Accueil > Histoire et patrimoine > Bustes de Daumier > Une semaine de la Chambre des députés, 1831 (Honoré de Balzac)


 

Une semaine de la Chambre des députés

Honoré de Balzac

Daumier :  Le ventre législatif
Honoré Daumier
Le ventre législatif, aspect des bancs ministériels de la Chambre improstituée de 1834

Représentation de l'hémicycle nouvellement inauguré parue dans La Caricature, 13 février 1834

De gauche à droite parmi les personnages représentés, au premier rang, Guizot, Persil, Argout, Prunelle,

au deuxième rang, Podenas, Royer-Collard, Odier, Fruchard, Lessert,

au troisième rang, Keratry.

Lithographie, Bibliothèque de l'Assemblée nationale

© Assemblée nationale

 

Extrait d’un compte rendu satirique de séance,
paru dans La Caricature, en 1831

 

La Caricature, hebdomadaire fondé en 1830 par Philippon, paraissait le jeudi. Ce journal satirique se composait d'une feuille de texte et de deux lithographies. De l'origine jusqu'à la fin de 1832 il fut rédigé par Balzac qui en écrivait lui-même les quatre articles : Caricatures (sous la signature d'Alfred Coudreux), Fantaisies sous celle du comte Al. de B...), Croquis (sous celle d'Henry B...) et Charges (sous celle d'E. Morisseau). Du temps de Balzac le journal fut saisi vingt et une fois. Il a paru jusqu'au 27 septembre 1835 et fut interdit après le vote des lois répressives qui suivirent l'attentat de Fieschi contre Louis-Philippe. Le compte rendu qui suit se situe à mi-chemin du journalisme et de la fiction.

__________________

Mardi 5 avril 1831
 

Avant l’ouverture de la séance, plusieurs membres de la Chambre se livrent à des occupations et à des conversations particulières. M. Salvandy parcourt la Revue de Paris.

M. Jars se dilate.

M. de Lameth montre son habit neuf à un de ses collègues. M. Keratry n'en peut faire autant.

M. Persil rédige un rapport de procès-verbal. En venant à la Chambre, il a aperçu un citoyen de huit ans qui peut, sous le masque de l’adolescence, cacher une âme républicaine ; car, en regardant une caricature sur Mahieux, le conspirateur de trois pieds s'est écrié :

- Fameux !

M. Berryer fait joujou avec ses pouces.

L'ordre du jour est la suite de la discussion du projet de loi sur les contributions extraordinaires. M. Thiers, qui est un financier extraordinaire, a la parole pour contribuer à éclaircir la question. Il nous apprend que la situation de la France est grave ; puis, il justifie, en passant, les trois ministères qui se sont succédé, ce qui semble prouver qu'on aurait fait sagement de les conserver tous les trois. Ensuite l'orateur fait une savante improvisation de trente pages in-quarto, d'où il résulte qu'un gouvernement à bon marché est celui qui perçoit le plus possible et dépense le moins qu'il peut.

Un vaste silence accueille ce discours. Le Constitutionnel appelle cela de l'approbation.

Cependant, un petit bruit régulier, sourd d'abord, bientôt progressif, puis enfin insupportable, part d'un coin de la salle. C'est M. Viennet l'immortel, se croyant à l'Académie, qui dort paisible, ronflant le programme de l'Hôtel de Ville en variations.

Son réveil égaye l'assemblée. Une foule d'honorables quittent leurs bancs pour assiéger celui des ministres. M. Thiers, qui paye le cens pour qu'on l'écoute, fait remarquer ce désordre au président, et de cette séance résulte une intéressante leçon parlementaire. M. Dupin s'écrie avec une louable indignation :

- Je prie Messieurs les solliciteurs de retourner à leurs places. Nous ne sommes point ici pour présenter des placets, mais pour délibérer. (Approbation générale... des électeurs.)

 

Mercredi, 6.
 

La séance est ouverte à une heure et demie. A deux heures, vainement MM. les huissiers invitent les Représentants de la nation à prendre leurs places, parce qu'ainsi confusément groupés, ils ne représentent rien du tout ; c'est comme si MM. les huissiers chantaient. Alors M. Dupin, président, frappe violemment sur le bureau avec un de ses souliers, et s'écrie :

- Messieurs, à cinq heures, vous voudrez vous en aller, et, à deux heures et demie, vous n'aurez pas encore commencé !

Charmés que le président leur ait donné à entendre qu'ils pourront s'en aller à cinq heures et demie, tous les députés gagnent leurs places avec reconnaissance. M. Dupin remet son soulier, on tousse, on crache, on éternue. A trois heures, la séance commence enfin.

Le président du Conseil, avec un air fort gracieux. - Messieurs, le roi nous a ordonné de vous présenter le projet de loi électorale amendé par la Chambre haute... (Murmures, cris, interruption.)

Une voix de la gauche. - Nous sommes donc dans la Chambre basse à côté des grands pères ?

M. le président du Conseil fait ses excuses d'un air fort gracieux, en assurant à la Chambre quelconque qu'il n'a jamais eu l'intention de la blesser. Comme c'est la Gauche qui a réclamé, la Droite assure qu'elle n'est pas offensée du tout, et M. le président du Conseil continue avec un air encore plus gracieux qu'auparavant.

 

Honoré de Balzac
Une semaine de la Chambre des députés, 1831