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« Marianne-Mère »
Honoré Daumier La République Esquisse présentée au concours ouvert en 1848 par la Direction des Beaux-Arts Musée d'Orsay, donation Étienne Moreau-Nélaton, 1906 © R. M. N. Maurice Agulhon
Marianne-Mère, c'est le terme que suggérait Gaston Bonheur. Pourtant si nous voulions [...] ajouter la caution bourgeoise de la philosophie à celle de l'écrivain populaire, nous irions consulter Gilbert Durand et ses archétypes. Le plus ancien et le plus profond, selon lui, est celui de la déesse-mère, terre et eau, fécondité, féminité, culte des fées près des sources, vaguement christianisées [...]. Et, de conclure que la Patrie est bien souvent « Matrie », elle est « presque toujours représentée sous des traits féminins, Athènes, Rome, Germania, Marianne ou Albion ». Si Marianne est une mère, la question est alors de savoir si son succès relatif, en idéal ou en représentation, dans la France méditerranéenne, peut être mis en rapport avec une psychologie différentielle des cultures régionales. [...]. Marianne cependant, fontaines mises à part, n'a pas séduit seulement nos régions du Midi. La République l'a faite un peu reine de France. Mais une reine ou mère contestée. Et force est bien de constater, pour finir, et pour confirmer ces derniers propos, qu'en termes de psychologie et de symbolique elle a été précisément contestée par des figures masculines de monarque, de père, de chef. Quand l'effigie de la République disparaît de l'emblématique officielle aux lendemains des coups d'État, c'est au profit des visages de Louis-Napoléon Bonaparte, en 1851 ou de Philippe Pétain en 1940. Comme elle eût disparu à plus forte raison au profit de Henri V en 1873. Au premier degré de la réflexion on pouvait en conclure que toute monarchie, ou dictature, est un pouvoir personnel symbolisé par le portrait de l'individu gouvernant, tandis que la République, pouvoir collectif et collégial, ne peut avoir que la figure anonyme de l'allégorie. C'est, en gros, à ce premier degré d'analyse que nous nous en étions tenu dans Marianne au Combat : Nous opposions Napoléon-individu à la République-abstraction. Mais nous voilà penchant à y ajouter, au second degré, l'opposition de Napoléon-homme à la République-femme. Est-ce légitime ? Oui, à condition que l'on accepte (réserve importante) de connoter l'être masculin d'autorité, de force et de combat, et l'être féminin de conciliation, de douceur et de paix. A condition - répétons-le - que l'on valide ces dernière conventions, l'effigie de Marianne convient mieux en effet à l'idéal théorique de la démocratie républicaine, tandis que les droites monarchique, militaire ou fasciste lui préfèrent évidemment une mâle figure de chef. S'il en est bien ainsi, on conclura que, malgré certaines apparences, le véritable mythe antagoniste de la Marianne de France n'a peut-être pas été le mythe chrétien mais le mythe napoléonien, non pas la Sainte Vierge mais le soldat.
Marianne au pouvoir, Flammarion, 1989 (pages 348 et 349)
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