Compte rendu

Commission de la défense nationale
et des forces armées

Audition, à huis clos, de M. l’amiral Pierre Vandier, chef d’état-major de la Marine sur l’actualisation de la LPM 2019-2025.


Mercredi
16 juin 2021

Séance de 9 heures 30

Compte rendu n° 66

session ordinaire de 2020-2021

 

Présidence de
Mme Françoise Dumas, présidente


 


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La séance est ouverte à neuf heures trente.

Mme la présidente Françoise Dumas. Chers collègues, nous recevons l’amiral Pierre Vandier, chef d’état-major de la marine, dans le cadre du cycle d’auditions relatif à l’actualisation de la loi de programmation militaire (LPM) 2019-2025. Il s’agit, notamment, de mieux nous préparer à la déclaration du Premier ministre qui aura lieu le 22 juin en séance publique, sur le fondement de l’article 50-1 de la Constitution. Cette déclaration sera suivie d’un débat et d’un vote.

C’est la deuxième fois que nous avons le plaisir de vous recevoir, amiral. Nous vous remercions vivement de votre présence. Nous souhaitons ne pas nous limiter au seul prisme budgétaire – même si nos attentes sont nombreuses en la matière –, car nous sommes attentifs à l’adaptation de la LPM à l’évolution des enjeux stratégiques.

Je retiens de votre précédente audition trois constats.

D’abord, l’usage stratégique de la mer est de retour : celle-ci est redevenue une zone de frictions, de démonstrations de puissance et sans doute, à l’avenir, d’affrontements. Ensuite, le fait qu’une marine s’entretient et se renouvelle en permanence : les marins passent, et les équipements vieillissent. Enfin, dans certains domaines, le besoin de retrouver de l’épaisseur, de la robustesse et de la résilience se fait sentir.

Ce dernier constat a d’ailleurs justifié, dès votre nomination, votre souhait d’accélérer le plan Mercator, lancé par votre prédécesseur. Cette accélération sera articulée autour de trois axes : la marine de combat, la marine de pointe et la marine de tous les talents. Le programme se traduit par neuf projets intitulés « amers » – au sens maritime du terme, bien entendu.

La revue stratégique a fait l’objet d’une actualisation. Comment les conclusions de cette dernière ainsi que l’accélération du plan Mercator s’inscrivent-elles dans les travaux d’adaptation continue de la programmation militaire ?

Quelles sont les conséquences spécifiques des annonces du Président de la République du 8 décembre dernier sur le choix d’une propulsion nucléaire pour le porte-avions de nouvelle génération, dont le coût global devrait avoisiner les 5 milliards d’euros, et dont l’admission en service actif est prévue en 2038 ?

J’en profite pour féliciter le groupe aéronaval pour la réussite de la mission Clemenceau 21, au cours de laquelle il a apporté sa contribution à la lutte contre le terrorisme, en intégrant l’opération Chammal, et à la liberté de circulation en mer Méditerranée. J’ai eu l’occasion de célébrer le retour du Charles-de-Gaulle à Toulon la semaine dernière, avec vous, avec M. le Premier ministre et avec Mme la ministre des Armées. Au nom de notre commission, je vous renouvelle mes félicitations ainsi qu’à l’ensemble des marins du groupe aéronaval.

Dans un entretien au Monde, vendredi dernier, vous vous inquiétiez du durcissement du comportement de la marine chinoise dans l’Indo-Pacifique. Cette zone est devenue le nouveau centre géostratégique du monde. Sa prise en compte dans la stratégie de défense française fait l’objet d’une mission d’information de notre commission dont les co-rapporteures sont Monica Michel-Brassart et Laurence Trastour-Isnart. Je reviens, pour ma part, d’une mission aux Émirats arabes unis, où j’ai pu échanger avec un responsable Indien. Quelle est votre perception de l’évolution de notre présence dans cette zone et de notre capacité à assumer pleinement la protection de nos intérêts régionaux ?

 

 

M. l’amiral Pierre Vandier, chef d’état-major de la marine. Madame la présidente, Mesdames, Messieurs les députés. Lors de ma première audition, j’avais longuement abordé notre perception de l’évolution stratégique du monde. Neuf mois après ma prise de fonctions, le constat initial ne fait que se confirmer. La compétition sino-américaine s’amplifie, jour après jour, dans de multiples domaines. Le réarmement de la mer s’est accentué tout spécialement pour la Chine qui, le 23 avril, a admis au service actif, le même jour, le porte-hélicoptères Hainan, dont la taille et le déplacement sont comparables à ceux du Charles-de-Gaulle, le sous-marin nucléaire lanceur d’engins (SNLE) Changzheng-18, le sixième de sa classe, et le Dalian, troisième destroyer lance-missiles de type 55, long de 180 mètres, pesant 12 000 tonnes – soit deux fois le Forbin – et disposant de 112 cellules de lancement vertical, soit à lui tout seul la capacité de cinq de nos frégates multimissions (FREMM).

Parallèlement, la marine indienne a annoncé la construction de six sous-marins nucléaires d’attaque (SNA) et la marine russe nous a offert une démonstration de force en Arctique en faisant émerger simultanément à travers la glace trois sous-marins espacés de quelques centaines de mètres.

La boussole stratégique du monde reste donc résolument orientée vers le réarmement en mer.

La publication de l’Integrated Review par les Britanniques a le mérite de conforter le bien-fondé de nos choix capacitaires, puisqu’elle annonce des investissements dans le cyber, le numérique et le spatial, confirme le format à deux porte-avions de la marine britannique et affiche la volonté de déployer des unités en prépositionnement dans l’océan Indien. L’Integrated Review révèle la même urgence d’investir dans le domaine du Seabed Warfare, c’est-à-dire la compétition dans les fonds sous-marins.

Par ailleurs, j’ai pu échanger avec mes homologues britannique et américain la semaine dernière, à Toulon, à bord des deux porte-avions, français et britannique. Leurs constats et leurs conclusions rejoignent les nôtres. C’est à la fois rassurant, puisque cela conforte notre analyse stratégique, et préoccupant, parce que cela ne présage pas d’un avenir radieux.

La direction stratégique que j’ai donnée à la marine en janvier dernier à travers la vision Mercator 21 maintient les trois axes retenus par mon prédécesseur tout en prenant acte de l’accélération géopolitique. Le plan Mercator accéléré met l’accent sur la nécessité d’une élévation franche du niveau de préparation opérationnelle de la marine en intégrant l’ensemble des domaines et champs de la conflictualité, sur l’accélération du tempo capacitaire pour suivre l’accélération des évolutions technologiques et des menaces, sur l’adaptation du fonctionnement de nos ressources humaines de manière à attirer, conserver et permettre à des talents de s’épanouir chez nous, au service d’une marine de combat.

Je souhaiterais maintenant vous parler de quelques opérations phares réalisées par la marine depuis ma dernière audition devant cette commission.

De septembre 2020 à avril 2021 a eu lieu la mission Marianne que je compare souvent, en raison de sa complexité, à la fameuse mission « Apollo 11 ». Nous avons réussi à préparer et envoyer un sous-marin et son équipage de l’autre côté de la planète pendant sept mois en ne prévoyant d’y mener aucune intervention technique majeure.

Ce sous-marin a navigué en mer de Chine orientale et méridionale et est revenu en passant par le détroit de la Sonde, Djibouti, et enfin la Méditerranée. Au cours de cette mission, 30 000 milles nautiques ont été parcourus, soit 55 500 kilomètres, c’est-à-dire 1,3 fois le tour de la Terre ! Les deux équipages du sous-marin (2 fois 70 hommes) ont ainsi vécu pendant 199 jours de mer dans 70 mètres carrés, soit environ la taille de cette salle, ce qui, vous en conviendrez, exige un esprit de cohésion assez développé.

Voici une photo montrant un exercice (PASSEX) avec un porte-aéronefs japonais en mer des Philippines, avant que le sous-marin ne plonge en mer de Chine.

 

Le 6 décembre 2020 a eu lieu le sauvetage de Kevin Escoffier, dont le bateau avait coulé à la suite d’une avarie majeure. Le navigateur, récupéré par Jean Le Cam, est resté une semaine à bord du bateau de celui-ci, avant que la frégate de surveillance Nivôse, qui était à La Réunion, n'appareille pour le récupérer à la faveur d’un trou de beau temps. Car le véritable savoir-faire de l’opération a bien consisté dans la bonne utilisation des prévisions météorologiques : trouver, dans une mer démontée, les quelques heures de beau temps nécessaires à la réalisation de l’opération.