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Victor Hugo

Le politique


© Assemblée nationale

« Victor Hugo : grand poète, dommage qu’il ait fait de la politique »[1]. Souvent taxé de poète égaré en politique, caricaturé en gesticulateur criard dans le Journal pour rire, ou au contraire en « représentant représenté » par Daumier dans le Charivari, les critiques et les idées reçues ne manquent pas pour discréditer le député. Ses discours politiques ont longtemps été négligés, éclipsés par une monumentale œuvre poétique, romanesque et dramatique. Victor Hugo aurait été mauvais orateur, d’après l’idée fausse qu’on ne peut être à la fois grand poète et grand tribun. A la tribune, il lit ou récite des discours appris par cœur, ce qui est peu conforme à l’idéal de l’orateur à l’époque : celui de l’improvisateur. Il est qualifié par ses détracteurs de renégat ou d’apostat, de girouette ou de caméléon politique : il est vrai que le poète royaliste des Odes et Ballades s’est mué en député républicain à partir de 1849, semblant renier son passé de poète pensionné sous la Restauration et de membre de la Chambre des Pairs nommé par Louis-Philippe en 1845. Si les conservateurs dénoncent en lui un « néo-montagnard », les montagnards eux-mêmes s’en méfient du fait de ses anciennes positions conservatrices. Confronté aux périls de la tribune, ses discours provoquent souvent une vive agitation : il est très souvent moqué et interrompu. Son expérience des débats feutrés à la Chambre des Pairs ne lui est d’aucune utilité dans ces assemblées républicaines orageuses. S’il a connu des ratés, des métaphores médiocres, il impressionne malgré tout son auditoire et possède un véritable talent oratoire : Emile Zola se souvient de son habit noir boutonné, de sa cravate de soie blanche qui distingue les grands orateurs, et qui lui confère son « allure olympienne ». Dès 1848, Victor Hugo se fait une haute idée de son mandat de député : « J’accepterai avec recueillement cet austère mandat. Je le remplirai avec tout ce que j’ai en moi de dévouement, de désintéressement et de courage », promet-il dans sa Lettre aux électeurs du 29 mars 1848. C’est sans doute la raison pour laquelle il déplore la médiocrité supposée de l’Assemblée : Ledru-Rollin est qualifié de « Danton bâtard » par le député poète, qui se comporte en aristocrate recueillant les « pierres précieuses » tombées de la tribune, autrement dit les lapsus des autres députés. Il croit en la noblesse de la tribune, « bouche ouverte de l’esprit humain », « faisant la nuit pour en tirer le jour, faisant le chaos pour en tirer la vie, faisant la Révolution pour en tirer la République »[2]. Humaniste et idéaliste, il est un véritable orateur populaire, qui conçoit l’éloquence parlementaire comme une lutte, et qui prétend parler au peuple au-delà de l’Assemblée : « La tribune rayonne pour le peuple, il ne l’ignore pas ». Sa carrière politique fut relativement longue, quoique entrecoupée d’une période d’exil de dix-neuf ans: de son entrée à la Constituante en juin 1848 à sa mort en 1885, il a traversé trois régimes et fait partie de cinq assemblées (Chambre des Pairs sous la monarchie de Juillet, Constituante et Législative sous la Deuxième République, Chambre des députés et Sénat sous la Troisième République), où il a prononcé une centaine de discours. Son mandat de député à l’Assemblée fut assez bref : sous la Seconde République, il est élu représentant conservateur de la Seine, où il se comporte d’abord en observateur sans parti, au temps de la Constituante (4 mai 1848 - 26 mai 1849), puis en contestataire républicain à partir de 1849, alors qu’il siège à l’Assemblée législative (28 mai 1849 - 2 décembre 1851). Après dix-neuf ans d’exil (1852-1871), il fait un retour triomphal en France : élu représentant de la Seine en février 1871 sous la Troisième République, il adopte la posture d’un orateur national et populaire aux côtés des républicains les plus radicaux, jusqu’à sa rapide démission le 8 avril 1871.

 

 

La Seconde République : de l’observateur sans parti au contestataire républicain

Victor Hugo à la Constituante (juin 1848- mai 1849) : « l’orateur sans parti »[3]

« Victor Hugo est élu représentant de la Seine à la Constituante (4 mai 1848 - 26 mai 1849) le 4 juin 1848, à la faveur d’une élection complémentaire. Il a recueilli 60 000 voix sans avoir fait campagne. Il prononce douze discours à la tribune, qui traitent de sujet aussi divers que les ateliers nationaux (10 juin 1848), les lettres et les arts (20 septembre 1848, 3 avril 1849), la peine de mort (15 septembre 1848), la liberté de la presse (1er août 1848), ou la séparation de l’Assemblée (29 janvier 1849). Ces discours sont tantôt circonstanciels (sur la presse, les arts et les lettres), tantôt des discours de droit et de civilisation (peine de mort), tantôt des discours politiques (ateliers nationaux, séparation de l’Assemblée), conservateurs, souvent mal perçus et reniés a posteriori par Victor Hugo. La Constituante est pour l’orateur une période d’hésitations et d’indécisions. En effet, le jeune député occupe une position inconfortable entre les républicains à gauche, dont il partage les idées libérales et l’amour du peuple, mais redoute l’esprit de coterie et d’anarchie, et le parti de l’ordre, à droite, dont il partage le souci de l’ordre public mais condamne l’hostilité à toute réforme démocratique et à toute politique sociale. Au début de son mandat, il hésite donc entre indépendance, libéralisme et conservatisme.

Indépendance d’abord, puisqu’il assume son isolement et refuse de se rattacher à un parti : « Je ne serai jamais dupe ni complice des folies d’aucun parti ». Dès sa candidature en juin 1848, il ne sollicite pas l’appui du parti de l’ordre. Son rapport aux partis, qu’il considère comme des forces opposées qui s’annulent et paralysent l’histoire, se définit moins comme appartenance que comme opposition, d’abord aux socialistes et au parti du National, coterie de républicains modérés menés par Marrast et Cavaignac, puis aux conservateurs à partir de 1849. On ne peut guère que le rapprocher d’un certain « parti de la fraternité », vague et hétéroclite, qui prend la « patrie » et une « république fraternelle et modérée » comme point de ralliement. Ses premiers discours, au style clair et sobre, sont des discours modérateurs, qui visent à préserver la paix sociale : « Je ne monte pas à cette tribune pour ajouter de la passion aux débats qui vous agitent, ni de l’amertume aux questions qui vous divisent ». Le député se garde en effet d’attaquer le gouvernement provisoire et de prendre position dans les luttes partisanes. Plus que l’homme d’un parti, il se présente comme l’« ami des lettres et des arts » : nombreuses sont ses prises de position sur les questions littéraires et artistiques, notamment celle des théâtres. Le 17 juillet 1848, le député défend un projet de subventions aux théâtres parisiens, dont il loue l’utilité politique, tant immédiate que pour l’avenir. Le théâtre permet en effet « d’enrichir la cité » : il est un « moteur du luxe », de l’industrie et commerce. Fournissant du travail aux hommes, le théâtre est également un rempart contre les révolutions, un gage de stabilité sociale au lendemain des insurrections de juin 1848. Victor Hugo conçoit cet art comme un moyen de « moraliser les masses », comme une « heureuse et puissante diversion », ou encore un « calmant efficace et souverain » pour le peuple, une idée qui trahit le conservatisme du député.

Conservatisme, ensuite, puisque Victor Hugo entend avant tout préserver l’ordre public. Dans sa profession de foi en 1848, il se prononce pour la « République de la civilisation », modérée, contre celle de la « terreur ». Dans son discours du 20 juin 1848, le député poète condamne les ateliers nationaux, créés par le gouvernement provisoire pour remédier au chômage et à la misère populaire. Il y voit des foyers de sédition et de conspiration, coûtant fort cher à l’Etat (plus de 70 000 Francs par jour) et ne suffisant pas à occuper les hommes : « La monarchie avait fait des oisifs, la République aura des fainéants ». Pourtant, Victor Hugo se défend d’être un conservateur méfiant envers le peuple, et rend hommage aux « dignes et intelligents ouvriers qui lisent et qui pensent, qui parlent et qui écoutent ». Ainsi se manifeste une véritable tension entre la peur sociale et le souci d’assistance. Le député ne réclame pas une fermeture brutale des ateliers, mais une solution de remplacement moins ruineuse, qui permettrait de transformer cette « institution nuisible » en une « institution utile ». Il finit d’ailleurs par voter l’allocation de trois millions de francs accordée pour le maintien de ces ateliers, qui sont finalement supprimés en juin 1848. Dans son discours sur La Séparation de l’Assemblée (29 janvier 1849), il se prononce avec les conservateurs pour la fin de la Constituante, afin de mettre un terme à la précarité du régime, et pour que la nation retrouve l’ordre et le peuple ouvrier la stabilité.

Libéralisme, enfin, parce qu’il défend la liberté de la presse et milite pour l’abolition de la peine de mort. Dès le 1er août 1848, l’orateur interpelle Cavaignac sur l’interdiction des journaux, « non pas seulement entravés par l’état de siège, mais confisqués par la dictature ». Dans son discours du 11 octobre 1848, Pour la liberté de la presse et contre l’état de siège, il se prononce pour la levée progressive de l’état de siège, décrété suite aux insurrections de juin 1848, et pour le rétablissement de la liberté de la presse. Toutefois, ce libéralisme est ambivalent et s’accommode fort bien de la peur d’une nouvelle révolution : « Je vote aujourd’hui pour la liberté. Pourquoi ? C’est que je ne veux pas revoir 93 ! C’est qu’en 93 il y avait l’échafaud, et il n’y avait pas la liberté. J’ai toujours été, sous tous les régimes, pour la liberté, contre la compression. Pourquoi ? C’est que la liberté réglée par la loi produit l’ordre, et que la compression produit l’explosion. ». Le libéralisme de Victor Hugo se manifeste enfin par son hostilité à la peine de mort, contre laquelle il s’est déjà prononcé dans le Dernier jour d’un condamné : le 15 septembre 1848, l’orateur suscite de vives réactions à l’Assemblée en réclamant l’abolition « pure, simple et définitive » de la peine de mort, qu’il condamne comme un « signe spécial et éternel de la barbarie », arguant que le droit de vie et de mort n’appartient qu’à Dieu.

Si à la Constituante, Victor Hugo privilégie les discours apolitiques, témoignant d’une éloquence modératrice et délibérative, son attitude change sous la Législative. Cette deuxième période est marquée par de grands moments d’éloquence politique : les discours sont plus longs, plus puissants, l’orateur préfère faire appel à l’émotion de l’auditoire plus qu’à la délibération et la persuasion. C’en est fini de la modération : le député fait désormais preuve d’animation, parfois de violence et de colère, une tonalité qui convient bien à cette assemblée plus orageuse, conçue par l’orateur comme un véritable champ de bataille. Les discours sont de plus en plus longs : à la fin de sa législature en novembre 1851, l’orateur faillit s’évanouir après avoir parlé cinq heures de suite contre l’établissement de l’Empire. Le représentant des artistes devient le représentant de la nation entière : au-delà des députés, le peuple est son destinataire suprême. Les sujets traités changent en conséquence : les lettres et les arts s’effacent, sans jamais disparaître totalement, derrière les préoccupations sociales. Le député poète défend les grands principes de la République (souveraineté du peuple, suffrage universel, liberté de la presse) et les grands idéaux (progrès, liberté, humanité). Ces morceaux de bravoure oratoire portent pourtant moins leurs fruits que les discours modérés de la Constituante. Avant 1849, ses discours sont le plus souvent efficaces, du moins en accord avec la majorité : les ateliers nationaux sont supprimés, l’état de siège est levé, la Constituante se sépare. A la Législative en revanche, les discours les plus reconnus sont aussi les moins efficaces : presque toutes les causes défendues par Victor Hugo à partir de 1850 ont été perdues.

Victor Hugo à la Législative (1849-1851) : l’orateur républicain et contestataire

La Législative (28 mai 1849 - 2 décembre 1851) est marquée par le passage de Victor Hugo à l’opposition, au sein d’un assemblée de plus en plus conservatrice et d’une République de plus en plus menacée par les atteintes monarchistes et impérialistes : le parti de l’ordre remporte 450 sièges sur 750 aux élections du 13 mai 1849, les « montagnards » sont éliminés politiquement un mois plus tard. Si le député est élu à Paris avec la droite, car « l’isolement n’est pas possible en temps d’élection », il est déjà critiqué au sein du parti de l’ordre pour ses idées libérales. Cinq grands discours jalonnent son passage à gauche à partir de 1849 : le discours sur La misère (9 juillet 1849), sur les affaires de Rome (19 octobre 1849), sur la liberté de l’enseignement (15 janvier 1850), sur le Suffrage universel (21 mai 1850) et sur la Révision de la Constitution (17 juillet 1851).

Dans son discours sur la misère, Victor Hugo appuie la proposition du député conservateur Armand de Melun, qui réclamait la création d’une Commission de prévoyance et d’assistance publique, proposition qui fut adoptée malgré l’hostilité des conservateurs. A cette occasion, le député poète dénonce les réticences du parti de l’ordre. Il prétend vouloir tirer « ce qu’il y a de vrai » dans le socialisme et soutient une politique sociale plus ambitieuse : « Je suis de ceux qui pensent et qui affirment qu’on peut détruire la misère ». Ces propos fleurant la révolution soulèvent une tempête de huées et de dénégations violentes à droite, bien que l’orateur ait reconnu ailleurs la dangerosité de certaines idées socialistes.

Dans son discours sur la question romaine, le député critique la politique italienne du gouvernement : il dénonce l’échec du corps expéditionnaire français envoyé comme médiateur entre le pape et les républicains romains en avril 1849, qui n’a fait que rétablir le Saint Office au lieu de maintenir la liberté. Il défend la liberté et l’unité italiennes, demandant à la papauté qu’elle accepte « ce double drapeau cher à l’Italie : sécularisation et nationalité », et protestant contre les mesures réactionnaires et répressives de Pie IX contre les républicains. Le pape, « homme de lumière », est accusé de vouloir « replonger son peuple dans la nuit ». L’orateur veut en finir avec « l’esprit clérical », des déclarations qui choquent en France un parti clérical très influent sur les conservateurs et sur Louis Napoléon Bonaparte, en même temps qu’elles provoquent un tonnerre d’applaudissements et de bravos à gauche.

Dans son discours sur la liberté de l’enseignement, qui range définitivement Victor Hugo dans le camp des républicains, l’orateur se prononce contre la loi Falloux, ministre de l’Instruction publique. Cette loi, « arme dans la main du parti clérical », donne une grande latitude aux ordres religieux pour ouvrir leurs établissements et accorde une place déterminante à la hiérarchie catholique dans les instances d’Etat chargées de contrôler les établissements scolaires, de définir les programmes et de collationner les grades. Contre une telle loi, Victor Hugo veut promouvoir une instruction gratuite et obligatoire, dont il fait un « droit de l’enfant ». Il milite pour un « grandiose enseignement public, donné et réglé par l’Etat », un Etat laïque, précise-t-il, seul « contrepoids » à la liberté de l’enseignement. Le député poète n’est pas totalement opposé à l’enseignement de l’Eglise, qu’il juge « plus nécessaire que jamais », parce qu’il apporte l’espérance au peuple en ces temps de misère.  Il distingue ainsi soigneusement l’Eglise du « parti clérical », « parasite de l’Eglise », accusé de ralentir le progrès, de « bâillonner l’esprit humain », et de « diminuer la grandeur intellectuelle » du pays. Ce discours, qui suscita des réactions violentes, n’eut pourtant guère de portée politique : la loi fut votée le 15 mars 1850 par 399 voix contre 237.

Dans son discours sur le suffrage universel, Victor Hugo s’oppose à un projet de loi « modifiant la loi électorale du 15 mars 1849 », qui revient dans les faits à rétablir le suffrage censitaire. Ce projet était défendu par Thiers pour se prémunir contre la « vile multitude » : pour être électeur, il faut désormais être un contribuable pouvant justifier de trois ans de résidence dans sa commune, ce qui exclut les ouvriers au chômage contraints au nomadisme, d’une part ; les condamnés, même pour un délit minime, d’autre part, notamment les républicains pour délit de presse ou les prolétaires ruraux pour braconnage. Contre cette loi, Victor Hugo défend la « grande sagesse » du suffrage universel, qui apporte « l’espérance » aux « classes inférieures », qui lui « remet entre les mains, à la place de la violence, le droit ». Le suffrage universel est donc perçu comme un facteur d’ordre social, de tranquillité publique, et l’on retrouve là les idées conservatrices du député soucieux de voir « le droit d’insurrection aboli par le droit de suffrage ». Ce discours provoqua une grande agitation à l’Assemblée, mais la loi fut finalement votée le 31 mai 1850.

Dans son discours sur la révision de la Constitution, qui visait à permettre la réélection de Louis Napoléon Bonaparte, l’orateur débute par le constat de la ruine de la République, dépourvue à ses yeux de souverain. D’une part, il s’oppose à une révision qui, selon lui, sert les espoirs monarchiques et impérialistes, dans la mesure où le peuple est exclu du vote : « Quoi ! Une constitution a été faite par le suffrage universel, et vous voulez la défaire par le suffrage restreint ! Quoi ! Ce qui a été fait par la nation souveraine, vous voulez le faire renverser par une nation privilégiée ! ». Il en profite pour réclamer l’abrogation de la loi du 31 mai 1848 rétablissant le suffrage censitaire, et de toutes les lois réactionnaires. Il réaffirme à cette occasion ses convictions républicaines, désormais solides : s’il « confronte à la face du pays » les trois principes politiques qui s’affrontent (« monarchie de principe », légitimiste et orléaniste ; « monarchie de gloire », napoléonienne et impériale ; République), c’est pour mieux affirmer le primat du principe républicain. D’autre part, il déplore une constitution incomplète, « pleine de restrictions et de définitions obscures », minée par de nombreux manques : pas de « droit à la vie matérielle » (« travail assuré », « assistance organisée », « peine de mort abolie ») ; pas de « droit à la vie intellectuelle » (« enseignement gratuit, conscience libre, presse libre, parole libre, l’art et les sciences libres »), pas de « droit à la liberté », pas de « droit à la souveraineté ». Ce discours sonne ainsi comme un véritable programme électoral. Il est particulièrement virulent puisqu’il attaque frontalement et nominativement les réactionnaires, comme Falloux, Berryer, de Broglie, les membres du gouvernement et Louis Napoléon Bonaparte. Ce discours est l’un des seuls qui a une véritable portée, quoique limitée dans le temps : le projet de révision est repoussé, mais ce rejet a pu être un facteur favorisant le coup d’Etat de décembre 1851.

Suite au coup d’Etat de décembre 1851, le député quitte la tribune pour une longue période d’exil de dix-neuf ans. Refusant par deux fois l’amnistie, son retour triomphal à Paris n’a lieu que le 5 septembre 1870, au lendemain de la proclamation de la République (4 septembre 1870) et de la formation d’un gouvernement de Défense nationale.

La Troisième République : le bref passage de l’orateur national et populaire à l’Assemblée de Bordeaux (12 février 1871-8 avril 1871)

Fort de son appui populaire, Victor Hugo est élu représentant de la Seine le 8 février 1871 : avec ses 213 000 voix, il arrive en deuxième position, derrière Louis Blanc et devant Gambetta. Mais il est selon ses propres mots « populaire dans la rue et impopulaire à l’Assemblée ». Il siège alors parmi les radicaux, à l’extrême gauche, au sein d’une assemblée à majorité monarchiste (400 sièges contre 200 pour les républicains et 30 pour les bonapartistes). 1871 est une « année terrible » pour Victor Hugo comme pour la France, assombrie par la mort de son fils Charles, par la défaite française à Sedan face à la Prusse, par le long siège de Paris de septembre 1870 à mars 1871, par une paix déshonorante, et par les tensions croissantes entre l’Assemblée et le peuple de Paris. Trois discours jalonnent le bref passage de l’orateur à l’Assemblée : le discours Pour la guerre dans le présent et pour la paix dans l’avenir (1er mars 1871), la question de Paris (6 mars 1871) et le discours contre l’invalidation de Garibaldi (8 mars 1871), qui aboutit à la démission du député chahuté par une assemblée qui lui est de plus en plus hostile.

Le 1er mars 1871, l’Assemblée qui siège à Bordeaux, loin de Paris occupé par les troupes allemandes, discute les conditions de la paix avec l’Allemagne. Les préliminaires de la paix définis à Versailles sont très durs : tribut de 5 milliards de Francs or, annexion de l’Alsace et de la Lorraine, entrée solennelle des troupes ennemies à Paris. Dans son discours Pour la guerre dans le présent et pour la paix dans l’avenir (1er mars 1871), Victor Hugo appelle à voter contre cette paix qu’il juge honteuse et déshonorante. Il se range ainsi du côté des révolutionnaires, bellicistes et radicaux, qui veulent poursuivre la guerre aux côtés du peuple de Paris, et contre le gouvernement provisoire, pacifiste et modéré, qui cherche à fonder une République viable. Dans son exorde, le député commence par attaquer l’empire, accusé d’avoir « commis deux parricides : le meurtre de la République en 1851, le meurtre de la France en 1871 ». Il s’en prend également aux bonapartistes, qui ont osé « bégayer la défense de l’empire devant le corps agonisant de la France assassinée ». L’orateur se livre ensuite à un éloge du Paris résistant, qui a héroïquement soutenu six mois de siège. Ce serait lui faire outrage que d’accepter de ratifier une telle paix. Ces propos ont toutefois pu blesser les élus de province, majoritaires dans cette « assemblée de ruraux »[4] : en dehors de la capitale héroïque, le reste du pays semble en effet rejeté dans la passivité. Victor Hugo assigne enfin à la France la mission de « relever la France, avertir l’Europe ». Il s’en prend aux catholiques et condamne l’alliance du « pape gothique » et de « l’empereur gothique » au sein d’une Europe « féodale ». Il fustige l’Allemagne impériale, ce « régime militaire » marqué par « la servitude et le joug soldatesque » et « l’abrutissement de la caserne » : une Allemagne qu’il juge belliciste, rétrograde et anti-démocratique, Il dénonce une paix non seulement honteuse, mais aussi fauteuse de guerres futures : « l’immense insomnie du monde va commencer », prophétise-t-il. S’il prévoit la guerre de revanche française, ce discours n’est pourtant pas absolument belliciste, puisqu’il annonce la paix dans l’avenir et la formation des « Etats-Unis d’Europe » [Vidéo], une idée qui lui est chère depuis le Congrès de la Paix de 1849 : « Et on entendra la France crier : c’est mon tour ! Allemagne, me voilà ! Suis-je ton ennemie ? Non, je suis ta sœur ! […] Nous ne ferons plus qu’un seul peuple, une seule famille, une seule République […]. Plus de frontières ! Le Rhin à tous ! Soyons la même République, soyons les Etats-Unis d’Europe, soyons la fédération continentale, soyons la liberté européenne, soyons la paix universelle ! ». Simple protestation morale, ce discours n’a guère de portée : mal reçu à l’Assemblée, sauf par les radicaux, il ne peut empêcher la ratification des préliminaires de paix le 2 mars 1871, par 546 voix pour et 107 contre. Malgré son inefficacité, ce discours permet pourtant à Victor Hugo de s’ériger en orateur national et populaire, de se présenter en porte-parole de la « vraie » France, une France républicaine incarnée par Paris : « Paris nous a donné le mandat d’élever la voix », affirme-t-il en 1871.

Le 6 mars 1871, Victor Hugo traite de la question de Paris. Ce discours s’inscrit dans un climat de défiance entre l’Assemblée, monarchiste et conservatrice, et Paris, républicain et insurrectionnel. Des mesures d’asphyxie économique ont été prises pour prévenir les risques de révolutions sociales. L’Assemblée se méfie de la garde nationale, ouverte au peuple depuis le décret de Gambetta d’octobre 1870. Dans son discours, Victor Hugo se livre à un nouvel éloge du Paris héroïque et résistant. Il déplore ensuite la suspicion de l’Assemblée envers la capitale, et somme les députés de retourner immédiatement siéger à Paris, pour ne pas l’offenser et pour éviter une insurrection : « Rentrez dans Paris et rentrez-y immédiatement. Paris vous en sera gré et Paris s’apaisera. Et quand Paris s’apaise, tout s’apaise. » L’orateur loue enfin la suprématie culturelle de la capitale, « moteur du progrès universel » et de la civilisation. Son discours est finalement peu efficace : l’Assemblée décide de siéger à Versailles le 10 mars 1871.

Dans son discours du 8 mars 1871, Victor Hugo prend la défense du député républicain Garibaldi, dont la droite a décidé d’annuler l’élection. Les conservateurs se méfient en effet de ce général italien, symbole de la lutte en faveur de l’unité italienne et contre l’autorité temporelle du pape. L’orateur le défend comme le seul général étranger qui a combattu pour la France et qui n’a pas été vaincu, des propos provocateurs qui rappellent la défaite des généraux français et déclenchent la colère de l’Assemblée. La mauvaise foi des interruptions, la méchanceté des insultes (« M. Victor Hugo ne parle pas français ! ») ont raison de la détermination de l’orateur, qui ne peut plus s’exprimer. Il décide alors de démissionner : « Vous avez refusé d’entendre Garibaldi, je constate que vous refusez à mon tour de m’entendre, et je donne ma démission. ». Il se montre ainsi fidèle à sa déclaration du 17 juillet 1851 : « Le jour où la tribune ne sera plus libre, j’en descendrai pour n’y plus remonter. La tribune sans liberté n’est acceptable que pour l’orateur sans dignité ». Cette démission s’explique autant par l’invalidation de Garibaldi que par la ratification d’une paix honteuse, par le départ de l’Assemblée à Versailles, ou encore par la prise de conscience de l’impossibilité pour un député républicain d’agir dans le cadre d’une Assemblée monarchiste.

Conclusion : l’apothéose de l’orateur populaire

Après sa démission, l’orateur populaire est déconcerté par la Commune et refuse de prendre parti. En janvier 1872, il échoue aux élections législatives, sans doute parce qu’il a effrayé les électeurs en refusant de condamner explicitement les insurgés de mars 1871. S’il a quitté la tribune de l’Assemblée, sa carrière politique ne s’arrête pas là pour autant : l’ancien député exerce les fonctions de sénateur de la Seine de 1876 jusqu’à son décès en 1885. La tribune du Sénat est pour lui l’occasion de prononcer de grands discours, notamment en faveur de l’amnistie des Communards. A sa mort, il jouit d’une très grande popularité : un million et demi de personnes escortent le mage de la République, de l’Arc de Triomphe à sa dernière demeure, le Panthéon. Cette popularité exceptionnelle n’est pas seulement celle d’un grand poète : elle est aussi celle d’un grand député et d’un grand orateur, humaniste et idéaliste. Ses luttes pour l’abolition de la peine de mort ; pour un enseignement public, laïque, gratuit et obligatoire vingt ans avant Jules Ferry ; pour la constitution des Etats-Unis d’Europe et pour une paix universelle, cent ans avant Jean Monnet et Robert Schuman, en font un député d’avant-garde et un orateur visionnaire. Ses discours rencontrent un grand succès auprès du peuple, qui peut en lire des transcriptions dans les journaux. Son talent oratoire lui attire souvent des marques d’admiration et des félicitations, de nombreuses lettres, des poèmes, des sollicitations de ses mandants, lui demandant d’être leur porte-parole à l’Assemblée. Si le député connut un tel succès, c’est sans doute parce qu’il prétendait parler au nom du peuple, et parce que la tribune était à ses yeux le lieu de la genèse de l’avenir : « L’orateur, c’est le semeur. Il prend dans son cœur ses instincts, ses passions, ses croyances, ses souffrances, ses rêves, ses idées, et les jette à poignées au milieu des hommes. Tout cerveau lui est sillon. Un mot tombé de la tribune prend toujours racine quelque part et devient une chose […], un avenir qui germe, un monde qui éclot ».[5]

 

Bibliographie

Sources

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P. Marcus, Victor Hugo, la voix des libertés, Séguier, 2002.

G. Rosa, « ‘Lord Clown’ ou comment Victor Hugo devint un orateur républicain », in C. Charle, A-M. Sohn, C. Lalouette (dir.), La France démocratique, combats, mentalités, symboles, mélanges offerts à Maurice Agulhon, Paris, Publications de la Sorbonne, 1998.

M. Stein, Un homme parlait au monde, Victor Hugo orateur politique 1846-1880 , Etude des discours politiques, Honoré Champion, 2007.

M. Stein, Victor Hugo, Le Cavalier Bleu, 2007. M. Winock, Victor Hugo dans l’arène politique, Bayard, 2005.

 

Victor Hugo par Daumier
« Les représentants représentés »,
Le Charivari, n° 201, 20 juillet 1849

 


[1] Flaubert, Dictionnaire des idées reçues, 1913.

[2] Napoléon le Petit, 1852

[3] M. Stein, Victor Hugo orateur. Etude des discours politiques prononcés de 1846 à 1880

[5] Napoléon le Petit, 1852.

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Voir aussi :

Victor Hugo, l'homme océan (Bibliothèque nationale de France)

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