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70ème anniversaire de l’appel du 18 juin 1940
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70ème anniversaire de l’appel du 18 juin 1940 Deuxième séance du vendredi 15 mars 1935 Compte rendu intégral ____________________________
Les députés de la XVe législature ____________________________
SOMMAIRE 1. — Procès-verbal. 2. — Communication du Gouvernement. M. Pierre-Etienne Flandin, président du conseil. 3. — Discussion d'une interpellation : Demande de fixation immédiate de la date d'une interpellation de MM. Léon Blum, Vincent Auriol et un grand nombre de leurs collègues, sur la politique militaire du Gouvernement. — Décision de fixer immédiatement la date de discussion. Sur la date : MM. Pierre-Etienne Flandin, président du conseil ; le président. — Décision de discuter immédiatement l'interpellation. Désignation de commissaires du Gouvernement. Discussion de l'interpellation: M. Léon Blum. Suspension et reprise de la séance. Reprise de la discussion de l'interpellation de M. Léon Blum: MM. Fabry, Le Cour Grandmaison. Renvoi de la suite de la discussion à vingt et une heures. Suspension et reprise de la séance. Reprise de la discussion de l'interpellation de MM. Léon Blum, Vincent Auriol et un grand nombre de leurs collègues: MM. Trierez, Paul Reynaud, Reibel. — Clôture. Ordres du jour : 1° de MM. Léon Blum, Vincent Auriol et un grand nombre de leurs collègues; 2° de M. Laurent Eynac ; 3° de M. Fabry ; 4° de MM. Déat, Paul Perrin et plusieurs de leurs collègues. Sur les ordres du jour : MM. le général Maurin, ministre de la guerre ; Daladier, Senac, Herriot, ministre d'État ; Louis Marin, ministre d'État. — Clôture. Explication de vote: M. Franklin-Bouillon. Scrutin sur la priorité en faveur de l'ordre du jour de MM. Léon Blum, Vincent Auriol et un grand nombre de leurs collègues. — Rejet. Addition, présentée par M. Fabry, à l'ordre du jour de M. Laurent Eynac : MM. Fabry, le président du conseil. Adoption, au scrutin, des mots : « repoussant toute addition » de l'ordre du jour de M. Laurent Eynac. Explications de vote sur l'ordre du jour de M. Laurent Eynac : MM. Léon Blum, d'Andigné. — Adoption au scrutin. 4. — Renvoi à des commissions pour avis. 5. — Règlement de l’ordre du jour. 6. — Dépôt de projets de loi. 7. — Dépôt de rapports. 8. — Dépôt d'un avis. 9. — Dépôt de propositions de loi. 10. — Dépôt d'une proposition de résolution.
PRÉSIDENCE DE M. FERNAND BOUISSON La séance est ouverte à quinze heures et demie
— 1 — PROCÈS-VERBAL M. Henry Corsin, l'un des secrétaires, donne lecture du procès-verbal de la séance de ce matin. Le procès-verbal est adopté. (A ce moment, M. de Coral, élu récemment député de la 2e circonscription de Bayonne, entre en séance. — Vifs applaudissements à droite.)
— 2 — COMMUNICATION DU GOUVERNEMENT M. le président. La parole est à M. le président du conseil pour une communication du Gouvernement. M. Pierre-Etienne Flandin, président du conseil. Messieurs, le problème des classes creuses a depuis longtemps préoccupé les gouvernements qui se sont succédé et qui ont cherché des remèdes à cette chute brutale de nos contingents : le nombre des appelés qui est normalement de 230.000 hommes va tomber, à partir de 1936 et jusqu'en 1940, au chiffre moyen de 118.000 hommes. Il ne s'agit, en aucune manière, pour la France de procéder à une augmentation des effectifs sous les drapeaux (Très bien ! très bien ! au centre et à droite), mais de compenser la diminution du contingent par une prolongation provisoire de la durée du service militaire. Lorsqu'à été promulguée la loi du 31 mars 1928 qui constituait et qui continue de constituer la base de notre organisation militaire, l'espoir était permis qu'avant la période des classes creuses L'organisation internationale de la sécurité eût pu rendre possible la limitation et la réduction des armements dont le poids pèse si lourdement sur les peuples déjà appauvris par la guerre. Non seulement cet espoir ne s'est pas réalisé, mais la situation de la France s'est trouvée modifiée, du tout au tout, lorsqu'après le départ de l'Allemagne de Genève, le réarmement de cette grande puissance voisine a été poursuivi, sous des formes diverses, et dans de vastes proportions, en dépit des dispositions de la partie V du traité de Versailles. Au moment où les effectifs de l'armée allemande se trouvent considérablement augmentés par une décision unilatérale à laquelle le Gouvernement français ne donne pas plus que le Gouvernement britannique son acquiescement {Applaudissements au centre et à droite), la France ne peut accepter, sans danger pour la défense nationale, que les effectifs de son armée deviennent inférieurs à ce qu'ils avaient été prévus par la loi du 31 mars 1928, lorsque l'armement allemand s'inscrivait officiellement dans les limites fixées par le traité de paix. Aux 480.000 hommes encasernés et immédiatement disponibles en Allemagne auxquels s'ajoutent de nombreuses formations pré où paramilitaires, déclarées incompatibles, par le comité des effectifs de Genève, avec une limitation équitable des armements, nous ne pouvons opposer, au début de 1935, que 278.000 hommes disponibles en tout temps sur le territoire métropolitain. D'après des projets connus de tous, l'Allemagne disposera, en 1936, d'au moins 600.000 hommes ; et, à ce moment même, en raison du début de la période des classes creuses et en supposant réalisées, d'une part, nos espérances de rengagements et, d'autre part, la majoration annuelle provenant de l'étalement, nous tomberions à 208.000 hommes. Une pareille différence est inadmissible, même si l'on ajoute à ce chiffre de 208.000 hommes l'appoint des 72.000 hommes des forces mobiles stationnées dans la métropole mais destinées à servir de réserve à nos forces d'outre-mer, pour assurer la protection et la défense de notre grand empire. La France reste fidèle à la politique de consolidation de la paix et d'organisation de la sécurité internationale, qu'elle n'a cessé de préconiser et de soutenir. Elle ne veut pas mettre en doute les intentions pacifiques de qui que ce soit. Elle a, par des initiatives récentes, convié de grandes nations, de l'action desquelles dépend, pour beaucoup, le sentiment général de sécurité ou d'insécurité en Europe, à participer, dans le cadre de la Société des nations, à des organisations régionales d'assistance mutuelle contre la guerre. Elle souhaite, avec une ardeur que ravive toujours le souvenir de ses 1.500.000 morts, que l'esprit de la paix anime les gouvernements et les peuples et forme les jeunes générations. Mais le Gouvernement constate, comme l'a fait le Gouvernement britannique dans un récent document officiel, « qu'il reste beaucoup de chemin à faire avant de pouvoir trouver urne sécurité absolue, sans avoir, à l'arrière-plan, les moyens de nous défendre contre urne attaque ». Il ne saurait perdre de vue le fait que des défenses adéquates sont encore nécessaires pour assurer la sécurité et pour permettre à la France de contribuer pour sa pleine part au maintien de la paix dans le monde. Dans ces circonstances, le Gouvernement, soucieux de ses responsabilités, et dans le cadre même de la loi du 31 mars 1928, a décidé, en vertu de l'article 40 de ladite loi, de conserver temporairement sous les drapeaux la fraction de classe qui sera incorporée au mois d'avril prochain, ainsi que celle qui sera incorporée au mois d'octobre prochain. La même décision s'appliquera aux contingents à incorporer jusqu'en 1939 inclus, à moins que puissent intervenir des mesures d'allégement que justifierait une évolution favorable des négociations relatives à l’organisation de la sécurité et à la limitation des armements. Le maintien temporaire sous les drapeaux ainsi décidé se prolongera pendant six mois pour la fraction de classe qui terminera une année de service au mois d'avril 1936, et pendant un an pour les suivantes. Conformément à l'article 40 de la loi du 31 mars 1928, le Gouvernement rend compte aux Chambres de cette décision prise au conseil des ministres. Par ailleurs, M. le ministre de la guerre a déposé ce même jour, sur le bureau de la Chambre des députés, un projet de loi l'autorisant à abaisser progressivement et jusqu'à vingt ans l'âge moyen actuel de l'incorporation et éventuellement à supprimer la double incorporation. Le même projet prévoit l'augmentation, dans des limites à fixer annuellement par la loi de finances, du nombre des militaires de carrière. Les engagements et rengagements constituent, en effet, un moyen efficace, quoique onéreux, d'augmenter les effectifs ; et le maximum légal de 117.000 militaires de carrière est tout près d'être atteint, puisque le chiffre des hommes servant au delà de la durée légale est actuellement égal à 103.000 hommes. Le Gouvernement, en prenant ces décisions et en proposant au Parlement ces mesures, n'a pas voulu autre chose que maintenir les effectifs normaux de la loi d'un an, pendant la période des classes creuses. Il n'a jamais confondu et il ne confond pas la solution du problème des effectifs avec celui, plus large, de la défense nationale. Mais il souligne que la simple garde des fortifications qui protègent le pays contre l'invasion, ainsi que la mise en œuvre et l'entretien des matériels modernes d'armement, exigent un minimum d'effectifs qu'assurait la loi d'un an et qu'elle n'assurerait plus dans la période des classes creuses, sans les mesures prises et proposées. Il fait appel au concours patriotique du Parlement, qui n'a jamais fait défaut à la défense nationale, pour donner à la France les moyens de sa sécurité. Il proclame, une fois de plus, la volonté pacifique d'un pays quatre fois envahi en un siècle et il sait être l'interprète d'une nation qui ne maintient ses armements que dans la mesure où ils sont nécessaires pour défendre la paix, pour maintenir la sécurité et pour décourager l'agression. (Applaudissements au centre et sur divers bancs à gauche et à droite.) — 3 — DISCUSSION D'UNE INTERPELLATION M. le président. J'ai reçu de MM. Léon Blum, Vincent Auriol et plusieurs de leurs collègues une demande d'interpellation sur la politique militaire du Gouvernement. Conformément à l'article 112 du règlement, les honorables membres m'ont remis, avec leur interpellation, une demande écrite tendant à ce que la Chambre procède immédiatement à la fixation de la date. La Chambre doit être consultée par assis et levé sans débat. Je consulte la Chambre. (La Chambre, consultée par assis et levé, décide de procéder immédiatement à la fixation de la date.) M. le président. Quel jour le Gouvernement propose-t-il pour la discussion de cette interpellation ? M. Pierre-Etienne Flandin, président du conseil. Le Gouvernement demande la discussion immédiate de cette interpellation. Il se borne à indiquer qu'il désire que le vote qui devra clore cette interpellation puisse intervenir an cours même de cette séance, (Applaudissements au centre et à droite.) M. le président. Il n'y a pas d'opposition à la discussion immédiate ' ?... La discussion immédiate est ordonnée. Je dois faire connaître à la Chambre que j'ai reçu, en même temps que celle de M. Léon Blum, d'autres demandes d'interpellation, également accompagnées de demandes de fixation immédiate. Normalement, il ne pourrait être statué sur ces demandes que une à une, après achèvement de la discussion, d'abord de l'interpellation de M. Léon Blum, puis de chacune des autres interpellations, qui devraient être appelées et discutées successivement. Je propose donc aux divers interpellateurs d'abandonner leurs demandes et de prendre la parole dans l'interpellation de M. Léon Blum, dans l'ordre même de leurs demandes et en bénéficiant, bien entendu, du temps de parole auquel ils avaient droit comme interpellateurs. (Assentiment.) Il n'y a pas d'opposition ?... Il en est ainsi ordonné. Avant d'ouvrir la discussion, je dois l'aire connaître que j'ai reçu un décret désignant, en qualité de commissaires du Gouvernement, pour assister M. le ministre de la guerre : M. le général Colson, chef de l'état-major de l'armée ; M. le lieutenant-colonel Verneau, en service au ministère de la guerre. Acte est donné de cette communication. La parole est à M. Blum, pour développer son interpellation. (Applaudissements à l’extrême gauche.) M. Léon Blum. Messieurs, notre intention est d'aborder ce débat franchement, carrément, en le débarrassant de toutes les habiletés et de toutes les précautions : la Chambre est-elle pour ou contre les dieux ans ? Le service de deux ans sera-t-il ou non rétabli dans ce pays ? Le Gouvernement vous le propose par sa déclaration, si prudente, si mesurée, si balancée qu'elle soit à bien des égards. Allez-vous l'instituer par votre vote ? Voilà la question et vous la trancherez aujourd'hui, par votre vote, aussi formellement, aussi catégoriquement que si vous aviez à voter tout à l'heure sur l'ensemble d'un projet de loi rétablissant le service de deux ans. (Applaudissements à l’extrême gauche.) Nous savons pourquoi on a mis tant de soin à obscurcir, ou même à fausser la question que je me suis efforcé de poser, moi, en termes clairs. Nous savons qu'il s'agissait de calmer, dans une partie de la Chambre, dans une partie de la majorité gouvernementale, des inquiétudes qui étaient fortes, des appréhensions qui étaient graves. C'est pour calmer ces inquiétudes et c'est pour rassurer ces appréhensions qu'on a imaginé l'expédient, l'artifice de l'article 40. C'est pour cela que l'on a conçu ce fameux projet de loi Maurin, communiqué à la presse amie dans de si étranges conditions (Applaudissements à l’extrême gauche) et qui a été livré à la publicité avant d'avoir été soumis au Gouvernement et avant même, paraît-il, qu'il n'eût été connu de lui. Ce projet de loi semblait ne statuer qu'à titre temporaire et exceptionnel, pour la période des années creuses. Il affectait de laisser intacte la loi de 1928, tout en spécifiant que, pendant six ans, la France vivrait sous une législation différente. Il laissait même entrevoir la possibilité de ne pas recourir ou de ne recourir qu'à demi à l'article 40, si d'autres mesures — les rengagements, le changement de la date d'incorporation — procuraient un rendement suffisant. C'est pour cela, toujours en vue du même objet, que, par un nouveau détour, on nous a placés en présence de la déclaration que vous venez d'entendre. Cette déclaration annonce, à vrai dire, le dépôt d'un projet de loi sur certains des objets que visait le projet Maurin. Mais, sur la question essentielle, c'est-à-dire sur l'usage de l'article 40, vous n'êtes plus qu'en présence de la déclaration ministérielle elle-même, que l'on vous demandera de ratifier et d'homologuer par votre vote ; déclaration qui, bien entendu, n'est pas la loi ; déclaration qui ne modifie pas la législation existante, qui ne codifie même pas législativement — comme le faisait le projet Maurin — l'usage de l'article 40, qui se borne à notifier à la Chambre l'usage que le Gouvernement entend faire des pouvoirs qu'il estime posséder de par la législation existante ; déclaration qui vous place cependant, messieurs, en présence d'une situation qui est toujours la même, toujours identique à elle-même. Aussi, je le répète, nous ne nous embarrasserons pas, quant à nous, de ces habiletés de procédure qui, d'ailleurs, n'ont pas été imaginées pour nous. (Applaudissements à l’extrême gauche.) Que ce soit en vertu d'une loi 'organique, que ce soit en vertu d'un projet du type Maurin, que ce soit en vertu de la déclaration ministérielle suivie de votre vote, le fait est là, le fait est toujours le même c'est que la première portion du contingent de la classe 1935 fera dix-huit mois de service, qu'à partir d'octobre 1935 jusqu'en 1940, ce sera le service de deux ans. Mesure temporaire ? Mesure exceptionnelle ? Mais, messieurs, d'Ici 1940, dans une époque comme celle où nous vivons vous savez bien que c'est l'éternité. (Applaudissements à l’extrême gauche. — Mouvements divers.) Vous savez bien que, quand on aura réintroduit le service de deux ans, quand on l'aura fait fonctionner pendant tant d'années consécutives, quand on sera parvenu à convaincre le pays de sa nécessité, on ne l'abandonnera pas, après les années creuses, pour revenir au service d'un an (Applaudissements à l’extrême gauche. Exclamations au centre et sur divers bancs.) C'est le service de deux ans que l'on rétablit à titre définitif, à moins que, dans l’avenir, après les années creuses ou pendant les années creuses, on ne vous demande de le prolonger encore. (Applaudissements à l’extrême gauche.) L'hypothèse qui me paraît de beaucoup la plus vraisemblable, c'est que ces trois opérations, cas trois manières de procéder, entre lesquelles le Gouvernement hésite et même, paraît-il, se partage depuis quelques semaines, vont se succéder dans le temps et vous les verrez se dérouler devant vous l'une après l'autre. Aujourd'hui, c'est la déclaration ministérielle, c'est le vote de principe qu'on vous demande et qui va vous lier, vous engager. Mais, d'ici quelques mois, après les élections municipales, par exemple, vous savez bien ce qu'on viendra vous dire : puisqu'il est déjà entendu, puisqu'il est déjà établi et consacré par votre vote, que le Gouvernement fera, d'ici à 1910, un usage continu, périodique, systématique, de l'article 40 — usage d'ailleurs peut-être douteux, au point de vue juridique, point de vue que je ne veux même pas effleurer dans ma discussion — pourquoi donc ne pas le régulariser pair un texte ? On vous dira « Pourquoi ne pas prendra une garantie législative contre l'usage différent que pourraient faire de ce même article 40 d'autres gouvernements, issus d'autres majorités ? » On vous dira ou on vous laissera entendre — nous ne sommes pas si loin des élections générales de 1936 : Qui sait ce qu'imposeront alors tes traîtres du front commun aux traîtres du cartel ? (Applaudissements à l’extrême gauche et sur divers bancs à gauche. — Mouvements divers.) Il semble que le langage que je tiens en ce moment étonne un certain nombre de nos collègues. (Interruptions à droite.) Ne l'ont-ils pas entendu dans les couloirs ces derniers jours ? On vous dira : « Prenez la garantie d'une loi, qu'il faudra au moins un vote des deux Chambres pour abroger, ce que le Sénat refuserait, le cas échéant, à une majorité douteuse et suspecte de la Chambre. » Ce sera le second temps de l'opération. Vous verrez ensuite le troisième. On vous dira : Vous avez volé la loi Maurin — ou quelque chose d'analogue. Maintenant que vous voilà entièrement pris dans l'engrenage, maintenant que l'usage systématique et régulier de l'article 40 se trouve codifié législativement, pourquoi voulez-vous laisser encore subsister, traîner dans le pays un semblant d'illusion sur un retour possible à la loi d'un an ? Vous savez bien qu'en 1940, après les années creuses, la question des effectifs, telle que M. le président du conseil la définissait dans sa déclaration, continuera à se poser. M. Flandin a fait un tableau comparatif sommaire des effectifs français et des effectifs allemands pendant les années creuses françaises. Il y a aussi les années creuses allemandes. (Applaudissements à l’extrême gauche. — Interruptions à droite.) Mais après 1940, l'inégalité quantitative des classes allemandes et des classes françaises aura-t-elle disparu ? Il y a eu un mouvement très marqué de dénatalité en Allemagne, pendant les années de l'inflation, en 1924 et 1925. Le fait est incontestable. On pourrait vous citer des statistiques indiscutables. Mais pendant les années qui suivront immédiatement 1910, le mouvement de dénatalité n'aura pas encore produit ses effets. Si vous vous reportez aux statistiques des naissances, vous constaterez que les classes allemandes, en 1940 et dans les années qui suivront immédiatement celle-là, représenteront presque le double des classes françaises. On vous dira : Est-il possible de revenir au service d'un an dans de telles conditions ? (Interruptions à droite.) Au surplus, il suffit de prendre un texte comme l'article de M. le maréchal Pétain, pour se rendre compte que la question des effectifs n'est pas la seule — je le montrerai tout à l'heure — ni même la plus importante. Ce n'est pas seulement pour combler des effectifs qu'on vous demande la loi de deux ans. Ces arguments, ils auront, après 1940, la même valeur qu'aujourd'hui. De fil en aiguille, par une nécessité inéluctable, vous serez conduits, de démarche législative en démarche législative, de déclaration ministérielle en loi de circonstance, de loi de circonstance en loi organique, à donner une existence légale définitive à ce service de deux ans, que vous établissez dès à présent et que vous alliez consacrer par votre vote. (Applaudissements à l’extrême gauche.) Voilà pourquoi, en ce qui nous concerne, nous ne tiendrons pas compte des accommodements faciles que les procédures gouvernementales peuvent procurer à certains votes. Nous pensons que le vote d'aujourd'hui se liera à nous, s'attachera à nous, qu'il aura tranché la question et que tout le reste s'ensuivra. Par conséquence nécessaire, il s'agit aujourd'hui même, dans cette séance même, de dire si l'on est pour, si l'on est contre si l'on veut du service de deux ans, si l'on n'en veut pas. Nous ne mâcherons pas notre opinion : Nous n'en voulons pas l {Applaudissements à l’extrême gauche.) Et j'ai reçu de mes camarades le mandat de vous dire très rapidement, précipitamment même, mais avec la franchise dont je ne me départirai pas, pourquoi nous n'en voulons pas et pourquoi, dans le pays, se prononce, dès aujourd'hui, ce mouvement de résistance dont vous commencez à éprouver la force et que vous redoutez déjà. (Applaudissements à l’extrême gauche. — Interruptions à droite.) D'abord, dans toute cette opération, dans toute la façon dont elle a été menée, montée, il y a quelque chose qui est suspect au pays, comme il est suspect à nous-mêmes. Le problème des années creuses — je me place ici sous l'autorité de M. le président du conseil — n'est pas nouveau, il ne se pose pas depuis hier. Tout le monde sait, j'imagine, que, pendant les années de la guerre, la moyenne des naissances a été inférieure au chiffre normal. On l'a toujours su. La loi d'un an n'est pas si ancienne. Ses auteurs, vous les connaissez : M. Poincaré et M. Painlevé. Les chefs des premiers gouvernements qui ont eu à l'appliquer, vous les connaissez aussi : M. Tardieu et M. Laval, avec M. Maginot comme ministre de la guerre. Quand on a voté cette loi, le problème des années creuses a été nécessairement envisagé et « les précautions préalables ou indispensables » -- vous vous rappelez l'importance qu’à prise le rapprochement ou l'opposition de ces deux épithètes — je suppose que c'est cela en particulier qu'elles concernaient. Quand on a proposé à la Chambre ce programme des fortifications, dont je suis hors d'état de discuter techniquement l'efficacité, mais qui, je le sais, a coûté à l'heure présente quelque chose comme 7 milliards au pays, pourquoi l'a-t-on conçu, pourquoi l'a-t-on fait accepter par la Chambre, malgré les dépenses énormes qu'il entraînait ? Précisément parce qu'il devait permettre des économies d'effectifs, parce qu'il devait suppléer à des hommes-(Applaudissements à l’extrême gauche. — Interruptions à droite.) Les crédits de matériel — je ne parle pas des crédits régulièrement inscrits au budget, mais des crédits hors budget, qui pèsent sur la trésorerie de M. Germain-Martin et qui, pour la seule année dernière, se sont élevés à plus de 3 milliards — comment en a-t-on justifié le vote ? En disant : Le matériel remplace des poitrines humaines. (Applaudissements à l’extrême gauche et sur divers bancs à gauche.) Quand nous avons discuté la loi des fortifications et les crédits de matériel, nous avons dit à cette tribune, les uns et les autres : Ils ne vous permettront pas d'éviter le service de deux ans. Nous trouvions alors bien des incrédules et même bien des railleurs sur certains bancs. Aujourd'hui, en écoutant la déclaration même de M. le président du conseil, vous pouvez vous convaincre que non seulement les crédits de fortifications et de matériel n'ont pas permis d'éviter le service de deux ans, mais qu'on les invoque pour le justifier. (Applaudissements à l’extrême gauche.) On vous dit : Il nous faut des hommes pour occuper ces fortifications que vous avez votées. Il faut des hommes de plus pour manier ces matériels neufs que vous avez permis d'acquérir. Comment le pays, qui a cru, par de tels sacrifices, se garantir contre la prolongation du temps de service, comprendrait-il ce qui se passe ? Il y a un an, sur les bancs où vous êtes assis, siégeait un Gouvernement d'union nationale dont un certain nombre d'entre vous faisaient déjà partie. Le ministre de la guerre de ce gouvernement était le maréchal Pétain. Son chef était M. Gaston Doumergue. Pendant qu'il était ministre de la guerre, est-ce que le maréchal Pétain a proposé le service de deux ans ? A-t-il rien fait qui pût préparer le pays au service de deux ans ? J'ignore ce qu'était alors le secret de sa pensée. Mais ce secret, il ne l'a communiqué à personne ; il ne l'a surtout pas communiqué au pays. Si une autorité pouvait, devant l'opinion publique, préparer à la nécessité de la prolongation du temps de service, c'était la sienne. Et M. Gaston Doumergue, qui, pendant quelques mois, par le seul usage du micro, a disposé dans ce pays d'une telle autorité, pourquoi donc, dans ses discours à la nation française, n'a-t-il jamais fait la moindre allusion au service de deux ans ? (Applaudissements à l’extrême gauche et sur divers bancs à gauche). S'il y avait vraiment péril imminent pour la nation, c'était leur devoir, à eux qui étaient à l'écart des luttes politiques, d'y préparer le pays. Ils n'ont rien dit. Toute cette série de faits a endormi le pays, vis-à-vis de la loi die deux ans, dans une sécurité, selon vous fausse, mais que vous allez troubler et réveiller brusquement sur un signal. L'article du maréchal Pétain est reproduit par la presse entière et voilà que la campagne éclate ! Elle éclate, messieurs, à un moment où, semble-t-il, pourtant, rien ne presse. (Interruptions au centre.) Mais, oui, la première des classes creuses, ce n'est pas la classe 1935, c'est la classe 1936. La classe 1935 est une classe normale. Je crois même, on me rectifiera si je me trompe, qu'elle profite, en sus du contingent normal, d'un mois de ces économies que M. Painlevé avait aménagées autrefois, et qui ont été systématiquement gaspillées pour vous acculer au service de deux ans. (Vifs applaudissements à l’extrême gauche et sur de nombreux bancs à gauche.) Par conséquent, avant avril ou mai 1936, nul besoin de décider. Et, cependant, voilà que, tout à coup, cette campagne éclate, sur un mot d'ordre, sur un signal, qu'elle se déchaîne dans toute la presse, qu'elle gagne l'opinion tout entière : il faut les deux ans, il les faut tout de suite. On le dit dans les journaux, on le placarde sur les murs. Ceux qui résistent, ceux même qui hésitent sont déjà dénoncés comme des traîtres à la patrie. (Applaudissements à l’extrême gauche.) Alors, qu'est-ce que cela signifie ? Quelle est la manœuvre politique qui se dissimule derrière cette opération ? (Applaudissements à l’extrême gauche et sur divers bancs à gauche.) D'abord, peut-être, manœuvre contre le Gouvernement, ce qui m'est, d'ailleurs, je me permettrai 'de le lui dire avec courtoisie, fort indifférent. Je ne dirai pas manœuvre du dedans. Cela ne s'est jamais vu. Nous le savons (Sourires.) Et cela ne se voit pas encore aujourd'hui. Les ministères, en France, sont solidaires, et il est sans exemple que certains de leurs membres aient travaillé contre leur chef. (Rires et applaudissements à l’extrême gauche et sur divers bancs à gauche.) M. le président du conseil. Ils s'inspirent en cela de l'exemple des congrès socialistes ! (Sourires.) M. Léon Blum. Oh, nous en avons bien d'autres à vous fournir et dont vous pourriez profiter. Par conséquent, j'écarte cette hypothèse. Mais la manœuvre du dehors, elle est assez claire. On a voulu capturer le Gouvernement ou Je faire céder. On a voulu le soumettre ou le démettre. On a voulu, en môme temps, diviser, s'il se pouvait, le parti radical ou, si on ne pouvait pas le diviser, le rabattre sur le centre ou sur la droite. Il y a de tout cela. Mais j'avoue qu'à mes yeux cela est secondaire. Il y a quelque chose de plus et quelque chose de plus grave. On a voulu imposer au Gouvernement une politique militaire nécessairement liée à une politique générale. Au moment où la France commence à se dégager du danger fasciste (Exclamations a droite. — Applaudissements à l’extrême gauche), on a voulu lui imposer la direction militariste. (Applaudissements à l’extrême gauche et sur divers bancs à gauche — Exclamations au centre et à droite.) Car, c'est cela, très exactement, le militarisme. C'est sa définition même. Le militarisme est une action indépendante du commandement militaire agissant en tant que corps distinct, s'efforçant d'agir directement sur l'opinion, sur la presse, sur le Parlement et essayant d'imposer ses vues à la politique gouvernementale elle-même. (Applaudissements à l’extrême gauche.) Et c'est cette opération que l'on tente à la faveur d'un péril qui, en toute hypothèse, même dans celle où vous vous placez, n'est pas imminent, puisque je vous ai montré que, jusqu'en avril ou mai 1936, rien n'est changé à la situation actuelle. (Vives interruptions à droite et au centre. — Applaudissements à l’extrême gauche.) C'est cette opération que l'on tente à la faveur d'un péril qui, en toute hypothèse, n'est pas imminent, auquel tout le monde sait que l'on pouvait parer par d'autres moyens, auquel, aujourd'hui encore, nous sommes convaincus que l'on peut parer par d'autres moyens. (Vifs applaudissements à l’extrême gauche. — Interruptions à droite.) Et j'en viens ainsi, messieurs, à l'examen rapide de la question qui a été poussée au premier plan de ce débat, c'est-à-dire la question des effectifs, et je veux tout de suite dénoncer à la tribune le faux calcul — je ne parle pas de la déclaration ministérielle, je parle de la campagne de presse à laquelle nous assistons tous les jours — par lequel on essaye d'égarer l'opinion et de lui faire perdre de vue la véritable position du problème. (Interruptions à droite et au centre.) Vous lisez tous les jours des articles dans lesquels on vous expose que, le contingent normal étant de 230.000 à 240.000 hommes, celui des années creuses fera ressortir' un déchet de 110.000 à 120.000 hommes c'est-à-dire de près de 50 p. 100. Le déchet, je ne crois pas que personne soit en état de le calculer ; personne n'en peut parler que par approximation. Vous ne connaissez encore que les chiffres comparés des naissances dont vous ne pouvez tirer que des conséquences approximatives. (Applaudissements à l’extrême gauche. — Vives exclamations à droite et sur divers bancs au centre.) M. Fabry m'approuve d'un signe de tête, et son assentiment me suffit. Ce sera peut-être 110.000 ou 120.000 hommes, ce ne sera peut-être que 90.000 hommes, personne ne le suit avec exactitude. Mais vous n'avez pas le droit de comparer ce chiffre à celui du contingent normal, comme si l'armée de la France se composait exclusivement aujourd'hui du contingent incorporé pour un an. . Vous savez bien que l'armée permanente de la France se compose aujourd'hui, en sus du contingent, d'abord de la quantité considérable des soldats de carrière engagés et rengagés, ensuite de l'armée coloniale, dont une très grandie partie est stationnée et casernée en France, et dont une partie plus grande encore pourrait y être casernée, de sorte que, si vous voulez apprécier le déchet véritable que présenteront, pendant les années creuses, les effectifs permanents stationnés sur le sol français, ce n'est pas du tout à 220.000 ou 230.000 hommes qu'il faut rapporter le déchet, mais à un chiffre infiniment supérieur, qui approche peut-être 500.000 hommes. (Applaudissements à l’extrême gauche. — Exclamations à droite et au centre.) M. Jean Fabry. Si l'on veut faire une comparaison exacte, il faut rapprocher le chiffre du déchet de celui des effectifs entretenus en permanence dans la métropole, c'est-à-dire du chiffre de 350.000 hommes. M. Léon Blum. Ce chiffre des effectifs entretenus constamment, vous savez aussi bien que moi qu'il peut être accru, de telle sorte que nous ne sommes nullement en présence d'un déchet de 50 p. 100, mais d'un déchet qui, suivant le mode de calcul, oscille entre 20 et 25 p. 100 au maximum. (Applaudissements à l’extrême gauche.) Ce déchet, infiniment moins important qu'on essaye d'en persuader le public, nous savons aussi qu'il est possible de l'étaler. (Applaudissements à l’extrême gauche.) Nous savons qu'en s'y prenant quelques années à l'avance, comme l'avait prévu M. Painlevé, comme il a essayé de le faire, comme l’a essayé, je crois, 'après lui M. Daladier, il était' possible, par les économies et l'étalement des économies — M. Fabry lui-même nous l'a dit à la tribune... M. Jean Fahry. Je m'expliquerai tout à l'heure. M. Léon Blum. ...d'éviter la prolongation du service. (Vifs applaudissements à l’extrême gauche et sur divers bancs à gauche.) Vous savez que la Chambre avait voté à cette fin, après un débat auquel un certain nombre d'entre vous ont pris part, une loi connue sous le nom de loi Bernier, qui, portée au Sénat, n'y a jamais été discutée, que les gouvernements ont obstinément et volontairement laissée dans les cartons de la haute Assemblée pour qu'au jour venu on fût acculé par une nécessité apparente à la prolongation du temps de service militaire (vifs applaudissements à l’extrême gauche et sur de nombreux bancs à gauche.) Voilà ce qu'on a voulu. Et, m'installant pour un instant sur le terrain proprement technique, je reste convaincu qu'aujourd'hui encore, si l'armée est cantonnée dans son rôle défensif, s'il s'agit seulement de couvrir la mobilisation et d'opposer ensuite à un agresseur possible une ligne organisée, continue et infranchissable — et je n'ai pas à apprendre aux anciens combattants de cette Assemblée, moi qui ne le suis pas (Exclamations à droite et au centre. — Vifs applaudissements à l’extrême gauche), que les barrages de feu infranchissables, ce sont les barrages de mitrailleuses — je reste, dis-je, convaincu que les effectifs de 1936, massés dans l'Est et appuyés sur un système fortifié, peuvent y suffire. (Applaudissements à l’extrême gauche. — Exclamations au centre et à droite.) Mais tout nous prouve, tout ce qui s'est passé ces dernières années et ce qui se passe encore aujourd'hui nous persuade que, pour les protagonistes du service de deux ans, la question des effectifs n'est pas la question unique, ni même la question principale. Je n'en veux pour preuve qu'un document et qu'un témoignage que vous ne récuserez pas : c'est l'article de M. le maréchal Pétain et ce sont les déclarations constamment faites devant la commission de l'armée. Dans le service de deux ans, ce que l'on cherche, bien plutôt que le moyen de combler un creux d'effectifs dont je vous ai montré le volume véritable et auquel on pourrait parer par d'autres mesures qui n'opposeraient pas à l'organisation défensive un obstacle insurmontable, c'est, et cela a été dit, imprimé et répété, le moyen d'améliorer ce qu'on appelle la qualité' de l'armée. (Exclamations.) Ce qu'on dit, ce qu'on imprime, ce qu'on reflète, c'est qu'il faut deux ans pour former ce qu'on appelle des spécialistes, c'est-à-dire les hommes qui seront chargés de manier certains engins modernes, .peut-être plus perfectionnés, mais qui ne diffèrent probablement guère de ceux auxquels on dressait en six semaines, pendant la guérie, des enfants oc dix-sept et de dix-huit ans. (Exclamations à droite et au centre. — (Applaudissements à l’extrême gauche et sur divers bancs à gauche. — Bruit.) Ce qu'on dit et ce qu'on répète, c'est qu'il faut deux ans, deux ans au moins, pour former chez les recrues l'esprit militaire, qu'il faut pour cela prolonger le contact, la vie commune, le séjour à la caserne, l'emprise méthodique du chef, la formation d'un esprit de corps. (Applaudissements au centre et à droite.) Ce qu'on dit et ce qu'on répète, et M. le maréchal Pétain l'a écrit en propres termes, c'est que l'instruction exige des unités plus étoffées. Par conséquent, avant avril ou mai 1936, nul besoin de décider. Et, cependant, voilà que, tout à coup, cette campagne éclate, sur un mot d'ordre, sur un signal, qu'elle se déchaîne dans toute la presse, qu'elle gagne l'opinion tout entière : il faut les deux ans, il les faut tout de suite. On le dit dans les journaux, on le placarde sur les murs. Ceux qui résistent, ceux même qui hésitent sont déjà dénoncés comme des traîtres à la patrie. (Applaudissements à l’extrême gauche.) Alors, qu'est-ce que cela signifie ? Quelle est la manœuvre politique qui se dissimule derrière cette opération ? (Applaudissements à l’extrême gauche et sur divers bancs à gauche.) D'abord, peut-être, manœuvre contre le Gouvernement, ce qui m'est, d'ailleurs, je me permettrai 'de le lui dire avec courtoisie, fort indifférent. Je ne dirai pas manœuvre du dedans. Cela ne s'est jamais vu. Nous le savons (Sourires.) Et cela aie se voit pas encore aujourd'hui. Les ministères, en France, sont solidaires, et il est sans exemple que certains de leurs membres aient travaillé contre leur chef. (Rires et applaudissements à l’extrême gauche et sur divers bancs à gauche.) M. le président du conseil. Ils s'inspirent en cela de l'exemple des congrès socialistes ! (Sourires.) M. Léon Blum. Oh, nous en avons bien d'autres à vous fournir et dont vous pourriez profiter. Par conséquent, j'écarte cette hypothèse. Mais la manœuvre du dehors, elle est assez claire. On a voulu capturer le Gouvernement ou Je faire céder. On a voulu le soumettre ou le démettre. On a voulu, en môme temps, diviser, s'il se pouvait, le parti radical ou, si on ne pouvait pas le diviser, le rabattre sur le centre ou sur la droite. Il y a de tout cela. Mais j'avoue qu'à mes yeux cela est secondaire. Il y a quelque chose de plus et quelque chose de plus grave. On a voulu imposer au Gouvernement une politique militaire nécessairement liée à une politique générale. Au moment où la France commence à se dégager du danger fasciste (Exclamations a droite. — Applaudissements à l’extrême gauche), on a voulu lui imposer la direction militariste. (Applaudissements à l’extrême gauche et sur divers bancs à gauche — Exclamations au centre et à droite.) Car, c'est cela, très exactement, le militarisme. C'est sa définition même. Le militarisme est une action indépendante du commandement militaire agissant en tant que corps distinct, s'efforçant d'agir directement sur l'opinion, sur la presse, sur le Parlement et essayant d'imposer ses vues à la politique gouvernementale elle-même. (Applaudissements à l’extrême gauche.) Et c'est cette opération que l'on tente à la faveur d'un péril qui, en toute hypothèse, même dans celle où vous vous placez, n'est pas imminent, puisque je vous ai montré que, jusqu'en avril ou mai 1936, rien n'est changé à la situation actuelle. (Vives interruptions à droite et au centre. — Applaudissements à l’extrême gauche.) C'est cette opération que l'on tente à la faveur d'un péril qui, en toute hypothèse, n'est pas imminent, auquel tout le monde sait que l'on pouvait parer par d'autres moyens, auquel, aujourd'hui encore, nous sommes convaincus que l'on peut parer par d'autres moyens. (Vifs applaudissements à l’extrême gauche. — Interruptions à droite.) Et j'en viens ainsi, messieurs, à l'examen rapide de la question qui a été poussée au premier plan de ce débat, c'est-à-dire la question des effectifs, et je veux tout de suite dénoncer à la tribune le faux calcul — je ne parle pas de la déclaration ministérielle, je parle de la campagne de presse à laquelle nous assistons tous les jours — par lequel on essaye d'égarer l'opinion et de lui faire perdre de vue la véritable position du problème. (Interruptions à droite et au centre.) Vous lisez tous les jours des articles dans lesquels on vous expose que, le contingent normal étant de 230.000 à 240.000 hommes, celui des années creuses fera ressortir' un déchet de 110.000 à 120.000 hommes c'est-à-dire de près de 50 p. 100. Le déchet, je ne crois pas que personne soit en état de le calculer ; personne n'en peut parler que par approximation. Vous ne connaissez encore que les chiffres comparés des naissances dont vous ne pouvez tirer que des conséquences approximatives. (Applaudissements à l’extrême gauche. — Vives exclamations à droite et sur divers bancs au centre.) M. Fabry m'approuve d'un signe de tête, et son assentiment me suffit. Ce sera peut-être 110.000 ou 120.000 hommes, ce ne sera peut-être que 90.000 hommes, personne ne le suit avec exactitude. Mais vous n'avez pas le droit de comparer ce chiffre à celui du contingent normal, comme si l'armée de la France se composait exclusivement aujourd'hui du contingent incorporé pour un an. . Vous savez bien que l'armée permanente de la France se compose aujourd'hui, en sus du contingent, d'abord de la quantité considérable des soldats de carrière engagés et rengagés, ensuite de l'armée coloniale, dont une très grandie partie est stationnée et casernée en France, et dont une partie plus grande encore pourrait y être casernée, de sorte que, si vous voulez apprécier le déchet véritable que présenteront, pendant les années creuses, les effectifs permanents stationnés sur le sol français, ce n'est pas du tout à 220.000 ou 230.000 hommes qu'il faut rapporter le déchet, mais à un chiffre infiniment supérieur, qui approche peut-être 500.000 hommes. (Applaudissements à l’extrême gauche. — Exclamations à droite et au centre.) M. Jean Fabry. Si l'on veut faire une comparaison exacte, il faut rapprocher le chiffre du déchet de celui des effectifs entretenus en permanence dans la métropole, c'est-à-dire du chiffre de 350.000 hommes. M. Léon Blum. Ce chiffre des effectifs entretenus constamment, vous savez aussi bien que moi qu'il peut être accru, de telle sorte que nous ne sommes nullement en présence d'un déchet de 50 p. 100, mais d'un déchet qui, suivant le mode de calcul, oscille entre 20 et 25 p. 100 au maximuM. (Applaudissements à l’extrême gauche.) Ce déchet, infiniment moins important qu'on essaye d'en persuader le public, nous savons aussi qu'il est possible de l'étaler. (Applaudissements à l’extrême gauche.) Nous savons qu'en s'y prenant quelques années à l'avance, comme l'avait prévu M. Painlevé, comme il a essayé de le faire, comme l’a essayé, je crois, après lui M. Daladier, il était possible, par les économies et l'étalement des économies — M. Fabry lui-même nous l'a dit à la tribune... M. Jean Fahry. Je m'expliquerai tout à l'heure. M. Léon Blum. ...d'éviter la prolongation du service. (Vifs applaudissements à l’extrême gauche et sur divers bancs à gauche.) Vous savez que la Chambre avait volé à cette fin, après un débat auquel un certain nombre d'entre vous ont pris part, une loi connue sous le nom de loi Bernier, qui, portée au Sénat, n'y a jamais été discutée, que les gouvernements ont obstinément et volontairement laissée dans les cartons de la haute Assemblée pour qu'au jour venu on fût acculé par une nécessité apparente à la prolongation du temps de service militaire, (vifs applaudissements à l’extrême gauche et sur de nombreux bancs à gauche.) Voilà ce qu'on a voulu. Et, m'installant pour un instant sur le terrain proprement technique, je reste convaincu qu'aujourd'hui encore, si l'armée est cantonnée dans son rôle défensif, s'il s'agit ' seulement de couvrir la mobilisation et d'opposer ensuite à un agresseur possible une ligne organisée, continue et infranchissable — et je n'ai pas à apprendre aux anciens combattants de cette Assemblée, moi qui ne le suis pas (Exclamations à droite et au centre. — Vifs applaudissements à l’extrême gauche), que les barrages de feu infranchissables, ce sont les barrages de mitrailleuses — je reste, dis-je, convaincu que les effectifs de 1936, massés dans l'Est et appuyés sur un système fortifié, peuvent y suffire. (Applaudissements à l’extrême gauche. — Exclamations au centre et à droite.) Mais tout nous prouve, tout ce qui s'est passé ces dernières années et ce qui se passe encore aujourd'hui nous persuade que, pour les protagonistes du service de deux ans, la question des effectifs n'est pas la question unique, ni même la question principale. Je n'en veux pour preuve qu'un document et qu'un témoignage que vous ne récuserez pas : c'est l'article de M. le maréchal Pétain et ce sont les déclarations constamment faites devant la commission de l'armée. Dans le service de deux ans, ce que l'on cherche, bien plutôt que le moyen de combler un creux d'effectifs dont je vous ai montré le volume véritable et auquel on pourrait parer par d'autres mesures qui n'opposeraient pas à l'organisation défensive un obstacle insurmontable, c'est, et cela a été dit, imprimé et répété, le moyen d'améliorer ce qu'on appelle la qualité' de l'armée. (Exclamations.) Ce qu'on dit, ce qu'on imprime, ce qu'on reflète, c'est qu'il faut deux ans pour former ce qu'on appelle des spécialistes, c'est-à-dire les hommes qui seront chargés de manier certains engins modernes, peut-être plus perfectionnés, mais qui ne diffèrent probablement guère de ceux auxquels on dressait en six semaines, pendant la guerre, des enfants de dix-sept et de dix-huit ans. (Exclamations à droite et au centre. — Applaudissements à l’extrême gauche et sur divers bancs à gauche. — Bruit.) Ce qu'on dit et ce qu'on répète, c'est qu'il faut deux ans, deux ans au moins, pour former chez les recrues l'esprit militaire, qu'il faut pour cela prolonger le contact, la vie commune, le séjour à la caserne, l'emprise méthodique du chef, la formation d'un esprit de corps. (Vifs applaudissements à l’extrême gauche et sur de nombreux bancs à gauche.) Par conséquent, avant avril ou mai 1936, nul besoin de décider. Et, cependant, voilà que, tout à coup, cette campagne éclate, sur un mot d'ordre, sur un signal, qu'elle se déchaîne dans toute la presse, qu'elle gagne l'opinion tout entière : il faut les deux ans, il les faut tout de suite. On le dit dans les journaux, on le placarde sur les murs. Ceux qui résistent, ceux même qui hésitent sont déjà dénoncés comme des traîtres à la patrie. (Applaudissements à l’extrême gauche.) Alors, qu'est-ce que cela signifie ? Quelle est la manœuvre politique qui se dissimule derrière cette opération ? (Applaudissements à l’extrême gauche et sur divers bancs à gauche.) D'abord, peut-être manœuvre contre le Gouvernement, ce qui m'est, d'ailleurs, je me permettrai de le lui dire avec courtoisie, fort indifférent. Je ne dirai pas manœuvre du dedans. Cela ne s'est jamais vu. Nous le savons (Sourires.) Et cela aie se voit pas encore aujourd'hui. Les ministères, en France, sont solidaires, et il est sans exemple que certains de leurs membres aient travaillé contre leur chef. (Rires et applaudissements à l’extrême gauche et sur divers bancs à gauche.) M. le président du conseil. Ils s'inspirent en cela de l'exemple des congrès socialistes ! (Sourires.) M. Léon Blum. Oh, nous en avons bien d'autres à vous fournir et dont vous pourriez profiter. Par conséquent, j'écarte cette hypothèse. Mais la manœuvre du dehors, elle est assez claire. On a voulu capturer le Gouvernement ou le faire céder. On a voulu le soumettre ou le démettre. On a voulu, en môme temps, diviser, s'il se pouvait, le parti radical ou, si on ne pouvait pas le diviser, le rabattre sur le centre ou sur la droite. Il y a de tout cela. Mais j'avoue qu'à mes yeux cela est secondaire. Il y a quelque chose de plus et quelque chose de -plus grave. On a voulu imposer au Gouvernement une politique militaire nécessairement liée à une politique générale. Au moment où la France commence à se dégager du danger fasciste (Exclamations à droite. — Applaudissements à l’extrême gauche), on a voulu lui imposer la direction militariste. (Applaudissements à l’extrême gauche et sur divers bancs à gauche — Exclamations au centre et à droite.) Car, c'est cela, très exactement, le militarisme. C'est sa définition même. Le militarisme est une action indépendante du commandement militaire agissant en tant que corps distinct, s'efforçant d'agir directement sur l'opinion, sur la presse, sur le Parlement et essayant d'imposer ses vues à la politique gouvernementale elle-même. (Applaudissements à l’extrême gauche.) Et c'est cette opération que l'on tente à la faveur d'un péril qui, en toute hypothèse, même dans celle où vous vous placez, n'est pas imminent, puisque je vous ai montré que, jusqu'en avril ou mai 1936, rien n'est changé à la situation actuelle. (Vives interruptions à droite et au centre. — Applaudissements à l’extrême gauche.) C'est cette opération que l'on tente à la faveur d'un péril qui, en toute hypothèse, n'est pas imminent, auquel tout le monde sait que l'on pouvait parer par d'autres moyens, auquel, aujourd'hui encore, nous sommes convaincus que l'on peut parer par d'autres moyens. (Vifs applaudissements à l’extrême gauche. — Interruptions à droite.) Et j'en viens ainsi, messieurs, à l'examen rapide de la question qui a été poussée au premier plan de ce débat, c'est-à-dire la question des effectifs, et je veux tout de suite dénoncer à la tribune le faux calcul — je ne parle pas de la déclaration ministérielle, je parle de la campagne de presse à laquelle nous assistons tous les jours — par lequel on essaye d'égarer l'opinion et de lui faire perdre de vue la véritable position du problème. (Interruptions à droite et au centre.) Vous lisez tous les jours des articles dans lesquels on vous expose que, le contingent normal étant de 230.000 à 240.000 hommes, celui des années creuses fera ressortir un déchet de 110.000 à 120.000 hommes c'est-à-dire de près de 50 p. 100. Le déchet, je ne crois pas que personne soit en état die le calculer ; personne n'en petit (parler que par approximation. Vous ne connaissez encore que les chiffres comparés des naissances dont venus ne pouvez tirer que des conséquences approximatives. (Applaudissements à l’extrême gauche. — Vives exclamations à droite et sur divers bancs au centre.) M. Fabry m'approuve d'un signe de tête, et son assentiment me suffit. Ce sera peut-être 110.000 ou 120.000 hommes, ce ne sera peut-être que 90.000 hommes, personne ne le sait avec exactitude. Mais vous n'avez pas le droit de comparer ce chiffre à celui du contingent normal, comme si l'armée de la France se composait exclusivement aujourd'hui du contingent incorporé pour un an. Vous savez bien que l'armée permanente de la France se compose aujourd'hui, en sus du contingent, d'abord de la quantité considérable des soldats de carrière engagés et rengagés, ensuite de l'armée coloniale, dont une très grande partie est stationnée et caser née en France, et dont une partie plus grande encore pourrait y être casernée, de sorte que, si vous voulez apprécier le déchet véritable que présenteront, pendant les années creuses, les effectifs permanents stationnés sur le sol français, ce n'est pas du tout à 220.000 ou 230.000 hommes qu'il faut rapporter le déchet, mais à un chiffre infiniment supérieur, qui approche peut-être 500.000 hommes. (Applaudissements à l’extrême gauche. — Exclamations à droite et au centre.) M. Jean Fabry. Si l'on veut faire une comparaison exacte, il faut rapprocher le chiffre du déchet de celui des effectifs entretenus en permanence dans la métropole, c'est-à-dire du chiffre de 350.000 hommes. M. Léon Blum. Ce chiffre des effectifs entretenus constamment, vous savez aussi bien que moi qu'il peut être accru, de telle sorte que nous ne sommes nullement «m présence d'un déchet de 50 p. 100, mais d'un déchet qui, suivant le mode de calcul, oscille entre 20 et 25 p. 100 au maximuM. (Applaudissements à l’extrême gauche.) Ce déchet, infiniment moins important qu'on essaye d'en persuader le public, nous savons aussi qu'il est possible de l'étaler. (Applaudissements à l’extrême gauche.) Nous savons qu'en s'y prenant quelques années à l'avance, comme l'avait prévu M. Painlevé, comme il a essayé de le faire, comme Ta essayé, je crois, après lui M. Baladier, il était possible, par les économies et l'étalement des économies — M. Fabry lui-même nous l'a dit à la tribune... M. Jean Fabry. Je m'expliquerai tout à l’heure. M. Léon Blum. ...d'éviter la prolongation du service. (Vifs applaudissements à l'extrême gauche et sur divers bancs à gauche.) Vous savez que la Chambre avait voté à cette lin, après un débat auquel un certain nombre d'entre vous ont pris part, une loi connue sous le nom de loi Bernier, qui, portée au Sénat, n'y a jamais été discutée, que les gouvernements ont obstinément et volontairement laissée dans les cartons de la haute Assemblée pour qu'au jour venu on fût acculé par une nécessité apparente à la prolongation du temps de servi ce militaire, (vifs applaudissements à l’extrême gauche et sur de nombreux bancs à gauche.) Voilà ce qu'on a voulu. Et, m'installant pour un instant sur le terrain proprement technique, je reste convaincu qu'aujourd'hui encore, si l'armée est cantonnée dans son rôle défensif, s'il s'agit seulement de couvrir la mobilisation et d'opposer ensuite à un agresseur possible une ligne organisée, continue et infranchissable — et je n'ai pas à apprendre aux anciens combattants de cette Assemblée, moi qui ne le suis pas (Exclamations à droite et au centre. — Vifs applaudissements à l’extrême gauche), que les barrages de feu infranchissables, ce sont les bai rages de mitrailleuses — je reste, dis-je, convaincu que les effectifs de 1936, massés dans l'Est et appuyés sur un système fortifié, peuvent y suffire. (Applaudissements à l’extrême gauche. — Exclamations au centre et à droite.) Mais tout nous prouve, tout ce qui s'est passé ces dernières années et ce qui se passe encore aujourd'hui nous persuade que, pour les protagonistes du service de deux ans, la question des effectifs n'est pas la question unique, ni même la question principale. Je n'en veux pour preuve qu'un document et qu'un témoignage que vous ne récuserez pas : c'est l'article de M. le maréchal Pétain et ce sont les déclarations constamment faites devant la commission de l'armée. Dans le service de deux ans, ce que l'on cherche, bien plutôt que le moyen de combler un creux d'effectifs dont je vous ai montré le volume véritable et auquel on pourrait parer par d'autres mesures qui n'opposeraient pas à l'organisation défensive un obstacle insurmontable, c'est, et cela a été dit, imprimé et répété, le moyen d'améliorer ce qu'on appelle la qualité' de l'armée. (Exclamations.) Ce qu'on dit, ce qu'on imprime, ce qu'on répète, c'est qu'il faut deux ans pour former ce qu'on appelle des spécialistes, c'est-à-dire les hommes qui seront chargés de manier certains engins modernes, peut-être plus perfectionnés, mais qui ne diffèrent probablement guère de ceux auxquels on dressait en six semaines, pendant la guérie, des enfants Se dix-sept et de dix-huit ans. (Exclamations à droite et au centre. — Applaudissements à l’extrême gauche et sur divers bancs à gauche. — Bruit.) Ce qu'on dit et ce qu'on répète, c'est qu'il faut deux ans, deux ans au moins, pour former chez les recrues l'esprit militaire, qu'il faut pour cela prolonger le contact, la vie commune, le séjour à la caserne, l'emprise méthodique du chef, la formation d'un esprit de corps. (Applaudissements au centre et à droite.) Ce qu'on dit et ce qu'on répète, et M. le maréchal Pétain l'a écrit en propres termes, c'est que l'instruction exige des unités plus étoffées. Ce sont ces raisons — nécessité de formation du soldat, nécessité de constitution d'un esprit de corps, nécessité de l'instruction dans des unités plus nombreuses — que l'on invoque en faveur du service de deux ans. (Applaudissements à droite et au centre.) Vous applaudissez, messieurs ? Je vous réponds, moi, que ces arguments-là sont vieux maintenant de soixante-dix ans. On les retrouve dans tous les, débats militaires, chaque fois qu'il s'est agi de déterminer le temps de service. On les a opposés aux deux ans, et aux trois ans, comme M. Thiers, en 1872, les opposait aux cinq ans. Il n'est pas de texte de loi militaire tendant à réduire le temps de service contre lequel on n'ait invoqué des arguments de cette nature Que prouve, messieurs, une campagne comme celle que vous applaudissez ? Elle prouve que, pas plus que vous, l'état-major, le commandement, n'ont pu s'accoutumer dans ce pays à l'idée de l'armée nationale (Applaudissements à l’extrême gauche), c'est-à-dire de l'armée à court terme appuyée sur les réserves, et qu'on profite de toutes les circonstances pour en revenir à des conceptions qu'on croyait périmées depuis la guerre. Or, non seulement on voit reparaître en laveur du service à long terme ces arguments tirés de la nécessité de l'instruction et de la formation de l'esprit militaire, mais, pour la première fois depuis nombre d'années, probablement sous l'influence de l'exemple allemand, on constate dans certains cercles de la haute armée un retour évident à l'idée de l'armée de métier proprement dite. Je fais ici allusion à ce qui n'est encore qu'un livre et que l'exposé d'une doctrine personnelle, mais qui semble jouer aujourd'hui, dans l'évolution de la pensée directrice des hautes sphères militaires, un rôle analogue à celui qu'ont joué avant la guerre quelques conférences ou quelques brochures du colonel, alors commandant, de Grandmaison. Oui, sous l'influence de quelques esprits ingénieux, hardis, brillants, attirés par l'exemple de la Reichswehr allemande, on commence dans les cercles de la haute armée, dans les journaux publiquement inféodés à l'état-major (Mouvements divers), comme l’Echo de Paris, tout le monde le sait (Applaudissements à l’extrême gauche), et dans l'opinion elle-même, à lancer cette idée de l'armée de métier, pour la constitution die laquelle on réserve très probablement ces engagements et rengagements en faveur desquels on a montré jusqu'ici si peu de zèle (Très bien ! très bien ! à l'extrême gauche et sur divers bancs à gauche), l'armée « de choc et de vitesse », comme dit, je crois, M. de Gaulle, toujours prête pour les expéditions offensives et pour les coups de main, l'armée motorisée et blindée qui, si nous l'adoptions, rouvrirait simplement entre le blindage et le canon d'infanterie un duel analogue à celui auquel nous avons assisté entre la cuirasse et le canon d'artillerie. Mais c'est là, messieurs, de la technique, où je suis bien incapable (Rires à droite), aussi incapable que vous, sans doute, de pénétrer plus profondément. Les faits sont là cependant. Ils montrent vers quoi l'on tend. On tend à la fois à une armée de deux ans à effectifs plus nombreux et à la constitution d'une armée de métier alimentée par les engagements et les rengagements dans les conditions que je viens d'indiquer et que je tire d'un ouvrage que les professionnels de cette Assemblée connaissent assurément bien mieux que moi. Et maintenant, m'excusant de retenir ainsi l'attention de la Chambre et d'infliger à une grande partie de mes collègues des explications qu'il leur est et qu'il leur sera désagréable d'entendre, j'en arrive à un point qui est peut-être le plus grave. Dans les cercles les plus influents de l'état-major, on veut l'armée de deux ans. En sus de l'armée de deux ans, on veut l'armée de métier, le corps blindé, cuirassé et motorisé, pour les expéditions de choc et de Vitesse. Pourquoi veut-on cela ? A quelle conception stratégique répond cette exigence ? M. François de Saint-Just. A la défense du territoire, tout simplement ! (Applaudissements au centre et à droite.) M. Léon Blum. Non, ce n'est pas à la défense du territoire. Nous sommes bien au delà des effectifs et des conceptions qu'exige la défende effective du territoire national (Applaudissements à l’extrême gauche.) Nous sommes assurément en présence d'une autre conception. Le véritable objectif des deux ans, c'est d'augmenter, ou à tout le moins de maintenir, le nombre des unités mobilisables. Le véritable objectif des projets du colonel de Gaulle et de ses partisans, c'est de créer, en sus, l'armée que je viens de caractériser. Est-ce que, pour ces unités mobilisées, et pour l'armée de choc et de vitesse qu'on se propose de créer, on ne prépare pas aujourd'hui, comme en 1913 et 1914, ces grands plans de type napoléonien, ces grands plans de stratégie offensive ? (Applaudissements à l’extrême gauche. — Exclamations au centre et à droite. — Bruit.) C'est au Gouvernement, au Gouvernement responsable, que je pose la question. Est-ce que, plue heureux en cela, je crois, que les gouvernements de 1913 et de 1914, il connaît les plans d'opérations ? Est-ce que le président du conseil les connaît ? Est-ce que le Président de la République les connaît ? Est-ce qu'ils ont été soumis à un conseil de Gouvernement ? Est-ce qu'ils ont été soumis au conseil supérieur de la défense nationale ? (Exclamations à droite.) Je pose la question. Si l'on me dit qu'on les connaît et que je peux être rassuré, je ne mettrai pas la réponse en doute. Mais si l'on ne me répond pas, ou si l'on me dit que ces pians d'opérations, le Gouvernement ne les connaît pas, n'a pas à les connaître et ne veut pas les connaître, alors je sentirai nos inquiétudes et notre angoisse redoubler. (Applaudissements à l’extrême gauche.) J'aborde, messieurs, une question qu'il n'était nullement dans ma pensée d'éluder et qui a surgi, qui a fusé spontanément — c'était tout naturel — de divers bancs de l'Assemblée. Je suis convaincu, messieurs, je le dis en pesant mes mots, que, pour répondre à une agression caractérisée de l'Allemagne hitlérienne, tous les travailleurs de ce pays se lèveraient, comme les autres Français. (Vifs applaudissements à l’extrême gauche et à gauche. — Interruptions à droite.) Je dis, messieurs, tous les travailleurs, sans avoir reçu, à cet égard, aucun mandat de mes camarades communistes qui, d'ailleurs, s'expliqueront eux-mêmes à la tribune. (Interruptions.) J'exprime cette conviction personnelle pour une raison qui me paraît, à moi, évidente : s'il est parfaitement exact qu'actuellement, le fait de livrer la Russie à l'agression combinée de l'Allemagne, de la Pologne et du Japon risquerait de livrer à l'Allemagne hitlérienne la France elle-même (interruptions au centre), à l'inverse, il est tout aussi évident que l'écrasement de la France risquerait de livrer à l'Allemagne hitlérienne la Russie soviétique. (Applaudissements à l’extrême gauche.) Nous sommes profondément convaincus de ce que je viens de vous dire. Mais nous sommes convaincus au même degré que, contre le danger de l'agression hitlérienne, la France ne peut trouver sa sécurité dans la course aux armements. (Applaudissements à l’extrême gauche et sur divers bancs à gauche. — Interruptions au centre et à droite.) Je ne suis pas fatigué. C'est la Chambre que je fatigue par ma présence à la tribune, qu'elle prolonge encore. Je lui demande, cependant, d'écouter avec patience, et dans le silence s'il se peut, les explications que je vais lui donner maintenant, et qui sont les plus importantes, les plus délicates. (Applaudissements à l’extrême gauche.) Nous sommes convaincus, nous plaçant même sur votre terrain et à votre point de vue, que, dans la course aux armements, la France s'engage avec le poids le plus lourd. Nous sommes convaincus que cette course est, pour elle, une course fatalement inégale. Rappelez-vous les chiffres que je vous indiquais à l'instant. Dans les années qui vont suivre, 1940, classes allemandes doubles, ou bien peu s'en faut, des classes françaises ; potentiel de guerre, comme on dit, capacité de production industrielle plus grande aussi, vous le savez bien, de l'autre côté du Rhin que du nôtre. Alors, s'il s'agit de tenir dans la course, s'il s'agit de la gagner, combien faudra-t-il d'années de service, combien faudra-t-il de crédits supplémentaires et' extraordinaires ? (Applaudissements à l'extrême gauche. — Interruptions a droite.) Relisez, messieurs, l'article que publiait dans l’Œuvre, ce matin même, un homme dont vous ne récuserez pas l'autorité, le président de la plus nombreuse des associations françaises d'anciens combattants, M. Pichot. Au départ de la course, c'est entendu, nous disposons d'une avance. Pour quel temps ? Quel temps faudra-t-il pour la consommer ? Quel temps faudra-t-il pour qu'on se trouve front à front et pour que l'adversaire présumé nous dépasse ? Ah ! messieurs, il y a quelque chose qui m'a vingt fois brûlé les lèvres et que je vous dirai aujourd'hui, coûte que coûte. Oui ! Si vraiment vous êtes convaincus de la fatalité de la guerre, si vraiment vous êtes convaincus de la nécessité de la course aux armements, si "vraiment vous êtes convaincus que le monde est pour toujours i ou pour longtemps encore livré aux débats de la force, alors, vous, vous deviez pousser ce pays à la guerre pendant qu'il disposait encore d'un avantage. (Vives interruptions à droite et au centre. — Applaudissements à l’extrême gauche.) Il fallait avoir le courage de pousser votre pensée intime jusqu'à son atroce conclusion ! Rien entendu, cette idée, je n'ai pas à vous dire que nous la rejetons, comme vous la rejetez en ce moment. (Nouvelles interruptions à droite et au centre.) Nous, nous repoussons cette idée ; nous ne croyons pas à la nécessité de la course aux armements ; nous ne croyons pas à la fatalité des règlements de force. Nous continuons d'une part à penser, comme l'a dit Jaurès ici, il y a 22 ans, que la protection militaire réelle d'un pays n'est pas dans les lourds effectifs permanents, dans les lourds effectifs casernes, servant de base à des stratégies défensives, mais qu'elle est dans ce que les révolutionnaires ont appelé la levée en masse (Interruptions à droite), dans ce que notre vieux maître Vaillant appelait l'armement général du peuple (Applaudissements à l’extrême (fauche), qu'elle est dans le caractère inviolable des défensives organisées, et qu'elle est aussi, messieurs, — et cela encore, je recule à le dire, et je le dis, cependant — dans le caractère effroyable des représailles auxquelles peut s'exposer aujourd'hui tout agresseur. Et que fait votre loi de deux ans, et pour l'offensive et pour ce que je viens d'indiquer, après avoir parlé de l'offensive ? Quelle protection, quelle garantie supplémentaire ajoute-t-elle ? Que fait-elle pour libérer ce pays de l'idée dans laquelle vous savez bien que se matérialise aujourd'hui l'image et l'horreur de la guerre, de l'effroi de la guerre aérienne et de tout ce qu'elle peut comporter d'imprévisible- et d'horrible ? Rien dans votre projet ne touche à la protection militaire. Et, à côté de celte protection militaire, nous restons convaincus, comme l'ont été nos maîtres, comme nous n'avons pas cessé de l'être — et les uns après les autres nous sommes venus vous porter à la tribune cette profession de foi qui ne varie pas — que la vraie sécurité, la seule qui mérite ce nom, c'est celle qui .empêche la guérie, celle qui prévoit la guerre, celle- qui organise la paix contre la guerre. (Applaudissements à l'extrême gauche. — Interruptions a droite.) Tout le monde paraissait d'accord là-dessus, il v a bien peu d'années. En relisant des débats récents de cette Assemblée, j'ai pu constater son accord sur d#s termes comme ceux-ci : la véritable sécurité non seulement garantie, mais créée par le désarmement progressif, par le contrôle mutuel, par l'assistance mutuelle, par l'arbitrage, par l'ensemble des conventions internationales (Vives interruptions à droite et au centre. — Applaudissements à l’extrême gauche) qui organisent non seulement le jugement, mais la sanction, et non seulement la sanction, mais le concours et le secours à la puissance victime d'une agression. Pendant des années et des années, vous nous avez répété que ce qui empêchait ce plan idéal, chimérique d'aboutir, c'était la répugnance des autres puissances à accepter ce que vous considériez comme l'idée française, comme l'apport français, c'est-à-dire précisément l'idée de l'assistance réciproque et du secours mutuel. Eh bien, il se trouve que, depuis quelques mois, c'est cette idée, justement à cause du péril, qui a fait le plus de chemin dans le monde, (interruptions à droite.) M. Henri Patenôtre-Desnoyers. Pas en Allemagne !(Vives exclamations à l’extrême gauche. — Bruit.) M. le président. Il n'y a plus de discussion possible, si l'orateur est constamment interrompu. M. Léon Blum. Je me demande avec stupeur ce qui peut choquer et révolter un seul de nos collègues, à l'idée que le système de l'assistance mutuelle, système toujours qualifié, et à bon droit je crois, de système français, est en train de réaliser dans le monde des progrès auxquels nul n'aurait pu s'attendre il y a seulement quelques mois. Qu'y a-t-il de choquant, de révoltant dans cette idée ? (Applaudissements à l’extrême gauche et sur quelques bancs à gauche. — Interruptions à droite.) En quoi ce que je dis est-il contraire à la vérité ? Est-ce que l'accession de la Russie soviétique à la conférence du désarmement et à la Société des nations, la position prise par elle dans ces questions d'assistance, la définition de l'agresseur, le mouvement qui se dessine aux Etats-Unis, les résultats de la dernière conférence de Londres, les résultats de Rome, la façon dont s'est résolue la question sarroise, est-ce que tout cela n'est pas évident ? Et ne devriez-vous pas vous en réjouir, au lieu de me répondre par des cris ? (Vifs applaudissements à 1/extrême gauche et sur divers bancs à gauche.) Voilà où nous en sommes aujourd'hui. Et nous pensons, nous, qu'au lieu de nous saisir du projet de deux ans, ce serait aujourd'hui l'occasion de lancer au monde un de ces appels suprêmes comme il en a connu et qui ont exercé sur lui tant de résonance. (Vifs applaudissements à l’extrême gauche et sur quelques bancs à gauche. — Interruptions à droite.) Au lieu de cela, voilà qu'on va refermer sur lui-même ce monde armé, ce monde plein d'armes dans lequel il n'y aura plus de chance de salut pour la sécurité, puisqu'il n'y aura plus de chance de salut pour la paix elle-même. (Applaudissements sur divers bancs à l’extrême gauche.) Je sais bien ce que M. le président du conseil a laissé entendre tout à l'heure dans ses déclarations, ce qu'a dit, je crois, M. le ministre des affaires étrangères. Il a dit : Nous ne renonçons pas du tout à la politique d'entente et de réconciliation internationales que nous avons entreprise. Nous entendons mener les deux œuvres de front. J'ai même lu que cette parole était tombée de la bouche d'un de nos ministres : qu'on était d'autant plus écouté, d'autant plus apte, quand on voulait organiser la paix, que l'on était militairement plus fort. On a dit cela à Paris ; on a dit des choses analogues à Londres. Soyons francs avec nous-mêmes. Non, ce n'est pas possible, on ne peut pas mener de front et de concert deux actions qui sont, par leur nature, par leur essence, incompatibles et contradictoires. (Applaudissements à l’extrême gauche.) La concurrence des armements crée une atmosphère internationale dans laquelle vous savez bien qu'il n'y a plus de chance sincère pour des conventions de désarmement ou pour des organisations d'assistance. On n'organise pas le désarmement entre des nations qui surarment à l'envi l'une contre l'autre, on ne l'organise pas entre nations qu'on a rendues méfiantes les unes vis-à-vis des autres, que l'on a repliées passionnément et anxieusement sur elles-mêmes, entre des nations où l'on a dû propager, précisément pour obtenir leur consentement au surarmement, l'idée du danger et l'idée de la fatalité de la guerre. Non ! Vous n'aboutirez pas aux conventions internationales. Vous aboutirez tout au plus, aux accords particuliers. Vous aboutirez, tout au plus, aux conventions et aux alliances armées. Et nous savons bien ce que nous allons revoir, ce qui est déjà commencé et ce qui va se développer sous nos yeux : ce que j'appelais un jour, en évoquant une parole admirable, « la grande insomnie du monde ». Nous allons revoir toute la vie des nations concentrée sur cette course au bout de laquelle il y a un poteau d'arrivée, peint vous savez bien de quelle couleur. Nous savons quelles seront les conséquences politiques, car dans un état d'esprit collectif comme celui que vous allez créer, le fascisme trouve son aliment naturel. L'esprit chauvin, l'esprit fait à la fois de crainte et d'orgueil, de passion et d'angoisse, est l'atmosphère favorable pour tous les mouvements comme ceux que nous avons vu réussir ailleurs et que nous avons vu tenter ici. Vous savez bien aussi, et l'histoire le montre, que l'indépendance, que la puissance autonome du commandement militaire, c'est un commencement de dictature, qu'il y a un glissement fatal entre certaines formes collectives de psychose et de discipline nationales jusqu'à la servitude des dictateurs. Et, au moment où la France précisément commençait à s'affranchir du danger, voilà que, pour sauver son indépendance nationale, vous l'exposez à perdre sa liberté intérieure. (Applaudissements à l’extrême gauche.) Ce n'est pas tout. Il n'y a pas un membre de cette Chambre qui n'ait lu avec émotion les développements finaux du discours qu'a prononcé à Lyon M. le président du conseil. La course aux armements va absorber toutes nos ressources, bien au delà de nos véritables ressources, et, cela, alors qu'il y a la crise, le chômage, la misère, des spectacles dont on ne peut ni détourner les yeux, ni supporter la vue (Applaudissements à l’extrême gauche), alors que chaque jour on se sent le cœur serré et l'esprit révolté par toutes les souffrances placées sous nos yeux, alors qu'on en vient à se dire, comme vraiment je me le dis et comme je sais que mes' amis se le disent en eux-mêmes : Mais quoi, après tout, il n'y a que cela qui compte ; à côté de cela, rien n'existe ; cela c'est la vraie réalité humaine, c'est la souffrance, c'est la vie, c'est la misère, c'est la ruine. (Vifs applaudissements à l’extrême gauche.) Tout va être consacré à cela. Pendant des années et des années, il n'y aura plus pour ce pays ni la possibilité, ni même l'espoir d'un effort salutaire ou d'une réforme un peu hardie. Tout ce que vous auriez pu employer pour soulager la vie humaine va être détourné pour être consacré aux œuvres de mort. (Applaudissements à l’extrême gauche. — Interruptions au centre.) Il y a un souvenir qui plane nécessairement sur ce débat, qui est présent à vos esprits, que certains orateurs nous rappelleront probablement tout à l'heure : c'est le souvenir du débat de 1913. On nous dira probablement, à nous, socialistes : Toujours les mêmes, incorrigibles, toujours la même erreur, toujours la même aberration. Je pense que, pour cette fois, on nous épargnera l'argument des sociales démocrates allemands. Hitler s'en est chargé. Ils sont, en se moment, en exil ou dans des camps de concentration, et ceux (fui luttent obscurément en Allemagne sont, chaque jour, sous la menace du délateur, du geôlier ou du bourreau. (Interruptions à droite.) Comme en 1913, on nous dira, on nous a dit plus d'une fois, depuis que j'ai commencé ce discours si démesurément prolongé par vous (Applaudissements à l'extrême gauche. — Interruptions à droite) Gardez vos foudres pour d'autres. Nous ne faisons, nous, que parer au danger. C'est l'Allemagne qui a commencé ; c'est l'Allemagne hitlérienne qui réarme, et c'est à ces réarmements que nous essayons de répondre, d'ailleurs insuffisamment. » Voilà ce qui a été dit ou inclus dans la déclaration ministérielle et ce que, cette fois encore, spontanément, sur vos bancs, on m'a objecté tant de fois depuis une heure. Messieurs, je ne crois tout de même pas que le régime hitlérien ait, dans le monde, beaucoup d'adversaires plus déterminés que nous. (Applaudissements à l'extrême gauche. - Mouvements divers.) Je crois aussi que, depuis dix-sept ans, nous avons lutté avec assez de constance et avec assez d'énergie contre le réarmement de l'Allemagne. Nous l'avons fait dès le débat sur le traité de Versailles (Applaudissements à l’extrême gauche.), quand on a fait présent à l'Allemagne de la Reichswehr, de cette armée de métier et de cadres que certains de nos théoriciens lui envient aujourd'hui. Nous l'avons fait encore au moment de Spa, quand, pour des raisons de conservation sociale internationale, on a permis à l'Allemagne d'augmenter son armée et ses forces de police militarisée. (Nouveaux applaudissements sur les mêmes bancs.) Depuis que la conférence de désarmement est réunie, vous avez entendu ici, messieurs, je peux le dire, nos adjurations désespérées. Combien de fois sommes-nous venus vous dire — Je l’ai fait un jour où, plus heureux qu'aujourd'hui, j'étais applaudi par la Chambre entière — combien de fois sommes-nous venus vous dire : « Prenez garde ! Nous vous en supplions, faites tout pour que la conférence de Genève aboutisse. Si la conférence de Genève n'aboutit pas, vous aurez devant vous Allemagne qui se déclarera libérée de ses engagements, qui revendiquera sa liberté, qui réarmera ouvertement et, sur l'Europe, se suspendra alors le danger le plus grave et le plus terrible qu'elle ail connu depuis vingt ans. » (Applaudissements à l’extrême gauche.) Oui, danger terrible que nous n'avons jamais dissimulé, dont nous savons que les conséquences s'étendent peu à peu à toute l'Europe. Mais, contre ce danger, je défie l'un quelconque d'entre vous de trouver d'autre parade sûre, d'autre moyen de garantie possible que le désarmement de l'Allemagne, que le fait d'inscrire l'Allemagne dans un système de désarmement, de contrôle, d'assistance (Applaudissements à l’extrême gauche- — Rires et applaudissements sur divers bancs) ou bien accepté volontairement par elle ou qui lui serait imposé par l'accord unanime de toutes les autres puissances. (Nouveaux applaudissements à l’ex-divers bancs) ou bien accepté volontairement à droite.) Nous n'avons jamais reculé devant cette formule. C'est cela la chance de paix ; c'est cela la vraie sécurité, et on nous dira encore : « Toujours incorrigibles ! Vous vous opposez maintenant à la loi de deux ans comme vos aînés, comme vos maîtres se sont opposés à cette loi de trois ans qui a l'ait la sécurité de la France et qui lui a permis la victoire ». Ici, messieurs, permettez-moi de vous le dire, le reproche ne retomberait pas seulement sur nous. Sur ce point particulier, nous avons des complices. La loi de trois ans a permis la victoire ? On m'a remis tout à l'heure — je n'ai eu le temps que de le parcourir — un récent article de journal où M. le ministre de la guerre émettait, à cet égard, quelques doutes. Messieurs, voulant, sur ce point comme sur tous les autres, aller jusqu'au bout de ma pensée, je vous répondrai que la loi de trois ans a répondu à une conjecture fausse, à une conjecture qui ne s'est pas vérifiée (Très bien ! très bien ! à l’extrême gauche. — Mouvements divers.), c'est-à-dire la conjecture d'une attaque brusquée, menée par les corps actifs, grossis seulement, et en toute hâte, d'un petit nombre de classes de réserve. Cette erreur sur les effectifs d'attaque allemands a conduit à une erreur encore plus grave, à une erreur sur les plans d'attaque allemands. Car c'est parce que l'on jugeait les plans d'attaque allemands inférieurs à la réalité que l'on a écarté l'hypothèse du mouvement par la Belgique, que l'on n'a pas défendu la frontière Nord. Cette erreur a aussi conduit à considérer comme des engins d'importance secondaire ou même comme des embarras, dans la guerre de manœuvre à décision rapide que l’on entrevoyait, et les mitrailleuses en grande quantité, et l'artillerie lourde de campagne. (Applaudissements à l'extrême gauche et sur divers bancs à gauche.) Cette erreur a conduit à adopter, par une conséquence naturelle, la stratégie offensive, dont on estimait que l'armée de trois ans fournissait l'outil et l'instrument. Et toutes ces erreurs engendrées les unes par les autres, dont l'armée de trois ans était le symbole concret, ont coûté on ne sait pas combien de centaines de milliers de vies humaines. Elles ont conduit la France au bord de sa perte. (Applaudissements à l’extrême gauche et à gauche.) Et si la France a été sauvée, vous savez bien que c'est par une armée qui ressemblait infiniment davantage à l'armée de Jaurès, de Vaillant et de Guesde qu'à ''armée des trois ans et de l'état-major général. (Applaudissements à l’extrême gauche et sur divers bancs à gauche. — Interruptions à droite et au centre.) Messieurs, nous tremblons aujourd'hui que les mêmes erreurs ne soient commises, sinon par les mêmes hommes, du moins pour des hommes qui incarneraient les mêmes traditions. (Applaudissements à l’extrême gauche et sur divers bancs à gauche.) Puisque notre pensée se reporte ainsi au début de 1913, laissez-moi — et ce sera mon dernier mot — vous exprimer, à mon tour, la pensée qui m'obsède et qui, vraiment, me désole. Alors, nous nous retrouvons ici comme nos aînés s'y trouvaient en 1913 ? Alors, depuis vingt-deux ans, rien n'est changé ? Non seulement les mêmes problèmes se posent, mais, sous nos yeux, le même monde se reforme, des forces, que l'on avait cru à jamais détruites ou à jamais vaincues, se reconstituent sous nos yeux ? Alors, les hommes se sentent de nouveau en proie aux mêmes périls ? Ils se sentent de nouveau obsédés, hantés par ces mêmes spectres qu'ils croyaient avoir exorcisés à jamais ? Alors, la guerre n'a servi à rien ? (Applaudissements à l’extrême gauche et sur divers bancs à gauche.) Alors, ce qui a ruiné et ce qui a ensanglanté le monde ne l'a ni libéré, ni transformé ? Tout le sang versé, ce n'était pas, comme on l'a cru, l'holocauste offert à un monde meilleur ? C'était le sacrifice en pure perte ? Ne vous étonnez donc pas, messieurs, si, chez des millions et des millions d'hommes, cette pensée naît, se développe, se fortifie : « On ne vit qu'une fois et on ne meurt qu'une fois. Si l'on doit donner sa vie, que ce soit au moins pour quelque chose, que ce soit pour la délivrance de ceux qui peinent et de ceux qui souffrent, que ce soit pour léguer vraiment à nos enfants quelque chose qui soit la justice et quelque chose qui soit la paix ». (Applaudissements à l’extrême gauche.) Messieurs, c'est un grave appel que nous vous jetons du plus profond de nous-mêmes. Nous souhaitons ardemment qu'il soit entendu. Nous vous demandons tout au moins de Je comprendre et, non seulement de le comprendre, mais de le respecter. (Vifs applaudissements à l’extrême gauche. — Sur ces bancs, MM. les députés se lèvent et applaudissent. — L’orateur, en regagnant sa place, reçoit les félicitations de ses amis.) M. le président. La séance est suspendue. (La séance, suspendue à dix-sept heures et demie, est reprise à dix-sept heures cinquante minutes.) M. le président. La séance est reprise. La parole est à M. Fabry. M. Jean Fabry. Messieurs, dans un débat aussi grave, je tiens à préciser tout d'abord que je parle en mon nom strictement personnel, la commission de l'armée n'ayant été saisie d'aucun texte sur lequel j’aurai pu délibérer légitimement. J'y pendrai certainement en autorité, mais j'y gagnerai en liberté, et j'ai besoin, pour tout ce que j'ai à dire, de toute ma liberté. Je voudrais, devant vous, rechercher la vérité et essayer de l'exposer. Lundi dernier, dans une émouvante séance de la Chambre des communes, M. Baldwim disait que les plus grands périls que la démocratie ait rencontrés dans le passé venaient de ce que les chefs n'avaient pas eu le courage de dire aux peuples la vérité. Il est d'autant plus utile de dire cette vérité au peuple français qu'on risque, en ce moment, d'instituer dans le pays, sur la place publique, un débat passionné sans que l'opinion puisse être suffisamment éclairée par les discussions ou les travaux du Parlement. (Vifs applaudissements au centre. — Interruptions à l’extrême gauche.) Personne, ici, à cette heure, ne peut prévoir qu'elles seront les répercussions exactes des mesures que le Gouvernement va vous demander tout à l'heure de sanctionner par votre vote. Il n'est pas de question plus complexe que celle des effectifs, dans le moment même où les effectifs s'affaissent ou vont s'affaisser en France, par suite du déficit des classes creuses, et où ils s'élèvent verticalement en Allemagne, à la suite des dispositions prises par le Gouvernement du Reich. Les mesures proposées sont-elles nécessaires ? Sont-elles suffisantes ? Sont-elles insuffisantes ? Atteignent-elles le but visé ? Le dépassent-elles ? Quel est même ce but ? Ce sont des questions qui vont rester aujourd'hui sans réponse précise. Personnellement, quelles que soient l'application que j'ai mise à étudier ces questions et l'expérience que je puisse avoir à ce sujet, je serais incapable d'y répondre. (Interruptions à l’extrême gauche.) Mais oui, messieurs. Je ne comprends pas, d'ailleurs, que ces paroles puissent soulever des mouvements désapprobateurs de votre part. (Nouvelles interruptions sur les mêmes bancs.) M. Jules Moch. Ce que vous dites prouve que la question est mal posée. M. Jean Fabry. Oui, c'est mon sentiment et je le déclare nettement. (Applaudissements à l'extrême gauche et au centre.) M. Jules Moch. Nous sommes heureux de vous l'entendre dire. M. Jean Fabry. C'est, messieurs, dans cette demi-obscurité que vous allez voter et c'est parce que je veux essayer de la dissiper en partie que j'interviens dans ce débat. Il est une vérité qu'il convient de mettre eu évidence et de ne pas perdre de vue : c'est que cette discussion n'aurait pas lieu si l'Allemagne n'avait opéré, en 1934, un réarmement massif. (Applaudissements au centre.) A chaque moment du raisonnement, en face de toutes les démonstrations qui seront faites, de toutes les propositions qui seront apportées, vous verrez se dresser l'argument du réarmement de l'Allemagne, dont l'armée est passée, en un an, par un effort extraordinaire, de 200.000 à 600.000 hommes. Si cet argument n'est pas versé au débat, s'il ne le domine pas, si le fait du réarmement de l'Allemagne n'est pas constamment présent à vos esprits, vous irez à des arguties, mais vous ne ferez pas porter votre raisonnement sur le véritable sujet. (Applaudissements sur les mêmes bancs.) J'entends dire — et j'ai retrouvé cette indication tout à l'heure dans la déclaration du Gouvernement — qu'il s'agit de franchir le cap des classes creuses. C'est un côté du problème. Mais s'il ne s'agissait que de cela, ce problème ne serait pas inquiétant. La vraie question qui se pose est plus importante. Il s'agit de savoir si une organisation comme celle que nous avons construite, de l'aveu même de ses auteurs, Painlevé, ministre de la guerre à cette époque, mes amis de la commission de l'armée MM. Sénac et Bernier, rapporteurs des lois votées, pour faire face à l'armée allemande de 192cS, à peu près conforme à ce qu'imposait le traité de Versailles, est capable maintenant de faire face à l'armée allemande de 1935-1936. Voilà le problème, (Applaudissements au centre et à droite.) C'est en face de ce problème que nous devons nous placer courageusement si nous ne voulons pas que les événements nous y placent bientôt, tous d'un commun accord, cette fois. (Applaudissements au centre et à droite. — Interruptions a l’extrême droite.) Le déficit des classes creuses, c'est un aspect du problème qui ne serait pas inquiétant si, dans le même moment où ce déficit se présente, nous affaiblissant, nous ne nous trouvions en face d'un nouveau venu, dont rentrée en scène ne peut être ignorée, car elle se fait avec quelque bruit : l'armée allemande de 1935-1936. Vous le voyez — et c'est là ce qui fausse le débat d'aujourd'hui — il ne s'agit pas de savoir si l'on va trouver la loi d'un an assez souple, assez malléable pour parer au déficit des classes creuses, il s'agit de savoir quelle organisation il convient d'envisager courageusement pour faire face au péril qui nous menace. (Applaudissements au centre et à droite. — Interruptions à l’extrême gauche.) Le réarmement de l'Allemagne, permettez-moi de m'y arrêter quelques instants. A cette tribune, un Jour, et applaudissements à peu près par toute la Chambre, nous avons, M. Mandel et moi, apporté des renseignements qui, à ce moment, paraissaient déjà singulièrement inquiétants. L'armée allemande a fait des progrès depuis cette époque. Je ne puis, bien entendu, dans le temps assez court qui m'est imparti. M. le président. Votre temps de parole n'est pas limité. M. Jean Fabry. Mais je ne veux pas retenir trop longtemps l'attention que je demande à la Chambre de m'accorder. (Applaudissements au centre et à droite.) Permettez-moi simplement, messieurs, d'esquisser le schéma de cette armée allemande, de le replacer devant vos yeux, en vous priant de ne pas le perdre de vue un seul instant pendant le cours de mon raisonnement. La Reichswehr, dont l'effectif était de 130.000 hommes, comptera bientôt 400.000 hommes. La police encasernée est passée de 35.000 à plus de 100.000 hommes ; elle groupera demain 200.000 hommes. La Landespolizei, c'est-à-dire cette police encasernée, vient de s'établir à Dusseldorf, à Stuttgart, à Francfort ; elle a là trois grands commandements. Et, dans quelque temps, vous verrez filtrer, traverser le Rhin et s'introduire en pays rhénan, dans la zone démilitarisée, les éléments de cette Landespolizei encasernée. Et puis, militarisation de la jeunesse, mobilisation de l'industrie, mécanisation du matériel, multiplication des réseaux routier et ferroviaire et des ponts sur le Rhin, augmentation des crédits militaires, tout un ensemble cohérent et qui fait de l'armée allemande un instrument de combat redoutable. Hier encore, au moment même où, comme l'a dit M. Léon Blum, la France et l'Angleterre, dans un nouvel et loyal effort, reprennent l'œuvre qu'elles ont poursuivie inlassablement depuis quinze ans, en vue de la conclusion d'une convention de réduction et de limitation des armements, quelques jours avant la venue à Berlin de sir John Simon, retardée dans les conditions que vous savez, l'aviation allemande, jusqu'alors prudemment voilée, s'affiche nettement au premier plan comme aviation militaire. Et c'est le chef de cette aviation, le général Goering, qui, assistant aux funérailles d'un grand roi, disait en confidence à une des personnalités présentes : « Si je lâche mon aviation, Dieu les garde I » M. Jean Laville. C'est comme cela que vous voulez rétablir la confiance ? M. Jean Fabry. Ah ! on peut fermer les yeux. Mais les faits sont les faits. Prenne qui le voudra la responsabilité de vouloir les ignorer ! Le programme de l'aviation allemande, c'est, demain, 1.500 avions de combat. (Applaudissements au centre et à droite. — Vives interruptions à l'extrême gauche.) M. le président. Je prie tous mes collègues d'écouter M. Fabry, qui mérite l'attention de la Chambre. (Applaudissements.) M. L.O. Frossard. Nous tenions à indiquer à une partie de la Chambre qui a interrompu M. Blum que, si elle ne respecte pas nos orateurs, nous sommes capables de ne pas respecter les siens. La manifestation est faite. M. le président. Ce débat est sérieux et doit se dérouler dans le calme. (Très bien ! très bien !) M. Jean Fabry. Je disais que l'Allemagne accomplissait avec ténacité un immense effort, guidé par une volonté de fer et qui est de nature à faire naître, en même temps que de vives appréhensions, je ne veux pas dire l'admiration, mais du moins l'étonnement. Songez donc que, dans l'état de misère où il est plongé, ce peuple trouve dans sa foi patriotique une volonté de discipline telle qu'en quelques mois il a pu réaliser un redressement militaire formidable, qui nous met en face' de redoutables questions. Mais où trouver la justification d'un effort de cette nature ? M. Léon Blum a repris une théorie qu'il avait déjà développée à cette tribune lors de la discussion de la loi tendant à l'ouverture d'un crédit de matériel de 800 millions pour la défense nationale. M, Léon Blum semblait dire que la France .l'avait peut-être pas travaillé avec une énergie suffisante à la conclusion d'une convention de réduction et de limitation des armements et que c'était là peut-être qu'il fallait chercher une explication du réarmement de l'Allemagne. Il faut faire justice une fois pour toutes de pareilles accusations. A l’extrême gauche. M. Léon Blum n'a pas dit cela. M. Jean Fabry. Je n'ai pas dit que M. Léon Blum eût formulé expressément cette opinion. Mais ce n'est pas dans l'attitude de la France qu'il faut prétendre trouver une justification du réarmement de l'Allemagne. Ce n'est pas nous qui avons quitté Genève deux fois et, la dernière fois, précisément au moment où on voyait poindre l'aube d'un accord entre les nations sur la réduction et la limitation des armements. La France, pour sa part, avait singulièrement réduit sa force militaire — je le montrerai — dans cette même année 1933, où l'Allemagne a quitté Genève. Nous avions voté successivement deux lois de réduction de crédits militaires. Nous avions pris — je le rappellerai aussi — des mesures qui pouvaient compromettre le bon fonctionnement de la loi d'un an. Notre armement avait été tellement réduit qu'en quelques mois l'Allemagne a pu nous dépasser et, alors qu'elle réclamait avec tant d'insistance l'égalité des droits, elle a réalisé à son profit l'inégalité des forces. L'explication du réarmement de l'Allemagne, c'est à elle seule qu'il faut l'a demander. S'il est vrai que chaque pays a l'armée de sa politique, quelle est donc la politique de l'Allemagne ? (Applaudissements.) Pourquoi cette armée de 600.000 hommes ? Est-elle nécessaire pour sa sécurité ? Alors que nous nous contentons de 250.000 à 280.000 hommes, pourquoi 600.000 hommes, au lieu des 100.000 hommes acceptés par le traité de Versailles ? Mais ce qui inquiète le plus gravement l'Europe, c'est que ce réarmement s'accompagne de tout un travail matériel et de toute une préparation morale d'exaltation patriotique. La seule chance que l'on puisse garder d'échapper à un tel danger de guerre, c'est de le regarder en face, pour pouvoir y parer énergiquement. L'Allemagne, depuis quinze ans, poursuit avec persévérance un long travail qui tend à la rendre indépendante de l'étranger pour ses approvisionnements en matières premières et c'est un effort dont les techniciens, plus qualifiés que moi, peuvent imaginer l'ampleur. Elle y a, déjà réussi en ce qui concerne l'industrie chinoise, à l'exception de l'arsenic et de l'iode. Elle manque encore de nickel, de manganèse, de fer, de zinc, de cuivre et de plomb, mais elle importe ces métaux, depuis 1033, d'une façon massive. Elle s'est rendue indépendante de l'étranger pour la production du soufre, de l'acide sulfurique, du carbonate de soude, de l'acide chlorhydrique, du camphre. Elle fabrique, par un procédé spécial d'électrolyse, l'aluminium sans importation de bauxite, le benzol tiré du goudron de houille. La distillation de l'anthracite va bientôt lui fournir toutes les huiles minérales nécessaires pour remplacer, en totalité, vous entendez bien, les carburants liquides. Dans la production de l'azote synthétique, l'Allemagne est en tête de la production mondiale. Dans la production de la cellulose, elle est au second rang. Mais, messieurs, la matière ne devient redoutable que quand l'âme est inspirée de passions belliqueuses, quand le culte de la force anime le cerveau des jeunes générations. Ce qui trouble non seulement la France, mais la plupart des pays d'Europe et notamment la Russie des Soviets, la Belgique, la Suisse, l'Angleterre, c'est ce culte de la force qu'on retrouve à chaque pas dans tout ce qui se dit, dans tout ce qui s'écrit en Allemagne. (Applaudissements au centre et à droite.) « Personne, dit M. Hitler, personne ne peut douter que le monde sera encore exposé, dans l'avenir, aux combats les plus durs, livrés pour l'existence de la civilisation. « En fin de compte, c'est toujours l’instinct passionné de conservation qui remporte la victoire.» Ecoutez encore : « Il fait fondre, comme neige au soleil de mars, ce qu'on appelle l'humanité, mixture de sottise, de lâcheté, de présomptueuse prétention ». Voilà qui répond aux accents émouvants de la péroraison du discours de M. Léon Blum, quand il parlait de l'humanité souffrante. « C'est dans l'éternel combat que le genre humain est devenu grand. Dans la paix éternelle, il va à la ruine. » Et le professeur Banse : « Seule, la guerre peut conduire l'Allemagne de sa misère actuelle à on avenir prospère. » Et, dans la Berliner Borsenzeitung, on a pu lire cette déclaration de M. Gottfried Bem — je vous en prie, ne souriez pas ! Songez quelle trace de telles déclarations peuvent laisser dans les cerveaux de jeunes Allemands : « Un siècle de grandes luttes va commencer. Nous sommes môme, déjà, en pleine période de destruction... » Ecoutez encore ces mots qu'aucune bouche française ne voudrait prononcer : « Le tonnerre s'accouplera avec la mer, le feu avec l'eau. Avec la même rigueur implacable, les dernières générations de j la race blanche se jetteront l'une sur l'autre. Il ne reste donc qu'une chose à faire : éduquer les cerveaux, de grands cerveaux qui sauront défendre l'Allemagne, des cerveaux féroces, des mâchoires foudroyantes. Criminel est celui qui voit l'humanité nouvelle dans un rêve, imagine l'avenir ait lieu de le forger ; car l'homme nouveau devra pouvoir combattre. Il n'y aura jamais plus de paix en Europe. » Voilà, messieurs, ce que les jeunes cerveaux allemands apprennent à i'école tous les jours. C'est avec cette nourriture qu'ils sont élevés. Là est le danger. (Interruptions à l'extrême gauche.) Je vous ferai entendre tout à l'heure des paroles non moins précises du commissaire du peuple à la guerre en Russie. Vous pourrez apprécier comment il juge ce danger. Si jamais les Allemands se mettent en marche, savez-vous quel est le but qu'on leur assignera ? Il est indiqué dans le journal militaire officieux, Die deutsche Wehr. Von Schwichow écrit : « Soyez bien sûrs d'une chose : le but d'une guerre future ne sera point la conquête d'un bout de terrain, ni d'une province, ni d'un marché. Le but sera d'écraser l'adversaire, de l'annihiler en tant que nation et de lui briser pour toujours l'idée qu'il a de vivre. » (Interruptions à l'extrême gauche.) Tant pis, messieurs, si cette évocation n'éveille pas en vous l'idée que notre pays est en danger de mort. M. Armand Chouffet. Mais si ! M. Jean Fabry. Réfléchissez-y, alors, et convenez que ce débat n'a lieu que parce que nous nous trouvons en présence d'une Allemagne réarmée et moralement dressée pour des buts qui sont contraires à toutes les lois de l'humanité. Voilà la donnée fondamentale du débat. Si nous apparaissions comme une proie facile, rien n'empêcherait un ogre de cette taille de se jeter sur nous. Que nous propose-t-on ? On nous invite à aménager la loi d'un an pour passer les années creuses. Nous avions un plan pour y parvenir. C'était la loi Bernier. Pour la défendre, je suis monté à cette tribune, ce qui m'a valu des félicitations. M. Antoine Ravel. C'est exact. M. Jean Fabry. Mais j'ai l'habitude d'accomplir mon devoir et de dire tout ce que je pense. C'est ce que je fais encore aujourd'hui. Je m'excuse de citer des chiffres dans ce débat, mais 1'énumération en sera courte et ils seront exacts. Nous avons déjà entendu M. Blum citer des chiffres qui ne sont pas très éloignés de la réalité. Y compris les 11.000 hommes de la garde mobile, nous avons 350.000 hommes à l'intérieur de la métropole. Le reste des 543.000 hommes que compte l'armée française est à l'extérieur, en Algérie et aux colonies. On ne peut tenir compte, pour les premiers jours, qui seront redoutables, que des 350.000 hommes de l'armée active qui sont dans la métropole. Sur ces 350.000 hommes, 100.000, en raison de l'incorporation en deux contingents, sont à l'instruction d'une manière permanente. Si nous nous avisions de laisser jouer la loi, telle qu'elle est actuellement, pendant la période des classes creuses, l'effectif de 350.000 hommes tomberait à 250.000 ou 260.000 hommes, sur lesquels il y aurait 60.000 à 70.000 hommes constamment à l'instruction. Nous disposerions donc, à l'intérieur du pays, de moins de 200.000 hommes. C'est ce chiffre qu'il faut rapprocher de la masse de l'armée allemande si l'on veut sainement raisonner sur la question des effectifs. (Interruptions à l’extrême gauche.) Je voudrais que nos collègues socialistes comprennent qu'ils ne réussiront pas à me lasser par leurs interruptions. Je suis résolu à exposer ici toute ma pensée. (Interruptions à l'extrême gauche.) M. le président. J'invite nos collègues à ne plus interrompre. M. Jean Fabry.. Je reprends : l'armée française compte 543.000 hommes, sur lesquels 350.000 sont dans la métropole. C'est sur ce dernier effectif seul qu'on peut discuter. Or, il descendrait à 250.000 hommes, pendant la période des classes creuses, si nous ne changions rien à la législation en vigueur. Comme 60.000 à 70.000 seraient à l’instruction, nous aurions, en fait, moins de 200.000 hommes à opposer aux 600 000 hommes de l'armée allemande. Pour parer à ce déficit, M. Bernier et moi, nous avions imaginé, à la commission de l'armée, de maintenir aux environs de 200.000 hommes l'effectif du contingent qui, ainsi que l'indiquait M. le président du conseil dans sa déclaration, s'élève, avec la loi d'un an, d'une manière à peu près constante, à 230.000 ou 240-000 hommes. Je ne fais état ni des militaires de carrière, ni des gardes mobiles, ni des forces mobiles à l'intérieur, qui constituent cependant un élément important du calcul. Nous atteignions ce but en économisant, pendant les années 1932 à 1935 incluse, un certain nombre d'hommes que nous utilisions ensuite pendant les années creuses de 1937 à 1940 incluse. En même temps, nous ramenions de vingt et un à vingt ans l'âge de l'incorporation. Grâce aux effectifs ainsi accumulés, nous pouvions assurer au contingent un effectif constant de 200.000 hommes que M. Bernier indiquait dans son rapport — que j'engage vivement tous nos collègues du parti radical à relire avant de monter à la tribune, car il contenait des indications fort intéressantes — comme un minimum strict au-dessous duquel il était dangereux de descendre, en supposant même que des circonstances exceptionnelles ne se produisent pas, c'est-à-dire à condition que l'armée allemande reste dans son état de 1928, qui était à peu près conforme aux clauses du traité de Versailles. Tel était le pian Bernier. Mais où en est-il ? Il n'existe plus, parce qu'on n'a pas pu faire les économies projetées. (Interruptions à l'extrême gauche.) M. Lucien Hussel. Dites plutôt qu'on n'a pas voulu les faire. M. Jean Fabry. Je vous serais obligé de ne pas m'interrompre à tout instant. Il est réellement difficile de conduire convenablement une discussion aussi délicate dans de pareilles conditions. Ce plan n'avait de valeur que si l'armée allemande restait à peu près ce qu'elle était en 1928.- Je crains que beaucoup d'entre vous n'ignorent pourquoi le plan Bernier n'a pas été réalisé. Rappelons-nous d'abord ce qu'écrivait M. Bernier à la page 7 de son rapport : « Par un communiqué à la presse, M. le président du conseil, ministre de la guerre... » — c'était alors M. Daladier — « ...vient de faire connaître qu'il ne réaliserait aucune économie nouvelle lors de l'incorporation d'octobre 1933 et qu'il appellerait sous les drapeaux le même nombre d'hommes que la loi du 31 mars 1928 lui permettait d'appeler. » J'ai vu M. Daladier applaudir quand M. Léon Blum disait qu'on n'avait pas réalisé en temps utile les économies prévues, mais il a le premier donné le mauvais exemple. Président de la commission de l'armée, je me rappelle une séance où M. Paul Bernier, rapportant la loi contre M. Daladier, nous disait : « Le ministre de la guerre ne veut pas s'incliner, il faut l'obliger à céder. » Et la commission de l'armée a voté le plan Bernier pour faire céder M. Daladier. Nous n'avons d'ailleurs pas réussi. M. Daladier, qui est tenace, n'a pas réalisé les économies qu'il aurait dû faire au mois d'octobre 1933. On en a fait quelques-unes au mois d'avril, mais c'était M. Paul-Boncour qui était au ministère de la guerre. Que s'est-il passé ensuite ? Le maréchal Pétain, ministre de la guerre en 1934, a employé la moitié de ces économies et le générai Maurin, ministre de la guerre en 1935, va employer l'autre moitié. (Interruptions à l’extrême gauche) M. Lucien Hussel. Pourquoi ? M. Jean Fabry. Parce que l'état-major le veut, naturellement ! J'en demande pardon encore à la Chambre et encore plus à mes anciens camarades de l'armée, moi je ne connais pas l'état-major, je connais dès ministres responsables de l'application de la loi d'un an, qui se sont appelés MM. Painlevé, Maginot, Tardieu, Piétri, Paul-Boncour, Daladier, le maréchal Pétain et le général Maurin. Je n'aurai pas l'outrecuidance de me mettre sur la liste : j'ai été ministre de la guerre pendant trois jours Entendez bien que je ne me refuse pas par là à prendre les responsabilités que j'ai encourues : au contraire. Tels sont les ministres de la guerre auxquels il faut demander compte de ce que les économies envisagées n'ont pas été réalisées et qui sont également responsables de ce qu'on appelle « le sabotage de la loi d'un an », Il faut regarder !a réalité en face. Que s'est-il produit ? Ce ne sont pas les ministres de la guerre qui n'ont pas voulu, ce n'est pas la commission de l'armée, ce n'est pas Je Parlement français, c'est l'Allemagne qui n'a pas voulu. Chaque fois qu'on pose la question, la réponse est la même : l'Allemagne n'a pas voulu. M. Daladier n'a pas fait en 1933 le mois d'économie prévu, parce que les armements allemands commençaient. En 1934, le maréchal Pétain a utilisé un mois d'économies, parce que les armements allemands devenaient inquiétants. M. le général Maurin, enfin, utilisera le reste, en 1935, parce que les effectifs dont il dispose sont devenus insuffisants par rapport au développement de l'armement allemand. Le plan Bernier est mort par la faute de l'Allemagne. {Applaudissements au centre et à droite.) D'ailleurs, même si ce plan subsistait, si nous avions de quoi maintenir constamment à 200.000 hommes nos effectifs instruits dans la métropole, la question ne serait pas réglée. Elle a pris une ampleur telle qu'on ne peut plus la résoudre par un expédient, par un artifice, par l'application de l'article 40. La loi Bernier avait pour but, en employant tout ce dont on pouvait disposer d'assurer la défense du pays en face d'une armée allemande d'un caractère déterminé : 100.000 hommes de Beichswehr et 35.000 hommes de police encasernés. Aujourd'hui, l'armée allemande se compose de 400.000 hommes de Reichswehr et de 180.000 hommes de police encasernés. Croyez-vous que la loi Bernier, même si elle existait encore, serait capable de faire face à cette situation ? N'est-il pas plus courageux, au lieu d'espérer de la loi d'un an une protection qu'elle ne peut donner, de peser exactement la situation et de recherche]' les moyens d'y parer ? C'est la véritable question. Nous sommes dépassée par les chiffres écrasants du réarmement de l'Allemagne. Même si les années creuses n'existaient pas, la question se poserait. (Applaudissements à l’extrême gauche.) M. Lucien Hussel. Voilà l'aveu ! M. Jean Fabry. Les constructeurs de la loi d'un an, MM. Painlevé, Sénac, Bernier — j'ai là leurs rapports — ont tous déclaré qu'elle correspondait strictement, pour assurer la sécurité de la France, aux effectifs de l'armée allemande du traite. Déjà nous serions obligés de nous demander si les calculs, les prévisions que nous avons faits en cette hypothèse ont encore quelque valeur, en face de la réalité : 400.000 hommes de Beichswehr et 180.000 hommes de police encasernés. Voilà le véritable problème qui se pose. Vous allez, tout à l'heure, donner sans doute votre blanc-seing au Gouvernement et vous croirez avoir résolu la question. Vous n'en aurez envisagé qu'un tout petit coté, et vous ne l'aurez pas résolue. (Applaudissements au centre et à droite.) Que vous propose-t-on ? On vous propose de donner à l'article 40 une signification que je ne puis lui reconnaître. Jamais, clans les travaux de la commission de l'armée que j'ai l'honneur de présider depuis près de huit ans, jamais personne n'a interprété l'article 40 comme on l'interprète aujourd'hui. (Applaudissements au centre, à droite et sur divers bancs à l’extrême gauche.) Cet article a toujours été considéré comme jouant à la libération de la classe. Jamais il n'avait été imaginé qu'il jouerait pour l'incorporation de la classe. Si je ne me rallie pas à la procédure suivie, c'est à cause du danger que présente l'élasticité donnée à l'article 40. Il faut, en effet, lui donner une singulière élasticité pour considérer que le mot a temporairement » peut signifier une année de plus de service, c'est-à-dire le doublement de la durée du service, Pourquoi vous demande-t-on dès maintenant ces mesures ? C'est la question que posait M. BluM. Elles ne joueront, en somme, qu'en avril 1930 et en octobre 1936, Il y a un argument qui n'a pas encore été apporté ici et je ne sais s'il a été apporté dans les conseils du Couveraient. En tout cas, c'est lui, et lui seul, qui force ma conviction et je prie la Chambre de l'écouler, parce que, à mon avis, il a une valeur majeure. Tous ce que nous votons ici, qu'il s'agisse de loi de recrutement, qu'il s'agisse de loi d'organisation, aboutit à un plan de mobilisation. Ce plan est l'expression définitive de toutes les lois d'organisation et de recrutement du pays. La sécurité de ce pays est basée sur le jeu de ce plan de mobilisation, mais il ne peut jouer que s'il est lui-même assuré d'une constante d'effectifs. Si, pendant la période de quatre années qui va s'ouvrir, si dangereuse pour nous, vous ne lui assurez pas cette constante d'effectifs, vous en compromettez le fonctionnement. Savez-vous pourquoi le ministre de la guerre a réclamé si impérieusement les mesures qui vous sont proposées ? C'est qu'il sait — et il est peut-être seul à le savoir — qu'il lui faut au moins dix-huit mois pour changer quoi que ce soit d’important à ce plan de mobilisation et, s'il vous demande de vous décider, dès maintenant, pour mars 1936 et octobre 1936, c'est que, s'il ne le fait pas, il prend la responsabilité de laisser aller le plan de mobilisation à l’aventure. C'est bien la vérité, monsieur le ministre de la guerre ? M. le général Maurin, ministre de la guerre. Parfaitement. M. Jean Fabry. Voilà la vérité profonde. Pourquoi vous demander en ce moment-ci ces mesures ? Pourquoi ne pas les retarder ? Souvent j'ai entendu mes meilleurs amis de la commission de l'armée dire : « Pourquoi tout de suite ? Pourquoi n'attendons-nous pas ? » Que vous propose-t-on ? On vous propose un système basé sur l'article 40, article élastique dont on augmente à ce point l'élasticité qu'on instaure l'instabilité des effectifs. Cette instabilité des effectifs instaurée, c'est, je le répète, l'insécurité du plan de mobilisation. Il n'y a pas un ministre de la guerre qui puisse prendre cette responsabilité. Voilà la vérité, elle n'est pas ailleurs, c'est le cœur du débat. La responsabilité d'un ministre de la guerre, c'est d'assurer le jeu du plan de mobilisation et ce jeu n'est assuré que si toute la période des années creuses ayant été examinée dans son ensemble, on peut affirmer que les effectifs y demeureront constants. Or, par le jeu de l'article 40, les effectifs demeurent incertains, car cet article, sur l'élasticité duquel on s'appuie aujourd'hui, servira demain à d'autres et vous aboutirez forcément à l'inconsistance de vois effectifs. Je regrette qu'on n'ait pas déposé sur le bureau de la Chambre une loi nette, claire, franche, sans ambiguïté. (Applaudissements au centre, à droite et sur divers bancs à l'extrême gauche.) Qui assure pendant les années creuses les effectifs reconnus strictement indispensables ? Pourquoi s'est-on écarté de ce chemin et où nous mène-t-on ? Je ne veux pas entrer dans les considérations d'ordre politique qui ont pu intervenir. Je les ignore. Je sais où on nous mène. On nous mène à faire de cet article 40 l'enjeu de toutes les consultations électorales à venir. (Nouveaux applaudissements sur les mêmes bancs.) On nous mène à l'insécurité des effectifs, à l'insécurité du plan de mobilisation. C'est une responsabilité que, ministre de la guerre, je ne prendrais jamais. Voilà, devant un péril mortel, où nous en sommes. (Applaudissements au centre et à droite.) Nous en sommes à faire assaut de souplesse avec les articles de la loi de recrutement, à essayer de maintenir la loi d'un an, en faisant faire, à l'intérieur de cette loi d'un an, deux ans et, si c'est nécessaire, trois ans de service Voilà la vérité. C'est là le jeu auquel nous nous livrons. Péril mortel ! J'ai prononcé le mot et je vais répondre ici à une partie de l'argumentation de M. Blum. M. Léon Blum évoquait un article paru ce matin dans l'Œuvre sous la signature d'un ancien combattant comme moi, M. Pichot, article dans lequel il me prend directement à partie, en disant que je fais fi des réserves. Non, je n'en fais pas fi. Seulement ceux qui nous reprochent de ne pas avoir retenu les leçons de la guerre sont les premiers à ne pas les apercevoir. Savez-vous ce qu'il y a de nouveau et de tragique dans la situation actuelle, ce qui, du point de vue des raisonnements que nous pouvons suivre, crée l'inquiétude ? C'est que, jadis, pendant les vingt ou trente premiers jouis d'un conflit, nous étions à peu près assurés de disposer d'un laps de temps jugé suffisant par certains, et insuffisant par d autres, pour réunir nos moyens. Mais aujourd'hui, par une fatalité due au progrès de la science, par une terrible servitude de l'humanité, par une espèce de revanche prise par cette science, par ce machinisme que nous célébrons avec tant d'enthousiasme, il est possible qu'aux premiers jours d'un conflit des forces aériennes puissantes, secondées au sol par des groupements motorisés puissants également, nous placent dans une situation telle que le péril soit devenu mortel avant que nous ayons pu faire appel aux réserves, aux garanties de sécurité que peut nous apporter une convention de réduction des armements. Il faut se demander si ces réserves et ces garanties de sécurité joueront pour | cette première période du conflit. Voilà ce qui est tout à fait nouveau. Cela n'a jamais existé sous cette forme. Et c'est pourquoi, depuis quelques mois, je me pose une question angoissante. Nous sommes tous montés à cette tribune, ou à peu près tous, pour affirmer, | comme l'a fait tout à l'heure M. Blum, qu'il faut fonder la défense de ce pays sur l'intégrité .absolue de la défense nationale, sur l'ensemble des forces de ce pays, sur ses réserves, Nous avons employé cet argument. On j peut me faire dire ce qu'on veut dans les journaux. Je ne méconnais pas les mérites des réserves. Je me suis battu en les commandant et je sais très bien qu'elles ont fait preuve de la même bravoure, de la môme abnégation, du même dévouement et du même esprit de sacrifice que les troupes de l'armée active. Mais compter sur elles pendant cette première période, c'est les envoyer délibérément à la boucherie. M. Henri Triballet. C'est le plan XVII ! M. Jean Fabry. Il n'est plus question de plan XVII ni de 1914, Il est question de 1936. (Applaudissements au centre et à droite.) En 1930, vous pouvez vous trouver en présence d'une agression brusquée. Tout dans l'organisation de l'armée allemande est tendu vers cet effort d'une agression brusquée. M. André Grisoni. Et qu'avons-nous fait contre ce danger ? M. Jean Fabry. Ce que nous avons fait, monsieur Grisoni ? Nous avons orienté notre pays vers les réserves. Or, savez-vous vers quoi il faut l'orienter maintenant ? Vers l'armée active. (Applaudissements au centre et à droite. — Interruptions à l ' extrême gauche.) Mais oui. Oh, je sais, vous voulez fermer les yeux. Ils s'ouvriront tout seuls ; aux premières heures d'un conflit. Le matin ce sera la paix et les sourires et le soir ce sera l'agression criminelle ! Et malheur à vous si vous ne vous êtes pas ménagé des moyens actifs, puissants. Vous n'aurez qu'eux pour venir à votre secours. C'est sur eux que reposera, à ce moment-là, la sécurité de ce pays. Personnellement, j'ai quelque mérite à l'avouer, puisque j'ai ma part de responsabilité. Mais j'avertis mon pays et j'avertis la Chambre. Cela ne veut pas dire qu'il ne faille pas instruire les réserves et compter sur elles en vue de la deuxième période. Mais, pour la première période, nous ne pouvons compter que sur les moyens actifs et, ces moyens actifs, leur sort se joue aujourd'hui. Il dépend des effectifs que vous leur donnerez. (Applaudissements au centre et à droite.) Leur sort se joue aujourd'hui. Et non seulement matériellement, mais moralement. Pour que ces effectifs aient conscience de leur devoir, il faut qu'ils aient aussi conscience que le sacrifice qu'on va leur demander est nécessaire. C'est pourquoi il faudrait élever ce débat et je m'y efforce. Je n'ai ni l'éloquence, ni les moyens physiques suffisants pour le faire, mais ma foi y suppléera. Il faut élever ce débat au-dessus de la loi d'un an, au-dessus des effectifs ; il faut voir que nous jouons en ce moment le sort de notre pays et que, si notre armée active n'est pas apte à faire face, dès les premiers jours de la mobilisation, à un danger qui semble grave, nous risquons d'être abattus aussitôt. (Applaudissements au centre et à droite.) M. Auguste Reynaud. Là aussi, il faut ranimer la confiance ! M. Jean Fabry. La confiance, vous avez raison d'en parler. Mais elle est partout. Elle n'est pas seulement chez les commerçants et les industriels. Elle n'est pas seulement chez les paysans. Elle est à la caserne aussi. Quand, tous les jours, je vois se poursuivre cette œuvre de démoralisation du soldat ; quand je vois ces moyens actifs sur lesquels repose la sécurité de notre pays en butte à des campagnes abominables (Vifs applaudissements au centre et à droite) ; quand je constate qu'on appelle les soldats à la révolte, qu'on essaie de détruire en eux le sentiment du devoir, j'ai le droit de dire, parce que j'en ai la conscience absolue, qu'on détruit le premier élément de résistance de ce pays, celui sur lequel il faut compter, celui qui nous sauvera de l'invasion et de l'anéantissement. (Applaudissements au centre et à droite.) J'estime donc que la question a été mai posée, fragmentairement, d'une manière étriquée. J'espérais que le Gouvernement se déclarerait prêt à déposer un projet plus ambitieux, mieux à l'échelle des événements. Ne sentez-vous pas, comme moi, quelle disproportion choquante il y a entre l'insuffisance, l'indigence de nos conceptions et l'effort — que j'ai essayé de schématiser — de la nation allemande, effort qu'elle poursuit, à travers sa misère et ses difficultés, par la discipline de fer qu'elle s'impose pour retrouver une grande force militaire ? (Vifs applaudissements au centre et à droite.) Ne comprenez-vous pas que le présent débat est inférieur aux événements, et que nous discutons sur une question d'effectifs, que nous argumentons sur la loi d'un an, alors que le danger, comme on disait jadis, est à nos portes, que le « poignard » dont parlait M. Herriot en 1925 est à deux doigts du cœur de la France ? (Nouveaux applaudissements sur les mêmes bancs.) Excusez la passion que j'apporte dans le débat. Elle n'est dirigée contre personne. N'y voyez que ma volonté ardente de vous dire toute la vérité. (Très bien ! très bien ! au centre el à droite.) On m'oppose l'argument de la politique extérieure. On me reproche de demander un accroissement d'armement, car, il ne tant pas s'y tromper, c'est bien ce dont il s'agit. La loi de deux ans ne comporte pas les mêmes effectifs que la loi d'un an ; elle aboutit au dépassement de ces effectifs. Je vous en donne l'assurance, certain que je suis de ne pas m'être trompé dans mes calculs. Ce dépassement, je l'approuve, j'en suis partisan, je le réclame et je le dis nettement. (Applaudissements au centre et à droite.) Mais, si vous prononcez ce mot de dépassement, me dit-on, vous allez inquiéter toutes les nations de l'Europe, vous allez rendre impossible la conclusion d'une convention de réduction des armements au moment où nous la sollicitons une fois de plus. Je ne suis pas insensible à cet argument. Personne moins que moi ne peut l'être. Je suis de ceux qui ont conçu avec le plus de foi un projet de cette nature. J'ai représenté, à Genève, bien des gouvernements différents. J'y ai mené, en leur nom, le combat loyal et sincère pour que la France pût signer une telle convention. Mais, en 1933, l'Allemagne a quitté Genève à la veille du jour où l'on pouvait avoir l'espoir que cette convention allait être enfin conclue, alors que la France, l'Angleterre et l'Italie s'étaient mises d'accord pour la première fois sur un texte précis. L'Allemagne est donc infiniment moins sensible que nous à l'argument suivant lequel un renforcement d'effectifs peut contrarier la conclusion d'une convention de réduction ou de limitation des armements. J'y suis sensible pour ma part et je recherche encore aujourd'hui — le Gouvernement le sait — les moyens d'aboutir à cette convention. Mais que mes collègues socialistes m'entendent bien ! S'il est vrai qu'au début des hostilités, les vingt-cinq ou trente premiers jours peuvent être marqués par des événements graves et peut-être décisifs, ce fait nouveau que je me suis efforcé de mettre en lumière domine le débat comme il domine les armements allemands. Et la question se pose alors des garanties de sécurité, Ces garanties se classent obligatoirement en deux catégories. Il y a les garanties de sécurité valables pour la première période de vingt-cinq ou trente jours, et en compensation desquelles on peut nous demander, en effet, une concession sous forme de réduction d'armements. Mais il y a aussi les garanties de sécurité qui ne jouent qu'après l'expiration de cette première période, si nous n'avons pas alors succombé dans la lutte, car dans ce cas toute garantie serait inopérante. Pendant la première période, quelles sont les garanties de sécurité possibles ? Elles sont peu nombreuses. Récapitulons : c'est le concours de l'aviation britannique, le concours de l'aviation italienne, et le concours de la flotte britannique. Quand on a dit cela, on a tout dit. Il n'y en a pas d'autre. Et s'il est difficile de conclure une convention de désarmement, c'est qu'en effet les garanties de sécurité valables, celles qui peuvent justifier en contrepartie une réduction d'armements, sont extrêmement réduites ; elles engagent la souveraineté des pays intéressés et ni l'Angleterre, ni l'Italie ne se sont jusqu'à présent engagées dans cette voie avec enthousiasme. Cette considération ne doit pas nous empêcher, bien entendu, de rechercher ces garanties ; mais elle incite à ne pas leur accorder une valeur telle qu'elle nous porte à négliger les éléments essentiels de notre sécurité. Actuellement, nous n'avons qu'une chance de décourager une agression qui s'annonce comme possible — je ne vais pas jusqu'à dire probable — c'est de montrer dans nos desseins une fermeté tranquille et, sans provoquer personne, de donner à tous la certitude absolue que nous défendrons notre sol et que nous avons les moyens de le défendre. Si jamais nous apparaissions une proie facile, rien n'empêcherait l'Allemagne de se jeter sur nous ! Et nous ne sommes pas les' seuls à redouter une agression de cet ordre. Je voudrais avant de terminer — si la Chambre me le permet — m'expliquer sur les critiques et les propositions qui "vont être faites à cette tribune. Je sais qu'on va parler du sabotage de la loi d'un an, qu'on va nous proposer pour remédier à la période difficile qu'il nous faut traverser, les engagements et les rengagements, qu'on critiquera aussi l'organisation de l'armée et qu'on soutiendra cette théorie que le matériel moderne permet de se contenter d'effectifs moins importants. Je voudrais, en répondant par avance à ces critiques, montrer à tous nos collègues combien il convient d'être prudent en cette matière. Le sabotage de la loi d'un an ? Qui donc l'a sabotée ? L'état-major ? J'ai dit ce que j'en pense, je ne le répète pas. Je ne connais que les ministres responsables. Ces ministres responsables depuis 1932, c'est M. Paul-Boncour, c'est M. Daladier, c'est M. le maréchal Pétain, c'est M. le général Maurin. Oublie-t-on ce qui a été fait en 1932 et en 1933 ? Une première fois, nous avons, par la loi du 15 juillet 1932, abattu de 1.440 millions les crédits de la défense nationale ; puis, par la loi du 28 février 1933, nous les avons abattus à nouveau de 638 millions. En 1932 et 1933, je le rappelle, les ministres de la guerre ont été M. Paul Boncouret M. Daladier. Sur quelles têtes de chapitres ont porté ces économies ? Les voici : en 1932, permissions de 24 heures et de 36 heures, permissions saisonnières, réduction des primes d'engagement et de rengagement, remplacement des sous-officiers par des caporaux-chefs, suspension du recrutement des agents militaires ; en 1933, suppression de 5.000 officiers. Je me suis élevé à cette époque contre ces mesures. J'ai dit à cette tribune que, si elles pouvaient être nécessitées par la situation budgétaire, elles étaient imprudentes, car il pouvait en résulter, pour le fonctionnement de la loi d un an, un déficit. Ce déficit, en effet, s'est produit. Mais on ne peut pas en conclure que ces ministres ont saboté la loi d'un an. C'est le réarmement de l'Allemagne qui est la seule cause de son infirmité actuelle. (Applaudissements au centre et à droite.) Le courant des rengagements ? Sur ce point aussi, messieurs, il faut être très prudent avant d'apporter des affirmations. Dans le rapport de M. Paul Bernier, auquel je me référais tout à l'heure, on lit à la page 8 : | « On avait rengagé ou engagé, pendant l'année 1931, beaucoup de jeunes gens pour dix-huit mois, pour ramener les effectifs de cette catégorie de militaires... » — il s'agit des militaires de carrière — « ...au niveau des fixations. M. Paul-Boncour, sous le gouvernement de M. Herriot, prescrivit certaines mesures — réduction du taux des primes d'engagement et de rengagement, limitation du nombre des engagements, suspension de tout engagement pour certains corps — qui donnèrent les résultats escomptés, puisque, de près de 3.000 en janvier 1932, le nombre des engagements tomba à 1.000 environ dès le mois d'août suivant. » Ainsi, en 1933, nous avons interrompu brutalement le courant des engagements et des rengagements. Un militaire qui fait autorité en la matière, le général large, dans un très intéressant rapport sur l'office de recrutement des militaires de carrière auquel il préside, écrit. « Sept années d'expérience ont appris à l'office qu'il faut un délai important — six mois ou on an — pour que des mesures nouvelles soient connues de tous les candidats possibles et produisent des résultats. Les décrets de juillet 1934 ont I paru au moment où les corps de troupe étaient ou se préparaient à partir au camp ou en manœuvres. Après cette phase de l'instruction, qui suffît, pendant sa durée, à accaparer l'activité des chefs de corps et de leurs subordonnés, vient la période des permissions. « Il ne faut donc pas être surpris si, malgré la diffusion rapide des mesures nouvelles, elles ne commencent à donner des résultats nettement intéressants qu'à partir d'octobre 1934, malgré deux appels pressants du maréchal Pétain, ministre de la guerre (19 juillet 1934 et 1er septembre" 1934) et une lettre du général Weygand, vice-président du conseil supérieur de la guerre aux généraux inspecteurs d'armes (4 septembre). » Ainsi, cette question des engagements et des rengagements mériterait d'être étudiée à fond. Au surplus, le général large dit, dans ce même rapport, qu'en 1935 il est possible, il est certain même qu'on arrivera à recruter les 120.000 militaires de carrière qu'on réclame, mais qu'il ne faut pas espérer aller au delà. Quant à ceux qui formuleront des critiques sur F organisation de l'armée, ils feront bien de lire le rapport de M. Sénac Ils oublient trop facilement que, depuis 1932, sous l'impulsion de M. Daladier, des modifications profondes ont été apportées à cette organisation pour l'adapter à la défense des régions frontières et à la motorisation. J'en viens au dernier argument : le matériel pourrait permettre de réduire les effectifs. Un de mes collègues de la commission de l'armée, M. Charles Baron, rappelait récemment le mot du maréchal Pétain : « Je préfère un soldat armé d'un fusil à | dix soldats qui n'ont pas de fusil. » Mais si ce soldat armé d'un fusil, même à répétition, est seuil en présence de dix soldats ennemis armés de fusils analogues, ne pensez-vous pas qu'il soit en état d'infériorité ? Il faut comparer non pas du matériel français à des effectifs allemands, mais du matériel français, servi par des effectifs français, à des effectifs allemands servant du matériel allemand. Comme il y a fort peu de chances pour que ce matériel allemand ne soit pas égal en quantité et en qualité au nôtre, en définitive il faut se demander si 250.000 Français, armés du meilleur matériel qui soit au monde, sont en état de faire face à 600.000 Allemands, armés du même matériel ? (Applaudissements au centre et à droite.) A ce sujet, je vais répondre à nos collègues socialistes, en leur rappelant l'opinion de quelqu'un dont ils ne nieront certainement pais l'autorité : M. Toukhatschewski, qui est le second du commissaire du peuple à la défense nationale de L’U. R. S. S., M. Vorochilow. Au septième congrès des soviets, à Moscou, le 31 janvier 1935, il a fait la réponse que vous me demandez. Elle a paru dam la Krasnaïa Svriezda, journal officiel de l'armée rouge, où rien ne paraît, je m'en suis assuré, sans l'autorisation des autorités militaires. Les comptes rendus qui paraissent dans ce journal mentionnent comme notre Journal officiel les applaudissements et autres mouvements de séance. Je ne manquerai pas de vous l’indiquer. Voici ce qu'a déclaré Toukhatschewski : A quoi serviraient nos constructions en béton armé et les puissants armements qu'elles renferment si, pour les défendre il n'y avait pas des gars sûrs de leurs armes et résignés à la lutte ? Les fortifications sont près de la frontière, mais pour que nos ennemis ne puissent pas les enlever d'un coup de main nous avons été obligés de constituer de nombreuses garnisons placées dans les secteurs fortifiés et pourvues de casernes de moyens élémentaires de vie. » (Applaudissements à droite. — Interruptions à l’extrême gauche communiste.) Ce n'est pas fini. Je ne lirai peut-être pas tout, mais je vous en donne ma parole je ne déforme pas le sens de la citation. « Il va de soi que les effectifs de l'armée rouge, qui étaient de l'ordre de 600.000 hommes au cours des dernières années, n'ont pas pu répondre aux nouvelles conditions de défense des frontières. En raison des nouvelles circonstances, il nous a fallu augmenter les effectifs, les porter à 910.000 hommes, chiffre qu'a atteint l'armée rouge à la fin de 1934. » (Applaudissements à l'extrême gauche communiste.) Il est hors de doute qu'à défaut de la perspicacité du camarade Staline. » (Nouveaux applaudissements à l’extrême gauche communiste) « ...et de sa décision de prendre, en temps voulu, des mesures de renforcement à nos frontières orientales, nous n'aurions pu jouir longtemps des bienfaits de la paix. « Toute une série de causes économiques ont réagi sur le budget de la défense nationale et elles ont provoqué la hausse des fournitures militaires. « Au lieu de 1.665 millions de roubles de dépenses prévues au budget de 1934, les dépenses effectives ont été de 5 milliards de roubles. (Applaudissements.) » (Rires et applaudissements à droite.) Ce n'est pas tout. « Pour l'année 1935, nous comptons que nos dépenses militaires atteindront 6 milliards et demi de roubles. (Nouveaux applaudissements.) » (Applaudissements et rires à adroite.) Messieurs, je ne ris pas. Le sentiment que j'éprouve est bien différent de celui que vous pouvez supposer, en lisant le dernier passage. Méditez-en l'accent, et retenez-le. Voici comment termine le camarade Toukhatschewski : « Puissent nos ennemis venir éprouver la solidité de nos frontières. « Notre population ouvrière et paysanne se lèvera comme un seul homme... » (Applaudissements à l'extrême gauche communiste) « ...pour la défense de son sol, et l'armée rouge, puissante par son enthousiasme, sous la main de fer de Vorochilow (Tempête d’applaudissements, tournant à l'ovation), sous les étendards du parti communiste et, à sa tête, notre grand Staline... (Chant de l’ « Internationale ».) (Applaudissements à l’extrême gauche communiste.) Nous l'entendons chanter quelquefois, mais rarement à l'occasion de discours de cette nature, vous devez le confesser. « ...détruira l'envahisseur et assurera la victoire sur nos ennemis. » Messieurs, je ne jouerai pas à nos camarades, puisque le mot est à la mode, de gauche et d'extrême gauche, le mauvais tour de leur demander si ce qu'ils croient hon pour la Russie n'est pas bon pour la France (Applaudissements au centre et à droite) et si, du moment que le peuple russe, unanime, peut se lever avec sa foi patriotique — je dis : patriotique ! — pour la défense de son sol, le peuple français n'a pas le droit d'en faire autant. (Applaudissements au centre, à droite et sur divers bancs à gauche. — Interruptions à l’extrême gauche.) M'adressant à l'autre partie de l'Assemblée, je lui dis : quel accent et quelle leçon ! quel accent et quelle leçon en Russie ! Quel accent aussi en Angleterre ! Voyez le discours de M. Baldwin, devant la Chambre des communes. Est-ce pour s'excuser du livre blanc ? Non, ses premières paroles sont : « Je prends la responsabilité de mes actes. N'attendez pas que je vienne m'excuser. » Ici, des demi-mesures ; ici, un problème étouffé (Applaudissements au centre et à droite), qui n'est pas traité dans son ensemble, mais sons l'aspect le plus étriqué, car il n'est personne qui pourra dire à quoi correspondent exactement ce service" de dix-huit mois, ce service de deux ans. Quels effectifs fourniront-ils ? Nul ne peut le dire. Messieurs, je m'excuse d'avoir prolongé mon intervention. (Applaudissements au centre et à droite.) Je suis convaincu qu'il s'agit en ce moment de l'existence de mon pays. Je crois sincèrement que le temps est passé de faire d'une loi de recrutement l'enjeu des compétitions électorales. (Vifs applaudissements à droite, au centre et sur divers bancs.) Je crois que le temps est passé de se cramponner à la loi d'un an, qui n'est pas en cause. Aujourd'hui c'est tout autre chose. Je crois que le moment est venu de nous établir pour quatre ans d'une période très difficile, dans une situation stable, avec une tranquillité parfaite et sans provocation pour personne. Durant cette période d'instabilité de nos effectifs, nous devons procéder à une réorganisation de nos forces qui nous donne l'espérance de décourager une agression criminelle, car voilà ce qu'il faut obtenir. A aucun prix, il ne faut permettre, tant que nous le pourrons, que cette agression se déclenche, car, si elle se déclenche, tant pis pour nous, tant pis pour l'agresseur, tant pis pour l'Europe ! C'est un fléau épouvantable qui passera sur elle. Si, par malheur, malgré tous nos efforts, ce conflit venait à renaître, il faut au moins que nous ayons les moyens de survivre à la ruée féroce, impitoyable des premiers jours. Réfléchissez-y. Le problème n'est pas de résister pendant un an, deux ans, trois ans. Nous y serons peut-être amenés, mais le problème est de vivre les vingt premiers jours. Voilà la vérité. (Applaudissements au centre et à droite et sur divers bancs.) Vous ne pourrez sauver votre liberté i que si vous la sauvez dans les vingt premiers jours. Si le Gouvernement n'envisage pas le problème sous cet angle, s'il ne le voit pas dans son ensemble, il encourt de graves responsabilités J'estime que rien n'a encore été fait dans ce sens, même par la déclaration dont M. le président du conseil a donné lecture. Messieurs, j'ai terminé. J'ai dit à la Chambre ce que je crois être la vérité. Je peux me tromper, et je souhaite me tromper. Que le Gouvernement et la Chambre me pardonnent la passion que j'ai pu montrer. {Applaudissements au centre et à droite.) Je suis, comme nombre d'entre vous un ancien combattant, un père de famille. Je suis passionnément attaché à la paix. Croyez-moi, j'y suis attaché, pas plus certes, mais autant que quiconque d'entre vous. Je ne suis guidé que par un désir ardent, le même qui vous passionne tous, celui de servir mon pays. J'essaie de le bien servir. (Vifs applaudissements au centre, à droite et sur divers bancs à gauche. — L'orateur, en regagnant son banc, reçoit les félicitations de ses amis.) M. le président. La parole est à M. Le Cour Grandmaison. M. Jean Le Cour Grandmaison. Comme vient de le marquer, avec sa haute autorité, M. Jean Fabry, le débat qui s'est engagé diams des conditions un peu particulières dépasse singulièrement le cadre d'une simple mesure d'augmentation de la durée du service militaire. La déclaration de M. le président du conseil marque, en effet, nous ne pouvons nous le dissimuler, la fin d'une politique et l'évanouissement d'un grand rêve. La politique, c'est celle du traité de Versailles, qui faisait reposer sur le désarmement de l'Allemagne la sécurité de la France, la paix de l'Europe et du monde. Le beau rêve c'était celui qu'on avait fait de profiter de ce nouvel état de choses pour diminuer les charges militaires qui pèsent si lourdement sur des budgets déjà obérés par la guerre. Il ne sert à rien, messieurs, d'essayer de nous faire aujourd'hui illusion, le débat actuel consacre d'une façon éclatante l'échec de cette politique et l'ajournement, pour ne pas dire plus, de ce rêve. Nous ne pouvons davantage nous faire illusion sur le caractère temporaire d'augmentation de la durée du service militaire qu'on nous propose aujourd'hui. Certes, s'il s'agissait, simplement, de doubler le cap difficile des classes creuses, rien ne s'opposerait à ce que, en 1940, nous revenions au service d'un an. Mais on se trompe et on trompe le pays, quand on place dans les classes creuses la principale raison de la décision à laquelle nous sommes acculés. Y aurait-il un problème des classes creuses, si l'Allemagne avait respecté ses engagements ? Serions-nous obligés d'augmenter nos effectifs, si l'Allemagne n'avait, aujourd'hui, que l'armée de 135.000 hommes que lui concédait le traité de Versailles ? Vous le savez bien, messieurs, s'il en était ainsi, il n'y aurait aucun inconvénient à ce que nos effectifs tombent au-dessous du chiffre qu'ils atteignaient les années précédentes. M. le colonel Fabry l'a dit tout à l'heure, je n'ai pas besoin d'y insister : ce qui pose avec tant de brûlante actualité le problème de la durée du service militaire, c'est le fait du réarmement de l'Allemagne, qui dispose aujourd'hui d'une armée trois ou quatre fois supérieure à ce qu'elle était il y a quelques années. (Applaudissements à droite.) Et comme ce chiffre ne diminuera certainement pas d'ici à 1940 — nous avons, au contraire, bien des raisons de croire qu'il tendra plutôt à augmenter — le retour au service d'un an, en 1940, apparaît comme une utopie, à moins d'événement favorable que nous pouvons souhaiter, mais que, malheureusement, rien ne nous permet de prévoir. Le véritable problème qui se pose, comme l'a indiqué tout à l'heure M. le colonel Fabry, ce n'est donc pas un simple problème d'effectifs, c'est celui de notre organisation militaire dans son ensemble. En 1927, nous avons mis sur pied un système de défense nationale qui était suffisant en face d'une armée allemande de 135.000 hommes, sans matériel puissant, sans aviation. Cette conception reste-t-elle valable en 1935, devant une armée allemande de 600.000 hommes, disposant du matériel le plus puissant et le plus moderne, appuyée par une aviation qui se développe chaque jour ? Voilà, dans toute sa brutale netteté, le problème que nous avons à résoudre Aujourd'hui. Le danger pour nous, ce serait, en face de ces conditions qui ont changé, de nous figer dans une conception rigide, d'estimer qu'il y a je ne sais quel dogme de l'intangibilité de notre organisation militaire. Il n'y a pas, que je sache, de formule d'organisation militaire qui vaille par elle-même. La meilleure organisation, à chaque instant de la vie d'un peuple, c'est celle qui adapte le mieux les ressources dont il dispose en effectifs, en budget, en puissance industrielle, à l'objectif de sa politique. Or, l'objectif de la politique française est très net : c'est la sécurité du territoire. Car il est, je pense, superflu de répéter une fois de plus que nous ne nourrissons de projets d'agression contre personne. Sous quelle forme se présente aujourd'hui le danger d'une agression contre la sécurité française ? Vous le savez. Il n'est pas nécessaire d'insister, si un jour nous devons être attaqués, nous le serons sans avertissement ou presque, avec une soudaineté et une violence redoutables. Cette attaque brusquée a toujours été dans la tradition militaire de l'Allemagne. Il faut donc reconnaître, d'ailleurs, qu'au point de vue de la stratégie pure, c'est une conception exacte. Depuis Xénophon, la surprise a toujours été considérée comme un des facteurs les plus puissants du succès. En obligeant l'Allemagne à s'orienter vers une armée de métier, le traité de Versailles l'a pour ainsi dire forcée à se donner l'instrument le mieux adapté à cette recherche d'une décision rapide. Le développement des engins motorisés et blindés a mis au service de cette doctrine un instrument d'une puissance et d'une mobilité insoupçonnées jusqu'à ce jour. La formation de l'armée allemande, sa tradition, le régime politique de ce pays, le développement prodigieux de ses voies ferrées et de ses autoroutes, son potentiel industriel, j'ajoute l'inévitable retard avec lequel, au début d'un conflit, joueraient les pactes internationaux, tout cela doit, nous faire craindre d'être attaqués par surprise. A ce danger, qu'avons-nous à opposer ? Nos fortifications de l'Est ? Oui, mais à une condition : c'est qu'elles soient occupées en temps utile par des garnisons suffisantes, non seulement en quantité, mais en qualité, car elles verront déferler sur elles un véritable raz de marée auquel il est nécessaire qu'elles puissent résister sans être submergées. Ce n'est un secret pour personne qu'en temps de paix un trop grand nombre de nos ouvrages sont à peine gardés, ce qui las expose, dans les heures décisives qui précéderont le condit, au danger de coups de mains audacieux. Je me permets d'attirer sur ce point l'attention du Gouvernement. Ou prévoit, je le sais, que les réservistes frontaliers rejoindront directement leur poste de mobilisation. En auront-ils le temps ? Un très grand nombre d'auteurs qualifiés estiment qu'il s'écoulera à peine quelques heures — certains d'entre eux disent : deux heures — entre le moment où se produira l'alerte et celui où nos ouvrages seront attaqués et, par conséquent, coupés du monde extérieur. Admettons cependant que nos réservistes aient le temps de rejoindre leur poste. Dans quelles conditions se trouveront-ils pour faire face à l'attaque ? Conditions professionnelles : croyez-vous vraiment qu'ils auront un entraînement, une instruction qui leur permettront de tirer le rendement né cassate de cet armement, d'un maniement d'autant plus délicat qu'il est plus perfectionné ? Supposons même que ce problème d'ordre professionnel soit résolu. Un redoutable problème d'ordre moral se pose. Représentez-vous l'état d'esprit de ces hommes subitement arrachés à l'atmosphère de leurs foyers, aux travaux du temps de paix, rejoignant précipitamment leur poste de combat et voyant immédiatement fondre sur eux, avec la violence d'un ouragan, cet ensemble terrible de moyens de destruction patiemment élaborés pendant des années par les laboratoires et par les usines d'outre-Rhin. (Applaudissements à droite.) Quand j'évoque la redoutable épreuve d'ordre professionnel et d'ordre moral à laquelle seraient soumis ces réservistes, je dis, messieurs, qu'il y a là un risque auquel, pour ma part, je refuse d'exposer les destinées de mon pays. La vérité, c'est que si nous voulons assurer à ces lignes fortifiées — dont la valeur matérielle fait l'admiration des techniciens — la solidité nécessaire, si nous voulons avoir la certitude qu'elles joueraient, à l'heure critique, le rôle pour lequel elles ont été construites, il faut les faire occuper en permanence par des garnisons suffisantes en valeur militaire comme en nombre. (Très bien ! très bien ! à droite.) Ce sera là, messieurs, ma première conclusion. Ce point acquis, poursuivons l'analyse des problèmes qui se posent au point de vue de la défense nationale : une attaque sur nos fortifications se produit ; cette attaque peut réussir, elle peut échouer. Examinons brièvement ces deux hypothèses. Supposons, d'abord, qu'elle réussisse, soit qu'elle perce en un point, ce qui est toujours possible, le réseau fortifié, soit qu'elle le déborde ou qu'elle le tourne. Dans les deux cas, irruption à l'arrière d'éléments qui seront, par définition, des cléments blindés, motorisés, disposant d'un matériel d'une puissance formidable, manié par des hommes qui sont des professionnels et dont le moral, déjà élevé en temps de paix, sera exalté par ce premier succès. Cette force foncera sur nos zones de rassemblement de toute la vitesse de ses engins. Avec quoi arrêterons-nous le torrent ? Avec nos divisions d'activé ? Mais nos divisions d'activité seront inférieures en nombre, parce qu'on n'aura pas pu les concentrer à l'avance sur un point qu'il n'est donné à personne de prévoir. Elles seront inférieures en instruction, cela résulte de la composition même des deux armées. Elles seront inférieures en matériel : cela résulte du fait que les éléments de choc seront dotés du matériel le plus puissant et le plus perfectionné. Elles seront certainement inférieures en cohésion milita ire, parce qu'elles seront une armée de conscription, alourdie de nombreux réservistes, en face d'une armée de métier. Elles seront inférieures aussi au point de vue moral, parce que, à des hommes exaltés par un premier succès, vous opposerez des troupes surprises en flagrant délit de rassemblement et déprimées peut-être par un premier succès de l'adversaire. La partie sera trop dangereusement inégale. Pour colmater une brèche toujours possible, il n'y a qu'un moyen, c'est d'opposer à l'agresseur des troupes dont la mobilité, la puissance et la valeur militaire sont au moins comparables aux siennes. (Applaudissements à droite.) Cela exige des unités différentes de ce que peut donner notre système actuel, même en portant à deux ans la durée du service. Cela exige des hommes rompus au maniement des engins puissants que la science et l'industrie modernes sont capables de mettre à leur disposition. Cela exige des hommes et des unités possédant des capacités manœuvrières et une cohésion morale qui ne peuvent être l'apanage que de troupes professionnelles. Et nous arrivons à la même conclusion si, reprenant mon analyse au point où je l'ai laissée tout à l'heure, j'envisage le cas où nos fortifications de l'Est réussiraient à arrêter une attaque brusquée. A l'échec d'une telle offensive succède — la dernière guerre en fournit maints exemples — un instant psychologique où l'assailli peut retourner la' situation, ressaisir l'initiative des opérations et transformer en défaite — et peut-être en désastre — l'échec de son adversaire, en profitant du désarroi et de la démoralisation momentanés de celui-ci. La leçon de l'histoire, c'est que cet instant psychologique est essentiellement fugitif. Dans la guerre de demain, où le facteur vitesse sera multiplié, il ne durera peut-être que quelques heures. Si on laisse passer l'occasion, tout est à reprendre ; au prix, sans doute, de terribles sacrifices de vies humaines. Rappelons-nous, pour ne citer que cet exemple, ce qui s'est passé au lendemain de la Marne. Ici encore, nos divisions actuelles, trop lentes à se mouvoir, insuffisamment dotées en matériel moderne et puissant, alourdies d'un trop gros afflux de réservistes, seront certainement incapables d'exploiter en temps utile et à fond un premier avantage et d'obtenir à peu de frais et en peu de temps des résultats peut-être décisifs. Seul, un corps de manœuvre répondant aux conditions que j'ai indiquées tout à l'heure peut mettre dans la main de notre commandement Le moyen de ressaisir l'initiative et de profiter d'une façon avantageuse d'un premier échec de l'adversaire. Et nous aboutissons, ainsi, à une seconde conclusion : le complément indispensable de notre système fortifié de l'Est, c'est l'existence d'un corps de manœuvre assez mobile et assez puissant pour pouvoir soit colmater sans délai une brèche toujours possible, soit exploiter immédiatement à fond L'arrêt de l'offensive ennemie par nos fortifications. Ici, vous me permettrez de dissiper une équivoque. Armée de métier, dit-on quelquefois, pour critiquer cette conception, et je réponds là à l'argumentation de M. Léon Blum. Le terme d'armée de métier ne me fait pas plus peur que la chose ; seulement, j'aime qu'on ne détourne pas les termes de Leur signification exacte. Le corps de manœuvre que j'évoque ne constitue vraiment pas une armée de métier. I1 s'agit simplement de substituer à quelques-unes de nos divisions de qualité militaire médiocre, quelle que soit l'ardente bonne volonté des cadres et de la troupe, un nombre à peu près équivalent de divisions d'élite, dotées d'un matériel particulièrement puissant et adapté aux nécessités de la guerre moderne. Voilà tout. Le corps de manœuvre ne s'oppose pas à l'armée nationale dont nous avons eu la surprise agréable d'entendre M. Léon Blum exalter les mérites. Le corps de manoeuvre complète simplement l'armée nationale. Il joue, dans cette armée, le rôle d'un organe de sûreté. Il lui permet, quelles que soient les circonstances, de se rassembler, de se constituer, de se préparer à combattre ; et il lui simplifie sa tache en prenant à son compte les aléas, bons ou mauvais, des premières heures du conflit. (Applaudissements à droite.) Notre organisation militaire nous apparaît, ainsi, comme devant comporter trois éléments : la région fortifiée de l'Est, tenue par des garnisons suffisantes 'en qualité et en quantité ; le corps de manœuvre complétant cotte barrière, de façon à colmater une brèche, à exploiter un avantage, ces deux premiers éléments forment le bouclier, la couverture active et passive, à l'abri de laquelle se constitue le troisième élément, notre armée nationale, armée du type de notre armée actuelle. Seulement, et c'est là le point important d*a ma thèse, grâce à ce bouclier solide, vous pouvez envisager, pour cette armée nationale, une réduction du temps de service. Sans lui, vous êtes acculés à une série décevante d'augmentations. Avant de conclure, je répondrai brièvement à deux objections. Première objection : Est-ce réalisable ? Cette conception n'exige-t-elle pas des effectifs ou un effort financier hors de pro portion avec les ressources du pays ? Ce n'est ni le «lieu ni l'heure d'entrer dans les détails de la constitution d'un tel corps de manœuvre, ou des crédits qui lui seraient nécessaires. Ceux d'entre vous qui voudraient trouver ces détails n'auraient qu'à se reporter à cette abondante littérature à laquelle M. Léon Blum a fait allusion. Je me contenterai de vous indiquer quel que s chiffres, pour fixer l'ordre de grandeur de l'effort à entreprendre, pour vous montrer qu'il est parfaitement dans l'es limites du possible. Question des effectifs. Pour mettre sur pied un corps «le manoeuvre de six à sept divisions, oh a calculé qu'il suffirait d'augmenter d'environ 20.000 le nombre de nos engagés, servant au delà, de la durée du service el que, pour assurer simultanément l'existence du corps de manœuvre et l'encadrement de notre armée nationale, il suffirait de recruter, chaque annexa, un total de 12.000 volontaires. A qui fera-t-on croire que, dans un pays qui compte 500.000 chômeurs, il soit impossible, si on le veut réellement, de recruter, chaque année, 12.000 à 15.000 volontaires ? (Applaudissements à droite.) Question du matériel. Pour doter ce corps de manœuvre du matériel puissant, moderne, sans lequel il est inapte à jouer son rôle, on a calculé qu'il l'ai lait dépenser environ 3 milliards, 'en cinq ou six ans. Mais j'ajoute immédiatement que ce n'est pas une dépense nette, car, en réalité, il faudrait défalquer de ce total les dépenses déjà engagées pour la construction d'artillerie, de chars, de véhicules rapides ; de telle «sorte que, balança faite entre ce qui est nécessaire et ce qui, en tout état de cause, devrait être payé, on arrive à patte conclusion que les crédits supplémentaires seraient de l’ordre de 200 à 250 millions chaque année. J'ai la conviction personnelle que si l'on vent s'en donner la peine, on pourra trouver ces 250 millions par un aménagement nouveau des crédits de guerre, sans dépasser le total actuel. Je crois donc avoir fait la démonstration qu'il est possible, sans imposer à ce pays une charge supplémentaire, de le doter d'une organisation militaire infiniment plus puissante, indiscutablement, que celle qui résulterait d'une augmentation du temps de service. Celle-ci, d'ailleurs, se présente dans des conditions sur lesquelles je vais dire quelques mots avant de terminer mon intervention. Car j'ai à répondre à une autre objection. Votre projet, me dira-t-on, est intéressant sans doute, mais il a un grave défaut : il n'est pas réalisable immédiatement. Il faut quatre ou cinq ans peut-être pour mettre sur pied ce corps de manœuvre dont vous évoquez La puissance et les avantages ; or, c'est immédiatement qu'il nous faut étoffer nos effectifs. Je n'élude pas l'objection. Je m'en empare, au contraire, parce qu'elle me fournit, en faveur de la thèse qu'a je défends ici, l'argument décisif. Oui, la constitution d'un corps de manœuvre exigera un délai de quatre ou cinq ans et, à ce titre, elle ne nous dispense pas d'augmenter actuellement la durée du service militaire. Je voterai donc cette augmentation. Je regrette d'ailleurs que cette augmentation nous soit présentée dans des conditions qui lui enlèvent tout caractère d’efficacité. Car vous sentez bien, monsieur le président du conseil, que ce qu'un gouvernement fait, un libre gouvernement peut le défaire. Vous sentez bien que, comme l'a dit M. le colonel Fabry, cette application de l'article 40 deviendra l'enjeu des surenchères électorales, des pressions démagogiques (Applaudissements au centre et à droite), pour ne pan dire de ces campagnes que trop souvent nous avons vues alimentées en France par l'argent de l'étranger. (Nouveaux applaudissements sur les mêmes bancs.) Voyez-vous, monsieur le président du conseil, il y a des heures où le moyen de mériter la confiance du pays, C'est de lui dire la vérité en face et ne faire soi-même confiance à son patriotisme. (Nouveaux applaudissements sur les mêmes bancs.) Oui, messieurs, j'accorde que nous sommes acculés, ce soir, à une augmentation de la durée du service militaire, mais je vous dis ceci : Le seul moyen de réduire, en 1940, la durée du service militaire que vous augmentez aujourd'hui, c'est de vous engager immédiatement dans la voie que je viens de tracer. Si vous ne le faites pas, l'augmentation, ne disons pais certaine, mais probable de la puissance militaire de l'Allemagne vous conduira, dans quatre ans, non pas à l'a réduction du temps du service militaire, mais à son augmentation. Vous ne serez pas en présence du service d'un an, mais vous serez acculés au service de trois ans. Ne vous y trompez pas. Nous sommes aujourd'hui à la croisée des chemins. D'un côté, la politique exclusive du nombre, politique facile, j'en conviens, qui ne demande aucun effort de conception ou d'imagination, mais politique barbare, politique grosse d'hécatombes futures, politique décevante, au surplus, en face d'un adversaire qui est à la fois plus nombreux et plus prolifique. D'un autre côté, cette politique dont j'ai essayé d'esquisser rapidement les grandes lignes, politique qui ne méconnaît pas la valeur relative du nombre, mais qui met l'accent sur la qualité et sur l'organisation, politique par laquelle le génie français peut espérer triompher de lia force brutale de la masse. (Applaudissements.) L'heure est venue de choisir. Vous êtes encore libres ; mais votre choix d'aujourd'hui commandera les événements de demain. Vous récolterez, dans quatre ans, ce que vous aurez semé en ce moment. Dieu veuille, messieurs, qu'à cette époque, le pays n'ait pas à vous reprocher de n'avoir pas entendu, quand il en était temps encore, l'appel que je viens de vous adresser. (Vifs applaudissements à droite et au centre.) M- le président. La Chambre voudra sans doute renvoyer la suite de la discussion à vingt et une heures. (Assentiment.) La séance est suspendue. (La séance, suspendue à dix-neuf heures trente-cinq minutes, est reprise à vingt et une heures.) M. le président. La séance est reprise. La parole est à M. Thorez. M. Thorez. Messieurs, l'annonce de la prolongation du temps de service militaire u provoqué chez tous les travailleurs un double sentiment de stupeur et d'indignation. Déjà, les ouvriers et les paysans de France étaient sous le coup d'une vive émotion en raison de la mort qui frappe par centaines les jeunes soldats du contingent. Comment ne seraient-ils pas à la fois étonnés et outrés que l'on veuille doubler le temps de présence à la caserne, au risque d'allonger la liste douloureuse des « morts en temps de paix » ? Et puis, les travailleurs, inquiets, font le rapprochement entre le retour aux deux ans aujourd'hui préconisé et le vote de la loi de trois ans en 1913. Les trois ans ont annoncé et préparé la guerre ; les deux ans annoncent et préparent la guerre. (Applaudissements à l’extrême gauche communiste.) Pendant quatre ans et demi, un horrible carnage a ensanglanté l'Europe. Dix millions d'hommes sont restés sur les champs de bataille ; 1.600.000 pour la France seulement. On a dit mensongèrement, et de chaque côté du front, aux ouvriers et aux paysans promis à la mort : C'est pour le droit, pour la justice, pour la civilisation ; c'est pour la dernière des guerres, pour le désarmement ; c'est pour que vos enfants ne voient plus jamais cela. Et maintenant des femmes pleurent le fils tué à la caserne, après avoir pleuré le père tué au front. Et maintenant plane sur le monde épouvanté la menace d'une guerre plus terrible encore. (Applaudissements à l’extrême gauche communiste.) En 1918, Lénine avait écrit : « Si le socialisme ne triomphe pas, la paix entre les Etats capitalistes ne sera qu'une trêve, qu'une interruption dans la préparation d'un nouveau carnage des peuples. » (Applaudissements sur les mêmes bancs.) Les nationalistes de notre pays, M. le colonel Fabry nous l'a rappelé tout à l'heure, prennent prétexte du réarmement de l'Allemagne pour justifier la prolongation du temps de service. Le réarmement de l'Allemagne hitlérienne, nul ne saurait en contester la réalité et l'étendue, nous moins que d'autres, puisque ce sont nos camarades communistes d'Allemagne qui, les premiers, au péril de leur vie, ont dénoncé les menées suspectes des généraux de la Reichsvvehr. (Applaudissements à l'extrême gauche communiste.) Le chef du parti communiste d'Allemagne, notre camarade Thaelmann, est en prison sous l'accusation de haute trahison que l’Echo de Paris porte ici contre nous. (Applaudissements sur les mêmes bancs.) Mais qu'est-ce qui a réarmé l'Allemagne ? Qu'est-ce qui a permis et quelquefois favorisé son réarmement ? Qu'est-ce qui a nourri le fascisme hitlérien ? C'est le traité de Versailles. Ce sont les violations du traité de Versailles que l'on invoque pour justifier le retour au deux ans. Qui en a pris le premier l'initiative ? Qui en porte la responsabilité ? Le Gouvernement et l'état-major français qui, en 1919, autorisèrent l'Allemagne vaincue à conserver les fusils et les mitrailleuses qui devaient lui permettre d'écraser dans le sang la révolution spartakiste. (Applaudissements à l’extrême gauche communiste.) C'est la France qui donna la première entorse aux clauses militaires du traité de Versailles. Le réarmement de l'Allemagne consacre la condamnation et atteste la vanité de la politique de force et de contrainte qu'exprimait le traité de Versailles et contre laquelle, dans tous les pays, mais en France d'abord, les communistes n'ont cessé de protester et de se dresser. Le traité était conçu tout entier pour réduire l'Allemagne à l'impuissance. Toutes ses clauses tendaient vers ce but exclusif : créer une situation telle que l'Allemagne soit condamnée à l'infériorité politique et militaire permanente. Comme les dispositions de Versailles ne suffisaient pas pour atteindre ce résultat, l'impérialisme français les a renforcées. Il a créé autour de l'Allemagne une ceinture d'Etats dont il a fait ses alliés et ses vassaux, dont il a équipé les établissements militaires, distribuant sans compter des emprunts qui ne seront jamais remboursés. Il n'est pas besoin de rappeler les déboires que cette politique d'alliances a réservés à la bourgeoisie française. Que sont devenues les alliances conclues depuis 1919 et qui, aggravées chaque année de conventions nouvelles, semblaient défier les crises et l'œuvre du temps ? La plus ancienne, celle qu'on disait Ha plus sacrée, était l'alliance franco-polonaise. On en vantait les mérites à chaque occasion. On proclamait que la frontière de la France était sur la Vistule et M. Paul-Boncour, quand il était socialiste, prétendait que le soldat polonais montait la garde de la civilisation devant la barbarie soviétique. Pour réchauffer le zèle de l'allié polonais, pour le récompenser des commandes d'armes passées chez Schneider, on l'a gorgé 'd'emprunts. Par reconnaissance, sans doute, au début de l'année 1934, la Pologne alliée a passé contrat avec l'Allemagne d'Hitler et, depuis un an, tous les efforts, toutes les démarches, toutes les initiatives de la bourgeoisie française sont contrecarrés par l'allié polonais. (Applaudissements à l'extrême gauche communiste.) Le fascisme polonais a lié sa fortune au fascisme allemand et, comme tous les fascismes. il ne fait nul mystère de ses desseins d'agression, particulièrement d'agression antisoviétique. (Applaudissements à l'extrême gauche communiste.) Comme les alliances ne suffisaient pas, comme l'Allemagne se dérobait à l'exécution de certaines clauses du traité, la France impérialiste a pratiqué la politique de saisie de gages productifs, la politique des sanctions et des occupations militaires. C'est la faillite de la politique d'encerclement de l'Allemagne et de la politique d'occupation des territoires allemands que consacre l'exigence d'une prolongation du temps de service. (Applaudissements sur les mêmes bancs.) Nom seulement le traité de Versailles n'a pas empêché la reconstitution des forces militaires de l'Allemagne, mais il a fourni au nazisme ses thèmes de propagande les plus faciles. Pendant des années, l'agitation hitlérienne a exploité pour ses fins sanglantes l'indignation légitime du peuple allemand accablé, garrotté, humilié par l'odieux traité. L'hitlérisme est l'enfant maudit de la politique de contrainte que la France a fait peser sur les travailleurs d'Allemagne. Et la décision qu'on propose à la Chambre d'approuver ne gênera pas la politique d'aventure et de réarmement des dirigeants du troisième Reich. (Applaudissements à l'extrême gauche communiste.) Au contraire, elle leur fournira une sorte de justification. Elle signifie que chacun reprend sa liberté d'action. C'est ainsi que, déjà, elle est interprétée par le fascisme hitlérien. Il a suffi que la décision du Gouvernement fût annoncée pour qu'à Berlin l'incendiaire Goering proclame ouvertement la volonté de l'Allemagne de reconstituer son armée de l'air. Bien plus : n'est-il pas significatif que parmi ceux qui, tout à l'heure, approuveront le Gouvernement, figurent des hommes politiques comme M. Jean Goy, qui, il y a quelques mois, banquetait avec Hitler, recevait von Ribbentropp et qui, depuis, nous avait recommandé une politique pro hitlérienne. Tout à l'heure, dans la majorité qui votera les deux ans, les admirateurs français de l'hitlérisme figureront en bonne place. (Applaudissements à l’extrême gauche communiste.) Il appartient aux prolétaires révolutionnaires die souligner ce fait avec beaucoup de foi ce. Au cours de ces derniers mois, des négociations se sont déroulées, deux notamment : M. le ministre des affaires étrangères est aie à Rome et à Londres. Nous restons dans l'ignorance totale du résultat de ces entrevues. La presse gouvernementale affirme que le succès les a couronnées, que la cause de la sécurité a enregistré deux nouvelles victoires, que des faisons de conflit se sont dissipées. Or, de deux choses l'une : ou bien ces affirmations sont mensongères et la [politique militaire du Gouvernement exprime l'échec de ces négociations diplomatiques, ou bien les négociations ont été, comme on le prétend, fructueuses, et il faut qu'à cette sécurité accrue et consolidée corresponde une réduction des armements. Que penser d'une politique étrangère dont toutes les victoires diplomatiques se traduisent par une aggravation de servitude militaire ? Je ne voudrais pas terminer ces quelques observations sur la politique internationale sans déférer à une invitation qui m'a été faite ce matin dans quelques journaux. Il en est qui prétendent que le retour au service de deux ans est exigé par l'Union soviétique. Je n'ai évidemment pas qualité pour varier au nom du gouvernement soviétique, dont, par ailleurs, personne ne peut contester sérieusement la volonté de paix. Les communistes de Fiance parleront un jour au nom du pouvoir prolétarien de leur pays. Mais ce que je puis dire, pour l'avoir connu de près, c'est le sentiment des ouvriers et paysans de l'Union soviétique, qui suivent notre bataille contre l'impérialisme avec la plus grande sympathie et qui souhaitent nous voir, le plus vite possible, suivre leur glorieux exemple et instaurer, nous aussi, notre pouvoir soviétique. (Applaudissements à l’extrême gauche communiste.) Comme en 1913, c'est l'état-major qui exige avec le plus d'âpreté la prolongation du temps de service. « L'armée de métier et le service à long terme ont toujours la faveur des chefs réactionnaires », rappelait, à cette tribune, le radical Félix Chautemps, intervenant le premier contre la loi de trois ans, en 1913. Cependant, la dernière guerre a prouvé que l'état-major était loin d'avoir eu raison, notamment contre Jaurès. Des journaux, ce matin, prétendent que, sur ces questions, Jaurès s'est trompé. Or, Jaurès, le 11 juin 1913, déclarait : « Si les forteresses que vous avez construites sur la ligne de Lorraine sont à ce point inviolables, à l'abri de toute surprise, que l'ennemi, s'il veut nous envahir, est obligé de les tourner en longeant la Belgique, il vous suffirait de prolonger, sur notre frontière du Nord, une ligne de forteresses de même puissance pour être à l'abri de toute surprise... » Puis, ayant rappelé l'opinion du général Maittrot, à savoir que « c'est le seizième jour après la déclaration de guerre que, par ce détour forcé, les armées allemandes aborderont la frontière française », Jaurès montre que « les généraux allemands sont d'accord pour dire que c'est à une opération de masse que l'Allemagne doit procéder dès le début : Le général de Falkenhausen, il est pour les opérations de masse, afin de tourner l'adversaire, de le déborder et, dans le schéma que, sous forme de jeu de guerre, dans un livre qui a eu, en Allemagne, le plus grand retentissement, il a tracé, il met en ligne dans la bataille même, dans la bataille décisive, 1.300.000 hommes et indique que les réserves allemandes doivent, pour une part, marcher dès la première heure et figurer au premier front de combat. « Vous voyez donc bien que ce qui les anime malgré tout, c'est bien le soin de procéder à une offensive rapide et non pas à une offensive incomplète et téméraire. » Alors, Jaurès de conclure : « S'il en est ainsi, et on ne peut pas douter qu'il en soit ainsi, quel est notre devoir ? C'est, contre l'invasion massive, de préparer la résistance massive. » « Donc, dit Jaurès, il ne faut pas compter sur l'armée active de première ligne, pas même seulement sur les premières réserves. Il ne faut pas non plus recommencer l'erreur de l'Empire, jetant, en 1870, ses armées dispersées et incomplètes dans la gueule du loup. Contre cette masse de l'offensive allemande, il faut que vous organisiez la masse de la défensive française. » Et Jaurès propose « une armée de masse, armée de réservistes, à la disposition des chefs qui manœuvreront contre l'adversaire toutes ces grandes masses distinctes, mais coordonnées. » M. Evrard. Vive Jaurès ! M. Thorez. Monsieur Evrard, sans partager la conception de la défense nationale qui conduisit Jaurès à ces conclusions sur l'organisation de la guerre, on ne peut s'empêcher de constater qu'il se produisit, en effet, une offensive massive vers le Nord et que la bataille décisive se livra même plus tard que Jaurès ne l'avait prévu, puisque c'est le 21 août que l'armée française subissait le désastre de Charleroi. (Applaudissements à l’extrême gauche communiste, à l’extrême gauche et sur quelques bancs à gauche.) M. Evrard. Encore une fois vive Jaurès ! » M. Thorez. Les communistes revendiquent tout le patrimoine de lutte des prolétaires de France et nous comptons naturellement les efforts de Jaurès dans ce patrimoine commun aux ouvriers socialistes et aux ouvriers communistes. (Interruptions à l’extrême gauche.) M. Evrard. Une l'ois de plus : vive Jaurès ! M. Thorez. L'état-major, une fois de plus, s'était lourdement trompé, mais on peut dire de lui qu'il n'a rien appris et qu'il a tout oublié. Que valent, en effet, les arguments invoqués par l'état-major en faveur de l'augmentation du temps de service ? L'art et la science militaires sont loin d'être des sciences qu'on peut qualifier d'exactes. Mais encore faut-il tenir compte de la déformation professionnelle, qui sévit dans ce domaine plus que partout ailleurs. (Applaudissements à l’extrême gauche communiste.) Il apparaît de façon évidente que la doctrine qui inspire les hommes de l'état-major est en contradiction la plus absolue avec les observations qui ont pu être faite^ dans les derniers mois de ta dernière guerre ou dans les conflits qui se sont produits depuis 1918, aussi bien qu'avec les conjectures résultant du développement inouï de la technique de guerre au cours de ces dernières années. L'état-major croit, comme en 1914, aux vertus d'une offensive foudroyante : il ne manque que les pantalons rouges des fantassins de la dernière guerre ! Certains théoriciens, le colonel de Gaulle notamment, préconisent l'attaque, l'offensive d'une petite année motorisée, d'une super armée, avec laquelle ils se proposent de faire le tour de l'Europe, tout comme le général de Castelnau affirmait, avant la guerre, être sûr de le faire avec 700.000 hommes. (Rires et applaudissements à l'extrême gauche communiste.) En réalité, il est clair que l'état-major tient peu de compte de l'aviation, du rôle formidable que jouera la guerre aérochimique dans les conflits de demain, sauf lorsqu'il s'agit d'imposer aux populations les manœuvres dites de défense passive. Contre l'attaque de plusieurs centaines, de plusieurs milliers d'avions de bombardement, déversant sur les grandes villes, sur les points stratégiques, sur les nœuds de voies ferrées, sur les grandes usines, des tonnes et des tonnes de bombes incendiaires ou chargées de gaz toxiques, de quel secours sera la présence dans les casernes de 100.000 ou de 200.000 jeunes gens de plus (Applaudissements sur les mêmes bancs), comme le demande le colonel Fabry, à supposer même que l’attaque aérochimique ne se produise pas avant la mobilisation ou la concentration de l'armée de couverture, de l'armée motorisée dont rêve le colonel de Gaulle ? Cette armée, une fois concentrée, pourrait-elle s'opposer au vol des escadrilles qui passeraient à 5.000 ou 6.000 mètres au-dessus des troupes ? Qui ne voit, qui ne sent, que La guerre de demain, plus encore que celle de la mettre aux prises, non pas deux années, mais les nations tout entières ? La guerre de demain englobera non seulement les hommes valides en état de porter les armes, mais encore les femmes, les enfants, les vieillards. La distinction entre combattants et non-combattants disparaîtra, puisque, aussi bien, les uns et les autres seront exposés aux mêmes dangers, puisque, aussi bien, hommes et femmes, combattants et non-combattants, soldats dans les tranchées et ouvrières dans les usines, coopéreront, seront appelés à coopérer à l'œuvre de guerre. Ce sera la « guerre totale » dont M. Paul-Boncour, alors socialiste, faisait adopter l'organisation par la Chambre unanime, communistes exceptés. Alors, selon Tanière prophétie de notre regretté Raymond Lefèvre, « il y aura des croix de guerre pour les berceaux ». Qui peut prétendre que la sécurité du pays puisse dépendre du nombre des soldats encasernés en temps de paix ? Oui peut prétendre que la sécurité de ta France soit renforcée parce qu'on aura prolongé le temps de service jusqu'à dix-huit mois ou deux ans ? Et qu'on ne vienne pas dire que l'allongement du service est rendu nécessaire temporairement, parce qu'on se trouve dans la période des classes creuses. S’il ne s'agissait que de cela — et M. le colonel Fabry a montré qu'il ne s'agit pas de cela — si l'état-major et le Gouverne ment n'avaient pas d'autres préoccupations, d'autres visées, pourquoi ne pas avoir appliqué les projets d'étalement des classes à partir de 1934, ce qui eût permis, sans allongement du temps de service, de passer la période des classes creuses ? L'état-major s'y est refusé. Pourquoi ? Il voulait forcer la main au Parlement f obtenir les deux ans. (Applaudissements à l’extrême gauche communiste.) Par ailleurs, comment ne pas rappeler qu'au cours de ces dernières années, que fois qu'il s'est agi d'exiger de nouveaux milliards pour les engloutir dans la construction des fortifications ou la reconstitution de formidables stocks d'armes et de munitions, l'état-major et le Gouvernement disaient au pays : « Choisissez : ou du matériel, ou des hommes. Il faut l'un ou l'autre pour assurer la sécurité. » Et chaque fois, malgré nos vives protestations, on votait tous les crédits demandés par les gouvernements successifs. Et maintenant, on n'en exige pas moins le retour aux deux ans. Maintenant que par le chantage on a obtenu d'énormes crédits de matériel, on abat les cartes, on réclame les deux ans. Une fois de plus, nous sommes obligés de constater que les promesses faites au pays pour lui arracher de nouveaux sacrifices sont systématiquement violées. (Applaudissements à l’extrême gauche communiste.) La vérité est que le monde capitaliste est entré à nouveau dans la course aux armements. La conférence du désarmement était bloquée depuis longtemps, elle était condamnée. Cette agonie n'est pas pour nous surprendre. Nous savons bien que l'impérialisme n'est pas en mesure de désarmer sans cesser d'être lui-même. Le tigre ne peut pas cesser d'être un tigre. Les impérialismes s'arment pour la conquête de marchés nouveaux, pour la sauvegarde des privilèges usurpés et toujours menacés par les révoltes populaires, pour le maintien de l'oppression sur les peuples coloniaux. Un seul pays a pu proposer à Genève le désarmement intégral : c'est le pays die la révolution prolétarienne triomphante, le pays du socialisme en construction, c'est l'Union soviétique. (Applaudissements à l’extrême gauche communiste.) Un seul projet pouvait garantir aux peuples la sécurité réelle contre la guerre, la sécurité contre la course aux armements : c'est le projet défendu à Genève par la délégation soviétique, le 29 novembre 1927, repris sous des formes diverses et notamment sous la forme d'un projet de réduction proportionnelle des armements par les délégués du gouvernement soviétique, pendant toute la durée de la conférence du désarmement. (Applaudissements à l’extrême gauche communiste.) Est-il nécessaire de rappeler que la délégation française a toujours contribué à faire repousser les propositions soviétiques ? Tous les plans déposés à Genève par les représentants de la France, plan de gendarmerie internationale, plan de sécurité reposant sur la garantie américaine et britannique, plan constructif Herriot-Boncour, plan de contrôle du gouvernement Daladier, tous s'inspiraient de cette prétention constante : conserver à la France la supériorité militaire en Europe. Une telle prétention excluait toute convention de désarmement véritable. Cette attitude, qui a inspiré depuis quinze ans tous les délégués de la France impérialiste, a voué à un échec irrémédiable la conférence du désarmement. (Applaudissements à l'extrême gauche communiste.) Aujourd'hui, la course aux armements est ouverte. En 1934, il y a, à travers le monde, 3.641.000 soldats dans les casernes, contre 3.360.0O0 en 1914 En 1934, les différentes armées possèdent 99.250 mitrailleuses, contre 8.134 en 1914 ; 15.600 canons, contre 13.000 ; 19.700 avions, contre 792. Elles ont ajouté à leur matériel de guerre 10.050 chars d'assaut. Et le progrès qualitatif des armements est tel qu'il laisse loin derrière lui le niveau atteint à la fin de la dernière guerre I impérialiste. La rapidité de tir des mitrailleuses s'est élevée de 250 coups à la minute, en 1918, à 400 coups. On a même inventé des mitrailleuses à tir ultrarapide tirant jusqu'à 2.000 coups à la minute. L'artillerie a augmenté la portée du tir, pour les canons légers, de 9 kilomètres en 1918 à 14 kilomètres en 1933, pour l'artillerie lourde de campagne, de 14 à 20 kilomètres, pour l'artillerie sur voie fériée, de 23 à 52 kilomètres, pour l'artillerie à très longue portée, du 120 à plusieurs centaines de kilomètres : obus à réaction. La mobilité des chars d'assaut est passée de 3 à 4 kilomètres à l'heure en 1918 à 35-45 kilomètres à l'heure pour les modèles actuels et certains chars d'assaut peuvent atteindre la vitesse de 70 à 10O kilomètres à l'heure. Il convient de remarquer que la base industrielle de la guerre chimique s'est extrêmement développée, en comparaison de 1914 et même de 1918. En 1918, la production mensuelle maximum des matières Uniques était, en Allemagne, de 1.500 tonnes, en Angleterre, de 1.200 tonnes, en France, de 800 tonnes, aux Etats-Unis, de 800 tonnes. Aujourd'hui, on peut atteindre, dans l'industrie chimique travaillant à plein rendement, la production mensuelle suivante : Etats-Unis, jusqu'à 20.000 tonnes, Angleterre et France, jusqu'à 10.000 tonnes chacune, Japon, jusqu à 6.000 tonnes de matières toxiques. Les dépenses de guerre ont fait un bond prodigieux malgré la crise. Il importe de souligner tout particulièrement que, de 1930 à 1934, les dépenses de guerre de l'Allemagne sont passées de 7 à 21 p. 100 du budget total, les dépenses de guerre de la Pologne, de 30 à 38 p. 100, celles du Japon, de 29 à 44 p. 100 et, en valeur absolue, de 473 à 937 millions de yens. Dans le même moment, les dépenses militaires de l’Union soviétique, dont je dirai encore quelques mots tout à l'heure, ont été ramenées de 9 à 4 p. 100 du budget total. La France tient une des premières places dans la course furieuse aux armements. Alors qu'il n'y a pas d'argent pour les travaux productifs, pour donner une occupation aux chômeurs, pour sauver l'agriculture de la dégradation et de la ruine, alors qu'on rogne sur la pension des victimes de la guerre, sur la bouchée de pain des vieillards et des incurables, alors qu'on supprime des postes d'instituteurs laïques, les milliards sont dépensés sans compter dès qu'il s'agit de la guerre. (Applaudissements à l’extrême gauche communiste.) On a construit des fortifications. Il a fallu la protestation du peuple d'Alsace et de Lorraine, dressé unanimement contre le projet du général Bourgeois, pour que l'état-major renonce, au moins momentanément, à transformer une riche contrée industrielle en un glacis militaire. On a lancé des navires de guerre, des croiseurs, des torpilleurs, des sous-marins ; on a fabriqué des avions, des canons, des Obus, des balles. Maintenant, pour occuper ces fortifications et pour utiliser ce matériel qui devaient permettre de ne pas augmenter les effectifs, on propose, au contraire, d'augmenter les effectifs pour occuper les fortifications et utiliser le matériel. (Très bien ! très bien ! à l’extrême gauche communiste.) Maintenant, on propose de prolonger Je temps de service, d'avancer l'âge de l’incorporation, c'est-à-dire d'accroître, en même temps que le nombre des victimes possibles, le taux de morbidité et de mortalité dans les casernes meurtrières. Car c'est dans le moment où les travailleurs s'indignent contre les assassinats du temps de paix, qu'on propose de les redoubler. Comment le peuple de France ne verrait-il pas avec inquiétude se profiler le spectre hideux de la mort ? Comment ne comprendrait-il pas que la guerre est proche ? La course aux armements et le retour aux deux ans de service militaire sont des sûrs indices d'une période de glissement à la guerre, d'une période de réaction politique et sociale. La politique impérialiste à l'extérieur a pour corollaire une politique de répression à l'intérieur. Comment, ici encore, ne pas faire un rapprochement entre l'époque que nous vivons et celle qui a précédé immédiatement la dernière guerre ? Aujourd'hui comme hier, les attentats terroristes sont les moyens de pousser à la guerre. L'assassinat de Marseille répète celui de Sarajevo. Aujourd'hui comme hier, la poudrière balkanique risque d'exploser. Les récents événements de Grèce reproduisent les combats qui préludèrent en 1911 et 1912 à la guerre européenne qui devait éclater en 1914. Aujourd'hui comme hier, les grands États impérialistes, entraînés dans le jeu serré de leurs alliances, essayent de neutraliser leurs adversaires éventuels ou de gagner des partenaires au moyen d'accords coloniaux. La cession par la France de territoires africains à l'Italie rappelle l'accord franco-allemand d'Algésiras et l'abandon d'une partie du Congo en échange du Maroc. La guerre de l'Italie contre l'Abyssinie ! l'effervescence grandissante dans toute l'Afrique du Nord rappellent l'expédition française du Maroc à la veille de la guerre. De nouveau la guerre pour le partage du monde est à l'ordre du jour. A l'intérieur, comment ne pas constater que ce sont les mêmes journaux réactionnaires, les journaux des marchands de canons et de l'état-major, le Temps et l'Echo de Paris en tête, qui ont de nouveau amorcé la campagne pour le prolongement du temps de service ? (Très bien ! très bien ! à l'extrême gauche communiste.) Comment ne pas voir les mêmes campagnes d'excitation et de provocation à l'assassinat contre les militants révolutionnaires, en 1934 et 1935, comme on les avait dirigées contre Jaurès en 1913 ? Aujourd'hui comme hier, c'est un gouvernement de tendance réactionnaire, s'appuyant sur les éléments les plus chauvins et les plus conservateurs, qui exige l'augmentation du temps de service. En 1913, la loi de trois ans a été l'œuvre des gouvernements de Poincaré et 13arthou succédant à des gouvernements radicaux. En 1935, la loi de deux ans sera l'œuvre des gouvernements d'union nationale Doumergue et Flandin, succédant à des gouvernements cartellistes. Aujourd'hui comme hier, les scandales, illustration d'un régime pourri, éclaboussent les trafiquants de guerre et les gouvernements : scandales des fortifications, de l'Aéropostale, affaires Stavisky, renouvelant le scandale des poudres d'avant guerre. Aujourd'hui comme hier, la militarisation du pays se complète d'une répression sévère contre les militantes et les organisations de la classe ouvrière. En 1913, la M de trois ans couronnait l'attaque contre les postiers, les cheminots, les instituteurs. En 1935, le retour aux deux ans est consécutif aux décrets-lois et aux brimades contre les fonctionnaires postiers et instituteurs. (Applaudissements à l’extrême gauche communiste.) En 1913, des poursuites étaient intentées f contre les syndicats ouvriers qui avaient pris la tête du mouvement de protestation et recueilli les cotisations pour le « Sou du soldat ». En 1935, le Gouvernement frappe les jeunes communistes, intente des poursuites à Raymond Guyot et à Jeanne Vermeersch pour la brochure, si vraie malheureusement : Morts en temps de paix, et il émet la prétention d'aggraver les lois scélérates pour pouvoir bâillonner la presse communiste et ouvrière. Aujourd'hui comme hier, les paysans, résolument hostiles à la vie de caserne, se livrent à de fréquentes manifestations contre les services publics responsables de leurs difficultés et de leur misère. (Très bien ! très bien ! à l’extrême gauche communiste.) Avant la guerre, à la suite de la glorieuse révolte du 17e, le Gouvernement n'avait-il pas introduit un nouveau système d'incorporation éloignant les recrues de leur région, de leurs frères de classe et de lutte ? Des considérations de classe sont toujours à la base des transformations successives apportées au recrutement, à la composition et à l'organisation de l'armée. Aujourd'hui comme hier, le capitalisme exige une armée de métier, une armée prétorienne susceptible d'être dirigée contre l'ennemi de l'extérieur, contre les peuples frères et contre l'ennemi de l'intérieur, contre la classe ouvrière de France. Le retour aux deux ans annonce et prépare la guerre. Je me suis efforcé de démontrer le peu de valeur des prétextes invoqués, tant au point de vue international qu'au point de vue technique, pour justifier la prolongation du temps de service. Au contraire, il est possible d'affirmer que cette mesure, absolument inopérante quant à la préparation et à la conduite de la guerre, est une mesure caractérisée de réaction politique et sociale. Le radical Félix Chautemps disait, le 2 juin 1913 : « La proposition de prolongation du temps de service actif est inutile et vaine... Elle est attentatoire à la République... Elle porte préjudice à la France. C'est aujourd'hui encore l'opinion soyez-en persuadés, de l'immense majorité des ouvriers et des paysans de notre pays. Le Gouvernement ignore si peu le sentiment populaire qu'il ruse et procède de façon hypocrite et détournée pour aboutir aux deux ans. Il remet à plus tard, malgré les insistances de ses fidèles soutiens, le vote d'une loi sur le service de deux ans, et il demande l'autorisation de réaliser, en fait, l'application de cette durée de service par le jeu de l'article 40 de la loi actuelle de recrutement. Et le groupe radical adopte très sérieusement un ordre du jour habilement, trop habilement rédigé, qui porte bien la marque de M. Herriot, dans lequel il est question de maintenir les effectifs normaux de la loi d'un an ; ce qui n'empêchera pas la plupart des députés radicaux de voter la prolongation du temps de service à dix-huit mois et deux ans, en contradiction certaine avec l'opinion de leurs électeurs. (Applaudissements à l’extrême gauche communiste.) Une vigoureuse protestation s'élève dans tout le pays. Les ouvriers, les paysans, les travailleurs intellectuels, les femmes, les jeunes gens se dressent contre le retour au service de deux ans et contre les menaces de guerre. Le parti communiste a donné et donner i tout son appui à cette ; protestation populaire. Nous avons été et nous serons à la pointe du combat mené en faveur de la paix, menacée par les impérialistes. Les communistes ne croient pas au mensonge de la défense nationale. Ils ont cependant le souci des intérêts de la France qui travaille et qui pense. C'est parce que nous aimons notre pays, que nous luttons de toutes nos forces et de tout notre cœur contre un régime et contre une politique qui le conduisent à la catastrophe. Le meilleur moyen de défendre ce pays, sous le régime 'd'oppression capitaliste qu'il subit, c'est de lutter contre les profiteurs, contre les impérialistes qui veulent le jeter à nouveau dans une affreuse guerre. (Applaudissements à l'extrême gauche communiste.) « L'ennemi est dans notre propre pays. » Le cri de lutte de Karl Liebknecht reste celui des communistes. Ici, je veux répondre à l'affirmation qu'on a produite à cette tribune : « Les travailleurs de France se lèveraient pour résister à une agression hitlérienne. » Nous ne permettrons pas qu'on entraîne la classe ouvrière dans une guerre dite de défense de la démocratie contre le fascisme. (Très bien ! très bien ! à l’extrême gauche communiste.) Nous rappellerons aux travailleurs l'erreur tragique de 1914. Nous leur dirons : « En Allemagne, on a conduit les prolétaires à la guerre contre le tsar, en disant qu'il fallait défendre, contre le tsar réactionnaire, les conquêtes d'un pays plus avancé dans la voie du progrès, par conséquent dans la voie du socialisme. » Ici, en France, on a dit : « Il faut défendre la République contre Guillaume IL II faut défendre le pays le plus démocratique, contre l'empereur réactionnaire. » Je déclare très nettement que les communistes ne laisseront pas propager un pareil mensonge, une telle illusion. (Très bien ! très bien ! à l’extrême gauche communiste.) Par tous les moyens, nous lutterons contre le déclenchement de la guerre impérialiste. Et si, malgré les efforts des travailleurs, la guerre éclatait, fidèles à la résolution unanime du congrès socialiste international de Stuttgart, en 1907, « nous saurions intervenir pour la faire cesser promptement et utiliser, de toutes nos forces, la crise économique et politique créée par la guerre, pour agiter les couches populaires les plus profondes et précipiter la chute de la domination capitaliste. (Applaudissements à l'extrême gauche communiste.) Lénine et les bolcheviks ont été les seuls à respecter cet engagement solennel. Ils ont transformé la guerre impérialiste en guerre civile libératrice. Ils ont pris le pouvoir et abrégé la guerre de plus d'un an. Ils ont instauré la dictature du prolétariat et, avec elle, la plus grande force de paix dans le monde. (Applaudissements à l'extrême gauche communiste.) Le prolétariat international et l'Union soviétique sont les seules forées de paix, les seuls freins à la volonté de guerre qui anime tous les états impérialistes. La politique extérieure du gouvernement bolchéviste a été inaugurée par l'immortel radio de Lénine, « déclarant la paix au monde », le 8 novembre 1917, au lendemain de l'insurrection victorieuse. L'État prolétarien a invariablement suivi depuis une politique de paix ferme et conséquente. Il est parvenu à repousser 'invasion et à détruire les armées blanches entretenues et dirigées contre lui par les impérialismes, y compris l'impérialisme français. Il a su déjouer toutes les provocations. Il est allé souvent jusqu'à l'extrême limite des concessions, notamment à l'égard du Japon. L'État soviétique, après avoir renoncé, dès le début de la révolution, à tout privilège sur le peuple chinois, a abouti — les journaux de ce soir vous rapprennent — à réaliser la vente du chemin de fer de l'Est chinois, donnant par là une nouvelle preuve de son attachement à la cause de la paix. L'État prolétarien a élaboré et fait adopter la définition rie l'agresseur h a été l'initiateur de nombreux pactes qui tentent de garantir la paix toujours plus aléatoire. Malgré de compréhensibles réserves, il a adhéré à la Société des nations, afin de ne perdre aucune occasion, si minime soit-elle, de travailler à la cause de la paix. Pendant des années, la politique de paix de l'Union soviétique a été outrageusement calomniée. On parlait d'impérialisme rouge, parce que la révolution, obligée de se défendre, a forgé une puissante armée dont la force essentielle réside précisément dans la foi révolutionnaire qui anime chacun de ses hommes depuis le paysan cavalier jusqu'à l'ouvrier devenu général. M. le colonel Fabry a cité le rapport, ma foi très intéressant, de notre camarade Toukhatehevski, sous-chef d'état-major de l'armée rouge. Je veux donner ici quelques explications complémentaires. Je désire, tout d'abord, répondre à l'argument si commun : pourquoi refusez-vous les moyens de défense à votre pays ? Pourquoi reconnaissez-vous ; au contraire, la nécessité d'une armée rouge et dies moyens de défense de la révolution soviétique ? Nous répondons : pour la même raison qui amena les bourgeois de France, au moment où la Révolution les libérait de la féodalité, abolissait les privilèges de la noblesse et du clergé, à donner leurs ressources et leur vie pour défendre la cause de la révolution contre la royauté et la noblesse. L'armée rouge est une armée de classe, destinée à la défense de l'Union soviétique contre les Etats capitalistes toujours prêts à l'agression, comme les armées de l'an II représentaient la défense révolutionnaire contre les rois coalisés contre la grande Révolution française de 1789. Jaurès, dans son livre, l’Armée nouvelle, posait le principe la légitimité de la création d'une armée rouge. Il est allé plus loin. Dans le même ouvrage, il a prévu que les ouvriers, maîtres au pouvoir, pourraient utiliser les connaissances techniques de ceux dont ils avaient secoué le joug pour développer et renforcer leur puissance. Jaurès a écrit, en effet : « A vrai dire, il n'est pais démontré du tout que même dans une nation communiste, mais qui aurait à se défendre contre l'agression possible du reste du monde réactionnaire encore et capitaliste, l'unité d'origine des officiers s'impose. » Par conséquent, Jaurès justifie l'armée rouge. Il ajoute : « Cette société-là, où le peuple tout entier aurait en mairie la force souveraine de la propriété, n'aurait rien à redouter de l'esprit de caste, et il se pourrait très bien qu'elle jugeât expédient, par une application scientifique de la division du travail et de la loi de la spécialisation, de confier une partie des fonctions directrices de son armée à des hommes qui y donneraient tout leur temps et toute leur intelligence. » Ainsi, l'armée rouge, c'est l'armée de la révolution. L'armée rouge, c'est l'armée d'un pays qui se défend contre l'attaque possible des impérialistes. Les faits sont évidents. Quand on examine la politique du Japon et de l'Allemagne impérialistes, quand on examine l'orientation actuelle de la Pologne fasciste, quand on constate que le Japon et l'Allemagne ont quitté la Société des nations pour avoir les mains plus libres, quand on constate qu'ils sont parmi les pays qui développent avec une rage forcenée leurs armements, quand on constate que leur politique est celle qui menace le plus là paix, on ne peut pas, un seul instant, méconnaître la nécessité pour l'Etat soviétique de se préparer contre l'agression et de se mettre en mesure d'y riposter, de telle façon, disait Staline au 17e congrès du parti bolchevik, « que les cochons n'aient plus envie de remettre leur groin dans le potager soviétique ». (Applaudissements à l'extrême gauche communiste.) Mais, considérez, en rapport avec la menace, l'étendue de l'Union soviétique. Un pays qui s'étend sur un dixième du globe, un pays dont la population est quatre fois supérieure à celle de la France, un pays qui pourrait lever chaque année une classe de 1.200.000 hommes ! Je dis cela précisément pour le colonel Fabry, qui citait tantôt les effectifs de l'Union soviétique. Et ce pays qui dispose d'une classe de recrutement de 1.200.000 hommes, possède une armée de 900.000 hommes seulement. M. Ernest Outrey. « Seulement » est charmant ! M. Thorez. Seulement, oui, monsieur Outrey, car les 900.000 hommes de l'armée soviétique sont loin de représenter le même potentiel que l'armée de la bourgeoisie française sur le territoire français, et les communistes ne peuvent pourtant pas considérer comme un devoir de protéger les conquêtes de la France dans le pays d'outre-mer que vous représentez ! Ainsi, les effectifs de l'armée soviétique sont infiniment plus modestes que l'étaient ceux de l'armée du tsar. II est vrai qu'elle est beaucoup plus forte. Elle peut envisager l'avenir avec beaucoup plus de confiance, sans doute, que le tsar pouvait en éprouver en 1904 et en 1913, d'abord, en raison même de sa composition et de sa foi révolutionnaire, ensuite, en raison même de son utilisation intensive du matériel. M. le colonel Fabry devrait précisément retenir la leçon du rapport de notre camarade Toukatchevski. Là-bas, tout l'effort porte justement sur le matériel, pour éviter l'utilisation des effectifs. Je rappelle que l'armée compte seulement les trois quarts d'une classe de recrutement Tout y est dirigé dans le sens de l'utilisation la plus complète de toutes les forces de la nation, parce que c'est un peuple libre, parce que c'est une nation libérée. Là-bas, on est en mesure de réaliser et d'appliquer des solutions que, seuls, les prolétaires pourront appliquer en France quand ils auront pris le pouvoir. Pendant des années, on a accusé mensongèrement les bolchevistes de chercher à provoquer la guerre afin de déclencher la révolution universelle. Maintenant, il faut bien se rendre à l'évidence. Il faut bien constater que seul l'Etat prolétarien est attaché passionnément à la paix nécessaire aux progrès de l'édification socialiste. Il faut bien reconnaître que l'Union soviétique est actuellement la plus grande force de paix dans le monde. On ne peut donc que regretter le mauvais service rendu à la cause de la paix par ceux qui s'obstinent, comme les mencheviks, à calomnier honteusement l'Union soviétique. On ne peut que s'indigner contre les trotskistes contre-révolutionnaires et contre les transfuges du communisme, qui présentent le rapprochement franco-soviétique comme un bloc qui peut conduire à la guerre, alors qu'il est, dans les conditions actuelles, un élément de paix, un barrage contre ceux des Etats impérialistes pressés de recourir à la force pour procéder à la révision du traité de Versailles. (Applaudissements à l'extrême gauche communiste.) Les travailleurs de France et ceux du monde entier sont reconnaissants à l'Union soviétique de ses efforts inlassables pour le maintien de la paix. Ils ont approuvé ses propositions successives de désarmement intégral et de désarmement partiel. La cause soviétique, c'est la cause de la paix. Aussi affirmons-nous bien haut notre volonté de défendre par tous les moyens et contre tous les agresseurs éventuels l'Union des Républiques socialistes soviétiques, patrie de tous les travailleurs du monde. Nous n'avons pas oublié ces dernières paroles du maître Guesde : « Il faut monter la garde autour de la révolution russe ». Le parti communiste lutte avec persévérance pour organiser contre le front capitaliste de l'exploitation du fascisme et de la guerre, le front populaire du travail, de la liberté et de la paix. Nous, communistes, qui croyons nécessaire de mettre un terme à la misère des travailleurs en nous en prenant aux causes mêmes de la misère, en supprimant le système de production capitaliste, nous tendons la main à tous ceux qui, sans être communistes, veulent lutter pour arracher un meilleur salaire, obtenir pour les chômeurs du travail et du pain, abroger les décrets-lois qui frappent les petits fonctionnaires, les anciens combattants, les victimes de la guerre, soulager la détresse des paysans et des boutiquiers, et faire payer les riches en imposant un prélèvement extraordinaire et progressif sur le capital. Nous, communistes, qui avons la conviction qu'en définitive la seule voie de salut pour les masses laborieuses est dams l'instauration de la dictature du prolétariat et dans le triomphe en France du pouvoir des soviets, nous tendions la main à tous ceux qui, n'étant pas communistes, veulent, comme nous, lutter pour le maintien et l'élargissement des libertés démocratiques menacées par la réaction fasciste, qui veulent éviter à notre pays la barbarie et la honte du fascisme. De même, nous, communistes qui sommes des défaitistes révolutionnaires, des léninistes, nous tendons la main à tous ceux qui peuvent considérer parfois avec méfiance l'action générale de notre parti et de la classe ouvrière, mais qui ne veulent pas connaître les horreurs d'une nouvelle guerre et qui s'élèvent courageusement contre la préparation du crime. Nous nous adresserons tout particulièrement aux ouvriers, aux paysans qui suivent le parti radical, et qui sont éloignés de toute préoccupation chauvine et guerrière. Nous en appelons contre l'état-major, contre les marchands de canons, contre le Gouvernement et la majorité d'union nationale, au peuple de France et, avant tout aux femmes, aux épouses, aux mères. Le clérical profasciste M. de Kerillis mène désormais campagne contre le vote des femmes. Il sait que l'influence de l'Eglise est plus grande sur les femmes que sur les hommes, mais il sait aussi que la femme, à moins d'être un monstre, ne peut vouloir la guerre et accepter ce qui conduit à la guerre. E a écrit dans l’Echo de Paris, le 12 février : « Est-ce aux mères et aux épouses, aux braves paysannes de France que nous demanderons de voter les deux ans, devenus pourtant indispensables ? » On ne peut mieux souligner l'attitude réactionnaire des adversaires du suffrage féminin. Les communistes n'ont pas cessé, depuis des années, de travailler au rassemblement de toutes les forces qui s'opposent à la guerre et au fascisme. Les premiers, en 1932, nous avons répondu au noble appel de Romain Rolland et d'Henri Barbusse. Nous avons souscrit de tout cœur à la charte élaborée par le congrès d'Amsterdam. Avec les ouvriers, les paysans, les intellectuels, nous avons juré de ne plus jamais laisser se rompre l'unité menaçante qui s'est ébauchée entre les multitudes d'exploités et de victimes. Nous avons juré de lutter de toutes nos forces et avec toutes nos ressources contre le capitalisme impérialiste, pourvoyeur de charniers. Par tous les moyens, nous avons juré de lutter contre le cataclysme. Le comité Amsterdam-Pleyel vient de s'adresser à tous ceux qui ne veulent pas de la guerre. Il leur dit : « Tous et toutes qui voulez maintenir i la paix, qui voulez défendre vos libertés, avec le mouvement national en lutte contre la guerre et le fascisme, contre l'offensive du chauvinisme agressif, contre toute prolongation du temps de service militaire, contre toute augmentation des budgets de guerre, pour le désarmement, pour la paix, vous clamerez unanimement : halte aux fauteurs de guerre, ennemis du peuple. « Manifestez partout, dans les usines, dans les villages, les quartiers, les grandes cités, pour défendre votre vie, celle de vos frères, de vos enfants. « Formez des comités de front populaire contre les deux ans. Signez par centaines de mille les listes de pétitions. Défendez la vie des soldats et des conscrits. Créez des caisses du « Sou du soldat ». Pas un jour de plus pour le service militaire ! Pas un sou de plus pour la guerre ! » Comme le disait le radical Félix Chautemps dans son discours contre la loi de trois ans : « Nous voulons en appeler contre le grand pouvoir d'opinion de la presse servile, attachée à la pensée gouvernementale, à la réunion publique, au pouvoir d'opinion supérieur à celui de la presse, (Applaudissements à l’extrême gauche communiste.) Nous voulons parcourir le pays et inviter les travailleurs à couvrir de leurs signatures les listes de pétitions. Nous voulons les inviter à envoyer auprès des services publics des délégations nombreuses chargées de faire entendre la protestation populaire. Nous voulons lancer avec plus de vigueur notre mot d'ordre de dissolution de la Chambre et de nouvelles élections sur la base de la représentation proportionnelle pour que le pays décide lui-même contre les deux ans, de même que le proposait déjà Edouard Vaillant pour les trois ans. Nous voulons surtout développer avec ardeur dans tout le pays l'action commune entre socialistes et communistes. (Applaudissements à l’extrême gauche communiste.) Sans doute des divergences fondamentales séparent, sur la question de la lutte contre la guerre, notre parti communiste du parti socialiste. Le parti socialiste se prononce pour la défense nationale, alors que le parti communiste reste fidèle an manifeste de Karl Marx et d'Engels : « Les prolétaires n'ont pas de patrie. » (Applaudissements à l'extrême gauche communiste.) Mais nous pouvons et nous devons nous entendre pour la lutte commune contre les deux ans et contre les préparatifs de guerre, de même que nous nous sommes entendus, malgré de profondes divergences doctrinales, pour l'action commune contre le fascisme. Des résultats heureux pour la classe ouvrière ont été obtenus, grâce au front unique qui a permis de repousser le premier assaut du fascisme et d'écarter du pouvoir le gouvernement de l'émeute du 6 février. Des résultats heureux seront également obtenus grâce au front unique, réalisé en dépit des résistances, dans notre bataille contre les deux ans, et je salue l'appel commun des fédérations socialistes de Seine et de Seine-et-Oise et des régions communistes pour la lutte contre les deux ans et contre le retour de la guerre. (Applaudissements à l’extrême gauche communiste.) Les communistes ne s'en tiendront naturellement pas à une simple propagande contre la guerre. Nous sommes résolus à travailler, dans l'esprit de Lénine et des bolchevistes, à l'organisation de l’action de masse contre la guerre. Nous sommes résolus à accomplir, sans défaillance et en dépit de la répression, la tâche antimilitariste. Nous sommes résolus à préparer les conditions des futures fraternisations et de la conquête de la paix par le renversement de la domination capitaliste. Plus que jamais, nous croyons à la vérité de la parole de Jaurès : « Le capitalisme porte en lui la guerre comme la nuée porte l'orage. » La prise du pouvoir par les travailleurs est, en définitive, le seul moyen d'en finir avec la guerre, car la transformation de la société, la réorganisation de la production sur une base socialiste, en supprimant l'exploitation de l'homme par l'homme, mettront un terme à la concurrence et à la course aux profits qui sont les causes profondes de la guerre. C'est le pouvoir des Soviets qui donnera la paix au monde. (Applaudissements à l’extrême gauche communiste.)
M. le président. La parole est à M. Paul Reynaud. M. Paul Reynaud. Messieurs, du débat qui vient de se dérouler devant vous et qui restera sans doute comme l'un des plus graves de cette législature, je tire trois conclusions: la première est qu'une prolongation de la durée du service militaire est provisoirement indispensable; la seconde est que cette mesure ne doit pas être prise à titre précaire, sans cesse révocable et la troisième, qu'il faut, dès aujourd'hui, refondre notre organisation militaire, pour faire face à des périls et à des besoins nouveaux. Je ne serais pas surpris que le système militaire qu'on nous demande de colmater soit brusquement apparu à la Chambre, après les révélations qui lui ont été faites cet après-midi, comme un système vieilli et caduc. A vrai dire, il serait miraculeux qu'un système conçu en fonction de l'Europe de 1927 pût nous permettre de pourvoir à noire sécurité dans l'Europe de 1935. (Très bien ! très bien !) 1927. L'Allemagne de Stresemann allait entrer à la Société des nations. 1935. L'Allemagne de M. Hitler en est sortie. Elle forme une jeunesse fanatisée, exaltée par tous les moyens de la publicité moderne, une jeunesse à qui l'on enseigne que, s'il n'y a plus d'espoir dans la paix, il y a peut-être encore un espoir, une chance dans la guerre. Une Europe qui est peut-être une Europe perdue, une Europe surpeuplée parce que ses deux soupapes de sûreté sont bloquées : elle ne peut plus exporter ni ses hommes, ni ses marchandises, et l'on se demande si les fils de cette Europe ne vont pas s'entre-détruire dans une guerre finale. Voilà, messieurs, 1935. Des lors, comment s'étonner qu'en face de cette situation tragique, la pensée, si excellente fût-elle, des hommes éminents qui ont construit le régime militaire sur lequel nous vivons, ne soit plus adéquate au temps présent ? Nous nous trouvons en face d'une curieuse course aux armements. Jusqu'ici, la course aux armements était née de rivalités entre deux peuples ou entre deux groupes de peuples. Aujourd'hui, le spectacle s'est agrandi, il s'est dilaté à la mesure de la terre : course aux armements en Allemagne, mais aussi en Angleterre, mais en Russie, mais au Japon, mais en Amérique, dans toutes les parties du monde, sans distinction de régime politique ou de régime social, course aux armements doublement déplorable parce qu'elle écrase les peuples sous le fardeau de la préparation de la guerre et parce qu'une course aux armements — c'est une vérité première — peut conduire à la guerre. (Applaudissements sur un grand nombre de bancs.) Messieurs, les peuples pacifiques s'effrayent en songeant au précédent, à 1914, et notre devoir est die leur dire que la guerre serait beaucoup plus certaine si se livraient seuls à la course aux armements les peuples qui sont capables d'une agression. (Nouveaux applaudissements.) Lorsque l'Angleterre participe à cette course en doublant, en 1935, la construction de ses avions de guerre par rapport à 1934, elle n'accroît pas les risques de guerre ; elles les diminue. Si elle avait eu une attitude semblable avant la guerre de 1914, peut-être l'eussions-nous évitée ? (Vifs applaudissements sur un grand nombre de bancs.) Quand la, Suisse, ce petit peuple héroïque et généreux, s'impose à lui-même — et avec quel mérite, puisque c'est par la voix du référendum — des sacrifices nouveaux, participe-t-elle à la course aux armements ? Oui, mais dans le sens de la paix, car elle contribuera à fermer par son effort une frontière qui, de notre côté, n'est pas défendue, vous le savez, par des ouvrages militaires. (Applaudissements.) Que doit faire la France, elle aussi pacifique, elle aussi du même côté que ces peuples qui sont menacés d'agression ? Lui suffirait-il de vouloir ignorer ? Quelle carte doit-elle jouer ? Elle n'en a que deux : la carte de la quantité et la carte de la qualité. M. Léon Blum a rappelé un discours de Jaurès, qui évoquait la levée en masse. Les hommes de la Révolution, qui ont fait la levée en masse, avaient parfaitement raison de la faire. Mais n'oubliez pas qu'à cette époque la France était le mammouth de l'Europe, que sa population égalait celle de toutes les Allemagnes et de l'Angleterre réunies. La levée en masse, à une époque d'ailleurs d'armements assez sommaires encore, était une décision qui s'inspirait de l'intérêt national et qui correspondait à la fois à nos ressources et à nos besoins. Aujourd'hui, est-ce la politique de la quantité que nous allons suivre ? Mais alors, il faudra constamment augmenter la durée du service militaire, car M. Léon Blum nous a dit cet après-midi — et je crois qu'il a raison — qu'à partir de 1940, la différence sera formidable en nombre entre les classes allemandes et les classes françaises. Il a, je crois, parlé du double. Si nous nous tournons du côté de la quantité, ne voyez-vous pas que ce peuple va se révolter contre nous en nous disant que, pour vivre, nous lui enlevons les raisons de vivre ? (Applaudissements.) Si nous écartons la quantité, il ne reste plus que la qualité, et c'est cette carte qu'il faut jouer. Aussi je dois dire que, lorsque le Gouvernement paraît satisfait d'une simple consolidation die l'organisation militaire actuelle de la France, je ne puis partager son optimisme. J'entends dire — peut-être l'ai-je dit aussi — que l'état-major manque d'imagination et se plaît aux solutions paresseuses. Ne déplaçons pas les responsabilités. L'état-major n'est qu'un organe aux ordres des hommes d'État. (Mouvements divers), et c'est ainsi qu'il doit être. (Applaudissements au centre, à droite et à gauche. — Interruptions à l’extrême gauche.) En tout cas, s'il n'en était pas ainsi, ce ne serait pas de la faute de l'état-major; ce serait la faute de ceux qui ne savent pas se faire obéir. (Applaudissements.) D'ailleurs, messieurs, les résistances que l'on peut rencontrer dans l'armée contre une modification profonde de l'organisation militaire que ses membres ont été habitués à vénérer sont compréhensibles. Elles ne datent pas d'aujourd'hui. Reportons-nous à l'histoire de France que nous avons apprise sur les bancs des lycées Tous les réformateurs de l'armée se sont heurtés aux grands chefs militaires : Louvois, voulant faire l'armée royale, s'est heurté aux colonels propriétaires de leurs régiments ; Lazare Carnot réalisant ce magnifique amalgame entre l'ancienne armée, qu'on appelait l'armée blanche, et les volontaires, les réquisitionnaires de la Révolution, a dû briser des résistances. Et, dans cette salle même, lorsqu'en 1867 Niel est venu défendre son projet qui consistait à ajouter la quantité à la qualité — vous vous rappelez le mot de Bismarck, après la revue de Chalons de 1867 : « On nous avait promis de nous montrer une armée, on ne nous a montré que des cadres » — à qui s'est-il heurté ? Au comité militaire, c'est-à-dire au conseil supérieur de la défense nationale de l'époque. J'ai donc raison de dire qu'il ne faut pas déplacer les responsabilités. A l'époque, Niel a fléchi parce qu'il n'a pas été soutenu par Napoléon III, malade et affaibli. C'est à juste titre qu'on a fait supporter à Napoléon III et au régime la responsabilité du désastre de 1870. M. Graziani. C'est la démonstration que les états-majors ne comprennent jamais rien ! (Très bien ! très bien ! à l’extrême gauche.) M. Paul Reynaud. Mais, vous ai-je dit, il ne faut pas déplacer les responsabilités. Aujourd'hui, c'est nous qui sommes responsables. (Applaudissements.) M. Fabry a fait allusion à un discours prononcé, lundi dernier, par M. Baldwin à la Chambre des communes. Dans ce discours, le chef du parti conservateur a dit : « Je crois en la démocratie ; mais je crois aussi qu'elle doit être capable d'assumer ses responsabilités. » Messieurs, la responsabilité non pas du détail, mais de la direction générale de notre politique militaire, nous n'avons pas le droit de la passer à d'autres épaules ; c'est sur les nôtres qu'elle doit reposer (Applaudissements à droite et au centre.) Que faire, dès lors, si par la force des choses, nous sommes obligés d'écarter la politique de la quantité ? Nous n'avons pas, en effet, la chance de la Russie, dont on parlait à l'instant, et qui, taillant dans une matière riche à l'infini, a pu, en quatre ans, augmenter ses effectifs de 55 p. 100 — si les chiffres cités par M. Baldwin devant la Chambre des Communes sont exacts. Nous sommes en face du problème inverse de celui de 1867. Il s'agissait alors d'ajouter à la magnifique armée de métier du second empire, des masses profondes, la quantité. Aujourd'hui, nous avons l'armée d'un an, que nous allons ravauder, rapetasser; ce à quoi nous sommes prêts, d'ailleurs, à titre provisoire. Mais cette organisation militaire peut-elle suffire aux besoins d'une Europe complètement transformée ? Non, messieurs. Et pourquoi ? Parce que la guerre est un duel où l'assaillant seul, choisit ses armes. L'agresseur éventuel a le droit, lui, de se donner une armée originale, de faire appel à son imagination, de construire à sa fantaisie ; l'assailli éventuel, au contraire, n'a que le droit de modeler son armée sur la pensée présumée de son adversaire et sur l'arme qu'il s'est forgée. C'est notre situation, messieurs. C'est nous-mêmes qui avons donné aux Allemands, qui leur avons imposé cette formule nouvelle de la eichswehr et, dans les conversations particulières, ils ne se privent pas de nous en remercier avec ironie. Nous leur avons imposé la formule d'une armée professionnelle qui répond à un double but : d'une part, une année de choc qui n'est pas sujette à la désorganisation périodique que produisent la marée du contingent qui arrive et celle du contingent qui part; d'autre part, une magnifique école des cadres de l'armée nationale que l'Allemagne est en train de constituer./p> Et je ne serais pas surpris que l'Allemagne qui, au lendemain de la publication du Livre blanc anglais, a marqué le coup en signifiant au monde la création de son aviation militaire, répondît à notre séance d'aujourd'hui en nous signifiant qu'elle aussi constitué une armée de service obligatoire./p> M. Léon Blum. C'est ce que vous dites. M. Paul Reynaud. Ce qui est grave, ce n'est pas la signification du fait, c'est le fait. Or, le fait, personne, je crois, après le discours de M. le colonel Fabry, n'a plus le droit d'en douter. Le fait, c'est que derrière l'armée de choc, qui peut se livrer à une offensive foudroyante, il y aura une armée en profondeur pour faire des opérations d'exploitation./p> Vous lisez comme moi, messieurs, la presse allemande ; vous savez que les Allemands disent : On ne nous y prendra plus; une guerre de quatre ans, merci bien! C'est une guerre qui saigne et épuise le vainqueur comme le vaincu. Il s'agit, cette fois, de faire une opération de force immédiate, instantanée, foudroyante./p> Tandis que l'on a, chez nous, les yeux tournés vers la guerre d'hier, les Allemands portent leurs regards vers la guerre de demain./p> C'est par une offensive foudroyante, avec une aviation ultramoderne et une armée rapide à grand rendement, que l'Allemagne fera cette opération. Sommes-nous armés pour y répondre ? Le problème est que les réflexes de l'assailli soient aussi rapides que l'attaque de l'assaillant. Sommes-nous en état ? Nous avons une aviation animée d'un esprit offensif, mais, à la différence de celle de l'Allemagne, notre aviation n'est pas accompagnée, sur terre, d'une troupe capable d'une offensive foudroyante, comme l'armée de choc allemande.. C'est ainsi que se présente, aujourd'hui, pour nous, le problème militaire. Il y a désharmonie entre notre aviation et notre armée, parce que l'une est orientée vers l'offensive, l'autre vers la défensive. Si l'aviation française est apte à remplir sa tâche, c'est qu'elle est composée de techniciens professionnels. Dans une escadrille en vol, il n'y a que des professionnels. Si les instruments délicats et fragiles que sont les navires de guerre sont, aujourd'hui, exactement au point, c'est parce qu'ils ne sont montés que par des professionnels. Les professionnels, sur un navire de guerre, représentent 75 p. 100 de l'effectif; le reste est chargé d'humbles travaux. C'est le progrès scientifique, c'est la nature du matériel qui a imposé cette formule. Le progrès technique qui exige la spécialisation dans l'industrie, l'exige aussi dans l'aviation et dans la marine. Peut-être ne nous en sommes-nous pas aperçus, mais c'est un fait. Or, je dis que, pour une partie de notre armée de terre, la partie motorisée, la spécialisation est aussi nécessaire que dans l'aviation et la marine. Par quelle surprenante timidité intellectuelle, par quelle paresse d'esprit, par quelle routine, repousserions-nous pour l'armée de terre ce que nous acceptons pour l'aviation et pour la marine ? (Applaudissements au centre et à droite.) L'erreur de l'état-major est de ne rechercher que le plus grand nombre possible d'unités, toutes sur le même pied et toutes capables d'attaquer. Il en est encore à 1914, alors que toute l'armée avait le même fusil, modèle 1886, modifié en 1893, et le même canon. Aujourd'hui, nous avons des chars qui coûtent un million ou un million et demi de francs pièce. Si ces instruments, à la fois ruineux, complexes et fragiles, sont mis entre les mains d'apprentis qui ne savent pas s'en servir, il arrivera ce qui arriverait si l'on mettait un torpilleur entre les mains de néophytes. Pourquoi ne pas admettre que le progrès moderne et la science doivent commander en toute matière ? Puisque nous n'avons pas la chance de pouvoir tailler dans la quantité, pourquoi ne pas admettre les lois de la qualité ? (Très bien ! très bien !) Si vous sortez de l'alternative, je demande ce qui reste./p> Le problème français, du point de vue militaire, est de créer un corps spécialisé propre à des répliques aussi foudroyantes que l'attaque, car si l'assailli n'a pas des ripostes aussi rapides que l'assaillant tout est perdu. (Très i>bien ! très bien !) Ce corps de manœuvre nous est, au surplus, imposé par notre politique étrangère. On a présenté cet après-midi — M. Léon Blum, notamment — le rôle de notre armée comme devant être uniquement défensif, à l'intérieur de notre territoire. Mais ce n'est pas cela notre politique. Et il faut avoir l'armée de sa politique. Est-ce que, par hasard, nous aurions abandonné la politique d'assistance et de pactes ? Est-ce que nous concevons l'assistance comme un courant à sens unique, qu'on peut aller réclamer à Londres mais qu'on ne devrait ni à Vienne, ni à Prague, ni à Bruxelles ? Est-ce que nous allons, demain, conclure un pacte danubien sans prévoir une intervention possible? Si, le cas échéant, cette intervention n'est pas immédiate, la catastrophe peut se produire et la guerre générale se déclencher.. C'est ainsi qu'à mon sens se pose le problème de l'assistance. Voulons-nous changer de politique — ce qui est notre droit — et laisser M. Hitler se promener de long en large en Europe ? Alors il faut renier l'idéal de la Société des nations et toute la tradition française. Lorsque, en 1919, au lendemain de la guerre, au cours des pourparlers de paix, Léon Bourgeois réclamait à M. Lloyd George, à l'hôtel Crillon, au nom de la France, l'institution d'une gendarmerie internationale au service de la Société des nations, il était en plein cœur de la tradition française, car ce fut la politique de Richelieu et la politique de Vergennes de défendre ce qu'on appelait alors les petits États; et la politique d'Aristide Briand, quoi qu'on ait dit, continua cette politique. Voulez-vous changer de politique étrangère ? Le plan maximum, celui que le cabinet de MM. Herriot et Paul-Boncour, en décembre 1932, si je ne m'abuse, a présenté à Genève, prévoyait une force spécialisée dans chaque armée, de façon à pouvoir faire concourir ces forces spécialisées à une action rapide qui pût éviter la guerre. Car la lenteur, c'est la guerre ; car à défaut de la menace d'une intervention immédiate, rapide, brutale, c'est l'incendie qui se propage, et c'est la guerre générale. Est-ce que cette politique est abandonnée par nous ? Au fond, nous sommes tous d'accord, et cette force spécialisée de M. Édouard Herriot, ce corps de manœuvre que je réclame aujourd'hui, se trouve au point d'intersection de ces deux lignes de pensée politique : la ligne de la droite, celle de Richelieu-Vergennes et la ligne de la gauche, celle de la Société des nations. Si nous sommes d'accord sur les principes — et si nous ne l’étions pas, encore une fois, il faudrait changer de politique — nous devons être prêts, éventuellement, à mettre un corps à la disposition de la Société des nations. Mais tant que le corps spécialisé de la Société des nations n'existe pas, ne sentez-vous pas que notre situation est beaucoup plus périlleuse et que nous sommes beaucoup plus obligés encore, par la nature des choses, d'avoir cet indispensable corps de manœuvre ? Faisons une hypothèse : Il y a la guerre demain et la Belgique est envahie. Le fait n'est pas sans précédent. Si nous n'avons pas le moyen de nous porter immédiatement à son secours et de l'aider à couvrir sa frontière de l'Est, que se passera-t-il ? Il se passera peut-être ce qui s'est déjà passé : malgré son magnifique héroïsme, il est possible que l'armée belge soit refoulée vers la mer. Pour nous, cela signifie les 350 kilomètres de frontière ouverte du Nord de la France à défendre. Car c'est un pointillé, la frontière du Nord de la France. Y a-t-il ici quelqu'un qui, à l'avance, accepte l'idée de voir les plus riches provinces de France une fois de plus envahies et arrachées à la patrie ? (Applaudissements.) Messieurs, voilà pour quelle raison la presse allemande réagit très peu quand on parle de la prolongation du service militaire et réagit vivement quand on parle d'une force organisée comme celle du plan maximum de M. Édouard Herriot. Je sais quelles objections on nous oppose. M. Blum, avec son talent et sa subtilité habituels, en a esquissé quelques-unes à la tribune. D'abord, où recruter les professionnels nécessaires ? Il a été répondu par M. Le Cour Grandmaison. Il s'agit, en réalité, d'un nombre de professionnels presque infime qui, je l'avoue, m'a surpris. Pour l'armée, la marine et l'air, nous avons, paraît-il, 250.000 hommes qui font état militaire: officiers, sous-officiers ou engagés à long terme. Trouver 20.000 hommes de plus, c'est un effort supplémentaire dont on ne peut dire qu'il soit irréalisable. On transférera, bien entendu, dans ce corps de manœuvre une partie des unités existantes, telle la division légère motorisée. La commission de l'armée, le Gouvernement, tout le monde est d'accord pour recruter des militaires de carrière. La question est de savoir si l'on doit en saupoudrer l'ensemble de l'armée ou les utiliser au mieux, dans un corps spécialisé, pour en tirer le rendement maximum. Si vous les réunissez, dit-on, n'allez-vous pas former une armée de prétoriens ? Messieurs, nous n'avons pas les moyens de nous livrer au luxe de ces scrupules sentimentaux. Considérez les faits. L'aviation, ce serait, alors, un corps de prétoriens, de techniciens engagés à long terme. Il en serait de même de la marine, pour les trois quarts. La République est entourée et comme cernée par des corps prétoriens. Si je ne m'abuse, il y a, à Senlis, et à Compiègne des tirailleurs et des spahis qui sont de parfaits prétoriens. Il y a 72.000 soldats professionnels nord-africains et coloniaux stationnés en France, constitués en grandes unités. N'est-ce pas une armée prétorienne ? Vous le voyez, messieurs, la crainte de l'armée prétorienne ne peut émaner que de ceux qui ne sont pas en contact avec les faits. Vous voyez, aussi, ce que vaut l'argument qui consiste à dire: nous ne voulons pas isoler de l'armée nationale une armée de métier. Est-ce que les aviateurs et les marins ont l'impression d'être séparés de la nation française et même de l'armée nationale ? Tout au contraire, il s'agit de former, dans ce corps, les cadres de la nation armée. Il s'agit d'en faire l'école des officiers de réserve, car c'est là qu'ils pourront le mieux apprendre à commander. Lorsqu'on nous dit — M. Léon Blum a esquissé cette objection — que le fait d'avoir une armée prête à une riposte foudroyante pourrait pousser le Gouvernement à ne pas se soumettre à la discipline de Genève, qu'il me soit permis de répondre à notre collègue... M. Léon Blum. Je n'ai rien dit de semblable et n'ai pas davantage parlé de prétoriens. M. Paul Reynaud. Je croyais avoir lu cette objection sous votre signature. Je suis très heureux que le troisième argument tombe de lui-même et je n'insiste pas. Au point où nous en sommes, dans l'état actuel de l'Europe, étant données les forces comparées, que M. Fabry a énumérées tout à l'heure, et les menaces qui pèsent sur nous, la formule de défense nationale la plus démocratique est celle qui est le plus propre à éviter la guerre. (Applaudissements au centre et à droite.) Pour moi, j'opte pour la formule qui nous est imposée par notre politique générale, pour la formule de coopération. Je repousse l'autarchie dans tous les domaines, aussi bien dans le domaine militaire que dans le domaine économique et dans le domaine monétaire. Dans l'état pèsent de l'Europe, notre système militaire nous permet-il cette politique de coopération ? Personne ne le pense ici. Dès lors, que va faire le Gouvernement ? Il sent bien l'anxiété dans laquelle nous a plongés ce débat et les révélations apportées, avec quelle émotion communicative, à cette tribune, par M. Je colonel Fabry. S'il est vrai qu'il a pris une position, dans la déclaration qui nous a été lue au début de l'après-midi, il sent bien aussi qu'il y a des moments — je parle pour l'avenir — où la Chambre doit être défendue parle Gouvernement contre elle-même, où le pays doit être défendu par un gouvernement qui gouverne, contre lui-même. (Applaudissements au centre et à droite.). On a parlé de l'intérêt électoral. Rappelez-vous le succès qu'a remporté l'autre jour, à la Chambre des Communes, le discours plein de franchise et de calme courage die ce grand démocrate qu'est M. Baldwin. L'intérêt électoral ? Lorsqu'on met le pays en face des réalités, lorsqu'on lui démontre qu'un problème a pour lui un intérêt vital, le pays sait répondre, nous pouvons lui faire confiance. (Applaudissements au centre et à droite.) Ce débat aura révélé non seulement à la Chambre, mais à la nation française, des vérités redoutables et salutaires. La déclaration faite, il y a quelques heures, par le Gouvernement, nous apparaît comme un point de départ, et non comme un point d'arrivée. (Très bien! très bien! au centre et à droite.) Nous lui demandons de s'en inspirer. Il s'honorera en faisant comme nous, en déclarant qu'il s'est instruit dans ce débat. Il s'honorera surtout en en tirant les conclusions nécessaires. (Vifs applaudissements au centre et à droite.) M. le président. La parole est à M. Reibel. M. Charles Reibel. Après l’étincelant discours que la Chambre vient d'entendre, je voudrais la ramener très prosaïquement à l'objet même du débat qui s'est instauré sur la déclaration ministérielle. La question qui est soumise à l'Assemblée — la déclaration ministérielle le dit elle-même avec netteté — c'est celle de « la prolongation provisoire de la durée du service militaire ». Après les indications si impressionnantes qui figurent dans la déclaration elle-même, après les émouvantes précisions qui ont été données par M. Fabry, il n'est pas douteux — je le crois comme M. Paul Reynaud — qu'il se trouverait dans cette Chambre une majorité pour suivre le Gouvernement et adopter, sur sa demande, les mesures qu'il croirait nécessaires pour assurer la défense du pays. (Applaudissements sur divers bancs au centre et à droite.) Mais il me paraît profondément regrettable que la question posée aujourd'hui à la Chambre sur un problème aussi grave, le soit d'une façon indirecte et pour ainsi dire oblique. On se demande pourquoi le Gouvernement n'a pas cru devoir user de la formule habituelle, celle d'un projet de loi qui aurait été envoyé aux commissions compétentes, à ces commissions techniques dans lesquelles la Chambre met avec juste raison sa confiance, devant lesquelles le Gouvernement peut plus facilement qu'à la tribune apporter toutes les indications nécessaires. Il en est beaucoup qui ne peuvent pas être publiées, mais qui peuvent être données au sein de commissions où, je tiens à le dire, pour ne parler que de celle de l'armée, que je connais bien, tous les commissaires sont animés du même esprit patriotique et où je ne sache pas qu'aucune indiscrétion ait été jamais commise, de quelque côté que ce fût, sur les renseignements d'ordre secret qui lui avaient été confiés par le Gouvernement. Au lieu de cela, la Chambre assiste, c'est une question qui est, à coup sûr, une des plus graves dans ses conséquences, à un débat improvisé, que M. le président du conseil désire voir se terminer dans cette séance même et où il a donné sur les forces comparées de la France et de l'Allemagne des indications certes inquiétantes, mais certainement bien sommaires. A la vérité, il ne s'agit pas seulement d'une chicane de procédure. Il s'agit là d'une question de fond. Le Gouvernement a cru qu'il pouvait se dispenser de déposer un projet de loi, de saisir les Chambres suivant la loi normale. Il pensait qu'il pouvait, comme il l'a indiqué dans sa déclaration ministérielle, se contenter d’appliquer la disposition de l'article 40 de la loi de recrutement du 31 mars 1928, qui lui permet de prolonger la durée du service militaire. Je crois qu'il est nécessaire qu'il soit donné lecture, à cette tribune, de l'article 40, afin que la Chambre entière puisse se rendre compte de la violation de texte qui est commise par le Gouvernement et de l'illégalité à laquelle il demande à la Chambre de s'associer. Que dit cet article 40 ? « Lorsque les circonstances l'exigent, le Gouvernement peut conserver temporairement sous les drapeaux la fraction de classe qui a terminé une année de service. » Si on se reporte au projet de loi déposé par l'éminent et regretté président Painlevé, si on se reporte aux rapports qui ont été présentés à la Chambre au nom des diverses commissions, et notamment au nom de la commission de l'armée, on se rend compte à l'évidence que ce texte, comme d'ailleurs ses termes l'indiquent par eux-mêmes, a une portée très limitée, très précise : il donne la faculté au Gouvernement, lorsqu'une classe a terminé son année de service, de retenir cette classe sous les drapeaux pendant une durée indéterminée — « temporairement », dit la loi — lorsque les circonstances l'exigent. Il n'est donc pas douteux que le Gouvernement aurait le droit, s'il estimait que les circonstances l'exigent, de retenir sous les drapeaux la classe qui va terminer le 15 avril prochain son année de service militaire. Ceci est indiscutable. Mais quel usage le Gouvernement fait-il de ce texte ? Il annonce, dans la déclaration qui vous a été lue cet après-midi, qu'en raison des circonstances, le Gouvernement, soucieux de ses responsabilités, a décidé d'appliquer l'article 40 de telle façon que la fraction de classe qui sera incorporée au mois d'avril prochain fera dix-huit mois et qu'il maintiendrait également au delà du mois d'octobre 1936, pendant une année entière, la classe incorporée en octobre 1935, ainsi que toutes les classes successives jusqu'en 1939. Je crois que nous devrions tous être d'accord pour reconnaître qu'une telle façon d'appliquer l'article 40 de la loi de recrutement est directement contraire à son texte, comme à son esprit. (Applaudissements sur divers bancs au centre et à droite.) Comment ! Le Gouvernement annonce aujourd'hui que l'an prochain, au mois d'avril 1936, les circonstances seront telles qu'il devra maintenir sous les drapeaux et temporairement, pendant une durée qu'il indique dès à présent, la classe qui devrait être normalement libérée le 15 avril 1936 et il donne des indications du même ordre pour toutes les classes successives, jusqu'en 1939 ! N'est-il pas certain qu'il s'agit, dans l'article 40, d'une faculté exceptionnelle, qui est donnée au Gouvernement lorsque les circonstances l'exigent, de conserver exceptionnellement aussi, sous tes drapeaux et d'une façon temporaire, les hommes qui ont accompli leur temps de service et qui devraient normalement être libérés ? N'est-il pas également certain que c'est détourner de la façon la plus complète de son sens et de son domaine une disposition aussi exceptionnelle et aussi grave que l'article 40 ? Ne sentez-vous pas, tous, quels abus pourraient en être faits, dans d'autres circonstances, si par hasard la Chambre admettait, aujourd'hui, une interprétation à ce point extensive d'un texte dont l'objet est précis et net ? Dans ces conditions, ne peut-on pas craindre qu'un Gouvernement, dans je ne sais quelle circonstance, désireux de maintenir sous les drapeaux des hommes qui devraient être normalement libérés, n'use de l'article 40 de la loi du 31 mars 1928, en invoquant le précédent que la Chambre aurait aujourd'hui consacré par son vote ? (Applaudissements sur divers bancs au centre et à droite.) Je le répète, il ne s’agit pas seulement d'une question de procédure, mais d'une question de droit. Quelque respect que j'aie pour la loi, malgré tout, si les circonstances l'exigeaient, s'il était impossible au Gouvernement d'opérer autrement, si, pour des raisons que j'ignore, il ne croyait pas pouvoir saisir la Chambre du projet de loi qui s'imposerait pourtant à lui s'il voulait vraiment respecter notre législation, je passerais volontiers condamnation, si cette façon de faire ne présentait, au point de vue pratique, les plus graves inconvénients. C'est qu'en effet, messieurs — et vous le sentez bien tous — la mesure qu'on vous demande va poser à chacun de vous la question de savoir si vous voulez, devant le pays, vous prononcer pour ou contre le service de deux ans. (Très bien ! très bien !) Et je crois bien que, pour certains d'entre vous, ce choix présente quelque désagrément. Certes, nous ne pouvons pas considérer d'un œil favorable une mesure de nature à imposer au pays de lourdes charges et des sacrifices pénibles, en prolongeant la durée du temps que les jeunes hommes vont être contraints de passer à la caserne. Mais au moins faudrait-il que le sacrifice ainsi demandé au pays le fût dans des conditions telles qu'il pût atteindre son but. (Très bien ! très bien !) Or, comment ne pas se rendre compte que si, au lieu de voter une loi, la Chambre se contente d'approuver la déclaration du Gouvernement, qui, dans les mêmes conditions, imposera au pays les mêmes charges, l'effet moral que l'on doit normalement attendre d'une loi nouvelle ne sera pas obtenu par cette procédure singulière, inspirée, semble-t-il, par le souci d'une opinion publique qui, à coup sûr, comprend admirablement les nécessités de l'heure et accepterait le sacrifice qu'on lui demande, à la seule condition qu'il lui soit demandé nettement et loyalement. (Applaudissements à droite et au centre.) Devons-nous négliger les efforts qu'accomplissent nos alliés, notamment la Grande-Bretagne qui, plus clairement que jamais, aperçoit, en ce moment, le danger qui menace la paix européenne et le devoir j qui lui incombe de défendre avec nous la paix en Europe ? Ne comprenons-nous pas qu'à ce point de vue, il est utile que la France l'encourage par la loyauté franche avec laquelle elle prendra les mesures de défense nationale qui peuvent être nécessaires ? Ne pensons-nous pas que pour que la mesure si lourde pour tout le pays, je le répète, qui vous est demandée, produise tous ses effets sur l'Allemagne surtout, il importe qu'elle n'apparaisse pas comme une demi-mesure un peu honteuse et qu'on n'oserait pas présenter à une opinion publique au patriotisme douteux ? (Interruptions à l'extrême gauche.) Ces arguments, messieurs, me paraissent assez forts. M. Marx Dormoy. Voulez-vous me permettre de vous interrompre ? M. Charles Reîbel. Volontiers. M. Marx Dormoy. Ne faisiez-vous pas partie de ce gouvernement de M. Millerand qui a signé les accords de Spa, par lesquels l'Allemagne a été autorisée à porter à 200.000 hommes son armée, dont l'effectif avait été fixé par le traité de Versailles à 100.000 hommes ? Ces 200.000 hommes constituent aujourd'hui les cadres de l'armée allemande. Si vous faisiez partie du gouvernement de M. Millerand, ne pensez-vous pas que vous êtes responsable au premier chef de la situation présente ? (Vifs applaudissements à l'extrême gauche et à gauche.) M. Charles Reîbel. Je vous remercie, mon cher collègue, d'avoir répondu à l'autorisation que je vous donnais de m'interrompre, en me posant une question personnelle. M. Renaud Jean. Indiscrète ! M. Charles Reîbel. Soyez assuré que je ne la considère en aucune façon comme indiscrète et que je suis fort à l'aise pour y répondre. Je faisais partie, en effet, du Gouvernement de M. Millerand, en 1920, comme sous-secrétaire d'État à la présidence du conseil et je ne suis en aucune façon gêné, je vous l'assure, pour justifier l'accord de Spa. Quelle en a été la raison ? Vous la connaissez fort bien, monsieur Vincent Auriol, puisque vous siégiez déjà, à cette époque, à la Chambre, tandis que M. Dormoy n'en faisait pas encore partie. Vous n'ignorez pas que la conférence de Spa a été la première conférence internationale qui se tint après la guerre. Vous n'ignorez pas davantage qu'à ce moment encore, la préoccupation qui dominait — fort justement d'ailleurs — toutes les autres, c'était le souci de ne pas rompre l'entente étroite qui unissait la France et ses alliés, notamment la Grande-Bretagne. Et vous ne pouvez avoir oublié que c'est M. Lloyd George, alors chef du gouvernement anglais, qui a exigé de la façon la plus impérieuse, sous menace de rompre la conférence de Spa, la mesure que vous reprochez aujourd'hui au Gouvernement français. (Très bien ! très bien ! à droite. — Interruptions à l’extrême gauche.) M. Jean Piot. Quand M. Lloyd George, en 1922, a proposé, au moment de la conférence de Cannes... M. Charles Reîbel. Je ne faisais pas partie du gouvernement, en 1922, au moment de la conférence de Cannes. M. Jean Piot. Quand M. Lloyd George nous a proposé alors un accord qui nous eût évité bien des difficultés que nous avons connues depuis, votre chef, M. Millerand, n'a pas hésité à rompre la solidarité entre la France et la Grande-Bretagne. (Vifs applaudissements à gauche et à l’extrême gauche.) M. Charles Reîbel. Je réponds bien volontiers à M. Piot. Je suis extrêmement heureux de ces interpellations rétrospectives, mais celle-ci ne s'adresse pas à moi. Je ne faisais pas partie du Gouvernement au début du mois de janvier 1922 ; je n'ai donc aucune responsabilité dans ce qui s'est passé à Cannes. (Applaudissements à droite.) Je reviens au sujet qui m'a amené à cette tribune. (Interruptions à l’extrême gauche.) Je suis enchanté de voir combien M. Vincent Auriol s'indigne que je vienne proposer à la Chambre de voter contre le Gouvernement, c'est-à-dire dans le même sens que lui. Je suis vraiment surpris de le voir se faire aujourd'hui le défenseur si ardent d'un gouvernement que, tout au moins dans son journal et dans les réunions publiques, il combat avec l'ardeur que la Chambre connaît. Je reviens à ce que j'avais l'honneur de vous dire tout à l'heure et je regrette, pour ma part, que la forme adoptée par le Gouvernement... (Interruptions à l’extrême gauche.) M. Vincent Auriol. Voulez-vous me permettre de vous interrompre, monsieur Reibel ? M. Charles Reîbel. Je ne vous autorise pas à m'interrompre, monsieur Vincent Auriol, par déférence pour la Chambre elle-même, car je ne puis prolonger indéfiniment ma présence à la tribune pour répondre aux interpellations successives de tous mes collègues de gauche et d'extrême gauche. Je disais, messieurs, que je regrette la forme que le Gouvernement a cru devoir donner à la mesure qu'il préconise et que je ne sais comment définir. Est-ce même une mesure ? C'est plutôt une simple déclaration dont le caractère même enlève au sacrifice qu'elle demande au pays la plus grande partie de son utilité. Mais si la Chambre n'est pas saisie d'un projet de loi, si la commission de l'armée n'est pas appelée à en délibérer, si elle ne reçoit de l'honorable ministre de la guerre aucune explication sur une question pourtant si grave, l'opinion publique, elle-même est, par contre, saisie. C'est précisément ce que je regrette, car je crois qu'il serait préférable que l'opinion publique fût éclairée par un débat approfondi institué devant le Parlement, au cours duquel les différentes opinions s'affronteraient librement à cette tribune, après les études préparatoires des commissions compétentes, tandis que nous risquons, avec la procédure que l’on nous propose, de voir cette réforme si importante devenir l'enjeu des luttes des partis et provoquer des discordes dans la nation tout entière. Ai-je besoin de vous rappeler comment, ici même, nous avons vu aujourd'hui se manifester avec éclat les premiers symptômes de la campagne que les partis d'extrême gauche entendent mener contre le service de deux ans ? Et ne pensez-vous pas qu'il soit grave de laisser le pays dans une incertitude qui va se prolonger ? Car, du fait qu'une loi n'aura pas été votée, du fait que la loi du 25 mars 1928, qui a fixé à un an la durée du service militaire, sera toujours en vigueur, cette question ne cessera d'être agitée dans l'opinion publique, c'est elle qui sera l'enjeu des prochaines luttes électorales. Elle sera la cause de discussions à l'intérieur même des casernes, où les jeunes gens, qui sont, pour l'instant, menacés d'y rester un temps plus long que celui qui a été fixé par la loi, vont tout mettre en œuvre pour éviter cette prolongation de leur service militaire qu'aucune nouvelle loi ne leur aura imposée. C'est pourquoi cette mesure précaire et provisoire ne peut en aucune façon atteindre son but. Ne serait-elle pas à la merci des changements de cabinet ? Le Gouvernement vient d'annoncer dès à présent qu'il entendait maintenir sous les drapeaux, pendant six mois ou pendant un an de plus, les classes qui seraient incorporées jusqu'en 1939. Mais le Gouvernement actuel sera-t-il encore au pouvoir en 1939 ? Dans ces conditions ne comprenons-nous pas que cette question si grave de la durée du service militaire évoluera suivant les circonstances et qu'elle recevra telle ou telle solution — d'ailleurs toujours incertaine et précaire — au fur et à mesure des changements d'orientation politique des gouvernements successifs ? Avec M. Fabry, je demande comment l'état-major pourra préparer un plan de mobilisation, alors qu'il ne saura jamais si le Gouvernement de demain sera partisan ou non de cette mesure de prolongation basée sur l'article 40 de la loi de 1928 ? (Interruptions à l’extrême gauche. — Applaudissements à droite.) Nous sommes aujourd'hui le 15 mars 1935. Si la déclaration ministérielle est approuvée et si le Gouvernement aux affaires le 15 mars 1936 est fidèle à la doctrine du Gouvernement d'aujourd'hui, la fraction de classe qui devrait être libérée le 15 avril 1936 ne le serait que le 15 octobre 1936. Messieurs, je vous demande de réfléchir. Le 15 mars 1936, nous serons à la veille de la consultation générale, à la veille des élections législatives. (Interruptions à l’extrême gauche.) Que se passera-t-il à cette époque, dans un an, si un député, à quelque parti qu'il appartienne, dépose sur ce bureau une proposition de résolution invitant le Gouvernement à ne pas user de l'article 40 de la loi de 1928 et à libérer le 15 avril 1936 la classe achevant son temps de service ? J'insiste auprès de vous, messieurs, pour que vous examiniez cette question avec l'attention qu'elle mérite. Demandez-vous ce que vous ferez si, à la veille même des élections, on vous demande d'inviter le Gouvernement à ne pas faire usage de l'article 40 de la loi et à libérer, à la date normale, la classe sous les drapeaux. (Applaudissements à droite.) La défense nationale ne peut pas être à la merci d'un régime aussi incohérent et aussi fuyant. Nous sommes tout prêts, mes amis et moi, à prendre nos responsabilités. Et, certes, nous n'avons pas l'intention de nous laisser émouvoir par la campagne démagogique dont on essaye de menacer ceux qui se déclareraient partisans d'une prolongation du service militaire. (Très bien ! très bien ! à droite.) Seulement, nous refusons, dans l'intérêt même de la défense nationale, et pour les raisons que je viens d'avoir l'honneur d'exposer à la Chambre, de nous associer à une mesure qui nous apparaît à la fois comme illégale et incertaine, et dont l'effet ne peut être que de troubler gravement le pays sans lui apporter la sécurité dont il a besoin. (Applaudissements sur divers bancs à droite et au centre.) Voix diverses. La clôture ! M. le président. J'entends demander la clôture de la discussion. Je consulte la Chambre. (La Chambre, consultée, prononce la clôture de la discussion.) M. le président. J'ai reçu quatre ordres du jour. Le premier, présenté par MM. Léon Blum, Vincent Auriol et plusieurs de leurs collègues (1[1]), est ainsi conçu: « La Chambre, « Se refusant à aggraver les charges militaires du pays avant qu'il ait été consulté, « Et, repoussant toute addition, passe à l'ordre du jour. » Le deuxième, déposé par M. Laurent Eynac, est rédigé comme suit : « La Chambre, « Approuvant les déclarations du Gouvernement, « Confiante en lui, « Et, repoussant toute addition, passe à l'ordre du jour. » Le troisième, déposé par M. Jean Fabry est ainsi libellé : « La Chambre, « Constatant la nécessité de réunir dans un projet de loi les mesures d'organisation et de recrutement de l'armée rendues indispensables à sa sécurité par les armements de l'Allemagne et le déficit d'effectifs des classes creuses, « Fait confiance au Gouvernement pour déposer sans délai ce projet de loi, « Et, repoussant toute addition, passe à l'ordre du jour. » Le quatrième, présenté par MM. Marcel Déat, Paul Perrin et plusieurs de leurs collègues ([2]), est ainsi conçu: « La Chambre, « Considérant que le réarmement de l’Allemagne apporte en Europe un élément nouveau de trouble et d'inquiétude, mais partiellement compensé par l'attitude de plusieurs grandes puissances également contraintes d'en tenir compte ; « Considérant, d'autre part, que la loi d'un an, correctement appliquée et complétée par le recrutement intensifié de rengagés et de spécialistes, aurait pu parer au déficit des classes creuses ; « Considérant enfin que le problème des effectifs est de plus en plus dominé par les techniques moyennes de protection et de combat qui, appuyées sur un matériel perfectionné, pour lequel le Parlement n'a jamais refusé aucun crédit, complétées par le système des fortifications et une organisation minutieuse de la nation armée, doivent, désormais, requérir le principal effort de notre état-major ; « Invite le Gouvernement : « 1° A prendre d'urgence toutes mesures utiles pour développer le système des rengagements et le recrutement des spécialistes et de n'envisager de faire jouer l'article 40 de la loi du 31 mars 1928 que si cette expérience, loyalement conduite, donnait, contre toute probabilité, des résultats insuffisants ; « 2° À déposer, dans le plus bref délai, s'il y a lieu, les textes législatifs nécessaires et, en tout cas, à poursuivre l'organisation d'une armée conforme à la fois aux circonstances diplomatiques, aux exigences de la technique et aux ressources du pays ; « Et, repoussant toute addition, passe à l'ordre du jour. » La parole est à M. Le ministre de la guerre. M. le général Maurin, ministre de la guerre. Messieurs, la tache du ministre de la guerre, dans ce débat, est assez délicate. Il se proposait de répondre à toutes les objections qui pourraient être présentées ; mais elles sont tellement nombreuses, les conseils politiques et stratégiques sont de telle qualité et en telle quantité que vous m'excuserez d'être très bref. (Applaudissements et rires.) Dans quelle atmosphère vivons-nous par rapport au monde extérieur? Permettez-moi de vous lire un extrait du Livre blanc : « Le réarmement de l'Allemagne, qui se poursuit à la cadence actuelle, sans diminution et en dehors de tout contrôle, aggravera les inquiétudes présentes des voisins de l'Allemagne et il risque, par conséquent, de produire une situation où la paix serait en danger. « Le Gouvernement de Sa Majesté a noté et accueilli avec satisfaction les déclarations des dirigeants de l'Allemagne sur leur désir de paix. « Il lui est impossible, toutefois, de ne pas reconnaître que, non seulement les forces en jeu, mais l'esprit dans lequel se poursuit l'organisation de la population et, notamment, de la jeunesse du pays, font paraître vraisemblable et justifient le sentiment général d'insécurité qui, incontestablement, a été déjà suscité. » Messieurs, cette lecture me dispense de vous préciser quel était mon état d'âme lorsque j'ai abordé M. le président du conseil, il y a quelques jours. On a dit aujourd'hui, à cette tribune, des choses excellentes. Je pense, notamment, qu'on cessera d'accuser l'état-major et d'employer un mot aussi vague. Le ministre est seul responsable et je revendique cette responsabilité comme tous mes prédécesseurs l'auraient fait à ma place. J'ai toutefois à ma disposition un instrument de travail admirable. C'est l'état-major de l'armée. Je lui ai demandé des études sur la durée du service. Il les a faites avec, je ne dis pas seulement une parfaite bonne foi, mais le désir manifeste d'alléger les charges militaires de ce pays. Il est de mon devoir de le dire, parce que c'est la pure vérité. (Applaudissements à droite.) Messieurs, veuillez considérer l'évolution du maréchal Pétain. L'année dernière, au mois de juin, il vous disait qu'il n'y avait pas lieu de modifier le service d'un an. Au mois d'octobre, heureux de trouver un mois d'économie, il l'incorporait après avoir, d'ailleurs, prévenu les commissions de l'armée du Sénat et de la Chambre. Il l'incorporait parce qu'on sentait monter une inquiétude. Et il m'a dit à moi-même : Le jour où j'estimerai qu'il y a autre chose à faire, je le ferai de mon propre mouvement. J'ai entendu prononcer le mot « complot ». Il n'y en a pas eu, je vous en donne ma parole. Il y a eu simplement qu'un homme, qui a connu les difficultés du commandement pendant la guerre, les difficultés du pouvoir pendant la paix, qui se tient au courant de ce qui se passe en dehors de ce pays, a estimé qu'il devait parler. Et il a parlé. Mais déjà, sans attendre ce moment ; j'avais demandé à M. le président du conseil d'intervenir relativement à la classe qui sera incorporée en avril. On parle de course aux effectifs. Je vous affirme que, dans notre projet, il est en ce moment question de maintenir des effectifs que nous réaliserons au mois de mai. Si j'avais eu d'autres inquiétudes, j'aurais demandé qu'on fît jouer, pour la classe à libérer dans quelques jours, l'article 40. Car cet article a été rédigé par des hommes prévoyants. Lorsqu'on paille de circonstances exceptionnelles, ce ne sont pas forcément celles qui se présentent au moment précis où une classe va être libérée. Ce sont aussi les circonstances exceptionnelles que l'on prévoit et auxquelles on a le devoir de parer. Je suis depuis fort peu de temps au gouvernement. Je ne l'ai pas ambitionné. Je n'ai pas de passé politique à défendre, mi de présent à sauvegarder, ni d'avenir à préparer. (Sourires.) Je suis donc allé trouver M. le président du conseil et, tout simplement, lui ai dit : Il me paraît évident que nous devrons maintenir au service, en 1936, quand commencera la crise, les jeunes gens que nous incorporons ; il faut le leur dire nettement. (Applaudissements.) Voilà, dans toute la simplicité du fait, ce qui s'est passé. Je n'ai demandé qu'un acte de sincérité vis-à-vis de ces jeunes gens, comme de ceux qui seront incorporés après eux, afin de leur permettre de préparer leur existence. Mais si ce que l'on dit dans le Livre blanc se réalise, si nous pouvons faire marche arrière en ce qui concerne les effectifs, qui pourra s'en réjouir le premier si ce n'est celui qui aurait la lourde charge de la défense nationale en temps de guerre ? M. le président du conseil m'a dit alors : Nous serons sincères. Nous dirons ce que vous demandez. Peut-on vraiment proposer, actuellement, une organisation militaire nouvelle ? Oh ! je sais bien que nous sommes routiniers. Je sais bien que nous n'avons pas les mécaniciens de la marine, ni les mécaniciens de l'aviation, mais je sais aussi que nous n'avons ni marine, ni aviation. Certes, s'il est un homme à qui l'on peut reprocher de ne pas penser au matériel, cet homme ne peut pas être moi. M. le président Daladier sait bien comment je l'ai soutenu, quand il voulait diminuer les effectifs ordinaires de l'armée pour recruter des spécialistes. On a rappelé que, dans un article de journal, j'avais écrit qu'en 1913 il aurait mieux valu ne pas dépenser tant d'argent en moellons pour loger la troisième classe et employer ces fonds à se procurer des canons, des obus et des mitrailleuses. (Vifs applaudissements à l’extrême gauche, à gauche et sur divers bancs.) Je ne suis donc pas suspect de me livrer à une course aux effectifs. Mais comment peut-on opposer perpétuellement le matériel et les effectifs ? Ces deux éléments sont nécessaires. Voilà ce qu'exige la sagesse. Reste le dosage : il est délicat, c'est bien certain. Mais comme nous sommes loin de 1913 ! On nous a dit qu'en 1913, nous avions la doctrine napoléonienne de l'offensive. C'est possible. Mais elle nous a coûté assez cher pour que nous ne la reprenions pas. (Vifs applaudissements sur un grand nombre de bancs.) Comment peut-on croire que nous songions encore à l'offensive, quand nous avons dépensé des milliards pour établir une barrière fortifiée ? Serions-nous assez fous pour aller, en avant de cette barrière, à je ne sais quelle aventure ? Cela seul, messieurs, vous montre quelle est la pensée du Gouvernement. Car le Gouvernement, tout au moins en ma personne, connaît parfaitement le plan de guerre. Vous m'excuserez de ne pas l'exposer ici. (Rires et applaudissements.) On nous a dit : vous avez fait des fortifications et vous nous demandez du monde pour les occuper. Évidemment ! Et nous vous demandions du monde pour agir immédiatement, des unités qui, je l'espère, auront la valeur de celles dont on a parlé, tout en comprenant des hommes du contingent. Ensuite, voulez-vous que, pour mettre tout le monde à la frontière — comme on l'a proposé — je vide toutes les garnisons de l'intérieur ? Le voulez-vous ? (Oui ! oui ! à l’extrême gauche.) Voix nombreuses à droite et au centre. Narbonne ! Narbonne ! M. le ministre de la guerre. Messieurs, je n'en ai encore vidé qu'une, et déjà.., Il y a, enfin, une comparaison d'effectifs dont on n'a pas parlé. En 1914, notre armée métropolitaine comptait 734.000 hommes et 28.000 officiers. Or, même après l'incorporation du mois de mai — car, quoi qu'on en ait dit, je n'ai pas dévoré le dernier mois d'économies et je me suis contenté de l'incorporation légale de cinq mois — cette même armée n'atteindra pas le chiffre de 300.000 hommes. Quant aux officiers de l'armée active, leur nombre a été diminué d'un quart. Dès lors, quelle comparaison établir entre les deux époques? Non ! En vérité, ce que nous vous demandons en ce moment, c'est, je le répète, un geste de sincérité vis-à-vis de jeunes gens dont nous ne pouvons actuellement envisager la libération après un an de service. Il ne s'agit donc nullement d'une course aux effectifs. Si jamais elle se produit, comme l'a dit le colonel Fabry, ce ne peut que plus tard, car, pour cette incorporation, les dés sont joués. Il y a d'ailleurs, en ce qui concerne cette course, une limite que vous connaissez, puisque nous vous demandons simplement d'abaisser l'âge d'incorporation de vingt et un à vingt ans. Et pourquoi est-ce que je vous demande à cet égard une certaine latitude ? Croyez-vous que nous soyons restés indifférents, moi et tous mes camarades, aux malheurs qui nous ont frappés cette année ? Croyez-vous que nous ne désirions pas un contingent parfaitement sélectionné, afin d'éviter, des pertes comme celles que nous pleurons encore ? (Applaudissements.) Eh bien! messieurs, pour arriver sûrement à ce résultat avec des jeunes gens de moins de vingt et un ans, nous vous demandons cette plate-forme sur laquelle nous nous appuierons. Et quand je vous parle de nos inquiétudes sur la valeur physique du contingent, je pense à l'enfance misérable de certains de ces jeunes gens, je pense à la manière dont ils ont été alimentés dans leur jeune âge. (Applaudissements.) Et je ne sais pas dans quel état nous les trouverons à l'âge de vingt ans. Cet étalement, que le président Painlevé avait préparé avec un rare esprit de méthode, nous en recueillerons certainement les fruits. Mais dans quelle mesure ? Il y a là une inconnue terrible. C'est pourquoi j'ai fait cette demande — sans savoir s'il fallait déposer un projet de loi, et je m'excuse de mon ignorance parlementaire — mais je l'ai faite dans la sincérité de mon âme et pour être vrai à l'égard de jeunes gens que, pour rien au monde, je ne veux tromper une fois qu'ils auront franchi la grille de la caserne. (Applaudissements.) Et maintenant, messieurs, supposez que nous né fassions rien. Supposez que notre contingent tombe au-dessous de 100.000 hommes. Supposez que cet étalement si bien préparé nous donne des déboires au point de vue physique. Supposez que les engagements — auxquels, messieurs, nous allons donner une impulsion nouvelle (Applaudissements à gauche), puisque M. le ministre des finances a bien voulu augmenter les primes, et nous les avons d'ailleurs, depuis quelques mois, rétablis, à ce point qu'il se manifeste dès maintenant un courant intéressant — ne répondent pas à nos espérances. Devant toutes ces hypothèses, il faut bien que nous ayons une certitude. Il faut bien que nous sachions, je vous l'ai dit, sur quelle plate-forme nous appuyer. Course aux effectifs ? Non ! maintien des effectifs nécessaires — et je l'espère, suffisants : voilà, je vous l'affirme, la vérité pure et simple. On a dit que ce prétendu militarisme allait inciter nos voisins et les entraîner encore vers d'autres armements. Vraiment, comment peut-on parler de notre militarisme, alors que nous trouverions devant nous des jeunes gens qui auront bénéficié, physiquement, du régime des camps de travail, qui auront subi là un véritable entraînement — cet entraînement que nous essaierons de donner aux nôtres par une préparation militaire, qui d'ailleurs ne va pas sans difficulté — des jeunes gens qui, en arrivant au régiment, seront donc immédiatement utilisables. Or, n'oubliez pas que, dans notre armée, ce n'est pas le cas, car, pendant la première période de leur incorporation, les recrues sont à l'instruction. Provocation de notre part ? Non ! Non ! messieurs. A mon avis, il n'y a qu'une seule provocation à redouter et c'est celle que, chef de l'armée, je ne puis admettre et à laquelle je vous demande de ne pas consentir : la provocation de la faiblesse ! (Applaudissements.) M. le président. La parole est à M. Daladier, sur les ordres du jour. M. Édouard Daladier. Messieurs, après la déclaration de M. le président du conseil, le discours de M. le ministre de la guerre a très bien précisé le débat. Je voudrais, en mon nom personnel et au nom de quelques-uns de mes amis, expliquer ce qui nous sépare de la position qui a été prise par le Gouvernement et qui paraît être maintenue, si j'ai bien compris ses récentes déclarations. Sur la façon dont se pose le problème, il n'y a pas de difficulté entre nous. Vous nous l’avez dit avec raison : la réduction du nombre des naissances pendant la guerre entraîne, à partir de 1936, une chute considérable des effectifs. Même si nous « étalons » le contingent fourni par une classe, puisque nous revenons à l’incorporation à vingt ans, nous arrivons à un chiffre oscillant entre 160.000 et 170.000 hommes. Le chiffre moyen actuel étant de 220.000 à 230.000 hommes, il y a donc une chute d'effectifs de 60.000 hommes environ. Je ne suis pas de ceux qui se résigneraient à ne faire aucun effort pour combler ce déficit. En second lieu — c'est un argument sur lequel vous avez eu raison de ne pas insister outre mesure, car les faits sont connus et il est bon qu'à la tribune française, tout au moins, personne ne perde son calme et son sang-froid — en second lieu, il y a un réarmement allemand. Sur son importance réelle, bien entendu, on peut discuter, car, en cette matière, Ies uns et les autres, nous procédons par des évaluations. On peut être en tout cas certain que la Reichswehr d'autrefois, celle des 100.000 hommes de métier, a été au moins triplée et qu'elle va peut-être atteindre le chiffre de 400.000 hommes. Il est certain que, malgré la dissolution des S.A., il y a encore en Allemagne des organisations paramilitaires importantes. Il est certain aussi qu'un effort considérable a été fait en ce qui concerne la police encasernée. Et n'oublions pas le fait, qui me paraît autrement grave et autrement redoutable, de la brusque déclaration de l'armée de l'air. A l'heure où vous parlez d'attaque brusquée, à l'heure où vous demandez au pays des sacrifices pour être en mesure d'y faire face, vous savez bien que l'arme de l'attaque brusquée, c'est l'aviation. (Applaudissements sur divers bancs à gauche.) Il est naturel qu'un Gouvernement, que les représentants du pays, que le pays lui-même, aient de légitimes préoccupations. Personne, ici, sur aucun banc de la Chambre, n'abandonne l'espoir que les méthodes de collaboration internationale finiront par juguler la guerre : là-dessus, nous sommes d'accord et c'est la volonté unanime du peuple français. (Applaudissements.) Mais il n'en est pas moins vrai que, pendant que les négociations internationales se poursuivent, tandis qu'elles revêtent, jour par jour, un caractère croissant de complexité, personne ne pourrait prendre la responsabilité de laisser, par l'effet des classes creuses et en présence de ce réarmement, la force de la France s'amenuiser, de laisser la France découverte ou affaiblie. Pour ma part, je ne la prendrais pas. Mais la question est de savoir quels moyens il convient de mettre en œuvre et c'est là-dessus que je ne suis pas d'accord avec le Gouvernement. Je pense d'abord qu'il est peut-être dangereux de séparer ainsi les éléments essentiels du problème général de la défense nationale et de réduire à une question d'effectifs terrestres l'examen, qui doit être approfondi et méthodique, de la réforme nécessaire de l'organisation dans son ensemble. Cette façon de procéder me parait être de nature à susciter de nombreuses difficultés. Effectifs ? Certes, c'est un problème, c'est un élément important, car toutes nos fortifications, si elles ne sont pas occupées, car toutes nos mitrailleuses, si elles ne sont pas servies, car nos tanks, s'ils ne sont pas servis par des hommes entraînés, à quoi tout cela servira-t-il ? Et à quoi bon avoir dépensé, de 1930 à aujourd'hui, plus de 100 milliards pour la défense nationale ? (Mouvements divers.) Par conséquent, j'ai la certitude que ce problème des effectifs existe. Mais c'est encore sur l'ensemble du problème que j'aurais voulu voir porter l'effort du Gouvernement. On a dit, dans des critiques sévères auxquelles je ne m'associe point, que nous étions toujours en retard d'une guerre, qu'en 1914 nous avions préparé une sorte de succédané de la guerre de 1870, malgré les exemples décisifs des guerres balkaniques et de la guerre russo-japonaise, et on a redouté que nous ne préparions aujourd'hui une sorte de succédané de la guerre de 1918. Je parle, bien entendu, dans l'hypothèse où l'événement terrible viendrait à se produire. Je voudrais cependant que, même dans ce débat d'effectifs, on voulût bien ne pas oublier le rôle prodigieux de l'aviation qui est la révélation de ces dernières années. Si l'attaque brusquée venait à se produire un jour, elle se ferait par la voie des airs, parce que l'on peut, du fond d'un pays, amener sans provoquer l'émotion ni même l'inquiétude des services de renseignements, des escadres sur des terrains aménagés près du pays que l'on veut attaquer. Et, étant donné la vitesse de ces escadres, leur puissance de destruction, les bombes et les gaz qu'elles peuvent transporter et aussi les détachements qu'elles peuvent déposer sur des points sensibles, pourriez-vous arriver, je ne dis pas à mobiliser, mais à concentrer des troupes dans les délais que vous prévoyez ? C'est pourquoi, il ne faut peut-être pas rejeter avec un dédain systématique cette conception qui consiste non pas à vider tout l'intérieur du pays de ses effectifs, mais à pousser vers les frontières les éléments essentiels dont vous aurez besoin si par malheur les attaques d'avions rendent impossible, au moment voulu, la concentration des forces terrestres. (Applaudissements à gauche et sur divers bancs.) Aussi aurais-je préféré, moi aussi, je le dis très franchement, qu'on déposât un projet où l'ensemble de tous ces éléments aurait été exposé au pays. J'ai, en effet, la conviction que si nous avions su nous astreindre à coordonner tous les moyens de la défense nationale, au lieu d'avoir une défense tronquée et peut-être mutilée, nous aurions pu réaliser sur terre des économies d'effectifs en faisant un plus large usage de l'aviation. Quand nous discutons ici, nous éliminons complètement de nos calculs une armée d'outre-mer concentrée pour une grande partie en Afrique du Nord et atteignant sensiblement le chiffre de 200.000 hommes, Nous résignerons-nous à ne pas nous servir de cette force ? Mais le problème de son transport qui peut être vital ne peut être résolu que si nous avons la maîtrise de l'air. S'il est une arme qui permette ces économies d'effectifs, s'il est une arme qui permette de réaliser l'intervention dont parlait M. Paul Reynaud, c'est bien l'avion multiplace de bombardement, c'est l'armée de l'air, libérée de toutes les autres servitudes. C'est l'arme qui, dans les circonstances actuelles, est la mieux adaptée aux facultés de notre pays, pays de faible natalité mais pays de qualité où une immense jeunesse intellectuelle sans emploi irait volontiers, fidèle à la tradition de notre race aventureuse, sillonner les routes de l'air. (Applaudissements à gauche et sur divers bancs.) C'est l'aviation qu'il faut organiser, c'est sur elle que je voudrais voir porter l'effort décisif. Si vous agissez dans ce sens, monsieur le président du conseil, mon bulletin ne vous fera pas défaut au moment où vous me demanderez d'appuyer votre effort. (Applaudissements à gauche et sur divers bancs.) Je reconnais, messieurs, qu'il reste un problème des effectifs. Je voudrais le traiter avec la même simplicité. Je vous l'ai dit, je ne veux pas m'en remettre de la sécurité du pays aux résultats des négociations internationales. (Très bien ! très bien !) Que la France y défende ce qui fut toujours la thèse française de l'arbitrage, du désarmement contrôlé et sanctionné, d'accord ; qu'elle multiplie ses efforts pour la faire triompher, j'y souscris pleinement. Mais nous ne pouvons pas attendre, nous n'avons pas le droit d'attendre, et je ne peux pas admettre le raisonnement qui consiste à placer l'Allemagne devant le fait d'une union des autres pays. Nous devons, par nos propres efforts, assurer notre liberté et l'inviolabilité de notre sol. (Applaudissements.) Si nous laissons, en effet, se creuser dans nos effectifs de l'armée active ce déficit dont je parlais tout à l'heure, je vois difficilement un homme responsable de la défense nationale acceptant de perdre ainsi brusquement 60.000 hommes du contingent sans les remplacer par rien. Mais — et sur ce point je me sépare du Gouvernement — je crois qu'il est d'autres moyens que l'accroissement de la durée du service militaire signifiée presque un an à l'avance à une classe qui n'est pas encore incorporée. L'article 40 vous permet, en cas de circonstances exceptionnelles, de retenir la classe. Jamais on n'a compris qu'il signifiât que vous l'incorporerez pour une période plus longue. Je ne crois pas que cela soit légitime. J'aurais préféré qu'on nous dît : « Nous allons nous efforcer de combler ce déficit par d'autres mesures ». Je vais rapidement vous en tracer l'esquisse. « Si nous ne réussissons pas dans cet effort auquel nous allons demander aux commissions compétentes du Parlement et au pays lui-même de s'intéresser avec passion, nous serons obligés alors de demander au pays un accroissement de la durée du service militaire. » (Applaudissements à gauche.) Un accroissement. Lequel ? Vous dites que vous n'augmentez pas les effectifs ; que vous voulez simplement rétablir les effectifs normaux de la loi d'un an. On pourrait discuter. Si les mesures dont je vais vous parler ne sont pas prises ou ne réussissent pas, pour retrouver ces 50.000 à 60.000 hommes qui vous manquent, il faudrait accroître la durée du service de quelques mois, le porter au maximum à dix-huit mois. Mais si vous allez, comme vous le déclarez, à la loi de deux ans, à partir d'octobre 1935, alors, en réalité, c'est bel et bien un accroissement d'effectifs que vous réalisez par rapport aux effectifs normaux de la loi d'un an. Quels sont ces effectifs normaux sur lesquels nous discutons ? Je ne trahirai aucun secret en disant que, sur ce point comme sur quelques autres, le conseil supérieur de la guerre est parfois divisé. Les rapporteurs de la loi d'un an, M. Bernier, notre ancien collègue M. Accambray, évaluaient à 200.000 hommes l'effectif normal qu'il fallait atteindre par les seules ressources du contingent. Cette thèse n'a pas été admise. Mais j'ai entendu soutenir, par des officiers généraux qui joignent une grande loyauté à une grande compétence, qu'autour de 210.000 à 220.000, ils pourraient, comme ils disent, étaler. Prenons le chiffre plus fort qui a toujours été défendu, celui de 230.000 hommes. Comment passerons-nous de ce chiffre des classes creuses de 170.000 hommes à ce chiffre des effectifs normaux de 230.000 bommes ? Que pouvons-nous faire ? Quels moyens à employer avant de recourir à la mesure brutale de l'accroissement de la durée du service actif ? Il y a les militaires de carrière et les spécialistes. J'ai entendu soutenir à cette tribune, par des hommes qui n'appartiennent pas à mon parti, mais dont je respecte à la fois le passé de combattants et la compétence militaire, qu'un militaire de carrière, ou un spécialiste, s'il est bien recruté et surtout s'il est encouragé, au cours de son service, à mesure qu'il obtient le brevet de telle ou telle spécialité, par des avantages particuliers, vaut au moins deux soldats du contingent. Je ne discuterai pas sur le point de savoir s'il en vaut deux ou trois. Je dis que c'est un fait qui a été affirmé. Je pourrais lire les extraits des discours qui ont été prononcés, je le répète, par des hommes qui ne sont point de mon parti. Vous ne me ferez jamais admettre, à moins que vous ne n’en apportiez la démonstration par le fait, qu'à une époque où l’on compte 500.000 chômeurs totaux, plus d’un million de chômeurs partiels, où toute une jeunesse voit se fermer devant elle les portes de l'avenir, on ne peut pas recruter un contingent de qualité de 25.000 à 30.000 spécialistes supplémentaires. (Applaudissements à gauche et sur divers bancs.) Je prends très au sérieux les articles partis dans les journaux, sur l'activité diplomatique du Gouvernement. Je me suis réjoui des accords de Londres, avec ce qu'ils nous apportent de précieux au point de vue de cette collaboration des forces aériennes, qui a une importance capitale. Je me réjouis également des accords de Rome. Lorsque nous avons voté la loi d'un an, quels étaient nos rapports avec l'Italie ? N'était-ce pas le moment où entre les deux pays, s'échangeaient des propos plutôt amers ? N'y avait-il pas entre l'Allemagne et l'Italie de cette époque des relations assez profondes, à tel point que nous nous demandions si, un jour ou l'autre, il ne faudrait pas envisager la couverture de notre pays depuis la mer du Nord jusqu'à la Méditerranée ? La situation ne s'est-elle pas modifiée ? (Applaudissements.) Si nous avons consenti à l'Italie des sacrifices coloniaux importants, qu'on aurait tort de prendre à la légère, si nous nous sommes désintéressés de certains autres pays, si nous avons dit que nous serions aux côtés de l'Italie pour faire respecter au besoin par la force l'indépendance et l'intégrité de l'Autriche, j'imagine qu'il y a une contrepartie, qui, si elle n'est pas écrite dans des documents diplomatiques, s'inscrit dans la réalité. Vous n'êtes plus, comme il y a quelques années, dans cette situation qui vous obligeait à maintenir à la frontière des Alpes, en couverture, une armée de 45.000 hommes. Vous pouvez économiser sur ces effectifs. Sinon, que signifieraient les accords de Rome, que signifierait toute cette activité diplomatique ? (Applaudissements à gauche et sur divers bancs.) Je pourrais développer cette esquisse Je ne suis déjà pas très loin du chiffre dont vous avez parlé et qui a tant ému le pays. Croyez-vous qu'un certain nombre de services de notre armée, qui emploient de la main-d'œuvre militaire dans des conditions sur lesquelles il vaut mieux ne pas trop insister ne s'adresseraient pas avantageusement aux chômeurs ? Ne peut-on récupérer dans cet ensemble qui forme une masse assez imposante quelques milliers d'hommes, et notamment des professionnels et des militaires de carrière ? Je ne serais pas éloigné de la thèse de M. Paul Reynaud en ce qui concerne la qualité, bien que je n'accepte pas ses conclusions qui me paraissent conduire á la formation de l'armée de choc professionnelle, plus dangereuse qu'on ne le croit pour la sécurité de notre pays. Ce que je retiens, c'est la valeur de ce spécialiste, de cet homme qui reste deux, trois ou quatre années au régiment, qui est instruit, qui est intéressé á avancer, à qui il faudrait ouvrir beaucoup plus largement que nous ne l’avons fait l’accès au grade de sous-officier. Si l’on appliquait cet ensemble de mesures — c'est une question de volonté, de ténacité, une question d'argent aussi, mais qui ne souffrirait aucune difficulté —, on pourrait faire au pays l’économie de cet accroissement de la durée du service militaire. Si vous n'y réussissez pas nous serons prêts à accomplir avec vous un devoir impérieux de défense nationale, avec lequel on ne doit pas en effet transiger. Mais nous demandons que soient mis en œuvre tous les moyens que je viens de préconiser et sur lesquels, s'il n'était pas si tard, j'insisterais avec des chiffres et des preuves. C'est seulement si vous échouez que vous aurez le droit de faire jouer l’article 40, ou plutôt de déposer un projet de loi net, clair, précis, pour lequel vous demanderiez l'extrême urgence, accroissant de plusieurs mois la durée du service. Mais faites d'abord la preuve devant le pays que rien n'a été épargné pour maintenir la loi d'un an. (Applaudissements á l’extrême gauche et sur divers bancs á gauche). M. le président. La parole est á M. Sénac. M. Jean Sénac. Messieurs, vous pensez bien qu’à cette l’heure tardive je n'ai pas l’intention de me livrer a des considérations générales sur l’organisation de l'armée. Aussi bien, vous en avez entendu aujourd’hui, et de fort belles. Je ne les discuterai pas; ce n'est pas l'heure. Je me bornerai à poser le problème tel que je le vois, tel qu'il ressort de la déclaration ministérielle. Je vous montrerai ce qu'il peut y avoir de nuancé dans notre attitude à l'égard du ministre et de réel dans notre approbation. Je laisserai de coté toute querelle de procédure. Des questions de cette importance et de cette gravité n'en comportent pas. Il y a, comme le disait le précédent orateur, un devoir á remplir. Nous avions pensé l’accomplir selon nos convictions. Il y a longtemps que nous nous préoccupons de ces questions d'effectifs. Personnellement, j'ai été, vous le savez, quelque peu mêlé au statut militaire qui est en discussion, dont on a dit beaucoup de bien et beaucoup de mal, dont on a prétendu même qu'il avait fait son temps. Sur ce point, d’ailleurs, je suis en désaccord avec les orateurs qui l'ont attaqué, non pas que je veuille défendre une sorte de paternité ou de parrainage, mais simplement parce que ce statut — très souple et facile á adapter aux circonstances — a été singulièrement fortifié depuis 1927. La question qui se pose aujourd’hui devant nous se relie á la double préoccupation qui pèse sur cette Assemblée: la couverture et la crise des effectifs. Elle a été débattue, á l'époque, dans des conditions difficiles par M. Fabry et par M. Renaudel, que j'ai d’autant plus le regret de ne pas voir á son banc que ce sont des raisons de santé lui le tiennent éloigné de cette enceinte et que sa voix autorisée nous aurait soutenus dans ce débat. (Applaudissements à l’extrême gauche.) Nous disions alors que, le service d'un an réduisant nos effectifs, il fallait masser le plus de troupes possible sur les points sensibles de la frontière. Et nous avons obtenu a ce moment même qu’à la fin de l'occupation de la Rhénanie les divisions du Rhin fussent ramenées non á l'intérieur, mais dans les régions frontières. Puis, pour renforcer encore notre couverture, nous avons décidé la construction des fortifications, qui a imposé a ce pays un grand effort financier. Nous avons dans la suite voté la loi de 1931 qui assure à la couverture une sorte d'instantanéité par l'appel individuel non pas seulement des disponibles, mais des réservistes. En outre, en 1932, il est bon de le rappeler pour faire connaître au pays l'effort de la commission de l'armée et de la Chambre, nous avons procédé á l'organisation de troupes spécialisées, troupes du type frontière qui — c'est un peu la cause de la crise de nos effectifs á l'intérieur — ont porté le nombre de nos divisions de 20 á 22, en constituant, dans la Moselle et dans la Lauter, deux divisions spéciales, les plus belles de l'armée française, je crois, et les plus puissantes. Nous avons donc pris toutes les précautions qu'on nous demandait. A aucun moment nous n'avons refusé un effort. Nous avons modifié complètement l'organisation militaire en motorisant un certain nombre de grandes unités qui constituent une réserve immédiate pour le soutien des régions fortifiées ou organisées définitivement. On peut dire qu'ainsi peu à peu, jusqu'à ce jour, l'armée a subi des transformations profondes dans sa structure même, qui la font bien différente de ce qu'elle était en 1927, par la variété de ses formations nouvelles et la puissance de feu de l'armement dont elle a été dotée. Nous pensions que l'effort que nous avions consenti devait nous donner une sûreté particulière. Et je crois, en dépit de certaines critiques, qu’à cette heure encore elle nous permet de considérer les événements avec « une ferme tranquillité », comme le disait un précédent orateur. Oui, la situation de l'armée française est encore telle que nous pouvons regarder l'avenir avec confiance, tout au moins pendant les mois qui vont venir. Mais il faut envisager l'heure où va apparaître la crise des effectifs. Comment y parer ? C'est sur ce point que se manifeste, entre quelques-uns de nos amis, une certaine divergence d'appréciation. Nous avions pensé, de très bonne foi, qu'avant de décider une augmentation du temps de service, si légère fût-elle, il fallait appliquer certaines mesures et en voir les effets. Ne pouvait-on pas, d'abord, récupérer des contingents qui sont éparpillés dans certaines parties de notre empire colonial ou on pourrait leur substituer, comme le fait déjà l’Angleterre, la force de l’aviation ? Ne pourrait-on pas trouver également, comme l'a dit le précédent orateur, dans les engagements et les rengagements, accrus par des mesures appropriées, le moyen de combler au moins une large partie de notre déficit d'effectifs ? Nous estimons que l'augmentation du temps de service n'aurait á intervenir qu'après avoir réalisé les mesures et si elles n'apportaient pas tous les effectifs qu'on attendait d'elles. Mais deux circonstances se sont produites, qui ont modifié la situation. D'une part, M. le maréchal Pétain, ministre de la guerre, a décidé, le 3 juillet dernier, qu'on ne ferait plus d'économies d'effectifs et qu'une partie des effectifs économisés serait employée. De ce fait, le déficit s'est trouvé immédiatement aggravé. D'autre part, nous avions espéré de très grands et très rapides résultats des engagements et des rengagements. M. le président de la commission de l'armée reconnaîtra que la commission qu'il préside y a aidé de tout son pouvoir, mais que des retards se sont produits qui ne dépendent pas d’elle et dont on ne peut la rendre responsable. L'échec doit être imputé á une conjuration des événements et des bommes entre lesquels il est difficile de faire le départ. Ce qu'il faut constater, c'est qu'en fait les mesures nécessaires n'ont pu être promulguées après les votes de la Chambre et du Sénat que le 29 février et le 1er mars et que ce n'est qu'aujourd'hui même que M. le ministre de la guerre a reçu de M. le ministre des finances le projet de loi sur les primes qui est de nature á développer singulièrement les engagements et les rengagements. (Applaudissements à gauche.) Si ces résultats ne sont pas déjà obtenus, nous pouvons espérer qu'ils le seront. Mais est-il au pouvoir de l’un de vous de déclarer qu'ils le seront dans six mois, dans huit mois, dans deux ans ? D'après les renseignements que je possède — vous pensez bien que je me suis préoccupé de vous apporter des précisions sur ce problème et de ne pas faire des hypothèses que les faits pourraient démentir cruellement — il ne faudra pas moins de deux années pour obtenir le complément nécessaire de militaires de carrière. Le rythme des engagements et rengagements n'est donc pas aussi accéléré que pourrait le faire croire la situation économique du pays et l »apport du chômage a été jusqu'à ce jour assez décevant. Sans doute, on n'a pas fait tout ce qu'on pouvait faire. Sans doute, nous avons reçu, les uns et les autres, des réclamations et des protestations d'hommes dont l’engagement ou le rengagement n'a pas été accepté. (Applaudissements à gauche.) Nous avons pu y voir un certain parti-pris voilant mal, peut-être, le dessein de nous amener á l’augmentation du temps de service. Et c'est ce qui explique le malaise et l’hésitation de certains de nos amis. Je comprends leur état d'esprit. Mais est-il bien sur qu'en ouvrant les portes plus largement on eût abouti, et dans les délais qui s'imposent ? Nous avons pensé très loyalement qu'il fallait vous demander, monsieur le président du conseil, d’essayer d'abord de continuer cet effort de recrutement et de tenter aussi les récupérations d'effectifs dont j'ai parlé par ailleurs. M. le ministre de la guerre nous a dit: « Il y a là, assurément, une espérance dont je veux tenir compte ; mais, placé en présence de réalités, j'ai besoin d'une certitude. » La certitude, c'est d'obtenir les effectifs nécessaires par les procédés les plus simples, par une augmentation du temps de service qui sera provisoire. C'est ici que s'affrontent les thèses opposées de ceux qui prétendent qu'aucun effort n'est nécessaire, qu'il faut tout attendre des accords internationaux, si décevants qu'ils aient été jusqu'ici, et de ceux qui disent: « Il ne faut compter que sur nous-mêmes et le Gouvernement aurait dû demander immédiatement le retour au service de deux ans, non pas seulement pour parer à la crise des effectifs, mais pour établir un équilibre entre nos effectifs et ceux de l'Allemagne. » Mais alors, c'est la course aux armements, course insensée, où l'on voit trop bien de quel côté sont les chances. Entre les deux systèmes, le Gouvernement a choisi celui qui réserve le mieux l'avenir : il a choisi de maintenir la loi d'un an et de lui assurer, par une augmentation temporaire du temps de service, les effectifs normaux qui lui ont été promis. Mais il a ajouté — c'est du moins ainsi que j'ai compris la déclaration qui nous a été lue — que si les diverses mesures dont j'ai parlé et qu'il envisage comme nous-mêmes donnaient les résultats que nous en espérons, il pourrait y avoir, à un moment donné, avant la fin de la période de crise, des allégements, et, par conséquent, si j'ai bien entendu, une diminution de la durée du service. Je lui demande alors de nous indiquer et de prévoir dans le mécanisme des incorporations qui fait l'objet — ou l'un des objets — du projet dont il a annoncé le dépôt, non pas seulement comment on arrive au service de deux ans, mais aussi comment on en sort. (Applaudissements à gauche.) Nous voudrions recevoir, par un texte législatif et non par une déclaration ou un ordre du jour qui ne tranchent pas complètement le débat sur ce point, les apaisements nécessaires. En donnant à l'effort que vous demandez au pays un caractère temporaire, vous tenez compte de toutes les souffrances qui lui ont été imposées par la guerre et de toutes les déceptions que la paix lui a apportées. Comme ce personnage de la mythologie qui avait reçu dans un coffret précieux les présents des dieux, il avait cru recevoir, lui aussi, avec la paix, des bienfaits inestimables qui se sont évanouis comme illusions et chimères, et ce qui reste encore d'espérance, c'est le projet du Gouvernement qui le ménage. Voilà pourquoi je le voterai avec, j'en suis certain, un grand nombre de mes amis. (Applaudissements à gauche.) M. le président. La parole est à M. Édouard Herriot, ministre d'État. (Applaudissements à gauche.) M. Édouard Herriot, ministre d'État. Messieurs, vous reconnaîtrez volontiers que si je voulais être habile je ne serais pas en cet instant à la tribune. Les circonstances m'ont valu un titre dont l'originalité essentielle est son absence de caractère (Sourires) et, derrière cette neutralité je pourrais abriter, sans reproche de qui que ce soit, mon silence. Mais, excusez-m'en — c'est un reste de jeunesse qui disparaîtra bientôt, j'en suis sûr — je ne me résigne pas volontiers à ce genre d'attitude. J'aime prendre des responsabilités, surtout quand elles sont difficiles. Évidemment, à première vue, la popularité risque de ne pas être du côté du projet du Gouvernement. Demander à une nation éprouvée déjà de tant de façons un effort, une précaution, c'est s'exposer à des raisonnements, à des objections, à des attaques qu'il est bien facile de prévoir et qu'un peu de courage autorise à ne pas trop craindre. Puisque les circonstances font que j'ai l'honneur d'être aussi le chef d'un grand parti, je viens dire la position que je prends pour lui. Vous m'excuserez si je ne me place à aucun moment au point de vue technique. Je crois, cependant, que ces matières, comme les autres, relèvent du raisonnement et du bon sens. Il y a même sur ce point un écrit célèbre de Paul-Louis Courier, qui confirme cette thèse avec éclat et avec esprit. Mais je n'aurai pas besoin de recourir à la technique pour définir ma position. Je me suis montré hostile à un projet de loi de deux ans et je veux dire franchement pourquoi, puisque mon intervention elle-même m'autorise, ou me commande, de parler librement. On a, dans la presse, dans l'opinion, fait une grande campagne en faveur du retour à la loi de deux ans. On a même fait entrevoir que ce ne serait peut-être pas un régime définitif. On a menacé ceux qui ne voulaient pas accepter cette solution. Je suis de ceux qui la trouvaient mauvaise, surtout étant donné l'esprit dans lequel on l'avait conçue. Il me paraissait évident que ceux, ou certains de ceux qui réclamaient la loi de deux ans — je ne parle pas de ceux qui, comme M. Fabry, l'ont défendue pour des raisons techniques ou des raisons nationales auxquelles nous avons tous rendu hommage — laissaient apparaître des intentions politiques derrière certains projets On voulait nous amener à renier la loi d'un an. Il fallait nous amener à laisser dire, ou à faire dire, dans le pays, que ceux qui avaient fait la loi d'un an ou ceux qui l'avaient soutenue avaient manqué à leur devoir envers la nation. C'est ce qu'on n'aurait pas manqué de faire. Et puis, on voulait aussi obtenir un autre résultat : on voulait désavouer, et nous amener à désavouer, nous aussi, une politique internationale à laquelle nous demeurons fidèles, que nous avons servie avec constance, à certains moments peut-être avec courage, en tout cas avec continuité, que nous ne renions pas et que nous ne renierons jamais. (Applaudissements à gauche.) Il y avait une autre position à prendre. Je l'ai prise. Et parce que je l'ai prise, je viens m'expliquer franchement, librement, comme je crois que c'est l'honneur d'un parlementaire de le faire, même et surtout s'il est ministre. On s'est placé — et là avec mon accord complet — sur le terrain de la loi d'un an. Pourquoi ? Quand nous avons travaillé pour la loi d'un an, quand nous l'avons discutée, nous avons admis l'article 40. Nous avons prévu qu'il y aurait peut-être des circonstances difficiles. Nous allons voir ce qu'il faut entendre par ces mots. J'estime que lorsqu'on a recommandé une loi, lorsqu'on l'a défendue et votée il faut l'admettre tout entière. Je n'ai pas voté la loi d'un an avec l'idée d'en accepter ce qui était un avantage à certains égards, peut-être même au point de vue de certaine popularité, sous réserve d'en rejeter les inconvénients éventuels. Je l'ai acceptée tout entière. (Applaudissements à gauche.) Et l'ayant acceptée tout entière, parce que je prétends qu'elle représente un mécanisme correspondant à toutes les nécessités du temps moderne, à toutes les nécessités de la défense d'un État, je crois — excusez-moi d'évoquer ce souvenir — défendre l'œuvre de certains de mes amis du temps passé, qui ne sont plus tous là, en montrant que cette loi d'un an peut être bonne pour faire face à des circonstances difficiles comme celles d'aujourd'hui. C'est donc une question de loyauté pour un homme qui a voulu la loi d'un an, qui l'a défendue, recommandée dans le pays, qui a donné l'assurance qu'elle couvrait tous les besoins de la nation. Convient-il, en ce moment, non pas de modifier la loi d'un an, mais de l'appliquer telle que ses auteurs et, en particulier, mon illustre ami Painlevé, l'ont voulue ? Voilà la question. Les circonstances sont-elles celles que l'article 40 a prévues ? Laissez-moi dire combien une discussion sur le détail d'un mot ou d'une formule, en ce moment-ci, est au-dessous du débat lui-même. Est-ce que, dans l'ensemble, les circonstances sont telles que nous devions appliquer la loi d'un an telle que nous l'avons conçue, telle que de grands républicains, qui étaient aussi de grands Français, l'ont voulue ? Je réponds oui, et celui qui répond ainsi, c'est l'homme qui n'entend pas renier son œuvre intérieure ni ses convictions dans l’ordre international ; c'est l'homme qui, eu 1924, à Londres, a signé avec les Allemands la première paix discutée, consentie ; c'est l'homme qui, en 1924, est venu proposer à Genève un protocole qui, s'il avait été adopté universellement, eût réglé le problème dont nous sommes aujourd'hui tourmentés ; c'est l'homme qui, en 1932, a signé à la fois les accords de Lausanne et tel texte sur l'égalité des droits dans la sécurité que l'on invoquait encore récemment à la conférence de Londres. Je veux, en tout cas, dans une telle discussion, une entière bonne foi. J'ai écouté les chiffres qu'on a cités cet après-midi. D'ailleurs, je m'excuse de le dire, je les connaissais déjà. On a parlé des effectifs de l'armée russe ; j'ai le droit d'en parler, moi aussi. Il fut une époque où l'idée d'un rapprochement sur le terrain de la paix avec les Soviets était partout honnie. Je ne porte pas atteinte à la vérité en disant que, sur un tel sujet, je ne suis pas de ceux qui ont suivi ; j'ai précédé (Applaudissements à gauche) et j'ai acquis, avant subi un grand nombre d'insultes, le droit de regarder aujourd'hui, n'est-il pas vrai, ce qui se passe de l'autre côté, dans une grande nation où je me flatte d'avoir et dans le peuple et parmi les dirigeants certaines amitiés, que je ne renie pas, et qui me sont précieuses. Quand je vois cette nation démocratique, quand je vois cette nation qui s'est fondée sur un régime populaire, élever son armée de 600.000 hommes à 940.000 hommes, avec un service dont on a dit qu'il était au minimum de deux ans, au maximum de quatre ans, je me demande et je demande, si la bonne foi est la règle de la vie des nations, pourquoi ce qui est légitimement permis à la République des Soviets ne serait pas permis à la République française ? (Applaudissements.) Quand je vois, eu Angleterre, des hommes avec qui j'ai travaillé — laissez-moi prononcer au moins le nom de l'un d'entre eux, sir John Simon — dire au Parlement anglais : « Nous avons été, nous restons des pacifistes, mais nous sommes obligés de faire un effort » ; j'imagine ce que ces paroles ont dû coûter à certains que je connais, mais c'est un fait qu'il les ont prononcées. Quand je vois qu'hier, à la Chambre des lords, lord Ponsonby, qui avait déposé la motion d'opposition, offrait à la fin du débat de la retirer, ayant dit ce qui lui paraissait utile, je me demande si nous pouvons, à ce moment-là, renoncer à nous servir de la loi d'un an telle qu'elle a été conçue par des républicains. Je pense que la meilleure façon de la défendre, de quelque manière que l'on juge mon attitude, est de prouver qu'elle permet de faire face à toutes les difficultés passagères, surtout à celles que nous rencontrons aujourd'hui, ce qui ne nous empêchera pas de poursuivre, bien au contraire, nos négociations sur le plan international. Celui qui vous parle en ce moment, c'est celui qui à Genève est venu avec le projet que M. Paul-Boncour et moi avions rédigé, projet qui permettait à l’Allemagne d'obtenir une armée du même type que la nôtre. J'entendais dire: Il fallait ou il faut obliger l'Allemagne à accepter un régime qui ne la rende pas inquiétante pour les autres nations. C'est bien parlé. Mais comment faire pour réaliser cette formule ? Quelle est la solution ? Quelle est la méthode ? Voulez-vous indiquer cette méthode et cette solution à l'homme qui a apporté le plan dont je vous parle et à l'homme qui, en décembre 1932, a signé l'accord sur l'égalité des droits dans la sécurité ? L'Allemagne a quitté la Société des nations : voilà le fait. Qui donc connaît le moyen pour l'y faire revenir, comme il serait souhaitable ? Alors, on dit : avant de recourir aux ressources de l'article 40, cherchons des spécialistes. J'en suis d'accord. Je l'ai demandé aux différents ministres de la guerre. Ils le savent. Je le leur demanderai encore. Cependant — et c'est le seul élément de calcul que j'introduirai dans cette intervention — s'il est vrai qu'il faut, pour le minimum d'effectifs prévu par la loi d'un an, pour parer au déficit des classes creuses, que nous ayons 60.000 recrues supplémentaires, et s'il est vrai que le nombre des spécialistes a été fixé par la loi à 15.000, vous voudrez bien admettre qu'il paraît, au premier abord, y avoir un écart entre les besoins et les possibilités. Je précise que je parle des spécialistes, car c'est d'eux qu'on a parlé : conducteurs de tanks, électriciens, etc. Nous sommes donc en présence, d'un côté, d'une hypothèse et d'une illusion, et, d'un autre côté, d'une sécurité. Je suis pour la méthode qui consiste à assurer d'abord un minimum de sécurité et de tranquillité, afin de travailler ensuite de bonne foi à alléger ce régime. Peut-être le pays voudra-t-il faire surtout confiance aux hommes qui lui disent : Tu peux me croire, puisque je demande d'abord le nécessaire afin, si je le puis, comme je le souhaite, de t'épargner un sacrifice qui ne serait pas indispensable. Question de méthode, et voilà tout. En finissant, je donne les deux dernières raisons de mon intervention, franchement, pour que demain on ne puisse pas dire qu'ayant pris part, pendant une certaine période, à tous les grands débats décisifs de cette Assemblée, je me réfugie dans l'abstention. L'une de ces raisons, monsieur le président du conseil, est la suivante: c'est que, moi aussi, comme le général Maurin, je vous ai entretenu de ce grave sujet (Rires à l’extrême gauche.) Vous pouvez rire, cela ne me touche guère (Applaudissements à gauche), car j'ai parlé avec le profond respect que j'ai pour l'opinion de tous mes collègues et en écartant du débat tout ce qui pourrait l'aigrir, simplement pour remplir ce que je considère comme le devoir du chef d'un parti qui est à la fois démocrate, républicain et aussi national, selon la tradition des Jacobins. (Vifs applaudissements à gauche et au centre.) Ma première raison, monsieur le président du conseil, c'est que, moi aussi, j'ai eu l'honneur de conférer avec vous. Je vous ai dit : Loi de deux ans ? Non. Loi d'un an ? Je l'ai votée, je ne peux pas vous en refuser l'application. Et cela, je l'ai dit aussi aux représentants qualifiés de mon parti. Je le leur ai dit, au cours de libres débats, deux fois au moins. La première fois, sans que la question fût à l'ordre du jour. Mais la deuxième fois, elle y était. Nous avons délibéré et, sous réserve de quelques nuances qu'aucun ne voudra certainement invoquer dans un moment où il faut se fixer sur des lignes simples, nous sommes arrivés à une formule d'unanimité. Je vous l'ai portée, monsieur le président du conseil, et c'est déjà la raison décisive qui fait qu'en ce moment je m'affirme solidaire de votre action. Je ne veux pas qu'on puisse dire qu'à un moment quelconque de ma carrière politique j'ai manqué à la parole que j'ai donnée ou à la parole que j'ai portée. Cela dit, je n'ajouterai plus qu'une pensée. Il est possible, messieurs (l'orateur s'adresse à l'extrême gauche) que, sur ce sujet, nous nous combattions demain ou après-demain. C'est possible, je dirai même : c'est probable. Mais je supporterai volontiers les attaques, en essayant de rendre les coups, bien entendu, car c'est la règle du jeu. Je les supporterai, et voici pourquoi. Il y a un grand changement depuis l'époque où nous avions de si grandes espérances. J'espère qu'elles revivront. Je ne dis pas cela d'une formule: je crois que, dans un certain temps, il sera possible, peut-être sur de nouvelles bases, de mener à bien ces efforts d'organisation internationale dont le résultat actuel ne paraît pas décisif. Je m'excuse de le dire, mais il y a eu un moment où, même dans le pays qui nous inquiète, nous avions certains appuis pour notre politique internationale. Je veux me rappeler ce que disait M. Daladier, tout à l'heure, à la tribune : « Il faut garder son sang-froid. » Je garde le mien. Croirez-vous l'homme qui a collaboré aux actes internationaux qu'il a rappelés tout à l'heure, s'il vous dit que les informations, les renseignements qu'il a recueillis, les certitudes dont il est en ce moment-ci enveloppé, sont d'une telle nature que, s'il pouvait vous les communiquer — c'est, au moins, aussi difficile que d'exposer à la tribune le plan de mobilisation — il n'est pas un d'entre vous qui ne s'associerait à ce que nous vous demandons en ce moment ? M. Louis Marsais. Il y en a un : moi. (Exclamations et mouvements divers.) M. Édouard Herriot, ministre d'État. Parce que vous ne savez pas! Dans tous les cas, mon idée est la suivante. Nous avons connu une époque où il y avait des partis démocratiques, sinon puissants, du moins actifs dans tel ou tel pays. Aujourd'hui, cherchez-les. Regardez quels sont les pays qui, à l'heure actuelle, sont appelés à défendre non pas seulement leur territoire propre, mais l'idée de démocratie. Demandez-vous si nous ne sommes pas en ce moment-ci, comptables même des intérêts démocratiques de certains pays où la démocratie n'est plus intérieurement représentée, vous le savez bien, et où, à la première attaque, elle a dû se dissoudre et quasi disparaître. C'est donc l'idée démocratique que nous défendons, en même temps que la sécurité nationale. Et voilà pourquoi, m'exposant librement, volontairement aux critiques, aux attaques, au jugement des uns et des autres, j'ai cru en intervenant remplir, d'abord, un devoir personnel envers le président du conseil et, ensuite, traduire, puisque je parle au nom d'un grand parti, la pensée telle que je l'interprète — il dira s'il m'approuve ou me désavoue — d'une grande organisation qui, à travers toute notre histoire, se souvenant que c'est elle qui, à l'époque de la Révolution, a su, d'un lien indissoluble, unir l'idée démocratique et l'idée nationale, a fait à tout moment ce qu'elle a cru nécessaire pour la défense de la sécurité dans la paix. (Vifs applaudissements à gauche.) A l’extrême gauche. Louis Marin ! M. le président. La parole est à M. Louis Marin, ministre d'État. M. Louis Marin, ministre d'État. Messieurs, je n'ai jamais rien su, depuis trente ans, refuser à mes collègues de l’extrême gauche, comme intervention à la tribune. Ils le savent fort bien, même quand je suis sur que les vérités que je vais dire seront accueillies par leurs cris. J'ai suffisamment usé et, même, quelquefois abusé, de la tribune, pour avoir, par droit d'usage, la possibilité de dire, aujourd'hui, quelques mots pour appuyer mon collègue M. Herriot. Il a parlé, tout à l'heure, de la loyauté qu'il tenait à apporter scrupuleusement dans le débat, lui et son parti. En ce moment, j'entends parler, moi aussi, non seulement de la mienne, mais de celle de mes amis. Nous nous sommes trouvés, au cours de ces dernières semaines, pour résoudre sans délai une question des plus graves pour le pays, devant le problème suivant. Pour parer immédiatement au problème des effectifs durant les classes creuses, devions-nous respecter scrupuleusement, comme certains nous le demandaient instamment, la loi d'un an ? (Interruptions à l'extrême gauche communiste.) Il y a, dans la loi d'un an, un article qui permet au Gouvernement, devant certaines considérations, de prolonger temporairement la durée du service des fractions de classes. C'est sur l'utilisation de cet article que, après des échanges de vues très approfondies, M. le président du conseil et le conseil des ministres, unanime, finalement, ont pris la décision de maintenir plus longtemps sous les drapeaux les classes des périodes creuses et, selon l'article 40 lui-même, font aujourd'hui connaître cette décision à la Chambre et au Sénat. Nous mettons, nous aussi, mes amis et moi — après être partis de points de vue différents — notre loyauté à voter la procédure prévue par cet article puisqu'elle a été finalement convenue entre nous dans le désir d'être unanimes pour obtenir sans retard un résultat que nous jugions nécessaire à la sécurité du pays. Aussi, de même que M. Herriot vient de demander à ses amis d'être fidèles aux idées sur lesquelles ils s'étaient entendus jadis, je viens demander à mes amis de contribuer à provoquer le vote le plus massif possible eu consentant à voter la mesure en question. Je suis sûr de ne pas avoir besoin de mettre pour les convaincre la même force que M. Herriot a mise envers ses amis, je suis sûr, d'avance, que mes amis politiques sont tous décidés, même s'ils passent sur des préférences de modalités, à approuver une mesure dont l'application est nécessaire et urgente pour la défense nationale. Mes amis n'ont jamais refusé aucune des mesures, même les moins populaires, du moment qu'elles étaient propres à assurer la défense nationale. Ils ne refuseront pas, quelles que soient leurs préférences de modalités, celles qui sont demandées aujourd'hui par le Gouvernement de la façon la plus urgente et la plus pressante. (Applaudissements à droite et au centre.) Voix nombreuses. La clôture ! M. le président. J'entends demander la clôture de la discussion des ordres du jour. Je consulte la Chambre. (La Chambre, consultée, prononce la clôture.) M. le président. La parole est à M. Franklin-Bouillon, pour expliquer son vote. M. Henry Franklin-Bouillon. Messieurs, j'aurais pu attendre encore quelques instants. Je m’attendais à entendre les autres ministres du cabinet prendre la parole à la place de M. Flandin, président du conseil. Mais il paraît bien que nous avons entendu, avec mon ami M. Marin, le dernier discours ministériel de la soirée. Je me permettrai donc très simplement de dire à la Chambre mon embarras au moment de voter. Un grand nombre de mes amis et moi-même nous sommes convaincus qu'il serait criminel de ne pas voter immédiatement et — j'espère ne pas trop vous heurter — définitivement le service de deux ans. (Interruptions à l’extrême gauche.) Ne protestez pas, messieurs. Nous nous reverrons dans les législatures suivantes. (Sourires.) Qui sait si les malheurs que vous envisagez ne se réaliseront pas. Je répète donc, avec le souci de franchise absolue que vous me connaissez, que nous considérons que ce serait un véritable crime de ne pas voter immédiatement, et définitivement, le service militaire de deux ans. Or, nous nous trouvons en face d'un Gouvernement qui, en fait, croit, comme nous-mêmes, à cette nécessité, mais n'a pas le courage de le dire et nous demande, en somme, de prendre les responsabilités à sa place. Comment, dès lors, le suivre ? Messieurs, je suis d'accord avec M. Léon Blum sur deux points. (Mouvements divers.) Ce qui m'a paru le plus choquant dans le long débat auquel nous avons assisté et que je ne veux pas prolonger beaucoup, c'est une double hypocrisie : d'abord, ce que j'appellerai l'hypocrisie de la surprise en face du réarmement allemand, et, en second lieu, l'hypocrisie en ce qui concerne les moyens proposés pour y faire face. Je n'aime pas beaucoup voir une double hypocrisie s'affirmer ainsi dans un débat de cette gravité. Je préciserai en quelques mots. Voyons ! De quel droit vous étonnez-vous d'avoir à faire face aujourd'hui au réarmement de l'Allemagne ? De quel droit venez-vous nous dire que vous avez été surpris par l'événement et contraints soudainement d'adopter des mesures pour y remédier. Voilà quinze ans que vous, messieurs, qui faites partie de tous les cabinets et de toutes les majorités possibles et imaginables, vous voyez l'Allemagne réarmer. Vous l'avez tranquillement accepté et vous n'avez jamais eu le courage d'en dire un mot au pays parce que, électoralement, c'était dangereux. (Très bien ! très bien ! à droite.) Deux exemples, voulez-vous ; car il n'est de salut pour notre grand pays que dans la vérité enfin ouvertement proclamée chaque jour sur tous les sujets et surtout en face de tous les responsables. Le réarmement de l'Allemagne, c'est d'abord l'organisation des forces paramilitaires, qui sont la base de l'hitlérisme. Eh bien, pendant quinze ans, chaque jour, vous avez vu ces forces grandir, je vous l'ai dénoncé presque mois par mois, et jamais un gouvernement n'a eu le courage de porter à Genève la question de l'article 177 qui interdisait formellement toutes ces organisations. (Interruptions à l’extrême gauche.) Ainsi, messieurs, avant de vous plaindre de l'agression hitlérienne, rappelez-vous que c'est l'abdication des gouvernements que vous avez successivement soutenus à droite et à gauche qui a créé l'hitlérisme et le danger que vous feignez de découvrir aujourd'hui. A-t-on du moins fait le nécessaire pour arrêter le réarmement matériel de l'Allemagne ? Quand j'intervenais ici, on disait: « C'est un pessimiste, un belliciste. » C'est tout juste si l'on ne m'accusait pas de provoquer à la guerre parce que je signalais le danger. J'ai toujours écouté ces critiques avec l'indifférence d'un homme qui ne pense qu'au devoir. Le réarmement de l'Allemagne ? Mais tous vos ministres l'ont connu. Tous les jours, messieurs, vos services de renseignements vous l'ont fait constater, vos attachés, vos ambassadeurs vous l'ont dénoncé. Mais, dans le long défilé des génies interchangeables, qui ont gouverné la France, on n'a pu trouver un seul gouvernement, un seul homme qui ait eu le courage d'apporter franchement à Genève le dossier du réarmement allemand poursuivi en violation flagrante des traités, pas un seul qui ait songé à faire de cette discussion la condition préalable de toute mesure de désarmement de notre part. En vérité, vous êtes aujourd'hui en face du résultat de quinze ans d’abdication continue. Messieurs, dans la vie, le stoïcisme est la première des vertus. Ayez le courage de reconnaître vos fautes. Vous vous plaignez de l'Allemagne d'Hitler; rappelez-vous que vous avez aujourd'hui l'Allemagne que vous avez créée, je dis plus, l'Allemagne que vous avez méritée, puisque vous avez volontairement fermé les yeux en face du danger qui menaçait votre pays. (Applaudissements au centre et à droite.) Voilà la première hypocrisie qui obscurcit et rabaisse le débat. La seconde est aussi évidente. Tous les hommes qui sont au banc des ministres savent que non seulement nous ne sommes pas au bout de notre épreuve, mais que nous sommes à peine au commencement. Je ne reviendrai pas sur les chiffres apportés ici par les différents orateurs. Ce qu’a dit M. Blum est vrai. Le problème d'aujourd'hui, c'est le problème minimum. Notre infériorité peut se résumer en ces deux termes. Aujourd'hui, l'Allemagne a des effectifs au moins doubles des nôtres. Elle a, notamment, en ce qui concerne l'aviation, des forces au moins triples des nôtres, (Interruptions à l’extrême gauche.) En présence de pareille situation, quelle faiblesse dans l'action gouvernementale ! Ce que je reproche au Gouvernement, ce n'est pas, si je puis dire, d'avoir « étiré » l'article 40 au point de lui faire dire ce que jamais le législateur n'avait prévu. Et cependant, vous auriez mieux fait, messieurs les ministres, d'avouer franchement que vous vous êtes abrités derrière l'article 40 pour éviter des difficultés électorales demain. Mais ce que je reproche surtout à la méthode que vous avez employée, c'est qu'elle aboutit en fait à cacher au pays l'étendue du mal. C'est le système contre lequel je n'ai cessé de protester dans cette Assemblée depuis des années, cette forme redoutable de la dissimulation que l'on appelle, d'une manière plus brutale, le mensonge par omission. Le recours à l'article 40 aura pour résultat de faire croire au pays, par habileté électorale, que nous n'avons à faire face qu'à un danger temporaire, puisque nous jugeons suffisants des remèdes temporaires. Messieurs, je vous rappelle les dernières paroles si émouvantes de mon ami M. Herriot. Ceux qui connaissant la situation savent fort bien qu'elle est infiniment plus grave que nos gouvernements ne l'ont avoué jusqu'ici. Dès lors, puisque les événements vont évoluer dans une Allemagne chaque jour un peu plus complètement hitlérisée et fanatisée, on n'a pas le droit de laisser croire un instant au pays que l'on pourra revenir au service d'un an. On n'a pas le droit de lui laisser cette dernière illusion, alors qu'il a failli mourir de l'illusion, alors qu'il n'est de salut pour lui que dans la connaissance totale de la vérité et dans la haine de l'illusion. (Applaudissements au centre.) Sur ce point, le Gouvernement a gravement manqué à son devoir, et cela seul suffit pour que je lui refuse ma confiance. Oui, messieurs, il faut dès maintenant faire connaître à la France toute l'étendue des sacrifices qu'elle devra s'imposer pour réparer les fautes de sa politique d'hier. M. Fabry, dans un discours que nous avons tous applaudi, a heureusement abordé le problème dans son ensemble. Il ne s'agit pas seulement de la question des effectifs: c'est une réorganisation complète de notre défense nationale qui s'impose. Si on n'arrive pas à fixer ses grandes lignes par une loi, si elle ne se développe pas dans un cadre stable et des ententes fixes, elle peut être demain la victime de toutes nos transformations politiques. Elle risque de succomber sous les surenchères de la politique. Pendant des années, les gouvernements ont systématiquement endormi l'esprit public: « Tout s'arrangera. Tant que je serai là, il n'y aura pas la guerre. Arrière les canons ! » Cette belle politique nous a conduits à la situation actuelle. Et vous voulez encore jouer de l'illusion ? (Interruptions à l’extrême gauche.) Laisser croire à la France que l'Allemagne veut la paix ou qu'elle abandonnera un jour ses projets de revanche, c'est commettre un véritable crime contre notre race. Avant de descendre de la tribune, je répondrai à l'objection socialiste entendue encore il y a un instant : « Puisque notre population est inférieure à celle de l'Allemagne et que cette infériorité ira s'accentuant, vous nous conduisez donc au service de trois ans ? » Quel enfantillage! La défense nationale, est-ce donc seulement les effectifs ? N'est-ce pas encore et surtout l'aviation, le matériel, qui ne dépendent en rien des nombres ? N'est-ce pas encore la politique, les alliances, elles aussi compensatrices du nombre ? Elles aussi, vous les avez condamnées. Il faut y revenir. Et votre argument perd toute valeur. Oui, votre politique militaire n'aura de valeur que si elle se complète d'une politique extérieure courageuse et avisée, groupant toutes les forces de paix contre toutes les forces de guerre. Et vous l'avez si bien compris que vous êtes obligés d'aller chercher des alliés jusqu'en Russie, malgré tout ce que vous avez pu dire des communistes dans le passé. Plus que jamais, il faut dire toute la vérité au pays. Un triple effort s'impose à nous : effort militaire, pour réorganiser notre défense nationale ; effort extérieur, pour réorganiser nos alliances ; effort intérieur, pour réorganiser notre vie nationale. Portez courageusement la question devant les masses françaises. Si vous reculez devant ce devoir, croyez-moi, vous aurez fait le calcul le plus dangereux et le plus inutile. Par votre aveuglement dans le passé, vous avez provoqué la crise où vous vous débattez. Vous ne vous sauverez que par la vérité et le courage. C'est ce que n'a pas compris le Gouvernement. Au lieu de donner l'exemple, il a fui devant ses responsabilités. Au lieu de remèdes, il vous offre des palliatifs sans effet. Son projet est inefficace et dangereux. Je ne le suivrai pas dans la voie où il veut vous conduire. (Applaudissements sur divers bancs au centre et à droite.) M. le président. Personne ne demande plus la parole ? .. Je consulte la Chambre sur la priorité demandée en faveur de l'ordre du jour déposé par MM. Léon Blum, Vincent Auriol et plusieurs de leurs collègues, priorité repoussée par le Gouvernement qui pose la question de confiance. Je suis saisi, par le groupe du parti socialiste, d'une demande de scrutin. Le scrutin est ouvert. (Les votes sont recueillis. — MM. les secrétaires en font le dépouillement.) M. le président. Voici le résultat du dépouillement du scrutin: Nombre des votants ........ 579 Majorité absolue ............. 290 Pour l’adoption ............. 190 Contre ............. 389 La Chambre des députés n'a pas adopté. Nous arrivons à l'ordre du jour de M. Laurent Eynac. M. Fabry propose une addition, ainsi conçue, à cet ordre du jour : « Et, lui faisant confiance pour déposer sans délais un projet de loi réunissant les mesures d'organisation et de recrutement de l'armée rendues indispensables à sa sécurité par les armements de l'Allemagne et le déficit des classes creuses, passe à l'ordre du jour. » Je dois donc appeler la Chambre à se prononcer d'abord sur les mots: « Et, repoussant toute addition ». Sur ces mots, je suis saisi d'une demande de scrutin. La parole est à M. Fabry pour expliquer son vote. M. Jean Fabry. Messieurs, à l'issue de ce débat, je m'excuse de retenir pendant quelques minutes votre attention, pour vous exposer pourquoi j'ai déposé cette addition à l'ordre du jour de M. Laurent Eynac, qui comporte la confiance dans le Gouvernement. J'ai retenu les paroles de M. Herriot, se penchant vers vous et vous disant que, si vous saviez ce qu'il sait, ce que savent les membres du Gouvernement, vous n'hésiteriez pas à voter les mesures, que j'approuve, relatives au maintien des jeunes gens au service pendant dix-huit mois et deux ans. Vous voyez bien que nous sommes en présence d'une situation grave. Je vous demande de réfléchir à ce que vous connaissez réellement de ce débat. Ce que j'en connais, moi, c'est que deux théories se sont affrontées ici. L'une est celle que j'ai défendue, d'après laquelle la loi d'un an ne correspond plus aux exigences de la situation actuelle et il est nécessaire de procéder à une réorganisation immédiate de nos forces actives pour les mettre en état de résister au début d'un conflit, qui se produirait dans la forme que j'ai caractérisée tout à l'heure. Je n'y reviens pas. L'autre, au contraire, qui a été apportée à cette tribune par M. Herriot et défendue par M. Louis Marin, est celle d'après laquelle, tout en restant dans le cadre de la loi d'un an, et sans augmenter les effectifs prévus par cette loi, en les maintenant, nous pouvons faire face aux dangers qui nous menacent. Mais de quels effectifs s'agit-il ? Qui peut dire quelle sera la répercussion, pendant les années qui vont venir, des mesures qui vous sont proposées ? S'il s'agit des effectifs de la loi d'un an, ils sont dépassés par les mesures qu'on vous propose. Ne serait-il pas plus net, plus utile que, devant la commission de l'armée, on essaye d'y voir clair, d'examiner quels sont réellement les effectifs nécessaires ? Cela est d'autant plus indispensable qu'ayant moins d’effectifs que l'Allemagne, nous devons les utiliser au mieux des intérêts de la défense nationale. Aucune réponse claire n'a été apportée à cette question. Je le dis sans passion. Je demande au Gouvernement d'accepter un texte qui n'aura d'autre but que de permettre à la commission de l'armée de délibérer en connaissance de cause. Le résultat que vous recherchiez est déjà obtenu. Les jeunes gens qui vont être incorporés en avril savent qu'ils le seront pour dix-huit mois, ceux qui seront appelés en octobre sauront qu'ils le seront pour deux ans. Ce qu'il faut, c'est donner une valeur légale à cette affirmation. Or, je conteste que la décision prise par le Gouvernement, par une interprétation de l'article 40, ait une valeur légale. N'en ayant pas, elle voue à l'arbitraire les effectifs et, par conséquent, elle voue à l’incertitude le plan de mobilisation. Si nous vouions travailler à une réorganisation de notre défense nationale sur des bases solides et prendre nos responsabilités en toute clarté, il est nécessaire que ma proposition soit adoptée. Elle n'est pas contradictoire avec les déclarations du Gouvernement. Au contraire, elle les complète, elle permet de procéder à une étude complémentaire indispensable. Je réclame le dépôt d'un projet de loi sur lequel la Chambre serait appelée à se prononcer. J'espère que le Gouvernement voudra bien nous donner satisfaction à cet égard. (Applaudissements sur divers bancs au centre et à droite.) M. le président. La parole est à M. le président du conseil. M. le président du conseil. Messieurs, j'ai le regret, de ne pas pouvoir accepter l'addition proposée par M. Fabry et de poser, au nom du Gouvernement, la question de confiance sur les mots : « repoussant toute addition ». Après ce long débat, que pourrais-je ajouter ? Comme l'a dit M. Fabry, deux thèses se sont affrontées. Vous avez entendu les interventions de M. Herriot et de M. Marin. Je les remercie l'un et l'autre d'avoir montré, face au Parlement et face au pays, que l'union, qui est à la base même de ce Gouvernement, avait, quoi qu'on en ait dit, toujours régné dans son sein. M. Herriot et M. Marin ont éteint certains espoirs (Applaudissements à gauche) ; derrière ce débat technique, je n'ai jamais douté qu'il n'y eût un débat politique. Mais, pour ma part, je ne m'y suis prêté à aucun moment et je ne m'y prêterai pas davantage maintenant. Je vous l'avoue cependant, une chose m'a blessé dans ce débat : c'est l'affirmation que le Gouvernement n'avait pas su prendre ses responsabilités et qu'il avait cherché à les rejeter sur d'autres. Comment ! Quand le Gouvernement prend seul une décision qui non seulement engage sa politique, mais règle une des questions essentielles pour le pays, on l'accuserait de ne pas savoir prendre ses responsabilités ? Tout à l'heure, on a parlé d'hypocrisie. Mais n'y aurait-il pas quelque hypocrisie à tenter de s'abriter derrière des discussions infinies, derrière des débats de commission, avec les chausse-trapes et les embuscades des amendements et des contre-projets, alors qu'aujourd'hui le pays ne demande qu'une réponse simple à une question claire ? (Applaudissements à gauche et sur divers bancs.) Cette question, le Gouvernement l'a posée et déjà vous y avez répondu par un premier vote. Je vous demande d'y répondre à nouveau. A la fin de ce débat, qui touchait aux fibres les plus intimes de la France, où était eu cause la sécurité des mères et des enfants, je voudrais que chacun, oubliant ses préférences, ses réticences, ses inquiétudes, n'eût plus qu'une préoccupation : c'est que demain, à leur réveil, quarante millions de Français puissent constater qu'il n'y a pas deux opinions dans cette Chambre lorsqu'il s'agit de la défense nationale et de la sécurité de la patrie, c'est que, demain, en dépliant nos journaux, partout à l'étranger, on sache que, lorsqu'il s'agit de se raidir dans un nouvel effort, de faire front contre les dangers qui pourraient la menacer demain, la France se retrouve la France de la mobilisation de 1914, alors qu'il n'y eut personne pour refuser de défendre la patrie qui allait être envahie, la France de Verdun qui groupait autour d'elle tant de nations, parce qu'elle était, alors, comme aujourd'hui, le flambeau de la liberté et de la démocratie. Voilà les raisons, messieurs — excusez-moi si j'y ai mis un peu d'émotion — qui m'obligent à vous demander, ce soir, de vous élever au-dessus de vos passions, au-dessus de vos convictions et de vous ranger derrière un Gouvernement qui, en une heure grave peut-être, a su donner à la France le bouclier qui lui était nécessaire. (Vifs applaudissements à gauche, au centre et sur divers bancs à droite.) M. le président. Personne ne demande plus la parole ?... Je mets aux voix, par scrutin, les mots « et repoussant toute addition », sur lesquels le Gouvernement pose la question de confiance. Le scrutin est ouvert. (Les votes sont recueillis. — MM. les secrétaires en font le dépouillement.) M. le président. Voici le résultat du dépouillement du scrutin: Nombre des votants......... 574 Majorité absolue ........... 288 Pour l'adoption ........... 530 Contre .............. 44 La Chambre des députés a adopté. Je vais appeler la Chambre à se prononcer sur l'ordre du jour de M. Laurent Eynac, accepté par le Gouvernement, qui pose la question de confiance. La parole est à M. Léon Blum, pour expliquer son vote. M. Léon Blum. Messieurs, nous venons de voter les mots « et repoussant toute addition », bien que la question de confiance fût posée. C'était, en effet, le seul moyen qui nous fût offert de voter contre l'addition proposée par M. Fabry. Mais il va de soi que nous voterons contre l'ensemble de l'ordre du jour de M. Laurent Eynac. (Applaudissements à l'extrême gauche.) M. le président. La parole est à M. d'Andigné. M. d'Andigné. Messieurs, je tiens à préciser, au nom de mes amis du groupe de la fédération républicaine, que nous voterons l'ordre du jour accepté par le Gouvernement (Interruptions à l’extrême gauche), parce que, dans nos pensées, il signifie que, par suite de l'approche des classes creuses et devant le formidable réarmement de l'Allemagne violant une fois de plus le traité qu'elle a revêtu de sa signature, il appartient à tout Gouvernement français de consentir les sacrifices nécessaires pour garantir notre sécurité. Mes amis et moi, nous préférerions certes un texte net, précis, en un mot une loi durable et franche, propre à nous rassurer pour l'avenir et à renseigner nos jeunes gens et leurs familles. Mais nous attendons de connaître le projet de loi que doit déposer M. le ministre de la guerre, certains que M. le président du conseil et lui n'hésiteront pas à prendre les mesures qui s'imposent pour assurer la protection de nos frontières et défendre notre honneur national. (Interruptions à l’extrême gauche communiste. — Applaudissements à droite.) Dans les circonstances présentes, toute hésitation de la part du Gouvernement serait criminelle et, si vous hésitiez, messieurs, et vous, en particulier, monsieur le président du conseil, je me permettrais, rappelant une parole de Mme de Staël, de vous dire que « vous m'auriez pas de larmes assez amères pour dissimuler votre responsabilité et couvrir votre douleur ». (Applaudissements à droite et au centre.) M. le président. Je mets aux voix l'ordre du jour déposé par M. Laurent Eynac et accepté par le Gouvernement qui pose la question de confiance. Je suis saisi d'une demande de scrutin déposée par le groupe du parti socialiste. Le scrutin est ouvert. (Les votes sont recueillis. — MM. les secrétaires en font le dépouillement.) M. le président. Voici le résultat du dépouillement du scrutin: Nombre des votants ......... 564 Majorité absolue ......... 283 Pour l'adoption ......... 354 Contre ......... 210 La Chambre des députés a adopté.
[…] [1] L'ordre du jour est signé de MM. Léon Blum, Vincent Auriol, Albertin, Ambrosini, Charles Baron, Georges Barthélémy, Basquin, Baylet, Bedouze, Beltrémieux, Bénassy, Berlia, Blancho, Boudet, Boulay, Charles Boutet, Bracke, Brodel, René Brunet, Buisset, Cabannes, Castagnez, Léon Castanet, Gliaussy. Chouffet, Cochet, Couteaux, Debrégéas, Delcourt, Maurice Deudon, Dormoy, Dupré, Evrard, Février, Fié, Fieu, Fontanier, Froment, Frossara, Gardiol, Gouin, Goujon, Graziani, Arsène Gros, Louis Gros, Hussel, lnghels, Jardel, Jardillier, Lagrange, Laville, Lebas, Le Roux, L'Hévéder, Jean Longuet, Louart, Maës, Marsais, Masson, Mauger, Moch, Monnet, Morin, Marins Moutet, Nouelle, Parayre, Paulin, Payra, Planche, Rauzy, Ravanat, Riffaterre, Rives, Rivière, Roche, Maxence Roldes, Hubert Rouger, Rous, Rucklin, Salengro, Salette, Salles, Sérol, Silvestre, Sixte-Quenin, Spinasse, Tasso, Thiolas, Thivrier, J.-M. Thomas, Uhry, Valière, Vardelle, Vassal, Raymond Vidal, Voirin et Georges Weill. [2] L'ordre du jour est signé de MM. Marcel Déat, Paul Perrin, Barthe, Bérenger, Camboulives, Carmagnolle, Cayrel, Cazalet, Chommeton, Compère-Morel, Deschizeaux, Gounin, Lafaye, Ernest Lafont, Lagrosillière, Lasserre, Lebel, Lebret, Lengrand, Luquot, Montagnon, Pringolliet, Ramadier, Renaudel, Simounet, Tonnellier et Alexandre Varenne. [...]
___________________________________________________________________________ Paul Reynaud : biographie et mandats Tables nominatives des interventions de Paul Reynaud La République dans la tourmente Troisième République (XVIe législature) ___________________________________________________________________________
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