Accueil > Histoire et Patrimoine > 11 novembre 1918, lecture de l'Armistice à la chambre des députés > Chronologie de la guerre de 1914-1918 > Chambre des députés : audition du général Gallieni, mardi 30 novembre 1915

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Les députés de la XIe législature

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CHAMBRE DES DÉPUTÉS

11e législature. — Session de 1915.

DÉBATS PARLEMENTAIRES

COMPTE RENDU (extraits)

mardi 30 novembre 1915

[…]

Discussion du projet de loi relatif à l’appel sous les drapeaux de la classe 1917.

(M. le colonel Driant, rapporteur de la commission de l’armée).

[…]

Audition du Général Gallieni

 

Présidence de M. Paul Deschanel

M. le président. La parole est à M. le ministre de la guerre.

M. le général Gallieni, ministre de la guerre. Messieurs, je viens en toute sincérité vous apporter les explications nécessaires qui justifient l'appel de la classe 1917.

Bien que les nations alliées se trouvent, au point de vue des effectifs, dans des conditions plus favorables que leurs adversaires, je viens ici, en parfait accord avec le général commandant en chef, vous demander l'appel de la classe 1917. Je me hâte de vous dire qu'il y a là une simple mesure de prévoyance, mais à laquelle, pour ma part, je suis forcé de souscrire, sous peine d'engager ma responsabilité. (Très bien ! très bien !)

Si je me reporte aux discours prononcés à cette tribune la première fois que j'ai eu l'honneur d'assister à vos séances, il me semble que nous sommes tous d'accord, Nation, Parlement, Gouvernement, pour continuer la lutte jusqu'au bout (Vifs applaudissements), en utilisant toutes nos ressources. La classe 1917 est l'une de ces ressources. À mon avis, il est nécessaire qu'aussitôt que possible elle entre, elle aussi, dans cette formidable machine que la France construit chaque jour dans l'intérêt de la défense national. (Applaudissements.)

Je crois, messieurs, qu'à ce point de vue, nous sommes tous d'accord.

Je ne veux pas dire que la classe 1917 sera immédiatement utilisée et envoyée au front. Non ! Comme la classe 1916 qui la  précède immédiatement, qui est encore dans ses dépôts, qui ne devra les quitter que sur un ordre formel du Gouvernement, la classe 1917 sera prête, instruite pour parer aux éventualités, pour aller au devant de cet inconnu qui joue un rôle si important à la guerre. (Applaudissements.)

Au cours de cette même séance à laquelle j'ai fait allusion, j'ai entendu une phrase caractéristique de l'honorable M. Renaudel : « Nous ne devons pas déprécier ni mésestimer notre ennemi. Il faut donc que nous soyons toujours prêts à avoir des moyens au moins aussi puissants que ceux qu'il peut mettre en ligne. »

Je viens donc vous demander la classe 1917, et je viens vous inviter à la mettre à notre disposition aussitôt que possible. Il faut, à mon sens, qu'elle soit prête pour le printemps de 1916, c'est-à-dire pour le moment où la production intensive des armements et des munitions par les puissances de la quadruple entente, ainsi que l'entrée en ligne de nouvelles masses d'hommes, permettra de nouveaux et décisifs efforts. La classe 1917, si on l'appelle maintenant, pourra être prête pour le mois de mai. Comme vous le savez, le premier mois de l'incorporation ne compte pas : les vaccinations contre la typhoïde et les autres maladies épidémiques l'occupent tout entier. Il restera donc une période de quatre mois pour permettre d'entraîner sagement, progressivement les jeunes gens de cette classe jusqu'à ce qu'ils soient instruits. Quand j'ai eu l'honneur d'être entendu par votre commission de l'armée, j'ai insisté pour la date du 15 décembre ; mais après l'appel de l'honorable rapporteur, après avoir examiné à nouveau cette question, mû par un sentiment de profonde déférence pour la représentation nationale, et afin de laisser au Sénat le temps de procéder à un examen attentif de la loi, j'accepte la date du 5 janvier prochain. (Applaudissements.) Il est bien  entendu qu'en même temps que nous appelons la classe 1917, je mettrai toute mon énergie à faire partir ou à utiliser les hommes qui sont encore dans la zone de l'intérieur et qui peuvent trouver place aux armées. (Très bien ! très bien !) Ne sera pas à son poste tout homme qui, par son âge, son état physique pourrait être au front et est encore dans la zone de l'intérieur. {Applaudissements). L'honorable M. Charles Bernard a fait une allusion que je n'ai pas très bien comprise ; je puis simplement lui dire que les bureaux du ministère de la guerre et son cabinet lui sont complètement ouverts et qu'il peut venir voir ce qui s'y passe. Il connaît certainement mal la mentalité du ministre de la guerre que vous avez devant vous. Aujourd'hui, le ministre de la guerre, dans les circonstances que nous traversons, ne connaît plus ni parents, ni amis, ni personne. (Vifs applaudissements.) Il ne connaît que son devoir, il ne connaît que la défense nationale. (Nouveaux applaudissements.)

Cependant, il y a un certain équilibre à conserver. Si je suis disposé à poursuivre avec la dernière énergie les hommes qui pourraient être employés aux armées, il importe néanmoins de ne pas troubler la vie économique du pays. (Applaudissements.) Il serait imprudent d'employer des ressources que nous pourrions encore ménager ; il faut les laisser à la disposition de nos agriculteurs et de nos industriels pour contribuer au développement de cette vie économique. La classe 1917, en raison de sa composition même, doit être traitée avec les plus grands ménagements. Il y a lieu d'abord de considérer les casernements qui doivent lui être affectés, c'est-à-dire, comme le demandaient l'honorable rapporteur et un grand nombre d'entre vous, de lui réserver des casernements, autant que possible isolés, assainis, et où les recrues recevront l'instruction de cadres spéciaux. D'autre part, ces jeunes gens devront recevoir une alimentation soignée, je pourrais dire une suralimentation, avec une ration de viande, que je crois suffisante, de 400 grammes.

M. Edouard Vaillant. 500 grammes !

M. le ministre de la guerre. Ils seront ensuite soumis à un entraînement progressif, par catégories, avec la collaboration constante du corps médical.

Je me suis fait présenter les instructions qui avaient été rédigées par mon éminent prédécesseur. Or, je puis vous dire que je n'ai rien eu ni à y changer ni à y ajouter; je n'aurai donc qu'à veiller à leur stricte exécution (Applaudissements), et vous pouvez être absolument certains que j'y mettrai toute mon énergie, afin que chaque commandant de région, de subdivision ou de dépôt voie sa responsabilité personnellement engagée dans les soins qu'il sera appelé à donner aux jeunes hommes de la classe 1917. (Vifs applaudissements.)

M. Claussat. À la condition que la circulaire du 4 novembre ne joue pas !

M. le ministre de la guerre. Dans un autre ordre d'idées, je tiens à vous rassurer à propos d'une question qui, avec raison, vous a tous préoccupés : je fais allusion aux travaux agricoles. Il est désagréable de parler de soi ; mais déjà, dans maintes circonstances, j'ai dû recourir à des mesures extraordinaires pour rendre à la culture les régions dévastées par la guerre ou dépeuplées par des épidémies. Je tiens à vous rappeler qu'étant gouverneur militaire de Paris, au moment des deux dernières récoltes, je me suis mis immédiatement en rapport avec les préfets de la Seine et de Seine-et-Oise pour m'enquérir de leurs besoins en main-d'œuvre, en chevaux, en voitures, en batteuses, pour permettre de faire les récoltes dans les meilleures conditions.

C'est ainsi que j'ai compris la question. Dès le 5 novembre, c'est-à-dire très peu de jours après mon arrivée au ministère, je me suis mis en relation avec mon éminent collègue, .M. le ministre de l'agriculture, et nous avons tous deux admis comme un principe incontestable que les travaux agricoles intéressaient au premier chef la défense nationale. (Applaudissements.; C'est ainsi que j'ai appliqué les mesures prises par mon prédécesseur, et actuellement, l'un de mes officiers se rend chaque jour auprès du ministre de l'agriculture pour me rendre compte de tous les besoins, auxquels je donne satisfaction le plus rapidement possible.

De plus, les commandants de régions, de subdivisions et de dépôts ont reçu des instructions formelles pour se tenir en relations constantes avec les préfets, les maires, les autorités locales, de manière à parer, dans la mesure du possible, à tous les besoins qui leur sont signalés. (Très bien ! très bien.)

Enfin, de concert avec M. Méline, nous préparons une véritable mobilisation agricole pour le printemps prochain. (Applaudissements.)

Je me résume. Je vous demande, messieurs, la classe 1917 aussitôt que possible. Je vous la demande, en mon nom, comme ministre, mais je crois bien que je puis ici vous le demander également au nom des jeunes gens qui forment le contingent de cette classe. (Applaudissements.)

Comme autrefois les jeunes Athéniens, lorsqu'ils parvenaient à l'âge d'homme, ces jeunes gens vont faire le serment d'aller combattre pour leur pays et, plus tard, de laisser à leurs enfants la patrie intacte. (Applaudissements).

Messieurs, c'est avec une émotion patriotique, c'est avec une réelle affection familiale que la nation tout entière va suivre ces jeunes gens, d'abord dans leurs centres d'instruction, puis, plus tard, sur le front, où ils iront retrouver leurs pères, leurs frères, leurs parents qui, eux aussi, tiennent ce serment et qui, depuis seize mois, luttent si héroïquement pour défendre le sol de la patrie. (Vifs applaudissements.)

Encore une fois, messieurs, je vous demande de nous autoriser à incorporer la classe 1917. (Vifs applaudissements répétés sur un grand nombre de bancs.)

M. le président. La parole est à M. Doizy.

Sur les bancs du parti socialiste. À jeudi !

Sur d'autres  bancs. Non ! non ! Continuons !

M. le président. Insiste-t-on pour le renvoi à une prochaine séance ?

Sur les bancs du parti socialiste. Oui ! Oui !

M. Doizy, président de la commission de l'hygiène publique. J'accepte le renvoi à jeudi.

M. le président. Je consulte la Chambre sur le renvoi de la suite de la discussion à la prochaine séance.

(La Chambre, consultée, décide que la discussion continue.)

M. le président. La parole est à M. Doizy.

M. Doizy, président de la commission de l'hygiène publique. Messieurs, je m'étais associé à la demande de renvoi parce que, je suis obligé de vous en prévenir, dans une question aussi importante que celle-là et qui intéresse au plus haut point, vous en conviendrez, la commission de l'hygiène, j'ai à vous présenter, en son nom, des explications d'un caractère aride et technique, qui, forcément, seront quelque peu étendues ; j'aurais désiré ne point retarder votre départ ce soir. Je vous prie donc de m'excuser si je retiens quelque temps votre bienveillante attention.

Lorsque la commission de l'hygiène a été saisie, pour avis, de la question d'incorporation de la classe 1917, elle a émis, à la majorité, le vœu que cette classe ne fût incorporée qu'à la date du 15 mars 1916. II était, pour ainsi dire, superflu de lui demander si réellement elle approuvait l'incorporation de la classe 1917 au 15 décembre. Elle a essayé d'oublier certaines contingences et de donner à la commission de l'armée un avis scientifique. Messieurs, en donnant cet avis elle s'est inspirée uniquement de tout ce qu'enseignent, depuis des années, les médecins militaires de carrière et, pour résumer l'opinion de ceux-ci, je ne crois pas mieux faire que de vous donner lecture de quelques lignes d'un traité d'hygiène qui fait autorité, extraites du tome consacré à l'hygiène militaire, et rédigées par des médecins militaires qui occupent, à l'heure actuelle, de hautes fonctions sur le front :

« L'âge de vingt ans, écrivent-ils, est donc le maximum acceptable pour l'incorporation...

Un membre. En temps de paix !

M. Doizy. ...au-dessous, on n'a plus qu'un adolescent en pleine période d'évolution organique, gardant encore latentes les prédispositions morbides, sans moral, sans résistance, et qui, dans le milieu militaire, deviendrait le candidat choisi pour cette sélection que les maladies, la tuberculose surtout, opèrent fatalement ; en campagne, ils tomberaient comme les enfants de 1813 qu encombraient les routes et les ambulances. »

Messieurs, si jusqu’à ce jour nous n’avons pas vu une hécatombe totale de nos jeunes gens, c'est que, réserve faite de la classe 1916 qui n'est pas encore sur le front, nous assistons à une forme de guerre toute particulière, qui, je l'espère, prendra fin aussi rapidement que possible. Malgré cela, n'oublions pas la classe 1915. Ai-je besoin de rappeler son désastre? Entraînée à la vapeur, si j'ose dire, mobilisée hâtivement, elle a été sacrifiée.

Je continue :

« On voit dès lors, disent les auteurs auxquels je me réfère, ce qu'il faut penser de ces engagements volontaires que la loi autorise depuis l'âge de 18 ans, l'expérience le prouve suffisamment : la mortalité des engagés volontaires — en temps de paix, messieurs, retenons-le — a toujours été supérieure à celle des hommes du contingent. Incorporer un jeune homme de dix-huit ans est une erreur au point de vue médical.

Je ne veux pas vous fatiguer par cette lecture, mais elle est des plus suggestives. Tout à l'heure M. Pottevin a analysé des courbes de mortalité; ces courbes de mortalité ne se rapportent pas aux jeunes classes, elles ne se rapportent pas à la classe 1915. Je dois d'ailleurs déclarer que lorsque le ministre de la guerre est venu devant la commission mixte de l'armée et de l'hygiène, je lui avais demandé certains renseignements statistiques d'ordre sanitaire touchant la classe 1911, la classe 1915, la classe 1916. J'ai le regret de dire que M. le ministre de la guerre précédent ne m'a pas fourni les renseignements nécessaires ; ils auraient été cependant de la plus haute importance pour éclairer notre religion sur le point spécial qui nous intéresse. (Très bien ! très bien !)

M. Pottevin. Je sais qu'en effet on ne peut pas fournir à M. Doizy les renseignements relatifs à la classe 1915 et 1916 ni même 1914, parce que depuis le début de la guerre les services statistiques, et on le comprend, sont passés au second plan ; c'est pourquoi j'ai donné les chiffres qui se rapprochent le plus de la classe qui nous intéresse, ce qui se rapporte à la classe 1913. Les chiffres suivants n'existent pas.

M. Doizy. Pour parer à ce manque de statistiques peut-être involontaire — je dis peut-être, car, la paperasserie des hôpitaux n'a pas été si simplifiée que je sache — j'ai tenu à rappeler que les hygiénistes militaires, instruits par l'expérience, nous déclaraient d'une façon très catégorique et très formelle ceci : la mortalité des engagés de dix-huit ans est notablement supérieure à celle du contingent, même en temps de paix.

Malgré cela, la commission d'hygiène, dans son première vote, a admis l'incorporation de la classe 1917, mais en précisant la date du 15 mars prochain. Pourquoi a-t-elle choisi cette date ? Tout simplement parce que, considérant le Parlement comme engagé par l'incorporation au début d'avril dernier de la classe 1916, elle a voulu que les jeunes gens de la classe 1917 fussent dans les mêmes conditions d'âge et de santé que ceux de la classe 1916.

M. Raffin-Dugens. Très bien !

M. Doizy. Que se passera-t-il, en effet, si l'on incorpore dès maintenant les jeunes gens de la classe 1917? J'avais fait mes calculs pour le 15 décembre, monsieur le ministre de la guerre, je vais les indiquer pour le 1er janvier puisque vous venez de déclarer que vous étiez décidé à incorporer la classe à la date du 5 janvier. Les jeunes gens nés le 1er janvier 1897, qui vont avoir dix-neuf ans au 1er janvier 1916, sont les moins jeunes ; les plus jeunes vont avoir un an de différence, c'est-à-dire dix-huit ans de sorte que l'âge moyen d'incorporation sera de dix-huit ans et demi.

Si je fais ces calculs, c'est simplement pour vous montrer que ces jeunes gens, qui auraient dû être incorporés à l'âge de vingt ans et demi, âge moyen, le seront deux ans plus tôt, j'ajoute, deux ans trop tôt, avec la date eu égard à l'âge d'incorporation légal récent, en réalité trois ans, eu égard à l'âge auquel nous étions accoutumés depuis de nombreuses années.

D'autre part, ces jeunes gens seront incorporés forcément plus jeunes de quatre mois en moyenne que les jeunes gens de la classe 1916. Quelques mois de différence sont de la plus haute importance à cet âge. Les jeunes gens de la classe 1916 ont profité, en outre, d'une incorporation au mois d'avril — je ne dis pas au mois de mars, — et les courbes intéressantes qu'a analysées tout à l'heure mon collègue, M. Pottevin, vous ont très nettement marqué que l'état de morbidité et de mortalité de l'armée présentait une courbe ascendante à partir de fin novembre jusqu'au mois de mars, pour commencer à descendre en mars, avril, etc. Cela a d'autant plus de gravité que M. le ministre de la guerre a déclaré tout à l'heure très franchement qu'il entendait que ces jeunes gens fussent mobilisables pour le mois de mai. Si, d'autre part, le mois de janvier — et nous ne doutons pas de la loyauté de M. le ministre de la guerre — est occupé par les vaccinations, par l'installation au casernement, que restera-t-il pour l'entraînement de ces jeunes gens ? Il restera, monsieur le ministre, le mois de février, le mois de mars, le mois d'avril, c'est-à-dire trois mois. Eh bien, je me demande comment, en trois mois, ces jeunes gens pourront être entraînés d'une façon méthodique, saine, lente, et tout à la fois, cependant, progressive et intensive. (Très bien ! Très  bien !)

La commission d'hygiène, lorsqu'elle avait émis son vœu pour la date du 15 mars, avait insisté sur l'utilité qu'il y aurait de préparer d'ici là ces jeunes gens, non pas de faire de la préparation militaire, mais de faire de l'éducation physique ; elle avait pensé que, partout où cela serait possible, le Gouvernement devrait rendre obligatoire cette préparation physique. Elle affirme. En effet, que lorsque l'on donne à l'armée des hommes, l'armée peut rapidement en faire des soldats.

Mais pour donner des hommes, il faut préparer les enfants d'une façon particulière ; or, dans notre pays, on oublie un peu trop les résultats que peut donner l'éducation physique. Ils sont cependant probants, et ailleurs on ne l'oublie pas. Il est bien naturel qu'en ce moment nous regardions toujours chez nos ennemis. Voici ce qu'écrit le major Mohrart, le critique militaire du Berliner Tagblatt :

« Jusqu'ici, il est établi que les outils de combat techniques, les instruments de guerre les plus complets, ne doivent pas nous faire négliger l'éducation des muscles et l'éducation morale. D'elles dépend tout au moment critique. »

C'est ce que, au fond, sous une autre forme proclamait jadis mon glorieux compatriote, le général Chanzy, lorsqu'il disait : « Donnez-moi des hommes, j'en ferai des soldats. » On a trop oublié ce conseil. S'il avait été suivi, nous ne serions pas embarrassés en ce moment, nous ne serions pas acculés à donner des enfants ; nous savons que nous n'aurions qu'à les accorder un mois, deux mois avant l'époque imposée par les nécessités militaires pour en faire très rapidement des soldats résistants, sachant respirer, sachant marcher, sachant courir, en un mot pour en faire des hommes dont le coefficient de robusticité ne laisserait aucun doute. (Très bien ! très bien !)

Pourquoi n'a-t-on pas utilisé de septembre à mars pour réparer le temps perdu ?

Messieurs, je n'insiste pas plus longtemps sur le premier vote de la commission de l'hygiène et j'analyse le second vote émis à l'unanimité.

Lors de la discussion qui a eu lieu au sujet de l'incorporation de la classe 1916, la commission de l'hygiène avait chargé son président d'alors, mon excellent collègue M. Lachaud, d'exposer à la tribune les desiderata de la commission. Si j'en avais le temps, je vous donnerais lecture de la déclaration intéressante de M. Lachaud, à la séance du 12 mars.

Ce qu'il demandait était un minimum. Je reconnais immédiatement que l'administration de la guerre s'est inspirée des desiderata de la commission de l'hygiène ; elle s'en est inspirée très largement, et au cours de l'enquête que la commission de l'armée et la commission de l'hygiène ont faite dans les diverses régions de la France sur la situation de la classe 1916, nous avons reconnu que de grands progrès avaient été réalisés au point de vue de l'hygiène. Les rapports que nous avons déposés et communiqués au ministre de la guerre ont reconnu l'effort sincère qui a été fait. Le ministre de la guerre a été récompensé de l'effort : nous avons constaté que ces jeunes gens étaient dans un excellent état d'esprit moral, ce qui serait impossible s'ils avaient été dans de mauvaises conditions d'hygiène.

Cependant, malgré toutes les précautions prises, malgré les circulaires ministérielles, tout n'était pas parfait. Nous l'avons tous constaté. M. le ministre de la guerre parlant tout à l'heure de ces circulaires, disait : « Je les ai lues; je n'ai rien à y ajouter. »

Permettez-moi, monsieur le ministre, de ne pas être tout à fait de votre avis. Si, il y a quelque chose à y ajouter.

Ces circulaires envisageaient nécessairement les questions de logement, de cantonnement, d'alimentation, d'habillement, de couchage, etc., mais trop souvent elles n'étaient pas assez précises, trop souvent elles n'étaient pas assez impératives. Et, au cours de l'enquête que nous avons faite, nous nous sommes aperçus qu'il y avait encore beaucoup de choses à reprendre.

Je ne suis pas suspect de partialité, monsieur le ministre de la guerre, puisque je faisais allusion tout à l'heure, notamment, au rapport que j'ai moi-même fourni sur la 11è région. Dans ce rapport, je disais très sincèrement tout ce que j'avais vu ; je reconnaissais aussi les améliorations qui avaient été réalisées, j'ajoutais : Cependant ce n'est pas suffisant, on peut faire mieux, et dès qu'on peut faire mieux, on doit faire mieux. (Applaudissements.)

Il ne suffit pas de rédiger et de signer des circulaires. Vous avez dit tout à l'heure, monsieur le ministre, et j'ai applaudi à votre déclaration, que vous rendriez les généraux commandant les régions, les subdivisions, les commandants de dépôts personnellement responsables de l'application des circulaires.

Nous enregistrons cette promesse, car si, comme je n'en doute pas, vous l'appliquiez d'une façon peut-être un peu rude, nous applaudirions à cette rudesse, car nos jeunes gens s'en trouveraient beaucoup mieux.

J'indique maintenant les desiderata que nous formulons à la commission de l'hygiène. Nous tenons d'abord à la rigueur de la visite à laquelle vous n'avez pas fait allusion.

Lorsque nous avons voté la révision de la classe 1917, j'avais personnellement déposé un amendement tendant à ne prendre, au moment de l'examen, que des éléments absolument robustes et, pour avoir un critérium, j'avais demandé que les conseils de révision ne déclarassent bons pour le service que les jeunes gens réunissant rigoureusement les conditions d'aptitudes physiques exigées en temps de paix pour les engagements volontaires.

Le ministre de la guerre nous avait fait les promesses les plus formelles ; il avait accepté la suggestion que je lui proposais; il avait déclaré nettement qu'en effet une question se posait avant même celle de l'incorporation, celle des conditions où seraient passés les examens du conseil de révision. « Je ne fais aucune difficulté disait le ministre de la guerre, pour accepter sur ce point une suggestion que je considère comme tout à fait sage, mais que je ne crois pas utile — il sera facile de nous entendre, sur ce point, — de faire figurer dans le texte même de la loi; j'accepte très volontiers de faire savoir aux conseils de révision qu'il convient d'avoir, pour l'incorporation des recrues de la classe 1917, les mêmes exigences qu'on a pour l'admission des engagés volontaires. »

M. le ministre de la guerre a tenu ses promesses el dans l'arrêté du 9 avril 1915 relatif à la formation de la classe 1917, il disait nettement :

« Les présidents des conseils de révision rappelleront fréquemment à ces conseils et aux médecins experts que l'examen des jeunes gens de la classe 1917 doit avoir lieu avec le plus grand soin, en raison même de l'âge de ces jeunes gens, dont beaucoup n'ont pas encore atteint le développement physique, seul susceptible d'offrir des garanties de résistance à l'épreuve du service militaire. Une sélection sévère devra donc être faite, comme s'il s'agissait de choisir parmi les jeunes gens examinés des engagés volontaires, lesquels doivent présenter les mêmes garanties d'aptitude physique que les engagés d'âge normal. »

Il ajoutait un peu plus loin :

« .. .Les médecins s'attacheront spécialement à découvrir les symptômes de tuberculose ou même de simple prédisposition à cette maladie. Ils prendraient toujours connaissance, pour s'éclairer, des certificats médicaux présentés par les intéressés. »

M. le ministre de la guerre était de bonne foi quand il a rédigé cet arrêté, mais je me demande comment le dit arrêté a été appliqué.

Je me le demande, parce qu'on nous a, à la commission mixte, indiqué l'effectif de la classe 1917 qui doit être incorporé. Je ne veux pas faire connaître ici ce chiffre, car je ne sais pas s'il figure dans des documents rendus publics, mais ce chiffre est énorme, et certainement, monsieur le ministre, si l'arrêté de votre prédécesseur avait été rigoureusement suivi, ce chiffre aurait été réduit des deux tiers certainement, des trois quarts peut-être.

Comment voulez-vous d'ailleurs que ces examens aient été faits consciencieusement"? Vous savez bien comment les conseils de révision fonctionnent en général. Voyez comment a pu fonctionner le conseil tenu en la commune dont j'ai le nom sous les yeux. Il avait à faire examiner quatre cents jeunes gens en deux heures par deux médecins majors ! Calculez quel temps pouvait être attribué à chaque homme ?

Un examen sérieux peut-il être fait en six dixièmes de minutes ? (Très bien ! à gauche.)

C'est impossible, et c'est pourquoi, à Aubin, sur cent quatre conscrits, soixante-quatorze ont été reconnus bons, vingt-six ajournés, deux classés service auxiliaire, deux exemptés ! Nous sommes loin des exigences demandées pour les engagements volontaires.

Les scandales des conseils de révision sont tels qu'à la commission de préservation contre la tuberculose, où siègent des hommes portant les noms les plus illustres de la science française, vous entendez protester contre la façon dont les conseils de révision procèdent, et dire notamment qu'il est scandaleux de voir des tuberculeux avérés admis dans l'armée.

Un homme qui n'est pas suspect, c'est l'ancien directeur du service de santé au ministère de la guerre, .M. le médecin inspecteur Troussaint. Dans cette séance du 30 juillet 1915, il reconnaît qu'on a accepté des tuberculeux ouverts dans l'armée. Et M. Landouzy, doyen de la faculté de médecine, se plaint que des conseils de révision négligent ou refusant d'examiner des certificats émanant de notoriétés médicales en matière de tuberculose, rédigés par des hommes comme M. le professeur Letulle et M. le Dr Renon.

Et .M. le professeur Méry réclame très judicieusement puisqu'on remet au médecin du corps le soin de prononcer après l'incorporation, qu'on fasse parvenir au corps, d'une manière quelconque, l'écho des doutes des conseils de révision.

Finalement ladite commission résume ses observations de cette façon bien significative :

« La commission permanente de la tuberculose émet le vœu que, au cours des opérations des conseils de révision et dans les conseils de réforme, des mesures soient prises pour que les suspects de tuberculose soient l'objet d'un examen particulier avec les garanties scientifiques nécessaires. »

Que ferez-vous, monsieur le ministre, pour répondre à ce vœu ? Je serais heureux de vous entendre. (Très bien ! très bien !)

Si la révision a été faite dans des conditions aussi légères, permettez-moi le mot, ne croyez vous pas, monsieur le ministre, que vous puissiez réparer le mal, tout au moins en partie? Écoutez les suggestions de la commission d'hygiène : ne croyez-vous pas, vous dit-elle, qu'à l'heure de l'incorporation de cette classe 1917, vous devez exiger que la visite d'incorporation soit faite dans des conditions méticuleusement rigoureuses? Il faut que certaines vérifications élémentaires soient faites.

Lorsqu'on incorporait les jeunes gens à l'âge de vingt et un ans, on exigeait notamment un indice numérique, l'indice de Pignet, assez faible. La moyenne était de 14 à 20. Plus cet indice est bas, meilleur est l'homme. La classe 1916 a été incorporée dans des conditions telles — j'ai pu m'en rendre compte dans certains régiments — que des indices très élevés ont été acceptés. La même coupable erreur a dû se produire pour la classe 1917, puisque son effectif est à peu près équivalent à celui de la classe 1916.

Au 65e régiment, à Nantes, j'ai demandé communication de la liste des hommes qui, lors de la visite d'incorporation, avaient été présentés pour la réforme temporaire. Le médecin-major en avait présenté quatre; trois ont été réformés temporairement; ils avaient comme indices respectivement 49, 56 et 41.

Le quatrième, dont l'indice était de 43, a été maintenu au corps ! C'est profondément regrettable.

Nous voudrions, à la commission d'hygiène, que vos instructions, monsieur le ministre, fussent tellement précises que tout homme, qui n'aurait pas un indice suffisant, fût obligatoirement réformé temporairement, renvoyé dans ses foyers.

Certains n'accordent pas à l'indice de Pignet une valeur suffisante ; cependant, si on le compare aux découvertes récentes, notamment au coefficient thoracique, rapport de la taille assise à la taille debout, au coefficient morphologique, rapport du poids à la taille, on est étonné que ces divers coefficients se rapportent les uns aux autres et donnent les mêmes indications. La commission d'hygiène a tenu à entendre sur ce point la communication très intéressante que lui a faite M. le professeur Amar.

J'ai fait précisément la comparaison des indices; pour ces hommes du 65e ; pour l'homme qui a été maintenu, celui dont j'ai parlé, le coefficient morphologique, pour un indice de Pignet de 43, était de 282 millièmes, alors que le minimum de ce coefficient morphologique, d'après les études faites, doit être de 360 millièmes.

Il ne suffit pas, au surplus, monsieur le ministre de la guerre, de peser et de mensurer. Il faut aussi percuter et ausculter, si on veut dépister les tuberculeux ; c'est surtout de cette façon que vous y arriverez. L'ancien médecin inspecteur du 1er corps d'armée, M. Lemoine, maintenant médecin chef de la 1ère  armée, a démontré que 68 p. 100 des hommes arrivant au régiment avec des antécédents héréditaires, familiaux et personnels et ayant été en contact prolongé avec des tuberculeux, deviennent tuberculeux au cours de leur service. Que deviendront-ils en temps de guerre, avec une préparation rapide ?

La visite d'incorporation serait pour nous une garantie considérable, si elle était faite dans les conditions que nous désirons. Vous vous priveriez certainement d'un nombre d'unités considérable, monsieur le ministres mais vous savez aussi bien que moi, car vous êtes incontestablement plus compétent que moi en la matière, que les chefs militaires ont tout intérêt à avoir des hommes sur lesquels ils peuvent compter; ils n'aiment pas beaucoup à voir ceux qui ne font que l'aller et retour, qui partent des dépôts pour aller au front et reviennent trop vite malades du front au dépôt.

Sur les différents points particuliers envisagés par les circulaires, je voudrais aussi donner quelques explications qui, je le regrette, seront un peu longues, mais nous ne pouvons pas les passer sous silence. (Parlez ! parlez !)

Les différentes circulaires ont prescrit, — vous l'avez rappelé et vous avez dit que vous y tiendriez la main, — la désinfection des locaux. Nous savons comment cette désinfection est faite ; elle est forcément souvent un peu sommaire, parce que vous n'avez pas dans les casernements les hommes et l'outillage nécessaires pour la faire dans les conditions voulues.

Je crois, si je suis bien informé, que vous avez songé à créer des équipes sanitaires. Nous enregistrerons avec plaisir la promesse que, j'en suis sûr, M. le sous-secrétaire d'État nous fera à ce sujet.

Nous voudrions que non seulement les murs et plafonds fussent blanchis à la chaux, mais que le bas des murs fût enduit de peintures vernissées, que les planchers fussent l'objet d'un lavage désinfectant, que les rainures en fussent obturées, qu'un enduit au carbonyle fût appliqué, que les planches à bagages, les râteliers d'armes, les planches à pain, les lits fussent désinfectés eux aussi, que les tables qui servent aux repas, puisque les réfectoires sont presque partout supprimés, fussent couvertes de toiles cirées.

Nous avons aussi constaté que la contenance du casernement, que votre prédécesseur avait voulu minimum (17 mètres cubes d'air, 50 centimètres entre les lits) n'était pas toujours respectée, que bien souvent c'était la contenance maximum qui existait réellement.

C'est d'autant plus regrettable que la chambrée est redevenue le local à tout faire, où le soldat dort, mange, nettoie ses vêtements, brosse ses chaussures, fourbit ses armes.

La classe étant incorporée en hiver, vous aurez à tenir très grand compte de la question du chauffage et de la ventilation. Ces indemnités en deniers représentent la valeur des rations auxquelles les corps ont droit D'après les tarifs n° 3 et n° 4 sur le taux des rations par poêle et par jour sur la durée du chauffage, la France est divisée en cinq régions. Je vous demande, monsieur le ministre, si vous croyez qu'au prix actuel du combustible les unités pourront chauffer convenablement les casernements. Je vous demande instamment, au nom de la commission de l'hygiène, d'élever l'indemnité représentative dans toute la mesure qui sera nécessaire.

M. le ministre de la guerre. Vous pouvez en être certain : elle sera augmentée si c'est nécessaire.

M. Doizy. Je vous en remercie.

Pour le couchage nous n'avons rien à désirer de plus que ce qu'indiquent les circulaires : l'isolateur, le support à 30 centimètres, une paillasse, un matelas, deux draps, une grande couverture, deux petites, un traversin. Mais nous nous étonnons que vous mainteniez le renouvellement de la paille tous les quatre mois seulement. Nous voudrions aussi que la quantité en soit portée de 10 à 14 kilos, et que vous engagiez les corps à se fournir de préférence de paille de seigle. Tous ces desiderata nous ont été inspirés par les chefs d'unité eux-mêmes, par les commandants de dépôt. Nous avons enregistré leurs plaintes au cours de nos investigations ; nous sommes allés, en effet, en mission non seulement pour contrôler, mais aussi pour être au besoin les interprètes de certains officiers. Sur ce point, j'y insiste, je traduis fidèlement la pensée de plusieurs commandants de dépôt. '

Pour l'habillement, en dehors des deux collections d'intérieur, des deux treillis, nous voudrions que vos instructions soient beaucoup plus précises sur les quantités de linge de corps. Les mots « quantité suffisante » qui sont employés dans la circulaire et que vous emploierez peut-être encore demain sont pour nous précisément insuffisants. Nous avons — je pourrais énumérer tous les régiments où je l'ai constaté — nous avons trouvé des unités où les jeunes gens de la classe 1916 ne disposaient que de deux chemises. C'est vraiment trop peu. Vous devez indiquer formellement la quantité minimum de trois chemises.

M. le ministre. Certainement.

M. Doizy. Il n'est pas admissible qu'un jeune soldat rentrant de l'exercice ne puisse changer de linge parce que sa seconde chemise sera au blanchissage.

M. le sous-secrétaire d'État du service de santé. C'est entendu : on attribuera trois chemises par homme.

M. Doizy. Nous demandons, d'autre part, que le linge de corps ne soit plus lavé par les jeunes gens, mais que les commandants de dépôt aient l'obligation absolue de s'entendre à cet effet avec une entreprise de lessivage. Vous comprenez l'importance hygiénique de cette mesure ; il n'est pas admissible que du linge de corps soit lavé, car s'il contient des germes morbides, il les conservera, il faut donc qu'il soit lessivé pour être inoffensif. (Très bien ! très bien !)

Pour les chaussures, il est à désirer que nous ne rencontrions plus de régiment comme le 151e, à Douarnenez, qui n'avait qu'une paire de brodequins et une paire d'espadrilles. Il nous faut 2 paires de souliers de manœuvres, 1 paire de chaussures de repos.

Je ne veux pas insister sur l'équipement et la charge. Cependant ces jeunes gens, de par leur âge précisément, ont le système osseux incomplètement développé et le chargement imposé peut produire des déformations qui persisteront dans la suite.

À la commission de l'hygiène, j'avais même demandé le remplacement du sac dorsal par le sac lombaire. On m'a objecté que des nécessités de combat et de protection rendaient l'emploi du sac dorsal préférable à celui du sac lombaire.

Je m'incline devant ces considérations, mais je tiens à vous démontrer l'inconvénient qu'il y a à faire porter trop tôt des charges trop lourdes à des soldats trop jeunes n'ayant pas un entraînement suffisant.

Au point de vue de l'alimentation, vous avez déclaré que vous donneriez les 400 grammes de viande. Votre prédécesseur, monsieur le ministre, avait également accepté, sur ce point, les suggestions de la commission de l'hygiène, mais au cours de notre enquête nous nous sommes aperçus que ce qui ne devait être qu'un minimum était toujours le maximum ; dans certains régiments, c'était 350, 360, 370, 390 grammes.

Je ne veux pas vous infliger la lecture de chiffres et des numéros des régiments, mais pourquoi ce minimum n'a-t-il pas été strictement maintenu après les promesses qui avaient été faites pour la classe précédente? Le prix de la viande a augmenté dans des proportions telles qu'au moment de notre enquête les marchés nouveaux nous ont profondément surpris. Au 91e, par exemple, le prix passait de 1 fr. 82 à 2 fr. 25 ;  au 65e, de 1 fr. 25 à 2fr. 23, etc.

Dans ces conditions, les commandants d'unités ont trouvé le moyen fort simple de réduire la ration de viande pour ne pas trop dépenser; et le général commandant de la région, s'apercevant que véritablement le taux de la viande était trop réduit, avait demandé au ministère de la guerre un crédit spécial de 500 fr. par jour, je crois, pour distribuer aux différents corps, afin de leur permettre de relever autant que possible leur minimum.

Nous espérons que sur ce point vous accepterez, monsieur le ministre, la suggestion que nous avions faite le 12 mars dernier. Nous avions demandé que vous dotiez les compagnies d'une majoration de 20 centimes permanente par homme et par jour pour donner à la classe une nourriture suffisante.

Vous savez, monsieur le ministre, que si vous demandez des crédits pour alimenter nos jeunes gens, personne dans cette Chambre ne vous les refusera.

Vous n'êtes pas maître des cours, vous ne pouvez donc pas, avec la façon de faire employée en ce moment dans l'armée, empêcher cette réduction du taux de la viande si vous ne donnez pas la somme  indispensable.

Vous pouvez, je le sais, donner aux hommes de la viande frigorifiée ; dans le tarif du 10 juillet 1915, votre prédécesseur a fixé le prix de l'indemnité pour cette viande. J'espère que, pour la viande comme pour le chauffage, vous donnerez satisfaction à la commission d'hygiène. (Très bien! Très bien.')

La commission a aussi demandé que, dans vos instructions, vous précisiez que le pain soit donné aux jeunes gens en commun. La quantité actuelle est suffisante ou insuffisante suivant les estomacs ; il semble démontré que plus les soldats sont jeunes, plus ils mangent de pain et que les campagnards mangent plus de pain que les citadins. Il faudrait que, dans toutes les unités, le pain fût mis en commun ; c'est la seule façon de donner à ceux qui ont besoin tout leur nécessaire et d'éviter le gaspillage, que nous ne voulons pas et ne pouvons pas tolérer.

Pour la boisson, M. le rapporteur de la commission de l'armée, nous a dit d'une façon précise que les jeunes gens auraient un quart de vin au repas du matin.

M. Charles Bernard. Il y a des soldats qui n'en ont pas.

M. Doizy. La commission d'hygiène, en mars, avait été plus exigeante; elle avait réclamé la même quantité aux deux repas. Malgré ses réclamations, nous avons constaté que la plupart des régiments ne donnaient de vin que lors d'un exercice extraordinaire. Généralement on donne des boissons chaudes. Nous ne nous en plaignons pas, mais c'est insuffisant et le quart de vin quotidien n'est vraiment pas de trop.

On nous objecte que, dans certains dépôts, les hommes boivent plus que le quart demandé. Mais, monsieur le ministre, empêcher les hommes de boire ailleurs, ce n'est pas de la compétence de la commission d'hygiène ou du Parlement; c'est de la vôtre.

Nous insistons aussi, d'une façon formelle, sur la variation des menus. (Très bien ! très bien !)

Vous l'avez indiquée, toujours dans la circulaire visant la classe 1916, mais nous avons constaté que, sur ce point, la circulaire était bien souvent violée. Dans le rapport sur la 11e région, auquel je faisais allusion, je me suis permis de reproduire tout au long les menus d'une compagnie prise au hasard, du 11 au 28 mai. Vous pouvez vous rendre compte que ces menus sont identiquement ou à peu près les mêmes du premier jour au dernier. Je sais bien que, pour varier les menus, il faut des cuisiniers spéciaux.

M. Raffin-Dugens. Seulement, le cuisinier professionnel, on ne l'emploie pas !

M. Doizy. C'est alors qu'intervient encore l'utilisation des compétences. Nous voudrions que les hommes qui ont des connaissances culinaires soient affectés aux cuisines ; or, nous avons constaté avec regret que, dans certaines unités, des alcooliques invétérés étaient proposés aux cuisines.

Vraiment, monsieur le ministre, nous n'avons aucune confiance dans des alcooliques invétérés pour rédiger et varier un menu.

Nous souhaitons la disparition des détritus qui trop souvent voisinent avec les cuisines. Établissez donc, partout où ce sera nécessaire, des fours incinérateurs.

Nous insistons aussi, dans nos desiderata sur la question de l'eau et en particulier de l'eau potable. Il me semble que vous avez envisagé cette question de l'eau d'une façon suffisante ; et, si vous y tenez la main, toutes les casernes seront pourvues d'eau potable. Je sais bien qu'au cours de l'enquête, nous avons vu cependant des casernes neuves j qui devaient être pourvues d'eau potable et où l'on n'avait pas trouvé de nappe souterraine, bien que des sourciers aient indiqué à l'administration militaire qu'on trouverait de l'eau. On n'en a pas trouvé et la classe 1916 a été obligée d'aller en chercher dans des tonneaux à grande distance en attendant que la municipalité que je vise sans la nommer, ait eu le temps de prolonger sa canalisation et d'alimenter d'eau les nouvelles casernes.

En dehors de la question de l'eau potable il y a, monsieur le ministre de la guerre, la question de l'eau de toilette. Sur ce point, nous sommes unanimes, à la commission d'hygiène pour déclarer qu'on liarde un peu trop l'eau aux jeunes gens.

Vous savez, messieurs, comment sont installés les lavabos, quel est le nombre infime de leurs robinets et, d'autre part, combien peu de ces robinets souvent fonctionnent.

Vous savez encore que les services responsables craignent de voir gaspiller l'eau et que l'eau de toilette n'est à la disposition des hommes que de telle heure à telle heure et de telle autre heure à telle autre heure.

Vous, savez enfin que les lavabos des casernes sont généralement situés au rez-de-chaussée, et qu'en hiver, il est quelque peu dangereux pour les jeunes gens de descendre quelquefois deux et trois étages pour se laver dans des conditions d'humidité, de température et de courants d'air telles que vous pouvez l'imaginer.

Établirez-vous des bains douches là où il n'y en a pas encore ? En chaufferez-vous suffisamment les salles de déshabillage ? Consacrerez-vous la journée du samedi aux soins de propreté ?

Je voudrais maintenant, monsieur le ministre de la guerre, vous toucher un mot des cantonnements. Dans les circulaires antérieures. M. le ministre de la guerre avait indiqué que les jeunes gens de la classe 1916 devaient, à une certaine époque, loger dans des cantonnements. La plupart des cantonnements, vous le savez, ont été choisis en dépit du bon sens. Nous avons trouvé que véritablement sur ce point l'administration de la guerre avait fait fort peu de cas des indications qu'en notre nom M. Lachaud avait formulées ici.

M. le général Gallieni, ministre de la guerre. Aujourd'hui il n'y a plus que des casernements, il n'y a pas de cantonnements.

M. Doizy. M. le ministre de la guerre m'indique d'un mot qu'en ce moment pour la classe 1917 il ne s'agit que de casernements, qu'on n'aura pas recours à des cantonnements ; je suis heureux d'entendre M. le ministre de la guerre. Il me semble cependant qu'une instruction a été préparée, j'en ai ici le projet: cette instruction vise les cantonnements et les camps d'instruction.

M. le ministre de la guerre. Ce n'est pas pour la classe 1917.

M. Doizy. Tant mieux. Je vois que précisément dans cette instruction on tient quelque peu compte de nos desiderata antérieurs. On n'en avait pas tenu compte pour la classe 1916. Il y est question de l'intervention du conseil départemental d'hygiène : c'est ce que nous avions demandé pour la classe 1916.

Nous avons trouvé des cantonnements établis dans des conditions désastreuses. Nous avons vu des compagnies réparties dans 30 cantonnements ; nous avons vu ces cantonnements installés dans des greniers sans ouverture vitrée, sans lucarne; nous avons vu des cantonnements choisis au dessus de magasins à essence; d'autres voisinent avec des cabinets d'aisance installés dans les pires conditions. Nous avons vu un cantonnement dans lequel on ne pouvait pénétrer qu'en passant par un café. Je vous citerai le village quand vous voudrez.

Ce qui me chagrine le plus, c'est que les constatations analogues à celles que j'ai faites personnellement ont été faites par plusieurs de mes collègues. M. Paulin Dupuy, notamment, a signalé au ministère de la guerre un cantonnement de Moissac, particulièrement malsain et humide, alimenté en eau suspecte, situé à proximité d'une fosse d'aisances suspecte et non vidangée depuis de longues années. Il utilisait un local dans lequel on ne pouvait pénétrer qu'en entrant dans un café. Nous avons signalé ce cantonnement. On l'a supprimé pendant huit jours et sur le rapport d'un officier du génie qui l'a déclaré très convenable, on l'a réouvert. Je ne sais pas monsieur le ministre, si véritablement il y aura cantonnement ou non parce que ni vous ni moi nous ne disposons de. l'avenir. Si les événements nous forcent à recourir à des cantonnements ne les faites choisir que par des médecins militaires, auxquels vous adjoindrez, si vous voulez, des officiers du génie, et obligatoirement des membres du conseil départemental d'hygiène ou de la circonscription sanitaire qui, eux, sont du pays et sont à même mieux que quiconque de connaître les conditions d'hygiène locale.

Monsieur le ministre de la guerre, vous nous avez promis que le premier mois d'incorporation serait consacré aux vaccinations, à l'acclimatement premier à la caserne de la classe 1917. Il y a sur ce point un vœu que nous formulons d'une façon précise, au sujet de la vaccination antityphoïdique ; cette vaccination, qui aurait dû rendre d’immenses services, qui a rendu certainement des services, qui a causé cependant de nombreux mécomptes — il faut le déclarer ici — les a causés parce que votre administration n'a pas précisément respecté les indications que cependant M. le médecin-inspecteur Vincent, avait lui-même formulées.

En dehors de contre-indications très nombreuses, M. le médecin inspecteur Vincent a demandé nettement que le soldat jouisse de vingt-quatre heures de repos avant chaque injection de sérum et de quarante-huit heures après. Vous savez que cela n'a pas été fait, monsieur le ministre ; vous savez que des hommes ont fait des marches, ont subi de grosses fatigues, la veille de leur vaccination, et ont été remis dans les rangs le surlendemain. Eh bien, nous entendons que ces errements finissent ; nous voulons sur ce point des instructions absolument précises, car autrement la vaccination anti-typhoïdique tomberait dans le plus grand discrédit. [Très bien! très bien!)

J'arrive, pour terminer, à la question de l'entraînement. J'y ai déjà fait allusion tout à l'heure et j'ai souligné, que, malgré vos promesses, malgré les prescriptions de la circulaire ancienne et de la nouvelle qui va la corroborer, cet entraînement n'aura pas lieu dans les conditions voulues si vous voulez que votre classe 1917 soit mobilisable le 1er mai ; cela est impossible, d'autant plus que les instructeurs de la classe 1916, qui se sont dépensés sans compter et se sont instruits personnellement, suivront, j'imagine, leur classe 1916, ils y tiennent absolument. Autant les jeunes gens aiment à conserver leurs officiers avec eux pour le départ sur le front, autant les officiers qui les ont instruits tiennent, eux aussi, à les accompagner. Vous aurez donc à former de nouveaux instructeurs. Le corps d'officiers n'est pas précisément débordant ; vous serez donc obligé d'avoir recours à des officiers de complément et à les familiariser avec les questions d'entraînement.

M. le rapporteur. Je crois que vous êtes mal renseigné, car les officiers qui seront chargés de l'instruction de la classe 1917 seront pris en grande partie parmi les officiers évacués pour blessures. Pour ceux qui manqueraient, c'est le généralissime qui les désignera parmi les officiers du front.

M. Doizy. Nous demandons que le généralissime s'inspire d'un vœu que nous formulons, qu'il envoie, comme instructeurs, des officiers ayant des connaissances spéciales de par leur profession antérieure. Nous avons sur le front un certain nombre de professeurs de gymnastique, par exemple, qui rendraient de grands services pour l'entraînement de la classe 1917, car nous estimons qu'il y a là, surtout, je le répète, une question d'éducation physique. Cette éducation physique, dans tous les cas, doit prendre le pas sur la préparation militaire. La préparation militaire ne doit venir qu'en seconde ligne ; elle ne peut, d'ailleurs, se faire d'une façon efficiente que lorsque l'éducation physique elle-même est faite.

Nous voudrions, monsieur le ministre de la guerre,que la discrimination des jeunes gens en différentes catégories — bons, moyens, retardataires —fût faite, non pas exclusivement par les officiers, mais aussi par les médecins; nous voudrions que sous ce rapport officiers et médecins fussent en collaboration de tous les instants, que, lors des visites mensuelles, des pesées, des examens, les médecins militaires ne procédassent pas seuls à ces visites, mais les fissent  obligatoirement en présence des officiers instructeurs et même des sous-officiers en contact permanent avec les hommes. Nous pensons que de cette collaboration sortiraient les meilleurs résultats. Je ne crois pas impossible de donner satisfaction sur ce point à notre désir et j'espère, monsieur le ministre de la guerre, que vous voudrez bien le retenir. (Très bien! très bien !)

La commission a formulé enfin le désir de ne voir convoquer les ajournés de la classe 1917 que devant le conseil de révision qui procédera à l'examen de la classe 1918. Ces divers desiderata ont été par mes soins soumis à la commission de l'armée qui leur a réservé le meilleur accueil. (Très bien ! Très bien !)

Je m'excuse de cet exposé un peu trop long. (Non ! non!) J'aurais voulu cependant que les circonstances m'eussent permis de donner des renseignements complémentaires peut-être indispensables. J'espère néanmoins que cet exposé vous aura convaincu, monsieur le ministre, que la commission d'hygiène ne demande qu'à voir utiliser au mieux les jeunes gens qui peuvent vous être confiés.

L'incorporation de la classe 1917 est un très gros sacrifice pour notre pays. Si le Parlement vous le consent, c'est que des raisons spéciales, auxquelles vous avez fait allusion, commandent cette incorporation. Mais vous comprenez quelle est notre émotion lorsque nous voyons les dernières ressources de notre pays envoyées à la caserne et peut-être utilisées d'une façon trop prématurée. Nous nous demandons comment se refera la France de demain ; nous nous demandons quel est l'avenir réservé à notre pays. Il ne faut pas négliger cette question vraiment poignante. Un certain nombre d'entre nous sommes étonnés de nous voir, nous France, faire les ultimes sacrifices, alors que certains de nos alliés pourraient être plus larges (Applaudissements sur les bancs du parti socialiste et sur divers autres bancs), pourraient mettre à notre disposition des effectifs qu'ils ont très nombreux. Vous nous avez dit, il est vrai, qu'il n'y avait pas de question d'effectifs. Alors vraiment nous ne comprenons pas. S'il n'y a pas de question d'effectifs, pourquoi insistez-vous d'une façon si formelle pour une incorporation aussi rapide ?

Vous ne répondez pas, je le vois, monsieur le ministre. Il y a des raisons que nous ne comprenons pas parce que nous ne savons pas ; il est entendu, je ne le sais que trop, que nous ne pouvons pas savoir. Dans tous les cas, monsieur le ministre de la guerre, si nous voulons tous la victoire, moi, envahi, plus que tout autre, il faut cependant qu'ici nous sachions tous quelles sont les exigences minima de l'hygiène, qui, elles aussi, sont fonction de la victoire. Il faut que nous soyons unanimes pour vous demander de les respecter. Ce n'est qu'à cette condition que vous serez ménager des dernières ressources de notre pays. (Vifs applaudissements.)

Voix nombreuses. La clôture !

M. le président. J'entends demander la clôture de la discussion générale.

Je consulte la Chambre.

(La Chambre, consultée, se prononce pour la clôture.)

M. le président. La clôture est prononcée.

Je consulte maintenant la Chambre sur la question de savoir si elle entend passer à la discussion de l'article unique.

(La Chambre, consultée, décide de passer à la discussion de l'article unique.)

M. le président. « Article unique. —Le ministre de la guerre est autorisé à appeler sous les drapeaux la classe 1917. »

Personne ne demande la parole?...

Je mets aux voix l'article unique du projet de loi.

(L'article unique, mis aux voix, est adopté.)

M. Raffin-Dugens. Je demande la parole pour expliquer mon vote, monsieur, le président.

M. le président. Je vous inscris à la suite de ceux de nos collègues qui ont demandé à expliquer leur vote sur l'ensemble du projet de loi.

Nous passons à l'examen des amendements tendant à ajouter des paragraphes additionnels à l'article unique.

Le premier de ces amendements est celui de MM. Emile Constant et Henri Galli.

Cet amendement est ainsi conçu :

« Ajouter à l'article unique le paragraphe suivant :

« À la même date les jeunes gens nés en France de parents étrangers appartenant à la classe 1917 et aux classes déjà appelées sous les drapeaux seront tenus de faire la déclaration prévue à l'article 11 de la loi 21 mars 1905. »

La parole est à M. Emile Constant.

M. Emile Constant. Les explications que j'ai à fournir à la Chambre seront extrêmement brèves. À la date du 12 août dernier, j'avais déposé une proposition de loi ayant pour but de mettre fin à une situation qui ne peut pas se prolonger à l'heure présente. Les fils d'étrangers, nés en France, ont jusqu'à leur vingt-deuxième année pour opter entre la nationalité française et la nationalité de leur père. Vous voyez tout de suite la situation qui leur est faite vis-à-vis de leurs camarades français. Ils peuvent librement continuer leurs études, se préparer à prendre telle situation qui leur convient, et ils l'obtiendront d'autant plus facilement qu'ils seront restés tranquillement dans leur foyer, pendant que leurs camarades de la même classe seront au front.

Eh bien, est-il possible de laisser se continuer une pareille situation? Je ne le pense pas, et vous ne le penserez pas davantage. [Très bien! Très bien!) Il faut que ces jeunes gens, s'ils ont véritablement des sentiments français, s'ils ont apprécié l'hospitalité française, le prouvent par un acte. Et pour les autres, pour ceux qui ont surtout la pensée de faire un calcul, il nous appartient de le déjouer. C'est pourquoi j'ai déposé l'amendement qui va être soumis à votre vote. {Applaudissements.)

M. le président. MM. Poirier de Narçay et Henri Galli présentent un sous-amendement à l'amendement de MM. Emile Constant et Henri Galli. Ce sous-amendement est ainsi conçu :

« .. .et devront user, par dérogation au paragraphe 4 de l'article 8 du code civil, de la faculté de répudiation de la nationalité française dans le délai d'un mois à partir de la promulgation de la présente loi. » La parole est à M. Poirier de Narçay.

M. Poirier de Narçay. Je ne dirai, messieurs, qu'un mot sur cette question extrêmement importante, car on est las de voir des jeunes gens en âge de servir se dérober, par des lacunes de nos lois antérieures, aux devoirs qu'ils devraient remplir.

Voici ce qui se produit : d'après l'amendement de M. Constant, auquel je propose l'addition que vous venez d'entendre, on inscrira ces jeunes gens sur les tableaux de recensement — ils doivent d'ailleurs l'être déjà. Mais vous ne pouvez pas les incorporer, parce qu'ils ont, en vertu du quatrième paragraphe de l'article 8 du code civil, la faculté de répudiation de la nationalité française jusqu'à l'âge de vingt-deux ans. Donc, tous leurs camarades des classes correspondantes seront appelés et, eux, on ne pourra pas les incorporer. Il faut que vous ajoutiez à la proposition de M. Emile Constant, pour qu'elle soit efficace, l'adjonction- que je propose. Alors, dans le délai d'un mois, ils seront obligés de répudier la nationalité française s'ils ne veulent pas être Français.

Déjà un projet de loi, rapporté par M. Berger au nom de la commission de législation civile, a été mis à l'ordre du jour, le 20 mai 1915, puis retiré. Nous venons d'en parler avec M. Gasparin à M. le président du conseil. Nous avons insisté sur l'urgence de voter rapidement un texte sur cette question des plus importantes; et, si la Chambre veut la résoudre immédiatement, mon addition la solutionne.

Le groupe des députés de la Seine, hier sur ma proposition, a réclamé le vote d'une loi mettant en demeure les étrangers nés en France de servir ou de répudier la nationalité française.

Nous aurons un grand avantage à trancher la question : d'abord, ces étrangers nés en France seront mis en demeure de faire leur devoir comme les camarades de leur classe; puis, après la guerre, ceux qui s'y seront soustraits ne pourront pas demander l'option pour la nationalité française ; ils en seront déchus par l'adjonction que je propose. Je n'insiste pas davantage et demande à la Chambre de la voter pour donner son efficacité à la proposition de M. Emile Constant.

Plusieurs membres à gauche. Nous demandons le renvoi à la commission.

M. le président. La parole est à M. le président de la commission de l'armée.

M. le général Pédoya, président de la commission de l’armée. La commission de l'armée accepte en principe l'amendement de M. Emile Constant avec l'addition de M. Poirier de Narçay, mais elle demande la disjonction et le renvoi de ces deux dispositions.

M. le président. La parole est à M. Ernest Lafont.

M. Ernest Lafont. Je dois rappeler à la Chambre qu'elle est saisie d'une proposition spéciale qui a exactement le même but que l'addition de M. Poirier de Narçay. Cette proposition est venue, à un moment donné, à l'ordre du jour de la Chambre et, à la demande du Gouvernement, elle a été retirée provisoirement. Il ne paraît pas possible de solutionner au pied levé, si vous me permettez cette expression, une question de droit civil particulièrement grave et complexe, qui intéresse non seulement la législation française, mais les rapports de la France avec un certain nombre de pays neutres ou alliés.

Nous vous demandons donc avec instance, en l'absence surtout du représentant du ministère des affaires étrangères qui était intervenu, de réserver la question qui reviendra à votre ordre du jour avec un projet spécial et complet.

M. le président. La parole est à M. Émile Constant.

M. Émile Constant. Le dépôt de ma proposition de loi remonte déjà au 12 août. J'en avais, à ce moment, entretenu le Gouvernement. MM. les ministres de la guerre et des affaires étrangères m'avaient dit qu'ils étudieraient la question. Elle a dû être étudiée tout à loisir par les services compétents. Si vous pensez, messieurs, que l'heure est venue, après seize mois de guerre, de lui donner une solution vous adopterez mon amendement.

Sur les bancs du parti socialiste. Nous demandons l'avis du Gouvernement.

M. le ministre de la guerre. Je suis de l'avis de M. le président de la commission de l'armée.

M. le président. Je consulte la Chambre sur la disjonction et le renvoi à la commission de l'amendement de MM. Emile Constant et Galli et du sous-amendement de MM. Poirier de Narçay et Galli.

(La Chambre, consultée, prononce la disjonction et le renvoi à la commission de ces deux dispositions.)

M. le président. Le deuxième amendement additionnel à l'article unique du projet de loi est celui de M. Vaillant. Il est ainsi conçu :

« La classe 1917 sera divisée en trois séries d'après leur degré supérieur, moyen et moindre de robustesse et de santé. Ces séries seront appelées successivement à l'incorporation effective et à l'envoi au front en tenant compte de leur âge comme facteur de leur robustesse et santé et en leur assignant cet hiver, comme dépôts d'instruction, des dépôts du Midi. »

La parole est à M. Vaillant.

M. Edouard Vaillant. Je ne veux pas à cette heure tardive faire une démonstration de la nécessité d'accepter mon amendement. M. Doizy a exposé les diverses revendications de la commission d'hygiène et la nécessité que des précautions soient prises les plus complètes possible, telles que celles qu'on a prises pour la classe 1916, augmentées et complétées. Les dispositions que nous proposons feront beaucoup pour éviter à ces jeunes gens, qui viennent prématurément au service militaire, nombre de maladies. Cette classe est appelée trop tôt, dans la saison la plus défavorable, et dans des conditions qui provoqueront maladies et morts pour un grand nombre d'entre eux. (Exclamations et protestations.) Le Gouvernement veut avoir autant que possible une classe intacte; je crois que certaines des précautions que nous présentons doivent être inscrites dans la loi pour qu'elles soient certainement appliquées dans des conditions de prévention morbide aussi complètes que possible.

Je vous demande tout simplement de réaliser des promesses qui ont été faites. Il y a d'abord la question de l'âge qui est très importante. S'il y a eu un grand débat dans les commissions au sujet de la date, c'est parce que ces jeunes gens sont d'âge inégal, il peut y avoir près d'une année de différence entre eux et, à cet âge, c'est d'une importance énorme.

Nous avons cherché, puisque la date est laissée à la responsabilité du Gouvernement, au moins que ce soit compensé par la division en séries. Cela a été accepté par le précédent ministre de la guerre ; c'est accepté, j'en suis convaincu, par le ministre actuel. Nous demandons que ce soit inscrit dans la loi.

Il faut penser, en effet, qu'à l'examen d'incorporation et pendant le mois employé aux vaccinations, on peut, d'une façon très sérieuse, diviser en trois catégories de santé, de robustesse, les jeunes gens : santé supérieure, moyenne et inférieure relativement aux deux catégories précédentes, et ces catégories seraient appelées successivement pour l'incorporation effective. Nous regagnerons ainsi pour ceux-là les quelques mois que nous aurions voulu gagner pour tous.

Je demande, en outre, que ces jeunes gens soient envoyés pour leur instruction dans les dépôts du Midi et voici pourquoi : à l'âge où ces jeunes gens sont convoqués, les organes du thorax, le cœur et les poumons, sont en pleine évolution ; or, ce sont réellement les organes de force et de résistance de l'homme et quelques mois de différence ont une grande importance pour cette évolution, ce qui justifie la division en catégories. Elle ne présente aucun inconvénient et nous vous demandons de l'inscrire dans la loi.

D'autre part, il faut penser qu'à ce moment l'organisme tout entier est en évolution de croissance et les éléments cellulaires sont en état d'équilibre instable et le moindre surmenage peut être une cause de maladie, car l'organisme est plus sensible aux invasions microbiennes.

Le seul élément statistique nouveau que le ministère nous ait apporté à la commission de l'armée montre que la maladie vient surtout surprendre le soldat deux mois — là où est le maximum — après le commencement de l'instruction, c'est-à-dire au moment où l'entraînement produit les effets du surmenage.

C'est là que la mortalité est la plus grande, ensuite elle décroît. À cela viennent s'ajouter les influences du froid ; les maladies sont encore plus nombreuses.

Le Gouvernement nous a promis de diviser ces jeunes recrues en catégories, de tenir compte des effets du surmenage et de tâcher de les protéger le plus possible contre le froid parce qu'ils arrivent dans la plus mauvaise saison de l'année.

Je lui demande d'accepter l'amendement et à la Chambre de le voter. ( Vifs applaudissements sur les bancs du parti socialiste.)

M. le président. La parole est à M. le ministre de la guerre.

M. le ministre de la guerre. L'instruction que j'ai sous les yeux et qui sera distribuée d'ici peu de jours donne satisfaction à M. Vaillant. Elle dit :

« Dans ce but, les commandants de compagnie, d'escadron, de batterie, devront d'abord sélectionner les recrues à leur arrivée, de façon à constituer différentes catégories, suivant l'aptitude physique et le degré d'entraînement. Chaque catégorie formera ensuite une unité ou un groupe d'instruction ayant ses cadres spéciaux ; une progression particulière sera établie pour chacun de ces groupes. » (Très bien! très bien!)

Nous mettrons dans les dépôts tempérés du Midi un grand nombre d'hommes, mais au point de vue moral et à tous points de vue il y a intérêt à placer les jeunes gens dans leurs régions d'origine. (Très bien ! très bien !)

M. Babaud-Lacroze. C'est certain. Près de leurs familles.

M. le ministre de la guerre. Je suis sûr par exemple que beaucoup de Bretons seraient tout à fait peinés de quitter leur pays pour aller dans le Midi. (Applaudissements.)

M. le rapporteur. La commission partage l'avis de M. le ministre de la guerre. Il y aurait encombrement fâcheux dans les dépôts du Midi si on y mettait toute la classe 1917.

M. le président. Monsieur Vaillant, insistez-vous pour votre amendement.

M. Edouard Vaillant. Oui, monsieur le président. (Très bien ! très bien ! sur les bancs du parti socialiste.)

M. le président. Je mets aux voix l'amendement de M. Vaillant.

(L'amendement, mis aux voix, n'est pas adopté.)

M. le président. M. Lagrosillière propose l'amendement suivant :

« Ajouter à l'article unique du projet de loi le paragraphe suivant :

« Cet appel aura lieu aux Antilles, à la Guyane et à la Réunion et dans les communes de plein exercice du Sénégal en même temps que dans la métropole. Toutefois, les recrues de ces colonies seront incorporées et instruites sur place ou dans les régions voisines, pour être, à partir de mai 1916, utilisées au mieux des intérêts de la défense nationale. »

M. le rapporteur. La commission accepte l'amendement.

M. le ministre de la guerre. Le Gouvernement accepte également cet amendement.

M. le président. Personne ne demande la parole ?...

Je mets aux voix l'amendement.

(L'amendement, mis aux voix, est adopté.)

M. le président. M. Valière et plusieurs de ses collègues proposent d'ajouter à l'article unique du projet de loi les paragraphes suivants :

« Dans le but de vérifier les conditions de nourriture et de couchage des soldats de la classe 1917, il sera constitué, dans chaque ville de garnison, une commission composée de pères de famille ayant des fils à l'armée.

« Les membres de ces commissions seront désignés en nombre égal par les conseils municipaux et par les associations de pères de familles nombreuses. Ils auront le droit de pénétrer dans tous les casernements, aux heures des repas et pendant l'intervalle des exercices.

« Les commissions seront présidées par un membre du conseil départemental d'hygiène désigné par le préfet. Leurs observations seront adressées par écrit aux chefs de corps ou aux commandants de régions qui auront le devoir de provoquer les enquêtes nécessaires. »[1]

La parole est à M. Valière.

M. Valière. En raison des votes émis et des engagements pris par M. le rapporteur et M. le ministre de la guerre, je n'insiste pas et je retire mon amendement. (Applaudissements.)

M. le président. L'amendement est retiré.

La parole est à M. Briquet pour expliquer son vote.

M. Raoul Briquet. Au nom de quelques uns de mes collègues et au mien, je fais une très courte déclaration. L'heure n'est plus aux discours, mais aux actes, et ici les actes consistent en un vote.

On a souvent dit que l'ennemi était à Noyon; représentant de régions envahies, je sais aussi, que, depuis plus d'un an, Lens, Lille, Douai, Valenciennes sont occupées et que chaque jour l'ennemi bombarde Arras, Soissons et Reims.

J'ai confiance que M. le ministre de la guerre saura ménager la santé et le sang des jeunes gens de la classe 1917, comme d'ailleurs il l'a fait pour ceux de la classe 1916. J'ai confiance que toutes les mesures sont prises pour que l'instruction de cette classe soit faite de la façon la plus rationnelle. C'est avec joie que je donne au Gouvernement, par mon vote, une classe dont le jeune enthousiasme sera peut-être d'un appoint décisif pour la victoire et pour la libération de la patrie. (Vifs applaudissements sur un grand nombre de bancs.)

M. le président. La parole est à M. William Bertrand.

M. William Bertrand. Devant les objurgations de M. le président du conseil et en présence des explications, des engagements formels de M. le ministre de la guerre, je voterai la loi qui nous est demandée. (Très bien ! très bien !) / Je le ferai parce que la promesse nous fut faite :

1° Que l'incorporation ne comportait pas l'envoi précipité au front des jeunes conscrits de la classe 1917;

2° Que toutes les prescriptions hygiéniques nécessaires seraient scrupuleusement, minutieusement ordonnées et suivies;

3° Que l'entraînement des hommes serait méthodiquement progressif et exclusif de tout surmenage.

Ces trois engagements conditionnent mon vote.

Mais ils n'auront de valeur que si M. le ministre de la guerre tient énergiquement la main à ce que sa volonté et celle du Parlement soient respectées.

Je sais une compagnie d'infanterie coloniale, d'un effectif de 250 hommes, qui fut soumise à une marche d'épreuve dans des conditions inacceptables. Le sac des hommes fut alourdi par une surcharge de pierres. Puis un pas gymnastique pendant plusieurs kilomètres fut commandé à ces hommes. Ils étaient, ai-je dit 250, le lendemain 175 montaient à l'infirmerie.

Eh bien, il ne faut pas que de tels faits se renouvellent, surtout avec les jeunes conscrits de la classe 1917 (Applaudissements.)

Il faut que, s'ils venaient à se produire, ils ne demeurent pas impunis.

Il faut que tout le monde sache, qu'aucun commandant de dépôt n'ignore, monsieur le ministre de la guerre, votre inflexible volonté de punir de telles méthodes. Il faut que tout le monde voie, après la faute, tomber le châtiment, (Très bien ! très bien !)

C'est parce que vous avez promis d'obéir à ces principes, que nous nous réservons, nous aussi, de ne pas perdre de vue, que je donnerai mon adhésion au projet d'incorporation. (Applaudissements.)

M. le président. La parole est à M. Raffin-Dugens.

M. Raffin-Dugens. Je voterai contre le projet d'incorporation de la classe 1917.

M. Théveny. Cela ne nous surprend pas.

M. Raffin-Dugens. Votre interruption ne me surprend pas davantage, car vous êtes de ceux qui croient à l'infaillibilité gouvernementale.

Je ne voterai pas le projet qui nous est soumis parce qu'il n'a pas été démontré qu'il était absolument nécessaire. Membre de la commission de l'armée, j'ai pris part à la discussion qui a eu lieu au sein de cette commission. J'ai écouté avec la plus grande attention les explications, d'abord de M. Millerand, ensuite celles du général Gallieni et du commissaire du Gouvernement, le colonel Giraud, qui étaient en tous points semblables aux premières. Je suis obligé de reconnaître qu'on a toujours tort de croire à l'infaillibilité gouvernementale.

Une voix au centre. Et à celle de vos amis.

M. Raffin-Dugens. À nos amis, si vous voulez. Ils ne sont pas infaillibles. (On rit.)

Messieurs, que s'est-il passé lorsqu'on a parlé de l'incorporation de la classe 16 ? On a laissé deviner que l'incorporation de la classe 17 était également nécessaire et qu'elle aurait lieu le 15 mars; puis après on a parlé du 15 septembre, puis du 15 décembre et je me réjouis que ce ne soit maintenant que pour le 5 janvier. Toutefois, je n'aurais même pas voulu que ce fut pour le 15 mars et je vais vous dire pourquoi. Il ne nous a pas été prouvé que l'incorporation de cette classe était nécessaire à la défense nationale.

Vous savez que lorsqu'il s'est agi de la proposition Dalbiez, le ministre de la guerre, au nom du Gouvernement, l'a combattue à la tribune. Quand ce ministre de la guerre a vu que la Chambre était décidée à la voter, il s'y est rallié. J'ai le plaisir de constater que M. le général Gallieni, successeur de M. Millerand, est résolu à appliquer la loi Dalbiez ; on lui a même prêté l'intention de renforcer cette loi. La Chambre avait donc bien le devoir de tenir bon pour la proposition de loi Dalbiez.

Maintenant, voici un exemple qui vous montrera combien les chiffres fournis par l'administration de la guerre peuvent nous paraître exacts.

Nous avons eu, au sein de la commission de l'armée, des discussions nombreuses au cours desquelles on nous a dit à maintes reprises — c'était la parole gouvernementale et ministérielle — que du 4 août 1914 au 31 décembre 1915 le nombre des réformés s'était élevé à 118 000. Les bases de calcul devaient être bien exactes puisqu'on avait dû se référer aux opérations des conseils de révision.

Or, qu'est-il arrivé ? Le jour même de la discussion, devant la Chambre, j'ai été absolument stupéfait, comme d'ailleurs tous mes collègues de la commission de l'armée, en apprenant que le nombre des réformés était non plus de 118000, mais de 178000. On ne s'était trompé que de 60 000, c'est-à-dire d'un tiers.

Pensez-vous que de pareilles erreurs peuvent nous engager à avoir confiance dans les chiffres qu'on nous fournit ? Je dis : Non.

Et maintenant, monsieur le ministre, quelles données nous avez-vous soumises? Je suis obligé ici de me montrer discret ; je ne dépasserai pas la mesure.

Vous nous avez dit, à la commission de l'armée, après M. Millerand : « La loi Dalbiez doit nous donner 50 000 hommes. » M. le colonel Giraud a déclaré : « Nous nous sommes tenus beaucoup au-dessous de la vérité. » C'est au procès-verbal, monsieur le colonel. Or, je suis convaincu, comme mes collègues, que ce n'est pas 50,000, mais bien 100,000 hommes au moins que nous donnera la loi Dalbiez.

Vous avez dit, d'autre part : « La classe 1888 fournira 83 000 hommes et la classe 1887 un chiffre égal. » (Exclamations.)

J'ai le droit de justifier mon vote et j'irai jusqu'au bout de ce droit.

Des chiffres ont été produits à la tribune et tout à l'heure M: Pottevin nous a dit que la loi d'incorporation de la classe 1917 pouvait donner 170 000 hommes.

M. Babaud-Lacroz. Il a eu tort de le dire (Très bien ! très bien !)

M. Raffin-Dugens. Vous ne l'avez pas relevé et j'ai le droit de lui emboîter le pas (Mouvements divers.) Je dis que si, on le veut, on trouvera ces 170,000 hommes soit en appliquant la loi Dalbiez, soit en augmentant comme il convient le nombre des hommes de la classe 1887 et 1888, soit, comme l'a proposé M. Vaillant, en faisant appel au patriotisme des classes 85 et 86-Parmi les jeunes gens de la classe 17, il y en a peut-être 12, 15, 20,000 qui sont destinés à aller souffrir et mourir dans les hôpitaux. (Exclamations et dénégations.)

M. Théveny. Où avez-vous vu cela?

M. le président. Les interruptions ne peuvent que prolonger le débat, (Très bien! très bien !)

M. Raffin-Dugens. Je constate que l'académie n'est pas d'accord avec l'académie. Des docteurs, des médecins sont venus au nom delà commission d'hygiène combattre l'incorporation et dire que la mortalité serait augmentée. (Interruptions.)

M. le président. Messieurs, abstenez-vous  d'interrompre. Ces explications ne peuvent que gagner à être raccourcies. (Applaudissements.)

M. Raffin-Dugens. Je demande à M. le ministre s'il est résolu à faire sortir des usines tous ceux qui appartiennent au service armé, qui sont jeunes, qui peuvent y être remplacés soit par des auxiliaires, soit par des mutilés, soit encore par des femmes.

Les compagnies de chemins de fer ont elles donné à l'armée le même pourcentage que les compagnies de l'État. J'ai entendu le citoyen Sembat nous dire qu'il n'en était pas ainsi. Je demande que tous ceux qui peuvent être remplacés par des auxiliaires le soient. Ainsi vous aurez aussi, monsieur le ministre, vos 170,000 hommes de la classe 1917.

Il y a une chose aussi à laquelle je tiendrais : ce serait de vous demander si certains chefs n'ont pas le mépris de la vie humaine. (Vives exclamations sur un grand nombre de bancs et cris : A l'ordre !)

M. le président. Monsieur Raffin-Dugens, vous ne pouvez pas prononcer ici de pareilles paroles. Je vous rappelle à l'ordre formellement et vous engage à ne pas continuer. (Applaudissements.)

M. Raffin-Dugens. Vous pourrez me rappeler à l'ordre, je monterai à la tribune et je demanderai à interpeller M. le ministre pour savoir si l'on n'a pas, sur le front, le mépris, dans certains secteurs, de la vie humaine (Bruit) et si des hommes ne sont pas envoyés au feu comme à l'abattoir. (Exclamations prolongées sur un grand nombre de bancs. Bruit.)

M. le président. Monsieur Raffin-Dugens, comme vous n'avez pas tenu compte de mon rappel à l'ordre, je vous rappelle à l'ordre avec inscription au procès-verbal. Il est impossible de tolérer ici une pareille parole, (Applaudissements.)

M. Raffin-Dugens. Je m'incline; j'interpellerai le ministre.

M. Brizon. Le président n'a pas le droit de punir la vérité. (Bruit.)

M. le président. Je vous rappelle à l'ordre. Je ne laisserai pas insulter l'armée. (Vifs applaudissements.)

M. Raffin-Dugens.  Est-ce insulter que d'affirmer la vérité? Je demanderai à interpeller le ministre de la guerre.

M. le président. La parole est à M. le président de la commission de l'armée.

M. le général Pédoya, président de la commission de l'armée. La commission de l'armée a fait une étude approfondie de la loi qui est en ce moment en discussion, La nécessité de l'appel de la classe 1917 a été unanimement reconnue.

M. Victor Dalbiez. Elle n'a pas été démontrée.

M. le président de la commission. Elle a été reconnue par tous les orateurs qui aujourd'hui même sont venus à cette tribune, il n'y a eu divergence que sur la date de l'incorporation.

Il est un point sur lequel je tiens à appeler l'attention de la Chambre, c'est une mesure de précaution, de prudence, mais il faut que, de l'autre côté de la tranchée, on sache que nous ne sommes pas au bout de nos ressources. Nous avons encore à l'heure actuelle des hommes prêts à aller sur le front, nous avons les classes 1887, les classes 1888, des pères de familles, c'est-à-dire un ample contingent. C'est donc par mesure de précaution que le ministre de la guerre nous a demandé l'incorporation de la classe 1917, et lorsqu'il vient nous demander, dans l'intérêt de la défense nationale, l'incorporation d'une classe, nous n'avons pas le droit de la lui refuser. (Très bien ! très bien !)

Messieurs, j'ai un renseignement à donner parce que la question m'a été posée à l'entrée même de cette séance. Qu'a fait l'Allemagne? On a dit qu'elle n'avait pas appelé les classes 1916 et 1917. Je donne le renseignement formel que M, le ministre de la guerre m'autorise certainement à donner : la classe 1916 a été appelée par l'Allemagne dès la fin de 1914 et, à l'heure actuelle, tous les hommes de cette classe sont dirigés sur le front; quant à la classe 1917, elle est convoquée par tranches, comme vous le savez et, en ce moment, la dernière tranche va être incorporée. Dans ces conditions, l'effort fait par l'Allemagne est plus considérable que celui que nous faisons nous-mêmes, et nous n'aurions pas le droit, dans la situation où nous nous trouvons, de refuser ce que le Gouvernement nous demande au nom de la défense nationale. (Applaudissements.)

M. le président. La parole est à M. Durre.

M. Durre. Je déclare m'associer entièrement aux paroles prononcées il y a quelques instants par mon collègue M. Briquet, et, par conséquent, dans l'intérêt même de la défense nationale, je voterai la loi. (Applaudissements.)

Voix nombreuses. La clôture !

M. Victor Dalbiez. Je demande la parole.

M. le président. La parole est à M. Victor Dalbiez contre la clôture.

M. Victor Dalbiez. J'ai interrompu tout à l'heure M. le président de la commission de l'armée lorsqu'il disait que la nécessité de l'incorporation de la classe 1917 avait été reconnue par tous. Je tiens à rappeler à M. le président de la commission de l'armée que, faisant partie de la commission — il le sait et je crois qu'il voudra bien me rendre cet hommage — j'ai participé d'une façon très assidue à l'étude qui a précédé les décisions concernant le vote de l'incorporation de la classe 1917. Dans les débats qui ont eu lieu à la commission de l'armée, des chiffres nous ont été apportés par le ministre de la guerre et par le colonel Giraud pour démontrer la nécessité de cette incorporation. De ces chiffres je ne dirai pas un mot, vous le pensez bien. [Très  bien ! très bien !)

Mais, aux chiffres qui nous ont été apportés, j'ai personnellement opposé d'autres chiffres. Ces chiffres-là n'ont pas été discutés ; jamais il n'a été démontré qu'ils fussent faux, que je m'étais trompé. J'avais raison de croire que je ne m'étais pas trompé, parce qu'au mois de mars, lorsque le précédent ministre de la guerre est venu demander immédiatement, hic et nunc, l'incorporation de la classe 1917, j'ai cru, pour ma part, que nous ne devions pas céder à cette demande, à cette injonction. À cette époque déjà, j'ai opposé aux chiffres du ministère de la guerre des chiffres dont l'exactitude a été reconnue par les événements. Fort de mes études antérieures, j'ai opposé à nouveau des chiffres aux chiffres qui nous étaient apportés. Mes chiffres n'ont pas même été discutés à la commission de l'armée. La commission de l'armée — je fais appel au témoignage de tous mes collègues — après les discussions très sérieuses qui ont eu lieu, avait décidé par 19 voix contre 16 que l'incorporation de la classe 1917 soit proposée à la Chambre pour le 1er février.

Je donne ces indications pour montrer que la commission de l'armée ne se préoccupe que de l'intérêt de la défense nationale en dehors même des questions d'hygiène. Il s'était trouvé une majorité d'hommes sérieux... (Interruptions sur divers bancs.)

M. le président. Tout le monde ici est sérieux.

M. Victor Dalbiez. ...pour demander que l'incorporation n'ait lieu que le 1er février.

Depuis, le ministre de la guerre a demandé à la commission de revenir sur sa décision et on peut dire qu'à ce moment devant une commission s'est posée une question de confiance.

A ce moment, j'étais tombé malade. Mais quand même, du moment que la question de confiance était posée par le ministre, j'ai pensé que vraiment cela n'en valait pas la peine, que l'heure n'est pas aux conflits entre le Gouvernement et le Parlement.

Cependant, si nous voulons bien ne pas élever le conflit, nous, membres de la minorité du deuxième vote de la commission de l'armée, si nous voulons bien ne pas discuter, si nous acceptons que nos collègues votent, les yeux fermés, peut-on dire l'incorporation de la classe 1917, j'estime qu'on ne doit pas profiter de la circonstance pour nous représenter nous qui, mus uniquement par le sentiment de l'intérêt de la défense nationale, pensons que la classe 1917 ne devrait pas être appelée tout de suite, pour nous représenter comme des hommes décidés à refuser au pays de faire l'effort nécessaire. (Applaudissements sur les bancs du parti socialiste el sur divers autres bancs.) Ce sont là des arguments que nous devrions bannir de nos discussions dans cette assemblée. (Très bien! très bien!)

M. Poirier de Narçay et plusieurs de ses collègues. Personne ne l'a dit.

M. Victor Dalbiez. J'avais l'intention de m'abstenir à cette séance et j'étais disposé à voter selon ma conscience. Les événements m'ont contraint d'intervenir. Telles sont les raisons pour lesquelles je voterai contre le projet de loi.

M. Chavoix. Et moi également, parce que je n'admets pas que la commission se soit déjugée comme elle l'a fait.

M. Victor Dalbiez. J'estime que dans l'intérêt de la défense nationale, étant donnée la guerre d'usure à laquelle nous sommes condamnés, nous devons garder pour les dernières heures les suprêmes réserves. [Applaudissements sur plusieurs bancs du parti socialiste et du parti républicain radical et radical socialiste.)

M. le président. Je consulte la Chambre sur l'ensemble de l'article unique du projet de loi.

(L'ensemble de l'article unique du projet de loi, mis aux voix, est adopté.)

Voix nombreuses. À jeudi !

M. le président. Il n'y a pas d'opposition au renvoi à jeudi ?...

 Le renvoi est prononcé.


 

[1] Cet article additionnel est signé de MM. Valière, Albert-Poulain, Aldy, Alexandre-Blanc, Aubriot, Auriol, Barabant, Barthe, Bedouce, Bernard, Betoulle, J. Bon, Bouissou, Bouveri, Bracke, Bras, Brenier, Bretin, Briquet, Brizon, Brunet, Buisset, Cabrol, Cachin, Cade-nat, Cadot, Camelle, Claussat, Compère-Morel, Constans, Déguise, Dejeante, Demoulin, Doizy, Dubled, Durre, Emile-Dumas, Fourment, Giray, Goniaux, Goude, Groussier, Hubert Rouger, Jean-Longuet, Jobert, Lafont, La Porte (de), Lauche, Laurent, Laval, Lebey, Lecointe, Lefeb-vre, Levasseur, Lissac, Locquin, Manus, Mauger, Mayéras. Mélin, Mistral, Morin, Moutet, Nadi, Navarre, Nectoux, Parvy, Philbois, Poncet, Pouzet, Pressemane, Ellen Prévôt, Raffin-Dugens, Reboul, Renaudel, Ringuier, Roblin, Rognon, Rozier, Sabin, Salembier, Sixte-Quenin, Thivrier, Vaillant, Valette, Varenne, Veber, Vigne, Voilin, Voillot, Walter, Tournan, Bergeon, Paul-Meunier, Jules-Louis Breton, Dalbiez, Goust, Joubert, Ponsot, Albert-Kavre, Berthon, Pierre Rameil, Gaston Treignier, Guichard, Connevot, Jugy, Victor Judet, Paul Lalfont, et Charles Bernard.