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Louis Blanc La République au service du socialisme
La thèse de M. Benoît Charruaud a été distinguée par une mention spéciale lors de l’attribution du prix de thèse 2008 de l’Assemblée nationale Titre de la thèse : Louis Blanc, la République au service du socialisme – Droit au travail et perception démocratique de l’Etat Direction : Monsieur le Doyen Jean-Michel Poughon « En attendant, nous dirons, nous qui croyons d’une foi profonde à la souveraineté du Peuple, nous qui la voulons pleinement et nettement réalisée, nous qui ne mettons pas des mots à la place des choses, que la souveraineté du Peuple est le pouvoir exercé, au nom du Peuple, sous son regard, sous sa dépendance, dans son intérêt, par ceux, qu’il a choisis pour l’exercer. Or, voilà justement ce qu’exprime, au point de vue démocratique, le mot Etat. »[1] Louis Blanc est auteur et acteur politique. Principalement connu pour son plan d’organisation du travail, son projet juridique est en réalité bien plus étendu[2]. Exilé en Angleterre, avec de nombreux républicains dès août 1848[3] (jusqu’en 1870), il a toujours prôné – dans son œuvre, dans ses discours politiques à l’Assemblée- le principe associatif et le suffrage universel aussi bien au niveau de la commune ou de l’Assemblée que dans le travail. Le vote est alors le moyen d’expression permettant de mandater des personnes pour servir les intérêts des individus à différentes échelles d’associations (travail, commune, Etat). Le citoyen travailleur devient souverain dans ses deux univers de vie. Sa vision démocratique de l’Etat est alors corrélative à son organisation du travail. Cette idée marque l’avènement, dans le projet, de la démocratie politique entendue comme la participation collective à la chose publique et de la démocratie économique, entendue comme la participation des travailleurs à leurs entreprises associatives[4]. Ces délégués choisis ont pour mission de gérer les affaires courantes de la cité ou de l’industrie pour le compte des individus qui, occupés quotidiennement par leur travail et leur famille, ne peuvent intervenir directement et en permanence. Or, ceci ne peut prendre forme qu’en République entendue comme la gestion démocratique de la chose (res) publique (publica). Dans son esprit, il est fondamental de transposer le contrat social à l’économie de façon à mettre un terme aux conséquences désastreuses de l’état de nature des relations industrielles. D’ailleurs, ce n’est que dans ce contexte que la démocratie pourra réellement exister car le suffrage universel sera dégagé de toutes les dépendances que cette violence induit sur le comportement électoral. On peut alors comprendre l’ensemble de son propos comme la justification des termes qu’il souhaite voir apparaître dans ce nouveau contrat social. Quelles en sont les clauses ? Louis Blanc critique les conséquences de la concurrence anarchique et de l’économie de marché. Dans son esprit, la lutte des entrepreneurs entre eux, ainsi que celle des employés entre eux ne peut aboutir qu’au despotisme, c’est-à-dire à la victoire d’un seul (un monopole financier) profitant injustement du travail des autres. Face au constat d’une France de plus en plus pauvre Louis Blanc s’alarme. Les conséquences du libéralisme économique sont pour lui, de toute évidence, désastreuses. Les faubourgs des grandes villes regorgent d’une main d’œuvre vagabonde, l’oligarchie financière est omnipotente, et à défaut de voir s’organiser le travail c’est la criminalité qui s’organise. Il propose alors dès 1839 dans son œuvre - L’Organisation du travail - d’entreprendre nationalement un plan de réformes simples passant dès l’origine par la mise en place d’Associations industrielles, agricoles et littéraires. Pour lui, il ne s’agit aucunement d’interdire le fonctionnement concurrentiel de l’industrie ou de l’agriculture mais plutôt de permettre aux citoyens de faire un choix de vie libre en fonction de leurs convictions idéologiques : soit l’organisation concurrentielle (individuelle), soit l’organisation associative (fraternelle), soit le service public (commun). Pour Louis Blanc ce choix symbolise la Liberté. Il est fondamental et c’est à l’Etat de le garantir en toute neutralité[5]. En ce sens, l’action de l’Etat dans le travail se résumerait à trois obligations[6] : - L’obligation de faire, de manière autonome, des règles pour organiser son action publique. - L’obligation de contrôler et de valider ou non[7], par un vote à l’Assemblée, les statuts des entreprises industrielles et agricoles associatives rédigés par les associés. Une seule condition pour pouvoir bénéficier d’un partenariat avec l’Etat[8] est prévue : le respect de la liberté, de l’égalité et de la fraternité dans le travail. - L’obligation de ne rien faire vis-à-vis de ceux qui choisissent le principe de l’individualisme concurrentiel. Il ajoute sur ce point : « je n’ai jamais entendu faire l’Etat producteur et le charger d’une besogne impossible. Qu’il devienne le commanditaire et le législateur des associations, je ne lui demande que cela. »[9] Ainsi, chacun pouvant vivre dans l’univers économique qui correspond le mieux à son idéologie, la plus grande place possible serait faite non seulement à la Liberté mais également au Bonheur. Lorsque la Révolution de février 1848 enflamme les rues de Paris, et en raison du retentissement exceptionnel de son ouvrage, c’est naturellement qu’il en devient le chef de fil. Or, si comme il le souhaite dès la campagne des banquets, le suffrage universel voit bien le jour, l’organisation associative du travail, pour sa part, est mal menée. En effet, en raison du prestige populaire de Louis Blanc la réaction s’organise pour contrer son influence. Au gouvernement provisoire l’opposition est de plus en plus nette. Dans les journaux la calomnie fait rage. Les associations fraternelles, mises en place sans budget par la Commission du Luxembourg sous la présidence de Louis Blanc, vont être abattues. Dans ce cadre, la contestation ne pouvait être que grandissante. En juin 1848, la fermeture des ateliers nationaux organisés à grands frais contre le Luxembourg[10], contre les ateliers sociaux, fait descendre dans la rue une foule de travailleurs plus pauvres qu’en février. C’est alors dans le sang, avec le général Cavaignac, qu’un retour à l’ordre est effectué. Dans ce contexte, Louis Blanc est contraint de partir en Angleterre d’où il développe sa vision démocratique de l’Etat. Sur la question de l’Etat démocratique il propose que le suffrage universel s’exprime annuellement pour trouver des mandataires responsables et révocables au service du peuple souverain. L’idée de l’Etat-serviteur est centrale. Elle contraste de la vision de l’Etat-maître développée par Pierre Leroux ou de l’Etat-anarchique de Proudhon. Pour Louis Blanc, les élus, régulièrement comparés à des commis, ont pour unique mission d’améliorer le quotidien des Français dans le sens du mandat qu’ils ont individuellement reçu du peuple. Toutefois, ce n’est pas sans crainte que Louis Blanc propose un régime d’Assemblée, les souvenirs de la Terreur sont dans tous les esprits. C’est pourquoi il propose une série de contre-pouvoirs. En effet, ce régime d’Assemblée s’équilibre par une autonomie administrative des communes, des droits fondamentaux, des mandats semi-impératifs, une absence de président de la République élu au suffrage universel, et dans l’idéal, par une responsabilité pénale de l’élu. Dans son esprit les choses ne peuvent s’organiser autrement à long terme. La défiance entre gouvernés et gouvernants se trouve ainsi mise à mal au profit d’une communauté d’intérêts. La démocratie véritable conduit à ce que l’intérêt des gouvernés soit également celui des gouvernants. C’est l’union des classes. De retour d’Angleterre en 1870 il cherche à mettre en œuvre son programme. Il ne change pas sa perception des choses malgré 22 ans d’absence de la vie politique française. Sur ce programme, il est élu aux élections de février 1871 premier représentant de la Seine avec plus de voix que Victor Hugo ou Gambetta. Incompris par la jeune garde républicaine il n’a pourtant de cesse de militer à l’Assemblée et dans des réunions publiques partout en France, pour l’association, pour une nationalisation de la banque, pour un régime d’Assemblée dont la composition est réellement proportionnelle. Dans son esprit l’Assemblée doit être le résumé vivant de la nation d’où un mode de scrutin spécifique (le système de Hare). Par ailleurs, et avant de mourir en 1882, il développe de nouvelles idées - qui feront la gloire future de la IIIe République - sur l’éducation nationale laïque gratuite et obligatoire, la séparation de l’Eglise et de l’Etat, le divorce ou la grève. Enfin nous retiendrons symboliquement cet extrait d’un des 61 discours tenus à l’Assemblée par le député Louis Blanc. Le 28 mars 1881, il prend la parole dans les débats concernant la durée des heures de travail dans les usines et les manufactures. Il réaffirme ici, à l’aube de sa mort - et à défaut de voir son véritable projet aboutir - la nécessaire réglementation du partage de la valeur produite qui « doit appartenir au capital sous forme de profits » ou « au travail sous forme de salaire » car le travail n’est pas une marchandise comme les autres. « L’ouvrier vend son travail, soit. Mais n’y a-t-il donc rien dans cette vente qui la distingue de celle d’une table ou d’un joujou ? Ce que l’ouvrier vend, quand il dispose de son travail, c’est tout son temps, c’est tout l’ensemble de ses facultés, c’est sa vie, c’est son être. Est-ce donc un marché ordinaire que celui-là ? Entre l’homme qui met en vente une table et l’homme qui désire l’acheter, il n’existe aucun concours d’efforts. S’ils ne s’accordent pas, il n’y a pas de raison pour que l’un ou l’autre se plaigne. Le premier attendra qu’un nouvel acheteur se présente ; le second cherchera ailleurs l’objet désiré, ou s’en passera. Mais dans les relations entre le patron et l’ouvrier il entre un élément de permanence, une nécessité de concours et une idée de justice qui donnent à ces relations un caractère absolument distinctif.
Il faut qu’ils s’unissent, s’associent, pour produire, et lorsqu’ils se divisent sur la question de savoir quelle portion de la valeurproduite doit appartenir au capital sous forme de profits, au travailsous forme de salaire, il y a là un genre de conflit qui, par son importance, sa généralité et son rapport avec la prospérité publique, intéresse la société entière, réclame son attention et sollicite sa vigilance. »[11] La pensée de Louis Blanc est continue et régulière. Les moyens utilisés dans son projet sont pacifiques, l’objectif - vivre ensemble fraternellement - pour être ambitieux, n’en est pas moins souhaitable. D’ailleurs, précisons également que dans sa pensée, les individus auraient beaucoup plus à gagner, « égoïstement », en se solidarisant, en s’associant, qu’en se faisant concurrence. En somme, dans le système qu’il propose, l’individu ne puise plus dans la concurrenceles sources du progrès mais dans l’association, organisation qu’il considère comme moins conflictuelle, plus stable économiquement donc moins sujette à une faillite ou à un chômage et, en conséquence, plus enrichissante au niveau macroéconomique[12]. De plus, au niveau microéconomique, un intérêt individuel purement financier s’ajoute au gain social global en raison de la participation proportionnelle de tous les travailleurs aux résultats économiques de l’entreprise. Dès lors, et suivant l’argumentation de son ami John Stuart Mill, pourquoi ne pas laisser ces concepts s’exprimer librement, ne serait-ce que pour en prouver, par la pratique, leurs éventuelles inefficacités ? A cela, Louis Blanc acquiesce en précisant que : « La formule des ateliers sociaux présentée par le Luxembourg a évidemment pour elle la justice; n’ayant pas encore été mise à l’essai nationalement, elle n’a pas contre elle l’expérience ; elle reste donc à l’ordre du jour de la République ! »[13]. Mots clefs : socialisme, liberté, travail, république, démocratie, citoyenneté [1] BLANC Louis, Questions d’aujourd’hui et de demain, troisième série, Librairie-éditeurs, E. Dentu, Paris, 1880, p. 146. [2] Nous avons répertorié plus de 7000 pages imprimées (sans prendre en compte les rééditions), 4 bobines de correspondances en microfilms, une foule de documents complémentaires à la fin de chaque volume, 325 articles de journaux, 61 interventions parlementaires et un nombre important d’informations aux archives nationales liées, principalement, à son rôle à la présidence d la commission du Luxembourg. [3] Après avoir été tenu faussement pour responsable de l’émeute du 15 mai 1848 [4] Pour ceux qui auront fait le choix de cet univers économique car il nous dit clairement qu’il faut que : « Deux modes de relations industrielles [concurrentiel et associatif] soient mis en présence. (…) [afin que] l’expérience décide lequel des deux modes est le meilleur, (…) sans commotion, par la seule puissance de l’attrait. » BLANC Louis, Discours Politiques, Paris, Librairie Germer-Baillère et Cie, 1882, p. 388. [5] Pour Louis Blanc, l’Etat est laïque, tant au regard des dogmes économiques que religieux. [6] Au sens de la théorie générale des obligations : facere, praestare, non facere [7] Comme il encadre aujourd’hui la propriété privée sans l’accaparer. [8] Par exemples, commandes de l’Etat, contrôle d’un fonctionnement équitable de l’entreprise, emprunt gratuit [9] BLANC L., Histoire Révolution de 1848, Paris, Lacroix, Verboeckhoven et Cie, 1870, t. II, p. 300-301 ; BLANC L., « Hommes du peuple, l’Etat, c’est vous ! Réponse au citoyen Proudhon », Le Nouveau Monde, n° 11, 15 Novembre 1849 [10] Le Luxembourg met en place des ateliers sociaux. [11] Louis Blanc, Discours Politiques (1847-1881), Paris, Germer-Baillière, 1882, p. 424 [12] « Si l’on considère, d’un côté, la force du principe association, sa fécondité presque sans bornes, le nombre des gaspillages qu’il évite, le montant des économies qu’il permet ; et, d’un autre côté, si l’on calcule l’énorme quantité de valeurs perdues que représentent, sous l’influence du principe contraire, les faillites qui se déclarent, les magasins qui disparaissent, les ateliers qui se ferment, les chômages qui se multiplient, les marchés qui s’engorgent, les crises commerciales, (…) il faudra bien reconnaître que, par la substitution du premier principe au second, les peuples gagneraient en richesse ce qu’ils auraient gagné en moralité. » (BLANC Louis, Discours politiques, op.cit., p. 390.) [13] .Le Nouveau Monde, n° 3, 15 septembre 1849 |