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A propos des dessins de Delacroix pour la Bibliothèque du Palais Bourbon

S'il a fallu neuf ans à Delacroix pour mener à bien, avec ses collaborateurs, la décoration de la Bibliothèque du Palais Bourbon, ce n'est pas seulement à cause de l'ampleur du projet. N'oublions pas, en effet, que l'artiste dut s'occuper presque en même temps de la Bibliothèque du Palais du Luxembourg, au grand mécontentement, du reste, des députés.


Sénèque se fait ouvrir les veines
Mine de plomb sur papier beige
© Bibliothèque de l'Assemblée nationale
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Cela étant, il n'en demeure pas moins, et bien des critiques le reconnurent du vivant même de Delacroix, que décorer la Bibliothèque du Palais Bourbon représentait une entreprise peu commune, qui allait contraindre le peintre à déployer toutes les ressources de son esprit créatif pour concevoir les sujets propres à figurer sur les deux hémicycles et les vingt pendentifs. Rien n'est plus significatif à cet égard que de découvrir les dessins réalisés alors. Si l'on contemple tout d'abord les premières recherches fourmillant d'idées dont beaucoup, on le sait, ne furent pas conservées, force est de constater l'immensité du travail entrepris par l'artiste afin de trouver la parfaite adéquation des sujets à l'atmosphère de ce haut lieu humaniste. Ce ne fut pas une tâche aisée. A l'évidence, Delacroix au début de sa réflexion, n'avait en tête qu'un programme général assez approximatif. Un manuscrit conservé aux Archives nationales et une liste de sujets consultable à la Bibliothèque de l'Assemblée nationale en témoignent. Pareillement révélatrice des hésitations de Delacroix à cette époque est l'étude pour l'hémicycle d'Orphée où l'ébauche de la composition définitive est encadrée sur les côtés par toute une série de notes manuscrites se rapportant aussi bien à cet hémicycle qu'à celui d'Attila et, d'une manière générale, à la décoration des pendentifs.


Études pour l'hémicycle d'Attila
Mine de plomb sur papier beige
© Bibliothèque de l'Assemblée nationale
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Étude pour l'hémicycle d'Attila
Mine de plomb sur papier beige
© Bibliothèque de l'Assemblée nationale
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Les sujets rejetés par Delacroix sont Ulysse, ou Hercule, ou les néréides, Tobie, St Paul, St Jean et ceux finalement adoptés : Captivité à Babylone, Lycurgue offre un sacrifice. On retrouve de semblables alternatives sur d'autres feuilles présentant, à n'en pas douter, un état peu avancé des recherches préliminaires entreprises par Delacroix aussitôt après s'être vu notifier la commande du décor de la Bibliothèque. Les ratures et les surcharges attestent la difficulté d'une sélection lourde de conséquences et pourtant essentielle.

Soucieux d'établir des liens pittoresques entre chaque élément de la décoration, Delacroix travaillait d'une manière bien personnelle, que Frédéric Villot commenta en ces termes à Alfred Sensier : « fort méticuleux, fort logique (il) hésitait longtemps et c'était entre nous des conciliabules sans fin. S'il avait une idée préconçue, généralement il ne me la communiquait pas ; il m'interrogeait, me faisait faire des plans, gribouiller des feuilles de papier, chercher dans les classiques grecs et latins des maximes ou passages applicables à la circonstance. Enfin, il fallait retourner en tous sens la matière et en parler des jours et des nuits ». (M. Tourneux, Eugène Delacroix devant ses contemporains, Paris, 1886).

Les diverses sources consultées par Delacroix au fur et à mesure que se mettaient en place les premiers éléments de sa décoration ont été analysées par Anita Hopmans en 1987. Certaines sont d'ordre littéraire. Il s'agit notamment d'un article de Frédéric de Mercey paru dans la Revue des Deux Mondes en 1842 sur « les arts en Angleterre », dont Delacroix recopia quelques lignes sur l'un de ses dessins, ou d'un article de Xavier Marmier dans la même revue, le 15 janvier 1843, relatant son voyage à Moscou.



Étude pour l'hémicycle d'Orphée
Mine de plomb sur papier beige
© Bibliothèque de l'Assemblée nationale
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Études pour l'hémicycle d'Orphée
Mine de plomb sur papier beige
© Bibliothèque de l'Assemblée nationale
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Étude pour l'hémicycle d'Orphée
Mine de plomb
© Bibliothèque de l'Assemblée nationale
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Étude pour l'hémicycle d'Orphée
Mine de plomb sur papier calque contrecollé
© Bibliothèque de l'Assemblée nationale
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D'autres, comme les Scienza nuova seconda de Giambattista Vico (1744), sont plus philosophiques ou théoriques. Pour G. L. Hersey (1968), le programme adopté par Delacroix à la Bibliothèque du Palais Bourbon s'inspirerait en effet des idées de Vico sur le développement des civilisations, chacune d'entre elles obéissant à un même rythme, un âge des Dieux, un âge des Héros et un âge des Hommes. Cette hypothèse séduisante a pourtant été contestée par A. Hopmans, principalement parce qu'elle sous-entendait de la part de Delacroix la conception d'un programme cohérent dès le début de son travail, ce qui n'a pas été le cas. A son avis, la source principale serait plutôt le Manuel du libraire et de l'amateur de livres de Jacques-Charles Brunet pourvu d'une table méthodique dont les divisions ont dû fournir à Delacroix le point de départ des thèmes à choisir pour les cinq coupoles. Cet ouvrage, réédité depuis 1810, se trouvait dans les principales bibliothèques de Paris, celle du Palais Bourbon notamment. Selon A. Hopmans, Delacroix aurait pu prendre connaissance de cet ouvrage sur les conseils de Jules de Joly, qui, on s'en souvient, était l'un des principaux responsables des travaux de transformation de Palais Bourbon. La preuve de cet emprunt est apportée par un grand feuillet annoté au recto et au verso ayant appartenu à R. Leybold, maintenant conservé au Getty Muséum à Malibu (États-Unis) ; au verso la liste de sujets suit approximativement l'ordre de Brunet, qui avait organisé sa table à partir de cinq catégories (Théologie, Jurisprudence, Sciences et Arts, Littérature et Histoire). Or certaines d'entre elles, ainsi que des catégories intermédiaires, ont été notées sur le document Leybold (le texte intégral en a été retranscrit successivement par P. Angrand et M. Sérullaz). Pour A. Hopmans, Delacroix aurait jeté ces notes sur le papier après août 1838 et non auparavant comme le pensait P. Angrand. Il y aurait renoncé partiellement dans le courant de l'année 1840-1841. Elle observe par ailleurs que diverses catégories de Brunet apparaissent aussi en marge de deux dessins de Delacroix ayant jadis appartenu à Louis de Launay, ami du grand collectionneur Etienne Moreau-Nélaton et admirateur comme lui de Delacroix.

C'est donc en avançant pas à pas dans l'élaboration de son projet que Delacroix a fini par trouver la cohésion qu'il avait si longuement et douloureusement cherchée. Au prix d'un exténuant labeur de dessins et d'esquisses, l'artiste a mis progressivement au point ses différentes mises en place tout comme les détails de chaque élément destiné à entrer dans une composition. Parallèlement, il effectua de semblables recherches dans le domaine de la couleur : pour les pendentifs en particulier, l'artiste est passé de la plume et de la mine de plomb à l'aquarelle et même au pastel. Ainsi, d'un dessin à l'autre, s'est affirmée peu à peu l'absolue maîtrise du dessinateur, puis du peintre, sachant non seulement adapter au sujet le rythme normal et coloré mais aussi respecter la relation de l'ensemble et des parties. Les modifications apportées à la composition de chacun des pendentifs sont, à cet égard, exemplaires. Il a été maintes fois reproché à Delacroix de mal dessiner. Certes, il lui est peut-être arrivé de paraître négliger la perfection anatomique d'un détail, mais c'était pour plier son trait et la forme à l'harmonie générale recherchée. Et l'ensemble des études réunies ici nous apporte un témoignage magistral de la force suggestive du dessin de Delacroix ainsi que de l'extraordinaire faculté d'invention des formes qu'il avait acquise en sa maturité.


Étude pour les Bergers chaldéens
Mine de plomb
© Bibliothèque de l'Assemblée nationale
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Si Delacroix a travaillé seul à la décoration du Salon du Roi, il fit appel, pour celle de la Bibliothèque, à plusieurs collaborateurs, Gustave Lassalle-Bordes, Louis de Planet, Léger-Chérelle, enfin Pierre Andrieu. La rivalité des deux premiers les ayant poussé à publier des témoignages remplis de contradictions, il n'est guère facile de savoir avec certitude comment ceux-ci se répartirent véritablement le travail à partir des esquisses de leur maître. Par contre, on peut plus aisément se faire une idée de la façon dont s'établit la collaboration entre Delacroix et ses élèves, grâce aux indications fournies par Louis de Planet dans ses Souvenirs. On s'aperçoit par exemple que Planet se reportait régulièrement aux croquis de Delacroix avant de commencer quoi que ce soit : « M. Delacroix est venu pour organiser le travail. Il m'a montré son esquisse. C'est Lycurgue consultant la Pythie. Je ferai un calque sur le dessin, puis je le passerai aux carreaux, la toile également » (9 décembre 1843) ; « M. Delacroix a trouvé la composition bien dans la toile. Il croit que cela fera bien ainsi et qu'il ne sera pas nécessaire de rapetisser les figures. Nous pourrons même les agrandir. La tête de la Pythie est bien dans mon calque, mais dans la toile elle vient trop en avant» (11 décembre 1843) ; M. Delacroix a été très content de ce qui a été fait. L'Ovide, bon. Avec peu de chose, il le terminera [...] Il me prépare une autre esquisse et reviendra quand je le ferai appeler ». (8 janvier 1844).


Ovide chez les Barbares
Mine de plomb sur papier contrecollé
© Bibliothèque de l'Assemblée nationale
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Lassalle-Bordes a dû vraisemblablement procéder de la sorte et il y a tout lieu de penser en outre que les deux artistes ont alors réalisé maintes esquisses peintes afin de se rapprocher le plus possible de la facture de Delacroix au moment de la réalisation définitive des pendentifs comme des hémicycles. L'esquisse pour l'hémicycle d'Attila, dont la facture nous paraît différente de celle de Delacroix, constituerait à cet égard un témoignage de la participation étroite de Lassalle-Bordes ou de Planet à la décoration de la Bibliothèque.

Texte de Mme Arlette Sérullaz, conservateur général du Patrimoine, directrice du département des arts graphiques du musée du Louvre.