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A propos des dessins de
Delacroix
II ne fait aucun doute que Delacroix, aussitôt après avoir été chargé de la décoration du salon du Roi, dit aussi Salle du Trône, ait décidé de se mettre immédiatement au travail : la multiplicité des dessins actuellement recensés se rapportant à cet ensemble – et dont le musée du Louvre conserve une grande partie – nous fournit en effet la preuve indiscutable de l'ardeur avec laquelle l'artiste résolut de satisfaire ses commanditaires. II travailla seul, passionnément, à la recherche de la formule ingénieuse qui puisse s'adapter à la disposition contraignante de la salle, au demeurant mal éclairée par trois ouvertures donnant sur la galerie servant de passage et une percée circulaire au plafond : « Le salon du Roi ou Salle du Trône était mal disposé pour la peinture. C'est une grande pièce carrée percée de tous côtés de portes et de fenêtres réelles ou simulées, qui ne laissent entre elles que d'étroits trumeaux. Au-dessus des archivoltes régnait une large frise, qui n'offrait encore, de ce côté, aucune place à remplir. On a pu supprimer cette frise, de manière à la réunir à la corniche en l'amoindrissant. II en est résulté, entre les archivoltes et au-dessus, un espace suffisant pour y placer des sujets importants, qui se lient entre eux et occupent sans interruption tout le tour de la salle. Le jour arrive par trois fenêtres donnant sur une galerie, ouverte elle-même sur la cour d'honneur: c'est donc un jour atténué par interposition de cette galerie, qui sert de passage. Au centre du plafond est une ouverture circulaire, qui laisse aussi entrer quelque lumière; mais, cette lumière ne peut guère arriver que sur les côtés, le plafond étant plat et paraissant d'autant plus sombre à cause de cette lanterne éclairée qui attire l'œil au préjudice des peintures dont elle est entourée » (mémoire de Delacroix publié dans le journal L'Art, 16 juin 1878). Cette disposition ingrate, qui incita Delacroix à demander une indemnité supplémentaire – demande catégoriquement rejetée par le Ministre secrétaire d'État au département de l'Intérieur sur avis du chef de la 3e division – fut du reste maintes fois soulignée par les commentateurs qui s'exprimèrent dans la presse une fois l'ouvrage terminé. Par leur nombre, comme par leur diversité, les études préliminaires réalisées à cette occasion, à la plume ou à la mine de plomb, parfois rehaussées de lavis ou d'aquarelle, permettent donc de suivre chacune des étapes du programme décoratif arrêté avec précision, et nous renseignent sur les modifications apportées aux sujets envisagés et à leur mise en place. Elles sont présentées ci-dessous en tenant compte de leur destination, les recherches pour les caissons et les frises et celles concernant les pilastres. Qu'il s'agisse des quatre caissons ou des frises correspondantes, du plafond ou encore des entre-fenêtres, force est de constater qu'aucun détail n'a été laissé au hasard. Pas une fois, en effet, Delacroix n'a hésité à reprendre motifs, attitudes, groupements, etc. afin de parvenir au tracé le plus juste, le plus significatif aussi de l'ambitieux dessin conçu par son imagination féconde: illustrer les sources et les manifestations de la force de l'État. À cet égard, un exemple particulièrement révélateur du travail accompli est donné par les études se rapportant au caisson de la Guerre. Leur style emporté, tourbillonnant, atteste les élans audacieux d'une imagination fiévreuse, chargée d'images violentes, ayant tendance à se bousculer (voir notamment ci-dessous). Et pourtant, dans la composition définitive, aucune de ces propositions ne fut retenue puisque l'artiste adopta pour chacun des caissons le principe d'une seule figure allégorique, de conception monumentale. Pour évaluer avec justesse la somme de travail ainsi fournie, il ne suffit pas d'admirer les dessins exposés, il faut aussi lire attentivement les notes manuscrites qui s'y mêlent parfois: elles témoignent du sérieux des recherches menées par Delacroix, dans tous les domaines, à chacune des étapes de sa réflexion. Tout à fait significative nous paraît être, sur ce point, la feuille d'études pour la frise de l'Agriculture et de la Guerre et pour les pilastres conservée au départements des Arts graphiques du Louvre, où se côtoient des recherches pour la frise de l'Agriculture et de la Guerre ainsi que pour les pilastres. L'abondance des annotations fait penser à une sorte d'aide-mémoire établi par l'artiste afin de pallier tous les pièges d'un cadre architectural peu propice à favoriser d'emblée un programme équilibré et harmonieux. On y trouve, sans ordre, des indications de modèles à consulter : peintures chinoises, oiseaux et perroquets d'après Schwiter. De même, une feuille comportant plusieurs projets pour l'ornementation des pilastres séparant les baies et pour la composition de la frise de la Justice (ci-dessous, à droite) nous renseigne sur les sources auxquelles Delacroix envisageait sans doute de se référer au moment précis où il réfléchissait à la meilleure façon de décorer les pilastres. S'il a finalement renoncé au modèle créé par Domenico del Barbieri pour le Monument du cœur du roi Henri II, du moins a-t-il été tenté un instant – le dessin le montre clairement – d'adopter une formule similaire. Quant à la petite note visible sur le dessin ci-dessous, à gauche, où sont étudiées diverses combinaisons pour les figures des fleuves, elle rappelle que Delacroix n'hésitait pas à recourir de temps à autre aux recueils antiques si souvent consultés dans sa jeunesse, en l'occurrence les ouvrages consacrés aux peintures d'Herculanum. Pareille interrogation des modèles du passé alliée à un prodigieux don d'invention devait permettre au génie de Delacroix de trouver son propre langage décoratif, à l'image de son esprit passionné de puissance et de vie, mais aussi d'équilibre et d'harmonie. La décoration du salon du Roi, commencée en 1833, terminée en 1838, plaça d'emblée le peintre dans la lignée des grands décorateurs français et italiens de la Renaissance mais également des temps modernes. Sa maîtrise devait se confirmer une dizaine d'années plus tard, lors de l'achèvement de la décoration de la Bibliothèque.
Arlette Sérullaz |