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Chronologie de la Grande Guerre

Les députés de la XIe législature

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CHAMBRE DES DÉPUTÉS

11e législature. — Session de 1916.

COMPTE RENDU IN EXTENSO

Comité secret du 28 novembre 1916

(29 novembre 1916)

SOMMAIRE

I  Suite do la discussion des interpellations : 1° de M. Meunier-Surcouf ; 2° de M. Victor Augagneur ; 3° de M. Chaumet ; 4° de M. Emile Constant :

MM. Emile Constant, Abrami, André Tardieu, Alexandre Varenne, Jules Cels, Aristide Briand, président  du conseil, ministre des affaires étrangères.

Renvoi au lendemain, deux heures, de la suite du comité secret.

PRÉSIDENCE DE M. PAUL DESCHANEL

La séance est ouverte  à deux  heures quinze minutes.

M. le président.  La séance est reprise en comité secret.

La parole est à M. Emile Constant, pour développer son interpellation sur l'insuffisance manifeste des accords stratégiques qui ont précédé le loyal concours apporté par la Roumanie à la cause de la justice et du droit.

M. Emile Constant (Gironde). Messieurs, j'aurais souhaité vivement que les explications apportées hier à cette tribune par M. le président du conseil m'aient dispensé de venir développer, même très brièvement, comme je vais le faire, mon interpellation. Mais il vous apparaîtra certainement qu'il n'a répondu que d'une façon très générale aux préoccupations qui sont dans tous nos esprits.

Messieurs, loin de moi la pensée de revenir sur le décret du 2 décembre dont tous les orateurs tour à tour ont parlé à cette tribune.

J'ai essayé d'apporter le débat ici il y a un an. Je me suis efforcé de montrer à M. le président du conseil les inconvénients de ce décret, tout à fait contraire à la logique, tout à fait en dehors des traditions républicaines. La Chambre a paru partager mon sentiment; mais, M. le président du conseil ayant posé la question de confiance, le vote qui est in­tervenu lui a donné pleinement raison. Malheureusement pour lui comme pour nous, les événements m'ont donné raison, à moi. Je le regrette, parce que je trouve là encore un défaut de l'action gouvernementale.

Pour échapper aux responsabilités de ce décret M. le président du conseil vous a dit hier : « Quand ce décret nous gênait, nous avons passé outre. »

C'est ainsi que vous comprenez monsieur le président du conseil la responsabilité gouvernementale. Je regrette que vous ayez passé outre et je vais vous dire pourquoi. Ce décret avait des inconvénients nombreux, éclatants, mais il avait des avantages. Il centralisait dans les mains du généralissime tous les pouvoirs. Il lui donnait une force considérable pour parler à nos alliés. Il ajoutait à ce rayonnement que lui avait donné notre victoire de la Marne, la plus grande bataille de tous les temps.

Qu'est-il arrivé ? Vous avez passé outre, vous lui avez retiré les avantages que lui avait accordés ce décret et cela m'amène à considérer l'objet même de mon interpellation : la Roumanie.

Oui, monsieur le président du conseil, vous nous avez dit hier, vous avez été obligé de l'avouer, ce n'était que trop évident : « Nous n'avons pas été suivis dans nos conseils. Nous avons indiqué à la Roumanie et à la Russie que l'intérêt commun était d'aller vers Sofia, mais il y avait le sentiment national roumain avec lequel il fallait compter. » Je vous l'accorde.

« Il y avait aussi les considérations russes ! »

Je vous l'accorde. Mais n'y avait-il pas également les considérations françaises ?

Et alors je vous ai dit que c'était l'heure pour le généralissime, investi de tous les pouvoirs que vous lui avez donnés par le décret du 2 décembre, de faire valoir le point de vue français.

Peut-être n'était-il pas en mesure de discuter sérieusement, et c'est là où je viens rechercher vos responsabilités.

Qu'avez-vous fait avant la préparation de l'entrée en guerre de la Roumanie ?

Avez-vous envoyé sur place des officiers qualifiés pour faire les études nécessaires ? Vous nous avez dit hier qu'il n'était pas possible d'envoyer des missions importantes qui auraient attiré l'attention de l'Allemagne et de l'Autriche. Nous sommes d'accord, mais vous était-il interdit d'envoyer certains officiers bien choisis, au courant de la guerre moderne, des nécessités des armées modernes, ayant l'expérience des grandes batailles qui se sont livrées sur notre frontière et qui auraient pu nous dire : « Voilà ce qui manque à l'armée roumaine ; elle n'a pas le nombre de canons nécessaires, elle n'a pas le nombre de mitrailleuses nécessaires, elle n'a pas les avions en nombre suffisant, elle n'a pas de grenades, pas de fils barbelés. Voilà ce que vous auriez dû savoir, monsieur le président du conseil et voilà ce qui aurait dû peser dans les délibérations stratégiques qui ont eu lieu. Tout cela n'a pas été fait. Vous avez envoyé une mission.

M. Aristide Briand, président du conseil, ministre des affaires étrangères. C'est trop commode.

M. Emile Constant. Vous me le direz tout à l'heure. Je souhaite très vivement que vous ayez raison sur ce point. Je ne vous fais pas de procès de tendance. Je vous en supplie, ménagez cet argument, l'heure est trop grave pour qu'on vous cherche des querelles personnelles. Nous n'avons, les uns et les autres, qu'un souci, c'est le bien du pays. (Très bien ! très bien !) et la forme même dans laquelle je développe mes explications, vous en est la meilleure preuve. Si vous l'avez fait, c'est très bien et je suis prêt à vous en louer, mais vous ne l'avez pas dit hier.

Vous avez envoyé la mission du général Berthelot. C'était parfait, mais c'était trop tard. J'imagine que vous avez lu, comme nous tous, dans les journaux allemands le cas qu'en a fait le général Falkenhayn. Il a dit : « Berthelot, c'est bien, mais s'il n'est pas accompagné de 500 canons lourds, nous n'avons pas à nous en préoccuper. »

Et alors la guerre s'est engagée dans les conditions que vous savez. On a suivi le point de vue roumain. C'est bien encore, mais au moins fallait-il y adapter les moyens nécessaires militaires, au moins fallait-il avoir les effectifs nécessaires, l'artillerie lourde nécessaire. Tout cela, vous ne nous l'avez pas dit.

En ce qui concerne le concours russe, vous avez prononcé un chiffre singulière­ment troublant ; vous avez parlé de 50 000 hommes. Quoi ! C’est avec 50 000 Russes que vous prétendiez faire échec à un plan aussi vaste, à une organisation aussi formidable que l'organisation allemande ?

En ce qui concerne notre concours par Salonique, quelles indications avez-vous données à la Roumanie ? Vous ne nous l'avez pas dit. On a prononcé le chiffre de 400 000 baïonnettes. J'espère que vous ne l'avez pas dit, parce que cela n'était pas conforme à la réalité.

Dans ces conditions, je me demande quelle pouvait être la situation de ces alliés dont le courage est au-dessus de tout soupçon, qui ont mérité l'attestation des Allemands eux-mêmes qui déclarent que les Roumains se battent avec un courage ad­mirable, mais ils n'ont pas les moyens ma­tériels pour leur résister.

Tout cela est angoissant. Car si nous n'avons pas été autorisés à donner notre sentiment au point de vue stratégique au moment où s'est engagé l'affaire de Roumanie, nous sommes cependant partie dans cette affaire. Notre part, nous l'avons remplie de notre mieux, je le sais, bien que peut-être un peu tardivement. Vous ne nous avez pas dit non plus pour quelle époque était promis le concours de l'armée du général Sarrail, quel but lui était assigné. Tout cela est resté dans la pénombre.

Et alors nous nous trouvons en face de cette situation, si différente de ce qu'elle était il y a trois mois. Ah ! il y a trois mois, nous applaudissions tous et nous nous le­vions quand notre président, en termes enflammés, saluait l'entrée de la Roumanie, ce noble peuple, dans le concert des alliés. Notre patrie meurtrie pavoisait comme si c'était une grande victoire ! Et ce devait être une grande victoire, l'Allemagne elle-même l'avait proclamé. Elle avait dit : Le jour où la Roumanie entrera dans le conflit européen, c'est que ce sera la onzième heure et elle ira au secours de la victoire. C'était la méconnaître. La Rou­manie était trop noble, trop fidèle à ses origines pour aller au secours de la victoire, elle allait au secours du droit.

Mais quel trouble aujourd'hui dans nos esprits ! Quels regrets, quelles inquiétudes, d'avoir vu une arme si puissante aboutir à des résultats aussi troublants ? Car, si l'entrée de la Roumanie dans le conflit devait abréger la guerre, son échec n'est-il pas fait — je ne sais, j'espère que non, mais c'est un point d'interrogation terrible —- son échec n'est-il pas fait pour la prolonger ? Car, après tout, l'Allemagne a mis la main sur des mines de pétrole, elle a mis la main sur des greniers à blé, elle a relevé son moral, ce qui lui permet de faire la mobilisation civile. Et puis, pour nous-mêmes, quel lendemain ! Êtes-vous sûr. monsieur le président du conseil, —j'espère que vous avez examiné cette hypothèse — que quand l'Allemagne aura stabilisé son front sur la Roumanie, elle ne portera pas tout son effort de notre côté, vers Salonique en attendant un effort supérieur encore au printemps prochain sur le front occidental ?

Autant de problèmes angoissants qui sont de votre ressort. C'est vous qui devez les examiner et vous devez aujourd'hui les examiner avec nous. Vous devez nous dire dans quelles conditions la Roumanie est entrée dans le conflit européen, après quels accords, après quelles promesses; vous devez nous dire — et c'est ici le point particulièrement délicat que vous établirez, j'espère, devant cette Chambre — que la France n'a manqué à aucun de ses engagements. C'est là le point essentiel.

Pour en terminer et pour résumer mes observations, pour les formuler d'une façon plus précise encore que je viens de le faire, avec toute la brièveté dont je suis capable, je vous demande la permission de lire une série de questions, afin qu'à chacune vous puissiez faire une réponse également précise :

En résumé, quels accords stratégiques ont précédé l'entrée en guerre de la Roumanie?

Les états-majors alliés, instruits par l'expérience, ont-ils étudié les besoins de l'armée roumaine ?

Qu'avez vous fait pour initier cette armée à la guerre moderne ? Lui avez — vous donné ce qui lui était nécessaire ?

De qu'elle importance était le concours militaire promis par la Russie? Vous avez parlé de 50 000 hommes, était-ce tout ?

De quelle importance, le concours promis par nous ?

Quelles indications a-t-on fournies à la Roumanie sur le chiffre des effectifs de combat de l'armée d'Orient, sur le but et la date de notre offensive concordante ?

Dans quelle mesure les promesses faites à la Roumanie n'ont-elles pas été tenues et pourquoi?

Avez-vous étudié enfin les conséquences, pour notre armée de Salonique, de la stabilisation du front austro-allemand en Roumanie? (Applaudissements sur divers bancs.)

M. le président. La parole est à M. Abrami.

M. Abrami. Le jour où le Gouvernement, que présidait M. Viviani, a décidé d'ouvrir à nos armes un nouveau théâtre d'opérations et de porter la guerre en Macédoine, la pensée de la Chambre s'est, d'un même élan tournée vers M. le président du conseil actuel. Avec l'affaire d'Orient, on le croyait, on l'avait dit, on l'avait même imprimé, c'était, monsieur le président du conseil, votre conception personnelle, votre plan stratégique, ce qu’on a appelé la grande pensée de votre rogne, qui devait s'imposer au Gouvernement et, s'il le fallait, au quartier général.

C'était une vue d'avenir, en effet, et, à tout prendre, la seule vue d'avenir qu'on nous ont apportée depuis l'affaire de la Marne : faire succéder à l'immobilité des fronts la guerre de mouvement et de grandes manœuvres, prendre à revers l'Allemagne par l'Autriche, en finir d'un seul coup avec les Bulgares et les Turcs, fermer à l'Allemagne la route de Macédoine, la route de Constantinople, les ravitaillements en toutes matières qu'elle pouvait trouver chez les Turcs, voilà qui était de nature à soulever en France une immense espérance et le Parlement y avait vu, avec le pays, autre chose encore que le coup décisif.

Décidé à alimenter cette opération de Macédoine que vous aviez conçue et, s'il le fallait, à la conduire jusqu'au bout, vous nous apportiez, par elle, la solution d'un problème que nous voyons se dresser de­vant nous à chaque pas et dont on peut dire qu'il aura dominé la conduite des opé­rations militaires dans ce pays.

On vous savait disposé à l'aborder, sinon à le résoudre et, lorsque vous étiez vice-président du conseil, vous aviez laissé entendre à mots couverts combien vous déploriez qu'on n'ait, pas osé le résoudre franchement et avant vous : c'était le problème des rapports du Gouvernement avec le haut commandement. (Très bien ! très bien !)

Et quand on demande ce qu'il y avait de fait dans l'affaire de Macédoine, c'est que jamais, à aucun moment, le prestige de ce pays n'avait été porté plus haut. Ce pays, envahi dans dix de ses départements, ayant une plaie largement ouverte à son flanc, l'ennemi dans nos foyers et a la porte même de notre capitale, surgissant, pour ainsi dire, de lui-même, et allant au delà des mers porter secours à un petit peuple et tenir vis-à-vis de lui la foi jurée dans des traités. Quel exemple, messieurs, et quand donc la France avait-elle fait plus grande et plus noble figure aux yeux du monde ? [Applaudissements prolongés.) Aujourd'hui, il y a plus d'un an de cela, puisque le Gouvernement nous invite à lui dresser le bilan de cette année écoulée, avec la plus entière bonne foi, avec la plus grande loyauté et, sachez-le bien, monsieur le président du conseil, dépourvu de toute espèce de préoccupations politiques, sans autre ambition que celle de faire œuvre, comme le disait notre collègue M. Chaumet hier, de bon citoyen et de chercher à servir mon pays, je ne puis m'empêcher de vous dire qu'aux espérances du premier jour, une profonde désillusion a succédé en ce qui touche les affaires de Macédoine. Nous avons voulu sauver la Serbie, nous ne l'avons pu. Tout ce que nous avons pu faire, ce fut de reconstituer, par l'effort admirable du général de Mondésir, une armée serbe de 110 000 à 120 000 hommes, en appelant tout ce qu'il y a de Serbes valides dans le monde.

Nous n'avons pas fermé aux Allemands la route de Turquie, la grande voie de Constantinople. Les Bulgares ne sont pas battus par nous, ils sont toujours actifs, ils sont victorieux, hélas! En Roumanie, et si la Roumanie n'est pas battue ou presque, elle est dans une situation dramatique qui n'échappe à personne.

Est-ce que j'ai l'intention de rendre le Gouvernement responsable de ces faits ? Mais non. Je n'aurais aucun respect ni de la Chambre ni de moi-même si je ne faisais la part des événements qui vous ont complètement échappé et la part des responsabilités qui vous sont propres. (Applaudissements.)

Je n'aurais aucun respect, ni des faits, ni de l'histoire, ni de cette tribune, si je ne reconnaissais, pour l'avoir vu moi-même d'assez près, qu'il y ait eu des difficultés, des divergences de vues entre les Alliés, si je ne reconnaissais que les affaires grecques vous ont en partie, et non pas par votre faute et votre volonté, échappé, si je ne reconnaissais que dans cette trame on jouait des impondérables dont vous n'avez pas été maître, dont ne pouvait être maître aucun homme de gouvernement. Mais, recherchant les responsabilités du Gouvernement, les seules que nous avions à connaître, nous, parlementaires, j'ai, puisque je suis dans l'opposition, permettez-moi de le dire, la bonne fortune de trouver parmi tous les événements qui ont influé sur la marche des affaires de Macédoine pour réduire d'abord le plan tel que vous l'aviez conçu, l'amincir et l'amener à un résultat qui nous a tous désillusionnés, de trouver, dis-je, un acte de Gouvernement ; c'est le décret du 2 décembre. Il vous est personnel; c'est à ce titre que je le reprends et le retiens. (Applaudissements.) Pourquoi le décret du 2 décembre a-t-il été, de la part du Gouvernement, un acte malheureux et — M. le président du conseil me permettra de le lui dire, lui qui est homme habile — un acte inhabile, dépourvu de sagesse. Nous sommes ici pour tout dire : nous sommes en comité secret. Je veux aborder, en ce qui concerne l'examen du décret du 2 décembre, un point qui me paraît capital et qui n'a pas encore été soulevé.

Le Gouvernement décide l'affaire de Macédoine ; à qui va-t-il la confier? Vous pouviez choisir parmi cent généraux ; vous avez choisi le cent unième : le général Sarrail. Qui était-il ? Je n'ai pas à rappeler à la Chambre que, dès le début de la guerre, dès le 21 août certains nuages s'étaient amoncelés entre le généralissime et celui qui, après avoir commandé le corps, était a la tète de la 3e armée. En s'amoncelant, en chargeant l'horizon ; ces nuages avaient créé, entre Chantilly et Sainte-Menehould, une situation telle que, dès les premier jours d'août, le général Sarrail était relevé de son commandement. Or, — point important à souligner — vous avez confié la direction des opérations de Macédoine, telle qu'il les avait conçues, non pas à un général quelconque, mais à un homme qui venait d'être frappé par le G. Q. G., que le général Joffre venait de relever de son commandement. (Applaudissements.)

Avez-vous eu tort de le faire, ou avez-vous eu raison ? Ce n'est pas à moi qu'il appartient de le dire ; je manquerais de fidélité, de souvenir, de reconnaissance, si, au fond du cœur — je l'ai dit à la commission de l'armée et à celle des affaires extérieures — je ne persistais à considérer le général Sarrail, même dans les heures difficiles qu'il a vécues, et où il a été attaqué, comme un grand général. (Applaudissements.)

Un homme a porté devant les Chambres un jugement plus compétent et plus définitif que le mien sur ce grand chef de guerre, c'est le général Roques, le ministre de la guerre qui a toute notre confiance, parce qu'il est un officier valeureux, aimé de ses troupes, comme nous l'aimons tous. (Nouveaux applaudissements.)

Et je lui demande la permission de lui dire, avec tout le respect que comporte cette expression, qu'il est un brave homme. (Nouveaux applaudissements.)

Aviez-vous tort, aviez-vous raison de placer le général Sarrail à la tête de cette armée que devait réaliser la grande pensée de votre règne ?

C'est une affaire de Gouvernement.

Quoi qu'il en soit, c'est celui que vous aviez choisi, et le choix même du général Sarrail vous imposait une décision à prendre, c'était de lui assurer une pleine indépendance vis-à-vis de Chantilly. (Vifs applaudissements à gauche et au centre.)

Quelle folie de conception eussiez-vous commise on rattachant l'homme frappé par des liens de subordination vis-à-vis de celui qui lui avait retiré son commandement ! (Applaudissements.)

Ah ! messieurs, si vous ne deviez aboutir, en prenant cette mesure, qu'à un conflit qui se serait traduit par une nouvelle punition infligée au général Sarrail et par le fait qu'une fois de plus, huit jours, dix jours après sa nomination ou le lendemain même ce général se serait vu rappelé de nouveau de son commandement, la Chambre aurait eu à enregistrer l'injustice pour le jour où toutes les injustices devront passer devant la tribune et être jugées ; mais elle se serait inclinée par esprit patriotique. Mais si ce conflit que vous alliez créer, en rattachant le général frappé sous les ordre de celui qui lui avait infligé sa punition, devait aboutir à ruiner votre conception ou tout au moins à amoindrir l'intervention merveilleuse de cette partie de l'armée française que vous aviez dotée d'indépendance et que vous avez envoyée en Serbie pour servir l'intérêt de La France, vous faisiez quelque chose de beaucoup plus grave qu'un conflit de cabinet. (Nouveaux applaudissements sur les mêmes bancs.)

Le Gouvernement de vos prédécesseurs, monsieur le président du conseil, l'avait compris, et pendant les deux mois où il a gardé le pouvoir, le mois d'octobre et le mois de novembre, il a assuré au général commandant en chef l'armée d'Orient sa pleine indépendance vis-à-vis de Chantilly. Il lui avait assuré par là une situation parallèle à celle dont jouit le général qui commande les 80 000 Français ou troupes auxiliaires du Maroc, le général Lyautey. En effet, on ne voit pas pourquoi le Gouvernement, maître de créer des champs d'opérations à son choix, de les doter des forces nationales et des moyens matériels dont il a la responsabilité vis-à-vis du pays, n'aurait pas fait faire pour le front de Macédoine ce qu'il a fait pour le front marocain ou le général Lyautey échappe complètement à la direction supérieure de Chantilly. C'est à ce moment, mon­sieur le président du conseil, que vous prenez le pouvoir. Alors à ceux qui se souviennent de vos déclarations et de votre attitude comme vice-président du conseil, il semble que vous n'avez franchi à ce moment le demi échelon qui vous séparait du pouvoir que pour imposer de plus haut votre doctrine qui, à ce moment-là, était celle du Parlement tout entier, à savoir : au Gouvernement le choix des théâtres d'opérations et la responsabilité de l'emploi des forces nationales, au commandement supérieur, la responsabilité de l'exécution. Voilà ce que la Chambre a applaudi en vous voyant monter au pouvoir et huit jours après, à la stupéfaction générale, vous nous apportiez votre premier acte de gouvernement, le décret du 2 décembre.

Pourquoi avez-vous pris ce décret. Là encore, il faut tout, dire et je vous dirai ce qui est dans ma pensée ! Vous avez, donné hier, monsieur le président du conseil, au cours d'une interruption s'adressant au remarquable discours de M. Chaumet, du décret du 2 décembre, une explication politique élevée :

II s'agissait, dans votre pensée, avez-vous dit, d'investir le général Joffre d'une autorité supérieure vis-à-vis de nos alliés. Et nous avons tous compris, en effet, que, pour réaliser cette unité de direction dans la guerre, qui est une de vos préoccupations principales, vous avez voulu investir le général Joffre non plus seulement de l'autorité supérieure sur le front français, mais sur tous les fronts où s'exerce l'activité militaire des armées françaises.

Mais M. Chaumet vous a répondu : J'estime que cet argument était inopérant, car outre le général Roques, ministre de la guerre et le généralissime Joffre, nous n'hésitons pas plus que nos alliés n'hésitent; le général Roques, représentant le Gouvernement français, est investi par cela même,vis-à-vis des alliés, de toute l'autorité, qui s'attache au représentant d'un pays qui a fait des sacrifices inouïs dans cette guerre et dont aucun pays allié ne peut dire que ses sacrifices atteignent le dixième de ceux qu'a faits ce pays jusqu'ici. (Applaudissements.)

Non,   il y  a deux   méthodes   de   gouvernement ; lorsqu'on rencontre un obstacle devant soi, il y a l'énergie qui brise l'obstacle et il y a l'habileté qui essaye de le tourner.

Et je n'apprends rien à personne, à vous moins qu'à quiconque, monsieur le président du conseil, en disant que de ces deux méthodes c'est la seconde qui vous est la plus familière. Cette méthode, qui est celle de l'habileté, présente surtout entre les mains d'un ministre des affaires étrangères de multiples avantages ; elle présente aussi un inconvénient, celui de demander plus de temps que la première, et lorsqu'elle l'exerce en temps de guerre et à un moment où à chaque heure qui coule, ce sont des flots de sang qui s'épanchent, cette méthode peut avoir des inconvénients.

Dès vos premiers pas avant l'application du décret du 2 décembre, vous avez rencontré des difficultés. M. Augagneur et les orateurs qui, hier, se sont succédé à cette tribune ont démontré ce que nous savions tous, que le général Joffre par une tendance d'esprit tout humaine et très naturelle, hypnotisé par ce front français, front national dont il a la garde, par une tendance tout à fait normale, était porté à considérer toutes les autres opérations, aussi bien celles de Macédoine que celles des Dardanelles, comme des opérations secondaires.

On l'a bien vu, dès le début, lorsqu'il s'est agi de donner au général Sarrail les deux divisions supplémentaires qu'il avait demandées étant à Krilovak pour aller à Velès et jusqu'à Uskub et pour s'accrocher à la ligne de chemin de fer; on a bien vu que le grand quartier ne partageait pas cette manière de voir et ne voulait pas lâcher ses divisions.

C'est alors que, ne pouvant pas briser l'obstacle que vous trouviez sur votre route, vous avez pensé qu'il était habile, qu'il était ingénieux, qu’humainement cela pourrait avoir des conséquences profitables pour le pays, vous avez pensé qu'il était conve­nable d'intéresser le général Joffre à ce front que, jusque-là, il voulait négliger et en l'intéressant, vous lui donniez la responsabilité du front et, par là, vous l'ame­niez à donner à l'armée d'Orient des effectifs qu'à un autre titre il lui aurait refusés. Voilà pourquoi vous avez pris le décret du 2 décembre. En réalité, ce jour-là, vous avez commis — je vous dis nettement ma pensée — une lourde erreur et c'est le pays qui, en partie, l'a payée. En replaçant le général Sarrail sous les ordres du général Joffre, vous avez ouvert précisément le conflit qu'il ne fallait pas ouvrir, et que M. Viviani avait fermé soigneusement avant vous. Je vais en faire la démonstra­tion très rapidement.

Vous avez abdiqué entre les mains du grand quartier général la direction militaire de l'affaire de Macédoine. Non content d'avoir, par le décret du 2 décembre, retiré au Gouvernement la direction de l'affaire, vous laissiez le grand quartier général vous en retirer peu à peu le contrôle.

Par quoi se traduit, c'est surtout cela qui nous   intéresse,  au   détriment  de l'armée d'Orient, c'est-à-dire d'une affaire française et nationale, par quoi se traduit le conflit ? Le conflit s'est ouvert par une série de vexations et de brimades puériles, enfantines, de la part du G. Q. G, mais que je retiens parce qu'elles sont symptomatiques et dénotent un état d'esprit qui vous paraîtra, lorsque vous le connaîtrez, d'autant plus fâcheux et d'autant plus grave, que les Allemands sont à nos portes à 80 kilomètres de Paris.

Ce conflit s'est continué par un refus persévérant et systématique de matériel et de moyens en effectifs, il a abouti enfin à une campagne persévérante, ardente, sournoise et qui, par les moyens dont elle dispose, par ses ramifications insensées, aurait de très bonne heure, si on n'y avait mis fin, si le Gouvernement n'avait pas été obligé d'y mettre fin, pris la proportion, la figure d'une très mauvaise action contre le pays. (Applaudissements.)

Campagne vexatoire, puérile, en voulez-vous quelques exemples ? (Oui ! oui !)

On constitue l'armée de Macédoine et le général Sarrail pendant deux mois, travailla, sur les instances du Gouvernement, à déterminer ses plans d'opérations, ses plans d'offensive, voulant amener à pied d'œuvre les effectifs que le Gouvernement lui a promis, songe à ce qui est pour un général d'armée son affaire essentielle : s'assurer le choix de ses collaborateurs immédiats, ses brigadiers, ses divisionnaires, ses chefs et sous-chefs d'état-major, les hommes qui vont devenir les confidents de sa pensée et les auxiliaires de son œuvre. Il ne peut pas obtenir les officiers généraux et les officiers supérieurs qu'il réclame à Chantilly. Son chef d'état-major, celui qui l'a servi à la 3e  armée, il le réclame vainement au grand quartier général, on l'a envoyé sur le front, il est indisponible, il est indispensable et le général Sarrail se voit constituer un état-major d'hommes qui certainement ont sa confiance, mais qui ne sont pas ceux qu'il avait demandés et on lui donnera plus tard des divisionnaires dont la plupart reviennent de Limoges ou dont certains sont si fatigués qu'à la veille d'entreprendre des opérations offensives, on était obligé de les renvoyer en France. (Exclamations sur divers bancs.)

M. Lauche. Il faudrait préciser !

M. Abrami. Le décret du 2 décembre est pris. Nous avons eu, nous qui. étions à l'armée d'Orient — je n'apporte aucune passion dans ce pur récit des faits (Très bien ! très bien !)) — Nous avons eu, nous, à l'armée d'Orient, une stupéfaction profonde à considérer que, non pas le généralissime, mais les hommes qui dirigent ses bureaux  et représentent son entourage immédiat (Très bien ! très bien !) n'avaient d'autre préoccupation que de biffer soigneusement, à l'encre ronge, tout en les laissant transparaître sur, les imprimés préparés d'avance à destination du quartier général de l'armée d'Orient ces deux petits mots « en chef » qui rappelaient au général Sarrail son autonomie récente et sa récente disgrâce. [Mouvements divers.) Voilà à quoi on s'occupait à Chan­tilly.

M. André Lebey. Si c'est vrai, c'est énorme.

M. Mauger. C'est très exact.

M. Abrami. C'est la vérité même, tout cela est indéniable, je vous l'assure.

M. Bokanowski. Je défie qui que ce soit d'apporter un démenti aux faits que M. Abrami vient d'énoncer à la tribune.

M. Abrami. Les affirmations que j'apporte ici sont au-dessus de toute espèce de démenti.

M. Turmel. Le Gouvernement le dira.

M. Abrami. Quelques jours après, le grand quartier général envoie au général Sarrail un télégramme lui rappelant qu'il est soumis, d'ores et déjà, à l'autorité complète et unique de Chantilly et lui fait défense formelle et absolue de correspondre, à l'avenir avec le Gouvernement, (Mouvements divin.)

Il est juste, étant donné le décret du 2 décembre 1915, il est légitime, il est dans l'ordre de la discipline et des considérations militaires, que ce télégramme ait été envoyé. Mais il est regrettable, nous le verrons tout à l'heure, — que, parce que la mesure était prise et le télégramme envoyé, Paris je veux dire M. le président du conseil et M. le ministre de la guerre aient été — ils l'ont été, je vous le démontrerai d'une manière irréfutable — en plus d'un point, dans l'impossibilité de savoir en quoi consistait exactement l'armée d'Orient et ce qui s'y passait.

Voulez-vous quelques exemples encore des brimades et des vexations puériles ?

Le général Gouraud, qui avait commandé aux Dardanelles, avait tenu du ministre de la guerre le droit — c'est une récompense donnée à tout général qui a commandé un groupe d'armées — de donner de sa propre autorité, d'une manière autonome, des citations aux officiers et aux hommes de ses troupes. Le général Sarrail tenait ce droit d'une lettre ministérielle contemporaine de la création de l'armée d'Orient. Il l'a exercé jusqu'au mois de mai 1916 et, subitement, sans aucune espèce d'incident, sans aucune explication, sur la suggestion du grand quartier général, M. le ministre de la guerre lui retire ce droit, qu'il avait exercé pendant huit mois. (Exclamations sur les bancs du parti socialiste et du parti républicain radical et radical socialiste.)

J'aurai terminé avec cette première partie des effets du décret du 2  décembre en disant que tous les  « ragots »  d'état-major, tous les potins qui traînent dans les bazars de Salonique et d'ailleurs, on les accueille à Chantilly, on les tient comme vérité évidente et établie et ce sont dépêches sur dépêches, demandes d'explications sur demandes d'explications qui affluent à l'état-major de Salonique et qui obligent le général Sarrail, dans les conditions particulièrement pénibles où il vit avec son année, à des dénégations, à des explications, à des préoccupations qui, certes, ne manquaient pas à la tâche quotidienne de ce général d'armée.

Voilà, messieurs, l'un des premiers effets du décret du 2 décembre.

En ce qui concerne les effectifs et les moyens matériels, les effets du décret du 2 décembre sont les mêmes. Et ici, — vous entendez bien, je l'ai dit, mais je tiens à le répéter, — je manquerais tout à fait d'esprit de justice, si je ne me rendais pas compte avec vous que le général Joffre ou son entourage n'est pas à proprement parler coupable de s'être laissés hypnotiser par les opérations en cours sur le front en définitive le plus Important, que s'il a refusé à l'armée d'Orient des moyens et du per­sonnel, il l'a fait de bonne foi ; mais vraiment, — et c'est la question que je pose, — ont-ils montré toute la bonne volonté qu'ils devaient, qu'ils étaient patriotiquement tonus de montrer, ceux qui étaient non seulement les collaborateurs, mais les dirigeants d'une œuvre qui n'était même pas celle du général Sarrail ni du Gouvernement, mais de la France sur tous les fronts où elle se bat ?

Est-ce que vous, Gouvernement, vous avez montré toute l'énergie qu'il fallait pour rappeler le grand quartier général et le général Joffre à l'observation de ce qui est leur strict devoir en cette matière ?

Comment, après un an de guerre et de quelle guerre ! après des sacrifices formidables consentis en hommes sur le front français, après la Champagne, l'Artois, Verdun, après la Somme, vous trouverez le moyen aujourd'hui d'envoyer à l'armée d'Orient deux divisions alors qu'au mois de juillet 1916, quand le général Sarrail vous demandait quoi ? 144 hommes pour la section des chemins de fer qu'il possède, un tiers de section de campagne pour réparer ces lignes, pour procéder à l'avancement des ouvrages, il a essuyé un refus du G. Q. G ?

Plusieurs membres. C'est effrayant !

M. Abrami. Ces deux divisions, que vous lui avez promises, — vous nous en donnez l'assurance et cela nous suffit — ces deux divisions, que vous lui envoyez à l'heure actuelle, pouvez-vous nous affirmer, monsieur le président ,du conseil, que, pour les obtenir, vous ne vous êtes pas heurté là encore à des refus répétés? Pouvez-vous nous assurer que vous n'avez pas, une fois de plus, eu à vaincre une insistance obs­tinée du G. Q. G. et pouvez-vous nous dire que cotte insistance ne s'est pas manifestée devant nos alliés eux-mêmes, devant lesquels le généralissime aurait tenu des propos singulièrement désobligeants pour le général Sarrail ?

Comment ! quand le général Sarrail subor­donne la réussite de toute cette entreprise à la mobilité de son armée, à l'adaptation de cette armée au terrain extraordinaire sur lequel elle est appelée à évoluer et sur lequel il n'existe pas, je ne dirai pas de routes, mais même de misérables pistes, lorsque le général Sarrail nous demande des moyens de mobilité, par exemple 48 pièces de 65 de montagne à tir rapide sans lesquelles il déclare qu'il ne peut pas avancer, lorsque nous savons que l'état de nos fabrications permettrait de lui envoyer quelques canons de montagne, il est admissible que le ministère ou le G. Q. G. lui répondent comme ils l'ont fait en janvier, en février et encore en juin 1916, qu'il est impossible, vu l'état de nos fabrications de matériel, de lui envoyer un seul canon de 65 de montagne !

Comment ! quand les Grecs, pour une armée de 200 000 hommes, disposent de 77 000 animaux de bât, quand les Bulgares, pour leur année, font toutes leurs évacuations et leur ravitaillement à dos d'ânes ou de mulets, d'animaux porteurs, lorsque le général Sarrail ne dispose que de 14 000 de ces animaux, et que, passant en revue, le 10 janvier 1910, tous les moyens dont il dispose, ou plutôt tous ceux dont il ne dispose pas, il réclame, à cor et à cris, au G. Q. G., une dotation supplémentaire en animaux porteurs sans lesquels il lui est impossible de faire quoi que ce soit de sérieux, est-il admissible que le G. Q. G. rejette d'emblée cette demande, lui refuse l'armée de bâts qu'il demande et qu'on ne mette pas à sa disposition, dans le plus bref délai, avec toute l'urgence que comporte la situation dans laquelle se débat l'armée de Macédoine, le misérable moyen que demande le général Sarrail, après l'avoir fait examiner et réduire par le bureau compétent, comme on vous le disait hier, à la veille d'entreprendre de grandes opérations offensives qui lui ont été, en partie, en ce qui concerne les directives et les plans, imposés par le Gouvernement ?

Lorsque le général Sarrail demande des munitions, lorsqu'il déclare : « Mes provisions ont été prévues pour les opérations défensives intérieures du camp retranché de Salonique ; il s'agit d'en sortir et la consommation des munitions qui m'est nécessaire atteint celle dont la France a besoin », — M. Chaumet le disait hier et M. Renaudel l'a établi par une lettre, — est-il admissible que le G. Q. G., que le ministre de la guerre répondent : « Vous avez assez de munitions jusqu'à l'hiver ? »

Puis, lorsqu'à l'époque des chaleurs, prévoyant les insolations,si graves en Macédoine, le général Sarrail demande des casques coloniaux, est-il admissible que cette réponse lui ait été faite : « L'Algérie a été conquise sans casques coloniaux. » ? (Vives exclamations et interruptions à l'extrême gauche et à gauche. — Bruit.)

Sur divers bancs. C'est inacceptable I

M. Georges Boussenot. Qui a fait cette réponse ? (Bruit.)

M. Abrami. ...et qu'il ait fallu négocier...

M. Pottevin. Qui a fait cette réponse ? C'est capital, il faut le savoir.

M. Abrami. ...et qu'il ait fallu. négocier et insister...

M. Josse. Qui a dit cela ?

M. de Monti de Rezé. Où est le document? Répondez ?

M. le président. Je vous prie, messieurs, de laisser l'orateur parler.

M. Abrami. ...et qu'il ait fallu négocier et insister devant elle...

Plusieurs membres à droite. Qui a dit cela ?

M. Jules Delahaye. Est-ce M. Albert Thomas, par exemple ? (Bruit.) On ne peut pas insinuer sans nommer.

M. Pierre Renaudel. Permettez-moi un mot...

M. Abrami. Volontiers.

M. Pierre Renaudel. Vous sentez bien, messieurs,  que dans les  circonstances où nous sommes... (Réclamations à droite.)

M. le président. M. Renaudel a la parole avec l'assentiment de l'orateur.

M. Pierre Renaudel. ... je ne veux que traduire près de M. Abrami ce qui me parait être le sentiment général de la Chambre. Lorsque des faits sont apportés à la tribune qui soulèvent, comme ils viennent de la soulever, l'émotion de la Chambre, il n'est pas possible que celui-là même qui a apporté le fait ne lui donne pas toute sa précision. (Très bien! très bien !)

Ce que nos  collègues demandent et ce que nous demandons nous-mêmes, non pas pour embarrasser M. Abrami, c'est la précision nécessaire. Il a cité une phrase : « L'Algérie a été conquise sans casques coloniaux ». Cette réponse a-t-elle été donnée, au général Sarrail et qui la lui a donnée ? (Applaudissements.) Celui  qui   l'a donnée est d'une culpabilité telle que le Parlement aura le droit de le juger.

M. Abrami. Je n'éprouve aucun embarras à répondre à la question qui vient d'être posée. Jusqu'ici, au cours de mon exposé chaque fois que j'ai cité un fait je vous ai dit s'il venait du  quartier général ou du ministère. J'ai déclaré également que je ne citais ici que des faits que je tenais d'une source absolument sûre, venant de personnes au-dessus de tout soupçon et de tout dénégation  possible.   J'ai  cité le fait du refus de doter l'armée d'Orient, au moment où le général Sarrail l'a demandé, de casques coloniaux et j'ai ajouté quo  cette réponse a été faite au général Sarrail : « L'Algérie a été conquise sans casques coloniaux.»

Voilà le fait. En ce qui le concerne, comme pour les précédents que j'ai cités, j'ai les plus sérieuses raisons de croire... (Interruptions) qu'il est exact. (Bruit.)

M. Ellen Prévot. On ne vous demande pas une phrase, on vous demande un nom.

M. Pottevin. Le nom ! (Bruit.)

M. le président. Messieurs, il ne faut pas... (Bruit à droite. — Mouvements divers.)

M. Paul Aubriot. Il n'est pas admissible, qu'après avoir demandé des précisions à M. Abrami, on ne l'écoute pas jusqu'au bout. (Bruit.)

A droite. Ce sont des racontars f

M. le président. Il ne faut pas que cet incident empêche la délibération de se poursuivre, (Interruptions à droite.)

Votre question a été entendue.

A droite. On n'y a pas répondu.

M. le président. Il est impossible que la délibération soit arrêtée et que, dans les circonstances où nous sommes, le temps du pays soit inutilement perdu. (Applaudisse menti.)

M. Abrami. Je serais reconnaissant...

A droite. Si vous ne répondez pas. nous ne pourrons plus vous croire. (Bruit.)

M. le président. Ecoutez l'orateur !

M. Abrami. Je serai reconnaissant à la Chambre et, en particulier, à ceux de mes collègues qui m'ont posé une question précise de vouloir bien être assez patients... (Bruit à droite.)

(MM. Ferdinand Bougère et Cuttoli échangent des paroles qui ne parviennent pas jusqu'au bureau.) (Bruit prolongé.)

M. Ferdinand Bougère. Je demande la parole pour un rappel au règlement.

M. le président. Il n'y a pas de rappel au règlement.

Je prie mes collègues de reprendre Ieur place. (Bruit sur divers bancs.)

Messieurs, je vous invite au silence. Permettez à M. Abrami de continuer son discours.

M. Abrami. Je serai reconnaissant à la Chambre et, en particulier, à ceux de nos collègues qui m'ont posé une question précise, de bien vouloir avoir la patience, et Ils me permettront de leur dire — la courtoisie, vis-à-vis d'un collègue qui affronte la tribune pour la première fois (Applaudissements sur divers bancs à gauche) — de le laisser leur donner les explications, toutes lis explications qu'ils ont le droit de lui demander.

J'ai cité un fait...

M. de Wendel. Il faudrait la preuve. (Réclamations à l'extrême gauche.)

M. Abrami. ... Je vous dis en réponse à votre question, que j'ai toutes les raisons,et les plus sérieuses, de tenir ce fait pour établi, parce qu'il  m'a été donné  d'une source que j'ai toujours trouvée sûre. On ne m'a pas indiqué si la réponse a été faite, officiellement par le ministère de la guerre, ou... (Murmures sur divers bancs à droite.)

Messieurs, je vous dis les faits tels qu'ils sont. (Parlez ! Parlez !)

... ou par le quartier général, s'ils ont été officiellement donnés ou s'ils ont été transmis par l'officier de liaison du quartier général. Si je le savais, je dois toute la vérité et je la donnerais, mais il y a quelqu'un qui est à même de nous renseigner sur le fait et de me démentir : c'est le Gouvernement. (Très bien ! très bien !)

M. Aristide Briand, président du conseil, Ministre des affaires étrangères. Monsieur Abrami, j'aurai l'occasion de répondre à votre discours et soyez certain que je ne manquerai pas de le faire avec toutes les précisions nécessaires. Vous faites appel à moi pour un fait que vous indiquez à la tribune et qui serait odieux, presque criminel, (Oui ! oui ! sur les bancs des gauches), s'il s'était produit.

Vous avez été auprès du général Sarrail un de ses officiers dans lesquels il avait confiance.

Vous savez que périodiquement le général Sarrail envoyait à Paris des officiers de

confiance, des officiers  de liaison.   Vous savez quels sont ceux qui sont venus et >et vous savez qu'à chaque voyage, le général Sarrail les a mis directement en relations avec moi ; vous savez qu'est venu d'abord le lieutenant de Cuverville, qui m'a vu à >chaque voyage, ensuite le capitaine Bouet, gendre du général Sarrail,  qui a été un attaché de mon cabinet et qui est un de mes amis et vous savez que, plus récemment, à diverses  reprises,  est venu  le   capitaine Decrais qui était un officier de confiance du général Sarrail. A chacun de leurs voyages, ils ont eu des relations à plusieurs reprises avec moi : ils m'ont apporté la pensée intime du général Sarrail, ils m'ont formulé diverses réclamations, auxquelles, à chaque fois, j'ai fait donner satisfaction.

Toujours je leur ai demandé de me dire nettement, sur quel point de ses désirs ou de ses aspirations, le général Sarrail pouvait être gêné et je vous donne ma parole ici que, dans aucune circonstance, ils ne m'ont révélé un fait de la nature de celui que vous venez d'indiquer.

Mais je vais plus loin : ils ont été chargés de suivre, soit au ministère de la guerre, soit au G. Q. G. les réclamations du général Sarrail soit en effectifs, soit en matériel; et dans chacune des visites qu'ils ont faites, soit à Chantilly, soit à la rue Saint-Dominique, ils m'ont déclaré avoir obtenu satisfaction.

M. Bokanowski. Avez-vous  envoyé les casques, oui ou non ? (Interruptions.)

M. le président. N'interrompez pas ! Ecoutez !

M. le président du conseil. Je l'affirme. Il n'est pas un seul de ces trois officiers — qui ont été des collaborateurs intimes du général Sarrail — qui puisse opposer le moindre démenti à ce que je viens de vous dire.

Alors, messieurs, vraiment, dans quelle situation peut se trouver le Gouvernement et comment peut-il répondre, lorsque, à la tribune, avec son talent, dont il se sert pour la première fois d'une façon dangereuse pour ses adversaires, M. Abrami met en cause ce gouvernement qui ayant été, par les moyens que je viens d'exposer, en contact avec le général intéressé, n'a reçu aucune de ces plaintes, aucun de ces griefs ?

M. Abrami dit : on m'a raconté un fait, comment s'est-il produit? Je ne le sais pas !

M. Claussat. Est-ce que la dépêche est un racontar ?

M. le président. N'interrompez pas ! Laissez la réponse se produire librement.

M. le président du conseil. Est-il possible au chef du Gouvernement, dans des conditions pareilles, de discuter d'une façon raisonnable à la tribune des allégations ainsi produites ? Je ne mets pas en doute la bonne foi de M. Abrami, mais lorsqu'à la tribune on porte des accusations de cette nature, il faut pouvoir les affirmer. (Interruptions sur les bancs des gauches.) Oui, les affirmer ! (Applaudissements au centre et sur divers bancs. — Nouvelles interruptions à l'extrême gauche. — Bruit.)

M. Claussat. Vous ne répondez pas à ma question.

M. Abrami. A aucun moment, à aucun degré, vous l'entendez bien, monsieur le président du conseil, il n'est entré dans ma pensée de mettre en doute votre parfaite loyauté,  pas plus que — vous avez bien voulu le reconnaître —  vous ne mettiez la mienne en suspicion. Ce que je retiens de votre réponse, c'est que, sur dix faits que j'avais cités, vous en avez fait émerger un seul...

M. le président du conseil. Oh ! mais, je répondrai sur les autres !

M. Abrami. ...pour dire que ce fait, dont j'apporte ici l'affirmation ou, comme vous l'avez dit « l'allégation » avait échappé complètement à la connaissance du président du conseil et pour nous dire que c'est la première fois que vous l'entendiez émettre.

M. le président du conseil. Oui, et, si je savais qu'un officier ait pu tenir un pareil propos, je vous assure qu il ne resterait pas longtemps sans recevoir une sanction. (Très bien ! très bien !)

M. Abrami. Permettez-moi de vous dire — c'est un des points essentiels de ma démonstration — que nous allons trouver le Gouvernement dans l'ignorance complète de plus d'un grief et d'une situation autrement grave qui sévissait à l'armée d'Orient. Vous l'avez reconnu et vous ne pouviez pas ne pas le reconnaître, et je vous on donnerai tout à l'heure la raison.

J'aborde, maintenant, avant d'en venir à ce point particulier de mes explications, la seconde partie du programme que j'ai tracé à mon exposé, et qui consiste à examiner quelle situation le décret du 2 décembre fait à l'armée d'Orient, au point de vue des effectifs.

Sur quel chiffre pouvons-nous nous baser à ce point de vue ? Sur celui de 450 000 hommes. A considérer les calculs, établis par la presse ministérielle, ou par la presse tout court, vous vous rappelez, j'y insisterai comme il convient dans un instant, le décompte de cet effectif de 450 000 hommes : 120 000 Français, 125 000 Anglais, 120 000 Sorbes et je ne sais combien de Russes et d'Italiens.

Si j'interroge les déclarations faites par le Gouvernement à la tribune de la Chambre lors du dernier comité secret, de même que les déclarations, qui ont été faites par le Gouvernement aux diverses commissions compétentes de la Chambre, nous arrivons à un total qui n'est pas éloigné de celui-là.

M. le président du conseil nous disait, au cours d'un de ces remarquables discours qu'il a prononcés au comité secret du mois de juin: L'année française compte 112 000 rationnaires, dont 88 000 combattants ; l'ar­mée anglaise, 123 000 rationnaires, l'armée serbe 118 000.

Messieurs, ces chiffres ne sont pas et n'ont été à aucun moment l'expression exacte de la vérité. Voilà ce qu'il faut que la Chambre sache et j'ai encore à l'esprit présent le spectacle de l'émotion considérable, je puis le dire, qu'ont ressentie nos collègues de la commission de l'armée, lorsque, dès mon retour de Salonique, j'ai considéré, comme d'un devoir patriotique élémentaire, de saisir ces commissions du tableau réel de l'armée d'Orient en Macédoine.

Les effectifs, d'après les situations, sont les suivants : à la fin du mois de juin, lorsque j'ai quitté l'état-major du général Sarrail, on avait promis à l'armée française 250 hommes par compagnie, entretien des unités sur le pied fort; peu après, on avait fait savoir que l'effectif de 250 hommes ne pouvait pas être assuré, car une dépêche contemporaine des premiers jours de janvier 1916, a signifié au général Sarrail qu'il n'avait pas à espérer de voir à aucune époque des compagnies au-dessus de 250 hommes, et on lui conseillait de les réduire à 200. Or, jamais l'armée d'Orient n'a pu avoir ces chiffres, jamais à aucune époque nous n'avons eu 200 hommes par aucun corps de l'armée d'Orient.

En juin 1916, les effectifs réels approchaient de 170 hommes par compagnie, ce qui, pour la totalité des quatre seules divisions que comptait l'armée française en Macédoine, représentait 32 500 baïonnettes, pas une de plus. Si nous ajoutons à ce chiffre quatre régiments de cavalerie à l'effectif de 600 sabres chacun, si nous ajoutons également les cadres et trains, le train régimentaire et les états-majors, nous arrivons pour cette période de fin juin 1916, à un effectif maximum de 40 000 combattants d'infanterie.

Au mois de juillet, éclate un fléau qui avait été signalé par tous nos démographes et qui, à l'armée d'Orient, avait attiré, dès les premiers jours, l'attention du service médical et du commandement. Ce fléau, c'est le paludisme. Dans quelle mesure a-t-il agi en Macédoine, dans quelle mesure a-t-il peu à peu aminci et presque décimé les effectifs de ces malheureuses troupes qui venaient pour la plupart de Galllpoli, étaient sorties de l'enfer des Dardanelles — où, vous le savez tous, en deuxième ligne les positions étaient encore plus exposées, plus périlleuses qu'en première ligne — pour être jetées dans la fournaise de Macédoine, vivaient là dans le camp retranché, dans les foyers les plus redoutables de paludisme de toute l'Europe ? Dans quelle mesure ce fléau de paludisme a-t-il affecté les effectifs de l'armée d'Orient ? Voici quelques chiffres :

A la fin du mois d'octobre, les entrées dans les hôpitaux par suite de dingue, de dysenterie, dépassaient 85 000 (Bruit.) La malaria et la fièvre récurrente, qui sont le propre des maladies cycliques, frappent les hommes plusieurs fois ; le chiffre des entrées dans les hôpitaux vous paraît donc très élevé à cause de cela, mais il correspond cependant à la réalité des choses.

Quant aux entrées dans les hôpitaux à la fin du mois d'octobre, elles avoisinaient le chiffre de trente mille hommes.

A la veille de notre offensive en Macédoine, la situation des effectifs était la suivante : l'armée française d'Orient était de 53 bataillons ; ces 53 bataillons alignaient à peine 550 fusils chacun en moyenne, ce qui faisait un total de 29 000 fusils. C'est alors que les opérations se sont déclenchées, un contact particulièrement violent s'est établi avec, l'armée bulgaro-allemande, au cours des opérations de Florina et de Monastir, comme dans l'aide que nous avons prêtée aux Serbes lors de leur poussée sur le Kaïmackalan. Un deuxième élément de destruction des armées françaises s'est ajouté à la malaria, ce sont les pertes par le feu.

11 faut que la Chambre sache que ces pertes ont été considérables. A l'heure actuelle, dans certains régiments, notamment au 44e colonial, au 175e, au 128e, les compagnies sont tombées de 170 hommes, qu'elles avaient avant le paludisme, à 90 hommes pendant le paludisme pour atteindre, pour certaines d'entre elles, l'effectif de 35 hommes. Au même moment, la malaria, la dingue, la dysenterie, les pertes par le feu atteignaient dans des proportions aussi graves nos effectifs d'artillerie. On me signalait de Salonique que rares n'étaient point celles de nos batteries de montagne et de 75 qui n'étaient plus servies que par sept hommes. Je sais de la manière la plus pertinente que le commandement en chef de l'armée d'Orient envisageait, en plein cours des opérations, la réduction du nombre de nos batteries d'artillerie, faute d'effectifs.

Fin octobre, par suite des diverses causes que je viens de signaler l'armée n'alignait plus que 21 000 fusils, malgré l'envoi par le Gouvernement à l'armée d'Orient d'effectifs assez considérables qui représentaient des récupères de la malaria ou des hommes destinés à combler les pertes de malaria, malgré aussi l'envoi par le Gouvernement d'effectifs de renforts qui jusqu'à ce moment s'élevaient à une brigade mixte prélevée sur le front de la Somme, comprenant un régiment métropolitain et un régiment de Sénégalais.

Permettez-moi, monsieur le président du Conseil de signaler en passant ce que peut avoir d'anormal l'envoi de Sénégalais dans des montagnes, à la veille de l'hiver où nous avons vu le thermomètre descendre à 19°...

M. Diagne. Il y a des mois qu'on s'en plaint.

M. Abrami, ...et avec deux mètres de neige dans les cols.

Ainsi par suite de la maladie et par suite de diverses autres causes, l'armée n'alignait plus que 21 000 fusils.

M. le président du conseil. A quel moment ?

M. Abrami. Vers le 10 novembre.

M. le président du conseil. Voulez-vous que je vous donne, à la date du 24 novembre, les chiffres du général Sarrail lui-même ?

M. Abrami. Monsieur le président du conseil, vous avez eu toute liberté de vous expliquer et vous avez sur moi tant d'avantages que je vous prie de ne pas m'interrompre. Vous reprendrez ces chiffres au moment où vous jugerez utile de répondre

M. André Hesse. Permettez-moi un mot...

M. le président. L'orateur préfère continuer.

M. Abrami. La situation de l'armée d'Orient, en ce qui concerne les effectifs, n'est pas la seule qui mérite les préoccupations de la Chambre. Cette situation impose à l'armée française de Macédoine et, nous le verrons tout à l'heure, à la totalité du corps expéditionnaire, des espérances très restreintes et un objectif malheureusement réduit. Mais il y a un autre point qui doit attirer l'attention du Gouvernement, du commandement et de la Chambre, c'est la situation morale dans laquelle se trouve cette armée.

Je vous rappelais tout à l'heure qu'au moins pour ces deux divisions, la division Bailloud et la division Brulard reconstituée, ces hommes ont été jetés dans la fournaise balkanique au moment où ils venaient des Dardanelles.

Il y a plus d'un an qu'ils n'ont été relevés alors que toutes les autres troupes l'ont été. En Macédoine, aucune relève n'a jamais été envisagée...

Plusieurs membres à gauche. Aucune permission.

M. Abrami. ...aucune relève n'a jamais été possible. Ces hommes combattent et, avant de combattre, ils ont vécu, ils ont remué une terre malsaine. Ils ont fait là-bas des travaux qui, au dire de tous les experts militaires alliés ou neutres, constituent véritablement un modèle du genre, un exemple, nous dira peut-être M. le mi­nistre de la guerre; ils ont vécu là-bas dans des conditions qu'aucune armée continen­tale n'a connues. C'est indiscutable.

En outre, l'absence de moyens de transport, jointe à la réduction des effectifs, n'a pas permis — on l'indiquait sur ces bancs, (l'orateur désigne les gauches) il y a un instant, à très juste raison, — à aucune époque, d'envisager, pour l'armée d'Orient, les roulements de permissions assez larges qui, ici, dans les contingents métropolitains, permettent à nos braves poilus de venir retremper à la fois leur santé, leur moral et leur courage dans le milieu familial.

Ajoutez — et c'est une indication qui ne manquera pas de vous toucher comme elle m'a ému moi-même — que, quand ils sont blessés ou malades, les hommes de l'armée d'Orient ne peuvent recevoir, dans les hôpitaux ou dans les ambulances, ni visites des leurs, ni ces multiples adoucissements que la grâce des artistes leur dispense, en France, sans compter.

Il y a là une situation qui mérite d'appeler particulièrement la sollicitude et de la Chambre et des pouvoirs  publics. (Très bien ! très bien !)

M. le président. En ce qui concerne les contingents alliés qui combattent à côté de nous, il y a, d'abord, l'armée serbe. Vraiment, je n'éprouve aucun scrupule à me répéter, en rendant hommage ici au Gouvernement, au général de Mondésir, à la marine, aussi, qui a recueilli les malheureuses épaves, au service médical, qui a soigné et refait, à Corfou, ce qui restait, je le répète, de Serbes valides dans le monde. (Très bien ! très bien !)

Ce général a refait cette armée pleine de mordant, d'idéal et de foi dans l'avenir de ces opérations et nous la voyons aujourd'hui triompher aux portes reconquises de son territoire; mais enfin cette armée, qui fait des prodiges dans les conditions où elle est placée, est extrêmement réduite. Nous avons réussi à rescaper et à ramener à Salonique, sans perdre un seul homme au cours du transport, 118 000 Serbes, pas un de plus : cette armée aussi a souffert du redoutable foyer de paludisme qu'est la plaine du Vardar; les déchets ont été considérables. Elle non plus ne reçoit pas de renforts, elle non plus ne connaît pas de relève, et, à la fin d'octobre, elle ne cornptait plus que 35 000 fusils environ.

Le troisième élément, qui constitue la principale force de l'armée de Macédoine, est l'armée anglaise.

Je demande la permission de donner sur l'histoire de la coopération militaire des Anglais en Macédoine quelques détails et quelques précisions.

Nous n'étions pas, en Orient, absolument dépourvus de toute lumière sur ce qui se passait, se disait surtout en France; nous recevions et lisions avec avidité les journaux de notre pays. Nous y avons lu notamment les déclarations réitérées par lesquelles M. le président du conseil affirmait avoir réalisé l'unité de direction, de vues entre les Alliés sur tous les théâtres de guerre; nous lisions les articles qui, lui tressant des couronnes, déclaraient qu'il était arrivé enfin à cette conception qui doit dominer toute la conduite de la guerre à l'avenir, d'après laquelle la coalition de l'Entente doit correspondre par une complète coordination des efforts, par une complète adaptation des moyens, au but poursuivi, à ce qui est la coalition contre laquelle nous nous battons. Et nous lisions avec joie les déclarations de M. le président du conseil nous disant, comme il l'a dit en comité secret: Sur aucun théâtre de la guerre les Anglais ne nous ont refusé leur concours.

Nous voyons, cependant, les Anglais, à Salonique, refuser nettement et formellement leur concours. M. le président du conseil nous l'a dit un peu rapidement, mais il l'a dit. Après de multiples difficultés, au cours desquelles ce n'est pas un médiocre service que M. Briand a rendu au pays et à l'Entente d'avoir su faire prévaloir ses vues qui ont consisté d'abord à s'accrocher à Salonique, à vaincre ensuite les résistances et l'obstination de lord Kitchener, en même temps que celles de la presse française et à développer l'affaire de Macédoine, — après toutes ces difficultés nous avons cru enfin que les Anglais allaient faire un effort parallèle au nôtre ; ils avaient envoyé là-bas deux divisions en même temps que les nôtres, puis trois, puis quatre, puis cinq. Ces divisions étaient toutes à pied d'œuvre dès la fin du mois de décembre. Cependant, une seule d'entre elles était pourvue des moyens de mobilité et de l'artillerie lui permettant d'agir avec nous en collaboration.

C'est ce qui permettait au général Sarrail, dans le rapport au G. Q. G., daté du 11 janvier 1916, de dire : « L'armée anglaise est encore en pleine période d'études, elle est incapable pour quatre doses divisions d'un mouvement sérieux. »

Et, la veille même du jour où je quittais Salonique, pour exécuter un mouvement en avant qui à partir de la date du 5 mai avait pour effet de porter les troupes au contact des Bulgares, le général Sarrail, ayant demandé au général Milne l'appui flanquant de deux de ses divisions, recevait la réponse suivante, je me trouvais alors dans le cabinet où je travaillais à l'état-major. Le général Milne me dit :

« Voulez-vous prendre connaissance de ma réponse aux demandes du général Sarrail. » Vous avez indiqué des faits, je tiens pour l'histoire de cette coopération à les placer sous les yeux de la Chambre.

« Je regrette de ne pas pouvoir donner au général Sarrail l'appui des deux divisions qu'il demande, pour deux raisons : la première, c'est que, si dans les limites du camp retranché et pour des opérations purement défensives je suis soumis à son autorité, il cesse d'en être ainsi et je reprends ma pleine indépendance de commandement pour des opérations offensives et non du camp retranché. »

M. le président du conseil. L'unité a été réalisée après. (Bruit à l'extrême gauche.)

M. le président.Veuillez écouter l'orateur.

M. le président du conseil. Permettez-moi de m'expliquer. (Parlez, parlez !)

M. le président. Laissez donc parler !

M. le président du conseil. Les faits tels qu'ils apparaissent quand on n'a pas pénétré le fond des choses peuvent porter à des jugements téméraires et qu'on est amené à regretter ensuite quand on connaît la réalité. Mon devoir est d'empêcher qu'on puisse suspecter la loyauté de nos alliés.

Quelle a été notre situation vis-à-vis des Anglais ? Lorsqu'il est devenu certain que la Grèce n'entrerait pas en lutte avec nous contre les Bulgares, l'Angleterre a dit : L'accord qui était intervenu aux termes duquel vous deviez envoyer 60 000 hommes et nous 90 000 n'existe plus ; nous n'envoyons plus d'hommes. »

C'est alors que j'ai provoqué cette réunion, à laquelle assistait le maréchal Kitchener, qui, non seulement ne voulait plus envoyer un seul homme à Salonique, ce qui rendait singulièrement périlleuse la situation de notre corps expéditionnaire à Krivolak, mais même voulait rembarquer les deux divisions anglaises qui y étaient déjà. J'ai obtenu du gouvernement anglais que, non seulement il ne rembarque pas ces troupes mais encore qu'il envoie le complément des 90 000 hommes promis. Pour quoi faire ? Il fut bien entendu, entre les gouvernements anglais et français, que ces troupes feraient campagne ensemble, pour permettre au corps expéditionnaire français de se débarrasser de l'étreinte bulgaro-allemande et de rejoindre la base de Salonique, en organisant en commun un camp retranché.

Mais il était entendu que chacune resterait dans sa zone et qu'aucune entreprise offensive hors du camp retranché ne serait engagée sans une nouvelle délibération des deux gouvernements.

C'est ce qui vous explique qu'à la date du mois de mai le général Sarrail, ayant ma­nifesté la volonté de montrer quelque activité hors du camp, n'a pas reçu, pour cette opération, le concours du général Milne. Quand celui-ci et ses troupes ont ils été placés sous la direction du général Sarrail, comme les troupes serbes, les troupes russes et les troupes italiennes ? Comment, après une seconde conférence à Londres, dans laquelle j'ai assisté aux délibérations du War Comittee, j'ai obtenu des Anglais qu'ils recomplètent une fois encore...

M. Lémery. Trop tard. (Bruit.)

M. le président du conseil. ...leurs forces.

Et comme, à ce moment-là, on envisageait que l'heure approchait, à laquelle avait été subordonné le concours anglais en vue d'une offensive possible, alors le gouvernement britannique a donné des instructions au général Milne qui l'ont mis sous la direction du général Sarrail; et, depuis cette époque, le général Sarrail n'a plus rencontré de résistances de la part du général Milne. C'est très simple.

M. Abrami. J'allais le dire, monsieur le président du conseil.

Je suis reconnaissant à M. le président du conseil d'avoir devancé les explications que j'allais fournir à la Chambre et d'avoir dit plus nettement et plus éloquemment que je n'aurais pu le faire l'histoire de nos relations avec les Anglais. Mais ce que je veux retenir et ce que n'a pu dire M. le président du conseil, c'est qu'à l'heure où toutes ces prédictions se produisaient, à l'heure où les Anglais nous refusaient leur concours, à l'heure où, contrairement aux affirmations de M. le président du conseil — il me permettra de le lui dire, — les Anglais ne nous donnaient pas leur concours sur tous les théâtres d'opérations...

M. Gaston Thomson. C'est cela !

M. Abrami. ...ici, au Parlement, dans le pays, dans la presse, il n'y avait qu'un mot d'ordre : « L'union parfaite est réalisée, nous marchons la main dans la main. »

Eh bien ! ce n'était pas l'expression de la vérité au mois de juin 1916, puisque c'est en juin que les Anglais nous refusaient leur concours.

M. le président du conseil. En mai et non pas en juin.

M. Abrami. Monsieur le président du conseil, voulez-vous me permettre de vous dire que mes souvenirs sont exacts sur ce point et à l'abri de toute contestation ? J'ai quitté Salonique le 9 juin; c'est l'avant-veille du jour où j'ai quitté l'état-major du général Sarrail que la dépêche du général Milne a été remise ; par conséquent, cela se situe au 7 juin et non pas au mois de mai.

Au comité secret, vous avez dû reconnaître vous-même que les Anglais persistaient à ne pas vouloir équiper quatre de leurs divisions sur cinq. J'ajoute que, pas plus au mois de juin qu'au mois de juillet ou qu'au mois d'août, sir Robertson n'a donné l'ordre d'équiper ces divisions, et que ce n'est qu'en septembre qu'on a vu arriver à Salonique des éléments mobiles, de l'artillerie de montagne, des automobiles, des mulets, et les moyens nécessaires pour équiper, armer et rendre capables d'une offensive sérieuse quatre divisions sur cinq.

Voilà la situation, et comme nous sommes ici pour tout dire et que cela ne diminue pas votre rôle, monsieur le président du conseil, je ne comprendrais pas une dénégation de votre part sur ce point.

M. Alexandre Varenne. Le comité a commencé le 16 juin, vous parlez du 7 ; cela coïncide parfaitement.

M. Abrami. Voilà la situation de l'armée d'Orient, qui d'après les chiffres qui m'ont été donnés et que j'ai toutes raisons de croire sérieux, réunissait Russes et Italiens compris, à la fin du mois d'octobre un total en fantassins de 98 000 fusils.

Cette situation, le Gouvernement l'a ignorée, et il faut que vous l'ayez ignorée, monsieur le président du conseil, il le faut pour vous, pour le Gouvernement, et j'ajoute pour l'honneur du pays. Car cette situation a été portée à notre connaissance, elle l'a été par l'orateur qui a l'honneur d'être à la tribune de cette Chambre, à ce moment à la commission de l'armée. Elle l'a été par les collègues qui, délégués par la Chambre comme contrôleurs aux armées sont allés à Salonique et sont allés à leur retour dans votre cabinet vous faire part des faits qui étaient constatés et de votre illusion. La situation, telle que nous la constatons nous étions tous d'accord M. Chaumet, M. André Hesse, M. Meunier-Surcouf et moi  pour la donner telle que je la donne à la Chambre. Vous l'avez démentie, cette situation, monsieur le président du conseil, puisque vous l'avez démentie il faut qu'elle vous ait échappé ; et vous entendez bien qu'il n'est pas possible qu'on puisse dire dans le monde qu'il est au pouvoir du président du conseil de faire que l'erreur consciente ait le même accent que la vérité. Comme je sais que vous disiez la vérité, que vous disiez ce qui était dans votre conscience, il faut, quand vous nous avez démenti et c'est le dernier point que j'aborde, il faut que la situation générale de l'armée d'Orient vous eut été en partie dissimulée. (Vifs applaudissements au centre et sur plusieurs autres bancs.)

M. Louis Dubois. Ce n'est pas possible I Permettez-moi...

M. le président. L'orateur préfère continuer.

M. Abrami. C'est ici, messieurs, que je suis appelé à m'expliquer avec autant de netteté que j'ai essayé de le faire sur les autres points, sur cette campagne vraiment singulière, étrange et, vous allez le voir, abominable, qui s'est basée sur le décret du 2 décembre. Nous avons vu d'abord des officiers permissionnaires revenant à Salonique le cœur navré des rumeurs qui circulaient dans le pays. Et quelles étaient ces rumeurs ? « Mais Sarrail a tout ce qu'il lui faut, il a plus d'hommes et plus de moyens qu'il n'en est nécessaire pour entreprendra une action énergique. — Pourquoi Sarrail n'agit-il pas ? — Armée d'embusqués commandée par un chef qui ne veut pas sa battre ! »

Voilà les échos que nous avons entendu se répandre dans le pays.

M. César Trouin. Dans la presse !

M. Jacques-Louis Dumesnil. Et dans l'armée, dans toute l'armée en France !

M. Léon Accambray. On a osé traiter Sarrail de Bazaine !

M. Abrami. Je m'expliquerai aussi complètement que possible sur la situation.

Voilà donc les rumeurs que nous avons vu prendre corps dans le pays aux environs des mois de janvier et de février 1916. Ces rumeurs, nous avons cru que le grand quartier général et le Gouvernement y étaient complètement étrangers. Jamais la pensée n'aurait pu nous venir d'un quartier général ayant la responsabilité de toutes les affaires de la France, tenant en ses mains le sort de l'affaire d'Orient comme du front principal français et capable de lancer de pareilles insinuations, de pareilles calomnies et d'organiser dans le pays et dans l'armée une pareille campagne. Alors il faut dire la vérité telle qu'elle est. (Applaudissements.)

M. Léon Perrier. C'est une campagne de jésuites ! (Exclamations à droite.)

M. Abrami. Jamais nous n'aurions sup­posé que le jour où de pareilles rumeurs auraient pénétré non seulement dans cette Chambre, non seulement dans la presse, mais dans les conseils du Gouvernement, où le Gouvernement lui-même aurait été à même de connaître l'étendue du mal souterrain qui était en train de saper, avec la dignité du général commandant en chef l'armée d'Orient, le moral et la discipline de ses troupes; jamais nous n'aurions supposé que le Gouvernement n'ait pas brisé comme verre cette calomnie et ceux qui la répandaient. (Applaudissements.)

Ce spectacle, auquel nous avons assisté, est une de choses les plus attristantes de ce débat; nous avons tout à coup, comme par un mot d'ordre qui venait on ne  sait d'où, vu fleurir et éclore dans la presse...

M. le lieutenant-colonel du Halgouët. Toujours des insinuations! (Interruptions et bruit à l'extrême gauche.)

M. le président. Messieurs, veuillez ne pas interrompre et écouter ce qui se dit à la tribune.

M. Abrami. Nous avons vu, un beau jour, celte campagne prendre corps et se traduire avec une physionomie particulière et accompagnée de photographies dans certains journaux, et il fallait bien — nous ne sommes pas des enfants et nous sommes ici pour prendre les faits à la gorge quand ils mot d'ordre eût été donné pour que le même jour et presque dans les mêmes termes, les mêmes menaces, les mêmes insinuations, les mêmes calomnies, les mêmes injonctions aient été adressées ou données au général commandant l'armée d'Orient.

On a dit — et c'est ce qui condamne cotte campagne et ce qui en montre, en même temps, l'origine — on a dit :  le Gouvernement est armé, et cela est vrai. Rien ne peut être imprimé dans la presse sans que le Gouvernement le sache. Il est possible — et nous avons vu le cas se produire plus d'une fois au cours de cette guerre — qu'un article isolé... — on en donnait tout récemment des exemples à propos de la discussion sur la marine marchande — il est possible, dis-je, qu'un article isolé — pouvant même avoir, vis-à-vis de nos  alliés, sur des affaires importantes, traitées  ou amorcées par le Gouvernement des conséquences  graves — qu'un article isolé pa­raisse dans un journal, en dépit des efforts ou de la vigilance de la  censure.  Mais le même article dans six journaux, le même jour, et le même article six jours de suite, cela est impossible, si le Gouvernement n'a pas  organisé le silence autour de cette campagne. (Applaudissements sur divers bancs à gauche et à  l'extrême gauche.) Quand le silence est organisé par un Gouvernement autour d'une campagne de presse qui revêt le caractère et prend les proportions de celle-là, alors que nous sommes en guerre, que le Gouvernement est armé comme il l'est et que les résultats de cette campagne peuvent être de porter atteinte, et une atteinte des plus sérieuses, à la discipline dans une armée, alors que, par ses ramifications, elle peut ébranler la confiance que les  gouvernements ont et doivent avoir et conserver dans un chef que le Gouvernement a lui-même investi de sa confiance et placé lui-même à la tête d'une armée... (Vifs applaudissements à l'extrême gauche et sur divers bancs à gauche.) alors, messieurs, entre ceux qui ont permis cette campagne et ceux qui l'ont organisée, nous avons le devoir, nous, de ne plus distinguer. (Nouveaux applaudissements sur les mêmes bancs.)

Vous avez dit, monsieur le président du conseil : il y a une foule de choses qui nous sont revenues aux oreilles sur ce qui se passait à l'armée de Macédoine, une foule de difficultés, nous avons tout un dossier. Il faudra bien, c'est ma plus ferme espérance au cours de ce débat limité au décret du 2 décembre, que le Gouvernement nous fasse connaître enfin ce qu'on reprochait au général Sarrail, qui le lui a reproché et d'où venaient les calomnies et les insinuations. (Applaudissements sur les mêmes bancs.)

M. Pierre Renaudel. Et si, aux conseils de défense nationale, il y a des hommes qui n'ont pas proposé de relever le général Sarrail. (Applaudissements sur les mêmes bancs.)

M. Abrami. Car il y a un dossier; il ne s'est pas constitué tout seul; quelqu'un l'a constitué. Nous avons des raisons de croire, monsieur le président du conseil, que ceux qui l'ont constitué et qui étaient prêts, si vous n'y aviez mis bon ordre, à faire ce que j'ai appelé, au début de mes explications, un mauvais coup contre le pays, une mauvaise action, n'étaient très éloignés ni du quartier général, ni du généralissime, ni de votre cabinet personnel. (Applaudissements sur divers bancs du parti socialiste et des gauches.)

Sur divers bancs. Berthelot !

M. Louis Deshayes. Il faudra des sanctions !

M. Abrami. Cette campagne, si regrettable qu'elle ait été, aurait pu prendre et menacer de prendre des proportions plus inquiétantes car le dossier était devenu si haut, la campagne était devenue si importante qu'en pleine guerre, pour faire la lumière, le Gouvernement a été obligé d'ouvrir la vacance du ministère le plus important de la défense nationale et d'envoyer le ministre de la guerre non pas, certes, perdre son temps (Très bien ! très bien !),car il nous apporte plus que des constatations, j'espère qu'il nous apporte un programme et des réalisations et je m'en expliquerai a la fin de mon discours.

M. Victor Dalbiez. Cela a été fait trop tard !

Un membre. Il n'est jamais trop tard pour agir.

M. Abrami. Messieurs, que nous apporte et que faut-il qu'importe de toute nécessité au pays le très profitable voyage de M. le ministre de la guerre à Salonique ? Il faut qu'il nous apporte d'abord l'assainissement complet, nécessaire et définitif de l'atmosphère. Il faut, au premier chef, que M. le ministre de la guerre nous apporte l'abrogation du décret...

M. Franklin-Bouillon. Très bien !

M. Abrami. ... qui a replacé le général Sarrail... (Vifs applaudissements.)

M. Marius Moutet. Changement de chef !

M. Colliard. Le décret est signé !

M. Abrami. Car ici, monsieur le président du conseil, de deux choses l'une, ou bien vous avez pleinement raison d'avoir fait confiance au général Sarrail qui ne méritait par conséquent aucune des calomnies, aucune des perfidies répandues sur son compte et sur celui de son armée, auquel cas il faut en revenir purement et simplement au régime de l'autonomie, que M. Viviani avait considéré comme néces­saire et indispensable, au développement de nos opérations en Macédoine, ou alors si un reproche, si léger soit-il, doit être adressé au général Sarrail ; s'il ne mérite pas pleinement votre confiance, s'il n'a pas celle des états-majors alliés, si la moindre faute sur le terrain militaire ou sur un autre peut lui être reprochée, vous avez un devoir, et le jour où vous l'accomplirez, vous aurez toute la Chambre derrière vous quels que soient ses sentiments politiques, car la politique n'a rien à voir dans ce débat. (Vifs applaudissements.)

M. Paul Aubriot. Il faudrait faire de même pour Chantilly.

M. Abrami. Mais j'ai un peu l'impression d'aller là au-devant d'un désir ou d'une résolution de M. le président du conseil. (Sourires.) Sur ce point aussi il n'est pas possible que vous ayez deux paroles, l'une à la commission de l'armée ou vis-à-vis des commissaires de la Chambre, et l'autre à la tribune.

Vous avez dit à la commission de l'armée, aux commissaires qui sont allés vous rendre compte de ce qu'ils avaient vu à Salonique, que vous considériez le décret du 2 décembre comme une erreur.

M. le président du conseil. Pardon ! je vous en prie, ayez le souci de l'exactitude.

M. Abrami. Je l'ai le plus possible.

M. le président du conseil. J'ai dit textuellement à la commission de l'armée et je ne me dédis pas que si, dans le moment présent, un pareil décret était à prendre, peut-être ne le prendrais-je pas, c'est tout autre chose. (Mouvements divers.)

M. Victor Augagneur. A quel moment a-t-il été bon ?

M. Franklin-Bouillon. Ne soyez pas trop dur pour les disparus !

M. Abrami. Monsieur le président du conseil, veuillez me permettre de vous parler en ce moment tout à fait à cœur ouvert et je terminerai par les mêmes explications.

Retournez-vous et regardez cette Chambre : vous y comptez plus d'un ami ; votre autorité, votre habileté, votre talent à gouverner la Chambre et peut-être un peu trop par elle le pays vous assurent encore ici une situation digne de vous ; mais les noms du général Joffre, de l'état-major de Chantilly sont loin — et vous pouvez le constater — d'évoquer les échos, les rumeurs, l'enthousiasme et les illusions qu'ils ont fait naître au début. ( Vifs applaudissement sur plusieurs bancs à gauche, au centre et à l'extrême gauche.)

M. Pierre Renaudel. On applaudit, même à droite !

M. Léon Nérel (s'adressant à l'extrême gauche.) C'est abominable ! (Bruit.)

M. Abrami. Voilà, monsieur le président du conseil. (Bruit.)

M. le président. Voulez-vous faire silence et écouter, messieurs, je vous prie.

M. Abrami. Voilà, monsieur le président du conseil, la situation telle que la juge un homme qui n'est pas un politicien, qui,  — il éprouve le besoin de le répéter avant descendre de cette tribune,  —  ne pense qu'à une chose, c'est à faire son devoir et à vous dire à vous, qui êtes le Gouvernement : Rendez-vous compte des choses ! La situation du quartier général domine l'heure actuelle, la question politique. (Très bien ! très bien ! sur divers bancs à gauche.)

Il ne faut pas, si vous voulez conserver dans la Chambre et dans le pays la situation éminente que vous y avez prise, il faut pas lier vos jours à  ceux du quartier général. Vous commettriez la plus lourde des fautes, monsieur le président du conseil si vous vous obstiniez à vous solidariser avec tous les actes du grand quartier général  que vous nous avez promis d'épurer et que le moment est venu d'épurer.

Il y a un fait qui domine la situation qui doit se présenter à tous les esprits au seuil du comité secret, c'est le suivant : le 26 juin, à l'issue de l'autre comité secret, 440 membres de cette Chambre vous ont renouvelé la belle confiance que vous fait le pays depuis un an. Pourquoi l'ont-ils fait ? Ils l'ont fait notamment parce que, en échange du vote de confiance et de l'acte foi que vous leur demandiez, vous aviez pris, vous, un   engagement.  L'ordre jour du 28 juin revêt le caractère d'un véritable contrat synallagmatique dans lequel les deux parties ont pris leur responsabilité et indiqué la voie qu'elles entendaient suivre...

M.   Emmanuel   Brousse. L'avez-vous voté ?

M. Abrami. Non, je ne l'ai pas voté.

M. Compère-Morel. Vous avez eu raison, les faits le démontrent.

M. Alexandre Varenne. Tous ceux qui l'ont voté pensent comme vous !

M. Pierre Renaudel. Ceux qui l'ont voté ont réclamé et réclameront des actes.

M. Compère-Morel. Et ceux qui ne l’ont pas voté prévoyaient ce qui se passerait ;

M. Abrami. Mais si je n'ai pas voté cet ordre  du jour, j'ai donné  mon adhésion à cette partie de l'ordre du jour qui, prenant acte des engagements du Gouvernement, l'invitait à porter le bistouri sur Ies tares, sur les plaies qu'il avait lui-même reconnues au grand quartier général. Or, cette partie de l'ordre du jour, la Chambre, unanime, l'a voté, et moi comme tout le monde.

Eh bien, je dis, monsieur le président du conseil, que cinq mois se sont écoulés et que nous sommes encore à attendre l'ombre de la réalisation de la réalisation de la promesse que vous nous aviez faite.

Depuis cinq mois, que s'est-il produit ? Les événements militaires auxquels, pour une très large part, il faut en convenir, vous devez votre situation ministérielle et qui ne dépendent pas de vous : la victoire du général Broussilofff, la victoire de Cadorna sur le Carso, l'annonce d'opérations encore une fois décisives sur la Somme, jusqu'au succès remporté par le chérif de la Mecque à Médine que nous apprenions au moment du vote qui a clos le comité secret, les événements militaires qui ont assuré pour une grande part votre situation dans cette Chambre, ces événements militaires se détachent de vous à l'heure actuelle et, fort malheureusement — je le souhaite seulement pour un temps — pour le pays ; il est naturel, monsieur le président du conseil, que le Gouvernement et le pays éprouvent une très légitime inquiétude et que votre situation personnelle à vous soit liée à ces événements militaires et commence à être discutée. (Mouvements divers.)

M. Pierre-Etienne Flandin. Il ne s'agit pas, en ce moment de la situation personnelle de M. Briand, il s'agit du pays.

M. Abrami. Ce que la Chambre exige du Gouvernement, ce que le pays attend du Gouvernement, c'est la réalisation d'actes auxquels le Gouvernement attache sa personnalité, celle d'un Gouvernement qui ressent vraiment que nous sommes en guerre et que l'heure est pressante et grave, d'un Gouvernement qui agisse. Si vous nous apportez les actes que la Chambre et le pays attendent de vous, en premier lieu l'abrogation du décret du 2 décembre, l'exécution des engagements pris par vous en ce qui concerne le gouvernement de Chantilly, le pouvoir militaire érigé contre le pouvoir du Gouvernement... (Applaudissements sur divers bancs à gauche.)

Une voix à gauche. Contre la France.

M. Abrami. ...si vous nous apportez éga­lement le resserrement des pouvoirs du Gouvernement que vous avez peut-être un peu trop éparpillés dès le début de la guerre et au moment où vous avez pris le pouvoir, il est possible que des hommes qui jusque-là vous ont combattu reviennent, à vous et vous redonnent leur confiance. (Mouvements divers.)

M. Raoul Anglès. Trop tard !

M. Abrami. Mais ce que le pays ne comprendrait pas, c'est que, après avoir demandé vous-même le comité secret, vous en sortiez sans avoir réalisé aucun programme et dans une situation pour le pays pire que celle où nous étions, alors que ni la crise des transports ni aucune des crises qui se sont succédé depuis juin 1916, dont nous avons eu le pressentiment et que nous avons vues éclore, n'a reçu de solution véritable de la part du Gouvernement qui est sur ces bancs. (Vifs applaudissements à gauche, à l'extrême gauche et sur divers bancs au centre.)

Voix nombreuses. Suspension !

M. le président. On demande une suspension de séance.

Il n'y a pas d'opposition ?...

La séance est suspendue.

(La séance, suspendue à quatre heures vingt minutes, est reprise à quatre heures cinquante minutes.)

M. le président. La séance est reprise. La parole est à M. André Tardieu.

M. André Tardieu. Mon intervention sera très courte. Elle n'a d'autre objet que de poser deux questions dont j'espère que la Chambre reconnaîtra l'opportunité.

Dans le débat d'hier, le point discuté a été celui de savoir dans quelles conditions l'intervention roumaine, au lieu de se diriger sur la Bulgarie qui apparaissait évidemment comme l'objectif principal, a porté sur la Transylvanie. Les interpellateurs ont demandé des précisions sur les conditions dans lesquelles cette erreur s'est produite.

M. le président du conseil, dans son exposé d'ensemble, en a indiqué la genèse.

Me sera-t-il permis, messieurs, de vous dire que, a mon sens, cette erreur de direction, si regrettable qu'en aient pu être les conséquences, n'est pas la principale et qu'elle dérive d'une autre erreur, erreur d'évaluation et d'information celle-là, plus grave et beaucoup plus riche en conséquences ?

Cette erreur me paraît avoir consisté à ignorer de la façon la plus totale les ressources et les moyens de l'adversaire et à l'avoir jugé incapable d'un effort qu'il préparait au moment même où on le déclarait inapte à le réaliser.

Cette erreur me semble avoir vicié dans leur ensemble les opérations roumaines, et c'est à ce sujet que je demande la permission de poser ces deux questions.

Autant, dans les faits, il est malaisé de fixer exactement la mesure dans laquelle le Gouvernement français, aux prises avec des difficultés très réelles et que je suis le premier à reconnaître, aurait pu contenir ou modifier l'impulsion nationale qui conduisait les Roumains vers les terres irrédentes de Transylvanie, autant, dans le sujet que je traite, je crois que cette erreur a été librement, spontanément commise par le Gouvernement français.

Vous nous affirmiez hier, monsieur le président du conseil, que sur l'objectif de l'intervention roumaine, vous n'avez pas pu convaincre nos alliés ; je ne discute à aucun degré votre affirmation et tout au plus me permettrai-je de remarquer, en passant, que, si la situation était celle que vous avez hier indiquée, peut-être avez-vous été mal inspiré, d'une part en interdisant à l'opinion française de soutenir la thèse qui était la vôtre et, d'autre part, en laissant répandre, dans l'opinion, l'illusion d'une unité d'action sous la direction de la France, plaçant ainsi sur les épaules de notre pays des responsabilités apparentes auxquelles ne correspondait en l'espèce aucune autorité réelle. (Applaudissements.)

Mais je n'insiste pas et j'arrive au point qui m'amène à la tribune et sur lequel je produirai deux textes qui, à mon avis, abrégeront et supprimeraient, au besoin, la discussion.

Le 8 septembre dernier, huit jours, par conséquent, après l'entrée en scène de la Roumanie, avant tout échec et au moment où l'Europe retentissait des louanges décernés par la presse à la diplomatie de M. le président du conseil, la commission de l'armée se réunissait pour entendre les explications du Gouvernement sur les problèmes orientaux.

Au cours de cette réunion, un des membres de la commission, l'honorable M. Dalbiez, interprète en cette occasion de ceux qu'on juge parfois dans les milieux gouvernementaux avoir un excès de sévérité, en oubliant que, dans les circonstances où nous sommes, pour servir son pays de son mieux, avec conscience et modestie, il n'est pas strictement indispensable d'être ministre ou ministériel, (Très bien ! très bien !) M. Dalbiez exprimait les craintes qui déjà étaient dans beaucoup d'esprits.

«Je redoute fort, disait-il, que les Austro-Allemands et les Bulgares réunis ne fassent une opération brutale appuyée d'artillerie lourde et mettent la Roumanie en mauvaise posture à brève échéance. »

Il était impossible, vous en conviendrez, d'être à la fois plus clairvoyant et plus modéré. Que répondit le Gouvernement par la bouche de l'honorable ministre de la guerre ? Il répondit à M. Dalbiez :

« Votre raisonnement serait mieux fondé s'il n'y avait pas les opérations sur la Somme, à Verdun, en Russie, l'avance russe et l'avance italienne. »

Et M. le général Roques ajoutait :

« Où voulez-vous que l'ennemi prenne du monde pour faire, dès maintenant, les opérations que vous craignez? »

M. le ministre de la guerre. Dès maintenant !

M. André Tardieu. Six jours plus tard, non plus en commission, mais à la tribune de la Chambre, lors de la reprise de nos travaux, M. le président du conseil, lisant la déclaration du Gouvernement, disait :

« Les empires germaniques se trouvent réduits à la défensive, l'initiative des opérations militaires leur a échappé. »

Ceci se passait le 14 septembre. A ce moment même, la concentration que le Gouvernement tenait pour impossible était commencée.

L'offensive austro-allemande qu'on jugeait irréalisable, allait se déclencher. L'initiative enfin dont il proclamait l'adversaire incapable allait se produire a la fois en Dobroudja et en Transylvanie, avec quel succès, vous le savez.

L'erreur capitale, à mon avis, la voilà ; c'est elle qui a entraîné toutes les autres : parce que vous ne connaissiez pas exactement les ressources de l'adversaire, vous avez écarté avec quelque dédain les objections qui se produisaient dans nos commissions ; parce que vous ne connaissiez pas exactement les ressources de l'adversaire, vous avez refusé les concours que vous offrait, pour soutenir la thèse que vous disiez être la vôtre, une partie de l'opinion française ; mais surtout parce que vous ignoriez les ressources et les moyens de l'adversaire vous vous êtes privés — c'est cela qui me semble grave — pour agir sur nos alliés, pour les convaincre, pour sou­tenir cette thèse, qui était la vôtre, d'arguments décisifs.

Vous connaissez la suite : dès le mois d'octobre, la situation change ; Constanza était menacée, puis tombait; la Roumanie était envahie, et par qui ? Par les mêmes forces que le Gouvernement, au milieu de septembre, nous avait déclarées impossible à concentrer, incapables d'attaquer.

J'ai donc le droit de dire que l'erreur était grave puisqu'elle visait, celle-là, non pas une modalité d'exécution, non pas une direction d'attaque, mais le fond même des choses et, en réalité, les conditions de la bataille.

La gravité de celte erreur se précise, à mes yeux, de ce fait qu'elle constitue une récidive. Depuis le début de la guerre, il a été trop souvent permis de constater que nous mésestimons obstinément les forces de l'adversaire. (Applaudissements.)

Napoléon, à la veille d'une action, avait comme règle de surestimer les forces de l'ennemi pour être plus sûr de les briser. (Très bien ! très bien !) Chez nous, c'est la méthode inverse. Oh, je sais bien que l'optimisme est un devoir — M. le président du conseil le rappelait hier et nous sommes tous d'accord avec lui — cependant, si l'optimisme est un devoir et une nécessité pour les exécutants et dans les masses de l'arrière, je crois et vous croirez avec moi qu'il ne faut pas qu'il tourne chez les dirigeants à l'aveuglement et au moindre effort. (Applaudissements.) Or, depuis le début de la guerre — et je ne parle que de faits connus, notoires — cette erreur s'est constamment manifestée.

En 1914, c'est le nombre de l'ennemi, le nombre de ses pièces d'artillerie de corps, le nombre de ses réserves qu'on évaluait beaucoup trop bas; en 1915, nous nous flattions de l'espoir que notre offensive de septembre eu Champagne et en Artois empêcherait l'adversaire de réaliser son plan oriental et d'envahir la Serbie ; la Serbie a été cependant envahie et, en 1916, voici que nous recommençons et que, quand nous entraînons la Roumanie, dans la lutte, c'est sans avoir ni étudié, ni chiffré, ni connu les ressources dont l'ennemi pourra dispo­ser contre elle et, par voie de conséquence, -sans grouper sur le territoire roumain ou le front de Macédoine les moyens matériels et humains qui nous eussent permis peut-être de briser les plans de l'ennemi. (Très bien ! très bien !)

De tous les sujets d'inquiétude que le débat d'hier et celui qui se déroule aujourd'hui ont placés devant la Chambre, celui-ci est un de ceux qui doivent retenir votre attention.

Une erreur isolée, on peut, en temps de guerre, on doit l'excuser ; une erreur qui se renouvelle, qui apparaît comme chronique est faite, au contraire, pour justifier les craintes. Cette erreur, à mon avis, explique d'une façon très suffisante, sans au il soit besoin de nous communiquer des documents diplomatiques, ce qui s'est passé en Roumanie, la fausse orientation donnée à l'effort roumain, l'insuffisance des renforts concentrés en Roumanie ou à Salonique et les déconvenues qui s'en sont suivies. Ceci appelle aussi — et tel est l'objet de mon intervention — des explications et des engagements.

C'est l'objet des deux questions que je vous ai posées, dont l'une vise le passé et dont l'autre vise l'avenir. Je demande, pour le passé, au Gouvernement de bien vouloir nous dire avec précision sur quelle base et après quel contrôle s'était formée l'opinion manifestement erronée qui a été énoncée les 8 et 14 septembre par M. le ministre de la guerre et par M. le président du conseil. (Applaudissements sur divers bancs au centre.)

Pour l'avenir, je demande au Gouvernement de nous dire avec une égale précision quelles mesures il a prises pour empêcher le retour de cette erreur, pour avoir désor­mais une connaissance exacte des moyens et des ressources de l'adversaire et, par là même, pour exercer d'une façon plus féconde la direction de la guerre qui ne peut être assurée que par lui seul. (Vifs applaudissements au centre, à gauche et sur divers bancs).

M. le président. La parole est a M. Varenne.

M. Alexandre Varenne. La question au sujet de laquelle je viens à la tribune étant un peu en dehors du débat qui se traite en ce moment devant la Chambre, je me propose de la traiter en quelques mots. M. le président du conseil, hier, sur une interruption que je lui avais adressée, a dit à la Chambre quelques mots de l'action du Gouvernement français et des gouvernements alliés dans le but de parer le coup que leur portaient en Pologne les gouvernements ennemis. Je ne doute pas une minute que le Gouvernement se soit préoccupé à temps de cet événement et qu'il ait fait effort pour le prévenir, je regrette qu'il n'y ait pas réussi.

Dès le printemps dernier, l'Allemagne et l'Autriche faisaient savoir qu'elles avaient en Pologne des projets à l'étude. A ce moment-là, j'en suis sûr, le Gouvernement français et les gouvernements alliés, prévenus, ont recherché les moyens d'empêcher que les gouvernements ennemis n'en viennent à leurs fins, c'est-à-dire qu'ils ne réussissent, par le moyen que vous savez et qui a été employé depuis à se procurer dans la Pologne russe des effectifs et de la main-d'œuvre pour poursuivre la guerre.

Que s'est-il passé qui a empêché le Gouvernement français d'arriver au résultat que, j'en suis sûr, il a recherché ? Je voudrais que le Gouvernement pût nous le dire. En tout cas, qu'il me permette de regretter infiniment — et je pense la Chambre tout entière et le Gouvernement avec moi — que les gouvernements alliés n'aient pas réussi à faire à temps ce qu'on a fait trop tard, une fois l'événement accompli, et qu'il me permette d'ajouter qu'en cette matière, sur la question politique comme sur les autres, sa devise devrait être qu'il vaut mieux prévenir et prévoir que réparer.

M. le président du conseil. Vous savez très bien tous les efforts que nous avons faits pour prévenir...

M. Alexandre Varenne. Je le sais très bien !

M. le président du conseil. ...et vous savez combien cette question est délicate, vous savez très bien ce que notre intervention a entraîné. Vous voulez rendre impossible l'action du Gouvernement dans celte guerre; vous oubliez que nous sommes une coalition, et qu'il y a d'autres pays qui ont leur amour-propre et leurs susceptibi­lités, avec lesquels il faut compter. (Mouvements divers.)

M. Alexandre Varenne. Monsieur le président du conseil, je m'attendais à cette réponse et, croyez-moi, elle ne m'embarrasse pas.

Je sais très bien à quel point, en pareille matière, votre action est délicate et se heurte aux susceptibilités des gouvernements alliés.

M. Louis Simonet. Nous discutons les événements d'Orient et non la question de la Pologne.

M. Alexandre Varenne. Il me semble que l'action des gouvernements alliés, si elle s'était exercée d'une façon continue, quotidienne, auprès du Gouvernement russe, aurait pu aboutir au résultat très modeste que j'indique ; car je ne suis pas très exigeant, et je ne comprends pas que vous n'ayez pas pu vaincre les susceptibilités dont vous parliez. Que pouviez-vous demander au Gouvernement russe ? simplement ceci, et je ne vois pas en quoi sa susceptibilité pourrait être éveillée : pour déjouer les plans de l'ennemi, répéter la promesse que, spontanément, il avait faite au début de la guerre.

Vous ne l'avez pas obtenu. Vous dites : il faut tenir compte de la situation dans laquelle vous vous trouvez et de la situation de la coalition. J'ai le droit de regretter que vos efforts n'aient pas abouti.

Vous voyez que je, ne suis pas très exigeant. Somme toute — et c'est le fond de ce débat — qu'elles soient le fait des chancelleries ou le fait des états-majors, toutes les erreurs commises dans cette guerre, c'est malheureusement toujours le sang français qui les paye. (Applaudissements à l'extrême gauche.)

M. le président. La liste des orateurs inscrits dans les premières interpellations est épuisée.

L'ordre du jour appelle la discussion du second groupe des interpellations, dont la première est celle de MM. Bergeron et Bouisson sur les moyens offensifs et défensifs opposés à l'effort progressif de nos ennemis, dans la guerre sous-marine.

Voix nombreuses. Le Gouvernement n'a pas répondu sur les questions extérieures.

M. Bouisson. Ce n'est pis ce qui avait été convenu, hier, quand M. le président du conseil a indiqué comment il voulait engager le débat.

M. Jules Cels. Je demande la parole.

M. le président. La parole est à M. Cels.

M. Jules Cels. Il a été convenu, d'accord avec le Gouvernement, qu'en comité secret, pour que s'institue une conversation utile au pays, il fallait examiner toutes les questions les unes après les autres à fond. Or, nous avons entendu dans la séance d'hier, et particulièrement dans la séance d'aujourd'hui, des discours qui nous prouvent que, dans la conduite de la guerre d'Orient, il a été commis des fautes lourdes ; on nous a même dit quels étaient les responsables. Il n'est pas admissible que nous puissions aborder la seconde question, qui est d'ailleurs aussi importante que la première, la question de la conduite de la guerre navale, sans être fixés sur la première.

La conduite générale de la guerre comporte d'abord la solution de la première question. (Très bien ! très bien !) Dans l'interpellation sur la guerre navale, nous avons l'intention de prouver à la Chambre que la notion d'usure sur laquelle nous avons vécu jusqu'à présent est une notion inexacte; c'est une raison de plus pour nous de penser qu'il faut solutionner la question de la guerre militaire. C'est pourquoi je demande à la Chambre de prier le Gouvernement de nous donner son opinion sur les discours qui ont été prononcés. (Applaudissements.)

M. le président du conseil. Je demande la parole.

M. le président. La parole est à M. le président du conseil.

M. le président du conseil. Messieurs, je ne me refuse pas à répondre aux divers orateurs qui ont envisagé successivement à la tribune les conditions de la politique extérieure de la France, en tant qu'elle s'est appliquée en Orient et les résultats qu'elle a donnés.

J'aurais préféré que les divers interpellateurs qui sont inscrits viennent à la tribune développer leurs critiques en tant qu'elles s'appliquent soit à la guerre navale, soit aux effectifs, à leur utilisation et au commandement. Au fond, toutes ces question se touchent et, pour ainsi dire, s'enchevêtrent...

M. Bouisson. Vous avez dit le contraire hier.

M. le président du conseil.  Déjà !

M. le président. Ne recommencez pas à interrompre.

M. le président du conseil. Je suis très disposé à parler au moment que la Chambre désire et je le montre en venant à la tribune, mais j'ai du moins le droit d'espérer qu'à peine à la tribune, on voudra bien ne pas m'interrompre...

M. le président. C'est une question d'équité.

M. le président du conseil. Je dis que toutes ces questions se touchent, se pénètrent et s'enchevêtrent et que toutes posent une question de Gouvernement. Bruit et interruptions à l'extrême gauche.

M. Goude. Elles ne posent pas que celle-là(Exclamations au centre et sur divers bancs.)

M. le président. Messieurs, je vous  en prie vous avez appelé le Gouvernement à la tribune ; laissez-le répondre.

M. le président du conseil. Par conséquent, il eût été parfaitement naturel et que le Gouvernement attendît le développement de toutes les interpellations dirigées contre lui.

Hier, au début même de la séance, un nombre  de  nos collègues, pour une meilleure méthode de discussion, m'ont demandé d'intervenir immédiatement et de faire un exposé général de la situation, en me disant : il est possible que certaines explications que vous aurez fournies entraînent le retrait de diverses interpellations

qui n'ont été  déposées que dans la méconnaissance des faits.   J'ai  fait   observer à nos  collègues que j'étais tout disposé à me prêter à cette procédure, mais que je ne me  faisais pas d'illusion   sur les conséquences qu'elle pouvait entraîner et que je ne croyais pas qu'il fût au pouvoir d'un ministre ou d'un président  du conseil, quelles que fussent ses explications, d'amener des interpellateurs bien décidés, à renoncer à la tribune.

J'ai donné ces explications. Elles ont été suivies de l'intervention de plusieurs orateurs qui ont opposé, à mes dires, des critiques. En ce qui me concerne, je ne demande pas mieux que de répondre sur ce groupe d'interpellations.

L'honorable M. Augagneur, après lui nos honorables collègues MM. Chaumet et Tardieu ont fait grief au Gouvernement des conditions dans lesquelles la  Roumanie a été appelée à entrer on guerre. Ils ont dit : Les déboires qui s'en sont suivis, les mauvaises conditions dans lesquelles se trouve notre nouvelle alliée proviennent de ce que vous n'avez pas su prévoir ou, si vous avez prévu, de ce que vous n'avez pas su imprimer à la guerre en Roumanie cette unité de direction qui est   indispensable pour le succès.

Et ils m'ont fait grief d'articles de journaux qui, après la conférence des alliés, ont fait mon éloge, et ils se sont émus que l'opinion publique ait été ainsi entraînée dans l'erreur.

Je voudrais, d'abord, demander dans un esprit de justice qu'on veuille bien donner aux mots leur valeur et qu'en examinant des événements, on veuille se rendre compte des conditions difficiles dans lesquelles peut se réaliser l'unité de direction telle que semblent la concevoir certains de nos collègues.

Messieurs, nous sommes une coalition qui ne ressemble en rien à celle des empires centraux. Là, géographiquement, il y a voisinage, parité d'intérêts, mais il y a quelque chose de plus : il y  a une nation qui domine les autres de toute sa puissance et assujettit à tous ses desseins. Là, il ne peut pas y avoir contradiction dans les vues ; là, il ne peut pas  y avoir hésitation dans l'exécution. Outre les moyens physiques, les moyens matériels que l'Allemagne a à sa disposition pour accomplir  ses volontés, il  y a ceci   de   plus  qu'elle   commande à des peuples sur lesquels elle exerce sa domination.

De l'autre côté, en dehors des difficultés géographiques de la situation, de la presque impossibilité à de certaines heures des communications...

M. Deguise. La crise des transports.

M. le président du conseil. ... qu'est-ce que vous voyez ? Vous voyez de grandes nations comme la France, comme la Russie,

comme l'Angleterre, comme l'ltalie, qui sont de grandes personnes morales, avec le souci très aiguisé de leur indépendance, qui peuvent avoir sur certains points des pensées discordantes, des traditions différentes, des vues politiques diverses. Le rapprochement de ces grands pays...

M. Deguise. Mais vous abaissez la France, monsieur le président du conseil ! (Réclamations sur de nombreux bancs.)

M. le président. Je vous prie de ne pas interrompre constamment. Ces interruptions n'ajoutent aucune lumière au débat.

M. le président du conseil. C'est l'honneur de ces grandes nations qu'aucune d'elles, quel que soit le souci de toutes de réaliser le maximum de solidarité, ne consente à abdiquer l'autorité et le contrôle dans la conduite de la guerre.

Comment, messieurs, ici même, à tout instant, on vient dire au Gouvernement : « Gardez votre pouvoir de direction, ne le laissez s'affaiblir en aucune main. »

Hier, quand on a lu un télégramme se rapportant au - début de l'expédition de Serbie où l'on envisageait la possibilité, allant au secours de ce pays, que notre corps expéditionnaire, très faible en nombre, pût heureusement rejoindre l'armée serbe, la possibilité que ce serait le généralissime serbe qui conduirait les opérations, on manifesta de l'étonnement, il y eut des protestations. Comment ! des troupes françaises se seraient trouvées sous le commandement des Serbes, même quand elles sont inférieures en nombre ! [Mouvements divers.)

Enfin, j'ai constaté le mouvement. (Oui ! oui ! Très bien ! très bien ! au centre et sur divers autres bancs.)

L'Angleterre a dans ses traditions que des troupes anglaises ne doivent jamais combattre sous les ordres d'un chef étranger

La Russie a ses traditions, elle aussi, son amour-propre. (Interruptions à l'extrême gauche.)

M. le président. Messieurs, si vous voulez empêcher la discussion de se poursuivre, vous n'avez qu'à continuer vos interruptions.

Vous avez appelé le Gouvernement à s'expliquer ; il s'est rendu à votre désir  veuillez l'écouter.

M. Jean Bon. Un membre du Gouvernement, c'est un orateur comme un autre ! (Bruit.)

M. le président. Je fais respecter le droit de tous les orateurs, vous le savez bien. (Très bien ! très bien !)

M. Bracke. M. le président du conseil peut être interrompu comme tous les orateurs.

M. le président. Veuillez garder le silence et écouter.

M. le président du conseil. La Russie, disais-je, avait ses traditions, son amour-propre, ses susceptibilités. C'est en tenant compte de cet état de choses qu'il a fallu rapprocher ces quatre grands pays pour des directions communes, pour réaliser entre eux le maximum de solidarité. Vous savez que j'ai employé toute mon activité, le meilleur de moi-même, à faire ce rapprochement et vous savez bien que nos efforts ont réussi à réaliser ce qu'il est humainement possible de réaliser. (Interruptions à l'extrême gauche.) Mais cette conduite de la guerre...

M. Claussat. Le pays n'est pas dupe... (Exclamations.)

M. le président. Je vous inscrirai si vous voulez, monsieur Claussat, mais vous n'avez pas la parole, vous le savez bien, et je vous invite au silence. Laissez parler.

M. Claussat. Le pays... (Vives réclamations).

M. le président. Je vous rappelle à l'ordre. Vous troublez l'Assemblée.

M. le président du conseil. La conduite de la guerre, dans une unité de direction telle qu'ont paru le concevoir certains interpellateurs, le simple bon sens dit qu'elle est pratiquement irréalisable.

Eh quoi ! il pourrait arriver que le Gouvernement français, que le président du conseil français pût, dans des divergences de vues et qui s'appliquent à une campagne militaire hors de France, loin de France, avoir une telle autorité d'arbitrage, qu'il dît, à un moment donné : « Non, vous êtes dans l'erreur. La campagne, je l'ai conçue ainsi. Je vous l'ai fait connaître, c'est ainsi qu'elle doit s'exécuter. » Messieurs, franchement, un tel pouvoir de direction, si je savais qu'un gouvernement, dans mon pays, pût l'acquérir, je m'en irais immédiatement pour lui faire place. Mais je suis certain que M. Tardieu lui-même...

M. André Tardieu. Je n'ai rien dit de tel. Il est trop facile, pour répondre aux interventions, de commencer par les dénaturer. (Applaudissements sur divers bancs à, gauche.)

M. le président du conseil. La tête du Gouvernement ne pouvait pas réaliser de pareilles conceptions, ni personne, et il ne faut pas nous faire d'illusion, c'est un des inconvénients graves et un des côtés faibles de toutes les coalitions.

M. Lucien Dumont. Alors, ne faites pas d'expéditions ! (Exclamations. — Mouvements divers)

M. le président du conseil. Nous avons poursuivi des négociations entamées dès 1915, dans le but d'obtenir le concours d'un pays dont on nous avait dit, et dont nous savions qu'il disposait d'une armée de 500 000 hommes; nous avons poursuivi ces négociations avec un désir d'aboutir d'au­tant plus grand que nous pouvions prévoir, sur ce pays, des pressions telles qu'elles auraient entraîné des résultats aussi désas­treux que ceux qui s'étaient produits dans d'autres parties des Balkans.

Ce pays a accepté d'entrer en guerre. Mais vous conviendrez qu'au moment où il y entrait, il avait quelque droit à faire connaître ses conditions. Or, ses conditions étalent de ne pas déclarer la guerre à la Bulgarie et de ne pas entreprendre, contre elle, d'opérations militaires. La condition formelle, sine qua non, de sa décision était de faire, en jonction avec l'année russe, comme aile gauche de l'armée russe, une opération par la Transylvanie, et telle était aussi la volonté de la Russie, qui avait également quelque droit de parler, puisque c'était elle qui faisait toutes les concessions d'ordre territorial.

Voilà les faits...

M. Victor Dalbiez. La Russie devait secourir la Roumanie.

M. Jean Longuet. Quelles concessions faisait la Russie ? A-t-elle offert la Bessarabie ?

M. le président du conseil. Je l'ai dit : des concessions territoriales.

Voilà les faits. Vous pouvez me dire : avez-vous fait tous les efforts qu'il fallait pour amener la Russie, pour amener la Roumanie à une meilleure interprétation des intérêts généraux de la coalition ?

Messieurs, je vous ai dit qu'incessamment, nous étions intervenus, soit auprès du gouvernement russe, soit auprès du gouvernement roumain, pour les appeler à envisager l'opérai ion en Orient par la Dobroudja, dans le but d'atteindre Sofia, de rouvrir les communications avec la Russie et de fermer celles des empires centraux avec la Turquie. Nous n'avons pas réussi.

Je pourrais vous lire certains documents. On s'était fait de grandes illusions, en ce qui concerne la Bulgarie, et en Russie, et en Angleterre et même en France. Le temps n'est pas très éloigné où, du côté de Salonique, certains bons esprits allaient jusqu à tenter des conversations que j'ai dû faire cesser, dans un esprit de loyauté vis-à-vis des Serbes, qui commençaient à s'en émouvoir singulièrement.

Voix nombreuses. Qui ?

M. Charles Chaumet. A qui faites-vous allusion ?

M. le président du conseil. Je vais le dire immédiatement. D'ailleurs, ce sont des opinions qui ne sont pas dissimulées. Un officier de l'armée de Salonique — dont le général Sarrail s'est aussitôt séparé, du reste — avait cette espérance et avec une ingénuité qui, en même temps qu'elle faisait son honneur au point de vue de la loyauté et de la franchise, montrait l'imprudence de son esprit, eu tant qu'il l'appliquait aux questions diplomatiques, il n'avait pas hésité à dire que, si l'on voulait bien s'y prêter, on pourrait, à la suite de conver­sations intelligentes et grâce à quelques promesses appropriées, détacher la Bulgarie des empires centraux.

M. de Kerguézec. M. de Laverville n'était pas autorisé à faire ces déclarations.

M. le président du conseil. Je viens de vous dire que le général Sarrail, aussitôt que le fait lui a été signalé — par moi — s'était séparé de cet officier.

M. de Kerguézec. Le générai! Sarrail n'était pour rien dans cette affaire.

M. le président du conseil. Je viens de le dire.

M. de Kerguézec. Je tenais a le préciser.

M. Abrami. Monsieur le président du conseil, à titre de réciprocité, puisque vous m'avez si souvent interrompu pendant que j'avais la parole, permettez-moi d'apporter à mon tour une précision.

M. le président du conseil. Très volontiers.

M. Abrami. En rendant complètement hommage à vos dernières paroles, qui sont l'expression de la vérité, je crois, pour l'édification de la Chambre, devoir ajouter que l'officier dont vous parlez ne faisait pas partie de l'état-major du général Sarrail.

M. le président du conseil. Parfaitement.

M. de Kerguézec. C'est exact.

M. Abrami. C'est un officier de marine qui, à titre purement personnel, n'engageant que lui, dans une conversation privée avec le prince Alexandre, a tenu, en effet, les propos auxquels vous faites allusion.

J'ajoute que, aussitôt que le général Sarrail a connu, par vous, l'incident qui avait eu lieu, il a pris des sanctions sévères, il a rappelé l'officier, d'abord, à Salonique et l'a renvoyé ensuite à Paris.

M. le président du conseil. Je  n'ai pas dit autre chose.

M. de Kerguézec. Nous sommes d'accord.

M. le président du conseil. L'officier en question est, du reste, un excellent officier. Il n'était pas à l'état-major du général Sarrail, et je ne me serais pas autrement occupé de ses propos s'ils ne m'avaient été signalés par ceux qui étaient qualifiés pour s'en émouvoir et si cet officier n'avait pas été, à un moment donné, un officier de liaison de l'armée d'Orient.

Je le répète, aussitôt le fait porté à la connaissance du général commandant en Orient, ce dernier a pris ses dispositions.

Mais l'état d'esprit que je vous indiquais tout à l'heure n'en existait, pas moins. Il se retrouvait ailleurs, en Angleterre, en Russie, en Roumanie, jusqu'à la dernière minute. Et si vous voulez me permettre d'ajouter cette précision; comme il avait été question de tenter, par certaines promesses, de détacher la Bulgarie, — ce qui eût été, je le reconnais bien, une opération qui eût singulièrement facilité les choses en Orient, — je suis intervenu dans les termes suivants :

« Je suis tout à fait opposé à l'idée d'engager nous-mêmes, et dès maintenant, une négociation quelconque avec la Bulgarie, où nous jouerions fatalement un jeu de dupes dans des conditions pires que celles de 1915 et avec aussi peu de chances de succès ; car nous n'obtiendrons rien de réel des Bulgares sans leur avoir fait sentir notre force militaire.

« J'ajoute qu'une telle négociation, qui ne pourrait avoir pour base que l'abandon de la Macédoine serbe, conquise par les Bulgares, serait contraire à nos engagements et à nos relations avec les Serbes qui se battent à nos côtés à Salonique.

« La seule chance que nous ayons de traiter dans des conditions admissibles avec la Bulgarie, c'est de la battre d'abord. Si. en massant une armée suffisante en Dobroudja et en attaquant énergiquement à Salonique, nous donnons nettement aux Bulgares l'impression qu'ils sont perdus et que, abandonnés à eux-mêmes par les empires centraux, ils ne peuvent qu'être écrasés entre les armées qui pressent leurs frontières du Nord et du Sud, il est probable qu'ils prendront eux-mêmes l'initiative de pourparlers, et cela deviendrait certain quand, après les premières défaites, le soldat bulgare se trouverait en présence des troupes russes. Alors, mais alors seulement, nous pourrons examiner la question et obtenir d'elle le passage à travers son territoire, l'occupation de ses principales villes et le détachement des empires centraux, et cela sans lui concéder des avantages au détriment de nos alliés et sans leur avis. » (Très bien ! très bien ! sur de nombreux bancs.)

Ceci est du 17 août.

Mais nous faisions mieux, Comme les gouvernements russe et roumain persistaient dans leur volonté de ne pas engager la campagne dans les conditions que nous, aurions jugées préférables, dans une réunion tenue à Paris, et à laquelle assistaient le ministre de la guerre, M. Lloyd George, représentant du gouvernement anglais, le général Joffre, un protocole était rédigé, à la date du 11 août, dont je vous deman­derai la permission de lire ce passage :

« Les règles du commandement dans le groupe des armées d'Orient demeurent fixées comme elles l'ont été, d'un commun accord entre le général Jotfre et le général sir William Robertson. Les troupes alliées auront pour premier objectif, afin de faciliter l'action des troupes roumaines, de re­tenir les forces bulgares... » — c'est la promesse que nous avions faite — « .. .sans exclure d'ailleurs les objectifs nouveaux qui pourront être envisagés au cours même des opérations, la seule limitation étant celle des moyens matériels, transports, etc. »

Ce que nous avions promis à la Roumanie, c'était de faire montre, en Macédoine, sur le front balkanique, d'une activité suffisante pour retenir sur ce front toutes les forces bulgares qui s'y trouvaient. Aussi, hier ai-je été un peu ému quand j'ai entendu l'honorable M. Augagneur dire que nous n'avions pas vis-à-vis de la Roumanie fait l'effort que nous avions promis, et plus ému encore quand je l'ai entendu, dans cette Chambre, dire que le monde entier, regardant cette guerre, les catastro­phes qu elle avait produites, voyant la Belgique envahie, la Serbie envahie, la Roumanie envahie, sous les yeux des grandes puissances, pouvait éprouver une émotion à la pensée que la France n'avait pas secouru les petits.

Pour la Belgique envahie, monsieur Augagneur, vous savez bien que la France a fait tout ce qu'elle a pu et que dans le moment même où la Belgique était envahie, c'était le cœur de la France qui était visé.

Et s'il y a, à l'heure actuelle, une armée en Belgique, vous savez bien que la France a contribué à la constituer et à lui fournir les moyens d'action. Si l'armée serbe n'a pas été contrainte à la capitulation, si on a pu la recueillir et la reconstituer, vous savez que la France, au péril de sa vie, n'a pas hésité à faire l'œuvre nécessaire pour cela. Quant à la Roumanie, la promesse que la France avait faite que son armée, aidée de celles des alliés, à Salonique, montrerait une activité suffisante pour retenir les Bulgares, nous pouvons dire qu'elle a été tenue. Pas un Bulgare n'a été distrait du front de Salonique pour être envoyé contre les Roumains. Et non seulement il n'a pas été distrait de forces dans ce but, mail même, depuis que les opérations sont commencées, de nouvelles forces bulgares, turques et allemandes ont été envoyées contre les années de Salonique. Il n'est donc pas juste de dire que la France n'a pas tenu sa promesse. La promesse qu'elle avait faite, dans la mesure ou elle a été faite, a été tenue.

Voici, messieurs, le deuxième point du protocole :

« Les deux gouvernements sont d'avis, dès que les conventions militaires et politiques entre la Roumanie et les puissances alliées auront été signées, d'entrer aussitôt en conversation avec le gouvernement russe; ils lui proposeront de mettre en campagne, contre la Bulgarie, des effectifs suffisants pour assurer le succès d'une offensive roumaine contre cette puissance.

« Cette opération aurait pour objet d'ouvrir des communications directes par chemin de fer entre Salonique et la Roumanie. Si le gouvernement russe accepte cette proposition et que la route de Salonique à la frontière roumaine se trouve dégagée, le gouvernement britannique prend l'engagement d'assurer à la Russie et aux dates indiquées les fournitures suivantes. .. »

Alors l'Angleterre promettait à la Russie.., (Interruptions à l'extrême gauche.)

M. le président. Il est extraordinaire qu» vous ne puissiez pas écouter.

A l'extrême gauche. Il n'est pas extraordinaire qu'on pose une question à un ministre.

M. le président du conseil. Laissez-moi suivre ma discussion.

M. le président. La tribune est ouverte à tout le monde.

M. le président du conseil. Tout à l'heure j'étais à mon banc, la tribune était ouverte et elle est restée vide alors qu'on pouvait poser des questions au Gouvernement. On a demandé au Gouvernement de monter à la tribune ; il y est et il ne peut pas prononcer une parole sans être interrompu.

A l'extrême gauche. Vous exagérez !(Vives réclamations.)

M. le président. II n'est pas douteux que quelques interrupteurs troublent constamment l'Assemblée.

La Chambre doit s'imposer une certaine discipline. C'est votre propre droit, messieurs, c'est le respect de l'Assemblée et de vous-mêmes que je défends.(Très bien ! très bien !)

M. le président du conseil. Mais voyez comme, malgré le refus persistant des Roumains et des Russes, nous persistons, nous, à tâcher d'obtenir que ces vues se rectifient et qu'on entreprenne les opérations que nous avions conseillées.

Le général J'offre télégraphie au général Alexeieff et voici dans quelles conditions j'ai moi-même télégraphié à Pétrograd, à Londres, à Rome, en priant d'inviter les gouvernements alliés à insister, comme moi, auprès du gouvernement russe.

« Le général Joffre télégraphie au général Alexeieff au sujet du refus opposé par ce dernier à la demande franco-anglaise de l'envoi de 200 000 hommes en Dobroudja. Le généralissime revient sur la question et rappelle au général Alexeieff les avantages qui s'attacheraient à la conclusion d'une paix séparée par la Bulgarie complètement vaincue et découragée : récupérer les effectifs alliés opérant en Bulgarie, rétablir les communications directes de la Russie et la Roumanie pour l'outillage et le ravitaillement de ces puissances ; couper les communications (les empires germaniques avec la Turquie qui serait contrainte à la paix en libérant les troupes anglaises et russes qui opèrent en Arménie, sur l'Euphrate et la frontière de la Perse et de l'Egypte ; rentrée des Serbes en possession  de leur pays ; effet moral sur les neutres et sur l'ennemi ; effondrement des rêves orientaux germaniques. »

C'est le télégramme du général Joffre à son collègue, général en chef de la Russie, que je transmettais, en suppliant d'insister de nouveau. C'est le 2 septembre et il y a toute une suite de télégrammes du même genre.

Voici une réponse de notre ambassadeur à Pétrograd : « Je me suis entretenu maintes fois avec mon collègue britannique de l'intérêt majeur qu'aurait, pour les alliés, leur jonction à travers les Balkans. Le protocole du 11 août correspond exactement à cette préoccupation, mais tout ce que je sais de la situation militaire en Russie et des intentions du haut commandement russe me fait douter que le général Alexeieff accepte de proposer à l'empereur l'envoi de 200 000 hommes sur la frontière bulgare. »

M. Brizon. La Russie a trahi la France ! (Vives exclamations.)

M. le président du conseil. Je vous lis ces pièces pour vous montrer que le Gouvernement français a fait tout ce qu'il était possible de faire pour obtenir que la Russie et la Roumanie se rangent à ses vues. Évidemment, il a la responsabilité qu'a tout gouvernement de n'avoir pas réussi ; messieurs, c'est une responsabilité que j'accepte volontiers. En temps de guerre, j'admets très bien...

(M. Brizon prononce quelques paroles qui ne parviennent pas jusqu'au bureau.) (Bruit.)

M. le président. Véritablement vous vous imposez à l'assemblée.

M. le président du conseil. En temps de guerre, j'admets très bien...

(M. Brizon continue à interrompre dans le bruit.)

M. le président. Monsieur Brizon, je vous rappelle a l'ordre, puisque vous persistez.

M. le président du conseil. En temps de guerre j'admets très bien qu'on fasse à un Gouvernement grief de ne pas réussir...

M. Brizon. Ce n'est pas votre faute, c'est la faute de la Russie. (Bruit.)

M. le président du conseil. ... et je suis prêt à m'incliner devant un tel grief. Je n'ai, en effet, pas réussi dans mes efforts; j'admets très bien qu'on puisse me le reprocher et j'en prends toute la responsabilité, mais ce que je n'admets pas, c'est qu'on vienne reprocher au Gouvernement français d'avoir détourné ses regards du véritable intérêt de la coalition, de ne pas l'avoir compris ou, l'ayant compris, de n'a­voir pas fait tout ce qui était humainement possible pour obtenir qu'on se range à ses vues. (Applaudissements.)

Cela je ne l'admets pas et je tiens à vous montrer, par la lecture des documents, que tous les efforts pour aboutir ont été faits par notre diplomatie.

M. Tardieu m'a posé une question précise. Il a dit : « Vous n'étiez donc pas renseigné sur l'état des forces en Roumanie ? Vous ne saviez pas quelles étaient ses ressources, ce qu'elle pouvait faire ? » Nous savions une chose : c'est que le gouvernement russe, tout de même, par précaution avait promis d'envoyer 50 000 hommes en Dobroudja. Voyez comme l'espérance de M. Bratiano était tenace et persistante : jusqu'au dernier moment, il a désiré, par crainte des répercussions, que l'arrivée de ces troupes pourrait entraîner sur l'esprit bulgare, que les troupes russes ne passent pas en Dobroudja.

Quelles étaient les forces allemandes, bulgares et turques ? Nous ne les avons pas ignorées.

Il y avait 70 000 hommes groupés, quand l'opération a commencé, et en face il y avait 50 000 Russes et 150 000 Roumains.

Mais, messieurs, dans cette guerre qui est terrible parles moyens qu'elle met en action, et d'une brutalité tout à fait exceptionnelle, il faut, nécessairement, à une armée, si vaillante quelle soit, une certaine accoutumance, pour prendre pleinement possession d'elle-même.

Nous voyons,déjà, que, depuis le début de la campagne, les soldats roumains, qui sont d'excellents soldats, ont, au fur et à mesure des événements, sous la mitraille, devant l'ennemi, amélioré leur situation, en ce sens qu'ils ont fait face, sur bien des points, aux attaques dirigées contre eux.

Et dans l'intérieur de la Roumanie, monsieur Tardieu, quelle était la situation ? Les Roumains disposaient de 350 000 hommes ; l'armée du général Falkenhein était loin d'atteindre ce chiffre, et la Russie qui était dans le voisinage, pouvait, au besoin, venir à l'aide.

Je ne connais pas de gouvernement qui, dans une guerre, quelles que soient les conceptions arrêtées, quels que soient les plans militaires établis et les renseignements recueillis, puisse garantir qu'il n'y aura pas pour lui des déceptions et des surprises douloureuses.

Mais cela, je le répète, j'accepte qu'on le reproche au Gouvernement. Ce que je n'admets pas, ici encore, c'est que l'on fasse peser sur lui la responsabilité, en ce sens qu'il aurait, en quelque point, manqué à son devoir.

Avons-nous fait pour la Roumanie tout ce que nous pouvions faire ? Je vous ai dit les promesses qui avaient été faites à la France. Depuis le début de la guerre, c'est elle qui incessamment, a envoyé Ie matériel, canons, obus, cartouches de fusils — plus de 30 millions, je crois — avions, tous les éléments de matériel demandés, la France les a mis à la disposition de la Roumanie, elle en fait l'envoi.

M. Brizon. Vive la France et à bas la Russie. (Vives protestations.)

M. le président. Monsieur Brizon, je vous rappelle à l'ordre avec inscription au procès-verbal.(Réclamations sur quelques bancs à, l'extrême gauche.)

M. Lauche. Ne relevez pas cela, monsieur le président.

M. Alexandre Varenne. Ne retenez que la moitié de l'interruption.

M. Compère-Morel. Vous n'avez entendu que « Vive la France ! »

M. le président. Vous devriez m'aider contre tout cela.

M. le président du conseil. Elle a fait mieux que cela.

Dès le début des opérations, lorsqu'il nous est apparu que la Roumanie ployait sous le choc, immédiatement nous sommes intervenus et, depuis, ces interventions se sont sans cesse répétées, criant à la Russie de prendre en mains l'affaire roumaine, de la faire sienne et, pour marquer, par un sacrifice, notre désir qu'il en fût ainsi et pour exprimer ce désir d'une façon plus pénétrante, qu'avons-nous fait ? Cinq brigades russes étaient à Arkangel destinées à notre front. Nous avons dit à la Russie : mettez-les à la disposition et au service de la Roumanie.

Ce geste de la France ne montre-t-il pas que, dans cette circonstance, elle a fait tout son devoir, et qu'elle n'est pas restée sourde aux appels de détresse de la Roumanie ? Tout ce qui était en son pouvoir, ne l'a-t-elle pas fait ?

Quant à la Russie, répondant immédiatement à notre demande, elle s'est mise à concentrer des divisions, des corps d'armée soit sur la Dobroudja, soit sur un autre théâtre, et j'ai confiance encore, malgré les échecs graves subis par l'armée roumaine, que la situation se rétablira et que l'affaire d'Orient n'est pas terminée.

Vraiment, on croit trop vite être arrivé au dénouement ; le dénouement n'est pas encore acquis. (Très bien ! très bien !) Les opérations en Orient sont loin d'être closes. Après de mauvaises nouvelles, il est possible qu'il en vienne d'autres qui seront plus heureuses.

M. Mistral. Espérons-le.

M. Jean Longuet. Nous l'espérons tous ; mais les espérances ne suffisent pas.

M. le président du conseil. Pour moi, j'ai la conviction profonde... J'hésite à l'exprimer parce que, après tout, les événements peuvent vous donner tort et, dans quelque mois, si nos espérances ne sont pas réalisées, il se trouvera bien quelqu'un pour venir dire: « Voyez l'optimisme impénitent du Gouvernement ; il y a trois mois, il vous disait qu'il espérait encore que les opérations militaires pourraient se redresser avec le concours de la Russie et aboutir aux résultats désirables. » Mais malgré tout, cette conviction qui est en moi, j'ai le devoir de la dire à la Chambre...

M. Arthur Groussier. Quelles sont vos raisons d'espérer ?

M. Pierre Renaudel. Cette  conviction, vous ne pouvez la faire partager par la Chambre qu'à la condition d'en faire connaître  les éléments. C'est cela que nous vous demandons.

M. le président du conseil. Les éléments de cette conviction, je vais vous les dire.

L'armée roumaine a été obligée de reculer, c'est entendu; mais elle n'est pas détruite, loin de là. Quand vous lisez les communiqués même de l'ennemi - et ils ne sont pas suspects d'amoindrir les résultats —  vous vous apercevez bien, par le nombre des prisonniers, que c'est une armée qui ne s'est pas laissée aller au désastre, et que son repliement ne veut pas dire sa destruction. Eh bien ! depuis, nous n'avons pas cessé d'intervenir auprès de notre alliée russe qui est la seule à pouvoir donner un concours efficace. Nous avons la certitude que déjà des armées importantes sont concentrées sur deux points, dont l'un est la Dobroudja. Ces armées ne seront pas inactives. Pourquoi penser d'avance qu'elles aboutiront à la défaite ? Pourquoi ne pas envisager qu'elles puissent remporter des résultats victorieux ?

Moi, j'en ai la confiance et la conviction profonde. Mais ce que je peux dire, c'est que, pour la concentration de ces armées, nous, Gouvernement français, nous avons fait tout ce qu'il était possible de faire. (Applaudissements sur divers bancs.)

M. Pierre Renaudel. La question est de savoir si elles sont nombreuses et bien armées. Si elles ne sont ni l'un, ni l'autre, évidemment elles ne pourront rien.

M. Jean Longuet. Si ce qu'elles vont faire ressemble à ce qu'elles ont fait jusqu'ici... (Bruit.)

M. le président du conseil. M. Tardieu m'a demandé compte de paroles, à son gré trop optimistes, prononcées et par M. le ministre de la guerre devant la commission de l'armée, et par moi-même.

Messieurs. les renseignements, que nous avions et que je vous ai donnés sur l'état des forces respectives, nous permettaient d'espérer que la bataille aurait mieux tourné et nous avons dit à la Chambre ce qui était en nous, basé sur les renseignements à notre disposition et qui n'étaient pas inexacts.

M. Tardieu a dit à un moment donné de sa déclaration : « Vous nous avez annoncé — c'était au mois de septembre — que, grâce à la solidarité des efforts alliés sur tous les fronts, l'Allemagne avait perdu l'initiative. »

Messieurs, je constatais à ce moment un fait que personne ne pouvait discuter. Il est certain qu'au moment de ma déclaration, la France avait repris l'initiative des opérations; les Allemands ne l'ont plus reprise, sur notre front.

M. Mistral. Ils sont restés sur la défensive.

M. le président du conseil. Je vous assure que ce n'est pas un fait négligeable que l'initiative des opérations offensives soit enlevée à une armée pour passer à l'autre. Vous oubliez donc les heures d'angoisse par lesquelles nous avons passé lorsque l'Allemagne était en pleine offensive sur notre front à Verdun, que l'Autriche était en pleine offensive sur le front Italien, que l'Allemagne avait encore, avec l'Autriche, l'offensive sur le front russe ? Au moment où je parlais, les armées russes remportaient les succès que vous savez et que l'honorable M. Augagneur a appelés le raid russe.

Oh ! messieurs, le raid russe, qui a détruit 900 000 hommes dans l'armée autrichienne, qui a fait 150 000 prisonniers, qui a pris des villes, et des villes importantes, cette offensive est devenue un raid, quand Il s'agit de critiquer le Gouvernement; les résultats obtenus n'existent plus. En deux heures, à Verdun, nos soldats, presque sans pertes ? dans des conditions de préparation admirables, ont repris tout le terrain que les Allemands, au prix d'efforts sanglants, avaient mis huit mois à conquérir. Mais cela ne compte plus. (Applaudissements.)

Les Italiens, à un moment donné, refoulés des montagnes presque dans la plaine, aidés par l'offensive Broussiloff, ont pu reprendre l'initiative des opérations ; ils ont repris Goritzia, ils ont fait 60 000 prisonniers à l'armée autrichienne, et tout cela, des raids, des opérations insignifiantes, à mettre à l'actif de l'armée française et parce que sur un point de l'Orient, nous traversons une période critique et angoissante, tout ce qui peut nous permettre d'espérer se réduit à sa plus simple expression. On l'indique à peine, avec dédain ; on dit : « Notre situation en est à peine améliorée. »

Non, monsieur Augagneur...

M. Victor Augagneur. Si je me permettais de vous interrompre comme vous m'interrompiez hier, je pourrais vous expliquer ce que j'ai dit.

M. le président du conseil. Faites-le, je vous en prie.

M. Victor Augagneur. Voici ce que je voulais dire :

Vous avez suivi le plan russe pour l'entrée en campagne de la Roumanie. Le plan russe consistait à diriger tous les efforts contre l'Autriche que l'on croyait sur le point d'être abattue. C'était une formidable erreur. Et quand j'ai parlé de ce que vous appelez le raid Broussiloff, voici ce que j'ai voulu dire.

M. Pierre Forgeot. Le hasard heureux, avez-vous dit ?

M. Victor Augagneur. Oui, le hasard heureux, et je vais vous l'expliquer.

Lorsque M. Albert Thomas et M. Viviani sont revenus de Russie, nous avons entendu M. Albert Thomas à la commission de l'armée, nous lui avons demandé qu'elle était l'impression rapportée du voyage, quelle était la situation du matériel en Russie ; il a été plus que pessimiste. C'était à peine 100 000 obus qu'on fabriquait à cette époque et il nous laissait supposer que le matériel russe d'artillerie lourde nécessaire a une offensive victorieuse serait prêt seulement au printemps prochain.

D'ailleurs, tous nos collègues qui ont eu des entretiens avec les délégués de la Douma savent que c'était leur opinion.

Que s'est-il produit ?

Je reprends l'affaire Broussilofff. C'est une formidable erreur militaire d'avoir pu croire que les heureux débuts pourraient se poursuivre. Pourquoi les succès de Broussilofff ? Pourquoi son entrée en campagne ? Ce fut sur l'appel des Italiens pressés dans le Trentin.

M. le président du conseil. Pas seulement des Italiens.

M. Victor Augagneur. Pas de diversion.

Ce fut lorsque les Italiens furent attaqués formidablement dans le Trentin que Broussiloff a marché au canon, en quelque sorte. Il a trouvé devant lui, et personne ne peut le contredire, une armée autrichienne réduite à sa plus simple expression.

M. le président du conseil. Il y avait au moins 450 000 hommes. (Mouvements divers.)

M. Victor Augagneur... une armée autrichienne qui n'était pas de premier ordre qui était restée sur la défensive et qui n'avait à sa disposition aucune des pièces d'artillerie lourde qui étaient sur le Trentin. Et lorsque les Autrichiens, effrayés par cette rapide offensive, qui put être heureuse plusieurs jours parce que, avec l'absence de grosse artillerie autrichienne l'armée de Broussiloff s'est trouvée dans les conditions d'une campagne de mouvement que l'artillerie légère permettait, lorsque les Autrichiens sont revenus avec leur gros matériel, Broussilofff a été arrêté. C'est ce que ni les Russes ni les alliés ne prévoyaient. Et c'est le moment qui a été choisi pour faire entrer la Roumanie en Transylvanie.

Ce n'est pas mon opinion personnelle a moi seul.

M. le président du conseil. C'est donc bien entendu : lorsque l'armée de Broussiloff a commencé le raid dont a parlé M. Augagneur, elle n'avait en face d'elle qu'une misérable petite armée autrichienne.

M. Victor Augagneur. Je  n'ai pas dit cela.

M. le président du conseil. Elle comptait au moins 450 000 hommes... (Applaudissements.)

M. Victor Augagneur. Une armée à qui on fait autant de prisonniers n'est pas fameuse.

M. le président du conseil. ...et l'intérêt de cette opération n'était pas négligeable.

M. le président du conseil. ...et l'intérêt de cette opération n'était pas négligeable puisque vous venez  de reconnaître vous-même qu'elle a eu pour effet de dégager le front italien.

M. Victor Augagneur. Je vous en prie, gardez vos opinions pour vous, mais ne me les prêtez pas. (Mouvements divers.)

M. le président du conseil. Monsieur Augagneur...

M. Victor Augagneur. Je n'admets pas que l'on défigure mes paroles ; ce sont là des procédés de  discussion dont vous êtes coutumier, mais, pour ma part, je ne les accepte pas.

M. le président du conseil. Le résultat, n'en était pas négligeable, puisque ce raid a eu pour effet de faire enlever du front italien des effectifs et du matériel, enlèvement grâce auquel les Italiens ont pu reprendre l'initiative des opérations, redresser leur front, remporter des succès, faire 50 000 prisonniers et s'emparer de Goritza.

Qu'attendait-on, celte année, de la solidarité des alliés ? Et — ici je me tourne vers M. Tardieu — est-ce qu'on pouvait espérer, cette année, que l'offensive des armées alliées fût telle qu'elle pût aboutir un résultat décisif sur l'un des grands fronts ?

Lorsque nous avons dû — pour soulager Verdun, qui en avait grand besoin — combiner avec nos alliés, les Anglais, l'attaque de la Somme, j'ai connu de nos collègues qui, revenant du front, disaient que nous poussions à une  offensive  qui ne pouvait pas réussir, que nous essayions de l'imposer à certains généraux, et qu'il  fallait attendre le  printemps suivant pour commencer; j'en ai connu — et dans les couloirs vous avez certainement recueilli cette opinion  —  qui disaient  que c'était dans notre hâte à l'aire évoluer la guerre vers sa fin que, témérairement, nous faisions prendre une offensive qui devait être sans résultat et on ajoutait : « C'est seulement au printemps prochain que les Alliés peuvent espérer avoir les effectifs  et  les moyens d'une offensive décisive. » Et cela, c'était vrai ; c'est au printemps prochain qu'en effet les Alliés, ayant coordonné leurs forces, les ayant réparties comme elles doivent l'être, peuvent et doivent prendre l'offensive avec l'espérance du succès. Mais en attendant, fallait-il laisser prendre et écraser Verdun ? Fallait-il que les Russes laissent écraser les Italiens ? N'est-ce pas précisément la première application du principe de l'unité que d'avoir organisé avec les Anglais sur notre front cette attaque qui fait 50 000 prisonniers ? (Applaudissements.) Est-ce que ce n'était pas une nécessité d'appeler les Russes à devancer leur heure, à se jeter sur l'armée autrichienne affaiblie parce qu'elle avait envoyé ses effectifs et ses canons pour écraser l'Italie et à sauver ainsi l'Italie ? Messieurs, tous ces gestes-là, quand ils ont donné leur résultat, on les oublie, on il critique, on les amincit, on les réduit à rien. L'armée russe, ah ! messieurs, si vous saviez l'effort terrible qu'elle a dû faire ! Ces armées de Broussiloff et de Letchinsky, si vous saviez les pertes qu'elles ont subies, vous comprendriez qu'elles n'avaient pas en face d'elles une petite armée ; vous sauriez que l'effort a été sérieux et que les villes qu'ils ont prises, et que les prisonniers qu'ils ont faits, et que le recul qu'ils ont infligé à l'ennemi ont été le prix une gloire sanglante, monsieur Augagneur, dont notre alliée et nous-mêmes nousavons le droit de nous glorifier. (Vifs applaudissements sur un grand nombre de bancs.)

Au milieu de ces événements importants, Gouvernement de votre pays n'est pas resté inactif. Ce n'est pas à lui d'insister sur son rôle, il a conscience d'avoir fait ce qu'il ait possible de faire. Vous avez dit : Tant que la guerre sera dirigée comme le l'est, tant qu'on se laissera entraîner à l'optimisme épais et aveugle, cela ne peut pas nous conduire à la victoire. » Eh bien ! j'ai confiance maintenant plus que mais, malgré ce qui se passe en Orient, dans la victoire. Je vois les gestes que fait Allemagne et qu'on voudrait nous voir imiter, dans la fièvre de l'impatience...

M. Jean Bon. Les Allemands n'ont pas mal réussi ; c'est une justice à leur rendre.

M. le président du conseil. ...ce pays formidable dont je n'ai jamais nié la force, je l'ai indiqué même dans les déclarations le vous critiquez, monsieur Tardieu, j'ai dit: « Ne vous trompez pas, vous n'êtes pas au bout de votre effort, vous pouvez passer encore par de dures heures. J'ai dit cela à toutes les heures de la guerre.» Je l'ai dit au début de la guerre, M. Galli le rappelait hier, dans les couloirs de la Chambre, quand nos armées arrivant à Mulhouse, on se leurrait d'illusions; j'ai dit, au risque d'être violemment pris à parti par certains collègues dont le patriotisme, et je ne m'en étonne pas, allait plus vite, je leur ai dit : vous vous trompez, vous avez affaire a une nation terrible, à un pays qui peut encore nous faire passer par des heures douloureuses.

J'ai toujours dit cela, mais je n'ai jamais désespéré et j'ai toujours pensé que cette guerre ne pouvait se terminer par la victoire (étant donné que ce ne sont pas seulement, comme autrefois, des armées qui se battent, qu'elle met aux prises des peuples tout entiers) qu'après un lourd effort douloureux et cruel,...

M. Jean Longuet. Hélas !

M. le président du conseil. ...qui n'amènera l'ennemi à résipiscence que lorsqu'il sera arrivé au degré d'épuisement sans lequel il n'est pas de victoire absolue.

Mais, messieurs, l'Allemagne se rend compte de sa situation. Tous ces gestes qu'elles fait et qu'il ne faut pas négliger sont dictés par l'inquiétude.

M. Jean Bon. Par la prévoyance.

M. le président du conseil. Quand vous voyez dans un pays mettre toute la population civile sous les conseils de guerre vous pouvez vous demander si, dans une pareille mesure, il y a uniquement des préoccupations de défense nationale, s'il n'y en a pas d'autres. (Très bien ! très bien !) Cela ne veut pas dire qu'il faille négliger ces gestes. Mais c'est l'indication tout de même d'un pays qui arrive à sentir qu'il ne peut plus être l'agresseur qu'il était au début de la guerre et qui sent qu'il en est arrivé au point où l'on défend sa vie.

M. Pressemane. Il est sur la route de Bucarest.

M. le président. Quelle singulière interruption en ce moment ?

M. le président du conseil. En face de cette situation, que doivent faire les pays alliés ? D'abord et avant tout, garder leur confiance, garder leur moral intact, ne pas se laisser impressionner par des événements passagers, si douloureux soient-ils.

M. Louis Deshayes. Si nous parlions du décret du 2 décembre. (Exclamations.)

M. le président. On fait appel à votre sang-froid.

M. le président du conseil. Je réponds à une question de M. Tardieu, c'est bien mon droit ! M. Tardieu a reproché au Gouvernement un optimisme dangereux. Le Gouvernement s'explique.

Vous avez dit, monsieur Tardieu, que tant que les choses resteront ainsi, il ne faut pas compter sur la victoire. Pourquoi avez-vous dit cela ?

M. André Tardieu. Monsieur le président du conseil, vous m'avez si souvent mis en cause, depuis une demi-heure, que vous me donnerez bien le droit de rectifier certaines de vos paroles et le sens que vous donnez à mon intervention.

Je vous ai dit que les événements et les déclarations mêmes du Gouvernement donnaient à croire que vous aviez, sur l'importance des moyens de l'ennemi, des renseignements inexacts. Je vous ai demandé de me répondre sur deux questions, l'une visant le passé et l'autre l'avenir. Pour le passé, je vous ai demandé d'où vous venaient vos renseignements, quel contrôle vous leur aviez fait subir.

M. le président du conseil. Je l'ai dit.

M. André Tardieu. Pour l'avenir, je vous ai demandé quelles mesures vous aviez prises pour ne pas commettre les mêmes erreurs. Vous auriez fort peu à faire pour m'amener à déclarer que, moi aussi, je crois profondément à la victoire. (Applaudissements.)

Voix nombreuses. Nous tous.

M. André Tardieu. Nous croyons que cette victoire est dans l'ordre, dans la nécessité des faits; nous avons le nombre, les ressources, nous avons la liberté des mers. (Mouvements divers). Il s'agit de nous organiser.

Nous demandons que nos supériorités da ressources vitales deviennent, par un effort maximum, une supériorité réelle.

C'est sur ce point que je vous ai posé deux questions limitées sur lesquelles je serais très heureux que vous répondiez par des précisions. Mais vous n'avez pas a interpréter mon opinion sur l'ensemble du problème, je l'exprimerai quand je le jugerai bon. (Applaudissements sur divers bancs.)

M. le président du conseil. A votre question précise touchant les renseignements sur lesquels nous nous basions pour donner notre opinion, je vous ai répondu (Dénégations sur divers bancs.)

Mais, messieurs, je n'insiste pas, je sais très bien, excusez-moi d'avoir eu pendant un instant la naïveté de supposer le contraire, que, quelque réponse que je fasse et quelques chiffres que je donne, on ne se contentera pas de ma réponse. (Mouvements divers.)

Mais c'est à la Chambre dans son ensemble que je m'adresse et je crois, pour elle, avoir fait une réponse suffisante.

Et maintenant, messieurs, comme je na veux pas qu'on puisse me reprocher de n'avoir pas répondu aux autres questions posées par les orateurs qui se sont succédé, la tribune, particulièrement à celles qui touchent à l'organisation de Salonique, aux conditions du commandement, au décret qu'on a critiqué à la tribune, je vous de­mande; la permission, étant donné l'heure tardive et mon état de fatigue, de vouloir bien remettre à demain la suite de ma dis­cussion. Vifs applaudissements.)

Voix nombreuses. A demain!

M. le président. Il n'y a pas d'opposition au renvoi à demain de la suite de la discussion.

Le renvoi est ordonné.

La séance est suspendue.

(La séance est suspendue à six heures vingt minutes.)

 

Le Chef adjoint du service sténographique de la Chambre des députés,
Gabriel Raynaud.

Le Chef du service sténographique de la Chambre des députés,
 
R. Violette de Noircarme