La République et le suffrage universel
Valéry Giscard d'Estaing
Allocution télévisée
11 mars 1978
La veille du premier tour des élections législatives, Valéry Giscard d'Estaing appelle une nouvelle fois les Français , comme il l'avait fait lors de l'allocution prononcée le 27 janvier 1978, à Verdun-sur-le-Doubs, à faire le bon choix pour la France en confirmant la politique qu'il a proposé de mettre en œuvre lors de son élection à la présidence de la République.
Mes chères Françaises et mes chers Français, je vous ai indiqué le 27 janvier à Verdun-sur-le-Doubs les données du bon choix pour la France. Je sis que vous y avez réfléchi, mais cela est déjà loin. Aussi je vous en rappellerai ce soir l’essentiel. Et je remercie la municipalité de Chanonat dans le Puy-de-Dôme de m’avoir donné l’hospitalité pour le faire. Quel est l’enjeu pour la nation ? Vous allez voter deux fois demain et dimanche prochain. Demain au premier tour, vous exprimerez vos préférences et sans doute, je le sais, vos irritations et vos mécontentements. Puis le 19 mars, vous aurez à prendre une grave décision nationale. Vous serez conduits à choisir non pas en termes de préférence ou de mécontentement, mais en termes de raison. Que vous dit la raison ? Le premier enjeu, c’est le Gouvernement de la France. Il faut donner à la France une majorité capable de gouverner pendant plusieurs années, car la France, sans un gouvernement stable, n’a aucune chance de pouvoir résoudre sans durée ses propres problèmes. Comme je vous l’ai déjà dit à Verdun-sur-le-Doubs et comme vous allez le vérifier vous-mêmes demain soir devant vos écrans de télévision, aucune des quatre grandes formations qui se présentent ne réunira - et de loin - suffisamment de voix pour pouvoir constituer seules un gouvernement stable. Vous devez donc raisonner en termes d’alliance. Vous avez droit à une réponse claire à deux questions : Avec quels partenaires chacune de ces formations politiques s’engage-t-elle à gouverner durablement et dans une entente sincère ? Quel programme d’action cette alliance se propose-t-elle d’appliquer ? La réponse à ces deux questions, réponse que vous n’avez pas obtenue avant le premier tour du scrutin, sera par la force des choses l’élément essentiel de votre décision le 19 mars. Car il faut que vous sachiez par qui et vers quoi la France sera gouvernée.
Le deuxième enjeu, c’est l’économie de la France. Vous avez entendu beaucoup de promesses, nombreuses, tentantes et répondant souvent à des préoccupations justifiées. Toutes ces promesses peuvent-elles être tenues en valeur réelle sans entraîner la hausse des prix ou la baisse de la monnaie ? Réfléchissez-y. Je m’adresse à ceux qui hésitent, à ceux qui ne sont pas encore décidés et qui voudraient être sûrs de bien choisir. J'ai le devoir de vous prévenir de manière que vous ne puissiez pas dire plus tard que vous avez été trompés. L'économie française va mieux, mais elle est encore très fragile. Le choc que lui causerait l’application massive de ces promesses la précipiterait à nouveau dans la crise. Une crise plus grave que celle que nous avons connue et qui relancerait la hausse des prix, le déficit extérieur et la menace du chômage que vous avez voulu voir écarter. Et n’ayez pas l’illusion de croire que vous vous en protègerez et que ce sont les autres qui paieront pour vous. Regardez l’exemple de certains des pays voisins. Lorsque la crise atteint le pouvoir d’achat et la monnaie, entraîne la surcharge des prix du pétrole et des carburants, la baisse du revenu agricole et l’augmentation inévitable des impôts, elle n’épargne personne. Je ne dis pas cela pour vous décourager, ni pour prétendre que le progrès est impossible. Oui le progrès est possible.
J'ai écouté s’exprimer largement pendant la campagne vos préoccupations de progrès et de justice. De même que je connais votre désir de changement et de renouvellement des hommes. C'est pourquoi d’ailleurs j’ai appelé au gouvernement des femmes et des hommes nouveaux, tels que Simone Veil ou Raymond Barre. Si j’en ai les moyens, je continuerai à avancer dans la voie du changement, du renouvellement des hommes et de l’élargissement des équipes. Mais dans le monde où nous vivons, où rien n’est donné pour rien et où les peuples ne se font pas de cadeaux, le progrès se gagne par la continuité et par l’effort. es personnes âgées, les handicapés, les veuves, les familles,sont des millions de témoins pour indiquer qu’une action continue et régulière peut améliorer, puis transformer leur sort. Je veux que la France avance dans la voie de la fraternité et de la justice. Je veux qu’elle brise ses vieux carcans et qu’elle élimine les inégalités injustifiées. Mais je sais qu’elle ne le fera pas en tournant le dos aux réalités, mais au contraire en acceptant les lois du monde moderne,qui sont celles de l’effort, de la durée et de l’efficacité.
Le troisième enjeu, c’est la situation internationale de la France. J'ai observé qu’il était peu évoqué au cours de la campagne, alors que c’est un enjeu essentiel. Pourquoi vous a-t-on si peu parlé de la situation de la France dans le monde ? C'est parce que lorsqu’on regarde la France du dehors, tout change. Vous qui êtes si attentifs à la réputation de vos familles, je vous demande d’être attentifs à la réputation de la France. Les difficultés économiques pourraient nous ramener à la recherche humiliante de crédits étrangers que les jeunes n’ont pas connue, mais que nous tous, nous avons connue jusqu’en 1958. Et où serait alors l’indépendance et la dignité de la France dont on vous parle, mais que j’ai maintenue à un haut niveau. Une France affaiblie serait une France qui recule dans la compétition des nations. Et- lorsqu’on perd son rang, sait-on quand on le retrouvera ? Concernant l’Europe que nous nous efforçons de bâtir, j’affirme que si la France devait entrer dans une période d’incertitude et de faiblesse, elle assurerait d’un seul coup la supériorité économique et monétaire en Europe de notre puissant partenaire qu’est l’Allemagne fédérale et qui de nous peut s’y résigner ?
Mes chères Françaises et mes chers Français, je ne vous ai pas parlé un langage partisan, mais le langage du bon sens. Votre choix, comme je vous l’ai dit, sera respecté, avec toutes les conséquences qu’il entraîne. C'est la règle démocratique, mais c’est aussi la mesure de votre immense responsabilité. Je n’ai dans ce que je vous dis aucun intérêt à défendre, ni aucune ambition à satisfaire, mais je suis préoccupé du sort de la France, ce sort que maintenant vous allez tenir entre vos mains. Je suis sûr que vous trouverez, chacune et chacun, des plus âgés aux plus jeunes, dans votre réflexion et dans votre intelligence, la réponse au bon choix pour la France.
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