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Questions sur la République et le suffrage universel
Doutes, rejets, dérisions

Honoré Daumier

Ah ! Quel plaisir d'être électeur !

Paru dans le Charivari du 5 mai 1870

Bibliothèque de l'Assemblée nationale

Daumier nous livre, à l'occasion du plébiscite du 8 mai 1870 visant à la ratification du sénatus-consulte du 20 avril 1870 de révision de la Constitution dans une voie plus libérale, l'idée de l'écartèlement du malheureux électeur qui ne parvient pas toujours à comprendre à qui ou dans quelle direction donner sa voix.


Espoir, inquiétude, haine, déception, méfiance, dérision, adhésion enthousiaste, ou raisonnée, ou résignée, la République et le suffrage universel ont suscité, tour à tour ou simultanément, tous ces sentiments, et bien d'autres.

Les Républicains, avant la République, en ont longuement rêvé. A peine ont-ils institué République et « vote universel », comme on disait plutôt en 1848, que la déception est venue. La démocratie républicaine a eu tôt fait de devenir plébiscitaire et de chasser du pouvoir ceux qui l'avaient instaurée.
Les socialistes pendant longtemps n'ont rien attendu de bon du suffrage universel, selon eux solution illusoire proposée au seul problème qui compte, le problème social.

La pensée réactionnaire, de Maistre et Maurras à Vichy, et au-delà, a détesté la République - « la Gueuse » - et vu dans le suffrage universel un attentat contre la nature des choses et contre l'intelligence, qui ne veut pas que le nombre gouverne.

Quant aux anarchistes - il en est de gauche et de droite, de Proudhon aux soixante-huitards - ils ont dénoncé dans le suffrage universel une institution dérisoire et un leurre. « Élections, piège à c...» est un vieux slogan, dont la carrière n'est pas terminée.

La République doit beaucoup à ses ennemis, à ses critiques, à ses sceptiques, à ceux qui l'ont caricaturée. Elle en a eu besoin pour se définir et s'affirmer. Ses adversaires et ses incroyants, de tous bords, l'ont empêchée de s'user par son succès même.
Du moins jusqu'à une époque récente.


La « candidature officielle » dès 1848 : une circulaire de Ledru-Rollin

Le suffrage universel revendiqué et redouté par les Républicains en 1848

La « candidature officielle »

La domestication du suffrage universel par les notables

« Qui eût dit cela du suffrage universel ? »

Quel malheur d'être en République !

« Le suffrage universel : est-ce conciliable avec la République ? »

La semi adhésion des intellectuels au suffrage universel

Jaurès et le parlementarisme

La critique socialiste du suffrage universel

Suffrage universel socialisme et technocratie

Les oppositions au suffrage universel

L'Action française et le suffrage universel

La Gueuse

La dérive bonapartiste du suffrage universel

Le boulangisme

Vichy contre le suffrage universel

La haine de la République

Une certaine survie de Vichy

Le suffrage universel vu par les humoristes (1902)

La dérision anarchiste : « sois pas votard »

La dérision anarchiste

La République des camarades

Mai 1968

Critiques paradoxales du suffrage universel

Zola, journaliste républicain

Maximilien de Robespierre, un précurseur

La « candidature officielle » dès 1848 :
une circulaire de Ledru-Rollin

Dans Le Moniteur officiel du 12 mars 1848, Ledru-Rollin, ministre de l'Intérieur du gouvernement provisoire formé le 24 février 1848 s'adresse aux commissaires de la République du nouveau régime et leur donne ses consignes pour les prochaines élections, les premières qui auront lieu au suffrage universel depuis 1793. Ledru-Rollin est pessimiste sur l'état de l'opinion : elle n'est pas républicaine. Ceux qui ont servi la royauté, en attendant leur revanche, se déguisent en serviteurs du peuple. Il faut éclairer celui-ci. Faire son éducation, par tous les moyens, afin que "le jour de l'élection soit le triomphe de la révolution".

La légitimité républicaine supérieure à l'expression libre du suffrage universel : cela annonce la « candidature officielle », qui prospérera sous le Second Empire.

- Circulaire du ministre de l'Intérieur aux commissaires du Gouvernement provisoire, signée Ledru-Rollin. Le Moniteur universel du 12 mars 1848.

- FRANCE (représentant suppléant de la Martinique). Lettre autographe recommandant à un curé de faire voter pour Louis-Napoléon Bonaparte.

Le suffrage universel revendiqué et redouté par les Républicains en 1848

« Les oppositions ou les forces nouvelles sont généralement favorables à des campagnes longues, alors que les détenteurs du pouvoir ou les formations plus anciennes se prononcent plutôt pour des délais plus courts. Ce clivage est apparu dès la première consultation du suffrage universel masculin en France, au lendemain de la révolution de février ]848 qui renversa la monarchie constitutionnelle, à propos de la fixation de la date des élections d'une assemblée constituante. Le Gouvernement provisoire souhaite une échéance proche pour sortir précisément du provisoire; contrairement à la logique qui voudrait que les éléments les plus démocratiques militent pour que la parole soit donnée le plus tôt possible au peuple, les républicains les plus avancés font pression pour l'ajournement des élections. Ils redoutent que les électeurs, sans expérience politique, prématurément consultés, ne portent leur confiance sur des notables déjà connus d'eux. Une première manifestation arrache un report de quelques semaines. Une deuxième tentative échoue : les élections ont lieu deux mois après la chute de Louis-Philippe et leur résultat justifiant partiellement les appréhensions des démocrates en envoyant siéger à l'Assemblée nationale une majorité d'hommes d'ordre. C'est une règle assez générale que le suffrage universel, dans ses premières expressions, est plutôt conservateur. »

René Rémond. Les campagnes électorales en France de 1848 à nos jours, in Député, Députés p. 16 (Assemblée nationale, 1991).

La « candidature officielle »

Sous le Second Empire, le suffrage universel a deux fonctions d'inégale importance : élire l'Empereur, une fois pour toutes, puisque l'Empire est héréditaire ; puis, « nommer les députés au Corps législatif », tous les 6 ans.
Encore faut-il, explique Persigny, ministre de l'Intérieur de Napoléon III, dans une célèbre circulaire du 11 février 1852, que « le peuple soit mis en mesure de discerner quels sont les amis et quels sont les ennemis du Gouvernement qu'il vient de fonder ».
D'où la "candidature officielle". Le candidat officiel est non seulement désigné, mais aidé et imposé par le gouvernement, au moyen de pressions de tout genre : subventions et promesses, menaces physiques et morales, vexations ou arrestations, irrégularités dans le scrutin.
L'affiche blanche, placardée par les soins de l'administration aux emplacements légaux, qu'on ne pouvait lacérer, sous peine de délit, était le symbole de la candidature officielle. Les candidats de l'opposition devaient apposer, sans aide et à leurs frais, une affiche de couleur, déchirée souvent par des fonctionnaires locaux trop zélés.

- Affiche - Avis au public
« ... Les placards de l'autorité sont les seuls qui doivent être imprimés sur papier blanc... »

- Circulaire du 11 février 1852, signée F. de Persigny. Le Moniteur universel du 12 février 1852.

- Bulletin de vote (1849).

La domestication du suffrage universel par les notables

Dans ce passage de ses Mémoires posthumes (1893), Tocqueville raconte comment les habitants de son bourg de Normandie, près de Cherbourg, sont allés pour la première fois aux urnes, le 23 avril 1848 (jour de Pâques). Presque partout en France, le premier usage du suffrage universel a confirmé les influences ancestrales, du curé, du châtelain, du grand propriétaire, des notables appartenant aux classes dominantes. On remarqua également que les trois quarts des élus auraient été éligibles sous le régime censitaire antérieur.
D'autres témoignages confirment le caractère collectif, et comme cérémoniel, que gardera longtemps l'expression du suffrage universel, et l'influence exercée sur lui par les autorités religieuses et sociales.
Les Républicains, qui avaient demandé et obtenu le report des élections, n'avaient pas tort de craindre que, faute d'éducation suffisante, le suffrage ne s'exerce dans un sens conservateur, voire réactionnaire et démagogique comme cela sera le cas moins de quatre ans plus tard avec Louis Napoléon Bonaparte. Il faudra du temps pour concilier République et suffrage, c'est-à-dire « républicaniser »le suffrage universel.

- Alexis de Tocqueville. Souvenirs publiés par le comte de Tocqueville. Paris, Calmann-Lévy, 1893.

- « Le vote dans les campagnes ».
L'Illustration du 16 décembre 1848.

- « Les élections législatives, un scrutin en Beauce ». Le Monde illustré du 26 février 1876.

« Qui eût dit cela du suffrage universel ? »

Récit par Victor Hugo, dans Choses vues, de sa conversation, en février 1849, en sortant de l'Académie française, avec le chancelier Pasquier (1767-1862), haut dignitaire de tous les régimes français depuis le Premier Empire. Évoquant le tremblement de terre politique de l'année 1848, le vieux chancelier rêve sur le suffrage universel, repoussé avec horreur par la monarchie censitaire, alors qu'il l'aurait peut-être préservée de la Révolution. Une grande chance manquée ?

Intéressante contribution à la thématique de la virtualité conservatrice du suffrage universel, découverte tardivement par les Royalistes, mais à laquelle les Républicains eux-mêmes ont cru, puisqu'ils ont fait reporter la date de la première élection au suffrage universel.

duc Etienne-Denis Pasquier, chancelier de France, Membre de l'Académie française (1767-1862)

Duc Etienne-Denis Pasquier, chancelier de France,
membre de l'Académie française (1767-1862)

Victor Hugo

Victor Hugo

Bibliothèque de l'Assemblée nationale - Photo Irène Andréani


Quel malheur d'être en République !
(extrait d'une lettre inédite)

Témoignage du désarroi d'un grand dignitaire conservateur libéral, devant le bouleversement de la vie politique et sociale qui s'est produit en France dans l'année 1848, et à la veille des élections présidentielles qui vont porter au pouvoir Louis Napoléon Bonaparte. 1793 va-t-il revenir ! s'inquiète le duc de Broglie. Non tente-t-il de se rassurer, car « les populations des campagnes sont saines ».
Mais la république est là, « odieuse » et « incapable ». Intéressante dissociation entre le suffrage universel, dont l'aristocratie française peut s'accommoder, car ses virtualités sont conservatrices - « on fait les élections avec des paysans » dira Guizot dès 1852, -et la République-, par essence révolutionnaire, et destructrice de l'ordre social.
Le duc Victor de Broglie (1785-1870), marié à la fille de Mme de Staël, fut plusieurs fois ministre sous Louis-Philippe. Son fils Albert devait diriger à deux reprises le gouvernement de la France après le Second Empire, la première fois en 1873 après la chute de Thiers, la seconde en 1877 lors de la crise du 16 mai d'où la République parlementaire sortit consolidée.

- Victor de Broglie. Lettre autographe du 23 novembre 1848. (Bibliothèque de l'Assemblée nationale).

- Le duc de Broglie. D'après la photographie de M. Reutlingen. L'Illustration du 5 février 1870.

« Le suffrage universel : est-ce conciliable avec la République ? »

Dans une brochure publiée après les élections de 1863 au Corps législatif, « Les démocrates assermentés et les réfractaires », Proudhon, socialiste atypique, se demande si la fatalité du suffrage universel n'est pas d'aboutir au césarisme, comme cela s'est produit sept fois en France de 1800 à 1852.

- PROUDHON (P.J.). Les Démocrates assermentés. Paris, E. Dentu, 1863.

« La première réflexion que suggère la Constitution de 1852, c'est que le suffrage universel dont elle relève, quelque part qu'il ait été pratiqué, a toujours reçu son institution d'un parti démocratique-républicain, jamais d'un empereur, d'une aristocratie ou d'un roi ; et qu'une fois établi, ce même suffrage s'est constamment retourné contre ses auteurs et a produit, au lieu de la République dont on le supposait l'expression, la dictature perpétuelle, l'empire. C'est ainsi qu'à Rome la démocratie aboutit par le suffrage universel au césarisme ; en France, le peuple de Danton, de Robespierre et de Marat a voté sept fois l'empire : en 1800. 1802, 1804. 1815, 1848. 1851 et 1852. D'où peut venir un tel renversement ? Jusqu'à présent la république, de même que la monarchie constitutionnelle, a eu pour condition de durée la prépondérance d'une aristocratie ou bourgeoisie ; l'intervention populaire lui a été toujours fatale. La conciliation du suffrage universel et de la République serait-elle possible ? »...

Voir aussi : P.J. Proudhon, Une mystification et une tyrannie (Théorie du mouvement constitutionnel au XIXe siècle)

La semi-adhésion des intellectuels au suffrage universel

Le consentement des intellectuels français à la République et au suffrage universel, dans les premières années de la IIIe République n'a pas été sans réserves ni arrière-pensées. Dans ce texte, publié en 1880, Emile Littré rend hommage au principe de l'universalité du suffrage, mais écarte aussitôt la démocratie directe qu'avait tenté de réaliser la Convention avec la Constitution de 1793. Littré estimait, en accord avec la majorité des républicains de l'époque, que ce type de démocratie, difficile à mettre en pratique dans un grand État, était en outre néfaste, car il confie au suffrage universel des choix qu'il n'est pas capable de faire. Le souvenir des plébiscites bonapartistes est loin d'être estompé.

- Emile Littré. De l'établissement de la Troisième République. Paris, Aux bureaux de la Philosophie positive, 1880.

- Emile Littré. Lettre autographe du 13 mars 1871.

- « Contradiction » par Honer. Caricature. Le Grelot du 25 juillet 1875.

JAURÈS et le parlementarisme

Jean Jaurès à la tribune

Jean Jaurès à la tribune

René Rousseau-Decelle, début du XXe siècle

Assemblée nationale

L'anti-parlementarisme que critique Jaurès dans ce texte s'inscrit dans la filiation de Rousseau et de Proudhon. Le suffrage universel, parce qu'il est l'expression indifférenciée du nombre, est accusé de trahir les intérêts réels de la majorité sociale, et en particulier de la classe ouvrière.
A la veille de 1914, sous l'influence notamment de Jean Jaurès, la SFIO avait réussi en partie, contre le syndicalisme révolutionnaire, à convertir le mouvement ouvrier aux mérites du régime représentatif.

- Jean Jaurès. Extrait du discours de Toulouse. 1908.

« Pour moi, je vous le déclare très nettement, j'aimerais infiniment mieux pour le Parti socialiste, pour le prolétariat, qu'il dise nettement, clairement : "dans le Parlement, foyer de transactions périlleuses, il n'y a rien à faire : c'est la corruption, ou, si on aboutit à quelques semblants de résultats, ce sont des résultats misérables. Donc, il vaut mieux qu'au lieu d'aller se corrompre et créer au prolétariat de dangereuses illusions par l'envoi au Parlement de délégués inutiles, le Parti n 'ait pas de délégués au Parlement, qu'il reste tout entier en dehors de cette forteresse de la bourgeoisie et qu 'il s'applique du dehors, avec toute son énergie révolutionnaire, à l'investir un jour". C'est un langage que je combattrais mais il me paraîtrait moins redoutable au Parti que le langage de ceux qui veulent encore envoyer des délégués au Parlement, mais en déclarant d'avance qu'ils n'y joueront qu'un rôle de dérision, d'illusion, d'impuissance et de corruption... Je prétends que c'est là, que c'est dans l'évaluation des réformes, qu 'est entre nous le malentendu essentiel ».

[Dossier Jaurès]

La critique socialiste du suffrage universel

La doctrine socialiste a fondé sur une distinction entre le citoyen et le producteur sa critique du suffrage universel et du parlementarisme. Le candidat député, pour obtenir le plus de voix possible, s'adresse aux citoyens globalement, quelle que soit leur place dans le processus de production. Se réclamant de la lutte de classe, de nombreux socialistes ou bien ont récusé les élections et le système parlementaire, s'en tenant strictement au terrain de la production, ou bien ont utilisé le Parlement comme un simple instrument de propagande. Pour Marx, la « République » est un mot vide de sens, une mystification. La démocratie parlementaire n'est que l'avatar moderne de la vieille domination de classe. Et de dénoncer le « crétinisme parlementaire ».

Suffrage universel socialisme et technocratie

Jules Guesde a innové dans la critique socialiste du suffrage universel en essayant de montrer par exemple, dans un discours prononcé à la Chambre des députés en juin 1895, que les bonnes intentions des législateurs en matière sociale sont aussitôt contredites par les textes d'application. Le législateur peut bien instituer le repos hebdomadaire (il ne le fera en fait que dix ans après) le "règlement d'administration publique" le supprime aussitôt après. Cette critique du pouvoir réglementaire, négateur du suffrage universel, annonce la dénonciation moderne de la technocratie, seule détentrice du véritable pouvoir, entre les mains de laquelle le législateur abdique.

« A peine la loi votée, on n'a qu'une idée en haut Lieu : en restreindre l'application, au moyen de règlements dits d'administration publique; ces règlements disent : oui, le où la Chambre, où le Parlement avait dit : non. Toutes les prescriptions, toutes les interdictions décidées par vous sont emportées en quelques lignes. En réalité, vous n'êtes plus le législateur ; vous n'êtes qu'un simple Conseil d'État proposant des lois qu'un règlement d'administration publique, modifie, mutile et annule è volonté. Vous avez démissionné ; vous avez abdiqué la fonction qui vous était imposée par le suffrage universel et la souveraineté nationale dont vous êtes l'expression ; de telle sorte que nos lois de fabrique pourraient et devraient toutes se libeller comme suit :
"Art. 1er - Le travail de nuit est supprimé ; le repos hebdomadaire est obligatoire ; on ne pourra faire travailler, selon les catégories de travailleurs, que dix, onze ou douze heures.
Art. 2 Un règlement d'administration publique pourra toujours supprimer le repos hebdomadaire, rétablir le travail de nuit et autoriser les patrons a exploiter leur personnel pendant autant d'heures qu'il leur conviendra pour augmenter leurs profits. (Très bien I très bien ! à l'extrême gauche).
Tel est l'état fidèle, la photographie de notre législation ouvrière. »

Les oppositions au suffrage universel

Au XXe siècle, la République eut à subir deux vagues d'attaques provenant de directions totalement opposées :

1. Celles de l'extrême droite du début du siècle qui ne songe qu'à exterminer la gueuse :


a) « Chanson des camelots du roi » (vers 1910)
b) Léon Daudet - « Police politique » (1934)
c) Anatole France faisant parler un ultra-royaliste dans « M. Bergeret à Paris » (1900) ;

2. Celles de la jeunesse contestataire de mai 68 qui, par ses inscriptions murales et ses affiches, rejette le concept d'élection.

- « Chanson des Camelots du Roi ». in « Histoire de France par les chansons » de Pierre BARBIER et France VERNILLAT. Paris, Gallimard, 1961.

- Anatole France. Monsieur Bergeret à Paris. Paris, Calmann-Lévy, 1927.

- Léon Daudet. La police politique. Ses moyens et ses crimes. Paris, Denoël et Steele, 1934.

L'Action française et le suffrage universel

Charles Maurras, théoricien monarchiste, chef du mouvement d'Action française, fondée en 1899, ne demandait pas l'abolition du suffrage universel, mais au contraire, affirmait-il par dérision, son extension : aux femmes, aux mineurs, aux « enfants à la mamelle » représentés par leurs parents... Mais c'était pour le discréditer et lui refuser tout pouvoir. Les électeurs, selon lui, sont incapables de se prononcer en faveur du bien public, incompétents pour le discerner, inaptes à désigner les bons gouvernants. « La démocratie c'est le mal, la démocratie c'est la mort ».

- Charles Maurrras. Dictionnaire politique et critique. Paris, Fayard, 1933.

Du reste, le suffrage universel est conservateur :

« Nous n'avons jamais songé à supprimer le suffrage universel. On peut dire que le suffrage universel doit élire une représentation et non un gouvernement, sans vouloir supprimer ce suffrage, et en voulant tout le contraire. Car ce suffrage, entre bien des vertus ou bien des vices, possède une propriété fondamentale, inhérente à son être même : Le suffrage universel est conservateur. Les théoriciens plébiscitaires n'ont pas tort de comparer le suffrage universel à la « masse » des physiciens. Il est à peu près aussi « inerte » qu'elle. Leur tort est de mal appliquer cette vérité, et de considérer un suffrage inerte soit comme le moyen de créer le Souverain, soit comme un ressort d'opposition et de révolution. Leur erreur sur le premier point est évidente. Sur le second, il suffit de songer qu'il faut un prestige bien fort, une popularité bien puissante pour émouvoir, pour ébranler un pesant amas de volontés qui ne concordent que dans l'idée d'un profond repos. L'appel au peuple peut être un utile et puissant levier dans les périodes de trouble, quand le gouvernement hésite et incline de lui-même à la mort. Il ne vaut pas grand-chose dans les autres cas. Il ne vaut rien contre un parti bien constitué, fort, uni, résolu à exploiter la nation jusqu'à l'os. [...] La foule acquiesce, suit, approuve ce qui s'est fait en haut et par-dessus sa tête. Il faut des mécontentements inouïs pour briser son murmure d'approbation. La foule ressemble à la masse : inerte comme elle. Ses violences des jours d'émeute sont encore des phénomènes d'inertie; elle suit la ligne du moindre effort; il est moins dur de suivre des penchants honteux ou féroces que de leur résister par réflexion et volonté. La faculté de réagir, très inégalement distribué, n'arrive à sa plénitude que dans un petit nombre d'êtres choisis, seuls capables de concevoir et d'accomplir autre chose que ce qui est. Le nombre dit amen, le suffrage universel est conservateur. »

- Charles Maurras, Mes idées politiques Fayard; 1937

La Gueuse

« La Gueuse » est le terme employé par les monarchistes pour désigner la République française. Le Grand Dictionnaire encyclopédique de la langue française (tome 5, p. 5043) en fait remonter l'emploi au 24 mai 1873 : ce jour-là, à l'Assemblée nationale, le général Changarnier (1793-1877), député royaliste, aurait dit, en soutenant une interpellation qui fit tomber Thiers : « Il n' y a plus qu 'un léger effort à faire pour enterrer la Gueuse. »
Lors de récentes recherches sur ce sujet le recteur Gérald Antoine a relevé toutefois que lors du débat du 24 mai 1873, Changarnier « n'eut que le temps de demander la parole, sans avoir celui de la prendre » (Annales de l'Assemblée nationale, t. 18, p. 63). Faute d'un recueil complet des discours de Changarnier, l'incertitude demeure : s'agit-il d'une « intervention préparée, mais non prononcée, ou d'un propos de couloir ? ».
Il est sûr en tout cas que l'expression devint courante dès la fin du XIXe siècle dans le langage royaliste. Anatole France dans M. Bergeret à Paris (1901) fait dire à un jeune trublion réactionnaire: « Je ne suis pas tendre pour la gueuse. Mais il faut reconnaître que la République est quelquefois bonne fille ». A noter que ce trublion est candidat aux élections : preuve que l'extrême droite n'avait pas renoncé à l'époque à utiliser le suffrage universel contre la République. Léon Daudet, principal polémiste de l'Action française, parle souvent de « la Gueuse ». « Si elle (la République) n'est pas renversée, dans un mouvement de mépris et d'horreur, cette Gueuse, elle fera sans doute mieux une autre fois. »

Léon Daudet, La police politique. Paris, 1934. p. 168).

La Gueuse a également fait carrière , jusqu'en 1940, dans la « Chanson des Camelots du Roi » :

« Et viv' le Roi, à bas la République !
Et viv' le Roi, la gueuse, on la pendra ! »

- Chanson « Quand on pendra la Gueuse au réverbère ». in « Histoire de France par les chansons » de Pierre BARBIER et France VERNILLAT - Paris. Max Fourny, 1982.

La dérive bonapartiste du suffrage universel

Cette brochure de propagande électorale illustre la survivance, après la chute du Second Empire en 1870, de la tentation bonapartiste. Les Républicains furent hantés, pendant une bonne partie de la me République, par le risque d'un retour de la déviation plébiscitaire et d'un usage perverti du suffrage universel.
Waldeck-Rousseau, président du Conseil (1899-1902), lui-même fils d'un adversaire de Napoléon III, parlera à la Chambre des députés en 1901 « des souvenirs qui mordent au coeur les fils ou descendants des proscrits de 1851 ».

Paul de Cassagnac (1842-1904) à plusieurs reprises député du Gers de 1876 à sa mort, fut le chef du parti bonapartiste à la Chambre. Il participa au mouvement boulangiste.

Le boulangisme

Le boulangisme est né de la déception provoquée, en particulier dans l'électoral populaire, par les premières années de la République, qui était « si belle sous l'Empire ». La gestion des « Républicains opportunistes au pouvoir depuis 1880 paraît marquée par un certain déficit en matière sociale, et la timidité en politique étrangère. S'y ajoutent les scandales financiers qui discréditent une partie de la « classe politique ». L'addition des mécontentements, des déceptions, de l'orgueil national frustré, aboutit à ce que Maurice Barrès, élu député de Nancy de 1889, témoin engagé de cette époque, a appelé dans son roman L'appel au soldat (1900) : « le dégoût collecteur ».
Le général Boulanger a été l'incarnation de ce mouvement, qui tient dans une idée très simple : « la dispersion des bavards du Parlement et leur remplacement par une République pure et dure » (Michel Winock). « Le coup de balai », « Sortez les sortants » : ces slogans sont promis à un long avenir dans l'histoire des Républiques françaises.

Vichy contre le suffrage universel

Le régime de Vichy a permis la revanche, éphémère, des ennemis jamais réconciliés de la République et de la démocratie parlementaire. C'est le suffrage universel qui est le mal, pense-t-on dans l'entourage de Pétain, c'est le système représentatif qui est coupable de la débâcle de la France, c'est la démocratie qu'il faut extirper.
Le chef de « l'État français » a multiplié les déclarations en ce sens : « le nombre est incompétent, périodiquement tourbillonnant » (8 juillet 1941). Atomisé en individus, il est incapable de se déterminer en fonction du bien commun que seule une élite peut définir. « Il ne suffit plus de compter les voix, il faut peser leur valeur ». « Un petit nombre conseille, quelques-uns commandent, un chef gouverne ».
La haine de la démocratie qui a marqué l'idéologie réactionnaire de Vichy n'était pas exclusive de motifs personnels : quelques-uns des ministres de Pétain (Alibert, Barthélemy...) avaient été des vaincus du suffrage universel, entre les deux guerres.
L'effigie du « chef de l'État » remplace celle de Marianne sur le timbre-poste. Le pouvoir personnel de Pétain ne laissa guère de place au principe électif. Le Parlement n'est pas dissous, mais il ne se réunira jamais. La loi du 12 octobre 1940 supprime les conseils généraux et nomme des conseils administratifs dans chaque département. Celle du 16 novembre 1940 modifie le régime juridique des communes de plus de 2 000 habitants. Les maires ne sont plus élus, mais désignés par le Gouvernement. Les conseils municipaux sont formés à partir d'une liste composée et proposée par le maire.
Le dessein de Vichy est fondamentalement de « supprimer les résidus républicains qui gangrènent l'arbre national ».
Il est vrai que le projet de Constitution signé par Pétain le 30 janvier 1944 prévoyait, à terme indéfini, l'octroi du droit de vote aux femmes. Mais ce progrès était immédiatement annulé par la mise en place d'un vote familial. Celui-ci, dans la pensée réactionnaire a toujours fait partie d'une stratégie de contournement du suffrage universel, fondé sur le principe républicain : un homme - une voix.

- Loi du 12 octobre 1940 portant suspension des conseils généraux et des conseils d'arrondissement. Journal officiel de la République française du 13 octobre 1940.

- Loi du 16 novembre 1940 portant réorganisation des corps municipaux. Journal officiel de la République française du 12 décembre 1940.

La haine de la République

De 1940 à 1944, la quasi-totalité de la presse collaborationniste, à Paris, n'a cessé de dénoncer la République avec véhémence, dans un style souvent ordurier.

Le suffrage universel, le système parlementaire sont confondus dans la même ignominie. La défaite de la France a libéré une haine de la République assoupie, mais non éteinte.

- Henri Béraud. Le Pilori, 10 juillet 1942.

« Si la France s'est écroulée en 1940, c'est à la République qu'elle le doit, c'est elle qui nous a conduits aux abîmes ».

- Robert Brasillach. « A bas la République », in Je suis partout du 9 juin 1941.

« Non, nous ne voulons plus du parlementarisme. Nous ne voulons plus du contrôle absolu de l'élu par l'électeur. Du marchandage des voix. Des coalitions d'intérêts contre l'intérêt national. De l'irresponsabilité unie à la toute puissance. Des comités. Des loges maçonniques. De la mystique de l'individu. Du bavardage. Du désordre. Du pillage de l'État.
La République, c'est cela.

C'est en vain que la République a encore de zélés défenseurs. C'est en vain qu 'on invoque le Peuple souverain. Qu 'on agite les épouvantails variés du militarisme, du cléricalisme et de la servitude. Nous ne sommes, nous, ni militaristes, ni cléricaux, ni esclavagistes. Mais nous ne voulons pas revenir à la dictature du pouilleux, du franc-maçon, du juif et de l'instituteur révolutionnaire... »

Une certaine survie de Vichy

Quelques réflexions que rapporte de temps en temps la presse, comme celle du comédien Jacques Dufilho au printemps 1992, telle décision de justice qui disculpa l' « État français » -affaire Touvier-, la survivance d'une presse nostalgique et hagiographique, qui vénère en Pétain un martyr, suggèrent que l'esprit de Vichy, c'est-à-dire la répulsion pour le suffrage universel, la République et la démocratie n'est pas mort en 1944, mais traîne encore ça et là dans l'air du temps et n'attend qu'un moment propice pour s'exprimer à voix plus haute

- Propos de Jacques Dufilho. Le Monde du 16 juin 1992.

Le suffrage universel vu par les humoristes
(1902)

Cette pseudo-profession de foi, assortie d'un programme non moins fantaisiste, figure dans le recueil publié en 1902, sous le titre « Le Captain Cap. », par l'humoriste Alphonse Allais.
Le faux programme électoral a été un genre journalistique, et parfois littéraire, très en vogue à la fin du XIXe siècle. Alfred Jarry lui-même y a sacrifié : le père Ubu, en plusieurs scènes d'Ubu roi, présente un programme politique, hautement démagogique. La caricature, en l'espèce, est un hommage rendu à la vitalité du suffrage universel et de la vie politique dont il est le principal mécanisme.

Votez fou : Captain Cap sur LCP-Assemblée nationale

La dérision anarchiste : « sois pas votard »

Le genre de la « chanson politique » a presque complètement disparu. Il a été florissant sous la IIIe République, au moins jusqu'en 1914, ; compris dans certains débats parlementaires.

La « chanson du populo », extrait de l'Almanach du Père Peinard de 1898 est l'oeuvre de Joseph Émile Pouget (1860-1931), anarchiste emprisonné de 1883 à 1886. Il fait paraître le Père Peinard (1889-1894) puis l'Almanach du Père Peinard (1895-1896). Rédacteur de la Voix du Peuple organe de la CGT créé en 1900, il est avec Griffuelhes l'un des principaux animateurs du courant syndicaliste-révolutionnaire alors majoritaire à la CGT « Sois pas votard » est un slogan qui a retrouvé quelque à certaines périodes.

- Votard est un terme péjoratif qui, dans le vocabulaire anarcho-syndicaliste de la fin du XIXe siècle désigne l'homme du peuple assez naïf pour préférer l'illusoire élection à l'action directe. Dan l'hebdomadaire La Révolution sociale du 29 août 1881. Louise Michel, commentant le résultat d'un élection partielle, se félicite que « le peuple ouvrier votard » n'ait presque pas augmenté ses voix (cité par Jean-Paul Brunet. La police de l'ombre, p. 56 - Paris. 1990).

La dérision anarchiste

Ce texte de l'écrivain Jean Paulhan, secrétaire général de la Nouvelle revue française de 1926 à 1968, illustre l'ingéniosité festive de la propagande anarchiste contre le phénomène électoral. On comprend aussi en le lisant pour quelles raisons cette propagande avait peu de chance d'être efficace.
Émile Armand, ancien membre de la bande à Bonnot, fut condamné en 1913 à 20 années de déportation au bagne de Cayenne.
Jean Paulhan (1884-1968) fut élu à l'Académie française en 1967 peu avant sa mort.

- Jean Paulhan. Allocution en l'honneur d'Émile Armand, in oeuvres complètes - T. 5. Cercle du Livre précieux, 1970.

Campagne électorale

Camarades,
Lorsque j'étais très jeune, du temps d'Émile Henry et de Jean Grave, voici comment nous fêtions les dimanches d'élections, comme aujourd'hui : nous faisions monter sur une charrette un petit âne blanc que nous nous étions procuré la semaine d'avant, et puis nous promenions la charrette avec l'âne sur les boulevards de la rive gauche. Sur le plus de boulevards possibles. L'âne voulait dire que les candidats députés ou conseillers municipaux n 'étaient pas très intelligents. Le blanc voulait dire qu 'au lieu de voter pour des crétins qui nous trahiraient demain, il valait mieux apporter dans l'urne un bulletin blanc. L'ensemble était à la fois un peu simpliste et un peu compliqué, et je ne sais pas si tous les promeneurs du dimanche -dont bon nombre, d'ailleurs, avaient déjà voté- comprenaient l'allusion, les deux allusions. Il nous suffisait bien, pour croire à notre petite propagande, d'apprendre le lendemain qu 'on avait trouvé dans les urnes pas mal de bulletins blancs.

La République des camarades

Le livre du journaliste Robert de Jouvenel, publié en 1914, à l'apogée de la République parlementaire, en critique les facilités et les complaisances. Mais sa description de la vie politique française, telle que l'ont modelée quelques décennies de suffrage universel, est sans venin. Sans complaisance non plus.
« Camarades »
n'est pas très loin de «complices ». Robert de Jouvenel montre que l'élite est un réseau, le pouvoir un échange. Dans la classe politique, on négocie plus qu'on ne commande. D'où un double risque de corruption, pour les individus et pour les institutions.

- Robert de Jouvenel. La République des camarades. Paris, Bernard Grasset 1914. . Nouvelle édition précédée d'un avant-propos par Paul Morand. Paris, Bernard Grasset, 1934.

. La République des camarades. Préface de François Bourricaud. Slatkine reprints, 1986.

« Michelet appelait la République "une grande amitié".
Michelet était un poète et les temps sont changés : la République n'est plus qu'une grande camaraderie.
Entre les hommes chargés de contrôler à un titre quelconque les affaires publiques, une intimité s'établit. Ce n'est ni de la sympathie, ni de l'estime, ni de la confiance : c'est proprement de la camaraderie, quelque chose, en somme, d'intermédiaire entre l'esprit de corps et la complicité.
La démocratie, qui reposait sur le contrôle, s'est endormie sur la complaisance.
Ce pays n'a plus d'institutions. »

Mai 1968

Né à Paris - Nanterre et la Sorbonne - le mouvement de mai 1968 a gagné progressivement les grandes capitales régionales, les centres universitaires, les citadelles ouvrières (Nantes, Sochaux, Flins...)

Il fut porté à l'incandescence par la conjonction de revendications sociales et d'un courant d'agitation intellectuelle qui libère sur les murs et dans les rues une fièvre de déclarations, d'images et de slogans. « En mai, on a pris la parole comme on a pris la Bastille en 1789 ».

Sur les murs s'exprime le refus d'une issue classique, c'est-à-dire électorale, du conflit. L'aspiration à l'« action directe » suscite la résurgence des vieux mots d'ordre contre le suffrage universel.

Les affiches de mai 68

Voir : Mai 68 et ses suites législatives immédiates - Chronologie

Voir aussi : Jean-Paul Sartre « Élections, piège à cons » in Les Temps modernes, 1973.

« Le suffrage universel est une institution donc un collectif qui atomise ou sérialise les hommes concrets et s'adresse en eux à des entités abstraites, les citoyens, définis par un ensemble de droits et de devoirs politiques, c'est-à-dire par leur rapport à l'État et à ses institutions. L'État en fait des citoyens en leur donnant, par exemple, le droit de voter une fois tous les quatre ans, à condition qu'ils répondent à des questions très générales - être Français, avoir plus de vingt et un ans - qui ne caractérisent vraiment aucun d'entre eux. De ce point de vue, tous les citoyens, qu'ils soient nés à Perpignan ou à Lille, sont parfaitement identiques, comme nous avons vu qu'étaient les soldats dans l'armée : on ne s'intéresse pas à leurs problèmes concrets qui naissent dans leurs familles ou dans leurs rassemblements socioprofessionnels. En face de leur solitudes abstraites et de leurs séparations se dressent des groupes ou partis qui sollicitent leurs voix. On leur dit qu'ils vont déléguer leur pouvoir à l'un ou à plusieurs de ces groupements politiques. Mais, pour « déléguer son autorité », il faudrait que la série constituée par l'institution du vote en possédât au moins une parcelle. Or ces citoyens identiques et fabriqués par la loi, désarmés, séparés par la méfiance de chacun envers chacun, mystifiés mais conscients de leur impuissance, ne peuvent en aucun cas, tant qu'ils ont le statut sériel,constituer ce groupe souverain dont on nous dit qu'émanent tous les pouvoirs, le Peuple. Attendu qu'on leur a octroyé le suffrage universel, nous l'avons vu, pour les atomiser et les empêcher de se grouper entre eux. [...]

Voter, c'est sans doute, pour le citoyen sérialisé, donner sa voix à un parti, mais c'est surtout voter pour le vote, [...] c'est-à-dire pour l'institution politique qui nous maintient en état d'impuissance sérielle. »

Critiques paradoxales du suffrage universel

Philippe Braud, professeur de science politique à l'Université de Rennes, a publié en 1980 un ouvrage au titre provocateur : « Le suffrage universel contre la démocratie », où il relève l'absence de corrélation entre vote et catégorie socioprofessionnelle et le maintien de bastions traditionnels de la gauche ou de la droite à base purement géographique. La principale fonction du suffrage universel serait d'entretenir des illusions et la liturgie du consensus ne servirait qu'à faire accepter la réalité d'un pouvoir fondé, en dernière instance, sur un rapport de forces. L'excessive valorisation du suffrage universel conforte une société toujours plus programmée et plus centralisée et empêche des débats démocratiques à un échelon plus restreint.

Guy Hermet, directeur de recherches à la Fondation nationale des sciences politiques, a repris quelques-unes de ces thèmes en 1989 dans « Le peuple contre la démocratie ».

Les citoyens ne sont-ils pas à l'origine de certains des maux de la démocratie ? Les régimes représentatifs sont les plus efficaces instruments de préservation de l'ordre social ; la cooptation et l'inamovibilité relative des dirigeants demeurent de règle dans toutes les organisations. Les dirigeants démocratiques qui, par tendresse ou mépris, affectent de préserver le bonheur des citoyens en ne leur dévoilant pas le fond de leur pensée, entendent surtout entretenir la fidélité des électeurs : la participation électorale fait tourner la roue du pouvoir et garantit l'existence des démocrates professionnels. Le recours périodique aux élections est la technique la plus efficace pour « maximiser le pouvoir en minimisant la participation ».

Mais cette prise de conscience peut être le point de départ d'une nouvelle relation entre gouvernés et gouvernants.

- Philippe Braud. Le suffrage universel contre la démocratie. Paris, Presses universitaires de France, 1980.

- Guy Mermet. Le peuple contre la démocratie. Paris, Fayard, 1989.

ZOLA, journaliste républicain

Les premiers pas de la IIIe République, après Sedan et la chute du Second Empire, ont eu la chance d'être décrits par Émile Zola.

Du 13 février 1871 au 3 mai 1872, Zola a suivi jour après jour pour les lecteurs de La Cloche, à Bordeaux d'abord, puis à Versailles, et enfin à Paris, les débats de l'Assemblée nationale élue au lendemain de la défaite. Journaliste attentif et scrupuleux, il s'inquiète de l'hésitation des députés à proclamer franchement la République : « Il serait à désirer qu'il n'y eût qu'un parti dans l'Assemblée, celui de la France, et que ce parti comprît la nécessité absolue de l'État républicain ».

Par la suite, dans les années 80, Zola reviendra au mépris de sa jeunesse pour la politique : « C'est comme une écume d'ignorance et de vanité que le suffrage universel pousse dans Paris ». Pour le sortir de sa tour d'ivoire intellectuelle, il ne faudra rien de moins que l'affaire Dreyfus.

- Émile Zola. Manuscrit de deux articles « À l'Assemblée nationale » destinés à la revue parisienne La Cloche. Bordeaux 14 et 15 février 1871.
Avec corrections et indications typographiques au crayon bleu.

Lettre de Zola, Bordeaux 14 février 1871
Manuscrit d'un article de Zola « A l'Assemblée nationale » destiné à la revue parisienne La Cloche
Bordeaux, 14 février 1871
Bibliothèque de l'Assemblée nationale

- « Bordeaux le 12 février 1871. M. Jules Favre remet entre les mains de l'Assemblée nationale les pouvoirs du Gouvernement de la Défense nationale ».
Le Monde illustré du 25 février 1871.

- La Cloche. Rédacteur en chef : Louis Ulbach.
Numéro du mardi 28 février 1871.

Manchette de La Cloche

Voir aussi :

Émile Zola : repères biographiques - Zola au Panthéon

L'affaire Dreyfus : chronologie - réhabilitation d'Alfred Dreyfus

Maximilien de ROBESPIERRE, un précurseur

- Discours à l'Assemblée constituante : 11 août 1791

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