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1958
LA CINQUIÈME RÉPUBLIQUE

Édouard Balladur

Un témoignage sur les débuts
de la négociation des accords de Grenelle (mai 1968)

 

 

 Dimanche 26 mai

Paris était calme aujourd'hui. Cependant, les rues étaient moins vides qu'un dimanche ordinaire, et les Parisiens restaient chez eux. Il devenait difficile de se procurer de l'essence pour aller la gaspiller en roulant cent kilomètres dans les embouteillages de la banlieue. Que cette révolution était étrange ! Sauf les syndicalistes qui discutaient rue de Grenelle avec le Premier ministre, tout le monde respectait le repos dominical  ; les ouvriers occupaient les usines en se relayant, les étudiants les facultés, et les insurgés pansaient leurs plaies et reprenaient souffle. Comme le Premier ministre l'avait ordonné, la police veillait à empêcher les manifestations et les rassemblements, mais personne ne songeait à en organiser. Les uns après les autres, les quelques centaines d'hommes arrêtés vendredi soir durant l'émeute sortaient de prison.

Les Français écoutaient la radio  ; les discussions entre le Premier ministre et les syndicats qui avaient duré toute la nuit de samedi, avaient repris cet après-midi. Malgré le manque de sommeil, tout le monde semblait rester calme rue de Grenelle. De temps à autre, quelqu'un sortait de la salle de réunion et, devant les micros et les caméras, faisait part de ses impressions, aussitôt diffusées et commentées à travers toute la France ; ainsi, l'atmosphère se détendait ou s'alourdissait, au gré des humeurs de chacun. Le Premier ministre et ceux qui l'entouraient restaient silencieux, les ministres aussi.

L'on attendait. Peut-être Pompidou allait-il réussir. On commençait à espérer ; les étudiants étaient allés trop loin, il fallait en finir.

Le Premier ministre était de retour rue de Grenelle ; il avait voulu être seul, il l'était. Depuis quelques jours, beaucoup d'hommes s'étaient éloignés de lui, écartés par les événements, par l'espoir d'en tirer profit, par la prudence, ou parce qu'ils n'approuvaient pas la façon dont il conduisait les affaires. Personne ne le gênait dans la partie difficile qu'il jouait : faire aux syndicats assez de concessions pour qu'ils incitent les grévistes à se remettre au travail, ne pas lui en faire trop. Il fallait qu'il n'y ait ni vainqueur ni vaincu.

Il avait voulu être seul pour être libre ; il souhaitait qu'on lui épargne, au moins pour la durée des négociations, les mises en garde et les conseils. Quant aux critiques, il lui suffisait de ne pas les entendre pour ne pas en être gêné.

Les discussions avec les syndicats allaient reprendre dans ce qui avait été autrefois une longue salle à manger au style rocaille, puis la chapelle privée de l'archevêque de Paris, et maintenant une salle de réunion comme il en faut une dans tous les ministères, peinte en gris clair comme c'est la coutume.
 

L'Arbre de mai, chronique alternée, atelier Marcel Jullian, 1979