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Pierre MENDÈS FRANCE 

MENDÈS FRANCE (Pierre, Isaac, Isidore)

Né le 11 janvier 1907 à Paris

Décédé le 18 octobre 1982 à Paris

Membre de la seconde Assemblée nationale constituante (Eure)

Député de l'Eure de 1946 à 1958

Président du Conseil du 19 juin 1954 au 23 février 1955

Ministre des affaires étrangères du 19 juin 1954 au 20 janvier 1955

Ministre d'Etat du 1er février au 23 mai 1956

Au moment où la guerre s'approche, Pierre Mendès France, député de l'Eure, refusant les facilités dont il pouvait bénéficier, s'engage comme lieutenant d'aviation ; il est rapidement breveté observateur. Il sert au Levant, à Beyrouth ; mais en raison d'une permission accordée pour le laisser participer à une session du Conseil général de l'Eure, il se trouve en France au moment de l'invasion de mai-juin 1940. Il tente alors de se faire envoyer au front en Norvège ou en France, mais sans succès. Les 9 et 10 juin, il quitte Louviers atteinte par l'avancée allemande ; blessé par un éclat d'obus, il parvient à gagner Paris puis rejoint sa nouvelle unité à Mérignac près de Bordeaux ; c'est là qu'il entend l'appel du général de Gaulle lancé depuis Londres. Il embarque finalement le 20 juin sur le Massilia avec sa famille pour aller au Maroc, moins comme député que comme militaire qui espère continuer à se battre - à l'instar de ses collègues Jean Zay, Pierre Viénot et Alfred Wiltzer. A Casablanca, il est comme eux arrêté par les autorités de Vichy pour "délit d'abandon de poste", alors même que le général d'Astier de la Vigerie l'a pris sous ses ordres dans son état-major, l'empêchant de fait de rejoindre son corps à Meknès.

Transféré à la prison de Clermont-Ferrand, déchu de ses mandats électifs en raison de sa religion, il est condamné en mai 1941 à six ans d'emprisonnement pour désertion au terme d'un procès inique et irrégulier conduit par le colonel Leprêtre, au cours duquel Pierre Mendès France se défend brillamment, déstabilisant l'accusation. Un mois plus tard, il parvient à s'évader en sciant les barreaux de sa cellule, et à rejoindre enfin Londres via Lisbonne en mars 1942. Après sa rencontre avec le chef de la France libre, il retrouve son escadrille "Lorraine" en octobre et participe aux bombardements de la Ruhr et du Nord de la France, tandis que sa femme et ses fils, depuis le Maroc, ont pu gagner les Etats-Unis. Le général de Gaulle l'appelle alors à Alger en novembre 1943 pour en faire le commissaire aux finances du CFLN, chargé de préparer le redressement économique et financier de la France après la Libération. Après avoir refusé quelque temps, Pierre Mendès France accepte de mettre à fin à ses missions de bombardement pour prendre en charge le budget de la France libre ; il se met au travail, créant notamment la Direction du plan qui deviendra plus tard le Commissariat au plan.

En juin 1944, il dirige la mission française à la conférence de Bretton Woods, et négocie à Washington les parités financières qui seront établies entre le dollar et les monnaies alliées. Une fois Paris libéré, Pierre Mendès France, âgé seulement de trente-cinq ans, s'installe rue de Rivoli pour prendre ses fonctions de ministre d'une économie nationale largement ruinée, mais où les moyens monétaires prolifèrent. Ses propositions, logiques face à une telle situation, de déflation et d'assainissement - échange des billets en circulation et rétraction monétaire, blocage temporaire des comptes bancaires, de la consommation et des salaires - qui s'opposent à celles moins radicales du ministre des finances René Pleven, vont cependant au-delà de ce que de Gaulle peut accepter, ou faire accepter aux Français. Pierre Mendès France a beau le mettre en garde contre le statu quo et l'inflation qui bénéficient aux profiteurs de guerre et ruinent les petites gens, et stigmatiser la facilité qui aboutit à accorder des satisfactions nominales au détriment des satisfactions réelles, le général préfère l'option de Pleven, et Mendès démissionne le 5 avril 1945, estimant même que la France traverse "une crise d'immoralité qui rappelle le Directoire."

En janvier 1946, plus populaire chez les socialistes que chez les radicaux, il sera pressenti pour prendre en charge un grand ministère de l'économie nationale dans le cabinet Gouin qui succède à celui du général de Gaulle ; mais il exige "les pleins pouvoirs" et l'accord des trois partis qui participent à cette formation ministérielle pour appliquer son programme d'austérité et de compression des dépenses publiques. Socialistes et Républicains populaires sont hésitants, et les communistes refusent.

Pierre Mendès France sollicite à nouveau de ses concitoyens de l'Eure les mandats locaux auxquels il avait élu avant-guerre, et dont Vichy l'avait déchu. Il retrouve naturellement la mairie de Louviers en mai 1945, puis le Conseil général de l'Eure, dont il devient président. En revanche, il échoue, le 21 octobre de la même année, aux élections à l'Assemblée nationale constituante. Il figure en effet en seconde place sur la liste radicale-socialiste derrière Georges Chauvin, et cette liste, avec 23 532 des 143 785 suffrages exprimés, obtient un seul élu, tout comme les principales listes concurrentes, celle des républicains indépendants (29 837 voix), celle de la SFIO (25 252 voix), et la liste communiste (24 058 voix) ; quant au MRP, avec seulement 132 voix de moins que les radicaux, il n'obtient aucun mandat.

Le 2 juin 1946 en revanche, pour les élections à la seconde Assemblée nationale constituante, Pierre Mendès France est élu avec une large avance sur ses concurrents. La liste de rassemblement des gauches républicaines qu'il conduit, fruit d'une fusion avec les républicains indépendants, obtient 58 610 des 150 553 suffrages exprimés, et deux sièges, ce qui permet à Albert Forcinal de conserver son mandat aux côtés de Pierre Mendès France. Ce bon score, de même que la progression du MRP qui obtient un siège, se fait aux dépens de la SFIO qui perd le sien.

Une fois son élection validée, le jeune député de l'Eure est nommé membre de la Commission des finances et du contrôle budgétaire, son domaine de prédilection ; mais ses activités internationales l'appellent à l'étranger à deux reprises. De fait, comme l'a noté son biographe Jean Lacouture, le député Mendès France sera souvent absent du Palais-Bourbon lors des années 1946 - 1951. C'est qu'il mène une véritable carrière politique internationale : gouverneur du FMI et gouverneur adjoint de la BIRD de 1946 à 1958, il est aussi, de 1947 à 1951, le représentant permanent de la France au Conseil économique et social de l'ONU, où il se forge un jugement d'ensemble sur les problèmes posés par la vague de décolonisation notamment en Indochine. Par ailleurs, en 1947 - 1948, il enseigne avec passion à l'ENA, proposant un cours sur les finances publiques lié à son expérience pratique, cours que suivent des hommes comme Jacques Duhamel, Simon Nora, Jean-Jacques Servan-Schreiber ou encore Valéry Giscard d'Estaing.

Comme la plupart des radicaux, qu'il retrouve après-guerre sans enthousiasme excessif (la moitié d'entre eux, après tout, a voté en faveur de Pétain le 10 juillet 1940), Pierre Mendès France avait voté "non - non" au référendum du 21 octobre 1945, refusant de tirer un trait définitif sur l'existence de la IIIe République. Fort logiquement, il s'oppose aussi aux deux projets de Constitution soumis aux députés puis aux Français en 1946 ; absent, il ne participe cependant pas au scrutin du 28 septembre 1946.

Le second projet de Constitution étant adopté par les Français lors du référendum du 13 octobre 1946, les constituants retournent devant leurs électeurs le 10 novembre. Pierre Mendès France prend à nouveau la tête de la liste RGR, dont le score s'effrite légèrement, passant de 39 à 36,6 % des 144 172 suffrages exprimés (deux mandats) ; le MRP et le PCF conservent également leur siège dans l'Eure.

De retour au Palais Bourbon, Pierre Mendès France retrouve la Commission des finances et du contrôle budgétaire, et son activité de parlementaire est toute entière tournée vers ces questions. Il intervient à la tribune à plusieurs reprises, par exemple sur le budget de reconstruction et d'équipement de 1947, ou encore sur le projet de loi instituant un prélèvement exceptionnel de lutte contre l'inflation (21 décembre 1947). En mai 1949, il réitère ses mises en garde sur le danger de l'inflation et la fiscalité excessive en offrant l'analogie de la crise de 1921.

Pierre Mendès France, au cours de cette législature, dépose quatre propositions de résolution ainsi que cinq rapports ou extraits de rapports au nom de la Commission des finances. Gardien de l'orthodoxie budgétaire, il invite le gouvernement, en février 1947, à modifier la loi de 1946 sur les "économiquement faibles" afin de faire disparaître les abus et les fraudes incompatibles avec l'état des finances publiques ainsi que les injustices incompatibles avec le caractère généreux de cette loi. Il cherche aussi à améliorer les dispositions régissant le fermage (1947) et les rentes viagères (1948). S'intéressant aux méthodes budgétaires autant qu'au débat sur le détail des dépenses publiques, il dépose le 31 décembre 1948 une proposition de résolution invitant le gouvernement à déposer sur le bureau de l'Assemblée nationale le projet de loi organique réglant le mode de présentation du budget et à s'inspirer à cet égard des suggestions du Comité central d'enquête sur le coût et le rendement des services publics.

Vers la fin de cette première législature, Pierre Mendès France commence à interpeller vivement le gouvernement sur l'Indochine, se transformant peu à peu en "procureur parlementaire" sur cette question. En octobre et novembre 1950, il développe à la tribune du Palais Bourbon les thèmes qu'il reprendra inlassablement jusqu'à sa propre arrivée aux affaires : les finances publiques ne peuvent supporter les efforts de réarmement, la victoire militaire est de toutes façons impossible ("si, demain, nous nous contentons d'envoyer là-bas 10 000 ou 20 000 hommes de plus, des généraux plus capables, des administrateurs plus énergiques et plus compétents, n'ayons pas d'illusion, nous n'aurons encore rien résolu"), et il faut négocier avec Ho Chi Minh.

Le député de l'Eure vote pour la question de confiance au Gouvernement le 4 mai 1947, vote à la suite duquel Paul Ramadier se sépare de ses ministres communistes, qui lui avaient refusé leur propre vote. Il soutient le projet de loi sur le statut de l'Algérie (27 août 1947). Il est à l'étranger au moment du vote sur le plan Marshall (juillet 1948), du vote sur la constitution du Conseil de l'Europe, le 9 juillet 1949, et du vote sur le Pacte de l'Atlantique quelques jours plus tard. Pierre Mendès France se prononce contre la loi sur les apparentements le 7 mai 1951, loi modifiant les règles électorales en faveur de la troisième Force auquel son groupe radical appartient cependant.

Il n'en profite pas moins des possibilités offertes par cette loi : La liste RGR qu'il conduit conclut un apparentement avec les listes SFIO, MRP et UIPRN, et cet apparentement remporte, le 17 juin 1951, la majorité absolue des suffrages (54,3 %) ce qui lui permet d'obtenir tous les sièges en jeu dans l'Eure. Le RGR, qui a pourtant accusé une baisse de dix points (de 36 à 26 %), remporte ainsi trois sièges au lieu de deux auparavant, et les indépendants paysans, forts de 14 % seulement des suffrages exprimés, en conquièrent un également. Le parti communiste (21,3 %) et le RPF (18,9 %) n'obtiennent pas de mandat.

Pierre Mendès France retrouve la Commission des finances, dont il assure la présidence du 6 juillet 1953 jusqu'à sa nomination comme président du Conseil ; ses collègues le désignent pour faire partie de la Commission de coordination chargée des questions relatives à la CECA. Il est également désigné par l'Assemblée nationale pour la représenter au sein du Comité financier du Conseil d'administration de la Caisse autonome d'amortissement. Par ailleurs, de 1952 à 1958, il dirige la Commission des comptes de la nation, un organisme consultatif indépendant du gouvernement comme de l'Assemblée, chargé d'arrêter les termes des rapports sur les comptes de la nation et de conseiller le ministre des finances.

Au début de cette législature, Pierre Mendès France s'oppose à la loi Barangé - Marie sur la question de l'école libre, qui divise la Troisième force d'entrée de jeu, le 21 septembre 1951. Il soutient le projet de communauté européenne du charbon et de l'acier (13 décembre 1951). Il vote la confiance à Antoine Pinay, le 6 mars 1952, de même qu'à Joseph Laniel, le 26 juin 1953.

Le député de l'Eure ne dépose, avant son passage aux affaires de 1954 - 1955, que deux propositions de résolution mineures, portant sur des questions de règlement de l'Assemblée nationale. Il intervient à la tribune fin 1951 - début 1952 pour répéter son message : le redressement national et la modernisation du pays passent nécessairement par une réduction des dépenses militaires, la guerre d'Indochine favorise l'inflation et n'a pas de solution militaire ; il faut avoir le courage de faire des réformes et améliorer la Constitution en assouplissant le droit de dissolution (30 décembre 1951 et 1er janvier 1952 ; 24 mars 1953).

Ce message est bientôt relayé par un nouvel hebdomadaire, L'Express, qui offre dans son premier numéro de mai 1953 une longue interview de Pierre Mendès France s'exprimant sur l'Indochine : "La France peut supporter la vérité", assène-t-il. L'écho de ses propos et sa popularité sont encore accrus par son échec, de justesse, à devenir président du Conseil quelques semaines plus tard. En effet, le 29 mai 1953, il est pressenti par Vincent Auriol pour former un gouvernement, après la démission de René Mayer et l'échec de Paul Reynaud. Rendant hommage aux trois hommes dont il se réclame (Raymond Poincaré, Léon Blum et Charles de Gaulle), et proclamant que "gouverner, c'est choisir", il trace les grandes lignes de son programme devant l'Assemblée nationale le 3 juin, liant les dossiers qu'il estime indissociables (question indochinoise, politique étrangère dans le sens atlantiste, état des finances et de l'économie, révision de la Constitution). Il n'obtient de ses pairs que 301 voix sur les 314 requises, et n'est donc pas investi ; mais, signe de son impact, il y a aussi 202 abstentions.

Cet épisode renforce la stature de Pierre Mendès France, le transformant en figure de l'opposition et en homme du recours. Il donne aussi davantage de consistance à un courant diffus, le mendésisme, qui va rassembler de manière informelle de nombreux éléments de gauche et du centre-gauche. L'organe de ce courant est L'Express, mais il trouve également des sympathies à France-Observateur et au Monde. Entre autres intellectuels, François Mauriac se fait alors l'écho du ralliement de nombreux catholiques à cette gauche mendésiste.

A la fin de l'année 1953, le député de l'Eure prend la parole à plusieurs reprises à la tribune sur les questions budgétaires pour l'exercice 1954 ; et au cours des six premiers mois de cette année, outre ses interventions sur les questions de réforme fiscale et de dépenses publiques, il réitère sa position sur l'Indochine, une première fois le 9 mars, sur l'éventualité d'un cessez-le-feu qu'il soutient, et une seconde fois le 9 juin, au moment des interpellations sur l'Indochine qui aboutissent, le 12, à la chute du cabinet Laniel (auquel le député de l'Eure refuse la confiance). Pierre Mendès France prononce un véritable discours-réquisitoire : c'est que le 7 mai, Dien Bien Phu est tombé, prouvant que ses positions de Cassandre des quatre années précédentes étaient justifiées. Il stigmatise les zigzags de la politique française qui n'a persévéré que dans l'erreur et condamne certains plans envisagés par le gouvernement (intervention aérienne américaine, appel anticipé de la classe 1954), compte tenu des risques de conflagration mondiale.

Le 17 juin, il est désigné comme président du Conseil, et fait une déclaration d'investiture peu commune. Il souhaite en effet établir un véritable contrat de gouvernement avec l'Assemblée, se fixant un délai de quatre semaines seulement pour parvenir à un règlement pacifique du problème indochinois, et réclamant en échange un soutien fort des parlementaires. Il refuse d'ailleurs de tenir compte, dans ses calculs de majorité, des voix communistes qui, pour la première fois depuis 1947 pour un président du Conseil, vont lui être acquises ; ceci afin de ne pas dépendre du PCF pour gouverner. Autre innovation, un gouvernement jeune et compact, des hommes "de caractère et de foi, sans dosage ni veto". Il promet aussi de reprendre le dialogue en Tunisie et au Maroc, pour la marche vers l'autonomie interne, et annonce un programme économique audacieux, de même qu'un premier train de réforme de la constitution avant les vacances.

Pierre Mendès France obtient l'investiture ce 17 juin par 419 voix contre 47, et 143 abstentions. Son gouvernement va durer 7 mois et 17 jours, une période brève sans rapport avec l'ampleur des réformes accomplies et le souvenir qu'il a laissé dans l'esprit des Français.

Sur le plan extérieur, ce sont bien sûr les accords de Genève, signés le 21 juillet 1954, qui représentent l'accomplissement le plus important de "PMF", mettant fin à un conflit que la Quatrième République ne pouvait se résoudre à abandonner sans pouvoir le remporter ; ces accords prévoient une division du Vietnam en deux entités de part et d'autre du 17e parallèle, et des élections générales (qui n'auront jamais lieu). Par le discours de Carthage le 1er août, Pierre Mendès France ouvre par ailleurs la voie à l'autonomie interne puis à l'indépendance de la Tunisie ; il règle également la question des derniers comptoirs français de l'Inde. Souhaitant trancher le nœud gordien de la CED, sans être lui-même partisan ni adversaire du traité (il ne prendra pas part au vote du 30 août, contrairement à son habitude), il tente de le renégocier avec les partenaires de la France pour en atténuer les clauses supranationales. N'y parvenant pas, il laisse l'Assemblée se prononcer de manière procédurale : les députés adoptent la question préalable opposée par Edouard Herriot et le général Aumeran à la discussion sur la ratification, ce qui signifie le rejet du traité sans discussion sur le fond.

Après ce "crime du 30 août " que beaucoup de pro-Européens ne lui pardonneront pas, Pierre Mendès France va de l'avant et négocie les Accords de Londres puis surtout de Paris (23 octobre 1954) qui mettent fin à l'occupation de l'Allemagne et permettent la reconstitution d'une armée allemande et l'entrée de la RFA et de l'Italie dans l'OTAN, ainsi que la constitution de l'UEO.

Sur le plan intérieur, Pierre Mendès France bénéficie d'une loi-cadre votée le 14 août 1954, qui accorde au gouvernement le pouvoir temporaire de modifier la législation dans divers domaines. Cela facilite la tâche du cabinet et lui permet de mettre en œuvre son programme économique sans passer par une trop lourde procédure législative. Des centaines de décrets sont pris dans la foulée, touchant à la reconstruction industrielle, l'aménagement du territoire, la rénovation agricole, la recherche scientifique (un feu vert est donné aux recherches du Commissariat à l'énergie atomique en matière militaire), etc. L'Histoire a aussi retenu les encouragements à la production laitière par la distribution de verres de lait aux enfants des écoles, ainsi que la lutte contre l'alcoolisme, initiatives qui vaudront au chef du gouvernement hostilité et sarcasmes à l'Assemblée (et le surnom méprisant de "mendès-lolo", certes plus bénin que les injures antisémites qu'il continue à essuyer lors de certains débats houleux).

Il jouit pourtant d'une très forte popularité et bénéficie d'un exceptionnel consensus national à l'été 1954, qu'il entretient par un contact hebdomadaire direct avec les Français, par la radio, rappelant la pratique d'Antoine Pinay, autre Président du Conseil très populaire. Son style de gouvernement tranche avec celui de ses prédécesseurs : comme il a été dit, il passe avec les députés, plutôt qu'avec les partis, un contrat remis en cause à échéances fixes et articulé avec le Plan, et les membres de son gouvernement sont chargés d'expliquer et de défendre son action devant les députés.

Il mène à bien, comme promis, une réforme de la Quatrième République, mais c'est une simple "réformette" constitutionnelle de mise en conformité des textes avec la pratique (renoncement à la double investiture et à la nécessité d'une majorité absolue) et d'assouplissement des conditions de dissolution. De sorte qu'au bout du compte, en dépit de ses efforts pour rénover le régime parlementaire, son expérience de gouvernement, marquée par une capacité d'action et de réforme, un dynamisme inconnus jusqu'alors (mais qui tiennent à sa force de conviction et d'entraînement personnelle), ne fait qu'offrir à la Quatrième République une bouffée d'air qui lui donne l'illusion de la viabilité, sans aller jusqu'à la réformer pour fournir à l'exécutif les outils propres à lui assurer une capacité de réforme pérenne et une marge de manœuvre significative par rapport à l'Assemblée. C'est en ce sens que beaucoup d'admirateurs de "PMF", à l'instar de François Mauriac, apprécient son action comme une sorte de promesse du gaullisme, mais se détacheront de lui quand le général de Gaulle proposera d'aller jusqu'au bout de cette logique de réforme des institutions.

De fait, en tant que président du Conseil, Pierre Mendès France intervient fréquemment à la tribune de l'Assemblée nationale pour expliquer et défendre sa politique - pas moins de trente-cinq fois en sept mois. Il dépose aussi, comme le prévoit la constitution, une quinzaine de projets de loi autorisant le Président de la République à ratifier des accords négociés par son gouvernement. La majorité qui le soutient à l'Assemblée est hétéroclite : on la qualifie de majorité "à saute-mouton", car elle fluctue selon les problèmes, et le cabinet s'appuie tantôt sur un pôle "marxiste", tantôt sur une majorité mendésiste, rassemblant gaullistes de l'URAS, modérés, radicaux, socialistes, et un noyau d'indépendants. Le PCF, d'abord hésitant, passe à l'opposition systématique à l'occasion des Accords de Londres ; le MRP, pour sa part, s'abstient le plus souvent, mais il ne pardonne pas au président du Conseil l'affaire de la CED, même si quelques députés continuent à soutenir à l'occasion Pierre Mendès France. A droite et à l'extrême-droite, on l'accuse de "brader l'empire".

Mais c'est surtout la "Toussaint sanglante" qui va sceller, à terme, le sort du gouvernement Mendès France : une série d'attentats marque le début de l'insurrection en Algérie le 1er novembre 1954. A l'instar de son ministre de l'intérieur, François Mitterrand, le Président du Conseil, à la tribune de l'Assemblée, rappelle la nécessité d'une distinction entre les départements d'Algérie et les protectorats de Tunisie et du Maroc, promet "autant de forces qu'il en faudra et même plus" pour réduire la sédition "sans ménagement", étant entendu qu'aucune scission n'est concevable (12 novembre 1954).

Le 3 décembre 1954, Pierre Mendès France retourne devant l'Assemblée pour de nouvelles interpellations. Forcé de défendre ses collaborateurs calomniés (notamment François Mitterrand, Simon Nora et Georges Boris), il stigmatise la bassesse traditionnelle des attaques visant des hommes de gauche (Clemenceau, Jaurès, Salengro) et proclame son refus de la "technique d'usure" pratiquée contre lui. Finissant sur une note plus positive, souhaitant renouveler son contrat avec l'Assemblée, il annonce une "seconde étape" prévue pour la rentrée de janvier, centrée sur les problèmes intérieurs et d'ordre économique.

Il décide d'envoyer Jacques Soustelle, gaulliste libéral, en Algérie, et des prendre des mesures modérées ; mais ce sont bien les interpellations sur ce dossier qui vont conduire à sa chute. Le 5 février 1955, par 319 voix contre 273 (et 22 abstentions), Pierre Mendès France tombe sous les coups de boutoir d'un autre radical, René Mayer, européen ardent et député de Constantine. Son réquisitoire fédère de nombreux intérêts privés (bouilleurs de cru qui ne veulent pas renoncer à la limitation de leurs privilèges, betteraviers, etc.) heureux de se débarrasser d'un président du Conseil puissant.

Du reste, s'il reste populaire dans l'opinion, Pierre Mendès France fait l'objet, en raison de ses positions parfois cassantes, de sa réticence aux compromis et aux compromissions de la Quatrième République, de rancœurs et d'hostilité de la part de nombreux parlementaires et du "syndicat" des anciens présidents du Conseil et des anciens ministres qui n'apprécient pas le trouble qu'apporte cet homme seul (de Gaulle le lui avait prédit à l'été 1954 : "ils ne vous laisseront pas faire"). Pierre Mendès France leur en offre un ultime échantillon lorsque, contre l'habitude du Parlement, mais non contre son règlement, il tient à s'exprimer une dernière fois après avoir été renversé le 5 février : bravant le chahut et les invectives furieuses, il déclare : "mon souhait le plus ardent, le souhait de tous les patriotes est que la solution du problème tunisien, maintenant à portée de main, ne soit ni entravée ni retardée. [...] Ce qui a été fait pendant ces sept ou huit mois, ce qui a été mis en marche dans ce pays ne s'arrêtera pas. Les hommes passent, les nécessités nationales demeurent."

Redevenu simple député, Pierre Mendès France s'abstient volontairement lors du vote d'investiture d'Edgar Faure le 23 février 1955 ; il intervient à deux reprises, en juillet sur la question tunisienne, et en novembre sur la question des élections anticipées décidées par le président du Conseil. Il attaque à cette occasion le système des apparentements et prêche pour le retour à un scrutin d'arrondissement modernisé (2 novembre 1955).

En 1955 - 1956, il s'emploie à rénover le parti radical-socialiste, en prenant le pouvoir lors du Congrès de Wagram de mai 1955, ce qui déconcerte un peu les jeunes mendésistes de tous horizons "qui n'avaient pas suivi "PMF" pour s'inscrire au vieux parti de la place de Valois" (Eric Duhamel). Surtout, il fonde dans la hâte, avec la SFIO, l'UDSR de François Mitterrand et les républicains sociaux de Chaban-Delmas le "Front républicain", dont L'Express devient l'organe en ce mois de décembre 1955, mais qui porte au pouvoir Guy Mollet, plutôt que "PMF", après les élections anticipées du 2 janvier 1956.

Dans l'Eure, ces élections marquent un relatif retour à la normale : le parti communiste, avec 19,5 % des suffrages exprimés, récupère son siège perdu en 1951 ; le indépendants paysans, forts de 14,9 % des voix, conservent le leur, et la liste de Pierre Mendès France retrouve deux sièges, avec 37,1% des voix.

L'ancien président du Conseil, doublé par Guy Mollet, devient ministre d'Etat sans attributions particulières dans le cabinet du Front républicain en février 1956. Mais Pierre Mendès France, déjà gagné à l'idée d'une négociation en Algérie - plus conforme à ses prises de position sur l'Indochine, la Tunisie et le Maroc - se trouve en désaccord avec la politique du gouvernement après l'épisode des "tomates d'Alger" (6 février 1956) et démissionne dès le 23 mai. Il abandonne aussi la direction du parti radical, estimant que le contrat signé au Congrès de Wagram a été "foulé aux pieds", et que sa tentative de rénovation a été battue en brèche par un retour du chauvinisme de "l'Algérie française " et "le douillet passé rural d'un certain radicalisme qu'incarne Henri Queuille" (Jean Lacouture).

Au Palais-Bourbon, après sa démission, le député de l'Eure ne dépose que deux propositions de résolution, mais il intervient fréquemment à la tribune, le plus souvent pour livrer son analyse de la question algérienne. Il plaide notamment en faveur de l'instauration de liens originaux (ni fédéralisme, ni intégration) fondés sur le consentement réciproque (25 octobre 1956). Il condamne l'intervention de Suez quelques jours plus tard, en dépit des invectives nationalistes dont il est l'objet, et dresse, le 18 décembre, un bilan très sombre des conséquences de l'opération pour le prestige et les intérêts de la France. Il s'exprime à plusieurs reprises sur la question du marché commun auquel il s'oppose (notamment en janvier 1957) et sur la nécessité d'accroître les efforts en matière de recherche scientifique. Intervenant sur l'état de l'économie française, il souligne le coût de la guerre d'Algérie et lie cette question, comme il l'avait fait huit années auparavant, à la nécessité de trouver une solution négociée et non militaire au conflit ; au moment des interpellations relatives au bombardement de Sakiet-Sidi-Youssef (11 février 1958), il réitère ses positions en dressant un parallèle avec sa propre politique en Indochine et en Tunisie.

Au cours de cette troisième législature de la Quatrième République, Pierre Mendès France accorde bien sûr sa confiance au gouvernement Guy Mollet auquel il appartient (31 janvier 1956) ; il la refuse en revanche à M. Bourgès-Maunoury, son ennemi au parti radical (12 juin 1957). Il prend position contre la ratification des traités de Rome instituant la Communauté économique européenne et la communauté européenne de l'énergie atomique (CEE et Euratom, 9 juillet 1957), en raison notamment de l'absence de l'Angleterre et du poids excessif des grandes sociétés capitalistes. Il vote contre la loi sur les pouvoirs spéciaux en Algérie (12 novembre 1957). Lors de la crise qui emporte la Quatrième République, il vote pour l'investiture de Pierre Pflimlin (13 mai 1958), pour la révision de la Constitution (27 mai 1958), mais refuse la confiance au Général de Gaulle le 1er juin ; le lendemain, il refuse également de lui accorder les pleins pouvoirs.

Pierre Mendès France était proche du général de Gaulle dont il avait apprécié les éloges publics à l'été 1954 ; et il pensait, comme bien des responsables, que la Général était la solution ultime à la crise algérienne. Mais il souhaitait que celui-ci se prononce clairement contre les factieux d'Alger et revienne par des voies légales. Or, sa collusion avec les émeutiers d'Alger et ses rapports troubles avec les parachutistes et l'armée suscitent une réaction de rejet chez Pierre Mendès France et ses partisans. Ce dernier exprime son inquiétude à la tribune de l'Assemblée une première fois le 20 mai : "La voix du 18 juin s'est élevée de nouveau mais, hélas, [...] pour relancer, qu'il le veuille ou non, un mouvement qui s'affaiblissait. Cette voie offre à l'insurrection d'Alger un répondant dans la métropole. " Enfin, le 1er juin, aux dernières heures de la Quatrième République, il refuse de s'en remettre à de Gaulle : " Quoi qu'il en coûte aux sentiments que j'éprouve pour la personne et pour le passé du général de Gaulle, je ne voterai pas en faveur de son investiture ; et il n'en sera ni surpris ni offensé. [...] Je ne puis admettre de donner un vote contraint par l'insurrection et la menace d'un coup de force militaire. Car la décision que l'Assemblée va prendre - chacun ici le sait - n'est pas une décision libre, le consentement que l'on va donner est vicié. [...] Puisse l'histoire dire un jour que de Gaulle a éliminé le péril fasciste, qu'il a maintenu et restauré les libertés, qu'il a rétabli la discipline dans l'administration et dans l'armée, qu'il a extirpé la torture qui déshonore l'Etat, en un mot qu'il a consolidé et assaini la République. Alors, mais alors seulement, le général de Gaulle représentera la légitimité."