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François, Pierre, Guillaume GUIZOT

(1787 - 1874)

Informations générales
  • Né le 04/10/1787 à NÎMES (GARD - FRANCE)
  • Décédé le 12/10/1874 à VAL-RICHIER (CALVADOS - FRANCE)

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Navigation

Mandats à l'Assemblée nationale ou à la Chambre des députés

  • 23/01/1830 - 16/05/1830 : Calvados - Centre gauche

    23/06/1830 - 31/05/1831 : Calvados - Centre gauche

    05/07/1831 - 25/05/1834 : Calvados - Majorité gouvernementale

    21/06/1834 - 03/10/1837 : Calvados - Majorité gouvernementale

    04/11/1837 - 02/02/1839 : Calvados - Majorité gouvernementale

    02/03/1839 - 12/06/1842 : Calvados - Majorité gouvernementale

    09/07/1842 - 06/07/1846 : Calvados - Majorité gouvernementale

    01/08/1846 - 24/02/1848 : Calvados - Majorité gouvernementale

Gouvernement

    Chef de gouvernement : du 18/09/1847 au 23/02/1848

Biographie

  • Biographie extraite du dictionnaire des parlementaires français de 1789 à 1889 (Adolphe Robert et Gaston Cougny)

    Député de 1830 à 1848, et ministre, né à Nîmes (Gard) le 4 octobre 1787, mort au Val-Richer (Calvados) le 12 octobre 1874, il appartenait à une famille calviniste et était fils d'un avocat qui fut exécuté en l'an II.

    Il se réfugia tout enfant à Genève avec sa mère, s'y familiarisa avec les langues allemande, anglaise et italienne, en même temps qu'il poursuivait l'étude des littératures classiques et des sciences exactes, et vint à Paris à dix-neuf ans pour suivre les cours de l'Ecole de droit. Pauvre, il vécut d'abord à l'écart, entra ensuite comme précepteur dans la famille de l'ancien résident suisse auprès du gouvernement français, Stapfer, et fut soutenu dans ces pénibles débuts par l'ambition âpre et concentrée qui l'animait. « Je possède, écrivait-il à sa mère en octobre 1806, une chose qui sera peut-être favorable à mes principes, quoique proscrite par le monde, l'entêtement. Je puis avoir tort ; mais toutes les fois que je crois avoir raison, l'univers entier n'a aucune influence sur ma manière de penser, et, pour la changer, il faut me prouver que je me trompe, ce qui me met dans la nécessité d'être toujours de bonne foi. » Il ajoute que, dût-il passer pour un orgueilleux, il évitera toute discussion avec ceux qui ne lui paraîtraient pas de son avis, car « il y a de la mauvaise foi à discuter, lorsqu'on ne veut pas se ranger du parti de ceux avec qui on discute ».

    Guizot conserva toute sa vie ces façons hautaines : il devait les manifester particulièrement dans l'exercice du pouvoir. En 1807, il entra en relations avec Suard, directeur du Publiciste, et avec l'abbé Morellet, connut chez eux la société littéraire de l'époque, et y rencontra pour la première fois Mlle Pauline de Meulan, qu'il devait épouser le 7 avril 1812 : plus âgée que son époux de quatorze ans, elle consentit a devenir sa femme « par reconnaissance, disent les biographes, pour le concours discret qu'elle avait reçu pendant une longue maladie d'un ami inconnu qui n'était autre que Guizot ». Par ses relations de famille et de société avec les chefs du parti royaliste, elle allait contribuer à lui ouvrir la carrière politique.

    A cette époque, Guizot avait commencé de s'affirmer par quelques travaux littéraires : Nouveau Dictionnaire des synonymes ; Annales de l'éducation ; De l'état des Beaux-Arts en France et du Salon de 1810 ; l'Espagne en 1808; Vies des poètes français du siècle de Louis XIV, etc., qui le firent remarquer de Fontanes, et lui valurent une chaire de professeur d'histoire moderne à la faculté des lettres (1812). Ce poste le plaça dans le voisinage de Royer-Collard, qui devait introduire Guizot dans le monde officiel en le recommandant (1814) à l'abbé de Montesquiou, ministre de l'Intérieur, pour l'emploi de secrétaire général à ce ministère. En cette qualité, Guizot prit part à la préparation de la loi sur la presse du 23 octobre 1814, précédée de la brochure : Quelques idées sur la liberté de la presse, dans laquelle il expose ses principes sur ce sujet délicat. Le silence imposé par l'Empire est, suivant lui, l'origine d'une partie notable des malheurs du pays. La vérité peut seule restituer à l'esprit public son énergie nécessaire et à la nation sa confiance ; mais il convient de tracer des limites ; car le nouveau gouvernement est d'hier. Le collaborateur de l'abbé de Montesquiou s'associa également à l'ordonnance du 17 février 1815, qui, sous couleur de décentralisation, était, en fait, l'abolition de l'Université. Cette ordonnance fut rapportée le 15 août de la même année, et Guizot lui-même reconnut plus tard ce qu'elle pouvait renfermer de périls en ouvrant les voies à des ambitions qui dès cette heure même « cherchaient habilement leur propre puissance dans les progrès de la liberté commune ». Guizot fut encore attaché au comité de censure, en compagnie de M. de Frayssinous.

    Au retour de l'île d'Elbe, il quitta le ministère, et reprit son cours à la faculté, jusqu'au moment où il alla rejoindre Louis XVIII a Gand ; il y participa à la rédaction du Moniteur, feuille officielle de la nouvelle émigration. Ce voyage à Gand, que ses adversaires lui reprochèrent si fréquemment et qui plus tard donna lieu entre eux et lui à des débats irritants, fut expliqué d'une façon favorable par les amis politiques de Guizot : il se serait rendu en leur nom auprès de Louis XVIII pour faire entendre à l'entourage du roi quelques conseils de sagesse et de modération, pour combattre l'influence du duc de Blacas et pour empêcher, s'il était possible, les partisans du retour pur et simple à l'ancien régime de reconquérir un ascendant que le roi ne leur avait pas encore accordé. Le second retour des Bourbons le fit entrer au ministère de la Justice comme secrétaire général de Barbé-Marbois; il le quitta en mai 1816, pour protester, a-t-on dit, contre les excès de la Chambre introuvable et des cours prévôtales, et fut nommé maître des requêtes au conseil d'Etat.

    L'Essai sur l'histoire et l'état actuel de l'instruction publique en France, la brochure qui a pour titre Du gouvernement représentatif et de l'état actuel de la France, sont de cette époque. Cette dernière étude est en quelque sorte le manifeste du parti, ou plutôt du groupe doctrinaire qui se formait sous l'inspiration de Royer-Collard. Royaliste constitutionnel, Guizot prenait position entre les ultras et les libéraux.

    En 1819, il fut chargé de la direction des affaires commerciales et départementales au ministère de l'Intérieur ; mais, en 1820, quand l'attentat de Louvel (13 février) eut provoqué la chute du cabinet Decazes, Guizot fut destitué, portant la peine de l'attitude de ses amis du parlement, Royer-Collard, Camille Jordan, de Broglie, de Barante, hostiles à la nouvelle loi électorale. Il retomba naturellement dans l'opposition, et publia, dans sa retraite de la Maisonnette, petite propriété qui lui avait été prêtée par Mme de Condorcet, divers écrits politiques dont le retentissement et le succès furent considérables. Le premier fut : Du gouvernement de la France depuis la Restauration et du ministère actuel. Il y débattait cette question: laquelle des deux influences doit prévaloir dans le gouvernement, celle des classes moyennes émancipées par 89, ou celle des classes jadis privilégiées ? L'année suivante (1821), dans un nouvel ouvrage : Des moyens actuels de gouvernement et d'opposition, il s'appliquait à atténuer ce que sa précédente publication avait paru avoir de trop agressif, en tâchant d'établir que le régime fondé par la Charte contenait les seuls moyens de revendication efficace que pussent désirer les amis du pouvoir et de la liberté. C'était le temps des complots et des sociétés secrètes : Guizot entendait ne point s'y mêler, et dans ses brochures : Des conspirations et de la justice politique; De la peine de mort en matière politique, il se contenta d'opiner pour la clémence en regrettant l'action excessive de la police et la rigueur des poursuites (1821-22). Ces travaux n'étaient pas son unique occupation : il avait encore une fois rouvert son cours (7 décembre 1820), en prenant pour sujet l'Histoire des anciennes institutions politiques de l'Europe chrétienne et des origines du gouvernement représentatif : le cours fut suspendu par Frayssinous le 12 octobre 1822. C'est à cette époque de loisirs forcés qu'il entreprit la série des grands travaux historiques qui forment la base la plus solide de sa renommée: Essai sur l'histoire de France ; Collection des mémoires relatifs à la révolution d'Angleterre (26 volumes), traduits sous sa direction et annotés par lui ; Collection des Mémoires relatifs à l'histoire de France (31 volumes) ; Histoire de la révolution d'Angleterre. Au milieu de ces grands labeurs, il eut la douleur de perdre sa femme (1er avril 1827); il se remaria l'année suivante avec la nièce de celle qu'il venait de perdre et qui avait désiré et préparé cette union; mais la nouvelle Mme Guizot mourut elle-même en 1833.

    L'avènement du ministère Martignac rendit à Guizot sa place de conseiller d'Etat et sa chaire à la Sorbonne : il publia alors l'Histoire de la civilisation en France et l'Histoire de la civilisation en Europe, prit la direction de la Revue française, organe des doctrinaires, et entra dans la société Aide-toi, le Ciel t'aidera, rendez-vous public de toutes les oppositions disciplinées par un même désir : déplacer la majorité. Il présida chez M. Paravez la séance de fondation de cette société (1827), qui n'avait au début d'autre programme que de préparer, par une active propagande de journaux et de brochures, des élections libérales. Mais le triomphe des royalistes constitutionnels devait être de courte durée : le 9 août 1829, M. de Polignac prit le pouvoir.

    Guizot fut bientôt appelé à combattre la nouvelle politique au sein de la Chambre des députés : élu, le 23 janvier 1830, sur la recommandation écrite de La Fayette, Dupont (de l'Eure), Sébastiani, de Broglie et Marchais, dans le 4e arrondissement du Calvados (Lisieux), par 281voix (446 votants, 563inscrits), contre 87 voix à M. Pain, maire de Fervaques, et 41 à M. Labbey de la Roque, en remplacement de M. Vauquelin de la Rivière, décédé, il prit place au centre gauche, vota contre le cabinet, et se prononça énergiquement pour le projet d'adresse des 221 : « La vérité, dit-il, a déjà assez de peine à arriver jusqu'au cabinet des rois, ne l'y envoyons point faible et pâle. »

    La Chambre dissoute, il fut réélu, le 23 juin 1830, par 330 voix (502 votants, 571 inscrits), contre 165 à M. Labbey de la Roque. Lorsque Charles X signa les fameuses Ordonnances, Guizot était à Nîmes ; il ne rentra à Paris que le 27 juillet, et, le jour même, il rédigea avec Villemain et Dupin une protestation qui fut signée, le 28, par 63 députés.

    Au lendemain de la révolution, le 1er août 1830, il fut chargé, d'abord avec le titre de commissaire provisoire, puis comme ministre, du portefeuille de l'Intérieur ; il conçut dès lors et s'efforça d'appliquer ce système de répression et de résistance auquel son nom est resté attaché. Sa circulaire aux préfets, du 29 septembre 1830, contenait ce passage : « La liberté dans l'ordre, le progrès dans le repos, le perfectionnement sans combat, voilà ce que la France ne pouvait obtenir du gouvernement qui n'est plus : voilà ce qu'elle espère du gouvernement qu'elle s'est donné. »

    En contradiction avec Laffitte, il quitta le ministère le 2 novembre en même temps que son ami le duc de Broglie. Il se prononça contre les clubs, contre les manifestations populaires, défendit les ministres de Charles X, dénonça les violences commises à Saint-Germain-l'Auxerrois et à l'archevêché, etc., contribua ouvertement au renversement du ministère Laffitte.

    Il fut réélu député de Lisieux, le 5 juillet 1831, par 346 voix (546 votants, 690 inscrits), contre 190 à M. Fleuriot de la Touzerie, soutint la politique de Casimir Périer, et revint au pouvoir, le 11 octobre 1832, comme ministre de l'Instruction publique, dans le cabinet conservateur que présida le maréchal Soult. Soumis à la réélection comme député, il obtint le renouvellement de son mandat, le 11 novembre, par 358 voix (540 votants, 781 inscrits), contre 168 à M. Isambert. C'est alors que commença son rôle actif. Peu fait pour se renfermer dans la spécialité de son département, il eut, par l'influence considérable qu'il prit dans le conseil et dans le gouvernement, par ses luttes de tribune, une très large part à tous les événements politiques de cette période agitée, soutenant systématiquement toutes les mesures de compression et toutes les lois restrictives de la liberté contre la presse, les associations, etc. Mais, d'autre part, il signala son passage à l'Instruction publique par des mesures importantes, et par cette loi de 1833 sur l'enseignement primaire qui est restée, à certains égards,. la base de nos institutions scolaires. Guizot considérait d'ailleurs l'obligation comme inopportune en 1833 ; en ce qui touche la gratuité, il estimait que si l'Etat avait le devoir de mettre l'instruction élémentaire à la portée de tous, il n'était tenu de la donner qu'aux enfants des familles qui étaient dans l'impossibilité de la payer. L'enseignement secondaire ne fut pas négligé ; il se proposait de lui appliquer le régime de la liberté mitigée. L'Université conservait ses lycées et collèges ; mais tout Français était admis à ouvrir des institutions du second degré, sous la seule condition de justifier de sa capacité et de sa moralité. Ce projet comprenait l'enseignement moral et religieux : « Le développement intellectuel, disait-il, séparé du développement moral et religieux, devient un principe d'orgueil, d'insubordination, d'égoïsme, et par conséquent de danger pour la société. » Le projet fut soumis à la Chambre, qui le discuta ; mais un nouveau ministère survint, et l'extension de la liberté fut renvoyée à un autre temps.

    Ministre de l'Instruction publique du 11 octobre 1832 au 10 novembre 1834, puis du 18 novembre 1834 au 22 janvier 1836, et du 6 septembre 1836 au 15 avril 1837, il déploya une énergie et une activité intellectuelles. incontestables, adressa aux préfets, aux recteurs, aux inspecteurs primaires (créés en. 1835) et aux instituteurs, de remarquables circulaires, adjoignit aux recteurs des délégués spéciaux chargés de visiter les écoles, fit préparer des manuels, fonder de nouveaux établissements, etc. , réforma les règlements de l'Ecole normale, rétablie en 1830, et, dans l'enseignement supérieur, institua plusieurs chaires, comme celle de droit constitutionnel confiée à Rossi.

    Dans l'ordre purement politique, Guizot, à dater de 1832, s'achemina lentement vers la possession complète et incontestée du pouvoir, en devenant de plus en plus l'organe autorisé et le véritable chef des conservateurs. Réélu député, le 21 juin 1834, par 399 voix (559 votants, 801 inscrits), contre 90 à M. Bignon; puis, le 19 décembre de la même année (à la suite de son second avènement au ministère de l'Instruction publique), par 388 voix (449 votants, 860 inscrits), contre 46 à Garnier-Pagès, et encore le 14 octobre 1836, il songea à donner aux tories français de la Chambre une organisation et une discipline inflexibles ; il y réussit. Il ne contribua pas à la chute du premier ministère Thiers, qui ne dura que six mois (février-août 1836) ; mais il se sépara nettement, en mai 1837, de M. Molé, dont la politique « inconséquente, » avait, a-t-il dit lui-même, le tort de ne pas assurer à la Chambre une part suffisante dans le gouvernement. Guizot pensait que la direction des affaires devait appartenir à un homme qui apportât avec lui sa majorité au lieu de l'emprunter à la faveur royale, et qui représentât nettement le parti conservateur, au lieu d'en obtenir seulement une adhésion plus résignée qu'enthousiaste. De jour en jour son oppositions accentua, jusqu'à ce point qu'en 1839 il entra dans la coalition du centre droit et du centre gauche, avec Thiers et Odilon Barrot.

    Les élections du 4 novembre 1837 avaient donné à Guizot 321 voix (513 votants, 840 inscrits), contre 146 à M. J. Laffitte; celles du 2 mars 1839, où la « coalition » fut victorieuse, le renvoyèrent à la Chambre par 477 voix (505 votants).

    La crise ministérielle qui suivit la chute du cabinet Molé fut longue et difficile : l'éphémère combinaison Soult-Dufaure-Passy dut faire place à un ministère présidé par Thiers (1er octobre 1840), et, bien que l'arrivée de ce dernier aux affaires ne fût pas un triomphe pour le parti purement conservateur, c'est elle pourtant qui, grâce aux affaires d'Orient, devait faire de Guizot le chef du gouvernement. Désigné pour l'ambassade de Londres, Guizot avait quitté Paris le 20 février 1840 ; il obtint dans cette fonction nouvelle un succès personnel très grand : la reine, l'aristocratie, la cité lui firent à l'envi l'accueille plus empressé, tandis qu'en regard de ces caresses surgissait pour le cabinet un sensible mécompte. Les affaires d'Orient furent réglées sans nous, sous les yeux de notre ambassadeur, par le traité du 15 juillet, qui devançait l'initiative de la France et la plaçait dans l'isolement le plus complet. Rappelé d'Angleterre par le roi, Guizot fut immédiatement chargé du portefeuille des Affaires étrangères (29 octobre 1840). Le 3 mars de la même année, il avait été maintenu à son siège de député par 427 voix sur 459 votants.

    Sous la présidence nominale du maréchal Soult, Guizot eut la direction réelle du cabinet. Il eut aussi dès lors tonte la responsabilité du pouvoir et il en profita pour appliquer sans aucune réserve son système de gouvernement, qui a été souvent résumé de la manière suivante : à l'intérieur, domination exclusive de la classe bourgeoise et propriétaire et du pays légal ; au dehors, préoccupation constante d'éviter tout conflit, même au prix de quelques sacrifices d'amour-propre ; bref, au dedans avoir la majorité, au dehors la paix, telle était pour lui la meilleure formule du gouvernement. Ne tenant compte que du fait gouvernemental, et dédaignant toute idée de réforme, il s'appuya constamment sur une oligarchie d'électeurs privilégiés, et s'attira, auprès du reste de la nation, une impopularité restée célèbre, qui pesa d'un grand poids dans la chute de la monarchie constitutionnelle. Pour ne rappeler que les principaux actes de l'administration de Guizot, il présida le 15 décembre 1840 à la cérémonie du retour des cendres de Napoléon Ier décrété sous le ministère de Thiers ; il reçut également du cabinet précédent la loi sur les fortifications de Paris, dont il obtint le vote en avril 1841. Après avoir pris des mesures de rigueur contre les auteurs des troubles dont le recensement fut l'occasion à Toulouse, à Lille, à Clermont, le ministère Guizot fit intenter contre un journaliste, M. Dupoty, l'accusation de complicité morale dans l'attentat de Quénisset contre le duc d'Aumale (septembre 1841). En 1842, il combattit devant la Chambre la proposition relative aux incompatibilités parlementaires; les motions réitérées de l'opposition en faveur de l'adjonction des capacités sur les listes électorales furent de sa part l'objet d'une résistance opiniâtre. Contraint de céder au sentiment national, dans la question du droit de visite (janvier), il n'hésita pas à briser une majorité devenue trop peu docile, en prononçant, le 12 juin, la dissolution de la Chambre.

    L'Assemblée nouvelle, élue le 9 juillet 1842, fut appelée, à la suite de la mort tragique du duc d'Orléans, à voter, conformément au désir intime du monarque, la loi organique de régence, qui excluait la veuve du prince. Réélu députe par 482 voix (664 votants, 887 inscrits), contre 172 à Berryer, Guizot reprit avec avantage la lutte contre l'opposition : la prise de possession des îles Marquises releva un peu la situation de la France ; la loi sur les sucres (1843) mit fin à de graves conflits d'intérêts, et l'alliance franco-anglaise, si chère au gouvernement de Louis-Philippe, fut confirmée et cimentée par la visite solennelle de la reine Victoria au château d'Eu.

    L'entente cordiale avec l'Angleterre alla jusqu'à désavouer L'occupation de Tahiti par Dupetit-Thouars. D'autre part, le pèlerinage retentissant des légitimistes à Belgrave-Square (novembre) inquiéta le cabinet, qui leur fit infliger dans l'Adresse au roi (janvier 1844) une solennelle flétrissure ; Berryer protesta avec Indignation, d'orageux débats furent soulevés à la Chambre, et Guizot, qui s'entendait reprocher avec violence son voyage à Gand, répondit que « ces outrages n'arrivaient pas à la hauteur de son dédain ». Les députés légitimistes, visés par la flétrissure officielle, donnèrent leur démission et furent tous réélus. Bientôt l'affaire Pritchard donna lieu à un nouveau scandale : pour conjurer une rupture avec la Grande-Bretagne, Guizot fit voter par les Chambres que ce missionnaire anglais, dont nos nationaux à Tahiti avaient subi les mauvais traitements, recevrait une indemnité. Un système analogue de concessions à outrance fut suivi à l'égard de la Russie, dont les dispositions peu bienveillantes pour la branche cadette s'étaient fait jour plus d'une fois.

    Le clergé catholique et ses défenseurs menèrent d'ardentes polémiques pour réclamer la liberté de l'enseignement, et le débat entre l'Etat et l'Eglise fut porté devant le parlement, mais sans recevoir de solution définitive.

    La fièvre de spéculation qui s'était emparée de la bourgeoisie fut plutôt favorisée que combattue par le pouvoir : la presse opposante se fit de la « corruption » régnante une arme redoutable. C'est à peine si les brillants faits d'armes de l'Algérie (Isly, 14 août 1842) détournèrent pour un temps l'attention publique.

    Il faut noter aussi le traité de commerce conclu avec la Chine par l'ambassadeur Lagrénée (24 octobre), et le succès remporté par notre armée, unie aux troupes anglaises, sur Rosas, auprès de Buenos-Ayres (20 novembre).

    Mais bientôt les Chambres, plus belliqueuses que le ministère, adoptèrent, en vue de la réorganisation de la marine militaire française, un crédit de 93 millions. C'était un échec pour Guizot que diverses crises, plus graves, jetèrent dans de nouveaux embarras. Les insurrections avaient pris fin, mais les sociétés secrètes continuaient leur travail, la propagande socialiste et républicaine gagnait du terrain tous les jours. Les « mariages espagnols » et l'union du duc de Montpensier avec l'infante Louise-Ferdinan de furent livrés aux commentaires de toute la presse européenne; puis les difficultés financières, les inondations de la Loire, la cherté des grains et, au commencement de 1847, les troubles de Buzançais, soulevés par la faim et réprimés par l'échafaud, provoquèrent dans l'opinion publique une agitation passionnée, qu'augmentèrent encore les scandaleuses affaires de malversation dont les anciens ministres Teste et Cubières eurent à rendre compte devant les tribunaux.

    A travers tant de complications, une même question se répétait incessamment et s'accentuait d'heure en heure: celle de la réforme électorale. De 1831 à 1839, elle avait reparu onze fois ; du 20 février 1841 au 8 avril 1847, elle s'était représentée, dix fois devant la Chambre, et toujours sans résultat, Guizot opposant à la « réforme » un refus catégorique et absolu, déclarant qu'il n'était ni nécessaire, ni opportun de modifier la loi du 19 avril 1831, qui avait abaissé de 300 à 200 fr. le cens électoral, et de 1 000 à 500 fr. le cens de l'éligibilité. Cependant la majorité dont Guizot pouvait disposer à la Chambre se montrait parfois indécise. Tous les organes de la presse l'avaient abandonné, et ceux-là mêmes qu'il subventionnait le plus largement ne menaient qu'une existence précaire. Le mépris superbe qu'il affectait pour toutes les nuances de l'opposition, et même pour Je parti constitutionnel dont Thiers, son rival, était le chef, éloignait de lui jusqu'aux parlementaires, qui l'accusèrent bientôt de n'ouvrir aux citoyens jaloux de conquérir des droits politiques qu'un seul chemin, celui de la fortune : « Enrichissez-vous ! » avait-il dit dans un discours à ses électeurs de Lisieux ; ce mot imprudent fournit à ses ennemis politiques un aliment nouveau. Pour la dernière fois Guizot fut réélu député le 1er août 1846, par 529 voix (561 votants, 999 inscrits), contre 14 au général Hulot.

    A la fin du règne de Louis-Philippe, les clameurs du peuple contre le nom de Guizot se mêlaient partout aux cris de Vive la réforme ! La réunion du Château-Rouge, du 9 juillet 1847, fut le premier symptôme, alarmant pour le pouvoir, de cette agitation, qui devait prendre dans l'histoire le nom de campagne des banquets. L'exemple donné par Paris se propagea dans les départements ; ici, le nom du roi fut acclamé grâce à l'impulsion donnée par des orateurs du centre gauche ; en tel autre endroit, sous l'influence du parti démocratique, les toasts proposés devinrent le signal de manifestations révolutionnaires, tendant au suffrage universel et à la République, et que l'adresse au roi, votée le 11 février 1848, qualifia vainement de « passions ennemies » et « d'entraînements aveugles ». En même temps, Guizot déclarait que toute concession, dans l'état des choses serait une faiblesse et une condamnable imprudence ; il se refusait à prendre aucun engagement.

    Le gouvernement ayant fait connaître sa résolution d'interdire les banquets, l'opposition dynastique, de son côté, prit le parti de poser la question de droit, et un nouveau banquet fut annoncé pour le 23 février 1848 dans le 12e arrondissement. D'après une convention étrange, passée entre MM. Duvergier de Hauranne, Léon de Maleville et Berger, d'une part, MM. Vitet et de Morny, d'autre part, de l'aveu du cabinet, la tenue de cette réunion fut réglée d'avance comme une représentation théâtrale : à l'heure dite un commissaire de police devait verbaliser et les manifestants s'engageaient d'honneur à se disperser. Mais le National et la Réforme n'acceptèrent pas ce traité, qui réservait le dernier mot à une action judiciaire sans portée ; d'après leur programme, la manifestation réformiste se transforma en un vaste rassemblement qui devait avoir à sa tête la garde nationale. Devant cette manifestation, le gouvernement fit interdire le banquet, par un arrêté du préfet de police date du 21. C'est alors qu'une demande de mise en accusation fut dirigée à la Chambre contre Guizot par l'opposition dynastique, tandis que dans les rues de Paris la garde nationale ne paraissait que pour assister ou pour aider au triomphe de la révolution accomplie par le peuple. Guizot quitta le pouvoir le 23 ; mais il était trop tard, et les successeurs. qu'on essaya de lui donner, Thiers, Odilon Barrot, n'eurent pas assez de popularité pour arrêter le mouvement ; l'abdication même du roi et la mise à néant de la loi impopulaire de la régence ne purent empêcher la proclamation de la République.

    Guizot quitta Paris le 1er mars, et débarqua à Douvres le 3, pour se réfugier à Brompton, ou, un mois plus tard, il perdit sa mère. Son rôle d'homme public était terminé. L'historien des dix premières années du règne de Louis-Philippe, Louis Blanc, a écrit « M. Guizot, homme sec et hautain, tout entier à son orgueil, était passionné sous les dehors du calme. A son front noble, mais triste, à sa lèvre sèchement découpée, à son sourire rempli d'un froid dédain, à un certain affaissement du corps, révélateur des troubles de l'âme, il était aisé de la reconnaître. Nous l'avons vu dans les assemblées; on distinguait aisément entre toutes les autres sa figure bilieuse et altérée. Provoqué par ses adversaires, il fixait sur eux un regard prompt à lancer l'insulte, et il relevait sa tête sur sa taille voûtée avec une indicible expression de colère et d'ironie. Protestant et professeur, son geste péremptoire, son ton dogmatique, lui prêtaient quelque chose d'indomptable. Sa fermeté pourtant était toute dans les apparences ; au fond c'était un esprit sans activité et dont. la volonté manquait de vigueur. La suite même qu'on remarquait dans les écrits de M. Guizot tenait de l'obstination du maître qui ne veut pas se contredire devant ses élèves. On le jugeait cruel ; il ne l'était peut-être que dans ses discours; mais, par raffinement d'orgueil, il aimait à se compromettre, et lui qui volontiers laissait ignorer ses vertus, il avait des vices d'apparat. » Le gouvernement provisoire mit Guizot et ses collègues en accusation ; mais la cour d'appel rendit une ordonnance de non-lieu.

    Dans l'exil, il partagea son temps entre le travail et l'éducation de ses enfants. Reprenant la plume du publiciste, il écrivit (janvier 1849) sa brochure : De la Démocratie en France. La même année, il revint au Val-Richer, dans le Calvados, et il tenta même, lors des élections générales à la Législative, de se faire élire représentant de ce département : repoussé, malgré son manifeste intitulé M. Guizot et ses amis, il s'unit néanmoins aux chefs des anciens partis pour combattre la République et pour travailler à la fusion projetée entre les deux branches royales déchues.

    Depuis ce jour il composa plusieurs nouveaux ouvrages, brochures, articles de revue sur des questions de politique et d'histoire, et parut aux séances de l'Institut, dans les trois classes dont il était membre : Académie des sciences morales et politiques, dès sa réorganisation en 1832, Académie des inscriptions et belles-lettres depuis 1833, et Académie française depuis 1836. Comme directeur de l'Académie française en 1861, c'est lui qui fut chargé de répondre, le 24 janvier, au récipiendaire, le Père Lacordaire : sa situation d' « hérétique » recevant un dominicain donnait du piquant à la situation. Un peu plus tard (21 avril), présidant dans le temple de l'Oratoire la réunion annuelle d'une société protestante, il se déclara hautement en faveur du maintien du pouvoir temporel du pape, et condamna l'intervention française en Italie. Cette attitude ne fut pas du goût de tous ses coreligionnaires et elle souleva, entre les « protestants libéraux » et les « orthodoxes », dont Guizot resta l'un des chefs, de profonds dissentiments.

    Il présida, en 1870, la commission qui prépara les voies à la « liberté de l'enseignement supérieur » et, retiré en Normandie pendant la guerre franco-allemande, il se prononça dans des lettres au Times pour la convocation à bref délai d'une Assemblée constituante; il sollicita également, a-t-on dit, du cabinet de Saint-James, une protestation, qui ne se produisit pas, contre les exigences de la Prusse au moment de l'armistice. En 1872, il prit une part active aux débats du synode général de l'Eglise réformée de France, tenu à Paris. En 1874, un dernier incident dont l'Académie fut le théâtre influa tristement sur la fin de sa vie. Guizot ayant, au sein de la commission chargée d'examiner le discours de réception de M. Emile Ollivier, fait entendre de vives critiques contre le rôle politique joué par son collègue ; les feuilles bonapartistes rappelèrent l'ancien ministre de Louis-Philippe à la reconnaissance, en révélant qu'un don ou prêt de 50 000 francs avait été fait à son fils, en 1855, par Napoléon III. Guizot affirma qu'il avait ignoré cette dette et voulut l'acquitter au moyen de la vente, aux enchères publiques, d'un tableau de Murillo. Devant le refus de l'ex-impératrice d'accepter un remboursement, l'homme d'Etat dut s'adresser aux tribunaux pour contraindre la liste civile à cette acceptation. Le procès était encore pendant lorsque Guizot mourut au Val-Richer, le 12 octobre 1874.

    Comme orateur, Guizot avait une originalité bien marquée; son autorité résidait autant dans son attitude que dans sa parole. Le doctrinaire de principes masquait un tempérament emprunté au Midi le plus ardent. Son geste était sobre, sa parole égale, ordonnée, tenace, très rarement imagée, excepté le jour où, tonnant contre le parti républicain, il s'emporta (11 août 1831) jusqu'à l'appeler le « caput mortuum de tout ce qui a vécu chez nous de 89 à 1830, la queue, la mauvaise queue de notre révolution, l'animal immonde qui vient traîner sur les places publiques sa face dégoûtante et y exposer les ordures de son âme. » En général Il s'imposait plus de goût et plus de retenue; mais sa démonstration visait moins à séduire son auditoire qu'à le soumettre. Comme homme d'Etat, quoi qu'on puisse penser de son action politique et du rôle qu'il fut appelé à jouer, il apporta incontestablement dans l'étude des affaires une promptitude, une faculté d'assimilation et surtout une persévérance peu communes. Historien ou philosophe, on lui a reproché d'avoir exposé dans une forme trop souvent dénuée de souplesse, de grâce et d'ampleur, des lois arbitraires et des généralités confuses.

    Guizot fut un écrivain d'une rare fécondité. Aux ouvrages cités plus haut, on pourrait ajouter, sans être complet encore :
    - ses études sur les Beaux-Arts, sur Corneille, Shakespeare et Washington ;
    - l'Eglise et la Société chrétienne (1861) ;
    - la France et la Prusse responsables devant l'Europe (1868) ;
    - Discours académiques ;
    - Histoire parlementaire de France, recueil complet des discours prononcés dans les Chambres jusqu'à 1848 ;
    - Mélanges politiques et littéraires (1869) ;
    - Histoire de France racontée à mes petits-enfants, continuée par sa fille, Mme C. de Witt, etc.

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