Michel DEBRÉ
A l'occasion de l'apposition d'une plaque à son nom dans l'hémicycle
novembre 1997
Il était juste et nécessaire qu'après avoir apposé en son honneur une plaque de cuivre sur le banc de l'hémicycle où il siégea, ainsi que nous le fîmes pour Pierre Mendès France, Georges Pompidou et François Mitterrand, l'Assemblée nationale, dans sa bibliothèque, rendît hommage à Michel Debré. Où, mieux que dans ce temple de l'écrit, du droit et de la mémoire, véritable sacristie laïque du Palais-Bourbon, le premier des premiers ministres de la cinquième République pouvait-il être honoré ? Parler seulement du Chef de Gouvernement que fut Michel Debré serait un raccourci bien réducteur. Son œuvre, sa vie ne s'arrêtent évidemment pas à Matignon. Le souvenir que je veux ici rappeler, c'est d'abord celui de l'officier de 1940 se faisant devoir de son sacrifice en tentant, sur les bords de la Loire, d'arrêter la déferlante des Panzers triomphants. Le sentiment que je veux faire revivre, c'est l'audace de ce soldat prisonnier, au front jamais courbé, malgré la défaite et la débâcle, qui n'aura de cesse de s'échapper de l'Offlag où l'avaient enfermé ses geôliers. Force d'âme de celui qui risqua sa vie pour rejoindre la France Libre et l'homme du 18 juin, pour faire en sorte qu'en dépit de l'ennemi et de la collaboration, quand certains trahissaient, l'espoir continue de briller au fond de l'interminable nuit.
Il faut également rendre hommage à l'intelligence et au talent, ces quartiers de noblesse de la méritocratie française, qualités rares, qualités essentielles à la naissance d'un homme d'État et que Michel Debré possédait. Elles lui firent, avant guerre, choisir pour métier la carrière de la haute juridiction administrative, à laquelle par l'esprit et l'amitié il resta toujours attaché. Elles lui permirent en 1938, de rejoindre le cabinet de Paul Reynaud, en firent le «ministre de l'intérieur» de l'armée des ombres, puis le conduisirent auprès du Président du Gouvernement provisoire de la République française, rencontre décisive avec un homme qu'il ne cessa de vénérer. A 30 ans, dans la clameur de la Libération, l'Histoire avait jugé et parlait déjà pour Michel Debré qui ne s'était pas trompé. Oui ! le jeune commissaire de la République d'Angers croyait déjà en la force d'un État régénéré, parce que profondément réformé, le créateur de l'ENA.
Je veux aussi saluer le ministre passé par les plus hautes charges de l'État et qui accepta, par la suite, sans pour autant paraître déroger, d'être nommé aux finances, aux affaires étrangères ou à la défense. A chaque fois, par sa monnaie, par sa diplomatie et par son armée, il se battit pour la souveraineté de la France, pour ce qu'il estimait être sa grandeur et sa puissance, pour la «certaine idée» qu'il en avait. Il agissait ainsi au nom de sa conception de l'intérêt général, du service publie et du bien commun, valeurs qu'il avait reçues comme un précieux héritage de son père, grand hospitalier et vieil alsacien, et qu'il légua à ses amis, à sa famille, à ses enfants.
Ce qu'enfin je veux mettre en avant, c'est l'engagement résolu du militant austère et tenace, entré en politique comme on entre en religion, conservant jusqu'à la mort, comme une sorte de bréviaire ou de talisman, le livre de Renan qu'il avait reçu des mains de son père à 22 ans.
A l'origine sénateur élu sous l'étiquette —étonnante pour les plus jeunes d'aujourd'hui— du Rassemblement des Gauches Républicaines, il devient chef du Gouvernement, puis, député UNR. Dans tous ses mandats, patriote et partisan, conservateur et révolté, ce nationaliste qui se retrouva un jour de paradoxe député européen, donna, entières et ardentes, parfois au delà de ses idées et de ses propres convictions, son énergie et sa vie au Général de Gaulle. Par dévouement et fidélité, il sut s'affronter à lui, jusqu'à la démission et au départ, mais il ne supporta jamais, entrant dans la compétition présidentielle pour faire entendre cette volonté, qu'on puisse ne pas l'aimer, ni le respecter, pire qu'on ose le trahir ou le quitter. C'était là son exigence et sa fidélité.
Exécuteur testamentaire, héritier intellectuel de l'homme de Colombey, il en reprenait tous les conflits, en portait tous les principes. Avec panache, il ne craignit pas de s'exposer dans une perpétuelle défense et illustration de cette politique que, pour un Président de la République, il avait patiemment construite. Toute sa vie, il batailla, toujours enthousiaste et toujours espérant, heureux de ferrailler, parfois à contre-courant, pour la «présence du gaullisme», pour l'indépendance du pays ou l'avenir de sa démographie.
De tous ces personnages qui composaient Michel Debré. sa personnalité à la fois excessive et exemplaire, séduisante et déroutante, mélange de constantes choisies et de contradictions subies, certains ont partagé les engagements et d'autres les ont combattus. Celui dont nous nous souvenons l'avait compris et admis. Aussi dure sait-elle, c'était ainsi qu'il concevait la lutte politique. Des objectifs, des buts, des impératifs à atteindre. Pour cela des amis et des adversaires y compris parmi ceux qu'il appelait «les princes qui nous gouvernent». Des moyens et des méthodes que, pour gagner et réussir, il fallait d'abord choisir, sans atermoiement ni compromission, sans faiblesse ni compassion, en fonction des hommes et des événements. La légitimité toujours plutôt que la légalité coupable d'avoir failli à Vichy. La IVe enterrée sans tendresse et la Ve République promue dans l'allégresse. L'époque était brutale. Michel Debré était de la génération de la guerre, de la reconstruction, du redressement.
Mais, dans cette maison qui demeure la sienne, dans ce Palais-Bourbon, que, parlementaire dans l'âme, il anima jusqu'en 1988 de sa voix singulière, et où il eut la joie, celle d'un père exigeant et aimant, de voir deux de ses fils le rejoindre pour siéger à ses côtés, devenir ses « compagnons » et prendre place au sein du même mouvement que lui, dans cette bibliothèque qu'entre deux joutes dans l'hémicycle, le député de la Réunion, académicien, écrivain et grand liseur, aimait à fréquenter, il me semble que celui que nous devons honorer c'est avant tout l'homme qui jeta les fondations des institutions de la Cinquième République.
Souvenons-nous du juriste, garde des sceaux en service commandé qui, au grand soleil de l'été 1958 avec une poignée de membres du Conseil d'État, écrivit un texte ni court, ni obscur, un texte qui, en moins de cent articles d'une limpidité et d'une lisibilité peu communes, allait réconcilier les Français avec leur Constitution.
Pourtant, parlementarisme rationalisé, déséquilibre des pouvoirs, dyarchie exécutive, la Loi suprême qui venait remplacer la charte déficiente de 1946, effaçant par la grâce d'un référendum l'espace et le temps qui séparaient le discours de Bayeux et les barricades d'Alger, n'était pas de celles que l'on adopte sans anxiété. Quarante ans plus tard, force est de constater qu'au-delà de telle ou telle disposition, l'architecture de cet édifice fait pour la durée et la stabilité, capable d'adaptabilité, nous impressionne,
Pour cela, pour ces institutions nouvelles, nous devons rendre un tribut particulier à Michel Debré. Celui de la démocratie et de la République confortées. Celui de l'État et des institutions renforcés. Celui du désintéressement et du dévouement récompensés. Devant Michel Debré, homme d'État, homme de Gouvernement et homme de Parlement, il est légitime de s'incliner.