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Maurice Barrès
 
 
 
 
Jean Jaurès
 
 
 
 

 « Transfert des cendres d’Émile Zola au Panthéon »

Discussion à la Chambre des députés : 19 mars 1908

[Voir aussi : le compte rendu intégral de la séance - Émile Zola, repères biographiques - Jean Jaurès]

[Cliquer sur le nom des intervenants ci-après pour faire apparaître leur notice et portrait]

 

M. Maurice Barrès. Messieurs, on nous demande 35 000 francs pour porter Zola au Panthéon. Je crois que nous n'aurons jamais une meilleure occasion de faire des économies. (Exclamations à l'extrême gauche et à gauche. — Applaudissements et rires à droite. )

Je demande au Parlement de vouloir bien me laisser exposer mes raisons. Je sais que c'est une situation irritante ; mais enfin c'est le droit et l’honneur de chacun de nous d'apporter ici avec netteté ses opinions. Ma position n'est pas incertaine : je ne suis pas dreyfusard et j'ai défendu à cette tribune le général Mercier. Toutefois, je n’ai pas l'idée de passionner la question. Je laisserai de coté l'affaire Dreyfus ; je m'occuperai simplement de Zola, de ses œuvres et de l'ensemble ses mérites. (Applaudissements à droite. – Rumeurs à l'extrême gauche.)

M. Antide Boyer. Ce que vous dites là n’est pas généreux !

M. Allemane. Il a failli être votre collègue à l'Académie.

M. Normand. C’est un écrivain français qui parle contre un autre.

M. Maurice Barrès.C’est entendu, vous avez triomphé dans cette affaire...

A l’extrême gauche. C'est la justice et la vérité qui ont triomphé !

M. Gauthier de Clagny. Ne vous passionnez pas ! Dreyfus ne peut plus rien pour vous ! (Très bien ! très bien ! à droite. — Rumeurs à gauche.)

M. Maurice Barrès. ... et, comme il arrive à la suite de toutes les victoires. Il vous plaît d'organiser de grandes cérémonies populaires, des jeux, des fêtes, des cérémonies ostentatoires.

M. Allemane. Et la marche de l'armée !

M. Maurice Barrès. Cela s'est fait après Austerlitz, après léna, après Solférino.

Vous êtes dans une tradition. Mais je vous prie de considérer que vous ne pouvez pas être simplement des partisans qui se réjouissent de leur succès ; vous êtes aussi des hommes politiques et, en portant Émile Zola au Panthéon, vous accomplirez un acte qui a des conséquences politiques et sociales que nous devons examiner ensemble. (Bruit à l'extrême gauche.)

M. Allemane. On en a porté d'autres au Panthéon !

M. Maurice Barrès. L'homme que vous allez canoniser (Exclamations à l'extrême gauche. — Applaudissements et rires sur divers bancs au centre et à droite) a consacré sa carrière à peindre dans de vastes fresques les diverses classes de notre nation. Il a décrit, dans La Terre, le paysan ; dans L'Assommoir, l'ouvrier ; dans Le Bonheur des dames, l'employé de magasin  ; dans Pot-Bouille, le bourgeois, et, dans La Débâcle, le soldat.

Ces vastes panoramas, exécutés en trompe-l'œil, ont la prétention de nous donner la vérité ; Ils sont au contraire, par abus du pittoresque, mensongers et calomnieux. (Très bien ! très bien ! à droite et au centre.)

Quel mal ils nous ont fait hors de France ! II faut avoir passé à l'étranger pour connaître la difficulté qu'éprouvent nos amis à défendre la réputation de nos moeurs. (Très bien ! très bien ! à droite !) L'œuvre de Zola a servi dans le monde entier à méconnaître les vertus de notre société et il est très dangereux que, par la solennelle manifestation que vous préparez, vous sembliez mettre votre signature, votre signature officielle, nationale, au bas de ces calomnies. (Très bien ! très bien ! à droite.) Il faut faire attention que vous semblez, en glorifiant Zola, dire publiquement et très haut : « Gloire à Zola ! Nous reconnaissons nos électeurs dans la série de ses canailles. » {Applaudissements à droite et sur divers bancs au centre. — Vives interruptions à gauche.)

[…]

M. Maurice Barrès. M. Zola ne se borne pas à nous abaisser dans la conscience des autres peuples, il abaisse et diminue réellement la conscience française elle-même. (Très bien ! très bien ! à droite.)

[…]

M. Maurice Barrès. Il faudrait ici interrompre la discussion et donner lecture à la Chambre d'un certain nombre de passages hautement caractéristiques de Zola ; mais c'est une besogne qui me répugne. (Exclamations à gauche et à l'extrême gauche. — Applaudissements à droite.)

M. Maurice Barrès. Pour faire entendre les passages les plus caractéristiques, de l'espèce que j'indique, dans l'œuvre de Zola, il faudrait, évidemment, demander l'évacuation des tribunes. (Exclamations  à gauche et à l’extrême  gauche.)

Cela me paraît très compliqué. Si je ne peux pas vous faire juges ici de textes, que d'ailleurs vous connaissez, je m'en rapporterai à une autorité importante ; je vous rappellerai l'opinion, déjà citée un grand nombre de fois, de M. Anatole France.

[…]

M. Maurice Barrès. - Personne avant Zola, dit Anatole France, n'avait élevé un si haut tas d'immondices. Jamais homme n'avait fait un pareil effort pour avilir l'humanité, insulter à toutes les images de la beauté et de l'amour, nier tout ce qui est bon et tout ce qui est bien... Son œuvre est mauvaise, et il est un de ces malheureux dont on peut dire qu'il vaudrait mieux qu'ils ne fussent pas nés. »

M. Charles Dumont. Décidément, le respect des morts n'est pas dans la tradition du parti nationaliste ! (Applaudissements à gauche. - Bruit à droite.)

M. Maurice Barrès. Avec M. Béranger, avec M. Anatole France, j'ai donc le droit de constater, ce qui est de toute évidence, qu'il y avait chez M. Zola une préoccupation basse et pornographique.

M. Allemane. Et la lettre J'accuse ?

M. Tournade.. La preuve, c'est que, dans nombre de pays, notamment en Angleterre, on a interdit l'entrée de plusieurs de ses livres.

M. Maurice Barrès Toute sa vie, nous l'avons vu préoccupé de réagir contre cette opinion qu'il sentait autour de lui et chez la plupart de ses lecteurs. Pour lutter contre elle, il a pris deux boucliers : la science et la République.

La science d'abord :

Il a essayé de nous faire croire, et dans quelque mesure il a cru lui-même qu'en entassant dans ses œuvres les descriptions empruntées à des manuels spéciaux, il collaborait à l'œuvre de Claude Bernard. (Très bien ! très bien ! à droite.)

Un homme réfléchi voit bien qu'il n'y a pas plus de science, à proprement parler, dans l'œuvre de M. Zola qu'il n'y en a, par exemple, dans l'œuvre de Jules Verne.

M.  Levraud. Il y en a beaucoup dans l'œuvre de Jules Verne.

M. Maurice Barrès. Ne vous y trompez pas : il n'a fait qu'alourdir de pédantisme ses obscénités. Mais quant à avoir collaboré un seul instant à cette chose noble et grande qu'on appelle la science, il ne serait vraiment pas facile à qui que ce fût de l'établir. (Mouvements divers.)

Une seconde ressource à laquelle recourt continuellement Zola, c'est de mettre son œuvre sous la protection de l'idée républicaine.

A l’extrême gauche. C'est ce que vous ne ferez jamais.

M. Maurice Barrès. On a bien ri quand on entendu déclarer que « la République serait naturaliste ou qu'elle ne serait pas ». On a également ri quand ces dames de Nana faisaient à la République le grand honneur de se déclarer républicaines. (Rires à droite.)

M. Levraud. C’est tout le contraire, Nana était bonapartiste.

M. Maurice Barrès. Vous avez raison. C’est un lapsus de ma part. Nana fait à la République le honneur de se déclarer bonapartiste.

A ce moment- là, l'un des hommes importants du parti républicain de cette époque, M. Colani, ancien professeur de la faculté de théologie protestante de Strasbourg, devenu rédacteur principal à la République française, dénonçait en termes très précis la manœuvre  : « Que veut donc Zola ? disait-il. Qu'est-ce que cette recrue compromettante ? Voyant tous les cœurs se soulever dans son œuvre, il cherche des alliés, il essaye de glisser sa main dans notre main ; il arbore le drapeau de la République pour couvrir sa marchandise immonde.

Ainsi s'exprimait très justement M. Colani. Vous avez peu à peu négligé ses avertissements, et voilà que maintenant vous voudriez planter le drapeau de la République sur l'œuvre de M. Zola. (Mouvements divers. — Interruptions et bruit à gauche.)

Et pourquoi ce revirement ? Comment Zola, qui, il y a quelques années, était repoussé par les plus autorisés des républicains, a-t-il tout d'un coup conquis les sympathies d'une fraction considérable du parti ? A cause de l'article J'accuse !

M. Maurice Barrès. Eh bien ! sans toucher au fond de cet article, puisque là-dessus nous différons, je puis bien vous préciser dans quelles conditions il a été écrit. Je n'y trouve pas le caractère héroïque qui, en dépit de toute une œuvre, peut mériter à Émile Zola la reconnaissance nationale. (Très bien ! très bien ! au centre et à droite).

Zola était au bout de son œuvre. Il était arrivé à un point de sa carrière littéraire – carrière importante, considérable (Ah ! ah ! à l’extrême gauche) – car je ne méconnais pas les vertus professionnelles de M. Zola, et si je croyais que c'est le lieu d'examiner le point de vue littéraire, je ne serais pas embarrassé, non plus que vous, d'établir ses mérites littéraires, l'opiniâtreté de son effort, sa connaissance de la technique du roman, etc. (Mouvements divers.) Mais ce n'est pas de ces mérites spéciaux d'homme de lettres, de praticien littéraire qu'il peut s'agir dans une assemblée politique. Ici, nous considérons quelle sera la conséquence sociale de l'apothéose de Zola. (Interruptions à l'extrême gauche.)

Zola était arrivé au moment de sa carrière littéraire où il avait exprimé sa pensée tout entière. Rassasié de succès de librairie, il rêvait de plus vastes triomphes. Il vit, dans une affaire qui se présentait devant lui et qui satisfait évidemment ses convictions, l'occasion d'entrer dans la vie active. Il disait : « Je vois la voiture, j'y monte ! », et il engageait ses amis de lettres à y monter avec lui. (Nouvelles interruptions à l’extrême gauche.) Je vous prie de suivre ma pensée. De quoi s'agissait-il dans son esprit ? Il s'agissait d'écrire un ou plusieurs articles retentissants, de se mêler à la plus importante des polémiques ; c'était un article comportant les risques que vous avez tous courus, avec plus ou moins d'éclat, quand vous vous livriez à vos polémiques politiques dans vos sous-préfectures. (Mouvements divers.)

Mais il ne vous plaît pas de voir cet article tel qu'il est ; vous l'enveloppez d'une sorte de nuage mystique. A l'heure actuelle encore, cette page de Zola prend, dans les imaginations passionnées par l'affaire, des proportions qu'elle n'a pas en réalité.

En dépit de son œuvre tout entière, à cause d'un seul article, vous voulez porter les cendres de Zola au Panthéon ; au Panthéon où il ne faudrait inscrire que des noms qui puissent faire la paix chez nous, et qui puissent au dehors agrandir le nom même de notre patrie. (Applaudissements au centre et à droite. –  Interruptions à l'extrême gauche.)

Pour l'éternité, vous voulez placer Zola non loin de Hoche et de Marceau, entre Victor Hugo et Berthelot.

Ne sentez-vous pas qu'il y a là véritablement une inconvenance ? (Vifs applaudissements ou centre et à droite. -  Réclamations à l'extrême gauche et à gauche.)

Quand je dis « une inconvenance, j'entends « une chose qui ne convient pas ». (Très bien ! très bien ! au centre et à droite.)

M. Camille Pelletan. C’est Victor Hugo qui a fait la paix ?

M. Maurice Barrès. Oui, monsieur Pelletan, j'espère que nous serons d'accord là-dessus : un homme comme Victor Hugo tient l'emploi d'un héros national...

M. Gustave Rouanet. Il a flétri tout ce que vous aimez.

M. Maurice Barrès.Non, son œuvre immense est un vaste foyer d'enthousiasme. A une heure quelconque de notre vie, nous nous sommes réchauffés à cette montagne en feu. C'est en ce sens un poète vraiment national. Nous trouvons dans ses livres tout ce qu'il y a de bon et de généreux dans nos âmes divisées. Certes, nous ne l'admirons pas tous également et nos admirations ne portent pas sur les mêmes points. Pour ma part, si c'était le lieu de faire mes restrictions, j'indiquerais facilement que je vois en lui le poète des espérances exagérées. Mais je lui suis reconnaissant d'avoir été une grandiose expression de l'idéalisme français. (Applaudissements au centre et à droite.)

M. Alexandre Zévaès. Il a été l'expression de la conscience française lorsqu'il a écrit Les Châtiments et Napoléon-le-Petit.

M. Maurice Barrès. Si sa cime se perd parfois dans les nuées, il a sauvé de la bassesse plusieurs générations françaises. (Applaudissements au centre et à droite.) Nous saluons en lui un homme qui nous a appris plus que personne à mépriser la littérature fangeuse. (Applaudissements au centre et à droite. — Interruptions à l'extrême gauche.)

Et Berthelot ! Croyez-vous qu'il soit convenable de porter Zola à côté de Berthelot, de Berthelot que l'austérité de sa vie, aussi bien que la grandeur de ses découvertes, recommande à notre respect ?

Messieurs, c'est une grande faute politique d'avilir dans un pays l'idée de la gloire.

[…]

M. le président. La parole est à M. Jaurès.

M. Jaurès. Messieurs, c'est le destin d'Émile Zola, enviable après tout, que l'honneur qui lui est dû soit disputé jusque dans la mort  : ainsi se prolonge et se complète la belle unité de sa vie de combat.

M. Maurice Barrès disait qu'il ne ferait pas allusion à l'affaire Dreyfus. Quoi qu'il en soit, et quoi  qu'il ait voulu, si la Chambre, par des réserves, par des hésitations, affaiblissait la portée et le sens du vote qui va être émis ce serait interprété comme un désaveu, au moins partiel, de l'œuvre admirable de courage à laquelle Zola s'est associé. (Applaudissements à gauche a à l'extrême gauche.)

Mais, messieurs, nous n'acceptons pas, nous ne pouvons pas accepter que, dans Émile Zola on essaye ainsi de séparer le grand ouvrier de lettres et le grand citoyen. Comme ouvrier de lettres, comme citoyen, il a été le combattant énergique de la vérité, et c'est cet amour passionné… (Interruptions à droite, — Applaudissements à gauche et à l'extrême gauche.)

M. Tournade. Vous n'en pensez pas un mot ! (Bruit.)

M. Jaurès. ... c'est cet amour passionné du vrai qui fait l'unité profonde de son œuvre et de sa vie.

Ah ! vous avez parlé avec quelque légèreté, me semble-t-il, des conditions dans lesquelles Zola a écrit la lettre J'accuse ! Vous le montriez lassé, pour ainsi dire, dans son œuvre littéraire et cherchant au dehors un renouvellement. Il avait, pendant de longues années, comme écrivain, lutté, bataillé, supporté, subi les malentendus, les méconnaissances, les outrages ; il était enfin arrivé par la double force du labeur et du génie... (Vifs applaudissements à gauche et à l'extrême gauche.)

M. le comte de Lanjuinais. C'est un peu exagéré.

M. Jaurès. ... à imposer son œuvre a l'admiration de tous ou de presque tous, et c'est, messieurs, à l'heure où l'homme déjà lassé par de longues luttes ne songe qu'à cueillir les fruits de son action et la gloire de son œuvre, c'est à cette heure même qu'il a accepté de tout remettre en question, de se livrer de nouveau aux discussions, aux anathèmes, aux outrages. Pourquoi ? Parce qu'il s'était dit : J'ai cherché à être dans l'art l'homme de la vérité, je dois faire pour l'honneur de l'art lui-même la preuve que nous ne pas des dilettantes et des virtuoses et que la vérité que nous voulions mettre dans notre œuvre, nous voulons la mettre dans notre vie. (Applaudissements à l’extrême gauche et à gauche).

Voilà, messieurs, voilà, monsieur Barrès, ce qui a fait pour nous, ce qui a fait pour le peuple de France (Exclamations à droite. - Applaudissements à l'extrême gauche et à gauche) la grandeur émouvante de son intervention. Et ne dites point que par là il a desservi au dehors la patrie, ne dites point qu'il l'a abaissée dans la conscience du monde et dans sa propre conscience. Le pire qui eût pu advenir à la France eût été de tolérer sans protestation la continuation d'une iniquité, de laisser ainsi se décomposer le cadavre de la justice. (Vifs applaudissements à gauche et à l'extrême gauche.) Non ! et la récompense de Zola, la vraie, la grande, c'est que cet effort de vérité, cet effort qu'il a fait dans la bataille sociale pour la vérité et pour le droit, a éclairé pour beaucoup d'hommes le sens profond de son œuvre d’artiste ; c'est que ceux-là même qui avaient pu jusque-là être ou exclusivement ou principalement frappés de la part de trivialité ou de grossièreté que la description de la vie implique toujours (Réclamations à droite et au centre. — Applaudissements à gauche), ceux-là ont reconnu l'inspiration profonde de la vérité.

Je vous en prie, ne nous arrêtons pas à quelques citations de détail, car si nous allions réveiller les morts glorieux qui dorment au Panthéon, et à côté desquels Zola ira reposer, il serait facile aussi — on l'a fait bien des fois — d'extraire et de l'œuvre de Voltaire et de l'œuvre de Jean-Jacques des parties qui choqueraient votre délicatesse.

Ce que l'humanité a retenu, c'est l'effort éclatant de vérité et de science. Eh bien ! dans l'œuvre de Zola, il n'y a pas seulement d'admirables et puissantes peintures de la vie, il y a une sorte d'optimisme robuste, une foi invincible dans la force du travail, de la science, de la vie elle-même. (Applaudissements à gauche et à l'extrême gauche.)

C’est par là qu'avec ses procédés particuliers, dans le milieu social nouveau où il agissait, où il agissait, il est le continuateur de ces hommes du dix-huitième siècle, de ces esprits comme Diderot (Interruptions au centre. — Applaudissements à gauche et à l'extrême gauche) qui ont projeté sur la  réalité une lumière brutale et crue, mais qui, sans cacher les laideurs, les vices de l'homme, avaient foi en lui, en sa faculté de régénération. (Applaudissements à gauche et à l'extrême gauche.) C'est là ce que Zola a toujours dit. Ce qu'il a dit dès la première heure, ce qu'il écrivait dans ses Lettres de jeunesse où sa pensée est encore hésitante, c'est qu’il voulait, à l'aide des données de la science, interpréter la réalité sociale, qu'il y rencontrerait bien des misères, bien des laideurs, bien des hideurs, mais qu'il avait confiance qu'au bout, par l'application persévérante de la science à la conduite des sociétés, par l'éducation progressive des hommes, l'humanité saurait dominer ce destin mauvais. C'est-là le sens profond et généreux d'une œuvre parfois brutale qui n'est jamais avilissante. (Applaudissements à gauche et à l'extrême gauche)

Aujourd'hui, vous lui opposez d'autres grands morts. Et tout à l'heure, j'avoue que j'éprouvais une sorte d'émotion à entendre M. Maurice Barrès glorifier Victor Hugo.

Eh ! oui, M. Barrès ne peut pas le désavouer entièrement. Quoi qu'il en ait, il doit au romantisme une trop grande part de sa sensibilité ; mais au moment même où, pour combattre le naturalisme de Zola, M. Barrès glorifiait le maître du romantisme, je ne pouvais pas oublier que ses amis, ses compagnons d'armes, ses disciples, depuis Maurras jusqu'à Lasserre qui lui dédiait récemment son œuvre sur La Crise du romantisme, je ne pouvais pas oublier que toute l'école de M. Barrès condamne non seulement le naturalisme, mais aussi le romantisme.

Pourquoi ? Oh ! parce que malgré les alliances premières, momentanées, accidentelles du romantisme avec les pouvoirs d'autorité et de tradition, vous avez bien reconnu qu'il portait en lui le souffle orageux de la Révolution, que c'était l'aspiration infinie des âmes françaises vers la liberté et vers la justice qui avait renouvelé l'art du romantisme, qui lui avait donné ce frisson, et, dans le romantisme comme dans le naturalisme, vous poursuivez l'esprit de la Révolution appliqué à l'art. (Vifs applaudissements à l'extrême gauche et à gauche.)

M. Combrouze. Et dire que c'est l'autre qui est académicien ! (Vifs applaudissements et rires sur les mêmes bancs.)

M. Jaurès. Voilà le sens de l'opposition que vous faites au projet. Voilà aussi le sens du vote que la Chambre émettra tout à l'heure. Il signifiera, encore une fois, que Zola n'a pas séparé, qu'il a réuni l'art et la vie dans la passion de la vérité. Il signifiera que, s'il est bon, comme le demande M. Maurice Barrès, pour les grands peuples, de ne pas oublier leur passé profond, d'honorer leur terre et leurs morts, il ne faut pas arbitrairement mutiler la tradition de la patrie et que le clair génie encyclopédique et révolutionnaire est une partie de cette tradition. (Applaudissements à gauche et à l'extrême gauche.) Il signifiera que l'art, quelque haute que soit sa fonction propre, quelque distincte que soit sa forme propre, trouve un renouvellement au contact de la réalité et de la vie.

Ah ! il a plu à M. Barrès de s'enfermer dans je ne sais quelle doctrine de contemplation parfois un peu dédaigneuse ; on y sent encore le frémissement de la vie ; mais il n'a pas oublié qu'il a commencé par la glorification, par le culte exclusif de l'individu. Il a trouvé ce culte un peu étroit, il a voulu l'élargir ; mais il n'a demandé cet élargissement qu'au culte du passé, parce que c'est encore une façon de continuer la solitude où il se complaît.

La gloire de Zola, son honneur, c'est de n'avoir pas conçu l'art à la façon de M. Barrès, comme une sorte d'étang mélancolique et trouble, mais comme un grand fleuve qui emporte avec lui tous les mélanges de la vie, toutes les audaces de la réalité. (Applaudissements sur les mêmes bancs.)

C'est là ce que le peuple, avec son instinct, a reconnu dans l'œuvre de Zola, dans le chercheur de vérité, dans le compagnon de bataille. Et voilà pourquoi nous vous demandons, messieurs, non seulement d'écarter les restrictions et les réserves, mais, d'accord avec le Gouvernement, de donner à la solennité qui doit fêter cette grande mémoire toute la force et toute l'ampleur populaires qui conviennent au génie français. (Vifs applaudissements à gauche et à l'extrême gauche.)

 

Émile Zola par André Gill, 1878

 

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Voir aussi :

- Émile Zola (repères biographiques)

- Jean Jaurès

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