4331

 

 758

ASSEMBLÉE NATIONALE

 

SÉNAT

CONSTITUTION DU 4 OCTOBRE 1958

QUINZIÈME LÉGISLATURE

 

SESSION EXTRAORDINAIRE 2020 - 2021

Enregistré à la présidence de l’Assemblée nationale

 

Enregistré à la présidence du Sénat

le 8 juillet 2021

 

le 8 juillet 2021

 

 

RAPPORT

 

 

au nom de

 

L’OFFICE PARLEMENTAIRE D’ÉVALUATION

DES CHOIX SCIENTIFIQUES ET TECHNOLOGIQUES

 

sur

 

 

L’énergie nucléaire du futur
et les conséquences de l’abandon du projet de réacteur nucléaire
de 4e génération « Astrid »

 

par

 

 

M. Thomas GASSILLOUD, député, et M. Stéphane PIEDNOIR, sénateur
 

 

 

 

 

 

 

 

 

Déposé sur le Bureau de l’Assemblée nationale

par M. Cédric VILLANI,

Président de l’Office

 

 

Déposé sur le Bureau du Sénat

par M. Gérard LONGUET

Premier vice-président de l’Office

 


 

 

Composition de l’Office parlementaire d’évaluation des choix scientifiques
et technologiques

 

 

Président

M. Cédric VILLANI, député

 

 

Premier vice-président

M. Gérard LONGUET, sénateur

 

 

Vice-présidents

 

 M. Didier BAICHÈRE, député Mme Sonia de LA PROVÔTÉ, sénatrice              M. Jean-Luc FUGIT, député                            Mme Angèle PRÉVILLE, sénatrice

 M. Patrick HETZEL, député  Mme Catherine PROCACCIA, sénateur

 

 

 

 

DÉputés

 

 

SÉnateurs

M. Julien AUBERT

M. Philippe BOLO

Mme Émilie CARIOU

M. Claude de GANAY

M. Jean-François ELIAOU

Mme Valéria FAURE-MUNTIAN

M. Thomas GASSILLOUD

Mme Anne GENETET

M. Pierre HENRIET

M. Antoine HERTH

M. Jean-Paul LECOQ

M. Gérard LESEUL

M. Loïc PRUD’HOMME

Mme Huguette TIEGNA

 

 Mme Laure DARCOS

 Mme Annie DELMONT-KOROPOULIS

 M. André GUIOL

 M. Ludovic HAYE

 M. Olivier HENNO

 Mme Annick JACQUEMET

 M. Bernard JOMIER

 Mme Florence LASSARADE

 M. Ronan Le GLEUT

 M. Pierre MÉDEVIELLE

 Mme Michelle MEUNIER 

 M. Pierre OUZOULIAS

 M. Stéphane PIEDNOIR

 M. Bruno SIDO

  M. Bruno SIDO

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


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SOMMAIRE

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Pages

Saisine

SynthÈse

introduction

I. L’énergie nucléaire : un enjeu stratégique

1. Le développement de l’industrie nucléaire française

a. 1945 : le tournant de la création du CEA

b. Les années 1970 à 1990 : l’exploit industriel français

c. Les années 2000 : la crise des filières nucléaires occidentales

i. L’absence de visibilité sur les perspectives énergétiques

ii. La perte de compétences et de savoir-faire industriel

iii. Une situation similaire aux États-Unis

iv. L’importance prise par les questions relatives à la sûreté et à la gestion des déchets radioactifs

v. La désaffection pour les sciences et technologies nucléaires

2. La montée en puissance des pays émergents

a. La Fédération de Russie, leader à l’export

b. La Chine, l’émergence d’un géant du nucléaire

3. Un sursaut de l’énergie nucléaire, un enjeu de souveraineté et d’efficacité dans la lutte contre le changement climatique

II. Le « nucléaire du futur » : La diversité des pistes technologiques

1. Les réacteurs de quatrième génération

a. Concept de réacteur à neutrons rapides refroidi au sodium (SFR)

b. Concept de réacteur à neutrons rapides refroidi au plomb (LFR)

c. Concept de réacteurs à neutrons rapides refroidi au gaz (GFR)

d. Concept de de réacteur à très haute température (VHTR)

e. Concept de réacteur à eau supercritique (SCWR)

f. Concept de réacteur à sels fondus (MSR)

g. La question cruciale de la sûreté

2. Le cas particulier des réacteurs sous-critiques ou hybrides

3. Les petits réacteurs modulaires (SMR), réacteurs modulaires avancés (AMR) et microréacteurs (MMR)

a. La fin de la course à la puissance

b. Les réacteurs de petite puissance : une technologie éprouvée

c. Des réacteurs offrant de nouvelles opportunités

d. La question centrale du coût des SMR

e. Une réussite dépendant largement de la conception et de l’accompagnement des projets

f. Les réacteurs modulaires avancés (AMR), un nouveau départ pour la quatrième génération ?

g. Les microréacteurs modulaires (MMR)

4. Une concurrence internationale soutenue

a. Le cas de la Fédération de Russie

b. Le cas de la Chine

c. Le réveil américain

5. Les perspectives de la fusion nucléaire

i. La fusion par confinement magnétique

ii. La fusion par confinement inertiel

III. L’Arrêt du projet ASTRID : quelles conséquences ?

1. Un projet destiné à répondre à plusieurs enjeux majeurs

a. L’enjeu de l’indépendance énergétique

b. L’enjeu d’une meilleure gestion des déchets radioactifs

c. L’enjeu de la préservation des acquis de la recherche

2. Un financement encadré par une convention avec l’État

a. Des objectifs techniques précis

b. Un investissement aux justifications multiples

c. Une volonté d’instaurer une collaboration en amont avec les acteurs industriels

d. Des échéances clairement définies

3. Un déroulement du projet globalement conforme à la convention

a. Des réponses adéquates aux objectifs techniques fixés mais insuffisantes par rapport aux attentes en matière de sûreté

b. De nombreux partenariats industriels et internationaux

c. Un calendrier globalement respecté

d. Un coût final de plus d’un milliard d’euros

4. Le renoncement à la construction d’un prototype : une décision prise sans consulter la représentation nationale

a. Une réorientation structurante survenue dès 2017 ?

b. Une annonce par voie de presse officialisée a posteriori

c. Un impact renforcé par un manque d’explicitation

d. Une décision dont les justifications restent à clarifier

5. Les principaux impacts identifiés

a. Un accroc à l’image de l’industrie nucléaire française dans le monde qui pourrait ne pas être sans conséquence

b. Un facteur de moindre attractivité vis-à-vis du monde étudiant, en France et à l’étranger

c. Un risque de perte assez rapide de l’acquis de 70 ans de recherche

d. Une possible remise en cause à terme de la stratégie du cycle « fermé »

IV. l’incontournable intervention du Parlement

1. Préciser les objectifs et le périmètre des études et recherches

2. Assurer un suivi des études et recherches sur le nucléaire avancé

3. Renforcer le rôle de l’université et du CNRS

4. Identifier des partenaires en Europe et au-delà

5. Développer la coopération internationale

6. Obtenir l’appui des organismes de sûreté

7. Intégrer les enjeux financiers

Recommandations

CONCLUSIONS

Examen du rapport par l’Office

Liste des personnes entendues par les rapporteurs

ANNEXE :  Compte rendu de l’audition publique sur « Matières et déchets nucléaires : le cas de l’uranium appauvri » (3 décembre 2020)

 


— 1 —

Saisine

 

 


— 1 —

SynthÈse

 

Le 15 janvier 2020, le Bureau de l’Assemblée nationale a saisi l’Office parlementaire d’évaluation des choix scientifiques et technologiques d’une « étude sur l’énergie nucléaire du futur », comportant « une évaluation des choix techniques disponibles pour développer celle-ci ». M. André Chassaigne, député, président du groupe de la Gauche démocrate et républicaine (GDR), à l’origine de cette saisine, avait suggéré que « l’OPECST puisse évaluer la pertinence scientifique et technique de l’abandon du projet de réacteur nucléaire de quatrième génération ASTRID » et « ses conséquences au regard des enjeux climatiques, énergétiques et industriels de notre pays ». Les rapporteurs, M. Thomas Gassilloud, député, et M. Stéphane Piednoir, sénateur, ont pris en compte toute l’étendue de la saisine et ont suivi une démarche d’investigation s’inscrivant dans les pratiques habituelles de l’Office, en procédant à une large consultation des parties prenantes : chercheurs, associations, acteurs institutionnels, industriels et représentants des différentes filières, qui leur a permis de rencontrer, au total, plus de 150 interlocuteurs impliqués dans ce sujet.

 


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L’énergie nucléaire un enjeu stratégique

La création du CEA en 1945 a permis à la France de se doter en une dizaine d’années à la fois de l’arme nucléaire et de la maîtrise des technologies nucléaires civiles, en particulier pour la production d’électricité.

Cette réussite a été prolongée dans les années 1970 par le déploiement accéléré, après le premier choc pétrolier, du parc de centrales nucléaires et la conversion de l’usine de La Hague pour le secteur civil, première étape vers un cycle du combustible fermé.

Mais les accidents de Three Mile Island, Tchernobyl et Fukushima ont entamé la confiance des populations dans l’énergie nucléaire et ralenti son développement en France et en Occident.

L’OPECST avait alerté le Gouvernement dès 1991, les années récentes le confirment : l’absence de construction de nouveaux réacteurs s’est traduite par une perte de compétences et de savoir-faire. Aux États-Unis, la situation des acteurs traditionnels de l’industrie nucléaire est très similaire à celle existant en France.

Alors qu’à l’Ouest l’industrie nucléaire déclinait, à l’Est de nouveaux leaders ont émergé : la Fédération de Russie et la Chine, qui investissent toutes deux fortement dans la R&D.

Ce basculement de la maîtrise de l’énergie nucléaire comporte plusieurs risques :

- une prise de contrôle des organisations internationales par des pays moins soucieux de non-prolifération et de sûreté nucléaire ;

- une influence croissante de la Chine et de la Russie par le biais de l’exportation de solutions nucléaires ;

- le risque de devenir également dépendants si notre maîtrise technologique continue à décliner ;

- ce dernier risque est aggravé par un besoin probable à long terme d’énergies pilotables décarbonées en complément de l’hydraulique et des énergies renouvelables variables ;

- cette dépendance pourrait aussi remettre en cause notre aptitude à maintenir la composante navale de la force de dissuasion.

Les rapporteurs considèrent qu’il ne sera pas possible d’inverser la tendance au déclin sans revenir aux fondamentaux qui ont fait de la France l’un des grands acteurs du nucléaire civil : un fort investis­sement dans la recherche et l’innovation, allant de pair avec la motivation des jeunes pour un domaine scientifique et technique parmi les plus exigeants.

Le « nucléaire du futur » : la diversité des pistes technologiques

Les réacteurs dits de 4e génération, dont les développements sont coordonnés par le Forum international génération IV, représentent la première catégorie de réacteurs du futur qui utilise la fission. Le projet de réacteur ASTRID correspondait à l’un des 6 concepts développés dans ce cadre.

Ces différents concepts présentent plusieurs avantages par rapport aux réacteurs actuels. Mais ils comportent aussi tous des difficultés en termes de sûreté. Les rapporteurs considèrent que la sûreté constitue l’obstacle principal au développement de ces technologies dans les pays occidentaux. Un réacteur innovant devrait proposer un saut en matière de sûreté pour compenser le manque de recul sur l’exploitation.

Les petits réacteurs modulaires (Small Modular Reactor ou SMR) constituent la seconde grande catégorie de réacteurs du futur basés sur la fission. La plupart reprennent les principes de fonctionnement des réacteurs actuels, même si leur taille et leur puissance sont inférieures.

Les SMR présentent potentiellement plusieurs atouts :

- leur faible puissance ouvre la possibilité de réaliser un saut en matière de sûreté nucléaire ;

- leur modularité permet de standardiser les composants et de les fabriquer en usine pour bénéficier d’un effet de série ;

- leur construction sur site sera beaucoup plus simple, ce qui réduira les délais et les incertitudes, avec un impact positif sur le financement ;

- leurs faibles taille et puissance les rendent plus adaptables à diverses situations : sites isolés, réseaux électriques peu développés, ressources en eau limitées, production de chaleur de proximité en cogénération pour l’industrie, le chauffage urbain, etc. – mais la multiplication des sites peut nuire à la sécurité.

Un coût de production plus élevé pourrait être l’inconvénient majeur des SMR qui ne bénéficient pas d’un effet d’échelle comme les grands réacteurs. Mais l’effet de série et la simplification de leur construction sur site pourraient compenser ce facteur défavorable.

EDF, TechnicAtome, le CEA et Naval Group développent le SMR français Nuward, destiné à remplacer les centrales à charbon dans le monde, avec un objectif de commercialisation après 2030.

Compte tenu du nombre élevé de projets concurrents, ayant parfois quelques années d’avance, les rapporteurs jugent que le projet Nuward mériterait d’être soutenu dans la suite de son développement, avec l’objectif de l’accélérer.

Par ailleurs, la construction de ce réacteur en série nécessitera une usine qui ne peut se justifier sans un volant de commandes initiales suffisant. Aussi, les rapporteurs estiment-ils qu’il faudra évaluer la possibilité de remplacer, après 2030, certains réacteurs de 900 MWe par des SMR, en mettant en balance les questions de coût, de sûreté et de développement industriel.

Le succès des SMR dépendra aussi de la possibilité d’homogénéiser leurs conditions de certification dans les différents pays. Les rapporteurs soutiennent les démarches engagées en ce sens par l’ASN et l’IRSN et demandent que les moyens nécessaires pour les mener à terme leur soient accordés.

Enfin, environ la moitié des projets de SMR, issus d’un concept de réacteur de 4e génération, désignés sous l’acronyme AMR pour Advanced Modular Reactor ou « réacteur modulaire avancé » pourraient eux-aussi tirer bénéfice de leur faible puissance pour apporter un saut significatif en matière de sûreté.

Pour les rapporteurs, cette voie de recherche et développement doit être poursuivie.

ASTRID : un projet stratégique mais inachevé

Le projet ASTRID répondait à 3 enjeux majeurs :

- l’indépendance énergétique, en donnant à la France la capacité d’utiliser la quasi-totalité du contenu énergétique de l’uranium naturel et des matières nucléaires disponibles sur notre sol en grande quantité ;

- une meilleure gestion des déchets radioactifs les plus dangereux, au travers de la transmutation, prévue par la loi Bataille de 1991 et par la loi du 28 juin 2006 sur la gestion durable des déchets radioactifs ;

- la préservation des acquis de la recherche, ASTRID prenant le relais de 60 ans de recherches sur les réacteurs à neutrons rapides refroidis au sodium.

Le projet ASTRID, prévu par les lois du 13 juillet 2005 fixant les orientations de la politique énergétique et du 28 juin 2006, a été lancé en 2010, à la suite d’une décision du président Jacques Chirac.

Son financement dans le cadre du PIA 1 était d’environ 650 millions d’euros et son coût total a été évalué à environ 1,2 milliard d’euros.

Le projet était encadré par une convention signée entre l’État et le CEA. Jusqu’en 2017, il s’est déroulé en conformité avec les engagements pris dans ce cadre, notamment en termes de délais, d’atteinte des objectifs techniques et de mobilisation de partenariats, avec des industriels français et étrangers.

Mais, dès 2017, une décision aurait été prise de diviser par 4 la puissance du futur prototype ASTRID, ce qui revenait à repartir sur la conception d’un nouveau réacteur.

C’est au travers d’un article de presse, paru le 29 août 2019, que la décision de ne pas poursuivre le projet ASTRID au-delà de 2019 par la construction d’un prototype a été rendue publique. Elle a été confirmée le lendemain par un communiqué de presse du CEA annonçant le report de cette construction à la fin du siècle.

Deux justifications ont été avancées : le prix de l’uranium durablement bas, qui ne justifiait pas dans l’immédiat d’investir dans de nouveaux réacteurs économes en ressources naturelles ; la nécessité d’approfondir les connais­sances sur le cycle du combustible associé à ASTRID.

Les intérêts à long terme du pays, notamment son indépendance énergétique dans un contexte où l’électricité représentera une part croissante de sa consommation d’énergie, ne semblent pas avoir été pris en compte.

Les rapporteurs jugent que l’absence d’association du Parlement à cette décision et la divergence créée avec le cadre législatif ne sont pas garantes du nécessaire consensus qui doit se dégager sur ces questions stratégiques pour la Nation.

L’arrêt du projet ASTRID : quatre impacts majeurs

Les rapporteurs ont identifié 4 impacts principaux de cette décision :

- elle sème le doute sur la cohérence de la démarche de fermeture du cycle suivie depuis 70 ans, donc sur les intentions de la France à long terme. La France risque d’être perçue comme un partenaire peu fiable en matière de R&D. De plus, les pays souhaitant acheter des centrales nucléaires en s’appuyant sur des fournisseurs pérennes pourraient s’interroger sur les intentions de la France ;

- ASTRID était le projet phare de la R&D nucléaire en France. Dans un contexte déjà difficile, l’annonce de son abandon a eu un impact négatif sur l’attrait de la filière pour les étudiants ;

- en l’absence de projet fédérateur, l’acquis de 70 ans de recherches sur les réacteurs à neutrons rapides refroidis au sodium pourrait être perdu ;

- à plus long terme, la stratégie de fermeture du cycle du combustible pourrait être abandonnée, avec des conséquences potentiellement lourdes sur l’industrie nucléaire française et sur le stockage géologique des déchets.

Une loi programmatique pour refonder la stratégie de recherche sur le nucléaire avancé

Considérant qu’il est nécessaire de réagir rapidement pour montrer que la France dispose toujours d’une vision claire de l’avenir de l’énergie nucléaire, les rapporteurs proposent de refonder une stratégie de recherche sur le nucléaire avancé, au travers d’un projet ou d’une proposition de loi programmatique qui serait l’occasion d’un large débat au sein du Parlement.


— 1 —

introduction

 

 

Le 15 janvier 2020, le Bureau de l’Assemblée nationale a saisi l’Office parlementaire d’évaluation des choix scientifiques et technologiques d’une « étude sur l’énergie nucléaire du futur », comportant « une évaluation des choix techniques disponibles pour développer celle-ci ».

Le rapport présenté au Bureau par le président Richard Ferrand soulignait que M. André Chassaigne, président du groupe de la Gauche démocrate et républicaine (GDR), sollicitant cette saisine, suggérait que « l’OPECST puisse évaluer la pertinence scientifique et technique de l’abandon du projet de réacteur nucléaire de quatrième génération ASTRID » et « ses conséquences au regard des enjeux climatiques, énergétiques et industriels de notre pays ».

L’Office a confié cette étude à M. Thomas Gassilloud, député, et M. Stéphane Piednoir, sénateur, le 6 février 2020, à la veille de la crise sanitaire. De ce fait leurs travaux n’ont pu réellement commencer qu’à la fin du mois de septembre 2020.

Les rapporteurs ont pris en compte toute l’étendue de la saisine du Bureau de l’Assemblée nationale, en élargissant autant que faire se peut leurs investigations au-delà du seul projet ASTRID, pour s’intéresser à l’origine et à l’étendue des difficultés rencontrées par la filière nucléaire française, ainsi qu’aux technologies nucléaires avancées en cours de développement dans le monde, sans aller toutefois jusqu’à analyser la politique énergétique dans son ensemble.

Les rapporteurs ont suivi une démarche d’investigation conforme aux pratiques habituelles de l’Office, en procédant à une large consultation des parties prenantes : chercheurs, associations, acteurs institutionnels, internationaux et industriels. Ils ont ainsi pu échanger, le plus souvent à distance, mais à chaque fois que possible sur le terrain, avec près de 150 interlocuteurs impliqués dans ce sujet, dont la liste est annexée au présent rapport.

Lorsqu’ils ont été informés par l’Autorité de sureté nucléaire, à l’occasion de leurs premières auditions, de la possibilité d’un reclassement de l’essentiel des réserves françaises de matières nucléaires en déchets, ils ont organisé très rapidement une audition publique destinée à débattre avec leurs collègues et leurs concitoyens des enjeux associés à cette ressource énergétique majeure, non seulement à l’échelle de la France mais aussi du monde.

Les rapporteurs se sont aussi déplacés en France pour visiter les principaux laboratoires de recherche et sites industriels de la filière nucléaire : Cadarache, Marcoule, le Tricastin, La Hague ou encore Saclay.

Les circonstances ne leur ont pas permis de se rendre à l’étranger alors qu’ils avaient initialement prévu des missions aux États-Unis et en Fédération de Russie, deux pays aux démarches très contrastées. À défaut, ils se sont appuyés sur les conseillers nucléaires des ambassades de France à Washington et Moscou. Une conférence très éclairante avec des parlementaires, industriels et scientifiques de la Fédération de Russie sur la stratégie de ce pays a été organisée.

*     *
*

Avec cinquante-six réacteurs produisant près de 70 % de son électricité en 2020, la France est l’un des pays où l’énergie nucléaire représente la plus grande part dans le bouquet énergétique national. Cette production, combinée à l’hydroélectricité, lui permet de figurer parmi les pays les moins émetteurs de CO2 pour la génération d’électricité, de disposer d’une électricité à un prix mesuré et d’accompagner l’essor des énergies renouvelables. Les promesses des nouvelles technologies de l’énergie ne doivent pas faire oublier ces vertus.

La France est également l’un des pays à avoir acquis la maîtrise la plus étendue des technologies nucléaires civiles, fondée sur les acquis des recherches menées depuis la fin du XIXe siècle, relancées après-guerre avec la création du CEA et le renforcement des moyens du CNRS et des universités. Cet effort a permis à la fois de mettre en œuvre en quelques années un programme de dissuasion pour la Défense, et de réussir dans les années 1970 un déploiement industriel à très grande échelle de l’énergie nucléaire civile, contribuant ainsi à la souveraineté et à l’indépendance énergétique du pays.

L’une des forces de la filière électronucléaire française est d’avoir intégré dès l’origine la nécessité de mettre en œuvre une démarche de retraitement et de recyclage des combustibles usés. Depuis plus de 40 ans, la valorisation des matières énergétiques qui en sont issues permet d’apporter une réponse, encore partielle, à la dépendance vis-à-vis de l’étranger, pour contourner d’éventuelles tensions sur la ressource en uranium, et anticiper une demande croissante en électricité.

Le recyclage pratiqué aujourd’hui permet aussi une diminution de la quantité de déchets produits et de leur radio-toxicité à long terme, et un conditionnement des déchets les plus radioactifs au sein de colis compactés et vitrifiés, présentant une haute qualité de confinement, dans l’attente de leur stockage. L’usine de La Hague, au sein de laquelle ces procédés sont mis en œuvre, représente une réussite unique au monde en termes de maîtrise des technologies de traitement et de recyclage des combustibles nucléaires.

En parallèle de cette construction industrielle, les gouvernements successifs ont soutenu une recherche exploratoire et appliquée visant à disposer de systèmes exploitant les matières nucléaires valorisables.

La France s’est concentrée sur la filière des réacteurs à neutrons rapides refroidis au sodium, capables de consommer l’ensemble des matières issues des combustibles retraités. Elle a acquis une expérience reconnue sur ces technologies, avec les réacteurs expérimentaux et industriels Rapsodie, Phénix et Superphénix.

L’État a décidé de prolonger cet investissement par le lancement en 2010 du programme de recherche ASTRID, avec pour objectif, atteint en 2019, de disposer d’un avant-projet détaillé de démonstrateur d’un réacteur à neutrons rapides de nouvelle génération. ASTRID poursuivait le même objectif de mieux exploiter les matières radioactives tout en réduisant la quantité de déchets nucléaires. Le programme justifiait la voie, suivie depuis 40 ans, de l’entreposage de l’uranium appauvri issu des opérations d’enrichissement, considéré comme une possible ressource énergétique.

Mais le CEA a annoncé à l’été 2019 la décision de ne pas lancer la construction du démonstrateur ASTRID après la fin de sa phase de conception.

Les rapporteurs ont cherché à clarifier les justifications de ce revirement ainsi que ses conséquences, en replaçant cette décision dans le contexte plus général des perspectives d’évolution de l’énergie nucléaire en France et à l’étranger.

 


— 1 —

I.   L’énergie nucléaire : un enjeu stratégique

1.   Le développement de l’industrie nucléaire française

a.   1945 : le tournant de la création du CEA

La création en 1945, décidée par le général De Gaulle, sur le conseil du physicien Frédéric Joliot-Curie, d’un nouvel organisme de recherche dédié aux applications des sciences de l’atome : le Commissariat à l’énergie atomique, marque une étape décisive du redressement scientifique et industriel de la France dans l’immédiat après-guerre.

Une telle initiative n’eût pas été envisageable sans la contribution majeure des scientifiques français à la connaissance de l’atome depuis la fin du XIXe siècle, avec au côté de figures comme Henri Becquerel, Paul Villard, Marie et Pierre Curie, ou encore Irène et Frédéric Joliot-Curie, des milliers de jeunes chercheurs et ingénieurs passionnés par la découverte de ce nouveau champ scientifique.

La recherche nucléaire fondamentale française connaît également un regain après-guerre au sein du CNRS et des universités, avec la création en 1956, à l’initiative d’Irène et Frédéric Joliot Curie, de l’Institut de physique nucléaire et du Laboratoire de l'accélérateur linéaire, une dynamique renforcée par le doublement du budget de cet organisme entre les exercices 1959 et 1962.

Fort de la maîtrise scientifique acquise dans la première moitié du siècle ainsi que d’un vivier de jeunes chercheurs et d’ingénieurs d’élite, le CEA enchaine, aussitôt installé, les réalisations et les succès, avec de 1948 à 1960, la divergence d’un premier réacteur, la pile Zoé, bientôt suivi de quatre autres, la construction d’un accélérateur de particule, d’usines d’extraction du plutonium, de raffinage et d’enrichissement de l’uranium, etc.

Inauguration de la pile Zoé en 1948 (source : CEA)

Le 26 décembre 1954, Pierre Mendès France, Président du Conseil, lance le programme secret de fabrication de l’arme nucléaire ainsi que de sous-marins nucléaires. L’explosion de la première bombe atomique française, « Gerboise bleue » a lieu un peu plus de 5 ans plus tard, le 13 février 1960.

En un peu plus d’une décennie, la France s’est ainsi dotée ainsi à la fois de la force de dissuasion qui est encore aujourd’hui l’un des fondements de son indépendance nationale, et des capacités nécessaires à la conception et à la réalisation de réacteurs nucléaires, qu’ils soient destinés à propulser des sous-marins ou à produire de l’électricité. Ces réussites des scientifiques du CEA n’ont pas manqué d’attirer de nouvelles générations de jeunes talents vers le domaine de l’atome.

b.   Les années 1970 à 1990 : l’exploit industriel français

Après la conception et la construction par le CEA, de 1962 à 1972, de six réacteurs nucléaires à l'uranium naturel graphite gaz (UNGG) pour le compte d’Électricité de France (EDF), ce dernier établissement public, créé lui aussi dans l’immédiat après-guerre, préféra s’orienter vers la filière des réacteurs à eau pressurisée proposée par l’américain Westinghouse. Un contrat de licence avantageux fut donc signé avec l’entreprise de Pennsylvanie, leader mondial du nouveau marché des réacteurs destinés à la production d’électricité.

Ce choix a été ressenti à l’époque par le CEA comme un revers. Pourtant, il fait peu de doute que les conditions favorables consenties par les Américains, n’auraient pu être obtenues si ceux-ci n’avaient été intimement persuadés de la capacité des Français à réaliser seuls, si nécessaire, leur parc électronucléaire. Malgré les apparences, l’investissement décidé en 1945 pour la recherche dans ce domaine stratégique et son effet d’entraînement ont aussi joué dans ce cas un rôle décisif.

La suite des événements illustre bien le niveau très élevé de maîtrise des technologies nucléaires par les ingénieurs et techniciens français de l’époque : la construction, pour l’essentiel sur quinze ans, de 1971 à 1986, d’un parc de 58 réacteurs nucléaires représente un exploit industriel qui étonne encore aujourd’hui à l’étranger et fait l’objet d’études destinées à percer les ressorts cachés d’un tel succès.

Calendrier de construction des centrales nucléaires françaises par paliers (CC BY-SA 3.0)

Les ingénieurs français ne se contentèrent pas de reproduire à l’identique des réacteurs conçus aux États-Unis : ils s’approprièrent très rapidement le concept américain et entreprirent d’y apporter de nombreuses améliorations tout en augmentant notablement la puissance des réacteurs, passant des 900 mégawatts électriques (MWe) pour les 34 premiers réacteurs, à 1 300 pour les 20 suivants et 1 450 pour les quatre derniers.

Dès 1976 les investissements ont été engagés pour la conversion de l’usine de La Hague aux applications civiles du retraitement des combustibles nucléaires usés, les technologies nécessaires ayant été développées dès les années 1960. La France étant dépourvue de ressources énergétiques dans son sous-sol, l’objectif stratégique poursuivi est de pouvoir récupérer les matières énergétiques encore présentes dans ces combustibles – puisqu’en sortie de réacteur ils contiennent encore 95 % d’uranium[1] et 1 % de plutonium créé au cours de la réaction nucléaire, afin d’accroître l’indépendance énergétique du pays tout en réduisant le volume et la toxicité des déchets stockés.

Tout au long de cette aventure scientifique et industrielle, c’est bien l’investissement initial dans la recherche et la formation, notamment au travers de la création du CEA mais aussi d’une implication soutenue du CNRS et des universités, qui créa les conditions du succès et fit de la France un leader mondialement reconnu et sans doute, de par l’étendue de ses réalisations et de sa maîtrise de la sûreté, l’un des deux leaders technologiques, avec les États-Unis, de la nouvelle industrie nucléaire.

c.   Les années 2000 : la crise des filières nucléaires occidentales

i.   L’absence de visibilité sur les perspectives énergétiques

Dès 1991, un rapport de l’OPECST[2] alertait sur la nécessité d’anticiper le renouvellement du parc nucléaire français, pour ne pas subir « l’effet falaise » ; il s’interrogeait aussi sur les conséquences, en termes de maîtrise industrielle, d’une interruption prolongée de la construction de réacteurs nucléaires et de l’absence de visibilité sur la politique énergétique du pays.

Illustration de « l’effet falaise » : puissance nucléaire subsistant en France sans construction nouvelle, et avec mise hors service à 40 ans des centrales existantes (en MWe). La puissance installée est de 63 GWe jusqu’en 2018, puis elle décline rapidement et dès 2032 elle devient inférieure à 10 GWe. Avec cette courbe la puissance installée résiduelle en 2025 est inférieure de 40% à celle de 2012 (source : Jean-Marc Jancovici).

Un second rapport, en 1998[3], constatant l’absence de clarification, soulignait que « l’absence de planification risque de conduire à une catastrophe industrielle ».

En effet, la filière nucléaire, l’une des dernières grandes industries de pointe françaises avec l’aéronautique, le spatial et l’automobile, ne se limite pas à quelques grands groupes publics d’envergure internationale adossés à des organismes de recherche. Elle est constituée de plus de 2 500 entreprises, dont plus de 80 % de PME et TPE. En l’absence d’activité, ce tissu industriel tend à se distendre, a fortiori dans le contexte plus général de la désindustrialisation, certaines entreprises préférant réorienter leurs activités vers des secteurs plus dynamiques.

Lors de son audition, le PDG de TechnicAtome, M. Loïc Rocard, a souligné cette fragilité du tissu industriel : « le tissu industriel qui produit les tuyaux, le béton, les cartes électroniques, les lingots à forger, les robinets par milliers, etc. est constitué de centaines d'entreprises privées, dont beaucoup de PME et d'entreprises familiales… Quand ces entreprises n’ont plus de business, elles mettent la clé sous la porte, ou cherchent un nouvel actionnaire. »

ii.   La perte de compétences et de savoir-faire industriel

Conséquence prévisible de ce manque d’anticipation, l’image de l’industrie nucléaire française est écornée depuis le début des années 2000 par les multiples problèmes rencontrés sur les chantiers des réacteurs de troisième génération EPR, à Olkiluoto en Finlande depuis 2003 et à Flamanville depuis 2007, suivis de près par l’OPECST et dont les médias se font régulièrement l’écho. Ceux-ci révèlent l’ampleur de la perte de compétences et de savoir-faire au sein de la filière nucléaire, dont les conséquences ont été notamment soulignée dans le rapport de la commission d'enquête de l’Assemblée nationale sur la sûreté et la sécurité des installations nucléaires[4]. Quant à la bonne fin de la construction des deux EPR de Taishan, elle est mise au crédit de l’efficacité chinoise, résultant de la construction de plusieurs réacteurs chaque année, plus que du savoir-faire technologique français, dont l’apport est pourtant indéniable dans la construction de ces réacteurs.

iii.   Une situation similaire aux États-Unis

La situation de l’industrie nucléaire n’est pas très différente aux États-Unis, pour la même raison : l’absence de construction de nouveaux réacteurs sur une trop longue durée. L’ancien leader mondial du nucléaire civil, Westinghouse, a rencontré des difficultés équivalentes à celles des chantiers de l’EPR d’Olkiluoto et de Flamanville sur celui des quatre premières unités de son réacteur à eau pressurisée de troisième génération AP1000, à la centrale de Vogtle en Géorgie et de V.C. Summer en Caroline du Sud. Ces difficultés l’ont obligé à se placer en 2017 sous la protection de la loi sur les faillites.

iv.   L’importance prise par les questions relatives à la sûreté et à la gestion des déchets radioactifs

En 1960 est créée au sein du CEA une Commission de sûreté des installations atomiques (CSIA), chargée d’examiner la sûreté des installations nucléaires, sur le modèle des pays anglo-saxons, notamment de la United States Atomic Energy Commission (USAEC) établie en 1947 par le Congrès américain.

Avec l’accélération du plan nucléaire civil français, la CSIA est remplacée en 1973 par un organisme de contrôle rattaché au ministère de l’Industrie : le Service central de sûreté des installations nucléaires (SCSIN), qui s’appuie sur un organisme d’expertise du CEA : l’Institut de protection et de sûreté nucléaire (IPSN).

Après l’accident de Three Mile Island en 1979, qui marque l’arrêt de la construction de nouveaux réacteurs aux États-Unis, puis en 1986 la catastrophe de Tchernobyl, aux impacts environnementaux considérables, l’opinion publique devient plus réticente à l’énergie nucléaire et plusieurs pays européens : l’Italie, le Danemark, la Grèce, l'Irlande et la Norvège, décident de renoncer à cette forme d’énergie.

L’idée de la nécessité d’un contrôle plus indépendant fait son chemin[5]. Elle conduit dans un premier temps, en 1991, à transformer le SCSIN, placé sous l’autorité du seul ministre chargé de l’énergie, en une « direction de la sûreté des installations nucléaires » (DSIN) placée sous l’autorité conjointe des ministres chargés de l’énergie et de l’environnement. En 2002 est créé l’Institut de radioprotection et de sûreté nucléaire (IRSN), qui absorbe l’IPSN. Quatre ans plus tard, la loi du 13 juin 2006 relative à la transparence et à la sécurité transforme la DSIN en une Autorité de sûreté nucléaire (ASN) ayant le statut d’autorité administrative indépendante.

En 2011, l’accident majeur de Fukushima donne un coup d’arrêt au renouveau du nucléaire en Europe, en particulier en France, et précipite la fermeture des centrales allemandes. Malgré ces accidents, comme l’a encore récemment rappelé l’Académie des technologies[6], les études réalisées sur les dommages sanitaires induits par les différentes formes d’énergie placent l’énergie nucléaire, avec les énergies renouvelables, en position beaucoup plus favorable que les combustibles fossiles, « les impacts de la pollution continue étant largement prépondérants par rapport aux accidents ponctuels ».

Mortalité liée à la pollution et aux accident par TWh produit (source : Makandya et Wilkinson)

La méfiance d’une partie de l’opinion publique vis-à-vis de l’énergie nucléaire s’explique aussi par la persistance du problème des déchets radioactifs, les solutions à leur gestion sûre tardant à être mises en place, alors que la première loi sur la gestion des déchets radioactifs, dite loi Bataille, du nom de son rapporteur à l’époque membre de l’OPECST, date du 30 décembre 1991[7].

En France, ceux-ci font l’objet d’une gestion rigoureuse par l’Agence nationale pour la gestion des déchets radioactifs (ANDRA) créée par cette même loi, qui réalise l’Inventaire national des déchets radioactifs et s’appuie sur le Plan national de gestion des matières et déchets radioactifs (PNGMDR), révisé tous les cinq ans, qui identifie pour chaque catégorie de déchet des filières adaptées à leur élimination ou à leur stockage définitif.

Catégories de déchets radioactifs et filières de gestion associées (source : ANDRA)

Enfin, un manque d’information conforte aussi certaines idées erronées. Ainsi, dans un sondage BVA d’avril 2019, 69 % des personnes interrogées considéraient que l’énergie nucléaire contribue au dérèglement climatique.

v.   La désaffection pour les sciences et technologies nucléaires

Un peu plus de vingt ans après la fin de la construction du dernier réacteur français de deuxième génération, les succès initiaux des chercheurs et ingénieurs nucléaires français semblent avoir disparu de la mémoire collective et les sciences de l’atome ne fascinent plus les étudiants qui hésitent à s’orienter vers un domaine dont l’avenir leur semble incertain.

Alors qu’au début des années 2000 un rapport de l’Agence de l’énergie nucléaire (AEN) de l’OCDE[8] signalait qu’en France « la population d’étudiants attirés par le domaine nucléaire est stable », dès 2008 le ministère de l’Enseignement supérieur et de la Recherche faisait un constat plus inquiétant[9] : « Bien que les offres de formations [nucléaires] soient aujourd'hui suffisantes dans l'enseignement supérieur, elles manquent de candidats : les besoins de la filière en bac + 5 et plus sont évalués à au moins 1 200 par an en 2010, dont 200 étrangers dans le cadre des contrats d'export, à comparer aux 300 diplômés en 2008. »

Les auditions menées par vos rapporteurs confirment le manque d’attractivité de la filière nucléaire, notamment auprès des élèves d’écoles d’ingénieur, vivier traditionnel de recrutement de la filière nucléaire. Ainsi, le professeur Jacques Percebois note : « j'ai vu évoluer les promotions. Dans les premières, beaucoup allaient dans le nucléaire à EDF, au CEA, ou dans d’autres parties de la filière nucléaire. Au fil du temps, ils ont préféré les renouvelables, les économies d’énergie, les métiers de la finance, mais plus personne ne va dans le nucléaire. » Seule note positive sur ce point : à l’occasion de la visite de l’Institut national des sciences et techniques nucléaires (INSTN) au centre CEA de Saclay, son directeur, M. Éric Gadet, s’est félicité d’un fort mais récent regain des candidatures aux formations en ingénierie nucléaire.

Un contrecoup probable de ces difficultés de recrutement est la baisse du niveau des formations, qui bénéficient toujours d’une excellente image à l’étranger. Pour pallier ce problème, une voie possible évoquée consisterait à favoriser les échanges internationaux.

2.   La montée en puissance des pays émergents

Alors que l’industrie nucléaire est confrontée aux conséquences d’une lente érosion de la maîtrise technologique dans les pays occidentaux, son développement s’est fortement accéléré à partir du début des années 2000 dans les pays émergents, au point que ceux-ci sont en passe de dépasser les États-Unis et la France.

a.   La Fédération de Russie, leader à l’export

Avec 36 réacteurs nucléaires en projet dans 12 pays, dont 11 en construction, la Fédération de Russie est devenue en quelques années le premier exportateur de technologies nucléaires au monde.

Elle est aussi le quatrième producteur mondial d’électricité d’origine nucléaire, avec un parc de 38 réacteurs qui a généré en 2019 208,8 térawattheures, soit 19,7 % de la production d’électricité du pays. La stratégie énergétique russe prévoit de poursuivre la croissance de la part de l’énergie nucléaire dans la production d’électricité jusqu’à 45 à 50 % en 2050, et 70 à 80% à la fin du siècle.

La création de la compagnie d’État Rosatom en 2007, regroupant plus de 360 entreprises du secteur nucléaire, y compris des activités de défense et des centres de recherche, a joué un rôle majeur dans la renaissance du nucléaire russe, avec un doublement du nombre de projets de construction de réacteurs nucléaires à l’étranger de 2006 à 2011 et une multiplication par sept des investissements en recherche sur la même période.

Comme la France, la Fédération de Russie vise un cycle du combustible « fermé », l’un des objectifs du projet de recherche Proryv (en français « Percée ») de Rosatom. Les rapporteurs ont d’ailleurs pu mesurer, à l’occasion d’un séminaire avec des parlementaires, chercheurs et industriels russes organisé par le conseiller nucléaire français à Moscou, le dynamisme de la recherche russe qui explore en parallèle plusieurs pistes technologiques, avec la volonté d’aboutir à des applications industrielles.

Il n’est donc pas surprenant qu’en Fédération de Russie les étudiants considèrent le nucléaire comme un secteur d’avenir, offrant de nombreuses opportunités, dans le pays ou à l’étranger, et que Rosatom n’éprouve aucune difficulté à recruter les meilleurs techniciens, ingénieurs et chercheurs à la sortie des universités et centres de formation technique russes. C’est ce qu’a confirmé le conseiller nucléaire à Moscou, M. Alexandre Gorbatchev : « Le secteur a la cote auprès des jeunes, avec de bons salaires et beaucoup d'opportunités pour travailler à l'étranger dans des pays intéressants, comme la Hongrie, la Finlande, la Turquie, l'Égypte, etc. Rosatom entretient des relations de coopérations étroites avec les plus grandes universités en Russie. Certaines disposent de petits réacteurs de recherche sous-critiques pour approfondir les apprentissages et la formation. »

b.   La Chine, l’émergence d’un géant du nucléaire

Bien que la Chine se soit intéressée aux applications civiles de l’atome dès les années 1950, le premier réacteur nucléaire chinois destiné à la production d’électricité n’est entré en service qu’en 1991. La Chine a d’abord fait appel au savoir-faire des industries française, canadienne et russe pour lui fournir ses réacteurs de deuxième génération. Après l’accident de Fukushima en 2011, elle s’est tournée vers les réacteurs de troisième génération d’origine française (EPR), américaine (AP1000), et russe.

La filière nucléaire chinoise est rapidement montée en compétences et a mis au point dès 2014 son propre réacteur à eau pressurisée de troisième génération de 1 000 mégawatts électriques, le Hualong-1 (HPR-1000), dérivé d’un modèle français. Deux réacteurs de ce type, construits en moins de six ans, sont opérationnels en Chine et au Pakistan, et huit autres sont en construction. La première unité d’un deuxième modèle de réacteur de troisième génération de 1 400 GWe, le Guohe One, développé en collaboration avec Westinghouse, a été achevée en septembre 2020. Par ailleurs, deux réacteurs à haute température refroidis au gaz, premiers du genre, dont les tests se sont achevés en novembre 2020, devraient être mis en service en 2021 dans la province du Shandong.

En 2020, la Chine s'est engagée à atteindre son pic d’émissions de carbone d'ici 2030, et à devenir neutre en carbone d'ici 2060. L'énergie nucléaire joue un rôle important dans l’atteinte de ces objectifs. Dans le prochain plan quinquennal, Pékin s'est fixé comme nouvelle cible de disposer d'une puissance nucléaire nette installée de 70 GWe à la fin de 2025 (5 % de la capacité totale de production d’électricité prévue), soit une augmentation de 37 % par rapport aux 51 GWe de fin 2020 (2,5 % de la capacité totale de production d’électricité). Disposant à ce jour du troisième plus grand parc nucléaire après les États-Unis et la France, la Chine devrait dépasser à la fois la puissance totale installée de l’Union européenne (104 GWe) et des États‑Unis (96 GWe) vers 2030.

À l’image de la Fédération de Russie, la Chine ne cache pas ses ambitions en matière d’exportation de ses technologies nucléaires. Les lignes directrices de l’initiative dite de la « Nouvelle route de la soie », publiées par le gouvernement chinois[10], indiquent sans ambiguïté qu'elle fera progresser la coopération en matière d'énergie nucléaire, ce que confirment plusieurs sources indépendantes[11]. Mais les exemples des réacteurs Hualong-1 vendus au Pakistan, pays non signataire du traité sur la non-prolifération des armes nucléaires, ou de la signature en 2016 d’un accord-cadre pour la fourniture de centrales nucléaires au Soudan, pays dépourvu des prérequis techniques et juridiques nécessaires, sont un sujet d’inquiétude.

Comme la France et la Fédération de Russie, la Chine cherche à mettre en place un cycle du combustible fermé. Toutefois, les négociations entamées en 2006 avec la France pour la construction d’une usine de retraitement équivalente à La Hague n’ont pas encore abouti et une usine de technologie chinoise plus modeste est annoncée pour 2025.

Dès les années 1950, le gouvernement chinois a reconnu que la formation d’un nombre suffisant d’étudiants serait une condition de l’expansion de l’énergie nucléaire en Chine[12]. Un système d'enseignement universitaire comprenant, d’une part des formations scientifiques de premier cycle, d’autre part des formations professionnelles en apprentissage a d’abord été mis en place. Des formations universitaires de second degré, jusqu’au niveau du doctorat ont par la suite été progressivement développées. Au début des années 2000, plus d'une douzaine d'universités chinoises proposaient des formations de tous niveaux dans le domaine de l'énergie nucléaire.

3.   Un sursaut de l’énergie nucléaire, un enjeu de souveraineté et d’efficacité dans la lutte contre le changement climatique

S’ils devaient se poursuivre, le déclin de l’industrie nucléaire en France et aux États-Unis ainsi que l’émergence de la Chine et de la Russie en tant que leaders de substitution dans ce secteur, pourraient avoir de multiples conséquences.

En premier lieu, ce sont ces nouveaux leaders qui auront la capacité d’influer, au travers des instances internationales, par exemple l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA), sur les règles applicables en matière de sûreté nucléaire ou d’application du traité de non-prolifération des armes nucléaires (TNP), conclu en 1968 pour réduire le risque que l’arme nucléaire se diffuse à travers le monde. Dans le domaine du nucléaire civil, la France a toujours défendu une position de prudence, notamment l’idée qu’il convenait de limiter l’accès à cette énergie aux pays disposant d’une infrastructure technique et d’un cadre légal suffisamment développés. Si tel n’est plus le cas à l’avenir, nous risquons, avec d’autres pays, d’en subir directement les conséquences, par exemple en cas d’accident nucléaire.

En deuxième lieu, c’est la Chine et la Fédération de Russie qui continueront à s’imposer sur le marché international des solutions nucléaires, et noueront des relations durables avec un nombre croissant de pays, y compris européens : l’installation d’une nouvelle centrale crée une relation de dépendance de long terme entre le pays fournisseur et le pays client, ne serait-ce que pour la maintenance, la fourniture de pièces de remplacement ou l’approvisionnement en combustibles. Certes, certains services peuvent être assurés par des fournisseurs tiers, mais seul le concepteur de la centrale en a la maîtrise complète.

En troisième lieu, à force de déclin industriel, même notre capacité à maintenir dans de bonnes conditions de sûreté le parc existant pourrait s’éroder. Sans nouvelles perspectives de développement, le secteur risque de ne plus attirer assez de jeunes étudiants de qualité pour assurer un bon remplacement des générations. Dans un tel scénario, nous risquerions de devoir faire nous-mêmes appel aux nouveaux maître du jeu nucléaire mondial.

En quatrième lieu, aucune certitude n’existe à ce jour sur l’échéance à laquelle il sera possible de ne plus faire appel à des sources d’énergie fossile mobilisables à tout moment pour compenser la variabilité des énergies éolienne et photovoltaïque, ainsi que le confirme un rapport récent de l’Agence internationale de l’énergie (AIE) et de Réseau de transport d’électricité (RTE)[13] sur les « Conditions et prérequis en matière de faisabilité technique pour un système électrique avec une forte proportion d’énergies renouvelables à l’horizon 2050 ».

Tracé des pipelines reliant la Russie à l’Europe (Source : Le Blog Finance)

À cet égard, nos voisins d’Outre-Rhin, qui, après avoir investi plus de 400 milliards d’euros dans leur transition énergétique, ne peuvent être soupçonnés de mettre en doute l’intérêt des énergies éolienne et photovoltaïque, n’ont récemment pas hésité à froisser leur allié américain pour imposer l’achèvement, jugé indispensable, du gazoduc North-Stream II, qui doit assurer pour les décennies à venir, en double de son prédécesseur North-Stream I, l’approvisionnement de leurs centrales à gaz et de celles de leurs voisins par la production russe.

De fait, même en supposant que toutes les technologies nécessaires puissent être développées, industrialisées, puis déployées à grande échelle avant 2050, une étude récente du Massachusetts Institute of Technology (MIT) sur « le rôle des sources d'électricité « fermes » à faibles émissions [firm Low-Carbon Electricity Resources] dans la décarbonation profonde de la production d'électricité »[14] montre que l’appel à ces sources d’électricité « réduit les coûts de l'électricité de 10% à 62 % dans les scénarios de décarbonation complète ».

Graphique résumant les résultats de l’étude « The Role of Firm Low-Carbon Electricity

 Resources in Deep Decarbonization of Power Generation » (source : Joul)

Dans le contexte de la lutte contre le changement climatique, l’énergie nucléaire pourrait donc rester longtemps encore indispensable pour bâtir, à un coût raisonnable, un système électrique avec un niveau très bas d’émissions de gaz à effet de serre, proche de celui de pays tels que la Norvège, la Suède ou la France. Par ailleurs, au-delà de la seule production d’électricité, l’énergie nucléaire pourrait aussi permettre de décarboner la production de chaleur, la désalinisation, la fabrication d’hydrogène, etc.

En cinquième lieu, dans un monde où les technologies civiles et militaires sont de plus en plus souvent imbriquées, c’est notre aptitude à maintenir la force de dissuasion, clef de voute de notre sécurité nationale, qui pourrait nous échapper. Par exemple, sans maîtrise de l’industrie nucléaire civile, il deviendrait beaucoup plus difficile d’entretenir la composante sous-marine, essentielle au maintien de la crédibilité de la force de frappe. De plus, les développements en cours dans le nucléaire civil sur les réacteurs de petite puissance renforceront probablement à l’avenir les synergies avec la propulsion navale et ouvriront d’autres applications, telles que l’alimentation de bases autonomes, le spatial, etc.

En sixième lieu, dans la sphère occidentale, la France porte seule un certain nombre de technologies nucléaires, singulièrement celles du cycle « fermé » du combustible, nécessaires au déploiement de cette énergie sur le long terme. Son effacement de la recherche sur les technologies nucléaires avancées risquerait de donner à la Russie et à la Chine un avantage majeur qu’il sera très difficile pour nos partenaires de compenser. Il ne sera pas possible d’inverser la tendance au déclin de ces 30 dernières années sans revenir aux fondamentaux qui ont fait de la France l’un des grands acteurs du nucléaire civil : un fort investissement dans la recherche et l’innovation, qui va de pair avec la motivation des jeunes pour un domaine scientifique et technique parmi les plus exigeants, et une démarche industrielle hardie.

 

 

Le rôle de l’énergie nucléaire dans la lutte

contre le changement climatique

Depuis les années 1970, l’énergie nucléaire a contribué à éviter les émissions de gaz à effet de serre de façon significative, à hauteur d’environ 63 gigatonnes de CO2 au niveau mondial.

Émissions de CO2 évitées à ce jour par l'énergie nucléaire (source : AIE 2019)

L’énergie nucléaire constitue la première source d’électricité décarbonée dans les pays développés, assurant 18 % de cette production en 2018, devant l’hydroélectricité et les autres énergies renouvelables.

Production électrique des énergies décarbonées dans les pays développés en 2018 (source : AIE 2019)

Toutefois, la construction des réacteurs nucléaires dans ces pays, menée à un rythme soutenu dans les années 1970 et 1980, s’est fortement ralentie depuis. De ce fait, l’âge moyen du parc nucléaire y est aujourd’hui élevé, en particulier aux États-Unis (plus de 40 ans en moyenne) et en Europe (plus de 35 ans en moyenne), alors qu’il est de moins de 10 ans en Chine.