1870
LA TROISIÈME RÉPUBLIQUE
Jules Fournier
La campagne électorale de 1910
Aspects de la campagne -
opinions diverses - extraits de journaux de tous les partis -
programmes électoraux- les suffragettes -
fantaisies électorales par Gyp - les Montmartrois, etc.
______
20 AVRIL 1910
Rarement on a vu d'élections générales aussi calmes, aussi dépourvues d'incidents, d'éloquence et d'intérêt que celles de 1910. Sans les suffragettes, elles - les élections, pas les suffragettes - seraient ennuyeuses comme un jour de pluie. Heureusement, les martyres des droits de la femme et les Montmartrois sont là pour égayer la situation. Entre la note grave, propriété exclusive des pontifes de la politique, et la note gaie, gauloise, des titis électoraux, il n'y a pas de milieu. C'est tout à la pose ou tout à la joie sans transition aucune. Les programmes, comme au théâtre, très détaillés, constituent le seul élément sérieux de cette campagne morne ; puis c'est un élément auquel personne ne fait attention, les articles étant connus et seule la représentation proportionnelle, la R.P., donne lieu à quelques joutes intéressantes. C'est en cela seulement que les élections ont quelque importance. Dans nombre de départements, le scrutin du 24 avril aura, sur cette question, toute l'importance d'une consultation populaire, d'un plébiscite quelque peu platonique, la solution dépendant de la composition et des intentions de la prochaine Chambre. Les documents sérieux et amusants que nous publions donneront une idée exacte de cette campagne dont personne ne parle, quand on en parle, sans sourire. Nous citons :
D'un ancien ministre : « La notion très nette de la défaite se manifeste dans tous les journaux d'opposition. Ne pouvant voter pour les représentants d'un régime d'ordre et de stabilité, il vote pour les candidats de la surenchère électorale qui lui débitent des sornettes et le grisent de promesses. On pouvait autre chose, on ne l'a pas voulu, et nous continuerons à nous traîner d'aventures en expédients, et les élections du 24 avril ne modifieront rien aux choses, et changeront à peine les hommes. » Charles Dupuy.
PROGRAMME FÉMINISTE
22 AVRIL 1910
On le retrouve résumé dans un article... du Républicain, d'Orléans, article dont nous extrayons le passage suivant :
Récemment, à notre Conseil national des femmes, on se promettait de rester « sérieuses et sincères, de n'employer que des moyens dignes et de ne jamais rien faire qui rendrait la cause ridicule ».
Nos féministes prendraient-elles le costume, les manières et les disgrâces masculines ? Troquer la tyrannie du corset pour celle du faux col droit, telle n'est pas la place égale à laquelle a droit l'être pensant, libre et responsable qu'est la femme. Et c'est là l'essence même de l'idée féministe : l'Égalité des sexes dans la loi et dans les mœurs pour l'un comme pour l'autre, mêmes droits, et mêmes devoirs, mêmes protections et mêmes sacrifices.
Et de ce principe fondamental, différents articles du cahier des revendications féministes ne sont que des déductions, des applications aux cas particuliers, aux situations diverses.
Aussi réclame-t-on le partage entre le père et la mère de la puissance dite paternelle, la suppression de l'autorité maritale sur la personne de la femme, la modification du régime des biens dans le mariage par la suppression de l'incapacité légale de la femme mariée, l'abrogation de la loi qui interdit la recherche de la paternité, la suppression de la réglementation de la prostitution, la libre accession des femmes à tous les emplois publics et privés - voire même à la présidence de la République, car il y a eu de grandes reines ou de très grandes reines ou impératrices - la même éducation pour la femme que pour l'homme, l'application du principe « à travail égal, salaire égal » et enfin, comme moyen nécessaire à la réalisation de tous ces vœux, l'électorat et l'éligibilité de la femme puisque, nous dit-on, c'est justement parce que la femme ne vote point qu'elle est toujours oubliée, sacrifiée.
Tel est, dans son intégralité, le programme général sur lequel s'accordent toutes les militantes du féminisme, et elles ne se différencient guère dans la façon d'exposer ou d'argumenter. Des arguments produits et développés ça et là, plusieurs valent d'être rapportés, les uns parce qu'ils donnent vraiment à réfléchir, les autres parce que singulièrement plaisants.
En demandant le vote féminin, s'écriait récemment la présidente de la société « le Suffrage des Femmes », Mme Hubertine Auclert, nous ne demandons rien de nouveau ! La coutume de Beaumont, en usage dans l'est et dans le nord de la France de 1182 à 1789, consacrait formellement pour les femmes le droit de participer à la gestion des affaires locales ! » « La femme est très supérieure à l'homme en moralité, affirmait gravement Mme Oddo Deflou. Les statistiques montrent en effet que le coûteux appareil de la justice ne fonctionne pour la femme qu'une fois sur dix. Et c'est pourquoi, quand nous serons électeurs et éligibles, nous relèverons le niveau des mœurs politiques ! »
Comme au Canada, il y a en France un parti antialcoolique, et ce parti adresse aux électeurs le programme suivant :
PROGRAMME ANTIALCOOLIQUE
Chers concitoyens, C'est dans des circonstances particulièrement graves que je me présente à vos suffrages.
Sur tous les points du territoire, les cafés, débits, bars, estaminets se multiplient et, avec eux - et dans une proportion effrayante -, se multiplient aussi les suicides, les crimes, les cas d'aliénation mentale, les cas de tuberculose.
L'alcoolisme diminue la natalité et augmente la mortalité ;
L'alcoolisme affaiblit l'intelligence et la moralité ;
L'alcoolisme coûte à notre pays plus d'un milliard par an.
L'alcoolisme est donc la ruine de la santé publique, de la sécurité publique et de la fortune publique !
Il faut que vos élus engagent, dès le début de la prochaine législature, une lutte à mort contre l'alcoolisme.
Dans ces conditions, mon programme est tout tracé :
1. Interdiction absolue et immédiate de la fabrication et de la vente de l'absinthe, en France et dans ses colonies.
2. Suppression immédiate du scandaleux privilège des bouilleurs de crû.
3. Fermeture immédiate de tous les bars et estaminets qui servent notoirement de rendez-vous aux apaches, pillards et filles publiques.
4. Interdiction absolue à tout débitant de donner à boire de l'alcool à tout mineur de moins de 18 ans.
5. Limitation progressive des débits de boisson par l'interdiction de rouvrir tout débit fermé par liquidation.
6. Organisation méthodique de l'enseignement antialcoolique pour arriver à la réalisation de la belle formule « Un esprit sain dans un corps sain ».
7. Organisation de la grève générale de tous les buveurs d'alcool et d'apéritifs qui procurerait immédiatement à tous les grévistes, outre une bonne santé, une rente annuelle variant de 300 F à 600 F en moyenne. Électeurs ! Si vous acceptez ce programme - et il n'est pas un bon Français qui ne puisse l'accepter - votez en masse pour le citoyen (nom) qui s'engage à défendre au parlement ce programme d'action et de salubrité publique.
Vu : le candidat.
Citons surtout un extrait de l'instruction pastorale de Monseigneur l’Évêque d'Autun pour le carême de 1910 sur :
LE DEVOIR ÉLECTORAL
Notre forme actuelle de gouvernement appelle chaque électeur à désigner les mandataires du pouvoir à ses divers degrés. Le suffrage universel nous amène donc tous à participer par nos suffrages à la « chose publique ». D'où le double devoir de voter et de bien voter. Il faut voter... Les statistiques du nombre immense des abstentions montrent, jusqu'à l'évidence, comment, à chaque élection, les résultats du suffrage populaire ne correspondent point à la réalité. Les élus ne représentent pas une fraction très importante de la nation. Lorsqu'on met en parallèle la gravité des résultats d'un scrutin et la légèreté des motifs qui détournent d'y prendre part, on est en droit de s'indigner... traiterons-nous, par mandataire, dans la vie privée, les questions d'où dépendraient notre honneur, notre patrimoine, la tranquillité de notre existence et de celles et ceux qui nous entourent, sans choisir à bon escient le représentant de tant d'intérêts majeurs ? Agir autrement serait d'une indifférence inqualifiable.
Or, N.T.C.F., nos élus sont appelés, au Parlement en particulier, à prendre des mesures d'une conséquence telle que non seulement le devoir de voter, pour les choisir, s'impose, mais encore celui de bien voter. Sans doute vous êtes libres de choisir le candidat qui répond le mieux à vos convictions, à vos traditions, à vos préférences et à vos besoins. Encore faut-il prendre conseil de la prudence, en désignant celui dont les aptitudes, le passé, les actes offriront les meilleurs garanties des soins qu'il apportera aux affaires du pays... Mais il est indispensable d'être fixé sur les convictions religieuses de celui qui sollicite l'honneur et la charge de vous représenter. Pourquoi ? Parce que la société est intimement liée à la religion... La vie sociale, en effet, est liée à la famille, au mariage, à l'éducation, à la propriété, au culte public, sans aller plus loin. Or, sur ces points fondamentaux, la morale religieuse a des principes d'une exigence impérieuse.
A vous, catholiques, baptisés vous et vos enfants dans la Foi de vos pères, qui voulez y mourir pour les rejoindre à l'ombre de la croix du cimetière et en paradis, à vous, disons-nous, il est facile de comprendre ce que signifie bien voter : c'est choisir un mandataire qui votera selon vos croyances dans les matières religieuses. Comment un athée, un sectaire d'impiété pourrait-il représenter des catholiques ? En athée, en sectaire, et donc à l'encontre de vos croyances, de vos intérêts les plus sacrés. Vous rendant compte que vous investissez votre élu d'une puissance législative qui se traduira en mesures de liberté ou de persécution, en actes favorables ou hostiles à vos droits de chef de famille et de chrétien, vous apprécierez votre part certaine de responsabilité dans les lois bonnes ou mauvaises dont vous devenez coopérateurs. Au dernier jour, vos votes seront jugés par Dieu, avec chacune de vos actions, dignes de peines ou de récompenses. L'Église pourrait-elle omettre de vous rappeler la gravité de vos obligations d'électeurs ?
[…]
25 AVRIL 1910
AFFICHES ÉLECTORALES EN FRANCE
Comme les fleurs des marronniers, les affiches électorales sont en retard ; peu nombreux sont en effet ces placards multicolores où les candidats s'essayent à donner les définitions les plus contradictoires de la « vraie République ». Une innovation est cependant à signaler : c'est celle des affiches à images, semblables à celles qui sont en usage en Angleterre. Elles arrêtent plus facilement l'attention des passants que la prose de nos futurs parlementaires. L'une d'elles représente l'État-patron sous la forme d'une énorme pieuvre rouge dont les tentacules ont déjà saisi le réseau de l'Ouest, les tabacs, et dont les autres menacent un certain nombre d'exploitations privées. Sur une autre affiche, un citoyen français est placé sous une presse dont les deux bras sont manœuvrés par le fisc. Et comme l'effort ne serait pas assez puissant pour faire cracher au supplicié tout son or, un gros personnage, figurant l'impôt complémentaire, donne l'appoint de son poids au plateau de la presse. Les retraites ouvrières ne sont pas oubliées ; à un guichet se presse une foule compacte d'ouvriers, jeunes, venant obligatoirement déposer des pièces d'or, et au-dessous on voit une main qui tend une modeste pièce d'argent à deux vieillards perdus dans le vaste corridor. Les autres ouvriers sont morts.
Les affiches électorales
Elles sont de
couleurs diverses
Mais leurs boniments sont pareils ;
Toutes, malgré les controverses, Promettent les mêmes soleils !
Libertés, Progrès et Réformes !
Bonheur qui s'avance à grands pas !
La lettre en peut changer de formes,
Mais l'esprit n'en diffère pas.
Jaunes, rouges, vertes ou bleues,
Fleurs qui n'auront pas de fruits mûrs,
Elles font des rubans de queues
Sur la longueur des murs
Car élisez Machin ou Chose
Chose ou Machin, nul n'en peut mais
Promet toujours la même chose
Puisqu'il ne la donne jamais !
G Y P
26 AVRIL 1910
Passons à la poésie, avec les notes et opinions libres. Chronique électorale
I
C'était hier l'assemblée politique
Où Madelin, l'historien candidat
Devait nous dir'ce que sa République
Ferait pendant la durée d'son mandat.
Pour présider, il avait un notaire,
Accompagné d'un vieux marchand d' cochons, (bis)
II
Afin d' porter plus haut son éloquence ,
Sur une tabl'Mad’lin était monté ;
D'une voix sonore, il parlait de la France,
Des lois fiscales, des quinz'mille, des curés,
Ah !, disait-il, si j'suis votre émissaire,
Et si jamais)' vais au Palais Bourbon,
J’'tiendrai vos comptes aussi bien qu'un notaire
Et les miens comme le vieux marchand d' cochons, (bis)
III
Je suis Mad'lin le grand homme de lettre,
J'cuisin' l'histoire et ça m'amuse beaucoup ;
En fait d'modèles tantôt j’prends Jules Lemaître,
Tantôt Mé'line et tantôt Monsieur Plou.
Pour vous montrer que j'suis bon partenaire,
Et que partout j'sais m'mettre à l'unisson,
Ici je chant' par la voix du notaire,
Et par la voix du vieux marchand d"cochons, (bis)
IV
C'est moi qui suis le candidat modèle :
Les opinions, j'les ai toutes à la fois :
De not'Mariann'j'débite la ritournelle
Sur le même air que la chanson des rois.
Pour être élu, je crois qu’c'est la manière.
Et le lend'main de ma nomination,
J'promets d'faire comm'Ie vieux marchand d'cochons. (bis)
V
Mais dans la salie on s'agite et l'on siffle
Le débiteur d'un pareil boniment.
Et tout à coup on voit voler deux gicles
Qui mettent en joie les électeurs présents.
Quelqu'un s'écrie : « La morale la plus claire
Mon pauv'Mad'Iin, de la dissertation,
C'est qu'ces deux claqs, n'en déplaise au notaire
Appartiennent bien au vieux marchand d'cochons. » (bis)
Lucien Bergeret
Et terminons pour aujourd'hui avec quelques nouvelles et mots de la fin. Nous entrons dans la période électorale. Députés en place et candidats nouveaux commencent leur campagne... Drames, comédies, vaudevilles, rien ne manque à la « vie publique ».
La cocasserie, surtout, y règne... Dans une réunion tumultueuse, le candidat, un quelconque sous-vétérinaire, se débat au milieu d'impitoyables contradicteurs.
— Citoyen, lui demande un de ces tortionnaires, donnez-nous votre opinion sur la dette flottante.
La dette flottante, keksekça ? Le candidat roule des yeux effarés. .. heureusement, l'un des assesseurs lui souffle la réponse :
— Citoyens, la dette flottante ne nous intéresse pas ; nous ne sommes pas ici dans une circonscription maritime !
Dans une autre réunion, un autre candidat - c'est peut-être le même - entend soudain cette question traditionnelle :
— Citoyen, que faisiez-vous en 1870 ? Et le candidat, qui passa l'année terrible à Biarritz, s'écrie, sublime :
— Où j'étais ? À la frontière !
À Toulouse, un électeur fait de la propagande pour le député sortant :
— Ah ! nous n'en aurons jamais un meilleur... - II s'occupe de nous, au moins, celui-là. Ainsi, moi, il m'a procuré une bonne place d'aliéné !
Les candidats fantaisistes commencent à entrer en ligne. Dans le quartier du Val-de-Grâce, nous avions M. Coullet Etienne, fondateur du socialisme congressiste, par opposition au socialisme agressiste. Son comité est composé d'étudiants.
Une candidature fantaisiste
On annonce qu'un propriétaire du Luc (Var), M. Beaudoin, se présentera aux prochaines élections législatives dans la première circonscription de Toulon. Ce candidat, qui s'intitule lui-même « candidat autodémocrate », préconise un service législatif d'une durée de vingt-huit jours seulement.
Les petits métiers
II n'y en a pas de sots, comme vous savez. Mais surtout quand il s'agit d'élections. Ainsi, certains électeurs unijambistes prétendent ne pas pouvoir marcher jusqu'aux urnes, si leur député ne leur obtient pas une jambe de bois gratuite au ministère de l'Intérieur. Et voilà nombre de députés sortants devenus bandagistes.
Lettres de France. Lux Éditeur. Collection « Mémoires des Amériques » 2003