Portrait de Toussaint Louverture
Pauléus Sannon (1870-1938)

Toussaint Louverture,
gravure anonyme
frontispice de Histoire de Toussaint Louverture, chef des noirs insurgés de Saint-Domingue, 1802
BnF
Historien de l’indépendance haïtienne, Pauléus Sannon ne cache pas son admiration pour le personnage de Toussaint Louverture, ce général de la République qui osa rédiger en 1801 une constitution autonomiste, et l’homme que Napoléon laissa mourir prisonnier au fort de Joux, dans le Jura.
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Ce qui étonne dans un tel homme, c’est que rien dans ses origines ne pouvait laisser prévoir la haute destinée à laquelle il dut parvenir. Tout semblait devoir, au contraire, lui réserver la même obscurité qu’à ceux qui, comme lui et autour de lui, étaient nés dans la servitude. Mais le merveilleux, c’est qu’il ait pu vivre près d’un demi-siècle au milieu des souillures de l’esclavage sans rien perdre du ressort de son âme d’élite et de ses dons magnifiques. Comme il l’a dit lui-même : « Né dans l’esclavage, il avait reçu de la nature l’âme d’un homme libre. » [...]
À la tête des affaires, malgré ses traits connus d’humanité et sa rigoureuse impartialité, il était cependant plus craint qu’aimé. Son extérieur, son abord n’avait rien d’aimable. Concentré, se méfiant de tous, il ne donnait pas de prise à la familiarité. Il ne se laissait prendre à aucun artifice et était insensible à la flatterie. Dissimulé, impénétrable, il n’était nullement fourbe, comme on l’a trop souvent écrit. S’il l’eût été, les habitants de la colonie n’eus sent pas dit de lui qu’il ne manquait jamais à sa parole. Il cherchait moins à tromper qu’à n’être pas trompé. Environné d’embûches et d’ennemis de toutes les couleurs, jamais rassuré sur les desseins de la métropole, vivant dans de continuelles inquiétudes au sujet de la liberté des noirs et de sa propre situation, la poli tique lui commandait de dérober parfois sa marche et de frapper de grands coups inattendus. Mais en cela, il ressemblait à tous ces meneurs d’hommes qui ont nom : Richelieu, Frédéric, Bonaparte, et n’était ni meilleur ni pire qu’aucun d’eux. [...]
Qu’était Saint-Domingue avant lui et qu’est-ce qu’il est devenu par lui et après lui ? Aux convulsions, aux ruines des premières années de la révolution, il fit succéder la paix, l’ordre, le travail et la prospérité. Il pacifia et unifia l’Île, instaura un véritable gouvernement là où il n’avait trouvé qu’une épouvantable anar chie. Il fit d’admirables soldats d’un tas d’hommes naguère tremblants devant le regard du blanc, et avec eux, il battit les Espagnols et les Anglais, et affronta avec succès les légions de Bonaparte.