N° 1990
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ASSEMBLÉE NATIONALE
CONSTITUTION DU 4 OCTOBRE 1958
DIX-SEPTIÈME LÉGISLATURE
Enregistré à la Présidence de l’Assemblée nationale le 22 octobre 2025
AVIS
PRÉSENTÉ
AU NOM DE LA COMMISSION DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES
SUR LE PROJET DE loi de finances pour 2026 (n° 1906),
TOME IV
DÉFENSE
PAR M. Jean-Paul LECOQ
Député
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Voir le numéro : 1906.
SOMMAIRE
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Pages
I. La défense, un budget érigé en priorité par le gouvernement
B. Présentation des crédits de la mission Défense par programme
1. Le programme 144 Environnement et prospective de la politique de défense
2. Le programme 178 Préparation et emploi des forces
3. Le programme 212 Soutien de la politique de défense
4. Le programme 146 Équipement des forces
II. La présence militaire française en Afrique : recomposition et perspectives
a. Des premiers accords de défense au « gendarme de l’Afrique »
b. Les opérations extérieures, pivots de la relation franco-africaine de défense
b. De la fin de l’opération Sabre à la recherche de nouveaux partenaires pour le Burkina Faso
c. Le retrait du Niger et la mise en valeur des vulnérabilités françaises
a. La fermeture ou le transfert des bases permanentes françaises en Afrique
b. L’accompagnement des États africains pour l’acquisition de capacités sur le long terme
c. La création d’un nouvel outil, le commandement pour l’Afrique (CPA)
a. Des réorientations à l’efficacité discutable
i. Un niveau de coopération difficile à maintenir dans un contexte budgétaire contraint
ii. Des capacités opérationnelles restreintes
iii. Des compétiteurs voire des partenaires stratégiques en embuscade
b. Une refondation dont la réussite repose également sur des composantes non militaires
i. Renforcer l’empreinte civile de la France et s’ouvrir à de nouveaux partenaires
ii. Partager l’effort à travers le « multi-bilatéralisme »
Annexe n° 1 : Liste des personnes auditionnées par le rapporteur pour avis
Annexe n° 2 : Chronologie du retrait des bases françaises permanentes en Afrique
La commission des affaires étrangères s’est saisie pour avis sur les crédits de la mission Défense du projet de loi de finances pour l’année 2026 (PLF 2026).
Cette mission comporte quatre programmes issus d’un équilibre entre les différentes composantes du ministère en charge des armées : le programme 144 Environnement et prospective de la politique de défense, relativement hétérogène, rassemble les crédits de la direction générale des relations internationales et de la stratégie (DGRIS), ceux des études amont de la direction générale de l’armement (DGA), et ceux de deux services de renseignement ; le programme 178 Préparation et emploi des forces couvre l’activité opérationnelle des forces pilotée par le chef d’état‑major des armées (CEMA) ; le programme 212 Soutien de la politique de la défense rassemble les crédits des fonctions de supports transverses, ainsi que l’ensemble des crédits de titre 2 du ministère, sous le pilotage du secrétaire général pour l’administration (SGA) ; le programme 146 Équipement des forces porte le volet capacitaire du ministère, en ayant la spécificité d’être copiloté par le DGA et le CEMA.
Le PLF 2026 prévoit une augmentation des crédits consacrés à la mission Défense de 6,7 milliards d’euros par rapport à la loi de finances initiale pour 2025 (LFI 2025). Si une augmentation de 3,2 milliards d’euros était déjà prévue dans le cadre de la trajectoire définie par la loi n° 2023-703 du 1er août 2023 relative à la programmation militaire pour les années 2024 à 2030 (LPM 2024-2030), 3,5 milliards d’euros supplémentaires ont été ajoutés suite à l’intervention du président de la République, chef des armées, Emmanuel Macron, le 13 juillet 2025. Un tel investissement serait rendu nécessaire, selon lui, par la dégradation du contexte international et la multiplication des menaces de tous ordres auxquels la France doit faire face. La défense et le réarmement de notre pays sont ainsi érigés en priorités gouvernementales pour assurer la sécurité des Français, délaissant des sujets comme la santé et le pouvoir d’achat, comme s’ils ne constituaient pas également des pans majeurs de notre sécurité collective. Le rapporteur pour avis tient à souligner qu’il est ainsi favorable à une augmentation des crédits dédiés aux sujets sociaux, comme la santé ou la famille, qui serait financée par une diminution du budget consacré à la dissuasion militaire.
Le rapporteur pour avis regrette, en outre, de n’avoir eu accès à quasiment aucune information budgétaire de la part du ministère des armées dans les temps impartis. Cette situation n’est pas acceptable : elle nuit fortement au travail des parlementaires alors même que les sommes en jeu n’ont rien d’anecdotique.
Il a, par ailleurs, fait le choix de consacrer la partie thématique de son rapport à la redéfinition de la politique de la France à l’égard de l’Afrique dans sa composante militaire et sécuritaire au regard de ses derniers développements au cours de l’été 2025. Prenant acte de son rejet dans une partie du continent depuis quelques années, la France tente de revoir profondément les modalités de son soutien à ses partenaires africains pour tenir compte de l’évolution du champ des perceptions et du contexte politique et stratégique global qui affectent son action. Elle s’est ainsi dotée d’une nouvelle institution, le commandement pour l’Afrique (CPA), qui incarne un changement de paradigme à travers le passage souhaité d’une logique de présence permanente à une logique de partenariat. Toutefois, pour être efficace, cette stratégie doit être dotée de moyens humains et financiers ambitieux et trouver sa place dans une approche renouvelée de nos relations avec des États africains souverains en pleine transformation et désireux d’occuper une place à part entière sur la scène internationale, à l’instar de celle octroyée aux pays occidentaux.
Enfin, le rapporteur pour avis indique qu’il ne souscrit nullement à toute carte qui ne serait pas conforme au droit international, notamment quant aux frontières du Sahara occidental.
I. La défense, un budget érigé en priorité par le gouvernement
A. Un effort budgétaire en faveur de la défense dans un contexte international incertain et bouleversé
Le PLF 2026 prévoit de consacrer 93,1 milliards d’euros en autorisations d’engagement (AE) et 66,7 milliards d’euros – 57,1 milliards d’euros hors pensions civiles et militaires de retraite – en crédits de paiement (CP) à la mission Défense (CP). Ce budget représente une hausse de 6,7 milliards d’euros en CP par rapport à la LFI 2025 (60 milliards d’euros), soit une augmentation d’environ 11 % de ses crédits : celle-ci se répartit entre 3,2 milliards d’euros au titre de la trajectoire prévue en LPM 2024‑2030 et 3,5 milliards d’euros visant à l’accélération et à la modernisation du réarmement de la France. L’effort national de défense équivaut donc bien à 2 % du produit intérieur brut (PIB) du pays comme le prévoit la LPM. Il devra continuer d’augmenter dans les années à venir pour respecter les engagements pris lors du sommet de l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord (OTAN), réuni à La Haye du 24 au 25 juin 2025, de porter les dépenses pour la défense et la sécurité des Alliés à 5 % de leur PIB d’ici à 2035.
Les principaux budgets de défense dans le monde
(données exprimées en pourcentage du PIB, prix et taux de change constants 2023)
Source : ministère des armées.
Les crédits de la mission Défense doivent financer les priorités et ambitions déclinées par le président Emmanuel Macron le 13 juillet dernier. Une attention particulière est ainsi consacrée à la préparation opérationnelle de nos armées à un conflit de haute intensité, à la constitution de stocks de munitions, à la guerre dans le champ électromagnétique, aux drones, à l’espace et à la défense sol‑air. Il est également prévu de se concentrer sur l’amélioration des conditions d’entraînement de nos soldats, le soutien qui leur est apporté ainsi qu’à leurs familles, le développement de l’esprit de défense et la poursuite de la modernisation des composantes de la dissuasion nucléaire.
La progression des crédits concerne ainsi principalement les grands programmes d’armement (31 milliards d’euros soit une hausse de 31 % par rapport à la LFI 2025), le maintien en condition opérationnelle (6,5 milliards d’euros soit 10 % d’augmentation) et la dissuasion nucléaire (6,1 milliards d’euros soit une hausse de 7 %). Enfin, une partie des crédits doit permettre à la France de faire face à ses engagements internationaux, notamment dans le cadre de la guerre en Ukraine.
répartition des crédits budgétaires de la mission défense
Source : document de presse relatif au projet de loi de finances pour 2026 transmis par le gouvernement le 14 octobre 2025.
Ce budget doit également assurer la poursuite des objectifs de la LPM 2024‑2030 portant sur la masse salariale et les effectifs associés. Celle-ci fixe un cap clair : recruter et fidéliser afin d’atteindre 275 000 équivalents temps plein (ETP) en 2030. Les premiers résultats montrent que les recrutements sont effectués et les départs tendent à ralentir. Cette évolution est liée à la revalorisation des grilles indiciaires des militaires du rang et des sous-officiers ainsi qu’à la réforme du système indemnitaire.
Le PLF 2026 assure ainsi le recrutement de 830 nouveaux emplois, dont 800 ETP pour l’État. Ces derniers incluent les ETP au profit du service industriel de l’aéronautique et de la protection du personnel scientifique et technique, et les 30 ETP dédiés à la direction des applications militaires du Commissariat à l’énergie atomique et aux énergies alternatives (CEA‑DAM). L’année 2026 devrait également être marquée par la montée en charge des mesures de politique salariale mises en œuvre en 2025, notamment le rattrapage indiciaire des officiers et le soutien continu au dispositif de la réserve opérationnelle. Celle-ci doit être renforcée grâce à la création de 4 400 postes de réservistes supplémentaires en 2026, dans la perspective du doublement des engagements à servir d’ici à 2030.
évolution des emplois de la mission défense (en etp)
Source : document de presse relatif au projet de loi de finances pour 2026 transmis par le Gouvernement le 14 octobre 2025.
Le rapporteur pour avis souhaite alerter sur la situation budgétaire du ministère des armées, le volume global des restes à payer et des autorisations d’engagement s’étant considérablement accru. Les investissements massifs dans les programmes d’armement, souvent de long terme, ont en effet conduit à une augmentation des restes à payer, c’est-à-dire du stock de crédits de paiement ayant vocation à être consommés pour payer les autorisations d’engagement. Ces derniers sont passés de 52,1 milliards d’euros en 2017 à 97,4 milliards en 2023, représentant un montant cumulé de 99 milliards d’euros à la fin de l’année 2024 ([1]). Près de 90 % des crédits de paiement prévus en 2025, hors dépenses de personnel, seront ainsi destinés à apurer ce stock, qui continue par ailleurs d’être alimenté par l’engagement d’AE. Le volume très significatif des restes à payer, dépenses inéluctables, rigidifie ainsi considérablement la gestion des CP du ministère, et porte un risque de soutenabilité à moyen terme ([2]). Par ailleurs, il est observé une hausse anormale – même si elle semble conjoncturelle – du report de charges (c’est‑à‑dire des dépenses qui auraient dû être réglées au cours de l’année mais dont le paiement a été reporté), dont le stock a plus que doublé en deux ans pour atteindre 8 milliards d’euros en 2024 ([3]). Enfin, la Cour des comptes a souligné le recours contestable à la sous-budgétisation systématique du financement des opérations extérieures (OPEX) qui pose un double problème de sincérité budgétaire et de surcoûts susceptibles de nuire aux autres budgets opérationnels ([4]).
B. Présentation des crédits de la mission Défense par programme
1. Le programme 144 Environnement et prospective de la politique de défense
Le programme 144 Environnement et prospective de la politique de défense rassemble les actions permettant au ministère d’analyser l’environnement stratégique présent et futur, afin d’orienter la politique de défense de la France. Il regroupe les actions n° 3 « Recherche et exploitation du renseignement intéressant la sécurité de la défense », n° 7 « Prospective de défense » et n° 8 « Relations internationales et diplomatie de défense ». Le projet de loi de finances pour 2026 permet, dans le cadre de la mise en œuvre de la LPM 2024‑2030, de traduire et de poursuivre l’investissement en faveur du développement de démonstrateurs, de préparer le réinvestissement au profit des nouveaux champs de conflictualité (espace, grands fonds marins et guerre cognitive notamment), de consolider les capacités de renseignement de premier rang au profit de la communauté du renseignement et d’assurer la résilience et la sécurité des systèmes d’information.
Au titre du PLF pour 2026, la ressource du programme 144 s’élève à 2,8 milliards d’euros en AE et 2,3 milliards d’euros en CP, soit une hausse de respectivement 581 millions d’euros (+ 26 %) et 218 millions d’euros (+ 10%) par rapport à la LFI 2025.
Avec 579 millions d’euros de CP dédiés en 2026 à l’action n° 3 (contre 508 millions d’euros en 2025), le budget de fonctionnement, d’investissement et d’intervention de la direction générale de la sécurité extérieure (DGSE) et de la direction du renseignement et de la sécurité de la défense (DRSD) progressent suivant l’objectif fixé par la LPM de doublement des crédits en 2030 par rapport à 2017.
Les crédits dédiés aux études amont sont en hausse, passant de 1 milliard à 1,1 milliard d’euros. Le ministère des armées maintient son ambition en matière d’innovation avec des investissements importants dans les technologies de rupture et les grands démonstrateurs. Les principales augmentations concernent l’espace, du fait du lancement d’études d’évaluation des technologies d’armes laser ; le naval, avec la poursuite de travaux complémentaires sur le grand démonstrateur drone sous-marin océanique et des études sur les nouvelles générations de leurres et de torpilles ; l’opération « Terre, NRBC (nucléaire, radiologique, biologique, chimique) et santé » pour le lancement des études technologiques et d’architecture relatives au Système principal de combat terrestre, programme d’armement franco‑allemand visant à remplacer les chars Leopard 2 allemands et Leclerc français, tout en intégrant les dernières avancées technologiques.
Le budget consacré à la prospective de défense connaît, en revanche, une évolution à la baisse de 2 millions d’euros par rapport à la LFI 2025. Si le gouvernement justifie cette évolution par le transfert de 1,7 million d’euros en AE et CP vers l’action 8, en cohérence avec la finalité des activités menées et une rationalisation des études stratégiques dont l’écosystème est porté par la DGRIS.
L’action n° 8 couvre, par ailleurs, la contribution versée par la France à la république de Djibouti au titre du nouveau traité de coopération en matière de défense pour un montant de 85 millions d’euros et, dans une moindre mesure, la contribution française au budget de l’Agence européenne de défense (AED) ainsi que les dépenses de fonctionnement liées à la mise en œuvre de la diplomatie de défense. Le PLF pour 2026 lui consacre 98,1 millions d’euros en AE et CP, soit des montants stables par rapport à 2025.
2. Le programme 178 Préparation et emploi des forces
Le programme 178 Préparation et emploi des forces agrège les crédits relatifs à la préparation des forces terrestres, navales et aériennes et à la conduite des opérations. Sous la responsabilité du CEMA, il assure le fonctionnement quotidien des forces, organise leur entraînement en vue de l’engagement opérationnel et conduit les missions et opérations militaires, sur le territoire national et à l’étranger, dans l’ensemble des milieux physiques (terre, mer, air et espace) ou champs immatériels (cyber et information).
Ce programme fait l’objet de onze évolutions de sa nomenclature par destination pour 2026 afin de prendre en compte la création du commissariat au numérique de défense (CND). Cet opérateur unique, créé le 1er septembre 2025 et placé sous l’autorité directe du ministre en charge des armées, aura pour mission de rassembler les structures et compétences numériques existantes pour renforcer la puissance de combat des armées.
L’essentiel des efforts budgétaires réalisés se concentre sur ce programme qui connaît une augmentation de plus de 2 milliards d’euros en AE et 1,6 milliard d’euros en CP par rapport à la LFI 2025 pour atteindre un moment total de respectivement 17,3 et 15,9 milliards d’euros. Le programme 178 utilisera ces crédits pour atteindre trois objectifs qui demeurent inchangés : la crédibilité opérationnelle, la solidarité stratégique et la cohésion nationale.
Les crédits supplémentaires alloués au programme 178 doivent renforcer la capacité des armées à s’engager à court et moyen termes. Ceux dédiés à l’entretien programmé du matériel (hors dissuasion) progresseront ainsi de 609 millions d’euros en 2026 pour s’établir à 6,5 milliards d’euros, soit une hausse de plus de 10 % par rapport à la LFI 2025 : le budget dédié augmente ainsi respectivement de 190,2 millions et 152,2 millions d’euros pour les forces terrestres et navales. Il doit permettre de couvrir les réparations curatives mais surtout préventives pouvant intervenir dans les années à venir, et contribue à ce titre à la modernisation des équipements. Il devrait également assurer l’augmentation des stocks pour faire face à d’éventuelles avaries ou attritions. En parallèle, le renforcement des stocks de munitions à usage national ou destinées à être cédées à l’Ukraine et l’amélioration de l’équipement des combattants (nouvelles tenues dites NRBC, nucléaire, radiologique, biologique et chimique) demeurent prioritaires. Le maintien en condition des infrastructures existantes et le soutien aux armées se poursuivront au cours de l’année 2026. Les fonctions relevant du service du commissariat des armées (alimentation, transports et habillement) connaîtront une hausse de 13 %, s’établissant à environ 1 milliard d’euros.
Dans le cadre de la solidarité stratégique et de la réassurance du flanc Est de l’Europe, la contribution de la France à l’OTAN connaît une hausse significative par rapport à la LFI 2025. Cette évolution s’explique par l’augmentation des budgets civil et militaire de l’OTAN de 10 % chaque année et de 25 % pour celui consacré au NATO Security Investment Program, conformément à la trajectoire définie par les Alliés lors du sommet de Madrid de juin 2022. Ces crédits devraient également assurer le maintien des dispositifs des trois armées déployés dans le cadre de la réassurance du flanc Est de l’Europe.
Enfin, dans le prolongement des initiatives déjà menées dans ce domaine, 38 millions d’euros supplémentaires seront dédiés à l’amélioration des conditions de vie des soldats, contribuant ainsi au recrutement et à la fidélisation des militaires. Cette hausse devrait également bénéficier à la montée en puissance des unités de réserve, et participer à la diffusion de l’esprit de défense ainsi qu’à la résilience du pays, selon les documents budgétaires disponibles.
3. Le programme 212 Soutien de la politique de défense
Le programme 212 Soutien de la politique de la défense regroupe les crédits dédiés à l’ensemble du personnel du ministère en charge des armées.
Il est doté, en 2026, de 25,8 milliards d’euros en AE, en hausse de plus de 1,1 milliard d’euros, et 25,6 milliards d’euros en CP, soit une augmentation de plus de 700 millions d’euros. Ces crédits sont à 93 % des dépenses de personnel. Celles‑ci s’élèvent en effet à 23,8 milliards d’euros en AE et en CP, en hausse de 661 millions d’euros par rapport à la LFI 2025. Ce programme est, en outre, assis sur un schéma d’emplois prévoyant 830 ETP supplémentaires dont 800 pour l’État.
RÉpartition du plafond d’emplois par service
Source : projet annuel de performance de la mission Défense du PLF pour 2026.
Contrairement à 2025, le schéma d’emplois de l’année 2026 est conforme à la trajectoire fixée par l’article 7 de la LPM 2024-2030, lequel prévoit 800 ETP nouveaux en 2026. Les documents budgétaires disponibles annoncent qu’ils seront déclinés dans les secteurs identifiés comme prioritaires en termes de recrutement par le ministère des armées : les capacités majeures d’armée et leurs soutiens, la cyberdéfense, le renseignement et la transformation numérique. Ces effectifs supplémentaires permettront aux armées de bénéficier d’un accompagnement pour le réarmement capacitaire, d’anticiper les sauts technologiques imposés par les nouveaux espaces de conflictualité (tels que le spatial, le cyber ou les fonds marins) et d’accélérer la transformation numérique du ministère.
Calendrier d'augmentation nette des effectifs du ministÈre de la dÉfense votÉ en LPM 2024-20230 (en ETP)
Source : article 7 de la LPM 2024-2030.
La montée en puissance de la réserve militaire dans la perspective de son doublement entre 2024 et 2030 sera poursuivie en 2026, avec une hausse attendue de 4 400 réservistes. L’objectif, à terme, est d’atteindre 80 000 réservistes opérationnels en 2030, puis 105 000 d’ici à 2035. Ce chiffre paraît particulièrement ambitieux au regard du niveau atteint à la fin de l’année 2024 – soit 44 000 réservistes –, mais demeure très inférieur aux dispositifs de nombreux autres pays. L’Estonie, par exemple, compte environ 40 000 réservistes actifs pour 230 000 potentiels et 1,3 million d’habitants ; elle est certes directement menacée par son voisin russe. Une récente mission d’information de la commission de la défense nationale et des forces armées de l’Assemblée nationale ([5]) a mis en avant des moyens simples pour améliorer le niveau et la qualité d’engagement des citoyens français : raccourcir les délais de recrutement, verser leur solde plus rapidement, mieux planifier les missions des réservistes qui donnent de leur temps libre tout en occupant un emploi civil ou encore augmenter le nombre de formateurs. Ce dernier point est critique : près d’un millier de formateurs manquerait aujourd’hui. Il est aussi nécessaire de clarifier sur le terrain la complémentarité entre réserve et active, afin que chaque journée de service soit aussi efficace que possible. Autant de pistes que le rapporteur pour avis incite à explorer au cours des mois à venir.
L’année 2026 sera également marquée par la pleine montée en charge des mesures de politique salariale mises en œuvre en 2025, dont la réforme statutaire et indiciaire des officiers prévue à l’article 7 de la LPM 2024-2030. Cette réforme est une absolue nécessité compte tenu de la fragilité du niveau de recrutement et de fidélisation des officiers : sans elle, la France perdra toujours plus de jeunes diplômés, qui se tourneront vers le civil, et dissuadera ses sous-officiers de monter en grade.
Plus largement, l’amélioration de la condition militaire au quotidien est centrale pour renforcer l’attractivité de nos armées. Le plan « Fidélisation 360 », qui inclut l’ancien programme « Famille II », a enclenché une dynamique en ce sens, notamment grâce à l’augmentation de 16 % des investissements dans la construction et la rénovation de lits et de 10 % pour les solutions de garde d’enfants. Le parc immobilier demeure cependant un point noir, avec une « dette grise » ([6]) estimée à 4,4 milliards d’euros : force est de constater qu’on stabilise plus qu’on ne rénove dans ce domaine ([7]). La mise en œuvre de ce plan restera donc une priorité. Ses crédits financeront l’augmentation de l’offre de garde de jeunes enfants dont la construction de crèches et de maisons d’assistantes maternelles en partenariat avec les collectivités territoriales, l’amélioration des prestations des centres de vacances, l’extension de la prestation de soutien en cas d’absence prolongée du domicile, ainsi que diverses actions destinées à renforcer l’accompagnement des conjoints vers l’emploi tout comme l’accueil et l’intégration des familles. Le rapporteur pour avis souligne l’absolue nécessité de concentrer les efforts de la France sur ce point.
Enfin, le programme 212 finance plusieurs projets informatiques d’importance, parmi lesquels :
– DEFENSE+, en phase de préparation et orienté vers la jeunesse, pour identifier et valoriser les compétences afin de faciliter le recrutement au sein du ministère des armées en capitalisant sur le passage en journée défense et citoyenneté (JDC) de 800 000 jeunes chaque année ;
– OPERHA, système d’information de gestion des ressources humaines ministériel unique, appelé à se substituer aux cinq systèmes existants ;
– ROC, relatif à la gestion des réservistes, pour accompagner l’objectif de doublement de la réserve opérationnelle ;
– SERES, visant à moderniser les systèmes d’information de la filière restauration loisirs du service du commissariat des armées.
4. Le programme 146 Équipement des forces
Le programme 146 Équipement des forces rassemble les crédits relatifs aux armements et matériels nécessaires à la réalisation des missions des armées.
Le niveau des AE diminue de 4,2 milliards d’euros, soit une baisse d’un peu plus de 8 %, pour s’établir à 47,2 milliards d’euros au titre du PLF 2026. Les CP sont, en revanche, en augmentation de 4,2 milliards d’euros et atteignent 22,9 milliards d’euros (+ 22 %). Le réarmement engagé donne la priorité aux moyens de souveraineté (dissuasion et espace), aux munitions et à la capacité des armées à s’engager à court terme (drones, défense sol-air, guerre dans le champ électromagnétique, frappes dans la profondeur), tout en accentuant l’investissement dans les technologies de rupture et en initiant un durcissement capacitaire dans tous les milieux.
La remontée en puissance de notre base industrielle et technologique de défense et le réarmement de notre pays continuent. Leur effet est perceptible dans les unités à mesure que les livraisons sont honorées. Pour le système de forces « Engagement Combat », par exemple, les principales livraisons portent sur un sous-marin nucléaire d’attaque (SNA) Barracuda, un avion Atlantique 2 rénové, un avion Rafale et deux cabines simulateur, six hélicoptères Tigre rétrofités HAD, deux cent quarante-deux véhicules Scorpion (Serval, Mepac, Jaguar et Griffon), vingt‑et‑un chars Leclerc rénovés, des infrastructures Barracuda et Scorpion, huit mille fusils d’assaut HK416, ainsi que des kits et des missiles Exocet.
Il convient toutefois de noter que certaines livraisons prennent déjà du retard, suscitant des doutes sur le respect de la trajectoire d’acquisition et de livraison des équipements définie par la LPM. Des incertitudes existent également concernant les programmes qui doivent se conclure à l’horizon 2035, soit après la fin de la période couverte par la LPM, à l’instar des futurs patrouilleurs hauturiers et corvettes de la Marine nationale (sept patrouilleurs hauturiers et une corvette doivent être livrés pour 2030, pour un parc total de dix patrouilleurs hauturiers et de six corvettes à horizon 2035) ([8]). Cette situation est d’autant plus préoccupante que le président américain Donald Trump a fait savoir que les États‑Unis souhaitent diminuer leur implication dans la gestion des affaires européennes : il est donc essentiel que la France se prépare sérieusement à l’engagement dans un conflit de haute intensité auquel les Américains pourraient ne pas prendre part.
La dissuasion nucléaire connaît une augmentation de 7 % en CP et se verra consacrer 487 millions d’euros supplémentaires par rapport à la LFI 2025 avec un total de 6,1 milliards d’euros. Cette hausse s’inscrit dans le prolongement du précédent budget qui y consacrait des crédits en hausse de 9 % en CP et de presque 700 % en AE pour atteindre 26 milliards d’euros. Ces moyens nouveaux visent à accélérer le renouvellement des deux composantes, aéroportée et océanique, dans la décennie à venir : depuis 2023, les forces aériennes stratégiques (FAS) sont destinataires de l’ASMPA-rénové ([9]), qui devrait doter prochainement la force aéronavale nucléaire (FANU).
Le rapporteur pour avis souhaite toutefois rappeler son opposition à la dissuasion nucléaire, qui représente un coût budgétaire majeur, supérieur aux moyens dont sont dotés certains ministères, et susceptible d’obérer les autres volets capacitaires des armées françaises. Or, son efficacité est discutable : elle n’a pas permis de prévenir le conflit russo-ukrainien et le développement de l’intelligence artificielle, de la surveillance satellitaire et des dispositifs de surveillance sous‑marine risquent de remettre en question le caractère furtif des sous-marins nucléaires lanceurs d’engins (SNLE) dans le futur. Surtout, doter la dissuasion nucléaire de moyens supplémentaires revient à la rendre potentiellement toujours plus meurtrière voire à contribuer à sa prolifération à l’échelle mondiale, ce à quoi le rapporteur pour avis ne peut souscrire.
II. La présence militaire française en Afrique : recomposition et perspectives
Depuis deux ans, la France s’est engagée dans une profonde réorganisation de son dispositif militaire en Afrique après avoir porté un effort opérationnel conséquent pour lutter contre les groupes armés terroristes dans la bande sahélo‑saharienne. Cette reconfiguration a été portée par le chef de l’État, Emmanuel Macron, qui annonçait, dans son discours du 27 février 2023, sa volonté de promouvoir un nouveau modèle de partenariat militaire avec les États africains, fondé sur une « réduction visible des effectifs français » et « une augmentation de l’offre de formation, d’accompagnement et d’équipement au meilleur niveau » ([10]).
Pourtant, cette réforme tente également d’apporter une réponse au contexte politique et stratégique plus global que subit notre pays. Celui-ci s’est traduit, dans une partie de l’Afrique, par la remise en cause de la relation avec la France, ancienne puissance coloniale, reléguée au second plan de ce que le philosophe et écrivain camerounais Achille Mbembe qualifie de « nouveau cycle historique » ([11]). Traversé par de multiples forces endogènes, le continent africain connaît des transformations et des ruptures dans tous les domaines, y compris dans ses relations avec l’ancienne puissance coloniale qu’est la France. Ce mouvement a pu être exploité, dans le champ informationnel, par les compétiteurs stratégiques de notre pays, qui ont capitalisé sur le rejet dont la présence militaire française a fait l’objet, en particulier auprès des jeunes générations. Il a abouti au retrait de la plupart des forces françaises en Afrique, les dernières installations militaires françaises au Sénégal ayant été restituées au pays le 17 juillet 2025, lors d’une cérémonie historique organisée à Dakar. Cette restitution met fin à la présence permanente de l’armée française au Sénégal, effective depuis 1960, et, plus globalement, en Afrique de l’Ouest et en Afrique centrale. Avec la création du CPA, le 1er juillet 2024, une nouvelle ère s’ouvre, dont il convient d’analyser la logique, les structures et les premières réalisations.
A. La présence et le cadre d’intervention des forces militaires françaises en Afrique sont profondément remis en cause depuis plusieurs années
1. Loin d’être figés, la doctrine et le format de la présence militaire française en Afrique ont évolué depuis le début de la décolonisation
a. Des premiers accords de défense au « gendarme de l’Afrique »
La période de décolonisation, qui s’ouvre en 1958 en Afrique francophone, s’accompagne de la conclusion de nombreux accords de sécurité et de défense ([12]). Des accords similaires sont signés au cours de la décennie 1970 lors de l’indépendance plus tardive des Comores (6 juillet 1976) et de Djibouti (27 juin 1977). La plupart des nouveaux régimes souhaitent se placer sous le parapluie sécuritaire français. Seuls quelques États font un choix différent, dont le Mali de Modibo Keïta, qui obtient le départ de l’armée française dès 1961.
Ces accords fixent les conditions d’intervention de l’armée française pour la défense intérieure et extérieure du pays signataire. Ils sont complétés par des accords d’assistance militaire technique, qui déterminent les conditions d’appui à la création de nouvelles armées nationales. La priorité est alors de former une élite militaire africaine francophone capable d’assumer des fonctions de commandement : durant cette période, les missions de coopération et d’assistance militaire technique sont le pivot de la relation franco-africaine de défense. Le plan Raisonnable, défini à l’échelle de l’ensemble des ex-colonies africaines, prévoit ainsi de confier la formation d’environ 26 000 militaires africains et 2 000 assistants militaires français, soit 1 militaire français pour 13 militaires africains. Quant aux bases militaires françaises, elles comptent jusqu’à 20 000 hommes en 1970 et sont perçues comme un gage de stabilité pour les gouvernements qui les accueillent sur leur territoire national. Ce système de gouvernance est qualifié de « Françafrique » et recouvre géographiquement ce qui sera ensuite considéré comme le « pré-carré » de la France en Afrique francophone.
Ce dispositif, largement conçu sur une base dissuasive, ne suffit cependant pas à protéger les régimes en place. La France décide d’intervenir au Tchad, en 1968, dans le cadre de l’opération Limousin, contre les troupes du Front de libération nationale du Tchad (FROLINAT). Il s’agit là de sa plus vaste opération anti‑insurrectionnelle depuis la guerre d’Algérie. Elle multiplie ensuite les opérations extérieures de type défensif et fondées sur les accords de défense existants afin d’assurer la stabilité des régimes en place. Seules les opérations Caban et Barracuda, menées en 1979, furent dirigées contre un régime africain, en l’occurrence celui de « l’Empereur » Bokassa en République centrafricaine. La multiplication de ces opérations extérieures (OPEX) – 52 au total entre 1964 et 2014 – vaut à la France le titre de « gendarme de l’Afrique ».
b. Les opérations extérieures, pivots de la relation franco-africaine de défense
Les OPEX deviennent rapidement le pivot de la relation franco-africaine sans que les alternances politiques ne modifient ce constat. Leur format évolue cependant au cours du temps, en particulier après l’engagement militaire français au Rwanda puis l’opération Turquoise menée entre juin et août 1994. Les OPEX s’européanisent progressivement, comme en République démocratique du Congo, au Tchad et en République centrafricaine, même si la France continue d’y jouer un rôle central. Elle en assume le commandement et en fournit l’essentiel des troupes au point d’être parfois accusée par ses contempteurs de transformer ces missions en opérations françaises. Parallèlement, ces opérations se prolongent : les OPEX traditionnelles de courte et de moyennes durées, comme Serval au Mali (2013‑2014) et Sangaris en République centrafricaine (2013‑2016), se doublent alors d’opérations plus longues, qui s’apparentent à de véritables guerres. En Côte d’Ivoire, l’opération Licorne, lancée en 2002, ne prend fin qu’en 2015. Quant à l’opération Barkhane dans la zone sahélienne, elle débute en 2014 et se prolonge jusqu’en 2022. Dans le même temps, deux opérations extérieures se dotent d’une dimension offensive au cours de l’année 2011 contre la Côte d’Ivoire de Laurent Gbagbo et contre la Libye de Mouammar Kadhafi.
Or, la multiplication des OPEX a pu fausser certaines clés de lecture des relations franco-africaines, du fait d’une présence militaire française en expansion sur le continent africain. La réalité est, dans les faits, plus complexe, les autres composantes de cette relation sécuritaire et de défense étant en recul. Les effectifs humains comme le nombre de bases françaises ont diminué au cours de cette période : les effectifs de notre armée ont ainsi reflué de près de 14 000 hommes depuis les années 1970, ses effectifs passant de 20 000 au cours de cette décennie à 6 000 en 2022, répartis entre l’opération Barkhane (3 000 hommes) et les bases françaises (3 000 hommes).
Cette tendance s’est renforcée sous l’influence du Livre blanc sur la défense et la sécurité nationale publié en juin 2008 et de la révision générale des politiques publiques (RGPP) de la même année. Le Livre blanc préconise, en effet, une diversification des approvisionnements stratégiques et de la répartition géographique des déploiements français à l’étranger à travers l’ouverture d’une base permanente à Abou Dhabi, aux Émirats arabes unis, en 2009 ([13]).
Cet activisme occulte également la redéfinition des accords de défense au cours des années 1970 puis de la présidence de Nicolas Sarkozy. Les États africains souhaitent mettre fin à la possibilité offerte à la France d’intervenir militairement si leur régime se trouve contesté par une menace intérieure. L’enjeu est aussi, pour les deux parties, de mieux adapter leur coopération militaire au contexte par la formation des armées africaines au maintien de la paix (1990‑2010) et à la lutte contre le terrorisme (après 2010).
Par ailleurs, les interventions françaises donnent l’impression trompeuse d’une sur‑militarisation de la relation franco-africaine, éclipsant la diversité des liens qui unissent la France et le continent africain. Elles amplifient le sentiment que la France disposerait d’intérêts économiques majeurs en Afrique – ce qui n’est pas sans pertinence dans certains pays, si l’on considère les intérêts du groupe Orano au Niger – alors même qu’ils sont globalement en déclin, notamment dans la zone sahélienne où les forces françaises ont été largement déployées. Le cas du Mali en est l’exemple paradigmatique : les intérêts français sont très limités dans le pays alors que les forces françaises y multiplient leurs interventions, parmi les plus coûteuses et les plus longues de ces dernières années.
Or, cette situation a nourri un fort ressentiment chez une partie des sociétés d’Afrique de l’Ouest contre la présence militaire française qui, couplé à un contexte international lui-même en mutation, a conduit au retrait forcé de nos troupes.
2. La présence militaire française est désormais contestée dans un environnement international en pleine mutation
a. Des contestations internes émanant d’une partie des sociétés civiles dans une Afrique en pleine recomposition
Si les OPEX sont devenues de plus en plus visibles, elles font aussi l’objet de contestations croissantes de même que les bases militaires françaises qui leur servent de point d’appui et de projection. Devenu un « tabou politique », selon l’expression du chercheur Thierry Vircoulon ([14]), ce type d’opération n’est plus souhaité par les gouvernements africains, attentifs aux réactions de leur opinion publique pour qui elles incarnent l’archétype d’une forme de néocolonialisme dans l’ancien « pré‑carré » français.
Très répandu parmi la jeunesse citadine connectée comme au sein des diasporas, ce discours est apparu particulièrement virulent dans certains États d’Afrique centrale et de l’Ouest. Au Sénégal, par exemple, le sujet de la présence militaire française a occupé une place centrale dans les prises de position du parti Patriotes africains du Sénégal pour le travail, l’éthique et la fraternité (PASTEF) avant le lancement de la campagne présidentielle de 2024 et l’élection du secrétaire général du PASTEF, Bassirou Diomaye Faye. Moins marquée au Tchad, la présence de forces françaises n’en était pas moins l’objet de mises en accusation sur le pillage des ressources du pays ou la présence de bases secrètes, théories reprises et diffusées par certains responsables locaux. Ces contestations ont été d’autant plus vives que les emprises militaires françaises étaient parfois installées au cœur des capitales ([15]), comme à Niamey au Niger ([16]), les rendant très visibles pour la population locale.
La montée de ce mouvement néo-souverainiste trouve sa place dans une Afrique en pleine transformation, en particulier dans sa partie francophone. Les régimes militaires se multiplient, portés par une nouvelle génération née dans les années 1990-2000 et pour laquelle les liens avec la France n’ont rien d’une évidence. Elle est, au contraire, travaillée par un ensemble de mouvements démographiques, économiques, sociaux et culturels où se mêlent la contestation des formats politiques et institutionnels issus du passé, de l’autorité familiale et l’aggravation des conflits générationnels. La jeunesse revendique avec fierté ses racines africaines désormais vantées par nombre d’intellectuels, souvent diplômés d’universités américaines prestigieuses ([17])([18]).
Parallèlement, certaines prises de position, maladresses vexatoires ou attitudes ont pu être mal interprétées par les sociétés africaines, nourrissant un peu plus leur défiance à l’égard de notre pays. C’est par exemple le cas lorsque la France tente de promouvoir le principe d’une laïcité universelle au sein de sociétés profondément imprégnées de religion et parfois très conservatrices. Dans le cas du Mali et de la poursuite de l’opération Barkhane, la France a fait preuve d’une trop grande naïveté lorsqu’elle a appuyé un gouvernement peu enclin à prendre sa part dans la lutte contre le terrorisme et davantage préoccupé par la volonté de se maintenir au pouvoir. Cette situation ne pouvait qu’attiser le ressentiment de la population locale, qui ne bénéficiait d’aucune amélioration sécuritaire sur le terrain.
Plus largement, l’ensemble du continent se restructure, au gré de dynamiques internes, si bien qu’il n’y a guère de sens, aujourd’hui comme hier, à faire de l’Afrique un bloc unique et solidaire. Il se dessine au moins cinq Afriques, même si cette approche est nécessairement schématique : l’Afrique du Nord ; celle de l’Ouest et de la zone sahélienne où se concentrent les risques sécuritaires et l’influence des compétiteurs stratégiques de la France ; celle du centre du continent, de la francophonie et des ressources stratégiques ; l’Afrique australe et ses enjeux économiques ; enfin, l’Afrique de l’Est traversée par les flux commerciaux, du canal du Mozambique jusqu’à la mer Rouge. Face à ces évolutions, et pour maximiser leurs atouts, la plupart des États africains usent désormais d’une forme de « multi‑bilatéralisme » et se refusent à reconnaître l’existence de « chasses‑gardées » depuis bien longtemps. Il n’existe donc plus de partenariats exclusifs réservés aux anciennes puissances coloniales, modifiant de facto les rapports de forces.
b. Un rejet qui s’inscrit dans un contexte plus global de remise en question des principes fondamentaux régissant l’ordre international
Ce mouvement s’inscrit lui-même dans un environnement stratégique global en mutation caractérisé par une logique de désalignement fondée, de manière schématique, sur quatre marqueurs principaux ([19]).
L’ordre international est d’abord traversé par une dynamique de la force qui tend à s’imposer comme un mode privilégié de règlement des différends et d’affirmation des volontés étatiques. Cette dynamique s’étend au champ informationnel et témoigne de la difficulté de valoriser une résolution pacifique des conflits fondée sur la négociation et le compromis.
Cet ordre est également façonné par la puissance de l’information, le développement technologique et la numérisation des sociétés, lesquelles confèrent à l’information une valeur stratégique exceptionnelle. C’est désormais l’arme principale des guerres hybrides, à la fois l’enjeu et l’espace de la bataille, par la collecte de renseignements, la guerre des narratifs et l’intoxication du système de commandement de l’adversaire. La France fait régulièrement l’objet, en Afrique, de campagnes de désinformation et de déstabilisation, instrumentalisées par ses compétiteurs stratégiques.
La stratégie d’influence russe au Mali
Le 15 août 2022, les troupes françaises se retirent officiellement du Mali, marquant la fin de l’opération Barkhane et sa présence dans le pays depuis 2013 dans le cadre initial de l’opération Serval. La détérioration des relations bilatérales entre la France et le Mali s’explique notamment par la montée d’un sentiment anti‑français au sein de la population malienne, accentuée par l’action de la Russie. En effet, celle-ci a fait du Mali l’un des terrains privilégiés de sa stratégie anti-occidentale en Afrique, exploitant le retrait français pour consolider sa présence dans le pays et, plus largement, en Afrique de l’Ouest.
Depuis la fin des années 2010, la Russie déploie une stratégie d’influence visant à légitimer son interventionnisme. En mobilisant réseaux étatiques, acteurs non officiels et relais locaux, elle promeut un discours anticolonial et contestataire de l’ordre international, se positionnant comme un partenaire solidaire de l’Afrique. Cette dynamique de réengagement sur le continent, amorcée dès la fin des années 2000, a été relancée par le sommet Russie-Afrique de Sotchi en 2019. Elle s’est ensuite intensifiée après l’invasion de l’Ukraine : le Concept de politique étrangère russe, adopté en 2023, témoigne de cette orientation.
Les liens entre la Russie et le Mali remontent à l’époque soviétique, mais la coopération en matière de défense s’est intensifiée après les deux coups d’État survenus au Mali en 2021 et 2022. Les autorités maliennes ont alors engagé des négociations avec le groupe paramilitaire Wagner, dont la présence est attestée dès décembre 2021, avec la construction d’un camp militaire à proximité de l’aéroport de Bamako. Le déploiement de ses mercenaires s’accompagne d’une vaste campagne de désinformation, visant à délégitimer la présence française tout en valorisant celle de la Russie dans le pays.
Cette guerre informationnelle s’articule autour de trois récits diffusés via les réseaux sociaux (notamment Telegram), les médias d’État russes francophones (RT, Sputnik) et la Fondation de lutte contre la répression (FBR), liée à Wagner. Le premier met en avant les bénéfices de la coopération russo-malienne et le rôle positif des « instructeurs russes ». Le second cible la France et les puissances occidentales, accusées d’interventionnisme « néocolonial ». Le troisième valorise les dirigeants maliens issus de la junte. Ces narratifs sont amplifiés par des contenus manipulés (fausses informations, vidéos ou dessins animés), diffusés par de faux profils et relayés dans les sphères militantes anti-néocoloniales, avec l’appui de l’Internet Research Agency (IRA), « usine à trolls » de Wagner.
Le 6 juin 2025, après l’annonce du retrait de Wagner du Mali, le ministère russe de la défense officialise le déploiement du contingent Africa Corps, composé de 1 500 hommes et placé sous supervision direct du gouvernement russe, marquant la volonté de maintenir un soutien russe au Mali à « un niveau plus fondamental ».
Sources diverses.
Ces tendances sont accentuées par le mouvement de désoccidentalisation porté par un ensemble hétéroclite de pays souvent désignés comme le « Sud global ». Ces derniers sont animés par une volonté de changer de paradigme et de promouvoir un nouvel ordre mondial, prenant leurs distances avec l’ancienne configuration du monde dont ils se sentent largement exclus. La France n’est donc pas la seule à susciter un mouvement de défiance en Afrique : l’Union européenne, les États-Unis, les Nations unies et même certaines organisations multilatérales régionales, comme la communauté économique des États d’Afrique de l’Ouest (CEDEAO), ont fait l’objet d’un puissant mouvement de rejet ([20]).
Enfin, il faut compter avec la montée d’insurrections locales alimentées par des enjeux socio-économiques et sociétaux. La pauvreté, les conflits d’usage autour de l’eau et de la terre entre cultivateurs sédentaires et éleveurs nomades ou semi‑nomades, et entre les membres de chacune de ces catégories, jouent un rôle déstabilisateur. Accentués dans un contexte de raréfaction des ressources due au changement climatique ([21]) et à « l’explosion démographique » de l’Afrique, ils jouent un rôle déstabilisateur dont les conséquences se font particulièrement sentir dans les États du Sahel, au Cameroun ou en Égypte.
3. Soumise à des critiques de tous ordres, la présence militaire française a récemment connu d’importants revers
Le rejet de la présence militaire française en Afrique a contraint notre pays à retirer dans des conditions similaires une partie de ses troupes stationnées dans la zone sahélienne, marquant une rupture importante pour les relations franco‑africaines.
a. Le Mali et la fin de l’opération Barkhane, une cristallisation des mécontentements à l’égard de la France
Le 9 novembre 2022, le président de la République, Emmanuel Macron, annonce la fin de l’opération Barkhane. Celle-ci prolongeait, depuis le mois d’août 2014, l’opération Serval, elle-même lancée en 2013 avec un mandat clair : repousser l’avancée terroriste vers Bamako, capitale politique et administrative du pays, à la demande du président d’alors, Dioncounda Traoré ([22]).
Cette annonce achève officiellement le processus de retrait des troupes françaises du Mali, débuté en 2021. Alors que l’opération a mobilisé jusqu’à 5 100 hommes, sans même compter les membres des forces spéciales, tous les soldats français ont quitté le pays à la mi-août 2022. Ce retrait s’est accompagné de celui de la task force Takuba, coalition de forces spéciales européennes qui soutenaient l’armée malienne.
Les autorités du Mali n’ont certes pas exigé explicitement le départ des troupes françaises mais la longue dégradation de leurs relations avec Paris rendait, dans les faits, impossible leur maintien. Par ailleurs, le déploiement de plusieurs centaines d’instructeurs russes et de paramilitaires de la société privée Wagner – entre 800 et 900 en février 2022 – créait des tensions supplémentaires.
Outre le vide stratégique et sécuritaire qu’il a engendré, ce retrait n’est pas sans conséquences sur le moral des militaires français engagés, principalement de jeunes hommes de l’armée de terre, issus de régiments de mêlée tels que les troupes de marine, le génie, l’infanterie ou encore la Légion étrangère. L’opération a, en effet, durablement marqué les esprits tant elle est associée à un sentiment d’échec, d’humiliation, de désenchantement et à la montée des discours hostiles voire violents à l’égard de la France ([23]).
Source : État-major des armées, août 2022.
b. De la fin de l’opération Sabre à la recherche de nouveaux partenaires pour le Burkina Faso
Le scénario malien se répète au Burkina Faso après la prise de pouvoir de la junte militaire menée par le capitaine Ibrahim Traoré, le 30 septembre 2022. En effet, le nouveau gouvernement dénonce rapidement l’accord de défense du 17 décembre 2018 conclu dans le cadre du conflit opposant aujourd’hui encore le gouvernement burkinabé à des groupes salafistes djihadistes ([24]). Il permettait, en plus de la possibilité pour la France d’apporter au Burkina Faso l’assistance de personnels militaires français pour l’organisation, l’encadrement, l’équipement et l’instruction de ses forces armées ([25]), l’engagement de près de 400 éléments des forces spéciales. Celles-ci étaient sollicitées dans le cadre de l’opération Sabre et stationnées à Kamboinsin, dans la zone périurbaine de Ouagadougou.
Ce redéploiement signale une perte d’influence de la France dans la région et crée un vide stratégique que des puissances rivales investissent d’ores et déjà. Dès son arrivée au pouvoir, le capitaine Ibrahim Traoré a ainsi manifesté son intention de diversifier les partenariats de défense du Burkina Faso. Il participe ainsi au deuxième Sommet Russie-Afrique, qui se tient à Saint-Pétersbourg, dès 2023. Un an plus tard, l’Africa Corps russe installe un premier campement militaire en périphérie de Ouagadougou ([26]). Ses objectifs sont divers et doivent permettre de suppléer la perte d’influence de la milice Wagner depuis la mort de son chef Evgueni Prigojine : assurer des missions de sécurité, former les forces locales et soutenir politiquement le régime en place. Sa présence assure aussi une mainmise sur les ressources naturelles locales en appuyant des compagnies déjà existantes, en particulier dans le secteur minier ([27]). Si la junte au pouvoir loue son efficacité, les méthodes brutales de l’Africa Corps alimentent le ressentiment de la population et intensifient l’insécurité locale.
Le Burkina Faso développe également ses relations avec d’autres puissances. La société d’armement chinoise Norinco, qui cherche à s’implanter dans la région du Sahel depuis ses nouveaux bureaux de Dakar, a, par exemple, effectué deux livraisons d’armes : la plus récente, en date de janvier 2025, a permis l’échange d’une centaine de véhicules blindés ([28]). Quant à l’Égypte, elle s’impose aussi comme un partenaire important en matière d’acquisition militaire. En 2024, le Burkina Faso fait ainsi livrer un lot de véhicules blindés produits en Égypte par The Kader Factory for Developed Industries, une entreprise filiale du ministère de la défense égyptien.
c. Le retrait du Niger et la mise en valeur des vulnérabilités françaises
Le 26 juillet 2023, des militaires putschistes de la garde présidentielle renversent le président nigérien Mohamed Bazoum. L’une des premières décisions du général Tiani et des militaires putschistes, rassemblés au sein du Conseil national pour la sauvegarde de la patrie (CNSP), est d’exiger le départ des forces militaires françaises et de l’ambassadeur de France au Niger ([29]). Cet ultimatum signale alors une volonté claire, toujours d’actualité, de couper l’ensemble des liens diplomatiques avec Paris, particulièrement dans le domaine sécuritaire.
Prenant acte de ces demandes, le président de la République français annonce, le 24 septembre 2023, le retour de son ambassadeur, ainsi que le retrait des forces françaises stationnées dans le pays. Le Niger fait également le choix de rompre ses partenariats de défense avec les États‑Unis (1 000 soldats retirés), l’Allemagne, l’Union européenne et le G5 Sahel ([30]). En 2024, Niamey annonce son retrait de la CEDEAO, effectif en 2025. Cette rupture témoigne de l’incapacité de la CEDEAO à obtenir un changement de régime dans le pays, malgré l’application de lourdes sanctions économiques ([31]) et la menace d’une intervention armée ([32]).
La période de fortes tensions qui s’installe avec la junte militaire a démontré la vulnérabilité d’emprises installées au cœur même d’une capitale dense, facilement bloquée par une foule mobilisée rapidement et capable d’entraver tout déplacement. Les opérations de désengagement du Niger, formalisées par un protocole conclu le 19 octobre 2023, ont aussi souligné les difficultés liées à une empreinte logistique permanente conséquente. Celle-ci génère d’importantes contraintes lorsqu’il est nécessaire que plusieurs milliers d’hommes se replient rapidement ([33]), comme la France a dû le faire avec succès. Les coûts directs associés à ce retrait sont évalués à environ 80 millions d’euros, auxquels s’ajoutent les pertes relatives aux équipements militaires laissés sur place pour un montant estimé à 12 millions d’euros ([34]).
B. Sous l’effet de la contrainte, la présence militaire française a tenté d’accompagner son déclin avec des résultats mitigés
Malgré les remises en cause dont le dispositif militaire français en Afrique fait l’objet, les enjeux communs entre l’Afrique et la France et, plus largement, l’Europe, demeurent nombreux : lutte contre le terrorisme, aussi bien au Mali, au Niger et au Burkina Faso qu’en zone anglophone, contre les trafics illicites, notamment d’êtres humains, et l’influence de nos compétiteurs stratégiques, protection de l’environnement et maîtrise des impacts de l’évolution climatique. En ce sens, il est pertinent que la France conserve des relations nourries avec le continent africain, à la condition qu’elles répondent à des critères renouvelés.
1. Les armées françaises réorganisent de manière significative les modalités de leurs soutiens à leurs partenaires africains
Avant même son éviction du continent africain, la France a tenté de repenser sa présence militaire en Afrique dans le sillage des orientations fixées par le président de la République lors de ses discours de Ouagadougou (novembre 2017), de Montpellier (octobre 2021) et de Paris (février 2023) ([35]). Cette stratégie se voulait une manière d’éviter tout désengagement forcé ou effet de rupture. Faute de temps, elle n’aura pu empêcher l’éviction des forces françaises et le reflux des coopérations existantes. Son déploiement est néanmoins toujours en cours dans une volonté d’accompagner et d’anticiper autant que possible les changements opérés sur le terrain.
a. La fermeture ou le transfert des bases permanentes françaises en Afrique
Le premier changement majeur tient à l’évolution du statut des bases permanentes en Afrique présentes en Côte d’Ivoire, au Gabon, au Sénégal et au Tchad, Djibouti étant exclu du dispositif. Une mission a d’ailleurs été confiée sur le sujet par le président de la République à Jean-Marie Bockel, alors envoyé spécial pour l’Afrique, et dont les conclusions ont été rendues en novembre 2024 ([36]). Son constat est clair : il est nécessaire de bâtir avec les pays africains des partenariats de sécurité renouvelés, équilibrés et mutuellement bénéfiques, fondés prioritairement sur leurs besoins, leurs demandes et leurs capacités d’action propre. L’objectif est de sortir d’une logique de présence permanente et de tendre davantage vers une logique de partenariat. Cette nécessité est réaffirmée par la revue nationale stratégique (RNS) 2025 : elle souligne l’importance de « prioriser davantage les efforts au prisme des intérêts français et des menaces associées, notamment au travers de l’actualisation de la stratégie française en Afrique ». Celle-ci pourrait intervenir dans la perspective du prochain sommet Afrique-France, qui se tiendra à Nairobi au cours du deuxième trimestre 2026.
Concrètement, les bases militaires permanentes françaises en Afrique de l’Ouest et en Afrique centrale sont progressivement fermées ou transférées aux autorités locales dans le souci de réduire la visibilité de la France ; les éléments français présents au Sénégal et au Gabon ont ainsi été supprimés durant l’été 2025. Le but est aussi de diminuer notre empreinte pour être en mesure de faire évoluer rapidement notre dispositif en cas d’instabilité trop forte dans un pays partenaire, voire de retirer facilement les forces françaises prépositionnées, quitte à les rétablir ultérieurement. Il s’agit de tirer les leçons du passé et d’éviter de reproduire un scénario où la France demeurerait présente dans un État en proie à une crise grave au risque d’en devenir un acteur, même involontairement ([37]).
Source : État-major des armées, le 6 janvier 2025.
Parallèlement, les quatre états-majors déployés à Abidjan, Libreville, Dakar et N’Djaména sont fermés et remplacés par un seul état-major, le Commandement pour l’Afrique (CPA), installé à Paris, et confié au général Pascal Ianni. La France souhaite concentrer ses efforts sur le maintien de relations avec les autorités militaires locales et garantir ses accès stratégiques par voies maritime et aérienne. Elle entend aussi continuer à recueillir du renseignement afin d’exercer une influence dans le domaine de la lutte informationnelle. Enfin, elle ambitionne la poursuite d’actions de partenariats opérationnels. Dans cette perspective, les armées françaises déploient désormais en Afrique centrale et de l’Ouest des détachements temporaires de renseignement, des détachements d’instruction opérationnelle et de capacités d’intervention à géométrie variable et modulable selon les besoins des partenaires. Ces derniers sont adossés à des dispositifs socles insérés au sein de bases militaires africaines ([38]).
Le renouveau de la coopération entre la France et le Gabon
En août 2023, la France et le Gabon renouvellent leur partenariat de défense, actant la recomposition de la présence militaire française dans le pays et un renouveau de leur coopération. Le 9 juillet 2024, la base militaire de Gaulle à Libreville est officiellement transformée en camp d’entraînement partagé et cogéré par les deux États, avec le retrait de la base des éléments français au Gabon (EFG). En juillet 2025, seule une centaine de soldats français demeure stationnée à Libreville, contre plus d’un millier lors de la décennie passée.
Afin de favoriser la coopération bilatérale, un détachement de liaison interarmées (DLIA‑G) est intégré au camp de Libreville. Sa mission consiste à faciliter les échanges d’informations, la coordination des exercices conjoints et le développement des partenariats opérationnels dans les domaines de la surveillance des frontières terrestres et maritimes, ou de la lutte contre le pillage des ressources naturelles.
La coopération franco-gabonaise repose désormais sur un modèle académique structuré autour d’écoles nationales à vocation régionale (ENVR) avec l’appui de la direction de la coopération de sécurité et de défense (DCSD) du ministère de l’Europe et des affaires étrangères. Le Gabon accueille 3 ENVR et 13 coopérants français y sont représentés pour y apporter leur expertise. Le rapporteur pour avis insiste sur son attachement à de telles initiatives dont les moyens doivent être maintenus et même renforcés.
L’École d’administration des forces de défense de Libreville (EAFDL), ouverte en 2022, contribue à moderniser les capacités d’administration des cadres militaires : elle s’appuie sur l’expérience de l’ancienne École militaire d’administration de Koulikoro au Mali. L’École d’application du service de santé militaire de Libreville (EASSML), inaugurée en 2011, a déjà formé 392 médecins militaires originaires de 18 États africains, en partenariat avec l’École du Val-de-Grâce. Enfin, l’École d’état-major de Libreville (EEML), créée en 2002, constitue le pivot de la formation des élites militaires africaines, accueillant environ 120 stagiaires par an pour un cursus de neuf mois.
L’encadrement de ces écoles est aujourd’hui largement assuré par les autorités gabonaises, tandis que la participation française se concentre sur l’accompagnement pédagogique, organisationnel et financier. Un comité de pilotage mixte réunit chaque année les responsables gabonais et français pour évaluer le fonctionnement de l’ensemble du dispositif. La France conserve ainsi une certaine influence au Gabon, même en réduisant sa présence militaire effective.
Sources diverses.
Quant à la base de Djibouti ([39]), elle devrait être exclue des plans de réduction en cours et faire l’objet d’un réinvestissement humain (environ 100 soldats supplémentaires) et matériel (modernisation des véhicules, remplacement des hélicoptères, arrivée de plusieurs Rafale). La France y possède sa plus grande base militaire à l’étranger, avec près de 1 500 personnels. Située au cœur même de la ville, elle est la seule à disposer de capacités permanentes maritimes, terrestres et aériennes, ainsi que d’un état-major interarmées. Cette présence confère aux forces françaises stationnées à Djibouti (FFDj) une grande réactivité opérationnelle, une possibilité de projection vers le Sahel, la mer Rouge et le golfe d’Aden ainsi qu’une meilleure capacité de surveillance de la Corne de l’Afrique et de la péninsule arabique, en étroite collaboration avec les forces françaises aux Émirats arabes unis (FFEAU).
Elle représente ainsi un atout majeur dans le cadre de la nouvelle stratégie française dans l’Indopacifique, également investie par d’autres puissances. Quatre États disposent à ce jour d’une base à Djibouti : les États‑Unis, le Japon, l’Italie et la Chine. Les Turcs sont également présents, même s’ils ne bénéficient d’aucune installation permanente. Le déploiement de nos forces y est facilité par l’absence d’hostilité à l’égard de la France.
Source : État-major des armées, décembre 2024.
Cette coopération historique a été récemment complétée par la signature d’un nouveau traité de défense entre la France et la république de Djibouti. Conclu le 24 juillet 2024 et ratifié en juin 2025, il s’inspire largement d’un précédent traité de 2014. Il maintient la clause de sécurité prévoyant, sous certaines conditions, la participation de la France à la défense du pays en cas de menace ou d’attaque. Cette clause, unique parmi les accords conclus par Djibouti, a été activée en 2008 lors d’une incursion des troupes érythréennes à la frontière du pays. Le traité renégocié prévoit également la création d’un comité militaire de dialogue stratégique ainsi que d’un mécanisme d’alerte ayant vocation à donner une portée plus efficace à cette clause de sécurité. Il permet à la France de conserver ses emprises passées, à l’exception de 40 % de l’îlot du Héron, qui sera restitué sous deux ans, sans conséquences sur nos capacités opérationnelles.
Dans le domaine militaro-civil, la France s’engage à apporter une aide médicale aux forces djiboutiennes et, dans la mesure du possible, à la population. Il dispose également que notre pays participe à la régulation du trafic aérien aux côtés de Djibouti. Par ailleurs, le nouveau traité entend réduire les contraintes administratives existantes. Les déplacements et les exercices français nécessitent désormais une simple notification aux autorités locales alors qu’un accord préalable était jusqu’alors exigé. En revanche, la contribution financière de la France est soumise à une augmentation, puisqu’elle passera de 30 à 85 millions d’euros par an, le précédent montant fixé en 2003 ayant été nettement sous‑évalué ([40]). Le rapporteur pour avis espère que la France ne retrouvera pas ses vieux réflexes pour influencer la vie démocratique du pays.
La durée de validité de ce nouveau traité est portée de dix à vingt ans, assurant à la France une visibilité accrue sur ses actions, propice à l’approfondissement des relations bilatérales avec la république de Djibouti.
Le retrait des forces françaises du Sahel ne signifie toutefois pas un désengagement de la France en matière de lutte contre le terrorisme. Notre pays continue d’entretenir une coopération dynamique en la matière avec le Bénin et la Côte d’Ivoire, par exemple. Des discussions sont également en cours pour définir le futur de la coopération avec le Tchad et le Sénégal suite à la restitution des bases françaises.
b. L’accompagnement des États africains pour l’acquisition de capacités sur le long terme
La France entend se distinguer de ses compétiteurs stratégiques par l’accompagnement, sur le temps long, de ses partenaires africains. Outre la fourniture d’équipements, elle les aide à poursuivre des projets structurants, leur propose des actions de formation s’inscrivant dans la durée ou l’élaboration de nouvelles doctrines militaires. La formation des cadres s’appuie sur la revalorisation du nombre de places réservées aux étudiants africains dans les écoles militaires françaises ainsi que par des actions de la direction de la coopération de sécurité et de défense (DCSD) du ministère de l’Europe et des affaires étrangères. La DCSD constitue un outil unique qui centralise l’ensemble des actions de coopération menées par la France avec le soutien de ses relais sur le terrain, en particulier des attachés de défense et de sécurité intérieure présents dans les ambassades, et de certains opérateurs comme Expertise France.
La DCSD capitalise d’abord sur des structures existantes à l’instar des académies et centres de formation ainsi que des 24 écoles nationales à vocation régionale (ENVR) ([41]). Ces dernières forment, chaque année, environ 2 500 élèves issus d’une trentaine de pays sur des sujets aussi divers que la santé, la sécurité maritime, la protection civile, la police judiciaire ou la cybersécurité. Ces écoles se sont d’ailleurs vues décerner un label « centre d’excellence » par l’Union africaine. Certaines font l’objet de jumelages comme l’École du génie d’Angers et l’ENVR‑Génie Travaux (ENVR‑EGT) de Brazzaville. La France développe, dans ce cadre, des partenariats avec ses alliés européens qui voient dans les ENVR français de potentiels hubs de formation dans lesquels ils pourraient envoyer leurs propres experts : près de 14 États sont représentés au conseil d’administration de l’Académie internationale de lutte contre le terrorisme (AILCT) située à Abidjan, en Côte d’Ivoire ; l’Allemagne et le Danemark soutiennent l’École de déminage du Bénin tandis que les Italiens manifestent un intérêt marqué pour l’Académie des frontières, elle aussi située au Bénin. Le rapporteur pour avis considère que la France doit investir davantage encore sur le plan financier dans ce type de projets qu’il convient de développer sans réserves.
Répartition des écoles et académies à vocation régionale en cours de création sur le continent africain
Source : DCSD.
Quant aux centres de formation et aux académies, ils sont portés en commun par la DCSD et le ministère des armées et participent à la transformation des bases françaises. À Abidjan, au camp de Port-Bouët, une école de transmission doit voir le jour pour former des spécialistes dans ce domaine. Au Gabon, à Libreville, le camp de Gaulle remplit la fonction de plateforme de formation partagée et accueille l’Académie pour la protection de l’environnement et des ressources naturelles (APERN) ainsi que l’École d’administration des forces de défense (EAFDL).
Dans le même temps, la DCSD reçoit de nombreuses demandes de nos partenaires africains en faveur d’actions de coopérations dans les domaines de la défense et de la sécurité intérieure. L’école cyber de Dakar, hub technique en pleine expansion, devrait ainsi être répliquée en Afrique du Sud, pays qui souhaite s’équiper pour renforcer sa lutte contre les crypto-monnaies. Un autre axe d’effort porte sur la protection civile en Afrique, en particulier en Afrique de l’Ouest. Des pays comme le Cameroun, le Bénin, la Mauritanie, le Sénégal et la Côte d’Ivoire demandent à la France d’investir massivement pour développer des centres de secours, un maillage territorial et parfois même un numéro d’appel centralisé pour leur pays. Un dernier axe d’expansion porte sur la formation professionnelle. En Guinée Conakry et en République démocratique du Congo, la France poursuit deux projets visant à assurer la réinsertion ou la reconversion professionnelle de jeunes auparavant engagés dans des mouvements de rébellion, ainsi que des jeunes déscolarisés ayant besoin d’une formation.
c. La création d’un nouvel outil, le commandement pour l’Afrique (CPA)
La mise en œuvre de cette approche est confiée à un nouvel organe, le CPA, dont la pleine capacité opérationnelle a été atteinte le 1er janvier 2025. Le CPA poursuit quatre objectifs principaux en lien avec les états-majors africains : la connaissance et l’anticipation, l’influence et la lutte informationnelle, la consolidation du partenariat militaire opérationnel et la mise en œuvre d’une stratégie d’accès, indispensable à la liberté de manœuvre en cas d’intervention des forces françaises pour des opérations extérieures ou d’évacuation de ressortissants. Son action doit concrétiser le passage d’une logique de stock à une logique de flux.
Outre les attachés de défense, dont le dialogue avec les autorités locales est incontournable, le CPA s’appuie sur les détachements de liaison interarmées (DLIA) temporaires qui facilitent le recueil des besoins des partenaires africains de la France et appuient la conduite de formations et des grands exercices dans un champ préalablement précisé entre les deux parties. Deux DLIA permanents sont actuellement déployés en Côte d’Ivoire et au Gabon au sein d’unités ivoiriennes et gabonaises.
La stratégie française en Afrique, d’une logique de stock à une logique de flux
Source : « S’adapter aux réalités d’aujourd’hui et entretenir nos partenariats de demain. Une nécessaire transformation du modèle d’engagement militaire français en Afrique centrale et de l’Ouest », Pascal Ianni, revue nationale de défense n° 882, été 2025.
Le CPA supervise également les actions de formation et d’entraînement menées sur le continent africain, à l’instar de l’exercice aéroterrestre organisé du 5 au 15 mai 2025 en Côte d’Ivoire. Centré sur la base aérienne ivoirienne de Bouaké, cet exercice a permis de renforcer l’interopérabilité entre les forces armées ivoiriennes et françaises dans des missions complexes puisque des capacités aéroterrestres de haut niveau ont été mobilisées. Dans le cadre de sa participation, la France a projeté 2 Mirage 2000D depuis la France continentale et la Côte d’Ivoire a mobilisé 4 aéronefs et différentes unités terrestres.
2. Ces évolutions, bien que globalement positives, risquent de manquer d’efficacité si elles ne s’accompagnent pas d’une vision ambitieuse des relations franco‑africaines de demain
a. Des réorientations à l’efficacité discutable
i. Un niveau de coopération difficile à maintenir dans un contexte budgétaire contraint
La France mise en grande part sur la coopération militaire pour assurer la pérennité de son influence et de ses liens avec les États africains. Or, même si elle conserve quelques centaines d’hommes en Afrique, hors base djiboutienne, leur nombre restreint ne permettra pas de maintenir au niveau actuel la coopération opérationnelle et la formation des armées partenaires. De même, ce décalage ne pourra pas être compensé par l’augmentation, même significative, du nombre de places – encore trop modeste – réservées aux élèves africains dans les écoles françaises : le risque est donc de manquer de flexibilité face aux besoins de nos partenaires malgré notre volonté de faire mieux. Un récent rapport sénatorial a ainsi dressé un constat lucide sur ce point : la baisse drastique du nombre de formateurs présents au Sénégal altèrera l’intensité de notre partenariat bilatéral qui permet la formation, dans ce seul pays et pour l’année 2025, de 12 000 militaires à travers le déploiement de plus de 400 programmes. Parallèlement, le départ des éléments français du Sénégal (EFS) risque de créer un vide en matière de renseignement, pourtant très utile aux autorités sénégalaises ([42]).
Le rapporteur pour avis s’inquiète également des moyens financiers octroyés à ce type d’initiatives, en particulier dans un contexte budgétaire restreint. Les actions menées par la DCSD sont de qualité et souvent réalisées avec des budgets déjà limités. Il faut compter 1 à 2 millions d’euros pour le fonctionnement d’une ENVR dont 300 000 à 500 000 euros directement pris en charge par la DCSD. Pourtant, trop souvent, la DCSD fait office de variable d’ajustement au sein du ministère de l’Europe et des affaires étrangères, ce qui ne peut être que dommageable dans le cadre de projets s’inscrivant nécessairement dans le temps long. Il est ainsi essentiel de reconnaître le rôle central de la coopération et, en conséquence, de sanctuariser autant que possible les crédits qui lui sont alloués ([43]).
ii. Des capacités opérationnelles restreintes
La fermeture et la rétrocession de certaines bases françaises comme la diminution des effectifs présents en Afrique auront des conséquences importantes sur la capacité de notre pays à mener certaines opérations telles que l’évacuation de nos ressortissants. La France avait pourtant joué un rôle décisif en avril 2023 lors de l’opération Sagittaire au Soudan menée depuis la base de Djibouti : celle-ci a permis de mettre à l’abri 900 personnes, dont plus de 700 étrangers issus d’environ 80 pays. Cette capacité d’intervention participe de la reconnaissance par nos partenaires du rôle de puissance moyenne joué par la France.
Il est donc nécessaire que notre pays anticipe autant que possible cette situation. Sur le plan capacitaire, il peut s’appuyer davantage sur les Rafale et les A400M qui disposent d’une allonge supérieure à celles des Mirage et des Transall, permettant ainsi de compenser, en partie, l’éloignement. Le délai d’intervention d’unités projetées depuis la France sera toutefois nécessairement plus long que celui d’unités stationnées directement dans les pays africains ([44]). Cela implique également d’améliorer nos capacités d’anticipation. Jusqu’alors, la présence de bases françaises permettait d’attendre avant de prendre la décision d’évacuer les ressortissants français présents en Afrique en cas de crise, ce qui n’arrivait presque jamais, les tensions finissant généralement par retomber. Les autres pays, au contraire, ont toujours pris des mesures préventives, parfois même avec plusieurs mois d’avance, comme lors de la tenue d’élections. La France va devoir se rapprocher de ce modèle et le faire savoir ([45]).
iii. Des compétiteurs voire des partenaires stratégiques en embuscade
Le démantèlement des bases françaises va laisser le champ libre aux compétiteurs stratégiques de la France, bien au-delà de la seule Russie. La Chine réfléchit ainsi depuis plusieurs années déjà à implanter une base militaire sur la façade océanique occidentale de l’Afrique, qui offrirait une réponse à la présence américaine dans le Pacifique. Plusieurs États africains sont pressentis pour accueillir cette installation, comme le Gabon : peu de temps avant la survenue du coup d’État du 30 août 2023, Ali Bongo avait signé un accord avec la Chine autorisant l’installation d’une base chinoise à Port‑Gentil. Le président Brice Oligui Nguema, au pouvoir depuis le putsch, maintient une certaine ambiguïté quant à la poursuite de ce projet qui pourrait néanmoins profiter de l’effacement de la présence française dans le pays ([46]). À Djibouti, Pékin ambitionne de développer ses emprises avec des conséquences potentielles sur la liberté de navigation dans le détroit de Bab‑el‑Mandeb, principale route du pétrole, déjà sous pression houthie. La question du contrôle des routes maritimes se pose aussi dans la zone du canal du Mozambique où la Chine développe ses coopérations, notamment navales.
Les enjeux maritimes sont également au cœur des préoccupations au Soudan, où Moscou aide l’armée soudanaise et ambitionne de pouvoir installer une base navale à Port Soudan, sur la mer Rouge. La situation reste pour l’instant indécise entre l’armée et les paramilitaires. Ce conflit se poursuit à bas bruit mais ses évolutions pourraient être importantes, notamment si l’armée reprenait le Darfour.
Les États-Unis ([47]) cherchent aussi à ouvrir une base militaire sur la côte atlantique pour compenser la fermeture de la base américaine d’Agadez, au Niger, en août 2024, et poursuivre ainsi la lutte contre les groupes djihadistes actifs dans la région. Ils ont engagé des discussions sur ce sujet avec la Côte d’Ivoire, le Ghana et le Bénin. La Côte d’Ivoire a finalement donné son accord à l’installation d’une base militaire américaine près de la ville d’Odienné, dans le Nord-Ouest du pays, en juillet 2024 ([48]).
De nombreux autres États sont aujourd’hui très présents en Afrique. C’est le cas du Maroc du Roi Mohamed VI depuis le décès de son père, en 1999, des États du Golfe à l’instar de l’Arabie saoudite qui finance la construction de centres de santé, d’écoles et la poursuite de programmes humanitaires ou encore d’Israël, qui bénéficie entre 2021 et 2024 du statut d’observateur au sein de l’Union africaine. L’Inde est très présente en Afrique australe et de l’Est et le président turc Recep Tayyip Erdogan déploie une politique africaine active depuis son arrivée au pouvoir en 2003. La Turquie déploie d’ailleurs des mercenaires syriens de l’entreprise de sécurité Sadat en Afrique afin de sécuriser ses alliances et investissements et approfondir son influence sur le continent ([49]). Elle équipe également les pays africains en drones armés. Ce phénomène pourrait entraîner, en réaction, une montée en gamme dans le domaine de défense sol-air, ce qui augmenterait la dangerosité des opérations d’évacuation des ressortissants ([50]).
Les puissances étrangères disposant de partenariats en matière de sécurité, de défense et de renseignement
Mali : son principal partenaire en matière de sécurité est la Russie, qui appuie les forces armées maliennes dans leur combat contre les groupes terroristes. L’Africa Corps russe déploie ainsi près de 1 700 hommes dans le pays. Il dispose de moyens matériels lourds (chars d’assaut, transports de troupes blindés, par exemple) et met à la disposition de Bamako des moyens de défense anti-aériens et des pilotes pour les avions d’attaque au sol maliens. Si cette présence russe permet à la junte de renforcer ses défenses à Bamako et dans les zones urbaines, elle ne suffit toutefois pas pour contrer la prise de contrôle progressive des zones rurales par les groupes terroristes ; l’Africa Corps reste vulnérable aux embuscades hors de ses positions. Le Mali a également noué un partenariat avec la Turquie, qui lui fournit des drones d’attaque.
Burkina Faso : le Burkina Faso a pour principal partenaire la Russie, qui y mène des actions de formation, ainsi que la Turquie pour son approvisionnement en drones d’attaque.
Niger : le principal partenaire du Niger est également la Russie. L’Africa Corps, fort de 300 hommes, offre diverse formation à l’armée nigérienne. Le Niger a également des liens avec la Turquie pour couvrir ses besoins en drones d’attaque.
Sénégal : le Sénégal tient à diversifier ses partenariats afin de renforcer sa souveraineté. Dakar maintient ses coopérations avec la France, les États-Unis, la Chine et la Turquie, mais étudie aussi les offres sud-coréennes et italiennes pour se doter d’une aviation de chasse. Souhaitant développer sa propre base industrielle et technologique de défense (BITD), le pays a un projet d’implantation d’industriels étrangers, comme en témoignent l’usine de fabrication russe KamaZ (entreprise spécialisée dans les engins de transport civils et militaires) et l’implantation de la société sud-coréenne KAI (constructeur d’avions de chasse). La Russie cherche à exploiter cette dynamique d’ouverture en proposant des formations et des équipements.
Tchad : le Tchad a désormais pour partenaire principal les Émirats arabes unis (EAU). Ces derniers, politiquement proches du pays, utilisent la plate-forme aéroportuaire d’ Amdjarass pour acheminer l’aide émirienne aux Rapid Support Forces du Darfour. Les EAU mènent également des exercices conjoints avec le Tchad, à qui ils ont fourni des véhicules blindés NIMR. Le pays développe également sa coopération avec la Turquie, qui lui a fourni des drones de type Akinci, et a des liens avec la Russie en matière de formation : la plupart de ses équipements sont d’origine russe depuis les années 1980 et 1990. Enfin, il a noué un partenariat avec la Chine, qui lui a notamment fourni des véhicules blindés entre 2007 et 2015, ainsi que, plus récemment, des roquettes antichars.
Source : ministère des armées.
b. Une refondation dont la réussite repose également sur des composantes non militaires
i. Renforcer l’empreinte civile de la France et s’ouvrir à de nouveaux partenaires
La politique africaine de la France ne se limite pas à la contribution des armées. Sa composante civile est d’autant plus importante que notre pays cherche à réduire son empreinte militaire et sa visibilité. En ce sens, il est essentiel de maintenir des relations culturelles, mémorielles, scientifiques, économiques, sanitaires et environnementales de haut niveau avec les États africains.
Dans cette perspective, le rapporteur pour avis souhaite rappeler sa conviction que l’Afrique est un continent d’avenir, fort de sa croissance démographique, de l’abondance de ses ressources naturelles, de son fort potentiel économique et de la jeunesse de sa population à l’immense créativité. Il est donc essentiel de ne pas se désintéresser de cet espace où continuent d’investir nos compétiteurs stratégiques. L’avenir ne se réduit pas à l’Asie ou à la zone Indopacifique même si leur importance ne saurait être contestée. Cela implique de conserver une diplomatie ambitieuse, dotée de réels moyens humains et financiers alors que les effectifs du Quai d’Orsay en Afrique ont diminué de près de 40 % entre 2006 et 2017. Il est également urgent de repenser la politique française d’octroi des visas, qui continue d’être un irritant majeur des relations franco-africaines : celle-ci devrait être pensée comme un pan de notre diplomatie et revenir au ministère de l’Europe et des affaires étrangères.
De même, le rapporteur pour avis est persuadé que la France aurait tout à gagner à s’ouvrir aussi à des partenaires non francophones, avec qui elle peut entretenir des relations plus équilibrées du fait de l’absence de tout passé colonial, et à l’Afrique centrale. Le Nigéria, le Ghana ou encore le Rwanda constituent des nouveaux champs de coopération prometteurs selon le ministère des armées. La France a d’ailleurs ouvert deux missions de défense au Rwanda en 2022 – pays officiellement anglophones depuis 2008 –, et au Ghana en 2024. Il est toutefois certain que la barrière de la langue, les différences dans les cultures d’armées, les systèmes juridiques et la compétition avec d’autres États constituent autant de défis à surmonter pour conclure de tels partenariats.
ii. Partager l’effort à travers le « multi-bilatéralisme »
Les pays africains ont exprimé, à travers l’affirmation de leur souveraineté, leur refus de travailler dans un cadre multilatéral. La task force Takuba, composée de forces spéciales d’une dizaine de pays européens et déployée dans le cadre de l’opération Barkhane, a été très critiquée : il s’agit d’un format que les Africains n’acceptent plus. Ils souhaitent désormais traiter avec leurs alliés au niveau « multi‑bilatéral », c’est-à-dire diversifier leurs relations bilatérales : la France doit tenir compte de cette évolution.
Dès lors, il s’agit pour nos armées de trouver un nouveau cadre d’action respectant le choix fait par nos partenaires africains tout en assurant la coordination et la mutualisation d’une partie de leurs actions avec leurs alliés européens et extra‑européens, en particulier dans le domaine logistique.
Cette analyse conforte, par ailleurs, le rapporteur pour avis dans sa conviction que la France et ses moyens de défense ne doivent pas se dissoudre dans des structures européennes aux contours et aux objectifs flous qui ne correspondent nullement aux attentes clairement exprimées par nos interlocuteurs africains.
Au cours de sa réunion du mercredi 22 octobre 2025, la commission examine le présent avis budgétaire.
M. le président Bruno Fuchs. L’année 2026 sera la troisième annuité de la loi de programmation militaire (LPM) 2024-2030. Les dotations de la mission Défense, dans un contexte international complexe et troublé, sont portées à un peu plus de 66,7 milliards d’euros en crédits de paiement, en hausse de près de 6,8 milliards, soit de 11,3 %.
M. Jean-Paul Lecoq, rapporteur pour avis. La mission Défense est l’une des rares à ne pas subir une diminution de ses crédits dans un contexte de diminution massive de la dépense publique. Le projet de loi de finances (PLF) pour 2026 prévoit une augmentation du budget de la défense et des forces armées de 6,7 milliards d’euros par rapport à la loi de finances initiale (LFI) pour 2025. Une partie de cette augmentation, à hauteur de 3,2 milliards, était déjà prévue par la loi de programmation militaire. Les 3,5 milliards d’euros supplémentaires font suite aux annonces du président de la République, le 13 juillet dernier, et portent le budget de la défense à 57,1 milliards d’euros, hors pensions civiles et militaires de retraite.
Notre pays respecte donc l’objectif, partagé avec les États membres de l’Organisation du traité de l'Atlantique Nord (OTAN), de consacrer au moins 2 % de son produit intérieur brut à la défense. Dans les faits, cette orientation n’est autre que celle dictée par le président américain, Donald Trump, et suivie à la lettre par des dirigeants sans courage qui lui laissent tous les droits sur l’avenir du monde, sur le plan aussi bien géopolitique qu’économique et écologique. Ce que le gouvernement appelle effort budgétaire n’est que l’expression de la résignation de notre pays, qui se plie aux désidératas américains au détriment du financement de vraies priorités, comme notre système de santé, dont la dégradation est alarmante.
Que finance précisément ce budget ? La progression des crédits concerne principalement les grands programmes d’armement, pour 31 milliards d’euros, soit une hausse de 31 % par rapport à la LFI 2025, le maintien en condition opérationnelle, pour 6,5 milliards d’euros, soit 10 % d’augmentation, et la dissuasion nucléaire, pour 6,1 milliards d’euros, soit une hausse de 7 %.
Cette répartition appelle plusieurs remarques. Je me désole, en premier lieu, de la forte augmentation consacrée à la prétendue dissuasion nucléaire. Les discours patriotes qui appellent à la rendre toujours plus efficace amènent surtout à en faire une arme encore plus meurtrière et brutale, dont le seul but est de terroriser les populations, mais pour quel effet réel sur les gouvernements ? Pensez-vous sincèrement que la Russie se serait abstenue d’attaquer l’Ukraine au seul motif que notre arme nucléaire aurait été plus puissante ? Qu’en est-il de l’Iran et d’Israël, du Pakistan et de l’Inde ?
Force est de constater que l’arme nucléaire n’est pas dissuasive. En revanche, elle coûte très cher. Cela se paie par un sous-investissement dans d’autres domaines pourtant essentiels, qu’il s’agisse des équipements et des capacités opérationnelles de nos armées ou de la santé, de l’éducation et de la protection sociale. Que d’argent gaspillé alors même que le gouvernement nous explique sans cesse en manquer cruellement !
Je rappelle que quatre-vingt-quinze États ont fait le choix de signer le traité d’interdiction des armes nucléaires (TIAN), adopté par les Nations unies en 2017 et entré en vigueur en 2021. Il est regrettable que la France se soit toujours refusée à le signer, alors qu’il s’agirait d’un pas réel et concret en faveur de la paix. Elle pourrait, au moins, être membre observatrice.
Diminuer les crédits dédiés à la dissuasion nucléaire permettrait aussi de dégager davantage de moyens pour améliorer les conditions de travail et de vie de nos personnels civils et militaires ainsi que de leurs familles. Rappelons que la loi de programmation militaire a donné à la France un objectif clair : recruter et fidéliser 275 000 équivalents temps plein (ETP) en 2030. Dans cette perspective, le projet de loi de finances pour 2026 doit assurer l’embauche de 830 nouveaux emplois, dont 800 équivalents temps plein pour l’État. Comment attirer de nouveaux talents et, surtout, les fidéliser ? En améliorant les conditions de vie des militaires au quotidien. Je soutiens la mise en œuvre rapide du plan Fidélisation 360, qui a enclenché une dynamique positive, notamment grâce à l’augmentation de 16 % des investissements dans la construction et la rénovation de lits et de 10 % pour les solutions de garde d’enfants. Le parc immobilier demeure cependant un point noir, avec une dette grise estimée à 4,4 milliards d’euros.
Il faut surtout aller plus loin. Il est urgent de financer l’augmentation de l’offre de garde de jeunes enfants, notamment en construisant des crèches et des maisons d’assistantes maternelles en partenariat avec les collectivités territoriales, l’amélioration des prestations des centres de vacances, l’extension de la prestation de soutien en cas d’absence prolongée du domicile (PSAD), ainsi que diverses actions destinées à renforcer l’accompagnement des conjoints vers l’emploi tout comme l’accueil et l’intégration des familles.
Il faut aussi consacrer plus de moyens à la montée en charge des mesures de politique salariale mises en œuvre en 2025, notamment le rattrapage indiciaire des officiers, réforme indispensable pour renforcer l’attractivité de nos armées, et le soutien continu au dispositif de la réserve opérationnelle. Au-delà de l’objectif chiffré de doublement des effectifs de réservistes d’ici à 2030, il faut s’assurer de la qualité des formations reçues, accélérer le versement de la solde et travailler à une meilleure articulation entre l’active et la réserve, sans quoi nous en resterons à une politique de pur affichage.
Je souhaite également relever quelques points de vigilance qui ont déjà fait l’objet d’alertes de la part de notre Assemblée, du Sénat et de la Cour des comptes.
Les investissements massifs dans les programmes d’armement, souvent de long terme, ont fait augmenter les restes à payer, c’est-à-dire le stock de crédits de paiement ayant vocation à être consommés pour payer les autorisations d’engagement. Ils sont passés de 52 milliards d’euros en 2017 à 97,4 milliards en 2023 ; ils représentaient un montant cumulé de 99 milliards d’euros à la fin de l’année 2024. Près de 90 % des crédits de paiement prévus en 2025, hors dépenses de personnel, seront ainsi destinés à apurer ce stock, qui continue par ailleurs d’être alimenté par de nouvelles autorisations d’engagement. Le volume très significatif des restes à payer, qui forment des dépenses inéluctables, rigidifie considérablement la gestion des crédits de paiement du ministère et compromet la soutenabilité des dépenses à moyen terme.
Par ailleurs, on observe une hausse anormale – même si elle semble conjoncturelle – du report de charges, dont le stock a plus que doublé en deux ans pour atteindre 8 milliards d’euros en 2024.
Enfin, la Cour des comptes a souligné le recours contestable à la sous-budgétisation systématique du financement des opérations extérieures (Opex), qui pose un double problème de sincérité budgétaire et de surcoûts susceptibles de nuire aux autres budgets opérationnels.
Il est essentiel que le gouvernement change de stratégie sur ces différents points.
Contre les objectifs de la LPM, auxquels s’opposait déjà le groupe GDR, et la politique militarocentrée d’Emmanuel Macron, je vous invite à soutenir véritablement nos armées en refusant le surarmement de la France et des dépenses qui ne servent qu’à attiser l’esprit de guerre au lieu de promouvoir la paix. J’appelle donc au rejet des crédits de cette mission.
Vous le savez, il est de tradition de choisir un thème rattaché à l’objet de la mission examinée. Cette année, j’ai décidé de me concentrer sur l’évolution de la présence militaire française en Afrique, qui a connu des changements très récents, puisque la France a restitué ses dernières infrastructures militaires au Sénégal le 17 juillet dernier. Elle achève ainsi son processus de désengagement du pays, souhaité par le président, Bassirou Diomaye Faye.
Mon choix a aussi été guidé par le souhait de poursuivre les travaux lancés par la commission sur le renouveau des relations entre l’Afrique et la France, qui avaient donné lieu à la présentation en 2023 d’un rapport d’information auquel vous aviez participé, monsieur le président. Je suis en effet persuadé qu’une grande part de l’avenir se joue sur le continent africain, trop souvent oublié dans les discussions internationales, alors même que le dynamisme de sa croissance démographique, la jeunesse de sa population, l’abondance de ses ressources et son potentiel économique le dotent d’une importance stratégique majeure. Il est essentiel que la France continue de s’intéresser à ce continent, mais selon une approche différente de celle qui a prévalu durant des décennies, en rompant enfin avec son approche néocoloniale.
La loi de programmation militaire 2024-2030 prévoit que le gouvernement remette au Parlement avant le 1er juin 2024 un rapport présentant l’évolution de notre présence militaire en Afrique. Nous l’attendons encore en octobre 2025… Ma contribution permettra, je l’espère, de combler partiellement ce vide, pour que notre commission puisse jouer pleinement son rôle de contrôle du gouvernement.
Dans une Afrique en pleine mutation, les repères de notre pays sont bouleversés. Les populations civiles ne souhaitent plus voir sur leur territoire des troupes françaises incarnant à leurs yeux une France agressive et colonialiste qui, sous couvert de lutter contre le terrorisme, défend surtout son ancien pré carré et ses intérêts économiques, comme ceux d’Orano au Niger.
Les nouveaux gouvernements qui se forment en Afrique francophone sont composés d’hommes pour lesquels les liens avec la France sont moins évidents : ils n’ont pas étudié en France et sont porteurs d’une vision du monde plus équilibrée, où l’Afrique aurait le même statut que les puissances occidentales qui ont dominé jusqu’alors le système international. Cette nouvelle donne transforme en profondeur notre relation à l’Afrique, en particulier francophone ; nous devons composer avec ces changements. Nos bases militaires permanentes en Afrique sont progressivement fermées ou transférées aux autorités locales, à l’exception de celle de Djibouti, ouverte sur l’espace indopacifique. Parallèlement, la France tente de bâtir des partenariats sécuritaires renouvelés, plus égalitaires et conformes aux besoins des États africains. Il aurait été bon qu’il en soit de même avec Djibouti.
Une nouvelle institution, le commandement pour l’Afrique, a été créée en janvier 2025 pour incarner ce changement de paradigme, sous la direction du général Pascal Ianni. Dans cette perspective, une attention particulière est accordée aux actions de formation menées dans les divers centres et académies. J’ai particulièrement apprécié la présentation qui m’a été faite des vingt-deux écoles nationales à vocation régionale, qui dépendent du ministère des affaires étrangères. Elles forment, chaque année, pour un budget relativement restreint, plus de 3 000 élèves issus d’une trentaine de pays africains sur des sujets aussi divers que la cybersécurité, la lutte contre le terrorisme ou la protection de l’environnement, et sont plébiscitées par nos partenaires. Ce genre d’initiative est précieux : il est essentiel de soutenir ces écoles, y compris dans une période où la réduction de la dépense publique est devenue le maître mot. La diminution du budget consacré à la dissuasion nucléaire permettrait aisément de faire un tel investissement.
La mise en œuvre de cette politique demeure toutefois confrontée à certaines difficultés. Le contexte budgétaire pèse bien sûr sur sa réussite : sans moyens humains et financiers, il est vain de croire qu’il est possible de reconstruire une relation ambitieuse. La réorganisation de nos forces ne sera pas non plus sans conséquences sur notre capacité d’intervention rapide en cas de crise et laisse nécessairement davantage d’espace à des puissances rivales pour renforcer leur présence sur le continent. Les États du Sahel s’affranchissent ainsi du cadre formé par les alliances classiques, jugées trop contraignantes, pour développer des liens avec les acteurs du Sud global.
Toutefois, ces difficultés ne sauraient nous conduire au défaitisme. Il existe chez nos partenaires africains une volonté authentique de coopération dans le domaine de la sécurité. Il faut dire que les enjeux communs à l’Afrique et à la France demeurent nombreux : lutte contre le terrorisme et les trafics illicites, maîtrise des impacts du réchauffement climatique. Il nous appartient donc d’envoyer aux gouvernements africains des signaux clairs pour que cette coopération obéisse à une ambition diplomatique renouvelée, ne se limitant pas au seul domaine de la défense, fondée sur des partenariats civils, éducatifs et économiques respectueux de la souveraineté des États. Adressons-nous également à de nouveaux partenaires, notamment en Afrique anglophone, où le poids du passé colonial n’existe pas. Voilà le vœu que je forme pour l’avenir de notre relation.
M. le président Bruno Fuchs. Je vous remercie pour votre travail thématique sur nos relations avec l’Afrique, qui doivent en effet se renforcer sur des bases nouvelles.
Mme Dominique Voynet (EcoS). Je regrette que l’Assemblée nationale ne se soit pas dotée, comme le Sénat, d’une commission qui traite de façon conjointe des affaires internationales, de la défense et des forces armées car il est toujours intéressant de croiser l’analyse des diplomates et celle des militaires.
Quand certains budgets sont impitoyablement rabotés alors même que leur intérêt pour la paix et la stabilité du monde sont manifestes, la croissance spectaculaire des crédits militaires, dans un contexte d’incertitude internationale et budgétaire, pose la question de nos priorités collectives. Je ne plaiderai pas pour que l’on revienne sur la loi de programmation militaire ni sur la décision du ministre de la défense d’alors, devenu premier ministre, de renforcer ses crédits mais je voudrais insister sur deux points.
Le premier, c’est la place donnée à la dissuasion nucléaire, qu’a bien rappelée notre rapporteur. Ses crédits augmentent encore de 7 %, pour dépasser les 6 milliards d’euros. Ces dépenses sont-elles réellement efficaces face aux menaces actuelles, qu’elles soient cyber, climatiques ou informationnelles ? Par ailleurs, le rapporteur déplore le manque d’accès aux informations budgétaires dans ce domaine. Les 6,1 milliards d’euros dédiés à la dissuasion sont dispersés entre plusieurs lignes budgétaires : la propulsion, les infrastructures, la recherche duale ou encore le futur démantèlement. Il est très difficile d’affirmer que les chiffres qui nous sont fournis respectent la sincérité budgétaire que l’on est en droit d’attendre. Il serait intéressant de faire un audit sur le sujet.
Deuxièmement, vous insistez sur la « recomposition » – terme très sobre – de la présence militaire française en Afrique. La France a besoin de repenser sa stratégie d’influence, qui ne peut pas être uniquement militaire. Après 52 Opex en Afrique entre 1964 et 2014, nous ne sommes pas vraiment les bienvenus dans certains pays. Nous avons besoin d’outils civils, culturels, médiatiques, diplomatiques pour faire vivre une coopération repensée. Malheureusement, les crédits de France Médias Monde sont fragiles et aussi menacés que ceux de l’action extérieure.
M. Jean-Paul Lecoq, rapporteur pour avis. Je me suis toujours opposé à l’idée d’une commission commune pour les affaires étrangères et la défense, en phase avec notre présidente, Marielle de Sarnez, qui considérait qu’après une telle fusion, l’un des deux thèmes finissait toujours par prendre le pas sur l’autre – en l’occurrence, elle craignait que la défense ne l’emporte sur la diplomatie –, et qui estimait que c’était, au contraire, une force de l’Assemblée nationale de ne pas avoir fait fusionner ses deux commissions actuelles. Cela ne les empêche pas, du reste, de se parler et de travailler ensemble.
En ce qui concerne la dissuasion nucléaire, je n’ai pas dit que nous devions être les seuls à nous désarmer, parce que je ne suis pas naïf. Mais la France ne pèse pas assez dans le processus de désarmement et dans le TIAN, comme si elle se complaisait dans la course au surarmement, qui a quelque chose de sournois car elle est surtout technologique : ce n’est pas le nombre d’ogives qui augmente mais la qualité et la précision du matériel.
Quant à la présence française en Afrique, je partage tout à fait votre point de vue. Il pourrait être intéressant de concevoir une sorte d’espace de réflexion au sein de notre commission où rêver la nouvelle façon d’écrire nos relations avec l’Afrique dans le cadre de la diplomatie parlementaire.
M. le président Bruno Fuchs. Je ne suis pas favorable moi non plus à la fusion des deux commissions. Dès que nous le pouvons, nous menons des auditions conjointes avec la commission de la défense, pour traiter les sujets connexes ensemble, mais nous traitons tout de même des sujets très différents.
Avec l’Assemblée nationale du Sénégal, nous allons lancer une mission parlementaire conjointe pour essayer de définir les termes d’un nouveau partenariat entre nos deux pays, qui pourrait servir de référence pour d’autres pays d’Afrique.
Mme Maud Petit (Dem). Nous pensions révolue l’époque des conflits sur le sol européen. Pourtant, la guerre a fait son retour sur notre continent, le 24 février 2022, avec l’agression de la Russie contre l’Ukraine. Dans ce contexte, face au risque d’un embrasement généralisé du conflit et à la multiplication des zones de tension dans le monde – zone indopacifique, Moyen-Orient, Afrique –, les défis que nos armées pourraient être amenées à relever redoublent. Il est donc nécessaire que la France renforce et modernise ses capacités militaires.
Tel est l’objectif du budget de la défense. L’augmentation de 6,7 milliards d’euros des crédits qui lui sont alloués, soit une hausse de 3,5 milliards par rapport à la trajectoire prévue par la loi de programmation militaire 2024-2030, illustre l’engagement du gouvernement en faveur de la protection de notre pays, de notre souveraineté nationale et de notre autonomie stratégique.
Cette montée en puissance, indispensable dans le contexte géopolitique actuel, permettra notamment la création de plus de 800 postes, l’accélération des investissements dans la cybersécurité, le renseignement et l’espace, la préparation opérationnelle à des conflits de haute intensité, ainsi que le soutien aux militaires et à leurs familles.
J’aimerais cependant appeler votre attention sur la situation préoccupante de notre gendarmerie nationale. Lors de son audition dans le cadre de l’examen de ce budget, le général Hubert Bonneau, directeur général de la gendarmerie nationale, nous a alertés sur la diminution des effectifs, aujourd’hui inférieurs à ceux de 2007, sur le déficit de 10 000 véhicules, ainsi que sur la vétusté de certains équipements, notamment des hélicoptères mis en service il y a plus de quarante ans. Nous nous interrogeons donc sur la congruence des 200 millions d’euros supplémentaires prévus au budget 2026 pour la gendarmerie nationale, en espérant qu’ils seront suffisants pour permettre à cette institution d’exercer pleinement ses missions dans un environnement de plus en plus exigeant.
Le groupe Les Démocrates apportera son plein soutien aux crédits alloués à la mission Défense.
M. Jean-Paul Lecoq, rapporteur pour avis. Nous ne sommes pas d’accord. Certains disent que, si l’on veut la paix, il faut préparer la guerre et d’autres, dont je fais partie, que, si l’on veut la paix, il faut préparer la paix. C’est la diplomatie que nous devrions réarmer.
N’hésitez pas à déposer un amendement visant à retirer un tout petit peu au budget de la dissuasion pour le reverser à la gendarmerie. Je le voterai avec plaisir.
Mme Nadège Abomangoli (LFI-NFP). La mission Défense est l’une des rares épargnées par les coupes du gouvernement Lecornu, avec près de 7 milliards d’euros de crédits supplémentaires. Ce n’est pas étonnant : notre pays est aligné sur les États-Unis et l’OTAN. Le gouvernement s’est empressé de répondre à l’injonction de Donald Trump, qui exige que les budgets de défense atteignent 5 % du produit intérieur brut. L’actuel premier ministre jugeait qu’une telle trajectoire n’était pas souhaitable quand il était ministre de la défense mais il a cédé au diktat américain.
L’aggravation de certaines menaces, notamment en Europe de l’Est et en Ukraine, justifie l’adaptation de nos moyens pour maintenir la souveraineté de la France si celle-ci veut garder son indépendance stratégique au service de la paix. Mais l’état d’esprit ne semble pas être celui-là.
En parallèle, les moyens de la diplomatie, eux, reculent : baisse des contributions multilatérales et des coopérations ; coupes dans l’aide au développement, pourtant essentielle pour prévenir les conflits de demain, maintenir la paix et gérer les crises humanitaires liées aux conflits. Le gouvernement agit dans l’improvisation permanente. La loi de programmation militaire, qui a été présentée comme une boussole, est en réalité déjà dépassée. Le budget excède de 3,5 milliards d’euros celui qu’elle prévoyait. De deux choses l’une : soit la LPM était mal conçue, comme nous le pensons, soit vous l’avez sciemment sous-évaluée et ce serait de l’amateurisme. Dans tous les cas, le Parlement n’a aucune visibilité sur l’usage réel de ces milliards supplémentaires. Quel programme, quelles orientations, quels objectifs dans un monde où le niveau de conflictualité est très élevé ? Nous n’en savons rien.
Nous nous opposerons aux crédits de cette mission budgétaire.
M. Jean-Paul Lecoq, rapporteur pour avis. Nous sommes en phase.
M. Alexis Jolly (RN). Le budget de la défense augmente de 6,7 milliards pour atteindre 57,1 milliards d’euros, soit 13 % de plus qu’en 2025. Cette progression est finalement conforme à la LPM et traduit une volonté de réarmement mais l’enjeu n’est pas seulement budgétaire : il est également stratégique et industriel. Nous avons besoin d’une véritable autonomie de défense, pas d’une dépendance coûteuse à l’étranger car, malgré les annonces, notre souveraineté industrielle reste fragile. La France est dépendante pour ses munitions, ses composants et une partie de ses équipements de base. Les reports de charges explosent, compromettant l’exécution de la LPM et la capacité d’action en cas de crise. Les crédits doivent donc servir en priorité à relocaliser la production, à réduire les délais et à soutenir les petites et moyennes entreprises (PME) de la base industrielle et technologique de défense (BITD). C’est à ce prix que la hausse budgétaire deviendra une véritable garantie d’indépendance nationale.
Les crédits d’équipement atteignent 47 milliards d’euros, en hausse de 36 %, l’accent étant mis sur la dissuasion, le spatial, l’engagement et le combat. Mais il faut rester vigilants face aux programmes de coopération, comme le système de combat aérien du futur (SCAF), qui menacent notre souveraineté industrielle et sont un véritable cheval de Troie allemand dans notre industrie militaire. Heureusement, nos entreprises phares, comme Dassault, s’y opposent.
Le budget prévoit 830 postes supplémentaires et 33 millions d’euros pour le plan Famille 2, afin d’améliorer les conditions de vie des militaires et de les fidéliser. C’est positif, à condition que cela se traduise concrètement dans les logements, les soldes et les moyens opérationnels.
Dans le même temps, les crédits alloués à l’entretien des matériels progressent de 10 % – un effort indispensable pour la préparation des forces. Ceux destinés à la dissuasion nucléaire augmentent de 7 %, ce qui est légitime face à la dégradation du contexte international. Mais la France doit conserver la maîtrise totale de son arsenal : c’est aux nations européennes de se placer sous le bouclier français et non à la France de le livrer à Bruxelles ou à Berlin.
Enfin, la montée en puissance de la réserve opérationnelle, appelée à compter 105 000 volontaires d’ici à 2035, doit devenir une réalité concrète et non être un simple affichage.
En somme, ce budget prolonge la dynamique de la LPM mais la trajectoire d’indépendance reste inachevée : sans localisation, sans maîtrise nationale des programmes, sans transparence sur l’exécution réelle des crédits, le réarmement de la France restera partiel. Le groupe RN continuera à défendre une politique de défense ambitieuse et pleinement souveraine.
M. Jean-Paul Lecoq, rapporteur pour avis. Je ne partage pas votre position.
L’un de ses éléments me surprend. Vous voulez mettre des milliards d’euros pour soutenir la filière industrielle de défense ; or, c’est le seul secteur pour lequel on dépense beaucoup d’argent dans le but de garder une compétence car, lorsque l’on veut soutenir une filière, c’est de cela qu’il s’agit. J’emploie souvent le terme de nationalisation. Il y a d’autres filières que l’armement qu’il peut être nécessaire de soutenir pour assurer notre autonomie en général et ne pas perdre nos savoir-faire – j’ai encore en tête le nucléaire civil.
M. Pierre Pribetich (SOC). « Si tu veux la paix, prépare la guerre » : dans l’esprit du principe de paix armée, nous saluons l’augmentation de 13 % du budget de la défense, qui s’élèvera à 57,1 milliards d’euros. Le projet annuel de performances le souligne, cette hausse traduit la priorité donnée à l’adaptation des armées dans un contexte international de plus en plus instable et conflictuel. Il s’agit d’accélérer le réarmement et la modernisation de nos capacités, en particulier dans les domaines de l’intelligence artificielle, des munitions, des drones et de l’électronique. Néanmoins, ce budget n’est pas à la hauteur de la politique que nous devrions mener en faveur de cette dernière.
Nous continuerons à veiller à l’utilisation des crédits et, surtout, à la sincérité du budget du ministère des armées. En effet, l’ambition affichée cache une crise structurelle de sa gestion, qui menace sa soutenabilité à moyen terme. Les signaux d’alerte sont nombreux. Les autorisations d’engagement non consommées augmentent constamment, dépassant 30 milliards d’euros en 2023. Les restes à payer frôlent désormais les 100 milliards d’euros. Les reports de charges ont doublé en deux ans, passant de 4 milliards d’euros entre 2022 et 2023 à plus de 8 milliards entre 2024 et 2025. À cela s’ajoutent une pratique budgétaire très discutable de la réserve de précaution et une sous-estimation récurrente des surcoûts, notamment ceux liés aux opérations extérieures : les Opex. Ces rigidités ont des conséquences concrètes : retards de livraison, manque de visibilité pour les entreprises de la base industrielle et technologique de défense, en particulier pour les PME et les entreprises de taille intermédiaire (ETI), pression croissante sur les marges de manœuvre humaines et sociales du ministère.
Les moyens supplémentaires permettront-ils réellement de satisfaire les besoins capacitaires urgents de nos armées tout en alimentant en priorité les industries européennes ou serviront-ils en partie à compenser les retards de paiement et les sous-évaluations de la loi de programmation militaire ?
Tout en saluant les efforts de réinvestissement consentis pour la défense nationale, nous insistons sur la nécessité d’améliorer la transparence et d’accroître la sincérité budgétaire. Nous voterons en faveur de l’adoption des crédits de la mission budgétaire.
M. Jean-Paul Lecoq, rapporteur pour avis. Augmenter les crédits consacrés à la protection spatiale, électronique et numérique est justifié : on voit bien que la guerre se transforme. En revanche, pour l’aspect militaire – la défense du pays et de ses frontières –, nous avons choisi la dissuasion nucléaire. On ne va pas à la fois payer la modernisation de la dissuasion et le surarmement « classique » ; ce serait faire double emploi. Il y a là une incohérence. On peut la résoudre en se disant que le surarmement n’a pas pour seule fonction de nous défendre. Or je ne peux pas soutenir cette idée. Je pense qu’il faut régler les problèmes, y compris ce qui se passe en Ukraine, par la voie diplomatique, par le multilatéralisme, pas en préparant les canons. C’est pour cette raison que j’appelle à voter contre ces crédits.
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Article 49 et état B : Crédits du budget général
La commission émet un avis favorable à l’adoption des crédits de la mission Défense.
Annexe n° 1 :
Liste des personnes auditionnées par le rapporteur pour avis
Mercredi 17 septembre 2025
- M. Mathieu Mérino, chercheur spécialisé sur l’Afrique de l’Ouest et la bande saharo-sahélienne à l’Institut de recherche stratégique de l’École militaire (IRSEM) ;
- M. Alexandre Lauret, chercheur spécialiste de l’Afrique de l’Est à l’IRSEM ;
- Général Régis Colcombet, directeur de la coopération de sécurité et de défense (DCSD) du ministère de l’Europe et des affaires étrangères ;
- Colonel Olivier Ducret, chef de la mission de l’Afrique subsaharienne au sein de la DCSD du ministère de l’Europe et des affaires étrangères.
Lundi 22 septembre 2025
- Mme Niagalé Bagayoko, politologue et présidente de l’African Security Sector Network (ASSN).
Mercredi 1er octobre 2025
- Colonel Nicolas Dufour, chef du département Afrique de la direction générale des relations internationales et de la stratégie du ministère des armées ;
- Mme Marion Pariset, chargée de mission sur les affaires transversales et la stratégie des partenaires au département Afrique de la direction générale des relations internationales et de la stratégie du ministère des armées ;
- Mme Patricia Lewin, déléguée pour le rayonnement à la direction générale des relations internationales et de la stratégie du ministère des armées.
Annexe n° 2 : Chronologie du retrait des bases françaises permanentes en Afrique
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Pays |
Contexte |
Dates |
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Burkina Faso |
La junte militaire burkinabé, arrivée au pouvoir en septembre 2022, dénonce les accords de défense conclus avec la France en 1961 et 2018 et demande le retrait de la présence française. |
1961 : premier accord de défense avec la France pour l’encadrement et l’équipement des forces armées burkinabé. 2009 : mise en place de la force spéciale Sabre pour lutter contre le djihadisme (300 à 400 soldats français). 2018 : second accord de défense pour renforcer la coopération face aux attaques terroristes qui touchent le pays. 24 janvier 2023 : demande officielle de retrait des troupes françaises. 19 février 2023 : fin des opérations de la force spéciale Sabre. |
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Côte d’Ivoire |
Le président Emmanuel Macron souhaite un nouveau modèle de partenariat militaire entre la France et l’Afrique, dans une démarche de soft power, qui passe par la réduction des effectifs français dès 2023. |
1978 : début du stationnement du 43e bataillon d’infanterie de marine (BIMA) sur la base de Port‑Bouët. Avril 2023 : début du désengagement militaire français avec la réduction des effectifs. 20 février 2025 : rétrocession de la base Port-Bouët. |
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Gabon |
Le renouvellement du partenariat de défense entre le Gabon et la France s’illustre par la création de l’École d’administration des forces de défense de Libreville (EAFDL) et de l’Académie de protection de l’environnement et des ressources naturelles (APERN). Un détachement de liaison interarmées (DLIA) de quelque 200 militaires français contribue désormais au pôle d’instruction du camp de Libreville, en formant les forces gabonaises à la gestion des ressources naturelles, à la préservation de la biodiversité et à la lutte contre les menaces environnementales. |
17 août 1960 : premier accord de défense et de d’assistance militaire. 19 février 1964 : première intervention française au Gabon à la suite d’un coup d’État. 25 mai-6 juin 1990 : seconde intervention française avec l’opération Requin. 1er décembre 1975 : création du 6e bataillon d’infanterie de marine (6eRIMa), stationné au camp de Gaulle, à Libreville. 24 février 2010 : révision des accords de défense avec la signature d’un traité instituant un partenariat de défense. 1er septembre 2014 : réorganisation du 6e RIMa qui devient les éléments français au Gabon (EFG). Août 2023 : renouvellement du partenariat de défense pour une durée de 2 ans. 9 juillet 2024 : la base militaire de Gaulle devient un camp d’entraînement partagé et cogéré entre la France et le Gabon. |
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Mali |
Le président Ibrahim Boubacar Keita est renversé par un putsch en août 2020. Un second putsch militaire a lieu en mai 2021, avec à sa tête Assimi Goïta. Les relations entre la France et le Mali se détériorent avec la hausse d’un sentiment anti‑français grandissant au sein de la population malienne et la volonté du Mali de diversifier ses partenaires.
Le 18 février 2022, le Mali exige un retrait « sans délais » des troupes françaises et européennes du sol malien, avant de rompre ses accords de défense avec la France et ses partenaires européens le 2 mai 2022. |
11 janvier 2013 : intervention militaire française au Mali dans le cadre de l’opération Serval. 7-8 mars 2013 : accord de statut des forces (SOFA), encadrant l’engagement de la force française lors de l’opération Serval, puis Barkhane. 13 juillet 2014 : début de l’opération Barkhane. 16 juillet 2014 : traité de coopération en matière de défense. Mars 2020 : protocole additionnel pour étendre le statut juridique de force étrangère aux détachements européens de la task-force Takuba. Juin 2021 : suspension des opérations conjointes avec les forces maliennes. 14 décembre 2021 : rétrocession de la base de Tombouctou aux forces maliennes. 19 avril 2022 : rétrocession de la base de Gossi. 13 juin 2022 : rétrocession de la base de Ménaka. 15 août 2022 : retrait définitif des troupes françaises du Mali et rétrocession de la base de Gao.
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Niger |
Le 26 juillet 2023, un putsch renverse le régime du président Mohamed Bazoum et dénonce en août 2023 les accords de défense conclus avec la France, accusée de déstabiliser le pays en soutenant le gouvernement renversé. |
19 avril 1961 : premier accord de défense-cadre. 19 février 1977 : second accord de défense-cadre. Mai et juillet 2013 : accords de défense concernant le stationnement des forces françaises et leur conditionnement de stationnement dans le cadre de l’opération Barkhane. 24 septembre 2023 : annonce par le président Emmanuel Macron du retrait de l’ensemble des troupes déployées au Niger. 19 octobre 2023 : protocole conclu entre la France et le Niger sur le désengagement des effectifs et du matériel militaire. 22 décembre 2023 : retrait définitif des forces françaises et fermeture de l’ambassade de France à Niamey. |
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Sénégal |
Le président sénégalais, Bassirou Diomaye Faye, arrivé au pouvoir en avril 2024, avait annoncé en novembre 2024 la fin de toute présence militaire française et étrangère sur le sol national en 2025, au nom d’une souveraineté recouvrée. |
1960 : premier accord de défense et de coopération bilatérale. 1974 : création des Forces françaises du Cap Vert (FFCV). 2014 : nouveau traité de coopération qui amorce la réduction de la présence militaire française. 1er août 2011 : création des éléments français au Sénégal (EFS). 7 mars 2025 : rétrocession des emprises militaires des camps Maréchal de Hann et Saint-Exupéry. 15 mai 2025 : restitution des installations navales du camp Protêt. 1er juillet 2025 : rétrocession de la station interarmées de Rufisque. 17 juillet 2025 : retrait définitif des troupes françaises avec la restitution du camp Geille, de l’escale aérienne de Diass et de la cité résidentielle de La Pointe. |
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Tchad |
Le 28 novembre 2024, le nouveau président du Tchad, Mahamat Idriss Déby annonce la rupture des accords de coopération militaire avec la France, puis met en place une commission pour coordonner le retrait du millier de militaires français et du matériel stationnés. |
9 novembre 1977 : premier accord de coopération militaire. 2019 : révision de l’accord de coopération avec six conventions bilatérales. 10 décembre 2024 : départ des avions de chasse français. 26 décembre 2024 : rétrocession des bases de Faya. 11 janvier 2025 : rétrocession de la base d’Abéché. 30 janvier 2025 : retrait définitif des troupes avec la rétrocession de la base militaire de N’Djaména. |
([1]) Perspectives de financement des objectifs fixés par la loi de programmation militaire, rapport d’information n° 615 du sénateur Dominique de Legge, publié le 14 mai 2025.
([2]) La Cour des comptes est largement revenue sur ce sujet dans son rapport sur « L’Organisation budgétaire de la mission Défense, exercice 2019-2023 », délibéré le 13 mai 2025.
([3]) Rapport sénatorial déjà cité.
([4]) Rapport de la Cour des comptes déjà cité.
([5]) Compte rendu sur les conclusions de la mission d’information flash n° 1890 sur l’application de la loi n° 2023‑703 du 1er août 2023 relative à la programmation militaire pour les années 2024 à 2030 et portant diverses dispositions intéressant la défense des députés Jean-Michel Jacques, Yannick Chenevard et Sébastien Saint‑Pasteur devant la commission de la défense nationale et des forces armées de l’Assemblée nationale, le 30 septembre 2025.
([6]) Une dette grise est une dette qui ne figure dans aucun compte mais se manifeste par une détérioration progressive des infrastructures.
([7]) Compte rendu déjà cité.
([8]) Mission d’information flash de l’Assemblée nationale déjà citée.
([9]) Le missile nucléaire supersonique.
([10]) Déclaration du président de la République sur les relations franco-africaines, à Paris, le 27 février 2023 : https://www.vie-publique.fr/discours/288411-emmanuel-macron-27022023-france-afrique
([11]) Audition d’Achille Mbembe devant la commission de la défense nationale et des forces armées de l’Assemblée nationale, le 15 novembre 2023.
([12]) Ces développements s’appuient sur le travail éclairant de Thierry Vircoulon, « Le dilemme de la relation franco-africaine. Réinventer ou tourner la page ? », briefings de l’institut français des relations internationales, centre Afrique subsaharienne, le 18 novembre 2024.
([13]) « Après Barkhane : Repenser la posture stratégique française en Afrique de l’Ouest », Laurent Bansept et Élie Tenenbaum, institut français des relations internationales, mai 2022.
([14]) Thierry Vircoulon, article déjà cité.
([15]) « S’adapter aux réalités d’aujourd’hui et entretenir nos partenariats de demain. Une nécessaire transformation du modèle d’engagement militaire français en Afrique centrale et de l’Ouest », Pascal Ianni, revue défense nationale, n° 882, été 2025.
([16]) L’évacuation des troupes françaises du Niger a également été plus difficile qu’au Mali. Faute de pouvoir évacuer ses contingents par le Bénin, la France a dû passer par le Tchad, démultipliant par la même occasion les distances à franchir.
([17]) « Le sentiment anti-français en Afrique », Antoine Pouillieute, revue défense nationale, n° 860, 14-19, mai 2023.
([18]) On peut penser à des intellectuels comme Dialo Diopp, Achille Mbembe ou encore Felwinn Sarr, pour n’en citer que quelques-uns.
([19]) Audition du général Thierry Burkhard, ancien chef d’état-major des armées, par la commission de la défense et des forces armées de l’Assemblée nationale, le 31 janvier 2024.
([20]) Audition de Niagalé Bagayoko par le rapporteur pour avis, le 22 septembre 2025.
([21]) Sur ce point, voir notamment : « Au Sahel, la difficile équation eau-terre-populations », Christian Bouquet, ID4D, publié le 26 novembre 2019 et mis à jour le 17 juin 2021.
([22]) Au Mali, le gouvernement a dénoncé le traité de coopération en matière de défense (TCMD) signé à Bamako le 16 juillet 2014, avec effet au 2 novembre 2022. Ont été dénoncés également, par échange de lettres : l’accord sur le statut de la force Serval, signé à Bamako le 7 mars 2013 et à Koulouba le 8 mars 2013, ainsi que le protocole additionnel des 6 et 10 mars 2020 sur le statut des détachements non français de la force Takuba. Ces deux dénonciations ont pris effet le 2 mai 2023.
([23]) « Le désenchantement de nos soldats : retour sur le retrait de l’armée française du Sahel », Alexandre Lauret, revue de défense nationale n° 882, été 2025.
([24]) L’accord d'assistance militaire technique, signé le 24 avril 1961, a également été dénoncé par voie diplomatique, le 28 février 2023.
([25]) Conformément à un accord conclu en 1961.
([26]) « Au Burkina Faso, la première base militaire russe d’Africa Corps », Le Monde, Morgane Le Cam, Cyril Bensimon et Élise Vincent, le 6 mars 2024.
([27]) « Africa Corps, le groupe paramilitaire russe dans les pas de Wagner en Afrique ? », François Mazet, RFI, le 5 juin 2025.
([28]) « Au Sahel, la Chine affiche ses ambitions militaires », Le Monde, Benjamin Roger, le 19 mars 2025.
([29]) Au Niger, la coopération de défense est suspendue depuis le 29 juillet 2023 du fait de l’empêchement des autorités légitimes. Les autorités contestées ont dénoncé, par voie diplomatique le 4 août 2023, les accords de coopération en vigueur relatifs à la défense et la sécurité. Cette dénonciation est appliquée de fait puisque ces accords ont cessé de produire des effets.
([30]) Le G5 Sahel ou « G5S » est un cadre institutionnel de coordination et de suivi de la coopération régionale en matière de politiques de développement et de sécurité créé en 2014 par cinq États du Sahel : le Burkina Faso, le Mali, la Mauritanie, le Niger et le Tchad.
([31]) « La levée des sanctions contre le Niger, un net changement de braquet pour la Cédéao », France 24, le 26 février 2024 : https://www.france24.com/fr/afrique/20240226-la-lev%C3%A9e-des-sanctions-contre-le-niger-un-net-changement-de-braquet-pour-la-c%C3%A9d%C3%A9ao
([32]) « Niger : la force militaire de la Cedeao est “prête à intervenir” », Courrier international, le 19 août 2023 : https://www.courrierinternational.com/article/coup-d-etat-niger-la-force-militaire-de-la-cedeao-est-prete-a-intervenir
([33]) Pascal Ianni, revue nationale de défense, article déjà mentionné.
([34]) Il s’agissait principalement d’infrastructures non démontables ou vétustes, dont la valeur était inférieure au coût de leur démontage et de transport.
([35]) Discours du président de la République à l’université de Ouagadougou, 28 novembre 2017 ; discours du président de la République lors du nouveau Sommet Afrique-France à Montpellier, le 8 octobre 2021 et déclaration du président de la République sur les relations franco-africaines à Paris, le 27 février 2023.
([36]) Le contenu de son rapport est toutefois confidentiel.
([37]) Voir annexe 2.
([38]) Pascal Ianni, revue nationale de défense, article déjà mentionné.
([39]) Les emprises françaises se composent du régiment interarmes d’outre-mer (5e RIAOM), de la base aérienne 188 (BA 188), de la base navale et du centre d’entraînement au combat et d’aguerrissement au désert de Djibouti (CECAD).
([40]) Une augmentation des contributions est également formulée auprès des autres partenaires étrangers de Djibouti en matière de défense.
([41]) Le principe est le suivant : le pays met à disposition une infrastructure, l’hébergement, la direction de l’école tandis que la partie française propose l’ingénierie pédagogique et finance l’ensemble des stagiaires de la sous-région.
([42]) « Voir l’Afrique dans tous ses États », rapport d’information n° 288 de Ronan Le Gleut, Marie‑Arlette Carlotti et François Bonneau au nom de la commission des affaires étrangères et de la défense du Sénat, déposé le 29 janvier 2025.
([43]) Pour rappel, ceux-ci relèvent des programmes 105 (mission Action extérieure de l’État) et 209 (mission Aide publique au développement) ainsi que de fonds de concours.
([44]) Audition du général Thierry Burkhard, chef d’état-major des armées par la commission de la défense et des forces armées, le mercredi 31 janvier 2024.
([45]) Ibid.
([46]) Rapport sénatorial déjà cité.
([47]) Il faut toutefois souligner le recul de l’intérêt américain pour l’Afrique sous la deuxième présidence de Donald Trump comme en témoigne la diminution massive des crédits alloués à l’Agence des États-Unis pour le développement international (USAID), qui ne représentent plus que 17 % de leur niveau en 2024. Cette décision a de fortes conséquences, notamment en matière sanitaire.
([48]) « Chassés du Niger, les États-Unis redéploient leur dispositif militaire en Côte d’Ivoire », Marine Jeanning, Le Monde, le 9 juillet 2024.
([49]) « Sadat, l’entreprise de sécurité turque qui déploie ses mercenaires syriens en Afrique », Courrier international, le 6 juillet 2024.
([50]) Ministère des armées.