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Jack Lang

Jack Lang à la tribune de l'Assemblée nationale
© A. F. P.

« Un ministère de la culture, pour quoi faire ? »

Discours à l'Assemblée nationale : 17 novembre 1981

Jack Lang, ministre de la culture du gouvernement de Pierre Mauroy, présente le premier budget de la culture depuis l'accession de François Mitterrand à la présidence de la République. De nombreuses personnalités du monde littéraire et artistique sont venues l'écouter dans les tribunes. Annonçant un doublement du budget de la culture (de 0,48 % à 0,76 % du budget global de l'État), il fixe pour objectif d'atteindre le seuil de 1 % du budget de l'État en 1983. Il s'inscrit dans la ligne de la politique conçue et mise en oeuvre par André Malraux et Jacques Duhamel. Mais il voit aussi dans la culture un enjeu économique et social. Selon lui « tout est culture », toute action gouvernementale est culturelle ; il y a, non pas un seul, mais quarante-quatre ministres de la culture dans le gouvernement de Pierre Mauroy ; tous les Français et non plus seulement une classe sociale, ont droit à la culture. Il identifie le combat de la gauche à un manifeste culturel et place le ministère dont il est chargé « au service d'un projet de civilisation ».

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Monsieur le Président, mesdames, messieurs les députés, doubler le budget de la culture en temps de crise, est-ce bien raisonnable ?

Alors même que sous l'impulsion vigoureuse du Premier ministre, le Gouvernement et le pays se mobilisent pour gagner la bataille de l'emploi, l'urgence ne commandai!-elle pas d'autres priorités ? N'est-ce point là heurter de front le sens commun ?

Sur le chemin des interrogations décapantes, posons la question des questions : un ministère de la culture, pour quoi faire ? Pour éclairer d'un petit coin de ciel bleu le sévère appareil de l'État ? Pour apaiser les consciences malheureuses ? Pour féconder l'avenir ?

La réponse à cette importante question, c'est le pays tout entier qui l'a, le 10 mai 1981 proférée. Rappelez-vous les explosions de bonheur aux quatre coins de la France, les retrouvailles de la Bastille, l'invitation à la vie et au mouvement, le déferlement de joie dans toutes les grandes capitales du monde pour célébrer le commencement libérateur.

Même élan, même appel, même enthousiasme, le 21 mai, lorsque, porté par le peuple de Paris, escorté par les écrivains, les créateurs, les savants de plusieurs nations, le nouveau Président gravissait les marches du Panthéon, à la rencontre de Jean Jaurès, de Jean Moulin et de Victor Schoelcher.

Comment pourrait-on aujourd'hui oublier les visages et les voix du quartier Latin et cette ferveur à l'unisson de L'Hymne à la joie ? Voici qu'enfin un pouvoir, le pouvoir, n'avait plus peur ni de la jeunesse ni de l'intelligence et que, pour la première fois, les forces de la création se reconnaissaient en lui. Voici qu'enfin, un pouvoir, le pouvoir, renouant avec la mémoire du pays, pouvait inventer à son peuple un avenir.

Rappelez-vous aussi les premiers gestes, simples et éloquents, du Président de la République : la naturalisation de deux grands écrivains, Julio Cortazar et Milan Kundera, préfigurant celle, intervenue voici quelques jours, de Leonid Pliouchtch.

Rappelez-vous encore : sa première visite officielle à Paris fut pour le centre Georges Pompidou, hommage rendu à la création. Il fut aussi le premier Président de la République française à se rendre au festival d'Avignon, hommage rendu au puissant mouvement du théâtre populaire né avec Jean Vilar et Jeanne Laurent dans la mouvance de la Libération.

Par chacun de ses actes, le Président scelle, dès le début, la réconciliation de l'art et de l'État.

[...]

Une France en marche, une France au travail, c'est avant tout une France foisonnante et inventive, une France confiante en elle-même, explorant les gisements encore insoupçonnés de son intelligence.

Puis-je avancer une hypothèse ? L'échec économique de nos prédécesseurs fut d'abord un échec culturel. Ils avaient perdu la foi en la force de l'esprit et de la volonté. Nous croyons en la force de l'esprit et de la volonté pour transformer le cours des choses.

la culture, c'est donc la vie de l'esprit. Elle ne peut être confinée en une lointaine forteresse, éloignée des douleurs et des peines des hommes ; elle est la vie même. Par conséquent, la conduite à tenir, pour le ministre de la culture du Gouvernement de Pierre Mauroy, se dessine clairement. Pourquoi un ministère de la culture ? Pour accomplir une double tâche ; apporter sa propre contribution avec les autres ministères de ce Gouvernement, avec le Parlement, au projet de civilisation voulu par le pays, et conduire une politique nouvelle pour l'art et la création.

Et d'abord un ministère au service d'un projet de civilisation. Voilà une lâche qui n'est pas simple. Et fini le temps où, campant jalousement sur ses hauteurs, l'administration de la culture somnolait loin des bruits du monde. Place aujourd'hui à une vision plus ample, plus ouverte et plus généreuse ! Cette vision, je la résumerai en quelques mots : la culture n'est la propriété de personne. Elle n'est la propriété ni d'un ministère, fût-il installé rue de Valois, ni d'une classe, fût-elle la classe possédante, ni d'une ville, fût-elle notre capitale à tous, ni d'un seul secteur, fût-il le secteur public.

la culture n'est pas la propriété d'une administration. Si notre ambition culturelle est une ambition de civilisation, alors aucun ministère n'en est exempté. Chaque administration, chaque service public, chaque entreprise nationale en sera l'artisan. Ce Gouvernement ne compte pas un ministre de la culture, mais si je puis dire, quarante-quatre ministres de la culture, car chacun à sa manière peut apporter sa contribution à ce projet d'ensemble. Par chacun de ses actes, chaque ministre contribue à ce projet.

Culturelle, l'abolition de la peine de mort que vous avez décidée ! Culturelle, la réduction du temps de travail ! Culturel, le respect des pays du tiers-monde ! Culturelle, la reconnaissance des droits des travailleurs ! Culturelle, l'affirmation des droits de la femme !

Sur chaque membre du Gouvernement repose une responsabilité artistique évidente. Comment, par exemple - comme l'indiquait tout à l'heure M. Pesce - le ministre de la culture pourrait-il seul mettre fin à cette injustice criante qui, un siècle après Jules Ferry, prive des millions d'enfants français du droit effectif à l'apprentissage d'un art ? Ainsi que le Premier ministre l'a annoncé ici même dans son discours-programme, le ministre de l'Éducation nationale et le ministre de la culture devront ensemble jeter les bases - et avant l'automne prochain - d'une grande loi sur l'éducation artistique.

[...]

La culture n'est pas la propriété d'une classe. Pas plus qu'elle n'appartient à une seule administration, la culture n'est une chasse gardée ou le bien privé d'une classe sociale. On le sait, M. Pesce et M. Planchou l'ont rappelé tout à l'heure : la situation de division en classes sociales traduit sur le plan culturel. Un Français sur deux n'a jamais vu s'illuminer une scène de théâtre ; trois Français sur quatre n'ont jamais franchi l'enceinte d'un musée ; un Français sur trois n'a jamais rêvé sur un roman ou feuilleté un livre d'art. Pourquoi les plaisirs de l'esprit seraient-ils l'apanage exclusif des privilégiés du savoir et des loisirs ?

L'acte du 10 mai, qui doit à chaque instant nous inspirer, impose aux dirigeants et aux hommes de culture de ce pays un devoir impérieux : ne jamais oublier que si aujourd'hui, par ce doublement des crédits, une chance nouvelle est donnée à la création, c'est aux travailleurs et à leur volonté que nous le devons. C'est à eux que notre ministère doit d'abord penser, sans paternalisme, sans condescendance, et sans se faire trop d'illusions sur la difficulté qu'il y aura, lentement, pas a pas, à transformer le paysage.

Aussi avons-nous, dès notre arrivée, fait savoir aux grandes confédérations syndicales que le ministère de la culture était aussi leur maison. Le saviez-vous ? Elles n'en avaient jamais franchi auparavant les portes.

Troisième observation : la culture n'est pas la propriété d'une ville, fût-elle la capitale.

Le phénomène est connu : des siècles de centralisation ont trop souvent dépossédé les provinces de leurs richesses et de leur dignité. Aujourd'hui encore, telle une pompe aspirante, la capitale draine vers elle artistes, intellectuels et créateurs. On rêve d'un dialogue à mille voix, et retentit seulement un soliloque.

Le pays a tout à gagner à la résurrection des mémoires enfouies et au réveil des imaginations bridées. Finie la culture octroyée d'en haut, même d'une tribune, comme ici ce soir, telles ces miettes de profit que Mme Boucicaut, la dame du Bon Marché, distribuait jadis au bon peuple

Chaque homme de culture doit aujourd'hui savoir que, quel que soit l'endroit où il est né, quel que soit l'endroit où il vit, il a un plein droit à poursuivre son oeuvre sur place. Le « vivre-et-travailler-au-pays » vaut aussi pour les intellectuels et les hommes de culture.

Ainsi, nous l'espérons, le tissu culturel du pays s'irriguera-t-il peu à peu d'un sang neuf, et là où la broussaille avait parfois stérilisé les terres cultivées, la sève de la vie circulera à nouveau.

Quatrième observation : la culture n'est pas la propriété d'un seul secteur, fût-il le secteur public.

Le secteur privé de la culture recouvre des activités nombreuses et essentielles : le livre, le disque, le cinéma, les métiers d'art, le mobilier urbain, la création industrielle, la mode, l'art de l'habitat, la photographie, la facture instrumentale, le marché de l'art. Faut-il abandonner ces activités à leur propre sort, et assister, passif, au déclin de certaines ?

Un État libéral pourrait avoir ce comportement ; ce serait accepter la domination croissante des groupes multinationaux. Ni indifférence ni ingérence : tel sera notre mot d'ordre. Il n'y a pas d'un coté la grande culture, la noble culture, aux mains propres, celle du secteur public et, de l'autre, la culture aux mains sales, celle des entrepreneurs d'industries culturelles.

Au moment où, grâce à votre vote, je l'espère, l'État va retrouver sa grande tradition de mécénat public, il peut sans complexe se tourner vers le secteur privé et entretenir avec lui des relations adultes et sereines. Au fond, c'est une véritable politique de filières - je vous demande de m'excuser d'employer ce mot qui peut choquer quand on parle d'art et de culture - qui devra être négociée, branche par branche, secteur par secteur.

Pas davantage, le Gouvernement ne découragera le mécénat privé, dès lors qu'il n'est plus le substitut à un État défaillant, mais l'allié d'un pays qui croit à nouveau en lui-même.

Vous le voyez, mesdames, messieurs les députés, c'est un vaste mouvement qu'il nous faut aujourd'hui mettre en branle. Les acteurs sont nombreux : l'État, les collectivités locales, les entreprises publiques, les entreprises privées, les organisations syndicales, les mouvements culturels, les artistes, les hommes de culture.

[...]

Un ministère au service de l'art et de la création.

Après une longue adolescence, l'âge de la maturité est enfin venu pour ce ministère. Il a vingt-deux ans. L'heure du passage à l'âge adulte n'a que trop tardé. Parent pauvre du budget de l'État, il en était en quelque sorte la « Cendrillon ». Six milliards de francs, un doublement en francs courants, c'est une première étape vers le 1 p. 100 promis et décidé pour 1983. C'est la volonté même du Président de la République, c'est la volonté même du Premier ministre, confirmée par le plan intérimaire.

Saluons l'événement, car on ne le reverra pas de sitôt ! Ce n'est pas chaque année qu'on doublera le budget de la culture. Jamais en une année une administration de l'État n'avait connu pareille progression.

C'est une nouvelle naissance. André Malraux, à qui cette croissance avait été refusée, avait coutume de dire, pour minimiser l'importance des crédits de la culture et pour tenter de convaincre les députés : « Trois sous multipliés par deux, cela ne fait jamais que six sous. Et Jacques Duhamel passant de l'agriculture au ministère de la rue de Valois, observait : « Ce sont les mêmes chiffres, mais les uns sont libellés en nouveaux francs alors que les autres le sont en anciens francs. » (Sourires).

[...]

Quelques mots pour conclure.

J'appartiens personnellement à une génération d'hommes de culture - dont certains sont sur ces bancs - pour qui l'État, pendant toute leur vie, était l'ennemi, non seulement l'ennemi politique mais aussi l'ennemi intellectuel.

Je suis fier, et je suis heureux de le dire devant le Premier ministre, d'appartenir à un Gouvernement pour qui l'art et la culture sont des alliés.

On ne l'a pas assez dit : jamais, dans l'histoire récente de la République, le pouvoir n'avait bénéficié d'un tel assentiment et d'un tel soutien des hommes de culture. Par centaines - j'en reçois les doubles - les témoignages d'écrivains, de cinéastes, de peintres, de compositeurs affluent vers le Président de la République pour lui dire leur gratitude.

Et pourquoi cette ferveur et cet élan ? Parce que les hommes de culture sentent que ce Gouvernement est celui du respect de la parole donnée et de la morale politique, le Gouvernement du respect de la dignité des travailleurs et des artistes qui croit en l'avenir et refuse la défaite.

Serons-nous, à la place où le Gouvernement a bien voulu nous placer, dignes de cette confiance ?

Ce ministère, mesdames, messieurs les députés sera-t-il à la hauteur de la confiance que votre vote de tout à l'heure signifiera ? Oui, si nous savons prendre exemple sur ce que fut le long combat de la gauche et de François Mitterrand.

Ce combat mené par ceux qui ont cru et se sont battus sans jamais dévier de leur voie, ce combat vaut manifeste culturel. Il proclame l'exigence de la rigueur et de la force de la volonté. Il montre aux responsables, à nous tous, la voie à choisir : savoir résister aux modes et aux vogues, semer les idées neuves même contre les vents contraires et, surtout, regarder loin et grand pour s'arracher à l'attraction des idées reçues.

Lorsqu'on a le bonheur d'être le ministre de la culture de Pierre Mauroy et de François Mitterrand, on se sent habité à la fois par cette exigence et par la modestie. Sera-t-on à la hauteur de cette confiance si généreusement offerte par le Président de la République et par le Premier ministre ? A lui seul, je l'ai souligné tout à l'heure, le ministre de la culture ne peut pas transformer le paysage. Il revient aux hommes de création, aux artistes, aux hommes de culture d'accompagner le mouvement. A eux d'ouvrir de nouveaux chemins, ceux que le peuple français a défrichés le 10 mai. A eux aussi, et pas seulement au ministre de la culture, d'être à la mesure de l'événement, à la mesure de l'attente du pays et des travailleurs.

Je livre à votre méditation, à la nôtre, mais aussi à celle de certains donneurs de leçons, cette belle phrase de Schiller, écrite en 1796, lors de la réouverture du théâtre de Weimar : « L'art a le droit, lui aussi, de tenter un vol plus haut ; oui, il doit le faire, s'il ne veut pas avoir honte devant la scène de la vie. »

Je m'emploierai pour ma part à faire en sorte que les hommes de culture n'aient pas honte de votre confiance, n'aient pas honte de la scène de la vie choisie par le peuple français. (Applaudissements prolongés sur les bancs des socialistes et des communistes.)