voulu participer au Gouvernement par crainte
de déclencher des mouvements de panique, il est certain que si le
président du conseil le veut, le parti communiste lui apportera tout
l'appui nécessaire, son soutien effectif, afin que la panique ne
s'étende pas et que les usines et ateliers puissent être évacués. C'est
le cas, pour le parti communiste, de réaliser la politique du soutien.
C'est
aussi le moment, pour le chef du Gouvernement et pour ses lieutenants,
de montrer comment ils entendent réaliser leur programme, s'ils
entendent le réaliser dans la légalité et dans la discipline ou dans la
violence.
Enfin.
M. le président du conseil nous a indiqué qu'il gouvernerait en
républicain et selon l'ordre républicain.
Mais
votre gouvernement, monsieur le président du conseil, ne peut être –
vous le reconnaîtrez, je pense – le gouvernement d'un parti, le
gouvernement d'une classe. Il doit être le gouvernement de la France.
Après
avoir chanté votre victoire, messieurs, et avoir apporté les plus
grandes promesses, n'oubliez donc pas qu'un compte est ouvert maintenant
entre la France et vous, et que si ce compte devait se solder, un jour,
par une faillite ou par l'invasion étrangère, cette fois, les
responsabilités et les sanctions dépasseraient singulièrement
(Interruptions à l'extrême gauche. – Applaudissements à droite),
non seulement pour vous mais pour tous et pour les institutions, le
cadre habituel des responsabilités et des sanctions parlementaires.
(Applaudissements à droite.)
M. le président.
La parole est à M. Trémintin, pour développer son interpellation.
M. Pierre Trémintin.
Je ne me dissimule pas, à cette heure et, peut-être, devant la fatigue
légitime de la Chambre, les difficultés de ma tâche.
Je
n'abuserai pas de son attention ; je lui demanderai cependant un peu de
patience et de bienveillance, pour lui permettre d'entendre une note
quelque peu différente de celles qui ont tour à tour intéressé ou
passionné l'Assemblée.
Parlant
au nom du groupe du parti démocrate populaire, je dois très sincèrement,
très clairement vous indiquer sa position dans ce débat..
Ai-je à
rappeler que, sortant du suffrage universel, nous avons eu dans le pays
une attitude qui n'a pas été celle de la plupart des partis ? Nous avons
essayé de justifier et par nos congrès précédents, et par notre campagne
électorale, notre position qui ne se réclamait ni du bloc des gauches,
ou front populaire, ni du bloc des droites, de l'un quelconque de ces
assemblages qui formaient dans le pays deux fronts antagonistes et
hostiles.
Paradoxe
pour les uns; utopie, scandale pour d'autres, c'est possible. Mais vous
me permettrez, usant simplement de la liberté de la parole que vous avez
jusqu'ici largement garantie, usant aussi du droit qu'a chacun de nous
d'exprimer sa pensée à la tribune, d'intervenir dans ce débat avec toute
la sincérité, toute la foi qu'un parti confiant en l'avenir peut y
apporter.
Entre
ces deux blocs, qui auraient dû nous écraser, nous avons tout de même
une raison de parler, ne serait-ce que celle d'exister. Nous pourrions
même, rappelant un mot classique, dire que si quelque chose nous étonne,
c'est qu'après avoir ainsi lutté, nous soyons encore ici, nous
retrouvant même renforcés.
Cela
signifie que si les idées que nous exprimons n'ont pas eu immédiatement
l'audience de la masse des électeurs, elles commencent cependant à
cheminer et nous pensons – excusez, s'il y a lieu, ma témérité – que nos
conceptions sont celles que l'avenir sanctionnera.
Nous
sommes aujourd'hui devant une expérience de front populaire, M. le président du conseil l'a nettement déclaré.
Il a
fixé les frontières de sa majorité. Nous n'avons pas le droit ni,
d'ailleurs, la volonté de les franchir.
Ayant
appartenu à plusieurs législatures, je n'ai jamais abusé de l'attention
de la Chambre, ni passionné les débats.
Aujourd'hui, je me bornerai à rechercher avec vous quels peuvent être
cette politique et ce programme du front populaire, dont s'est réclamé
M. le président du conseil, mais dont il n'a donné une définition ni
rassurante, ni complète. (Applaudissements sur divers bancs au
centre.)
N vous
semble-t-il pas que cette politique se heurte à d’énormes difficultés ?
Elle
rencontre d’abord des oppositions .doctrinales que vous connaissez, qui
ont été suffisamment étalées dans vos congrès, dans la presse et qui
prouvent, en ce qui concerne le plan de reconstruction, que vous n'êtes
d'accord que sur des négations. Car la lutte contre le fascisme, nous
l'avons aussi menée et nous avons déclaré dans toutes nos professions de
foi – c'est la conséquence même de nos convictions républicaines – que
nous étions contre toutes les dictatures.
Vous
demandez une politique rajeunie, rénovée. Lisez le compte rendu de nos
congrès, lisez nos motions. Vous verrez que, là aussi, nos vues peuvent
se rencontrer.
Vous
prétendez rester socialistes ? Mais, alors, comment se fait-il que M. le président du conseil, se réclamant uniquement du front populaire, ait
déclaré à différentes reprises, notamment à la salle Wagram, qu'il
allait appliquer non pas son idéal, mais un programme qu'il définissait
en disant qu'il s'encadrerait dans la société capitaliste ?
C'est
une première contradiction qu'il importe de souligner, contradiction qui
peut étonner chez M. le président du conseil dont personne ne nie ni la
sincérité, ni la haute culture ni les convictions. Vous êtes,
évidemment, monsieur le président du conseil, partisan d'un autre
régime. Et, aujourd'hui, vous vous trouvez attaché, singulière fortune !
à un régime qui n'est pas conforme à votre idéal. Permettez-moi de faire
une comparaison qui n'a rien d’offensant : vous êtes comme le médecin
chargé d'appliquer à un individu malade une thérapeutique dont il
nierait d'avance l'efficacité. (Applaudissements sur divers bancs au
centre.)
C'est
une position difficile, mais elle est rendue plus délicate par ceux qui,
à côté de vous, ont conservé une flamme plus vive, qui veulent raviver
continuellement la mystique révolutionnaire dont ils se réclament, et
qui n'entendent pas rester dans une expectative même temporaire. Ils
déclarent marcher résolument vers le but qu'ils poursuivent,
c'est-à-dire la substitution du collectivisme à la société actuelle
(Applaudissements sur divers bancs au centre.)
C'est
une équivoque et une contradiction que j'avais le devoir de souligner,
non pas pour engager une polémique, mais pour montrer que le front
populaire porte en lui-même le germe de sa destruction, parce que, ce
qu'il faut avant tout, à l’heure où nous sommes, ce n'est pas seulement
la rencontre de bonnes volontés ou d’efforts concertés, c'est un
programme qui se vivifie dans un idéal commun. Eh bien ! cela, je ne le
trouve ni dans votre ministère, ni dans votre déclaration
gouvernementale. (Applaudissements sur divers bancs au centre.)
Au sujet
des réformes que vous avez indiquées, permettez-moi de formuler des
réserves.
Fort
habilement, vous constituez – suivant l'expression consacrée – trois
trains de projets de loi.
Mais
dans le premier train, nous avons eu la joie de constater – suivant une
formule dont tous les partis ont peut-être abusé – qu'il y avait
quelques-uns de nos enfants.
M. le président du conseil.
Ce sont des enfants qui ont eu beaucoup de pères.
M. Pierre Trémintin.
A côté
de la question de la semaine de quarante heures, qui va se poser
devant nous très prochainement – contre laquelle nous n'avons pas de
préjugé – il y a celles du congé payé, du contrat collectif, qui ont
fait l'objet de propositions ou de décisions dues à notre initiative et
qui sont en instance devant le Sénat.
M. Pierre Vallette-Viallard.
Depuis
huit ans.
M. Pierre Trémintin.
Depuis
huit ans en effet.
Au sujet
de ces réformes que vous avez énumérées, combien de conférences
n'avons-nous pas faites, combien de controverses n'avons-nous pas
poursuivies ?
Plan de
grands travaux ? A condition que ces travaux ne soient pas limités à une
seule région, qu'ils servent à stimuler l'activité de toutes nos
provinces, qu'on ne leur sacrifie pas l'agriculture (Applaudissements
sur divers bancs au centre et à droite), qui plus que nous les
désire ? qui plus que nous veut les voir réaliser pour que nous sortions
enfin du marasme des affaires et que nous fermions la plaie du chômage ?
Il ne
faut pas que la classe ouvrière soit seule à y trouver des avantages.
Les cultivateurs, les artisans et les petit commerçant- doivent aussi
sentir passer le souffle vivificateur du renouveau économique.
(Applaudissements sur divers bancs au centre et à droite.)
C’est
pourquoi – et vous ne vous en étonnerez pas, messieurs – je suis
persuadé que nos votes se rencontreront bien souvent avec les vôtres,
sur ces projets spéciaux.
Nous
entendrons seulement sauvegarder le principe d’une liberté qui nous est
chère, mais qui peut être organisée professionnellement. Elle cesserait
d'être, si nous nous trouvions en présence d'une économie rigide
organisée, qui deviendrait bientôt l'amorce du collectivisme dont nous
dénonçons les méfaits.
Non
seulement le collectivisme ne correspond pas aux traditions et aux
aspirations françaises, mais l'exemple des pays qui l'ont essayé sur une
vaste échelle démontre qu’il ne peut pas satisfaire une humanité à la
recherche de conditions sociales meilleures, qu'elle ne peut rencontrer
que dans le développement de la personnalité.
Laissez-moi vous signaler, monsieur le président du conseil, un défaut
fondamental de votre système. C'est l'atmosphère dans laquelle vous
allez légiférer.
Vous
allez demander au Parlement de voter certaines lois en faveur d'une
partie d'une population qui mérite, à tous points de vue, de voir
triompher certaines de ses revendications, mais avez-vous pensé à la
répercussion que ces lois peuvent avoir sur l'ensemble de notre économie
nationale ?
L'application brutale et immédiate de la semaine de quarante heures, par
exemple, n’accentuera-t-elle pas la misère de la classe paysanne ?
Car elle
compte, celle classe paysanne. Si elle n'a pas toujours une voix assez
claire ; si, par une démagogie à laquelle nous n'avons jamais, pour
notre part, participé, elle a pu être détournée des voies légales que
nous n'avons cessé de lui indiquer, cette voix doit néanmoins être
entendue.
Or, vous allez opérer une brusque rupture d’équilibre entre les milieux
urbains et les milieux agricoles
Par le
renchérissement de la vie et par la réduction massive de la durée du
travail, vous allez accentuer la grande différence qui existe,
malheureusement, entre l’ouvrier agricole et l'ouvrier et l’ouvrier
urbain (Applaudissements sur divers bancs au centre.)
Vous
accroîtrez, par là même, le déplorable exode rural.
En
augmentant le coût de la vie, vous risquez de diminuer les prix, déjà
trop faibles, des produits agricoles. Et qui profitera de l'inflation
des prix ? La spéculation et les intermédiaires qui réalisent des
bénéfices illicites, alors que le cultivateur n'est pas maître de ses
prix de revient. Voilà le résultat de réformes insuffisamment ajustées
dans une politique d'ensemble.
Dès
lors, j'ai le droit de vous dire : C'est là le cadeau de bienvenue que
vous faites à une partie, non moins intéressante que les autres, des
travailleurs de ce pays. Demain, vous allez peut-être plonger les
cultivateurs dans la misère. (Applaudissements sur divers bancs au
centre.)
Je pose
la question devant une Chambre qui, émanation du suffrage universel et
ayant pris contact avec la détresse des paysans, a reconnu la nécessité
de prendre toutes mesures utiles pour y parer.
Or,
monsieur le président du conseil, c'est seulement dans le second train
de mesures que j'aperçois quelques indications sur la possibilité
d'alléger les dettes agricoles.
Nous
avons, dès maintenant, repris à cet effet la proposition dont nous
avions pris l'initiative à la fin de la précédente législature.
Nous
avons également déposé une proposition de loi en faveur de la famille,
dont, nous dit-on, la sous-secrétaire d'État qui détient le portefeuille
de la protection de l'enfance s'occupera spécialement.
Je lui adresse un appel ému en faveur des familles dont les chefs ont
des salaires dérisoires et qui, je le crains, seront encore diminués.
Certaines de ces familles, qui ont de nombreux enfants, crient leur
misère.
Une
femme courageuse, mère de cinq ou six enfants, me disait, il y a
quelques jours : « Mon
mari, journalier agricole, gagne dix francs par jour ; je ne puis plus
tenir... »
Madame,
il y a une réforme que je m'étonne de ne pas trouver en tète du
programme du Gouvernement, à côté de celles que j'énonçais tout à
l'heure: c’est le relèvement immédiat du taux des allocations
familiales, notamment de celles données au titre de l'encouragement, dit
national, aux familles nombreuses, taux qui est d'une infériorité
flagrante en face des allocations familiales ouvrières et d'une
inégalité choquante, si on la compare aux indemnités pour charges de
famille accordées aux fonctionnaires. (Vifs applaudissements sur
divers bancs au centre.)
Il faut
que ce scandale cesse.
Nous ne
nous trouvons plus là dans le domaine de l'économique, monsieur le
président du conseil, mais dans un domaine plus élevé, moins discutable,
après tout, celui de l’humanité.
Il n'y a
pas ici un cœur français qui resterait insensible au tableau que j'ai
esquissé devant vous, tableau vécu, croyez-le. Cette situation
nécessite, d'extrême urgence, une solution. Il n'y a pas seulement une
raison d'humanité, il y a aussi une raison de paix sociale.
Tant
mieux si la rupture d'équilibre que je redoute ne se produit pas, je n'aime pas jouer les Cassandre et je serais heureux que mes
craintes ne soient pas justifiées, car je n'apporte dans ce débat aucune
préoccupation personnelle, aucun parti pris.
Mais, au nom même de la
paix sociale, vous devez faire cesser ce scandale, qui demain peut être générateur de troubles et qui dès
maintenant laisse dans l'âme des travailleurs de la terre, du commerce,
de l'artisanat, une grande amertume.
J'ajouterai, pour préciser la position de mon parti, que nous n'avons
trouvé dans la déclaration ministérielle, ni au point de vue économique,
ni au point de vue social, aucun programme cohérent.
Nous
constatons que des réformes pour l'accomplissement desquelles nous avons
milité, que vous avez aussi soutenues – comme celle des plus-values aux
fermiers, qui attend depuis dix ans au Sénat – ne figurent pas dans
votre programme.
Nous n'y
voyons pas non plus cette réforme de l'État qui devrait être
l'indispensable préface de tout effort rénovateur s'appliquant au
Parlement lui-même.
Il ne
comporte même pas la réforme électorale, à propos de laquelle, il y a
quelques mois, monsieur le président du conseil, vous prononciez un
discours si juste et qui s'est révélé si exact.
M. le président du conseil.
Prophétique.
M. Pierre Trémintin.
Certes,
vos alliés auraient dû davantage le méditer. Mais vous savez que là nos
volontés se sont rencontrées.
Et
j'ajoute que ce discours m'émeut d'autant plus qu'il a été suivi d'un
attentat que nous avons tous réprouvé.
Il y a
une autre réforme qui s'impose. Vous avez voulu d'avance nous en donner
le symbole en appelant au Gouvernement, pour la première fois, des
femmes françaises.
Mais
est-ce une espérance, une certitude ou une illusion ? Car suffirait-il
que des personnalités féminines, que je salue respectueusement ici,
fassent partie de votre ministère, pour que la femme du peuple aussi
bien que l'intellectuelle puissent déclarer que leurs revendications en
faveur d'une égalité civile et civique sont désormais inutiles ?
Cela,
vous ne le voudrez pas, j'en suis sûr. En tout cas, nous réclamons cette
égalité comme une nécessité politique et sociale (Applaudissements
sur divers bancs au centre.)
Permettez-moi de dire, en terminant, que l’atmosphère de trouble où nous
vivons commande des décisions nettes et non des atermoiements.
Si nous
nous trouvons aujourd'hui opposés, nous devons néanmoins demander au
Gouvernement de dissiper, le plus tôt possible, cette atmosphère.
Le
problème alors se pose de savoir si, justement, dans ce front populaire,
on est bien d'accord pour provoquer l'apaisement que nous souhaitons et
s'il n'y a pas un mystérieux coup d'archet qui multiplie et étend en ce
moment les conflits sociaux.
Je le
déplorerais, non pas seulement pour cette collaboration sociale dont
nous sommes partisans, comme nous souhaitons le rapprochement politique
des partis, mais aussi pour notre politique extérieure.
La
France pacifique doit, devant les nations qui la regardent et, parfois,
la jalousent, montrer un visage de sérénité.
C'est
pourquoi je redoute qu'emporté par je ne sais quelle mystique qui se
ressent trop des élections, vous n'arriviez pas assez tôt à
redonner à la France sa vraie figure, pour qu'elle continue à être, dans
le monde, la pionnière de la civilisation et la messagère des idées de
liberté.
Partisan
de la paix entre les peuples, nous restons inébranlablement fidèles aux
pactes de sécurité collective.
Hier,
M. le président de la Chambre nous disait que le pays avait affirmé
son ardente
volonté de rénovation. C'est vrai. Permettez-moi d'ajouter, au nom de
mon groupe et de mon parti, que nous ne pouvons concevoir cette
rénovation, ni dans une opposition stérile des fronts et des blocs, ni
dans la lutte entre les enfants d'un même pays.
Nous la
concevons comme une rénovation à la fois politique, économique et
sociale, qui permettra enfin à la République d'être un régime de
stabilité et à la démocratie de continuer sa marche en avant.
(Applaudissements sur divers bancs au centre.)
M. le président.
La
parole est à M. Louis Marin pour développer son interpellation.
(Applaudissements à droite.)
M. Louis Marin.
Monsieur le président du Conseil, ce n'est pas parce que j'imaginais que
votre Gouvernement pourrait être très court que j'ai limité mon
interpellation à vous demander quelles étaient vos conceptions sur les
mesures immédiates à prendre dans les jours qui viennent.
La formation du Gouvernement était attendue avec impatience à cause des
événements sociaux extrêmement graves que toute Ia France suit avec
angoisse, à cause aussi des événements extérieurs qui approchent d'un
moment crucial où une tentative de la France peut être particulièrement
heureuse pour la paix.
Je
voudrais, à cette heure, me borner à vous poser simplement quelques
questions au sujet de la tranquillité intérieure et de la paix
extérieure.
Plusieurs orateurs ont invoqué, à juste titre, le respect de la légalité
et le règne de la loi en France à propos des heurts sociaux qui se
multiplient suivant une méthode connue et redoutable pour tous.
Jusqu’ici, je n’ai pas trouvé, dans vos diverses déclarations, bien que
vous ayez parlé de l’ordre, de la discipline, de la confiance que vous
faisiez aux uns et aux autres, le mot qui me paraissait nécessaire pour
apaiser l'opinion et manifester une autorité et une doctrine
gouvernementales.
Quand,
cependant, vous avez parlé, dans votre déclaration, de la loi
républicaine ou de l'ordre républicain, j'ai voulu comprendre que vous
entendiez par là l’observation de toutes les lois ou, plus exactement,
l'observation de la loi.
Il n'y a
pas de pays civilisé où l’on puisse trier les lois pour les appliquer
dans un cas et ne pas les appliquer dans un autre. Il n'y a pas de pays
vraiment civilisé où l'on applique les lois aux uns et où on ne les
applique pas aux autres. Il n'y a pas de pays civilisé où l'on applique
certaines lois et non certaines autres.
Je sais
que vous arrivez à un moment où, par la faute du gouvernement précédent,
la situation est lourdement chargée au point de vue de l'application
normale de la loi. Il faut cependant que la loi soit respectée. Ce n'est
pas la force qui peut régner. Les communautés où la violence l'emporte
sur l'autorité rie la loi sont toujours ramenées, par de rudes épreuves,
à son respect.
J'ai
entendu avec étonnement M. Paul Reynaud déclarer que les atteintes à la
loi avaient été très légères, j'estime, au contraire, que ces atteintes,
actuellement, sont plus considérables qu'elles ne l’ont jamais été et
que nous sommes en présence d'un mouvement d'une grande profondeur,
d'une véritable insurrection contre des textes de loi précis comme nous
n'en avons pas connue en France depuis très longtemps. Car les textes du
code pénal ainsi violés ne manquent pas : leur nombre et leur gravité
rendent l'expérience particulièrement dangereuse.
C'est
une des raisons pour lesquelles on comptait que votre Gouvernement, dès
qu'il serait formé, aurait l'autorité et le savoir-faire nécessaires
pour régler la situation de telle façon que la loi fût enfin
véritablement respectée.
La
première question que je veux, à ce sujet, vous poser a trait à la
conception du droit de propriété que vous entendez appliquer.
La
propriété privée reste-t-elle inviolable, comme le veulent la
Déclaration des droits de l'homme et toutes nos lois, ou est-elle un
jouet ou adoptez-vous pratiquement une conception qui, en fait, la
supprime, au moins dans certains cas ?
Si nous
en croyons les journaux, et je ne veux, en ce moment, évoquer aucun fait
particulier, la propriété privée a été violée de la façon la plus
méthodique, la plus entière, dans des cas extrêmement nombreux et
graves; ces cas de violation sont multipliés et s'étendent de jour en
jour dans toute la France, provoquant une paralysie de la vie économique
et sociale qui doit être notre première préoccupation.
C'est
une question qui, je le répète, nous angoisse tous, sur quelque banc que
nous siégions, et la France avec nous. Il faut que nous connaissions
sans retard votre position à cet égard. Ceci est, tout à fait
indépendant de la discussion de votre programme, que nous retrouverons à
propos de chacun de vos projets de loi. Car vous avez eu l'avantage, sur
quelques-uns de vos prédécesseurs, de nous indiquer non seulement vos
principes directeurs— nous les connaissions déjà, ce sont ceux du front
populaire — mais aussi trois fournées successives de projets, que nous
connaissions aussi, d'ailleurs, que nous avons déjà étudiés pour la
plupart, mais à propos desquels nous aurons l'occasion de reprendre nos
débats.
Il faut,
au contraire, que nous sachions dès aujourd'hui si vous voulez vraiment
maintenir et faire respecter le principe de la propriété privée.
(Applaudissements à droite.)
Sur ce
point, monsieur le président du conseil, vous êtes un trop fin
dialecticien pour ne pas comprendre que la question de l'ordre
républicain, la question de la discipline, l'appel à la confiance des
uns ou des autres ne suffisent pas.
Considérez-vous les atteintes à la propriété privée, telles qu'elles ont
lieu tous les jours, comme des illégalités tombant sous le coup de la
loi et ferez-vous, en conséquence, respecter la loi qui existe, comme
c'est le devoir de tout gouvernement ? Ou encouragerez-vous, par votre
silence ou la carence de votre action, les tentatives actuelles à se
multiplier? Question vitale aujourd'hui et sur laquelle le public doit,
sans retard, connaître votre opinion.
Deuxième
question: ce n'est pus seulement la propriété privée qui a été violée;
la liberté des personnes a également été atteinte.
La
sécurité des personnes, si j'en crois les journaux — je ne veux pas
entrer dans des cas particuliers, mais ceux qui sont cités par la presse
ou dans les couloirs sont nombreux — n'a pas été assurée. Des directeurs
d'usine, des ingénieurs, des contremaîtres, des ouvriers ont été
séquestrés.
Plusieurs membres à l’extrême gauche communiste.
C'est
faux !
M. Louis Marin.
De
nombreuses personnes ont été retenues dans les usines.
M. Jean Garchery.
Non, il
n'y a pas eu de séquestrations.
M. Louis Marin.
Il y en
a eu, et même atteignant des étrangers.
A
l’extrême gauche.
Citez-en
!
M. Louis Marin.
Du
moment que la presse en cite de nombreux exemples (Interruptions à
l’extrême gauche), il est nécessaire qu'ici, à la tribune, devant
les élus responsables,
M.
le président du conseil nous dise s'il considère comme illégales ces
atteintes à la sécurité des personnes et s'il est disposé à tolérer ou
non les séquestrations ou les menaces. Chacun comprend combien le
respect de la personne humaine dépasse le respect de la propriété.
Je vous
pose, monsieur le président du conseil, une troisième question:
Êtes-vous décidé à faire respecter la liberté du travail aussi bien que
le droit de propriété et la sécurité individuelle ? Nombreux, en effet,
sont les cas où la liberté des ouvriers, des contremaîtres, des
employés, des ingénieurs, a été paralysée, sans que le Gouvernement ou
les administrations responsables aient fait quoi que ce soit.
J'ajoute, en quatrième lieu, que, dans un assez grand nombre de cas, une
liberté de chacun protégée par le code, la liberté de circulation
elle-même, n'est pas respectée. Des piqueurs de grève s'installent à
l'entrée de magasins pour interdire la sortie des employés, à l'entrée
d'immeubles où s'éditent les journaux, pour empêcher la sortie de ces
journaux. Personne ne peut le nier, tous les Parisiens en ont été
témoins.
Je vous
demande, monsieur le président du conseil, de nous faire connaître votre
sentiment sur ces questions de droit. Sont-ce des illégalités à vos yeux
? Êtes-vous disposé, comme c'est le rôle de tout gouvernement, à les
faire cesser ?
Vous
avez promis au pays le pain, la paix, la liberté. Dans les libertés que
vous avez promises, il y a la liberté de circuler, celle de travailler,
celle d'être en sécurité, tranquille et maître chez soi.
Ce sont
des libertés capitales, aussi importantes pour la communauté que pour
les individus et pour les entreprises industrielles et commerciales.
Nous
avons le besoin le plus urgent de savoir si le Gouvernement partage
notre avis sur ces divers points. (Applaudissements à droite. —
interruptions à l’extrême gauche communiste.)
Quand
vous serez législateurs à votre tour, messieurs les communistes, vous
pourrez, en ces domaines, changer la loi, puisque nous n'avons pas de
constitution qui limite les pouvoirs des parlements, même dans les cas
les plus absurdes; mais, dans le moment présent, où nous croyons vivre à
l'abri de certaines lois, nous voulons savoir si ces libertés
essentielles, qui sont inscrites dans la loi, sont considérées comme
telles par le présent Gouvernement et si, comme c'est le devoir de tout
gouvernement digne de ce nom, il s'occupera de les faire respecter.
A côté
ce ces questions juridiques, il y a des questions de fait qui ne
sont pas moins graves. Permettez-moi de vous signaler l'angoisse qu'a
ressentie la population parisienne, depuis deux jours, à l’idée
qu'elle pourrait ne pas être suffisamment ravitaillée. Il est
incontestable que, quelle que soit la sagesse qu'ont montrée certaines
corporation, comme celle des cheminots, la crainte, à ce sujet, a été
très vive dans Paris, et elle était fondée.
On a eu
plus que des craintes pour les malades, pour les vieillards, pour les
enfants.
M. François de Saint-Just.
L'essence pour les médecins.
M. le président du conseil.
Le
nécessaire a été fait.
M. Joseph Denais.
Hier, on
a manqué d'oxygène et de lait à l'hôpital Claude-Bernard.
M. Louis Marin.
Il n'est
pas utile que nous entrions, les uns et les autres, dans la discussion
de cas particulier.
Si M. le
président du conseil nous dit que Paris sera ravitaillé comme de
coutume, qu'il est certain que son ravitaillement sera assuré et que
toute tentative pour l'empêcher échouera, de par le Gouvernement, ces paroles, prononcées par lui du haut de la tribune, contribueront à
rassurer la population parisienne.
Évidemment, plus tôt finira la crise actuelle, mieux ce sera. Mais
encore faut-il lui prendre les moyens. Nous avons constaté la carence
complète du Gouvernement précédent. A mesure que les événements se
développaient, on pouvait se demander s'il y avait encore en France un
Gouvernement. Personne ne peut me contredire sur ce point.
Nous
avons maintenant devant nous un Gouvernement nouveau dont on ne peut
plus dire qu'il est intérimaire ou qu'il ne correspond plus aux
résultats électoraux. Je lui demande de s'intéresser à ce fait que
l'industrie française subit des pertes considérables. Ces pertes
s'ajoutent déjà à des pertes multipliées depuis longtemps. Ce n'est pas
la paralysie provoquée actuellement qui réduira la crise, bien au
contraire. Il y a, d'ailleurs, des pertes subies par l'industrie
française que, de longtemps, ces industries ne pourront réparer. Vous
avez promis « le pain », le développement d'un pareil mouvement n'est
pas le moyen de l'assurer et encore moins de diminuer la cherté de la
vie.
Cette
question m'amène à parler immédiatement de trois questions à résoudre
ans retard et intéressant la politique extérieure. La plupart des usines
où le travail a été arrêté sont des usines travaillant pour la défense
nationale et ce n'est pas M. le Ministre de la défense nationale qui me
contredira — ce fait est extrêmement grave. (Applaudissements à
droite.)
Alors
que nous sommes en retard pour nos armements, nous nous trouvons devant
un peuple qui constitue en Europe le véritable danger de guerre.
Si une
guerre européenne devait éclater, c’est de lui qu’elle viendrait.
M. Grumbach.
Pas du
peuple, mais de Hitler.
M. Louis Marin.
Monsieur
Grumbach, vous ne siégiez pas encore dans cette Assemblée en 1914, mais
vos collègues faisaient, comme nous aujourd'hui, cette distinction.
Or, en
1914, tout le peuple allemand a marché derrière Guillaume II. Ne faisons
donc pas inutilement de distinction de ce genre et vous savez que, à
l'occasion, il en serait de même que précédemment, et mené avec plus de
violence encore.
Nous
sommes devant le danger. Peu importe, à l'heure présente, qui en sera
librement responsable devant l'histoire.
Et ce
n'est pas vous, monsieur Grumbach, qui me démentirez quand je dirai
qu’un pays n'a jamais fait un aussi formidable effort d'armement que
l’Allemagne d'aujourd'hui.
M. Grumbach.
Certainement.
M. Maurice Thorez.
C'est
nous qui vous le dirons tous les jours.
M. Louis Marin.
Vous
répétez ainsi ce que je n'ai cessé de dire depuis des années
devant cette tribune. En tout cas, jamais un pays n'a accumulé, par
exemple, pareil stock d'armements. Je ne révèle aucun secret en disant
que son stock de munitions représente en ce moment le double de la
consommation de l'année 1918, alors que l'Allemagne faisait la guerre
sur les deux fronts et dépensait le plus abondamment ses munitions.
Dans ces
conditions, le retard dans nos fabrications militaires est extrêmement
grave : la question de l'existence des stocks préalables joue, dans le
danger de guerre, un rôle considérable et comme nous n'avons jamais
refait notre armement que par à-coups, quand un danger apparaissait, il
est très en retard et il faut que le travail des usines reprenne au plus
tôt.
Seconde
question : vous avez promis, messieurs, le pain, la paix, la liberté.
Nous avons tous fait les mêmes promesses. J'ai posé quelques questions
urgentes en ce qui concerne le pain et la liberté. Je viens d'en poser
une première qui intéresse directement la paix, j'en poserai une seconde
et dernière à M. le président du conseil.
Dans les
négociations que, ces jours prochains, vous aurez à conduire et dont
vous aurez, avec votre ministre des affaires étrangères, la
responsabilité essentielle, je prie de considérer la situation générale
de l'Europe et de l'Extrême-Orient, pour ne pas tarder, devant le
danger qui menace l'Europe, à rétablir solidement nos amitiés en
commençant par celles Stresa et par l'amitié italienne. Si vous
examinez, en effet, l'activité des démarches diplomatiques auxquelles
nous assistons entre Berlin et Rome, entre Rome et Londres — vous les
connaissez mieux que personne — si vous examinez les événements de
l'Extrême-Orient et ceux intervenus hier entre Canton et le Japon, la
victoire définitive de l'Italie en Afrique et le changement d'attitude
de la plupart des puissances vis-à-vis des sanctions, vous vous trouvez
en face de l'éventualité imminente d'une possibilité de renversement de
la situation diplomatique.
C'est
pourquoi je juge qu'il y a un problème sur lequel il ne faudrait pas
tarder à se prononcer: le devoir impérieux du Gouvernement français est
de prendre sans retard l'initiative de lever les sanctions vis-à-vis de
l'Italie. (Applaudissements à droite et au centre,)
Qu'elles
aient été inopérantes, ruineuses, tout le monde en est d'accord, mais
qu'elles risquent aujourd'hui de nous séparer de nos amis d'Italie, ce
serait une faute redoutable, alors qu'il faut, au contraire, liquider
rapidement l'affaire au profit de la paix européenne et, même, de
l'institution de Genève, dont la survie ne peut être assurée qu'ainsi.
Il faut
agir d'urgence, et les derniers discours qui nous ont été rapportés, les
dernières nouvelles qui nous sont parvenues, nous permettent d'espérer
une solution rapide et, en cas contraire, nous feraient craindre que ce
ne soit encore une excellente occasion perdue, et tout le monde ici doit
redouter également qu’elle ne soit pas mise à profit.
En
effet, monsieur Grumbach — je m'excuse de vous mettre en cause une fois
encore, parce que vous paraissez étonné de mes paroles — la situation
n'est plus la même qu'en 1914 et je sais des pays auxquels vos amis
s'intéressent qui auraient, pour le maintien de la paix européenne qui
pourrait être ébranlée à leur détriment, le plus grand avantage à ce que
l'Italie soit à nos cotés.
On nous
a dit que si nous avions été attaqués, en 1914, c'était parce que
l'Allemagne, voulant faire ailleurs une opération de conquête militaire,
tentait d'abord de nous mettre préalablement hors de combat pour se
retourner ensuite contre la Russie.
Vous
connaissez ce raisonnement ?
M. Grumbach.
Oui,
mais quelle conclusion en tirez-vous ?
M. Louis Marin.
Voici.
L'Allemagne ne peut être arrêtée dans une espérance d'aventure que si
elle sait se heurter à des puissances plus fortes qu'elle. Si les
puissances occidentales ne sont pas très fortes, c'est l'Orient de
l'Europe qui sera menacé dans l'ébranlement possible de la paix
européenne.
Or,
aujourd'hui, certaines conditions d'un futur conflit sont terriblement
différentes.
La
Russie, en 1914, comme au temps de Napoléon Ier, pouvait se
croire garantie par son étendue même. En serait-il encore ainsi avec la
motorisation, avec l'aviation ? Certainement non.
Former
un bloc des puissances occidentales capables, par leur seule
force commune, de maintenir l'espérance de la paix en Europe n'intéresse
pas que la France, mais tous les pays libres d'Europe, notamment ceux du
centre et de l'Orient de l'Europe.
Il faut
donc rétablir sans retard notre alliance avec l'Italie, rétablir le
front de Stresa; je vous demande, monsieur le président du conseil, de
le faire sans retard. Ne pas y employer les jours prochains serait
perdre une possibilité d'écarter une guerre européenne. Où que la guerre
éclate, en Europe, quelle diplomatie, si habile fût-elle, réussirait à
en empêcher la généralisation ? L'expérience de 1914 nous a instruits du
danger à ce sujet.
Nous ne
voulons d'aucune guerre. La guerre européenne, nous avons encore une
chance de l'éviter : il faut, pour cela, rétablir le front de Stresa,
commencer par effacer toute cause de susceptibilité entre l'Italie et
nous et, par conséquent, lever les sanctions et, devant l'indécision
générale ou les manœuvres qui se dessinent, prendre sans retard
l'initiative de l'opération. [Applaudissements à droite et an
centre.)
M. le président.
La
parole est à M. le président du conseil. (Applaudissements à
l'extrême gauche et à gauche)
M. le président du conseil.
Messieurs, je m'excuse auprès des interpellateurs si je n'apporte qu'une
réponse assez concise aux questions qu'ils m'ont posées.
Il ne me
paraît pas nécessaire d'amplifier par de longs discours une déclaration
qui a eu tout au moins, je l'espère, le mérite d'être nette et précise.
Aucun
Gouvernement, je crois, ne s‘est jamais présenté devant le Parlement
dans des conditions plus claires que le nôtre. Toute la France sait d'où
il vient, ce qu'il est et où il va.
D'où il
vient ? Eh bien ! il vient des élections du 26 avril et du 3 mai.
[Applaudissements à l'extrême gauche et à gauche.)
Il vient
d'élections où la volonté populaire s'est manifestée avec une clarté et
une netteté toutes particulières.
La
France est une république. La loi de la république, c'est le suffrage
universel. Le Gouvernement qui se présente aujourd'hui devant vous a
pour raison d'être et pour règle d'exécuter cette volonté du suffrage
universel.
Voilà
d'où il sort, voilà ce qu'il est, voilà où il va. Il est le Gouvernement
issu de ce mouvement qualifié de front populaire qui, au moment où la
République, en France, a été sérieusement menacée... (Exclamations et
rires à droite. — Vifs applaudissements à l’extrême gauche et a
gauche,)
M. Pierre Vallette-Viallard.
Ce n'est
pas sérieux.
M. le président du conseil.
...qui,
au moment où la République, en France, a été sérieusement menacée, est
sorti des profondeurs mêmes de la nation et dont je conçois que la
spontanéité et la force aient pu vous surprendre. [Applaudissements à
l'extrême gauche et à gauche.)
Mais
cela tient, messieurs, à ce qu'en France, la liberté — liberté
politique, liberté civique, liberté personnelle — est l'œuvre du peuple
lui-même et que le peuple entend préserver ce qu'il a conquis au prix
d'un siècle et demi de sacrifices, et de sacrifices souvent sanglants.
(Applaudissements sur les mêmes bancs.)
M. Joseph Denais.
Il le
maintiendra contre les soviets.
M. le président du conseil.
Eh bien!
nous sommes au pouvoir pour cela, nous sommes au pouvoir pour défendre
les libertés républicaines....
A
droite.
Dans les
usines !
M. le président du conseil. ...pour
préserver la paix, pour réaliser, dans le plus bref délai possible, le
programme auquel tous les partis et tous les groupements rassemblés dans
le front populaire ont souscrit, qu'ils ont établi en plein accord et
sur lequel la majorité de cette Chambre s'est elle-même complétée au
second tour de scrutin. (Applaudissements à l'extrême gauche et à
gauche.)
Messieurs, la déclaration que le Gouvernement vous a communiquée tout à
l'heure a énuméré avec exactitude et avec précision ceux des articles de
ce programme que nous placions en première urgence. Ils concourent tous
au même objet.
L'expérience de la déflation, poursuivie pendant la dernière
Législature, n'a pas réussi. Je n'ai pas à porter ici de jugements sur
les hommes qui l'ont tentée. J'ai dit ailleurs, et je répète volontiers
ici, qu'ils tout tenté, non seulement de bonne foi, mais avec courage,
car c'était une expérience difficile et qui comportait pour eux un
risque connu d'impopularité. Ils l'ont tentée. Mais enfin, elle n'a pas
réussi. (Très bien ! très bien ! sur divers bancs.)
Ce
jugement, c’est le pays lui-même qui l'a porté, car c'est là le sens
indéniable du verdict que le pays a rendu aux dernières élections.
Je vous
poserai la question: Y a-t-il, dans celte Chambre, un parti, un homme,
qui voudrait, aujourd'hui, persévérer dans cette politique ? Y a-t-il,
aujourd'hui, un parti, un homme, qui pourrait reprendre le langage que
nous avons entendu tant de fois à la tribune et venir nous dire : Avant
tout, il faut rétablir un équilibre rigoureux entre toutes les dépenses
de l'État et ses recettes prévisibles ?
M. Marcel Héraud.
Certainement !
M. le président du conseil.
Oui, il
y a des hommes qui viendraient ici proposer au pays une nouvelle
politique de déflation portant sur 20 ou 25 p. 100 des dépenses
publiques et qui, après les deux séries de décrets-lois déjà présentés à
ce pays, appliqueraient à tous les salaires publics une réduction de 20
à 25 p. 100 ?
Monsieur
Marcel Héraud, je vous souhaite ce courage ! (Applaudissements à
l'extrême gauche et à gauche. — Interruptions à droite.)
Personne
n'oserait affirmer, je crois, de bonne foi, qu'en administrant au pays
une dose encore plus massive, encore plus drastique du remède, on
pourrait, aujourd'hui, le conduire au bien-être et à la santé.
Tous les
projets que nous avons déposés, ceux que nous déposerons encore
s'inspirent d'un autre esprit. Ils marquent une intervention
déterminée de la puissance publique sur tous les centres nerveux du
corps économique pour essayer de les stimuler et de les ranimer.
Ils
tendent à accroître la masse des revenus consommables, c'est-à-dire à
aviver la production par l'augmentation de la demande. Ils tendent à
réveiller, dans un pays aujourd'hui anémié, triste et anxieux, le goût
du travail, l'ardeur, la confiance en lui-même et cette espèce
d'allégresse que donnent le travail et le bien-être.
(Applaudissements à l’extrême gauche et à gauche )
C'est
cela que le pays a voulu, et très sérieusement. Et c'est une volonté qui
ne prête ni à des rires, ni à des plaisanteries. Il aspire à un
changement, à une rénovation.
Tous les
orateurs, d'ailleurs, l'ont dit, l'un après l'autre, à la tribune, en
entendant naturellement, chacun dans un sens différent, ce changement et
cette rénovation dont ils proclamaient tour à tour la nécessité.
Nous
voulons, nous, que ce changement se fasse dans le sens de
l'accroissement du bien-être et de la sécurité de ceux qui travaillent,
et notre tâche est de traduire cette volonté d'abord en actes, ensuite
en réalités sensibles.
La
Chambre se demande probablement par quel prodige nous espérons, dans les
semaines ou dans les mois qui viennent, amener les deux Chambres à voter
l'ensemble des projets que nous avons énumérés dans notre déclaration.
Bien que
la question ne m'ait pas été, je crois, posée, ce qui montre vraiment
une grande confiance préalable et implicite dans le Gouvernement
(Sourires), je vous donnerai quelques explications à ce sujet.
Le
Gouvernement entreprend une œuvre de longue haleine, de très longue
haleine (Applaudissements à l'extrême gauche et à gauche), pour
laquelle il escompte une longue, une très longue confiance de cette
Assemblée.
Il est
tenu cependant de réaliser promptement. Il est tenu de présenter dans un
bref délai de grands résultats. Car, à décevoir l'attente et l'espoir
des masses populaires, il y aurait un très sérieux danger...
M. François Peissel.
Certainement.
M. le président du conseil.
...
auquel, je suis sûr, que vous ne vous exposerez pas (Applaudissements
à l’extrême gauche et à gauche, — Interruptions à droite.)
M. Joseph Denais.
Voilà
bien l'inconvénient de faire trop de promesses,
M. le président du conseil.
Il
faudra aboutir vite, très vite à une portion importante des résultats
attendus. Il faudra mettre vite, très vite, le peuple de ce pays en face
de résultats à la fois substantiels et significatifs.
M. Coquillaud.
Symboliques !
M. le président du conseil.
Symboliques et matériels à la fois.
Comment
pourrons-nous obtenir ce résultat ? Je désire, dès aujourd'hui, donner
là-dessus quelques explications à la Chambre.
Nous
sommes résolus à ne pas lui demander de pleins pouvoirs.
A
droite.
C'est
déjà quelque chose !
M. le président du conseil.
C'est
déjà quelque chose, dit-on sur les bancs où on les a accordés à
plusieurs gouvernements. (Vifs applaudissements à
l’extrême
gauche et à gauche.
—
Exclamations à droite.)
M. Jean Ybarnégaray.
Les
radicaux qui vous applaudissent l’ont votés, eux aussi !
M. le président du conseil.
Messieurs, cela aurait pu être une tentation assez naturelle de nous
servir, à notre tour, pour une œuvre différente, de ce moyen commode.
Nous n’y
avons pas pensé; d'abord, comme vous l'avez remarqué vous-mêmes, parce
qu'un grand nombre d’entre nous les avaient refusés à d'autres
gouvernements et qu'il messied de demander pour soi ce qu'on a refusé
aux autres; ensuite, parce qu'une pareille initiative aurait été à notre
sentiment particulièrement intempestive au lendemain même d'élections
générales, quand la volonté du suffrage universel vient de s'exprimer et
que la nouvelle Chambre en est encore toute fraîchement imprégnée.
(Très bien! Très bien !)
La
Chambre sort du suffrage universel. A peine réunie, lui dire: « Nous
allons travailler sans vous, retirez-vous et laissez-nous tranquilles !
», lui tenir ce langage, que la Chambre précédente a entendu, nous n'en
avons pas eu la pensée.
il
fallait pourtant trouver le moyen de travailler vite. La solution à
laquelle nous nous sommes arrêtés et sur laquelle, le cas échéant, nous
aurons, les uns et les autres à vous fournir des détails plus précis,
consistera à présenter devant les Chambres des projets courts, posant
les principes et prévoyant une sorte d’extension du pouvoir
réglementaire habituel. (Interruptions à droite.)
M. François Valentin. C'est
le moyen adopté par Mussolini.
M. le président du conseil.
Quelle
comparaison ! Nous ne demandons pas de pouvoirs indéfinis et
indéterminés. Nous n’appliquerons pas une seule mesure que les deux
Chambres n’aient explicitement et formellement votée (Applaudissement
à l'extrême gauche et à gauche), mais nous vous demanderons, pour
une nécessité qui ne peut pas vous échapper, de nous laisser par une
délégation assez large, le choix des modes et des moyens d'exécution. (Applaudissements
à l’extrême gauche et à gauche — Exclamations à droite.)
M. Joseph Rossé.
Ce sera
bien une forme de pleins pouvoirs.
M. le président du conseil. Je
répète, bien que j'aie été, je crois, exactement compris, qu'aucune
mesure ne sera prise sans un vote précis, exprès et explicite des
Chambres. Elles auront voté le principe de toutes les réformes .
M. Coquillaud.
Le
principe seulement.
M. le marquis de La Ferronnays.
Et le
principe sera complété par un règlement d'administration publique ?
M. le président du conseil.
Je suis
amené maintenant, à toucher à une question qui nous a été posée
également ou qui vient naturellement à vos esprits. Ce programme
qui est un programme de dépense, par quelles ressources financières le
Gouvernement se propose-t-il de le mettre en œuvre ?
Messieurs, dans un très court délai, probablement avant la fin de la
semaine prochaine, M. le ministre des finances apportera ici le bilan de
la situation financière telle que la présente législature la trouve à sa
naissance.
A ce
moment, si vous le voulez, une discussion complète s'engagera sur ces
problèmes. Mais je veux vous dire tout de suite que nous n'entendons pas
couvrir les dépenses de ce programme par une opération monétaire. Le
pays n'a attendre de nous, ni à redouter de nous que nous couvrions, un
beau matin, les murs des affiches blanches de la dévaluation, des
affiches blanches d'un coup d’État monétaire.
Ce n'est
pas notre pensée. Ce n'est pas notre intention. Et je réponds ainsi directement à la question que m'a posée M. Paul Reynaud.
Nous
aurions pu être troublés par d’assez étranges, d'assez frappantes
conversions. Il semble que, depuis quelque temps, il y ait comme une
source de convictions qui se soit tarie. Peut-être y a-t-il — cela
arrive aussi — d'autres sources de convictions qui se sont ouvertes.
Des
journaux qui, pendant quatre ans ont répété que la dévaluation était la
pire des catastrophes, s'en font maintenant chaque matin les
apologistes, ou les « insinuateurs » — je ne sais pas si le mot est
français.
M. Louis Marin.
Très
bien !
M. le président du conseil.
Ce qui
est plus étrange, c'est que des hommes politiques qui, pendant quatre
ans, ont déclaré à cette tribune, dans des discours ou des dialogues
que les membres de l’ancienne Chambre n'ont certainement pas oubliés,
que la dévaluation était un acte de haute trahison, qui étaient prêts,
ou presque, à demander des poursuites criminelles contre certains
hommes, qui, en tout cas, les rejetaient loin d’eux ou de leur groupe
politique, comme des pestiférés, ces mêmes hommes se font aujourd'hui
les avocats de la cause qu'ils dénonçaient avec tant d'indignation.
M. le marquis de Moustier.
De qui parlez-vous ? Donnez-nous les noms !
M. le président du conseil.
Vous demanderez les noms à M. Paul Reynaud. Ils vous les dira
mieux que moi. (Sourires) Je pense que M. Paul Reynaud a dû
goûter, il y a un instant, une assez douce vengeance, quand il a entendu
ses paroles applaudies unanimement sur vos bancs. (M. le président
du conseil s'adresse à la droite.) (Applaudissements à l’extrême gauche
et à gauche. — Protestations à droite.)
M. Louis Marin.
C'est tout à fait inexact.
M. Marcel Héraud.
N'essayez pas de tromper l'opinion. Nous avons toujours dit que
nous étions contre la dévaluation et nous le redirons en toute occasion.
M. le président du conseil.
Pendant la dernière législature, la dévaluation était l’abomination de
la désolation et maintenant il paraît que ce serait l'abomination de la
désolation si nous ne faisions pas tout de suite l'opération monétaire
et si le front populaire
ne venait pas l’offrir au pays comme don de joyeux avènement.
(Interruptions à droite.)
A
droite.
C’est
inexact. Votre interprétation est fausse.
M. le président du conseil.
Je dois dire à la Chambre qu'en ce qui nous concerne, nous n'avons pas
encore été touchés de la grâce. Nous ne sommes pas convertis.
M. Lucien Polimann.
Vous l'étiez pourtant dans l’ancienne Chambre, monsieur le président du
conseil, puisque vous avez applaudi M. Paul Reynaud.
(Applaudissements à droite.)
M. le président du conseil.
J'ai applaudi M. Paul Reynaud dans la partie critique de son discours.
(Très bien ! très bien ! à l’extrême gauche.)
M. Lucien Polimann.
Vous avez même dit que vous n'applaudissiez pas seulement ses paroles.
M. le président du conseil.
Le fond de notre politique financière, dont j'énonce seulement les
principes, ce sera d'essayer, par le large crédit que le pays
s'ouvrirait à lui même, d'obtenir, par des moyens sains et peut-être
avec des résultats plus stables, les effets que la dévaluation monétaire
a pu produire dans d'autres pays.
Nous
reprendrons, je le répète, ce débat amplement. Mais je n'ai pas voulu
laisser sans réponse la question si précise et si pertinente qui m'avait
été posée à cet égard.
Et
maintenant, messieurs, avant que je traite un dernier sujet — le
plus important ou, du moins, le plus pressant de l’heure présente — je
voudrais fournir quelques explications d'un autre tour au nom des membres
socialistes du Gouvernement et en mon nom propre.
C’est la
première fois, dans ce pays, sauf pendant la guerre, que des socialistes
figurent dans un Gouvernement. J'entends, bien entendu, qu'ils y
figurent sur mandat de leur parti. Ces hommes restent des socialistes.
Nous ne sommes pas, mes camarades et moi, des hommes politiques qui font
du socialisme ; nous sommes des socialistes que leur parti a chargés de
faire de la politique et nous n'avons pas changé à cet égard parce que
notre parti a gagné des sièges à la dernière consultation électorale et
parce que nous sommes passés des travées de l’opposition aux bancs
ministériels.
En ce
qui me concerne, je voudrais décevoir d'avance ceux qui, en France, et
même quelquefois hors de France, s'attendent à ce que le pouvoir opère
en moi une de ces conversions miraculeuses comme on en a observé
certaines dans l'histoire française et européenne.
Nous
restons pleinement convaincus qu'au régime social actuel un autre régime
meilleur, plus juste, plus humain à notre gré, doit succéder.
Et
j'ajoute même que nous n'aurions pas fait ce que nous avons fait si nous
n'avions pas, au fond de nous, l'espérance que l'œuvre entreprise par
nous, avec les autres partis républicains, contribuera à préparer dans
les esprits et dans les choses le régime social qui reste la mission de
notre parti. (Applaudissements à l'extrême gauche.)
Nous
vous faisons, messieurs, cette déclaration très franchement, très
honnêtement, mais nous vous déclarons avec la même droiture, avec la
même franchise que vous sentez, je crois, dans mes paroles, et avec la
même loyauté, que nous acceptons sans aucune réticence, sans aucune
restriction, les conditions de l'œuvre que, nos amis républicains et
nous, nous avons entreprise ensemble. (Vifs applaudissements à
l’extrême gauche et sur divers bancs à gauche. — Interruptions à
droite.)
Messieurs, je crois que vous pourriez écouter en silence des
paroles comme celles que je prononce en ce moment.
M. le président.
La
Chambre doit à M. le président du conseil la même courtoisie qu'il a
pour elle. (Très bien ! très bien !)
M. le président du conseil.
Nous sommes des socialistes, mais le pays n'a pas donné la majorité au
parti socialiste. Il n'a même pas donné la majorité à l'ensemble des
partis prolétariens. Il a donné la majorité au front populaire.
Nous
sommes un gouvernement de front populaire et non pas un gouvernement
socialiste. Notre but n'est pas de transformer le régime social, ce
n'est même pas d'appliquer le programme spécifique du parti socialiste,
c'est d'exécuter ie programme du front populaire. (Applaudissements à
l’extrême gauche et à gauche.)
Je dis
cela aussi clairement et aussi nettement devant vous que je l'ai dit
devant le congrès de notre propre parti.
Nous
sommes au pouvoir en vertu du pacte constitutionnel et des institutions
légales. Nous n'en abuserons pas.
Nous
restons fidèles à l'engagement que nous contractons en entrant dans le
Gouvernement et en demandant aux Chambres leur confiance.
Nous
demandons que personne ne songe à en abuser contre nous.
Nous
demandons qu'on n'abuse pas de ce pacte constitutionnel et de ces
garanties légales que nous acceptons, qui restent notre loi, pour
refuser aux masses populaires du pays, à la majorité du pays, les
satisfactions nécessaires qu'il espère et qu'il attend.
(Applaudissements à l’extrême gauche et à gauche.)
Je crois
que je n'aurais pu, sans un manque de loyauté vis-à-vis de la Chambre,
m'épargner des déclarations comme celles que je viens de faire. Je
voudrais y ajouter aussitôt un très cordial remerciement pour le parti
radical et pour le parti de l'union socialiste et républicaine qui, avec
nous et en collaboration avec nous, ont formé le Gouvernement.
Je sais
très bien que l'état d'esprit de nos collègues radicaux n'est pas
identique au nôtre. Sur des points comme la défense de la
liberté, comme la défense de la paix, pas de nuance, même, entre nous.
Et de cette identité de vues, je crois que le discours si beau prononcé
hier par le président de cette Chambre fournirait le plus éclatant des
témoignages. (Applaudissements sur les mêmes bancs.)
Je sais
très bien que, pour nos amis radicaux, le but n'est pas la
transformation du régime social actuel, je sais très bien que c'est à
l'intérieur de ce régime et sans penser à en briser jamais les cadres
qu'ils cherchent à amender et à améliorer progressivement la condition
humaine.
En un
sens, ce qui est pour nous un moyen est pour eux un but, ce qui est
pour nous une étape est pour eux un terme, mais cela n'empêche pas que
nous n'ayons un bout de chemin et peut-être un long bout de chemin à
parcourir ensemble ! (Applaudissements à l’extrême gauche et à gauche
— Interruptions à droite.)
M. Pierre Dignac.
Vous les essoufflerez ! (Sourires.)
M. le président du conseil.
Vous êtes, messieurs, des esprits vétilleux et rigoureux que cette
alliance a l'air de choquer.
(Dénégations à droite.)
Si elle
vous choquait — et je suis ravi qu'il n'en soit rien — je vous
rappellerais qu'elle est aussi ancienne que la République en France, je
vous rappellerais que les origines de la République en France ont été
trois fois de suite des origines populaires et révolutionnaires.
(Applaudissements à l’extrême gauche et à gauche.)
Je vous
rappellerais que, chaque fois que la République a été menacée, elle a
été sauvée par cette union de la bourgeoisie et du peuple républicains,
et de la masse des travailleurs et des paysans. (Applaudissements à
l’extrême gauche et à gauche. — Interruptions à droite.)
Cette
alliance s'est manifestée sous bien des formes. Cela s'est appelé « le
soutien », cela s'est appelé « le cartel », cela s'est appelé « la
discipline républicaine », c'est-à-dire cette règle acceptée
indistinctement par les uns et par les autres et qui fait que, depuis
plus de cinquante ans, au second tour de scrutin, le front s'est formé
contre la réaction. (Applaudissements à l’extrême gauche et à gauche.
— Interruptions à droite.)
Après
les élections de 1924 et surtout après celles de 1932, on a amicalement
raillé notre impuissance à constituer ensemble un gouvernement. Eh bien
! messieurs, réjouissez-vous. Ce que vous avez tant souhaité est fait
aujourd'hui. (Applaudissements à l’extrême gauche et à gauche
–Exclamations à droite)
A
droite
Cela ne
durera pas.
M. le président du conseil.
Nous essaierons de vous montrer que cela peut être durable et que cela
peut être efficace, plus sans doute que vous ne l'auriez souhaité.
(Applaudissements
M. Pierre Dignac.
Si les communistes le veulent, car ce sont eux qui vous mènent !
M. Arthur Ramette.
Ils le voudront contre vous et pour le pays.
A
droite.
Parlez-nous des grèves.
M. le président du conseil.
J’en viens maintenant à un sujet plus précis qui m'a valu certaines
questions. (Exclamations à droite.)
Jugeriez-vous superflues, messieurs, les déclarations que je viens de
faire ? Estimez-vous qu'il n'était pas de mon devoir de les présenter
devant la Chambre ?
Je veux
maintenant, je le répète, toucher un sujet plus précis: je veux parler
de ces conflits du travail qui, de la région parisienne, ont gagné la
région du Nord et d'autres points de la France.
C'est
une situation sérieuse, qu'il faut envisager avec sang-froid, en se
prémunissant de son mieux contre les nouvelles parfois altérées ou
forgées, circulant sous toutes les formes et par tous les moyens et en
se défendant de son mieux de ce que j'appellerai l'esprit d'alarme ou
l'esprit de panique.
Je dirai
ce que j'en pense à la Chambre. Je le dirai sur le même ton que j'ai
employé tout à l'heure, en pleine franchise et en pleine liberté
d'esprit, sans que personne ici puisse attendre de moi quelque chose qui
ressemble à un désaveu d'une fraction de la classe ouvrière qui lutte
aujourd'hui jour améliorer ses dures conditions d'existence.
Les
causes de ce mouvement, on vous les a dites, et d'ailleurs vous les
connaissiez. La cause essentielle, c'est la crise elle-même et sa
prolongation, car toute crise prolongée, en particulier toute crise de
chômage — pas un de ceux qui connaissent la vie ouvrière ne pourra
contester mes paroles — détermine à la fois une baisse des salaires, un
changement des conditions du travail et un changement dans les rapports
entre le patronat et le salariat. Tous ces changements se produisent dès
que, sur le marché du travail, l'offre dépasse trop largement la
demande.
Il y a
eu baisse des salaires. Il y a, depuis quelque temps — M. Paul Reynaud
vous l'a rappelé — une hausse sensible du prix de la vie.
On peut
soutenir, si l'on s'en rapporte aux indices et aux graphiques, que, par
exemple, dans la métallurgie parisienne, la baisse des prix est encore
aujourd'hui égale ou supérieure à la baisse des salaires.
Laissez-moi vous dire que, pour les travailleurs, et à peu près aussi
pour tous les Français, le seul véritable indice, le seul indice qui
compte réellement, c'est celui des denrées alimentaires, c’est le seul
qui ait une véritable importance psychologique. Si vous vous reportiez à
ces indices, vous vous rendriez compte que la baisse des salaires,
générale en France depuis quatre ans, a déterminé de très dures
conditions d'existence.
Pour ce
qui touche spécialement la métallurgie, une des causes est certainement
le refus prolongé opposé par les organisations patronales chaque fois
qu'un contact leur a été demandé par les organisations ouvrières.
Le
mouvement revendicatif est déjà ancien. Il n'est pas douteux, je le
déclare à la Chambre, qu'il a reçu, au lendemain des élections, une
impulsion sensible. Il était naturel, il était nécessaire que le
résultat des élections donnât aux ouvriers l'espoir que leurs
revendications seraient mieux accueillies.
D'autre
part, quiconque a l'expérience de la vie ouvrière sait aussi que, pour
les masses ouvrières, il n'est jamais possible de dissocier complètement
leur action directe de leur action politique.
Voilà
les causes que je veux indiquer à la Chambre. Il est possible qu'il y en
ait d'autres. Je n'en connais pas d'autre pour ma part, ou je n'en
connais pas d’une façon certaine.
On sent
depuis quelques jours, d'après les indications qui me sont fournies, que
certaines manœuvres assez suspectes chercheraient à modifier le
caractère du mouvement. Si nous les saisissons, vous pouvez être
assurés, messieurs, que nous y mettrons un terme; et sans aucun délai.
(Applaudissements à l'extrême gauche, à gauche et sur divers bancs.)
Le
mouvement s'est étendu. Il a pris un caractère de masse. Il a parfois
débordé les cadres des organisations syndicales. Il a pris une forme
particulière, qui n'est peut-être pas aussi complètement nouvelle qu'on
l'a supposé, car il y a dix-huit mois que se produisaient déjà dans la
région du Nord ces premiers phénomènes qu'on a qualifiés, pas très
exactement à mon avis, d'occupation d'usine, car aucune usine n'a été
occupée du dehors, mais qui sont plutôt l'installation dans l'usine
[Exclamations et rires à droite et sur divers bancs au centre) des
ouvriers y restant, même après la cessation du travail.
On m'a
reproché de m'être trop soucié de l'ordre public, ou d'avoir trop parlé
de l'ordre.
Il se
peut qu'au point de vue de l’ordre, ces faits présentent des danger
moins graves que ces batailles de portes et de rues que nous avons
connues dans la généralité des revendications ouvrières, que ces
conflits entre les piquets de grève et les ouvriers voulant reprendre le
travail, ou les forces de police assurant la liberté du travail, tout
cela autour des portes cadenassées des usines.
D'autre
part, les ouvriers protestent contre ces actes de violences personnelles
dont il a été question tout à l'heure et que personne ici ne songerait à
justifier.
M. Fernand-Laurent.
Voulez-vous me permettre de vous répondre, monsieur le président du
conseil ?
M. le président du conseil.
Non, je
vous en prie !
M. Fernand-Laurent.
Vous
demandez une justification. Permettez-moi au moins de vous la donner.
(Exclamations à l’extrême gauche.)
M. le président du conseil.
Je
désire achever.
M. le président.
Monsieur
Fernand-Laurent, c'est à vous que répond M. le présdent du conseil. Laissez-le parler.
M. le président du conseil.
Je
désire achever des explications pour lesquelles la liberté de ma pensée
et de ma parole m'est nécessaire
On m'a
demandé si je considérais ces occupations d'usines comme quelque chose
de légal. Je ne les considère pas comme quelque chose de légal. Vous me
posez la question. J'y réponds avec franchise; comme à toutes les
questions qu'on me pose, et je dis toute ma pensée. Ces occupations ne
sont pas conformes aux règles et aux principes de la loi civile
française.
Mais
quelles conséquences tirez-vous, ou prétendez-vous que je tire, de cette
constatation ?
Les
patrons, les propriétaires d'usines n'ont pas demandé qu'on usât de la
force pour faire évacuer les usines. Bien loin de là: dans les premières
lettres adressées par eux au Gouvernement, ils excluaient formellement
cette hypothèse; ils n'ont même pas fait de l'évacuation préalable des
usines la condition sine qua non des conversations engagées par
eux avec les représentants des organisations ouvrières.
(Interruptions à droite.)
Est-ce
que vous voulez, aujourd’hui me demander de faire évacuer par la force
? Est-ce cela que vous voulez dire (Applaudissements à l’extrême
gauche.)
M. Fernand-Laurent.
200
réquisitions (Vives exclamations à l’extrême gauche et à gauche.)
M. Pierre Dignac.
Alors,
il n'y a eu aucune réquisition ?
A
droite.
Laissez
répondre M. Laurent.
M. le président.
Le
règlement interdit d'interrompre sans la permission de l’orateur.
M. le marquis de La Ferronnays.
Alors
que l'orateur ne pose pas de questions !
M. Fernand-Laurent.
Je
demande la permission de répondre.
M. le président.
Non,
monsieur Fernand-Laurent, M. le président du conseil désire terminer
sans être interrompu. C’est son droit élémentaire, et je le lui
garantirai.
M. le marquis de La Ferronnays.
J’espère
qu'il parlera de la politique étrangère !
M. le président du conseil.
Je ne
suppose pas et je ne le concevrais pas — ceci n’est pas une précaution
oratoire, j’exclus très sincèrement cette hypothèse – que les
dispositions que je viens de rappeler aient changé parce qu'un
Gouvernement en remplace un autre, et qu'après avoir admis, il y a huit
jours, les faits que je viens de rappeler, on vint aujourd'hui nous
mettre en demeure, au nom de la légalité d'user de la force pour
obtenir l’application de la loi. Il faut voir les choses comme elles
sont. S'agit-il aujourd'hui de faire évacuer les usines par la force, ce
qu'à ma connaissance personne ne nous a encore demandé ? On a parlé de
réquisitions adressées par des patrons au Gouvernement. Je ne sais pas ce
que le mot signifie. Je sais qu’en droit français il y a des cas où le
Gouvernement possède le droit de réquisition vis-à-vis des citoyens. Je
n'en connais pas où les citoyens ont un droit de réquisition vis-à-vis
du Gouvernement (Applaudissements à l’extrême gauche et à gauche.)
S'il
s'agit de mettre en action les forces de police, puis peut-être, le
lendemain l'armée et, qui sait, messieurs peut-être aussi certaines de
ces ligues qui, en ce moment, contribuent à exciter le mouvement
(Vifs applaudissements à l’extrême gauche et à gauche. —
Exclamations au centre et à droite), mais qui, peut-être
s'offriraient demain pour la répression comme un corps auxiliaire et
volontaire…
M. Augustin Michel.
On n'a jamais dit cela !
M. le président du conseil.
…si
c'est ce que vous attendez du Gouvernement eh bien ! je vous déclare que
attendrez en vain, et je vais vous dire que peut, ce que doit être en ce
moment selon moi, l'action du Gouvernement.
Son
devoir, bien entendu, c'est d'abord de parer aux situations les plus
pressantes, les plus urgentes et nous l'avons fait depuis deux jours en
ce qui concerne les besoins ayant un caractère de nécessité, soit par la
nature des denrées, soit par la nature des services. Nous l'avons fait
nous continuerons à le faire. Voilà le premier devoir, le devoir
élémentaire.
Le
second, et peut-être, à cet égard, un Gouvernement comme le nôtre est-il
assez qualifié pour remplir cette tâche — nous pouvons, nous devons le
faire — c'est de servir de compositeurs, d'arbitres ; c'est d’employer
toute l'autorité du Gouverneront à la conciliation; c'est d'insister
auprès des patrons pour les rapprochements et les conversations
nécessaires. C'est de persuader, d'autre part, les ouvriers que l’œuvre
de ce Gouvernement qu'ils ont élu, de ce Gouvernement qu'ils ont
contribué à porter au pouvoir, ne peut s'accomplir que dans l'ordre,
dans la discipline et dans la sécurité publique. (Applaudissements à
l'extrême gauche, à gauche et au centre. — Interruptions à
droite.)
Enfin,
messieurs — et peut-être surtout – ce que peut et ce que doit le
Gouvernement, c'est accélérer le vole des projets réglant les questions
essentielles qui sont aujourd'hui débattues entre le patronat et les
organisations ouvrières.
Le
Gouvernement a dit, dans sa déclaration, qu'il s'efforcerait, qu'il
s'engageait même à faire
voter avant la séparation des chambres toutes les mesures comprises dans
la première série de projets qu'il doit déposer.
Mais en
ce qui concerne les lois essentielles réglant la condition ouvrière, ce
sont des délais beaucoup plus courts que nous envisageons. Nous pensons
déposer nos projets dès le commencement de la semaine prochaine, et
demander à la Chambre de les discuter d'urgence. (Applaudissements à
l’extrême gauche, à gauche et sur divers bancs au centre). Nous
demanderons à la Chambre, dès mardi, sans attendre la constitution de
ses commissions permanentes, de nommer immédiatement une commission
spéciale, comme le règlement le lui permet, pour l’examen de projets que
nous allons déposer.
M. Pierre Colomb.
Même si
les usines ne sont pas évacuées ? (Exclamations à l’extrême gauche.)
M. le président du conseil.
Nous
insisterons auprès de la commission pour une discussion aussi prompte
que possible, après de la Chambre pour un vote aussi rapide que
possible. A peine les projets votés par la Chambre, nous les porterons
au Sénat auprès duquel nous manifesterons la même instance.
Cet
arbitrage de la loi s'ajoutera peut-être utilement à l'arbitrage
gouvernemental.
Je
voudrais même, à ce sujet, dire à la chambre quelque chose de plus. Je
voudrais anticiper, en quelque sorte, sur le vote des textes que nous
allons lui soumettre. Je voudrais escompter, pour le succès de l'œuvre
que nous entreprenons et que nous poursuivrons, l'effet et l'autorité
d’un vote dont je suis, d'avance, certain.
Parmi
les projets de loi que nous vous présenterons et dont nous vous
demanderons le vote d'urgence, figurera celui ayant trait aux contrats
collectifs.
Tous les
textes sur les contrats collectifs, tous ceux que l’on a préparés,
donnent nécessairement au Gouvernement un rôle d’initiative pour la mise
en contact de la représentation ouvrière et de la relation patronale, et
un rôle d'arbitrage en cas de conflit, en cas de mésentente entre les
organisations.
Nous
voudrions que votre autorité à vous, chambre élue, à vous, délégataires
du suffrage universel, nous voudrions que cette autorité souveraine
s'ajoutât à la nôtre dans cette initiative urgente que allons prendre.
Nous voudrions qu'il fût bien entendu que l'appel que nous adresserons
aux organisations patronales comme aux organisations ouvrières sera fait
en votre nom à vous, Chambre, comme en notre nom à nous, Gouvernement.
(Applaudissements à l'extrême gauche et à gauche.)
Peut-être obtiendrons-nous ainsi l'effet de détente indispensable;
peut-être réussirons-nous — c'est certainement votre vœu à tous -— à
apporter dans ce grave conflit l'apaisement que l'intérêt collectif, que
l'intérêt national appellent.
Voici,
messieurs, l'essentiel des déclarations que je voulais apporter à la
Chambre.
Sur
divers bancs à droite.
Et les
sanctions ?
M. le président du conseil.
Un débat
s'engagera nécessairement sur les questions de la politique étrangère
avant la prochaine réunion de Genève.
La
question oui nous est posée ne peut être isolée de l'ensemble de la
politique étrangère de ce pays, chacun ici peut et doit le comprendre.
Nous
avons dit, dans notre déclaration, que nous ne nous méprenions pas sur
la nature ou sur la mesure des difficultés qui nous attendaient;
nous en trouvons dès la première heure de notre existence que nous
n'avions pas prévues.
A
droite.
Cela
commence !
M. le président du conseil.
Vous
avez pour nous une sollicitude qui nous touche infiniment.
(Sourires.)
M. Jean Ybarnégaray.
Vous
nous avez marqué la vôtre assez longtemps !
M. le président du conseil.
Je
continuerai à vous la marquer.
Mais je
suis convaincu que le sentiment ou que la connaissance de ces
difficultés n'altère en aucune façon le sentiment profond du pays. Je
suis sûr qu'elles n'affaiblissent pas cet assentiment populaire que nous
sentons autour de nous et qui fait notre force vis-à-vis de cette
Chambre. (Applaudissements à l’extrême gauche et à gauche.)
Un grand
espoir et une grande attente s'attachent à notre œuvre; ils s'y
attachent ici, sur le sol français; ils s'y attachent sur le sol des
territoires ombragés par le drapeau français, sur les territoires de
l'Afrique du Nord et de nos colonies (Applaudissements à l’extrême
gauche et à gauche); ils s'y attachent, laissez-moi vous le dire,
dans l'Europe entière et même hors d'Europe, où l'on sent que nous
pouvons peut-être faire un apport neuf, direct, peut-être décisif à la
cause de l'entente et de l'organisation internationales.
Nous
comptons sur cette force d'opinion qui nous porte. Nous comptons sur
vous, messieurs, car nous avons la certitude que, sur aucun banc de
cette Assemblée on ne nous refusera des mesures dont l'effet prouvé
serait d'accroître le bien-être des masses laborieuses de ce pays.
(Interruptions à droite.)
Nous
comptons sur le pays, nous comptons sur la majorité de cette Chambre et,
laissez-moi vous le dire, nous comptons aussi sur nous-mêmes. Nous
comptons sur notre détermination, sur notre volonté de remplir le rôle
dont nous avons été chargés, sur notre volonté de nous montrer égaux à
l'énormité, à l'immensité des tâches qui nous incombent.
Nous
essayerons, de toutes nos forces de réussir, et ce n'est ni la
résolution, ni le courage, ni l'esprit de sacrifice qui nous manqueront
Messieurs, voilà les déclarations que nous voulions vous faire.
Vous
avez entendu le programme du Gouvernement. Vous savez maintenant quelles
sont les intentions qui l’animent.
A
droite.
Non! Non
! (Exclamations a l’extrême gauche.)
M. le président du conseil.
Vous
savez dans quel esprit et vers quelle direction il entend pousser la
politique de ce pays. Nous voulons être le Gouvernement du bien public
et de la paix. Nous voulons, pour reprendre la formule que nous avons
déjà employée, nous voulons de toutes nos forces rendre confiance en
elle-même à la France laborieuse, rendre confiance en elle-même à
l'Europe pacifique. (Vifs applaudissements prolongés à l’extrême
gauche, à gauche et sur divers bancs au centre. — Sur ces bans, MM.les
députés se lèvent et applaudissent.)
M. le président.
La
parole est à M. Denais, pour développer son interpellation.
M. Joseph Denais.
Inscrit
comme interpellateur sur la politique économique et financière du
Gouvernement, je répondrai très brièvement au discours de M. le président du conseil. C'est dire que je ne le suivrai pas,
naturellement, sur tous les sujets qu'il a abordés.
Je
n'insisterai pas sur la manière dont il s'est interpellé lui-même et
dont il a tenté de désorganiser sa propre majorité, en prévenant
l'élément radical socialiste de cette majorité qu'il le menait
directement vers des buts auxquels ce parti ne saurait consentir.
Du
problème économique et social qui est pose devant nous, je n'aborderai
pas les modalités.
Je dirai
seulement que, sur le terrain social, nous ne saurons admettre que
quelque fraction que ce soit de la Chambre prétende avoir un monopole et
déclare avoir plus de générosité que nous.
C'est de
ce côté de l'Assemblée (la droite) que sont venues, depuis de
très longues années, les initiatives les plus généreuses.
(Applaudissements à droite.)
Depuis
Albert de Mun jusqu'à cet ingénieur de Grenoble, notre ami Romanet, qui
a créé les allocations familiales, nous avons toujours eu – et nous
continuons d'avoir — le souci de tout le progrès social réalisable. Et,
progrès social, pour nous, cela veut dire l'ascension de tous les
Français, sans qu'il y ait diminution de bien-être pour qui que ce soit,
vers une plus grande somme de prospérité.
Je crois
bien me rappeler avoir entendu Jaurès déclarer à un certain nombre de
ses amis que, trop souvent, ils commettaient l’erreur de chercher bien
moins à augmenter la richesse de tous, que de s'appliquer à abattre ceux
dont ils critiquaient la richesse.
La
politique de division entre ce que j'appellerai les facteurs divers de
notre régime économique, ne saurait rien donner ni pour les uns,
ni pour les autres.
Générosité sociale ? Nous acquiesçons pour autant qu'on nous présentera
des programmes réalisables, sains, nous les étudierons et nous
sommes disposés à les accepter.
Ce que
nous ne voulons pas, ce à quoi nous ne saurions consentir, c'est à nous
associer à une politique de pêcheurs de lune.
Il ne
suffit pas d'apporter ici des têtes de chapitre. Il ne suffit même pas
d'apporter ce qu'on a pu raconter en période électorale. C'est très beau
d'établir un programme, mais quand l'exécution de ce programme
doit coûter, pour une seule année — je prends l’énumération qui a été
donnée par M. le président du conseil — la somme de 10 à 12 milliards,
je pose cette question préalable : où comptez-vous les prendre ?
Évidemment le système facile, c'est la dévaluation. C'est le système
auquel les travaillistes anglais ont consenti parce qu'ils n'ont pas eu
le courage de dire la vérité à l'Angleterre et, en particulier, à la
classe ouvrière anglaise.
On
déclare purement et simplement que l'unité monétaire est toujours la
mesure des contrats, mais on diminue la valeur réelle de cette
unité monétaire.
M. le
président du conseil nous a dit : Je ne consens pas à la dévaluation, je
ne suis pas converti à cette mesure détestable.
De cela
nous ne pouvons que le féliciter, car nous ne sommes pas plus convertis
que lui à la dévaluation. Nous sommes convaincus, comme lui, ainsi que
nous l'avons toujours dit, que ce serait la misère pour les épargnants,
pour les salariés, pour les vieillards, pour tous ceux qui sont
l'élément le plus faible, économiquement et physiquement, dans la
société. (Applaudissements à droite.)
Mais
tout en condamnant la dévaluation, mesure en quelque sorte dogmatique,
mesure réalisée à grand fracas, il ne faudrait pas tout de même la
rendre inévitable, en pratiquant une politique d'inflation.
A ce
sujet, je suis beaucoup moins rassuré parce qu'il est nécessaire
d'avoir, tout de suite, pour exécuter ce programme, 10 à 12 milliards.
Où les prendrez-vous ?
Les
opérations esquissées dans le discours de M. le président du conseil
m'inquiètent, car si ce n'est pas une inflation monétaire, c'est une
inflation de crédit telle qu'elle entraînerait une inflation monétaire
beaucoup plus grave encore. (Très bien ! Très bien ! à droite)
On ne
peut pas apporter ici les pseudo-remèdes qu'on a préconisés au cours de
la campagne électorale. On ne peut plus déclarer qu'il n'y a qu'à
prendre les biens de 200 familles et à les répartir entre les 10
millions de Français, pour que tous soient heureux.
Ce qu’il
peut dire devant des auditoires ignorants ou qui n'ont pas le temps de
réfléchir rencontrerait ici la contradiction irréfutable des
statistiques mêmes du ministère des finances établissant que les 200
familles dont il s'agit — et même un peu plus, puisque les statistiques
en visent 349 — réalisent chaque année 730 millions de revenus, sur
lesquels l'État prélève 222 millions. Il resterait donc 514 millions à
partager entre tous les Français. Cela ferait 12 fr. 25 par tête et par
an; ce serait vraiment le bonheur à prix unique et à bon marché.
On a dit
également et on le dit encore: on s'adressera très largement à la
fortune acquise. M. le président du conseil l'a même dit dans la
déclaration ministérielle.
Hélas!
la fortune acquise diminue avec une rapidité singulière. Je n'ai pas
besoin de vous rappeler que les statistiques des mutations par
succession révèlent une diminution de plus de 48 p. 100 par rapport à la
fortune française en 1913.
M. Émile Perrein.
Parce
qu'il y a beaucoup plus de dissimulation.
M. Joseph Denais.
Non, il y en a au contraire beaucoup moins, car on a renforcé à maintes
et maintes reprises les conditions mêmes de vérification.
Vous
voulez, dis-je, exercer des prélèvements sur les gros revenus.
Je
reconnais que le Gouvernement n'a pas encore dit qu'il demanderait 10
milliards à la fortune acquise mais des membres de la majorité l'ont
dit, en prévoyant de larges dégrèvements à la base.
Quels
seront ces dégrèvements ?
Ne
taxera-t-on qu'à partir de 100.000 fr.? Il faudrait prélever 117 p. 100
du revenu de ces contribuables. A partir de 50.000 fr.? 11 faudrait
prélever 07 p. 100 du revenu. A partir de 30 000 fr. ? Avec des francs à
quatre sous, cela ne représente pas une grande richesse, étant donné
qu'il s'agit des revenus du travail aussi bien que de ceux du capital.
Alors il faudra prélever 45 p. 190 de tous les revenus supérieurs à
30 000 fr.
Du large
prélèvement sur la richesse acquise, il n'y a donc pas grand‘chose à
espérer, non plus que de la fameuse répression de la fraude touchant les
valeurs mobilières.
On a
souvent parlé de cette récession. On n'a rien obtenu. On sait seulement,
par la masse des revenus qui sont payés et par ce qui est déjà
atteint par l'impôt, qu'il n'y a, plus, au maximum, que de très rares
centaines de millions à espérer.
Mais
j'en reviens à ce qui m'inquiète dans le programme gouvernemental.
Il
continue, tout comme en période électorale pour piper les suffrages, à
promettre beaucoup, à s'engager à des réalisations très vastes qui
auraient sans doute l'approbation de tous si elles étaient possibles.
Mais elles ne sont ni économiquement ni financièrement possibles.
Vous ne
pouvez pas réaliser, par une procédure accélérée, des mesures aussi
graves que la limitation à quarante heures de la semaine de travail,
alors que quantité d'industries, pour les raisons multiples, exigent des
régimes différents, alors qu'il est avéré et qu'il a été reconnu, à
Genève même, dans les réunions du bureau international du travail, qu'on
ne pouvait toucher à la durée de la semaine de travail sans qu'il y ait
une entente internationale.
Il ne faut pas promettre plus qu'on ne peut tenir, même pour apaiser un
conflit douloureux. Car si l’on échappait pour un moment à la crise, on
connaîtrait bientôt une crise plus grave.
Il faut
dire la vérité, il faut abandonner le système de bluff avec lequel on a
séduit un trop grand nombre de Français.
On les a
égarés. Vouloir continuer aujourd'hui en promettant ce qu'on ne pourra
pas tenir, ce serait un véritable crime contre le pays.
(Applaudissements à droite et sur divers bancs au centre.)
M. le président.
La
parole est à M. Prosper Blanc pour développer son interpellation.
M. Prosper Blanc.
Comme
tous les orateurs qui m'ont précédé à cette tribune, je viens d'entendre
les déclarations de M. le président du conseil.
Néanmoins, je voudrais avoir quelques précisions sur sa politique
générale et, surtout, sur ce qu'il compte faire en matière de politique
agricole. (Applaudissements sur divers bancs au centre.)
Veuillez
donc me permettre d'exposer, dans un bref raccourci, les revendications
de nombreux citoyens qui ont les yeux fixés sur le nouveau Gouvernement.
Que
va-t-il faire, se disent-ils ? Cela ira-t-il mieux ? Cela ira-t-il plus
mal ? Tels sont les points d'interrogation qu'ils posent.
A
l'heure actuelle, comme la situation politique du monde n'est pas facile
à définir, car le présent est sombre et l'avenir plus incertain que
jamais, il faudrait que le Gouvernement issu du front populaire pût
avoir la confiance de tout le monde, de toutes les classes confondues.
Le
suffrage universel vient de se prononcer: la France a parlé.
Il ne
faudrait pas que les nouveaux élus arrivés ici pleins d'enthousiasme et
d'ardeur — c'est de leur âge, car ils sont jeunes —- il ne faudrait
pas, dis-je, que les nouveaux venus à la Chambre fussent obligés de
déchanter lorsque se dresseront devant eux des obstacles qu'ils n'ont
pas prévus ou que, pour des fins électorales ils n'ont pas
voulu prévoir.
Dans
deux précédentes législatures souvent j'ai entendu des collègues,
surpris d'abord, découragés ensuite, opiner ainsi : « il n'y a rien à
faire. On dirait vraiment qu'il est impossible de faire aboutir la
moindre réforme utile. Plus on fait de lois, plus ça va mal. »
Il faut
reconnaître que les nombreuses lois votées à propos du blé, au cours de
la précédente législature, lois qui ont coûté des milliards au Trésor, à
la bourse de tout le monde, lois qui ont été des portes ouvertes à
toutes sortes de fraudes, n'ont pas du tout donné satisfaction à la
majorité des cultivateurs des diverses régions de France.
Ces lois
et ces décrets multiples ont été mal accueillis par les producteurs qui
ont à semer et à récolter du blé, à faire moudre et à cuire du pain.
Ils ont
protesté et ils protestent, non sans raison, à propos de ces
déclarations abusives, de ces paperasseries tracassières auxquelles ils
sont astreints.
Ils
demandent instamment que toutes les formalités exigées d'eux
soient sensiblement réduites et qu'on revienne au plus tôt à la liberté
pleine et entière du commerce du blé.
Je
voudrais avoir à ce sujet des indications précises de M. le président du
conseil et de son collaborateur, M. le ministre de l'agriculture.
Je
voudrais savoir aussi ce que pense le Gouvernement de l'inégalité des
allocations familiales, qui soulève des protestations nombreuses et
justifiées.
Les
allocations de l'État pour charge de famille sont les suivantes:
Aux
fonctionnaires: pour le premier enfant, 600 fr. pour le deuxième, 960
fr. pour le troisième, 1.980 fr.; pour le troisièrne, 2.160 fr. et,
pour chacun des enfants suivants, 2.100 fr.
Aux
ouvriers, artisans, cultivateurs autres citoyens : pour le premier
enfant, rien; pour le deuxième, rien; pour le troisième. 84 fr. ; pour
le quatrième, pour le cinquième, 480 fr., et pour des enfants suivants;
480 fr.
J’insiste pour que le Gouvernement prenne des mesures immédiates en vue
de créer une plus équitable proportion à hauteur des indemnités
accordées pour charge famille. Je voudrais, maintenant, appeler
l’attention du Gouvernement, et en particulier celle de M. le ministre
de la guerre, sur les périodes de convocation des réservistes.
Cette
année, il y aura une convocation dite « verticale », ce qui implique
que les intéressés, les convoqués ne peuvent demander
l'ajournement de leur départ sans motif tout à fait grave. Cette période
verticale a été fixée en juin-juillet. Pour les réservistes
agriculteurs, cette date est très mal choisie : c'est le moment des
grands travaux des champs.
J'ai
reçu de très nombreuses réclamations à propos de cette fixation en
juin-juillet. Je voudrais que M. le ministre de la guerre me donne
l'assurance qu'il examinera cette question avec le désir de donner
satisfaction aux cultivateurs, qui sont les bons soldats de cette grande
armée pacifique des provisions de bouche.
Il me
serait aussi très agréable de voir si le Gouvernement actuel entend
s'orienter vers une politique agricole et défendre, par tous les moyens
possibles, l’agriculture française qui est trop traitée en parente
pauvre.
Un
accommodement désirable, qui semble nécessaire, par le temps qui court,
serait celui qui établirait une entente harmonieuse entre les villes et
les campagnes, entre les grandes cités ouvrières et les hameaux les plus
petits et les plus reculés.
On a
l'habitude de dire — est-ce à raison ou à tort ? -— que, dans la société
de demain connue dans celle d'hier et d'aujourd'hui, le cultivateur sera
toujours celui qui aura le sort le moins enviable, le plus mauvais lot.
La désertion persistante des campagnes vient à l'appui à cette fin.
Il ne
faut pas que les cultivateurs méconnaissent la réalité de certains faits
et réclament la totalité des avantages dont bénéficient les habitants
des villes, qui, eux non plus, ne sont pas exempts de misères et de
déboires. Mais il ne faut pas non plus que les habitants des villes se
refusent à examiner impartialement le prix de revient des agricoles. Il
faut qu'ils admettent qu'il y a parfois, souvent même, une trop glande
différence entre les prix à la production et les prix à la consommation,
et qu'il arrive trop souvent que des produits soient sont vendus
sans bénéfice et même à perte.
Les
citadins doivent tenir compte des fléaux naturels qui viennent
fréquemment accabler l'habitant des campagnes : l'inondation, la gelée,
la grêle, la sécheresse, la mortalité du bétail et autres calamités qui
permettent pas de fournir des produits agricoles à bas prix dans les
années mauvaises comme dans les années bonnes.
Je
voudrais, monsieur le président du conseil, que la politique générale
du nouveau Gouvernement puisse toujours être inspirée par cette grande
loi de la solidarité mondiale qui demande que tous les hommes, héritiers
d'une même histoire, tenus par les même liens du travail et du profit
avec autant d'égalité que possible.
Je
voudrais que cette politique puisse contribuer utilement au relèvement
de l’agriculture et à l'amélioration du sort de l’habitant des
campagnes.
Dans cet
ordre d'idées, je suis heureux du rétablissement du sous – secrétariat
d’État de l'agriculture, qui, dans nos campagnes, est beau coup mieux
accueilli que la création d'un sous-secrétariat d'État à l’organisation
des loisirs, dont l'utilité est plutôt contestée. (Très bien ! Très
bien ! sur divers bancs à droite.)
Les
agriculteurs, qui font douze et quatorze heures par jour, sont brouillés
avec les loisirs, avec le repos hebdomadaire, la semaine anglaise et les
congés payés.
Ils
demandent que le budget soit équilibré, sans que l'on ait toujours à
recourir à l’emprunt. Ils insistent pour la suppression des emplois et
fonctions inutiles, pour la diminution des impôts et la réduction du
« train de maison » de l'État.
A propos
de leurs revendications justifiées, je serais heureux d'avoir des
précisions du Gouvernement, que nous attendons à ses actes.
[Applaudissements sur les bancs au centre et à droite.)
M. le
président. M. de Beaumont s'excuse de ne pouvoir assister à la fin de la
séance et demande un congé.
Conformément à l'article 129 du règlement, le bureau est d'avis
d'accorder ce congé.
Il n'y a
pas d'opposition ?... Le congé est accordé.
M. le président.
Nous reprenons la discussion des interpellations. La liste des
interpellateurs est épuisée. Nous arrivons aux orateurs inscrits.
La
parole est à M. Mourer.
M. Jean-Pierre Mourer.
Messieurs, nous sommes quelques collègues, dont mes amis MM. Dahlet et
Hueber, représentant des arrondissements de l'Alsace, et non des
moindres, qui apporterons nos voix au Gouvernement.
Si nous
ne nous contentons pas de ce geste, qui nous est dicté non seulement par
nos préférences pour un gouvernement qu'il y a lieu de considérer comme
l'émanation de la volonté des travailleurs et les couches laborieuses de
ce pays, mais aussi et surtout par la volonté de contribuer ainsi à la
réalisation des espérances de tous ceux qui, avant de tomber dans le
désespoir, ont fait confiance au régime parlementaire el aux
institutions républicaines, c'est parce que nous entendons donner
nous-mêmes à notre vote son interprétation.
Que M.
le président du conseil me permette de m'adresser à lui en sa qualité de
chef du Gouvernement, non pas pour continuer le jeu des interpellations,
qui sont le plus souvent sans lendemain, nous en savons quelque chose,
mais pour lui dire que nous entendons, mes amis et moi, lui faire crédit
par notre vote.
C'est
vous dire, monsieur le président du conseil, que nous espérons que vos
actes et vos réalisations de demain justifieront la confiance que nous
avons mise en votre Gouvernement.
Vous
savez quels sont les remèdes et les réformes qui s'imposent de toute
urgence et que le monde des travailleurs manuels et intellectuels, des
ouvriers et paysans, des petits commerçants, des locataires, des
cheminots, des petits pensionnés et retraités, attend avec Impatience.
Vous les
connaissez d'autant mieux que vous les avez exposés et défendus pendant
la récente campagne électorale. L’espoir que nous mettons en vous est
celui des millions de citoyens français qui vous ont appelé à prendre le
pouvoir. Nous pensons vous vous en souviendrez et que vous ménagerez pas
aux élus du peuple ni à ce peuple lui-même, qui fut et est encore plein
de confiance, une déception qui serait particulièrement amère.
Vous
avez déjà fait connaître votre intention de procéder à quelques
réalisations appréciables. Je cite notamment : la semaine de quarante
heures, les congés payés, l'amnistie, les contrats collectifs et les
grands travaux permettant d'assurer du travail et du pain à ces
malheureux chômeurs qui détestent l'aumône et aiment réellement leur
métier.
Au sujet
des grands travaux, permettez-moi, monsieur le président du conseil,
d'exprimer l'espoir que le plan de répartition se distinguera du plan
Marquet en ce sens que les départements d'Alsace et de Lorraine seront
dotés d'un pourcentage répondant mieux à la crise qui sévit dans notre
région et à la contribution fort appréciable que ces départements
apportent aux recettes de l'État. (Applaudissements.)
Il reste
d'autres questions à envisager également de toute urgence. Les petits
fonctionnaires, les cheminots, les ouvriers de l'État et les petits
fonctionnaires retraités souffrent toujours des coups trop durs que les
fameux décrets-lois leur ont portés.
Ils
attendent — et c'est pour l'obtenir qu'ils nous ont envoyés ici - sinon
l'abolition complète de ces décrets de famine, du moins leur
humanisation dictée par une plus large compréhension sociale.
Voue
nous trouverez du côté de votre majorité chaque fois que vous nous
proposerez de venir en aide à ceux qui nous ont mandatés.
Nous
vous encourageons à agir vite, très vite, le plus vite possible. Ce
n'est que par des réalisations, rapides et hardies que vous parviendrez
à calmer les esprits et à rétablir l'ordre qui, depuis quelques jours,
est un peu troublé par les manifestations et les grèves trop justifiées
de ceux dont la confiance et la patience ont été trop éprouvées.
Je
voudrais enfin vous rappeler, monsieur le président du conseil, que les
départements d'Alsace, que nous avons l'honneur de représenter ici,
attendent du nouveau Gouvernement, qui se plaît à être appelé un
gouvernement nouveau, qu'il fasse aussi du nouveau en Alsace, en ce en
qu'il abandonne enfin les fautes et les erreurs graves commises dans le
passé.
Ces
erreurs n'ont été possibles que parce que la plupart des gouvernements
précédents se sont laissé guider ou inspirer par des personnalités
n'ayant à cet égard ni mandat ni qualité, alors qu'on a presque
systématiquement ignoré les désirs et les manifestations de volonté des
représentants qualifiés du peuple alsacien au Parlement, aux conseils
généraux et aux conseils municipaux.
Nous
avons les droits spéciaux à faire prévaloir, des droits acquis, reconnus
par les premiers représentants qualifiés de la France venus en Alsace,
droits relatifs à notre langue, à notre culture, à nos mœurs et
coutumes.
Sans
vouloir entrer dans le détail — nous aurons le temps de le faire — je
signale tout de suite le fait que nous sommes encore loin du bilinguisme
intégral qui nous fut maintes fois promis et que les ravages faits par
le système d'enseignement actuel sont tels que l'attention des services
compétents du nouveau Gouvernement se trouve déjà alarmée par des appels
répétés venus des conseils généraux du Bas-Rhin et du Haut-Rhin.
Je finis
en vous disant, monsieur le président du conseil, que c'est aussi en
songeant aux multiples problèmes alsaciens non encore résolus, que nous
vous apporterons tout à l'heure notre vote. Je le répète, nous vous
faisons crédit. Nous espérons, que vous n'en ferez pas mauvais usage.
(Applaudissements sur divers bancs à l’extrême gauche.)
Voix
nombreuses.
La
clôture !
M. le président.
J'entends demander la clôture.
Je
consulte la Chambre sur la clôture.
(La
Chambre, consultée, prononce la clôture.)
M. le président.
La clôture est prononcée.
Je suis
saisi d'un seul ordre du jour, présenté par MM. Valière, Campinchi,
Jacques Duclos, Lafaye et Renaitour.
J'en
donne lecture :
« La
Chambre, comptant sur le Gouvernement pour réaliser le plus rapidement
possible dans l'ordre et la légalité républicaine les réformes incluses
dans le programme du front populaire et énumérées dans la déclaration
ministérielle,
«
Approuvant plus particulièrement les déclarations du président du
conseil relativement aux mesures législatives propres à hâter la
solution des grèves en cours,
« Fait
confiance au Gouvernement.
« Et,
repoussant toute addition,
« Passe
à l’ordre du jour. »
La
parole est à M. Jacques Duclos, sur cet ordre du jour
(Applaudissements à l’extrême gauche communiste.)
M. Jacques Duclos.
Messieurs, parlant au nom du groupe communiste, fort de ses 72 élus, mes
premières paroles seront pour assurer le Gouvernement du soutien loyal
du parti communiste, afin d'appliquer le programme du rassemblement
populaire.
Ce
programme a été adopté par tous tes partis qui s'unirent dès le 14
juillet 1935 et dont l'union traduisit l'indomptable volonté du peuple
de ne pas laisser toucher aux libertés conquises par nos pères tout au
long du glorieux passé de la France. (Applaudissements à l’extrême
gauche communiste et à l’extrême gauche.)
La
population laborieuse de notre pays a manifesté solennellement sa
volonté de voir appliquer le programme du rassemblement populaire. C'est
à cela que veut s'employer le nouveau Gouvernement et, pour notre part,
nous entendons l'aider de toutes nos forces à répondre aux espérances de
la France (Applaudissements sur les mêmes bancs.}
Le
peuple veut que quelque chose change dans la vie du pays, il ne veut
plus supporter le poids d'un écrasant fardeau de misère, il veut vivre
dans la sécurité du lendemain. Aussi ne peut-on qu'approuver le
Gouvernement de prévoir l'adoption de mesures urgentes afin
d'assurer aux travailleurs la semaine de quarante heures, en veillant à
ce que cela n'ait pas comme conséquence une diminution de salaires, afin
d'instituer les contrats collectifs de travail et afin de garantir aux
salariés le droit aux vacances payées. Cela, il faut le faire
tout de suite. Aucun retard ne serait compris. [Applaudissements sur
les mêmes bancs.)
Il faut
aussi que de grands travaux d'utilité publique soient entrepris pour
donner du travail aux chômeurs et pour améliorer les conditions
d'existence de la population. Qu'il me soit permis de rappeler la
nécessité de constituer un fonds national de chômage, d'autant plus
nécessaire que les communes sont écrasées sous le poids des dépenses
inhérentes à la crise économique. (Applaudissements sur les mêmes
bancs.)
M. le président du conseil.
Très
bien!
M. Jacques Duclos.
Et l'on
ne saurait trop insister sur l'urgence des mesures à prendre en vue de
mettre fin aux injustices causées par les décrets-lois des gouvernements
Doumergue et Laval, injustices dont souffrent les fonctionnaires et les
travailleurs des services publics, les vieux retraités et les anciens
combattants qui étaient pourtant en droit d'attendre un traitement tout
autre. [Applaudissements sur les mêmes bancs.)
En ce
qui concerne les paysans, ce qu'il faut réaliser, dans l'esprit même du
programme du rassemblement populaire, c'est la revalorisation des
produits agricoles, menée de pair avec une lutte efficace contre la vie
chère, la lutte contre la spéculation qui sème la ruine, et la
protection contre les calamités.
Quant à
la revision des billets de fonds de commerce, à la suspension des
saisies, hélas ! de plus en plus nombreuses, et à l’aménagement des
dettes, ce sont la autant de mesures qui s'imposent et qu'attend le
pays.
Il
s'agit, pour le nouveau Gouvernement, de réparer le mal fait par les
oligarchies financières qui placent leurs intérêts avant l'intérêt de la
nation française. (Applaudissements à l'extrême gauche communiste et
à l'extrême gauche)
Nous
nous réjouissons que soit envisagée une modification du statut de la
Banque de France, qui devrait être non une banque privée soumise aux
exigences d'intérêts particuliers, mais la Banque de la France.
(Applaudissements sur les mêmes bancs.)
Le
programme du front populaire, dont le parti communiste s'honore d'avoir
été l'initiateur, prévoit, en outre, la détente fiscale, que le
Gouvernement a déclare vouloir réaliser et il comporte, en liaison avec
la nationalisation des industries de guerre, si vigoureusement applaudie
par la Chambre, la revision des marchés de guerre. (Applaudissements
sur les mêmes bancs.)
Il
serait plus juste et plus humain de frapper ceux qui se sont enrichis de
la guerre que ceux qui en ont souffert. (Très bien, très bien ! sur
les mêmes bancs.)
Le parti
communiste ne ménagera pas ses efforts pour aboutir à l'application de
ce programme. Nous voulons ramener la prospérité dans notre pays et nous
sommes convaincus d'avoir raison quand nous proposons, dans l'intérêt de
la France, que soit effectué un prélèvement progressif sur les grosses
fortunes, afin de faire payer les riches. Il ne s'agit point là de
mesures révolutionnaires, mais d’une réforme démocratique soutenue
autrefois, non seulement par le parti socialiste et par le parti
radical, mais aussi par des hommes de droite comme MM. Louis Marin,
Xavier Vallat et Edouard Soulier.([Applaudissements sur les mêmes
bancs.)
Le
peuple français n'a que trop supporté les lourdes charges de la crise.
Les mouvements ouvriers qui se produisent actuellement ne sont, en
somme, que la réaction naturelle des ouvriers contre la situation de
misère qui leur est faite. Nous sommes sûrs que la Chambre du front
populaire, élue sous le signe de la justice sociale, suit avec sympathie
l'action menée par la classe ouvrière pour l’obtention de meilleurs
salaires, dans l'ordre, dans la discipline et avec le souci de préserver
les services vitaux de la nation.
Élus du
peuple, nous sommes avec le peuple défendant son pain contre une
minorité omnipotente qui a réduit considérablement les salaires au cours
de ces dernières années, qui, maintenant, s'attaque au franc et n'hésite
pas à jouer à la dévaluation sans le moindre souci de l'intérêt et de la
sécurité du pays. Ceux-la, qui veulent ruiner la monnaie
nationale, ne songent guère à l'avenir du pays. C'est pour réparer les
méfaits de leur politique égoïste que le groupe communiste répond aux
désirs du peuple en déposant des propositions tendant à assurer la
protection de l'enfance et l'octroi d'un crédit d'un milliard pour le
développement du sport, en vue de l'éducation physique de la jeunesse de
France, que nous voulons saine, heureuse et forte. [Applaudissements
à l'extrême gauche communiste.) La défense du pain et de la santé du
peuple ne peut se séparer de la défense de la liberté. Le Gouvernement
veut réaliser l'amnistie qui, pour bien des cas, loin d'être une loi de
pardon, sera une loi de justice. (Applaudissements sur les mêmes
bancs.)
Nous
retenons aussi, de la déclaration lue par le président du conseil, que
la loi sera appliquée aux factieux semeurs de troubles et de
désordre. Ils n'ont que trop bénéficié de certaines tolérances dans le
passé. (Applaudissements sur les mêmes bancs. — Interruptions
à droite.)
Et puis,
enfin, nous avons pu voir les hommes du 6 février criant: « A bas les
voleurs! » alors que l'on trouve dans leurs rangs les plus beaux
spécimens de corruption. (Applaudissements à l’extrême gauche
communiste et à l’extrême gauche.)
Nous
pensons qu'il faut, conformément au programme du rassemblement
populaire, assainir la vie publique. Les incompatibilités parlementaires
sont, de ce point de vue, indispensables. (Applaudissements à
l’extrême gauche communiste.) Mais nous pensons qu'il faut faire
plus. Nous proposons la désignation d’une commission de
moralité, destinée à enquêter sur les origines de la fortune de
certaines personnalités dont l'enrichissement, depuis leur entrée dans
ta vie politique, est de notoriété publique. (Applaudissements à
l'extrême gauche communiste.)
A
droite.
L'argent
de Moscou !
M. Jacques Duclos.
Nous
proposons, en outre, que tous les élus soient, au début de leur mandat
et à son expiration, soumis à une enquête sur leur situation de fortune.
(Applaudissements sur divers bancs. — (Interruptions à droite.)
La
France veut vivre dans la propreté et dans l'honneur. Nous ne voulons
pas que les ennemis de la liberté puissent mettre en suspicion
l'honnêteté de la majorité des représentants du peuple pour frayer la
voie à la dictature du fascisme dans notre pays.
Nous
voulons la liberté, nous voulons la paix et nous savons que les ennemis
de la liberté sont aussi les ennemis de la paix.
Le
peuple de France, comme l'a justement rappelé le président du conseil, a
voté pour la paix dans la sécurité collective, la paix indivisible et le
respect des engagements.
Le
peuple français est, d'instinct, avec tous les peuples qui
veulent la paix. Les efforts pacifiques de la Petite-Entente sont
suivis avec sympathie par la France et il est à peine besoin de
rappeler quels liens particulièrement forts unissent notre pays à
la République tchécoslovaque, qui constitue, au cœur de l'Europe, un
élément de sécurité internationale. (Applaudissements.)
Le
peuple français sait aussi quel rôle immense joue l'Angleterre pour le
maintien de la paix. La politique extérieure de la France a pu, à un
moment, donner une impression fâcheuse au peuple anglais, mais cela ne
correspond en rien à la pensée profonde de la nation française, qui sait
que l’amitié franco-anglaise est une garantie de paix.
(Applaudissements à l'extrême gauche et à gauche.)
Le
peuple français, qui sait discerner les véritables amis de la paix, a
sanctionné le pacte franco-soviétique (Applaudissements à l'extrême
gauche et sur divers bancs à gauche), qui ne menace personne,
quoiqu'en disent d'aucuns, et qui protège, par son existence même, les
foyers français (Applaudissements à l’extrême gauche). Ainsi, un
juste hommage a été rendu à l’immense force pacifique que constitue
L’Union soviétique. (Applaudissements à l’extrême gauche et sur
divers bancs à gauche.)
Le
peuple de France veut l'amitié de tous les peuples et, puisqu'aussi bien
la composition du nouveau Gouvernement m’en donne l'occasion, je veux
adresser un salut à la Pologne qui, aux heures du malheur, trouva aide
et affection auprès de la France.
Mme
Jolliot-Curie, qui siège sur les bancs du Gouvernement
(Applaudissements à l’extrême gauche et à gauche), fait évoquer la
grande figure de Mme Curie, d'origine polonaise, une des gloires les
plus rares de la France et de la Pologne, qui symbolise l'union entre
les deux nations. (Vifs applaudissements sur les mêmes bancs.)
La
Pologne et la France, nous en sommes certains, ont, ensemble, un grand
rôle à jouer pour le maintien de la paix. (Applaudissements à
l’extrême gauche.) Plus les nations qui veulent la paix seront unies
et plus leur volonté s'imposera à tous. Nous espérons que, devant la
volonté de paix de tous les pays, le gouvernement allemand voudra, lui
aussi, s’associer à l'œuvre commune, et nous ne voulons même pas
désespérer de voir l’Italie, qui a donné un si mauvais et si dangereux
exemple, ne pas se désintéresser de la paix européenne.
(Applaudissements à l’extrême gauche et sur divers bancs.)
Vous
pouvez compter sur notre soutien, monsieur le président du conseil, pour
assurer la défense de la paix, dont la cause ne peut se séparer de la
cause de la liberté et du bien-être du peuple.
Nous
allons vous donner nos voix; mais, par-delà les murs de cette enceinte,
il y a tout un peuple qui veut que sa volonté, légalement exprimée, soit
respectée. (Applaudissements à l'extrême gauche.)
Avec ce
peuple, magnifique de foi et de clairvoyance, toutes les difficultés
peuvent être surmontées, et c'est pourquoi nous sommes sûrs que les
comités populaires, surgis de l'initiative créatrice des masses
laborieuses, loin de contrarier l'œuvre du Gouvernement,
l'aideront à faire entrer dans la vie le programme du rassemblement
populaire. (Applaudissements à l’extrême gauche.)
C’est à
cela que nous, communistes, dont le but est d'assurer le pouvoir aux
travailleurs des villes et des champs, nous qui voulons la République
française des soviets (Applaudissements à l’extrême gauche
communiste. — Exclamations à droite) nous entendons nous employer de
toutes nos forces, plus unis que jamais aux autres partis du Front
populaire, tendant une main fraternelle aux travailleurs catholiques et
à ceux qui ont cru trouver une réponse à leur désir de justice dans les
Croix de feu du comte de La Roque, descendant et continuateur des
émigrés de Coblentz (Applaudissements à l’extrême gauche), nous
voulons l'union pour arracher notre pays à la tyrannie de l'argent et
pour réaliser la France libre, forte et heureuse que veut avec nous le
peuple et que nous ferons avec lui. (Vifs applaudissements à
l'extrême gauche. A l’extrême gauche communiste, MM. les députés se
lèvent et applaudissent. — L’orateur, en regagnant son banc,
reçoit les félicitations de ses amis.)
M. le président..
La parole est à M. Oberkirch.
M. Alfred Oberkirch.
Monsieur le président du conseil, j'aurais mauvaise grâce à abuser de la
patience de La Chambre, manifestement fatiguée par la longue durée de
cette séance; mais il est deux questions sur lesquelles j'ai le devoir
d'attirer votre attention. La première est d'ordre financier, la seconde
concerne notre politique étrangère.
L'État a
besoin de sommes importantes. Je crois savoir, monsieur le président du
conseil, que vous attendez beaucoup du rapatriement des capitaux et que
vous envisagez des mesures draconiennes pour les faire revenir de
l'étranger.
De même,
vous espérez faire remettre en circulation les capitaux thésaurisés, en
faisant appel à la confiance, cette entité bien connue, dont on a
beaucoup parlé dans cette assemblée.
Je
voudrais parler d'une troisième possibilité: le règlement des
emprunts-or.
Il y a
là un scandale qui a trop duré. Divers pays, comme le Japon, le Brésil,
refusent catégoriquement de payer sur la base de l'or les coupons de
leurs emprunts. Notre pays subit de ce chef une perte de plusieurs
centaines de millions.
La
commission créée spécialement pour examiner ce problème a fait tout ce
qui était en son pouvoir; mais les résultats demeurent minimes et je
suis convaincu que nous ne réglerons jamais ce différend avec d'autres
pays, si le Gouvernement ne s'en préoccupe pas et s'il n'use pas de son
influence auprès des pays étrangers pour les décider à remplir leurs
obligations.
Il faut
faire cesser cette scandaleuse injustice. Les nombreux porteurs de ces
titres qui sont répartis sur l'ensemble du territoire français seront
les premiers à vous remercier, si vous parvenez à leur faire payer tout
ce qui leur est dû.
En ce
qui concerne la politique étrangère, nous regrettons, monsieur le
président du conseil, que vous n'ayez pas cru devoir être plus explicite
dans vos réponses aux questions que nos amis politiques vous avaient
posées.
Je dois
d'abord insister sur la question des sanctions prises contre l'Italie.
Cette question est capitale, parce que son règlement déterminera la
constellation de l'Europe politique de demain.
Nous
vous demandons de nous dire vos intentions à ce sujet, de déclarer que,
à la Société des nations, vous prendrez l'initiative de proposer aussi
rapidement que possible la suppression complète des sanctions à
l'égard de l'Italie, (Très bien! très bien! à droite.)
Économiquement, elles ont été inefficaces. Elles ont été un non-sens. M.
Fernand Laurent et M. Louis Marin l'ont démontré. Elles nous ont coûté
des débouchés, dont d'autres nations comme l'Allemagne et les États-Unis
se sont emparés, et vous savez qu'il est très difficile, sinon
impossible, de rétablir des courants économiques qui ont été détournés.
Notre économie nationale est menacée de subir de ce côté une perte
définitive.
Il
s'agit aussi d'une mesure de justice. Tout le monde a été frappé de la
promptitude avec laquelle la Société des nations a sévi contre l'Italie,
alors que, le plus souvent, elle avait témoigné d'une grande indulgence
à l'égard d'autres pays qui avaient violé de façon flagrante le traité
de Versailles. (Applaudissements à droite.)
Je ne
remonterai pas trop loin dans le passé pour ne pas vous infliger une
fastidieuse énumération. J'évoquerai seulement deux faits d'une
particulière gravité: le rétablissement du service militaire obligatoire
en Allemagne, en mars 1935, et la remilitarisation de la rive gauche du
Rhin, au mois de mars dernier.
Ce sont
des faits de cette nature qui peuvent engendrer un conflit sanglant en
Europe, beaucoup plus que le conflit italo-éthiopien.
(Applaudissements à droite.)
Il ne
faudrait pas que notre politique extérieure, dans sa soumission aveugle
à l'orthodoxie de Genève, s'égarât au point de ne plus distinguer, dans
l'ensemble des événements qui se succèdent, ceux qui menacent le plus la
sécurité de notre pays et la paix de l'Europe.
Il est
incontestable que le danger le plus grave pour la paix, c'est le
réarmement massif de l'Allemagne. En ne réussissant pas à l'empêcher, la
Société des nations a accusé une défaillance redoutable, qui a eu pour
conséquence toutes les difficultés où nous nous débattons à l'heure
présente.
Il nous
faut maintenant parer au plus pressé, en proposant la suppression des
sanctions et en liant cette question à celle de l'Autriche.
Ce petit
pays lutte désespérément depuis plusieurs années pour maintenir son
indépendance : mais il ne peut y parvenir que si les grandes puissances
européennes lui viennent en aide.
Quand je
parle des grandes puissances, je vise, en premier lieu, la France et
l'Italie.
Rappelons-nous ce qui s'est passé, il y a deux ans, après l'assassinat
du chancelier Dollfuss. L' Allemagne hitlérienne se croyait sûre de
mettre définitivement la main sur l'Autriche. Si, à ce moment critique,
et sans demander conseil à la Société des nations, M. Mussolini n'avait
pas immédiatement porté ses divisions sur le Brenner, manifestant sa
volonté très nette d'empêcher l'Anschluss, le rattachement de l'Autriche
à l'Allemagne aurait été accompli, avec toutes ses conséquences
désastreuses pour notre pays comme pour toute la politique de l'Europe.
(Applaudissements à droite.)
Cet
Anschluss fait, c'était l'Allemagne maîtresse de tout le bassin
danubien, la dislocation de toutes nos alliances, la dislocation de la
Petite Entente, c'était le chemin ouvert vers la fameuse Mitteleuropa,
ce grand rêve de l'impérialisme allemand.
Ce que
l'Allemagne n'a pu réaliser il y a deux ans, il y a beaucoup de chances
pour qu'elle essaie de le faire d'ici peu de temps.
On
connaît les menées nationales-socialistes en vue d'obtenir cet
Anschluss. Ce problème autrichien est le problème crucial de toute notre
politique en Europe. C'est lui qui détermine toutes les possibilités
d'avenir de notre patrie. (Applaudissements à droite.)
Voilà la
raison pour laquelle il faut demander la suppression des sanctions.
Dans les
milieux politiques et surtout dans ceux de Genève, on s'est souvent
plaint d'une certaine hésitation, d'une certaine incertitude de notre
politique à l'égard des grands programmes internationaux. Une excellente
occasion se présente à notre Gouvernement de montrer qu'il y a un
changement. Il nous faut une politique plus hardie, plus audacieuse. Il
faut abandonner cet esprit purement juridique dans lequel sont traités
les problèmes à Genève, il faut tenir compte des réalités.
Il
importe d'abord de ramener l'Italie dans la collaboration européenne, en
vue de maintenir l'indépendance de l'Autriche. Son éloignement pourrait
avoir des conséquences désastreuses pour notre pays et, d'ici peu de
temps, jeter l'Europe entière dans le conflit le plus sanglant et le
plus cruel.
C'était
là le but de mon intervention.
Il est quelque peu
pénible, je dirai même humiliant pour les démocraties, de constater ce
qui s'est passé ces dernières années: ce sont toujours les dictatures
qui prennent l'initiative des mouvements, qui créent les événements qui
sont susceptibles de transformer un ordre de choses issu de la guerre,
alors que nos démocraties ne font qu'entériner les faits accomplis.
Il faut que cela
change. La question des sanctions pourrait nous fournir la plus belle et
la plus utile des occasions.
On a beaucoup parlé de
la défense républicaine. Ce n'est pas seulement la République qui est
menacée. L'avenir est sombre, incertain; la situation internationale est
d'une gravité exceptionnelle. C'est la France tout court qui joue son
sort et ses destinées.
Aussi voudrions-nous
que la politique française soit plus active, plus riche en initiatives,
pour empêcher précisément qu'elle soit frappée dans sa vie et dans ses
destinées. [Applaudissements à droite.)
M. le président.
La parole
est à M. Petrus Faure.
M. Petrus Faure. Comme l'ont
fait tous les groupes de la Chambre, je voudrais à mon tour, au nom du
groupe d'unité ouvrière et de mes amis de la gauche indépendante, dire
les raisons pour lesquelles nous donnerons nos voix au Gouvernement.
Au point où en est la
discussion, je ne veux pas revenir sur ce qui a été dit. J'indique,
néanmoins, que si la précédente législature a commencé sous le signe du
chômage, celle-ci s'ouvre sous le signe de l'impatience et de l'espoir
populaires, comme le montrent les événements qui se passent dans les
usines non seulement de la région parisienne mais de toute la France.
Au cours de ces
débats, M. Paul Reynaud et d'autres orateurs ont parlé de prophètes et
de prophéties. Il y a des personnes qui n'ont pas fait de prophéties,
mais qui n'ont pas compris et sont étonnées aujourd'hui de voir que la
classe ouvrière manifeste un tel mécontentement et réclame avec une
certaine insistance que satisfaction soit donnée à ses revendications.
Messieurs, depuis Cinq
ans, les conditions de vie du monde du travail n'ont fait qu'empirer.
Les salaires ont baissé pendant que le coût de la vie augmentait. Les
conditions de travail sont devenues de plus en plus mauvaises.
Ce n'est pas que nous
n'ayons donné quelques avertissements salutaires. Sous la précédente
législature, plus de trente fois nous sommes montés à cette tribune pour
demander le vote des congés payés, la réduction des heures de
travail; l'ensemble, en somme, de toutes les solutions aujourd'hui
proposées par le Gouvernement actuel. Notre voix n'a pas été entendue.
Si la Chambre du passé
a été assez sourde pour ne pas nous entendre, j'espère que la Chambre
actuelle réparera les fautes de sa devancière.
M. François Peissel. Vous êtes injuste pour la précédente Chambre qui a toujours voté ces
réformes. C'est le Sénat qui les a gardées dans ses cartons.
M. Rossé.
Nous avons voté le
projet de loi relatif aux congés payés.
M. Petrus Faure. Nous
répondrons d'autant plus à l'appel du Gouvernement que le programme
qu'il a tracé et la déclaration qu'a lue M. le président du conseil
annoncent les réalisations que nous avons toujours réclamées.
Nous avons la
certitude qu'il saura les poursuivre.
Monsieur le président
du conseil, vous avez demandé à la Chambre d'avoir de l'énergie et du
courage.
Nous suivrons votre
conseil et nous serons à vos côtés pour vous aider à réaliser ce que des
millions d'ouvriers attendent de vous. [Applaudissements à l'extrême
gauche»)
Monsieur le président
du conseil, le peuple de Fiance a les yeux tournés vers vous. La classe
ouvrière, qui a foi en vous, attend non pas des paroles, mais des actes.
Pour accomplir ces
actes, comptez sur notre confiance et acceptez nos bulletins de vote.
(Applaudissements sur divers bancs à l'extrême gauche et à gauche.)
Voix nombreuses.
La clôture
!
M. le président.
On demande
la clôture
Je consulte la
Chambre.
(La Chambre,
consultée, prononce la clôture.)
M. le président. Nous arrivons aux explications de vote.
La parole est à M.
Gouin. (Applaudissements a l'extrême gauche.)
M. Félix Gouin. Le groupe
socialiste, la Chambre n'en sera pas surprise, apporte son vote massif
et confiant au Gouvernement.
Il votera donc l'ordre
du jour de confiance.
C'est pour nous, en
effet, une grande joie, très pure et très haute à la fois, que
d'apporter ainsi notre vote à un gouvernement dirigé, pour la première
fois dans l'histoire de la IIIe République, par un
socialiste, notre ami Léon Blum.
Nous tenons à
l'assurer, une fois de plus, de notre indéfectible attachement et
celui-ci s'adresse, non seulement à son éminente personnalité, mais
encore à sa vaste culture, à son courage tranquille, à sa souriante
autorité.
Ceux qui sont ses
collaborateurs, à quelque parti qu'ils appartiennent, méritent également
le vote que nous émettrons tout à l'heure en leur faveur.
A toutes les heures
difficiles de notre histoire, nous les avons vus les uns et les autres ne s'inspirer jamais que de leur devoir et
de l'intérêt générai; les masses laborieuses les connaissent et les
aiment, et c'est là déjà une des premières raisons qui décident de notre
adhésion sans réserve au Gouvernement qui est aujourd'hui sur ces bancs./p>
Disons-le cependant
bien vite: la confiance que nous avons dans nos chefs ne s'explique et
ne se justifie pas seulement par leurs qualités et leurs mérites
personnels, elle s'explique aussi et surtout par la netteté, la
précision et l’énergie virile de la déclaration ministérielle que nous
venons d'applaudir. (Applaudissements à l’extrême gauche.)
Celle-ci n'est pas un
assemblage aimable et confus de mots: elle constitue un acte. Le
Gouvernement l'a, en effet, proclamé avec force: il entend réaliser le
plus rapidement possible le programme élaboré et accepté par les
diverses organisations adhérentes au front populaire.
Ce programme, nous le
savons, et nous n'hésitons pas à le souligner une fois de plus devant la
France laborieuse, n'est pas et, ne pouvait pas être un programme
spécifiquement socialiste.
Nous n'ignorons pas,
en effet, que nous n'avons pas encore conquis tout le pouvoir, mais que
nous sommes appelés simplement à l'exercer en accord confiant et
fraternel avec les partis de gauche représentés au sein du Gouvernement
ou de sa majorité.
Ceci dicte notre
conduite et le vote, dans le moment présent.
Défendre la liberté
menacée par les organisations factieuses; assurer du pain au monde du
travail qui demande enfin que le droit de cité lui soit plus justement
accordé dans la communauté française ; préserver la culture et la
civilisation humaines, menacées par le retour de l’esprit de guerre;
c'est vers ce triple but, précis et limité à la fois que vont converger
demain, les efforts du Gouvernement. (Applaudissements à l’extrême
gauche.)
Pour cette œuvre
immense et dont toutes les groupes adhérant au front populaire ont pris
la responsabilité devant la nation, on peut compter sur notre concours
sans limite, sur notre effort sans réserve, sur notre collaboration sans
réticence.
A cet égard, les
déclarations que le Gouvernement nous a faites et les engagements qu'il
vient de prendre sont le gage certain non pas seulement de sa
bonne volonté, mais de sa volonté tout court. Nous enregistrons avec
joie l'annonce des projets de loi qui vont être déposés dès la semaine
prochaine, sur le bureau de la Chambre et qui ont trait à l’amnistie, à
la semaine de quarante heures, au contrat collectif, aux congés payés,
aux grands travaux, à la nationalisation des industries de guerre, à
l'office du blé, à la réforme du statut de la banque de France et enfin
à la revision des décrets-lois.
Nous applaudissons
aussi aux promesses qui ont suivi et qui se rapportent au vote d'extrême
urgence, avant notre séparation habituelle, de ces divers projets
légitimement attendus par la classe ouvrière.
Ainsi pourront se
matérialiser, inscrites dans la souveraineté de la loi, les plus
pressantes des promesses qui ont été faites aux masses laborieuses de ce
pays./p>
D'autres réalisations
suivront, car tout est à refaire, tout est à reconstruire, tout est à
moderniser dans le vieil édifice d’une administration plus que séculaire
et qui a besoin qu'on lui insuffle plus de sève et plus de vigueur
démocratiques. (i>Applaudissements à l’extrême gauche.)
Tout doit être résolu
par le jeu, désormais libre, des institutions républicaines; le pays
réel doit avoir et aura le pouvoir réel./p>
A l'heure où le monde
du travail, une discipline et une force admirables vient de
dresser devant l'opinion son cahier de revendications, nous manquerions
à notre devoir en ne prononçant pas, à notre tour, les paroles
nécessaires.
D'abord, nous tenons à
affirmer bien haut la solidarité qui nous unit aux masses ouvrières et
paysannes dans l’effort de libération économique qu'elles accomplissent.
Nous leur demandons
seulement d’agir
dans le calme, dans l'ordre, dans le respect de nos libres institutions,
dans un esprit de fraternelle confiance à l'égard du Gouvernement.
C'est dans ces
sentiments que nous lui accordons, avec une foi ardente, notre vote
solidaire.
Aujourd'hui, devant le
Parlement.
A toute heure, devant
le pays. (Applaudissements à l’extrême gauche et sur divers bancs à
gauche.)
M. le président.
La parole
est à M. Cousin, pour expliquer son vote.
M. Georges Cousin.
Messieurs, je demandai à expliquer mon vote et celui de mes
amis. Je
le ferai, du reste, le plus brièvement possible
Représentant d'un arrondissement de Paris qui compte nombre de petits et
moyens commerçants et de petits épargnants, j'ai droit de dire que les
déclarations du Gouvernement sont loin de dissiper les appréhensions
trop légitimes qu'apporte aux uns et aux autres une situation qui ne
cesse de s'aggraver chaque jour et que nous ne pourrons, mes amis et
moi, lui accorder notre confiance.
A quoi
bon insister, en effet, sur la vie difficile de tant de petits rentiers
qui ont vu fondre leurs économies, partie dans les secousses boursières,
partie pour subvenir à leurs propres besoins !
Beaucoup
sont maintenant sans ressources ; c’est même la misère qui frappe à leur
porte. Ils cherchent vainement, dans la déclaration ministérielle, un
mot à leur intention. Ils ne le trouveront pas, et c'est regrettable.
Pour les commerçants, la crise les a si durement éprouvés que, pour
beaucoup, la ruine est bien près d'être consommée.e.
Sans
doute, M. le président du conseil a parlé pour eux de réforme
fiscale. J'ose espérer que celle-ci ne se fera pas attendre.
Dès
maintenant, écrasés par des impôts trop lourds...
M. Jean Castagnez.
Que vous
avez votés !
M. Georges Cousin.
...ils
n'arrivent plus à se libérer qu'avec peine, quand encore ils le peuvent,
ou alors c'est la saisie conservatrice qui gène les transactions
commerciales, quand ce n'est pas la mévente. Le fisc pratique à ce
sujet, d'ailleurs à l'égard de trop de contribuables gênés, une politique
injustifiée; il multiplie les frais de procédure, même quand le
contribuable doit être considéré comme étant de bonne foi.
M. le président du conseil.
Dès
hier, des instructions ont été envoyées à cet égard aux services du
recouvrement. (Très bien! Très bien !)
M. Georges Cousin.
Je vous
remercie, monsieur le président du conseil, de cette déclanition, et je
l'enregistre avec satisfaction car il était temps que les poursuites
fussent arrêtées.
M. le président du conseil.
J'ajoute
que la mesure s'applique non seulement aux commerçants, mais aux saisies
agricoles. (Applaudissements à l'extrême gauche et à gauche.)
M. Georges Cousin.
La
question que j'ai posée n'était pas inutile, puisqu'elle a amené le
Gouvernement à se prononcer.
M. le président du conseil.
La
mesure était déjà prise.
M. Georges Cousin
En tout
cas, elle donne une satisfaction, que les députés de Paris attendaient,
pour les commerçants parisiens. (Interruptions à l’extrême gauche.)
M. le président.
La
parole est à M. Lafaye.
M. Gabriel Lafaye.
Messieurs, c'est un concours loyal et sans réserve que l'union
socialiste et républicaine apporte au Gouvernement du rassemblement
populaire.
Aussi
bien, d'ailleurs, notre union socialiste a-t-elle, dès le début, apporté
son appui au grand courant populaire.
Fidèles
à notre conception traditionnelle, nous avons accepté de déléguer trois
de nos amis aux responsabilités du pouvoir.
Nous
voulons, en effet, que tous ceux qui ont été unis dans la lutte
demeurent étroitement solidaires dans l'action réalisatrice.
Hier, le
pays a parlé. Aujourd'hui, il faut agir.
Agir
pour apporter à ce pays les réformes profondes qu’il attend pour
surmonter la crise, ces réformes devant s'accomplir dans Ie cadre des
institutions républicaines, car, pour nous, le socialisme ne peut être
séparé ni de la République, ni de la nation.
Agir
pour combattre le chômage et apporter, par le contrat collectif, la
sécurité du travail, la garantie du salaire, la justice sociale dans la
liberté. D'ailleurs la déclaration ministérielle nous donne
satisfaction.
En face
des conflits sociaux de l'heure présente, nous espérons que le
patronat comprendra où est l'intérêt du pays, et que la classe ouvrière
ayant satisfaction comprendra que son intérêt propre est de ne pas se
laisser entraîner dans aucune de ces aventures que, hélas! d'autres pays
ont connues.
Nous
sommes convaincus que le Gouvernement sera aidé dans sa tâche par les
organisations syndicales dans lesquelles nous avons pleine confiance.
Il faut
agir aussi pour résoudre les rudes problèmes monétaires et financiers
que nous lègue la stupide politique de déflation que nos amis ont
condamnée dès le début et dont ils ont, ici même, annoncé les néfastes
conséquences.
M. Jean Ybarnégaray.
Et que
les radicaux ont votée.
M. Gabriel Lafaye.
Avec
René Belin, militant qui honore le mouvement syndical, nous pensons
qu'il n'est jamais agréable à un malade de monter sur la table
d'opération, mais qu'il est des moments où l'opération chirurgicale est
sa seule chance de salut.
Agir,
enfin, pour sauvegarder la paix si gravement menacée. Déjà les efforts
de notre président Paul-Boncour ont permis un redressement. C'est en
poursuivant l'action dans le sens où il l'avait engagée que la paix
pourra être maintenue.
Nous
avons confiance que ce gouvernement sera un gouvernement de salut
commun; il doit avoir derrière lui l'ensemble de la nation qui travaille
pour briser, s'il le fallait, la résistance d’une intime minorité qui
place son intérêt particulier — on pourrait dire son égoïsme particulier
- au-dessus des intérêts du pays! (Applaudissements à l’extrême
gauche et à gauche.)
M. le président.
La
parole est à M. Campinchi. (Applaudissements à gauche.)
M. César Campinchi.
Messieurs, les groupes de gauche ont décidé d'apporter à la tribune des
déclarations écrites. Vous en avez entendu quelques-unes. Je suis sûr
que la Chambre appréciera particulièrement, à cette heure tardive, la
brièveté de celle que j'apporte, en même temps que le Gouvernement
appréciera sa netteté.
Le parti
radical a, dès la première heure, adhéré au rassemblement populaire, en
vue d'établir en commun un programme qui n'est pas celui d'une formation
politique, mais qui résulte de l'accord loyal et réfléchi de toutes les
forces de gauche, chaque parti étant résolu à maintenir sa doctrine et à
rester fidèle à son idéal. (Applaudissements à gauche et à l’extrême
gauche.)
Un
irrésistible élan d'espérance a porté au pouvoir le Gouvernement qui est
sur ces bancs. Cette magnifique espérance, le Gouvernement ne peut à
aucun prix la décevoir, et c'est ce qui fait le pathétique de sa
situation.
Avant
même d'être formé, il a connu des difficultés d'autant plus redoutables
qu'elles viennent de la classe ouvrière, chez laquelle pourtant le bon
sens et la patience sont des qualités traditionnelles.
Certes,
les classes laborieuses de ce pays ont connu de douloureuses épreuves au
cours de ces dernières années. Le parti radical est résolu à faire tout
ce qui pourra dépendre de lui pour atténuer ce qu'il y a parfois de
véritablement tragique dans la vie quotidienne d'innombrables ouvriers
et paysans français (Applaudissements à gauche et à l’extrême
gauche.)
On
comprend certaines impatiences et même certaines révoltes, quand on sait
que c'est surtout dans les milieux ouvriers et paysans que bon trouve
les familles les plus nombreuses (Nouveaux applaudissements
sur les mêmes bancs.)
Nous
faisons confiance au Gouvernement pour prendre, dans le moindre délai,
les mesures de réparation qui s'imposent et que les hommes de cœur de
tous les partis doivent appeler de tous leurs vœux. (Nouveaux
applaudissements )
Cependant, le Gouvernement, assailli soudainement par des événements
imprévus...
A droite. Et qu'il a préparés.
M. César Campinchi.
C'est
notre pensée que j'exprime, et non pas la vôtre, messieurs.
Cependant, le Gouvernement, assailli soudainement par des événements
imprévus, ne doit pas oublier que le problème le plus urgent n'est pas
seulement politique et économique, mais qu'il est aussi un problème
d'autorité. (Applaudissements sur de nombreux bancs à gauche, à
l'extrême gauche, au centre et à droite.) Un rassemblement débile
d'hommes groupés sur un programme n'aurait de Gouvernement que le nom et
il serait rapidement destiné à disparaître dans la confusion, s'il ne
savait que gouverner n'est pas adjurer, mais agir promptement et
efficacement. (Applaudissements sur les mêmes bancs.)
M. Jean Ybarnégaray.
Très
bien !
M. César Campinchi.
Je suis
heureux que l'expression de cette idée radicale très simple rallie même
la droite de cette Assemblée.
Ce qui
se joue, dans les événements qui viennent de se produire, c'est
l'intérêt du peuple lui-même: c'est la démocratie, ce sont ses conquêtes
qui seraient l'enjeu du désordre.
Le parti
radical est un parti populaire et un parti de Gouvernement.
Pour ces
deux raisons, il soutiendra le cabinet, car il n'est rien dans la
déclaration ministérielle que nous n'ayons delibéré ou préconisé dans
les congrès de de notre parti depuis de longues années
(Applaudissements à gauche et à l’extrême gauche.)
M. Joseph Rossé
Pourquoi
ne I’avez-vous pas appliqué ?
M. César Campinchi.
A un
gouvernement engagé dans une dure bataille, le concours des troupes
radicales ne fera pas défaut. Derrière lui, avec lui, liés dans un même
destin, nous souhaitons la réalisation de la justice sociale dans
l'ordre intérieur et dans la paix internationale. (Applaudissements à
gauche et à l’extrême gauche.)
M. le président.
La
parole est à M. Montigny.
M. Jean Montigny.
Messieurs, au nom de la gauche démocratique et radicale indépendante,
qui groupe quarante députés, restés silencieux jusqu'à cette minute, et
qui ont écouté courtoisement tous leurs collègues, j'ai la mission, dont
je m'acquitterai brièvement, d'exposer la raison essentielle pour
laquelle, unanimes, nous ne pourrons pas accorder au Gouvernement une
confiance que, du reste, il ne nous demande pas. (Vives interruptions
à gauche et à l’extrême gauche.)
A
l'extrême gauche.
Nous
n'en voulons pas.
M. Jean Montigny.
J'espère
que dans la liberté défendue par le front populaire il y a la liberté de
parole pour tous. (Applaudissements au centre et à droite. —
Interruptions à l’extrême gauche.)
Vos
interruptions me confirment dans le sentiment que j'allais exprimer: en
entrant en quelque sorte malgré vous dans la majorité gouvernementale,
nous pourrions être indiscrets. (Applaudissements au centre et à
droite.)
Mais je
tiens à vous dire, monsieur le président du conseil, avec une loyauté
que je vous prie de croire entière (Interruptions à
l’extrême gauche), que, si nous ne pouvons vous donner ce soir une
confiance générale, vous ne trouverez jamais sur nos bancs un esprit
d'hostilité systématique dans l'examen des projets que vous nous
soumettrez.
Nous
avons le même désir que vous d'une grande rénovation nationale, et non
seulement nous approuverons tous ceux de vos projets qui paraîtront
conformes au bien du pays, mais nous essayerons, à l'occasion,
d'apporter notre pierre à l'édifice et de vous soumettre des suggestions
et des textes.
Cependant, plusieurs aspects de la politique gouvernementale nous
inquiètent dès aujourd'hui.
En ce
qui concerne la politique extérieure, monsieur le président du conseil,
nous vous remercions d'avoir indiqué qu'un débat approfondi aurait lieu
avant le départ pour Genève des délégués du Gouvernement.
Nous
prenons acte de cette promesse, et nous réservons pour ce débat l'examen
de votre politique internationale.
Au point
de vue financier, nous avons le sentiment que les projets que vous nous
soumettez nous amèneront vite à une inflation suivie d'une dévaluation,
qui ne fera qu'enregistrer le dommage causé à la monnaie nationale. Mais
nous n'insistons pas sur ce point car, là aussi, l'exposé prochain de M.
Àuriol sera suivi assurément d'un débat approfondi au cours duquel nous
pourrons indiquer notre sentiment en la matière.
Ce qui
nous détermine essentiellement, aujourd'hui, c'est une question très
simple et à laquelle nous devons apporter la réponse que vous-même nous
imposez. Votre Gouvernement est-il capable de remplir le devoir
primordial de tout gouvernement, qui est de gouverner ?
A
gauche et à l’extrême gauche.
Oui! oui
!
M. Jean Montigny.
Depuis
plusieurs jours, nous sommes en présence dune situation de fait que vous
n'avez certes pas souhaitée, que vous subissez comme nous : des
occupations d'usines et de magasins.
Nul ne
peut contester qu'elles constituent une triple atteinte : atteinte au
droit de propriété, principe auquel, au risque de paraître démodés, nous
déclarons que nous restons fidèles (Applaudissements au centre et à
droite); atteinte à la liberté individuelle des directeurs et de
leurs collaborateurs séquestrés... (Nouveaux applaudissements sur les
mêmes bancs.)
Sur
divers bancs a l'extrême gauche.
C'est
faux !
M. Jean Montigny.
...séquestrés sans violence, je le reconnais. (Interruptions à
l’extrême gauche.)
J'ajoute, enfin, quitte à provoquer vos interruptions, que cette méthode
de grève constitue une atteinte à la liberté du travail.
(Applaudissements au centre et à droite.) Nombre d'ouvriers, s'ils
n'étaient pas intimidés par la force... (Nouveaux applaudissements
sur les mêmes bancs. — Exclamations à l'extrême gauche.)
M. Jean Garchery.
C'est
absolument faux !
M. Jean Montigny.
…voudraient user de la liberté, qui n'existe plus actuellement en
République pour tous les citoyens, de travailler quand il vous plaît de
travailler. [Applaudissements au centre et à droite.)
A l’extrême gauche.
Et les
chômeurs ?
M. Jean Montigny.
Dans
cette situation, je reprendrai le langage d'un homme qui ne vous est pas
suspect, du porte-parole du parti radical socialiste qui occupait tout à
l'heure la tribune.
Nous
estimons comme lui que les adjurations et les tentatives de persuasion
sont insuffisantes, alors surtout que, depuis plusieurs jours, elles
apparaissent impuissantes.
Nous
sommes obligés d'enregistrer le refus du Gouvernement d'user de
tout cet appareil gouvernemental (Interruptions à I‘extrême gauche.
— Applaudissements au centre et à droite) qui vient d'être
déposé entre ses mains et dont je me permets de rappeler qu'il a été
forgé et préservé par la France au cours de nombreuses épreuves.
Aussi,
messieurs, nous ne pouvons faire confiance à un Gouvernement qui, tandis
qu'une paralysie, qui peut être mortelle, atteint progressivement les
centres nerveux du pays (Applaudissements au centre et à droite.
— Exclamations à I‘extrême gauche et à gauche) renonce à
gouverner, sous les yeux des Français, ce qui est grave, et, ce qui est
plus grave encore, sous les yeux de l'étranger. (Vifs
applaudissements au centre et à droite. — Vives exclamations à
l'extrême gauche et à gauche.)
M. le président.
La
parole est à M. Baréty.
M. Léon Baréty.
Messieurs, je tiens à expliquer, très brièvement je vous l'assure, le
vote de mes amis.
La
victoire obtenue par la formation dite de front populaire a eu sa
conséquence logique dans son accession au pouvoir.
Pour la
réalisation de son programme vous nous avez assez dit, au début de cette
séance, monsieur le président du conseil, que votre majorité était
prête.
Pour
nous, notre position est nette. Elle ne sera pas inspirée par une
passion partisane. (Interruptions à l'extrême gauche et à
gauche.) Elle ne s'inspirera que des seuls soucis des intérêts du
pays.
M. Jean Laville.
Ceux des
capitalistes et des banquiers !
M. Léon Baréty.
Quand
des réformes qui nous paraîtront utiles seront proposées, nous les
voterons. Quand, au contraire, il nous apparaîtra que les intérêts
généraux du pays sont menacés, quand nous estimerons que l'ordre
intérieur ou la paix extérieure auxquels nous sommes attachés comme aux
libertés républicaines, peuvent se trouver en péril, nous opposerons
notre doctrine à la vôtre. (Applaudissements au centre.)
Pour
aujourd'hui, nous constatons autour de nous des violations à la liberté
individuelle et au principe du droit de propriété qui constituent pour
nous l’héritage sacré de la Révolution française. (Exclamations à
l’extrême gauche. —-Applaudissements au centre et
à droite.)
Aussi
notre tâche est-elle toute tracée : nous voterons contre l'ordre du jour
de confiance. (Applaudissements au centre à à droite.)
M. le président.
La
parole est à M. Elmiger.
M. Elmiger.
Messieurs, je m'abstiendrai dans le vote qui va être émis.
La
déclaration du Gouvernement n’a fait qu'une allusion, trop timide à mon
sens, aux impôts trop lourds, inégaux, injustes, qui tuent, le commerce,
l'industrie, l’artisanat et engendrent ainsi le chômage et les salaires
réduits.
Des
impôts trop lourds et la mauvaise administration du pays depuis 1919 par
tous les parlementaires et ministères de gauche, du centre ou de
droite, ont amené la situation intérieure actuelle.
Reléguant au second plan les questions de politique pure, je pourrai
voter monsieur le président du conseil, certaines des mesures
proposées par vous, lorsqu'elle viendront en discussion devant
la Chambre.
M. le président.
La
parole est à M. le président du conseil.
M. le président du conseil.
Le
Gouvernement accepte l'ordre du jour présenté par M. Valière et ses
collègues et pose la question de confiance. Il demande à la Chambre de
se prononcer par scrutin.'
M. le président.
Je mets
aux voix l’ordre du jour présenté par M. Valière et ses collègues
et accepté par le Gouvernement, qui pose la question de confiance et
demande à la Chambre de se prononcer par scrutin.
Le
scrutin est ouvert.
(Les
votes sont recueillis. — MM. les secrétaires en font le dépouillement.)
M. le président.
MM. les
secrétaires m'informent qu'il y a lieu de faire le pointage des votes.
Il va y
être procédé.
La
Chambre voudra sans doute me permettre, avant de suspendre la séance
pendant l'opération du pointage, de lui donner connaissance de deux
lettres que j'ai reçues et de l'appeler à régler son ordre
jour. (Assentiment.)
— 9 —
DEMISSION D'UN VICE-PRESIDENT DE LA CHAMBRE DES DEPUTES
M. le président.
J'ai
reçu une lettre par laquelle M. Edouard Soulier déclare donner sa
démission de vice-président de la Chambre. (Applaudissements à
droite.)
Acte est
donné de cette démission.
— 10
—
DÉMISSION D'UN SECRÉTAIRE DE LA CHAMBRE DES DÉPUTÉS
M. le président.
J'ai
reçu une lettre laquelle M. Gustave Guérin déclare donner sa démission
de secrétaire. (Applaudissements à droite.)
Acte est
donné de cette démission.
— 11
—
RÈGLEMENT DE L'ORDRE DU JOUR
M. le président.
Mardi
prochain :
À quinze
heures et demie, réunion dans les bureaux : nomination de la commission
du règlement (trente-trois membres) ;
A seize
heures, séance publique :
Dépôt de projets de loi ;
Fixation de l'ordre du jour.
Il n'y a pas d'opposition ? ?
L’ordre du jour est ainsi fixé. .
Je
remercie la Chambre de m'avoir permis de conduire à bonne fin cette
longue séance. (Applaudissements.
La
séance est suspendue.
(La
séance, suspendue à vingt-deux heures vingt minutes, est reprise à
vingt-deux heures
cinquante minutes.)
—
12 —
PROCLAMATION DU RÉSULTAT DU SCRUTIN SUR L'ORDRE DU JOUR CLÔTURANT LA
DISCUSSION DES INTERPELLATIONS SUR LA POLITIQUE GÉNÉRALE DU GOUVERNEMENT
M. le président.
Voici,
après vérification, le résultat du dépouillement du scrutin sur l’ordre
du jour déposé par MM. Valière, Campinchi, Jacques Duclos, Lafaye et
J.-.M. Renaitour :
Nombre
des votants......... 594
Majorité
absolue............. 298
Pour
l'adoption...... 384
Contre
.............. 210
La
Chambre des députés a adopté. (Applaudissements à l’extrême gauche
et à gauche.)

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