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Pierre Mendès France


Assemblée nationale

« Pour une solution négociée en Indochine »

Discours à l'Assemblée nationale : 30 décembre 1951

[Dossier Pierre Mendès France]

[Tables nominatives des interventions de Pierre Mendès France devant l'Assemblée nationale]

M. Pierre Mendès France.

[...]

J'ai demandé le changement de notre politique en Indochine. Je n'ai jamais demandé l'abandon pur et simple, la capitulation, même comme on l'a dit, « sur la pointe des pieds ». J'ai demandé que soient recherchées les possibilités d'un accord avec le Viet-Minh. On m'a répondu qu'on ne pouvait pas traiter avec des communistes, avec des agents de Moscou. Mais que fait-on en Corée, sinon traiter avec des communistes ?

M. Pierre André. Cela ne réussit guère.

M. Pierre Mendès France. Comme il me semble que nous choisissons toujours la plus mauvaise solution, nos ministres parlent vaguement, aujourd'hui, d'une internationalisation du conflit ou d'une conversation multilatérale ou indirecte. C'est vouloir tout perdre de ce qui nous reste à perdre en Indochine. Mais nous aurons à parler de cela bientôt - je dis : bientôt - à cette tribune

Aujourd'hui, je me contenterai de mentionner encore une fois le cruel arbitrage qui s'impose à nous et auquel M. le vice-président du Conseil a fait allusion hier à cette tribune.

Je déclare ici, en pesant mes mots, que vous ne ferez pas de défense nationale en Europe tant que vous consacrerez tous vos cadres à l'Extrême-Orient, tant que vous y sacrifierez, sans aucun résultat, chaque année, l'équivalent d'une promotion de Saint-Cyr, tant que vous y dépenserez 500 milliards de francs par an, 500 milliards de francs d'inflation de plus, 500 milliards de francs qui entraîneront la misère, la hausse des prix, des querelles sociales supplémentaires et des aliments à la propagande communiste.

Ne voyez-vous donc pas que la continuation de l'hémorragie indochinoise, c'est ce que souhaitent tous ceux qui spéculent sur la faiblesse économique, politique et militaire de la France ? (Applaudissements à gauche.) Dans votre discours d'hier, monsieur le ministre, vous avez justifié notre politique indochinoise par des arguments empruntés à Louis XV ou à Voltaire. Vous m'excuserez de ne pas remonter si loin mais, puisque vous avez rappelé aussi, pour justifier le cumul de notre réarmement métropolitain et de l'effort militaire en Indochine, la politique de Jules Ferry, je vous dirai qu'il n'y a aucun rapport entre 1885 et 1951.

J'ai eu la curiosité de rechercher, et le professeur d'histoire que vous êtes, monsieur le ministre de la Défense nationale, y sera intéressé, quelle était au siècle dernier l'ampleur des sacrifices de sécurité que coûtaient nos expéditions au Tonkin. En réalité, nous n'étions aucunement affaiblis sur les Vosges, parce que nous avions envoyé là-bas une poignée d'hommes munis d'un armement rudimentaire.

Savez-vous que Hanoï a été enlevée en 1873 par 180 hommes sans un seul blessé ?

M. le vice-président du Conseil, ministre des Finances. Deux siècles avant !

M. Pierre Mendès France. Savez-vous qu'après avoir évacué Lang-Son, en 1885, ce qui provoqua la chute de Jules Ferry, la ville fut reprise peu après par 500 hommes, l'arme à la bretelle ?

En fait, nos effectifs en Extrême-Orient, à aucun moment, n'ont atteint 17 000 hommes et, en 1888, il n'y avait plus en tout et pour tout au Tonkin qu'une division à deux brigades. Pendant ce temps, nos effectifs métropolitains étaient de 500 000 hommes, supérieurs à ceux qu'ils sont aujourd'hui.

La proportion entre nos forces d'Europe et celles d'Asie n'est pas la même aujourd'hui - et de loin - qu'elle était en 1885, puisque, aujourd'hui, l'interminable, le sanglant effort indochinois nous interdit absolument toute tentative valable d'organisation de la défense nationale métropolitaine. Par un paradoxe incroyable, nous avons donné la priorité à l'Asie à l'heure même où, contre la politique de Mac Arthur, contre la politique des anciens isolationnistes américains, les Européens, depuis M. Churchill jusqu'à M. Pleven, l'année dernière, soutenaient auprès des États-Unis la thèse de la priorité de l'Europe.

Vous parlez d'une armée européenne, vous avez toujours affirmé que la France y jouirait d'un rôle, d'une influence supérieurs à ce que l'AIIemagne pourrait jamais revendiquer. J'ignore si vous avez tenu le même langage aux Allemands ou si vous ne leur avez pas, au contraire, consenti l'égalité des droits. Mais une chose est certaine : si la France continue à utiliser au loin toutes ses ressources, ses cadres, son aviation, ses meilleures armées, croyez-vous que, très rapidement, dans l'armée européenne, les Allemands ne nous surclasseront pas, et de beaucoup, en effectifs, en spécialistes, en techniciens, qu'ils n'auront pas dans l'armée européenne une prééminence qui sera très rapidement écrasante ?

Je n'ai pas besoin de développer ce que seraient alors les conséquences politiques d'une pareille situation.

[...]

Mesdames, messieurs, j'en ai enfin terminé. Si j'ai consacré à notre effort militaire plus d'explications qu'aux autres secteurs de la demande publique et privée, ce n'est pas, je le répète encore une fois, que le problème soit ici d'une nature différente. C'est le même problème de l'inflation, de l'excès des besoins par rapport aux moyens et de l'obligation où nous sommes de comprimer à toute force nos ambitions, nos désirs, nos programmes, surtout lorsqu'ils sont improductifs, en un mot d'opérer des choix.

Ces choix seront pénibles, inévitablement.

Réduire le niveau de vie et les aises, même s'il s'agit de ceux des gens fortunés, réformer la fiscalité et augmenter la contribution de certains qui ne payent pas leur juste part, discipliner les investissements privés, augmenter la durée du travail et retarder l'âge de la retraite, réviser les avantages que promet la sécurité sociale, supprimer le déficit des entreprises nationalisées, diminuer les dotations de certains services publics utiles en principe, mais dont le coût excède nos ressources d'aujourd'hui, modifier profondément notre politique militaire pour l'amener au niveau de nos moyens, redresser notre action en Extrême-Orient, tout cela implique, en effet, des sacrifices, des sacrifices matériels, des sacrifices de discipline, des sacrifices psychologiques et spirituels, les plus pénibles peut-être.

Mais ceux qui vous diront que nous pouvons sortir de nos problèmes, de nos soucis, de nos angoisses sans consentir de pareils sacrifices, ceux-là vous mentent, comme ils mentent au pays. Nous ne pourrons nous dispenser de l'effort pénible et ingrat qui, seul, rétablira l'équilibre rompu entre une offre, c'est-à-dire une production, demeurée insuffisante, et une demande toujours trop forte parce que nous cédons toujours à nos désirs au lieu de nous limiter à nos possibilités et à nos moyens.