Accueil > Histoire et patrimoine > La République et le suffrage universel > > Le référendum > Édouard Balladur : « Des élections législatives plutôt qu'un référendum »

Le référendum

Mai 1968

Édouard Balladur

Des élections législatives plutôt qu’un référendum

 Jeudi 30 mai

[...]

A peine rentré de l'Élysée, le Conseil des ministres terminé, Pompidou nous appela dans son bureau, Jobert, Juillet et moi. Tout était changé, il exultait, et, lui toujours si maître de ses émotions, ne pouvait contenir sa joie.

« Voilà ! J'ai vu le Général avant le Conseil et je lui ai dit : « Mon Général, le référendum a eu lieu hier. Vous l'avez emporté, il faut que je parte pour vous laisser les mains libres. » II m'a répondu : « Si vous partez, je pars aussi. Vous restez ! » Je lui ait répété que le référendum était inutile, dangereux, que l'inquiétude des Français hier, lorsque son départ avait été connu, avait tout changé; j'ai obtenu qu'il y renonce, il a compris que si l'Assemblée n'était pas dissoute, je maintiendrais ma démission. Ensuite le Conseil n'a duré que quelques minutes, ce n'était plus qu'une formalité. Il a eu pour moi des propos extraordinairement aimables, qui n'ont sans doute pas fait plaisir à tout le monde. J'ai carte blanche pour former un nouveau gou­vernement, le Général l'a dit devant tout le Conseil serais surpris d'y découvrir tellement  de  valeurs méconnues... »

Jobert avait apporté son transistor. Renonçant à la télévision, de Gaulle allait parler à la radio; tout était inhabituel depuis quelques jours. Bientôt, on entendit sa voix, lointaine et vigoureuse :

« J'ai envisagé depuis vingt-quatre heures toutes les éventualités, sans exception... Je ne me retirerai pas... Je ne changerai pas le Premier ministre dont la valeur, la solidité, la loyauté, méritent l'hommage de tous... »

Pompidou dit à mi-voix : « Au Conseil, tout à l'heure, c'était encore mieux... » De Gaulle continuait :

« Le Premier ministre me proposera les changements qui lui paraîtront utiles dans la composition du gouvernement. Je dissous aujourd'hui l'Assemblée nationale... Je diffère la date du référendum... Quant aux élections, elles auront lieu dans les délais prévus par la Constitution, à moins qu'on n'entende bâillonner le peuple français en l'empêchant de s'exprimer, en même temps qu'on l'empêche de vivre, par les mêmes moyens qu'on empêche les étudiants d'étudier, les enseignants d'enseigner, les travailleurs de travailler. Ces moyens ce sont l'intimidation, l'intoxication et la tyrannie... Si donc cette situation de force se maintient, je devrais, pour maintenir la République, prendre, confor­mément à la Constitution, d'autres voies que le scrutin immédiat du pays... La France, en effet, est menacée de dictature. On veut la contraindre à se résigner à un pouvoir qui s'imposerait dans le désespoir national... Naturellement, on le colorerait pour commencer d'une apparence trompeuse, en utilisant l'ambition ou la haine des politiciens au rancart.

Eh bien ! Non ! La République n'abdiquera pas, le peuple se ressaisira... »

Tout était dit.

Pompidou, libéré du poids qui pesait sur lui depuis la veille, souriait. La tristesse du matin, le désarroi du Premier ministre qui s'était jugé méconnu, abandonné, étaient évanouis. De Gaulle avait parlé le langage attendu, pas celui du lyrisme ou de la réforme, inadapté au moment présent, mais celui de la résolution, de la force. Tous ceux qui ne savaient plus que penser souhaitaient l'entendre, même ceux qui, quinze jours plus tôt, réclamaient sans cesse du gouvernement plus de sentiment. Aujourd'hui ce langage était le bon parce que de Gaulle, tirant la leçon des échecs précédents, avait suscité tellement d'inquiétudes par son départ que les Français attendaient anxieusement ce qu'il déciderait. Pompidou pensait que c'était aussi grâce à lui que ce langage pouvait désormais être compris.

 [...]

L’Arbre de mai, chronique alternée, Atelier Marcel Jullian, 1979