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Mai 68 et ses suites législatives immédiates

Discours de Georges Pompidou
2ème séance du 22 mai 1968

« Les vieilles structures ne suffisent plus, ne contentent plus,
à la fois parce qu'elles sont routinières et sclérosées
et parce qu'elles ont été conçues et réalisées à une époque qui n'était pas la nôtre. »

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M. le Premier ministre.

Mesdames, messieurs, je crois que ce n'est ni le lieu ni le moment de développer un vaste plan de réformes. (Exclamations sur les bancs de la fédération de la gauche démocrate et socialiste et du groupe communiste.)

Je tiens cependant à dire, sur quelques points essentiels, dans quelles voies nous pensons qu'il faudra s'engager demain.

Ce qui est frappant, c'est précisément que, dans notre peuple, se développe de plus en plus ce besoin de participer.

Les vieilles structures ne suffisent plus, ne contentent plus, à la fois parce qu'elles sont routinières et sclérosées et parce qu'elles ont été conçues et réalisées à une époque qui n'était pas la nôtre.

Qu'il s'agisse du domaine économique, du domaine social, du domaine régional ou de tout autre secteur de l'activité nationale, c'est assurément dans la voie de la participation de tous les intéressés à la conception de la politique, à l'élaboration des décisions et à la mise en vigueur des décisions prises qu'il faudra entrer.

Aujourd'hui, mesdames, messieurs, j'indique une direction. Pour ma part, je suis prêt à m'y engager. Mais il va de soi que cela ne dépend pas seulement de moi. Cela dépend de tous les pou­voirs, de M. le Président de la République bien sûr, de l'Assemblée nationale elle-même, des élus, des responsables des activités économiques profes­sionnelles, sociales ou autres.

C'est dans une concertation générale de tous les intéressés qu'on trouvera la voie et l'issue. Cette concertation, les autorités de la République devront demain l'organiser dans tous les domaines, sous le contrôle des élus de la nation. Le Gouver­nement, pour sa part, fera tout pour la faciliter. (Applaudissements sur les bancs de l'union des démocrates pour la Ve République.)

Mesdames, messieurs, avant de conclure, je me permettrai un petit mot personnel et, à ce propos, selon une chère habitude je citerai un poète.

Apollinaire a écrit :

« Je connais gens de toute espèce,

Ils n'égalent pas leur destin. »

Je voudrais assurer à l'Assemblée que, quelles que soient les responsabilités du jour, si lourdes soient-elles, je tâcherai d'être à la hauteur du destin tel qu'il m'a été donné. (Murmures sur les bancs de la fédération de la gauche démocrate et socialiste. – Applaudissements sur les bancs de l'union des démocrates pour la Ve République et sur quelques bancs de républicains indépendants.)

Et puis voici l'heure des conclusions. Voici l'heure des décisions, je veux dire de vos décisions.

Dans des circonstances graves, au moment où des troubles généralisés mettent en péril, non seulement notre progrès et notre équilibre écono­mique, mais la vie quotidienne des Français, leur bien-être, leur sentiment de sécurité, en particulier pour les plus modestes, et jusqu'à la stabilité de nos structures sociales et politiques, il importe d'abord que les élus de la nation affirment leur volonté de refuser le désordre aujourd'hui, l'aven­ture demain, en provoquant une crise gouvernementale au moment même où les responsabilités sont les plus lourdes, les décisions les plus immédiatement nécessaires.

Il importe ensuite que les élus affirment qu'il ne peut y avoir de réforme que dans la légalité, c'est-à-dire dans le retour à l'ordre et dans la concertation organisée par les autorités républi­caines légitimes avec les responsables politiques, économiques et sociaux, indépendamment de toute pression extérieure, y compris la pression la plus inadmissible et la plus funeste, celle de l'anarchie systématiquement installée. (Applaudissements sur les bancs de l'union des démocrates pour la Ve Ré­publique et du groupe des républicains indépen­dants.) Telle est la première et fondamentale signification du vote que vous allez émettre.

Il importe aussi que votre décision signifie que, des événements récents et de leurs excès mêmes, chacun – le Gouvernement, le Parlement, les organismes professionnels et syndicaux – est prêt à tirer les conclusions. En nous obligeant tous à prendre conscience des problèmes posés par les mutations radicales qui se développent dans les profondeurs de notre société, ces événements nous donnent l'occasion de surmonter des divergences périmées, des égoïsmes de classe, de caste ou de corps, des conformismes – ceux des dirigeants comme ceux de l'opposition. (Interruptions sur les bancs de la fédération de la gauche démocrate et socialiste.)

L'appui de l'immense majorité de la nation sera acquis sans réserve...

Un député de la fédération de la gauche démocrate et socialiste. Pas à vous !

M. le Premier ministre. ... au Président de la République et à tous ceux qui seront prêts à se grouper sous son autorité légitime, pour entrepren­dre et soutenir les réformes indispensables et pour intégrer les forces vives du pays dans une action collective et novatrice.

Si, ce soir, la motion de censure était votée, elle mettrait en jeu, vous le savez, l'existence du Gouvernement et de l'Assemblée. (Exclamations sur les bancs de la fédération de la gauche démocrate et socialiste et sur divers bancs du groupe communiste.)

Je ne dis pas cela pour exercer la moindre pression. (Nouvelles exclamations sur les mêmes bancs.)

Je le dis pour donner aux événements du jour leur véritable portée et leur véritable éclairage. Nous ne sommes pas en présence de difficultés dont on se délivre par un replâtrage gouvernemental. (Interruptions sur les bancs de la fédération de la gauche démocrate et socialiste et du groupe communiste.)

Ce qu'il faut, c'est un renouvellement dans les volontés et dans les méthodes...

Un député de la fédération de la gauche démocrate et socialiste. Et dans les hommes !

M. le Premier ministre. ... qui ne pourra réussir que par des choix fondamentaux, claire­ment exprimés devant le pays.

Ce renouvellement, c'est au représentant qualifié et authentique de la nation tout entière, je veux dire au Président de la République, qu'il appartiendra de le promouvoir, parce qu'il est le chef de l'État, parce qu'il est le général de Gaulle, en faisant appel à tous les hommes de bonne volonté. (Applaudissements sur les bancs de l'union des démocrates pour la Ve République.)

Mais aujourd'hui, devant des périls qui menacent soudain ce que nous avons conquis, y compris notre dignité extérieure, ceux qui veulent construire et non détruire, ceux qui refusent le saut dans l'inconnu et qui répugnent à toutes les formes de totalitarisme, doivent s'unir pour éviter le pire.

Je ne demande aucun vote de confiance aveugle. Je demande simplement qu'on ne crée pas un vide dans l'État, à l'heure où la présence gouvernementale est essentielle, aussi bien pour arrêter la dégradation, que pour nouer les fils d'une solution raisonnable. A chacun de se prononcer, dans la conscience des lendemains. (Mmes  et MM. les députés de l'union des démocrates pour la Ve République et de nombreux députés du groupe des républicains indépendants se lèvent et applaudissent longuement.)