SOMMAIRE
Allocutions
de M. Guennadi Seleznev, Président de la Douma d’État et de M.
Marc-Philippe Daubresse, Premier vice-Président de l’Assemblée Nationale
I– Les relations entre l'Union européenne et la
Russie La question de Kaliningrad
II– La situation internationale au
Proche-orient, en Irak et en Georgie
III– La lutte contre le terrorisme
IV– Conclusion
ANNEXE : Liste des participants à la
huitième session de la Grande commission parlementaire France-Russie
___________
Allocution
de M. Guennadi Seleznev,
Président de la Douma d’État
¨ ¨ ¨
Monsieur le
Président,
Messieurs les députés,
Chers collègues,
Je suis heureux de
souhaiter la bienvenue à nos hôtes français et de les recevoir à la Douma
d’État. Nous considérons cette huitième session de la Grande commission
parlementaire France-Russie comme un événement important, non seulement
dans le cadre des relations mutuelles entre parlementaires de nos deux
pays, mais aussi dans le contexte plus général des liens unissant la
France et la Russie.
Votre visite à
Moscou ainsi que la grande attention que les parlementaires russes et
français portent au travail de la Grande commission témoignent de la
volonté mutuelle de développer des deux côtés les liens entre les
parlements de nos pays.
L’ordre du jour
de cette huitième session vous est connu ; il a fait l’objet d’un accord
préalable. Il est déjà devenu traditionnel que, dans le cadre de la
session de notre commission, nous abordions non seulement des questions
bilatérales mais aussi plusieurs problèmes internationaux actuels qui
touchent, d’une manière ou d’une autre, la société mondiale et, bien
entendu, les grandes puissances telles que la Russie ou la France.
La situation dans
le monde évolue constamment et nous ne nous sommes pas rencontrés, en tout
cas au niveau de la Grande commission, depuis plus d’une année. C’est
pourquoi, je souhaiterais avant tout vous informer rapidement des
événements les plus marquants dans notre pays.
Je félicite en
premier lieu les membres ici présents de la délégation française pour leur
récente élection en juin dernier. Pour nous, cette épreuve reste à venir
et les élections à la Douma pour la 4ème législature doivent se
dérouler dans un an environ, en décembre 2003. En ce moment, la session
d’automne, qui a commencé le 11 septembre, s’achève ; nous comptons la
clôturer le 25 décembre. L’événement majeur de cette session a été
l’examen en quatre lectures de la loi de finances pour 2003. La Douma l’a
votée définitivement le 11 décembre. Le Conseil de la Fédération l’a
adoptée le 18 décembre. Ce texte est maintenant transmis pour signature au
Président de la Fédération de Russie.
Le fait que, ces
dernières années, la Russie ait adopté son budget fédéral avant le nouvel
an est le résultat de la coopération étroite entre les deux chambres du
Parlement, le Gouvernement et le Président. Bien sûr, beaucoup de chiffres
budgétaires ne satisfont pas l’une ou l’autre force politique, mais la
majorité parlementaire soutient le Gouvernement et le Président sur les
grandes orientations budgétaires.
Cela bien sûr
ne signifie pas qu’entre la Douma d’État et le Gouvernement il n’y ait pas
de divergences ou d’oppositions. Ces jours-ci, les leaders des groupes
centristes, qui appartiennent à la majorité de la Douma, ont déclaré
qu’ils n’avaient pas la même position que le Gouvernement sur divers
éléments de l’ensemble des lois portant sur la réforme du système
électro-énergétique russe que le Gouvernement a déposées à la Douma. Les
centristes ont donc proposé de remettre à plus tard leur examen.
En ce qui
concerne l’état actuel de l’économie russe, je suis heureux de dire
que la plupart des indices macroéconomiques sont vraiment positifs. On
s’attend à ce que le budget de cette année soit légèrement excédentaire,
avec un PIB en augmentation de 4 %. Le taux de recouvrement des impôts en
Russie, selon les chiffres du Gouvernement, a atteint un niveau record de
95 %.
Au cours des
dernières années, le Gouvernement russe s’est acquitté sans condition du
remboursement de la dette russe auprès des créanciers étrangers et a, pour
ce faire, inclu les ressources financières appropriées dans chaque budget
présenté au parlement.
Nous,
parlementaires, sommes inquiets de la trop grande dépendance de la partie
recette de notre budget vis-à-vis du prix mondial du pétrole, que nous
exportons dans des volumes considérables. Beaucoup de députés insistent
sur le fait que le Gouvernement doit faire une politique d’orientation
industrielle pour favoriser le développement des divers branches et
secteurs de notre économie.
Nous considérons
que le climat actuel d’investissement en Russie est plus ou moins
satisfaisant pour les investisseurs nationaux et étrangers. En tout état
de cause, de notre côté, à la Douma, nous essayons de rendre la
législation russe stable, prévisible et de supprimer les normes
contradictoires qui peuvent exister en droit interne. La réforme fiscale
adoptée récemment a eu pour effet de baisser l’impôt sur le revenu à un
niveau particulièrement bas en Europe, puisqu’il est de 13 %. Sur le plan
législatif, les droits des propriétaires se sont renforcés et beaucoup
d’entreprises russes ont évolué activement vers des standards
internationaux de comptabilité financière. Nous allons continuer à nous
orienter vers un renforcement de la stabilité sociale, économique
et politique en Russie.
Aujourd’hui, chers collègues, nous allons aborder plusieurs questions
bilatérales et internationales qui intéressent les parlementaires russes
et français. Permettez-moi de vous faire part de mes réflexions.
Le premier
thème concerne les relations entre la Russie et l’Union européenne dans le
cadre de l’évolution de l’Europe. Vous savez que nos relations avec
l’Union européenne se développent dynamiquement et ont très nettement
tendance à s’élargir. Ces relations posent aujourd’hui plusieurs questions
qui ne se limitent pas aux seuls domaines commerciaux ou économiques. Et
même si notre pays n’est pas membre de l’Union européenne, la Russie était
et sera toujours une puissance européenne dont dépend en grande partie
l’évolution du continent européen. Nous nous prononçons en faveur du
nouveau progrès en matière de limitation des armes nucléaires et
conventionnelles de destruction massive sur le continent européen, pour la
prévention des conflits internationaux en Europe et leur résolution par la
voie politique exclusivement, pour le développement mondial des liens
économiques, politiques et humanitaires.
La semaine
dernière s’est produit un événement marquant : la décision, au sommet de
Copenhague, d’inviter dix États de la Méditerranée, de l’Europe centrale
et de la Baltique à rejoindre l’Union européenne. Par là même, c’est
une Europe sans ligne de démarcation qui se trouve fondée. Nous approuvons
une telle perspective stratégique d’élargissement de la communauté
européenne et nous sommes prêts à intensifier nos relations avec l’Union
européenne. C’est pour nous normal car les prévisions montrent que 50 % du
commerce extérieur de la Russie se fera avec l’Union européenne élargie.
La Russie va donc étudier les intérêts de ses partenaires européens, tout
en défendant ses intérêts nationaux, qu’ils concernent le dialogue
énergétique, la coopération dans le domaine des hautes technologies ou
l’accès des produits russes aux marchés européens. De plus, nous
considérons les négociations récentes avec l’Union européenne sur la
question de Kaliningrad comme un compromis et non une position finale. Si
nous parlons de l’Europe sans ligne de démarcation, il est nécessaire de
chercher et de trouver un dénouement du problème de Kaliningrad acceptable
pour les deux parties. C’est important non seulement pour la Russie mais
aussi pour la stabilité en Europe.
Unir nos
efforts pour lutter contre le terrorisme international est devenu
essentiel ces derniers temps. On peut noter avec satisfaction que la
Russie et la France ont l’ambition commune de s’opposer activement à ce
danger sérieux, y compris au niveau des relations interparlementaires. Le
fait que, ces derniers jours, des personnes suspectées de liens avec le
réseau du terrorisme international aient été arrêtées dans la banlieue de
Paris témoigne de l’actualité de cette menace. Selon les premiers
renseignements, ces personnes se sont préparées à l’exécution de leurs
actes terroristes en France dans des camps d’entraînement en Tchétchénie.
Ce dernier élément doit amener la Russie et la France à coopérer de
manière plus resserrée et plus concrète en matière de lutte contre le
terrorisme international.
En Russie, nous
cherchons la voie d’une résolution rapide du conflit qui se déroule dans
un des sujets de la Fédération de Russie : la République de Tchétchénie.
A la Douma d’État une commission parlementaire travaille sur l’aide à
un règlement politique et le respect des droits de l’homme en République
tchétchène. La Douma d’Etat soutient activement une nouvelle initiative
politique du Président de la Fédération de Russie, V.V. Poutine, sur
l’organisation en Tchétchénie d’un référendum multi-ethnique sur le récent
projet de Constitution de la République tchétchène, ainsi que sur les
projets de loi relatifs à l’élection du Président de la République
tchétchène et à l’élection du parlement de la République tchétchène. Une
telle expression de la volonté des citoyens est particulièrement
importante dans le climat actuel de tension qui règne en Tchétchénie.
Comme l’a signalé aux députés le porte-parole de la direction de la
Procurature, il n’y a pas seulement, parmi les bandes de terroristes en
Tchétchénie, des Tchétchènes et des Arabes, mais également des Japonais et
des Allemands. Tout cela démontre encore que l’opération militaire
antiterroriste de l’armée russe et de la police locale en Tchétchénie fait
partie intégrante de la lutte globale contre le terrorisme international.
A ce sujet, nous, parlementaires russes, portons la plus grande attention
à la nécessité du respect essentiel des droits fondamentaux de l’homme en
Tchétchénie pendant le déroulement de l’opération antiterroriste. En même
temps, les députés proposent de prendre des décisions concrètes pour
résoudre le problème du développement socio-économique de la Tchétchénie.
Par exemple, hier nous avons adopté une nouvelle résolution de la Douma
d’État sur « la normalisation de la situation en République tchétchène ».
Dans le même
temps, il est particulièrement important dans le contexte international
actuel de ne pas tolérer que des opérations antiterroristes et des actions
armées contre des menaces réelles ou éventuelles ne conduisent à des
dangers sérieux pour la communauté internationale. Je veux parler du
climat qui règne autour de l’Irak. La Russie considère qu’il est
nécessaire de faire tout son possible pour que la mission des inspecteurs
de l’ONU en Irak soit un succès. Je voudrais saluer la position modérée de
la délégation française au Conseil de sécurité. Les actions conjointes de
la Russie, de la France et de la Chine ont permis l’adoption de la
résolution 1441 qui laisse une chance à un règlement pacifique de cette
situation conflictuelle.
Au début du mois
dernier, la Douma a adopté une résolution dont le titre correspond tout à
fait à la position des députés russes. Il s’agit de la résolution « à
l’attention du Congrès des États-Unis, sur le caractère inadmissible de
l’utilisation de la force armée contre la République d’Irak sans l’accord
du Conseil de sécurité de l’ONU ». Nous ne considérons pas que l’opération
militaire des États-Unis contre l’Irak soit la solution unique et sans
alternative au problème irakien et nous appelons nos collègues
parlementaires français à intensifier leurs efforts pour éloigner le
danger d’un tel événement dont il est difficile de prévoir l’ensemble des
conséquences.
En conclusion, je
voudrais souhaiter à la Grande commission parlementaire France-Russie un
travail intéressant et productif lors de cette huitième session qu’elle
tient à Moscou.
Je donne avec
plaisir la parole au chef de la délégation de l’Assemblée nationale, M.
Marc-Philippe Daubresse.
*
* *
Allocution de M. Marc-Philippe Daubresse,
Premier vice-Président de l’Assemblée nationale
¨ ¨ ¨
Monsieur le Président,
Mesdames, Messieurs,
Au début d’une
nouvelle législature de l’Assemblée nationale, j’ai l’honneur d’ouvrir
avec vous, Monsieur le Président de la Douma d’État, cette huitième
session de la Grande commission parlementaire France-Russie.
M. Jean-Louis
Debré, Président de l’Assemblée nationale, qui m’a
demandé de le représenter, m’a chargé de vous adresser le message
suivant :
La Grande
commission, créée en 1995 par MM. Philippe Séguin et Ivan Rybkine, n’a
rien perdu de sa pertinence et reste une structure originale de
coopération interparlementaire. Il est toujours aussi important que nos
deux parlements puissent évoquer les relations politiques, économiques,
sociales et culturelles entre la France et la Russie, et examiner les
moyens de les promouvoir. Il est toujours aussi souhaitable qu’une
attention particulière soit portée au dialogue entre nos deux assemblées
et à l’échange d’expérience en matière d’élaboration de la loi.
La Grande
commission, qui réunit des représentants des Bureaux de nos assemblées, de
leurs commissions permanentes, de leurs délégations internationales et de
leurs groupes d’amitié, permet d’organiser cette coopération entre hauts
responsables de chaque parlement. Depuis huit ans, elle a contribué à
tisser des liens nourris entre l’Assemblée nationale et la Douma d’État,
fondés sur un dialogue particulièrement fécond sur la situation
internationale, les relations bilatérales, et les possibilités de
développement de la coopération parlementaire.
Cette huitième
session est, à cet égard, exemplaire, puisque nous allons traiter de
questions majeures pour nos deux pays, les plus actuelles mais aussi les
plus complexes : les relations entre l’Union européenne et la Russie, et
notamment la question de Kaliningrad ; la situation internationale, et
notamment l’Irak, le Proche Orient et la Géorgie ; la lutte contre le
terrorisme, le blanchiment d’argent et la criminalité organisée ; enfin,
le développement des échanges entre nos deux assemblées.
Depuis un an,
le contexte international a profondément évolué sous l'effet des
attentats du 11 septembre.
Les décisions
prises immédiatement par le Président de la Fédération de Russie ont fait
rapidement leur effet sur les relations entre votre pays et le monde
occidental, jusqu’alors marquées par la persistance d’une certaine
distance. La solidarité manifestée par la Russie dans la crise
d'Afghanistan a modifié profondément un climat que menaçait de dégrader le
projet de bouclier spatial des États-Unis. Nul doute que, sans le soutien
de la Russie, l'intervention des forces américaines ou européennes en
Afghanistan eût été beaucoup plus compliquée.
La participation
de la Russie à des opérations de caractère humanitaire en Afghanistan a,
par ailleurs, permis de créer un climat de confiance et de développer un
dialogue américano-russe de plus en plus nourri. Il en a découlé un
partenariat formalisé lors d’un sommet bilatéral en mai 2002, ainsi que de
nouvelles avancées lors du sommet Russie-OTAN de Practica di Mare le même
mois, où la décision fut prise de créer un Conseil à 20.
Ce rapprochement
marqué a, d’ores et déjà, permis de jeter les bases d’une coopération
internationale plus efficace de lutte contre le terrorisme, mais aussi
contre le blanchiment d’argent et la corruption.
Le terrorisme,
nous le savons malheureusement, peut prendre diverses formes, toutes
condamnables. Vous en avez fait l’amère expérience lors de la récente
prise d’otages à Moscou par des commandos armés. Nous avons partagé votre
anxiété ainsi que la douleur des otages et de leurs familles.
De toute évidence,
une réflexion s’impose sur ces nouvelles menaces, leur nature, leurs
formes, mais aussi leurs causes, leurs racines, leurs financements, afin
de pouvoir mieux les prévenir et, s’il le faut, mieux les combattre.
Plusieurs
résolutions de l’ONU fixent le cadre de cette lutte commune : la
résolution 1267 a ainsi dressé une liste d’individus et d’organisations
terroristes dont les avoirs doivent être gelés et les déplacements
empêchés. La résolution 1373 a mis en place un Comité du Contre-Terrorisme,
que la France, qui en est à l’initiative, conçoit comme un organe
incitatif et non punitif, permettant d’associer l’ensemble des États. La
résolution 1390 a enfin mis en place un régime de sanctions spécifiques et
ciblées contre al Qaïda et sa mouvance.
Le G8, dont la
Russie est membre, a pour sa part établi une liste de pays prioritaires
pour l’assistance technique bilatérale dans le domaine de la lutte contre
le financement du terrorisme.
Une action commune
s’est donc mise en place à laquelle participent tant l’Union européenne
qui a adopté un plan substantiel de lutte contre le terrorisme que, bien
entendu, la France qui a adapté sa législation pour mieux combattre le
terrorisme.
Elle complète
utilement la coopération engagée au sein des Nations Unies contre la
criminalité transnationale organisée, et plus particulièrement contre la
traite des personnes et le trafic des migrants, domaine maintenant couvert
par la Convention de Palerme et ses deux protocoles additionnels. Tant la
France que la Russie sont signataires de ces textes qui amorcent un
rapprochement des législations pénales nationales en établissant des
incriminations à caractère universel, telles que la participation à un
groupe criminel organisé, le blanchiment d’argent, la corruption et
l’entrave au bon fonctionnement de la justice. Ces incriminations devront
être traduites en droit interne par les États signataires, les procédures
d’entraide judiciaire et d’extradition étant par ailleurs accélérées.
Alors que de
nouvelles formes de coopération internationale se mettent en place,
l’Union européenne participe à cette évolution, et la façonne, en
préparant son élargissement et son devenir dans le cadre de la Convention
sur l’avenir de l’Europe.
Il est, en effet,
essentiel que l’élargissement soit maîtrisé et qu’il n’entraîne ni une
dilution de l’Union européenne ni sa réduction en simple zone de libre
échange. D'où l'importance du travail de la Convention dans la recherche
d’un nouveau consensus sur les objectifs de l’Union et les moyens de les
mettre en œuvre.
Le Conseil
européen de Copenhague vient de fixer les contours de cet élargissement :
l’Union européenne élargie devrait comprendre en mai 2004 dix nouveaux
États membres, la Bulgarie et la Roumanie devraient adhérer en 2007, et
les conditions de la candidature de la Turquie être examinées en décembre
2004.
Cet élargissement
a pour principe de base la reprise de l’acquis communautaire par les
candidats, acquis qui comprend les relations établies par l’Union
européenne avec la Russie, et donne ainsi l’occasion de leur
approfondissement. Son impact sera important en matière commerciale, mais
aussi et peut-être surtout en termes politiques, car il donnera davantage
de substance à la mise en œuvre de l’accord de coopération et de
partenariat de 1993. La définition d’un espace économique européen commun
avec la Russie n’en aura que plus d’intérêt.
Le dialogue
politique, notamment dans le cadre des sommets semestriels Union
européenne – Russie, va donc se renforcer et aborder des questions
nouvelles, notamment dans le domaine de la justice et des affaires
intérieures, qu’il s’agisse de coopération juridique ou policière, de
l’élaboration d’accords de réadmission, ou d’une approche concertée des
flux migratoires.
La manière dont
nous avons pu ensemble régler la question de Kaliningrad est symbolique
des nouvelles perspectives qui s’ouvrent devant nous : L’accord que nous
avons pu formaliser lors du Sommet du 11 novembre 2002, a montré qu’il
était possible de trouver des solutions concrètes à des problèmes
complexes et qu’un dialogue politique intense permettait de répondre aux
préoccupations légitimes des deux parties. La France, vous le savez, a
largement contribué à la recherche d’un accord mutuellement satisfaisant.
Les propos du Président de la République lors de sa rencontre avec le
Président Poutine avaient été, dès le mois de juillet, particulièrement
clairs, tant il lui paraissait essentiel que les citoyens russes puissent
librement circuler de part et d’autre de leur territoire.
Au-delà de
quelques difficultés inévitables, l’élargissement aura des effets positifs
sur les échanges entre l’Union européenne et la Russie, mais les
importantes réformes économiques introduites en Russie également.
L’instauration d’un nouveau régime de la propriété, la simplification de
la fiscalité et du régime douanier, la mise en œuvre encore incomplète
d’un régime de protection de la propriété intellectuelle créent, en effet,
les conditions d’un nouveau développement économique et sont de nature à
favoriser les échanges commerciaux internationaux et les investissements
directs étrangers en Russie. La mise en place d’une réforme judiciaire va
dans le même sens.
La reconnaissance
par l’Union européenne du statut d’économie de marché de la Russie est
essentielle dans ce contexte car elle facilitera la conclusion des
négociations d’adhésion de la Russie à l’Organisation Mondiale du
Commerce. Or, on ne peut douter de l'impact que l'insertion de la Russie
dans le système commercial multilatéral ne manquera pas d'avoir sur ses
échanges avec le monde en général et l'Europe en particulier.
Il va falloir
désormais réfléchir au cours futur des relations entre l’Union européenne
et la Russie, et donc à la suite qu'il conviendra de donner à la
stratégie commune que l’Union européenne a adoptée pour 4 ans en 1999. La
nouvelle stratégie devra bien entendu tenir compte de l’élargissement de
l’Union, comme de l’évolution de la Russie.
Le champ potentiel
de cette coopération est particulièrement vaste. Dans les seuls domaines
de la Politique étrangère et de sécurité commune (la PESC), comme de la
Politique européenne de sécurité et de défense (la PESD), les possibilités
de réflexions et d’actions communes sont nombreuses.
Le terrain est du
reste déjà largement défriché. Nos positions sont souvent proches sur la
conception de l’intervention internationale, qui doit être décidée par le
Conseil de Sécurité des Nations Unies. Nous partageons des analyses
voisines de la situation au Proche-Orient et subordonnons la légitimité
d'une éventuelle intervention en Irak aux mêmes conditions. Comme la
Russie, l’Union européenne et la France se sont félicitées de l’adoption à
l’unanimité de la résolution 1441, elles appellent l’Irak à respecter ses
obligations, et tiennent à ce que le Conseil de Sécurité soit saisi des
conclusions des inspecteurs du désarmement pour décider des suites à leur
donner.
Même si nos
analyses ont parfois différé au moment de l’intervention internationale au
Kosovo, nous contribuons ensemble, depuis plusieurs années, à la
stabilisation de l’ex-Yougoslavie, tant en Bosnie-Herzégovine qu’au Kosovo
même.
Cette expérience
de missions conjointes de maintien de la paix et de prévention des
conflits armés sera, sans nul doute, précieuse dans les mois et les années
qui viennent. Sera également précieuse la réflexion commune qui la
sous-tend et qui repose sur des principes que nous partageons : respect du
droit, mise en œuvre des résolutions de l’ONU, apport d’une assistance
humanitaire, recherche de solutions politiques aux problèmes les plus
complexes, refus des mesures unilatérales.
Cette approche,
nécessairement nouvelle, s’inscrit dans le contexte de nouvelles relations
entre la France et la Russie.
Un rapprochement
marqué de nos deux pays s'est produit depuis six mois. Les signes en sont
nombreux, qu’il s’agisse de la rencontre à Sotchi des Présidents Chirac et
Poutine, de la prochaine visite d’État du Président de la Fédération de
Russie en France, des séminaires annuels qui réunissent nos deux
Gouvernements, ou de nombreuses visites ministérielles. La première
réunion du Conseil franco-russe pour les questions de sécurité (le CCQS)
est symbolique de ce renouveau. Ses travaux complèteront utilement ceux
que mène le CEFIC dans le domaine économique et financier.
Reposant sur une
approche globale de leurs relations, la coopération entre la France et la
Russie s'intensifie et permet d’aborder tous les sujets, même difficiles,
tels que la situation en Tchétchénie, où la France souhaite ardemment
qu’une solution politique soit trouvée, permettant de concilier intégrité
territoriale de la Fédération, état de droit et respect des droits de
l’homme.
Au plan
économique, les perspectives sont également prometteuses, qu’il s’agisse
des échanges commerciaux – les exportations françaises ont retrouvé le
niveau qu’elles avaient atteint avant la crise financière de 1998 –, des
investissements – la France occupe le septième rang des investisseurs
étrangers – ou des coopérations qui se dessinent dans le secteur
aéronautique et spatial, ainsi que dans le domaine de l’énergie.
La plupart des
grandes entreprises françaises sont désormais implantées en Russie, et de
nouvelles occasions se dessinent en matière de gestion déléguée des
services urbains, dans le secteur agricole ou encore dans la distribution.
L’administration
française poursuit, quant à elle, plusieurs projets dans le domaine de
l’état de droit, tandis que se mettent en place diverses initiatives en
matière de sécurité intérieure.
Ce nouvel esprit
se reflète au niveau des parlements, les rencontres se succédant entre
hommes politiques français et russes depuis le début de l’automne. Elles
incluent la présidence de l’Assemblée, le groupe d’amitié – l’un des plus
actifs de l’Assemblée nationale – mais aussi les commissions et les
groupes politiques. Des délégations russes sont ainsi venues récemment à
l’Assemblée nationale pour débattre de la politique sociale et du
financement des retraites, de même que pour réfléchir aux conditions
d’organisation des partis politiques. Toutes ces rencontres traduisent des
préoccupations et des interrogations très proches sur l’évolution des
sociétés.
La huitième session de la Grande commission
nous donne l'occasion de poursuivre et d’intensifier ces différents
contacts et de développer ainsi le dialogue fructueux que nos deux
assemblées ont su établir depuis 1995, par delà les changements politiques
que peuvent connaître nos deux pays.
*
* *
I–
Les relations entre l'Union européenne
et la Russie
La question de Kaliningrad
M. Léonid Sloutski,
Président du groupe d’amitié Russie-France de la Douma
d’État, Président-délégué de la Grande commission parlementaire
France-Russie, vice-Président de la commission des affaires étrangères de
la Douma d’État : Le groupe d'amitié
Russie-France qui compte 103 députés, soit le quart des députés russes,
est heureux d’accueillir aujourd’hui les participants français à cette
huitième session de la Grande commission.
Je vous remercie
d'avoir accepté que nous abordions la question de Kaliningrad, car elle
est très importante, pour la Russie certes, mais aussi pour l’Union
européenne. M. Rogozine, Président de la commission des affaires
étrangères de la Douma d’État, membre de l'Assemblée parlementaire du
Conseil de l'Europe et émissaire du Président de la Fédération de Russie
pour la question de Kaliningrad, va vous présenter l’état de ce dossier.
M. Dimitri
Rogozine, Président de la commission des affaires étrangères de la Douma
d’État : La question de Kaliningrad est importante car elle est
la clé de la coopération entre la Russie et l'Union européenne, dans le
contexte de l’élargissement.
Ce territoire, au
bord de la mer baltique, a été rattaché à l'URSS en 1945 à la suite des
accords de Postdam. Ce fut une zone fermée à l'époque soviétique car la
flotte de la Baltique s'y trouvait. Cette région devint enclavée lors de
l'indépendance des États baltes et du Belarus.
L'élargissement de
l'Union européenne et la mise en place de frontières de type Schengen pose
aujourd’hui cette question de manière nouvelle, du fait des règles
concernant le contrôle des frontières extérieures de l'Union. Ce contrôle
est différent selon les États. L'Union européenne a en effet établi une
liste de 45 pays dont les ressortissants se verront accorder des droits
d'entrée sur le territoire européen pour des périodes de trois mois, ce
qui n’est pas le cas pour la Russie alors que les citoyens russes posent
moins de problèmes potentiels que les ressortissant de beaucoup d’autres
pays. De plus, la situation de la Russie est particulière, car elle n’est
pas source d’émigration illégale. Elle est au contraire soumise à un flux
important d’immigrés provenant d’Asie et qui éventuellement cherchent à se
rendre dans l’Union européenne. Il faut donc trouver un système juridique
et technique pour contrôler le transit entre Kaliningrad et la Fédération
de Russie et ne pas laisser passer ces étrangers qui cherchent à pénétrer
dans l’Union européenne de manière illégale.
Actuellement, il
transite de Kaliningrad à la Russie 960.000 personnes par train et 120.000
par avion. En réalité le grand scandale de l'immigration illégale dont
Kaliningrad serait la source selon l'Union européenne concerne peu de
personnes. Les chiffres de l'immigration illégale sont éloquents :
19 immigrés clandestins sont entrés dans l'Union européenne via
Kaliningrad en 2001 alors que M. José Aznar me disait que pour l'Espagne,
les chiffres sont de 200 à 300 en une semaine ! Il faut donc relativiser.
L'Union européenne
a décidé de mettre l'immigration illégale au centre des négociations, tout
cela sur fond d'articles extrêmement négatifs contre la Russie et sa
capacité à contrôler ses frontières. Divers thèmes de polémiques sont
apparus, en Allemagne notamment, autour de la notion de « corridor » ou de
la spécificité de l'ancienne Königsberg. Certains ont prétendu que des
immigrants illégaux utilisent l’arrêt du train qui relie la Russie à
Kaliningrad, à Vilnius, pour tenter d’entrer dans l’espace Schengen. Ce
n’est pas sérieux. Dans ce contexte, le Gouvernement russe a recherché un
compromis.
Il en résulte que
la Lituanie n’exigera de visas des citoyens russes qu’au 1er
juillet et non au 1er janvier 2003.
Au printemps 2003
sera établi un document de transit à multiples entrées, pluriannuel, via
la Lituanie, qui fonctionnera avec le passeport intérieur puis le
passeport normal. Un système électronique sera mis en place avec notamment
un système d'alerte (ce qui permettra de contrôler l'immigration). Mais ce
type de documents ne concernera que les citoyens de la Fédération de
Russie. Les ressortissants d’autres États de la CEI par exemple qui
résident à Kaliningrad devront demander un visa Schengen pour traverser la
Lituanie.
Nous comptons
beaucoup sur l'expérience française pour la mise en place éventuelle d'un
TGV Kalinigrad/Moscou et Kaliningrad/Saint Pétersbourg, car la volonté
d'isoler les passagers par rapport à l'environnement extérieur devrait
inciter l'Union européenne à développer le réseau de transport de l'espace
baltique.
Le compromis
auquel on est parvenu sur les mesures applicables jusqu'au 1er
juillet est clair, mais toutes les questions pratiques ne sont pas encore
réglées pour la période qui suivra. Qu’en sera-t-il des conditions
d'obtention des documents de transit, de leur gratuité, des délais
demandés ? Or « le diable est dans les détails ». La mise en place d’un
TGV ne peut être envisagée qu'après 2004, lorsque les États baltes auront
effectivement intégré l'Union européenne. Il n'y a pas aujourd’hui
d'obstacles politiques, un compromis a été trouvé avant le sommet de
Bruxelles, ce qui est très positif. Gardons en tête que des questions plus
importantes se posent dans nos relations avec l'Union européenne, qu’il
s’agisse du dialogue énergétique ou du transport aérien. Il faudra
discuter avec Bruxelles, ce qui n’est pas toujours très facile, car comme
le disait Henry Kissinger : « Y-a-t-il quelqu'un qui connaît le numéro de
téléphone de monsieur Europe ? ». La répartition des compétences entre MM.
Patten et Solana est pour nous difficile à comprendre.
M. Jacques
Myard, membre de la commission des affaires étrangères : Pour nous
aussi ! !
M. Dmitri
Rogozine : Après l'élargissement de l'Union européenne, le commerce va
se développer mais on ne sait pas encore comment la coopération entre
l’Union européenne et la Russie se mettra en place. Quelles formes
prendra-t-elle ? Quels seront ses objectifs ? Quelles seront ses
modalités, notamment pour les visas ou les questions relatives à
l’énergie ? Nous devons en discuter. Nous savons que la France est très
créative et qu'elle peut jouer un rôle essentiel dans les relations entre
l’Union européenne et la Russie.
M. René André,
Président du groupe d'amitié France-Russie, Président délégué de la Grande
commission parlementaire France-Russie, vice-Président de la délégation
française à l'Assemblée parlementaire du Conseil de l'Europe : Je
voudrais d’abord rendre hommage à l’action de M. Rogozine, qui a déployé
une activité intense afin que nous puissions un jour parvenir à un accord.
La France se
réjouit de cet accord et de la position commune exprimée par les
Présidents Poutine et Chirac en juillet dernier. Notre objectif demeure de
supprimer les contraintes tout en respectant les acquis communs. C’est un
bon accord.
Concernant la
possibilité de la mise en place d’une ligne de TGV, c’est un projet
ancien. J’ai moi-même posé la première traverse de la ligne
Moscou-Saint-Petersbourg.
Plus généralement,
la question de Kaliningrad nous oblige à réfléchir aux conséquences
futures de l’élargissement de l’Union européenne. C’est ce que fait
aujourd’hui la Convention sur l’avenir de l’Europe.
Il nous faut donc
réfléchir à l’avenir de Kaliningrad, un avenir qui se concrétisera à
l’intérieur de la Russie, bien sûr. Kaliningrad est un cas à part, car
elle risque de devenir une enclave. Cela n’est ni notre intérêt, ni le
vôtre. Kaliningrad doit au contraire être le moyen par lequel nous
engagerons la coopération qui doit être la nôtre afin de prévenir les
risques liés à l’élargissement de l’Union, et ce, notamment, par une
politique cohérente de démilitarisation.
Trois scénarios
sont possibles.
Le premier est
celui de l’indifférence : personne ne réagit à l’élargissement et nous
poursuivons les programmes non spécifiques qui sont aujourd’hui en cours,
avec notamment des politiques d’aide non personnalisées. Ce serait une
grave erreur.
Le deuxième est
celui de l’isolement, l’Union européenne tardant à mettre en place les
programmes qui s’imposent et la question de Kaliningrad tombant dans
l’indifférence générale. Cela n’est pas mieux.
Le troisième
scénario, souhaitable, est celui d’une coopération renforcée entre l’Union
européenne et la Russie. Kaliningrad est une zone particulière qui pose
des problèmes spécifiques, mais c’est justement à cause de cette
difficulté qu’il faut faire de Kaliningrad une région pilote afin de
transcender la difficulté géographique propre à cette zone. Kaliningrad
doit mieux tirer parti de son statut de zone spéciale.
M. Dimitri
Rogozine : Je vous remercie d’avoir abordé la question de Kaliningrad
de façon plus large car sa situation géographique à l'intérieur de l'Union
européenne est un vrai problème. Dans le futur, Kaliningrad devrait être
une zone de libre-échange et jouer un rôle central dans le commerce
Est–Ouest.
Le commerce de
transit doit être étudié : Kaliningrad est sur la ligne Berlin/Riga et
Berlin/Saint Pétersbourg. C’est aussi un terminal de transport pour les
marchandises venant d'Asie vers l'Europe. C'est enfin un territoire marqué
par l'histoire européenne et russe, ainsi qu’une zone unique de tourisme.
C’est pourquoi nous souhaitons développer son économie. Nous espérons que
l'Union européenne ne va pas s’y opposer.
M. Nikolaï
Kolomeïtsev, vice-Président de la commission du règlement et de
l’organisation du travail de la Douma d’État : Comment voyez-vous la
question de la démilitarisation de Kaliningrad, notamment au regard de
l'OTAN ?
M. René André
: A mes yeux, il ne faut pas démilitariser totalement Kaliningrad, qui
fait désormais partie d’une zone de paix. Les difficultés antérieures
liées à la guerre froide n’ont plus cours.
M. Jean-Louis
Bianco, vice-Président du groupe d'amitié France-Russie : Je voudrais
rebondir sur les propos de M. Rogozine. Il faut réfléchir à un partenariat
plus poussé entre la Russie et l’Union européenne. M. André a proposé une
« sortie par le haut », et nous devons effectivement réfléchir à des
perspectives à long terme.
M. Jacques
Myard : Cette question doit être replacée dans une perspective
historique. L’ancienne Europe, celle du traité de Rome, est morte. Il est
aujourd’hui évident que la Russie fait partie du système européen. L’Union
européenne atteint aujourd’hui ses frontières et nous devrons en tenir
compte. Nous avons désormais besoin d’une sorte de Conseil de sécurité
européen, d’un véritable système de sécurité collective. Dans le contexte
d’une Europe de la Méditerranée à Mourmansk, Kaliningrad apparaîtra alors
comme un problème d’importance mineure.
M Dimitri
Rogozine : Permettez-moi de revenir à la question de l’élargissement.
Nous espérons que
l’Union européenne appliquera les mêmes standards à tous les pays
candidats et à tous leurs citoyens, afin d’éviter des zones de non-droit
dans certains pays.
En matière de
sécurité, nous sommes confrontés aux mêmes menaces. Nous souhaitons que
l’OTAN envisage des missions concrètes et nous considérons la France comme
un partenaire privilégié. Certains disent que la Russie pourrait entrer
dans l'Union européenne. Qui sait ? En tout état de cause, nous pourrions
établir un échange d'idées réguliers sur l'avenir de la relation entre
l’Union européenne et la Russie. La gestion de nos relations avec l'Union
est en effet trop complexe, de trop nombreuses structures interviennent et
la préparation du sommet annuel nécessite la réunion d’un organisme ad
hoc deux fois par an. Le dernier sommet nous a un peu déçus car seule
la question de Kaliningrad y était traitée de manière concrète. Les autres
échanges sont restés sans portée. Il nous faut donc réfléchir à la forme
de coopération que nous souhaitons. Je voudrais à cette occasion remercier
le parlement français pour le soutien que la France a apporté à notre
compromis. Et je voudrais encore une fois souligner à la fois
l'enthousiasme et le professionnalisme de votre ambassadeur M. Blanchemaison.
M. Rouslan
Gostiev, membre de la délégation russe à l’Assemblée parlementaire
du Conseil de l’Europe : Si l'élargissement de l'Union européenne nous
paraît intéressant, ce n’est pas le cas pour celui de l'OTAN qui constitue
une grande menace pour la politique et l'économie de la Russie. Le général
De Gaulle avait une position qui me convient davantage. Aujourd’hui, le
pacte de Varsovie n'existe plus mais l'Otan perdure dans un environnement
où le terrorisme implique des menaces qui ne seront pas résolues par des
bombardiers furtifs. La Russie ne doit, quant à elle, pas oublier qu’elle
appartient à l’Europe, même si elle a des intérêts en Asie, ce qui peut
lui permettre de jouer le rôle de pont entre ces deux continents.
M. Léonid
Sloutski : Après cette intervention, je pense que nos amis français
souhaiteront réagir et je donne la parole à mon ami René André.
M. René
André : Je voudrais pour conclure faire quelques remarques. La
première concerne un sujet sensible, celui de la protection des minorités.
Si les Baltes adhèrent à l’Union européenne, ils adhèrent en même temps
aux valeurs de l’Union européenne, ce qui ne peut que faciliter les
choses.
Je remarque, par
ailleurs, que le débat en revient toujours à l’OTAN. Je souhaite souligner
à ce propos que l’Union européenne n’est pas l’OTAN. Néanmoins, et même si
je comprends vos craintes, je vous rappelle que l’OTAN a changé de nature.
Aussi nos esprits cartésiens trouvent-ils toujours paradoxal de vous
entendre vous plaindre constamment de l’OTAN tout en voulant privilégier
le dialogue avec l’Union européenne. Mais peut-être avons-nous tort d’être
cartésiens.
*
* *
M. Léonid
Sloutski : Nous allons maintenant aborder le deuxième thème de nos
débats, en traitant de la situation internationale et plus
particulièrement de l’Irak, du Proche-Orient, et de la Georgie.
M. Constantin
Kossatchev, vice-Président de la commission des affaires étrangères de la
Douma d’État : Ce thème est bien entendu au cœur de l'actualité. Pour
ma part, je vais essayer de montrer les facteurs de rapprochement entre
ces trois situations, qui sont au nombre de quatre :
En premier lieu,
elles sont susceptibles de déboucher sur un conflit global si elles sont
mal contrôlées, ce qui n’est pas le cas dans la péninsule coréenne ou en
Afghanistan où les conflits ne sont que régionaux. Le monde est
aujourd'hui interdépendant, comme l’atteste la décision de
l'administration Bush de démarrer un programme de système anti-missile. La
mise en place d’un tel système, dont l’efficacité n'est pas
démontrée, constitue pour certains pays, et notamment pour la Chine, une
menace directe, ce qui peut amener les dirigeants chinois à développer
leur arsenal nucléaire et entraîner une escalade dans l'armement nucléaire
du fait des relations entre la Chine et l’Inde ou entre l’Inde et le
Pakistan. La même logique s’applique à la situation en Irak et en Israël.
Toute décision a des implications en Iran, dans le Proche-orient, au
Caucase et même en Asie centrale.
Le deuxième
facteur commun est la question du terrorisme, avec un contexte néanmoins
différent dans chaque cas. L’Irak est ainsi accusé par les États-Unis de
soutenir le terrorisme international. Au Proche-orient, le terrorisme est
l’œuvre des kamikazes. En Georgie, c'est la politique actuelle des
dirigeants qui laisse les mains libres aux terroristes du fait de son
caractère laxiste. Les relations russo-géorgiennes se sont ainsi dégradées
du fait du refus des autorités géorgiennes de coopérer.
Le troisième
facteur commun relève des conflits d’intérêt. En Irak, tandis que les
inspecteurs examinent s’il y a des armes prohibées, les États-Unis mènent
une politique reposant sur la défense de leurs intérêts économiques et
cherchent à renverser le régime actuel, lever l'embargo de l'ONU et faire
parvenir le pétrole irakien sur le marché. Leur refus de participer à la
mission d'inspection n’est qu’un prétexte. Au Proche-Orient, avec la fin
de la guerre froide, est venue la fin des influences, tandis que se
poursuit une coopération active au sein du groupe des 4 auquel participent
la France et la Russie. En Georgie, la politique du « deux poids, deux
mesures » l’emporte : La Russie y participe à des activités
antiterroristes, qui doivent se dérouler dans tous les secteurs où le
terrorisme peut se trouver, mais ne peut intervenir dès lors que les
Tchétchènes sont concernés, notamment sur la frontière russo-géorgienne,
du fait de l’opposition des États-Unis et de la Georgie. L'Union
européenne refuse, quant à elle, l'extradition des terroristes et s’oppose
à ce que soient jugés ceux qui, comme Zakaiev, ont commis des crimes.
Cette nouvelle ambiance est très négative.
Le quatrième
facteur commun à ces situations tient à la nécessité de leur apporter une
solution dans le cadre du droit international. Nos collègues français ont
certes remarqué que le contrat pétrolier russo-irakien avait été dénoncé,
mais je considère que la position de la Russie vis-à-vis de l'Irak est
fondée non seulement sur des intérêts économiques mais aussi sur la
volonté de défendre l'ONU et le droit international. S'il est prouvé que
l'Irak ne coopère pas avec l'ONU, la Russie acceptera l'intervention mais
cela doit être prouvé, car la Russie ne sortira pas du cadre fixé par le
droit international.
M. Nikolaï
Kolomeïtsev : Nous ne devons pas oublier que les décisions sont prises
par l'exécutif et que nous sommes des parlementaires.
Après le 11
septembre, la situation internationale a changé car pour la première fois,
les États-Unis et la Russie se sont unis contre le terrorisme. Mais les
évènements du 11 septembre sont une conséquence et non une cause de ce
changement. Les concessions de l'URSS sur le plan stratégique l’ont
détruite et ont entraîné une baisse d'influence de la Russie, ce qui
entraîne de fortes critiques à l'intérieur du pays.
Alors que le
lexique politique international considère comme essentiel « la
stabilité », « la sécurité globale » face à la « déstabilisation
régionale », le terrorisme et les attentats les plus meurtriers s'appuient
sur des prétextes religieux et non plus uniquement sur des questions
ethniques. Nous sommes face à un choc des cultures à la « Huntington ».
Pour lutter contre cette barbarie, les partenaires doivent avoir confiance
les uns dans les autres.
La diplomatie
classique a disparu et maintenant la nouvelle diplomatie a des accents
très nord-américains. Les États-Unis punissent les récalcitrants ou font
des « interventions humanitaires ». L'Ouest ne pratique pas le compromis,
que ce soit sur la question de l'OTAN, de l'Union européenne, de
Kaliningrad, de l'OMC, des barrières douanières ou de la dette extérieure.
Tout ce qui est considéré comme des progrès dans ce nouvel ordre mondial
peut se résumer à ce qui peut affaiblir la Russie.
C’est regrettable.
En effet, la Russie est une digue pour l'Europe qui l'a protégée d'une
attaque comparable à celle des Huns. Or en France, il y a cinq millions de
maghrébins et l'histoire a montré que les peuples qui voient leur
démographie exploser s'approprient des territoires qui ne leur ont jamais
appartenu, comme dans les Balkans, en Irlande ou au Cachemire.
Dans quel siècle
vivons-nous ? Contre les « mauvais » désignés par Washington, on peut
recourir à la force. Tous les pays doivent appliquer la démocratie à
l'occidentale, l'économie doit toujours être de marché. Le protectionnisme
n'est pas autorisé, sauf pour l'élite (en France vous protégez votre
agriculture…). Les États-Unis peuvent détruire leurs adversaires, la
France veut faire un partenariat « de la Méditerranée avec la civilisation
arabe pour plus de paix et de stabilité ».
La Russie ne donne
pas de leçons à ses partenaires mais elle s'adjuge le droit de résoudre
ses problèmes par ses propres méthodes. D'ailleurs les méthodes utilisées
en Tchétchénie s'inspirent de l'expérience américaine de lutte
anti-terroriste en Afghanistan. La Géorgie pour sa part est devenue un
État indépendant mais elle ne peut construire un État stable qui
s'appuierait sur une haine envers la Russie. Tous veulent démilitariser
Kaliningrad mais qu’en est-il des bases américaines en Turquie ?
Les populations
française et russe considèrent à 75 % que la politique américaine au
Proche-Orient est dangereuse. La France, comme la Russie, tient à son
indépendance en matière de politique étrangère et cela explique leurs
positions similaires sur l'Irak. Alors que les États-Unis ont une vision
anti-européenne, anti-russe et anti-japonaise et que le seul but du
Pentagone est de mettre la main sur les ressources pétrolières de l'Irak,
le consensus franco-russe est essentiel pour l'avenir de l'Europe.
D'autant plus qu'en cas de situation critique en Irak, l'euro chuterait
face au dollar.
Ces problèmes sont
traités dans certaines organisations internationales. Mais une adhésion de
la Russie à l'Union européenne ou à l'OTAN est impossible. La Russie a des
problèmes ethniques et territoriaux. Les États européens sont des États
anciens et unitaires. La Russie est perçue comme affaiblie par les
occidentaux. Mais c'est oublier l'axe euro-asiatique, qui constitue le
partenariat stratégique le plus important.
M. Léonid
Sloutski : Je voudrais souligner combien l’argumentation de notre
collègue est convaincante.
M. Guy Tessier,
Président de la commission de la défense nationale et des forces armées :
La réflexion sur notre défense doit se situer dans un contexte résolument
postérieur à la période de l’après-guerre froide. Sans conteste, il se
caractérise par l’émergence et l’affirmation de menaces nouvelles, non
moins redoutables que les précédentes, et d’autant moins qu’elles sont
plus diffuses, plus diversifiées et qu’elles peuvent venir de tous les
points du globe.
Bien que nous
ayons cru un moment pouvoir profiter des dividendes de la paix, les
menaces sont en fait plus nombreuses que jamais et visent désormais
directement notre sol national. Sans que puissent être tout à fait rejetés
les risques directs d’invasion, dont toute notre histoire montre qu’il
serait de la plus grave inconséquence de les rejeter totalement, nous
devons d’abord veiller à ce que les pays qui servent de refuge au
terrorisme s’attendent à des réponses.
Il nous revient
donc d’identifier clairement la nature des menaces qui sont changeantes et
évolutives. Notre problème est de ne pas toujours avoir une guerre de
retard.
De même, il ne
faut pas tomber dans le piège médiatique. Malgré tout ce qui est dit sur
al-Qaida et Ben Laden, les certitudes sont rares et il nous faut être très
prudents.
Jusqu’en 2001,
nous avons vécu dans l’illusion de la paix, d’un ordre international
régulé par la sécurité collective, le contrôle des armements et la fin du
recours à la force.
Tout cela est
terminé. Nous avons aujourd’hui affaire à un « arc des crises », une vaste
zone d’instabilité qui s’étend de la Bosnie à la Chine. La situation est
donc nouvelle, comme l’ont prouvé les attentats perpétrés à Karachi ou
contre le pétrolier Limbourg. Mais l’ennemi n’est peut-être pas aussi
insaisissable qu’il y paraît : il s’incarne dans les tenants d’un discours
totalitaire au service d’une idéologie nouvelle ; sa stratégie est certes
différente du terrorisme traditionnel car toutes les formes d’action sont
bonnes, mais, comme le prouvent les arrestations intervenues ces derniers
jours, une riposte est sans doute possible dès lors qu’il sera identifié
avec certitude. Les foyers de malfaisance et d’instabilité sont
aujourd’hui localisables, l’ennemi est de mieux en mieux connu, alors
qu’il dispose encore de moyens limités. Il convient donc d’avoir une
posture offensive, qui peut aller jusqu’à l’action préventive dès lors que
la menace est avérée, rompant avec la passivité supposée des démocraties
dont les terroristes savent profiter si elle s’installe.
Il faut enfin
lutter en respectant le droit, en ayant d’abord le souci de la légalité
de l’action, au niveau international et national, mais aussi en veillant à
sa légitimité, qui est la défense de nos valeurs afin de ne pas perdre
notre âme face à un ennemi qui fait fi du droit et des valeurs ou, pire
encore, cherche à placer son action sous les auspices d’un autre système
de valeurs, prétendument en conflit avec le nôtre.
La difficulté de
la réflexion sur notre défense, due à ces incertitudes sur les menaces, se
trouve renforcée par les aléas de la détermination d’une stratégie ferme
dans un monde qui peut être qualifié de mou.
Le premier des
nouveaux critères à prendre en considération dans l’analyse de la
situation géostratégique réside dans la disparition du paradigme des
conflits internationaux : aux conflits entre États, au travers d’appareils
militaires traditionnels pour des objectifs politiques précis a succédé
aujourd’hui une diversification des acteurs, des objectifs et des moyens,
avec de nouvelles situations conflictuelles, sans modèle central.
Par ailleurs, la
technologie occupe désormais une place centrale dans l’appréciation des
rapports de force. C’est à la fois une vulnérabilité des sociétés modernes
face à la rusticité des attaquants et un avantage pour la défense contre
les attaquants. Des techniques de plus en plus lourdes se diffusent vers
de nouveaux acteurs non étatiques : c’est le cas des armes nucléaires qui,
on peut le craindre, risque de se diffuser vers des terroristes relevant
de nébuleuses mal définies. Enfin, les évolutions dans les sciences du
vivant et de l’information constituent des vulnérabilités croissantes pour
les pays développés alors qu’elles sont d’une diffusion facile et
susceptibles d’être employées à des fins détournées.
La primauté de la
protection des populations s’affirme de surcroît comme un élément
essentiel de la détermination d’une stratégie de défense ; cette
protection incombe d’abord aux militaires, avec leurs propres capacités
d’action, y compris à leur propre bénéfice, sur le champ de bataille par
les missiles de théâtre. Elle doit constituer aussi un objectif pour la
société civile avec ses capacités à construire et à développer, en matière
d’analyse, de renseignement et d’alerte ; mais la protection doit aussi
être physique et sanitaire, sans oublier les aspects psychologiques qui
découlent des risques d’attaques chimique ou biologique. La protection
ainsi assurée aux populations contre les menaces de nature militaire ou
terroriste doit permettre aussi de faire face au mieux aux catastrophes
qui peuvent survenir, qu’elles soient naturelles ou technologiques.
Pour en terminer
avec les déterminants de notre stratégie de défense, il faut relever les
nouvelles problématiques introduites par les attaques du 11 septembre
2001. Elles se sont tout d’abord traduites par l’émergence de
déstabilisations périphériques, comme en Afghanistan, mais pas seulement,
qui doivent faire l’objet, en retour et pour éviter les effets de
contagion, de déstabilisations également ciblées, par des moyens
appropriés, militaires ou autres.
Les attaques
contre New York et Washington induisent par ailleurs une nouvelle approche
de la légitimité politique des interventions militaires : peu discutable
en Afghanistan malgré une légalité incertaine, l’intervention en Irak fait
l’objet d’autres débats et ne sera pas aussi facilement soutenue,
instaurant une nouvelle dialectique sur le multilatéralisme et la notion
de guerre préventive. Le choix des moyens de projection de forces s’en
trouve tout aussi renouvelé avec des alternatives, ou des complémentarités
renforcées entre forces spéciales et moyens conventionnels lourds avec une
composante navale prépondérante.
Les politiques
sont donc conduits aujourd’hui à trancher dans les incertitudes sur les
menaces et les ripostes à conduire ; ils ne savent ni où, ni quand, ni
comment, ni pourquoi, leur pays peut faire l’objet d’une agression, ce qui
est nouveau dans la détermination des stratégies de défense ; de plus, si
une partie des réponses se trouve au niveau national, certaines relèvent
de la sécurité collective, de l’OTAN ou de l’ONU, mais aussi peu à peu de
l’Union européenne.
La stratégie
définie désormais doit donc présenter de grandes possibilités
d’adaptation, de réactivité, qui permettent de faire face à des situations
de plus en plus imprévisibles.
M. Jacques
Myard : Il y a dix ou quinze ans, le monde vivait selon la logique de
l’ordre bipolaire, c’est-à-dire avec deux systèmes d’alliance qui
reposaient sur des bases malgré tout rationnelles. Ce système nous
préservait de beaucoup de dérives, car il reposait sur des systèmes de
valeurs homogènes.
Ce monde,
désormais, n’existe plus. Dans le contexte actuel, nous voyons une
puissance américaine au caractère impérial dont l’émergence s’accompagne
de crises, au Proche-Orient comme en Irak.
En même temps, on
observe une rupture géostratégique Nord-Sud qui a amalgamé les crises
locales. C’est une rupture transnationale, entre cultures. Cette rupture
entraîne des situations complexes, difficiles à analyser rationnellement
et qui ne relèvent pas de l’analyse militaire classique.
Comment y faire
face ? Les frappes aériennes ne sont pas l’instrument adéquat. Si elles
sont mises en œuvre contre l’Irak, ce dernier saura faire monter la
pression dans toute la région, du Maroc à l’Indonésie. Une politique plus
subtile reposerait sur une aide au développement destinée à aider les
modérés de cette région, même s’il ne s’agit évidemment pas de faire leur
travail à leur place.
La France a une
certaine expérience de ces États, de même que le Royaume-Uni ou la Russie.
De ce fait, elle est bien placée pour mener une telle politique. A
l’inverse, si une guerre est déclenchée contre l’Irak, elle ouvrira la
porte à des décennies d’affrontement Nord-Sud.
M. Vladimir
Koptev-Dvornikov, vice-Président du groupe d'amitié Russie-France de la
Douma d’État : La politique étrangère de tout État doit s'appuyer sur
ses besoins intérieurs. Les actions américaines en Afghanistan ou en Irak
peuvent donc être analysées comme le refus par ces pays de la mise en
place d'un système international. Les autres voisins de l'Irak ont aussi
le droit d'avoir leurs positions. En Russie, nous avons d'autres
priorités. Les positions françaises et russes sur l'Irak sont convergentes
et depuis deux ans les contacts politiques ont beaucoup progressé. A la
fin du mois de novembre dernier, j'étais ainsi à Paris pour un forum
stratégique à l'initiative de l'IRIS qui a permis un dialogue utile.
Les liens
économiques entre la France et la Russie sont au fil des années plus ou
moins importants. Ils peuvent néanmoins s'améliorer. Je propose d'ailleurs
que, lors de nos prochaines sessions, nous abordions aussi les problèmes
économiques. De même, les questions touchant au contrôle de l'immigration
– illégale ou non – et des frontières devraient faire partie des thèmes de
notre prochaine session. Nous avons donc des choses précises et concrètes
à discuter, faisons-le pour rendre nos échanges encore plus constructifs.
Nous y sommes très favorables, comme le montre la décision récente de la
Douma d’État de créer un « club européen » qui regroupe 77 députés.
M. Ivan Nikitchouk, membre de la commission
de la propriété de la Douma d’État : Je voudrais
remercier le député français qui a parlé des valeurs morales. Pour ma
part, je suis plutôt un technicien.
Sur le problème
irakien, tout le monde attend avec angoisse de voir la façon dont il sera
résolu. Quelles sont les raisons réelles de la politique américaine ? Nos
collègues en ont déjà parlé. L'Irak représenterait une menace terroriste y
compris pour les Kurdes. Mais les mêmes problèmes existent en Espagne et
en Angleterre !
L'Irak produirait
des armes nucléaires. En tant qu'ancien ingénieur dans ce secteur,
permettez-moi de vous signaler que, même si l'Irak avait lancé un tel
programme, il lui faudrait une technologie, des matières premières et des
ingénieurs. J'ai visité l'Irak et j'ai vu les enfants malades dans les
hôpitaux, c'est cela qui devrait être considéré comme du terrorisme ! J'ai
vu que les États-Unis ont bombardé et tué 500 civils, femmes et enfants.
Je pense que le but est de faire revenir l'Irak dans un cadre normal pour
les États-Unis.
En fait, les
États-Unis veulent éliminer un régime qui ne leur convient pas et mettre
la main sur ses richesses énergétiques. Le reste relève de la
prestidigitation ! Celui qui a fait peur devrait avoir peur lui-même. On
ne peut pas humilier un peuple sans être puni. Pour cela, nous devons
faire notre possible pour que la guerre n'ait pas lieu. Commençons à
résoudre nos problèmes communs avant de nous mettre à juger et punir les
peuples.
M. Guy
Teissier : La France et la Russie ont des positions proches l’une de
l’autre. Notre souhait, aux uns comme aux autres, est avant tout que
l’Irak puisse un jour rejoindre le concert des nations.
Toutefois, je
rejette le parallèle qui vient d’être fait entre l’Irak, l’Espagne et le
Royaume-Uni. Nous devons nous rappeler que l’Irak a fait usage d’armements
chimiques contre les Kurdes, c’est-à-dire contre sa propre population. Il
y a des limites à ce que nous pouvons accepter.
D’accord avec
René André, je souhaiterais revenir sur les interventions précédentes.
L’immigration,
qui a été évoquée, est un problème extrêmement grave. Je suis de
Marseille, une ville où vivent deux cent mille immigrés sur une population
totale de huit cent mille personnes, ce qui pose un énorme problème
d’intégration à tous les niveaux, que ce soit sur le plan de la scolarité,
de l’emploi ou de la délinquance.
L’immigration a
été, autrefois, un facteur d’enrichissement pour notre pays. Aujourd’hui,
en revanche, les gens immigrent afin de bénéficier de nouveaux droits, et
non pour remplir les devoirs qui vont de pair avec ces droits.
La question qui
se pose aujourd’hui est la suivante : l’immigration est-elle souhaitée ?
Les immigrants ne viennent que pour les avantages. Il nous faut
aujourd’hui une politique très humaine, mais en même temps très vigilante.
Comme l’a dit l’un de nos anciens premiers ministres, « la France ne peut
pas accueillir toute la misère du monde. »
M. Rudy Salles,
vice-Président de l'Assemblée nationale, Président de la délégation du
Bureau chargée des activités internationales : Nous avons beaucoup
critiqué les États-Unis et évoqué, notamment, le « rôle impérial » que
jouerait ce pays. Je ne m’associe pas à ces critiques. Il est temps en
effet de faire face à la réalité. La prééminence actuelle des États-Unis
n’est jamais que le miroir de nos propres insuffisances et de nos
faiblesses, ce qui vaut pour l’Europe comme pour la Russie.
Nous devons en
effet bâtir l’Europe politique. Lorsque ce sera fait, les États-Unis ne
seront plus seuls. Aujourd’hui, la diplomatie américaine est de fait la
seule diplomatie cohérente dans le monde.
M. René
André : Beaucoup de sujets ont été évoqués ce matin. Je crois pouvoir
dire que nous comprenons bien les préoccupations de nos amis russes, même
si nous demeurons attachés à certains principes, comme celui de la
souveraineté et de l’intégrité territoriale, ce qui peut nous amener à une
appréciation particulière du problème des gorges de Pankissi, en Géorgie.
Pour répondre à
M. Koptev-Dvornikov, nous regrettons tous le faible niveau des relations
économiques entre la France et la Russie, même si l’on observe
actuellement une amélioration significative dans ce domaine et si de
nombreux projets sont envisagés.
Il y a une
volonté, de part et d’autre, de travailler plus et mieux ensemble. Il faut
simplement, pour cela, une meilleure lisibilité et une plus grande
stabilité dans nos relations. De ce point de vue, les progrès ont été
remarquables. Souhaitons que cette évolution se poursuive.
M. Léonid
Sloutski : Nos positions sont comparables, en particulier sur l'Irak
et sur le rôle de l'ONU. Sur le Proche-Orient, je pense que les positions
extrêmes d'Israël attisent le terrorisme. Nous avons une chance de régler
le problème libanais. A Strasbourg, au Conseil de l'Europe, nous avons
traité ces questions et il faut en parler davantage entre parlementaires.
S’agissant de la
Georgie, nous avons participé à la mission du Conseil de l'Europe à Moscou
et à Tbilissi. Bien sûr, face au problème posé par les gorges de Pankissi,
il y a aussi le respect des droits souverains de la Georgie. C'est
important aussi pour nous qui avons des liens particuliers avec ce pays.
Nous devrons résoudre ce problème.
*
* *
III– La lutte contre le terrorisme
M. Alexandre
Gourov, Président de la commission de la sécurité de la Douma d’État :
Je voudrais aborder les aspects juridiques de notre travail. Depuis dix
ans, un accord franco-russe envisageait la mise en place d'un espace
juridique commun, et des accords spécifiques ont été conclus au cas par
cas. Mais la lutte contre le crime ne peut se régler ainsi, alors que le
Président français estime qu’il s’agit d’une tâche prioritaire pour les
cinq ans à venir. Pour sa part, le Président Poutine a indiqué cinq
directions de lutte contre le crime afin de mettre en place un accord
cadre.
En premier lieu,
il faut faire un inventaire des menaces criminelles les plus importantes.
La liste des crimes prioritaires peut comprendre la corruption,
l'extrémisme, le terrorisme, le trafic d'armes, de drogue ou d'explosifs,
l'enlèvement et la traite des personnes, l'immigration illégale, la
prostitution et le blanchiment d'argent. Pour chacune de ces infractions,
il faut donner une définition et mettre en place des mesures de réaction
juridique.
Ensuite, il faut
mettre en place une stratégie avec deux variantes : soit en élaborant un
projet-cadre développé par des accords particuliers, en allant donc du
général vers le particulier, soit en concluant des accords spécifiques
interétatiques sans projet-cadre. Cette deuxième variante suppose la
création d'un groupe de travail spécialisé.
En troisième lieu,
chacun de ces accords doit s'accompagner d'une annexe précise permettant
de prendre rapidement des mesures. Plusieurs exemples sont à cet égard
intéressants : la Belgique a ainsi élaboré des documents sur l'immigration
illégale. La France et la Belgique réfléchissent à la création d'un centre
de sécurité stratégique européen pour la lutte contre le terrorisme et la
drogue.
Pour conclure, je
voudrais me référer à l'abbé de Mably qui au XVIIIème siècle déclarait :
« Tous les peuples ont eu des lois. Mais peu d'entre eux ont été heureux.
Quelle en est la cause ? C'est que les législateurs ont presque toujours
ignoré que l'objet de la société est d'unir les familles par un intérêt
commun ». Il faut donc unir nos forces pour lutter contre les menaces et
le crime. Nous en avons la volonté et l'expérience.
M. Nicolas
Brousnikine, vice-Président de la commission des finances de la Douma
d’État : En février 2002, l’Assemblée nationale a tenu une conférence
des parlements de l’Union européenne qui a débouché sur une déclaration de
lutte contre le blanchiment. La Russie étant invitée, nous avons beaucoup
appris à cette occasion. Par la suite, le parlement russe a justifié les
espoirs qui avaient alors été placés en lui.
L’efficacité de la
lutte est liée à la mise en place d’un véritable partenariat international
susceptible de déboucher sur des standards communs, c’est-à-dire non
contradictoires. C’est ce souci qui détermine l’état de la législation
russe.
Il faut résoudre
le problème posé par l’existence et le fonctionnement des comptes
anonymes. Ceux-ci sont désormais interdits par la loi russe, même s’il
existe en Russie ce que l’on appelle les « dépôts bancaires au porteur ».
Ces derniers diffèrent toutefois des comptes anonymes en ce qu’ils
conservent un caractère ouvert et que le nom de leur détenteur est connu.
D’autre part, la
communauté financière russe a mis en place une procédure de divulgation du
secret bancaire dans certains cas prévus par la loi, lorsque des
opérations illicites sont en cause. Nous nous sommes donc mis en
conformité avec les normes internationales sur la transparence bancaire.
Dès cette année,
la loi-cadre sur la lutte contre le blanchiment va être renforcée dans le
cadre de la lutte contre le terrorisme. Il faudra cependant éviter les
abus et restreindre l’application de cette loi aux cas où une organisation
figure dans la liste appropriée, et ce en vertu d’une décision de justice.
Je souhaite enfin
vous informer que le comité du suivi financier coopère avec TRACFIN, ce
qui a permis que la Russie soit rayée de la « liste noire » du GAFI.
M. Léonid
Sloutski : Il apparaît clairement que seule une vision globale
permettra de résoudre ces problèmes.
M. Alexandre
Koulikov, vice-Président de la commission de la sécurité de la Douma
d’État : Le problème de la transparence financière est avant tout lié
à la globalisation. Aujourd’hui, le crime pénètre même les organismes
administratifs qui ont été chargés de le combattre. C’est pourquoi il est
devenu un problème global qui affecte la communauté internationale dans
son ensemble.
L’usage de
l’expression « mafia russe », correspond à une réalité qui envenime
aujourd’hui les relations internationales de la Russie. Au niveau
européen, ce danger n’est pas encore suffisamment bien perçu. Nous parlons
en effet d’une internationale criminelle dont le revenu peut atteindre
quatre cent milliards de dollars par an pour le seul trafic de drogue, ou
encore deux cent millions pour le piratage informatique.
Tout cet argent
doit ensuite être blanchi. On estime que la part des banques américaines
dans l’activité de blanchiment atteint 40 %. C’est ce qui amenait le
Monde Diplomatique à affirmer que les États-Unis sont le pays le plus
corrompu de la planète. Une étude récente de la CIA, qui évalue
l’évolution de ce phénomène d’ici l’année 2015, estime que les réseaux
internationaux vont développer leurs activités et tisser des liens avec
des mouvements de lutte armée. Le crime continuera donc d’augmenter.
Le modèle
néo-libéral crée des conditions favorables au développement de tels
phénomènes. Les milieux d’affaires utilisent souvent, en effet, des moyens
qui sont à la limite de la légalité. A cet égard, l’économie de marché et
la globalisation ouvrent des possibilités énormes.
Tout cela n’est
réalisable qu’avec des complicités aux plus hauts niveaux politiques et
administratifs, et avec l’aide d’hommes d’affaires corrompus. L’exemple
américain est à cet égard le plus éloquent. Le capital confère l’immunité
et met à l’abri des contrôles. Le capital, le crime et les milieux
politiques sont trois forces unies.
Aussi, la lutte
contre le crime ne consiste souvent qu’à le contenir. Cette réalité
concerne les États émergents comme la Russie, ainsi que les zones
offshore. Ces dernières permettent le pillage des richesses nationales
grâce à des moyens sophistiqués par lesquels elles garantissent la
sécurité de leurs clients. Aucune tentative n’est faite pour « boucher ces
trous ». Les normes internationales n’y sont ni reconnues ni appliquées.
Selon nous, le
crime organisé a pour base le modèle de société néo-libéral. Il y a donc
deux alternatives : soit on utilise les moyens techniques liés à la
globalisation, ce qui posera un certain nombre de problèmes moraux,
politiques et liés aux droits de l’homme ; soit on recherche une
internationalisation des références juridiques, mais il n’y a pas
véritablement, à ce jour, de projet de code pénal international.
En tout état de
cause, la lutte contre le crime organisé exige un dialogue intense et
permanent entre les différents États, sans doute dans le cadre de
l’Organisation des Nations Unies.
M. Alain
Marsaud, secrétaire de la commission des lois constitutionnelles, de la
législation et de l'administration générale de la République : Depuis
1995, on assiste à une évolution importante. Les terroristes qui, à cette
date, ont pris un Airbus en otage voulaient punir la France de sa
politique algérienne. Après cet incident, ils sont partis pour
l’Afghanistan, et l’un d’eux a été retrouvé parmi les prisonniers de
Guantanamo. Le cercle s’est refermé : ces gens sont maintenant revenus de
l’Asie centrale et du Caucase et résident en Europe de l’Ouest.
Nous faisons face
aujourd’hui à un terrorisme d’un type nouveau et à des adversaires plus
difficiles. Deux points doivent être soulignés.
Le premier
concerne la question du blanchiment d’argent : en réalité, le blanchiment
à usage terroriste n’existe pas. Les nouveaux réseaux n’ont en fait pas
besoin de sommes très importantes pour les opérations qu’ils mènent, à la
différence, par exemple, des réseaux de Carlos. Il y aurait plutôt, au
contraire, un phénomène de « noircissement » d’argent : à travers des dons
et divers systèmes de compensation, comme le système « Western Union », de
l’argent légal est transmis aux réseaux terroristes. Les enquêteurs
devraient réellement s’intéresser de plus près à la Western Union.
Deuxième point, la
coopération internationale dans la lutte antiterroriste n’existe pas non
plus. En réalité, nous nous soucions avant tout de nos intérêts nationaux.
Par exemple, le Royaume-Uni refuse d’extrader Rachid Ramda au motif que
l’on craint pour son intégrité physique. Mais la vraie raison est
ailleurs.
Il ne faut
cependant pas désespérer. Nous avons tous signé la convention européenne
sur l’entraide judiciaire. Le Président Chirac a par ailleurs proposé un
accord en matière d’entraide judiciaire, qui pose toutefois le problème de
son titre. Il a enfin été proposé de créer un système « 15 plus 1 »
reposant sur une réunion bi-annuelle des ministres de la justice de
l’Union européenne et de la Russie. Cette formule a autrefois donné de
bons résultats entre la France et l’Espagne.
Il nous faut
maintenant réfléchir à la nature de la menace. Le terrorisme de masse est
extrêmement dangereux. Avons-nous affaire aux nouveaux damnés de la terre,
à une guerre de religions ou encore à un choc des civilisations ? Ce qui
est certain c’est que l’on veut nous faire payer l’échec du monde
islamique et que les terroristes ont remporté la première manche.
M. Philippe
Auberger, membre de la commission des finances, de l'économie générale et
du Plan : La Russie a fait des progrès incontestables puisqu'elle a
été retirée de la liste du GAFI. Je suis heureux de constater ce progrès.
Si la rencontre de Paris a pu contribuer à aider nos amis russes nous en
sommes heureux. L'approche du Monde Diplomatique n'est pas
forcément la bonne car, très idéologique, elle condamne la mondialisation
à partir de ses excès.
L'approche en
France est plus pragmatique. Il y a plus de dix ans, un sommet a permis de
mettre en route la lutte contre le blanchiment de l'argent. Cette lutte
financière a néanmoins pour inconvénient de développer le contrôle
financier. Les règles pénales étant nombreuses, il faut adapter nos
procédures et nos méthodes pour être sûrs de pouvoir mener une lutte
efficace. En France, des progrès ont été faits en liaison avec le droit
européen. Le champ des personnes susceptibles de participer au blanchiment
a été élargi : les agents immobiliers, le secteur de l'assurance, les
notaires, les experts comptables et, à moyen terme, les avocats sont
concernés. La définition des opérations en cause a été précisée en
distinguant ce qui relève de la délinquance et ce qui relève de la
criminalité. Ainsi, dans le domaine de la fraude fiscale, une distinction
a été faite entre la délinquance et la criminalité en bande.
En réalité, le
financement du terrorisme ne touche pas des sommes aussi importantes que
le financement du blanchiment. Nous pouvons parler d'un terrorisme de
pauvreté. Aussi faut- il renforcer les contrôles et sensibiliser un
certain nombre de pays qui étaient peu coopératifs. Les États-Unis, pour
leur part, se sont rendu compte du danger des centres off-shore, car, sous
leur couvert, des comptes anonymes étaient ouverts. Les enquêtes ont été
accélérées avec la menace de bloquer les avoirs.
Notre action porte
sur deux domaines : d'une part la déclaration de soupçon dans le cadre de
TRACFIN, qui nécessite des échanges entre différents pays pour mieux
détecter les problèmes et disposer d'informations sur des faits
déterminés, d'autre part, le contrôle des établissements et des
intermédiaires dans le domaine bancaire et des assurances, qui doit porter
aussi sur l'honorabilité et la qualité des dirigeants.
Ce travail est
délicat car la criminalité est fluide et circule d'un pays à l'autre
puisqu’il faut arriver à cerner la criminalité et, pour nos démocraties, à
s'adapter continuellement pour mieux réprimer le blanchiment.
M. Jacques
Brunhes, secrétaire du Bureau de l'Assemblée nationale : Il y a 48
heures, l'Assemblée nationale a voté une loi constitutionnelle sur le
mandat d'arrêt européen. C'est l’exemple d’une réponse internationale à un
problème international. Mais plusieurs problèmes devraient être résolus.
Quelle définition peut-on donner au terrorisme? Quel sera le mandat
d'arrêt européen? Si l'Union européenne a défini 32 délits, le flou
subsiste sur certaines actions pouvant être menées par le mouvement
anti-mondialisation ou par les syndicats. Nous pouvons ainsi nous demander
si les manifestants de Gènes ou Florence doivent en cas d’action violente
être condamnés et, au-delà, s'ils peuvent être assimilés à des
terroristes. Ce n’est pas le cas aujourd'hui, mais qu’en sera-t-il à moyen
terme?
M. René
André : Si nous ne définissons pas clairement le terrorisme, de tels
problèmes peuvent exister.
M. Rudy
Salles : Dans la région P.A.C.A dont je suis un élu, la prostitution
provient à 80 % d'Europe de l'Est. Pour régler ce type de problème, la
France va se doter d’une nouvelle législation, en janvier prochain. Le
racolage va devenir un délit afin de protéger les prostituées et faire en
sorte qu'elles puissent dénoncer les proxénètes. Mais il faudra mettre en
place une coopération bilatérale si l’on décide de leur donner des papiers
ou de les rapatrier dans leur pays d’origine.
M. Léonid
Sloutski : Ce n'est pas un problème simple. C’est pourquoi nos
échanges divers sont particulièrement intéressants. M. Koulikov nous a
présenté une vision tandis que M. Marsaud analysait la lutte contre le
terrorisme comme une forme de la souveraineté nationale. Pour autant que
je sache, la nouvelle législation prévue en France vise à suivre les
diasporas étrangères, à contrecarrer l'immigration clandestine et le
trafic d'armes. Je pense que ce thème constituerait une bonne piste de
travail pour la prochaine Grande commission. Je donne la parole maintenant
à M. Kovalev qui est un grand spécialiste des questions de sécurité
puisque il a été l’un des hauts responsables du KGB.
M. Nikolaï
Kovalev, vice-Président de la commission de la sécurité de la Douma d’État
: Après avoir remarqué que Western Union existe en Russie et
fonctionne bien, je souhaiterais relever que depuis quinze ans la
communauté internationale n'a donné aucune définition du terrorisme, ceci
en raison du soutien politique accordé par les États-Unis aux Talibans, ce
qui témoigne des erreurs commises au nom de la confrontation idéologique.
Nous en voyons les résultats aujourd'hui.
Plusieurs tables
rondes ont été organisées, sans pour autant déboucher sur des résultats
pratiques. Dans un contexte où des services différents sont compétents
dans divers pays, l’échange d'informations est difficile à mettre en
œuvre. Par ailleurs, de nombreuses divergences apparaissent, car il s’agit
pour le système juridique d'un État d’apprécier le système juridique d'un
autre État. C’est notamment le cas pour la présence ou non d'un avocat
dans le cas d'une extradition.
Vous avez demandé
une définition du terrorisme : pour moi, les gens qui luttent en
commettant des attentats et en faisant régner la terreur sont des
terroristes. C’est pourquoi il faut mettre en place un code de bonne
conduite entre États. Sinon, nous serons dans cette situation où la France
est soupçonnée de torturer, de sorte que la Grande-Bretagne refuse de lui
livrer des accusés ! Il faut unir nos législations en commençant par la
mise au point d'une loi contre le terrorisme. Nous obtiendrons des
résultats si plusieurs États adoptent une même loi comme dans le cas de la
non-prolifération.
Concernant la
question financière, il ne doit pas y avoir de secret bancaire pour les
groupes criminels. La situation est quelque peu surprenante en Russie : ce
sont les fonctionnaires qui ont le plus d'argent dans les banques et non
les hommes d'affaires. Le monde criminel nous a dépassés en matière de
coopération.
La possibilité
d'une lutte globale sur ces thèmes a été évoquée il y a six ans, sans pour
autant être mise en œuvre. C’est pourquoi j'espère qu’aujourd’hui nous
sommes davantage disposés à coopérer à tous les niveaux et dans tous les
domaines.
*
* *
M. Léonid
Sloutski : Je souhaiterais maintenant aborder le thème de la
coopération interparlementaire. Nous pourrions
étudier la législation sur les thèmes que nous avons évoqués pour voir nos
divergences. Nous devons par ailleurs continuer la coopération
administrative engagée entre nos deux parlements et mettre en place des
échanges entre fonctionnaires russes et français.
Il est enfin
envisagé une mission en France du groupe d’amitié
Russie-France de la Douma d’État au printemps prochain et la tenue à Paris
de la prochaine Grande Commission.
M. Rudy
Salles : M. Jean-Louis Debré et le Bureau de l'Assemblée nationale
souhaitent que la coopération entre nos deux pays se renforce. A cette
fin, je suis amené à vous transmettre trois invitations:
La première
concerne le groupe d'amitié. Le Bureau de l’Assemblée nationale vient en
effet d’approuver le programme d’activités des groupes d’amitié pour 2003,
qui comprend une réception du groupe d’amitié Russie-France. Je confirme
ainsi officiellement l’invitation qui vous avait été faite à la fin de la
précédente législature.
La deuxième émane
des Questeurs de l’Assemblée nationale qui convient leurs homologues de la
Douma d’État à venir leur rendre visite en France, pour discuter de toutes
les questions relatives à l’administration des parlements, qu’il s’agisse
du budget des assemblées, du recrutement et du statut de leur personnel ou
de la gestion de leur patrimoine immobilier.
La troisième
concerne la coopération technique entre les administrations parlementaires
russe et française. Après l’achèvement des programmes TACIS d’appui au
Parlement russe, auxquels l’Assemblée nationale avait pris une part
active, il convient de maintenir un niveau élevé de coopération
administrative. Dans ce cadre, le Secrétaire général de l’Assemblée
nationale a proposé à son homologue russe qu’une délégation de
fonctionnaires de la Douma vienne à Paris pour étudier les questions
relatives à la politique de communication des assemblées à l’égard des
citoyens, notamment dans le domaine de la mise en place d’un site Internet
permettant de couvrir les activités parlementaires. D’autres échanges, sur
des thèmes définis d’un accord commun, devront suivre ce premier échange.
M. René
André : Lors de ces prochaines rencontres, il nous faudra également
célébrer le caractère unique de la victoire de Stalingrad et de
l'ouverture du second front pour la restauration de la liberté et de la
démocratie en Europe.
De nombreuses
activités nous attendent donc au cours de l’année 2003, et je m’en
réjouis.
* *
ANNEXE :
Liste des participants
à la huitième session de la
Grande commission parlementaire
France-Russie
Parlementaires français
–
M. Marc-Philippe DAUBRESSE,
Premier vice-Président de l'Assemblée nationale, co-Président de la Grande
commission parlementaire France-Russie (UMP)
–
M. René ANDRE,
Président du groupe d'amitié France-Russie, Président délégué de la Grande
commission parlementaire France-Russie, vice-Président de la délégation
française à l'Assemblée parlementaire du Conseil de l'Europe (UMP)
–
M. Philippe AUBERGER,
membre de la commission des finances, de l'économie générale et du Plan (UMP)
–
M. Jean-Louis BIANCO,
vice-Président du groupe d'amitié France-Russie (S)
–
M. Jacques BRUNHES,
secrétaire du Bureau de l'Assemblée nationale (CR)
–
M. Thierry MARIANI,
membre de la Délégation de l'Assemblée nationale pour l'Union européenne (UMP)
–
M. Alain MARSAUD,
secrétaire de la commission des lois constitutionnelles, de la législation
et de l'administration générale de la République (UMP)
–
M. Jacques MYARD,
membre de la commission des affaires étrangères (UMP)
–
M. Germinal PEIRO,
secrétaire du Bureau de l'Assemblée nationale (S)
–
M. Rudy SALLES,
vice-Président de l'Assemblée nationale, Président de la délégation du
Bureau chargée des activités internationales (UDF)
–
M. Guy TEISSIER,
Président de la commission de la défense nationale et des forces armées (UMP)
–
M. Michel VOISIN,
Président de la délégation française à l'Assemblée parlementaire de
l'Organisation pour la Sécurité et la Coopération en Europe (O.S.C.E.) (UMP)
Parlementaires russes
–
M. Guennadi SELEZNEV, Président de la Douma
d’État, co-Président de la Grande commission parlementaire France-Russie
–
M. Léonid SLOUTSKI, Président du groupe d’amitié
Russie-France de la Douma d’État, Président-délégué de la Grande
commission parlementaire France-Russie, vice-Président de la commission
des affaires étrangères de la Douma d’État, membre du groupe « LDPR »
–
M. Nicolas BROUSNIKINE,
vice-Président de la commission des finances de la Douma d’État, membre du
groupe « Union des forces de droite »
–
M. Alexandre CHABANOV,
vice-Président de la commission des affaires étrangères de la Douma
d’État, membre du groupe « Parti communiste de la Fédération de Russie »
–
Mme Lioubov CHVETS,
membre de la commission du budget de la Douma d’État, membre du groupe
« Parti communiste de la Fédération de Russie »
–
M. Rouslan GOSTIEV,
membre de la délégation russe à l’Assemblée parlementaire du Conseil de
l’Europe, membre du groupe « Parti communiste de la Fédération de Russie »
–
M. Alexandre GOUROV,
Président de la commission de la sécurité de la Douma d’État, membre du
groupe « Patrie–Toute la Russie »
–
Mme Tatiana IAKOVLEVA,
vice-Présidente de la commission pour la santé publique et le sport de la
Douma d’État, membre du groupe « Unité »
–
M. Nikolaï KOLOMEÏTSEV,
vice-Président de la commission du règlement et de l’organisation du
travail de la Douma d’État, membre du groupe « Parti communiste de la
Fédération de Russie »
–
M. Vladimir KOPTEV-DVORNIKOV,
vice-Président du groupe d'amitié Russie-France de la Douma d’État, membre
du groupe «Unité»
–
M. Constantin KOSSATCHEV,
vice-Président de la commission des affaires étrangères de
la Douma d’État, membre du groupe « Patrie–Toute la Russie »
–
M. Alexandre KOULIKOV,
vice-Président de la commission de la sécurité de la Douma d’État, membre
du groupe « Parti communiste de la Fédération de Russie »
–
M. Nikolaï KOVALEV,
vice-Président de la commission de la sécurité de la Douma d’Etat,
Président de la Commission de la Douma d’Etat chargée de la lutte contre
la corruption, membre du groupe « Patrie–Toute la Russie »
–
M. Vladimir MOKRI,
Président de la commission pour l’autonomie locale de la Douma d’État,
membre du groupe « Unité »
–
M. Ivan NIKITCHOUK,
membre de la commission de la propriété de la Douma d’État, membre du
groupe « Parti communiste de la Fédération de Russie »
–
M. Dimitri ROGOZINE, Président de la commission des
affaires étrangères de la Douma d’État, membre du groupe « Unité »
–
Mme Tatiana IARIGUINA, membre de la commission des
affaires étrangères de la Douma d’État, membre du groupe «Iabloko »
–
Mme Flioura ZYIATDINOVA, vice-Présidente de la
commission des affaires étrangères de la Douma d’État, membre du groupe
« Régions de Russie »
– « de favoriser le
développement et la continuité des relations interparlementaires et,
notamment, le dialogue, les échanges et la coopération entre l’Assemblée
nationale et la Douma d’État ;
– « de permettre un
échange d’expérience en matière d’élaboration de la loi ;
– « de faciliter une
coopération entre les délégations des deux parlements dans les organisations
parlementaires européennes et internationales et de promouvoir des
consultations régulières sur les questions d’intérêt commun ;
– « d’organiser des
échanges réguliers de visites des plus hauts responsables des parlements,
ainsi qu’une coopération régulière dans le cadre des groupes d’amitié
parlementaires, des comités et des commissions ».