|
Accueil
> Histoire et
Patrimoine >
11
novembre 1918, lecture de l'Armistice à la chambre des députés >
Chronologie de la guerre de 1914-1918 > Chambre des députés : Georges Clemenceau répond à une
interpellation, 8 mars 1918
|
|
________________________ Les députés de la XIe législature ________________________ Gorges Clemenceau « Je fais la guerre ! » Chambre des députés, 8 mars 1918
Georges Clemenceau, président du Conseil répond à une interpellation d'Émile Constant, député, « sur les responsabilités gouvernementales et les compromissions révélées par les débats du procès Bolo », appuyée par M. Renaudel, au nom du parti socialiste _________________ M. le président. La parole est à M. le Président du Conseil. M. Georges Clemenceau, président du Conseil, ministre de la Guerre. J'aurais voulu pouvoir m'associer pleinement aux paroles de M. Renaudel, et je l'aurais fait s'il n'avait cru devoir me mettre personnellement en cause pour m'accuser de crimes politiques déterminés ; c'est ce sur quoi je tiens à m'expliquer. D'abord je n'ai pas à répondre de faits qui ne sont pas de mon administration ; et je m'étonne que M. Renaudel, qui est déjà un vieux parlementaire, puisse sérieusement me demander de monter à la tribune pour justifier des actes dont je n'ai pas eu connaissance et dont je ne suis pas responsable. Je ne puis pas l'admettre. Je suis à la tribune pour discuter un point seulement, à savoir qu'on m'accuse de laisser faire des campagnes et qu'on m'en rend responsable. J'en suis bien fâché, vous êtes de grands libertaires ; mais, pendant trois ans, vous avez vraiment pris un peu trop facilement l'habitude d'être protégés par la censure, tandis que vos adversaires ne l'étaient pas. (Applaudissements sur divers bancs. Interruptions sur les bancs du parti socialiste.) J'ai connu un temps où ce même M. Léon Daudet, dont vous parlez aujourd'hui, me mettait en vedette d'ignominie et de honte, chaque jour, en tête de chaque numéro de son journal. Non seulement la censure laissait faire, mais c'est moi qui étais blanchi par cette même censure. J'ai connu un temps où il ne m'était pas permis de rappeler, sans être immédiatement échoppé, qu'avant la guerre et quelques jours même avant la guerre, vous votiez contre les crédits militaires. (Très bien ! Très bien ! à gauche et au centre.) Je suis bien obligé de rappeler cela, puisque vous me forcez à m'expliquer. Je ne suis monté à la tribune, ni pour engager des querelles, ni pour polémiquer, mais enfin, puisque je suis perpétuellement attaqué à propos de faits que je n'ai pas connus et que je n'ai pas commis, il me sera bien permis de m'expliquer sur la doctrine du gouvernement. C'est pour exposer cette doctrine que j'ai demandé la parole, afin qu'il soit bien entendu, dans le vote que vous émettrez tout à l'heure et qui sera un vote sur la confiance que les républicains continuent d'avoir dans les libertés. On fait des campagnes contre tel ou tel d'entre vous et vous vous étonnez. Messieurs, voilà cinquante ans qu'on en fait contre moi. (Mouvements divers.) Quand m'a-t-on entendu m'en plaindre en quelque manière que ce soit ? Il m'est arrivé de répondre, il m'est arrivé de dédaigner et de ne pas lire. Soyez sûrs que c'est encore le meilleur remède. Aujourd'hui vous me demandez sérieusement d'arrêter les campagnes contre telle ou telle personnalité. Sur divers bancs du parti socialiste. — Mais non. M. le Président du Conseil. Vous ne l'avez pas demandé ? Alors vous parlez pour ne rien dire. (Interruptions sur les bancs du parti socialiste.) M. Mayéras. N'affectez pas de ne pas comprendre ! (Bruit.) M. le Président du Conseil. Laissez-moi parler, sinon je descends de la tribune. M. le Président. Messieurs, vous avez plusieurs orateurs inscrits ; ils parleront à leur tour ; mais veuillez écouter M. le Président du Conseil, sans l'interrompre. M. le Président du Conseil. A plusieurs reprises vos orateurs et récemment M. Renaudel m'ont accusé de faire des campagnes. M. Pierre Renaudel. Je demande la parole. M. le Président du Conseil. Il y en a au moins un d'entre vous qui le reconnaît. Je vous ai avertis le premier jour. Je vous ai dit que j'allais supprimer la censure politique ; je l'ai fait ; vous y avez applaudi, et si les événements nous séparent, vous avez bien attendu pour reculer. Je n'arrêterai pas les campagnes. Si vous voulez les arrêter, nommez-en un autre à ma place, renversez-moi tout à l'heure. Alors vous pourrez avoir une censure qui arrêtera les campagnes contre les personnes. M. Renaudel se plaignait tout à l'heure que je laissasse donner la plus grande publicité aux affaires judiciaires. Mais quelle idée se fait-il de moi ? Comment ! Il y aurait des poursuites et je ne les laisserais pas arriver jusqu'aux oreilles du public ! Mais de quoi m'accuserait-on ? Les mêmes hommes qui me reprochent de permettre une publicité excessive me reprocheraient de cacher des faits de trahison ou tout au moins des affaires de trahison dont est saisie la justice. M. Eugène Laurent. Voyez l'affaire Margaine, notamment. M. le Président du Conseil. Vous parlez de ce que vous ne savez pas. J'en suis bien fâché pour vous. (Interruptions sur les bancs du parti socialiste.) Je ne suis monté à la tribune que pour poser une question de gouvernement. Elle sera posée, malgré vous, contre vous ou avec vous, suivant ce que vous déciderez, mais elle sera posée, et elle sera suivie d'un vote de la Chambre. (Très bien! très bien !) Je dis que les républicains ne doivent pas avoir peur de la liberté de la presse. (Applaudissements. Interruptions sur les bancs du parti socialiste.) N'avoir pas peur de la liberté de la presse, c'est savoir qu'elle comporte des excès, c'est pour cela qu'il y a des lois contre la diffamation dans tous les pays de liberté, des lois qui protègent les citoyens contre les excès de cette liberté. Je ne vous empêche pas d'en user. Il y a mieux : il y a des lois de liberté (interruptions sur les bancs du parti socialiste) dont vous pouvez user comme vos adversaires ; rien ne s'y oppose ; les voies de la liberté vous sont ouvertes ; vous pouvez écrire, d'autres ont la liberté de cette tribune ; ils peuvent y monter comme vient de le faire l'honorable M. Painlevé. De quoi vous plaignez-vous ? Il faut savoir supporter les campagnes ; il faut savoir défendre la République autrement que par des gesticulations, par des vociférations et par des cris inarticulés. (Applaudissements au centre et à droite. Exclamations et bruit sur les bancs du parti socialiste.) Parlez, discutez, prouvez aux adversaires qu'ils ont tort et ainsi maintenez et gardez avec vous la majorité du pays qui vous est acquise depuis le 4 septembre. Voilà la première doctrine que j'ai à établir ; quant à la seconde, elle ne sera pas moins clairement exposée. J'ai écouté cette longue discussion et je ne puis blâmer l'honorable M. Painlevé d'avoir éprouvé le besoin de se défendre ; loin de là, mais vraiment, à l'heure où nous sommes, quand les événements que vous savez se préparent, si un jour un historien prend la plume pour dire de quoi, par la faute de quelques-uns, délibéraient les Chambres françaises à cette époque... (Applaudissements sur divers bancs à gauche, au centre et à droite. Réclamations sur les bancs du parti socialiste.) M. Paul Painlevé. Ce n'est pas moi qui en suis cause. M. le Président du Conseil. Ce n'est pas vous que j'ai mis en cause. J'ai pris la peine de le dire très clairement en commençant, je regrette que vous ne l'ayez pas entendu. Je ne mets personne en cause. Je n'ai à juger personne. Je suis, pour un temps qui sera plus ou moins long, le chef du gouvernement républicain et j'ai à ce titre, des doctrines à défendre à cette tribune. Si la Chambre devait me donner tort, j'aurais le devoir de remettre ma démission à M. le Président de la République. La première de ces doctrines, c'est le principe de la liberté que j'ai posé. La seconde, dans les circonstances actuelles, c'est que nous sommes en guerre, c'est qu'il faut faire la guerre, ne penser qu'à la guerre, c'est qu'il faut, avoir notre pensée tournée vers la guerre et tout sacrifier aux règles qui noua mettraient d'accord dans l'avenir si nous pouvons réussir à assurer le triomphe de la France. Je comprends très bien, comme on l'a dit, que, malgré cette situation, on vienne ici traiter des affaires de trahison parce que c'est une partie de la guerre. Un jour, M. Renaudel disait que le cri : « Nous sommes trahis ! », était un cri de lâcheté. Peut-être ! La Révolution remportait la victoire au cri de : « Nous sommes trahis ! » Dans ce temps-là, il y avait sur la place de la Concorde... (Bruit et interruptions sur les bancs du parti socialiste.) M. le Président. Il y a une première liberté, celle de la tribune. Je vous prie, mes chers collègues, de la respecter. (Très bien ! Très bien !) M. le Président du Conseil. Dans ce temps-là il y avait sur la place de la Concorde un instrument de concorde. (Très bien! Très bien.) Aujourd'hui, notre devoir est de faire la guerre en maintenant les droits du citoyen, en sauvegardant non pas la liberté, mais toutes les libertés. Eh bien, faisons la guerre. Interrogez-nous sur les procès de trahison. Dites que nous avons mal agi, dites que les administrations qui m'ont précédé ont mal administra la justice. C'est votre affaire. Vous trouverez toujours quelqu'un pour vous répondre. Je suis aujourd'hui en face d'événements qui se préparent et que vous connaissez tous, auxquels je dois faire front, sur lesquels il faut absolument que ma pensée soit courbée, je pourrais dire chaque heure du jour et de la nuit. Aidez-moi vous-mêmes, mes adversaires ! (Interruptions sur les bancs du parti socialiste.) Sur les bancs du parti socialiste. Nous n'avons pas le même but ! Vive l'homme enchaîné ! M. le Président du Conseil. Alors, vous l'avez dit : « Nous n'avons pas le même but. » Je n'aurais pas voulu le croire. Il m'est arrivé un grand malheur à la naissance de mon ministère. J'ai été frappé d'exclusive par M. Renaudel et ses amis, avant qu'ils sachent ce que je pensais dire ou faire. Ils ont décidé, en vertu d'une noble science dogmatique, que J'étais un danger pour la classe ouvrière et pour la Défense nationale. M. Claussat. Oui ! Et Draveil ? (Bruit.) M. le Président du Conseil. Je le répéterai parce qu'il faut que cela figure au Journal officiel, ils m'ont décrété... quelques-uns d'entre eux sont venus me dire dans mon cabinet ce qu'ils pensaient de ce vote... (Mouvements divers.) MM. Ellen-Prévost et Mayéras. Lesquels ? Les noms ? M. le Président du Conseil. Ils ont décrété que j'étais un danger pour la classe ouvrière et pour la Défense nationale. Un membre sur les bancs du parti socialiste. Et vous l'avez confirmé. M. le Président du Conseil. La classe ouvrière n'est pas votre propriété, Messieurs. (Vifs applaudissements à gauche et au centre. Interruptions sur les bancs du parti socialiste.) M. Claussat. Elle a été votre victime I M. le Président du Conseil. Les mains de M. Renaudel et de M. Albert Thomas ne sont pas plus calleuses que les miennes. J'en suis fâché pour eux, mais ils sont des bourgeois, tout comme moi.(Applaudissements.) M. Gisay. C'est une plaisanterie ? M. André Lebey. Nous revenons aux méthodes d'avant-guerre, ce n'est pas digne de vous, Monsieur le Président du Conseil. M. le Président du Conseil. Ceux que vous appelez la classe ouvrière me renient, j'en conviens et je le regrette, mais, malgré tout, je continuerai à travailler pour eux, malgré eux et pour tous. (Très bien ! Très bien !) Mais vous ne pouvez pas oublier qu'ils vous renient de même. J'ai dans ma poche un papier où M. Renaudel est plus que violemment attaqué et où on va jusqu'à le qualifier d'aide du citoyen Clemenceau. Je vous demande pardon, on va même jusqu'à l'appeler Monsieur Renaudel, ce qui est la pire injure. (Mouvements divers.) Pour ce qui est de la Défense nationale, j'estime que pour prononcer qu'un gouvernement est un danger pour la Défense nationale, il serait nécessaire d'apporter des faits au lieu d'une opinion dogmatique qui n'est pas justifiée par les événements. M. Drivet. Vous l'avez dit de vos prédécesseurs ! M. le Président du Conseil. Qu'ai-je dit ? M. Drivet. La même chose de vos prédécesseurs. M. le Président. Veuillez, je vous prie, ne pas troubler inutilement la discussion par des interruptions. Vous répondrez. M. le Président du Conseil. Sans ces interruptions, j'aurais déjà fini. Sur les bancs du parti socialiste. Parlez ! Parlez ! M. le Président du Conseil. Je ne suis pas un danger pour la Défense nationale parce que je ne puis avoir aucune ambition en ce monde, rien autre ne m'est permis que le désir ardent d'aider, dans la mesure de mes forces, mon pays à sortir de la situation où il se trouve. (Applaudissements.) M. Louis Deshayes. Comme tous ici ! M. le Président du Conseil. Je n'ai rien dit contre vous. Quand j'ai dit tout à l'heure que nous avions le même but, vous avez protesté. But ne veut pas dire moyen d'action. M. Louis Deshayes. Il y a la manière. M. le Président du Conseil. Eh bien ! je n'ai pas votre manière, et laissez-moi vous dire que j'en suis heureux. (Applaudissements sur divers bancs.) Il faut justifier cet anathème prononcé le jour de naissance du ministère et pour cela tout est bon ; on interpelle sur tout. Comment avez-vous laissé faire plus ou moins bien cette enquête sur le ministère Painlevé ou sur telle affaire ? Pourquoi laissez-vous poursuivre des campagnes ? Pourquoi laissez-vous publier des documents judiciaires ? Et vous nous condamneriez si nous cherchions à les étouffer. Qui veut tuer son chien l'accuse de la rage. Eh bien, je ne suis pas enragé (très bien ! très bien !)... je suis un homme modéré, je suis un homme calme et prudent, un homme que le danger de son pays a rendu sage et attentif. (Applaudissements sur divers bancs.) Croyez-vous que ce soit pour le plaisir de subir vos malédictions, vos injures et vos outrages, écrits ou parlés, que je suis à cette tribune en ce moment ? Si vous le croyez, je vous plains, je ne suis pas cet homme. Et je vais vous dire toute ma pensée ; après, vous me combattrez comme vous voudrez. A mesure que la guerre s'avance, vous voyez se développer la crise morale qui est à la terminaison de toutes les guerres. L'épreuve matérielle des forces armées, les brutalités, les violences, les rapines, les meurtres, les massacres en tas, c'est la crise morale à laquelle aboutit l'une ou l'autre partie. Celui qui peut moralement tenir le plus longtemps est le vainqueur. Et le grand peuple d'Orient qui a subi historiquement, pendant des siècles, l'épreuve de la guerre, a formulé cette pensée en un mot : « Le vainqueur, c'est celui qui peut un quart d'heure de plus que l'adversaire croire qu'il n'est pas vaincu. » Voilà ma maxime de guerre. Je n'en ai pas d'autre. (Très bien, très bien !) Au fond de toutes les lois de la nature humaine, il y a une formule très simple à laquelle il faut toujours finir par se rallier. Je suis entré au gouvernement avec cette idée qu'il faut maintenir le moral du pays. Un membre sur les bancs du parti socialiste. Vous avez réussi ! M. le Président du Conseil. Le moral est excellent. Vous n'êtes pas détenteurs d'une recette de morale qui vous soit particulière — c'est le grand malheur des églises — car vous n'êtes qu'une église... (Très bien ! Très bien !) M. Charles Bernard. Une petite église ! M. le Président du Conseil. Messieurs, toute ma politique tend à ce seul but : maintenir le moral du peuple français à travers une crise qui est la pire de toute son histoire. Nos hommes sont tombés par millions ! Qui a jamais connu pareille chose ? Les sacrifices de toutes les classes possédantes dépassent tout ce qu'on a pu rêver, à ce point que quand on parle de riches, on est obligé de les qualifier de « nouveaux riches ». (Très bien ! Très bien ! sur divers bancs.) Les pères ont donné leurs fils ; les malheureux habitants des départements envahis ont été soumis à des tortures telles qu'il n'y en a pas d'exemple dans l'histoire, et le grand aviateur Garros, qui me rendit visite avant-hier, dépeignait la situation de nos prisonniers quand, d'un mot, il disait : « Si un homme ne recevait pas des paquets de la France, il serait obligé de mourir de faim. » Voilà à quel régime sont soumis nos frères, nos parents, nos enfants, tous ceux que nous aimons, tous ceux vers qui nous tendons les bras. (Très bien ! Très bien !) Cela, c'est pire que la bataille encore. Penser que l'homme qui est au combat, son arme en main, est obligé de reporter sa pensée vers sa femme qui peut-être est en pays envahi, vers ses vieux parents dont il n'a pas de nouvelles, vers son compagnon d'armes, son ami qui est à mourir de faim dans les abominables geôles allemandes ! Et c'est de questions de personnes que vous venez me parler, dans ces conditions-là ? Je ne les connais pas. (Applaudissements à droite, au centre et sur divers bancs à gauche.) J'ai annoncé que je ne ferai rien contre vous (le parti socialiste). Je n'ai rien fait contre vous. M. Claussat. Qu'auriez-vous fait ? (Bruit.) M. le Président. Monsieur Claussat, veuillez garder le silence. M. Eugène Laurent. M. le Président du Conseil n'a pas le droit de dire qu'il n'a pas pris de mesure contre nous. Il n'y en a pas à prendre. (Applaudissements sur les bancs du parti socialiste. — Bruit.) M. le Président du Conseil. J'en suis bien heureux. Mais alors comment expliquez-vous que toutes les fois que je fais un acte, vous montez à la tribune pour me montrer qu'il est dirigé contre la classe ouvrière ? La vérité, c'est que vous ne trouvez pas à mordre sur ce gouvernement ; vous ouvrez la mâchoire et vous en êtes réduits à refermer les dents sans avoir pu l'entamer. (Mouvements divers.) Nous ne sommes pas au pouvoir pour faire triompher un parti, nous avons des ambitions plus hautes. (Bruit.) M. André Lebey. Je demande la parole. M. le Président du Conseil. Parmi nos actes, quels qu'ils soient, je vous défie d'en trouver un qui ne soit inspiré de cette unique pensée : sauvegarder l'intégrité de l'héroïque moral du peuple français. Cela nous le voulons, cela nous le faisons, cela nous continuerons à le faire. Ce moral a été admirable, quoi que vous en disiez. M. Brenier. Nous en sommes convaincus. M. le Président du Conseil. Il n'en est pas moins vrai qu'il y a eu des heures où on n'aurait pas pu monter à cette tribune pour tenir le langage que je tiens. Je n'incrimine personne, ce n'était pas la faute des hommes, mais d'une situation générale sur laquelle je n'ai rien à dire. Mais aujourd'hui, c'est une chose énorme pour le pays de pouvoir penser et lever la tête, regarder les amis et les ennemis les yeux dans les yeux et de se «lire : « Je suis le fils d'une vieille histoire qui sera continuée. Mon peuple a écrit, mon peuple a pensé, mon peuple a fait ; ce qu'il a écrit, ce qu'il a pensé, ce qu'il a fait... nos neveux l'écriront, nos neveux le penseront, nos neveux le feront. » (Applaudissements.) Voilà pourquoi je suis au gouvernement et pas pour autre chose. Le moral de nos soldats fait l'admiration de leurs officiers, comme de tous ceux qui vont les voir. Pas d'excitation, une sérénité d'âme au-dessus de l'étonnement, des propos tranquilles et gais, un bon sourire de confiance, et quand on parle de l'ennemi, un geste auquel s'ajoute quelquefois une parole qui fait comprendre que tous ses efforts viendront s'épuiser devant le front français. (Applaudissements.) Et les parents de ces hommes, les pères, les mères, nous les connaissons : stoïques eux aussi. Pas de plaintes, pas de récriminations. Que la paix publique ait pu être maintenue comme elle l'a été pendant quatre ans, c'est à l'éloge, je le dis, des gouvernements précédents (très bien ! très bien !) et aussi du peuple français lui-même. (Applaudissements.) Cela, il faut le continuer, mais il y a peut-être des milieux où cela est devenu plus difficile qu'autrefois. Il y a l'excuse de la fatigue, des mauvaises paroles, il y a l'excuse des propos semés par des agents de l'ennemi ; il y a l'excuse de la propagande allemande. Mais, malgré tout cela, le moral du Français est immuable. Les civils ne sont pas au-dessous des poilus. (Applaudissements.) Eh bien, Messieurs, voilà quatre mois que nous sommes au pouvoir. Je ne veux pas m'attribuer tous les mérites de ce résultat ; je n'en ai pas un instant la pensée, mais nous avons peut-être concouru à le maintenir, à l'aider, en tout cas. Moi et mes collègues, j'en suis bien sûr, nous nous y sommes tous uniquement consacrés. Je ne viens pas vous demander des éloges, je n'aurais même pas voulu demander l'ordre du jour de confiance ; je ne le ferai que parce que vous m'y obligez. Aujourd'hui, je serais resté à mon banc si vous ne m'aviez pas provoqué ; je ne serais pas monté à cette tribune ; j'y monte. Mais, au moins, ne vous prononcez pas contre moi parce qu'il y a je ne sais quelle histoire de dossier égaré dans tel ou tel tiroir, dans tel ou tel bureau. Ayez le courage de votre opinion, dites pourquoi vous votez contre moi. Vous votez contre moi parce que vous voulez la guerre sans doute, niais pas par les procédés qui sont les miens. J'aurai le courage d'aborder ce point avant de finir. On dit : « Nous ne voulons pas la guerre, mais il nous faut la paix le plus tôt possible. » Ah ! moi aussi j'ai le désir de la paix le plus tôt possible et tout le monde la désire, il serait un grand criminel celui qui aurait une autre pensée, mais il faut savoir ce qu'on veut. Ce n'est pas en bêlant la paix qu'on fait taire le militarisme prussien. (Vifs applaudissements à gauche, au centre et à droite.) Tout à l'heure M. Constant me lançait une petite pointe sur mon silence en matière de politique étrangère. Ma politique étrangère et ma politique intérieure, c'est tout un. Politique intérieure, je fais la guerre ; politique extérieure, je fais toujours la guerre. Je fais toujours la guerre. (Applaudissements sur les mêmes bancs. Mouvements divers.) M. Pierre Renaudel. C'est simple ! M. Charles Benoist. Oui, mais il fallait y penser. M. Paul Poncet. Le képi rouge pour les officier» ! (Bruit.) M. le Président du Conseil. Je cherche à me maintenir en confiance avec nos Alliés. La Russie nous trahit, je continue de faire la guerre. La malheureuse Roumanie est obligée de capituler : je continue de faire la guerre, et je continuerai jusqu'au dernier quart d'heure. (Vifs applaudissements à gauche, au centre et à droite. Interruptions sur les bancs du parti socialiste.) M. André Lebey. Tout le monde le pense. M. le Président du Conseil. Tout le monde le pense, dites-vous ? M. André Lebey. Oui. M. le Président du Conseil. Je vous demande pardon ; j'ai lu dans les journaux un dialogue entre M. Renaudel et M. Longuet, et j'ai constaté que tous les deux ne pensaient pas, sur la paix, de la même façon. M. Jean Longuet. Et alors ? M. le Président du Conseil. Alors, ne me dites pas que tout le monde est d'accord puisque, moi, je vous prouve que vous n'êtes pas d'accord. (Très bien, très bien!) M. Jean Longuet. Sur quels points ? M. le Président du Conseil. Je vous répondrai, Monsieur Longuet ; je ne peux pas dire tout à la fois. M. Jean Longuet. Ici personne n'est pour la paix à tout prix ! (Bruit.) M. le Président du Conseil. Enfin, puisque vous m'y contraignez, je vais vous poser une question ; ce sera la dernière et elle sera bien claire. De quoi s'agissait-il entre vous au Congrès national ? De savoir si vous voteriez les crédits de la guerre. (Interruptions sur les bancs du parti socialiste.) Si vous voulez, au nom de la liberté, m'interdire de parler, je vais descendre de la tribune... (Exclamations sur les bancs du parti socialiste.) M. le président. Messieurs, il faut que cela finisse ; vous ne voudrez pas qu'on puisse dire que vous avez étouffé la discussion. (Très bien ! Très bien !) M. le Président du Conseil.... De quoi s'agissait-il dans ce Congrès ? De savoir si demain vous voteriez ou non les crédits de guerre. Eh bien ! La responsabilité de chacun de vous dans cette enceinte est celle-ci : chaque homme doit toujours voter comme s'il dépendait de lui de faire la majorité. (Très bien! Très bien !) Et, s'il y a ici des hommes qui s'apprêtent demain, comme on l'affirme déjà, comme ils le proclament eux-mêmes, à voter contre les crédits de la guerre, c'est qu'ils désirent que l'unanimité de la Chambre vote contre les crédits de la guerre. (Très bien ! Très bien ! au centre et à droite.) M. Parvy, s'adressant à la droite. — Est-ce que vous voulez la guerre éternelle, vous ? (Exclamations à droite et au centre. — Bruit.) M. de Gailhard-Bancel. Nous avons payé assez cher pour qu'elle ne se termine pas par une défaite. (Très bien ! Très bien !) M. le Président du Conseil. Qu'avant la guerre quelques-uns d'entre vous, super-idéalistes, aient pu noblement espérer qu'en refusant les crédits de la guerre, cet exemple serait suivi de l'autre côté du Rhin, et qu'ainsi ils pourraient procurer le désarmement universel, je le comprends. Je n'étais pas des vôtres, mais on ne peut pas toujours faire la part de l'idéalisme, et je comprends que certains d'entre vous se soient résolus à ce suprême sacrifice dans l'espoir de la contagion d'une formule qui amènerait la cessation de la guerre dans l'humanité. Mais aujourd'hui où est votre excuse ? Vous avez fait l'expérience de la portée contagieuse de votre idéalisme. Vous savez comment il vous a été répondu de l'autre côté du Rhin. Pendant que quelques-uns d'entre vous obtenaient, je ne vous en blâme pas, qu'au début de la guerre on reculât la ligne de nos soldats pour retarder l'heure du conflit, afin qu'il fût bien établi que ce n'était pas nous qui avions la responsabilité de la guerre... M. René Viviani. Voulez-vous me permettre de vous interrompre, Monsieur le Président du Conseil ? Sur divers bancs. — Parlez ! Parlez ! M. René Viviani. Je tiens à le dire et je suis heureux que, sur ce point, je n'aie à répondre qu'à vous, que jamais le parti socialiste n'a fait auprès de moi la moindre démarche. C'est dans son indépendance et sous sa pleine responsabilité que le gouvernement, dont j'étais le chef, a pris le 31 juillet, cette décision dont je prends, s'il est nécessaire, toute la responsabilité. (Vifs applaudissements sur les bancs du parti socialiste.) M. le Président du Conseil. J'enregistre avec grand plaisir les paroles de M. Viviani qui lui font le plus grand honneur. Il me permettra, cependant, de dire qu'à l'époque, les journaux socialistes ne se sont pas fait faute de dire, il peut se rappeler, qu'ils l'avaient conseillée. (Bruit.) M. Pierre Renaudel. Des phrases extrêmement importantes sont prononcées, nous voudrions bien les entendre. M. le Président. Il est en effet très regrettable que le bruit couvre parfois la parole de l'orateur. M. le Président du Conseil. J'ai dit que je félicitais M. Viviani de la mesure qu'il avait prise. Je l'avais déjà fait entrevoir auparavant et il le reconnaît. Je lui rappelle, cependant, qu'à cette époque tous les journaux socialistes avaient recommandé cette mesure. M. Jean Longuet. Mon pas « recommandé », approuvé. M. le Président du Conseil. « Approuvé », si vous voulez. Il n'y avait rien dans mon esprit qui fût de nature à diminuer l'acte excellent de son autorité. M. Pierre Renaudel. Voulez-vous me permettre de préciser sur ce point ?... (Bruit.) M. le Président du Conseil. Soyez tranquille, j'aurai bientôt fini. Je comprends, dis-je, que vous ayez pu espérer du désintéressement héroïque, je veux bien le dire, de votre idéalisme, l'exemple d'une contagion qui ne s'est pas produite. La faute serait aujourd'hui de vouloir reprendre une tentative qui est si cruellement démentie par l'évidence des faits. (Très bien! Très bien !) Mais votre programme, le programme des minoritaires et des majoritaires. — Je ne sais pas ce qu'on entend par minoritaire ou majoritaire dans un parti unifié... (Exclamations sur les bancs du parti socialiste. Très bien ! Très bien !) La tentative de paix démocratique par l'effet de la persuasion sur les révolutionnaires allemands, eh bien ! elle a été faite ; elle a été faite par la Russie. (Très bien ! Très bien !) Ce sont vos amis qui l'ont tentée, je ne les ai pas combattus quand ils étaient au pouvoir, je les ai même encouragés. Qu'est-ce qu'ils ont donné à ce moment-là ? Kerensk) voulait faire la guerre et prononçait des discours de guerre. Aujourd'hui Kerensky a disparu. Depuis longtemps Trotsky et Lénine ont abordé au grand quartier général allemand avec ces mots : « Nous voulons faire une paix démocratique. » Et on a vu s'asseoir à la même table un prince régent de Bavière, ou un prince quelconque, deux révolutionnaires et une femme révolutionnaire, qui sortait de prison condamnée pour avoir tué un colonel. On a voulu faire une paix démocratique, tout le monde était d'accord. Vous savez ce qu'elle est devenue. Et quand vous continuez, par habitude, à nous demander nos buts de guerre, alors que nous les avons ressassés à l'infini, alors que des discours de MM. Pichon, Lloyd George et du président Wilson sont identiques sur tous les points, demandez donc aux Allemands quels sont leurs buts de guerre ! (Applaudissements.) Sur les bancs du parti socialiste. L'Ukraine, Monsieur le Président du Conseil. M. le Président du Conseil. Voilà l'objet de la tentative que l'on espère provoquer ici en refusant les crédits militaires. Voilà une question digne de la Chambre ; on ne s'étonnera pas qu'elle soit aujourd'hui posée : elle l'est par moi. (Applaudissements.) Pour ce qui me concerne, je n'en connais pas d'autre. Si je fais des procès, je l'ai dit, dès le premier jour, j'ai déclaré que la justice passerait. Elle passe aujourd'hui... M. Marcel Moutet. Nous verrons si c'est la justice. M. le Président du Conseil. Oui, nous verrons. Vous devez commencer à la voir et nous irons jusqu'au bout. M. Paul Poncet. Votre tour viendra. M. le Président du Conseil. Dans cette tâche presque aussi dure que celle que nos braves soldats sont en train d'accomplir, nous irons jusqu'au bout, dans la répression de la trahison, jusqu'au bout dans la voie de l'action militaire. Rien ne nous arrêtera ni ne nous fera fléchir. Quant à votre programme, si sept ou huit hommes se levaient ici pour dire : je refuse les crédits militaires, voilà qui serait une belle question à discuter. Je demande à ceux qui ont l'intention de voter contre les crédits militaires de se compter sur un ordre du jour. (Réclamations sur les bancs du parti socialiste. Vifs applaudissements répétés a gauche, au centre et à droite, et le président du Conseil, de retour à son banc, reçoit les félicitations de ses collègues.)
|