—  1  —

 

N° 3005

______

ASSEMBLÉE   NATIONALE

 

CONSTITUTION DU 4 OCTOBRE 1958

DIX-SEPTIÈME LÉGISLATURE

 

Enregistré à la Présidence de l’Assemblée nationale le 1er juillet 2026.

RAPPORT

FAIT

AU NOM DE LA COMMISSION D’ENQUÊTE sur le traitement judiciaire des violences sexuelles incestueuses parentales commises contre les enfants et la situation
des parents protecteurs, notamment
des mères protectrices,

 

 

 

Présidente

Mme Maud PETIT

 

Rapporteur

M. Christian BAPTISTE

Députés

 

——

 

 

 

TOME II

COMPTES RENDUS DES AUDITIONS

 

 

 Voir les numéros : 1977 rect., 2363 et T.A. 220.


La commission d’enquête sur le traitement judiciaire des violences sexuelles incestueuses parentales commises contre les enfants et la situation des parents protecteurs, notamment des mères protectrices, est composée de : Mme Maud Petit, présidente ; M. Christian Baptiste, rapporteur ; Mme Ségolène Amiot ; M. Arnaud Bonnet ; Mme Émilie Bonnivard ; Mme Soumya Bourouaha ; Mme Gabrielle Cathala ; Mme Nathalie Colin-Oesterlé ; M. Michel Criaud ; Mme Sandra Delannoy ; Mme Julie Delpech ; Mme Mathilde Feld ; Mme Perrine Goulet ; Mme Marine Hamelet ; Mme Florence Herouin-Léautey ; Mme Catherine Ibled ; Mme Marietta Karamanli ; Mme Sandrine Lalanne ; Mme Claire Marais-Beuil ; Mme Alexandra Martin (Alpes-Maritimes) ; Mme Yaël Ménaché ; Mme Laure Miller ; Mme Joséphine Missoffe ; Mme Julie Ozenne ; Mme Lisette Pollet ; Mme Béatrice Roullaud ; Mme Anaïs Sabatini ; Mme Nicole Sanquer ; Mme Andrée Taurinya ; Mme Céline Thiébault-Martinez ; M. Vincent Trébuchet.

 


SOMMAIRE

___

Pages

1. Audition, ouverte à la presse, de Mme Maryse Le Men-Régnier, directrice de la Ciivise, et de M. Denis Roth-Fichet, secrétaire général (24 février 2026)

2. Table ronde, ouverte à la presse, réunissant : Mme Cécile Desmoulins, présidente de l’association SOS Inceste pour revivre ; M. Pascal Cussigh, président de l’association CDP Enfance ; Mme Suzanne Frugier, secrétaire générale de l’association Mouv’Enfants et membre du collectif 160 000 enfants ; Mme Hélène Roche, secrétaire générale de l’association Protéger l’enfant, Mme Solène Rietzler, chargée de mission relations publiques, et Mme Maryannick Van Den Abeele, référente aide aux victimes ; Mme Samira Benhamida, présidente du collectif Les Tricoteuses de France ; Mme Saïrati Assimakou, présidente de l’association Ose libérer ta parole ; Mme Vanina Noël, présidente du Collectif de femmes d’outre-mer et du monde, Mme Miguel Montlouis-Félicité, vice-présidente et Mme Marie-Ange de Souza, membre du collectif (25 février 2026)

3. Table ronde, ouverte à la presse, réunissant : Me Christine Cerrada, Me Marie Coiffard, Me Myriam Guedj Benayoun, Me Marie Grimaud, Me Agathe Morel, Me Rebecca Royer (26 février 2026)

4. Audition, ouverte à la presse, de Mme Romane Brisard, journaliste (26 février 2026)

5. Table ronde, ouverte à la presse, réunissant : Mme Teanini Tematahotoa, secrétaire de l’association Pare Ora, Mme Cynthia Ayou, médecin légiste et pédiatre à l’Uaped Pare Ora, et Mme Marianne Balet, responsable du site de l’Uaped ; Mme Fabienne Sainte-Rose, fondatrice de l’Association des mille et une victimes d’inceste et de traumatismes (Lamevit) ; Mme Lydia Barneoud, directrice fondatrice de l’association Haki Za Wanatsa - collectif Cide ; Mme Éloise Bergeon, présidente de l’Université familiale de la Vienne ; Mme Michèle Créoff, membre du bureau de l’association Face à l’inceste, et Mme Aude Doumenge, responsable de plaidoyer (26 février 2026)

6. Audition, ouverte à la presse, de M. Édouard Durand, premier viceprésident chargé des fonctions de juge des enfants au Tribunal judiciaire de Pontoise, président du tribunal pour enfants (31 mars 2026)

7. Audition conjointe, ouverte à la presse, de Mme Hélène Romano, psychothérapeute, docteure en psychopathologie, docteure en droit privé et sciences criminelles, et de Mme Eugénie Izard, pédopsychiatre, présidente du Réseau de professionnels pour la protection de l’enfance et de l’adolescence (Reppea) (1er avril 2026)

8. Table ronde, ouverte à la presse, réunissant les syndicats de la magistrature : Mme Lucia Argibay, secrétaire nationale du Syndicat de la magistrature et Mme Ségolène Marquet, secrétaire permanente ; M. Ludovic Friat, président de l’Union syndicale des magistrats et Mme Stéphanie Caprin, vice-présidente ; Mme Béatrice Brugère, secrétaire générale d’Unité magistrats et Mme Valérie Dervieux, déléguée générale (1er avril 2026)

9. Table ronde, ouverte à la presse, réunissant : M. Pierre-Guillaume Prigent, docteur en sociologie et enseignant à l'université de Bretagne Occidentale, et Mme Gwénola Sueur, doctorante en sociologie ; Mme Dorothée Dussy, anthropologue, directrice du centre Norbert Elias ; Mme Julie Doyon, maîtresse de conférences en histoire moderne à l’université Lumière Lyon (2 avril 2026)

10. Table ronde, ouverte à la presse, réunissant : Dr Françoise Fericelli, pédopsychiatre, ancienne experte auprès des tribunaux judiciaires ; Dr Myriam Pierson-Berthier, psychiatre spécialisée en psychiatrie de l’enfant et de l’adolescent, ancienne experte auprès des tribunaux judiciaires ; et Dr Maurice Berger, pédopsychiatre (2 avril 2026)

11. Audition conjointe, ouverte à la presse, réunissant le Dr Gilles Lazimi, médecin, président de l’association Stop VEO et le-Dr Edwige Antier, pédiatre (2 avril 2026)

12. Audition, ouverte à la presse, de Mme Gwénola Joly-Coz, première présidente de la cour d’appel de Papeete (2 avril 2026)

13. Audition, ouverte à la presse, de Mme Sihem Ghars, fondatrice du collectif Incesticide France (7 avril 2026)

14. Audition conjointe, ouverte à la presse, réunissant : Me Arnaud de Saint-Remy, président du groupe de travail « Droit de l’enfant » au sein du Conseil national des barreaux (CNB) ; Me Agnès Ravat-Sandre, vice-présidente de la Conférence des bâtonniers et présidente de la commission « Accès aux droits » ; et Me Anne-Sophie Laguens, membre du Conseil de l’Ordre du barreau de Paris (8 avril 2026)

15. Table ronde, ouverte à la presse, réunissant : Me Carine Durrieu Diebolt, avocate à la Cour, ancienne membre de la Ciivise ; Me Myriam Blumberg, avocate au barreau de Paris ; Me Djamel Bouguessa, avocat au barreau de Toulouse ; et Me Michel Amas, avocat au barreau de Marseille (8 avril 2026)

16. Audition, ouverte à la presse, de Coraline Hingray, professeure de psychiatrie, fondatrice de la Maison de la Résilience (9 avril 2026)

17. Audition, ouverte à la presse, de M. Sébastien Colombet, trésorier de l’association française des magistrats instructeurs (AFMI), M. Jonas Nefzi, vice-président, et M. Vincent Raffray, membre du conseil d’administration (9 avril 2026)

18. Table ronde, ouverte à la presse, réunissant : M. Laurent Boyet, fondateur et président de l’association Les Papillons ; Mme Martine Brousse, présidente de l’association La voix de l’enfant, et Mme Alexia Tafanelli, déléguée générale ; Mme Églantine Cami, chargée de plaidoyer et de sensibilisation au sein de l’association Caméléon ; et Mme Steffy Alexandrian, fondatrice de l’association Carl (9 avril 2026)

19. Audition conjointe, ouverte à la presse, de Mme Martine Balençon, présidente de la Société française de pédiatrie médico-légale et membre de la Ciivise, et de Mme Mélanie Dupont, présidente de l’Association des psychologues de médecine légale et membre de la Ciivise (15 avril 2026)

20. Table ronde, ouverte à la presse, réunissant : Mme Sarah Margairaz, cofondatrice de l’association La collective des mères isolées, et Mme Claire Morin, trésorière et référente Justice familiale ; Mme Hélène Simon, présidente-fondatrice de l’association Je te crois, je te protège, Me Vanessa Frasson, avocate de l’association et Mme Angélique Jeannot, membre du bureau ; et Mme Nathalie Azuara, présidente de l’association 3EGALES3 (15 avril 2026)

21. Audition, ouverte à la presse, de Mme Sarah El Haïry, hautecommissaire à l’enfance (16 avril 2026)

22. Audition, ouverte à la presse, de M. Stéphane Oustric, président du Conseil national de l’Ordre des médecins, et du Mme Christine Louis-Vahdat, présidente de la section éthique et déontologie (16 avril 2026)

23. Table ronde, ouverte à la presse, réunissant : M. Yohann Fossard, représentant de UN1TÉ-Syndicat général de la police-FO ; M. Benjamin Camboulives, porte-parole d’Alternative police-CFDT ; MM. Yann Khadri et Mathias Guillard, délégués Île-de-France de l’UNSA police ; Mmes Isabelle Trouslard, secrétaire générale adjointe, et Christelle Jaeger, conseillère technique de Synergie-Officiers ; MM. Romain Lecalier, secrétaire général adjoint du Syndicat des cadres de la sécurité intérieure, et Fabrice Jacquet, secrétaire national ; Mme Dorine Debonne et M. Stanislas Gaudon, représentants d’Alliance police nationale (28 avril 2026)

24. Audition conjointe, ouverte à la presse, de Mme Cécile Cée, illustratrice ; Mme Mirlo Dulaurier, chorégraphe ; et Mme Coline Berry, psychothérapeute et psychanalyste (29 avril 2026)

25. Audition, ouverte à la presse, de M. Éric Dupond-Moretti, ancien garde des sceaux (29 avril 2026)

26. Audition conjointe, ouverte à la presse, de M. Christophe Barret, président de la Conférence nationale des procureurs généraux (CNPG), et de M. Frédéric Chevallier, président de la Conférence nationale des procureurs de la République (CNPR) (29 avril 2026)

27. Audition, ouverte à la presse, de M. Roland Coutanceau, expert psychiatre, président du Syndicat national des experts psychiatres et psychologues (Snepp) (30 avril 2026)

28. Audition conjointe, ouverte à la presse, de Mme Monia Zoghlami, présidente de la Fédération nationale des administrateurs ad hoc, et de Mme Adeline Gouttenoire, professeure des universités (30 avril 2026)

29. Audition, ouverte à la presse, de Mme Gaëlle Colin, sous-directrice en charge de la formation continue à l’École nationale de la magistrature (30 avril 2026)

30. Table ronde, ouverte à la presse, réunissant les associations suivantes : Dr Emmanuelle Piet, présidente du Collectif féministe contre le viol ; M. Maxime Montaut, président et fondateur de Wanted Pedo ; Mme Mié Kohiyama, fondatrice de BeBraveFrance ; Mme Sophie Decis, responsable juridique au sein de l’association Enfance et Partage, et Me Rodolphe Costantino, avocat (30 avril 2026)

31. Audition, ouverte à la presse, de Mme Muriel Eglin, magistrate, vice-présidente de l’Association française des magistrats de la jeunesse et de la famille (AFMJF), et de Mme Muriel Crebassa, magistrate, membre de l’association AFMJF (5 mai 2026)

32. Audition, ouverte à la presse, de Mme Isabelle Metge, présidente de l’Association nationale des enquêteurs sociaux (Andes), Mme MarieNoëlle Morin, vice-présidente, et Mme Aude Pommier, secrétaire de l’association (6 mai 2026)

33. Audition, ouverte à la presse, du Dr Paul Bensussan, expert psychiatre près la Cour de cassation (6 mai 2026)

34. Audition conjointe, ouverte à la presse, de Mme Andreea Gruev-Vintila, maîtresse de conférences en psychologie sociale, et de Mme Muriel Salmona, psychiatre et présidente de l'association Mémoire traumatique et victimologie (7 mai 2026)

35. Audition, ouverte à la presse, de M. Laurent Nuñez, ministre de l’intérieur (12 mai 2026)

36. Audition, ouverte à la presse, de M. Gérald Darmanin, garde des sceaux, ministre de la justice (13 mai 2026)

37. Audition, ouverte à la presse, de M. Paul Gaudin, président de l’association Jamais sans Papa, Mme Marie Saunier, vice-présidente déléguée, et Maître Christelle Do Carmo De Sales, avocate au barreau du Val-de-Marne (19 mai 2026)

38. Audition, ouverte à la presse, de Mme Claire Hédon, défenseure des droits, et Mme Marguerite Aurenche, cheffe du pôle « défense des droits de l’enfant » au sein de la direction de la protection des droits et des affaires judiciaires (19 mai 2026)

39. Audition conjointe, ouverte à la presse, de parents protecteurs : Mme Sophie Abida, Mme Christelle Calmet, Mme Priscilla Majani, Mme Charlotte Millet, et Mme Cynthia Volget (21 mai 2026)

40. Audition, ouverte à la presse, de M. Jean-Luc Viaux, docteur en psychologie, professeur des universités honoraire (21 mai 2026)

41. Audition conjointe, ouverte à la presse, réunissant Mme Christel Durel, psychotraumatologue, psychocriminologue, formatrice au recueil de la parole de l’enfant (protocole Nichd), et le Dr Jean-Marc Ben Kemoun, psychiatre, pédopsychiatre, médecin légiste, expert près la cour d'appel de Versailles (21 mai 2026)

42. Audition, ouverte à la presse, de M. Hugo Lemonier, journaliste indépendant (21 mai 2026)

 


  1.   Audition, ouverte à la presse, de Mme Maryse Le Men-Régnier, directrice de la Ciivise, et de M. Denis Roth-Fichet, secrétaire général (24 février 2026)

Mme la présidente Maud Petit. Notre commission d’enquête a pour objet d’évaluer le traitement judiciaire des viols et agressions sexuelles incestueuses parentales sur mineurs, en accordant une attention particulière à la prise en compte de la parole de l’enfant et à sa protection effective pendant la procédure.

J’ai souhaité recevoir dès le début de nos travaux la Commission indépendante sur l’inceste et les violences sexuelles faites aux enfants (Ciivise), qui endosse depuis sa création, en 2021, la lutte contre l’inceste. Elle a formulé en 2023 quatre-vingt-deux recommandations dans ce domaine, dont certaines concernent directement le champ de notre commission d’enquête.

Je suis ravie de recevoir Mme Maryse Le Men-Régnier, directrice de la Ciivise et présidente de la Fédération France victimes. Votre audition sera l’occasion de faire le bilan de la mise en œuvre des recommandations de l’instance que vous représentez, notamment s’agissant du traitement judiciaire de l’inceste perpétré par les parents d’enfants mineurs et du sort réservé aux parents dits protecteurs. Votre longue expérience judiciaire, comme juge d’instruction notamment, puis auprès des victimes, apportera également un éclairage indispensable à nos débats.

M. Denis Roth-Fichet, secrétaire général de la Ciivise depuis octobre 2025, vous accompagne.

Cette audition est ouverte à la presse et retransmise en direct sur le site de l’Assemblée nationale.

L’article 6 de l’ordonnance du 17 novembre 1958 relative au fonctionnement des assemblées parlementaires impose aux personnes entendues par une commission d’enquête de prêter serment de dire la vérité, toute la vérité, rien que la vérité.

(Mme Maryse Le Men-Régnier et M. Denis Roth-Fichet prêtent successivement serment.)

Mme Maryse Le Men-Régnier, directrice de la Ciivise. La Ciivise a été créée le 23 janvier 2021 par le Président de la République, en réponse à l’appel de victimes et d’associations et dans le prolongement du mouvement MeToo et de la publication de quelques livres emblématiques, notamment La Familia grande de Camille Kouchner.

Par-delà les évolutions et les changements de direction qu’elle a connus, la Ciivise a maintenu son activité – beaucoup plus difficilement depuis 2024, puisque tous les membres, à l’exception du secrétaire général, sont des bénévoles ; ne bénéficiant d’aucune décharge pour leur activité professionnelle, ils effectuent la mission qui leur est confiée en sus de leur activité associative et professionnelle.

La « Ciivise 1 » a reçu plus de 30 000 témoignages, apportés sous différentes formes : par mail, par appel au CFCV (Collectif féministe contre le viol) – ligne toujours active –, par des questionnaires complétés sur le site internet de la Ciivise ou lors des vingt-six réunions publiques au cours desquelles 520 personnes ont exprimé ce qu’elles pensaient du traitement des faits dont elles avaient pu être victimes. Toutes les personnes entendues étaient majeures ; les faits relatés étaient donc anciens. Par ailleurs, 254 personnes qui l’avaient demandé ont été auditionnées individuellement par la Commission afin de faire part de ce qu’elles avaient vécu.

De ces témoignages découlent les quatre-vingt-deux recommandations. Selon les dernières statistiques, établies ce matin, 73 % d’entre elles ont été mises en œuvre, ce qui prouve l’efficacité de la Ciivise et montre qu’elle a été entendue tant par le gouvernement que par le Parlement. Ces recommandations ont pour objectif d’assurer une meilleure prévention des violences, un repérage efficace des enfants qui en sont victimes et une réparation adaptée, le but étant de construire une doctrine commune pour assurer un traitement égal de tous les enfants. Ne sont pas concernées les seules victimes d’inceste mais tous les enfants victimes de violences sexuelles, et il n’y a pas de hiérarchisation des victimes. La Ciivise a continué à réaliser des enquêtes pour améliorer les recommandations et en proposer de nouvelles.

La lettre de mission du 18 juin 2024 qui a désigné les membres de l’actuelle Ciivise, dont moi-même, nous confie le suivi des quatre-vingt-deux recommandations, l’élaboration de nouvelles recommandations – nous sommes en train d’y travailler – ainsi que « la préparation de la pleine appropriation par les institutions de droit commun d’une culture de la prévention des violences sexuelles faites aux enfants » – la prévention et le repérage sont très importants pour faire cesser le plus rapidement possible les violences sexuelles –, « de la protection et de la prise en charge des enfants victimes, et de l’accueil et de l’accompagnement des victimes », y compris lorsqu’elles sont devenues adultes.

J’y insiste, il ne faut pas oublier les victimes devenues majeures : de nombreuses victimes, notamment d’inceste, ont subi des violences alors qu’elles étaient mineures et n’ont pas déposé plainte pendant leur minorité – ou n’ont pas déposé plainte du tout. Il est absolument indispensable de les aider, de les prendre en charge et de vérifier si elles souhaitent encore déposer plainte, si c’est toujours possible.

Notre rôle est de proposer une bascule de la société et des institutions vers une nouvelle époque, dans laquelle la prévention des violences sexuelles, l’accueil, l’écoute et l’accompagnement sont l’affaire non pas des pouvoirs publics, mais de tous. Nous sommes tous concernés par les violences sexuelles. Notre rôle à tous, c’est de faire en sorte que ces violences sexuelles diminuent, afin qu’il y ait de moins en moins d’enfants qui en sont victimes.

M. Denis Roth-Fichet, secrétaire général de la Ciivise. Vous avez la primeur de ces statistiques, qui sont encore sous embargo – comme l’a dit Mme Le Men-Régnier, nous avons encore reçu des réponses des administrations ce matin. Le gouvernement ne dispose même pas encore de ces données.

Ce travail est bien sûr accompli en toute transparence et s’accompagne d’échanges permanents avec le gouvernement pour que tout le monde soit d’accord sur l’identification des recommandations qui ont été mises en œuvre.

Mme la présidente Maud Petit. Quelle méthode vous a permis d’aboutir au taux de 73 % de recommandations mises en œuvre ?

M. Denis Roth-Fichet. Il résulte d’échanges constants entre les directions générales et les cabinets ministériels. Nous ne nous contentons pas d’une déclaration de la part du gouvernement, nous vérifions que les recommandations sont effectivement mises en œuvre.

Mme la présidente Maud Petit. Pourriez-vous nous donner quelques exemples concrets ?

M. Denis Roth-Fichet. Je n’ai pas d’exemple à vous citer à brûle-pourpoint, mais Mme Le Men-Régnier pourra entrer dans le détail, notamment en ce qui concerne le traitement judiciaire.

M. Christian Baptiste, rapporteur. Il s’agit ici d’une audition, non d’un débat. Nous sommes là pour vous écouter ; le questionnaire qui vous a été transmis et auquel vous pourrez apporter des réponses écrites ne vise nullement à brider votre spontanéité. Mais nous avons besoin d’éléments précis pour notre rapport.

Peut-être nous en direz-vous un peu plus sur l’origine de la Ciivise, mais surtout sur le traitement judiciaire de l’inceste parental – sur ce point, votre expérience de magistrate nous sera utile, madame la directrice. Vous l’avez dit, les nombreuses victimes ne portent souvent plainte que longtemps après les faits, parfois alors que ces derniers sont prescrits. C’est un problème important à propos duquel nous avons reçu des témoignages.

Mme la présidente Maud Petit. Avez-vous été étonnés par l’ampleur des violences sexuelles commises dans le cadre familial ainsi que par la proportion de mineurs ou de personnes majeures se déclarant victimes d’agressions sexuelles ou de viols incestueux ?

C’est un sujet tabou dans notre pays. Environ quatre millions de personnes ont déclaré avoir été victimes d’inceste. Mais ce chiffre est forcément en deçà de la vérité puisque de nombreuses personnes n’en parlent pas.

Parmi les personnes que vous avez entendues, quelle proportion était concernée par les violences incestueuses ?

M. Denis Roth-Fichet. Sur les 30 000 témoignages que nous avons recueillis, huit sur dix concernent des violences sexuelles incestueuses. Plus de 81 % des violences ont eu lieu au sein de la famille, 22 % dans l’entourage proche, 11 % au sein d’une institution et 8 % au sein de l’espace public. Le fait que la somme de ces pourcentages soit supérieure à 100 % s’explique par la possibilité de déclarer avoir été victime dans plusieurs cercles.

Il n’y a rien d’étonnant à ces résultats statistiques. Les personnes ayant été victimes dans leur enfance répondaient à un appel à témoignages, le tout dans un contexte de libération de la parole sur l’inceste. Cela explique mécaniquement la forte prévalence de ces violences dans les témoignages recueillis. À l’inverse, selon les statistiques officielles du service statistique ministériel de la sécurité intérieure, le SSMSI, 74 % des violences sexuelles sur mineurs sont extrafamiliales. Mais le ministère de l’intérieur ajoute que les enquêtes rétrospectives et témoignages révèlent une réalité intrafamiliale dominante.

Selon des statistiques régulièrement communiquées par la Ciivise, 77 % des violences sexuelles commises sur des enfants ont lieu au sein de la famille ; dans 81 % des cas, l’agresseur en est un membre.

La Ciivise a offert un espace d’expression hors du cadre judiciaire, confidentiel et sans obligation de dépôt de plainte préalable. C’était important et cela a été utile, le passage à la plainte restant très difficile lorsqu’il s’agit de la famille, comme vous l’avez évoqué, monsieur le rapporteur.

Mme la présidente Maud Petit. Je ne comprends pas bien la différence entre les deux pourcentages que vous venez de citer.

M. Denis Roth-Fichet. On constate systématiquement une différence statistique selon qu’on se place du point de vue de la victime ou de l’agresseur. J’ai revérifié ces données. D’après les statisticiens, c’est tout à fait normal qu’il existe un écart entre le pourcentage des agresseurs et celui des victimes.

Beaucoup de victimes d’inceste ont témoigné. La Ciivise avait néanmoins vocation à étudier toutes les formes de violences sexuelles, y compris celles commises en dehors de la sphère familiale.

Je vais aborder l’aspect qualitatif. L’analyse des témoignages a révélé une première caractéristique : la précocité des violences. En effet, 58 % des victimes sont agressées avant l’âge de 10 ans ; lorsque les violences sont commises au sein de la famille, l’âge moyen est de 7 ans et demi ; 63 % des victimes avaient moins de 10 ans lors du premier abus.

La deuxième caractéristique est la longue durée des violences : pour 51 % des victimes, les violences ont duré plus d’un an ; 25 % d’entre elles ont subi des abus pendant plus de cinq ans ; pour 10 % d’entre elles, les violences ont duré plus de dix ans. Les faits n’ont eu lieu qu’une seule fois pour moins d’une victime sur cinq, soit seulement 14 %. Enfin, plus l’agresseur est proche, plus les violences durent longtemps.

Troisièmement, les révélations sont tardives : seules 13 % des victimes ont parlé au moment des faits – 8 % des hommes et 14 % des femmes. Autour de 80 % des victimes révèlent les faits plus de dix ans après. L’âge moyen au moment de la saisine de la Ciivise est de 44 ans – cette donnée surprend toujours. Dans près d’un cas sur deux, les violences remontent à plus de vingt ans.

La quatrième caractéristique est la prédominance des femmes victimes et des hommes agresseurs – pardon de tomber dans ce schéma, mais c’est malheureusement la réalité. En effet, 83 % des victimes sont des femmes et 17 % sont des hommes ; 87 % des agresseurs sont des hommes. Par ailleurs, les femmes rapportent davantage les violences commises au sein de la famille ou dans l’entourage – 94 % de femmes contre 77 % d’hommes. Enfin, l’agresseur est le père dans 30 % des cas, le grand frère dans 22 % des cas et l’oncle dans 15 % des cas.

Mme la présidente Maud Petit. Qu’en est-il du grand-père ?

Mme Perrine Goulet (Dem). Et du cousin ?

M. Denis Roth-Fichet. Pardon, je n’ai pas le chiffre concernant le grand-père.

Mme la présidente Maud Petit. Cela ne veut pas dire qu’on ne vous en a pas parlé. Vous n’avez simplement pas le chiffre.

M. Denis Roth-Fichet. On nous en a parlé, mais je n’ai pas le chiffre. Je vous le transmettrai.

Mme la présidente Maud Petit. Ce chiffre est important pour nous dans la mesure où des affaires sordides impliquant le grand-père sont souvent relatées dans les médias.

M. Denis Roth-Fichet. La cinquième caractéristique est l’accompagnement insuffisant. Quand les victimes devenues adultes se tournent vers un professionnel, dans quatre cas sur dix, on observe une inaction totale de la part de celui-ci ; moins d’un professionnel sur cinq – 18 % – les croit, et moins d’un professionnel sur dix – 8 % – les oriente vers un dépôt de plainte. S’agissant de la santé mentale, 42 % des victimes estiment que les soins spécialisés les ont aidées à aller mieux.

Enfin, le traitement judiciaire est défaillant. Lorsqu’elles portent plainte, 13 % des victimes obtiennent une condamnation de l’agresseur ; 3 % des auteurs de violences sexuelles sur enfants et 1 % des auteurs d’inceste sont pénalement condamnés.

J’en ai fini. Je ne voulais pas vous assommer de chiffres – ils sont déjà nombreux.

Mme la présidente Maud Petit. Vous ne nous assommez pas : nous sommes précisément là pour connaître ces chiffres et mesurer l’ampleur du phénomène.

Mme Sandrine Lalanne (EPR). Quelle est la définition des violences sexuelles ? Vont-elles de l’attouchement au viol ? Quels sont les chiffres par catégorie ?

Mme Maryse Le Men-Régnier. Lorsqu’on parle de violences sexuelles, on parle de viols et d’agressions sexuelles.

Mme Sandrine Lalanne (EPR). Dont les attouchements ?

Mme Maryse Le Men-Régnier.  Oui.

M. Arnaud Bonnet (EcoS). Je vais citer quelques chiffres, notamment issus de votre rapport : 97 % des agresseurs incestueux échappent à toute condamnation ; 73 % des plaintes pour inceste sont classées sans suite ; seuls 5 % des parents portent plainte une fois la parole de l’enfant révélée ; quand une mère dénonce l’inceste parental, ces accusations ne sont prises en compte par la justice que dans 15 % des cas, et ce chiffre tombe à 2 % lorsque le père mobilise le « concept » d’aliénation parentale, que la Ciivise a recommandé explicitement de proscrire.

Vous avez analysé des dizaines de milliers de dossiers. Quel est, selon vous, le dysfonctionnement le plus systémique dans le traitement judiciaire de l’inceste parental ? Quel est celui qui explique le mieux l’impunité quasi totale des agresseurs et la situation des mères condamnées pour non-présentation d’enfant ? Personnellement, je comprends ces mères.

Notre commission d’enquête a le pouvoir d’investiguer sur place et sur pièces. Que peut-elle faire que la Ciivise, avec les outils dont elle disposait, ne pouvait faire ? Quels sont les documents ou quelles sont les données que vous auriez souhaité avoir et auxquelles vous n’avez pas eu accès ?

Mme Catherine Ibled (EPR). Vous avez qualifié l’accompagnement d’insuffisant. Peut-on faire un lien entre cette situation et le profil des agresseurs ? Ont-ils eux-mêmes été victimes d’inceste ou de violences durant leur enfance ? Y a-t-il « récidive », si l’on peut employer ce terme en l’espèce ? N’est-ce pas un sujet à creuser pour mieux prévenir les violences ? Dans les violences conjugales, on constate que, souvent, le conjoint violent a lui-même été victime de violences.

Mme Perrine Goulet (Dem). Merci de votre travail quotidien pour recueillir la parole des victimes de violences sexuelles.

La Ciivise a-t-elle pour mandat d’identifier les facteurs communs qui expliquent le passage à l’acte ? Si tel est le cas, quels sont-ils ? Nous devons arriver à comprendre pourquoi, dans un pays qu’on pourrait penser civilisé, autant de parents agressent sexuellement leur enfant. Avez-vous détecté des éléments liés par exemple à la tradition, ou au fait d’être une ancienne victime, que vient d’évoquer ma collègue ? Sans se poser cette question, on ne pourra pas mettre un terme à cet engrenage infernal.

Par ailleurs, les garçons disent souvent avoir été assez bien écoutés lorsqu’ils ont révélé les faits dont ils ont été victimes, contrairement aux filles. On m’a signalé que les forces de l’ordre, lors du dépôt de plainte, portent un regard différent sur la victime en fonction de son sexe. Ce biais vous a-t-il été rapporté ?

Mme Maryse Le Men-Régnier. La plupart de vos questions portent sur l’appréciation globale par les victimes du traitement judiciaire qui leur est réservé.

Vous comprenez bien que moi qui suis magistrat, qui ai été très longtemps juge d’instruction, qui ai présidé des cours d’assises et une chambre de l’instruction et qui m’occupe maintenant d’une chambre des appels correctionnels, quand je vois ces statistiques – que je ne conteste pas –, cela me contrarie énormément. La plupart des policiers, des gendarmes et des magistrats exercent leur mission correctement. Même s’il peut toujours y avoir des erreurs et des incompétences, il faut prendre en considération les conditions dans lesquelles ils travaillent : une priorité chasse l’autre et ils font avec les moyens qu’ils ont. Croyez-moi, aucun magistrat ne classe sans suite une procédure avec plaisir, parce que le dossier ne l’intéresse pas ou qu’il n’a pas l’air bien grave.

Quand une procédure arrive sur le bureau du procureur de la République, celui-ci décide à la lecture s’il faut procéder à la saisine du juge d’instruction, à une citation directe devant le tribunal correctionnel ou à un classement sans suite. Ce qui est prioritaire, c’est la première audition de l’enfant. Une audition mal faite ne sera jamais rattrapée, car c’est cette audition qui entraîne des investigations indispensables lorsque les faits sont récents, notamment lorsque l’auteur conteste les faits ; s’il les reconnaît, c’est beaucoup plus simple. La première action est de mener une perquisition chez la personne mise en cause à la recherche d’éléments qui pourraient caractériser une infraction, comme des photos ou la consultation de sites pédopornographiques. Même si ces éléments ne concernent pas directement la personne qui a déposé plainte, ils orientent vers une personnalité problématique.

Nous avons constaté dans les témoignages une forte attente des victimes à l’égard de l’institution judiciaire. Les classements sans suite, les non-lieux et les relaxes sont vécus comme une deuxième violence, une survictimisation qui aggrave le psychotraumatisme : 89 % des victimes souffrent de ces procédures qui n’aboutissent pas à une condamnation.

Les travaux de la Ciivise marquent des avancées notables concernant le repérage et la protection des victimes, qui permettent de faire cesser les violences, mais l’axe du traitement judiciaire occupe une place prépondérante dans l’analyse du bilan à deux ans. La longueur des procédures judiciaires fait que les victimes sont souvent entendues par la juridiction de jugement plusieurs années après le dépôt de la plainte, quelquefois même après leur majorité pour des faits commis lorsqu’elles étaient mineures. Entre le dépôt de plainte et le classement sans suite, il s’écoule en moyenne dix mois.

Les 30 000 témoignages recueillis montrent combien la procédure judiciaire est inadaptée aux besoins des victimes, avec des examens gynécologiques invasifs et des confrontations vécues comme des étapes difficiles : elles sont obligées de se trouver face à leur agresseur et de raconter ce qu’il leur a fait subir alors que celui-ci conteste les faits. Dans le cadre de notre travail sur le parcours de santé du mineur victime, nous avons proposé l’encadrement des examens gynécologiques et du parcours de soins de la victime lorsqu’elle dépose plainte, notamment quand elle est encore mineure.

Une autre cause de la longueur des procédures et de leur classement sans suite est l’insuffisance des experts judiciaires. Ils ne sont pas assez nombreux et, même s’ils sont qualifiés dans leur domaine, ils ne le sont pas forcément dans le traitement des violences sexuelles. Or, notamment lorsque les faits sont contestés, l’expertise psychologique peut avoir une grande influence sur la décision judiciaire en contribuant à établir les faits. Lorsqu’un expert judiciaire dit « cette personne présente des signes caractéristiques indiquant qu’elle a subi, à un moment donné, des violences sexuelles », cela corrobore les déclarations de la victime – on ne parle plus de crédibilité de la victime depuis Outreau. Avec l’audition des personnes auxquelles elle s’est confiée, c’est un élément qui, en l’absence de preuves matérielles, permet de saisir une juridiction. L’expertise pédopsychiatrique ou psychologique a également une grande importance dans la décision de prendre ou non des mesures de protection comme la suspension des droits de visite et d’hébergement en cas d’inceste.

Les victimes se plaignent par ailleurs d’un défaut d’accompagnement par des professionnels formés. Cette critique est appelée à régresser grâce au recours à des salles d’audition adaptées, les salles Mélanie, et au déploiement de 156 Uaped (unité d’accueil pédiatrique des enfants en danger) sur l’ensemble du territoire national ; celles-ci représentent un progrès énorme, mais les moyens ne sont pas les mêmes d’un département à l’autre et leur existence est quelquefois de pure forme. Le recours à un administrateur ad hoc, notamment en cas de dénonciation par le parent protecteur, permet quant à lui de mettre une distance entre ce parent et l’enfant, l’administrateur étant neutre par nature. Un autre dispositif efficace pour aider la victime à se détendre lorsqu’elle est stressée par les faits qu’elle dénonce est le chien d’accompagnement judiciaire, qui existe depuis deux ou trois ans.

En outre, les victimes ont indiqué que les mineurs n’étaient pas préparés au procès. Ces critiques devraient disparaître grâce à la mise en œuvre du Pamivi (programme d’accompagnement des mineurs victimes), qui leur permet d’être accompagnés par une association d’aide aux victimes ou par un administrateur ad hoc qui leur explique le déroulement du procès, les emmène dans la salle d’audience, leur présente un greffier et leur explique comment est composée la salle d’audience pour les familiariser avec les rouages de la justice. Une circulaire a été adressée aux parquets par le garde des sceaux le 28 mars 2023 pour que le mineur victime soit accompagné en fonction de ses besoins tout au long de son parcours judiciaire.

La direction des affaires criminelles et des grâces a rappelé, dans son guide de septembre 2015 relatif à la prise en charge des mineurs victimes, qu’il était possible de recourir à la visioconférence dans le cas d’une confrontation, notamment pendant l’instruction ou au cours du procès, pour mettre de la distance entre la victime et son agresseur. Elle a également préconisé la saisine d’une association d’aide aux victimes par le procureur de la République dès le dépôt de plainte. Ce dispositif est généralement appliqué, même s’il n’est pas systématique.

La recommandation 35 de la Ciivise était d’assurer l’assistance de l’enfant par un avocat dès le début de la procédure au titre de l’aide juridictionnelle et sans examen des conditions de ressources. J’espère que ce dispositif sera mis en œuvre. Je sais qu’une proposition de loi a été adoptée en première lecture pour garantir aux mineurs le droit de disposer d’un avocat dans le cadre d’une mesure d’assistance éducative. Si le mineur peut être assisté devant le juge des enfants, il n’y a pas de raison pour que le mineur qui doit déposer plainte ne soit pas également assisté par un avocat.

Par ailleurs, le dépôt de plainte tardif – même s’il n’est pas question de le reprocher aux victimes – ne facilite pas le travail d’investigation. Les plaintes enregistrées par les services de police et de gendarmerie en matière d’inceste sont de plus en plus tardives, ce qui rend difficiles les enquêtes, donc la caractérisation de l’infraction. Cela explique en partie la longueur des procédures – les enquêteurs privilégient souvent les enquêtes de flagrance, ce qui retarde d’autant les autres investigations – et la fréquence des classements sans suite. La communication négative au sujet de ces classements sans suite n’incite pas les victimes à déposer plainte pour des faits anciens. Un dépôt de plainte précoce améliorerait le traitement des violences sexuelles. Cet objectif doit s’accompagner d’une formation au protocole Nichd (National Institute of Child Health and Human Development) de tous les enquêteurs qui traitent des violences sexuelles et de moyens suffisants pour permettre aux Uaped de procéder aux auditions.

Mme la présidente Maud Petit. Avant de passer la parole à nos autres collègues, je me permets de rappeler certaines questions qui sont restées sans réponse. Nous vous demandions ce que vous pensez du « concept » d’aliénation parentale, si les agresseurs étaient d’anciennes victimes et quels étaient les facteurs communs recensés poussant les agresseurs à passer à l’action. Une autre question portait sur le traitement différencié des victimes selon qu’elles étaient des filles ou des garçons.

Mme Maryse Le Men-Régnier. La notion d’aliénation parentale n’est pas un concept scientifiquement établi et ne doit plus être utilisée par les magistrats – même s’il en reste sans doute encore qui le font – en vertu de plusieurs décisions de la Cour européenne de justice, de l’ONU et de la Cour de cassation.

Je ne suis pas en mesure de répondre à la question sur les filles et les garçons, car la Ciivise n’a pas fait de recherches sur le sujet – ni nos prédécesseurs ni nous-mêmes.

M. Denis Roth-Fichet. La Ciivise s’est surtout consacrée aux victimes, beaucoup moins aux agresseurs. Nous n’avons pas mené d’investigations qui nous permettraient de vous répondre sur le profil type des agresseurs et nous n’avons pas non plus enquêté sur les récidivistes. Il serait intéressant d’interroger les Criavs (centres ressources pour les intervenants auprès des auteurs de violences sexuelles) à ce sujet.

Mme Florence Herouin-Léautey (SOC). Je voudrais revenir sur deux points liés aux chiffres que vous avez déroulés tout à l’heure.

Le premier est le maintien des liens – pas forcément de la garde, mais des liens – entre un enfant agressé qui révèle une situation incestueuse et son parent agresseur. Encore récemment, j’ai reçu dans ma circonscription des témoignages de mamans qui ne comprennent pas et ne parviennent pas à faire comprendre à leur enfant que papa n’a plus la garde, que l’enfant reste chez maman, mais que, tous les quinze jours, il doit aller en visite médiatisée dans une pièce avec ce parent agresseur. C’est absolument incompréhensible. J’y vois une injonction paradoxale : on t’écoute, on t’entend, mais seulement à moitié. Qui ici accepterait, après avoir été agressé – quelle que soit la nature de l’agression, mais a fortiori après un viol –, d’aller tous les quinze jours passer du temps dans une pièce avec son agresseur ? Absolument personne. Nous parlons ici d’enfants, de mineurs à qui nous devons la plus absolue protection. Comment, en 2026, peut-il encore y avoir des décisions de cette nature ?

Le deuxième point sur lequel nous patinons est le sort des victimes devenues majeures, que l’on n’entend pas complètement car elles se heurtent à la prescription. La moyenne d’âge au moment de la révélation est de 44 ans ; c’est, en moyenne, vingt ans après les faits. Là encore : libérons la parole, parlez, on vous écoute, on vous croit, mais il ne peut rien se passer. À quoi tient le refus de l’imprescriptibilité d’une agression, d’un viol de cette nature, que je considère comme un crime fait aux enfants ?

Mme Perrine Goulet (Dem). Je précise à l’intention de nos collègues qu’Arnaud Bonnet et moi-même menons, dans le cadre de la délégation aux droits des enfants, une mission visant à déterminer s’il faut faire évoluer la prescription et dans quel cadre. Nous nous ferons un plaisir de vous communiquer nos travaux dès que nous les aurons achevés.

Mme la présidente Maud Petit. C’est un sujet que je porte depuis 2017. Je crois fondamentalement qu’il faut avancer sur le sujet et que nombre des obstacles qui se posaient autrefois peuvent être surmontés.

Mme Gabrielle Cathala (LFI-NFP). Le 3 mars dernier, la Ciivise a rendu un rapport intimant au gouvernement l’ordre de prendre à bras-le-corps le problème de la violence faite aux enfants, en particulier les violences incestueuses et sexuelles. Il déclare en introduction : « La politique publique de lutte contre l’inceste et les violences sexuelles faites aux enfants ne peut attendre davantage. » « Témoin des lenteurs et des difficultés que rencontrent les institutions à instituer une culture de vigilance », la commission appelle l’exécutif à « agir sans délai » alors que, selon ses propres décomptes, un enfant est victime d’inceste, de viol ou d’agression sexuelle toutes les trois minutes. Depuis mars dernier, s’est-il passé quelque chose ? Y a-t-il eu un réveil du gouvernement ? C’était la période du procès Le Scouarnec, un moment où le haut-commissariat à l’enfance n’a eu personne à sa tête pendant trois mois et où le gouvernement a décidé de ne pas créer de ministère de l’enfance de plein exercice.

En décembre, vous avez publié un deuxième avis très intéressant sur le parcours de soins pour les victimes de violences sexuelles. Quelles discussions avez-vous eues avec le gouvernement sur sa mise en place ?

Enfin, qu’attendez-vous de l’année à venir ? Le budget adopté est très insuffisant pour faire de la lutte contre les violences sexuelles faites aux enfants une politique publique à part entière. Qu’en pensez-vous en tant qu’institution ? Comment pouvez-vous correctement fonctionner ?

M. Denis Roth-Fichet. Sur les quinze mesures préconisées par la Ciivise – la seizième étant son maintien pour une année supplémentaire –, dix sont actuellement mises en œuvre. Je rappelle qu’en vous le disant, je transgresse un embargo : le gouvernement n’a pas encore été officiellement saisi de ces données. Il est prévu que dès qu’elles seront publiées, nous ayons de nouveaux échanges avec lui pour faire le point. La sénatrice Billon l’a interrogé tout récemment à ce sujet et le gouvernement s’engage – même si ce n’est pas encore publié – à répondre à l’ensemble des préconisations qui seront faites. La méthode choisie par la Ciivise est une méthode en chambre : elle consiste à aller directement auprès des cabinets et des directions générales afin d’obtenir des résultats. Nous attendons désormais la réponse du gouvernement sur les recommandations qui n’auraient pas été suivies, ainsi que ses argumentaires.

Mme Le Men-Régnier a indiqué que plus de 70 % des quatre-vingt-deux recommandations de la Ciivise avaient été mises en œuvre – soyons honnêtes : réalisées, par rapport au cadre que vous connaissez, ou engagées. Ce n’est pas moi qui ai choisi ce classement, mais il a été fait.

M. Bonnet nous demande pourquoi le principe de précaution ne s’applique pas aux enfants. C’est une question que M. le rapporteur m’avait également posée par écrit, ce qui m’a permis d’y réfléchir.

Pendant longtemps, la justice française a été dictée par le dogme du maintien du lien. Édouard Philippe a été l’un des premiers à dire, lorsqu’il était chef du gouvernement, qu’un mauvais mari est aussi un mauvais père. Mais ce n’était pas présent dans la culture française et c’est encore loin d’être acquis.

En outre, le droit doit jongler avec plusieurs principes constitutionnels qui entrent en conflit.

Le premier de ces principes, et le verrou principal, est la présomption d’innocence. Tant qu’une condamnation n’est pas prononcée, le parent est légalement innocent ; or priver un parent de ses droits de manière totale et immédiate est considéré par certains juristes comme une peine anticipée. Nous avons réfléchi à cette idée, même si je n’y adhère pas forcément.

Le deuxième principe est l’intérêt supérieur de l’enfant ; si tout le monde le défend, il fait l’objet d’interprétations divergentes. Pour les protecteurs, l’intérêt de l’enfant est d’être mis immédiatement hors de portée de l’agresseur présumé. C’est un peu votre posture. Mais, pour certains magistrats, l’intérêt de l’enfant est de ne pas être instrumentalisé dans un conflit parental.

Craignant que ces accusations ne soient utilisées pour évincer un parent, ils évoquent le spectre de l’aliénation parentale, parfois camouflé sous l’appellation syndrome de Münchhausen par procuration, ce qui revient au même ; d’autres ordonnances n’emploient aucun de ces deux concepts mais décrivent exactement la même chose. Je rappelle que le concept d’aliénation parentale a été proscrit par une réponse écrite du ministère en date du 12 décembre 2024 – ce qui est très récent – et n’est même pas reconnu par l’OMS (Organisation mondiale de la santé).

La troisième difficulté tient au manque de moyens de l’expertise.

La loi a cependant évolué de manière plutôt positive. La loi « Billon 1 » a introduit une suspension de plein droit de l’exercice de l’autorité parentale et des droits de visite et d’hébergement en cas de poursuites pour inceste, sauf décision contraire du juge. La loi Santiago du 18 mars 2024 est allée plus loin en rendant cette suspension quasi systématique pour mieux protéger l’enfant pendant la durée de l’instruction. Malgré cela, la loi reste insuffisamment protectrice : pendant toute la durée de l’enquête pénale, l’enfant peut rester en contact avec le parent mis en cause, car les mesures de suspension ou de retrait de l’autorité parentale n’interviennent qu’au stade des poursuites décidées par le procureur, parfois tardivement. De plus, les classements sans suite étant fréquents, les droits parentaux peuvent être rétablis – c’est encore pire, si du moins on peut établir une gradation de ce genre – malgré des suspicions graves et persistantes, laissant l’enfant à nouveau exposé au risque.

Dans son rapport public de 2023, la Ciivise avait d’ailleurs recommandé, dans sa préconisation 26, de créer une ordonnance de sûreté de l’enfant permettant au juge aux affaires familiales (JAF) de statuer en urgence sur les modalités d’exercice de l’autorité parentale en cas d’inceste parental vraisemblable. J’ai récemment pris position en faveur de la création d’une ordonnance de protection provisoire pour les enfants victimes de violences, proposée par Mme Perrine Goulet – sa proposition de loi a été votée en première lecture. Pour la Ciivise, cela semble une mesure encore plus efficace dans la mesure où elle clarifie les rôles respectifs du juge aux affaires familiales et du juge des enfants.

Mme Maryse Le Men-Régnier. Dans l’exemple que vous avez cité, madame Herouin-Léautey, je suppose que le juge aux affaires familiales avait été saisi par la maman. Le juge aux affaires familiales, pour statuer, n’a pas les éléments de la procédure pénale, seulement les éléments apportés par l’avocat ou par la maman, et est souvent contraint par ces deux principes : l’intérêt supérieur de l’enfant et les droits du parent non gardien. Je ne dis pas que c’est bien, j’essaie d’expliquer.

Avec l’ordonnance de protection provisoire, la saisine du juge aux affaires familiales ou du juge des enfants sera à la main du procureur de la République, qui, lui, a accès à la procédure pénale. Il pourra communiquer les éléments dont il dispose au juge aux affaires familiales qui, lui, pourra statuer beaucoup plus facilement pour suspendre les droits de visite et d’hébergement et les droits de visite médiatisés. Aujourd’hui, on se heurte à cette difficulté : le juge aux affaires familiales n’a que les éléments fournis par le parent protecteur, c’est-à-dire de simples déclarations dépourvues d’éléments objectifs, puisque la procédure pénale est secrète. Seul le dépôt de plainte peut être communiqué, ce qui peut être insuffisant. Je pense que c’est l’explication. Avec cette ordonnance de protection provisoire, un grand pas en avant sera fait dans la protection de l’enfant en cas de dépôt de plainte.

Mme la présidente Maud Petit. Je souhaite rebondir sur plusieurs de vos propos qui m’ont stupéfaite. J’aimerais que vous reformuliez certains points afin que je les comprenne mieux.

Tout d’abord, madame la directrice, vous avez dit que les juges et la police faisaient bien leur travail. Personne ici ne le remet en question, mais vous pouvez comprendre que, du point de vue de la victime ou du parent protecteur, cette formulation soit assez violente et douloureuse. Nous sommes parlementaires, nous leur faisons parfaitement confiance, nous savons qu’ils travaillent avec les moyens mis à leur disposition. Nous sommes ici pour comprendre pourquoi des dysfonctionnements existent et pour voir comment les aider à mieux faire leur travail. Mais quand si peu de plaintes aboutissent à des condamnations – 1 % au mieux parfois –, il est difficile d’entendre qu’ils le font bien.

Ensuite, vous avez évoqué le problème de la preuve quand les faits sont anciens. On sait que la preuve matérielle peut être remplacée par d’autres types de preuves – témoignages, expertises… La preuve matérielle d’un viol commis il y a trente ans n’existe plus, bien évidemment, mais il y a aujourd’hui d’autres moyens de prouver les agressions ; vous le savez parfaitement.

Vous avez parlé des conditions de travail ; j’entends bien, mais, encore une fois, si nous, nous pouvons l’entendre, les victimes, elles, peuvent avoir du mal à entendre que les conditions de travail des juges, par exemple, ne leur permettent pas de faire correctement leur travail.

Vous avez évoqué les priorités qui en chassent d’autres ; pour ces personnes-là, leur situation est prioritaire et doit être entendue comme telle : on ne doit pas créer de classement ou de hiérarchie entre elle et d’autres.

Monsieur le secrétaire général, nous sommes parfaitement d’accord avec vous sur la présomption d’innocence : c’est un pilier de notre système judiciaire. Mais la détention provisoire remet-elle en cause la présomption d’innocence ?

Vous avez aussi parlé de ces juges qui préfèrent que l’enfant ne soit pas instrumentalisé dans un conflit parental. Pouvez-vous nous donner les statistiques qui prouvent que la majorité des cas relèvent de conflits parentaux, sans véritable victime ? Avez-vous des chiffres qui justifient que ces juges préfèrent, dans l’intérêt de l’enfant, remettre celui-ci à un parent qu’il considère comme un agresseur ?

Mme Maryse Le Men-Régnier. Je suis désolée si mes propos peuvent être violents pour les victimes. J’ai prêté serment, donc je dis la vérité, je fais part d’un constat. Pour les victimes, il n’est évidemment pas entendable que les juges, les policiers et les gendarmes font bien leur travail alors que leur plainte est classée sans suite – je le comprends parfaitement. Ce que je veux dire, c’est qu’on ne peut pas faire le procès de la justice en disant que tout va mal, parce que ce n’est pas tout à fait cela : il faut voir dans quelles conditions nous exerçons nos missions ; je vous assure que c’est compliqué. Aucun policier, aucun gendarme, aucun magistrat n’est satisfait d’un classement sans suite ; mais quand il n’y a pas suffisamment d’éléments, poursuivre pour aboutir à une relaxe ou à un acquittement, est-ce la solution ?

Concernant la preuve, j’ai bien dit qu’il n’y avait pas que la preuve matérielle : des témoignages indirects, des expertises sont des éléments qui permettent de saisir une juridiction et d’aboutir à une condamnation.

La présomption d’innocence n’est pas incompatible avec la détention provisoire. Celle-ci n’est possible que s’il y a des indices graves et concordants, c’est-à-dire des éléments indirects lorsque le mis en examen conteste les faits.

À nouveau, je suis désolée d’avoir dit que les policiers, les gendarmes et les juges faisaient bien leur travail ; j’entends que cela soit violent pour les victimes.

Mme la présidente Maud Petit. Ne soyez pas désolée : c’est tout à fait normal. Nous ne remettons pas en cause leur travail ; simplement, formuler les choses ainsi peut être interprété de façon particulière par certaines personnes.

Mme Maryse Le Men-Régnier. Je l’entends. Je suis la présidente de la Fédération France victimes : la parole des victimes et leur accompagnement sont importants pour moi. C’est quand même moi qui ai mis en place les chiens d’assistance judiciaire. Alors entendre que je serais sourde à la souffrance des victimes, non ! J’ai sans doute été maladroite dans mes propos, mais ce n’est pas simple non plus. Quand je vois les statistiques, cela me bouleverse de constater qu’on aboutit à aussi peu de poursuites. Lorsqu’on classe sans suite, qu’on relaxe ou qu’on acquitte, ce n’est pas parce qu’on ne croit pas la victime, c’est parce qu’il n’y a pas suffisamment d’éléments pour condamner. Un classement sans suite ne veut pas dire qu’on ne croit pas la victime : cela n’a rien à voir !

Mme Sandrine Lalanne (EPR). Mme la présidente m’a devancée : j’avais moi aussi une question sur ce qui amène à classer sans suite. Le volume de classements sans suite est faramineux, et c’est incompréhensible. Nous sommes là pour mieux comprendre et pour aider à apporter des éléments. Je vous pose donc une question très simple et précise : que manque-t-il exactement pour qu’une procédure ne soit pas classée sans suite ?

Mme Maryse Le Men-Régnier. Je l’ai dit tout à l’heure : le premier acte essentiel, c’est l’audition de la victime. Une audition mal faite ne peut être rattrapée. La formation des policiers et des gendarmes est donc indispensable ; elle est en cours, il y a de plus en plus de policiers et de gendarmes formés. L’audition de la victime est essentielle parce qu’elle déclenche des investigations qui doivent être effectuées dans la poursuite de l’enquête – expertise psychologique, audition de témoins, environnement de la victime, environnement de la personne mise en cause, audition des membres de la famille, perquisition pour rechercher des éléments – j’en ai parlé – orientant vers une problématique sexuelle chez la personne mise en cause.

M. Christian Baptiste, rapporteur. Nous savons tous que ce sujet est très sensible. Il nous faut identifier les réalités que recouvrent les mots employés avant de pouvoir formuler des préconisations.

L’élément fondamental est la parole de la victime : quelle importance lui accorde-t-on ? Sur quelles bases ?

Vous avez parlé d’éléments insuffisants, d’audition mal faite, de formation des policiers. Que seraient des éléments suffisants ? Pouvez-vous définir très clairement ce qu’est une audition mal faite ? J’ai bien compris que ce problème pouvait être lié à la formation des policiers ou d’autres. En quoi cette formation est-elle défaillante ? Quelles solutions manquent pour éviter que les auditions soient mal faites et pour que la formation soit adaptée ?

Je ne sais pas si vous avez été maladroite en disant que la police et les juges font leur travail – c’est votre sentiment ; la commission n’est pas là pour juger. En revanche, il y a des réalités que nous voulons comprendre. Nous avons entendu beaucoup de témoignages et beaucoup de personnes nous interpellent, mais les professionnels comme vous – policiers, magistrats, personnels de l’éducation, de la santé –, eux, sont parfois confrontés directement à ces réalités. Certains enseignants, lorsqu’ils regardent un élève ou un enfant, sentent que quelque chose ne va pas – cela tient d’ailleurs à leur formation. Mais comment aller plus loin ? Comment avoir suffisamment d’éléments pour établir que l’enfant dit la vérité, mais surtout pour que cette personne puisse libérer sa parole ?

Mme la présidente Maud Petit. Vous dites que la première audition est la plus importante mais que si elle est mal faite, rien ne peut se passer par la suite. Mal faite, mais par qui : par les professionnels ou par la victime ? Si elle est mal faite par les professionnels, alors il faut une formation, certes, mais pourquoi la victime devrait-elle être victime – à nouveau – de cette mauvaise préparation ? Elle devrait subir le fait d’être entendue par des personnes insuffisamment formées et on la laisserait de côté : c’est incompréhensible.

M. Christian Baptiste, rapporteur. Quand vous dites que plus rien ne pourrait se passer normalement une fois que la première audition est mal faite, qu’est-ce que cela veut dire ? Qu’on ne peut plus aller vers la vérité ?

Mme Maryse Le Men-Régnier. L’audition d’une victime par un policier, un gendarme ou un magistrat, ce n’est pas la même chose que les confidences qu’un professionnel reçoit ; il ne faut pas tout confondre. Un professionnel accueille la parole de la victime sans poser de questions et quand on n’est pas formé, on fait ce qu’on peut, tandis que le policier, le gendarme ou le magistrat recueille la parole de la victime selon un protocole, de façon à avoir le plus d’éléments possible permettant des investigations. Si une audition est mal faite, il y aura quand même des investigations ensuite, mais la parole de la victime qui n’aura pas été reçue selon un protocole adapté sera consignée sur un procès-verbal : on ne pourra pas effacer cette audition.

Quelles qu’elles soient, les déclarations reçues par un enquêteur sont transcrites dans un procès-verbal et enregistrées en vidéo. On pourra toujours refaire une audition, mais l’intérêt, c’est d’éviter d’entendre x fois la victime. C’est déjà très compliqué pour une victime d’aller raconter à une personne qu’elle ne connaît pas tout ce qu’elle a subi, de donner des détails. Il se peut que l’audition ne soit pas menée selon le protocole Nichd – de plus en plus d’enquêteurs y sont formés, mais pas tous, car cela ne fait pas longtemps qu’il a été mis en place. Ce qui est figé restera figé ; bien sûr, on pourra toujours améliorer les choses, mais, pour une victime, c’est traumatisant de devoir être auditionnée à nouveau et de s’entendre demander pourquoi elle a dit ça et pas ça, etc. C’est en ce sens que je parlais d’audition mal faite. Il faut figer les choses d’une façon qui correspond à ce que la victime a subi, à ce qu’elle a vécu. L’audition entraîne des vérifications. Si on oublie de poser des questions essentielles à la victime, cela empêchera le déclenchement de certaines vérifications.

Il y a une check-list, un protocole, des investigations indispensables à faire, il faut des questions qui ne soient pas intrusives. Il faut penser que la victime qui vient raconter ce qu’elle a subi est en souffrance : elle a subi une agression terrible, donc il faut être bienveillant tout en ayant de la neutralité.

Mme la présidente Maud Petit. Nous ne le remettons pas du tout en cause. Mais on a l’impression que quand l’audition n’est pas faite selon le bon protocole, le dossier est classé et que la victime est à nouveau victime, cette fois d’un classement par la justice. C’est cela que nous n’arrivons pas à comprendre.

Mme Florence Herouin-Léautey (SOC). Pour ma part, je comprends mieux ce que vous dites quand vous indiquez qu’une audition peut être mal menée et que l’enregistrement des réponses factuelles données par la petite victime peut figer des éléments qui ne sont pas suffisants pour investiguer ensuite. Cela soulève la question des moyens d’audition, et donc tout simplement des moyens : il faut en effet des hommes et des femmes pour conduire correctement les auditions, et aussi pour former celles et ceux qui effectuent ces auditions. À titre personnel, je m’inquiète également des moyens que le ministère est en mesure de mobiliser pour que nous puissions progresser dans la prise en charge des victimes.

S’agissant du sujet de l’inceste parental, qui est au cœur de la commission d’enquête, il y a deux grands types de victimes.

Tout d’abord, les victimes actuelles, celles pour lesquelles on souhaite que les auditions soient conduites correctement afin d’aboutir à un taux d’élucidation et de condamnation plus en phase avec la réalité. J’en reviens à la nécessaire protection de ces enfants, pour qui se livrer est douloureux : vous avez dit qu’il fallait éviter de les faire répéter pour ne pas réveiller le psychotrauma qui est en eux, peut-être de façon indélébile. Des mesures immédiates doivent être prises pour protéger ces enfants. Mme la présidente a fait un parallélisme avec la détention provisoire ; j’évoquerai pour ma part les employeurs, qui, comme quelques scandales récents l’ont montré, peuvent procéder, lorsque des signalements sont effectués, à une suspension à titre conservatoire du contrat de professionnels travaillant auprès d’enfants. En tant que citoyenne, je n’arrive pas à comprendre pourquoi on peut éloigner un professionnel d’un enfant qui a signalé une agression, mais pas un parent agresseur.

Ensuite, il y a les victimes anciennes. Je n’ai pas obtenu de réponse à mes questions sur l’imprescriptibilité. Nous allons d’abord finir le débat en cours, mais nous reviendrons sur cette question.

Mme Perrine Goulet (Dem). Dans le cadre de mes fonctions à la commission des finances, j’ai approfondi l’année dernière le sujet des Uaped. Ces unités sont composées d’une équipe pluridisciplinaire ; les forces de l’ordre peuvent venir y auditionner les enfants dans de bonnes conditions puisqu’elles disposent de salles Mélanie, équipées de mobilier adapté et protégées des perturbations. Un enfant peut en effet être influencé par l’environnement, par la parole, se fermer et ne pas dire certaines choses.

Si la Ciivise s’est beaucoup occupée des anciennes victimes mineures, je regrette qu’elle ait moins creusé le sujet des victimes mineures actuelles, celles qui sont encore dans le parcours ou qui viennent juste d’en sortir – peut-être votre nouvelle mouture le fait-elle davantage. Aujourd’hui, on se base beaucoup sur des expériences assez anciennes, qui n’ont pas bénéficié des Uaped ni des salles Mélanie. Certes, tous les professionnels ne sont pas formés, mais cela progresse. J’ai pu constater que la gendarmerie vient bien dans les Uaped ; c’est un peu plus compliqué pour la police – il faudra d’ailleurs s’interroger sur ce point. Nous devons absolument faire en sorte que ces unités constituent la pierre angulaire du traitement.

Êtes-vous désormais plus tournés vers les victimes actuelles ? C’est très bien de s’occuper des personnes qui ont été victimes il y a vingt ou trente ans, c’est nécessaire, mais ce qui m’intéresse, c’est de faire en sorte que plus personne ne soit victime. D’où l’importance de cette commission d’enquête : elle doit déterminer ce qu’il faut mettre en place pour arrêter l’engrenage des agressions.

Avez-vous des préconisations à formuler concernant le juge aux affaires familiales ? Actuellement, il n’a pas de pouvoir d’investigation : il doit se contenter des preuves amenées par les parties. De ce fait, il doit juger à l’aveugle et décider d’accorder des droits de visite ou d’hébergement sans connaître le dossier pénal. Y a-t-il quelque chose à faire pour améliorer l’articulation entre les deux procédures ? Est-il possible de faire évoluer les fonctions du juge aux affaires familiales pour qu’il soit mis dans le secret de l’affaire pénale ? Je ne sais pas si c’est possible ; peut-être faut-il qu’on l’autorise pour qu’il puisse savoir, quand des investigations sont menées, s’il existe un risque et si les faits semblent avérés ou pas – en l’état, il est informé trop tardivement.

Je vous remercie d’avoir évoqué l’administrateur ad hoc pour le parent protecteur : cela peut être une bonne idée de recourir à un tiers pour éviter de stigmatiser la mère protectrice et pour lui permettre de jouer son rôle de mère avant tout.

Enfin, vous avez évoqué la proposition de la Ciivise d’encadrer les examens gynécologiques et de définir un parcours. Quel parcours proposez-vous ?

M. Arnaud Bonnet (EcoS). Dans le cadre de la mission d’information sur l’imprescriptibilité des violences commises sur des mineurs, nous avons appris qu’il existait un centre de formation pour la police, un autre pour la gendarmerie et aucun dans les outre-mer. Cela vous paraît-il suffisant ?

Par ailleurs, ces formations se font, si je ne me trompe pas, sur la base du volontariat. Cela signifie que nombre de professionnels de la police et de la gendarmerie ne peuvent pas mener ces auditions. Le volontariat ne pose-t-il pas un problème ?

Mme Maryse Le Men-Régnier. La Ciivise a édité un document concernant le parcours de soins coordonnés pour les victimes mineures actuelles ; nous vous l’enverrons et nous allons vous en remettre un exemplaire aujourd’hui.

Dans la gendarmerie, il existe un parcours de formation et des affectations spécialisées : lorsqu’une victime mineure dépose plainte dans une brigade de gendarmerie, il est fait appel à la brigade des recherches, qui a une spécialisation en matière de violences sexuelles. Cette question est donc plus ou moins réglée pour les gendarmes.

C’est plus compliqué pour la police. Un petit commissariat de police n’a pas forcément de spécialiste en matière de violences sexuelles, et il n’y a pas forcément une Uaped à proximité. La formation des policiers dans les petits commissariats est donc plus lente. Toutefois, l’Ofmin (Office mineurs) a créé une méthode destinée aux policiers et qui permet de commencer à les former à l’audition. Certes, elle n’est pas obligatoire. Peut-être faudrait-il en effet rendre obligatoire la formation en matière de violences sexuelles, ou créer des unités spécialisées, pour faciliter l’audition.

Concernant les magistrats, cette formation est à disposition. Pour les cinq jours de formation obligatoire par an, on choisit en fonction de ses besoins ; il ne s’agit donc pas forcément des violences sexuelles. Quand un magistrat travaille dans un pôle important, il se spécialise dans certains domaines ; dans les juridictions moyennes, les juges sont moins spécialisés. Toutefois, il existe désormais une formation de base pour les magistrats et les auditeurs de justice sur les violences sexuelles. Avec le temps, tous les magistrats auront une formation de base dans ce domaine. Mais je suis d’accord avec vous : il faut la rendre obligatoire, même si se former demande du temps.

En matière civile, les parties fournissent des éléments au magistrat, qui statue à partir de ceux-ci : il ne peut aller les chercher de lui-même. Rien n’empêche toutefois le JAF de demander au procureur de la République la communication de pièces et de rouvrir les débats, mais cela retarde la prise de décision.

Mme Perrine Goulet (Dem). La question est de savoir s’il faut faire évoluer la procédure applicable en cas de violences commises sur des enfants. Que faut-il modifier pour que la parole des enfants soit mieux prise en compte, pour éviter que, lorsqu’un parent bénéficie d’un non-lieu faute de preuves bien que de fortes suspicions pèsent sur lui, l’enfant lui soit remis ? Devant le JAF, la notion de parent protecteur est très compliquée à faire valoir. Souvent, elle se retourne contre le parent en question et l’enfant peut même être placé ! On ne peut pas faire ça sous prétexte qu’il y a un doute. On retrouve le problème dont il a été question à propos de la notion d’aliénation parentale.

Si l’idée de recourir à un administrateur ad hoc est intéressante, il conviendrait peut-être de conférer au JAF, sur cette question particulière, la faculté d’accéder au dossier pénal dans son ensemble, même si la procédure est en cours, pour statuer en toute connaissance de cause. Que faut-il modifier dans notre législation et dans les pratiques pour faire changer le regard, mieux prendre en compte les victimes et mieux lutter contre les violences ? Si un parent sait qu’il est susceptible, à un certain stade de la procédure, de perdre la garde de l’enfant, cela le fera peut-être réfléchir.

M. Christian Baptiste, rapporteur. Même en présence d’éléments probants, la décision rendue ne correspond pas toujours à la situation de la victime. C’est vrai, il ne faut pas confondre le témoignage que la victime apporte, dans le cadre de la procédure judiciaire, à un policier ou à un magistrat et celui qu’elle livre à un professionnel de santé. Mais il arrive qu’une affaire soit classée sans suite, ou que la parole d’un enfant ne soit pas prise en compte, alors qu’un constat a été dressé par un gynécologue à qui la victime a dit avoir été agressée, voire en dépit de tests ADN ; dans ce cas, il s’agit tout de même d’un professionnel qui apporte des éléments, même s’il ne fait pas partie du système judiciaire. Il a été question des difficultés d’articulation entre l’action des différents juges, mais nous nous intéressons aussi à l’articulation entre le travail des magistrats et celui des professionnels de santé. Il nous a été dit que l’Ordre des médecins s’était opposé à ce que des praticiens fassent état de ce qui leur avait été confié. Or un psychologue, par exemple, est formé pour comprendre la parole d’une victime. Quelles devraient être les relations entre le monde judiciaire et les professionnels de santé pour que l’on puisse saisir la vérité de la parole de l’enfant ?

Mme Maryse Le Men-Régnier. Dans l’une de ses recommandations, la Ciivise a proposé que la loi soit modifiée afin qu’un médecin ne soit pas sanctionné pour rupture du secret médical lorsqu’il fait part de certains constats ou de révélations d’une victime. Des travaux sont à l’étude à ce sujet au sein du ministère de la santé.

M. Christian Baptiste, rapporteur. Les médecins ne sont pas les seuls concernés.

Mme Maryse Le Men-Régnier. En effet, cela touche tous ceux qui sont soumis au secret professionnel, mais c’est au sujet des médecins que l’on rencontre la principale difficulté puisque leur ordre s’oppose à la communication de ces informations.

Cela étant, si une victime indique lors de son audition qu’elle a fait des confidences à un médecin ou que celui-ci a réalisé des prélèvements, ce sera évidemment vérifié. Si la victime ne le dit pas spontanément, l’enquêteur lui demandera si elle a parlé des faits en question à quelqu’un, et l’intéressé sera entendu. Ces éléments pourront être utilisés dans le cadre de l’enquête.

M. Christian Baptiste, rapporteur. Vous avez employé le terme « figée » à propos de la première audition de la victime. Il arrive que la victime perde ses moyens, et parfois même la mémoire, lorsqu’elle évoque des faits de cette nature devant une personne qui ne la connaît pas. La victime peut ne pas penser à certaines choses lors de la première audition. Dès lors, faut-il s’en tenir à une audition figée ? Que faire de cette première audition si des faits reviennent à l’esprit de la victime par la suite ?

Mme Maryse Le Men-Régnier. Je parlais d’audition figée à propos de l’enregistrement vidéo.

Mme Perrine Goulet (Dem). Pour les enfants uniquement !

Mme Maryse Le Men-Régnier. Oui, pour les victimes mineures. Mais cela ne signifie pas qu’il ne peut pas y avoir une audition complémentaire. Lorsqu’il s’agit d’un fait isolé, c’est plus simple. Traditionnellement – je l’ai constaté à plusieurs reprises dans mes fonctions de magistrate –, une victime qui a subi des actes pendant plusieurs années commence par évoquer un certain nombre de choses qu’elle a subies, puis déclare de nouveaux faits, petit à petit, à mesure qu’ils lui reviennent à la mémoire. Ce n’est pas pour cela que l’on juge la première audition incomplète ou que l’on met en cause la réalité des faits révélés par la suite ; on a conscience que la parole de la victime se libère. C’est pourquoi il est parfois nécessaire de tenir une seconde audition, par exemple lorsque la victime reçoit des soins.

M. Denis Roth-Fichet. Il faut également prendre en compte le principe de réalité. Je voudrais évoquer la formation des forces de l’ordre concernant l’audition d’enfants handicapés. Les personnes en situation de handicap ont trois fois plus de risques – cinq fois plus pour certains enfants affectés d’une maladie mentale – d’être victimes de violences sexuelles. Nous constatons – je ne sais pas qui il faut incriminer – que, pour la plupart d’entre eux, les membres des forces de l’ordre sont démunis sur ces sujets. Comme l’a indiqué M. Bonnet, les formations sont parfois proposées sur la base du volontariat, ce que nous n’approuvons pas, bien sûr. Pour ma part, je dispense des formations sur les violences faites aux femmes et je vois bien que mon auditoire est composé de gens déjà acquis à la cause.

Il n’existe pas de statistiques relatives à l’instrumentalisation dans le cadre d’un conflit entre parents. Nous avons eu l’occasion de réfléchir à la question, et nous nous demandions pourquoi le principe de précaution, qui prévaut en matière d’écologie, ne pourrait pas s’appliquer à nos propres enfants. Cet argument me paraît assez fondé, même si nous continuons à nous interroger sur ce point.

Mme la présidente Maud Petit. En 2019, lors d’une réunion de l’Assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe, dont je suis membre, il avait été indiqué, au sujet des conflits parentaux, que 1 % des mères mentaient : dans 99 % des cas, des actes sont bien commis de façon répétée et cachée. C’est dramatique. Nous ne parvenons pas à avoir de statistiques. On a tendance, semble-t-il, à mettre sur le compte du conflit parental les propos du parent protecteur alors qu’ils révèlent une réalité très grave.

Mme Julie Ozenne (EcoS). Vous n’avez pas répondu sur l’imprescriptibilité. On sait que les membres de la Ciivise n’ont pas un avis unanime sur la question. Qu’est-ce qui, selon vous, s’opposerait à ce principe ?

Mme Maryse Le Men-Régnier. C’est une question sensible. L’imprescriptibilité peut paraître légitime aux victimes, en particulier aux personnes ayant subi des violences sexuelles dans leur entourage familial. Il est difficile pour des enfants de dénoncer les faits puisqu’ils sont plus ou moins sous emprise, craignent de perdre la protection de leur famille, etc. Cela étant, la prescription court pendant trente ans à compter de la majorité de la victime ; autrement dit, celle-ci peut porter plainte jusqu’à l’âge de 48 ans – je ne parle pas ici de la prescription glissante, qui concerne les viols en série. Une victime qui porte plainte de nombreuses années après les faits aura connu un parcours du combattant. Lorsqu’elle décide de franchir le pas, par exemple quarante ans après les actes qu’elle a subis…

Mme Florence Herouin-Léautey (SOC). On ne peut pas dire qu’elle le décide !

Mme la présidente Maud Petit. Lorsqu’elle en a le courage ou que la mémoire lui est revenue…

Mme Maryse Le Men-Régnier. Oui, quand elle en a le courage ou, par exemple, lorsqu’elle veut protéger un membre de sa famille qui risque d’être en contact avec son agresseur. Dans une telle hypothèse, si un classement sans suite est prononcé du fait de la prescription, la personne va souffrir de survictimisation.

En sens inverse, la prescription obéit à un principe de sécurité juridique.

J’entends que des victimes puissent souhaiter que ces crimes soient imprescriptibles pour que l’agresseur ne bénéficie pas, à l’issue d’une période donnée, d’une certaine tranquillité. Cela leur éviterait d’être confrontées à un classement sans suite, quel que soit le moment où elles seront en mesure de déposer plainte. Je comprends tout à fait ces arguments.

M. Denis Roth-Fichet. Dans notre recommandation 60, nous nous sommes prononcés très clairement en faveur de l’imprescriptibilité. Je tiens à le réaffirmer, car on nous intente souvent un procès fondé sur le fait que les membres de la Ciivise ont des avis partagés sur la question. Or la divergence ne porte pas sur le principe mais sur son application. Je vous entends, madame la présidente : on ne doit pas faire porter la responsabilité de l’État sur la victime. Il n’en reste pas moins que la mise en œuvre de l’imprescriptibilité risque de se heurter au principe de réalité. Je ne cherche pas à justifier l’un ou l’autre de ces principes, mais on risque de se trouver confrontés à un problème d’embouteillage. J’ai organisé, avec l’accord du collège directeur de la Commission, un débat sur les difficultés d’application de l’imprescriptibilité, car il était de la responsabilité de notre institution d’alerter le gouvernement sur certaines difficultés. Il ne saurait toutefois y avoir le moindre doute quant à la volonté de la Ciivise de voir appliquer sa recommandation 60.

Mme la présidente Maud Petit. J’attends encore les chiffres que j’ai demandés au ministère de la justice sur l’augmentation du nombre de dépôts de plainte consécutive au passage de vingt à trente ans de la prescription applicable aux crimes sexuels commis sur les mineurs, résultant de la loi de 2018. Cette mesure a-t-elle provoqué une forte hausse des affaires examinées ? C’est souvent un argument qui est opposé à l’imprescriptibilité. J’aimerais que l’on puisse se fonder sur des chiffres, mais personne n’est en mesure de nous décrire précisément l’évolution que l’on a connue depuis le vote de cette loi.

Mme Florence Herouin-Léautey (SOC). Je peux comprendre, dans une certaine mesure, l’argument de l’embouteillage. Mais, dans le schéma de reproduction sociétal auquel nous sommes confrontés, n’est-ce pas là un obstacle qui nous empêche de revenir à la normalité ? À l’heure actuelle, les agresseurs vivent leur vie tranquillement tandis que la vie des victimes est brisée. J’ai participé à de nombreuses auditions de la commission d’enquête sur Bétharram et les violences à l’école au cours desquelles les victimes nous ont affirmé que leur trauma était réveillé par le bruit médiatique qu’a suscité cette affaire. Elles ont analysé a posteriori les cassures de leur vie. La normalisation de la vie de leurs agresseurs leur est insupportable. Les victimes finissent par comprendre pourquoi elles ont vécu de cette manière et sont à ce point fracassées, et c’est à ce moment-là qu’on leur dit que c’est trop tard. Pour remédier à cette situation anormale, il faut, à mon sens, laisser une porte ouverte, à tout prix. Tout le monde ne l’empruntera pas, mais ceux qui en expriment le besoin en auront la possibilité.

Mme Maryse Le Men-Régnier. Si une loi prévoit l’imprescriptibilité, il faut avoir conscience qu’elle ne pourra pas être rétroactive : les faits déjà prescrits le demeureront.

Mme la présidente Maud Petit. Mais elle sera d’application immédiate.

Mme Maryse Le Men Régnier. Oui, pour les faits non prescrits.

Mme la présidente Maud Petit. Beaucoup constatent que la prescription sert les agresseurs. Elle leur octroie un sentiment d’impunité, et même l’assurance, passé une certaine date, de ne plus pouvoir être condamnés. La victime, elle, souffrira de son trauma jusqu’à la fin de ses jours. La réflexion sur l’imprescriptibilité vient de là, fondamentalement. Nous entendons la nécessité de fournir à la justice des moyens supplémentaires. Nous devons encore progresser en ce domaine, la loi de programmation de 2023 n’ayant pas eu d’effets suffisants. La justice ne peut pas dire aux victimes que, du fait de l’embouteillage qu’elle subit, elle ne peut pas entendre leur besoin d’être reconnues en tant que telles – mais ce n’est évidemment pas ce que vous avez dit.

M. Denis Roth-Fichet. J’ai dit précisément l’inverse, madame la présidente.

Mme la présidente Maud Petit. Nous sommes un certain nombre à réfléchir à la question. Pour ma part, j’ai déposé une proposition de loi sur le sujet.

Mme Maryse Le Men-Régnier. Je partage votre point de vue : l’embouteillage auquel est confrontée la justice, l’insuffisance de ses moyens ne peuvent pas justifier l’opposition à l’imprescriptibilité. Le projet de loi Sure (visant à assurer une sanction utile, rapide et effective) a pour objet de désengorger les juridictions grâce au plaider-coupable en matière criminelle. Or je ne suis pas certaine que ce soit une bonne solution pour les victimes, surtout si ce dispositif est appliqué de la même façon que la CRPC (comparution sur reconnaissance préalable de culpabilité), qui n’accorde aucune place à la victime. Si le projet de loi est déposé, des précautions devront être prises pour que la victime soit présente et qu’un véritable procès se tienne – non pas le jugement par un juge unique, mais une comparution devant une juridiction. Ainsi la victime pourra-t-elle être entendue et la peine revêtir un véritable sens.

Mme la présidente Maud Petit. Ce que vous venez de dire est essentiel, car il s’agit là d’un écueil fréquemment dénoncé. Par le plaider-coupable, l’agresseur reconnaît sa culpabilité, ce qui est de nature à faciliter les choses, mais si les victimes sont écartées des procédures, nous serons assez nombreux à protester.

M. Christian Baptiste, rapporteur. Je vous remercie pour le travail que la Ciivise effectue, malgré les soubresauts qui peuvent se produire. On porte aujourd’hui un autre regard sur le phénomène de société qu’est l’inceste. J’ai posé une question au gouvernement sur ce sujet. Des travaux ont été menés, qui ont abouti au dépôt de la proposition de loi dite intégrale. Un certain nombre de députés, parmi lesquels Céline Thiébault-Martinez, mènent une réflexion coordonnée avec des sénateurs. La parole se libère. Des personnes qui souffrent depuis trente ou quarante ans parviennent à s’exprimer, ce qui est notamment dû au fait que nous avons mis en exergue cette problématique – en particulier l’inceste parental – au sein de l’Assemblée nationale.

Toutefois, l’article 40 de la Constitution limite notre capacité d’initiative sur le plan financier. Aussi voulons-nous permettre au gouvernement, quel qu’il soit, grâce aux préconisations des groupes et des députés de toutes sensibilités, aux propositions que nous allons formuler et aux vôtres, d’élaborer un véritable projet de loi qui prenne en compte l’ensemble de ces problématiques. La commission d’enquête nous offre l’occasion unique de mettre au jour les dysfonctionnements et les freins, dans un objectif de protection de l’enfant, des victimes, mais aussi des parents – car les auteurs des faits méritent aussi d’être accompagnés, et notre commission devra également se pencher sur cette question. Nous souhaitons que le gouvernement engage les crédits nécessaires, car on ne saurait s’opposer à l’imprescriptibilité en raison d’une insuffisance de moyens.

Mme la présidente Maud Petit. Madame, monsieur, je vous remercie infiniment d’avoir répondu à l’ensemble de nos questions.

*

*     *

  1.   Table ronde, ouverte à la presse, réunissant : Mme Cécile Desmoulins, présidente de l’association SOS Inceste pour revivre ; M. Pascal Cussigh, président de l’association CDP Enfance ; Mme Suzanne Frugier, secrétaire générale de l’association Mouv’Enfants et membre du collectif 160 000 enfants ; Mme Hélène Roche, secrétaire générale de l’association Protéger l’enfant, Mme Solène Rietzler, chargée de mission relations publiques, et Mme Maryannick Van Den Abeele, référente aide aux victimes ; Mme Samira Benhamida, présidente du collectif Les Tricoteuses de France ; Mme Saïrati Assimakou, présidente de l’association Ose libérer ta parole ; Mme Vanina Noël, présidente du Collectif de femmes d’outre-mer et du monde, Mme Miguel Montlouis-Félicité, vice-présidente et Mme Marie-Ange de Souza, membre du collectif (25 février 2026)

Mme la présidente Maud Petit. Notre commission d’enquête a pour objet d’évaluer le traitement judiciaire des viols et agressions sexuelles incestueuses parentales sur mineurs, avec une attention particulière portée à la prise en compte de la parole de l’enfant et à sa protection effective pendant la procédure.

Il y a, je crois, une attente très forte du monde associatif à l’égard de notre commission d’enquête, et inversement. Aussi nous a-t-il paru indispensable de vous recevoir dès le début de nos travaux, afin d’établir un constat partagé sur la façon dont les services de l’État, de police et de justice traitent les faits d’inceste qui leur sont dénoncés et les parents dits protecteurs.

Je précise que, dès demain, se tiendra une autre table ronde réunissant des associations qui, comme les vôtres, œuvrent dans le champ de la lutte contre l’inceste. De nouvelles tables rondes seront probablement organisées à la reprise de nos travaux, à la fin du mois de mars.

Je souhaite adresser une pensée amicale à M. Arnaud Gallais et à Mme Sihem Ghars, qui n’ont pu se joindre à nous.

Je vous rappelle que l’article 6 de l’ordonnance du 17 novembre 1958 relative au fonctionnement des assemblées parlementaires impose aux personnes entendues par une commission d’enquête de prêter serment de dire la vérité, toute la vérité, rien que la vérité.

(Mme Cécile Desmoulins, M. Pascal Cussigh, Mmes Hélène Roche, Solène Rietzler, Maryannick Van Den Abeele, Saïrati Assimakou, Vanina Noël, Miguel Montlouis-Félicité, Marie-Ange de Souza, Suzanne Frugier et Samira Benhamida prêtent successivement serment.)

Mme Cécile Desmoulins, présidente de l’association SOS Inceste pour revivre. L’association que je représente, SOS Inceste pour revivre, existe depuis 1985. Elle a été fondée à Grenoble par Éva Thomas. Depuis quarante ans, nous écoutons des victimes d’inceste et des parents protecteurs.

Ce que nous observons depuis quarante ans est encore profondément préoccupant. Lorsqu’un enfant révèle un inceste, sa mère est très souvent la première à tenter de le protéger. Après le choc, la sidération, elle agit pour mettre son enfant à l’abri d’une violence dont nous savons qu’elle est profondément destructrice.

Commence alors un parcours extrêmement difficile, jalonné de dysfonctionnements graves. Lorsque la mère dépose plainte, sa parole et celle de son enfant sont souvent accueillies avec suspicion. La parole de l’enfant est souvent recueillie par des professionnels insuffisamment formés, dans des conditions qui ne sont pas toujours adaptées. Les protocoles d’audition, tels le protocole du Nichd (National Institute of Child Health and Human Development), qui permettraient de garantir au mieux la fiabilité des déclarations, sont rarement utilisés. Très rapidement, le doute se déplace vers l’enfant et vers le parent qui le protège. Dans plus de 70 % des cas, la plainte est classée sans suite. Cela signifie qu’il n’y a pas de poursuite pénale et que le parent mis en cause conserve ses droits de visite et d’hébergement.

Le parent protecteur se trouve alors face à un choix impossible : remettre l’enfant à son agresseur ou le protéger et s’exposer à des poursuites pour non-représentation d’enfant. C’est une stupéfiante inversion du principe de justice. Ces poursuites peuvent aboutir au placement des enfants, qui sont parfois confiés au parent mis en cause ou placés et séparés du parent qui a tenté de les protéger. Pour un enfant victime, cette séparation constitue un traumatisme supplémentaire. Elle lui envoie aussi un message clair : parler ne permet pas d’être protégé ; parler expose.

Lors de nos permanences téléphoniques, dans nos groupes de parole et nos permanences juridiques, nous entendons régulièrement de tels récits qui nous laissent avec un sentiment insupportable de révolte et d’impuissance. Ce que révèlent ces situations, ce n’est pas seulement un problème juridique, c’est aussi un problème sociétal profond. L’inceste parental remet en cause une représentation très ancrée de la famille, celle d’un espace nécessairement protecteur. Face à cette réalité, il est souvent plus supportable de mettre en doute la parole de l’enfant et du parent protecteur plutôt que d’envisager la possibilité qu’un parent soit l’auteur de violences sexuelles.

Ce mécanisme de disqualification du parent qui protège, nous l’observons à tous les niveaux. Nous l’observons dans la tendance à interpréter ces situations comme des conflits parentaux, ce qu’elles ne sont pas, plutôt que comme des situations de violence, ce qu’elles sont. Nous l’observons dans les approches qui privilégient le maintien du lien à tout prix avec les deux parents, même lorsque des violences graves sont dénoncées. Nous l’observons dans l’utilisation persistante de théories pourtant désavouées, telles que le syndrome d’aliénation parentale (SAP), dissimulé sous une autre appellation, qui permettent de transformer le parent protecteur en parent manipulateur.

La loi a progressé, et c’est essentiel. Mais, dans les faits, la protection de l’enfant reste suspendue à des procédures longues, à l’existence de preuves pénales, alors même qu’elles sont particulièrement difficiles à établir dans les situations d’inceste. En l’absence de poursuites ou de mise en examen, l’enfant peut rester exposé pendant des mois, parfois des années, à la violence sexuelle destructrice. Le classement sans suite crée un vide dans la chaîne de protection. Pourtant, il n’atteste pas de l’absence de risque ; il n’atteste que de l’impossibilité de faire la preuve pénale de l’inceste. C’est donc l’impasse.

Le principal obstacle que nous observons n’est pas seulement l’absence d’un cadre juridique adapté, c’est aussi le décalage entre la loi et sa mise en œuvre. C’est le poids des représentations qui continue de faire obstacle à la reconnaissance de l’inceste. Ce que nous espérons aujourd’hui est simple : nous souhaitons que la protection de l’enfant devienne effectivement le principe directeur de chaque maillon de la chaîne ; que des mesures de protection puissent être mises en place plus rapidement lorsque des violences sexuelles sont révélées ; que la parole de l’enfant soit recueillie et considérée avec toute l’attention et la rigueur qu’elle exige.

Depuis quarante ans, notre association écoute les victimes. Ce que nous savons avec certitude, c’est que les enfants qui parlent ont besoin d’être protégés immédiatement, et que tout retard dans leur protection a des conséquences graves et durables. Nous comptons sur vos travaux pour faire évoluer ce cadre.

M. Pascal Cussigh, président de l’association CDP-Enfance. Je suis président de l’association CDP-Enfance (Comprendre, défendre, protéger l’enfance), qui s’articule autour de trois pôles : un pôle juridique, un pôle psychologique et un pôle de neurosciences. Nous estimons qu’une vision interdisciplinaire est indispensable pour traiter ces sujets. Notre mission consiste à accompagner les victimes, à les orienter vers l’un des pôles, à exercer des actions de plaidoyer auprès des pouvoirs publics.

Nous sommes membres du Collectif pour l’enfance – comme d’autres associations que vous auditionnerez cet après-midi –, qui réunit quarante-huit associations de défense des enfants. Ce collectif a notamment œuvré pour inscrire un seuil d’âge de non-consentement dans notre droit. Nous menons également des actions de formation auprès de l’éducation nationale ainsi que des juridictions qui nous sollicitent.

Par ailleurs, j’ai une autre casquette : je suis avocat au barreau de Paris depuis trente ans. Je suis ravi d’avoir l’occasion de vous faire part de mon vécu en tant qu’auxiliaire de justice, dans la mesure où j’ai très vite été amené à traiter des dossiers de violences intrafamiliales. Cela fait trente ans que j’ai l’impression de baigner dans l’univers de Kafka. Pour le dire de manière concise et claire, le traitement judiciaire des dossiers d’inceste et des violences sexuelles sur enfants est totalement catastrophique. Le déni de ces violences, à mon sens, n’est nulle part aussi fort qu’au sein de l’autorité judiciaire. Je vous ai remis un dossier qui comprend six vignettes illustrant parfaitement l’étendue des dégâts – je sais que plusieurs députés ici présents ont connaissance des dysfonctionnements du système judiciaire en la matière.

La première planche cite un extrait de l’ouvrage Les Silences de la loi, écrit par une ancienne magistrate qui soutient, en substance, que, à force de former les magistrats à détecter les fausses dénonciations de violences sexuelles, ils finiront par oublier qu’il en existe de réelles. De fait, nous avons aujourd’hui affaire à des magistrats qui ne sont pas formés aux violences sexuelles mais qui sont formés à détecter le syndrome d’aliénation parentale sur lequel je reviendrai. Il ne faut pas oublier que, il y a une vingtaine d’années, Hubert Van Gijseghem, un psychologue belge adepte du syndrome d’aliénation parentale, intervenait à l’École nationale de la magistrature (ENM). La majorité de nos magistrats ont donc été sensibilisés à ce concept. En conséquence, lorsqu’un enfant dénonce des faits de violences, en particulier des violences sexuelles, le réflexe de l’autorité judiciaire est de douter de sa parole.

D’autres pays fonctionnent pourtant différemment. On pourrait citer l’exemple du Québec, où on ne se pose pas la question de savoir si l’enfant dit vrai ou faux. On considère que, s’il tient de tels propos, il a en tout état de cause besoin d’aide ; on commence donc par lui fournir une aide psychologique. On s’occupe de lui au lieu de douter de sa parole.

La deuxième vignette reproduit une décision d’une juge des enfants de décembre 2022, faisant écho aux propos de Mme Desmoulins sur le syndrome d’aliénation parentale, qui continue à être utilisé, parfois sous une autre appellation. Je me souviens d’audiences au cours desquelles elle répétait qu’elle ne recourait pas au concept d’aliénation parentale. Effectivement, si elle n’emploie pas ce terme dans sa décision, elle y indique néanmoins que la mère assigne à l’enfant une place de victime, ce qui revient exactement au même. Il existe des variantes. En ce moment, c’est le syndrome de Münchhausen par procuration, que l’on dévoie totalement de sa signification originale, qui est à la mode. L’un des arguments avancés par la magistrate est extraordinaire : le fait que l’une des premières démarches de la mère ait été d’emmener son enfant consulter à l’Institut de victimologie démontrerait sa volonté d’assigner à celui-ci une place de victime. Or un tel raisonnement est absolument aberrant : cela revient à soutenir, par exemple, que, si j’estime avoir des problèmes de vue, le simple fait de consulter un spécialiste prouverait ma volonté d’avoir à tout prix des problèmes de vue.

La troisième planche, qui reprend une décision du tribunal correctionnel de Pontoise, illustre de manière frappante à quel point la justice a encore une vision largement patriarcale. Dans cette affaire, une petite fille dénonçait les agressions sexuelles qu’aurait commises son père. Avant tout débat au fond, le tribunal correctionnel a décidé d’entendre la petite fille en présence de son avocate, tout en demandant à la mère – et à elle seule – de quitter la salle d’audience. Ce qu’il y a d’extraordinaire, c’est que le père, lui, est resté présent. On part donc du principe que seule la mère pourrait influencer l’enfant, une telle éventualité étant exclue pour le père. Je ne crois pas qu’il existe de symbole plus fort de cette discrimination qui, d’ailleurs, est à la limite de la légalité dans la mesure où la mère s’était constituée partie civile. À mon sens, lui demander de quitter la salle d’audience était contraire aux règles de procédure pénale. Tous les exemples que je vous présente sont des extraits que j’ai anonymisés. Toutefois, si la commission le souhaite, je peux évidemment lui transmettre l’intégralité des décisions.

La quatrième planche reproduit une décision récente d’un juge des enfants de Versailles, rendue en 2025, relative à des dénonciations de violences sexuelles incestueuses. Les trois expertises menées au cours de la procédure concluent à l’authenticité des dires de l’enfant ; aucun des experts ne relève une instrumentalisation quelconque de sa parole. Mieux encore, l’une des expertes indique que, si cette petite fille est susceptible d’être influencée, elle le serait a priori plutôt par les postures et la parole du père. En parallèle, une procédure pénale est en cours contre le père. Or que décide le juge des enfants ? Il ordonne le placement de l’enfant au motif qu’une possible influence maternelle n’est pas à exclure, alors même qu’aucune des expertises ne retient cette hypothèse. On mesure ici la force du concept d’aliénation parentale, qui a totalement gangrené notre système judiciaire.

Ce phénomène ne s’observe pas seulement dans les décisions de justice ; ce déni frappe d’autres acteurs judiciaires. À cet égard, j’ai retenu deux exemples. La cinquième planche présente l’expertise judiciaire d’un enfant de 7 ans – c’est un extrait qui n’est pas modifié, je peux vous transmettre la décision originale. Au cours de celle-ci, l’enfant déclare : « Papa fait des choses vilaines. Il a tapé, il a fait du mal, il met le doigt dans les fesses. » Autrement dit, cet enfant est en train de dénoncer des viols incestueux. On s’attendrait, légitimement, à ce que l’expert livre son analyse de ces dénonciations, qu’il décrypte le langage non verbal de l’enfant et qu’il indique les éléments permettant soit de douter de la véracité des dénonciations, soit de la corroborer ; en somme, qu’il fasse son travail. Pourtant, la réponse de l’expert judiciaire est inexistante. En effet, il ne dit absolument rien sur ce que l’enfant vient de lui confier et passe directement aux pôles d’intérêt de l’enfant. Alors qu’un enfant de 7 ans dénonce des viols incestueux, l’expert judiciaire passe à autre chose. À mon avis, il n’était de toute façon pas qualifié pour tirer parti de la parole l’enfant. Le pire dans cette affaire, c’est que l’autorité judiciaire validera cette expertise et s’appuiera sur ses conclusions pour confirmer la résidence de l’enfant chez le père.

La sixième planche – ma préférée – reprend les propos d’une experte-psychologue désignée à Rennes. Elle affirme savoir que l’enfant ne dit pas la vérité lorsqu’il dénonce les violences, qu’il « invente ». Et comment le sait-elle ? Parce que, selon elle, lorsque l’enfant dénonce les violences, ses yeux s’orientent vers la droite, alors que, lorsqu’on fait appel à ses souvenirs, les yeux doivent s’orienter vers la gauche. Malheureusement, ce n’est pas une plaisanterie. J’ai soumis cette expertise à des pédopsychiatres – je suis avocat, et non psychologue ou scientifique. Ils ont été unanimes : ce n’est pas une expertise, c’est un torchon. Or c’est sur le fondement de telles expertises, dénuées de tout fondement scientifique mais validées par l’autorité judiciaire, que celle-ci maintient la résidence de l’enfant chez le père.

On pourrait multiplier les exemples. Vous auditionnerez demain Romane Brisard, qui a écrit Inceste d’État. À la lecture de ce livre, je me suis dit que je n’étais pas fou : je ne suis pas le seul à constater ce que j’observe depuis trente ans.

On assiste au règne du concept d’aliénation parentale et de ses variantes. Les professionnels ne sont pas du tout formés au psychotraumatisme, qu’il s’agisse des experts, des magistrats ou des policiers. À cet égard, le pôle neurosciences et le pôle psychologique de l’association sont disposés à être entendus par votre commission si vous estimez que cette audition pourrait être intéressante. Nous observons des situations totalement ubuesques : alors que des enfants sont pris en charge médicalement pour un traumatisme constaté par les professionnels du soin, la justice le nie et nie les violences. Nous avons à traiter ce genre de situations.

La majorité des professionnels, notamment au sein des services sociaux, sont formés à l’aune du conflit parental. Comme le dit le dicton : quand on n’a qu’un marteau dans la main, tout problème devient un clou. Les professionnels des services sociaux voient donc du conflit parental partout et ne savent pas distinguer une situation de conflit d’une situation de violence.

Je m’arrêterai là concernant le traitement judiciaire de ces dossiers, sur lequel nous aurons l’occasion de revenir. Pourtant, des solutions existent. L’impunité de ces violences n’est pas une fatalité. Elle résulte aussi, à mon sens, d’une mauvaise organisation du système judiciaire. Par ailleurs, certaines préconisations essentielles de la Ciivise (Commission indépendante sur l’inceste et les violences sexuelles faites aux enfants) n’ont toujours pas été mises en œuvre, notamment la création de l’ordonnance de sûreté de l’enfant. Comme les experts de l’ONU l’avaient relevé en 2024, il me semble indispensable que la France agisse de toute urgence en la matière.

M. Christian Baptiste, rapporteur. Je vous présente mes excuses pour mon retard : je me suis rendu au Salon de l’agriculture car le Posei (programme d’options spécifiques à l’éloignement et à l’insularité), dont bénéficient les agriculteurs des territoires d’outre-mer, est en passe d’être supprimé. Je suis sur tous les fronts.

Nous sommes à une étape importante concernant un sujet très sensible, l’inceste. C’est d’ailleurs une association, le C’fomm (collectif des femmes d’outre-mer et du monde), dont la présidente, Vanina Noël, est auditionnée aujourd’hui, qui m’a interpellé sur ce sujet. Nous cheminons ensemble depuis un an ; grâce aux actions que nous avons menées et aux travaux parlementaires que j’ai conduits, l’Assemblée a adopté à l’unanimité la proposition de résolution tendant à la création de cette commission d’enquête.

Notre objectif est de vous entendre sur ce sujet, dans le cadre d’une audition et non d’un débat. Nous serons très attentifs à vos propos. L’enjeu de cette commission d’enquête est de formuler des recommandations dont le gouvernement doit se saisir. Des moyens doivent être mis en œuvre pour lutter contre le fléau de l’inceste parental. Nous ne sommes pas là pour faire le procès du système judiciaire, mais bien pour mettre en lumière tous les dysfonctionnements afin de renforcer la protection de l’enfance.

Mme Hélène Roche, secrétaire générale de l’association Protéger l’enfant. Il est essentiel de discuter de ce qui est fait en France autour de la protection de l’enfance car on voit que certaines choses se passent vraiment très mal. L’association Protéger l’enfant existe depuis cinq ans et comprend cinquante bénévoles. Elle a été créée pour réformer le délit de non-représentation d’enfants. Par la suite, ayant reçu énormément d’appels à l’aide de victimes de violences intrafamiliales, d’ordre sexuel, physique ou psychologique, nous nous sommes donnés pour principale mission d’apporter de l’aide aux victimes. Pour cela, nous proposons des accompagnements collectifs. Nous organisons des ateliers, des groupes de parole thématiques avec une psychothérapeute, de la formation digitale. Nous proposons des permanences juridiques, des conférences avec des chercheurs et des professionnels engagés.

L’association met à disposition des ressources pour mieux repérer et traiter les violences intrafamiliales. Nous proposons des interventions pour former les étudiants et les professionnels ; nous recevons de nombreuses demandes, à cette fin, dans le monde social et scolaire. Nous participons à des études universitaires pour faire avancer la recherche. Par exemple, nous travaillons sur le contrôle coercitif avec Mme Andreea Gruev-Vintila, qui est membre du Haut Conseil à l’égalité entre les femmes et les hommes. Nous faisons du plaidoyer auprès des décideurs politiques pour faire connaître et avancer cette cause. Nous travaillons avec des groupes d’associations comme le Collectif pour l’enfance, le Cofrade (Conseil français des associations pour les droits de l’enfant) et la coalition pour une loi intégrale contre les violences sexuelles, sur la partie qui concerne l’enfance.

Pour aider les enfants qui subissent de la violence, dont l’inceste, nous travaillons avec les parents protecteurs, en particulier avec de nombreuses mères. Celles-ci sont dans un état psychologique vraiment très mauvais, à l’instar de leurs enfants. Nous voyons des familles qui vont vraiment très mal. C’est pourquoi nous proposons beaucoup d’actions destinées à les soutenir. Nous faisons de l’empowerment de ces femmes et de ces enfants pour qu’ils tiennent sur le long terme, parce que les problématiques juridiques s’étendent sur des années, et on n’en sort pas indemne, bien sûr.

Depuis sa création, l’association a été sollicitée par 1 377 appelants, dont 1 184 mères – soit 86 % de l’ensemble – et 45 pères. Les autres personnes sont des grands-parents, des proches, des voisins ou des professionnels qui nous demandent de l’aide. Près de la moitié de ces mamans – 49% exactement – bénéficient de l’accompagnement individuel que nous proposons. En parallèle, elles ont toutes accès à l’accompagnement collectif.

L’association n’a pas réalisé d’études statistiques nationales, mais nous pouvons avancer qu’un tiers des mères protectrices que nous suivons doivent faire face à des problématiques d’inceste concernant leurs enfants. Au sujet des statistiques, d’ailleurs, nous avons adressé une demande au Parlement européen. Nous avons été reçus au sein de la commission des pétitions le 3 novembre ; une réponse positive nous a été transmise le mois dernier, ce qui est un bon pas pour nous et pour l’Europe.

Mme Maryannick Van Den Abeele, référente « aide aux victimes » de l’association Protéger l’enfant. J’accompagne, au sein de notre association, des parents protecteurs, notamment des mères dont les enfants sont victimes d’inceste paternel. Je vous remercie en leur nom des travaux que vous menez, dont elles attendent beaucoup pour sortir de l’enfer dans lequel elles se trouvent. J’accompagne au quotidien ces parents, je les écoute, les soutiens, décrypte des documents juridiques pour leur apporter des explications, les conseille à partir de nos expériences et les oriente. J’ai accompagné personnellement 150 familles, dont 50 dont les enfants sont victimes d’inceste, à 80 % paternel. Je voulais insister sur le fait que ces mamans vivent l’enfer au quotidien ; il est particulièrement douloureux pour elles de devoir remettre leur enfant au père agresseur.

Mme Solène Rietzler, chargée de mission « relations publiques » de l’association Protéger l’enfant. Le constat que nous dressons est, à mon avis, partagé par l’ensemble des associations – Mme Desmoulins l’a très bien dit. Les histoires des victimes qui nous sont confiées se ressemblent toutes, malheureusement. Pour ma part, je m’occupe du plaidoyer auprès des politiques. À cet égard, je salue la création de cette commission d’enquête et vous remercie énormément, mesdames, messieurs les députés, de ne pas invisibiliser, rabaisser, remettre en cause, comme cela a lieu trop souvent, la parole de l’enfant.

J’observe une contradiction entre, d’une part, la politique publique de lutte contre l’inceste et plus largement contre les violences intrafamiliales et, d’autre part, la reconnaissance de l’ampleur des violences et les poursuites judiciaires engagées contre les individus qui les signalent. On ne peut pas appeler à libérer la parole de l’enfant et pénaliser ceux qui la relaient.

Sur le plan judiciaire, s’il faut saluer les améliorations législatives intervenues au cours des dernières années, nous constatons toujours énormément de dysfonctionnements, d’anomalies, d’incompréhensions, de manquements. C’est à vous, législateur, de corriger ces paradoxes, parfois moraux mais surtout juridiques. On a l’impression que le système vise davantage à éviter le risque d’abus procédural que le risque d’inceste, ce qui est un réel problème. Nous ne demandons pas une justice automatique, mais des procédures rapides permettant de protéger l’enfant en cas de risque sérieux.

Il faut trouver un juste milieu entre la condamnation et la protection, en se fondant sur un faisceau d’indices concordants, qui s’apparente à la vraisemblance des violences. Nous souhaitons protéger plutôt que condamner. Surtout, nous voulons insister sur le fait que l’absence de condamnation ne signifie pas qu’il n’y a pas de danger. Le message principal que souhaite délivrer l’association Protéger l’enfant est qu’une loi qui protège la continuité du lien au détriment de la sécurité physique et psychique de l’enfant n’est plus conforme à son objectif initial, qui est l’intérêt supérieur de l’enfant.

Nous vous incitons, vous, parlementaires, à responsabiliser l’ensemble de la chaîne de protection. Tout le monde souhaite que l’on veille à l’intérêt supérieur de l’enfant, mais il faut apporter des moyens, des outils. Nous reparlerons sûrement des propositions et des mesures concrètes, mais je me permets, d’ores et déjà, d’évoquer quatre pistes de travail : la réforme du délit de non-représentation d’enfants, l’ordonnance de protection, l’avocat obligatoire pour les enfants et, plus largement, la formation des professionnels qui sont au contact des mineurs.

Mme Saïrati Assimakou, présidente de l’association Ose libérer ta parole. À Mayotte, protéger est un luxe que certaines mères ne peuvent pas se payer. Là-bas, dénoncer un père, un oncle, un frère, ce n’est pas seulement accuser une personne, c’est défier un ordre social et parfois même tout un entourage. Dans le cent-unième département de France, près de 70 % de la population vit sous le seuil de pauvreté. Le taux d’emploi y est à un niveau très bas – de l’ordre de 32 %. Les prestations sociales sont nettement inférieures à celles existant dans l’Hexagone, et plus d’un habitant sur deux est un enfant.

La violence incestuelle se heurte donc à une réalité sociale très dure. Concrètement, cela signifie qu’une mère qui veut quitter le domicile pour protéger son enfant n’a souvent ni argent, ni logement, ni solution de transport. Pour assurer cette protection, elle doit souvent choisir entre la justice et la survie économique, la sécurité de son enfant ou le toit au-dessus de leur tête. Et quand protéger coûte trop cher, le silence s’impose. Puisqu’il faut le dire clairement, le silence n’est jamais culturel, il est organisé par la peur, la dépendance économique et, fatalement, l’absence d’alternative.

Lorsqu’un enfant parle, tout devrait s’accélérer : la protection devrait être immédiate, claire, tangible. Mais ce que nous observons sur le terrain, c’est autre chose. Il y a la révélation, puis il y a l’attente. Il est encore difficile de recueillir les plaintes chez nous et, lorsque la démarche est faite, elle se heurte à la longueur excessive des délais. Les auditions sont répétées, il manque des informations claires pour les parents protecteurs. Pendant ce temps, l’enfant se referme, la mère s’épuise, la famille gagne du terrain, fait pression, et cela se termine souvent par un retrait de la plainte. Si la procédure n’est pas réellement trauma-informée, elle devient une épreuve supplémentaire, nous le savons.

Les lois sont adoptées, révisées, renforcées au fil du temps. Pourtant, en tant qu’enfants des territoires d’outre-mer, nous continuons à nous sentir en marge de leur application. En effet, les textes sont majoritairement conçus ici, dans l’Hexagone, à partir d’une réalité hexagonale, et ils peinent souvent à prendre pleinement en compte les réalités sociales, culturelles, structurelles auxquelles nous sommes confrontés – telles que la force et les conditions nécessaires pour prendre la parole.

Je parle aussi en tant qu’enfant qui n’a pas été protégée à temps. J’ai commencé à être violée à un âge où la mémoire n’enregistre rien, mais comme un rappel éternel de ce qui n’aurait jamais dû se produire, mon corps, lui, n’a rien oublié. Vingt ans ont été nécessaires pour que ma parole tienne enfin debout. Mais dans mon malheur, j’ai eu beaucoup de chance, une chance que beaucoup de Mahoraises et de Mahorais n’ont pas : ma mère m’a crue. Mais il n’y a jamais eu de procès. En revanche, il y a eu une sanction. Elle n’est pas tombée sur moi, mais sur ma mère, que l’on a écartée, isolée, punie pour avoir fait passer son rôle de mère avant tout. C’est à cette réalité que nous sommes confrontés à Mayotte. Parce qu’à Mayotte, croire son enfant peut coûter une famille. Pourtant, nous le savons, sans une mère qui croit, il n’y a pas d’enfant qui parle.

Dans le cadre de notre association, depuis 2020, nous accueillons, écoutons, et orientons les personnes. Mais comment orienter quand le parcours et les procédures ne sont pas clairs ? Puisque nous sommes ici pour dire des vérités qui peuvent être difficiles à entendre, à Mayotte, en 2026, nous bricolons encore avec la vie des plus vulnérables, les enfants. Pourtant, quand nous intervenons dans les établissements scolaires, les enfants comprennent : ils savent, ils savent dire et ils savent nommer. Ce qui manque, ce n’est pas le courage des enfants, mais notre capacité collective à transformer leur parole en protection.

Nous ne venons pas simplement dire ce qui ne va pas. Vous l’aurez compris, parler de la machine judiciaire chez nous est complexe ; nous n’en sommes pas encore à ce stade. Nous venons animées par la volonté de proposer des solutions qui nous paraissent réalisables. La première est la création d’un observatoire départemental, afin de sortir de l’angle mort statistique – car nous manquons de chiffres à Mayotte, alors que toutes les associations s’accordent à reconnaître que le territoire souffre d’un problème sanitaire majeur. Un observatoire offrirait de la visibilité et contribuerait à apporter des moyens.

Deuxièmement, nous préconisons l’institution d’une maison des femmes à Mayotte. Ce lieu regrouperait les soins et l’accompagnement psychotraumatique, médico-légal et juridique. Une telle institution redonnerait de la dignité à ces personnes, qui l’ont perdue sous la contrainte.

Troisièmement, il conviendrait d’offrir des hébergements sécurisés en nombre suffisant. Il existe des hébergements d’urgence, mais ils ne sont absolument pas suffisants ni adaptés aux besoins des personnes, y compris à ceux des jeunes majeurs qui ont été victimes d’inceste. Nous le savons, à 18 ans, le traumatisme ne disparaît pas. L’hébergement est important car il offre de la sécurité.

Quatrièmement, nous proposons la mise en place d’une procédure réellement trauma-informée, qui réduirait les répétitions et les délais, et renforcerait la coordination et la clarté pour les familles. Lorsque la procédure est adaptée, la parole ne se referme pas.

Cinquièmement, nous appelons de nos vœux un soutien spécifique aux parents protecteurs, parce que protéger ne devrait jamais conduire à l’isolement social, économique ou juridique. Protéger un parent protecteur, c’est in fine protéger l’enfant.

La sanction des mères n’est pas seulement pénale, elle est, chez nous, avant tout matérielle. Nous militons pour que les enfants parlent, nous encourageons les familles à briser le silence, mais une fois la parole libérée, que proposons-nous concrètement ? Trop souvent, pas assez d’hébergements, pas suffisamment de réponses, qu’elles soient institutionnelles ou structurelles, à la hauteur du drame vécu. Alors, dénoncer, chez nous, devient un risque, protéger devient un sacrifice. Comment pouvons-nous encore dire que nous sommes un État de droit si, face à une mère qui a tout perdu pour protéger son enfant, nous en sommes encore aujourd’hui réduits à dire : « Supporte, car nous n’avons pas d’autres solutions. » Un État de droit ne peut pas demander aux victimes d’endurer leur sort. Il doit garantir que protéger son enfant ne mène pas à la misère. Mayotte ne peut plus être un territoire du silence. Nous ne pouvons plus continuer à être une terre oubliée. Mayotte doit devenir un territoire de protection car, rappelons-le, un habitant sur deux est un enfant. Les enfants de Mayotte parlent. Ils ont compris. Encore une fois, leur courage ne manque pas. La question pour nous est simple : quand allons-nous les protéger ?

Mme Vanina Noël, présidente du Collectif des femmes d’outre-mer et du monde. Je vous remercie de nous recevoir aujourd’hui et surtout de nous écouter. Je rejoins les propos de ma collègue, mais j’ajouterai que Mayotte n’est pas seul concerné : tous nos territoires d’outre-mer se trouvent dans la même situation.

À l’origine, nous nous sommes penchées sur les violences conjugales. Nous avons recueilli des témoignages, avons sympathisé avec les victimes, les avons mises en confiance, et c’est là que nous avons constaté l’ampleur des dégâts : non seulement les femmes étaient victimes de violences conjugales, mais elles avaient subi l’inceste. Nous nous sommes dit qu’il y avait un problème de ce côté-là. Au sein du collectif, lorsque nous avons mis le sujet sur la table, nous avons constaté qu’une partie d’entre nous avaient été victimes d’inceste, tout particulièrement pendant la période du Bumidom (Bureau pour le développement des migrations dans les départements d’outre-mer). Les femmes quittaient leur territoire parfois de force, parfois pour trouver du travail et obtenir des moyens financiers, tandis que les enfants restaient aux côtés du père, du beau-père, de l’oncle, du frère, et subissaient l’inceste.

Toutes ces femmes qui ont subi l’inceste ont gardé à l’intérieur de leur chair ce traumatisme. Celui-ci, qui n’a été ni suivi ni réparé, a eu des conséquences sur leurs enfants et sur leur propre état psychologique, comme nous le voyons aujourd’hui. L’époque du Bumidom est la plus dramatique que nous ayons connue dans notre territoire.

Nous avons été en contact avec la vice-présidente du département de Mayotte ainsi qu’avec des élus de La Réunion et de la Polynésie. Nous avons constaté que ces territoires connaissaient une situation désastreuse en ce qui concerne l’inceste, un manque humain, une insuffisance de structures et de financements. Pourtant, des recherches approfondies nous ont montré qu’un certain nombre de rapports signalaient ce problème, alertaient les pouvoirs publics sur les difficultés existant dans nos territoires d’outre-mer en matière de protection de l’enfant. Des rapports parlementaires, tels ceux des députés Philippe Dunoyer, Karine Lebon et Olivier Serva, ou des sénateurs Xavier Iacovelli et Henri Leroy, ont évalué des lois sur la protection de l’enfant, signalé la non-publication de l’ordonnance d’extension de la loi Taquet aux collectivités d’outre-mer et un taux d’application réglementaire d’à peine 37 %. Un rapport sénatorial de juillet 2023 dressait un constat similaire. L’Unicef elle-même a lancé l’alerte en novembre 2023 : elle a signalé que les enfants sont beaucoup plus en danger dans nos territoires qu’en France hexagonale.

Malgré tous les rapports publiés – je ne les citerai pas dans leur totalité –, rien n’a changé. Au sein du C’fomm, nous commençons nos travaux sur le sujet. Nous aidons toutes ces femmes à libérer leur parole, ce qui leur permettra d’avancer dans leur processus de soins et de réconciliation, et leur offrira la possibilité de casser cet héritage intergénérationnel. En effet, une femme qui n’est pas réparée ne comprend pas ce qui lui est arrivé, garde ce traumatisme et aura du mal à éduquer son enfant ; celui-ci peut, dès lors, subir la même chose. De fait, la majeure partie des gamins que nous avons suivis ont été victimes des mêmes actes que leur maman ; la maman a subi la même chose que sa mère, et ce, de génération en génération.

Nous appelons également de nos vœux la création d’un observatoire, non pas seulement pour Mayotte mais pour tous les territoires ultramarins. Nous demandons qu’un budget soit fléché pour l’outre-mer. Vous avez les rapports : en somme, nous vous disons ce que vous savez déjà. Nous vous demandons d’appliquer les recommandations qui y sont formulées. Il est impensable que des enfants de la République française subissent autant, et que tout le monde ferme les yeux.

Mme Miguel Montlouis-Félicité, membre du Collectif des femmes d’outre-mer et du monde. Je vais me faire l’écho de la parole de nombreux enfants en outre-mer. Moi, enfant du Bumidom, n’étant pas une technicienne du verbe politique, je vous parlerai comme la chroniqueuse que je suis depuis plus de vingt ans. On nous demande des faits. Les faits sont simples : j’ai été violée dans mon enfance. Ce ne fut pas un événement isolé, ce fut un climat, une atmosphère, presque une pédagogie du silence. Selon ma thérapeute et les fouilles qu’elle a réalisées dans mon esprit, j’avais entre 5 et 6 ans les premières fois. Pourtant, je me souvenais des faits survenus pendant mon adolescence. J’ai donc vécu ceci avec une certaine acceptabilité. Le 5 janvier 2021, à 62 ans, une agression dans le métro m’a ramenée à cette petite fille. Ce n’est pas le passé qui revient, c’est le corps qui se souvient. Cette agression me vaut encore maintenant 40 % d’invalidité.

En février 2021, je me rends chez l’oncle qui m’avait violée – il n’était pas le seul, d’ailleurs. Ce jour-là, je l’ai interrogé sur ce fait d’enfance abîmée. Il s’est excusé. J’ai remis l’enregistrement de 38 minutes et 5 secondes à ma psychologue. J’ai pardonné, certes, mais le pardon ne remplace pas la justice. Le pardon ne construit pas des structures d’accueil. Le pardon ne protège pas les enfants d’outre-mer. Certains encore grandissent dans la peur. En France, hexagonale, et j’en suis fort aise, des dispositifs existent, parfois imparfaits, mais identifiables. Aux Antilles, ce n’est pas le cas. Malgré l’engagement courageux de l’association, tout reste fragile. Au pays, le silence est plus dense parce que l’insularité resserre les liens familiaux ; les non-dits rendent la dénonciation plus coûteuse.

Je n’entends pas, aujourd’hui, formuler une plainte mais vous livrer notre analyse car je sais que l’inceste n’est pas simplement un crime sexuel : c’est une destruction de la confiance dans la généalogie, c’est la trahison du lieu censé protéger. Dans nos territoires marqués par l’histoire coloniale, l’esclavage et la domination, certains corps, d’ailleurs, ont déjà été un temple violé. L’inceste s’inscrit dans cette continuité symbolique. Ce n’est pas notre excuse, c’est un contexte, c’est un fait d’histoire meurtrie. J’ai la parole poétique, certes, on pourrait me le reprocher alors que vous avez besoin de chiffres. J’ai entendu de multiples témoignages de personnes, toutes générations confondues, que j’ai rencontrées lors de mes séjours ici et là, tant en terre nationale qu’à l’autre bout des mers – en Guadeloupe, en Martinique, à Saint-Martin, à Saint-Barthélemy, en Guyane, à La Réunion et à Mayotte, avec lesquels nous travaillons.

Un enfant agressé est un enfant qui apprend à respirer en apnée. À l’âge adulte, il faut surtout lui réapprendre l’air. Je forme l’espoir que les choses basculent chez nous grâce à des cellules spécialisées, comme mes collègues l’ont dit. La République comprend mieux lorsqu’on lui parle en budget et en articles de loi, mais mon phrasé moins chiffré pourrait, comme une chanson sans dissonance de Kassav’ ou comme celle de Patrick Saint-Éloi, « Inceste », vous dire que nos enfants d’outre-mer ont des histoires qui restent trop longtemps coincées entre les murs des maisons et qu’ils comptent sur nous. Dans « Inceste », Patrick Saint-Éloi emploie des images très fortes pour dire la souffrance et la honte d’une expérience vécue dans un contexte de violences sexuelles familiales. La photographe que je suis sait que la lumière que je vous apporte n’effacera pas l’ombre, mais elle la rend visible. Ici donc, je dis : déclarons la guerre à ce fléau.

Nous ne demandons pas de compassion mais une égalité de protection. Le silence n’est pas une culture : c’est d’abord une contrainte sociale, dont il nous faut nous défaire. Le temps est venu, sans doute, de gommer ce fléau. C’est une décision collective dont nous avons besoin. Il faut cesser de transmettre l’inceste ailleurs, ici et là, tel un héritage.

Mme Marie-Ange de Souza, membre du Collectif des femmes d’outre-mer et du monde. Je dirai quelques mots de conclusion. L’inceste dans les outre-mer n’est pas un sujet périphérique, secondaire, local : c’est une catastrophe humaine, nationale, silencieuse, qui se déroule dans des territoires français. Les outre-mer ne demandent pas un traitement privilégié, mais simplement l’égalité réelle dans la protection de leurs enfants. Nous vous demandons aujourd’hui de regarder cette réalité en face et de faire en sorte que cette commission d’enquête soit enfin le début d’une réponse nationale à une souffrance longtemps invisibilisée.

Mme la présidente Maud Petit. Nous vous entendons toutes et tous. C’est l’objet de cette commission d’enquête. Toutes les paroles sont les bienvenues, même si vous souhaitez partager des exemples personnels qui remontent à la surface. Nous savons très bien que le sujet est tellement difficile et sordide que l’on peut éprouver le besoin de partager certaines choses. Nous sommes là pour entendre et trouver ensemble des solutions.

Mme Suzanne Frugier, secrétaire générale de l’association Mouv’Enfants et membre du collectif 160 000 enfants. Je suis toujours très fière de représenter Mouv’Enfants mais, en ce jour, je suis triste de devoir remplacer Arnaud Gallais.

Je vais commencer par lire un texte qu’il m’a adressé puisque c’est lui qui aurait dû être auditionné aujourd’hui pour Mouv’Enfants : « Mesdames, messieurs, si je ne suis pas présent aujourd’hui, ce n’est pas par confort. Ce n’est pas par distance. Ce n’est pas par désintérêt. Si je suis absent, c’est parce qu’entre le 7 et le 22 février, j’ai fait deux tentatives de suicide. Et si ces mots sont lus aujourd’hui, ce n’est pas pour susciter la pitié. C’est pour dire une vérité que notre société refuse encore d’entendre : les violences sexuelles sur les enfants tuent. Parfois lentement. Parfois silencieusement. Parfois des années après. Une victime sur deux fait au moins une tentative de suicide au cours de sa vie. Voilà le prix réel de l’inceste. Voilà le prix du silence. Voilà le prix de l’inaction.

J’ai été victime d’un double inceste. Deux cousins. J’ai aussi été victime d’un grand-oncle. Mais dans le droit français, cela ne compte pas. Cela ne rentre pas proprement dans les cases. Cela dérange les catégories juridiques. Alors on relativise. Alors on contourne. Alors on classe. Mais pour un enfant, il n’y a pas de catégorie. Il y a la violence. Il y a la trahison. Il y a la destruction.

L’inceste n’est pas un concept. C’est une bombe dans une vie. On nous parle souvent de justice. Mais regardons les chiffres [je précise qu’on ne les connaît pas outre-mer] : 3 % des agresseurs condamnés ; moins de 1 % en cas d’inceste. Ce n’est pas un dysfonctionnement. C’est un système. Un système qui protège plus qu’il ne juge. Un système qui doute plus des victimes que des agresseurs. Un système qui épuise jusqu’à l’effondrement.

Trente-trois mille personnes ont témoigné auprès de la Commission indépendante sur l’inceste et les violences sexuelles faites aux enfants, la Ciivise. Trente-trois mille personnes ont fait un acte de confiance envers la République, envers le Président de la République, en qui elles et ils avaient confiance. Et aujourd’hui, que leur répond-on ? Des querelles internes. Des départs symboliques. Des silences gênés. Une dilution politique. Le départ de Face à l’inceste n’est pas un détail. C’est un signal d’alarme. Cela dit quelque chose du mépris latent pour la parole des victimes.

Moi, je veux parler du réel. Je veux parler de ce que c’est, concrètement, de chercher justice. Huit ans de procédure. Huit ans de doutes. Huit ans d’attente. Huit ans d’espoir et d’effondrement. Dans mon dossier, les faits sont signalés. Une enquête est ouverte. Un des auteurs reconnaît partiellement. Un juge est saisi. Une commission rogatoire est ordonnée. Un des protagonistes ne vient pas. Sans conséquence. Puis on parle de faux souvenirs. On classe. On prononce un non-lieu. On balaie l’amnésie traumatique. On minimise. On relativise. Et pendant ce temps-là, moi, je tombe.

On m’a posé des questions indignes. “Avez-vous eu une érection ?” “Avez-vous été attiré ?” “Êtes-vous sûr ?” Comme si mon corps devait prouver ma souffrance. Comme si j’étais suspect par principe. Voilà ce que vivent les victimes. Une double violence. La première dans l’enfance. La seconde dans les institutions. Puis, huit ans après, revirement. À la veille d’une audience, on demande enfin une mise en examen. Huit ans. Huit ans perdus. Huit ans que personne ne me rendra. Et après, on s’étonne des addictions. On s’étonne des dépressions. On s’étonne des suicides. Quarante pour cent des victimes ont des addictions. Quarante pour cent des femmes ont des troubles gynécologiques. Des milliers de vies fracturées à jamais.

Ce n’est pas un problème individuel. C’est un scandale sanitaire. C’est un scandale politique. C’est un échec collectif. Et que dire des enfants en situation de handicap qui sont cinq fois plus exposés ? Que dire des femmes et des enfants en outre-mer ou des trois océans qui sont souvent exposés à plus de risques de violences sexuelles précoces, avec des obstacles supplémentaires à l’accès à la prévention, aux soins et à la justice du fait de l’isolement géographique, de ressources moindres en santé et en éducation, ainsi que de problématiques socio-économiques ?

[Nous remercions] Christian Baptiste et Maud Petit pour leur engagement. Mais nous le disons clairement : cette commission n’a pas le droit d’être tiède. Elle n’a pas le droit d’être prudente. Elle n’a pas le droit d’être décorative. Elle doit déranger. Elle doit bousculer. Elle doit nommer les responsabilités. Elle doit poser les vraies questions. Pourquoi si peu de condamnations ? Pourquoi tant de classements ? Pourquoi tant d’expertises maltraitantes ? Pourquoi tant de zones grises juridiques ? Pourquoi tant d’abandons ? Elle doit dire que toutes les formes d’inceste doivent être reconnues. Elle doit dire que la protection des enfants doit primer sur la réputation des adultes. Elle doit dire que la justice doit être réparatrice, pas destructrice.

Nous ne pouvons plus ignorer ce que disent les études et les analyses. Les violences incestueuses sont caractérisées par une relation de pouvoir et de dépendance entre l’agresseur et la victime ; une longue durée des abus, souvent plusieurs années, par rapport à d’autres formes d’agressions sexuelles ponctuelles. De nombreuses recherches internationales mais aussi nationales soulignent les effets graves à long terme de l’inceste : traumas, troubles de santé mentale, fragilité relationnelle, etc. Cette dimension est maintenant reconnue dans la littérature scientifique comme majeure malgré la variabilité des sources.

Alors oui, je ne suis pas là aujourd’hui. Mais ma parole est là. Et derrière elle, il y a des milliers d’autres. Celles qui n’osent pas parler. Celles qui ont été brisées. Celles qui sont mortes. Celles qui luttent encore. Je me bats pour elles. Nous nous battons pour eux, pour que plus jamais un enfant ne soit abandonné deux fois : par son agresseur, puis par la République. Faites de cette commission un tournant. Pas un rapport de plus – on en a assez. Pas un symbole creux. Un vrai changement. Nous vous regardons. »

Mme la présidente Maud Petit. Je vous remercie, madame Frugier, d’avoir transmis le message d’Arnaud Gallais. Souhaitez-vous, à titre personnel, compléter ce propos ?

Mme Suzanne Frugier. Mouv’Enfants est une association qui rassemble des survivantes et survivants d’inceste et de violences sexuelles dans l’enfance. C’est mon cas également : j’ai subi un double inceste, puis des violences conjugales. C’est le continuum classique des violences : quand les enfants ne sont pas protégés ni pris en charge, ils sont vulnérables à vie et la proie d’autres violences multiples au cours de leur existence.

Pour nous, c’est très clair : on en a assez. Tout est documenté, tout est dit. C’est une bonne chose que l’inceste soit enfin abordé, car on parle souvent de « violences faites aux enfants » ou de « violences sexuelles » de manière générale, mais on nomme rarement l’inceste, qui représente pourtant 80 % de ces violences faites aux enfants. Nous en avons assez. Le rapport de la Ciivise contient quatre-vingt-deux préconisations, et toujours rien. Les enfants sont massacrés ; ils sont victimes de crimes massifs, systémiques, et ils ne font l’objet d’aucune politique publique en France. C’est insupportable.

C’est dur, mais on tient le coup. Cependant, on ne comptabilise pas le nombre de survivants ou d’enfants qui se suicident parce qu’ils ne sont pas crus, pas écoutés, pas protégés. Nous ne disposons d’aucun chiffre à ce sujet ; ce serait pourtant intéressant. C’est une question de volonté politique – la volonté de bousculer tout cela. On sait quoi faire : de nombreuses études en parlent. Alors maintenant, même si nous vous remercions pour votre invitation et pour votre écoute, il faut agir. Pourquoi n’en sommes-nous pas capables ? Quand on connaît le taux de classement sans suite – je rappelle qu’il y a 1 % d’agresseurs condamnés pour     inceste –, il y a là un vrai sujet. Où est notre humanité quand on ne protège pas les enfants ?

Évidemment, je souscris aux propositions qui ont été faites, notamment celles qui ont trait à la formation des professionnels, car la situation est catastrophique en la matière. Si nous sommes encore loin du compte concernant les violences faites aux femmes – un sujet que je connais bien pour y être engagée professionnellement depuis des années –, nous en sommes au niveau zéro pour ce qui est de la formation relative aux violences faites aux enfants. Je l’ai constaté dans les équipes que j’ai encadrées : ce n’est que par la formation que l’on parvient à faire évoluer les professionnels, notamment en leur apprenant à distinguer violence et conflit. Dans les dépôts de plainte, l’inceste est souvent là, sous-jacent, mais personne ne veut le voir. Ce n’est pas un cas isolé : je l’ai observé à de très nombreuses reprises.

S’agissant des mères protectrices, que nous accompagnons et que nous soutenons, nous devons sortir de cette théorie de la coparentalité à tout prix qui prévaut en France. Il faut y aller franchement : quand un parent est violent, il n’est pas un bon parent. Il faut le dire clairement, sans quoi nous ne nous en sortirons pas. C’est un point fondamental. Les interventions précédentes le démontrent : le lien entre violences intrafamiliales, violences conjugales et violences faites aux enfants doit être systématiquement recherché pour améliorer le repérage. C’est capital.

Par ailleurs, comme l’illustrent l’histoire d’Arnaud et tant d’autres, malheureusement, les expertises judiciaires sont vraiment catastrophiques. Je tiens à le dire : elles ont poussé certaines victimes au suicide. De tels exemples se comptent à la pelle et ce n’est pas une réalité du siècle passé ; c’est ce qui se passe encore aujourd’hui, en 2026.

Il nous semble également crucial de travailler sur un protocole rigoureux d’enquête et de recueil des actes. L’objectif est d’obtenir des résultats concrets pour protéger les enfants, domaine dans lequel la France est très mauvaise, et de faire baisser le taux de classement sans suite. Cela nécessite d’allouer de véritables moyens aux enquêtes.

Je ne reviens pas sur l’aliénation parentale, mais j’ajoute – et c’est essentiel – que les personnes et les professionnels ayant effectué un signalement devraient être automatiquement consultés dans le cadre de l’expertise judiciaire. Nous en sommes très loin.

S’agissant de la parole de l’enfant, il y a encore trop de personnes qui ne sont pas formées à la recueillir. Lorsque nous parlons de « libération de la parole », soyons vigilants. Un enfant, d’une manière ou d’une autre, parle toujours. Lorsque j’ai pour la première fois été victime d’inceste, je n’avais pas 3 ans. Je n’ai pas dit que quelqu’un avait mis sa main dans ma culotte, mais je suis venue montrer mes parties intimes, qui étaient rouges, irritées, saccagées. Je n’ai pas su mettre des mots car j’étais trop petite ; j’ignorais de quoi il s’agissait. Des enfants comme moi, il y en a plein.

C’est donc aux adultes de ne pas silencier la parole des enfants, de les écouter et de les protéger. Cela rejoint la proposition sur l’ordonnance de protection : il faut agir franchement. Dès lors qu’un enfant révèle des violences, il doit être immédiatement mis à l’abri. Plus on attend, plus les dégâts sont monstrueux. J’oublie sans doute beaucoup de choses, et je vous prie de m’excuser car je suis encore un peu émue.

Mme la présidente Maud Petit. Votre émotion est tout à fait compréhensible. Je vous rappelle que, à l’issue de la phase de questions-réponses, vous aurez la possibilité de compléter vos propos liminaires. Madame Benhamida, vous avez la parole.

Mme Samira Benhamida, présidente du collectif Les Tricoteuses de France. Le collectif Les Tricoteuses de France, né en janvier 2025, est principalement constitué de mères protectrices. Comme vous le savez, malheureusement, l’inceste parental vient, dans 98 % des cas, du côté paternel.

Notre collectif a vu le jour à La Réunion, mais nos actions s’étendent désormais à l’Hexagone et à l’ensemble du territoire national. Nos membres sont majoritairement des mères protectrices en situation de fragilité, confrontées à des procédures révélant des défaillances institutionnelles que l’on peut même qualifier de torture institutionnelle. Nous pouvons également compter sur des proches, notamment une grand-mère très active. De janvier à décembre 2025, nous avons manifesté une fois par mois devant les tribunaux pour sensibiliser les magistrats à notre cause. Nous collaborons avec d’autres structures, dont certaines présentes aujourd’hui, et je tiens tout particulièrement à saluer le soutien, ici à La Réunion, des associations Mon p’tit loup et NousToutes974.

Notre action consiste principalement à accompagner les mères protectrices qui nous sollicitent. Nous les aidons dans leurs démarches administratives afin de sensibiliser le président du département, l’ASE (aide sociale à l’enfance) ou l’institution scolaire, qui est trop peu évoquée, à leur situation. Lorsque l’enfant est confié exclusivement au père, la mère est souvent mise de côté alors que l’autorité parentale demeure conjointe. L’école, comme d’autres institutions, a tendance à écarter la mère protectrice en prenant la parole du père pour acquise. Ce dernier justifie d’ailleurs souvent l’absence de la mère en lui inventant une pathologie. Dans ces affaires d’inceste, si la présomption d’innocence du père est très bien garantie par les magistrats, une inversion de culpabilité s’abat complètement sur la mère. Ce mécanisme se retrouve dans tous les domaines de la société : activités extrascolaires, école et parfois médecins. En conséquence, même si la mère détient toujours l’autorité parentale, celle-ci se réduit comme peau de chagrin : la mère n’a en réalité plus aucun pouvoir ni aucune marge de manœuvre pour contribuer à l’éducation de son enfant.

Le collectif Les Tricoteuses se veut un organe d’alerte auprès des institutions, notamment le gouvernement et l’École nationale de la magistrature (ENM). Si nous avons eu beaucoup de mal à établir le contact avec l’ENM, nous nous félicitons d’avoir pu échanger avec M. Haffide Boulakras. Notre démarche ne varie pas : nous avons pour but d’alerter, de sensibiliser, de collaborer et ensuite de proposer des actions concrètes de prévention. Ces propositions répondent à un constat flagrant : il existe un vide juridique concernant le signalement. Il faut savoir que le 119 reçoit un appel toutes les deux secondes. Une fois le signalement effectué, le procureur reçoit la plainte ; il les prend toutes, mais il en reçoit tant qu’il se trouve totalement dépassé par leur volume – et il en va de même pour ses substituts. Sans revenir sur le manque de moyens financiers attribués à la justice, cette saturation explique les chiffres effarants des classements sans suite, qui s’élèvent à plus de 90 % en général et à 73 % spécifiquement pour les cas d’inceste et d’agression sexuelle sur mineur.

Face à cela, nous préconisons de protéger le signalement et d’instaurer une mesure de protection immédiate. Il faut s’affranchir du passage systématique par le procureur pour créer une voie de protection automatique. La sécurité de l’enfant n’est pas négociable ; elle ne doit pas être soumise au pouvoir discrétionnaire du procureur ou à des délais de vérification incompatibles avec l’urgence. La protection de l’enfance exige une action immédiate, guidée uniquement par l’intérêt supérieur de l’enfant.

C’est pour cela que nous défendons la « loi Benhamida », qui est une proposition de loi d’initiative citoyenne – habituellement, les propositions de loi émanent des députés. À l’origine, nous voulions l’appeler « loi des parents protecteurs », mais pendant toutes ces années, le combat a été principalement mené par des mères protectrices. Il était toutefois difficile de retenir l’intitulé « loi des mères protectrices » ; mon nom y a donc été associé pour l’inscrire dans la continuité de notre combat citoyen. La proposition est simple : elle vise à définir précisément ce qu’est un signalement. Il faut savoir que le signalement est souvent confondu avec l’information préoccupante (IP). Que ce soit les gendarmes, les policiers, les éducateurs de l’ASE, ceux qui encadrent les visites médiatisées, voire les procureurs et leurs substituts, tous font la confusion entre ces deux dispositifs, qui sont pourtant bien distincts. Pour illustrer la différence, je dis souvent que l’information préoccupante, c’est le carton jaune du match de football, alors que le signalement, c’est l’alerte, le danger immédiat, donc le carton rouge : il y a quelque chose de grave, on arrête tout, on laisse tout en suspens. Dans ce cas, on ne peut pas se permettre de classer sans suite : le joueur doit sortir du terrain.

La « loi Benhamida » vise à donner une définition claire du signalement tout en l’encadrant. Ce dispositif déclencherait un dispositif juridique automatique et systématique de protection de l’enfant. Pour éviter les dérives, tout le monde ne pourrait pas l’activer : une tierce personne pourrait transmettre une information préoccupante, mais seuls des professionnels habilités – dont le champ de compétences et la formation seraient définis par la loi – auraient le pouvoir de déclencher ce signalement aux effets immédiats. Dans ce texte, je définis non seulement le signalement et ses effets juridiques, mais je veille surtout à ce que la France respecte ses engagements nationaux et internationaux, notamment la Convention internationale des droits de l’enfant (CIDE).

Tout au long de l’année 2025, la « loi Benhamida » a été largement diffusée auprès de nombreuses associations et présentée à des députés de tous bords. C’est un point essentiel : au sein du groupe de mères que je représente, toutes les sensibilités politiques sont présentes mais nous n’en parlons pas. Un enfant n’a ni couleur politique ni couleur ethnique. Tout le monde est concerné ; c’est pourquoi cette proposition a été soumise à l’ensemble des partis politiques. De plus, durant l’année 2025, de nombreux échanges ont eu lieu avec le cabinet ministériel, ainsi qu’une réunion avec le service juridique.

Mme la présidente Maud Petit. Excusez-moi, madame Benhamida, mais vous mentionnez un rendez-vous avec un cabinet ministériel : pourriez-vous préciser lequel, s’il vous plaît ?

Mme Samira Benhamida. Le cabinet du ministre de la justice, M. Darmanin, avec lequel j’ai échangé à de nombreuses reprises concernant l’instauration d’une ordonnance de sûreté. Celle-ci a finalement été annoncée par le ministre en août 2025, mais force est de constater, malheureusement, qu’aucune action effective n’a suivi. Pour le collectif, c’est très regrettable : une telle mesure aurait été favorable à la protection de l’enfance, alors que nous restons confrontés à des situations de grande souffrance, qui n’évoluent pas.

Nos échanges avec le ministère ont également porté sur une proposition de circulaire ministérielle concernant la loi Santiago de 2024, qui vise à mieux protéger et accompagner les enfants victimes et covictimes de violences intrafamiliales. Bien que fondamentale, cette loi – qui prévoit qu’un parent condamné pour crime ou violences avérées ne doit pas se voir remettre l’enfant – n’est pas appliquée uniformément par tous les tribunaux. L’association Incesticide et sa fondatrice, Sihem Ghars, pourront vous en parler : les tribunaux font un peu ce qu’ils veulent et interprètent les faits à leur guise, ce qui aboutit souvent à la violation des droits de l’enfant et du parent protecteur. Je pense notamment à l’affaire Sophie Abida, que je me permets d’évoquer puisqu’elle a été médiatisée – elle est défendue par l’avocate Rebecca Royer : on observe, encore une fois, que la loi Santiago n’a pas été respectée. Cela démontre que les magistrats ne se saisissent pas des outils juridiques qui sont à leur disposition, donnant lieu à une justice arbitraire qui reste à distance de l’esprit de la loi.

C’est particulièrement flagrant dans les procédures pour non-représentation d’enfant. La loi est claire : elle punit le refus « indûment » justifié. Comment se fait-il, alors, qu’un signalement pour inceste ou une enquête pénale faisant suite à une plainte pour agression sexuelle ne soient pas considérés comme des justifications valables ? On traite ces mères comme des criminelles : après trois non-représentations de l’enfant, elles se retrouvent à la gendarmerie, où on prend leurs empreintes et des photos, puis au tribunal correctionnel. On en revient à l’inversion de culpabilité. Dans de nombreux dossiers, le père, lui, n’est jamais auditionné ni mis en garde à vue, même après plusieurs années de signalements – parfois jusqu’à cinq ou six ans. Il arrive même qu’il porte plainte à la gendarmerie ou au commissariat de police pour non-représentation de l’enfant alors qu’il n’est pas venu le chercher. Il s’agit d’une forme de violence vicariante qui est courante dans les cas d’inceste, comme l’a montré la magistrate Gwenola Joly-Coz : même après la séparation du couple, le père utilise l’enfant pour exercer un contrôle coercitif et oppressif sur la mère. L’enfant est instrumentalisé pour conserver un pouvoir sur l’autre parent.

Pour illustrer mon propos, je veux revenir sur une audience à laquelle j’ai assisté, le 5 février 2026, en soutien d’une mère protectrice. Elle était poursuivie pour non-représentation d’enfant. Sa défense était pourtant simple : « Je l’ai présenté, c’est le père qui n’est pas venu. » Or la gendarmerie n’a procédé à aucune vérification, se contentant de la seule déclaration du père pour engager des poursuites. Cette mère encourt quatre mois de prison avec sursis. On pourrait se dire que ce n’est rien, mais c’est parfois la peine requise contre un père reconnu coupable d’agression sexuelle ! En outre, pour cette femme, employée du département, une inscription au casier judiciaire signifierait la perte de son emploi.

Lors de l’audience, la procureure a invoqué le fameux décret de 2021, qui tend à renforcer l’effectivité des droits des personnes victimes d’infractions commises au sein du couple ou de la famille. Elle a soumis à la mère trois interprétations possibles de son acte : soit elle n’a pas présenté son enfant dans un but délibéré de protection – ce qui serait compréhensible et possible dans le cadre du décret de 2021 ; soit c’est effectivement le père qui ne s’est pas présenté – et j’ai oublié la troisième. Rendez-vous compte : le parquet, tout en ayant connaissance de deux enquêtes pénales en cours visant le père et de défaillances avérées de sa part – les preuves sont là – en matière de garde de l’enfant, persiste à vouloir condamner cette mère. Pourquoi ne prononce-t-il pas un classement sans suite, comme il sait si bien le faire en cas de signalement ou de plainte pour violences ?

Ce qui est assez incroyable, c’est cette disproportion entre le nombre de signalements qui sont classés sans suite et le traitement des plaintes pour non-représentation d’enfant, qui font l’objet de poursuites dans quasiment 100 % des cas. Il est urgent de verrouiller ces procédures pour mettre fin à une situation qui relève de l’absurde. Dans ce tribunal comme dans d’autres, on peut encore entendre une procureure qualifier une mère d’« insolente » ; de même, à la gendarmerie, une mère qui garde le silence est immédiatement taxée d’insolence. Encore une fois, on observe la persistance de propos misogynes et de postures patriarcales lors des interrogatoires et des auditions des mères protectrices, que ce soit dans les gendarmeries ou au sein même des tribunaux.

Pardon pour ce long aparté, mais, pour en revenir à la « loi Benhamida », que nous avons présentée à plusieurs députés et acteurs politiques, son objectif est justement de verrouiller la procédure et d’alléger le travail du procureur en prévoyant une mesure simple : un signalement fait par des professionnels – donc pas par n’importe qui – entraînera la suspension de l’autorité parentale le temps de l’enquête, de manière immédiate, automatique et systématique. Cela permettra de laisser davantage de temps, car, lorsqu’un signalement est pris au sérieux, les choses s’enchaînent à un rythme infernal, en l’espace de deux semaines, alors que, pour la mère, intégrer qu’il y a eu de l’inceste – se dire que l’homme avec qui elle a fait un enfant, qu’elle a pu aimer, s’est livré à un dérapage gravissime, qu’elle s’est trompée à ce point – est déjà difficile. Il en résulte une grande culpabilité – mais je ne m’attarderai pas sur l’état psychologique de la mère ni sur celui de l’enfant.

La « loi Benhamida » permettra en tout cas de passer à une logique de prise en compte automatique du signalement. Nous pourrons revenir sur l’ordonnance de sûreté de l’enfant, que j’encourage M. Darmanin à appliquer, ou sur la proposition de loi de Mme Perrine Goulet, mais, là encore, on en revient à la décision du magistrat, à de l’administratif, alors que je propose, pour ma part, une mesure réellement automatique. En matière de prévention, ce caractère automatique me semble indispensable.

Je reviens sur les appels au 119. Il faut savoir qu’énormément de signalements sont perdus, voire ne sont pas enregistrés par la Crip (cellule de recueil des informations préoccupantes), parce que c’est le procureur qui choisit de les lui transmettre ou non. Je propose d’ailleurs de compléter cet acronyme d’un « s », pour « signalements », afin que cette cellule rassemble à la fois les informations préoccupantes et les signalements. Nous gagnerions ainsi en transparence, car, actuellement, c’est souvent l’opacité qui prévaut : on ne sait pas ce que deviennent les signalements, et le procureur ne communique pas avec le parent. Parfois, les magistrats ne sont même pas au courant qu’un signalement a été effectué – ou alors ils ne veulent pas le savoir, au motif que cela relève du pénal et qu’ils n’ont pas à s’en occuper.

Cette fracture entre juges civils et juges pénaux, ce manque de communication, ce cloisonnement, sont tout à fait dommageables, car ils entraînent une déperdition d’informations précieuses et influent sur des prises de décision qui vont pourtant déterminer tout le devenir de l’enfant et affecter sa santé physique et mentale – et, au-delà, décider de l’avenir de toute une famille, parce que, derrière, il y a une mère et parfois une fratrie, c’est-à-dire autant de covictimes. On en revient encore une fois à la victimisation secondaire. Je ne m’y étendrai pas : la France a été condamnée pour cela, et je pense que vous maîtrisez le sujet.

Ce qui serait bien, c’est que le signalement soit pris en compte et qu’il donne systématiquement lieu à une audition. Il faut que vous sachiez que l’audition Mélanie est facultative ; il serait bon qu’elle devienne obligatoire. Actuellement, elle n’est parfois même pas proposée, ou alors au sein de la gendarmerie ou du commissariat de police, donc dans des conditions très éloignées de ce que préconise la Ciivise. À cela s’ajoute le manque de formation des gendarmes et des officiers qui procèdent à ces auditions.

Puis-je me permettre de vous poser trois questions, madame la présidente ?

Mme la présidente Maud Petit. Vous pouvez, mais c’est peut-être plutôt vous tous qui allez nous apporter des réponses. Aurez-vous terminé vos propos introductifs juste après ces questions ?

Mme Samira Benhamida. Non, j’ai encore des points à aborder.

Mme la présidente Maud Petit. Je rappelle qu’environ dix minutes étaient octroyées à chaque association. Afin que nous puissions faire circuler la parole, je vous invite à réduire vos derniers propos.

Mme Samira Benhamida. Je conclurai donc par mes questions. D’abord, combien de dossiers avez-vous traité ce mois-ci ?

Mme la présidente Maud Petit. N’inversons pas les rôles, si vous le voulez bien : c’est à nous de vous poser des questions. Peu importe le nombre de dossiers que j’ai traités – d’autant que je n’ai pas vraiment à le faire, surtout si vous songez à des affaires en cours, sur lesquelles les députés ne peuvent pas intervenir.

Mme Samira Benhamida. Je voulais mettre en évidence le genre de questions qui sont posées au cours d’une audition Mélanie, ainsi que les réponses – et l’interprétation – qui peuvent en découler. Ici, par exemple, au vu du nombre élevé de dossiers que vous avez à traiter, une réponse laconique aurait pu être : « Je ne sais pas. »

Mme la présidente Maud Petit. Je ne vois pas très bien où vous voulez en venir.

Mme Samira Benhamida. Je voulais montrer que, parfois, on peut poser des questions à un adulte et obtenir la réponse : « Je ne sais pas. » Or, dans le cadre d’une audition Mélanie, même quand l’enfant dénonce des actes, cette réponse – « je ne sais pas » – est interprétée comme le signe que les faits sont non précis, non circonstanciés, et cette interprétation interdit toute ouverture d’une enquête pénale.

Mme la présidente Maud Petit. Qui est censé poser cette question que vous me soumettez ?

Mme Samira Benhamida. C’est un officier de la brigade des mineurs qui pose la question à l’enfant, et l’enfant répond : « Je ne sais pas. » Cette réponse est tout à fait possible, y compris pour un adulte, par exemple lorsque vous avez de nombreux dossiers à traiter et que vous ne savez pas les quantifier. De même, il est difficile pour un enfant de donner un exemple parmi de nombreux souvenirs – d’autant plus quand ils sont traumatiques. On en revient encore une fois au manque de formation des professionnels, notamment de ceux de la brigade des mineurs.

Mme la présidente Maud Petit. Très bien. Je vous invite à poser vos deux autres questions, afin que la parole puisse circuler.

Mme Samira Benhamida. Je conclurai en disant que, au-delà de la « loi Benhamida » et de la suspension automatique des droits parentaux du parent présumé agresseur, je propose aussi d’emprunter la VPP, la voie du principe de précaution, c’est-à-dire d’être, pendant douze mois, dans la prévention, donc dans la protection de l’enfant, de sa parole et de son intégrité. Cette VPP, que j’aurai peut-être l’occasion de présenter, permettrait aussi de réduire considérablement les coûts induits par le fonctionnement actuel – quatre audiences par an en moyenne, une AEMO (assistance éducative en milieu ouvert), des pédopsychiatres, des visites médiatisées… –, en passant de près de 5 milliards d’euros à environ 1,5 milliard. Lorsqu’on prend le problème de l’inceste avec bon sens et intelligence, en privilégiant la prévention et la précaution, ce n’est pas coûteux ; au contraire, on peut faire beaucoup d’économies.

Mme la présidente Maud Petit. Je rappelle que si tout le monde n’a pas la possibilité de présenter ses propositions au cours de l’audition, vous aurez la possibilité de nous adresser une contribution écrite. Parmi les points évoqués par chacun d’entre vous, j’ai noté les relations entre les professionnels de santé et les professionnels judiciaires, l’insuffisante prise en compte de la parole de l’enfant, la définition de l’intérêt de l’enfant, la formation et la sensibilisation des professionnels concernés, l’inversion de la culpabilité, les signalements et informations préoccupantes, l’ordonnance de sûreté, le contrôle coercitif et la communication entre le juge pénal et le juge aux affaires familiales (JAF).

Nous en venons aux interventions des orateurs des groupes.

Mme Béatrice Roullaud (RN). Merci à tous pour vos témoignages, qui m’ont d’autant plus touchée qu’ils ont fait écho à ce que j’ai moi-même vécu en tant qu’avocate.

Je tiens à vous rassurer : les députés travaillent. Nous avons ainsi adopté une proposition de loi, déposée par Isabelle Santiago à l’issue des travaux de la commission d’enquête consacrée aux dysfonctionnements de l’ASE, qui prévoit que l’enfant ne soit pas remis au parent présumé auteur en cas de procédure pour crime ou violence sexuelle – mais peut-être n’est-elle pas appliquée en pratique. Nous avons également voté un deuxième texte, qui constitue une sérieuse avancée, en ce qu’il impose la présence de l’avocat pour tout mineur faisant l’objet d’une mesure d’assistance éducative. Ce n’est pas suffisant, me direz-vous, car tous les enfants ne sont pas concernés – raison pour laquelle je souhaite aller plus loin.

La présence de l’avocat dans toutes les instances civiles et pénales serait-elle efficace pour condamner avec plus d’efficacité ou poursuivre mieux ? On croit souvent que l’avocat est systématiquement présent au pénal, mais ce n’est pas le cas, notamment en matière correctionnelle.

Faut-il rendre obligatoire l’accord de l’enfant – du moment qu’il a atteint l’âge de raison – pour résider chez l’un ou l’autre des parents ?

Enfin, l’enfant doit-il être pleinement considéré comme un sujet de droit ?

Mme Ségolène Amiot (LFI-NFP). Selon vous, que fait-on de la parole des victimes et de celle des parents protecteurs ?

Quelles défaillances institutionnelles avez-vous relevées ? Vous en avez évoqué certaines, mais n’hésitez pas à les détailler et, si le temps manque, à nous répondre par écrit. Si vous pensez savoir pourquoi ces défaillances existent, n’hésitez pas à nous le dire également – même si c’est probablement à nous qu’il reviendra de creuser cette question.

Je m’interroge enfin sur le coût – financier, mais pas seulement – de l’inceste, à la fois pour les victimes, la société et les parents protecteurs.

M. Arnaud Bonnet (EcoS). Merci pour vos témoignages essentiels. Cette commission d’enquête ne sera un succès que s’ils sortent de nos murs, si l’ensemble de la société s’empare enfin du sujet et si nous trouvons les espaces politiques pour faire adopter des textes.

Les faits que vous décrivez sont systémiques ; les constats sont connus. Si les victimes, si nombreuses, sont partout, cela signifie que les agresseurs, eux aussi, sont partout. On sait que les institutions sont complices par leur passivité. Avez-vous aussi détecté, au sein des institutions, des complicités actives en vue de ne pas révéler des affaires ?

Mme Suzanne Frugier. Le coût financier de l’inceste pour les victimes a été estimé par la Ciivise à 9,7 milliards – un chiffre qui balaie large. En revanche, il n’y a pas de donnée similaire concernant le coût pour les parents protecteurs. Le chiffrage qui avait été fait il y a quelques années en Grande-Bretagne avait lui aussi, de mémoire, abouti à un montant d’environ 10 milliards.

Pour ce qui est de la loi Santiago, nous constatons qu’elle n’est pas appliquée partout. En outre, il faut avoir à l’esprit qu’elle n’intervient qu’en bout de chaîne pénale. Or ce que nous réclamons, c’est une protection dans les meilleurs délais de l’enfant dénonçant des faits. La loi Santiago ne le permet pas.

Quant aux raisons des défaillances institutionnelles, il faut se dire les choses franchement : comme le soulignait Arnaud Bonnet, s’il y a autant de victimes tous les jours chaque année et si l’ampleur du fléau ne diminue pas, c’est qu’il y a en face autant d’agresseurs et de personnes complices qui se taisent. Ils sont effectivement partout, dans toute la société. On en retrouve donc chez les magistrats et dans toutes les catégories : c’est un système qu’il faut briser. Cette tâche ne peut pas reposer uniquement sur nous, les associations : c’est quelque chose que nous devons faire ensemble.

Mme Cécile Desmoulins. La principale défaillance vient du déni sociétal. Quand un dossier arrive devant la justice, il y a toujours deux narratifs, fondés sur deux postulats complètement différents.

Postulat numéro 1 : cette femme est folle. On le voit bien : elle est instable, elle est émotive, elle insiste, elle entre par la fenêtre quand on tente de la faire sortir par la porte. On ne peut tout de même pas attaquer ou suspecter un bon père de famille sur la base de ses déclarations. Cette logique est tellement pratique : elle protège tout le monde – la société, les professionnels – et elle évite de se confronter à la réalité de l’inceste. La seule personne qu’elle ne protège pas, c’est l’enfant.

Postulat numéro 2 : c’est possible. Il faut enquêter, chercher des preuves, auditionner le mis en cause et ses proches, faire un vrai travail d’enquête, mais c’est possible. Ce postulat change tout, il change l’attitude de tout le monde, tout au long la chaîne. Mais c’est un risque, qu’on n’arrive pas à prendre. Or c’est possible, c’est toujours possible.

Vous avez posé la question du coût. Je pense à cette femme avec qui nous travaillons beaucoup, qui a été auditionnée quatorze fois en 2025. Quatorze auditions, cela signifie quatorze journées d’absence du travail, quatorze journées pendant lesquelles il faut faire garder ses enfants comme on peut, autant d’arrêts maladie – parce qu’elle s’est fait violenter pendant les auditions – et de frais d’avocat à payer, l’impossibilité de prendre des vacances. Et ça dure des années. Voilà le coût pour les mères. Il est non négligeable.

M. Pascal Cussigh. La loi Santiago va évidemment dans le bon sens, mais il ne faut pas imaginer qu’elle permet de protéger l’enfant dès les premières révélations, puisque la suspension des droits de visite et d’hébergement intervient uniquement en cas de poursuites ou de mise en examen. Non seulement ces hypothèses sont très résiduelles étant donné le taux de classements sans suite, mais la loi ne trouve à s’appliquer qu’en bout de chaîne pénale, donc en général des mois, voire des années, après le début de l’enquête : on protège l’enfant quand il est quasiment trop tard. On ne peut donc pas compter sur la loi Santiago pour protéger l’enfant dès le début de l’enquête ; seule une ordonnance de sûreté de l’enfant pourrait le permettre.

Je suis évidemment totalement favorable à l’assistance de chaque enfant par un avocat, dans les procédures civiles comme dans les procédures pénales. Sur ce point, je vous rejoins : on voit des confrontations entre des enfants et des agresseurs où l’agresseur est assisté de son avocat, mais où l’enfant est tout seul. On voit des audiences devant le juge des enfants durant lesquelles des enfants de 4, 6, 7 ans se retrouvent tout seuls, à devoir répondre à des questions dans des situations totalement impossibles.

En revanche, pour ce qui est de demander à l’enfant de donner son accord pour résider chez un parent, il faut se méfier d’une chose : un enfant victime d’inceste peut parfaitement rester attaché, voire très attaché, à son parent agresseur. Je me souviens d’une audience dans le cadre d’un procès à l’issue duquel les parents avaient été condamnés par la cour d’assises pour s’être rendus coupables d’inceste et d’autres violences sur leurs enfants. En entendant le verdict, une des jeunes, âgée de 12 ou 13 ans a dit : « Oubliez tout ça, je ne veux pas que mes parents aillent en prison. Je vais me débrouiller, ce n’est pas grave. » Je ne suis donc pas certain que l’idée consistant à faire reposer cette décision sur l’enfant soit une piste intéressante.

Quant aux défaillances institutionnelles et aux insuffisances du cadre juridique, la liste serait longue. Par exemple, il existe une ordonnance de protection pour les femmes victimes de violences depuis 2010 ; pourquoi, seize ans plus tard, ne sommes-nous toujours pas capables de le faire pour les enfants ? De la même façon, le système de prescription protège les agresseurs. Le classement sans suite est par ailleurs systématiquement interprété comme une preuve d’innocence, alors que ce n’est pas du tout ce qu’il est juridiquement ; même des magistrats l’interprètent ainsi, estimant que c’est la personne qui se plaint qui est problématique si elle conteste le classement sans suite. Le poids des expertises a aussi été évoqué : il faudrait les encadrer pour que les personnes nommées soient formées au recueil de la parole de l’enfant et au psychotrauma, et qu’on ne s’en remette plus au seul bon vouloir de l’expert.

Il y aurait beaucoup de choses à dire sur les défaillances institutionnelles et sur le cadre juridique, mais ce n’est pas pour rien si, alors que nombre des préconisations de la Ciivise concernent le domaine judiciaire, quasiment aucune n’a été mise en œuvre à ma connaissance.

Mme Saïrati Assimakou. Vous avez demandé ce qui est fait de la parole des enfants victimes. Cela a été dit plusieurs fois : le plus souvent, on la minimise. La justice a tendance à invoquer la présomption d’innocence, mais on ne parle jamais de la présomption de qualité de victime. Il est très important de mettre cet élément au cœur du débat : quand un enfant parle, on a tendance à le pointer du doigt et à protéger l’agresseur présumé.

Je crois que nous avons tous plus ou moins conscience, ici, du coût pour le parent protecteur, mais on oublie le coût financier – il a été évoqué avec l’exemple de cette mère auditionnée quatorze fois, même si cela n’a pas été formulé ainsi. Non seulement elle a été victime de ce que son enfant a subi – car le parent protecteur est aussi victime – mais elle subit aussi la double peine, voire plus.

Quant au coût pour l’enfant, il est tristement illustré par le témoignage d’Arnaud Gallais, absent aujourd’hui, qui montre qu’on n’est pas victime d’inceste seulement sur le moment : ça nous suit pendant des années.

Vous nous interrogez aussi sur l’existence de complicités actives pour ne pas révéler des affaires. À Mayotte, ces complicités existent effectivement : puisque la justice est si défaillante dans son rôle de protection, que ce soit pour les parents ou pour l’enfant, de nombreuses familles se livrent à des arrangements sociaux pour ne pas ébruiter la situation, pour inciter la victime à passer à autre chose, de gré ou de force. Typiquement, lorsqu’une famille découvre qu’un enfant a été victime, elle va lui proposer dans un premier temps de se marier à la personne, histoire de maquiller l’atteinte à l’honneur familial. Dans un second temps, elle va lui proposer de lui donner une parcelle, en guise de compensation. Et puis, il existe une complicité passive de la justice, de l’État, qui savent que cette réalité existe mais ne font rien.

Mme Vanina Noël. La loi Santiago ne permet de protéger l’enfant que quand il y a condamnation. Avant d’en arriver là, les mères protectrices sont d’abord confrontées à des procédures bâillons : le père porte plainte systématiquement contre elles jusqu’à leur épuisement psychologique et financier. Nous en avons des exemples.

Nous avons aussi reçu des témoignages sur la complicité des institutions. J’en citerai un seul, assez glaçant : une maman victime de violences conjugales, enceinte, se sépare finalement de son mari ; il a la garde de l’enfant et le viole. Les faits sont avérés ; excusez-moi d’être crue : il y a une déchirure de l’anus. Jusqu’à ce jour, l’enfant reste avec son père. Il y a là une complicité avérée des institutions. Il est impensable que de telles choses arrivent.

Mme Maryannick Van Den Abeele. Les défaillances institutionnelles commencent par des classements sans suite faute de preuves matérielles, mais aussi faute de prise en compte de preuves médicales ou psychologiques, ou d’attestations de professionnels. J’ai vu des certificats médicaux rejetés par un juge au motif que la mère avait manipulé les médecins et les psychologues. Cela a conduit le juge aux affaires familiales à retirer la garde à la mère et à transférer la résidence de l’enfant chez le père, alors qu’il était question d’inceste. J’ai un autre exemple où l’expert de l’unité médico-judiciaire (UMJ) avait montré que l’hymen d’une petite fille de 5 ans avait été abîmé : cela a été classé sans suite au motif que cela pouvait arriver, et donc que l’examen n’était pas concluant.

Il est nécessaire de tenir compte des preuves, des faisceaux de présomptions ou des éléments communiqués par les professionnels.

Parmi les défaillances institutionnelles, il faut aussi citer les délais excessifs des procédures, l’insuffisante prise en considération des mécanismes d’emprise et du rapport entre violences conjugales et inceste, et encore le manque de coordination entre le JAF et le juge des enfants – sur ce point, je pourrais citer de nombreux exemples. Il faut aussi cesser d’opposer présomption d’innocence et principe de précaution.

Les expertises psy ont été évoquées tout à l’heure : j’aurais de nombreux cas à citer mais je n’y reviens pas.

Mme la présidente Maud Petit. Le temps est court en audition, nous le savons. N’hésitez pas à compléter vos propos par des contributions écrites.

Mme Maryannick Van Den Abeele. Si les mamans en sont d’accord, je vous enverrai ces exemples.

Il y aurait bien d’autres dysfonctionnements à citer.

La notion de parent protecteur commence à émerger mais reste trop méconnue. Le rapport de la Ciivise en parle d’ailleurs assez peu, comme des difficultés que ce parent rencontre s’agissant de son enfant bien sûr, mais aussi de lui-même. Il se retrouve seul ; il est aussi le seul à être là vingt-quatre heures sur vingt-quatre pour entendre l’enfant et ses souffrances. Il est malmené par les institutions, a des problèmes financiers. Si vous saviez le nombre de gens qui doivent vendre leur maison pour payer des frais d’avocats – pour ceux qui ont une maison ! Ce parent a aussi des problèmes au travail, parce qu’il est trop absent ou en arrêt maladie ; cela peut conduire à des licenciements. Il rencontre des difficultés médicales et psychologiques, notamment liées au stress de devoir remettre l’enfant à son agresseur.

Notre association pense qu’il faudrait peut-être aller plus loin et construire un véritable statut du parent protecteur, selon la logique du statut d’aidant familial – même si ce que vit un parent protecteur est bien pire, parce que l’aidant familial est, lui, valorisé par la société.

Mme Samira Benhamida. Concernant la loi Santiago, il a été très bien expliqué que la procédure était longue. Un signalement permet d’ouvrir une enquête préliminaire, mais celle-ci n’est pas une procédure pénale : durant un long laps de temps, l’enfant n’est pas protégé. C’est pourquoi il serait intéressant de mettre en place l’ordonnance de sûreté promise par M. Darmanin.

Nous serons, je crois, tous d’accord pour que chaque enfant soit assisté d’un avocat. Dans ces situations, l’enfant se trouve face à des adultes ; le juge peut minimiser sa parole, en lui disant par exemple : « C’est normal que papa te corrige si tu fais des bêtises. » Le regard porté sur l’intérêt de l’enfant et sur sa protection n’est pas homogène dans tous les tribunaux de France. C’est regrettable.

La notion d’adultisme est intéressante : on l’observe non seulement dans la cellule familiale mais aussi dans la posture du magistrat vis-à-vis de l’enfant et même du parent protecteur, qui se trouve infantilisé. Les mères protectrices sont parfois pathologisées, décrites comme instables, hystériques, hypersensibles ou hyperémotionnelles, ce qui discrédite leur parole ainsi que celle de la défense, qui rapporte les propos de l’enfant.

Si la parole de l’enfant est mal prise en compte, c’est en raison de la culture du viol dans laquelle nous vivons. Nos magistrats ont été formés de cette façon. Éric Dupond-Moretti a plaidé « l’inceste heureux » !

Mme la présidente Maud Petit. Je dois vous interrompre car nous devons suspendre la réunion pour aller voter en séance publique.

La réunion, suspendue à dix-sept heures vingt-cinq, est reprise à dix-sept heures cinquante-cinq.

Mme la présidente Maud Petit. Permettez-moi une question avant de donner la parole à Mme Amiot : quels sont, selon vous, les principaux déterminants sociologiques de l’inceste ?

Mme Ségolène Amiot (LFI-NFP). La parole des victimes est souvent silenciée par le parcours judiciaire, vous l’avez montré, notamment au prétexte de la présomption d’innocence des agresseurs – en oubliant que la victime peut aussi être présumée innocente de mensonge.

Avez-vous pu imaginer un dispositif qui permettrait à la fois de protéger les victimes, donc d’appliquer le devoir de protection des enfants, et de respecter le droit fondamental qu’est la présomption d’innocence jusqu’à l’établissement de la culpabilité ?

M. Pascal Cussigh. Il n’y a rien à imaginer. En tant qu’avocat, je ne peux qu’être attaché à la présomption d’innocence. Mais il ne faut pas lui faire dire ce qu’elle n’a jamais dit : la présomption d’innocence ne signifie pas que la société est pieds et poings liés et qu’on ne peut pas prendre de mesures de protection. Le juge aux affaires familiales et le juge des enfants sont là pour intervenir en fonction de l’intérêt de l’enfant et du danger éventuel qu’il encourt. Nous avons déjà tout ce qu’il faut pour protéger l’enfant malgré la présomption d’innocence. Il arrive que des personnes, avant d’être jugées, subissent des sanctions disciplinaires, soient placées en détention provisoire ou sous contrôle judiciaire : cela ne choque personne. Pourquoi serait-il choquant de protéger un enfant alors que son agresseur présumé n’a pas encore été jugé ?

On oppose systématiquement la présomption d’innocence aux associations de défense des enfants, comme un rituel. Quand nous avons voulu obtenir un seuil d’âge de non-consentement, on nous a opposé la présomption d’innocence, avant de s’apercevoir que ça ne tenait absolument pas la route. Et c’est encore elle qu’on nous oppose quand nous proposons une ordonnance de protection spécifique pour les enfants. Il existe pourtant depuis 2010 une ordonnance de protection pour les femmes victimes de violences, et personne ne soutient que c’est une atteinte à la présomption d’innocence.

Il n’y a pas de difficulté juridique ; ou plutôt, la difficulté juridique n’apparaît que parce qu’on dévoie la présomption d’innocence. On veut faire croire qu’elle paralyserait la société, ce qui, juridiquement, n’a jamais été le cas.

En ce qui concerne les déterminants sociologiques, mon expérience personnelle est que l’inceste touche tous les milieux. J’ai même beaucoup plus souvent été en présence de parents agresseurs venant d’un milieu favorisé que d’un milieu défavorisé. C’est la difficulté : il n’y a pas de profil de père incestueux. Ce sont la plupart du temps des individus qui présentent très bien, qui se défendent très bien : de ce fait, ils sont perçus par certains professionnels comme des gens tout à fait respectables, qui ne correspondent pas à l’imaginaire de l’agresseur d’enfant.

J’en viens aux signalements. Dans de nombreux dossiers, nous constatons que les signalements adressés à l’autorité judiciaire par la PMI (protection maternelle et infantile), par un CMP (centre médico-psychologique), par des services d’urgences d’hôpitaux ou par le thérapeute de l’enfant, qui le suit parfois depuis deux ou trois ans et le connaît donc très bien, sont systématiquement balayés par une expertise – souvent menée par un expert qui n’est pas formé au recueil de la parole de l’enfant, voire qui est un militant du syndrome d’aliénation parentale. Ces signalements sont mis à la poubelle sous l’effet du pouvoir magique de l’expertise. C’est une vraie difficulté, qui a d’ailleurs été évoquée hier au cours de l’audition de la Ciivise. Et contrairement à ce que la directrice de la Ciivise a répondu, je connais beaucoup d’exemples où les personnes qui prennent la responsabilité de faire un signalement ne sont pas auditionnées dans le cadre de l’enquête ou de l’instruction. On a l’impression que la justice fonctionne en vase clos, et que ce qui vient de l’extérieur est ignoré.

C’est une vraie difficulté. Mme Frugier proposait qu’il soit obligatoire, dans le cadre d’une expertise judiciaire, de recueillir l’avis des personnes qui ont fait un signalement. C’est indispensable, car ces personnes sont silenciées, comme le sont les parents protecteurs.

Mme Samira Benhamida. Une étude canadienne – Trocmé et Bala, 2005 – aboutit à la conclusion qu’il n’y aurait que 4 % d’allégations mensongères. Autrement dit, dans 96 % des cas, la parole de l’enfant est crédible. Dans les nombreux dossiers dont j’ai pris connaissance, y compris avec d’autres associations, cette parole est souvent corroborée par des preuves matérielles – une vulvite par exemple, ou autres tableaux cliniques, mais aussi un état de stress post-traumatique, dont il faut absolument tenir compte pour compléter le faisceau d’indices.

Pour répondre à Mme Amiot, être mère protectrice représente un coût de 5 000 à 10 000 euros par an. Une audience peut coûter 2 000 à 2 500 euros s’il n’y a pas d’aide juridictionnelle. Il y a des mères qui se ruinent ! J’en connais une qui a dépensé 27 000 euros en quatre ans, une autre 100 000 en cinq ans, une autre encore 80 000 en huit ans.

Quant aux déterminants sociologiques, l’inceste touche tous les milieux. Parallèlement au collectif des Tricoteuses, j’ai la chance de travailler dans un cabinet, qui est une sorte de petit laboratoire sociologique. J’ai pu constater qu’à La Réunion en tout cas, l’inceste concerne pratiquement toutes les familles ; on pourrait peut-être même dire que sur deux ou trois générations, on a forcément de l’inceste. L’inceste est partout : il n’y a pas de profil ou de famille type. Cela peut concerner tout le monde ; d’où les hashtags #ilssontpartout et #allmen.

Mme Suzanne Frugier. Dans notre société, l’enfant n’est pas un sujet de droit ; il n’est pas reconnu comme tel, bien que la France soit signataire de la Convention internationale des droits de l’enfant. Cela imprègne profondément notre société.

Par ailleurs, il n’y a pas de profil type d’agresseur : c’est une évidence qu’il est bon de rappeler. Il n’y a pas de milieu social type, ni d’âge d’ailleurs, et un pédocriminel fait rarement une seule victime. Je vous invite à lire Le Berceau des dominations de Dorothée Dussy. C’est un livre qui fait référence : cette anthropologue a rencontré des pédocriminels qui ont été condamnés et ont accepté d’entrer dans le protocole qu’elle proposait. Je vous assure que leurs propos sont très clairs ! Et en effet, l’inceste se reproduit de génération en génération : il faut briser cette culture de la domination des enfants, qui s’exerce au même titre que la domination des femmes. Cette culture est partout.

Quand on révèle un inceste, on le fait plus ou moins comme on peut quand on est enfant, ou, quand on est frappé d’amnésie traumatique, dix, vingt ou trente ans après. J’ai mis trente ans avant de parler et d’admettre le mot « inceste » – souvent, on ne l’emploie même pas. Certains ont la chance d’avoir une mère protectrice, mais nous sommes très souvent exclus de nos familles. Et nous sommes nombreuses et nombreux à découvrir que nous ne sommes pas la seule victime. C’est vraiment d’une culture de la domination qu’il faut parler.

Je souscris à ce qu’a dit Pascal Cussigh sur la présomption d’innocence. Il faut appliquer le principe de précaution même avant le jugement, peu importe l’issue de la procédure pénale. On parle d’enfants !

En ce qui concerne les pédopsychiatres, il faut absolument avancer vers une habilitation ou une certification – je ne sais pas quel serait le mot juste : en tout cas, il faut mettre en place un référentiel, et les professionnels doivent être formés au psychotrauma. Sinon, ils passeront à côté. J’ai lu le témoignage d’Arnaud Gallais tout à l’heure, mais nous sommes nombreux à pouvoir témoigner qu’on nous a demandé si nous avions eu du plaisir. Demander cela à un enfant, ou à un adulte d’ailleurs, c’est hallucinant, mais c’est une réalité très fréquente.

Il existe des certifications dans bien d’autres domaines. Quand on touche au business, on applique des procédures, des contrôles et des règles de sécurité. On sait faire. Mais on s’en dispense quand il s’agit de protéger les enfants. Faisons-le !

Mme Solène Rietzler. L’association Protéger l’enfant souscrit aux propos de maître Cussigh en ce qui concerne la présomption d’innocence et le principe de précaution. J’ajouterai que la présomption d’innocence est un principe pénal, qui protège contre une sanction pénale, quand le principe de précaution est une gestion du risque : il s’agit de protéger contre un danger plausible. Il faut donc distinguer les deux, le droit pénal et le droit civil, si je peux me permettre cette facilité. Il ne faut être ni dans la suspicion permanente, ni dans l’inaction : on peut articuler les deux principes.

Pour cela, j’avancerai quelques pistes. Il faut d’abord prendre en considération les éléments sérieux et objectivables que sont par exemple les signalements, les certificats médicaux, l’ouverture d’une enquête. Il faut aussi que la décision judiciaire soit rapide : on s’en remet là à l’appréciation du juge, pas du parent ni d’un tiers. Il faut enfin que les mesures soient proportionnées : l’ordonnance de protection que nous proposons est une mesure temporaire et régulièrement réévaluée, réversible sous le contrôle du juge.

Mme Saïrati Assimakou. Sincèrement, il ne me paraît pas utile de créer de nouveaux dispositifs. Beaucoup existent, et des lois ont été votées. Le problème est leur mise en application. Le travail est là : il faut accompagner, former, sensibiliser les professionnels pour que les enfants soient regardés à hauteur d’enfant – ce qui n’est pas encore le cas. Les enfants sont regardés à hauteur d’adulte, ce qui crée forcément un fossé entre les deux parties.

Par ailleurs, le déterminant clé de l’inceste est la domination. Quand on voit des enfants un peu turbulents, on parle d’enfants rois ; ici, on a des parents rois. Un parent est parent quoi qu’il arrive, malgré toutes les horreurs qu’il peut commettre. Je sors un instant du cadre juridique pour souligner que, même quand un parent commet des actes dramatiques sur son enfant et que celui-ci veut couper les ponts, la société lui fait la même réponse que la justice : c’est ton parent, tu n’en as pas d’autre. Tout est fait pour maintenir coûte que coûte le lien parental. C’est là qu’est la difficulté. Pourtant, confrontés à d’autres types de relations violentes, on dirait stop. Les parents jouissent malheureusement d’un privilège sur ce point.

Mme Maryannick Van Den Abeele. Nous avons noté plusieurs facteurs récurrents. Il faut commencer par souligner la forte proportion de signalements effectués après une séparation des parents, moment où les rapports de pouvoir et d’emprise au sein de la famille se déplacent. Le rapport entre la violence conjugale et l’inceste doit être mieux étudié.

Nous avons aussi noté que tous les milieux sociaux sont concernés.

Il existe des préjugés persistants vis-à-vis de la parole des enfants, qui seraient des menteurs, et des femmes, qui seraient des manipulatrices. On sait pourtant que les allégations fausses sont minimes.

Des théories antivictimaires persistent également.

Il y a un déni sociétal autour du concept même d’inceste, avec une certaine silenciation.

Il faut faire évoluer le concept de la famille et du lien parent-enfant, et peut-être penser en termes de responsabilité parentale plutôt que d’autorité parentale.

Il existe une confusion dans les esprits, notamment des juges mais pas seulement, entre conflit parental et violences intrafamiliales. On le voit beaucoup dans les jugements, mais aussi dans les rapports des éducateurs ou dans ceux qui sont remis dans le cadre des AEMO.

À cela s’ajoute une inversion de culpabilité : les mères sont considérées comme manipulatrices, voire sont tenues pour responsables, alors que les agresseurs jouissent de l’impunité la plus totale. On peut donc considérer que les agressions sont implicitement acceptées par la société.

M. Christian Baptiste, rapporteur. Encore merci pour toutes les informations que vous nous apportez.

Je reviens sur un point précis : comment accompagnez-vous les mineurs, notamment lors des procédures judiciaires ? Je pose cette question parce qu’il a été souligné hier que la première audition de la victime était extrêmement importante. Il peut y avoir beaucoup d’émotion ; l’enfant se retrouve devant quelqu’un qu’il ne connaît pas et qui n’est pas forcément formé à écouter ce type de déclaration.

Comme l’a relevé maître Cussigh, la Ciivise a souhaité établir une cloison entre les confessions et les auditions par les services de police ou de gendarmerie. On a insisté sur le fait qu’il ne fallait pas les confondre, mais nous avons bien compris qu’il y avait en réalité une grande confusion. En tout état de cause, il faut tenir compte des confessions, notamment de celles qui sont faites à des associations. Comment réagissez-vous lorsque vous en recevez une ? Et que faites-vous au cours de la procédure judiciaire, notamment pour accompagner la victime ?

Mme Florence Herouin-Léautey (SOC). Merci pour vos propos. Vous soulignez que la société a du mal à regarder les enfants à hauteur d’enfant. Par le passé, j’ai moi-même dit des enfants qu’ils étaient les citoyens de demain. Je n’utiliserai plus cette expression, car ils sont déjà des citoyens à part entière, dotés de leurs pleins droits. La façon de les désigner dans le débat public contribue à diffuser une manière de regarder, de percevoir et de comprendre les choses. Elle conduit aussi à ne pas donner les suites juridiques qui s’imposent après les révélations faites par un enfant.

En cas d’inceste, il y a parfois des preuves matérielles ou physiques – plus rarement des témoins. Mais dans bien des cas, quand bien même la parole se libère – et l’on ne choisit pas le moment –, il n’y a ni témoin ni preuve physique ou matérielle.

Quelles sont les caractéristiques de la parole d’un enfant, ou d’une victime devenue adulte, qui permettent de considérer que sa manière de relater les choses est une preuve suffisante ? Peut-on s’appuyer sur des indicateurs de crédibilité de la parole d’un enfant ?

Mme Béatrice Roullaud (RN). Dans le même ordre d’idées, seriez-vous favorable à l’élaboration d’un référentiel permettant d’évaluer avec précision la véracité de la parole de l’enfant, et qui pourrait constituer un élément de preuve ? Cet outil est prévu pour les violences en général par la loi Taquet de 2022. Malheureusement, je crois que c’est une des nombreuses dispositions de ce texte qui n’ont pas fait l’objet d’un décret d’application.

Mme Maryannick Van Den Abeele. La méthode SVA (Statement Validity Analysis) est très utilisée en Suisse pour déterminer la crédibilité de la parole de l’enfant. Je suis assez étonnée qu’elle ne le soit pas en France et dans d’autres pays. Il faudrait analyser cette méthode, qui pourrait être très utile.

Mme Suzanne Frugier. Je vais parler franchement. On n’a cessé de dire « Je te crois, je te protège », notamment depuis la création de la Ciivise. Nous sommes nombreux à savoir que l’affaire d’Outreau, avec ses enfants menteurs, a fait beaucoup de dégâts et continue à en faire.

Ce dont a besoin un enfant quand il parle, c’est d’être cru.

Je ne sais pas comment faire pour prouver qu’il dit vrai. Comme cela a été très bien dit, il peut y avoir des preuves dans certains cas. Mais comment pourrais-je prouver que j’ai été violée des centaines de fois ? Il y a rarement des témoins. Et quand il y en a, ils se taisent ou parlent très tardivement.

On doit croire un enfant quand il parle. C’est le postulat de départ. Telle doit être l’attitude des adultes.

Encore une fois, comment prouver qu’on a été victime d’inceste pendant des années ? Doit-on fournir la preuve de chaque viol qu’on a subi à huis clos ? C’est absolument impossible.

Parmi les recommandations du rapport de la Ciivise figure l’instauration d’un entretien individuel de dépistage des violences, mené chaque année à l’école. C’est un bon endroit car il est toujours très compliqué de parler d’inceste dans la famille : on reproche à l’enfant de vouloir la briser et on le culpabilise. Qu’est-ce qui nous empêche de mettre en place cet entretien annuel avec des professionnels formés ? Cette recommandation a été faite il y a près de trois ans. Qu’attend-on ? Faisons-le. Si l’application de certaines préconisations peut prendre du temps, d’autres peuvent être mises en œuvre très rapidement.

Mme Samira Benhamida. Le protocole Nichd, qui permet d’utiliser une grille de lecture, est employé en Suisse. Il en existe d’autres.

Ce qu’a dit Suzanne Frugier est fort et vraiment important. Lorsqu’on dit « Je te crois, je te protège », il faut en premier lieu croire la parole de l’enfant. Lors des auditions Mélanie, on peut également observer le langage corporel de l’enfant – gesticulations, comportement sexualisé, tics, signes de stress ou d’angoisse... L’enfant peut aussi s’exprimer à travers des dessins. Par-delà la parole, il existe ainsi d’autres grilles de lecture.

La proposition de loi de Mme Perrine Goulet prévoit que lorsqu’une ordonnance de protection provisoire est prononcée, le procureur doit saisir le juge compétent dans les huit jours. Je trouve cela dommage, car on pourrait récolter des signes sur six mois. La victime peut avoir subi une amnésie traumatique, éventuellement partielle. Une fois que la parole a été libérée, l’enfant peut souffrir de cauchemars, d’énurésie et d’encoprésie. Le collectif Les Tricoteuses de France est plutôt favorable à une période de six mois, qui permettrait de recueillir de nombreux éléments pour corroborer la parole de l’enfant. Le délai de huit jours me paraît très court, d’autant que les magistrats ont des difficultés à avoir une lecture factuelle et ont souvent des appréciations subjectives – sans parler des classements sans suite par les procureurs.

Je reviens encore une fois sur la « loi Benhamida » : elle permettrait d’apporter une réponse automatique de protection de l’enfant en cas de signalement de faits graves et sérieux d’agression sexuelle ou physique, avec suspension de l’autorité parentale de l’auteur présumé.

En tant que mères protectrices, on nous a enlevé nos enfants, à moi et à d’autres, pendant six mois ou deux ans, alors que le père a finalement été reconnu coupable au bout de quatre ou cinq ans parce qu’il y a eu d’autres victimes. On attend toujours trop pour prendre en compte la parole de l’enfant, ce qui signifie que celui-ci continue à voir le parent qui l’agresse, voire reste sous sa garde en raison de l’inversion de culpabilité. Si l’on est capable de priver la mère de ses droits, on doit pouvoir adapter la présomption d’innocence – car elle revient, en fait, à faire peser une présomption de culpabilité sur l’autre partie.

Le principe de précaution devrait prévaloir sur la présomption d’innocence pendant une période de six mois, ce qui permettrait de laisser l’enfant s’exprimer auprès du parent protecteur, de le faire suivre par un pédopsychiatre et de collecter des éléments de preuve. Toutes les personnes qui entourent l’enfant l’observeraient, et on pourrait ainsi voir comment les choses évoluent.

Le parcours que je propose, couplé avec la voie du principe de précaution, permet de tout figer pendant six mois, avec la suspension de l’autorité parentale du père et l’ouverture d’une période de recueil de la parole de l’enfant.

Je comprends qu’on puisse être sceptique quand on sait que 4 % des allégations sont mensongères, mais l’argument peut être retourné de manière positive : dans 96 % des cas, le procureur agirait à juste titre.

Mme la présidente Maud Petit. Vous avez parfaitement raison d’inverser la perspective. J’ajoute que les statistiques sont rares en la matière.

Mme Hélène Roche. Je ne suis pas certaine que la création d’un nouveau référentiel aide à comprendre la parole de l’enfant. Les associations s’accordent à dire qu’il est assez rare qu’un enfant mente. Et si l’on sait utiliser le Nichd, cela se voit rapidement. Il faut partir du fait que les enfants ne mentent pas, surtout lorsqu’un faisceau d’indices confirme leurs propos.

Il faut savoir que l’enfant a besoin de sécurité – on appelle cela un métabesoin. Si celui-ci n’est pas satisfait, l’enfant ne pourra pas développer des compétences telles que la confiance en soi, l’envie d’aller voir le monde, le respect des limites, et son identité sera affectée. L’enfant a besoin d’une protection aussi bien affective que physiologique. Il est particulièrement important qu’il ait un attachement sécurisant avec au moins un adulte sain, et surtout pas avec un parent maltraitant. Les associations s’accordent à considérer qu’on respecte le besoin de l’enfant quand on coupe le contact avec son parent maltraitant.

Mme Ségolène Amiot (LFI-NFP). Vous connaissez probablement cette citation : « L’inceste, ça n’est jamais une histoire entre deux individus. C’est toujours une histoire de famille, de domination, de savoir qui commande et qui regarde ailleurs. »

Lorsque la parole d’un enfant est entendue, considérez-vous que l’enquête judiciaire va suffisamment loin pour rechercher d’autres victimes potentielles et pour mettre en évidence l’éventuelle complicité de parents, qu’elle soit active ou qu’elle consiste à détourner le regard de ce qui se passe à la maison ?

Mme Miguel Montlouis-Félicité. Toutes les questions et les réponses que nous avons entendues concernent avant tout l’Hexagone.

Chez nous, en outre-mer, les enfants ne sont pas entendus. Ça se passe entre les quatre murs de la maison, entre les membres d’une famille qui ne veut pas être déchirée.

Quand, vers l’âge de 13 ans, j’ai osé dire à ma mère que j’avais été violée par mon oncle, il m’a été répondu : « Est-ce que tu voudrais que je me fâche avec ma sœur ? » Après ça, vous faites silence.

J’ai été chroniqueuse radio pendant des années et j’ai travaillé sur l’inceste et les violences faites aux femmes. Certaines parlent, d’autres non.

Comment demander à un enfant s’il ment alors qu’il vous dit qu’il a été blessé ? J’ai le souvenir de cet oncle qui joue avec moi, et c’est mon chien qui m’a défendue. Ce n’est pas une fiction télévisée, c’est la vérité. Et cela reste présent jusqu’à un âge avancé.

Après huit ans et demi de thérapie, vous pouvez peut-être enfin dire un mot et venir vous mettre à nu devant une commission. Mais aux Antilles, ce n’est pas évident. Vous entendrez demain le très beau témoignage de Fabienne Sainte-Rose, qui a créé une association à la Martinique. Je vous assure que ça va faire bouger les lignes.

Quand un enfant parle, c’est une famille qui risque d’être déchirée – et pas qu’une, d’ailleurs. C’est compliqué parce que cela peut concerner celui qui entretient la famille, celui qui vous nourrit.

Fournir un avocat aux enfants est une excellente idée. Mais comment le faire aux Antilles où, souvent, l’avocat – de même que le bourreau – peut être un oncle, un frère ou un cousin ? La complexité est bien plus intense dans nos territoires.

Mme la présidente Maud Petit. À part la Guyane, les territoires d’outre-mer présentent la particularité d’être insulaires. En général, tout le monde s’y connaît, ou presque.

Derrière tout cela, il y a une question de déshonneur et de honte qui risquent de rejaillir sur la famille et qui décuplent le réflexe habituel consistant à douter de la parole de l’enfant. C’est pourquoi il est plus compliqué de faire passer le message dans ces territoires.

Mme Maryannick Van Den Abeele. Je voulais tout d’abord revenir sur les propos du rapporteur au sujet de l’importance de la première audition de l’enfant.

Je vous conseille de regarder deux documentaires réalisés dans des brigades des mineurs.

Le premier, intitulé La parole de l’enfant, sortir du silence, a été diffusé sur France 3 Nouvelle-Aquitaine. Il décrit le travail d’une major qui a mis en place la première salle Mélanie il y a vingt ans. C’est absolument extraordinaire car cela montre ce qu’il faut faire. Cette gendarme a une formation de juriste et de psychologue – ce qui renvoie aux critères de recrutement de ceux qui doivent auditionner les enfants.

Le second documentaire concerne la brigade des mineurs de Besançon et sa salle Mélanie. Il montre selon moi tout ce qu’il ne faut pas faire en matière d’audition des enfants et de perception de leur parole par rapport à celle de l’agresseur. Notre association en a fait une analyse, que nous pourrons vous transmettre si vous le souhaitez.

En écho à l’intervention de Mme Amiot, je vous suggère d’écouter, sur Louie Media, le podcast très intéressant réalisé par Charlotte Pudlowski sur la silenciation de l’inceste dans la famille. Il permet de comprendre l’univers familial dans lequel le silence n’est même pas imposé mais s’impose de lui-même à tous les membres.

Mme Saïrati Assimakou. L’inceste est évidemment une affaire de famille. De nombreuses études prouvent qu’une personne qui dit en avoir été victime n’est jamais un cas isolé. En fouillant un peu, on se rend compte que cela existe parfois depuis plusieurs générations.

Encore une fois, le problème est que nous refusons de voir, certainement parce que l’inceste s’attaque à un fondement presque intouchable de nos sociétés : la famille. C’est une chose que l’on ne bouscule pas et que l’on protège coûte que coûte.

C’est cette réalité qui amène certaines personnes à porter plainte très longtemps après les faits. Notre association accompagne une femme qui l’a fait trente ans plus tard, presque à la limite du délai de prescription. Il n’y a évidemment pas de preuve matérielle. En revanche, les preuves psychotraumatiques sont là. Les professionnels du psychotrauma ont été formés à les détecter. Pourtant, on a l’impression que ce n’est pas suffisant pour la justice. Pourquoi avoir permis aux gens de porter plainte trente ans après leur majorité si c’est pour finalement leur objecter qu’il n’y a pas de preuve matérielle ?

S’agissant des enquêtes, la difficulté est toujours la même. Comme on ne veut pas voir que l’inceste existe et qu’on ne croit pas la première personne qui le signale, on ne mène pas une enquête approfondie. À quoi fouiller pourrait-il servir ? À rien, d’autant qu’on n’en a pas franchement envie puisque l’inceste nous ramène d’une manière ou d’une autre à nos histoires personnelles. Nous avons du mal à travailler sur notre propre histoire et à voir en face ce qui se passe dans nos familles, même lorsque nous appartenons au monde judiciaire. Nous avons chacun notre bagage et nous refusons de regarder les choses en face. Comme personne ne veut voir, personne ne regarde. C’est le serpent qui se mord la queue.

Mme Hélène Roche. Les enquêtes préliminaires dont les associations ont connaissance sont en effet extrêmement succinctes. On ne fait pas vraiment de recherches, on n’interroge pas le médecin traitant, les personnels de l’école ou les voisins. On entend le père et la mère, point final. Cela empêche d’avoir du recul et de collecter des éléments de preuve.

C’est la raison pour laquelle nous soutenons la création d’une ordonnance de protection : elle permettrait de mettre temporairement les enfants à l’abri tout en laissant aux services de police le temps de réaliser une enquête plus approfondie.

Mme Samira Benhamida. L’inceste est en effet une histoire de famille. Il serait utile de faire une différence, dans le droit pénal, entre l’inceste parental et l’inceste familial – ce dernier pouvant être commis par un cousin, voire par l’enfant de la belle-mère.

Il existe aussi une déclinaison de l’inceste, avec parfois des scènes incestuelles, qui ont été bien décrites dans le livre de Cécile Cée. La jurisprudence a récemment estimé que le fait de toucher la poitrine ou les fesses pouvait être considéré comme une scène incestuelle justifiant de prendre des mesures pour protéger l’enfant. C’est un point qui devrait être pris en compte dans la loi.

La plupart des territoires d’outre-mer sont insulaires. Il est difficile d’y dénoncer l’inceste dans une famille parce que tout le monde se connaît et qu’on va porter atteinte à sa réputation. Comme cela a été dit, l’avocat est parfois l’oncle, le procureur peut être ami avec la tante. C’est la raison pour laquelle les décisions prises sont parfois très éloignées de ce qui est attendu pour protéger l’enfant. Il serait donc intéressant de faciliter le dépaysement d’une affaire à Paris lorsqu’elle concerne une famille assez importante.

Si des parents renoncent à porter plainte, ce n’est pas parce qu’ils préfèrent regarder ailleurs. Ça n’en fait pas des complices. Souvent, les parents, quand ils soupçonnent un inceste, préfèrent protéger leur enfant eux-mêmes, en empêchant les contacts avec l’agresseur. En effet, ils savent – ils nous le disent – qu’il sera difficile de porter plainte à la gendarmerie, qu’ils subiront probablement une victimisation secondaire et que leur enfant de 3, 4 ou 5 ans risque de subir un nouveau traumatisme s’il est confronté aux gendarmes.

Il serait intéressant d’utiliser l’intelligence artificielle dans ce cadre. S’il est désormais possible de porter plainte en ligne, c’est uniquement pour des infractions bien spécifiques. Cette faculté devrait être étendue à l’ensemble des infractions, pour faciliter le dépôt de plainte par tous nos concitoyens – ce n’est pas grave, si la plainte est classée sans suite.

Mme la présidente Maud Petit. Je ne suis pas sûre que ce soit une bonne idée. On ne peut pas porter plainte s’il n’y a rien derrière. Cela engorgerait les tribunaux et les empêcherait de traiter les dossiers les plus urgents.

Nous notons toutefois vos propositions – celle de dépayser les affaires, notamment, me paraît intéressante.

M. Pascal Cussigh. La plupart du temps, l’enquête ne porte que sur l’enfant qui est victime des faits dénoncés ; la possibilité que ses frères et sœurs aient également subi des abus n’est pas étudiée. Malheureusement, nous avons déjà du mal, dans la situation judiciaire actuelle, à obtenir des enquêtes complètes sur les faits dénoncés ! Et, dans les cas où l’on soupçonne que les images des agressions ont été enregistrées, le contenu de l’ordinateur du suspect n’est pas étudié. Souvent, il n’y a même pas de perquisition.

Madame la députée, vous avez raison, la plupart du temps, dans ces dossiers, il n’y a pas de témoin. Et quand il y en a un, il ne témoigne pas – sinon, on l’accuserait de n’avoir rien fait. La plupart du temps, il n’y a pas non plus de preuve « scientifique ». Toutefois, dans les cours d’assises, qui traitent régulièrement des dossiers de viols et d’agressions sexuelles, les membres du jury doivent se prononcer en fonction de leur intime conviction, sans nécessairement disposer de preuves scientifiques. Cédric Jubillar a ainsi été condamné pour meurtre à partir d’un faisceau d’indices, sans que le corps de la victime ait été retrouvé.

Distinguons bien deux stades. Le premier, celui de la demande de protection de l’enfant dès les premières révélations, relève du droit civil. À ce stade, le juge aux affaires familiales et le juge des enfants tranchent en se fondant sur la vraisemblance des violences et du danger, comme dans les dossiers de violences faites aux femmes.

Le deuxième stade, qui est celui de la procédure pénale, prend du temps. Il s’agit alors de statuer à partir d’un faisceau d’indices, comme c’est régulièrement le cas dans les dossiers de viol et d’agression sexuelle. Les condamnations sont déjà rares. Heureusement qu’elles ne reposent pas nécessairement sur un témoin ou une preuve scientifique, sinon, il n’y en aurait plus du tout !

Mme Maryannick Van Den Abeele. Nous connaissons un bon nombre de dossiers de plainte simple où, alors que les grands-parents sont mis en cause, cela n’apparaît pas dans l’enquête préliminaire. Ce type de mise en cause n’est traité qu’en cas de plainte avec constitution de partie civile. Autre exemple : une plainte pour viol sur un enfant a été déposée le 19 décembre 2024, classée sans suite le 24 décembre 2024. Vous imaginez bien que dans de tels cas, l’enquête n’est pas réellement menée.

Mme Julie Ozenne (EcoS). Les expertises judiciaires sont-elles demandées dans le cadre civil ou dans le cadre pénal ?

M. Pascal Cussigh. Les deux.

Mme Julie Ozenne (EcoS). Puisque, selon vous, certaines expertises sont efficaces pour déterminer si l’enfant est victime, pourquoi ne sont-elles pas utilisées pour immédiatement soustraire l’enfant à son agresseur ?

Mme Maryannick Van Den Abeele. J’évoquais tout à l’heure un outil d’expertise qui permet de déterminer si la parole de l’enfant est crédible, le SVA. Il est très utilisé dans d’autres pays, en Suisse notamment. Je ne saurais pas vous dire pourquoi il ne l’est pas en France.

Mme Suzanne Frugier. Madame Benhamida, faisons attention. Je ne suis pas certaine qu’il faille dissocier inceste parental et inceste familial. Outre que, par définition, tout inceste est familial, puisqu’il a lieu au sein de la famille, le problème n’est pas là. Le problème est qu’actuellement, le fait de violer un cousin ou une cousine n’est pas reconnu comme de l’inceste.

Nous sillonnons de nombreux territoires en métropole et en outre-mer grâce à la caravane Mouv’Enfants contre les violences sexuelles faites aux enfants. À Mayotte et en Martinique, nous avons constaté qu’au sein de certaines ethnies, le père pouvait pratiquer une forme de droit de cuissage sur ses enfants, ce qui laisse penser que l’inceste y est plus fréquent. Arnaud Gallais et moi-même envisageons de mener des recherches à ce sujet.

On manque de chiffres concernant ces territoires, où les besoins d’infrastructures et d’équipements sont plus criants qu’ailleurs. Parfois, les enfants ne peuvent même pas aller à l’école. On en est là !

M. Pascal Cussigh. En trente ans d’exercice, je n’ai vu qu’une expertise judiciaire qui reposait sur le protocole SVA. Malheureusement, trop peu de professionnels sont formés à cet outil et au protocole Nichd. Il existe en tout cas des outils validés scientifiquement, mais les experts judiciaires n’y sont pas formés ; ils ne sont d’ailleurs pas contraints à les utiliser.

Par exemple, dans le ressort de la cour d’appel de Versailles, le docteur Paul Bensussan est désigné à tour de bras – des dizaines de fois par jour – pour des expertises judiciaires, alors qu’il n’est pas pédopsychiatre, n’a pas été formé au recueil de la parole de l’enfant ni au psychotrauma. Ce médecin milite en outre pour l’intégration du syndrome d’aliénation parentale dans le DSM (Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux), malgré les refus systématiques de la communauté scientifique.

Actuellement, les expertises sont catastrophiques parce qu’elles sont plus idéologiques qu’autre chose. Alors que des outils scientifiques existent, ils ne sont pas utilisés. Nous pourrions cadrer les choses avec une mesure simple : l’obligation de faire un enregistrement audiovisuel de l’entretien entre l’enfant et l’expert.

Les auditions de l’enfant menées lors de l’enquête préliminaire sont enregistrées. Pourquoi les entretiens avec l’expert ne le seraient-ils pas ? Ce ne serait ni très coûteux, ni très compliqué et cela permettrait d’écarter les litiges concernant la qualité des retranscriptions de la parole de l’enfant ou du parent – qui sont très fréquentes – ou la durée de l’entretien – certains experts n’y consacrent que dix minutes, ce qui ne permet pas d’en retirer quoi que ce soit.

Par exemple, le docteur Bensussan s’est déjà contenté d’un échange avec deux petites filles dans sa salle d’attente pour conclure à la faible fiabilité de leur discours – il a lui-même reconnu que cet avis n’était pas à proprement parler une expertise. Nous sommes à l’initiative de poursuites contre ses expertises devant l’Ordre des médecins, avec d’autres associations.

Il faut cadrer les expertises judiciaires, et, surtout, faire en sorte que les experts soient formés au psychotrauma.

Mme la présidente Maud Petit. Je pense que nous devrions auditionner cette personne.

Mme Julie Ozenne (EcoS). Pouvez-vous confirmer que les expertises, si elles étaient bien cadrées, pourraient aider à protéger immédiatement l’enfant ?

M. Pascal Cussigh. Si les expertises étaient menées dans de bonnes conditions, elles permettraient effectivement d’éclairer le juge. Actuellement, les experts n’étant pas formés pour recueillir la parole de l’enfant, leur travail a un effet inverse : il sert à invalider la parole. Les experts partent du principe que l’enfant est forcément manipulé par un adulte, particulièrement la maman. Du coup, l’enfant ne bénéficie pas de mesure de protection ; il est parfois même remis au père sur la base des expertises.

En théorie, les juges ne sont pas obligés de suivre les conclusions des expertises, qui ne sont que des avis de techniciens. Or les magistrats préfèrent souvent s’abriter derrière elles, sans aller chercher plus loin, pour se débarrasser de la difficulté, quand bien même les experts qui les ont établies ne sont pas formés pour recueillir la parole de l’enfant. Parfois, nous soulevons des exceptions de nullité, ou nous demandons des contre-expertises, mais elles sont très rarement accordées.

Mme Saïrati Assimakou. Nos collègues qui travaillent dans l’Hexagone peuvent avancer de nombreux éléments chiffrés concernant la population qu’ils accompagnent. Nous, non. Pourtant, nous menons un travail colossal sur le terrain, avec très peu de moyens.

C’est très bien de nous inviter dans votre commission, pour que nous fassions entendre la voix des enfants que nous accompagnons au quotidien. Mais il faut aussi faire avec nous, plutôt que de nous demander d’ajuster sur le terrain les dispositifs que vous concevez ici. C’est une réalité douloureuse pour les enfants de France que nous sommes : nous devons faire avec ce qui a été pensé pour nous mais sans nous. C’est frustrant.

Je salue le travail mené par la Ciivise, mais combien de fois ai-je dû batailler pour que ses membres prennent un billet d’avion pour Mayotte, alors qu’ils se rendaient régulièrement à La Réunion ? Rien que d’en parler, j’en ai la boule au ventre. La Ciivise nous a opposés, en guise d’excuse, que les risques de violences étaient trop grands. Très bien, mais pensons aussi aux enfants de Mayotte, qui subissent la violence, et même un état de guerre, au quotidien, quand ils se rendent à l’école !

Venez voir ce qui se passe sur le terrain ! Comprenez le désastre sanitaire, social, culturel. Ensuite, nous ferons un état des lieux tous ensemble et nous en discuterons. Malgré les règles de bienséance, je ne suis pas désolée de le dire avec tant d’émotion. C’est une catastrophe, chez nous.

Mme la présidente Maud Petit. Merci de cette prise de parole. Nous avons besoin de vous entendre. Il est nécessaire que vous vous exprimiez dans une telle commission d’enquête et votre parole ne doit pas être mise de côté. Vous comptez autant que tous les autres.

Mme Miguel Montlouis-Félicité. Depuis tout à l’heure, je suis bouillonnante et je ne veux pas devenir volcan. On aime bien dire que les Antillais sont résilients – et nous le sommes, parce que nous sommes habitués, depuis quatre cents ans, à combattre des choses que l’on ne saurait imaginer. Mais l’enfant ou la femme qui est en détresse et a été battu ou violé ne parle souvent que sa langue maternelle. S’il appelle le 3919, les répondants seront des gens très bien, des Français de France, mais qui ne comprennent pas l’expression culturelle de nos émotions. Cela complique les choses. Je l’ai déjà dit : si l’on ne comprend pas la langue des victimes, leur manière de s’exprimer, on ne peut pas les aider.

Depuis tout à l’heure, vous évoquez le rôle du juge et des avocats. Tant mieux s’ils permettent de sauver des enfants. Mais je voudrais aussi que nos enfants à nous soient sauvés. Moi, je m’en suis sortie toute seule.

Mme Vanina Noël. Depuis tout à l’heure, vous évoquez les mères protectrices, mais dans nos territoires, les mères sont plutôt complices – même si elles ne le sont pas toutes. Souvent, les mères couvrent le père incestueux, et les jeunes filles se retrouvent à la rue, tombent dans la prostitution ou se suicident. Il y a là aussi une différence entre la France hexagonale et l’outre-mer.

Ma mère savait, mais elle ne m’a pas protégée. J’ai dû fuir et je me suis retrouvée à la rue. Actuellement, il n’y a pas vraiment de solution pour cette situation non plus.

Depuis tout à l’heure, je vous écoute, mais à un moment j’ai cessé de me sentir concernée. Puis j’ai pensé : non, nous ne sommes pas ici pour effacer de nouveau l’outre-mer ! En France hexagonale, il y a des solutions, même si elles sont insuffisantes. Sachez qu’en Polynésie, il n’y a rien. À Mayotte, c’est une catastrophe et la situation a encore empiré depuis le cyclone Chido. Il faudrait également mentionner la Nouvelle-Calédonie. Davy Rimane parle quant à lui de catastrophe humaine.

Cette commission d’enquête débouchera-t-elle sur une solution pour l’outre-mer ? Y aura-t-il une commission spécifique sur l’outre-mer, comme nous le demandons, un budget spécifique pour l’outre-mer ? Les mesures dont vous déciderez ici seront-elles appliquées en outre-mer ? Aurons-nous les magistrats, les avocats, les services sociaux, les structures nécessaires pour protéger nos enfants ? J’ai répertorié au moins onze rapports qui disent la même chose : nos enfants sont plus en danger que ceux de la France hexagonale. Il faut nous regarder et les respecter davantage. C’est une catastrophe humaine.

M. Christian Baptiste, rapporteur. J’en appelle solennellement aux membres de cette commission d’enquête : nous devons entendre ces interventions sur l’outre-mer.

Mesdames, puisque nous vous auditionnons, ce n’est pas à nous qu’il appartient de dire les choses, mais à vous – et vous l’avez fait. Le rapport devra tenir compte de vos propos. Je demande solennellement que nous adoptions une approche particulière pour les outre-mer. Surtout, les moyens devront suivre.

Vous l’avez remarqué, la présidente de la commission est originaire d’un territoire ultramarin ; je suis moi-même originaire et élu d’un territoire d’outre-mer. Et c’est justement une association ultramarine, le C’fomm, qui a appelé en premier mon attention sur ces sujets. Pour créer cette commission d’enquête, nous avons déjà franchi de nombreuses étapes, en conférence des présidents, en commission des lois et dans l’hémicycle. Il faut désormais que les choses soient dites et actées.

Mme Samira Benhamida. La culture et l’histoire des outre-mer expliquent qu’il y ait peu de mères protectrices à La Réunion – même si elles ne sont pas si nombreuses non plus dans l’Hexagone.

Je peux citer l’exemple d’une jeune fille de 15 ans, qui a fait des tentatives de suicide. Après avoir dénoncé l’inceste commis par son père, elle a été écartée et envoyée dans l’Hexagone. En effet, personne ne la croyait, notamment parce que son père était bel homme. Souvent, la mère essaie de trouver des arrangements avec le père.

Il est déjà rarissime qu’une procédure pénale soit engagée, et seules 0,3 % à 0,4 % des affaires donnent lieu à une condamnation. C’est infime !

Oui, il faudrait filmer les entretiens d’expertise avec l’enfant, mais pas seulement. Les audiences devraient aussi l’être. On s’aperçoit parfois, à la lecture des décisions de justice, qu’il y a un fossé entre les propos réellement tenus durant l’audience et ce qui en a été transcrit. Parfois, la mère protectrice ou le parent protecteur ne comprend pas la décision du juge, qui mentionne des éléments n’ayant pas été évoqués lors des débats.

S’il y a très peu de mères protectrices, c’est aussi parce que c’est un rôle difficile, notamment à cause de l’inversion de culpabilité. Les plaintes que nous déposons nous sont reprochées. Dans un contexte de conflit parental, elles sont utilisées pour nous priver des droits de visite et d’hébergement. On finit par devoir se soumettre à des visites médiatisées puis on nous retire l’autorité parentale. Ainsi, le combat pour faire reconnaître que son enfant a été victime d’inceste – ou du moins qu’il s’est passé quelque chose de suspect qui touche à son intimité – aboutit souvent à une impasse. C’est pour ça que des mères sont en cavale – je laisserai Romane Brisard les évoquer.

Enfin, s’il faut selon moi distinguer inceste parental et inceste familial, c’est pour que le premier soit traité comme une urgence et déclenche une mise en protection immédiate de l’enfant. Quand l’inceste est commis par un cousin, un oncle ou un beau-père, il est possible d’éloigner l’enfant de l’agresseur, en attendant les mesures de protection. Ce n’est pas le cas quand l’inceste est commis par un détenteur de l’autorité parentale. En outre, l’inceste parental casse le lien sacré entre parent et enfant.

Mme la présidente Maud Petit. Si nous vous entendons aujourd’hui, c’est dans la perspective de publier un rapport d’ici à la fin de la commission d’enquête, au mois de juillet. Les préconisations de ce rapport prendront en compte vos propos d’aujourd’hui et vos contributions écrites.

Par définition, si nous avons choisi d’être membres de cette commission d’enquête, c’est pour faire avancer les choses. Toutefois, nous ne voulons pas vous donner de faux espoirs. L’élection présidentielle aura lieu l’an prochain et l’Assemblée devra probablement interrompre ses travaux dès mars 2027. Il nous reste donc très peu de temps, or l’ordre du jour est embouteillé par les projets de loi, y compris budgétaires, et les propositions de loi.

Comme vous le savez, avant l’adoption définitive d’un texte, il faut organiser une navette entre l’Assemblée nationale et le Sénat, avec plusieurs lectures – jusqu’à trois – et des commissions mixtes paritaires. Je ne vois donc pas comment nous pourrions faire adopter une loi d’ici à l’année prochaine.

Cela étant, le travail que nous faisons ici ne sera pas inutile. Il est important, car il permet de poser les choses, grâce à vos interventions et aux témoignages des victimes et des parents protecteurs que vous relayez. Les préconisations du rapport devront donner lieu à une proposition de loi. Je ne sais pas si elle sera examinée tout de suite. En tout cas, les députés de la prochaine législature devront se saisir immédiatement du sujet.

Je ne veux pas faire de fausses promesses et vous faire croire que toutes vos préconisations seront retranscrites dans la loi – il faudra en examiner les conséquences budgétaires. En tout cas, avec ces auditions, nous faisons ensemble un grand premier pas.

M. Christian Baptiste, rapporteur. Effectivement, vous pourrez compléter vos propos par écrit, voire formuler des préconisations. Nous les étudierons. Vous disposez d’éléments que nous autres, membres de la commission d’enquête, n’avons pas, car vous connaissez mieux les réalités de l’inceste que nous. Grâce à vos contacts, à vos échanges, vous pouvez nous aider à dresser les bons constats et à choisir la bonne direction pour lutter contre l’inceste.

Mme Samira Benhamida. M. Darmanin doit tenir sa promesse : nous attendons tous que l’ordonnance de sûreté de l’enfant soit créée. Son effet serait immédiat.

Par ailleurs, la loi Santiago n’est pas appliquée sur l’ensemble du territoire national. Il faudrait qu’une circulaire ministérielle en rappelle l’esprit, pour que tous le comprennent.

Il faut aussi emprunter la voie du principe de précaution et arrêter les classements sans suite. Pour cela, il n’est pas forcément besoin d’une nouvelle loi. Quand un parent fait l’objet d’un signalement, son autorité parentale devrait être suspendue immédiatement.

Enfin, les mères ne doivent plus être condamnées pour non-présentation de l’enfant dès lors qu’elles ont émis un signalement ou qu’une enquête pénale est en cours.

Mme la présidente Maud Petit. Au fur et à mesure de nos travaux, nous pourrons discuter de certaines propositions avec les ministères et essayer de faire avancer les choses sans passer par une loi. En revanche, l’action législative est plus lente, et le temps qui nous sépare de l’élection présidentielle est court.

Je vous remercie infiniment pour vos témoignages – issus de tous les territoires français –, votre expertise et votre expérience. Je remercie également les nombreux députés présents pour leur implication.

*

*     *

  1.   Table ronde, ouverte à la presse, réunissant : Me Christine Cerrada, Me Marie Coiffard, Me Myriam Guedj Benayoun, Me Marie Grimaud, Me Agathe Morel, Me Rebecca Royer (26 février 2026)

Mme la présidente Maud Petit. Maîtres, monsieur le rapporteur, mes chers collègues, notre commission d’enquête a pour objet d’évaluer le traitement judiciaire des viols et agressions sexuelles incestueuses parentales sur mineurs, avec une attention particulière portée à la prise en compte de la parole de l’enfant et à sa protection effective pendant la procédure.

Nous avons souhaité entendre, dès le début de nos travaux, les professionnels du droit qui défendent au quotidien les victimes d’inceste, afin de poser un constat partagé sur la façon dont les services de l’État, de police et de justice, traitent aujourd’hui les faits d’inceste parental qui leur sont dénoncés. Le sort des parents dits « protecteurs » est également au cœur de nos travaux.

J’accueille donc ce matin Me Rebecca Royer, Me Marie Grimaud, Me Christine Cerrada, Me Agathe Morel, Me Myriam Guedj Benayoum et Me Marie Coiffard.

Je rappelle que les commissions d’enquête ne sauraient se substituer à la justice, et qu’il ne nous est pas permis, en application du principe de séparation des pouvoirs, d’enquêter sur des affaires judiciaires en cours.

Néanmoins, vous pourrez nous faire part de votre expérience professionnelle et de votre analyse globale de la situation sans entrer dans le détail d’affaires qui n’auraient pas été classées ou définitivement jugées.

Cette audition est ouverte à la presse et retransmise en direct sur le site de l’Assemblée nationale.

Je vous rappelle que l’article 6 de l’ordonnance du 17 novembre 1958 relative au fonctionnement des assemblées parlementaires impose aux personnes entendues par une commission d’enquête de prêter serment de dire la vérité, toute la vérité, rien que la vérité.

(Me Rebecca Royer, Me Marie Grimaud, Me Christine Cerrada, Me Agathe Morel, Me Myriam Guedj Benayoum et Me Marie Coiffard prêtent serment.)

Avant de vous laisser la parole, je souhaite vous poser une question liminaire : quelle est votre appréciation des récentes évolutions législatives relatives à la notion d’inceste en droit pénal ? Êtes-vous favorable à une législation plus spécifique ou plus sévère en matière d’inceste ?

Me Christine Cerrada, avocate. Je vous remercie de m’offrir la possibilité d’être auditionnée sur un sujet aussi important et grave. Je partagerai tout d’abord cinq axes de réflexion, avant d’aborder un exemple concret, un dossier clos qui aurait dû aboutir à une condamnation. Dans ce cas d’école, la Cour de cassation approuve tous les juges d’avoir disqualifié la parole de l’enfant.

Combattre l’inceste, c’est d’abord, à mon sens, lutter contre la principale hypocrisie : celle qui consiste à exiger des preuves matérielles, alors même que nous savons qu’elles sont quasiment toujours impossibles à trouver. Chercher ce qui n’existe pas est le meilleur moyen de ne jamais le trouver et, par conséquent, de perpétuer l’impunité de l’inceste. Parmi les autres facteurs expliquant cette impunité, on trouvera l’inversion de la culpabilité, les représentations sociales, le sexisme ou encore la force de la présomption d’innocence.

En tant que praticienne, je souhaite souligner que l’inceste relève de l’impensé. Lors des audiences, lorsque le père – car ce sont eux, en grande majorité, les responsables de l’inceste – se présente, propre sur lui, avec un regard de victime, il n’a pas l’apparence d’un père incestueux. Je perçois dans le regard des juges cette incapacité à se représenter que ce père, à l’air triste, éberlué de se retrouver là, peut incester l’enfant. Il y a un impensé, parce que c’est impensable. Il faut donc déjà surmonter cette difficulté d’ordre quasi philosophique.

J’ai dégagé cinq axes qui me paraissent essentiels et pour lesquels des solutions relativement simples pourraient être trouvées.

Le premier axe concerne la qualité et les conditions du recueil de la parole des enfants. La procédure Mélanie existe, mais elle n’est pas obligatoire. Rien n’est organisé pour qu’elle le soit et qu’elle se déroule dans de bonnes conditions. Il me semble pourtant qu’il ne serait pas très difficile d’atteindre le niveau de qualité et le caractère obligatoire en vigueur en Espagne, par exemple. Faire en sorte que la procédure Mélanie soit obligatoire, dans des locaux adaptés et dans un délai correct, semble être le b.a.-ba. En effet, l’audition de l’enfant ne doit pas avoir lieu des jours après, ce qui est inadmissible au regard de la difficulté du dévoilement des faits. Un délai maximal, peut-être de deux jours, devrait être fixé. De même, les unités médico-judiciaires (UMJ) qui examinent l’enfant devraient intervenir dans un délai très court, car leur mission est de trouver l’introuvable, à savoir des traces matérielles le plus souvent. Si l’examen a lieu trois semaines après, toute possibilité de trouver d’éventuelles traces est anéantie. C’est un véritable cercle vicieux.

Ensuite, le recueil de la parole de l’enfant devrait se faire en présence d’un spécialiste, c’est-à-dire d’une psychologue formée au trauma et à la victimologie, et non un psychologue lambda qui, lui aussi, est face à l’impensé et l’impensable. L’enfant devrait être sécurisé par la présence du parent protecteur, qui saurait rester discret, mais dont la présence est fondamentale pour l’enfant. Enfin, cette audition devrait constituer un véritable recueil environnemental, en auditionnant également les parents au sens large, comme les grands-parents, qui ont pu recueillir la parole de l’enfant et qui sont souvent hors-jeu dès le début, alors qu’ils détiennent des informations importantes. Ce sont des mesures simples : je ne comprends pas qu’elles ne soient pas appliquées. De même, lorsque le parent protecteur apporte des pièces probantes, leur réception devrait être actée par un récépissé, car des mères nous rapportent fréquemment que les éléments fournis ont été égarés par les services.

Mon deuxième axe porte sur l’enquête, qui est complètement bâclée. La Cour européenne des droits de l’homme (CEDH) a condamné la Bulgarie en jugeant qu’une enquête qui n’incluait pas de recherche d’éléments informatiques, de perquisition ou d’analyse de téléphone était une enquête bâclée. La France sera assurément condamnée à son tour lorsque nous, avocats, pourrons aller aussi loin que la CEDH. Il existe des raisons à cette situation. Les commissariats ne sont pas organisés pour cela, nous le savons, mais une enquête qui démarre mal n’aboutit à rien. Lorsque nous formulons une demande d’acte devant le juge d’instruction pour une analyse du matériel informatique, on nous oppose le respect de la vie privée ou le fait que la plainte initiale ne mentionnait pas l’éventualité d’éléments photographiques sur le téléphone du père. Il faudrait donc tout anticiper dans la plainte, sinon le juge d’instruction n’agira pas ? L’examen du matériel informatique et des publications sur les réseaux sociaux me semble fondamental. L’enquête devrait aussi inclure un contact avec le psychologue ou le pédiatre qui suit l’enfant, au lieu de faire appel à un psychologue inconnu de l’enfant, souvent issu d’associations affichant de façon décomplexée des opinions sur l’aliénation parentale. Pensez-vous vraiment que l’enfant, qui a déjà eu du mal à parler, va tout dévoiler à un psychologue qui débarque de la lune ? Bien sûr que non.

Il est également très important d’enquêter sur l’environnement de l’auteur présumé. L’audition de la famille antérieure, si elle existe, est fondamentale. Nombre de mères nous rapportent que l’auteur a déjà commis des faits similaires sur l’enfant d’une autre compagne, mais que cette dernière, terrorisée, ne fera pas d’attestation signée à la mère protectrice et ne sera jamais interrogée. Il existe par ailleurs des points d’entrée connus dans l’inceste, comme les violences conjugales – le risque de passage à l’acte incestueux est bien connu – ou le contrôle coercitif. Cette dernière notion est certes émergente, mais importante. En effet, lorsqu’un père soupçonné d’inceste a une personnalité contrôlante, des signaux devraient alerter les enquêteurs, comme le dépôt de plusieurs dizaines de plaintes pour non-représentation d’enfant. Enfin, le matériel informatique et le profil en ligne permettent de connaître l’environnement de la personne soupçonnée.

Mon troisième axe concerne la nécessité de légiférer sur les délais. Dans ces affaires, nous faisons face à un parquet fantôme. Après le dépôt d’une plainte, nous n’avons plus aucune nouvelle du parquet. En tant qu’avocats, nous envoyons de nombreuses lettres recommandées afin de savoir où en est le dossier. Le parquet n’est soumis à aucun délai pour agir.

On nous dit qu’après trois mois, la plainte est classée sans suite, mais ce n’est pas si simple, car nous avons besoin de savoir si une enquête a commencé. Un classement sans suite formel nous permettrait de déposer une plainte avec constitution de partie civile sans perdre de temps. Si trois mois se sont écoulés, nous aimerions être sûrs qu’une enquête n’est pas en cours. Le dépôt d’une plainte avec constitution de partie civile n’est pas du tout apprécié lorsqu’une enquête est en cours, mais, à titre personnel, je le fais tout de même.

Inversement, ce parquet est aussi fantôme lorsqu’un soupçon sur un parent est totalement infondé. Ce parent ne reçoit jamais de notification de classement sans suite, ce qui suspend ses droits au civil et le plonge dans une grande souffrance. J’ai actuellement le cas d’un père dont la vie est ruinée par un soupçon qui ne tient pas, mais le parquet reste sourd à mes courriers recommandés mensuels. Cette situation ne peut plus durer. Il faut fixer des délais de réponse au parquet concernant les suites données à une plainte ou la clarification de la situation d’un parent injustement soupçonné.

Mon quatrième axe, le plus important à mes yeux étant donné mon combat contre les placements injustifiés, est la création d’un statut du parent protecteur, le plus souvent la mère. Nous sommes arrivés à une situation absurde : lorsque la mère relaie la parole de l’enfant, on l’accuse de priver l’enfant de son père. Or, on va également priver l’enfant de sa mère, en le plaçant ou en transférant sa résidence chez le père. L’enfant qui a parlé subit ainsi une double peine en perdant son parent protecteur. Puisque la mère a privé l’enfant du père, on le prive de sa mère ! Le nombre d’enfants qui se reconstruisaient, car ils étaient protégés, et qui sont placés en foyer, en famille d’accueil ou chez l’agresseur est sidérant.

Il devrait être impossible, lorsqu’un juge des enfants est saisi, de considérer que la mère est un danger parce qu’elle relaie la parole de l’enfant. De même, il devrait être impossible de décider d’un placement chez l’autre parent et de prononcer un transfert de résidence dans ces conditions. Un placement ne devrait pas priver un enfant de son parent si ce dernier est protecteur et ne représente pas un danger. Ces situations constituent un réservoir à placements abusifs. Or, au regard de l’état de l’aide sociale à l’enfance (ASE), il faudrait commencer par essayer de couper ce robinet afin de ne pas se plaindre qu’en aval, il n’est plus possible de gérer les placements. La situation en France est telle qu’on se retrouve à placer des enfants qui ne devraient pas l’être, au détriment de ceux qui en ont réellement besoin.

Mon cinquième et dernier axe concerne la non-représentation d’enfant. Ce délit, pour lequel les mères sont poursuivies, est la seule chose qui fonctionne en matière de protection de l’enfance. Quand il y a une plainte pour non-représentation d’enfant, là, le procureur bouge ! Lorsqu’une mère nous consulte parce que son enfant a révélé un inceste, nous passons 80 % de notre temps à sécuriser non par l’enfant, mais la situation de la mère pour lui éviter de perdre son enfant. C’est le comble de l’absurdité.

Plusieurs points pourraient être facilement améliorés. Il faudrait, par exemple, obliger au respect du décret n° 2021-1516 du 23 novembre 2021 et prévoir la nullité de la procédure si le procureur – qui là n’est plus fantôme ! – n’effectue pas les vérifications requises. Cela le rendra sans doute plus actif. Il est également nécessaire de définir l’état de nécessité, qui permettrait d’établir quand une mère est fondée à protéger son enfant. Un annuaire de spécialistes en pédopsychiatrie, traumatologie ou victimologie, trop peu nombreux, pourrait être créé. Si une mère saisissait l’un de ces professionnels, avait une attestation de cette rencontre et, a fortiori, obtenait un avis favorable, son état de nécessité serait prouvé et elle ne risquerait pas de poursuites pénales, qui poussent aujourd’hui certaines mères à prendre la fuite.

Je souhaite attirer votre attention sur le fait que, curieusement, on s’attaque au portefeuille des mères. Des astreintes sont fixées de manière anticipée par le juge aux affaires familiales sur la simple affirmation du père qu’il est sûr que la mère ne lui présentera pas l’enfant. Ces astreintes, qui se chiffrent parfois en milliers d’euros, ruinent des mères, qui s’exposent déjà à une peine de prison et à la perte de la garde de leur enfant. C’est hallucinant. S’ajoute à cela l’amende civile pour procédure abusive. Le portefeuille des mères est bien souvent plus vide que celui des pères, et pourtant, ce sont elles qui subissent ces mesures. Elles sont empêchées de parler, risquent de tout perdre – leur travail, leurs relations, leur santé – et peuvent de surcroît être ruinées. Que l’on ne vienne pas me parler de parent protecteur, car ce parent n’est pas protégé.

Pour illustrer mon propos, je voudrais vous parler d’une mère qui disposait de tous les éléments nécessaires. Ses deux filles étaient suivies par les plus grands traumatologues français, Muriel Salmona et Karen Sadlier. Nous avions également le journal intime d’une des jeunes filles, qui y racontait au fur et à mesure ce qu’elle subissait. Le père était également violent physiquement, ce qui était attesté par des certificats médicaux. Sur le plan sexuel, les faits étaient plus difficiles à prouver, mais nous avions tout de même le journal intime et les rapports extrêmement précis du Dr Salmona et de Mme Sadlier. Pour conclure, je souhaiterais vous lire un extrait de la décision par laquelle la Cour de cassation a approuvé le non-lieu prononcé à toutes les échelles pénales, permettant, par un tour de passe-passe, à cet homme de s’en sortir totalement blanchi :

« Au cas présent, de nombreux professionnels et spécialistes (médecins généralistes, pédiatres, psychiatres, psychologues, assistantes sociales, enquêtrices sociales) ont recueilli et analysé cette parole, exercice particulièrement délicat s’agissant de la dénonciation de violences et d’abus sexuels incestueux d’un père sur ses jeunes enfants. Il en résulte qu’aucun consensus ne se dégage sur la compréhension de cette situation familiale, une majorité des professionnels craignant une instrumentalisation des enfants par la mère dans le cadre d’un conflit conjugal, tandis que d’autres excluent cette hypothèse et considèrent que les enfants présentent des troubles psychotraumatiques majeurs, typiques des violences physiques ou sexuelles. De telles dissensions ne permettent pas de retenir que les déclarations des parties civiles sont corroborées par des éléments extérieurs susceptibles de constituer des charges suffisantes. »

Il nous est donc dit que nous n’avions donc pas assez d’éléments extérieurs. Que fallait-il de plus ? Un film en 3D ? On continue de chercher une preuve introuvable, et l’inceste ne pourra jamais être combattu efficacement ainsi.

Les dégâts de l’inceste, nous les connaissons. La Commission indépendante sur l’inceste et les violences sexuelles faites aux enfants (Ciivise) elle-même évalue son coût pour la santé à 10 milliards d’euros par an. Or, au regard de ce qu’on a fait de la Ciivise, du statut de parent protecteur, du trauma des enfants, des procureurs fantômes et de l’explosion des placements, je conclus que nous sommes dans une situation d’échec complet. Les solutions que j’ai esquissées ne coûtent pas cher et sont simples à mettre en œuvre. Visiblement, la volonté fait défaut.

Mme la présidente Maud Petit. Je vous remercie pour cette première prise de parole édifiante.

Me Marie Coiffard, avocate. Je remercie ma consœur pour son rapport très complet sur les difficultés que nous rencontrons en tant que professionnels de la justice.

Il y a évidemment, en premier lieu, un problème dans l’accueil de la parole des enfants. Il n’y aurait qu’environ 300 salles Mélanie en France, ce qui reste insuffisant. L’accès à ces structures devrait être garanti à tous les citoyens, ce qui n’est pas le cas sur tout le territoire. Les ressources dans les services de police judiciaire et de gendarmerie sont également insuffisantes. Allouer les moyens nécessaires constitue donc un point important.

Les unités d’accueil pédiatrique des enfants en danger (Uaped) sont à mon sens une solution efficace, car elles permettent une approche pluridisciplinaire du recueil de la parole de l’enfant, avec des médecins et des pédopsychiatres qui aident l’enfant à se sentir plus à l’aise. Il est en effet très impressionnant pour un enfant de se livrer dans de telles conditions. Souvent, l’audition est assez liminaire, et l’on nous oppose que l’enfant n’a rien dit. Si l’enfant dit « Maman m’a dit de vous le répéter », cette parole est déformée et interprétée comme une preuve d’aliénation, alors que la mère lui a simplement demandé de répéter ce qu’il lui avait confié. La difficulté réside aussi dans le prisme des enquêteurs : cherchent-ils la vérité ou une preuve d’aliénation, qui est sans doute plus confortable pour certains que d’imaginer un père commettant des violences sexuelles sur son enfant ? Concernant les Uaped, 145 seraient en cours de création tandis qu’une centaine sont déjà en place, ce qui est encore très peu. Cela représente un coût, mais c’est une nécessité.

S’agissant du recueil de la parole, la question du recours à un pédopsychiatre se pose dans le cadre de l’autorité parentale conjointe. Il est très difficile d’obtenir une autorité parentale exclusive pendant une enquête, même lorsqu’il y a des poursuites. Le parent accusé fait souvent obstacle au suivi de l’enfant dans des structures spécialisées. Nous nous retrouvons alors face à des centres médico-psychologiques (CMP) sans place, à des psychologues dont le coût est un obstacle ou au blocage du parent accusé concernant le recours à un pédopsychiatre dont les séances sont remboursées. Pendant ce temps, l’enfant n’est pas pris en charge et le recueil de sa parole dans de bonnes conditions est compromis.

Je rejoins ma consœur sur la question des expertises. Celles qui sont ordonnées par le juge aux affaires familiales ou dans le cadre de l’assistance éducative sont menées par des psychologues cliniciens non spécialisés. Nous nous retrouvons souvent avec des expertises basées sur des entretiens de moins de deux heures avec le parent protecteur, dont les conclusions catastrophiques nous suivront tout au long de la procédure. Il est extrêmement compliqué de se défaire d’une expertise intervenant au départ d’une procédure, car elle est constamment reprise. Même en démontrant que certains éléments sont faux ou ont été omis, il est très difficile de renverser la vapeur. Il faudrait réfléchir à un système pour encadrer ces expertises, peut-être en imposant un nombre minimal d’entretiens. En moins de deux heures, on ne peut pas cerner toute une personnalité.

J’ai un dossier en cours où, dans un contexte de contrôle coercitif exercé par le père et de violences sexuelles, j’ai été contrainte de correctionnaliser l’affaire par une citation directe, car je ne pouvais pas attendre cinq ans l’issue d’une instruction dans le cadre d’une plainte avec constitution de partie civile. J’en suis réduite à faire des choix dramatiques, car nous n’avons pas le temps d’attendre cinq ans pour obtenir une protection.

Ce dossier, qui comporte un certain nombre d’éléments particulièrement choquants. L’enquête pénale a été classée sans suite, alors que la parole de l’enfant, âgée de 8 ans et demi, est constante et qu’elle a mimé les actes de son père en audition – des photos ont été insérées au procès-verbal. Le père a reconnu lui appliquer de la crème pour nourrisson sur la vulve à l’âge de 8 ans. Trois témoins de sa propre famille évoquent des agressions sexuelles subies dans le temps de l’enfance. Du contenu pédopornographique a été trouvé, ainsi que des preuves de consommation de prostituées, potentiellement jeunes, via des réseaux de proxénétisme. Malgré tout cela, l’affaire a été classée sans suite.

J’ai reçu, il y a quelques jours, une expertise au registre extrêmement genré, opposant une femme « théâtrale » à un « bon père de famille ». Notons que quarante-sept plaintes pour non-présentation d’enfants ont été déposées, avec citation directe. Entre les commissariats, les tribunaux et la cour d’appel, je gère à peu près huit procédures en même temps. Il faut imaginer l’impact pour cette femme, attaquée de toute part sur le plan de l’assistance éducative, du pénal et des affaires familiales. L’experte écrit : « Nous écartons très rapidement la question de l’emprise qu’elle tente d’avancer, d’ailleurs sans grande conviction. » Cette experte écarte la notion d’emprise de la façon suivante : « Brandir les notions d’emprise et de naïveté pour expliquer la durée d’une telle situation semble peu convaincant lorsqu’elle émane d’un sujet affirmé, intelligent, autonome et présentant de très bonnes capacités d’adaptation et de réflexion. » Autrement dit, si vous êtes intelligente, vous ne pouvez pas être sous emprise.

Concernant la question sexuelle, cette experte, qui intervient auprès du tribunal de Paris et est nommée par une juge des enfants, écrit : « Point de crispation passé entre les adultes, elle est devenue, à tort ou à raison, le point de fixation des enfants, qui apparaissent comme des ventriloques maternelles, dont il ne sort rien de singulier. Concernant les violences sexuelles sur les enfants, qui embolisent littéralement les entretiens, madame est en continu dans l’insinuation et la suggestion, monsieur dit son effondrement suite à de telles mises en cause, à la garde à vue subie, à la procédure pénale et aux investigations dont il a fait l’objet ». Je note qu’il y a un empressement à dire, qui est ensuite retourné contre les enfants et la mère au prétexte que cet empressement serait le signe que les enfants sont conditionnés.

Le passage qui m’a le plus choqué est le suivant : « Rappelons enfin que la plainte a fait l’objet d’un classement sans suite au terme d’une longue investigation, ce qui devrait impliquer que madame, ni personne d’ailleurs, ne s’appuie désormais sur cette procédure passée pour structurer un discours sur le père des enfants. L’établissement d’une vérité judiciaire n’a actuellement aucun impact sur madame, qui continue de considérer monsieur comme un violeur violent détruisant ses enfants. Ou bien la vérité judiciaire établie continue à être niée, ou bien la vérité judiciaire est désormais admise par madame à titre régulateur. » Un expert judiciaire qualifie donc un classement sans suite – qui est un acte d’administration relevant de l’opportunité des poursuites – de « vérité judiciaire ».

Au regard de ces éléments, j’espérais une écoute de la part du juge des enfants, qui m’a pourtant indiqué que je devais revoir les fondements du droit, affirmant qu’un classement sans suite constituait une vérité judiciaire. Je m’attendais, face à des magistrats et des consœurs, à recevoir un certain soutien. J’aurais dû apporter la jurisprudence de la Cour de cassation de 1972, qui rappelle que le classement sans suite n’est pas une vérité judiciaire.

Alors que j’ai fait citer directement le père pour agression sexuelle incestueuse, des juges lui restituent progressivement ses droits. Où allons-nous si, dans quelques mois, il est condamné, ce qui est possible au vu des éléments du dossier ? Il y a un manque de logique et de bon sens.

Je sais que je retrouverai cette expertise de 46 pages pendant des années, sachant que l’experte a davantage vu le père – plus de quatre heures – que ma cliente et les enfants réunis. Lorsque j’ai plaidé le déséquilibre notoire, on m’a opposé que, si le déséquilibre avait été à l’avantage de ma cliente, je n’aurais rien dit. J’ajoute que cette expertise ne repose sur aucune évaluation ou méthode, mais est composée exclusivement de ressentis, de on-dit et de contre-vérités. Il est très difficile d’obtenir des contre-expertises, qui sont souvent vues avec défiance. L’expertise constitue donc un vrai sujet et il est nécessaire que des personnes expertes les réalisent, avec un accueil équilibré de la parole de tous, lorsqu’il est question de violences intrafamiliales ou sexuelles.

La communication entre les juges est également un enjeu. En tant que professionnels auxiliaires de justice, nous nous retrouvons parfois dans des positions complexes, car nous sommes confrontés à une injonction paradoxale : défendre notre client – et donc dire tous les éléments pour protéger l’enfant devant un juge civil – tout en n’ayant pas le droit de véritablement communiquer les éléments présents dans les plaintes pénales en raison du secret de l’enquête. Lorsque le parquet ne nous autorise pas à communiquer les éléments, notamment relatifs à l’audition des enfants, dont nous disposons, nous nous retrouvons face à un juge aux affaires familiales qui ne nous croit pas nécessairement ou qui ne se rend pas compte de l’étendue des faits. La difficulté vient également du fait que révéler ces éléments ne relève pas de notre rôle, car c’est au juge pénal de parler avec le juge civil, notamment le juge aux affaires familiales. Peut-être que la communication est meilleure dans certains barreaux. S’il arrive que le juge des enfants communique avec le juge pénal, le juge des affaires familiales est, quant à lui, très exclu. Il faudrait un véritable pôle où le juge pénal, le juge civil et le juge de l’assistance éducative pourraient véritablement échanger et accéder aux informations pénales pour éclairer utilement leurs décisions.

Concernant l’assistance éducative, nombre de mes clientes demandent pourquoi les dossiers d’assistance éducative ne sont pas communiqués aux justiciables. Si je peux entendre que les e-mails entre les magistrats et l’assistance éducative en milieu ouvert (AEMO) doivent rester internes au tribunal, je ne comprends pas pourquoi il est illégal, en tant qu’avocat, de transmettre aux clients les rapports des éducateurs. Soit nous devons leur faire consulter au cabinet des rapports de plusieurs dizaines de pages qui concernent leur vie, soit ils doivent prendre rendez-vous au tribunal pour les examiner. Une communication des dossiers d’assistance éducative représenterait un faible enjeu financier. Lorsque ces dossiers ne sont pas dématérialisés, ce qui arrive de moins en moins souvent, leur consultation nécessite un déplacement, parfois dans une autre juridiction, aux frais du justiciable. S’agissant des notes d’AEMO, des expertises et des rapports, nous pourrions largement envisager une amélioration en permettant aux justiciables d’en disposer.

Par ailleurs, nombre de mes clientes ne savaient pas qu’elles avaient le droit de commander et de récupérer leurs dossiers pénaux une fois qu’un classement sans suite est intervenu. Une meilleure communication est par ailleurs nécessaire, car je continue d’attendre la communication de certaines procédures. J’ai récemment relancé une demande vieille de deux ans…

S’agissant des classements sans suite, nous nous rendons compte, la plupart du temps, que rien n’a été fait. J’ai déjà plaidé des dossiers faisant seulement trente pages. A contrario, les enquêtes comportent parfois tellement d’éléments que nous ne comprenons pas pourquoi une information judiciaire n’a pas été ouverte.

La question des espaces rencontre, qui sont saturés, est cruciale. Ils offrent en effet une mesure de protection indispensable pendant l’enquête pénale, en l’absence actuelle de mesures protectrices suffisantes et automatiques. L’une des mesures protectrices actuellement disponibles, le recours à un tiers de confiance, est problématique. Dans le dossier évoqué précédemment, la seule mesure protectrice était l’intervention d’un tiers de confiance de 10 heures à 18 heures le samedi et le dimanche. Or, il est difficile de trouver quelqu’un qui est disponible un week-end sur deux pendant 16 heures. Parfois, nous réfléchissons à la création d’associations pouvant occuper ce rôle. Mais, dans ce dossier, le père estimait qu’il lui revenait de choisir seul ce tiers de confiance. Il existe, en termes de droit, un flou sur ce point, censé relever d’une décision parentale conjointe. S’il n’y a pas d’accord, le juge aux affaires familiales est censé désigner un tiers de confiance, mais cette interprétation mériterait de faire l’objet d’une clarification. On pourrait par exemple envisager l’automaticité de rencontres en espaces-rencontre si les parents ne parviennent pas à un accord sur l’identité du tiers de confiance.

De même, le décret n° 2021-1516 du 23 novembre 2021 sur la non-représentation d’enfant n’est pas clair. S’il est demandé au parquet de vérifier les allégations de violences et de danger, il ne mentionne pas une suspension des poursuites. Il est plutôt suivi – à ma connaissance, le parquet de Versailles a plutôt tendance à classer ces plaintes pendant le temps de l’enquête pénale sur des faits d’inceste –, malgré des exceptions. Se tiennent encore des gardes à vue pour non-représentation d’enfant sur le temps de l’enquête pénale pour des faits incestueux. Néanmoins, le texte n’est pas clair et n’empêche pas les citations directes pour non-représentation d’enfant pendant le temps d’une enquête pénale, qui encombrent les tribunaux et participent à la pressurisation procédurale.

Me Myriam Guedj Benayoum, avocate. Je commencerai par vous expliquer ce qu’est le cycle infernal du parent protecteur. Un parent recueille la parole de son enfant – souvent jeune, car l’enfant parle soit très tôt, soit très tard, une fois devenu adulte –, qui s’exprime avec ses propres mots. Au départ, ce parent ne veut pas y croire et cherche d’autres explications, car il ne veut pas que la personne qu’il a choisie pour être le père ou la mère de son enfant soit un agresseur sexuel. « Tu es bien sûr ? C’est bien lui ? Tu as bien compris ? » demandera le parent protecteur à l’enfant qui dénonce.

J’emploie le terme de « parent protecteur » et non de « mère protectrice », car, bien que les mères soient majoritaires, les pères protecteurs subissent exactement les mêmes violences institutionnelles quand ils décident de porter la parole de leur enfant. Après ce temps de déni, la volonté de protéger son enfant s’impose.

Le parent consulte un médecin, un pédiatre ou une association. Le médecin ou le pédiatre, peu informés, feront un signalement ou conseilleront au parent protecteur de porter plainte. L’association, qui connaît davantage les rouages institutionnels autour de l’inceste, l’enverra chez un avocat ou directement porter plainte. Toutefois, si ce parent protecteur ne consulte pas un professionnel au fait des rouages institutionnels, un de nos confrères saisira immédiatement le juge aux affaires familiales pour faire retirer les droits au père ou à la mère incestueuse – parce que c’est logique – et la plainte sera déposée auprès du commissariat ou de la gendarmerie.

Comme l’ont dit mes consœurs, les enquêtes pour violences sexuelles sur mineurs sont bâclées. Ce n’est pas par manque de volonté, mais par manque de moyens, qui sont alloués en priorité à d’autres d’affaires, concernant le blanchiment d’argent ou les stupéfiants. C’est la conséquence du déni sociétal face à ces violences physiques et sexuelles sur les enfants. Comment imaginer, dans le pays des droits de l’homme, qu’un enfant sur dix soit agressé sexuellement, qu’un enfant sur cinq soit incestué, qu’un enfant meure tous les quatre jours sous les coups de ses proches et qu’un enfant soit agressé sexuellement toutes les trois minutes ? C’est impossible à concevoir. Face à ces chiffres établis, la société préfère imaginer un parent protecteur hystérique, fou et manipulateur plutôt qu’un bon père de famille, bien sous tous rapports, agresseur.

Le parent saisit le juge aux affaires familiales, dépose plainte et consulte un avocat, qui lui dira peut-être qu’il ne fallait surtout pas saisir le juge aux affaires familiales, car un classement sans suite est décidé dans plus de 74 % des cas dans ce type d’affaires, voire dans plus de 98 % en cas de suspicion d’inceste. Une fois devant le juge aux affaires familiales, ce dernier devra statuer sur une demande qui n’a plus lieu d’être. Le parent protecteur indiquera son refus de remettre l’enfant à son agresseur : « Il faudra me passer sur le corps ». Et nous lui répondrons : « Mais on va vous passer le corps ».

Le classement sans suite sera prononcé et le parquet, estimant qu’un enfant qui révèle des faits, avérés ou non, signale un problème familial, transmettra le dossier au juge des enfants pour diligenter une mesure judiciaire d’investigation. En parallèle, le juge aux affaires familiales se retrouve face à des conclusions assez tonitruantes de l’avocat du parent protecteur, avec, bien souvent, une demande de retrait de l’autorité parentale et des droits, appuyés par des attestions médicales, à mettre en regard d’un classement sans suite. Le juge aux affaires familiales indiquera donc au parent protecteur qu’il ne peut pas accéder à sa demande.

Parfois, la situation est si violente que le père récupère les droits, voire l’exercice exclusif de l’autorité parentale. C’est alors que commence le deuxième cycle pour le parent protecteur. Il ne comprend pas ce qui lui arrive. Il a cru son enfant, il a cru que l’État, la justice et les Uaped le protégeraient, et il se retrouve désenfanté et son enfant est confié au parent qu’il dénonçait. Il devient alors exactement ce que le parent agresseur attend de lui, à savoir hystérique et procédurier. Il écrit sur les réseaux sociaux, à la première dame ou encore au ministre de la justice. Tous ces courriers seront transmis au parquet, puis au juge des enfants. Il devra consulter lui-même un spécialiste, puisqu’après le premier choc, il en subit un deuxième : non seulement on ne croit pas ce qui a été révélé, mais on le punit en le privant de son enfant. Lorsqu’il devient très procédurier, le parent protecteur déposera une plainte avec constitution de partie civile ou portera plainte pour les violences conjugales qu’il n’a jamais évoquées, en espérant que cela appuiera son dossier, mais ce sera tout le contraire.

Nous arrivons alors devant le juge des enfants, et c’est là que la situation devient catastrophique. Je vais oser le dire : ils ont tout pouvoir. Au-delà du juge des enfants, ce sont les associations et l’ASE qui ont tout pouvoir. Une enquête sera menée dans ce contexte, avec un parent violenté psychologiquement et effrayé, qui pense que les éducateurs vont l’aider. Or, ces derniers répondront qu’ils ne sont pas là pour ça et que l’affaire a été classée sans suite. Des magistrats disent même que le père a été « blanchi ». Le parent continuera de parler, de montrer des expertises qui accréditent parfois les propos de l’enfant, mais rien n’y fait. Six mois plus tard, le parent arrive devant le juge des enfants avec un rapport d’investigation judiciaire catastrophique. Si le parent protecteur n’avait pas déjà perdu ses droits devant le juge aux affaires familiales, il les perd à ce moment-là. L’enfant est placé, soit en lieu neutre, soit chez le parent agresseur. Il est alors impossible de revenir en arrière, sauf de façon exceptionnelle ou après des années de bataille.

Il s’agit de la seule audience, en France, où il n’y a pas de contradictoire. Les rapports de l’ASE, des associations « sous-traitantes » ou des experts sont déposés la veille ou le jour même de l’audience. Vous ne pouvez pas les discuter. Vous n’avez aucun pouvoir, en tant que citoyen ou conseil du citoyen, de faire des dires pour contester ce qui est écrit. L’ASE, les associations ou les experts ont un pouvoir absolu, car rien de ce qu’ils écrivent ne sera contesté. Les plaintes déposées contre eux sont classées sans suite, et le parent qui a osé les enregistrer pour prouver leurs mensonges est puni. C’est un no man’s land judiciaire. Devant le juge des enfants, il n’y a pas de contradictoire. Certes, il y a une audience, nous pouvons parler, apporter des pièces, mais elles ne seront pas lues. La contre-expertise n’existe pas ; elle est systématiquement refusée et il est même très mal vu de la demander.

Mme la présidente Maud Petit. Pourriez-vous préciser votre propos lorsque vous indiquez que vous pouvez vous exprimer, mais qu’il n’y a pas de contradictoire ?

Me Myriam Guedj Benayoum. Le contradictoire s’exerce avant l’audience. Dans le cadre d’une expertise pour des intérêts civils, par exemple, l’expert vous soumet ce que l’on nomme un pré-rapport. Vous et la partie adverse avez alors la possibilité d’apporter des éléments et de contredire ce rapport, preuves à l’appui. L’expert établit ensuite un rapport définitif, qui sera discuté lors de l’audience.

Devant le juge des enfants, cette étape n’existe pas. Comme je l’ai indiqué, le rapport vous est communiqué la veille, l’avant-veille ou, bien souvent, le jour même de l’audience, et il n’est pas discutable. Même si vous apportez des éléments le jour de l’audience – car on peut bien sûr discuter durant l’audience, qui est dite contradictoire – ce rapport est figé. Il n’a pas été débattu préalablement avec l’expert et en contradiction avec la partie adverse.

Je reviendrai sur ces expertises, où il arrive même que les experts ne suivent pas les directives des juges des enfants ou des juges aux affaires familiales. On leur demande, par exemple, de voir chaque parent avec l’enfant, mais ils ne le font pas. Parfois, ils ne reçoivent même pas l’enfant. Pour autant, leur expertise est considérée comme un blanc-seing, gravée dans le marbre et demeurera immuable tout au long de la procédure devant le juge des enfants, qui durera des années. Ces experts sont bien connus et ont déjà été cités.

Lors de l’audience, l’image du parent protecteur devient alors quasi indélébile. S’il s’agit d’un père protecteur, il est souvent qualifié de « pervers » ; si c’est une mère protectrice, elle est souvent taxée d’« hystérique ». Ces parents le deviennent d’ailleurs de plus en plus, voulant à tout prix protéger leur enfant, ils ne comprennent pas la situation et se persuadent que quelqu’un finira bien par croire leur enfant. Ils ne peuvent imaginer que, dans un pays comme le nôtre, la parole de leur enfant puisse ne pas être crue.

Voilà pour le cycle infernal dans lequel est pris le parent protecteur. En définitive, non seulement ce dernier est une victime, mais il ne bénéficie pas, lui, de la présomption d’innocence. Pour lui, le jugement est direct ; cette présomption n’existe pas. Mais le plus grave est que l’enfant devra s’adapter et vivre, ou survivre, auprès du parent agresseur ou du parent qui, sans être lui-même l’agresseur, laisse le grand-père ou la grand-mère commettre les faits – une situation de plus en plus fréquente, car on protège aussi de plus en plus les grands-parents.

La procédure Mélanie n’a de Mélanie que le nom dans la plupart des 300 salles qui existent.

Un premier exemple récent concerne une jeune fille dénonçant un inceste familial, accompagnée de ses deux parents. Cette jeune fille, qui présente un trouble autistique, est suivie par un éducateur qui, heureusement, a pu assister à l’audition, qui fut lunaire. L’audition Mélanie obéit en principe à quelques règles, notamment le fait que l’enquêteur ne doit pas être en tenue et que des jouets doivent être mis à la disposition de l’enfant, car ils ont une importance particulière dans le cadre de l’audition. En l’occurrence, l’enquêtrice avait décidé de n’installer aucun jouet pour ne pas « perturber » l’enfant, qui, bien qu’ayant un trouble autistique, était tout à fait capable de montrer les faits dénoncés à l’aide d’une poupée. De plus, l’enquêtrice est restée en tenue pour l’impressionner et l’a questionnée assise en lui interdisant de bouger. Ces faits se sont passés récemment.

Un deuxième exemple concerne une jeune fille de 14 ans, à qui l’on a demandé : « Mais enfin, pourquoi n’as-tu pas crié ? Pourquoi n’es-tu pas partie ? Pourquoi ne l’as-tu pas repoussé ? » Ces faits se sont déroulés il y a quinze jours. Je crois que tout le monde ici s’est formé au psychotraumatisme et à la dissociation. L’enquêtrice était également une femme. Comment imaginer qu’aujourd’hui encore, dans des lieux d’audition dits Mélanie, où le personnel est censé être formé, on peut entendre de telles réflexions ? L’argument de la jupe courte, il y a longtemps que je ne l’entends plus : voilà l’avancée.

Mme la présidente Maud Petit. Ce que vous racontez est lunaire. Après toutes ces années où l’on parle de MeToo et de MeTooInceste, on a peine à entendre et à réaliser que de tels comportements, attitudes et pressions existent encore. Comment peut-on l’expliquer ?

Me Myriam Guedj Benayoum. On en revient au fait que nous sommes dans l’impensé : ces gens-là ne veulent pas voir que cela existe. Il est préférable pour eux que la « petite menteuse » de 14 ans n’ait pas été victime d’inceste, ou que la jeune fille avec un trouble autistique ait tout inventé, parce que la réalité est trop violente, ou parce qu’ils ont été déformés par ce concept de syndrome d’aliénation parentale. Il faut de la formation, mais, avant, il faut avant tout de la « désinformation », car la discussion est presque impossible avec ces personnes, qui sont absolument sûres de ce qu’elles avancent et que les mères sont des hystériques. Nous sommes toutes des hystériques pour elles, jusqu’au jour où cela leur arrive, bien sûr.

Concernant les salles Mélanie, nous sommes ici pour parler de ce qui ne va pas, mais il existe bien entendu des endroits où les enquêteurs sont exceptionnels. Je pense à une affaire à Paris, justement, pendant les fêtes de Noël, avec une enquêtrice remarquable. Cela existe, et si cela existe, c’est que nous pouvons en avoir beaucoup plus. Et, comme par hasard, lorsque nous avons affaire à ces enquêteurs exceptionnels – car beaucoup repose sur eux –, nous aboutissons à des instructions, et non à des classements sans suite. Mais cela relève du hasard…

Mme la présidente Maud Petit. Le rapporteur souhaiterait rebondir sur ce que vous avez dit précédemment.

M. Christian Baptiste, rapporteur. Nous sommes ici pour enquêter sur les dysfonctionnements du système judiciaire concernant l’inceste parental. Vous soulignez qu’effectivement, par endroits, le système fonctionne grâce à des enquêteurs exceptionnels. Ce caractère exceptionnel est-il lié purement et simplement à leur conscience professionnelle ou est-il le fruit d’une formation particulière ? La directrice de la Ciivise nous a bien fait comprendre que les premières auditions sont extrêmement importantes et que tout dépend de la formation des personnes qui les mènent, qu’il s’agisse d’un gendarme, d’un policier ou d’un magistrat. Qu’est-ce qui caractérise l’approche positive de ces enquêteurs ?

Me Myriam Guedj Benayoum. Je dirais que ce qui fait la différence est multifactoriel. Premièrement, sa personnalité : la personne n’est pas dans le déni et sait que ces faits existent. Deuxièmement, elle a reçu une formation, et non une « désinformation ». Troisièmement, elle fait preuve de ténacité. Ces personnes font en effet un travail exceptionnel qui va au-delà de ce qu’on leur demande et mènent de vraies enquêtes, qui finissent par aboutir. C’est bien la preuve que, lorsque nous avons de tels enquêteurs, nous obtenons des mises en examen, des instructions et des procès. Quatrièmement, un facteur non négligeable, connu de toutes nos instances, est le manque de moyens. Ces enquêteurs ont-ils le temps de se consacrer à une affaire ? Leur chef de service le leur permet-il ? C’est l’une des raisons des nombreux classements sans suite.

J’ai écouté la directrice de la Ciivise et, à l’entendre, je me demande ce que nous faisons ici. Elle affirme que 73 % des recommandations seraient appliquées. Mes consœurs et moi-même n’avons pas constaté cela sur le terrain. Elle dit en outre que les magistrats réfléchissent avant de classer sans suite. Or, je ne suis pas sûre que cela soit vrai. Ils n’ont pas le temps, et ce sont parfois les auditeurs de justice qui classent les affaires. Je ne suis donc absolument pas d’accord avec ce qu’a dit la directrice de la Ciivise. Nous ne vivons absolument pas sur le terrain l’évolution dont elle a parlé.

M. Christian Baptiste, rapporteur. Pouvons-nous avoir le nom de ces enquêteurs qui font correctement leur travail, afin de les auditionner ?

Me Myriam Guedj Benayoum. Je vous communiquerai ces noms avec plaisir.

Me Marie Coiffard. Les moyens constituent effectivement un enjeu primordial. J’ai eu une discussion tout à fait informelle avec un officier assez haut placé de la brigade de protection des mineurs (BPM) à Paris. Je tentais de lui exposer ma vision d’avocate sur ces dossiers, et il ne se rendait pas compte de ce qui se passait après les classements sans suite. Il m’expliquait devoir traiter 600 dossiers de viol, tout en manquant de personnel. Il y a un réel manque de moyens.

Un problème de formation existe chez des enquêteurs et, parfois, des magistrats, mais il ne faut pas en faire une généralité. Les moyens alloués, notamment aux avocats, constituent un vrai sujet. Lorsqu’un client a les moyens de mettre en place un suivi avec un psychiatre de renom, de payer un éducateur libéral pour mener des investigations ou de financer une expertise privée, il s’en sort mieux. Au contraire, quand une personne n’a aucun financement, même pour les honoraires d’avocat, elle dépend de l’aide juridictionnelle. Or, quand nous traitons des dossiers à l’aide juridictionnelle, la rémunération est si faible que c’est quasiment comme si nous payions pour pouvoir défendre nos clients. La question des moyens est donc au cœur du sujet. Les torts sont partagés, mais cette difficulté financière est le point central qui nous lie tous.

Me Myriam Guedj Benayoum. Les moyens sont aussi un choix, car, lorsque le même procureur et le même service d’enquête traitent un dossier de stupéfiants, je peux vous assurer que les moyens alloués sont plus importants.

S’agissant des Uaped, je ne suis pas sûre que tous les personnels y travaillant sont formés au psychotraumatisme, malgré ce qui nous est affirmé. Lors de la dernière réunion d’information des Uaped avec les magistrats à Toulouse, un juge des enfants a déclaré qu’exerçant cette fonction depuis des années, il sait très bien que, quand une mère porte plainte pour violence conjugale, une plainte pour inceste suivra. « Je connais déjà l’issue, je sais à qui j’ai affaire », a-t-il déclaré. Aucune personne de l’Uaped n’a réagi. Il n’est pas du tout acquis dans la mentalité des magistrats qu’un homme, une femme ou un grand-père agresseur peut aussi être auteur de violences conjugales. Cela peut être de la violence coercitive, et heureusement, deux magistrats travaillent beaucoup sur ce sujet. J’espère que cela avancera, car c’est vraiment le nœud du problème.

J’ai évoqué le rôle de l’ASE et des associations face au juge des enfants, lui aussi complètement débordé. Il gère un nombre de dossiers considérable et s’appuie donc de façon inconditionnelle sur l’ASE ou les associations. Il peut penser : « Pourquoi ces personnes mentiraient-elles ? Elles sont là pour l’enfant, pas contre lui ». Le rapport d’Isabelle Santiago montre le désastre de la protection de l’enfance. Le dossier de Châteauroux, où je me suis rendue il n’y a pas longtemps, en est un symbole. Quand il s’agit de l’ASE, nous avons moins de craintes, mais les associations, elles, ont tous les pouvoirs. Et les placements rapporte de l’argent.

Mme la présidente Maud Petit. C’est effectivement une chose dont j’avais entendu parler en 2017. Quand on m’a parlé pour la première fois de l’ASE, cet aspect a été évoqué : le placement rapporte. C’est un sujet qui semble tabou, mais il y a là matière à creuser.

Me Myriam Guedj Benayoum. Il y a un véritable sujet à creuser. Car si l’ASE emploie des personnels qui sont, pour faire simple, des fonctionnaires, ce n’est pas le cas des associations. Elles ne sont pas à but lucratif, mais presque. C’est un business, madame la députée.

Mme la présidente Maud Petit. Je cède la parole à Mme Ségolène Amiot.

Mme Ségolène Amiot (LFI-NFP). Vous avez traité de la question de la violence coercitive, en disant que des évolutions étaient nécessaires. Pourriez-vous être un peu plus précise ?

Me Myriam Guedj Benayoum. Aujourd’hui, la violence coercitive n’est pas reconnue par le code pénal, mais nous savons qu’elle existe et nous comprenons son fonctionnement. Elle a été documentée scientifiquement, et des magistrats ont déjà pris des décisions en la reconnaissant malgré tout. La violence coercitive est un ensemble de violences mises en place par le parent dit « pervers », qui conditionne le parent victime à une certaine manière de fonctionner, le rendant incapable de se protéger et de protéger sa famille. C’est un résumé, mais il est très intéressant de travailler sur cette forme de violence qui ne se voit pas.

Je terminerai rapidement en évoquant deux cas connus de parents en fuite.

Le premier cas est celui de Priscilla Majani, une mère, que j’ai eu la fierté de défendre, qui s’est enfuie avec sa fille pendant des années pour la protéger de l’inceste paternel, car elle a très vite compris qu’elle ne serait pas protégée. Beaucoup de parents font ce choix. Elle a été retrouvée et emprisonnée. Heureusement, sa fille a été protégée par l’État suisse et n’a pas été remise au père.

Je ne détaillerai pas toute la situation en France, notamment au tribunal judiciaire de Toulon, où ce fut catastrophique : elle avait été condamnée pour non-représentation d’enfant, soustraction d’enfant et dénonciation calomnieuse. Nous avons pu apporter des éléments prouvant que Mme Majani n’était pas partie pour priver le père de son enfant, mais bien parce que son enfant disait des choses graves et qu’elle voulait la protéger. En cour d’appel, nous avons obtenu une relaxe pour les dénonciations calomnieuses, la décision précisant que Mme Majani n’avait fait que rapporter les paroles de l’enfant et ne cherchait qu’à la protéger. Je vous passe les témoignages des autres enfants du père, qui n’avaient pas été interrogés lors du classement sans suite. En revanche, elle a été lourdement condamnée pour la soustraction d’enfant.

Pour moi, ce jugement est « schizophrénique ». Si, à Toulon, ce fut un enfer, nous avons vraiment pu plaider notre dossier au sein de la cour d’appel d’Aix-en-Provence, apporter nos éléments et faire venir des témoins. La même présidente a pris la décision de relaxer Mme Majani pour dénonciations calomnieuses avec une argumentation de plusieurs pages, mais l’a en revanche sanctionnée pour soustraction d’enfant au motif qu’elle n’avait pas respecté les décisions de justice. C’est un autre point à travailler : les magistrats ne supportent pas qu’un citoyen ne respecte pas les décisions de justice. On a demandé à Mme Majani de remettre l’enfant au père, elle ne l’a pas fait, et donc, pour eux, l’état de nécessité n’existe pas.

Le deuxième cas est celui de Sarah Kadi, une mère protectrice qui a vécu le cycle infernal que j’ai décrit, mais qui, elle, n’a pas pu, pour diverses raisons, partir et protéger son enfant. La première fois que sa fille a parlé, elle avait 4 ans. Sa mère a fini par la remettre au père. Pourtant, des expertises parlaient d’un père mettant en place un climat incestuel, et d’autres concluaient que l’enfant n’avait pas été manipulée. On aurait donc pu protéger cet enfant, mais cela n’a pas été le cas. Un juge a dit à Mme Kadi qu’elle devait remettre son enfant au père, sous peine de ne plus la voir. Elle a donc remis son enfant à son père, pendant quatre ans. Sa fille n’a plus rien dit, les choses ont même l’air de bien se passer ; elle pense que le père s’est calmé du fait des procédures judiciaires.

Lorsque sa fille a eu 8 ans et alors qu’elle pensait que les faits avaient cessé, Mme Kadi a été entendue dans le cadre d’une enquête pour viol sur mineur pour lequel le père était mis en cause et placé en détention. En rentrant chez elle, elle a demandé à une psychologue comment annoncer à sa fille que son père est en prison, pensant que la nouvelle l’attristerait. La psychologue lui a conseillé de commencer à parler et de ne répondre qu’à ses questions. Elle n’a pas eu besoin d’en dire beaucoup. Quand elle a dit à sa fille : « Papa a fait une bêtise, il est en prison », la petite a tout de suite compris. Pour Mme Kadi, ce fut comme un tsunami. La petite lui a dit que les faits n’avaient en réalité jamais cessé.

Cette petite fille, que l’on voit dans le film d’Emmanuelle Béart, est très courageuse, tout comme sa mère. Aujourd’hui, elles sont à l’abri. Le père n’a plus de droits. Il est bien sûr sorti de prison – on ne garde pas trop en détention les auteurs de violences sexuelles, car ils ne sont pas considérés comme de grands dangers pour la société. La petite a pu changer de nom de famille. Elle est libre, si je puis dire, mais les violences ont eu lieu. La vie de Mme Kadi a été détruite et celle de sa fille également.

Je souhaitais parler de ce cas, car la procédure est terminée. Nous sommes aujourd’hui en procédure contre l’État. Malgré tout, l’État résiste. Nous savons que, pendant ces quatre années, le père a été condamné pour agression sexuelle sur mineur alors qu’il était surveillant dans un lycée. Alors que la mère a porté plainte pour inceste, le même parquet a renvoyé le père devant le tribunal correctionnel et l’a fait condamner. Or, cet homme allait chercher sa fille en portant un bracelet électronique, sans que ni la mère ni la fille ne le sachent.

Mme la présidente Maud Petit. Ce sont des preuves flagrantes du dysfonctionnement et de l’intérêt de cette commission d’enquête. Ce que vous racontez est absurde, et ce n’est pas la seule fois que cela arrive. Cette situation est à la fois extraordinaire et incompréhensible. La question de la multiplication des procédures contre l’État français se pose en effet. Je dois vous dire qu’une personne dans un ministère m’a dit un jour qu’il fallait poursuivre l’État, afin qu’il puisse enfin bouger et faire avancer les choses différemment. Tant que l’État français n’est pas régulièrement condamné, il ne bougera pas.

Me Myriam Guedj Benayoum. Pour vous répondre, Mme Kadi a eu l’immense chance d’être aidée par l’association Innocence en Danger et par ma consœur Marie Grimaud. Nous l’avons aidée gracieusement, car, sinon, elle n’aurait pas pu se le permettre, car ces procédures extrêmement onéreuses demandent beaucoup de travail. Sans l’aide de cette association, nous ne serions pas en procès contre l’État aujourd’hui.

Il est important de rappeler que les victimes sont ruinées psychologiquement, physiquement et financièrement, sans compter les années où elles n’ont pas pu travailler, soit pour protéger leur enfant, soit parce que c’était psychologiquement impossible. Il n’y a pas de prise en charge des soins pour les victimes. L’État ne paie pas de psychologues aux enfants victimes.

Me Marie Grimaud, avocate. En écoutant mes consœurs – avec lesquelles je suis en accord sur certains points et en désaccord sur d’autres – et en étant convoquée devant votre commission, je me suis posé la question suivante : quelle est ma place dans les dysfonctionnements judiciaires ? Nous venons de vous exposer les responsabilités policières et judiciaires, mais, mes chères consœurs, où est notre responsabilité à nous, en tant qu’avocats ?

Voyez-vous, dans le système de la protection de l’enfance, quand un enfant n’est pas protégé, c’est toute une chaîne qui n’a pas fonctionné. Et le point d’entrée de la chaîne judiciaire reste, la plupart du temps, nos cabinets. Il faut que vous preniez conscience qu’être avocat d’enfant victime est une place loin d’être facile. Au barreau de Paris, mon confrère et associé Rodolphe Costantino et moi sommes surnommés « les renégats ». Être avocat de victime, d’enfant ou de parent protecteur, ce n’est pas la gloire. Nous luttons essentiellement contre notre propre profession, contre nos ordres et contre l’État pour une revalorisation de l’aide juridictionnelle. Être ici devant vous, c’est aussi faire le choix du sacerdoce. Nos cabinets tiennent parce que quelques clients ont des capacités financières. Il faut aussi parler du véritable « business des victimes » auquel nous faisons face. Ne pensez pas qu’être avocat de victime fait de nous une grande et sympathique communauté. Ne pensez pas que les parents protecteurs ou les victimes constituent une communauté homogène. La violence est partout. Elle est avant tout dans nos ordres, dans nos cabinets. C’est important, car le traitement judiciaire va beaucoup dépendre de la qualité de nos conseils.

Ma consœur a dit tout à l’heure que certains confrères engagent des procédures par méconnaissance, non pas du droit – car en cette matière, la procédure pénale ou celle devant le juge aux affaires familiales sont simples et accessibles dès les premières années de droit –, mais des mécanismes qui ont mené à l’acte sexuel. Compte tenu de la grande difficulté, rappelée par mes consœurs, de caractériser matériellement ces faits délictuels ou criminels, les classements sans suite et les non-lieux sont nombreux. Pour autant, ils n’empêchent pas toujours la protection de l’enfant. J’ai pu obtenir la mise à l’abri d’enfants malgré de telles décisions. C’est bien l’avocat qui va impulser une grille de lecture et d’analyse auprès du magistrat, qu’il soit instructeur, procureur, juge aux affaires familiales ou juge des enfants. Il nous appartient, à nous, avocats, de nous former, d’adopter une approche clinique, analytique et pluridisciplinaire. Nous sommes les premiers artisans du succès ou de l’échec d’une procédure. Je ne voudrais pas que cela soit gommé de nos prises de parole.

Un magistrat, notamment un juge aux affaires familiales ou un juge des enfants, est ce que j’appelle un « généraliste ». Il doit appréhender des violences et des situations familiales protéiformes, avec des outils datés et une vision « de classe » de l’enfance en danger. On ne peut lui en vouloir, car il ne peut pas être spécialiste de tout. En revanche, l’avocat, lui, peut l’être. C’est à lui d’apporter aux magistrats un regard que je qualifierais de systémique sur une situation.

Depuis tout à l’heure, on vous a beaucoup parlé de la parole de l’enfant, de la manière dont elle est recueillie et des expertises. On s’est beaucoup focalisé sur l’enfant. Or, quand on connaît bien les dynamiques des incestes – car il n’y a pas un inceste typique, mais des      incestes –, on peut, depuis son cabinet, interroger ses clients, adopter une lecture systémique et désaxer la lecture du dossier de la seule parole de l’enfant. En effet, un juge aux affaires familiales n’est pas là pour caractériser ou matérialiser un acte sexuel ni un juge des enfants pour pointer une responsabilité parentale. Seul le juge pénal a cette fonction. Quand on revient aux fonctions et compétences de chacun, alors on peut naviguer dans ces dossiers. On ne plaide pas la caractérisation d’une violence sexuelle ou d’un inceste devant un juge aux affaires familiales ou un juge des enfants, mais devant le juge pénal.

En revanche, il existe de très nombreux outils d’investigation, tant au civil que devant le juge des enfants, qui sont sous-employés, sous-estimés ou mal connus des avocats. Ces outils permettent d’investiguer des systémies et des dynamiques familiales. Les incestes ne surviennent pas comme un éclair dans un ciel bleu. Il y a des dynamiques incestuelles, qui peuvent aboutir à des actes incestueux. Les premières paroles d’enfants révèlent rarement la matérialité d’un délit ou d’un crime sexuels, mais plutôt les premiers ingrédients d’un climat incestuel.

La difficulté pour l’avocat est de choisir sa stratégie : soit se lancer immédiatement dans un lourd processus judiciaire pour faire reconnaître un inceste, ce qui est souvent impossible à ce stade, soit utiliser d’autres outils pour prendre en charge cette dynamique incestuelle et éviter que les protagonistes – judiciaire, parentaux, sociaux – ne se figent dans une posture qui ne permettra plus de protéger l’enfant. Ce sont des manières différentes de penser les dossiers et d’accompagner les clients. Les deux méthodes sont importantes et doivent coexister.

C’est pourquoi, dans mon cabinet, nous avons beaucoup développé des outils extrajudiciaires, à savoir les procédures dites participatives. Le code civil nous permet de mettre en place nos propres investigations, de recueillir des expertises et de proposer des dossiers préparés au juge aux affaires familiales, au juge des enfants ou au procureur de la République. Ces outils existent dans le code de procédure civile et sont très sous-estimés par l’ensemble des avocats.

Mme la présidente Maud Petit. Ces procédures n’ont-elles pas un coût qui les rend inaccessibles pour certaines victimes ? N’est-ce pas cela qui freine leurs utilisations dans certaines situations ?

Me Marie Grimaud. Si nous sommes d’accord sur le fait que les incestes touchent tous les milieux, il nous faut aussi penser des outils pour tous les milieux.

On peut aujourd’hui repérer des incestes dans des milieux dits précarisés, mais je vous mets au défi de faire entrer un juge aux affaires familiales, un juge des enfants ou un procureur dans les familles des 7e, 8e ou 6e arrondissements de Paris. Or, les incestes y existent. Des faits de société comme l’affaire Epstein ou l’affaire des « hommes de la rue du Bac » nous rappellent cette distinction de classe et l’invisibilisation de bon nombre d’enfants. Notre travail n’est pas de faire de distinction selon l’origine sociale. Dans les outils que je propose, il faut aussi penser des outils judiciaires et extrajudiciaires pour repérer, accompagner et protéger ces enfants qui vivent dans 300 mètres carrés.

Il n’est pas non plus obligatoire d’engager des milliers d’euros. Je rappelle que la plupart de nos cabinets fonctionnent avec 20 à 30 % de pro bono, de même que de nombreux professionnels – experts, pédopsychiatres, psychologues, éducateurs. Ici, à cette table, nous assurons quasiment une mission de service public.

Nous sommes capables d’adapter des outils, ce qui fait partie de notre serment. Il est donc de mon devoir de vous les exposer tous.

Ces processus participatifs s’appuient aussi sur la justice restaurative. Votre commission d’enquête a un champ large. Nous avons parlé des révélations au début, des jeunes enfants et des parents protecteurs, mais les dysfonctionnements judiciaires concernent aussi les faits révélés à l’âge adulte. Se pose alors l’enjeu de la reconnaissance judiciaire à l’âge adulte, ce qui vous permet d’aborder les questions de prescription. La mauvaise prise en charge judiciaire des faits révélés par des adultes interroge la thématique de la reproduction des incestes. Cela demande aussi de venir regarder le traitement judiciaire de ces dossiers.

Toute une frange de professionnels – éducateurs, assistantes sociales, techniciens de l’intervention sociale et familiale (TISF) – a quitté le système institutionnel pour s’établir en libéral, souvent en raison de la violence de leurs propres institutions. Ils mettent leurs compétences au service du public, ce qui nous permet, dans quelques situations, de contrecarrer la violence institutionnelle et le dysfonctionnement judiciaire par la mise en place du même système d’investigation et de protection par l’extrajudiciaire et le libéral.

Finalement, c’est la coexistence de ces deux traitements, extrajudiciaire et judiciaire, qui augmente la possibilité de protéger l’enfant. Les magistrats commencent à s’ouvrir à ces possibilités, à surseoir à statuer et à externaliser, par des contrats sur lesquels ils ont un droit de regard, certaines missions vers des experts libéraux afin de suppléer des carences dont ils ont parfaitement conscience.

Je voudrais rappeler, bien que je sois une avocate qui dénonce les dysfonctionnements judiciaires depuis quinze ans, que nous avons une génération de magistrats qui a globalement conscience de ses propres impossibilités. Ils sont en souffrance, comme nos éducateurs et nos assistants sociaux. Quand il y a autant de souffrance professionnelle au sein même des institutions censées travailler pour la protection de l’enfant, les dysfonctionnements s’aggravent.

Nous sommes des avocats en souffrance. Nous n’avons pas d’accompagnement. Nous parlons de traumatisme vicariant et de victimisation secondaire. Beaucoup de sujets sont à mettre sur la table.

Le point commun à tout cela, c’est que, lorsque structurellement plus rien ne tient – au niveau ordinal, judiciaire, ministériel, préfectoral, associatif – et que la violence est à tous les étages, cela se répercute en une absence de protection de l’enfant.

En tant qu’avocate naviguant entre le juge aux affaires familiales, le juge pénal et le juge des enfants, je sais que, dans les affaires de violences sexuelles incestueuses, c’est ce triptyque de compétences qu’il faut régulièrement mettre en place. Comme il n’y a pas de lieu de convergence de ces trois pôles de protection possible au niveau des juridictions, c’est souvent l’avocat qui fait le lien entre les différents magistrats. Il relève de notre responsabilité, en tant qu’avocat, de ne pas confondre les rôles de chaque juge. C’est le b.a.-ba, mais cela aiderait déjà beaucoup de dossiers.

Quand j’entends ma consœur dire que les juges des enfants ont tout pouvoir, je rappelle que nous avons, en tant qu’avocats, un outil pour contrecarrer ce pouvoir : la collégialité. Chaque fois que j’ai demandé une audience collégiale, je l’ai obtenue. Cela prend du temps pour réunir trois magistrats, mais ce sont des audiences extraordinaires qui durent deux à trois heures. Nous avons la capacité, en tant qu’avocats, de demander au juge des enfants d’auditionner tout sachant que nous souhaitons faire entendre. Nous avons la possibilité de demander des contre-expertises devant un juge des enfants. Certes, certains magistrats sont arc-boutés, mais il y a surtout une méconnaissance, par manque de temps, des outils à disposition. De même, il est possible de demander à surseoir à statuer et de demander une autre expertise, voire de proposer une expertise privée pour la soumettre au contradictoire de l’audience.

Pour moi, la règle est d’être créatif, de sortir du huis clos de chaque procédure et de chaque profession. Les plus beaux dossiers, ceux qui, dans le malheur, prospèrent, ne le doivent pas à une personne extraordinaire, mais au fait que chacun a su prendre la main de l’autre. C’est la pluridisciplinarité qui manque, par manque de temps et de moyens. Mais nous, avocats, sommes les premiers artisans de cette pluridisciplinarité.

Tant que nos ordres professionnels ne viendront pas s’autosaisir pour recadrer déontologiquement des propos d’audience ou des manquements graves à la délicatesse, à la probité et à la loyauté, tant que nous aurons des confrères qui pourront plaider allègrement des théories scientifiques fumeuses non reconnues et tant que des propos d’audience extrêmement violents seront acceptés par nos ordres, nous aurons bien du mal à avancer et à obtenir le respect des magistrats. Si l’avocat n’est pas jugé crédible et sérieux, le magistrat aura du mal à croire le justiciable.

Je rappelle qu’une audience du juge aux affaires familiales dure dix minutes. Toutefois, parlez avec des magistrats et voyez les torchons que certains avocats peuvent produire. Excusez-moi d’être dure avec ma profession, mais c’est une réalité. J’ai été, à titre personnel, dans une forme d’incompétence à un moment. Je m’interroge perpétuellement sur ma pratique, afin de déterminer si je ne suis pas violente avec mes clients, si je me trouve au bon endroit et si ma perception de l’intérêt de l’enfant est la bonne.

Cela m’a obligée à développer un réseau de plusieurs professionnels et à organiser des réunions pluridisciplinaires sans avoir la protection ordinale sur le partage du secret professionnel. C’est aussi un sujet. Aujourd’hui, un éducateur refusera de parler à un avocat. Au sein même du champ de l’action sociale, les règles de partage du secret ne sont pas les mêmes pour tous. Parler à un pédopsychiatre peut, par exemple, m’être reproché. Si un psychologue se rend dans mon cabinet, car il ne sait pas comment rédiger un signalement, cela peut lui être reproché. Aujourd’hui, si vous ne venez pas briser ces interdits fondamentaux de partage d’informations entre tous les professionnels qui concourent à la protection de l’enfant, nous pourrons multiplier les commissions d’enquête, on en sera toujours au même point. Il va falloir que vous puissiez aussi auditionner l’Ordre des médecins et l’Ordre des avocats. Allez chercher les responsables ordinaux.

Mme la présidente Maud Petit. Il est prévu de le faire.

Me Marie Grimaud. Nous avons beaucoup reproché l’utilisation des citations directes par les parents n’ayant plus les enfants. Toutefois, qu’est-ce qui nous interdit, à nous, avocats, d’utiliser les citations directes dès lors qu’un dossier pour infractions sexuelles fait l’objet d’un classement sans suite ? Nous manquons d’audace sur nos bancs. Nous avons besoin de communiquer entre nous. Quand les parquets et les tribunaux correctionnels seront submergés de citations directes, alors peut-être que les parquets se poseront les bonnes questions. Les dossiers classés sans suite sont nombreux, car il est difficile de trouver certaines preuves avec les outils de l’enquête et durant le temps que dure cette dernière. Mais rien n’interdit à l’avocat, dans le code de procédure, de le faire.

Nous sommes dans la sous-utilisation des outils à notre disposition, toujours chercher à pallier l’incompétence par les outils législatifs. Des outils, nous en disposons. Ils peuvent être mieux rédigés, pensés et articulés, mais nous n’en manquons pas. Nous manquons de visibilité sur ces outils, de compétences dans l’ensemble des professions, de reconnaissance sur le travail effectué et de rémunération. Interrogez-vous sur le salaire d’un enquêteur ou d’un éducateur. Nous faisons tous des semaines de quatre-vingts heures.

Quand ces problèmes, qui ne nécessitent pas de grandes lois, seront réglés, des échelons seront gagnés dans la protection de l’enfance. On arrêtera alors peut-être de tourner en rond.

Je regrette qu’il n’y ait pas d’homme auditionné aujourd’hui. Ils n’ont pas bonne presse actuellement, parce que ce sont des hommes. Je peux vous assurer que c’est dur d’être un avocat homme dans ce milieu depuis l’hypermédiatisation, la Ciivise et le mouvement MeToo. Historiquement, le mouvement de la protection de l’enfance a été beaucoup porté par des avocats hommes, comme Me Pascal Cussigh et Me Rodolphe Costantino. Aujourd’hui, ces hommes souffrent – et c’est le comble – de leur genre. Il est très compliqué pour eux de se maintenir dans cette profession.

Mme la présidente Maud Petit. Je connais les deux confrères que vous avez cités, puisque nous avons auditionné l’un d’entre eux hier et que l’autre est votre associé, que j’ai eu l’occasion d’auditionner à d’autres occasions. Si vous avez d’autres noms, nous sommes preneurs.

Me Marie Grimaud. Il y a des noms moins médiatiques.

Mme la présidente Maud Petit. Sans les citer maintenant, transmettez-les-nous ultérieurement. Nous n’avons aucunement l’idée de stigmatiser un sexe. C’est bien pour cela que la commission d’enquête parle de « parents protecteurs » et non de « mères protectrices », même si nous savons que ce sont majoritairement des femmes. Nous ne faisons pas de distinction de genre, y compris au niveau des avocats.

Me Marie Grimaud. Je vous remercie et je suis sûre qu’ils vous entendront. Je ne dis pas que vous faites une distinction. Je dis qu’au regard de la façon d’appréhender ces sujets, de leur médiatisation et de la façon dont nous opposons le corps judiciaire à l’intérieur de la justice, nous sommes depuis quelque temps dans une hystérisation de ce débat, à plusieurs échelles. Cela ne participe pas à faire émerger une pensée complexe ni la nécessaire confiance entre professionnels. Cela fait émerger des mouvements à la marge, de parents persuadés d’une persécution volontaire du système judiciaire. C’est un sujet qui demande de la nuance, des réunions interprofessionnelles et, c’est mon mot de la fin, de l’introspection. Chaque corps professionnel doit faire l’aveu de ses échecs, de ses faillites et de ses débordements. C’est extrêmement important si l’on veut commencer à avancer.

Mme la présidente Maud Petit. Cela peut s’appliquer aux parlementaires que nous sommes.

Me Agathe Morel, avocate. Pour comprendre la problématique de l’inceste, il est nécessaire de ne pas le décorréler de la violence intrafamiliale au sens large ni du phénomène du viol que subissent les femmes. Il faut peut-être aussi avoir une pensée pour Mme Gisèle Pelicot et le procès de Mazan, très éclairant sur de nombreuses pratiques.

L’obstacle le plus insurmontable dans l’exercice quotidien de ma profession est la culture. Nous avons des outils et des dossiers qui fonctionnent, mais aussi des dossiers qui ne fonctionnent pas, alors que nous avons tout pour que ce soit le cas. Je pense que la culture ne se transforme pas si facilement. Il existe un fossé entre la représentation que nos clients ont de notre société en 2026, relayée par les médias et les artistes, et la réalité judiciaire à laquelle ils sont confrontés. Quand nous les recevons la première fois, il faut le leur dire. Notre rôle n’est pas de les influencer en leur disant qu’ils doivent déposer plainte, car ce sont eux qui vivent la procédure. Trop nombreux sont les clients et clientes qui nous disent : « Si j’avais su, je n’aurais pas déposé plainte. » Cela pose la question de l’échec du processus judiciaire. Il m’arrive, de manière un peu provocante, de le plaider quand je suis désespérée.

Nous connaissons les chiffres : 10 % de nos enfants sont victimes d’inceste. Sur 70 millions de Français, cela représente 7 millions de personnes. Ainsi, dans chacune des classes de nos enfants, trois d’entre eux sont victimes. Lorsqu’un dossier me paraît, pardonnez-moi l’expression, « tenir la route », je demande aux magistrats : « Mais où sont-ils, ces enfants ? » Je ne veux pas porter de jugement sur la formation des magistrats, mais il me semble que bon nombre d’entre eux ne connaissent pas ces données. J’en ai fait l’expérience il y a deux ans à la cour d’assises de Bobigny. Lors d’un procès pour inceste, l’avocate générale est venue me voir le deuxième jour en me demandant si j’étais au courant des chiffres. Elle ne les connaissait pas, alors qu’elle avait 35 ans et était particulièrement intéressée par le dossier et impliquée. Ces chiffres incitent à aller chercher dans le dossier si l’inceste s’y loge.

La première difficulté est d’accepter la réalité et de reconnaître que, dans ce beau pays des droits de l’homme qu’est la France, il existe une violence intrafamiliale et conjugale massive. J’entendais hier à la radio Ghada Hatem, fondatrice de la Maison des femmes, qui disait qu’il faut aussi protéger les enfants qui accompagnent les mères qu’elle accueille des violences qu’ils subissent. C’est un tout. L’inceste s’inscrit dans tous les milieux sociaux et je ne peux m’empêcher de penser que c’est aussi ce qui en fait un tabou. Des sociologues pourraient sans doute mieux expliquer ces mécanismes, qui constituent des freins. Il est peut-être plus facile pour un magistrat de juger un trafic de stupéfiants ou un attentat terroriste, car il ne s’identifiera pas au terroriste. Mais qu’en est-il, dans une affaire de violences intrafamiliales, s’il est lui-même violent à la maison ? Les statistiques montrent en effet que, concernant les violences envers les enfants, 97 % des agresseurs sont des hommes. Il faut intégrer ce fait pour approcher sincèrement la réalité des dossiers que nous soumettons à la justice, que ce soit au niveau des enquêteurs ou des magistrats.

Intégrer ces faits sur les violences permettrait d’éviter la caricature de « la mère qui veut s’approprier l’enfant ». Mes consœurs ont évoqué l’usage du mot « théâtrale », un terme que nous lisons sans cesse. C’est à croire qu’il existe des copier-coller dans les décisions de justice. Je vous passe la notion de « conflit parental », cette tarte à la crème fourre-tout bien pratique pour contourner la réalité que nous soumettons.

En tant que juristes, nous sommes évidemment viscéralement attachés à la présomption d’innocence et aux principes du droit. Quand un dossier ne tient pas, parce qu’il n’y a pas de preuve, nous le disons à nos clients. Nous leur expliquons que, juridiquement, dans une démocratie, les principes du droit s’appliquent.

Mme la présidente Maud Petit. Pensez-vous aux preuves matérielles ? Ou parlez-vous de toutes les preuves ? Aujourd’hui, nous sommes tout de même capables de trouver d’autres types de preuves que la preuve matérielle de l’agression sexuelle.

Me Agathe Morel. Ces infractions sont traitées par la justice comme toutes les autres, alors qu’elles ont cette dimension liée à l’intime, à la sphère familiale et à la répétition, avec une dimension psychologique à laquelle nous ne sommes pas nécessairement formés. J’ai dû, à titre personnel, admettre ma totale incompétence à l’issue d’une ou deux de mes premières cours d’assises et reprendre une formation à titre privé, alors même que j’avais déjà prêté serment, afin de comprendre ce que disaient les experts. Ces infractions reposent sur le droit, mais aussi énormément sur la psychologie.

Pour répondre à votre question, il y a, dans les expertises bien faites, ce qu’on appelle un tableau clinique. Les symptômes ne sont pas les mêmes chez une victime d’inceste que chez une victime d’attentat ou de cambriolage. Cependant, même quand le dossier comporte ce tableau clinique, certains magistrats reconnaissent sa présence, mais enchaînent aussitôt sur une autre hypothèse. Je pense à un dossier récent, où le juge d’instruction écrit qu’une enfant a peut-être été victime d’abus sexuels, mais il a ajouté, sans s’appuyer sur une expertise ou un tableau clinique, que la mère est peut-être trop fusionnelle. Votre surprise est compréhensible, mais je vous invite à voir cette réalité dans nos cabinets. Je me permets de dire à ces magistrats qu’ils interprètent sans en avoir la compétence, que je n’ai pas non plus. Le fameux syndrome d’aliénation parentale, jamais reconnu par l’Organisation mondiale de la santé (OMS), est encore plaidé et retenu par certains magistrats. Ces derniers disent que, bien que l’abus sexuel soit peut-être réel au regard du tableau clinique, c’est peut-être autre chose, ce qui entraîne un non-lieu. L’utilisation des notions de syndrome d’aliénation parentale, de mère « théâtrale » et de mère « fusionnelle » est une réalité empirique à laquelle nous sommes toutes confrontées.

L’arsenal légal est parfaitement complet, ce qui entraîne une confusion chez nos clients qui pensent à tort que cela fonctionne. Si nous voulons que les choses avancent dans le cadre légal existant, sans révolutionner les moyens budgétaires, il faut intégrer le fait, chez les hommes et les femmes, que cette violence intrafamiliale est issue d’une culture que je qualifierai, même si le mot est peut-être caricatural et galvaudé, de patriarcale. Il est nécessaire d’en faire le constat, pour savoir ce que l’on en fait. On connaît les chiffres : 97 % des agresseurs sexuels sont des hommes et 10 % de nos enfants sont victimes d’inceste.

Quand des femmes viennent pour des violences conjugales, elles intègrent d’abord les violences physiques. Les violences psychologiques sont plus difficiles à reconnaître. Il existe maintenant un questionnaire. Parfois, les enquêteurs demandent à ces femmes si elles ont été victimes de violences sexuelles. En raison du fameux devoir conjugal – qui est en train de disparaître grâce à deux de mes consœurs, que je salue, qui ont obtenu cette décision de la CEDH – les victimes ont intégré cette pratique et n’osent parfois même pas dénoncer la violence sexuelle.

Vous pouvez transposer ce mécanisme aux enfants. Il s’agit d’une invisibilité, mais aussi d’une intégration de la violence, comme lorsque j’ai entendu un magistrat déclarer récemment, au sujet d’insultes, qu’il y avait une différence entre se séparer avec des disputes un peu virulentes et de véritables violences. Je me demande si ce magistrat, dans son quotidien, accepte de se faire insulter. Dans le traitement du dossier, l’identification est beaucoup plus facile dans ces affaires que dans d’autres, comme les atteintes aux biens. Son seuil de tolérance se situe-t-il à un niveau qui n’est pas celui qui devrait être celui d’une société qui fonctionne ? Vous pouvez évidemment appliquer ce raisonnement à la question de l’inceste, qui touche tous les milieux sociaux, qui constitue un tabou et qui représente un frein considérable.

Il faut aussi noter le fait que nos clients ne sont pas, ou très peu, soutenus par leur famille. Sur qui ces personnes comptent-elles ? Elles peuvent compter sur nous, mais quand le système leur répond par la négative, cela pose question.

Bon nombre de professionnels, que ce soit des enquêteurs de police ou des magistrats, s’interrogent sur le fait que les enfants parlent lorsque les parents se séparent. Ils imaginent qu’à la faveur de la séparation, la mère veut s’approprier l’enfant, ce qui constitue une autre caricature, qui existe, mais reste à la marge. Cette interprétation ne se fonde sur rien et il n’est pas nécessaire d’avoir fait cinq années de psychologie pour comprendre qu’un enfant parle quand il est en sécurité, notamment psychique.

Comme le disait précédemment ma consœur, les mères enregistrent des preuves et font des choses qui leur seront reprochées ensuite. Dans nos cabinets, nous sommes contraints de leur conseiller d’arrêter d’enregistrer et de remettre l’enfant, car il vaut mieux qu’elle l’ait vingt-six jours par mois que quatre, voire plus du tout s’il est placé. Nous pourrions vous soumettre beaucoup d’exemples concrets pour que vous puissiez prendre conscience de la réalité pragmatique à laquelle nous sommes confrontés.

Les enfants ont un vocabulaire qui leur est propre, qu’ils ne peuvent pas inventer et qui vient révéler des faits de nature sexuelle. Quand ils disent que « papa a fait pipi », nous savons qu’ils parlent de sperme. Dans un dossier qui me vient à l’esprit, une petite fille de 3 ou 4 ans a dénoncé des faits de nature sexuelle commis par son père. Elle a dit que du « pipi » se trouvait sur le tapis de sa chambre. Or, l’analyse du tapis a confirmé la présence de sperme. Elle a également dit que son père, quand il était seul à la maison, faisait venir des gens. Une analyse biologique ordonnée par le juge d’instruction a révélé que ce n’est pas le sperme du père. J’ai donc demandé que l’on explore l’entourage familial pour faire des comparaisons ADN avec quelques hommes ayant gravité autour de la famille, ce qui m’a été refusé.

Mme la présidente Maud Petit. Pouvez-vous nous dire quel est le motif qui a été invoqué pour vous refuser cette possibilité ?

Me Agathe Morel. Cette petite fille a été entendue par une officière de police judiciaire formidable, mais le juge d’instruction et la chambre de l’instruction ont découpé son audition. Ils nous ont dit qu’elle n’avait dénoncé que son père, sans pour autant accorder du crédit à sa parole, car le non-lieu a été confirmé. La réponse était donc que, puisqu’elle n’avait dénoncé que son père, il n’était pas nécessaire d’investiguer. Je vous invite dans nos cabinets pour lire nos décisions. Nous pourrions vous en extraire une dizaine chacune. Il faut le voir pour le croire.

Ma consœur Marie Grimaud parlait de la violence de l’audience. Le procès Mazan était public et, pourtant, cette violence s’y est exprimée. Avec mon confrère Rodolphe Costantino, nous avons assisté, des années avant MeToo, à une audience où un de nos confrères a dit d’une jeune fille de 14 ans, victime d’une tournante, qu’elle était « fellatiophile ». Dans le même temps, on impose à nos clientes de 14, 15 ou 16 ans d’être présentes à l’audience, car si elles ne le sont pas, cela ne plaira pas. Nous essayons de les préparer le mieux possible à la violence de l’audience. C’est aussi la raison de l’échec ressenti par nos clientes, qui parlent de ce « marathon judiciaire ». Le terme est un peu caricatural, mais c’est ainsi qu’elles le vivent. Il s’agit de la fameuse violence vicariante qui s’ajoute à la violence déjà subie.

Mme la présidente Maud Petit. Ce type de pratiques n’est-il pas interdit ?

Me Agathe Morel. Ce genre de pratique n’est pas interdit, car la parole est libre. Notre serment repose sur plusieurs principes. En théorie, nous ne sommes donc pas censés pouvoir dire de telles choses. Toutefois, la parole de l’avocat est libre. S’il n’y a pas de contrôle de l’Ordre, ces pratiques sont possibles. La délicatesse n’est pas respectée.

Mme la présidente Maud Petit. La parole est libre, certes, mais qu’en est-il du fait d’aller chercher des preuves contre la victime ?

Me Agathe Morel. C’est classique.

Mme la présidente Maud Petit. Je le sais, mais ce genre de choses devrait être interdit. J’ai en tête l’exemple d’une jeune femme qui portait plainte pour viol. L’avocat du mis en cause a évoqué la « petite culotte rouge avec des dentelles » qu’elle portait et qui aurait donc incité son client à passer à l’acte. Ce genre de détails et d’attaques contre la personne qui est victime et qui porte plainte ne devrait pas avoir cours. Peut-être que les Ordres devraient intervenir beaucoup plus régulièrement. Il serait d’autant plus pertinent d’entendre l’Ordre des avocats, comme celui des médecins d’ailleurs, car il y a de vraies interrogations sur certaines pratiques.

Me Marie Grimaud, avocate. Savez-vous combien d’avocates sont victimes de violences sexuelles au sein de leur propre profession ? Le jour où des avocats s’autoriseront à dénoncer publiquement le confrère d’à côté pour une main dans la culotte juste avant de plaider. Qui d’entre nous, mesdames, n’a pas eu à subir la main aux fesses en début de carrière avec un « vas-y, cocotte, plaide » ? Quand nous aurons la possibilité de dénoncer sans avoir peur, alors nous serons aussi en mesure de demander à un président d’audience d’exercer sa fonction de police de l’audience. La violence vient aussi d’autres avocates, qui ont grandi dans ce processus très masculiniste.

Je vous rappelle qu’en matière pénale, la partie civile n’est rien, de même que l’avocat qui est sur le banc des parties civiles. Nous n’avons pas le même niveau d’aide juridictionnelle, pas la même place dans le procès, pas le droit d’appel et nous prenons la parole en premier. Tout l’équilibre du procès pénal nous place dans une posture de soumission et d’infériorité.

Vous recevrez, je suppose, dans le cadre de vos auditions, la personne compétente de l’Ordre des avocats.

Nos procédures disciplinaires sont à huis clos, la place de la partie civile n’y existe pas et la plaignante n’a pas accès au dossier. C’est la seule procédure disciplinaire qui n’est pas contradictoire et n’accorde pas, en miroir, à la partie civile les mêmes droits qu’en procédure pénale.

Mme la présidente Maud Petit. Il a été dit tout à l’heure que vous disposiez de suffisamment d’outils législatifs et qu’une loi n’était pas forcément nécessaire pour avancer sur les sujets que nous évoquons. Cependant, concernant ce que vous venez de dire, il y a probablement matière à faire évoluer la législation.

Me Agathe Morel. C’est ce qui me fait revenir au sujet de la culture, qui ne se change pas en un jour. Il s’agit aussi d’une question d’éducation, notamment à travers les ouvrages écrits récemment par de jeunes femmes, que nous donnons à nos fils et à nos filles. Il est nécessaire de regarder ce système en face. Nous rencontrons tous des résistances, y compris venant d’hommes qui n’ont rien à se reprocher, car cela vient les remettre en cause. Je dis « les hommes » en me fondant sur les statistiques, mais nous avons bien sûr besoin d’eux.

Chez les avocats, des principes déontologiques devraient nous permettre de respecter cette délicatesse. Toutefois, la violence n’est pas l’apanage des avocats. Pendant le procès Mazan, je plaidais devant la chambre de l’instruction un dossier, dans lequel un grand-père était accusé de faits d’inceste. Dans ses réquisitions, l’avocat général nous a regardés, mon confrère et moi-même, en nous disant que ce monsieur n’avait pas le profil de l’agresseur sexuel. Je lui ai répondu que s’il disposait d’une fiche type avec des cases à cocher, je la voulais bien, car cela me faciliterait la tâche !

Ces éléments doivent être relayés auprès du grand public pour qu’il connaisse la réalité de la justice et qu’il n’y ait pas cette déception. On doit l’accepter comme la réalité de nos sociétés, qui progressent – la preuve, votre commission existe – mais qui ont encore un long chemin culturel à parcourir.

Le principe de précaution, qui était la première recommandation de la « Ciivise 1 », est partiellement appliqué par la loi n° 2024-233 du 18 mars 2024 visant à mieux protéger et accompagner les enfants victimes et co-victimes de violences intrafamiliales, ce qui est un progrès. Or, un enfant qui parle doit être protégé immédiatement. Attendre la poursuite du parquet ou le placement sous contrôle judiciaire est un progrès, mais ce n’est pas suffisant. Il faut partir du principe que l’enfant ne ment pas et que l’enquête apportera peut-être la preuve que, dans un cas précis, il ment ou affabule, ou que les faits qu’il dénonce ne sont pas établis. Il faut d’abord renverser ce prisme, de la même manière qu’il faut modifier l’approche que l’on a des parents protecteurs, et entendre cette parole tout en voyant ce qu’il est possible de faire avec les outils juridiques à notre disposition.

L’un des outils est l’ordonnance de protection, même si elle ne peut malheureusement pas être utilisée en l’absence de violences conjugales, ce qui m’a toujours étonnée. Cet outil permet à un juge aux affaires familiales de protéger une femme lorsque les violences sont vraisemblables. Si vous soumettez naïvement un dossier à un juge aux affaires familiales, mais que les violences ne concernent que l’enfant, cela ne fonctionne pas. Il suffirait de l’intégrer et de dire que, lorsque des violences sont vraisemblables, étayées par les tableaux cliniques que nous évoquions et la parole de l’enfant, on peut agir. J’ai du mal à imaginer que des enquêteurs ou des magistrats pensent qu’un enfant de 5 ans qui dénonce des faits de nature sexuelle de la part de son père est instrumentalisé par sa mère, qu’il a pu apprendre par cœur un discours et le retranscrire. Si l’on tire le fil de ce raisonnement, on en arrive à cette absurdité. Je le plaide, bien que cela ne serve à rien. Cet outil fondé sur la base de la vraisemblance existe et il suffirait peut-être de le compléter.

Quand un enfant est en danger, le parquet peut prendre dans l’urgence une ordonnance de placement. De même, on pourrait imaginer une ordonnance de placement immédiate pour l’enfant qui dénonce des faits de nature sexuelle, qui, plutôt que de se retrouver le soir même avec son agresseur, serait placé chez le parent protecteur. Certaines enquêtes démontrent que tout cela est de la fabulation, mais, statistiquement, la Ciivise a parlé de moins de 5 % de fausses dénonciations. Si ces chiffres étaient acceptés par tous les professionnels, peut-être n’aurions-nous plus ces images culturelles caricaturales qui essaiment dans le traitement des dossiers.

En Espagne, dans les dossiers de violences sexuelles, la victime est protégée pendant le procès, a minima avec un paravent ou des visioconférences. Nous demandons parfois l’utilisation de visioconférences à des présidents de cour d’assises ou de cour criminelle, qui, alors même qu’ils sont tout à fait impliqués et dévoués, ne comprennent pas, par méconnaissance, que la victime ne peut pas venir. Il y a un an, dans le cadre d’une audience, j’ai demandé à l’expert psychologue, qui déposait à la barre, ce qu’il pensait de l’absence de ma cliente, violée à 14 ans. Il m’a répondu qu’il était rassuré qu’elle ne soit pas présente. Tout à coup, le magistrat, qui était parfaitement impliqué, a pu comprendre. Lors d’un échange informel, l’expert a expliqué que, si la victime n’est pas venue, cela signifie qu’elle a les ressources pour se reconstruire. Revenir à une audience, c’est, comme la systématisation des confrontations, exposer la victime à une décompensation pendant des semaines ou des mois, avec des reviviscences. Il faut prendre tout cela en considération pour traiter ces infractions, qui relèvent d’une approche multidisciplinaire.

Mon idée serait de créer des juridictions spécialisées, sur le modèle du parquet national antiterroriste et du parquet national financier. Je suis bien en peine de pouvoir dire à mes clients de déposer plainte dans un lieu en particulier. Parfois, le dépôt de plainte se passe très bien tandis que, d’autres fois, il se déroule de façon catastrophique. Cette injustice, cette loterie, ce facteur chance, ce n’est pas possible.

Il faut des gens spécialisés, formés, qui acceptent cette réalité de la violence dans notre société et qui ont l’envie de travailler sur ce sujet. Nous savons bien qu’il y a d’autres priorités, comme le trafic de stupéfiants. Nous constatons dans nos dossiers que, lorsque nous tombons sur le bon avocat, le bon enquêteur, le bon expert et le bon juge, nous arrivons à un procès, alors même que nous n’avons ni vidéo ni plus de preuves que dans un autre dossier.

Les notions, comme le contrôle coercitif, sont extrêmement complexes et convoquent un arsenal psychologique et psychiatrique qui doit être décortiqué. Des magistrats à Poitiers ont fait un travail formidable sur cette notion et l’ont détricotée. Une fois que c’est fait, c’est assez limpide. Mais cela nécessite une certaine finesse.

L’inceste a des conséquences sur le plan sociétal, notamment un coût financier. Si certaines personnes s’en sortent bien sûr très bien, les victimes d’inceste peuvent avoir plus de mal à s’épanouir au travail et à accepter la hiérarchie, de même qu’elles peuvent avoir un rapport aux hommes plus compliqué et auront plus de propensions à être marginalisées. Ce sont nos enfants, et donc notre avenir. Il faut en faire une priorité.

Je terminerai par l’idée à laquelle je tiens le plus, à savoir la prévention. Alors qu’un jour et demi est consacré à la prévention routière en classe de CE2, il n’y a rien sur les violences sexuelles. Des associations le font d’elles-mêmes, mais encore faut-il que les directeurs d’établissement l’acceptent, car ils craignent parfois la réaction des parents. Quand vous faites de la prévention dans les écoles avec des outils adaptés dès l’âge de 3 ans, avec un petit jeu de l’oie sur l’idée que mon corps m’appartient, les enfants comprennent très bien. Le jour où le directeur d’école, l’oncle ou l’animateur de la colonie les touchera, ils sauront. La perpétration de l’inceste repose beaucoup sur le silence et l’ignorance de l’enfant. L’enfant qui sait ne pourra pas forcément éloigner l’agresseur, mais il comprendra que ce n’est pas normal, même si cela n’est pas dit au sein de sa famille, a fortiori si elle est incestée. Je suis optimiste, car les jeunes clientes que je rencontre, qui ont commencé leur sexualité avec MeToo, comprennent ce qu’est le consentement et savent dire non. Faire de la prévention dans les écoles, ce qui constituerait une mesure apolitique et pragmatique, est, à mon avis, le meilleur outil pour lutter contre l’inceste. Des psychologues et des associations qui pratiquent cet outil depuis des années pourraient vous éclairer sur ce sujet. À chaque intervention, deux ou trois enfants viennent les voir pendant la récréation. Les enfants s’emparent de ces outils bien mieux que nous. Si nous voulons réduire l’inceste – car nous, avocats, nous arrivons trop tard, quand le mal est fait – il faut compter sur nos enfants, qui auront la capacité de dire non si on le leur dit.

Mme la présidente Maud Petit. Je pense qu’intuitivement, les enfants sentent quand même que quelque chose n’est pas normal.

Me Agathe Morel. Oui, vous avez raison. Toutefois, ils disent a posteriori qu’ils sentaient que quelque chose n’allait pas, mais que, quand ils en ont parlé à leur mère, elle n’a pas répondu. Ils n’ont pas forcément le relais au sein de la famille, qui refuse parfois d’entendre. Et même s’ils le sentent, si le parent leur dit « je t’aime et c’est notre secret », cela étouffe leur parole. L’intérêt de l’école est que c’est un tiers neutre à qui ils peuvent se confier et qui va venir consolider cette intuition. Vous avez raison, ils ont l’intuition, mais ils n’ont pas la confirmation de cette intuition.

Me Marie Coiffard. Si vous souhaitez les auditionner, il y a une brigade de prévention au commissariat du 8e arrondissement.

Mme la présidente Maud Petit. Nous prendrons les coordonnées auprès de vous après, si vous en êtes d’accord.

Me Rebecca Royer, avocate. Je constate que, dans la totalité des dossiers d’inceste ouverts actuellement dans mon cabinet (soit une vingtaine), la totalité des enfants ont parlé, la totalité des enfants ne sont pas crus par les magistrats et la totalité des parents protecteurs – majoritairement des mères, mais aussi deux pères – sont mis en cause et subissent une inversion de la culpabilité. Je pense qu’il faut arrêter de demander aux enfants de libérer leur parole. Pour ma part, j’en ai assez d’entendre cela, car, dans mon cabinet, tous les enfants ont libéré leur parole et ne sont pas crus. Évidemment, certains enfants n’arrivent pas à parler et d’autres ne le font qu’à l’âge adulte. Mais il faut partir du constat que les parents protecteurs, majoritairement des mères, ne sont que les porte-parole de leurs enfants lorsqu’ils déposent plainte. Je ne connais aucun parent protecteur qui ait déposé plainte sur ses seules craintes, sans que l’enfant ait dénoncé.

Je rejoins ma consœur Marie Grimaud lorsqu’elle dit que nous devons agir nous-mêmes, par des citations directes et tous les moyens à notre disposition. Je constate que lorsque j’utilise la citation directe, les audiences ont lieu un an, voire dix-huit mois plus tard. Pendant ce temps, la justice civile – juge aux affaires familiales et juge des enfants – doit, elle, être très rapide. Ainsi, dans la majorité des cas, le juge aux affaires familiales transfère la résidence des enfants chez le mis en cause parce que la justice pénale est trop lente. Les citations directes sont un bon outil, mais inefficace. De plus, on reproche constamment au parent qui a effectué la citation directe d’avoir mis en mouvement l’action publique. Pendant dix-huit mois, toutes les juridictions et les avocats adverses me rabâchent que la mère est dans « l’hystérisation », persuadée de choses qui n’existent pas, au point de faire des citations directes.

Cependant, même quand les citations directes aboutissent à des condamnations, j’ai plusieurs dossiers où des juges aux affaires familiales disent que, même si le père a en effet été violent et a pu commettre des agressions ou atteintes sexuelles, il a dit qu’il arrêterait. J’ai des dossiers où la résidence des enfants est maintenue chez le père après sa condamnation. On dit à la mère qu’elle est seule dans son combat, alors que, dans ces dossiers, les enfants ont parlé et dénoncé.

Aujourd’hui, je suis contrainte de demander à la plupart de mes clients de ne pas déposer plainte. Beaucoup de dossiers ont été malmenés, voire saccagés, par des confrères qui, sans que ce soit de leur faute, ne sont pas aguerris à cette matière très spécifique qu’est la protection de l’enfance dans un contexte de violences sexuelles en sein de la famille. Il ne suffit pas d’être spécialiste du droit de la famille ou du droit pénal pour savoir bien conseiller. Nous arrivons souvent trop tard, quand il y a déjà eu beaucoup de non-représentations d’enfants, des plaintes mal déposées et des décisions très négatives pour le parent protecteur. Une fois que la pente est devenue glissante pour la mère protectrice, avec des expertises négatives, il est très difficile de la remonter. Nous y parvenons parfois, mais ces cas sont minoritaires.

La situation judiciaire actuelle est catastrophique. Des enquêtes sont bâclées. Des auditions ne sont pas toujours effectuées selon le protocole Mélanie. Des expertises sont bâclées elles aussi, car elles sont effectuées en quinze minutes montre en main, avec une méthodologie opaque. J’ai même vu, dans plusieurs dossiers, des experts ayant conclu à la dangerosité de la mère sans l’avoir rencontrée et sans avoir rencontré les enfants. Sur la base d’une telle expertise, une magistrate et ses consœurs ont transféré la résidence au domicile du père, alors que les enfants aînés avaient dénoncé l’inceste en mimant les faits. J’ai rencontré ce même cas de figure dans trois dossiers. Par ailleurs, la plupart des experts concluent à « l’imaginaire » des enfants. Or, je n’ai jamais vu mon enfant imaginer des viols ou des agressions sexuelles et je n’ai moi-même jamais imaginé de tels faits quand j’étais enfant. Pourtant, les expertises utilisent ces termes. Enfin, la plupart des experts ne sont pas formés à l’audition de l’enfant ni au trauma de l’inceste, qui est une infraction très particulière en raison de la sphère familiale et de la silenciation qu’elle implique. Il est dramatique que des experts incompétents rendent des décisions qui conditionnent tout le dossier.

Mme la présidente Maud Petit. A-t-on recours à ces experts parce que d’autres ne sont pas disponibles ?

Me Rebecca Royer. Il y a un gros problème de disponibilité et de formation, mais cela ne justifie pas d’accepter que l’on continue de faire appel à eux. En plus des actions en représentation contre l’État, je mène aussi des actions devant les experts qui écrivent de telles choses.

Mme la présidente Maud Petit. Pensez-vous que la création d’un parquet national spécifique dédié à la protection de l’enfance pourrait aider à obtenir des personnels qualifiés, y compris des experts ?

Me Rebecca Royer. C’est une évidence. Nous devons avoir des listes d’experts dédiés à la protection de l’enfance, qui devraient passer des qualifications et des formations. Tout le monde ne peut pas être expert en protection de l’enfance. Si des experts sont dédiés pour les accidents de la route ou les immeubles incendiés, pourquoi n’est-ce pas le cas pour l’inceste ? La réponse est simple : on n’a pas les moyens. Aucun gouvernement n’a voulu allouer les ressources humaines, financières et matérielles nécessaires. Des experts sont dédiés aux stupéfiants et je note que les instructions dans ce domaine sont bien mieux menées.

Mme la présidente Maud Petit. On peut se poser la question de la décrédibilisation de la parole de l’enfant.

Me Rebecca Royer. J’y viendrai.

Le fameux « syndrome d’aliénation parentale » n’est plus utilisé par les experts, même s’il est brandi en plaidoirie constamment. Dorénavant, le syndrome de Münchhausen par procuration ou le trouble dissociatif de l’identité sont très utilisés dans les expertises. On ne parle plus d’aliénation parentale, mais de mère « fusionnelle », « manipulatrice », « aliénante » ou exerçant une « emprise ». Quand un enfant est trop proche de sa mère, c’est considéré comme suspect.

Le rôle du parquet est inexistant, voire contradictoire. Il est très actif pour poursuivre les non-représentations d’enfants. Le décret n° 2021-1516 du 23 novembre 2021 a entraîné une évolution très partielle. Certains parquetiers m’ont dit ne pas le connaître. De plus, dans la mesure où il n’existe aucune sanction, ce décret est inapplicable.

De plus, des officiers de police judiciaire (OPJ) conseillent oralement aux mères de ne pas remettre l’enfant, mais ne laissent aucun écrit. Je me retrouve ensuite devant le juge aux affaires familiales ou le juge des enfants à devoir l’affirmer sans preuve. Il faut que le parquet et les OPJ se mouillent. J’ai un dossier en cours où l’OPJ et la psychologue de l’Uaped ont demandé à ma cliente de ne pas remettre l’enfant, mais le parquet la poursuit pour non-représentation. Pendant le temps de l’enquête pénale, et alors qu’on lui demande de ne pas remettre l’enfant au père, elle écope d’une composition pénale pour non-représentation d’enfant. L’enquête vient d’être classée sans suite. L’OPJ m’a confirmé que la petite était crédible et avait même mimé les faits, mais que, faute d’acte matériel, l’affaire était classée. Maintenant, la partie adverse m’incendie, ma consœur me hurle dessus en audience et au téléphone, arguant du classement sans suite. Ce n’est pas parce qu’il y a un classement sans suite pour infraction insuffisamment caractérisée que les faits n’ont pas existé.

Mme la présidente Maud Petit. Je suis heureuse que tout cela soit retranscrit, car, même au sein des parlementaires, certains ne comprennent pas cette nuance importante.

Me Rebecca Royer. C’est le cas également au sein de notre propre profession. Une consœur veut saisir notre Ordre parce que je continue de dire à ma cliente d’attendre le délibéré du juge aux affaires familiales, qui peut décider de protéger l’enfant au vu de ses propos. Ce déni constitue un véritable problème dans notre société.

Les classements sans suite doivent être davantage expliqués et justifiés. Leur laconisme nous suit et nuit au parent protecteur dans le volet pénal, mais aussi devant le juge aux affaires familiales et le juge des enfants.

L’absence totale de communication entre le pénal, le juge aux affaires familiales et le juge des enfants est un problème fondamental. Dans le dossier évoqué précédemment, le parquet mettra des semaines à me fournir la copie du dossier, que je demande. La partie adverse s’est empressée de faire une note en délibéré et de transmettre le classement sans suite. Or, ce qui m’intéresse, ce n’est pas le classement sans suite, mais l’audition de l’enfant et l’avis de la psychologue Uaped ayant recommandé à la mère de ne pas remettre l’enfant, qu’elle estime crédible. Je n’aurai ce dossier que dans trois semaines ou un mois, voire plus – il est fréquent que je doive attendre six mois. Même si je vais le lui demander, je n’ai pas la certitude que le juge aux affaires familiales pourra communiquer avec le parquet, surtout d’une autre ville. J’ai même plutôt la certitude qu’elle ne voudra pas contredire son collègue magistrat du parquet. Ce n’est pas à nous, avocates et avocats, de pallier ce manque de communication qui devrait être obligatoire.

La loi n° 2024-233 du 18 mars 2024 visant à mieux protéger et accompagner les enfants victimes et co-victimes de violences intrafamiliales est une belle évolution, mais elle est totalement inappliquée, car il faut attendre que le père soit mis en examen, ce qui n’arrive jamais – du reste, il faut souvent une plainte avec constitution de partie civile pour obtenir une instruction ; une plainte simple n’y suffit généralement pas – ou qu’il commette un crime contre la mère. La plupart de mes dossiers comportent des violences conjugales, mais ce ne sont pas des crimes. Même en cas de viol conjugal, il faut attendre cinq ou dix ans pour qu’il soit poursuivi et mis en examen. L’enfant a donc le temps de devenir adulte… Cette loi est donc une belle évolution montrant que la société s’empare de ce sujet, mais ne suffit pas du tout.

Des transferts de résidence sont souvent, voire constamment, décidés, même quand les enfants ont parlé et, presque chaque fois, mimé les gestes. Ils se font sur la base d’une simple non-représentation d’enfant pendant l’enquête pénale, ce qui est délirant. Le juge transfère la résidence chez le parent mis en cause, car, d’un côté, il a une infraction instantanément caractérisée, et, de l’autre, une parole d’enfant qui n’est pas crue et une infraction ou un crime qui mettra des années à être caractérisé.

Ce qui me choque le plus, c’est que ces mères ne se voient pas proposer un simple droit de visite et d’hébergement un week-end sur deux. On leur impose un droit de visite en lieu neutre, car on les considère coupables d’avoir osé tenter de couper le lien « sacré » avec le père. C’est une violence inouïe pour l’enfant, qui a parlé courageusement et qu’on arrache à la seule personne qui le protège pour le placer chez celui qu’il a mis en cause. Dans tous mes dossiers de ce type, la mère est contrainte de voir son enfant en lieu neutre une à deux heures par mois ou deux heures toutes les deux semaines. Dans quelques dossiers, une suspension totale des droits de la mère a été décidée, conduisant au fait qu’elle ne voit plus son enfant. La seule infraction commise est la non-représentation d’enfant. C’est notre quotidien, et ce ne sont pas des cas isolés.

Les quelques dossiers qui ont fonctionné sont, pour ma part, ceux où je suis intervenue dès le début. Lorsque nous sommes aguerris, nous savons qu’il faut agir de manière contre-intuitive : ma première consigne est l’interdiction de déposer plainte immédiatement. Les mères sont paniquées, craignant qu’on leur reproche de ne pas protéger leur enfant.

Me Myriam Guedj Benayoun. Des mères se voient parfois reprocher une non-dénonciation de crime…

Me Rebecca Royer. Cela peut en effet arriver, mais ce que je veux signifier est que mes dossiers ayant fonctionné ne se sont pas ouverts sur la plainte de la mère. Cependant, il est évidemment nécessaire qu’elle dépose plainte à un moment de la procédure.

Mme la présidente Maud Petit. Concernant la non-dénonciation, qui saisit la justice pour dire que la mère ne protégerait pas l’enfant ? Il est surprenant que, alors que la mère fait généralement tout pour protéger son enfant, des personnes interviennent pour l’accuser de ne pas protéger son enfant, et que la justice soit si réactive à ce point.

Me Myriam Guedj Benayoum. C’est souvent le parquet qui poursuit via une instruction. Il y a de réelles non-dénonciations et des mères initiatrices. Généralement, ce sont des mères qui se retrouvent à côté du père dans le box des accusés. Il y a également des non-dénonciations dans le cadre du contrôle coercitif. Je vous conseille de lire Qui a tué Virginie ? sur le fameux « inceste heureux » pour comprendre la position de ces mères.

Me Rebecca Royer. Ma première piste serait qu’on accorde une vraie valeur à la parole de l’enfant. L’enfant n’est pas cru, sa parole est minimisée et n’a pas le même poids que celle d’un adulte. La toute première chose à faire est de croire tous les enfants. Cela paraît simple, mais tout le problème vient de là. La parole de l’enfant est balayée dès que le mis en cause nie les faits. Il existe un problème d’équilibre dans la mesure où la parole de l’adulte mis en cause a plus de valeur que celle d’un enfant. Je rappelle qu’un enfant n’est pas un sous-adulte ni une demi-personne.

Mme la présidente Maud Petit. Avez-vous constaté une différence avant et après l’affaire d’Outreau ? L’impact a été constaté.

Me Rebecca Royer. On me parle très régulièrement de l’affaire d’Outreau et du fait que les enfants peuvent mentir. Or, on oublie que tous les enfants de ce procès étaient de véritables victimes. On oublie que c’est la manière dont on les a interrogés et le positionnement de l’adulte qui ont mené à ce désastre.

En effet, les enfants mentent, mais je n’ai jamais rencontré un adulte qui n’a jamais menti. Par ailleurs, l’enfant n’a aucune raison de mentir, car les enfants adorent souvent leurs parents agresseurs et n’ont aucune raison de les mettre en cause. À l’inverse, le parent mis en cause a de nombreuses raisons de mentir. Un enfant peut mentir sur des détails de sa vie quotidienne – qui a volé son élastique dans la cour de récréation –, mais pas sur des faits d’agression sexuelle et de viol qu’il subit, car il n’est pas censé connaître cela. Un enfant n’est pas sexualisé. S’il l’est, c’est qu’il y a un problème. À partir du moment où un enfant raconte et mime une scène sexuelle, il ne peut pas mentir.

Quant à l’idée que la mère instrumentalise l’enfant, il est tout bonnement impossible de faire apprendre par cœur à un enfant de 3 ans un tel discours, gestes à l’appui. D’ailleurs, pour les enfants qui sont manipulés, le discours finit par craquer sur la longueur. Si on part du postulat que l’enfant dit vrai et qu’on le protège immédiatement, les adultes ayant peur d’être injustement mis en cause n’ont rien à craindre, car un mensonge ne tiendrait pas.

Le premier postulat est le suivant : nous devons croire l’enfant. Sa parole est sacrée. On doit le croire et le protéger immédiatement. On doit lui dire : « Je te crois et je te protège. » Le « mais » ne doit pas exister. La présomption d’innocence peut être garantie même si on protège immédiatement l’enfant. Il est faux de dire qu’elle serait bafouée. On le voit avec l’ordonnance de protection pour les victimes de violences conjugales.

Il est impératif que les enquêtes soient systématiquement confiées à des brigades de protection des mineurs ou, à tout le moins, à des brigades spécialisées disposant de personnels formés. Il est insupportable que des dossiers n’aboutissent que par le fruit du hasard, en fonction de l’interlocuteur sur lequel on tombe. Même lorsque l’on recommande un commissariat spécifique, il arrive que l’OPJ, que l’on sait compétent, soit absent, ce qui peut mener à une catastrophe.

Il me semble nécessaire d’établir une forme de standardisation, de protocole. L’Espagne, qui était confrontée à des chiffres de violences conjugales et intrafamiliales très élevés, dépassant, je crois, ceux de la France, a réussi à les réduire drastiquement en allouant les moyens humains et financiers nécessaires. En conséquence, la parole de l’enfant y est devenue sacrée, comme au Canada. Lorsque l’enfant parle, il est protégé, tout comme les femmes victimes de violences conjugales. Une enquête et une instruction sont ensuite diligentées rapidement, selon des protocoles standardisés. C’est ainsi qu’ils ont obtenu une baisse spectaculaire des chiffres. Nous devrions nous inspirer de leur expérience, analyser leurs méthodes et tenter de les reproduire. Je ne crois pas que ce soit si complexe.

J’évoquais également tout à l’heure l’obligation pour les OPJ de nous fournir un écrit. Cet écrit nous permettrait ensuite, devant le juge aux affaires familiales et le juge des enfants, de démontrer que notre cliente n’a pas agi seule, dans un sentiment de toute-puissance, mais bien sûr les conseils d’un officier de police judiciaire spécialisé.

Me Agathe Morel. Il existe des procès-verbaux des parquets.

Me Marie Grimaud. Il n’entre pas dans la compétence d’un OPJ d’autoriser ou non un parent à présenter l’enfant. Le parquet peut délivrer de tels procès-verbaux, mais il faut que les acteurs « se mouillent ». Mais soyons clairs : si un OPJ rédigeait un procès-verbal en ce sens, il perdrait son emploi, car cela ne relève pas de ses fonctions.

Me Rebecca Royer. C’est précisément là que réside le problème : ils donnent ce conseil à la cliente, mais sans laisser d’écrits.

Mme la présidente Maud Petit. Le problème est qu’en faisant cela, ils contreviennent à la loi.

Me Rebecca Royer. C’est pourquoi il est indispensable de réformer.

Me Agathe Morel. Il existe des dossiers où l’on trouve un e-mail du parquet ou un procès-verbal qui relaie sa recommandation. Cela vous couvre, même si cela n’empêche pas d’être cité en correctionnelle, car la situation n’a pas forcément été vérifiée. Mais dans d’autres cas, il ne s’agit que d’une parole. On en revient à l’aspect très inégalitaire du traitement des dossiers.

Me Rebecca Royer. Il faut à mon sens harmoniser les pratiques et instaurer une forme d’obligation. Le principe de précaution doit être systématiquement appliqué. Nous avons, de plus, besoin d’une définition du fait justificatif de la non-représentation d’enfant, ou du moins que les magistrats s’en emparent davantage, car nous avons beau le plaider systématiquement, cela ne fonctionne que très rarement.

Dans la loi, nous devons nous arrêter à la vraisemblance et la parole de l’enfant. Il faut cesser d’attendre des preuves matérielles. Il est scandaleux d’en exiger en matière d’inceste. En matière de violences conjugales, nous avons un peu progressé ; il est désormais mieux compris qu’il est très compliqué pour une femme battue et violée à son domicile de produire une vidéo. Pourquoi l’exige-t-on alors des enfants ? C’est délirant, et pourtant, nous en sommes encore là.

L’ordonnance de sûreté est absolument fondamentale. Cette ordonnance de sûreté doit intervenir très rapidement. Je peux affirmer que la plupart, sinon la totalité de mes dossiers n’en seraient pas là si nous avions disposé de cet outil. Je souhaite – et je ne pense pas être la seule – qu’elle constitue le pendant de l’ordonnance de protection. D’ailleurs, les juges aux affaires familiales auraient pu s’en emparer.

En tant qu’avocats, nous sommes aussi là pour tenter de créer de la jurisprudence, et je continue de saisir le juge aux affaires familiales pour demander la protection des enfants, même en l’absence de violences conjugales. Je tiens à souligner que, pour une mère, le fait que son enfant subisse un inceste constitue une violence envers elle-même. Mais pour les magistrats, cela ne suffit pas. Or, lorsqu’un enfant fait de telles révélations, la violence subie par le parent protecteur est, à mon sens, suffisamment grave pour justifier une ordonnance de protection. Puisque ce n’est pas le cas, nous avons besoin de vous.

Nous avons également besoin d’une saisine du juge aux affaires familiales dans les mêmes conditions que pour l’ordonnance de protection, avec une suspension de l’autorité parentale et un droit de visite limité, voire suspendu, selon le dossier. Je le répète, il faut mettre l’enfant en sécurité immédiatement après qu’il a parlé.

Une fois l’enfant mis en sécurité, nous aurons toute latitude pour mener une enquête adaptée, cohérente et, j’en suis certaine, beaucoup plus rapide, car, dans la plupart des cas, le père verra ses droits suspendus. Peut-être ces dossiers avanceront-ils alors plus vite. Cela aide aussi l’enfant, qui, se sentant protégé et cru, pourra être mis en sécurité psychique et livrera davantage de détails. Il libérera d’autant plus sa parole, ce qui facilitera ensuite les procédures pénales.

Me Marie Grimaud. Depuis tout à l’heure, j’entends des exclamations qui relèvent de l’émotion. Mesdames et messieurs les députés, nous avons dépassé le stade de l’émotion. Voyez-vous, cela fait plus de quinze ans que nous alertons. Nous ne comptons plus le nombre de fois où nous avons été auditionnées lors de commissions parlementaires. Les exclamations sont des réactions que nous entendons tous les jours depuis plus de quinze ans. Si la question est de savoir si ces faits existent, la réponse est oui.

La parole de l’enfant doit être crue, mais je souhaite apporter un bémol. Si nous nous en tenons à des poncifs ou à des paradigmes comme celui-ci, nous en serons au même point dans dix ans. S’en tenir au fait de croire la parole des enfants, c’est faire peser une responsabilité sur leurs épaules. Qu’en est-il des enfants qui ne peuvent pas parler ? Qu’en est-il de ceux qui sont en état de dissociation ou qui ont un niveau de communication non verbal ? Si nous nous limitons au « je te crois », nous sommes perdus. Nous ferions alors porter aux enfants la responsabilité de leur capacité à parler, tout en rigidifiant les postures antagonistes et en opposant des principes qui peuvent être conciliables.

Je vous invite à venir dans les juridictions. Depuis que la Ciivise a popularisé le « je te crois », nous n’avons jamais eu autant de mal à nous faire entendre. Cela fait quinze ans que j’exerce dans ce domaine. Il y a dix ans, c’était plus facile qu’aujourd’hui. Il y a quinze ans, nous faisions moins de diligences et nous passions moins d’heures sur nos dossiers, car nous n’avions pas à combattre le dogme du « je te crois ». Les avocats étaient engagés, et non militants.

Les enfants n’ont pas besoin d’émotion ni de dogmes. Nous devons travailler tous ensemble. Si c’est pour nous dresser les uns contre les autres, nous n’y arriverons pas.

Me Rebecca Royer. Je suis d’accord avec les propos de ma consœur Marie Grimaud, mais je parlais du fait que, lorsque les enfants parlent, le minimum est de les croire. Je souhaite que nous puissions mettre à l’abri les enfants dès lors qu’il existe une vraisemblance de violence. Cette vraisemblance peut se manifester par un changement de comportement drastique de l’enfant. Je ne vais pas énumérer tous les symptômes, mais, dans beaucoup de mes dossiers, les enfants ne parlent pas tandis que leur corps parle pour eux. Cependant, quand je dis qu’il faut dire à l’enfant « je te crois » et « je te protège », c’est parce que je trouve scandaleux que, lorsqu’il parvient à déployer toute son énergie pour parler, on ne le croie pas. Évidemment, je rejoins totalement Me Grimaud sur le fait qu’il ne faut pas faire peser tout cela sur l’enfant.

Pour être efficace, l’ordonnance de sûreté doit reposer sur la vraisemblance, comme c’est le cas pour les violences conjugales, mais cette fois en nous appuyant sur les informations préoccupantes (IP), les signalements, les avis des médecins ainsi que les attestations des proches et de l’école. Et, bien sûr, lorsque l’enfant parle, il faut lui dire qu’on va le protéger et engager, en parallèle, une enquête et une instruction.

Une obligation de respect des délais est également nécessaire pour les enquêtes et les instructions. J’ai pour exemple une instruction ouverte depuis trois ans pour viols et agressions sexuelles incestueuses. J’ai formulé six demandes d’actes, auxquelles la juge d’instruction n’a jamais répondu. J’ai donc saisi la chambre de l’instruction, mais il a fallu un an pour que le dossier y parvienne. J’ai finalement obtenu une audience au bout d’un an et demi, et, depuis, je ne reçois que des prorogations de délai. Aujourd’hui, trois ans après l’ouverture de l’instruction, les enfants sont en résidence exclusive chez le père, qui a pourtant été condamné au pénal pour six années de violences sur eux.
La juge aux affaires familiales et la juge des enfants me répondent que le père a désormais « décidé d’arrêter d’être violent », alors même que les enfants ont tous dénoncé l’inceste. C’est dans ce dossier que des experts affirment que, s’ils ont dénoncé les faits, cela relève de leur « imaginaire ». Nous avons besoin de délais. On ne peut plus tolérer la lenteur de la justice pénale.

Très rapidement, la formation des intervenants, notamment les éducateurs de l’assistance éducative, est un point crucial. Il est scandaleux que des éducateurs soient si mal formés au trauma et à l’inceste. On aboutit à des rapports qui emploient toujours les mêmes termes : la mère est « manipulatrice », elle « influence la parole de l’enfant » et elle est « dangereuse ».

Nous avons besoin d’une méthodologie d’expertise transparente. Dans la plupart de mes dossiers où les clients ont encore quelques moyens financiers, je fais réaliser des contre-expertises libérales, mais cela a un coût. Heureusement, il existe des experts formés qui nous expliquent que les expertises judiciaires dans nos dossiers sont souvent des « expertises de comptoir », sans aucune méthodologie. Une méthodologie transparente et des processus standardisés obligatoires sont nécessaires. La pose de diagnostics, comme le syndrome de Münchhausen par procuration, le syndrome d’aliénation parentale ou le trouble dissociatif de l’identité après un seul rendez-vous d’une heure doit cesser. Il faut aussi interdire aux experts de donner leur point de vue personnel. En matière criminelle, lors d’un procès pour assassinat, l’expert n’a pas ce droit. Pourquoi est-ce possible dans nos dossiers ? Certains vont même jusqu’à recommander que les enfants soient placés chez le père.

Enfin, ces principes doivent s’appliquer de manière uniforme au niveau national, car les différences de traitement entre les juridictions sont inacceptables.

Outre le fait de croire les enfants qui parlent – tout en mettant en place des mécanismes pour ceux qui ne parlent pas, afin de ne pas faire reposer tout le système sur leur seule parole – et la mise en place de l’ordonnance de sûreté de l’enfant, il faut arrêter de demander aux enfants qui libèrent leur parole de continuer à fréquenter leur agresseur. C’est une des seules infractions où l’on impose à la victime de maintenir un lien avec son agresseur, au nom du sacro-saint lien de parenté.

Enfin, instaurer une obligation légale de prévention dans toutes les écoles, dès la maternelle, assortie de sanctions en cas de non-application, est fondamental. On observe une grande différence entre les enfants qui bénéficient de cette prévention et les autres. Soyons clairs : nous n’arriverons sans doute jamais à réduire le nombre d’agresseurs. En revanche, nous pouvons réussir à limiter le nombre d’enfants agressés en les protégeant davantage, et cette protection passe par la prévention.

M. Christian Baptiste, rapporteur. Je vous remercie pour toutes ces préconisations et ces solutions.

Je vous ai adressé un questionnaire auquel vous apporterez des réponses. Cependant, j’avais quelques questions supplémentaires, auxquelles vous pourrez répondre par écrit.

Dans l’ensemble de vos affaires d’inceste parental, avez-vous identifié des noms d’experts, de juges ou de procureurs dont la posture vous a particulièrement préoccupée ? Avez-vous déjà saisi le Conseil supérieur de la magistrature pour signaler des juges dont le comportement vous a semblé problématique dans ces dossiers ? Si non, pourquoi ? Avez-vous déjà saisi le bâtonnier pour dénoncer des comportements d’avocats adverses qui dépassent les limites déontologiques dans ces affaires ? Si non, pourquoi ?

Combien une mère en situation de parent protecteur vous rapporte-t-elle en moyenne par an ? Combien d’heures de travail le suivi d’un dossier représente-t-il en moyenne sur une année, toutes procédures confondues ? Enfin, quel est votre tarif horaire pour accompagner un parent protecteur ? Pratiquez-vous également des forfaits ?

Me Agathe Morel. Je tiens à préciser que l’aide juridictionnelle n’intervient pas à tous les niveaux, ce qui constitue une vraie problématique. Certaines assistances que nous proposons ne sont même pas envisagées par l’aide juridictionnelle. Si une mère dépose plainte pour des faits de nature sexuelle et vient nous voir après un classement sans suite, la demande et l’analyse du dossier ne sont pas couvertes. La confrontation n’est pas prise en charge, de même que la rédaction de la plainte avec constitution de partie civile. Nous leur demandons alors si elles ont une protection juridique, qui peut parfois prendre le relais, mais ce n’est pas toujours le cas. Toute une partie de la procédure, au-delà de l’énergie que cela demande à la mère, représente une charge financière.

Mme la présidente Maud Petit. Je cède la parole aux députés pour leurs questions, auxquelles une contribution écrite sera apportée.

Mme Béatrice Roullaud (RN). Pensez-vous qu’il faudrait rendre la contre-expertise obligatoire ? Pensez-vous qu’il faudrait instaurer une expertise contradictoire, comme en matière immobilière ? Enfin, estimez-vous que le référentiel unique prévu par la loi Taquet, dont le décret n’est pas encore sorti, devrait inclure un protocole ou un tableau pour encadrer à la fois les impressions de l’expert et des éléments très techniques ?

Ayant été avocate, il n’est pas question pour moi de dire que la parole de l’enfant entraîne automatiquement une condamnation. Cependant, vous parliez de mise sous protection et je crois qu’il faut bien différencier cela de la condamnation.

Mme Ségolène Amiot (LFI-NFP). J’aimerais savoir quelle place est accordée aux témoins, aux IP, aux signalements et aux adultes qui entourent les enfants. Par ailleurs, dans les procédures que vous suivez, je souhaiterais savoir quelle place est accordée à la recherche d’autres victimes potentielles, lorsque les adultes mis en cause sont en contact avec d’autres enfants, que ce soit les leurs, ceux de leur conjoint ou dans le cadre de leurs activités professionnelles ou associatives.

Mme Andrée Taurinya (LFI-NFP). Merci à vous pour ces exposés et ces descriptions extrêmement intéressants, qui enrichiront notre travail.

Premièrement, quel est votre avis sur la disparition pure et simple de l’infraction de non-représentation d’enfant ? Dans la mesure où le code pénal punit déjà la soustraction d’enfant, l’enlèvement et la séquestration dans les cas les plus extrêmes, pourrait-on supprimer cette infraction ?

Deuxièmement, comment se fait-il qu’un rapport d’expertise puisse être rendu après une condamnation ?

M. Arnaud Bonnet (EcoS). Premièrement, travaillant sur la question de l’imprescriptibilité, j’ai le sentiment que la loi est devenue un objet pour lui-même, plutôt qu’un outil permettant d’atteindre des objectifs. C’est ma perception de l’extérieur, et j’aimerais avoir votre avis.

Deuxièmement, vos témoignages d’aujourd’hui me donnent l’impression que l’engorgement de la justice est en partie causé par ses propres dysfonctionnements.

Mme Florence Herouin-Léautey (SOC). Le nœud du problème semble, comme plusieurs d’entre vous l’ont souligné, la valeur accordée à la parole de l’enfant. Exiger des preuves matérielles ou des témoins, que l’on n’obtiendra jamais, c’est mettre en échec la libération de la parole que la société appelle de ses vœux.

Hier, lors d’une audition, ont été évoquées des méthodes qui pourraient crédibiliser cette parole. Il ne s’agirait pas d’un questionnaire à cocher, mais d’une méthode structurée, à l’instar de la méthode Mélanie pour l’audition, qui permettrait d’asseoir la crédibilité de ce que l’enfant révèle, quels que soient la nature et le moyen de cette révélation – verbal, non-verbal, mime, dessin. Je pense que nous devons travailler sur ce point. Les protocoles Nichd (National Institute of Child Health and Human Development) ou SVA (Statement Validity Assessment) ont été mentionnés. Si vous avez une expertise sur ce sujet ou si vous avez eu à les utiliser, cela nous intéresse.

Mme Sandrine Lalanne (EPR). Je souhaiterais savoir si, dans d’autres pays européens ou en Amérique du Nord, il existe des dispositifs qui fonctionnent bien et sur lesquels nous pourrions nous appuyer.

De plus, j’aimerais comprendre, notamment au niveau des juges aux affaires familiales et des experts, quelle est la part de ces dysfonctionnements qui relève du droit lui-même et celle qui relève des personnalités.

Mme la présidente Maud Petit. Maîtres, nous vous demandons, si cela vous est possible, de nous adresser vos contributions écrites dès que vous le pourrez. Je vous remercie beaucoup pour votre présence.

*

*     *

  1.   Audition, ouverte à la presse, de Mme Romane Brisard, journaliste (26 février 2026)

Mme la présidente Maud Petit. Notre commission d’enquête a pour objet d’évaluer le traitement judiciaire des viols et agressions sexuelles incestueuses parentales sur mineurs, avec une attention particulière portée à la prise en compte de la parole de l’enfant et à sa protection effective pendant la procédure.

Nous poursuivons nos auditions en recevant Mme Romane Brisard, qui est journaliste. Vous avez récemment fait paraître le fruit d’une longue enquête qui recoupe presque parfaitement le champ de cette commission d’enquête. Dans Inceste d’État, à partir de l’analyse d’une centaine de cas, vous dénoncez le dysfonctionnement de toute la chaîne pénale s’agissant des cas d’inceste parental. Vous évoquez notamment le sort réservé aux parents dits protecteurs, qui refusent de remettre leur enfant aux parents soupçonnés d’inceste et, ce faisant, se rendent coupables aux yeux de la justice du délit de non-représentation d’enfant.

Ma première question est simple. Les faits extrêmement graves que vous évoquez sont-ils des cas isolés ou bien sont-ils, au contraire, révélateurs de failles systémiques de notre justice ?

Je vous rappelle que l’article 6 de l’ordonnance du 17 novembre 1958 relative au fonctionnement des assemblées parlementaires impose aux personnes entendues par une commission d’enquête de prêter serment de dire la vérité, toute la vérité, rien que la vérité.

(Mme Romane Brisard prête serment.)

Mme Romane Brisard, journaliste. Vous m’auditionnez aujourd’hui car j’ai enquêté, pendant près de cinq ans, sur l’inceste et son traitement judiciaire en France. J’avais 23 ans quand j’ai commencé cette enquête, à la fin de l’année 2020. À l’époque, je prenais pour argent comptant les réponses que me donnaient les différents ministères à mes demandes de communication de données et à mes sollicitations d’interviews. Ils invoquaient un manque de moyens, de temps et de personnel. Je pensais que la lenteur des procédures, l’empilement des dossiers et l’insuffisance des budgets expliquaient tout.

Puis j’ai plongé la tête dans la réalité. J’ai ouvert une centaine de dossiers judiciaires, rencontré des familles, des enfants, des mères. Certaines sont aujourd’hui en cavale et recherchées par Interpol parce que la justice voulait les forcer à remettre leur enfant à un père accusé d’inceste. J’ai alors compris une vérité qui m’a glacée. Ce manque de moyens, ces retards, ces failles ne sont pas la cause de l’impunité, elles en sont la conséquence. La racine, elle, est ailleurs. Elle est dans l’acceptabilité sociale de l’inceste et de la domination masculine en général, comme en témoigneront les éléments dont je vais vous faire part.

Je précise dès maintenant que dire cela en tant que journaliste, ce n’est pas être militant, c’est parler des faits. Décrire la réalité n’est pas un excès. Dans ce contexte, c’est une nécessité démocratique. En effet, dans ces dossiers d’inceste parental, comme dans les cas de viol – où l’on demande encore parfois aux victimes quelle jupe elles portaient le soir des faits – ou, plus généralement, pour toutes les violences faites aux femmes ou aux enfants, le réflexe judiciaire est encore souvent celui de la suspicion systématique.

Dans ces dossiers d’inceste parental, la parole de l’enfant est immédiatement mise en doute. La mère protectrice, elle, est jugée devant le père, avant le père ; elle devient la principale suspecte. Se livrerait-elle à une manipulation, se rendrait-elle coupable d’aliénation parentale ? Pousserait-elle son enfant à dénoncer un crime jamais commis, par vendetta personnelle ou pour obtenir la garde exclusive ou un avantage financier ? La parole de ces femmes, de ces mères qui protègent, est jetée à la poubelle ; on ne l’entend pas, on ne la croit pas. Les décisions s’appuient sur des suppositions et des scénarios imaginaires ; rarement se fondent-elles sur des faits et mobilisent-elles des compétences judiciaires.

Je parle ici du SAP, le syndrome d’aliénation parentale, concept inventé de toutes pièces dans les années 1980 par le pédopsychiatre américain Richard Gardner. Il soutenait que 90 % des allégations étaient fausses et qu’elles étaient introduites dans la tête des enfants par leur mère. Par ailleurs, il a exprimé des positions en faveur de la pédophilie.

En France, à la fin des années 1970, Matzneff publiait une tribune propédophilie, signée par Simone de Beauvoir, Jack Lang et Bernard Kouchner. Une pétition pour décriminaliser les rapports sexuels entre les adultes et les enfants de moins de 15 ans était signée par des dizaines d’intellectuels français. Plus tard, Dupond-Moretti, ancien ministre de la justice, plaidait publiquement pour un « inceste heureux ».

Je ne vous parle pas du monde d’hier ni d’une époque révolue. Si ce pseudo-concept du SAP n’a jamais été corroboré scientifiquement, je vais pourtant vous démontrer, comme je l’ai fait dans mon livre Inceste d’État, qu’il continue d’être utilisé dans les commissariats de police, les services de la protection de l’enfance et jusque dans les tribunaux, malgré son rejet par l’OMS (Organisation mondiale de la santé), l’ONU et la Cour européenne des droits de l’homme.

En France, la pédocriminalité reste culturelle parce que la domination masculine reste culturelle. En France, la culture du viol et de l’inceste prédomine encore sur la culture du consentement. Et, ce faisant, la justice crée elle-même les situations qu’elle criminalise ensuite. L’État fabrique l’illégalité. Pour ces mères, obéir devient un danger, désobéir un délit. C’est ainsi que naissent les mères en cavale dont je vais vous parler. Elles ne fuient pas la justice, elles fuient une décision judiciaire qui met leurs enfants en danger.

Ces mères ne demandent rien d’autre que le respect des textes fondateurs : la loi du 23 mars 2019, qui évoque l’intérêt supérieur de l’enfant, l’article 371-1 du code civil, l’article 122-7 du code pénal relatif à l’état de nécessité et la Convention internationale des droits de l’enfant. Elles ne sont pas hors la loi, elles sont en avance sur la loi. Elles ne violent pas la loi, elles lui rappellent sa raison d’être : protéger les plus vulnérables.

Aujourd’hui, je vais vous parler de celles que j’ai appelées, dans mon livre, les résistantes, celles qui font front à l’oubli, à l’omerta, à l’injustice. Pendant ces cinq ans, nous avons fait le travail pour les responsables politiques : enquête minutieuse, analyse des dossiers, suivi des colloques et des textes, confrontation des données, recensement des circulaires et de la jurisprudence. Les associations, les collectifs, les militants, les avocats, les journalistes ont joué un rôle crucial, en lançant des alertes et en maintenant la pression. Il s’agit désormais d’agir avec courage et détermination.

Je tenais à tous vous remercier d’avoir créé cette commission, et pour le temps et l’attention que vous y consacrerez. Nous attendons tous avec impatience que des mesures concrètes soient prises, parce que chaque jour de retard pèse sur les enfants et sur celles qui osent les protéger. Enfin, j’ai une pensée particulière pour ces femmes qui sont en cavale et qui ne pourront pas témoigner devant vous.

Il y a un inceste d’État lorsque les institutions, par leurs décisions répétées et leur aveuglement persistant, rendent possible la continuité des violences et, parfois, les produisent elles-mêmes. Ce n’est pas une métaphore, ce sont des faits étayés. Quand une institution ne protège pas ou qu’elle crée des situations qui exposent de nouveau un enfant, elle devient complice de la violence.

Mme la présidente Maud Petit. Dans mon propos introductif, je vous ai demandé si les faits que vous évoquez dans votre ouvrage sont des cas isolés ou s’ils révèlent plutôt des failles systémiques de la justice.

Mme Romane Brisard. Après cinq ans d’enquête, mon livre démontre que nous sommes loin du cas isolé ou du raté judiciaire : il met en lumière un ensemble de dysfonctionnements judiciaires, une chaîne de défaillances judiciaires qui comporte plusieurs maillons.

Le premier maillon est la chaîne pénale. Tout d’abord, les dysfonctionnements sont manifestes dès l’audition de l’enfant dans les commissariats. Les chiffres démontrent d’eux-mêmes ce caractère systémique. En France, les enfants sont loin d’être tous entendus dans des salles Mélanie, qui sont des lieux adaptés pour recueillir leur parole. Par ailleurs, ils ne sont pas systématiquement auditionnés par des officiers formés aux protocoles d’audition adaptés aux mineurs. Selon les derniers chiffres que j’ai recueillis auprès des ministères pour écrire mon livre, on comptait moins de 600 salles Mélanie en France et environ 2 600 policiers formés au protocole du Nichd (National Institute of Child Health and Human Development). Il faut donc avoir de la chance pour tomber dans la bonne ville sur le bon officier.

Par ailleurs, l’analyse des cent dossiers judiciaires révèle que l’enquête policière lancée après les révélations d’un enfant s’est souvent résumée aux seules auditions de l’enfant et du père. Rien de plus. Ni l’entourage ni les personnels de l’école n’ont été entendus ; surtout, aucune perquisition n’a été ordonnée. Pourtant, tous les plus hauts responsables des institutions policières vous le diront : c’est d’abord sur internet qu’on doit rechercher des preuves. Du reste, lorsqu’on en cherche, on en trouve dans la quasi-totalité des cas. Or sur les cent dossiers judiciaires que j’ai analysés, seules deux perquisitions ont été diligentées. Une fois de plus, ce chiffre démontre une faille systémique. La plupart du temps, les officiers de police ne disposent pas des moyens pour approfondir les investigations au-delà des auditions, qui se résument à un « parole contre parole » entre l’enfant et le père dénoncé. Rien n’est généralisé. Des protocoles existent, des salles Mélanie ont été instaurées ; on encourage la formation des officiers et la création de ces salles mais sans y allouer les moyens nécessaires. Pour ces enfants, tout repose encore sur la chance de tomber sur la bonne personne, au bon endroit, le bon jour.

Le deuxième maillon évident est l’examen médico-légal. Il est impératif d’y orienter les enfants assez vite après leur audition afin de tenter de recueillir des preuves, d’autant que leur parole a encore du mal à être prise en compte en France. Or, la plupart du temps, cet examen se soldera par un échec, non pas parce que les médecins font mal leur travail, mais simplement parce que le corps n’imprime les traces de l’inceste que pendant une durée très courte. Dans le cadre de la rédaction de mon livre, j’ai interrogé une panoplie de professionnels qui m’ont parlé de « traces », de « lésions superficielles » qui disparaissent dans un délai de vingt-quatre à soixante-douze heures. On peut aussi rechercher des indices biologiques – par exemple, des traces de sperme – qui s’effacent dans ce même délai. Or, souvent, l’enfant ne révèle pas les faits immédiatement, il met du temps à parler. Par conséquent, ces traces ont souvent disparu lors de l’examen. Il en va de même si on lui fait prendre un bain. Ces éléments lambda doivent être pris en compte. Pourtant, la primauté du corps sur la parole demeure le socle de l’instruction judiciaire. Il faut tenter d’en sortir. Face à ces dossiers vides, on fait peser toute la charge de la preuve sur le corps de l’enfant. On exige une preuve que l’on sait, par nature, impossible à établir.

Le troisième maillon de cette chaîne de défaillances judiciaires est l’enquête préliminaire à laquelle on alloue très peu de moyens. Selon la Ciivise (Commission indépendante sur l’inceste et les violences sexuelles faites aux enfants), 160 000 enfants sont victimes de violences sexuelles chaque année, parmi lesquels 22 000 sont victimes d’inceste paternel. La dernière donnée du ministère que j’ai obtenue avant la parution de mon livre, en octobre, fait état de 1 707 condamnations pour infractions sexuelles incestueuses sur mineurs, qui incluent les viols et les agressions. La disproportion entre le nombre de victimes et celui des condamnations démontre le caractère systémique des défaillances. Enfin, selon la Ciivise, moins de 1 % des cas d’inceste font l’objet d’une condamnation. Ce chiffre se passe de démonstration : on ne peut plus parler d’échecs individuels.

J’en viens à la justice civile, où s’observent les autres maillons de cette chaîne de défaillances judiciaires. Alors que les justices pénale et civile devraient être complémentaires, elles s’opposent et ne communiquent pas. Le fonctionnement de la justice civile repose une idéologie prégnante, celle de la coparentalité à tout prix. Elle protège ainsi l’institution du risque d’erreur plutôt que l’enfant du risque de danger sexuel et criminel.

Avant même le classement sans suite des affaires de violences sexuelles sur mineurs – qui concerne plus de 73 % d’entre elles –, la justice civile se détourne de la protection de l’enfant. Il faut bien comprendre que la justice est la seule porte de sortie des parents protecteurs – le plus souvent des mères –, qui cherchent à éviter de remettre leur enfant dans les bras de celui qu’il dénonce comme son bourreau. Pourtant, au commissariat, on leur dit : « Laissez faire l’enquête, madame ; respectez les droits de monsieur, vous n’avez pas le droit de vous y opposer. »

On les orientera d’abord vers le juge aux affaires familiales (JAF), afin de lui demander une modification des droits de garde de l’enfant. Mais celui-ci se défaussera au motif qu’il faut attendre la décision du juge pénal. Il recommandera alors de saisir le juge des enfants, davantage compétent en matière de protection des enfants susceptibles d’être exposés à un danger imminent. Or le juge des enfants renverra à son tour la balle au juge pénal au motif que, pour l’heure, le père est présumé innocent et qu’il n’y a pas lieu de suspendre ses droits parentaux. On fait donc face à une justice qui se renvoie la balle.

L’essence de la mission de ces juges est de préserver le lien parental afin d’éviter le placement. On peut comprendre cette démarche, sauf qu’elle ne constitue pas une réponse adaptée aux enfants victimes d’inceste. Il faudrait ainsi revoir la logique du sablier judiciaire auquel sont confrontées les familles. Qu’il s’agisse du JAF ou du juge des enfants, tous finiront par se défausser sur l’aide sociale à l’enfance (ASE). Seront alors lancées des investigations familiales menées par des experts de l’aide sociale à l’enfance ou des éducateurs, qui dureront plusieurs années. On demandera à la mère comment les choses se passent dans son foyer, comment elle s’occupe de son enfant et à quoi ressemble la chambre de celui-ci. Voilà la seule réponse apportée à ces mères qui demandent la protection de leurs enfants et qui continuent à attendre.

Le sablier judiciaire n’en finit pas de s’écouler : à l’instar des audiences, les rendez-vous avec l’aide sociale à l’enfance sont programmés sur plusieurs mois et dépendent de la disponibilité des éducateurs. Les travaux de la commission d’enquête sur les manquements des politiques publiques de protection de l’enfance l’ont montré : les personnels de l’aide sociale à l’enfance, tout comme les magistrats, sont débordés. Ils ont des piles de dossiers à traiter et ne peuvent pas toujours honorer les rendez-vous. Encore une fois, cela relève d’une chaîne de défaillances judiciaires. Au bout du compte, on protège le droit du parent mis en cause plutôt que la sécurité de l’enfant.

Un autre maillon de cette chaîne est l’expert psychologue qui expertisera l’enfant. Parfois, il expertisera la mère plutôt que le père, ou le père sans les enfants ni la mère. À partir de ces éléments, il rédigera une expertise sur laquelle se fonderont pourtant les juges.

Tous ces acteurs, notamment les experts, manquent cruellement de formation. Faute de compétences et de connaissances sur ces sujets, on se fonde sur des croyances et on déplace la focale. Plutôt que de constater les faits, notamment les dénonciations d’inceste de la part de l’enfant, on étudie la conflictualité entre les parents. Les affaires d’inceste parental sont ainsi réduites à un probable conflit parental, comme je l’ai constaté dans plus de 90 % des dossiers judiciaires que j’ai étudiés.

Le caractère systémique des défaillances judiciaires s’observe jusque dans les mots et le vocabulaire utilisés par les juges dans leurs décisions. Lorsque j’ai découvert ce système, j’ai été assez surprise de constater des copier-coller entre des décisions judiciaires pourtant rendues aux quatre coins de la France. Le résultat de ce travail de recoupement des mots employés est saisissant : il est révélateur de la dimension systémique.

Mme la présidente Maud Petit. Y compris en outre-mer ?

Mme Romane Brisard. Oui. Seuls trois des cent dossiers concernaient des familles vivant en outre-mer. J’ajoute avoir entendu les témoignages de bien plus de familles, mais je n’évoque ici que les dossiers que j’ai analysés. Je ne me fonde pas que sur des témoignages, mais bien sûr l’analyse de l’intégralité du dossier judiciaire, depuis l’audition de l’enfant jusqu’aux dernières décisions judiciaires rendues.

La parole de l’enfant sera disqualifiée ; celle de son parent protecteur, suspectée. Ce climat de défiance s’accentuera d’autant plus si la mère, au cours de ce sablier judiciaire particulièrement éreintant pour l’enfant comme pour elle, décide de s’opposer à une décision de justice lui enjoignant de remettre l’enfant au père qu’il dénonce. Pour commencer, elles refuseront de représenter l’enfant, délit pour lequel elles encourent 15 000 euros d’amende et un an de prison. Surtout, elles subiront un harcèlement qui n’est plus seulement familial, du fait du père, mais qui sera également judiciaire. Elles seront convoquées au commissariat, où elles seront photographiées et où leurs empreintes seront relevées. Une véritable inversion de la culpabilité s’opère, qui pèse tant sur elles que sur leur enfant. Si elles s’obstinent à ne pas représenter l’enfant, elles risquent jusqu’à la prison.

Je citerai une étude qui, d’après mes recherches, n’existe qu’aux États-Unis – il serait intéressant d’en mener une semblable en France. Elle ne porte pas sur les violences sexuelles dénoncées par l’enfant, mais analyse la situation familiale, notamment quand le père brandit l’argument de l’aliénation parentale. Dans une étude parue en 2019, la professeure de droit américaine Joan Meier a analysé 4 338 décisions judiciaires rendues aux États-Unis entre 2005 et 2015 dans des affaires de garde d’enfant où l’un des parents signalait des violences physiques ou sexuelles. Lorsque les mères dénoncent des violences sexuelles sur mineurs, celles-ci sont reconnues par la justice dans seulement 15 % des cas. Ce taux chute à 2 % lorsque le père accuse la mère de manipuler l’enfant.

Durant mes cinq années d’enquête, j’ai régulièrement demandé ces chiffres au ministère, qui ne me les a jamais communiqués. La commission devrait se saisir de cette question : on a besoin de chiffres beaucoup plus précis sur ce phénomène. Il est également nécessaire de connaître le nombre de mères en cavale et recherchées par Interpol, qui ont préalablement déposé une plainte pour inceste. Il faut dresser ce constat et croiser les données pour comprendre de quoi on parle ; ce serait déjà une grande avancée. Comprendre et analyser les défaillances du système permettraient d’y remédier.

Pour conclure, quand une enquête se réduit au « parole contre parole », quand la justice pénale prononce des classements sans suite, quand la justice civile maintient la coparentalité à tout prix et que l’expertise disqualifie la parole de l’enfant et celle de la mère, il ne s’agit plus d’une erreur, c’est une mécanique. L’existence d’un dysfonctionnement systémique est ainsi démontrée.

M. Christian Baptiste, rapporteur. Je souhaite vous poser des questions sur la méthodologie employée dans le cadre de vos investigations, sur la réaction des institutions à l’exposition médiatique et sur le rôle des médias, dont nous estimons qu’il est essentiel, dans la visibilité de ce sujet.

S’agissant de la méthodologie, avez-vous également contacté les pères, c’est-à-dire les présumés agresseurs, conformément à vos obligations déontologiques ? Qu’ont dit les cent mères que vous avez contactées ? Par ailleurs, avez-vous interrogé les juges ayant rendu les décisions dans les dossiers que vous avez analysés, notamment ceux impliquant des mères en cavale ? Avez-vous contacté des magistrats ou des procureurs directement impliqués dans ces affaires et, le cas échéant, quelles ont été leurs réponses ? Enfin, avez-vous tenté d’interroger des éducateurs, des enquêteurs ou des experts psychologiques intervenus dans ces dossiers ? Comment ont-ils réagi à votre démarche ?

Mme Romane Brisard. J’ai effectivement mené un travail d’enquête qui exige de la rigueur, non pas simplement parce que je porte une étiquette de journaliste d’investigation, mais parce que négliger l’étude de ces dossiers, alors qu’ils sont médiatisés, reviendrait à faire peser une violence et un risque supplémentaires sur ces femmes.

Dans le cadre du documentaire produit par Mélissa Theuriau, on a constaté que les pères attendent en réalité le moindre petit couac pour faire cesser la médiatisation. On tente ainsi, par divers moyens – notamment celui-ci –, d’entraver la parole de ces femmes. Bien entendu, lors de la rédaction de mon ouvrage, j’ai respecté le principe du contradictoire. En choisissant de me focaliser sur la parole de ces mères et de ces enfants, j’ai fait un choix éditorial, je me suis positionnée. Au terme de cinq ans d’enquête et d’analyse de documents, j’ai choisi d’écrire un livre sur ces femmes, plutôt que sur les agresseurs. D’autres ont fait un autre choix : il existe de nombreux travaux sur les criminels, sur les présumés pères incestueux. J’ai choisi une focale différente, sans pour autant balayer les pères.

Les dossiers que j’examine de fond en comble comportent de nombreuses pièces produites par les pères. Par ailleurs, dans leurs décisions, les juges reprennent des éléments apportés par la défense. En général, les pères refusent de me parler ; ce sont souvent leurs avocats qui m’opposent qu’ils répondront à la justice et non à une journaliste. Lorsque certains acceptent de me répondre, très souvent leurs propos relèvent des procédés employés pour disqualifier la parole de ces femmes et de ces enfants : selon eux, ces mères seraient folles et mon enquête se focaliserait sur des femmes hystériques. C’est aussi pourquoi j’ai préféré écrire un livre consacré à la parole des mères ; j’y ai trouvé des éléments bien plus pertinents et intéressants à décrypter. J’assume le choix éditorial d’avoir donné la parole à ces femmes.

C’est compliqué de parler au magistrat quand l’instruction est en cours. C’est pourquoi j’ai choisi une autre stratégie pour mon livre, qui n’a pas été écrit à charge. Je n’ai pas empilé cent témoignages, mais j’ai décortiqué et analysé cent dossiers judiciaires ; et je n’ai pas donné la parole qu’aux femmes et aux enfants concernés, mais j’ai interrogé absolument tous les acteurs de la chaîne judiciaire : policiers, éducateurs, personnels de l’aide sociale à l’enfance et magistrats – j’ai notamment passé beaucoup de temps avec la présidente du Syndicat de la magistrature.

Pendant ces cinq années d’enquête, j’ai réalisé que les professionnels étaient eux-mêmes les victimes secondaires de ce fléau. J’ai rencontré de nombreux éducateurs qui souffraient à un point inimaginable, qui étaient en burn-out ou qui ont quitté la profession. Il en était de même des policiers. Celui qui a accepté de témoigner dans mon livre – je ne peux pas donner son identité puisque sa hiérarchie ne l’a pas autorisé à me parler ; seul le service de presse de la gendarmerie ou de la police est habilité à le faire – a dressé le même constat, à l’instar des magistrats d’ailleurs. Je suis loin d’être la seule à décrypter ce phénomène.

La dernière enquête du Syndicat de la magistrature sur l’état des lieux de la justice, réalisée en 2024, révèle que plus de 70 % des juges des enfants estiment ne pas pouvoir rendre une justice de qualité, en raison du nombre de dossiers qu’ils ont à traiter – ils en suivent en moyenne 450, alors qu’en théorie ils ne devraient en avoir que 300 environ.

J’ai donc fait mon travail jusqu’au bout et j’ai interrogé, outre les victimes, les professionnels eux-mêmes, parce qu’on ne peut pas décrire des défaillances systémiques et judiciaires sans rencontrer les premiers concernés.

M. Christian Baptiste, rapporteur. Avez-vous interrogé les magistrats qui ont rendu une décision dans les dossiers que vous évoquez et qui impliquent des mères en cavale ? Je parle bien ici de décisions rendues et non d’affaires en cours.

Mme Romane Brisard. Ce n’est pas parce que ces mères sont en cavale qu’une décision a été rendue, au contraire ! Il faut bien comprendre qu’elles ne partent pas du jour au lendemain, et qu’elles ont généralement épuisé tous les recours du système judiciaire. Toutefois, lorsque la justice civile – juge aux affaires familiales ou juge des enfants – leur explique qu’il faut attendre la décision pénale et que, pendant ce temps, l’enfant hurle à chaque fois qu’il doit monter dans la voiture pour rendre visite au papa parce que les viols continuent – c’est ce qu’il dit –, elles prennent la décision de partir. Souvent, la justice pénale n’a pas encore rendu sa décision ; et tant qu’elles ne sont pas jugées, ces mères ne sont pas condamnées. Si l’on respecte la présomption d’innocence des pères accusés d’inceste, il faut aussi respecter celle des femmes parties à l’étranger.

M. Christian Baptiste, rapporteur. Et que vous ont dit les juges que vous avez pu interroger ?

Mme Romane Brisard. Ils estiment qu’ils n’ont pas les moyens de rendre une justice de qualité. Je le répète, 70 % des juges des enfants déclarent ne pas pouvoir faire leur métier comme ils le devraient – ce chiffre est effarant ! Les magistrats dénoncent aussi le manque de formation, qui est un sujet central. La présidente et la vice-présidente du Syndicat de la magistrature – l’une juge d’instruction, l’autre juge des enfants –, qui doivent avoir environ 35 ans, ce qui signifie qu’elles sont sorties de l’École nationale de la magistrature (ENM) il y a peu de temps, décrivent ce manque de formation spécifique. De nouveaux programmes ont été développés, notamment sur les violences intrafamiliales ou le contrôle coercitif, néanmoins ces spécialités restent optionnelles et dépendent du bon vouloir des étudiants, qui doivent faire la démarche de s’inscrire. Elles ne font pas partie du cursus commun, dans lequel ces sujets ne représentent, de mémoire, que huit heures d’enseignement au total. Or, compte tenu du nombre de victimes d’inceste en France, le Syndicat de la magistrature est le premier à admettre qu’une formation spécifique devrait être intégrée au tronc commun.

D’ailleurs, Mme Judith Allenbach, présidente du Syndicat et juge d’instruction, m’expliquait que les magistrats affectés dans les services pour mineurs ne sont pas forcément ceux qui ont suivi une formation spécifique ou qui en ont exprimé la demande ; ils sont orientés là en fonction des besoins des tribunaux et du nombre de dossiers à traiter. Ils peuvent donc devenir juge des enfants ou aux affaires familiales sans habilitation spécifique. Ce manque cruel de formation doit être comblé.

Le problème est le même pour la formation des policiers et des gendarmes au protocole Nichd, un protocole d’audition des enfants dont la méthode devrait être généralisée. D’ailleurs, l’une des premières recommandations de la Ciivise, dans son rapport public de 2023, était de former tous les professionnels de la chaîne judiciaire au recueil de la parole des enfants. Je vous avoue que, lorsque je lis cela à 23 ans, j’ai l’impression que c’est une blague ! Le premier avis de la Ciivise, consacré aux mères en lutte, dans lequel figuraient déjà ces recommandations, a été publié en 2021, avant même le rapport public. Malheureusement, nous sommes en 2026 et les acteurs ne sont toujours pas formés.

M. Christian Baptiste, rapporteur. Comment avez-vous réussi à convaincre les rédactions de publier des articles sur l’inceste parental, qui reste un sujet tabou ? Qu’est-ce qui a changé depuis vos débuts ?

Mme Romane Brisard. C’était très compliqué. Fin 2020, lorsque je commence mon investigation, je suis étudiante en école de journalisme et alternante chez Radio France. Je propose un sujet lorsque la vague MeTooInceste éclate, mais on me répond qu’il faut trouver une victime adulte, pour qui l’affaire est terminée. C’est le cœur du problème pour mes publications : il n’est pas possible de parler des affaires en cours. D’ailleurs, votre commission d’enquête est confrontée aux mêmes freins. Vous ne pourrez pas interroger des mères dont les affaires sont en cours, alors que c’est précisément ce qu’il conviendrait de faire pour comprendre comment la chaîne de défaillances judiciaires peut conduire à un non-lieu, à un classement sans suite ou à une condamnation.

En 2021, j’ai eu la chance qu’une rédactrice en chef du magazine Society me permette de publier ma première enquête, qui concernait les défaillances judiciaires en matière d’inceste. Quelques jours avant sa publication, alors que je voulais prévenir mes sources, j’ai constaté que certaines d’entre elles ne répondaient plus et avaient disparu des réseaux sociaux ; c’est alors que j’ai commencé à comprendre qu’elles étaient peut-être parties à l’étranger. J’ai donc poursuivi mon investigation jusqu’à retrouver ces femmes et les rencontrer sur leur lieu de fuite. Cela a été difficile ; il a fallu entamer de longues discussions et mener un travail titanesque de vérification – j’étais soutenue par une équipe d’avocats et des rédacteurs en chef, notamment au sein de Libération avec qui j’ai beaucoup collaboré sur cette thématique – avant de pouvoir publier des papiers.

Néanmoins, c’est le podcast que j’ai réalisé en 2024, intitulé « Mères en cavale », qui a donné un écho à mon travail parce qu’il m’a permis d’atteindre un autre public : une foule de citoyens, notamment des femmes et des mères, l’ont entendu et se sont mis à la place de ces mamans. À partir de ce moment-là, mon travail a été davantage suivi et a trouvé un écho bien plus large, ce qui m’a permis d’écrire le livre qui me vaut d’être devant vous. Les choses se sont faites très graduellement, et cela n’a pas été facile tous les jours.

Il faut aussi comprendre que lorsque je suis obligée d’anonymiser les femmes citées dans mes enquêtes et dans mon livre, je leur inflige une violence supplémentaire. Elles sont déjà constamment harcelées par les pères qui saisissent la justice dès qu’elles prennent la parole – puisque, en vertu du principe de la présomption d’innocence, il y a diffamation si elles s’expriment. La justice s’en mêle également : vous verrez dans mon livre le cas de femmes qui, parce qu’elles ont osé publier leur combat sur les réseaux sociaux ou poster des vidéos du jour où leur enfant leur a été arraché par le tribunal pour être placé chez le père accusé d’inceste, ont été poursuivies par des magistrats et ont écopé d’une amende ou d’une peine de prison avec sursis.

Par conséquent, lorsque le père les harcèle judiciairement, que la justice s’en mêle et que moi, journaliste, à qui elles ont confié leur histoire, je modifie leur prénom, elles se trouvent, une nouvelle fois, comme privées d’elles-mêmes. C’est terrible d’imposer cela à des femmes qui ne souhaitent qu’une seule chose : être entendues. Elles comprennent néanmoins que c’est une manière de les protéger et que c’est aussi un filet de sécurité dont nous, journalistes, avons besoin pour continuer à documenter les faits sans être attaqués de toute part.

M. Christian Baptiste, rapporteur. Quelle est, selon vous, la responsabilité des médias dans la persistance de ce système, en raison de leur silence ou de leur traitement insuffisant du sujet ? Pourriez-vous nous donner les noms d’autres journalistes qui travaillent sérieusement, comme vous le faites, sur ces questions en France ? Et comment les institutions – juges, services sociaux, éducation nationale, etc. – réagissent-elles lorsqu’elles sont exposées médiatiquement ? Avez-vous observé des changements de comportement, des pressions, voire des menaces ?

Mme Romane Brisard. La responsabilité médiatique est indéniable puisque les médias ont un pouvoir colossal – tout comme les politiques. Cependant, les médias font un effort depuis quelques années, même s’il reste insuffisant. Dès 2021, lorsque le livre de Camille Kouchner La Familia grande paraît et provoque la vague de libération de la parole MeTooInceste, il est déjà question dans les journaux de la fin de l’omerta et du tabou autour de l’inceste. Toutefois, nous n’avions pas mesuré à quel point nous n’en étions qu’aux prémices.

Aujourd’hui, nous commençons à traiter l’un des angles morts de l’inceste – un seul. Le travail qu’il nous reste à faire est colossal, parce que l’inceste est omniprésent dans notre société. Et c’est encore un tabou ; c’est ce qui nous empêche aussi de peser médiatiquement. J’obtiens souvent la même réponse de la part des médias que je sollicite : « On a déjà traité ce sujet, tu nous saoules. » Lorsqu’on a mis des moyens une fois pour une enquête, on ne les met pas deux fois.

D’ailleurs, combien de papiers, d’émissions de radio ou de télévision, ont été consacrés à votre commission d’enquête depuis sa création ? Très peu. Il faut encore inciter les médias à aborder ces sujets, parce que le traitement n’est pas à la hauteur. Je ne désespère pas pour autant que votre commission obtienne un écho médiatique intéressant – comme la commission d’enquête sur l’audiovisuel public ou celle, en son temps, sur l’aide sociale à l’enfance. Force est de constater, toutefois, que ce sujet reste tabou puisque, même lorsqu’on crée une commission d’enquête dédiée au traitement judiciaire de l’inceste, elle passe un peu sous les radars. C’est fou !

Mme la présidente Maud Petit. J’ai effectivement envoyé un communiqué de presse à plusieurs journalistes pour annoncer la création de la commission d’enquête, mais je n’ai pas reçu un seul appel ni obtenu la moindre réaction. C’est typique.

Mme Romane Brisard. Il y a une part de déni et de tabou. Mais il y a aussi, pour les médias, la nécessité de plaire au lectorat et de satisfaire l’auditoire. J’essaie, depuis plusieurs années, de réaliser un documentaire à partir de mon enquête, parce que je sais bien qu’il y a davantage de gens devant leur télévision le soir que de personnes qui achèteront mon livre – je ne suis pas naïve. Cependant, on m’oppose souvent que, bien que mon enquête soit fascinante, le sujet abordé est à la fois trop noir et trop complexe. Les médias estiment que tout ce qui touche à la justice va ennuyer les gens. C’est faux ! Ceux avec qui je parle de mon travail ou qui ont lu mon livre sont révoltés par ce que je décris ; ils s’y intéressent et posent d’ailleurs bien plus de questions que je n’en ai traitées dans mon livre. Le problème, c’est que peu de gens connaissent cette réalité. Lorsque je parle de mères en cavale, on me demande ma carte de presse, parce qu’on a du mal à croire que cela puisse exister.

Mme la présidente Maud Petit. Personne n’en parle.

Mme Julie Ozenne (EcoS). Ou pas de la bonne manière.

Mme Romane Brisard. Vous avez raison. Lorsqu’on n’enquête pas sur les dossiers judiciaires et qu’on se contente de relayer des témoignages, cela signifie qu’on n’investigue pas les pièces et qu’on peut se tromper complètement. Permettez-moi d’évoquer le cas particulier de Priscilla Majani, qui a fui la France et est partie en cavale pendant dix ans avant d’être interceptée. Durant sa cavale, les journaux ont très largement donné la parole à son ex-mari ou relayé des témoignages, mais peu d’entre eux se sont penchés sur le fond du dossier judiciaire.

C’est d’ailleurs la raison pour laquelle le syndrome d’aliénation parentale a continué à prospérer en France. Ce n’est pas uniquement dû à un défaut de formation ; il y a aussi une responsabilité des médias. Très récemment encore, des articles ont été publiés donnant la parole aux fervents défenseurs du SAP, sans en analyser les limites.

Mme la présidente Maud Petit. Est-ce que le SAP est encore mentionné, de manière explicite, dans les jugements ou les rapports sociaux ?

Mme Romane Brisard. Oui, c’est le SAP déguisé. À cet égard, j’aimerais apporter une précision concernant les magistrats. Il y a quinze ans – c’est-à-dire hier – étaient encore organisées à l’ENM des conférences pro-syndrome d’aliénation parentale. Par conséquent, lorsqu’on demande à des magistrats qui ont été biberonnés au SAP de se remettre en question, c’est difficile ; ils s’estiment dans leur bon droit puisqu’ils ont appliqué cette notion toute leur vie.

Dans les dossiers que j’ai analysés, entre 2020 et 2025, je n’ai jamais constaté de référence directe au SAP. Néanmoins, dans pratiquement tous les dossiers, il est question d’aliénation maternelle, de manipulation, de mère trop fusionnelle ou projetant sur son enfant ce qu’elle-même aurait vécu. De nombreux parallèles sont faits avec les violences sexuelles que les femmes ont pu subir, y compris de la part du père de leur enfant. Encore une fois, en l’absence d’une formation spécifique, on ne remettra pas en cause ce genre de croyances. Ce qui est insupportable, c’est que ces affaires d’inceste sont réduites à un simple conflit parental. Et la première question qui se pose n’est pas de savoir si le père est effectivement un criminel, mais si la mère est folle !

C’est pourquoi j’évoquais, en préambule, la misogynie persistante dans nos institutions. C’était dur, en tant que journaliste, de parler de patriarcat et de misogynie dans mon livre. Quand vous le faites, vous êtes tout de suite étiqueté ; on essaie de vous faire taire et de réduire votre travail d’enquête journalistique à du militantisme. Or ce n’est pas ce que je fais, même si je me suis investie dans ce sujet pendant cinq ans et qu’il y a une forme d’engagement de ma part – je n’en ai pas honte. Tout ce que j’avance est corroboré et documenté, et si je me permets d’utiliser ces mots c’est parce qu’ils correspondent à la réalité qui apparaît à l’examen des dossiers.

Mme la présidente Maud Petit. Dans les dossiers que vous avez étudiés, quels sont les motifs le plus souvent invoqués par les magistrats pour écarter la parole de l’enfant ?

Je laisse la parole à mes collègues pour poser une première série de questions.

Mme Béatrice Roullaud (RN). Je vous remercie pour ce beau témoignage – je lirai votre livre avec délectation.

Pensez-vous nécessaire de revoir les enseignements dispensés à l’ENM et d’envisager les effets positifs comme négatifs du sacro-saint principe de coparentalité, lequel n’est sans doute pas la meilleure des solutions en cas de violences ?

Croyez-vous que certaines affaires n’ont pas débouché sur une condamnation parce qu’on a préféré étouffer la vérité ? Par exemple, dans l’affaire relancée par la sortie du livre La Familia grande, l’une des personnes qui avait porté plainte a été retrouvée morte dans sa piscine.

Pourriez-vous citer les exemples qui vous ont le plus marquée ?

Enfin, quelles seraient les mesures impératives à prendre, en dehors de la déconstruction de ce principe de coparentalité ?

Mme Romane Brisard. La formation doit effectivement être plus spécifique et surtout généralisée. Néanmoins, cela va bien au-delà de l’ENM. La réponse se trouve aussi dans l’éducation de tout un chacun. Si la coparentalité pèse à ce point, c’est parce qu’il est difficile de déconstruire la famille telle qu’elle a été pensée en France et dans le monde entier, c’est-à-dire la place du père et de l’homme, tout simplement. Et il ne revient pas aux seuls juges de déconstruire ce schéma. Il faut aussi se regarder en face, réfléchir à la manière dont le modèle familial a été forgé et comprendre pourquoi l’idée de déconstruire la coparentalité se heurte à des blocages. Comment peut-on faire primer la coparentalité dans des affaires d’inceste parental ? Il y a là une contradiction absolue !

Pour répondre à votre dernière question, il faut tenir compte des propositions formulées sur l’ordonnance de protection. L’enfant doit être protégé rapidement, même temporairement s’il le faut, ce qui n’est pas le cas avec la loi Santiago. Il doit être protégé dès la dénonciation des faits, sans attendre la mise en examen qui peut intervenir des mois, voire des années après. C’est le b.a.-ba. En confiant l’enfant à un père incestueux, on l’enferme dans un conflit de loyauté et dans une silenciation, si bien qu’il ne parlera peut-être plus jamais. La parole d’un enfant remis à son agresseur est fugace.

Mme Florence Herouin-Léautey (SOC). Vos propos sont éloquents, mais je suis au regret de constater qu’ils n’apportent pas grand-chose à ce que nous savons déjà et à ce que les précédentes auditions nous ont révélé. Espérons que la convergence des constats et des expériences nous permette d’agir là où les garde-fous pour protéger l’enfant font défaut.

L’application du principe de présomption d’innocence dans le champ de la protection de l’enfance est tout bonnement irresponsable. Des outils tels que la détention provisoire ou la suspension d’un contrat de travail à titre conservatoire ne pourraient pas être utilisés à l’égard des parents : ce n’est pas admissible.

Je suis très soucieuse de trouver les moyens de donner de la crédibilité à la parole de l’enfant. Cette parole doit pouvoir se suffire à elle-même parce qu’on ne trouvera ni preuves matérielles ni témoins. Il faut sortir du schéma actuel, définir une méthode pour le recueil et le traitement de la parole de l’enfant et lui conférer une valeur probante. Malheureusement, votre témoignage montre que les enfants sont aussi victimes de leur mère puisque la parole des femmes a aussi peu de poids que la leur. Il faut donc accorder concomitamment de la valeur aux deux.

Mme Romane Brisard. Je clos mon livre par un parallèle avec ce qu’ont subi les femmes qui partaient à l’étranger pour avorter, car elles aussi étaient traitées de folles dangereuses et d’hystériques. Elles prenaient des risques sanitaires immenses pour pouvoir décider de leur avenir et se protéger. Elles ont dû hurler – notamment en publiant des tribunes –pour qu’on les entende.

Je vous parlais de résistance dans mon propos introductif. Je suis persuadée que les femmes dont nous parlons sont en avance sur la loi. Mais en réalité, on ne peut même pas dire cela, puisque ce qu’elles demandent, c’est simplement l’application de la loi. Chaque parent est garant de la protection de son enfant, point à la ligne. Pourquoi la loi se retourne-t-elle contre ces femmes qui pourtant en respectent l’essence même ?

Il est insupportable de constater que la présomption d’innocence d’un père vaut plus que l’intérêt supérieur de l’enfant, lequel commande d’appliquer à son égard le principe de précaution. Pourquoi s’obstine-t-on à opposer ces deux principes ? L’ordonnance de sûreté vise précisément à les faire cohabiter. Si l’on n’y parvient pas, on ne pourra pas faire avancer les droits des enfants.

Une promesse a été faite aux enfants dans des campagnes d’information qui affichaient le message : « On vous croit. » Certains enfants, comme d’autres victimes plus âgées, ont trouvé le courage de parler. Cette libération de la parole n’est pas le fait du gouvernement, mais bien le fruit du courage des victimes. En revanche, le gouvernement n’a pas déployé les moyens nécessaires pour les écouter.

Il faut redonner de la valeur à la parole des enfants. Ce n’est pas parce qu’un enfant n’est pas capable de qualifier de viol ou d’agression sexuelle ce qu’il a subi qu’il n’est pas capable de parler. Si vous saviez la précision de ce que je lis dans les procès-verbaux ! Les enfants savent décrire du sperme – ils parlent de lait – et bien d’autres choses. Ils font le parallèle entre une Knacki dans leur assiette et ce que leur père leur met dans le ventre tout au fond, là où on fait les bébés. Les enfants savent parler, mais on n’accorde pas de valeur à leur parole. Si cette parole fait naître la moindre suspicion, quels que soient les termes employés, il faudrait pouvoir protéger l’enfant le temps des investigations.

À cet égard, il faut généraliser l’obligation d’actes d’investigation de la part de la police. On ne peut pas accepter qu’un dossier soit fermé ou une plainte classée sans suite quand l’investigation se réduit à deux auditions. Il faut se donner les moyens d’honorer la promesse que l’institution a faite aux victimes.

Mme Ségolène Amiot (LFI-NFP). Ma première question concerne le traitement médiatique. Si ma mémoire est bonne, à la suite de MeToo, le syndicat national des journalistes avait publié un document sur les termes qu’il convenait d’employer pour évoquer les violences. Il était ainsi recommandé de ne plus recourir à l’expression « crime passionnel ». Dans les affaires d’inceste, observe-t-on une évolution similaire du langage journalistique ? Nous avons tous en mémoire les récits d’« inceste heureux » de la part de certains avocats ou artistes, qui ont été largement relayés par les médias. Des directives sont-elles données par les syndicats de journalistes sur le sujet ?

Ma seconde question porte sur les enfants victimes d’inceste, devenus adultes, qui ont pu confirmer la parole de leur parent protecteur à une époque où la leur n’avait pas été crue. Est-ce que vous vous êtes intéressée à eux dans votre travail d’enquête ?

Mme Romane Brisard. On note en effet une évolution dans le langage médiatique, mais elle concerne plutôt les violences faites aux femmes, et elle a été très lente. Le passage du « crime passionnel » au « féminicide » dans les médias et dans la société a été très tardif. Il en est de même pour le contrôle coercitif. La presse est désormais mobilisée sur ce thème et utilise un lexique approprié.

En revanche, la couverture médiatique de votre commission d’enquête, comme de l’incestuel, montre qu’on a du mal à mettre les pieds dans le plat. Alors que je traite l’inceste au quotidien dans mes enquêtes, je n’ai jamais pris le temps de parler de l’incestuel – certes, j’écrivais mon livre. L’évolution sera très lente. On dispose heureusement de travaux très riches, qui ne sont pas le fait de journalistes et ne sont pas repris par les médias. Je pense au livre de Cécile Cée, Ce que Cécile sait, journal de sortie d’inceste, qui est le parfait document pour comprendre ce qu’est l’incestuel. Si on ne décrypte pas, comme elle l’a fait, un phénomène qui est inconnu du grand public, on ne peut pas lutter contre lui. L’incestuel est la nouvelle marche que nous avons à gravir. Nous sommes tellement en retard, et il reste tant d’angles morts à traiter.

En ce qui concerne les victimes devenues majeures, j’essaie de leur donner la parole dès que je peux. Je l’ai fait dans l’avant-dernier chapitre de mon livre, « Le flambeau ». L’article que j’ai consacré à la création de votre commission d’enquête dans Libération commence par le témoignage d’une jeune fille récemment devenue majeure, dont la mère a subi la violence judiciaire que nous évoquons. Les enfants incestés parlent mais ils sont toujours confrontés au même problème : leur mère n’a pas obtenu justice ; s’ils apparaissent dans les médias, leur mère et leur père peuvent être identifiés. S’il n’est pas possible d’examiner des dossiers en cours, on atteint vite une certaine limite.

Je reviens sur le cas de Priscilla Majani, qui est emblématique parmi les mères en lutte, d’autant plus qu’elle a été emprisonnée plus de deux ans aux Baumettes à Marseille. Sa fille, une fois majeure, a porté plainte contre son père. Elle martèle que sa mère n’était pas folle, qu’elle l’a protégée. Elle revendique le droit d’être enfin écoutée. Sa mère n’a jamais cédé : à son procès, elle a dit que partir avec Camille était la plus belle chose qu’elle avait faite.

Mme Andrée Taurinya (LFI-NFP). Je vous remercie d’avoir écrit ce magnifique livre d’enquête au terme de cinq années de travail.

Vous expliquez dans le chapitre 12 au sujet de Mme Kadi que le rapport d’expertise a été produit après la condamnation. J’ai interrogé maître Guedj Benayoun sur ce point lors de l’audition précédente. Avez-vous connaissance d’autres cas similaires ? Je ne comprends pas comment on peut juger sans s’appuyer sur les éléments nécessaires.

Avez-vous observé des liens de connivence entre des acteurs de l’enquête, lesquels pourraient remettre en cause son impartialité ? Je pense à un juge qui connaît personnellement un expert psychiatre ou un policier ; tout ce petit monde pourrait s’entendre sachant que le patriarcat transcende les milieux.

Mme Romane Brisard. Le dossier Sarah Kadi est en effet très symbolique pour moi aussi puisqu’elle est l’une des premières mères que j’ai interrogées en 2021.

Je rappelle son histoire à ceux qui ne la connaissent pas. Cette mère se tourne légitimement vers la justice, qui, pendant quatre ans, refuse de croire sa fille, qu’elle est forcée de remettre à son ex-mari alors qu’une expertise admet un climat incestuel autour de cet homme. Il est ainsi demandé à l’homme – c’est dans le dossier – de ne pas « mettre son enfant en objet sexuel d’autrui ». Au bout de quatre ans, le commissariat la convoque, non pas au sujet de la plainte qu’elle a déposée, mais parce que son ex-mari est derrière les barreaux à cause d’une agression sexuelle sur une autre mineure. En outre, l’homme avait déjà été condamné pour tentative de viol sur une mineure par le passé. Il aura donc fait trois victimes.

Ce cas est symbolique car il laisse penser qu’il faut être multirécidiviste pour être condamné pour inceste. C’est terrible d’en venir à une telle conclusion, mais c’est la réalité. Sur les cent dossiers que j’ai analysés, celui de Sarah est l’un des seuls qui se termine bien, mais parce que les choses se sont mal terminées pour d’autres.

Le rapport d’expertise psychologique ne concernait pas la procédure au pénal. Il a été demandé dans le cadre de la procédure devant le juge civil dans laquelle Sarah demandait que les droits du père soient remis en cause. Le juge a décidé de maintenir les liens avec le père avant même que les conclusions de l’expertise ne soient rendues. Là aussi, c’est malheureusement assez classique.

Votre seconde question est très importante. Évidemment, il existe des connivences entre les acteurs judiciaires. Les experts inscrits sur les listes des cours d’appel, dont le nombre diminue depuis plusieurs années – les chiffres figurent dans mon livre –, sont sursollicités. Quant à l’aide sociale à l’enfance, les éducateurs vont accueillir certains enfants dans certaines structures et rédiger des rapports pour telle ou telle cour. Les acteurs se connaissent. Cela pourrait ne pas être problématique s’ils étaient tous formés correctement. Le fait que les acteurs se connaissent peut être profitable. Dans le modèle de la Barnahus en Islande, tous les acteurs de la protection de l’enfance sont réunis dans un lieu unique, où toute la procédure se déroule. Il n’y a pas de cloisonnement. Tous les acteurs se connaissent, se parlent, mais ils ont les compétences requises. Cela change la donne.

Mme Gabrielle Cathala (LFI-NFP). Je vous remercie pour votre travail d’intérêt général. J’invite les collègues à le lire, non pas avec délectation – le terme me paraît un peu maladroit se rapportant à l’inceste ; je dirai plutôt avec horreur – et je leur recommande également le livre de Hugo Lemonier sur l’affaire Le Scouarnec, qui est aussi une affaire d’inceste.

En ce qui concerne l’ENM, j’apporterai une petite nuance. Votre livre se fonde sur le témoignage de Judith Allenbach, qui a fréquenté l’école à partir de 2017. Depuis la vague MeToo, l’école a largement revu sa formation. Les élèves sont formés notamment au protocole Nichd pour recueillir la parole de l’enfant. Toutes les mises en situation concernent les violences sexuelles ou intrafamiliales. Le sujet est également abordé lors du stage en juridiction.

Votre travail d’investigation vous a renseignée sur le fonctionnement et les défaillances de la chaîne judiciaire, laquelle comprend la justice mais aussi la police. Quelles mesures d’urgence suggérez-vous sur le plan légal, administratif, budgétaire pour mettre fin aux situations que vous avez pu observer ?

La justice est patriarcale, mais elle est aussi raciste. Avez-vous constaté une différence de traitement entre les mères protectrices racisées et les pères mis en cause racisés ? On va souvent supposer qu’une personne racisée qui parle de douleur exagère – c’est ce qu’on appelle le syndrome méditerranéen, un préjugé raciste bien connu à l’hôpital. Avez-vous remarqué une réaction similaire à l’égard des enfants racisés qui témoigneraient de violences incestueuses ainsi qu’à l’égard des mères qui les dénonceraient ?

Mme Romane Brisard. Nous aurons beau discuter pendant des heures de tout ce qui pose problème, la question financière est centrale. Elle est, avec l’éducation – il faut déconstruire les croyances, on l’a dit –, l’autre clé. L’un ne va pas sans l’autre. Il est évident qu’on ne peut s’attaquer au problème sans y consacrer les moyens nécessaires. Les ministères en ont conscience puisqu’ils mettent en avant un problème de moyens en réponse à mes questions.

Il m’est difficile de répondre à votre première question, non pas que je manque d’idées, mais je me demande souvent si cela relève de mon rôle de journaliste. Je ne sais pas. Je peux vous rapporter ce que les associations essaient d’obtenir. Je pense à l’ordonnance de sûreté, qui doit absolument être mise à l’ordre du jour. Il faut également que l’enfant soit entendu très rapidement et qu’un juge soit désigné pour ce faire au lieu de voir les uns et les autres se renvoyer la balle. La formation, obligatoire et contrôlée, de tous les acteurs de la chaîne judiciaire, c’est le b.a.-ba.

Vous avez bien fait de rappeler que l’ENM a modifié ses pratiques et évolue. Il existe même un nouveau circuit de formation dédié aux violences intrafamilales. Cela va dans le bon sens, mais nous sommes tellement en retard. Chaque jour, des décisions concernant les enfants sont prises. Il faut donc mettre les bouchées doubles, ce qui suppose, on y revient toujours, de l’argent.

Il y a une question qui me taraude : qu’est-ce qu’une preuve dans un dossier d’inceste ? On attend que le corps parle alors que le corps n’est pas toujours fiable – dans certains dossiers, on explique que les lésions peuvent avoir bien d’autres causes, et c’est la vérité. Le corps ne suffit pas. Les preuves sont très difficiles à réunir puisque l’inceste est un crime commis dans le huis clos familial – c’est un crime de l’intimité, de l’intime. Il n’y a heureusement pas de caméras dans toutes les chambres parentales. Mais comment fait-on pour sortir de cette impasse ?

Je sais combien la réponse est difficile car il faut rester dans les limites constitutionnelles. À cet égard, il est très intéressant d’écouter les professionnels qui considèrent que, en matière d’inceste ou de violences, invisibles ou presque, il faut abandonner la notion de preuve irréfutable, en vertu de laquelle nombre de plaintes sont classées pour infraction insuffisamment caractérisée alors qu’aucune enquête n’est menée, au profit du faisceau d’indices. Autrement dit, quels sont les éléments qui peuvent venir consolider la parole de l’enfant, à laquelle on a déjà donné du crédit ? Il n’y aura jamais un témoignage vidéo ou une photo, mais le faisceau d’indices existe. On ne prend notamment pas assez en considération les troubles que de nombreux enfants victimes d’inceste ont en commun : énurésie, comportements masturbatoires, etc.

Le fait de chercher à concilier intérêt supérieur de l’enfant et présomption d’innocence ne signifie pas faire disparaître cette dernière. De la même manière, le fait de considérer un faisceau d’indices n’est pas incompatible avec la recherche de la vérité.

En ce qui concerne l’intersectionnalité, il est un peu dur d’en parler ainsi mais c’est ce que j’ai pu observer. Des femmes racisées peuvent avoir encore plus de mal à voir les procédures aboutir. La discrimination peut être présente très tôt dans le processus : j’ai vu des femmes refoulées d’un commissariat, à qui l’on demandait de revenir plus tard parce qu’on ne comprenait pas ce qu’elles disaient. Or elles ont peut-être un accent mais elles sont tout à fait capables de rapporter ce que leur enfant veut dénoncer. Les femmes racisées sont doublement victimes d’un système défaillant. Quand on est une femme blanche, on échappe au moins à cette discrimination, ce qui ne veut pas dire que l’on ne subira pas le rouleau compresseur judiciaire.

Mme Julie Ozenne (EcoS). Je reviens sur le traitement médiatique. On nous dit que tout le monde veut protéger les enfants. Comment fait-on pour mieux communiquer et dépasser ce mur du son pour faire comprendre aux gens qu’ils ne savent pas de quoi on parle ? Les journalistes essaient-ils de se regrouper dans cet objectif ?

Avez-vous suivi des mères en cavale ? Quel est leur quotidien une fois qu’elles sont parties se cacher ?

Mme Romane Brisard. Je travaille beaucoup en solitaire car j’ai choisi l’investigation. Il est très rare dans une rédaction de disposer du temps nécessaire pour enquêter comme je le fais parce que cela coûte trop cher. Cela n’empêche pas de pouvoir unir nos forces. Je me suis vraiment spécialisée, mais je ne suis pas la seule journaliste à travailler sur le sujet ; dans mon ancienne maison, Radio France, des journalistes du service police-justice connaissent très bien ces dossiers et essaient de les mettre en avant.

J’ai eu récemment une discussion avec une consœur de 20 Minutes qui me proposait d’unir nos forces pour pousser le sujet. Je ne suis pas contre car on en a besoin. Il est difficile d’entendre les rédactions nous opposer le fait que les affaires sont en cours ou qu’on en a déjà parlé. C’est un peu insoluble : si je prends le cas de votre commission d’enquête, on aurait besoin des médias pour mettre en lumière ses travaux mais on pourrait aussi imaginer qu’elle incite les médias à parler davantage du sujet. Je ne perds pas espoir. Le sujet est tellement grave qu’il va finir par s’imposer, j’en suis convaincue.

Ma présence sur les réseaux sociaux sert de vitrine à mon travail, sinon, en tant que journaliste indépendante, je n’en ai pas. Tous les jours, des femmes m’écrivent. Elles ne sont pas toujours en cavale ; leur fuite peut être proche ; leurs enfants sont sous la menace d’être placés ou ils le sont déjà, en structure, ou pire, chez le père agresseur. Tous les jours, des professionnels ou des citoyens lambda m’écrivent pour me dire leur désarroi ou me demander quoi faire pour que cela s’arrête.

C’est là que nous avons besoin de vous. Le sujet est documenté ; outre les journalistes, les associations et les collectifs n’ont rien lâché pendant cinq ans. Pourtant on avait beau crier fort, personne n’était à l’écoute sur ce sujet. C’était trop difficile. Il faudra du temps pour sortir de ce fléau et de ce tabou, nous n’en sommes qu’au début. Je n’ai pas la solution, mais les journalistes réfléchissent à se regrouper.

Pour ce qui est des mères en cavale, je ne peux évidemment pas tout vous dire. Ce sont des sources qui m’ont accordé une confiance si précieuse que je fais tout pour protéger leur anonymat. Je peux vous dire que ces femmes ont une vie extraordinaire au mauvais sens du terme. Plus rien n’est banal ou ordinaire dans leur vie. Elles doivent vivre sous de fausses identités, sans carte bancaire, sans contact avec leurs proches. Elles sont dans un isolement terrible et elles éprouvent un sentiment de trahison très fort. Mais, c’est ce que j’ai essayé d’écrire dans le dernier chapitre de mon livre, le plus impressionnant chez ces femmes est que l’on pourrait presque oublier qu’elles sont en cavale, tant elles mettent d’énergie depuis toujours à garantir la sécurité de leurs enfants et à leur donner la possibilité de se construire à peu près normalement après avoir vécu l’inceste. C’est d’une beauté fascinante. Les gens qui lisent mon travail imaginent ces femmes dans des appartements exigus, un peu miteux. Mais elles font tout ce qu’elles peuvent pour faire vivre leurs enfants, leur faire découvrir le monde, en dépit des contraintes de sécurité. C’est très difficile.

Le constat est terrible car ces femmes sont condamnées à être mères et uniquement mères pour le moment, tant que leur enfant n’est pas majeur et que la France ne s’occupera pas davantage de leur cas. C’est la raison pour laquelle il est si important d’obtenir des chiffres sur ces femmes. Une fois qu’on les aura, la question se posera d’autant plus de savoir ce qu’on fait. Elles sont d’une force incroyable ; elles donnent des leçons de vie impressionnantes.

M. Arnaud Bonnet (EcoS). Vous expliquez dans votre livre que des enfants ont dénoncé des faits pour lesquels des preuves existaient, comme des certificats médicaux. Comment ces éléments ont-ils été décrédibilisés, alors que les faits semblaient avérés ?

Ensuite, sur les cent dossiers que vous avez étudiés, combien d’enfants ont été confiés aux pères et combien ont été placés ? À défaut de disposer des données statistiques, cela nous permettrait de dresser un premier état des lieux. J’espère cependant que nous obtiendrons les données des services des ministères et que, si elles n’existent pas, ils s’activeront pour les produire !

Mme Romane Brisard. Les données existent, mais elles ne sont pas croisées entre elles. Par exemple, nous connaissons le nombre de plaintes et de condamnations. Nous savons que 80 % des condamnations pour non-représentation d’enfant concernent des femmes. Mais nous ne savons pas combien de ces femmes ont porté plainte pour inceste avant. Lorsque j’ai interrogé le ministère à ce sujet, à la fin de l’été, avant la publication de mon livre, on m’a répondu que des réflexions étaient en cours pour affiner les données.

Votre question me permet de rebondir sur un dernier élément. Dans certains dossiers, les preuves existent. Je pense notamment à une affaire qui a été médiatisée. Une femme, alertée par le comportement inhabituel de son mari avec leur nourrisson, place des caméras chez elle et quitte son appartement. Elle découvre alors que son compagnon va chercher des sex-toys, son bébé dans les bras. Elle fait immédiatement intervenir les forces de l’ordre et l’homme est pris en flagrant délit. Pourtant, les scellés des sex-toys et du body de l’enfant ont été détruits en 2022, et la plainte de la mère a été classée sans suite. Elle a même reçu une amende pour non-représentation d’enfant. Finalement, une instruction a été ouverte deux ans plus tard. Ainsi, même lorsque des preuves flagrantes existent, il faut attendre deux ans pour qu’une information judiciaire soit ouverte – et les scellés peuvent être détruits. Au-delà du manque de moyens, cela laisse songeur.

Mme Julie Ozenne (EcoS). Pensez-vous que ce soit lié à de la corruption de la part de magistrats ?

Mme Romane Brisard. Je ne m’aventurerai pas à dire cela ! De plus, il s’agit d’une affaire en cours.

Mme la présidente Maud Petit. Merci, madame Brisard. N’hésitez pas à nous faire parvenir tout complément d’information que vous jugeriez utile.

*

*     *

  1.   Table ronde, ouverte à la presse, réunissant : Mme Teanini Tematahotoa, secrétaire de l’association Pare Ora, Mme Cynthia Ayou, médecin légiste et pédiatre à l’Uaped Pare Ora, et Mme Marianne Balet, responsable du site de l’Uaped ; Mme Fabienne Sainte-Rose, fondatrice de l’Association des mille et une victimes d’inceste et de traumatismes (Lamevit) ; Mme Lydia Barneoud, directrice fondatrice de l’association Haki Za Wanatsa - collectif Cide ; Mme Éloise Bergeon, présidente de l’Université familiale de la Vienne ; Mme Michèle Créoff, membre du bureau de l’association Face à l’inceste, et Mme Aude Doumenge, responsable de plaidoyer (26 février 2026)

Mme la présidente Maud Petit. Comme vous le savez, notre commission d’enquête a pour objet d’évaluer le traitement judiciaire des viols et agressions sexuelles incestueuses parentales sur mineurs, avec une attention particulière portée à la prise en compte de la parole de l’enfant et à sa protection effective pendant la procédure.

Il y a, je crois, une attente très forte du monde associatif à l’égard de notre commission d’enquête. Aussi nous a-t-il paru indispensable de vous recevoir dès le début de nos travaux, pour poser un constat partagé sur la façon dont les services de l’État, de police, de justice, de médecine légale traitent aujourd’hui les faits d’inceste qui leur sont dénoncés ainsi que les parents dits « protecteurs ».

Je précise que nous avons organisé une première table ronde d’associations hier, et que nous en tiendrons probablement de nouvelles à la reprise de nos travaux, fin mars.

Je suis heureuse d’accueillir : Mme Fabienne Sainte-Rose, fondatrice de l’association des milles et une victimes d’inceste et de traumatismes (Lamevit), située en Martinique, qui participe à nos échanges en visioconférence ; également en visioconférence, depuis la Polynésie française, où il est 5 heures 30 du matin, Mme Teanini Tematahotoa, médecin et secrétaire de l’association Pare Ora, Mme Cynthia Ayou, médecin légiste et pédiatre à l’unité d’accueil pédiatrique des enfants en danger (Uaped) de Pare Ora, Mme Marianne Balet responsable du site de l’Uaped ; Mme Lydia Barneoud, directrice et fondatrice de l’association Haki Za Wanatsa - collectif Cide (Convention internationale des droits de l’enfant) outre-mer, qui défend les droits des enfants à Mayotte ; Mme Éloïse Bergeon, présidente et fondatrice de l’association L’Université familiale de la Vienne ; Mme Michèle Créoff, membre du bureau de l’association Face à l’inceste et Mme Aude Doumenge, responsable de plaidoyer dans cette même association.

Cette audition est ouverte à la presse et retransmise en direct sur le site de l’Assemblée nationale. Avant d’entamer nos échanges, je vous rappelle que l’article 6 de l’ordonnance du 17 novembre 1958 relative au fonctionnement des assemblées parlementaires impose aux personnes entendues par une commission d’enquête de prêter le serment de dire la vérité, toute la vérité, rien que la vérité.

(Mmes Lydia Barneoud, Éloïse Bergeon, Aude Doumenge, Michèle Créoff, Fabienne Sainte-Rose, Teanini Tematahotoa, Cynthia Ayou et Marianne Balet prêtent successivement serment.)

Mme Aude Doumenge, responsable de plaidoyer de l’association Face à l’inceste. Face à l’inceste est une association nationale d’intérêt général, fondée au début des années 2000 pour les victimes et par une victime – Isabelle Aubry, une survivante de l’inceste paternel, qui agit pour faire reculer l’inceste et la pédocriminalité, encore trop largement ignorés dans notre société. L’association porte une vision simple mais claire, celle d’une société qui protège réellement les enfants et qui reconnaît et accompagne les victimes d’inceste, en s’attaquant aussi aux tabous. Elle se structure autour de trois grands axes : sensibiliser, militer pour faire évoluer les lois et former à la réalité de l’inceste.

Depuis sa création, Face à l’inceste attache un intérêt tout particulier à la production de chiffres et de données – nous avons d’ailleurs été les premiers à le faire. Nous sommes en effet convaincus que c’est en quantifiant que nous pourrons nommer les choses, combattre ce tabou et mettre l’accent sur une réalité trop longtemps reléguée au silence.

L’un de nos sondages Ipsos a permis de relever un chiffre essentiel : près de trois enfants par classe, soit un Français sur dix, soit 7,4 millions de Français sont victimes d’inceste. Ces chiffres nous obligent et font ressortir l’ampleur du phénomène, imposant d’en faire une priorité collective.

L’inceste a cette singularité unique d’être aussi un crime du lien familial. Il porte une atteinte réelle à la place de l’individu dans sa filiation et à l’organisation symbolique de toute la famille. Ce crime prive l’enfant d’un socle familial sain, stable, et, surtout, indispensable pour sa construction. À la fois crime du lien familial mais aussi crime sexuel, l’inceste inverse les rôles et brise la barrière entre les générations.

Il faut en effet penser l’inceste, notamment l’inceste parental, dans toute sa spécificité : les liens qui unissent un criminel avec sa victime sont aussi de l’ordre de la dépendance, tant affective que matérielle. L’inceste – notamment l’inceste parental – se déroule dans l’espace de la maison, qui est censée protéger l’enfant. Comment imaginer que l’enfant puisse se défendre face à cela, surtout quand le silence structure le cadre de la famille ?

Les données que nous avons recueillies montrent que le drame tient non seulement aux faits eux-mêmes, mais aussi à la manière dont l’inceste est traité au sein de la famille : dans plus de la moitié des cas, un membre de la famille était informé des faits. Notre enquête « Parent complice, parent protecteur », sortie en 2022, a fait ressortir un chiffre effrayant : seulement 5 % des pères et 6 % des mères portent plainte à la suite de la révélation de l’enfant. Cela signifie que plus de 90 % des enfants qui parlent ne sont pas protégés une fois la parole donnée.

Nous proposons à votre commission d’interroger cette complicité passive, qui est massive et qui est la réalité de beaucoup trop de victimes, encore aujourd’hui. Cette complicité passive est aussi permise par le climat incestuel, qui, selon Dorothée Dussy, permet l’inceste puisqu’il se produit toujours là où il est déjà. Le climat incestuel brouille complètement les frontières de l’enfant et lui fait perdre tous ses repères, tout en préparant le passage à l’acte.

L’inceste parental nous a conduit à une réflexion sur une question tout aussi sensible, celle de la fratrie. Comment penser la notion d’autorité parentale du parent agresseur sur les autres enfants, quand le parent a autant failli à son devoir ? Il nous paraît essentiel de répondre à toutes ces interrogations.

Face à ces constats, nous appelons à mettre en place l’ordonnance de protection immédiate, tout en gardant comme boussole l’intérêt supérieur de l’enfant, notamment le principe de précaution. En découle tout l’arsenal juridique qui permet de penser la protection de l’enfant : exercice de l’autorité parentale ; éloignement du parent agresseur ; non-communication des lieux de vie de l’enfant, de l’école au domicile et aux activités périscolaires.

Cette réforme est urgente, puisque nous ne disposons « que » de la loi Santiago de 2024, qui n’autorise la suspension de l’autorité parentale qu’à la fin de l’enquête pénale. Nous avons à cœur de rappeler qu’en cas d’inceste, l’enquête pénale dure de trois à cinq ans, pendant lesquels l’enfant est amené à vivre aux côtés du parent agresseur, donc à revivre toute cette réalité. Cinq ans, à l’échelle d’un enfant, autant vous dire que c’est toute sa vie.

Enfin, nous voulons interroger la continuité et les incohérences du droit sur le rapport aux liens incestueux. Pourquoi une victime doit-elle encore porter, trop souvent, le nom de son agresseur ? Pourquoi est-elle tenue de participer à ses frais funéraires ? Pourquoi est-ce aussi compliqué, pour une maman anciennement victime, d’enlever les droits parentaux aux grands-parents ? Ces situations sont, en quelque sorte, orchestrées par le droit ; elles contribuent à prolonger le lien incestueux, extrêmement compliqué à vivre pour les victimes. En outre, elles viennent s’ajouter à des conséquences traumatiques graves. Rappelons-le, plus de la moitié des victimes d’inceste font ou feront une tentative de suicide.

Notre ambition est claire : nous vous invitons à placer l’intérêt supérieur de l’enfant au cœur de vos réflexions et à analyser en profondeur les dysfonctionnements systémiques qui entravent encore sa protection. Cette commission permet, à notre sens, d’ouvrir un moment politique inédit. Les chiffres le montrent, l’inceste reste un phénomène systémique, fréquent et encore beaucoup trop silencié. Ces travaux engagent notre responsabilité collective pour les victimes d’aujourd’hui et d’hier, qui n’ont été ni entendues ni protégées à la hauteur de ce qu’elles ont vécu.

Mme Michèle Créoff, membre du bureau de l’association Face à l’inceste. J’ai suivi les travaux de votre commission hier et j’ai admiré le courage des associations et des mères protectrices venues présenter leur parcours du combattant. Je voudrais insister sur les chiffres : 90 % des enfants victimes d’inceste ne sont protégés par personne. Dès lors, comment aider les mères protectrices et les pères protecteurs à assumer leur rôle de parents protecteurs ? Comment protéger les enfants qui n’ont aucun parent protecteur ? Les victimes d’inceste requièrent une vigilance complète.

Mme Lydia Barneoud, directrice et fondatrice de l’association Haki Za Wanatsa-collectif Cide outre-mer. Je représente l’association Haki Za Wanatsa – les droits des enfants en shimaoré –, créée à Mayotte en 2006 et restructurée en 2018, porte d’entrée associative du collectif Cide, à l’initiative d’une campagne annuelle de promotion des droits. Nous avons hélas très rapidement pris conscience de l’ampleur des violences sexuelles faites aux enfants – j’ai été enseignante durant treize ans à Mayotte.

Je vais vous communiquer des chiffres inédits. Contrairement à ce qui a été dit hier dans votre commission, ils existent pour Mayotte, même s’ils sont assez récents. Ils ont d’ailleurs été repris dans le rapport parlementaire de 2023 – je remercie à cet égard Vanina Noël, présidente du Collectif de femmes d’outre-mer et du monde (C’Fomm), de les avoir mentionnés. La Ciivise (Commission indépendante sur l’inceste et les violences sexuelles faites aux enfants) a également réalisé un important travail de fond.

En 2021, nous avons mené une enquête – la campagne WamiToo, en référence à MeToo, Wami signifiant « moi » en shimaoré. Dans les huit premières semaines, 544 personnes ont répondu – nous en sommes à 753 aujourd’hui –, dont 35 % ont dit avoir subi des violences sexuelles dans leur enfance ; s’y ajoutent 11 % qui disent ne pas savoir si ce qu’ils ont vécu constitue une infraction. Parmi eux, 82 % disent n’avoir jamais reçu aucune éducation à la vie affective, relationnelle ou sexuelle dans l’enfance ou à l’école. Or la prévention et l’éducation jouent un rôle majeur. L’une des avocates auditionnées par votre commission a fait valoir qu’il serait bon que cet enseignement soit rendu obligatoire par la loi : il en existe une, mais elle n’est pas du tout respectée – l’État a d’ailleurs été condamné sur ce point. Nous avons beaucoup travaillé avec le parquet sur ce thème. Notre psychologue référent – le docteur Letourneur – est également expert psychologue auprès du tribunal judiciaire de Mayotte, depuis six ans. Il a remis une étude intitulée « Being victim in a postcolonial context », qui se base sur 600 dossiers de victimes auditionnées ; elle permettra d’approfondir ce sujet.

La même enquête a fait ressortir que 53 % des personnes ne connaissent pas la loi, quand 63 % de ceux qui pensent la connaître se trompent, notamment en matière de délai de prescription. Nous avons également recueilli 127 témoignages, parmi lesquels 51 témoignages de personnes victimes, dont les deux tiers disent n’avoir jamais eu d’espace suffisamment sécurisé pour pouvoir se confier, en raison de nombreux facteurs tels que l’insularité et l’interconnaissance, sur lesquels j’espère que nous reviendrons. Cela s’explique par une forme de logique universelle, bien établie, et par des spécificités locales.

Tout cela a été documenté depuis 2021 et repris par les institutions dans le cadre du programme d’éducation à la vie affective et relationnelle et à la sexualité (Évars), présenté au ministère de l’éducation nationale – nous y avons travaillé avec le bureau de l’action sociale – et auprès de quarante-deux pays membres lors de la convention de Malte et aux Antilles, où nous sommes allés récemment.

Je précise que le collectif, qui comptait six associations membres en 2018, en comprend désormais trente-huit, principalement mahoraises, avec des relais à La Réunion, aux Antilles et dans l’Hexagone – des petites associations communautaires et des plus grosses, affiliées notamment au groupe SOS. Par ailleurs, nous faisons partie du conseil départemental de l’accès au droit (CDAD), présidé par le président du tribunal et coprésidé par le procureur. Nous faisons également partie de la Cress (Chambre régionale de l’économie sociale et solidaire), de la Cnape (Convention nationale des associations de protection de l’enfant), du Cofrade (Conseil français des associations pour les droits de l’enfant), avec lequel nous travaillons beaucoup – je suis administratrice du Cofrade –, d’Eurochild, de la Dynamique pour les droits des enfants.

Le point de départ du dispositif que nous avons créé est une charte de l’engagement à lutter collectivement et individuellement contre ces violences sexuelles, signée en 2021 par le préfet, le président du tribunal, le président du conseil départemental, le président de l’association départementale des maires et les dix-sept maires des dix-sept communes, le recteur, la directrice de l’ARS (agence régionale de santé), la présidente du collectif, l’ensemble des présidents des associations membres et l’ensemble des principaux et directeurs d’écoles et instituteurs.

La charte a servi de base constitutive, adossée à cette enquête statistique inédite. Jusqu’alors, nous ne disposions d’aucun chiffre – même l’enquête Virage (Violences et rapports de genre) s’était arrêtée à La Réunion – et de quelques éléments seulement – l’enquête CVS (cadre de vie et sécurité) avait notamment établi que les femmes étaient quatre fois plus victimes de violences sexuelles à Mayotte. Peut-être faudrait-il créer un observatoire pour l’outre-mer, ou tout simplement une enquête avec des indicateurs communs sur tous les territoires français. Nous avions voulu mener une enquête professionnelle avec l’Observatoire régional de la santé à Mayotte, sur un échantillon représentatif par CSP (catégorie socioprofessionnelle) : elle n’a jamais vu le jour, faute de financement. En signant cette charte de manière simultanée et médiatisée, les différents acteurs se sont engagés. Des campagnes graphiques et audiovisuelles ont pu être menées – le rôle des médias est extrêmement important.

Les institutions ont joué le jeu et nous ont communiqué les chiffres : 300 signalements annuels ou informations préoccupantes pour l’académie, 1 000 pour la Crip (cellule départementale de recueil, de traitement et d’évaluation des informations préoccupantes), seulement 157 procédures pour le parquet – soit 15 % des signalements –, dont 40 seulement sont suivies. Le taux d’affaires judiciarisées est donc de 0,02 %, celui des affaires suivies de 0,06 % ; le taux de condamnation se situe bien en dessous de ce qu’indiquent les rapports de la Ciivise. Je précise à cet égard que nous sommes en lien avec la Ciivise depuis le début de nos travaux : leurs représentants ont voulu se déplacer à Mayotte mais cela n’a pas pu se faire.

Pour l’instant, à Mayotte, six personnes – trois hommes et trois femmes – ont parlé publiquement des violences sexuelles subies dans l’enfance, majoritairement de l’inceste. Nous avons analysé et anonymisé ces témoignages pour les verser au dossier. L’âge médian des premières violences se situe entre 6 et 12 ans.

Je dirai un mot du contexte. Peu de personnes avaient connaissance des articles de loi, notamment l’article 40 du code de procédure pénale. À Mayotte, il a fallu six ans à l’éducation nationale pour nous expliquer les notions d’information préoccupante, d’enfant en danger, de signalement. Statistiquement, c’est nous qui ratons ces trois enfants par classe : en tant qu’enseignants, nous avons une responsabilité – je suis référente Évars et j’espère vraiment obtenir des avancées sur ce point.

Lorsque nous avons débuté la première campagne de sensibilisation, le parquet nous a indiqué que le taux de signalements avait augmenté de 129 % l’année suivante, 30 % au niveau de l’éducation nationale. L’UMJ (unité médico-judiciaire) s’est vue allouer 2 millions d’euros, un greffier supplémentaire a été attribué au parquet. La mobilisation citoyenne peut donc faire bouger les choses. Je précise que nous sommes tous bénévoles – du moins en 2021. Il y a désormais trois salariés, à temps partiel.

L’âge médian est de 17 ans sur notre territoire, contre 41 ans dans l’Hexagone. Il y a deux fois plus d’enfants par femme et 30 % de mineurs hors système scolaire, soit 15 000 mineurs non scolarisés. Depuis Chido, 90 % de la population vit sous le seuil de pauvreté – contre 80 % avant. Le revenu médian est sept fois inférieur à celui du niveau national, le taux de chômage cinq fois supérieur, tandis que 28 % des logements sont sans eau courante. Une femme sur quatre en âge de travailler est une mère isolée en grande précarité. On compte douze fois plus de naissances de mères mineures, trois fois plus d’IVG sur mineures, deux fois plus de mortalité infantile, une fois et demie plus de renoncement aux soins, cinq fois moins de psychiatres, deux fois plus de syndromes dépressifs et 50 % de psychotraumas observés après Chido.

Vous pouvez retrouver les actes du colloque, toutes nos ressources et nos campagnes sur notre site. La mobilisation étant massive, les institutions ont fini par être obligées de rejoindre la dynamique. Le procureur nous disait : « continuez de nous agacer ». Il a mobilisé des greffiers pendant trois jours pour nous permettre d’obtenir les chiffres que nous demandions sans relâche : 45 % des procédures classées sans suite, la moitié pour carence de victimes et l’autre moitié pour recherches vaines ; 350 victimes admises chaque année aux urgences pour agression sexuelle, dont 40 seulement orientées vers l’UMJ, soit 89 % de déperdition ; jusqu’à trente-trois heures d’attente pour viol aux urgences. Je pourrais aussi évoquer les 183 mères mineures scolarisées, les 15 mineures de 15 ans mariées également, les 98 OPP (ordonnance de placement provisoire) par an, uniquement dans l’éducation nationale. Toutefois, sur 51 700 élèves du secondaire en 2024, le taux de détection institutionnel est en deçà de 1 % : beaucoup de travail reste à faire.

Nous sommes également confrontés à un sous-équipement judiciaire – le garde des sceaux était encore sur place hier : quatre fois moins de juges ; sept fois moins de procureurs ; onze fois moins d’avocats ; trente-cinq minutes accordées aux magistrats par le garde des sceaux lors de sa visite hier, contre trois heures quinze accordées aux élus ; absence d’Uaped, pourtant obligatoire depuis 2022 ; un seul médecin légiste à 80 % – cela pose problème lorsqu’il est en congé, en burn-out, en vacances ou en formation. De fait, même si une victime était orientée ou tentait d’elle-même de recueillir des éléments probatoires dans les 72 heures suivant son agression, il y a de fortes chances qu’elle ne parvienne pas à rencontrer le médecin légiste. Depuis le cyclone Chido, nous avons 40 % de surface du tribunal en moins, deux bâtiments sur trois, une prison dont le taux d’occupation varie entre 230 % et 300 %, avec six à sept détenus par cellule – M. Darmanin s’est engagé à essayer d’enlever les matelas au sol d’ici à 2027. Je précise que 14 % de ces détenus sont incarcérés pour violences sexuelles sur mineurs.

L’étude de notre psychologue référent, que je vous invite à auditionner, montre que sur les 600 victimes – il y en a davantage depuis –, dont deux tiers pour violences sexuelles et un tiers pour inceste, on compte une dizaine de mamans protectrices.

Enfin – je sais que cette question vous tient à cœur, monsieur le rapporteur –, Sabrina Cajoly, membre de notre collectif et de l’association Kimbé Rèd de Guadeloupe, se bat pour que les territoires ultramarins – soit 3 millions de personnes – ne soient plus exclus de la Charte sociale européenne, comme cela est le cas depuis soixante ans. Pour être convaincu de la justesse de ce combat, il suffit de regarder l’article 17, relatif à la protection sociale, juridique et économique à laquelle les enfants ont droit : cette violence supplémentaire a des effets structurels massifs.

Mme la présidente Maud Petit. C’est édifiant. Ces chiffres sont importants. Merci pour votre travail.

Mme Éloïse Bergeon, fondatrice et présidente de l’Université familiale de la Vienne. Merci de me recevoir. Je suis une mère protectrice, et donc une victime du système actuel.

J’ai d’abord monté un collectif et une association. Il y a un an et demi, on m’a proposé de devenir coprésidente de l’Université familiale, une association reconnue d’intérêt général depuis quinze ans. J’ai accepté ce poste, avec l’objectif de créer un point rencontre entre parents et enfants, comme le permet le statut de cette association.

Cette action s’inscrit dans une problématique grave, pour laquelle nous avons besoin de vous. Les JAF (juges aux affaires familiales) exercent un pouvoir énorme, puisqu’ils définissent les conditions de vie des enfants victimes d’inceste, notamment. Or ils n’ont pas le temps d’étudier les dossiers – ils s’en plaignent, d’ailleurs. Ils se réfèrent donc à des associations gestionnaires de points rencontre, mais celles-ci ne font l’objet d’aucun encadrement légal.

La création des points rencontre entre parents et enfants est une avancée majeure dans la protection de l’enfance. Elle permet au juge, quand il ne parvient pas à statuer de manière certaine, de s’appuyer sur une association pour encadrer le droit de visite. Le problème est que les normes concernant ce service ne sont rattachées à aucun code, même pas le code de l’action sociale.

Je peux citer l’exemple d’une mère désenfantée, qui n’a pas vu son fils depuis un an. Nous ne pouvons pas obliger le point rencontre à appliquer le droit de visite prévu par le juge. Quand on appelle, ou quand on envoie un mail, les responsables ferment le dossier.

Ainsi, le point rencontre a la possibilité de signaler une mère qui ne présenterait pas son enfant pour non-présentation d’enfant – soit un délit. Mais quand les points rencontre, qui sont financés par la CAF (caisse d’allocations familiales) et choisis par le tribunal, ne respectent pas l’ordonnance de justice, on ne peut pas les y obliger. J’ai encore vu un cas de ce type la semaine dernière, et un nouveau cette semaine. C’est très grave. Il est difficile de rester calme face à ces situations, qui sont irrespirables pour les mères. On les rend folles. Elles perdent leurs enfants. On les empêche de les voir et elles ne peuvent faire appliquer l’ordonnance de justice. Sur quelle planète vit-on ?

Pour notre part, nous sommes prêts. Notre équipe est prête à mettre en place une commission ad hoc paritaire, avec des médecins, des pédiatres – notamment le fondateur de l’unité parents-bébé, du centre hospitalier Laborit, à Poitiers. Ce service permet de détecter, parfois dès avant la naissance, une problématique de famille, grâce à un protocole simple, factuel : l’équipe ne doit pas quitter le bébé des yeux et noter ce qui se passe – ce service a été créé pour aider les familles, pas pour les sanctionner. C’est le travail que nous demandons aux points rencontre, mais qu’ils n’assurent pas.

Les JAF demandent pratiquement toujours aux points rencontre de rédiger un rapport. Or ce travail n’est pas fait et il n’y a aucune remontée factuelle. Pour en être victime, j’en ai la preuve.

Mme la présidente Maud Petit. Qui est censé rédiger ce rapport ?

Mme Éloïse Bergeon. Les intervenants du point rencontre. Normalement, depuis 2022, les points rencontre ont l’obligation d’élaborer un projet de service. Toutefois, comme cette obligation n’est intégrée dans aucun code, on ne peut pas la faire respecter.

Normalement, pendant les rencontres, les intervenants devraient indiquer la réaction de l’enfant et celle du parent qu’il rencontre – le père, souvent. Dans les faits, les rapports indiquent simplement leur présence ou leur absence. Certificat médical ou non, au bout de trois absences, les visites sont suspendues. La plupart du temps, évidemment, ce sont les mères qui sont sanctionnées.

Il faut que ça s’arrête vite. Après la dernière décision de justice, je ne pouvais plus respirer. J’ai donc lancé un appel à témoins concernant le point rencontre qui m’a été attribué. Celui-ci a fait l’objet de dix-sept plaintes, y compris une concernant une petite fille de 4 ans, pour laquelle des professionnels de santé ont adressé quatorze signalements. Or le point rencontre déclare que tout se passe bien entre cette petite fille et son père, alors même qu’elle hurle quand il faut le voir. Il faut agir vite.

Excusez-moi pour mon émotion. Je propose qu’une enveloppe soit prélevée très rapidement sur les 11 milliards d’euros octroyés à la protection de l’enfance, pour recenser les points rencontre, les obliger à instaurer des projets de service et vérifier qu’ils sont appliqués.

La première fois que j’ai consulté le référentiel national des espaces de rencontre, j’ai cru que j’étais sauvée. Mais on ne peut pas obliger les points rencontre à l’appliquer – je le sais pour avoir passé des heures au téléphone avec les représentants de la Fédération française des espaces de rencontre.

Les associations gestionnaires des points rencontre sont des électrons libres. Le problème est que le juge qui a le plus de pouvoir sur la famille – le JAF – se repose sur eux. C’est aberrant ! Le JAF est le seul à pouvoir placer un enfant – même le juge des enfants, qui doit déterminer le danger auquel un enfant est exposé dans sa famille, n’a pas ce droit. Or le JAF n’a que dix minutes à consacrer à chaque dossier – le mien fait 180 pages.

Dans le dernier jugement que j’ai reçu, la juge déclare que je diabolise le père de mon enfant auprès de celui-ci. Sur quel document s’est-elle appuyée ? Je ne vois aucun élément en ce sens dans mon dossier. Heureusement que le père ne vient plus ! Sinon, mon fils devrait repartir chez son père un week-end sur deux et pendant la moitié des vacances scolaires, alors qu’il ne l’a pas vu depuis quatre ans.

Les points rencontre sont une très bonne chose, mais uniquement s’ils sont utilisés de la bonne manière, c’est-à-dire conformément au référentiel national – celui-ci est très bien, même s’il faudrait peut-être le réactualiser sur certains points.

Nous pouvons entendre que certains pères ou certaines mères manipulent leur enfant, mais, pour nous, au premier signalement d’un professionnel, les visites du parent supposé agresseur doivent être suspendues. L’enfant doit immédiatement être mis en sécurité.

Il faudrait également instaurer un protocole de sûreté pour les professionnels qui dénoncent. Mon fils était suivi par le CMPEA (centre médico-psychologique de l’enfant et adolescent) à 2 ans et il s’est très vite confié à la psy. Or j’ai constaté que les professionnels ont peur de dénoncer un parent. Le processus a été très long.

Enfin, il faut des formations. Nous sommes venus à Paris pour faire une expertise avec Karen Sadlier. Si l’on n’apprend pas à orienter un peu l’échange avec un enfant de 3 ans, il va parler de sa peluche. Il faut que les professionnels soient formés, pour que le parent protecteur ne soit pas le seul à entendre les atrocités. Il faut répartir l’horreur et protéger le parent protecteur. Je n’ai attendu que ça. Toutes les mères que je rencontre demandent du soutien, plutôt que des condamnations.

Mme la présidente Maud Petit. Merci pour votre témoignage, qui suscite beaucoup d’émotion de part et d’autre. Nous comprenons que ces situations, que vous vivez dans votre chair, sont difficiles. Comme le témoignage concernant Mayotte, cela montre un gros dysfonctionnement dans notre pays.

Mme Fabienne Sainte-Rose, fondatrice de l’Association des mille et une victimes d’inceste et de traumatismes (Lamevit). Je tiens à vous remercier, madame la présidente, monsieur le rapporteur, d’avoir bataillé pour créer cette commission d’enquête et de m’avoir invitée.

Je suis une survivante d’inceste. Je vis en Martinique depuis cinquante-deux ans. Certains prétendaient qu’il n’y avait pas d’inceste en Martinique. C’est ce qui nous a poussés, avec d’autres survivantes et survivants d’inceste, à créer l’association Lamevit (Association des mille et une victimes d’inceste et de traumatismes) en 2014, à la suite d’une hospitalisation à l’UAD (l’unité anxiété dépression).

Au passage, il faut rappeler que l’AIVI (Association internationale des victimes de l’inceste, l’ancien nom de Face à l’inceste) n’a pas été créée que par Isabelle Aubry, mais aussi par une Martiniquaise, Melle Marie, qui s’est malheureusement suicidée peu après – même si les suicides n’ont jamais une seule cause, en l’occurrence, les délais de prescription ont joué un rôle.

Dès 2014, nous avons organisé des groupes d’entraide, pour sortir de la honte. Nous voulions nous entraider et trouver des outils et des traitements adaptés. Un an après, nous allions mieux, il n’y avait plus de tentative de suicide. On nous a alors proposé de créer une association. En 2016, nous avons donc monté SOS kriz, qui nous permet, depuis dix ans, d’amplifier la parole de Lamevit.

Pour information, le siège de social de Lamevit, c’est notre cuisine. Nous ne demandons pas de subvention – c’est peut-être pour ça qu’on existe toujours, douze ans après notre création. Cela étant, nous ne sommes pas seuls ; sinon, nous ne serions pas là aujourd’hui. La ville de Fort-de-France a bien voulu nous recevoir aujourd’hui, pour échanger de manière digne avec vous. Je remercie les acteurs et les actrices du monde politique qui nous soutiennent depuis 2014.

En Martinique, la ville de Fort-de-France est la seule dont le tableau d’annonce affiche le support de notre campagne de 2014, « L’inceste est un crime ». Cela fait douze ans que l’affiche est là et que nous luttons ensemble.

Mme la présidente Maud Petit. Vous avez travaillé avec le docteur Louis Jehel.

Mme Fabienne Sainte-Rose. Je ne souhaite pas évoquer cet homme, par respect pour les Martiniquaises et les Martiniquais. Quand les représentants de la Ciivise sont venus en 2023, le juge Durand et toute l’équipe de la Ciivise lui ont demandé de ne pas intervenir. Nous ne souhaitons pas qu’il soit associé à nous.

Mme la présidente Maud Petit. J’entends.

Mme Fabienne Sainte-Rose. À travers SOS kriz, nous amplifions notre message, en formant et en sensibilisant les professionnels et la population martiniquaise. En dix ans, nous avons ainsi formé plus de 3 000 personnes au repérage et à la prévention des violences sexuelles faites aux enfants. Même si nous avons labouré le terrain, nous n’avons évidemment pas pu toucher les 300 000 Martiniquais.

En 2021, quand le président Macron a créé la Ciivise – je tiens à l’en remercier –, nous avons pris la balle au bond et nous nous sommes positionnés pour être les porte-voix des victimes françaises qui vivent à l’étranger et dans les territoires français dits d’outre-mer. Personnellement, je préfère l’expression « territoires francophones » à celle de « territoires ultramarins », pour ne pas réduire le champ des personnes concernées.

La Ciivise vous a déjà transmis des chiffres ; nous aussi. J’essaierai surtout ici de donner du sens et du corps à notre combat.

Quand j’ai intégré la Ciivise en 2024, en tant que médiatrice en santé-pair, un des codirecteurs de la commission a demandé pourquoi davantage de violences sexuelles étaient commises sur les enfants en Martinique et dans les autres outre-mer que dans l’Hexagone. Personnellement, je n’ai pas de réponse. Toutefois, les études montrent l’impact de l’histoire. Les jeunes garçons et les jeunes filles qui ont été amenés en Martinique l’ont été de force, après avoir été traqués en Afrique. Quand, pendant quatre cents ans, le viol a été légal, la violence a été la norme, il est plus compliqué de se réparer.

Toutefois, nous ne sommes pas des champions de la violence sexuelle. Le travail de cinéastes ou de chanteurs tels que Daddy Pleen, ou Meryl montre que nous n’avons pas attendu la Ciivise pour dénoncer les violences et protéger nos familles. Mais nous attendons que la commission d’enquête nous aide à changer la façon de traiter ces questions.

J’ai été victime de mon père de mes 11 ans à mes 17 ans. C’était un homme politique, l’ami des puissants – du préfet par exemple. Quand il a été condamné à quinze ans de prison, en 2009, l’huissier, qui était son ami, m’a dit que j’avais fait tomber une cathédrale. Vous savez ce qu’on fait aux gens qui font tomber les cathédrales ? Ce n’est pas eux qu’on aide. Dans un petit territoire comme la Martinique, quand vous êtes celle par qui le scandale arrive, toutes les portes se ferment, pour vous, vos enfants et vos proches.

Je remercie M. Baptiste de prendre part à notre combat. D’autres députés préfèrent les autres sujets, tels que la vie chère, mais on ne peut construire une société équilibrée et juste sans protéger les enfants. Il faut se féliciter quand ce message porte, et avancer pas à pas.

Nous sommes aussi allés à Mayotte. Il y a plusieurs manières de faire le lien entre les territoires. Heureusement qu’il y a internet, qu’il y a Zoom, sinon, nous n’aurions pas pu toucher tout le monde. En tout cas, la Ciivise, depuis 2021, n’a oublié aucun territoire. Ce n’est pas parce que certains ont oublié d’intégrer notre travail dans les rapports qu’il n’a pas été fait. Nous avons intérêt à nous rapprocher des instances qui ont les informations, les chiffres, et qui peuvent éclairer nos propos.

Mme Teanini Tematahotoa, médecin et secrétaire de l’association Pare Ora. Comme vous le savez, la Polynésie française est une collectivité d’outre-mer située au milieu de l’océan Pacifique. Elle est composée de 118 îles et compte 280 000 habitants. Entre 75 et 80 % de la population vit sur l’île de Tahiti ; le reste est éparpillé dans la collectivité, sachant que celle-ci fait à peu près la taille de l’Europe – un vol entre Papeete et les îles Marquises dure ainsi entre quatre et cinq heures.

Les mineurs représentent à peu près 30 % de la population. Malheureusement, la violence faite aux enfants n’est pas très bien chiffrée. En l’absence d’observatoire, les données sont dispersées. On sait toutefois que les chiffres sont supérieurs à ceux de l’Hexagone.

Je suis médecin gynécologue et secrétaire de l’association Pare Ora. La présidente de l’association, la docteure Laurence Bonnac, et le vice-président, maître Teremoana Hellec s’excusent de ne pas pouvoir être présents. Je suis accompagnée de deux salariées de l’association, la docteure Cynthia Ayou et Marianne Balet, la responsable de l’Uaped (unité d’accueil pédiatrique des enfants en danger).

Le nom de notre association, pare ora, signifie « le refuge » en tahitien. Cette association a été créée en 2022, à l’initiative d’une poignée de professionnels de santé et du secteur social qui souhaitaient prendre en main le problème des violences faites aux femmes et aux enfants.

Au départ, notre objectif était de créer une unité médico-judiciaire (UMJ) spécialisée dans l’accueil des femmes et des enfants victimes de violences. Finalement, une UMJ a été créée au sein du centre hospitalier, mais celle-ci ne prévoyait pas de prise en charge spécifique pour les enfants, malgré le déploiement prévu d’Uaped sur tout le territoire national. Nous avons donc décidé de créer une Uaped.

Nous avons trouvé le lieu, que nous voulions proche du centre hospitalier. Nous avons construit l’Uaped, élaboré le projet d’établissement et recruté tous les professionnels nécessaires à son bon fonctionnement. L’unité est en activité depuis 2024.

Nous accueillons des familles et des enfants victimes de tous types de violences. La difficulté est que nous n’avons toujours pas signé la convention tripartite prévue avec la justice et le pays. La salle d’audition filmée, dite salle Mélanie, qui correspond à tous les standards pour accueillir la parole de l’enfant dans de bonnes conditions ne peut donc pas être utilisée comme elle le devrait. Pourtant, les professionnels du secteur social, de la santé, et les psychologues ont été formés pour que les officiers de police judiciaire puissent mener leurs auditions dans les meilleures conditions. Nous avons toutefois bon espoir que la convention soit signée et que la police nationale puisse l’utiliser – actuellement, elle ne dispose pas de salle dédiée aux auditions de mineurs.

En parallèle, les professionnels de santé – des psychologues, des médecins, une infirmière puéricultrice – et la responsable de l’Uaped, une éducatrice spécialisée dans le social, doivent pouvoir continuer d’accueillir des familles, qu’elles leur soient adressées par d’autres professionnels ou qu’elles les consultent de manière spontanée.

Depuis le début, nous sommes en lien direct avec La Voix de l’enfant, qui nous a fourni une borne d’enregistrement pour la salle d’audition filmée et nous a accompagnés pendant tout le montage du projet.

Comme toutes les Uaped, notre structure prône un accueil bienveillant, centré sur l’enfant et vraiment pluridisciplinaire, mêlant des professionnels de santé, dont une psychologue, et des professionnels du social.

Comme je vous l’ai expliqué dans mon propos liminaire, la Polynésie est tellement éclatée, dans le Pacifique, que le transport pose des problèmes importants, que ce soit pour se rendre à Tahiti ou pour se déplacer au sein des îles. Cela oblige parfois les familles, dans leur parcours judiciaire, à entreprendre plusieurs déplacements pour rencontrer des acteurs qui ne se sont pas forcément coordonnés. Elles ne comprennent pas toujours le circuit à suivre et sont parfois amenées à attendre plusieurs jours entre une audition, un examen médical, un examen psychologique et d’autres visites sans savoir forcément quel en est l’objet. La création d’une structure unique, où les professionnels de santé sont regroupés et où l’enfant et sa famille sont pris en charge par une équipe spécialisée, sans avoir besoin de se déplacer, a donc du sens.

Voilà ce pour quoi nous nous battons depuis la création de l’association, en 2022 : nous voulons mettre l’enfant au centre de la prise en charge – un message martelé par toutes les autres associations que nous avons entendues – et faire en sorte que le déplacement incombe aux professionnels et aux officiers de police judiciaire eux-mêmes. Ces derniers ont moins de mal à gérer des problèmes de transport qu’une famille engagée dans un parcours compliqué, qui n’a pas forcément les moyens de payer ne serait-ce qu’un ticket de bus à 200 francs, soit un peu moins de 2 euros. Un autre intérêt d’une structure unique est que l’enfant n’a pas à raconter plusieurs fois ce qui lui est arrivé, et donc à revivre à chaque fois le même traumatisme.

Les représentants des autres associations vous ont exposé un problème que nous connaissons aussi : toutes les victimes ne portent pas plainte, et toutes les plaintes ne vont pas jusqu’au bout. En Polynésie s’ajoute le fait qu’après le dépôt de plainte, le parcours judiciaire s’apparente à un parcours du combattant. Les institutions ne s’accordent pas toujours pour faciliter le parcours de l’enfant. La création des Uaped, partout en France mais en particulier en Polynésie, vise précisément à rendre ce parcours plus facile, lisible, bienveillant, et à y affecter des professionnels qui n’accomplissent pas d’autre mission.

J’aimerais enfin souligner que nous assurons une formation des professionnels de santé et du social. Nous leur expliquons l’impact des violences physiques ou sexuelles sur l’enfant, sur son développement et sur toute sa vie, ainsi que les modalités des procédures de signalement urgent ou d’information préoccupante (IP). Quel que soit l’endroit où ils se trouvent en Polynésie, les professionnels doivent avoir un référent sur l’île de Tahiti pour les accompagner dans des démarches qui ne sont pas toujours simples. Le moment de la révélation n’est pas facile à gérer pour celui qui la reçoit, en particulier dans les petites îles où un soignant s’occupe de toute la famille et où un professeur des écoles connaît tout le monde. Le signalement apparaît donc comme une démarche difficile, parce qu’il appelle l’attention sur un problème, et parce que celui qui y procède est parfois considéré comme le messager qui a introduit des difficultés au sein des familles. Au-delà de l’accompagnement des enfants et de leurs familles au sein de l’Uaped, nous essayons donc aussi de soutenir ces professionnels isolés.

Mme la présidente Maud Petit. En Polynésie, en Martinique, à Mayotte et dans les autres territoires insulaires, avez-vous eu à connaître de la situation de mères ou de parents protecteurs ayant commis une non-représentation d’enfant ? Dans cette situation, on ne peut pas beaucoup s’éloigner… Comment font donc ces mères, au jour le jour, avec leur enfant ?

Mme Lydia Barneoud. Je préférerais poser la question à notre psychologue, qui est davantage en contact avec ces mamans protectrices. Lorsque le procureur classe une affaire sans suite pour recherches infructueuses ou pour carence de la victime, cette dernière ne peut effectivement pas aller bien loin dans une toute petite île, mais il y en a d’autres à côté ! Pour protéger son enfant, le parent peut décider de l’envoyer dans sa famille élargie, dans une autre île. Du reste, l’auteur des violences choisit généralement aussi de fuir dans une autre île.

Mme la présidente Maud Petit. La mère qui reste à Mayotte, par exemple, est-elle alors poursuivie et condamnée ?

Mme Lydia Barneoud. Je n’ai pas ces informations.

Mme la présidente Maud Petit. Il serait intéressant que vous puissiez les trouver et nous les transmettre.

Mme Fabienne Sainte-Rose. Sans entrer dans le détail de certaines affaires en cours, je peux vous dire que, depuis 2014, une dizaine de mamans dans cette situation se sont rapprochées de nous. Cela fait à peu près une maman par an. Je dis bien « une maman », car ce ne sont généralement pas des papas ! Ce sont d’ailleurs souvent des mamans qui ont été en couple avec un homme venu de l’autre bord – des couples dominos, donc…

Mme la présidente Maud Petit. Permettez-moi d’expliquer à ceux qui ne le savent pas ce qu’est un couple domino. Sur un domino, il y a du blanc et du noir : les deux partenaires sont donc de couleur différente. Par exemple, le père peut être métropolitain et la mère martiniquaise.

Mme Fabienne Sainte-Rose. C’est donc en 2014 que nous avons aidé la première maman qui se trouvait dans cette situation. Grâce à la mobilisation de tous les acteurs de la Martinique, elle a pu faire valoir ses droits et récupérer sa fille. Parmi les autres mamans qui ont fait appel à nous, certaines sont à Saint-Martin, d’autres en Guyane ou à Paris. Cette dizaine de mamans protectrices sont pointées du doigt comme des criminelles. Nous les accompagnons toujours.

Mme Marianne Balet, responsable du site de l’Uaped Pare Ora. Nous n’avons pas encore rencontré ce genre de situation dans le cadre de l’Uaped, dont la création est récente. En revanche, pour avoir exercé mon métier d’éducatrice dans des foyers d’accueil pour femmes victimes de violences, je sais qu’il y a, en Polynésie, des femmes qui attendent une décision du juge aux affaires familiales et souhaiteraient quitter l’île de Tahiti, soit pour aller dans une autre île, soit pour retourner en métropole. Aux affaires familiales, les délais sont relativement longs, surtout si la partie adverse fait tout pour compliquer les choses. Certaines femmes se trouvent dans des situations de violence extrême face à leur conjoint, et leurs enfants sont parfois toujours obligés de rencontrer ce dernier. Certes, la justice a besoin de temps pour comprendre ce qui se passe exactement et obtenir les documents nécessaires, mais cela pose un vrai problème. J’ai vu une situation où le père, condamné au pénal, avait fui la Polynésie tandis que la mère, pourtant métropolitaine, était obligée de rester sur l’île en attendant que la justice lui accorde le droit de garder son enfant et de l’emmener en métropole. De telles situations sont causées par l’éparpillement des îles et par le fait que l’on est loin de tout.

Mme Michèle Créoff. Madame la présidente, vous demandez aux représentants des associations de vous donner des chiffres : on ne vous en fournit pas, c’est bien la preuve que nous sommes incapables d’en obtenir du ministère de la justice. Combien de femmes ont-elles été poursuivies pour non-représentation d’enfant ? Ces cas sont-ils même recensés ? Nous espérons que votre commission d’enquête amènera le ministère de la justice à recenser toutes les procédures gagnées, car le parquet n’est plus censé poursuivre une mère pour non-représentation d’enfant. Nous devrions aussi savoir combien de décisions du juge aux affaires familiales concernent des situations où il y a une présomption d’inceste. Est-ce vraiment le rôle de ce juge que d’organiser l’exercice de l’autorité parentale en pareil cas ? De même, nous devrions connaître le nombre de mesures d’action éducative en milieu ouvert (AEMO) ordonnées par le juge des enfants lorsqu’un inceste est suspecté. D’ailleurs, ces mesures protègent-elles vraiment les enfants ? Les réponses à toutes ces questions que vous nous posez, et que nous nous posons nous aussi, devraient nous être données par l’institution judiciaire, par le ministre de la justice.

Comme je le dis souvent, quand on ne compte pas ce qui relève d’une politique publique, c’est que cette politique publique ne compte pas. Si les pouvoirs publics s’intéressaient vraiment au sort des mères protectrices et de leurs enfants quand ils sont face à la justice, le ministère nous fournirait ces chiffres. De même, les départements nous communiqueraient le nombre d’enfants placés en raison d’une suspicion d’inceste. Vous comme nous nageons dans le brouillard. Ce que nous attendons de votre commission d’enquête, c’est que vous ayez la force et la pugnacité d’aller chercher ces informations, et que si elles n’existent pas, vous fassiez en sorte qu’elles existent à l’avenir et qu’un recensement soit organisé.

Mme la présidente Maud Petit. Nous avons prévu d’auditionner le ministère de la justice.

M. Christian Baptiste, rapporteur. Ces questions seront évidemment posées. Il faut certes de la pugnacité, mais le rapporteur d’une commission d’enquête a le pouvoir d’aller chercher des informations et de se les faire communiquer sous serment. Il ne peut se voir opposer de refus. Cela pourra donc se faire facilement.

Deux éléments fondamentaux ressortent du début de cette audition : le cloisonnement et la formation. Le cloisonnement concerne non seulement les trois juges impliqués dans ces affaires, mais aussi les professionnels amenés à recueillir des informations, par exemple sous forme de confessions. Même à ce niveau-là, il faut un décloisonnement total. Je rêve que l’on organise une table ronde rassemblant tous les professionnels – ceux de la justice, mais aussi ceux de l’éducation nationale, de la santé, les éducateurs, etc. –, qui pourront exposer leurs difficultés respectives et échanger afin de trouver ensemble une solution à ce problème de cloisonnement. Cette table ronde serait plus que symbolique, car ceux qui interviennent dans ces affaires ne se connaissent pas entre eux et ne connaissent pas la réalité et les difficultés auxquelles les autres sont confrontés. Cela rejoint le problème de la formation, que tout un chacun pourra aussi évoquer. Nous avons déjà posé des questions à l’Ordre des médecins, aux organisations de magistrats et à l’éducation nationale. Ces institutions doivent nous aider à mettre un terme au cloisonnement.

Lors des auditions, nous nous intéressons aux constats que vous faites dans vos domaines d’activité respectifs. À partir de vos réflexions et de vos propositions, notre commission d’enquête sera amenée à formuler des préconisations. Nous voulons que le gouvernement, quel qu’il soit, prenne le problème à bras-le-corps, en y consacrant les moyens nécessaires. Je veux parler des moyens en ressources humaines, notamment en matière de formation, et des moyens financiers, en particulier pour les outre-mer.

Je pense en effet qu’il faudra prévoir un volet spécifique aux outre-mer. On nous répondra que ce sont des territoires éloignés de la République, mais l’alternative est simple : soit ils font pleinement partie de la République, soit ils n’en font pas partie du tout. On dira peut-être alors que ces territoires sont éloignés du centre, mais n’est-ce pas aussi le centre qui est éloigné des territoires ? En tout cas, la situation géographique des outre-mer justifie bien l’octroi de moyens spécifiques, en particulier sur un sujet aussi important que le traitement judiciaire de l’inceste. Des sociétés ne peuvent pas se trouver brimées, traumatisées, à cause de politiques publiques irresponsables.

Mme Aude Doumenge. Je souscris à vos propos, monsieur le rapporteur – nous parlions justement dans notre déclaration liminaire de la construction de cette inertie. Les tabous n’existent pas seulement au sein de la famille : on en trouve également au niveau des institutions. C’est ce que nous dénonçons de longue date. Il faut s’interroger sur les raisons de ces dysfonctionnements, de cette inertie, de cette passivité quasi volontaire de certains corps de métier.

Mme Béatrice Roullaud (RN). Ma première question s’adresse à l’ensemble de nos invitées. Lorsqu’un enfant s’est plaint de violences, pensez-vous que son consentement doive constituer un élément essentiel dans la décision de fixation de sa résidence ?

Ma seconde question concerne plus spécifiquement l’Uaped de Pare Ora. Mais j’aimerais d’abord rappeler que Mme Vautrin, avant de quitter ses fonctions de ministre de la santé, s’était engagée à ce qu’il y ait une Uaped par département. Je souhaite que cette promesse soit tenue. Ces unités pédiatriques qui rassemblent tous les professionnels sont formidables – je connais un peu celle d’Orléans, qui fonctionne bien. Elles disposent souvent de chiens d’assistance, qui permettent de libérer la parole des enfants et de calmer ces derniers lorsqu’ils doivent subir un examen gynécologique. La présence du chien les rassure lors de ces moments traumatisants. Avez-vous un chien d’assistance à Pare Ora ? Cette mesure est prévue par la loi. Normalement, il devrait aussi y en avoir dans la plupart des tribunaux, même si ce n’est pas le cas dans les faits. Je désespère qu’il n’y en ait pas encore au tribunal de Meaux, malgré mes courriers…

Mme Michèle Créoff. S’agissant du consentement de l’enfant en matière de lieu de résidence, cela dépend de l’âge. Les violences sexuelles incestueuses commencent souvent avant 5 ans ; or on sait grâce aux neurosciences qu’un enfant n’est capable d’évaluer une situation, de peser le pour et le contre et de faire un choix que bien plus tard. Du reste, est-ce à l’enfant victime d’inceste de prendre une telle décision ? Il ne le peut pas, puisque son agresseur est précisément celui qui l’inscrit dans l’humanité, qui lui donne son nom, par le biais de la filiation.

En revanche, les parents et tous les professionnels sollicités sont capables d’évaluer si cet enfant est en danger dans une situation donnée. Hier, l’un des membres de votre commission a demandé si le référentiel national d’évaluation des situations de danger, prévu par la loi Taquet de 2022, ne pourrait pas être appliqué lorsque des violences incestueuses sont suspectées. Cela permettrait d’évaluer clairement et objectivement la situation. Nous savons que l’utilisation de ce référentiel est obligatoire – pas dans les points rencontre, hélas, parce que ce ne sont pas des organismes habilités à l’aide sociale à l’enfance, mais partout ailleurs. On se demande d’ailleurs pourquoi ce sont les points rencontre qui font le travail que vous avez évoqué, alors que cela devrait théoriquement passer par des mesures d’assistance éducative. Quoi qu’il en soit, ce référentiel devrait être appliqué par presque tous les professionnels de l’aide sociale à l’enfance. Ils auraient tous dû être formés mais ne l’ont pas été. Cela pose un grand problème institutionnel : on pond des lois, notamment dans le domaine de la protection de l’enfance, mais on n’arrive pas à les faire appliquer.

La Ciivise a essayé d’aménager ou d’organiser autrement ce référentiel, de faire en sorte qu’il permette de repérer plus spécifiquement les situations de violences sexuelles ou incestueuses et de déterminer à quel moment le danger encouru par l’enfant nécessitait de prendre des mesures urgentes. Cependant, ce travail n’a pas abouti, car dix-sept membres de la commission ont voté contre.

À cause de son âge, de la pression qu’il subit et de la « silenciation » induite par l’inceste, l’enfant n’est pas capable de faire ces choix. Il revient plutôt aux adultes de s’équiper pour rester extrêmement vigilants et protéger les enfants. Nous savons le faire – il n’est pas nécessaire de réinventer l’eau chaude, puisque les référentiels existent déjà –, mais encore faut-il s’y appliquer. C’est là qu’il faudra, une fois encore, faire preuve de pugnacité.

Mme Fabienne Sainte-Rose. Je vous remercie, madame Créoff, d’avoir redit que ce n’était pas aux enfants de décider. C’est à nous, adultes protecteurs, de tout faire pour les mettre en sécurité.

Il n’existe toujours pas d’Uaped en Martinique, mais c’est dans les tuyaux. L’ARS, qui reçoit des subventions chaque année depuis 2021, fait son travail. Avec son soutien, l’Uaped de Guadeloupe, créée en septembre 2024, a accepté de nous parrainer et de nous aider à déployer certains dispositifs. Il est important de s’entraider entre territoires, car nous n’y arriverons pas seuls. Les choses n’avancent peut-être pas assez vite, mais elles avancent quand même… Il ne faut pas désespérer !

Pour revenir sur la question du consentement de l’enfant à propos de son lieu de résidence, je compare souvent les violences sexuelles de l’enfance aux accidents de la route : quand il y a un accident avec des morts ou des grands blessés, on appelle d’abord les policiers pour sécuriser l’espace, puis les pompiers et les médecins : la question du juridique vient longtemps après.

De la même façon, quand une personne, quelle qu’elle soit, sait qu’un enfant est en danger, on n’a pas à demander à l’enfant où il veut aller. Quand j’avais 17 ans, on m’a demandé si mon père m’avait agressée ; comme je n’étais pas encore prête à parler et que j’avais peur, j’avais répondu que non – et pourtant, j’avais 17 ans. C’est donc à nous, les adultes bienveillants, confiants, respectueux, de fixer un cadre. Nous n’avons pas à donner la possibilité à l’enfant de choisir : ce serait le piéger encore dans un conflit de loyauté que de lui demander de tourner le dos à maman ou à papa. Nous, les adultes, devons jouer notre rôle et assumer nos responsabilités, et pas inverser les choses. C’est, justement, un peu le propre de l’inceste que de rendre l’enfant adulte. La société n’a pas à faire ça. Je vous remercie vraiment d’avoir constitué cette commission d’enquête pour nous permettre de le redire.

Mme Teanini Tematahotoa. Nous n’avons pas de commentaire supplémentaire à faire à propos du consentement : nous nous associons aux réponses déjà données.

S’agissant plus spécifiquement de la Polynésie, nous réaffirmons la nécessité d’être dotés d’une Uaped. À la différence de la Martinique, nous avons la chance d’en avoir créé une, mais, comme je l’indiquais en préambule, l’absence de convention avec la justice est vraiment préjudiciable à notre activité. Nous espérons donc que cette situation sera résolue.

Votre interrogation sur le chien d’assistance est plutôt d’actualité, puisqu’il se trouve qu’un chien est arrivé dans notre territoire il y a quelques mois, à l’initiative de l’Apaj (Association polyvalente d’actions judiciaires), une association d’aide aux victimes et d’aide juridique. Nous avons eu la chance de l’accueillir dans les locaux de Pare Ora, où a eu lieu la formation des professionnels – ces locaux avaient précisément été choisis pour leur cadre agréable, dans une maison avec un jardin. Le chien est maintenant plutôt sollicité par les tribunaux, mais cette expérience nous a donné l’envie et l’idée de creuser cette possibilité, dès lors que les auditions pourront avoir lieu dans les locaux de Pare Ora. Le recours à un animal d’assistance est donc tout à fait d’actualité, surtout depuis l’arrivée de ce chien qui a visité nos locaux et a ravi tout le personnel de l’association et de la structure.

Mme Éloïse Bergeon. Je rejoins mes collègues sur la notion de consentement. Simplement, tout de même, lorsqu’un bébé hurle à la simple vue d’une personne, ce n’est pas normal. Depuis six ans que j’enquête, j’ai dû parler avec 1 500 à 2 000 personnes – pères, mères, professionnels : les avis sont unanimes sur ce point. Au niveau neurologique, les médecins sont très clairs : on ne force pas un enfant. Le problème est d’ailleurs le même à l’école ; or les protocoles dans les écoles sont clairs : si un enfant pleure plus de cinq minutes, on rappelle le parent immédiatement. Je suis d’accord pour considérer que ce n’est pas aux enfants de décider comment ils doivent être protégés : c’est à nous de prendre la décision. En revanche, quand on constate des symptômes de masturbation impulsive chez un enfant de 4 ans, il n’y a pas besoin d’explication : c’est stop.

Pour ce qui est de l’Uaped, je fais partie des familles qui n’ont jamais eu connaissance de l’existence de cette structure. En cela, je rejoins le rapporteur sur la nécessité de décloisonner et de fluidifier les parcours. J’ai d’ailleurs l’impression qu’aucun parcours n’est similaire. Même en cas de suspicion d’inceste, il peut arriver que l’unité médico-judiciaire n’intervienne qu’un mois après les faits. Dans le cas de mon fils, les bleus sur ses cuisses avaient disparu. Il faut donc effectivement améliorer grandement la coordination.

Quant à la parole de l’enfant, à quoi bon la recueillir si un JAF redonne des droits de visite et d’hébergement absolument classiques à un potentiel agresseur six mois après qu’un procureur a conseillé oralement à la mère de ne pas remettre son enfant et lui a assuré qu’elle ne serait pas poursuivie pour cela ?

Mme Ségolène Amiot (LFI-NFP). Vous avez devancé une de mes questions, qui était de savoir si les chiffres hexagonaux reflétaient la situation de la Polynésie : a priori, ils sont inférieurs à ceux que vous constatez, bien qu’il soit difficile d’en savoir plus tant qu’un observatoire n’aura pas été créé. Manifestement, nous ne pouvons donc pas nous fier aux chiffres disponibles pour l’ensemble du territoire – il est déjà important de le savoir.

Vous avez signalé que la proximité de vie, notamment en milieu insulaire, pouvait être un frein pour les lanceurs d’alerte et ceux qui voudraient signaler des situations auprès des juridictions. Y a-t-il d’autres freins, notamment pour les professionnels, que nous devrions examiner ?

Le fait que certains juges viennent de l’Hexagone a-t-il un impact sur l’appréciation des situations et la compréhension de la vie locale ? De même, la présence de personnes racisées peut-elle être un facteur de jugement plus hâtif ou plus sévère ?

Enfin, pour en revenir à la Polynésie, je sais que sur certaines îles, comme Maupiti, la gendarmerie n’est présente que quelques jours par mois. Quels sont alors les relais disponibles lorsque la parole se libère, par exemple auprès d’un instituteur ou d’une institutrice ? Quel protocole est mis en place pour s’assurer qu’on ne perde pas de temps lorsque l’enfant parle ?

Mme Fabienne Sainte-Rose. Même si certaines de vos questions s’adressent d’abord à la Polynésie, je me permets de porter la voix de la Martinique, de la Guadeloupe, de Mayotte et des autres.

Lorsque, après avoir créé Lamevit, je me rendais à Paris pour donner des conférences et que j’expliquais que mon père avait été condamné à quinze ans de prison par une cour d’assises, on me disait que c’était beaucoup : le sentiment qu’on me renvoyait était plutôt que les sanctions étaient plus sévères en Martinique. Pour ce qui est des juges, la création des cours criminelles départementales en 2019, censée fluidifier un peu le traitement des affaires, a constitué une avancée : on voit la différence avec les cours d’assises. Même si ce sont des personnes venues d’un autre bord qui jugent, il n’y a en tout cas aucune barrière – de la langue ou autre – qui pourrait expliquer le fait que les condamnations sont plus lourdes en Martinique.

Quant aux professionnels qui signalent, ils sont d’autant plus facilement visés que la Martinique est un petit caillou : nous sommes une cible. Depuis que nous avons ouvert la parole en 2014, dès qu’une affaire d’inceste est mentionnée dans les journaux, les gens pensent que je suis impliquée. Ce n’est pourtant pas le cas : il n’y a pas que Lamevit, il y a aussi l’UFM (Union des femmes de Martinique), Culture-Égalité et beaucoup d’autres associations qui font un travail immense auprès des victimes. Ces associations, ces institutions sont les cibles d’intimidation, voire de menaces de mort.

M. Baptiste évoquait le cloisonnement et la formation. Quand nous avons créé Lamevit en 2014 et que nous avons voulu aller voir les juges, ils nous ont tout de suite arrêtés en nous assurant qu’ils étaient déjà formés et que nous n’avions rien à leur apprendre. Grâce au travail conduit par la Ciivise depuis 2021, les professionnels sont davantage disposés à parler entre pairs – les juges parlent avec les juges, les avocats avec les avocats, les médecins avec les médecins – et ils acceptent ainsi plus facilement de se remettre en question. C’est plus facile que si c’était la victime ou les parents qui venaient leur dire que ce qu’ils font n’est pas bon.

Je suis tout à fait pour que l’on forme les professionnels, c’est-à-dire pour que les professionnels acceptent d’être formés et que les institutions acceptent que le champ de la lutte contre les violences a beaucoup progressé : il y a de nouveaux outils, de nouvelles façons de travailler, de nouveaux métiers pour aider et soutenir les familles, les victimes et les professionnels. Une des recommandations de la Ciivise consistait d’ailleurs à soutenir et à protéger les professionnels qui recueillent les témoignages et qui accompagnent les victimes d’inceste et de violences sexuelles dans l’enfance. C’est important.

Et effectivement, doubler le budget de la défense, c’est bien, mais il faut aussi doubler le budget de la protection de l’enfance.

Mme Teanini Tematahotoa. Merci pour vos questions. Il est toujours très appréciable pour nous de sentir que notre interlocuteur connaît la Polynésie.

Pour ce qui est de la difficulté des professionnels à signaler, elle tient au manque de formation spécifique, notamment pour repérer les situations, mais aussi, en effet, à la gestion des familles sur l’île. Se pose aussi un problème de connaissance de la culture par les professionnels récemment arrivés de l’Hexagone – vous avez évoqué les juges, mais cela peut valoir aussi pour les enseignants, les professionnels de santé ou n’importe quel professionnel. Le fait de venir de l’extérieur peut permettre d’apporter un regard neuf, mais il est vrai qu’il existe des particularités locales. Par exemple, la Polynésie compte beaucoup de foyers très étendus, où de nombreuses personnes vivent sous le même toit, ce qui peut être un facteur de risque de violences de tous types, notamment envers les enfants. La précarité y est aussi forte, puisqu’environ 40 % de la population vit sous le seuil de pauvreté.

Avant de laisser la parole à ma collègue, j’ajoute que les tribunaux font intervenir des interprètes, car les Polynésiens parlent le tahitien – avec quelques variantes, comme le marquisien aux Marquises ou le pa’umotu aux Tuamotu –, qui est souvent leur langue maternelle : même s’ils comprennent le français, s’exprimer et comprendre en tahitien est souvent plus facile. Toutefois, des interprètes nous ont fait remonter des difficultés à traduire certains mots du monde juridique, qui n’existent pas en tahitien et qu’ils doivent parfois exprimer de manière imagée, comme les notions de sursis ou de probatoire – même celles de culpabilité ou de responsabilité peuvent nécessiter une traduction assez fine. Les interprètes, dont la présence dans les tribunaux est indispensable, éprouvent ainsi des difficultés à bien transcrire chaque mot pour qu’il soit compris par chacun.

S’agissant des juges hexagonaux, il est clair que la compréhension des particularités culturelles de la Polynésie demande un certain temps, assez variable, ce qui peut parfois se traduire par des jugements qui ne sont pas forcément adaptés aux contraintes du territoire. Je n’ai toutefois pas d’exemple concret à donner : c’est une impression générale.

Mme Cynthia Ayou, médecin légiste et pédiatre à l’Uaped Pare Ora. Pour avoir participé à diverses formations et surtout consacré ma thèse aux freins au signalement parmi les pédiatres en Bretagne quand j’étais interne, je peux dire que, d’après une étude récente consacrée aux médecins généralistes, le premier facteur qui ressort est le manque de formation. Vient ensuite l’absence de retour de la part des services sociaux : une fois le signalement effectué, les médecins ne savent pas s’il a été suivi d’effet, ce qui ne les incite pas nécessairement à signaler.

On retrouve un peu les mêmes mécanismes en Polynésie, en tout cas à Tahiti, avec toutefois un effet loupe. Il est en effet plus difficile de signaler dans les petites îles, d’autant qu’il n’y a souvent pas de médecin sur place, mais uniquement un infirmier ou un adjoint de soins. Ce constat vaut pour la représentation du service public : les gendarmes n’étant pas présents sur toutes les îles, c’est souvent le maire qui fait office de représentant de justice et assume un peu toutes les fonctions, ce qui complique la libération de la parole.

Nous avons la chance de bénéficier de la présence de Lucile Hervouet qui, depuis 2022, a consacré plusieurs études à l’analyse sociologique de l’inceste et des violences intrafamiliales en Polynésie. Elle montre que les mécanismes globaux y sont les mêmes qu’ailleurs – ils sont liés à la domination d’âge et de genre –, mais que tous les facteurs de risque y sont renforcés. Cela s’explique par le contexte géographique, c’est-à-dire l’éclatement du territoire, mais aussi par le fait que le pouvoir public n’est pas forcément représenté dans les petites îles, ou alors par quelques personnes que tout le monde connaît, si bien qu’il est à la fois très difficile pour les familles de révéler des cas et très difficile pour les professionnels d’agir en conséquence.

Divers critères sociaux constituent par ailleurs autant de facteurs de risque, comme le poids symbolique très lourd de la famille, avec la dette parentale. S’y ajoutent la dépendance économique et la précarité, qui obligent des familles très élargies à vivre, pour pouvoir se loger, à dix ou vingt personnes sous un même toit, avec parfois une famille par chambre, ce qui peut parfois être un facteur de protection – le fait qu’il y ait beaucoup de personnes autour d’un enfant peut le protéger –, mais multiplie aussi les opportunités pour les auteurs. Lucile Hervouet a ainsi observé que, davantage qu’en métropole, on peut compter trois, quatre, cinq, voire dix auteurs pour une victime, ce qui est énorme. La précarité engendre aussi une forte dépendance économique qui rend la révélation plus coûteuse et plus difficile pour les familles, et, partant, complique les poursuites.

En matière institutionnelle, la grande particularité de la Polynésie réside dans la grande place donnée aux associations. Dans le domaine de la protection de l’enfance, par exemple, tous les lieux d’accueil de femmes ou d’enfants victimes sont portés par des associations, tout comme l’Uaped, alors qu’ils devraient l’être par le pouvoir public.

Ce qu’il faut retenir, c’est donc les mécanismes sont absolument les mêmes qu’ailleurs, mais qu’on observe un effet loupe lié aux particularités de la Polynésie.

Mme Teanini Tematahotoa. Pour compléter, je tiens à aborder la question des évacuations des îles vers Tahiti. Dans certains signalements, notamment en cas d’urgence, l’enfant est conduit à Tahiti pour le temps de la procédure judiciaire et pour être isolé. Un déplacement en avion avec son adulte protecteur est donc nécessaire, ce qui pose la question de la prise en charge financière de l’évacuation sanitaire, car la répartition entre les ministères de la justice et de la santé est un peu floue. Pour le moment, nous n’avons heureusement pas été contraints de faire payer aux familles pour être transportées de leur île vers Tahiti dans le cadre d’une procédure judiciaire, mais cette question se pose systématiquement, ce qui est déjà une contrainte. Elle se pose ensuite également pour la prise en charge du logement sur l’île de Tahiti le temps de la procédure – sans parler du traumatisme induit par le processus.

C’est aussi un des freins à la libération de la parole : révéler une affaire, cela signifie partir de l’île, accepter que tout le monde soit au courant, être isolé du reste de la famille pour la victime et le parent protecteur, voire pour la fratrie s’il y a d’autres enfants. Ce problème n’a pas forcément de solution, puisqu’il est lié à l’éclatement du territoire, mais il mérite d’être mis en avant.

Mme Michèle Créoff. Parmi les freins autres que la proximité, je crois qu’il faut d’abord mentionner un frein commun à chacun : la sidération. Quand il s’agit de repérer, de voir un inceste, nous sommes tous sidérés. Toute la question est donc de savoir si les professionnels sont suffisamment formés pour transcender cette sidération. Il ne s’agit d’ailleurs pas simplement de formation, mais de changer un état culturel qui consiste à penser, à ressentir – parce que la société a été organisée ainsi – que le corps de l’enfant appartient à ses parents, qui peuvent en disposer. Bien évidemment, c’est particulièrement vrai dans les phénomènes de domination patriarcale.

Non seulement on est sidéré, mais on est construit dans une culture où s’obliger à aller y voir de plus près va coûter, non seulement personnellement, mais aussi, pour certains, professionnellement. Je ne rappellerai pas toutes les difficultés rencontrées par les médecins signaleurs avec l’Ordre des médecins.

Mme Ségolène Amiot (LFI-NFP). Si, si, faites-le.

Mme Michèle Créoff. L’Ordre des médecins, dans une jurisprudence constante, a condamné des médecins, en leur interdisant parfois d’exercer pendant plusieurs mois, parce qu’ils avaient, après avoir consulté ou ausculté des enfants, effectué des signalements, même quand ils les avaient rédigés au conditionnel et avaient cité les paroles de l’enfant entre guillemets.

Il y a donc d’abord cette sidération, cette impossibilité à se mobiliser contre une culture si enracinée. À cela s’ajoutent le manque de formation et la crainte, bien évidemment, de la sanction professionnelle.

Surtout, une petite musique se fait de plus en plus entendre : « À quoi bon ? » À quoi bon s’il y a seulement 1 % de condamnations ? À quoi bon m’exposer à de tels embarras et y exposer ma patientèle, la famille et l’enfant, alors que le circuit judiciaire s’avère invariablement d’une telle violence ? Le professionnel finit par se demander s’il fait bien de signaler. Il met en balance l’effort qu’il va imposer à lui-même, à l’enfant et à sa famille, et la perspective de résultats précaires, voire parfois très violents.

Un autre frein, presque inverse, peut exister : la persistance, chez certains professionnels, de l’idée qu’une autorisation parentale est indispensable pour soigner. On voit encore des thérapeutes, dans les centres médico-psychologiques (CMP) ou médico-psycho-pédagogiques (CMPP), exiger l’autorisation des deux parents lorsqu’on leur adresse un enfant dont on soupçonne qu’il a été victime d’inceste – notamment parce qu’il est placé à l’aide sociale à l’enfance (ASE) pour cette raison précise. On en vient à demander l’accord du parent agresseur pour soigner l’enfant d’une agression qu’il a subie par ce même parent.

On voit bien que, face à ce système incestueux qui sidère tout le monde et que l’on ne sait par quel bout prendre, des réactions d’autoprotection se sédimentent et créent de vrais freins au signalement, voire au diagnostic. C’est pourquoi je ne pense pas qu’un simple effort de formation suffira. Il s’agit vraiment de changer de culture, pour faire de la protection de l’enfance la priorité absolue. Cela exigera une bascule majeure.

Mme la présidente Maud Petit. Ainsi que du temps.

Mme Lydia Barneoud. J’ai de nombreuses remarques et réponses à apporter aux questions qui ont été posées, mais le temps nous est compté.

Concernant l’obligation de signalement des médecins – je vous ai vue ouvrir de grands yeux –, je voulais simplement ajouter que le motif invoqué pour ne pas signaler est bien souvent « l’alliance thérapeutique », ce qui en dit long.

S’agissant de l’Ordre des médecins, je ne sais pas si vous avez vu le documentaire #MeToo chez les médecins. C’est une enquête affolante qui a été longtemps censurée avant de passer sur la chaîne Public Sénat. Après des années de travail, les auteurs ont réussi à interroger un responsable de l’Ordre qui, face aux faits, bafouille quelque chose de proprement incompréhensible. Nous avons au sein de notre collectif une pédopsychiatre bien connue de la Ciivise qui vit un véritable enfer, depuis très longtemps, simplement pour avoir signalé, pour avoir fait son métier. Elle ne peut toujours pas communiquer son adresse.

Finalement, si ce ne sont pas les médecins ni les enseignants – j’en fais partie – qui signalent, si ce ne sont pas non plus les parents agresseurs, qui ne le font pas par définition, ni les parents protecteurs, sur lesquels on fait systématiquement peser la charge de la preuve et la culpabilité, alors qui le fera ? Qui ira chercher ces 160 000 enfants ? Comment procéder ? Par où commencer ?

Mme Éloïse Bergeon. Je souhaitais savoir de quels professionnels vous parliez, madame la députée, car il faut distinguer ceux qui sont mandatés par les juges et ceux qui sont consultés de façon volontaire par les parents.

Mme Ségolène Amiot (LFI-NFP). Je visais les personnes qui signalent les faits en amont, au tout début de la chaîne de libération de la parole concernant l’inceste. Il s’agit donc principalement d’enseignants, de professionnels de santé et, éventuellement, d’autres adultes de l’entourage de l’enfant. Les premiers auxquels on pense sont effectivement ceux qui ont reçu une formation, c’est-à-dire plutôt des professionnels de la santé et de l’enseignement.

Mme Éloïse Bergeon. Je rejoins mes collègues sur ce point. Il faut se demander pourquoi ces professionnels sont menacés car en tant que parents protecteurs, nous sommes obligés de quémander leur aide.

Je tiens d’ailleurs à préciser que j’ai reçu ce matin même un courrier du Défenseur des droits. Après une enquête assez longue sur mon dossier, il me confirme que sur les cinq signalements effectués, la Crip (cellule de recueil des informations préoccupantes) n’a pas fait son travail d’enquête alors qu’elle aurait dû procéder à une évaluation du dossier de mon fils. À la fin de la lecture de ce courrier, et bien que j’aie pleuré de joie en le découvrant, je me suis moi aussi demandé : « À quoi bon ? » En effet, même si la Crip avait mené son enquête et démontré que nous avions besoin d’être protégés, le JAF n’en aurait pas tenu compte, au motif que cela relève de la compétence du procureur et du domaine pénal.

Mme Fabienne Sainte-Rose. Je remercie la Polynésie de nous avoir rappelé que nous sommes tous des êtres humains. S’agissant des crimes qui sont commis en Polynésie, à Mayotte, en Guadeloupe, en Guyane ou ailleurs, on observe les mêmes freins. Quand je suis venue à Paris, en 2014, pour présenter Lamevit à l’AIVI (Association internationale des victimes de l’inceste), devenue Face à l’inceste, j’ai eu l’occasion de participer à des groupes de parole réunissant des survivants de l’inceste qui s’exprimaient de manière anonyme ; même si ces personnes venaient de l’Hexagone, nous racontions nos histoires respectives avec les mêmes mots et les mêmes émotions. L’universalité de ces crimes est impressionnante.

Je profite de cette question sur les freins pour souligner la chose suivante : quand je précise que mon père est un homme puissant, ce n’est pas pour me donner de l’importance. Le sociologue Louis-Félix Ozier-Lafontaine explique depuis 1999 que « certains viols incestueux se rattachent à des croyances magiques visant la réussite sociale ». « Le viol, tant occasionnel qu’incestueux, doit dans certains cas être confronté à l’univers des croyances magico-culturelles. L’acte sexuel avec un enfant ou un adolescent est pour l’adulte violeur une façon d’offrir aux esprits la pureté de cet enfant ou de cette adolescente. Lorsque le parent incestueux s’inscrit dans une logique magique, il est à la recherche d’une surpuissance personnelle capable de lui permettre d’être un interlocuteur privilégié auprès des esprits et à satisfaire certains de ses besoins sociaux ; il cherche à en tirer profit socialement ». Je me permets de le rappeler, d’autant que nous sommes en pleine période électorale et que de tels sacrifices ne se limitent pas à nos territoires ultramarins. En France hexagonale aussi, grâce aux travaux de Violaine Guérin et d’associations comme SVS (Stop aux violences sexuelles), nous savons que des pratiques similaires existent. Cela constitue un frein supplémentaire que nous devons surmonter.

Michèle Créoff a raison d’évoquer la sidération ; il existe cependant encore d’autres freins, comme l’amnésie post-traumatique. Je suis moi-même survivante d’inceste, mais je suis aussi fille de viol. Ma mère a été agressée à l’âge de 9 ans et ce n’est qu’à 60 ans qu’elle s’en est souvenue. Souvent, lorsque les parents – qu’il s’agisse de la mère ou du père – n’ont eux-mêmes pas été protégés, ils se retrouvent en difficulté pour protéger leurs propres enfants. C’est pour cela que depuis 2014, alors que beaucoup d’avocats ou de journalistes me demandent pourquoi je raconte encore mon histoire et me suggèrent de me taire, je leur réponds que tant qu’il y aura 160 000 enfants victimes chaque année – et, en tout, 30 000 personnes concernées en Martinique –, je continuerai à parler. Mon objectif est simple : zéro enfant victime.

Nous faisons preuve de beaucoup de courage et de pudeur pour protéger nos propres enfants. Mon expérience fait écho à celle de Saïrati Assimakou, que vous avez entendue hier à propos de Mayotte. Lorsque j’ai commencé à témoigner publiquement, en 2014, ma fille, qui est aujourd’hui médecin, m’a dit – elle n’avait alors que 14 ans : « Mais maman, tu aurais pu te taire ! » Nous vivons sur un territoire où tout le monde se connaît. Mes enfants sont ainsi identifiés comme ceux de la victime d’inceste et on leur rappelle souvent que leur grand-père a fait de la prison. Cette interconnaissance, si prégnante sur nos territoires, se retrouve également dans les petits villages. C’est aussi pour cela que les gens quittent la Martinique. Les politiques nous interrogent sur les raisons de ces départs, mais il faut comprendre qu’il est difficile de vivre sur le même territoire que son agresseur. Pour ma part, chaque lundi et chaque jeudi, en me rendant chez ma psychiatre, je prends le risque de croiser mon père, qui a purgé sa peine – dix ans sur les quinze requis. Ce sont là des freins concrets.

Enfin, je souhaitais mentionner, outre Face à l’inceste, l’association Enfance et partage, dont nous n’avons pas encore parlé. De 1988 à 2009, soit bien avant la Ciivise, MeToo ou d’autres initiatives plus récentes, Mme Viviane de Vassoigne, sa déléguée en Martinique, a œuvré avec courage pour mettre en avant cette problématique de l’inceste sur le territoire. Nous faisons face à un déni collectif que nous devons dépasser tous ensemble. Il ne s’agit pas d’incriminer x ou y car, comme je le dis souvent, le centre pénitentiaire de Ducos serait bien trop petit pour accueillir tous les agresseurs. Le véritable objectif, c’est de sécuriser, de prendre en charge mais aussi de soigner les jeunes. Nous avons parlé des parents adultes qui agressent leurs enfants, mais il existe également des viols incestueux entre frères et sœurs ou entre cousins. Ces situations sont encore plus difficiles à dénoncer, surtout dans un petit pays comme le nôtre. Si la cousine en question est une grande romancière ou une cinéaste reconnue, l’histoire sera immédiatement étouffée. Ce sont des freins comme du bois friable, donc très difficiles à lever, mais je sais qu’avec Maud Petit et Christian Baptiste, sé pa lapli pou mouyé nou – il en faudra plus pour nous arrêter.

M. Arnaud Bonnet (EcoS). Je me joins à mes collègues pour vous remercier, mesdames les représentantes d’associations – cela m’écorche un peu la bouche de ne devoir employer que le féminin. Nous avons auditionné, hier et aujourd’hui, un grand nombre d’associations. Si l’on peut se réjouir de leur vitalité, je sais aussi combien l’État tend à se défausser sur elles. Nous mesurons l’ampleur systémique du problème, d’autant qu’il touche l’ensemble de nos territoires.

Je tiens à remercier tout particulièrement les représentantes d’associations des outre-mer : vous avez souligné que la reconnaissance et la compréhension des violences coloniales d’hier sont essentielles pour comprendre ce qui se joue aujourd’hui. Ces violences passées sont d’ailleurs prolongées par la déficience des services publics que subissent vos territoires ; il me semble crucial de le rappeler.

Je voulais revenir sur un chiffre que vous avez cité au début de nos échanges : seuls 5 à 6 % des parents seraient protecteurs, ce qui signifie que 95 % ne le seraient pas. Selon vous, quelles sont les causes de cette absence de protection ? Il semble évident que le traitement réservé aux 5 % de parents protecteurs en est une, mais j’aimerais vous entendre sur les autres.

Mme Michèle Créoff. La cause profonde, c’est l’existence de ce que l’on peut appeler un système incestueux. Au moment de présenter notre association, Aude Doumenge a cité la phrase de Dorothée Dussy : « L’inceste existe là où il existait déjà. » Le témoignage de Fabienne Sainte-Rose, qui évoquait les viols subis par sa mère, va dans le même sens : ce système entraîne, dans la plupart des cas – il y a heureusement des exceptions –, une forme d’ « acceptation » du fait. Au sein de la famille, on sait souvent ce qui s’est passé ; l’autre parent sait plus ou moins, mais, pour diverses raisons, il est amené à négocier avec cette réalité.

Dès lors, il est presque logique que le parent protecteur reste l’exception. Cette démarche exige une telle prise de conscience, une telle volonté de protéger l’enfant et une telle capacité à transcender ses propres intérêts pour voir, entendre et accompagner, qu’elle demeure rare. Je suis d’ailleurs toujours très admirative des parents qui s’y engagent. Il faudrait donc d’autant plus les aider : la prise de risque si coûteuse de ces mamans – et de ces quelques papas – est extraordinaire. C’est bien, ici, le système incestueux qui est à l’œuvre. Il existe dans notre code civil et dans la formation de nos juristes, à toutes les étapes de la chaîne judiciaire, une telle sacralisation du lien familial et de l’exercice de l’autorité parentale que nous ne parvenons pas à protéger les enfants ni à faire émerger davantage de parents protecteurs.

Permettez-moi d’illustrer mon propos par une expérience vécue. Lorsque j’étais inspectrice à l’aide sociale à l’enfance en Seine-Saint-Denis, j’ai été confrontée à une jeune fille de 16 ans qui avait révélé un inceste commis par son père. Sa mère ne la croyait absolument pas mais refusait qu’elle soit placée. Nous avons alors négocié un dispositif fragile : l’enfant restait au domicile, dont le père avait été écarté, mais elle devait cohabiter avec une mère qui niait sa parole. Pour une gamine de 16 ans, c’était une situation très pesante. Alors, comment faire ? Pendant des mois, nous l’avons soutenue pour qu’elle supporte cette méfiance, tout en gardant foi dans le cheminement de la mère. Au dernier moment, alors que je m’apprêtais à accompagner la jeune fille – et son avocat – pour visiter le tribunal où devait se réunir la cour d’assises, sa mère est venue dans mon bureau et m’a dit : « C’est moi qui l’accompagne. » À cet instant, j’ai su que c’était gagné – au prix de plusieurs mois de travail.

Accompagner ces parents, c’est donc aussi travailler à déconstruire le système incestueux dans lequel ils sont pris. Cela nécessite une coordination de tous les acteurs et un énorme travail. On ne peut pas y arriver si, par exemple, un expert judiciaire se met à qualifier la mère de manipulatrice en invoquant un syndrome d’aliénation parentale, comme le déplorait Pascal Cussigh hier. Toutes nos institutions doivent être solidaires des parents protecteurs ; c’est ainsi que nous en verrons davantage émerger. Cela implique aussi de bouleverser les prises en charge en matière de protection de l’enfance, en repensant le lien parental et l’exercice de l’autorité parentale tout en plaçant systématiquement la protection de l’enfant au premier plan.

C’est tout un champ qui s’ouvre devant nous. Je crois que nous sommes sur la bonne voie, d’abord parce que nous sommes ici pour en débattre et ensuite parce que la parole se libère progressivement.

Mme Cynthia Ayou. Je souhaitais revenir sur la question de la formation. Celle-ci doit être généralisée pour nous permettre de sortir de la sidération et du déni collectif. Cette démarche ne doit pas se limiter aux seuls professionnels de la petite enfance, aux OPJ (officiers de police judiciaire) et au monde de la justice. Elle doit impérativement s’étendre à l’ensemble des acteurs de la protection de l’enfance, de l’enseignement et de la santé. Au-delà des professionnels, il faut aussi former le grand public, y compris les parents, ainsi que les enfants eux-mêmes, en s’appuyant sur l’Evars (éducation à la vie affective, relationnelle et sexuelle). L’objectif est que la prise en charge des violences en général – et pas seulement de l’inceste – devienne systémique, systématique et institutionnelle.

De mon point de vue de pédiatre légiste, les violences doivent être appréhendées comme un continuum. Le cycle repose sur une domination systémique qui rend les violences invisibles, commence par des violences éducatives ordinaires et conduit, par des mécanismes insidieux, vers l’inceste ou même l’infanticide. Il ne faut établir aucune hiérarchie entre les violences faites aux enfants : la violence doit être considérée comme un système qu’il convient de penser et de prendre en charge comme un tout. Cette vision permet de coordonner les actions et d’élaborer un parcours de soins organisé autour de l’intérêt supérieur de l’enfant. Comme l’a souligné Michèle Créoff, nous devons faire basculer le système, mais surtout transformer la société pour qu’elle se place enfin à hauteur d’enfant et que nous soyons dignes de la mission de protection qui nous incombe.

Mme Lydia Barneoud. Je voulais moi aussi rebondir sur les propos de Mme Créoff. Il est en effet absolument nécessaire d’être solidaire envers les parents protecteurs, mais aussi envers les victimes devenues adultes qui ont pris la parole – celles qui sont encore vivantes, car il ne faut pas oublier qu’une sur deux a fait une tentative de suicide. J’en profite pour exprimer publiquement notre soutien à Arnaud Gallais, avec qui nous avons mené une dizaine de caravanes de lutte contre les violences sexuelles faites aux mineurs à Mayotte, à La Réunion, en Guadeloupe, en Martinique ainsi que dans l’Hexagone.

Par ailleurs, les propos de Fabienne Sainte-Rose me font penser au témoignage public, à Mayotte, de Saïrati Assimakou, qui était vice-présidente de notre association au moment de la campagne #WamiToo. Elle a témoigné avant l’émergence de MeToo, et les conséquences ont été catastrophiques. La réaction sociale, si on peut la nommer ainsi, a été d’une violence inouïe. Il lui a fallu une force incroyable pour tenir face aux attaques qu’elle a subies de toutes parts, sur les réseaux sociaux et ailleurs, sans oublier, comme elle le rappelait hier, les pressions de ses propres proches.

Cependant, un travail essentiel a été accompli par un noyau fidèle composé d’associations, de militants et de nombreuses victimes. Fort heureusement, nous sommes soutenus par des alliés institutionnels dont vous faites partie, et nous vous en sommes très reconnaissants. Nous constatons que les choses avancent, et vite, particulièrement dans des territoires comme le nôtre qui font figure de laboratoires en raison de leur taille et de leur histoire. Dans le sillage de Saïrati, Rasmina a pris la parole publiquement, en 2022, lors d’un colloque qui réunissait 400 personnes. Nous organisons ce type d’événements chaque année pour décloisonner les pratiques et offrir à tous un temps de réflexion, après des mois d’actions quotidiennes menées avec les établissements, les communes et les associations partenaires. Nicolas est ensuite devenu le premier homme à témoigner publiquement sur le territoire de Mayotte, et tous deux ont reçu un soutien social incroyable. Plus récemment, Elina a réalisé une vidéo qui a connu une telle médiatisation – elle a fait des millions de vues en vingt-quatre heures – que nous recevons encore des messages de soutien provenant du Congo, du Gabon ou d’Australie. Les choses évoluent et aujourd’hui, plus personne ne se permettrait de tenir les propos que nous entendions par le passé ; nous le constatons d’ailleurs sur les réseaux sociaux. En accord avec l’article 12 de la Convention internationale des droits de l’enfant (CIDE), notre association fait intervenir de nombreux jeunes ; ils font vivre notre collectif et siègent même à notre conseil d’administration. Dans les commentaires en ligne, il y a des discours qu’on ne voit plus et qu’on ne verra plus. On peut donc nourrir l’espoir que la société civile sorte du déni et que les institutions soient forcées à un déblocage. Nous espérons aussi que les moyens suivront, pour que les dossiers en attente soient enfin traités et que la lutte contre ces violences devienne une priorité. C’est vraiment fondamental.

J’en profite pour souligner que le poids de la prise en charge repose quasi exclusivement sur les associations. L’Uaped elle-même s’appuie sur une structure associative. À Mayotte, nous n’avons plus de CMP depuis le passage du cyclone Chido, et celui qui existait était déjà en grande souffrance. Nous disposons en revanche d’un CMPEA (centre médico-psychologique pour enfants et adolescents) doté d’une équipe motivée, mais celle-ci est contrainte de passer par la Fondation de France (FDF) et de se constituer en association pour pouvoir fonctionner.

Vous évoquiez également, monsieur le rapporteur, le cloisonnement des institutions. Le procureur avait publiquement proposé l’instauration d’audiences trimestrielles regroupant l’ensemble des partenaires, à savoir la Crip, l’éducation nationale et le parquet. Bien que cette proposition ait été reprise dans le rapport d’information de 2023 sur la lutte contre les violences faites aux mineurs en outre-mer, ces instances de coordination n’ont jamais vu le jour.

Je terminerai en évoquant l’allophonie, car la question des langues maternelles est essentielle chez nous. En tant qu’enseignante en UPE2A (unité pédagogique pour élèves allophones arrivants), je constate qu’il est indispensable d’intégrer cette dimension. Le manque de formation des personnels, sur l’ensemble de la chaîne, est déjà criant en la matière ; on imagine bien qu’il l’est encore plus pour les interprètes. Comme le soulignait ma collègue de Polynésie, Mme Tematahotoa, certains mots français n’ont pas d’équivalent dans les langues locales. Au-delà des termes propres à la sémantique juridique, des mots comme « viol », « inceste » ou même « intimité » n’existent pas à Mayotte. Ces déterminants linguistiques doivent être pris en compte, car ils expliquent pourquoi certains dispositifs nationaux ne fonctionnent pas très bien chez nous. Le 119, par exemple, n’a reçu qu’une soixantaine d’appels pour Mayotte malgré des campagnes de communication massives. On note toutefois une évolution majeure : alors que les signalements provenaient autrefois uniquement des institutions, nous voyons émerger depuis cinq ans des signalements de parents et, plus récemment, de mineurs eux-mêmes. Le rectorat et le chef Mansour, qui est l’une des rares personnes, au sein de la gendarmerie locale, formées au protocole Mélanie – nous disposons d’une salle Mélanie mais elle n’est pas opérationnelle –, nous ont confirmé que le numéro d’urgence 5555, qui est celui de l’Acfav (association pour la condition féminine et l’aide aux victimes) France Victimes 976 Mayotte, fonctionne mieux. Ce succès s’explique par un accueil disponible en shimaoré, en kibushi et en français, qui permet au moins à la personne de s’exprimer dans sa langue maternelle – c’est essentiel, d’autant qu’elle peut très bien tomber, au bout du fil, sur la sœur ou la tante de l’agresseur. Enfin, l’anonymat garanti par ces plateformes est fondamental pour obtenir des résultats. Dans nos enquêtes, de nombreuses victimes ont déclaré que c’était la première fois qu’elles se sentaient suffisamment en sécurité pour raconter ce qui leur était arrivé.

Mme Fabienne Sainte-Rose. Quelqu’un peut-il me dire à quelle somme, en euros actuels, correspondent 150 francs ? En attendant la réponse, je tiens à souligner les progrès accomplis depuis 2014 grâce à l’action et à la détermination des soignants. À la suite d’un appel à projets du gouvernement, nous avons pu créer le Centre national de ressources et de résilience (CN2R), dont je suis patiente-experte et qui est membre de la Ciivise. Le développement des centres ressources pour les intervenants auprès des auteurs de violences sexuelles (Criavs) et des centres régionaux du psychotraumatisme (CRP), ainsi que l’instauration du numéro national de prévention du suicide 3114 et du dispositif VigilanS, constituent de grandes avancées en Martinique comme ailleurs. On ne peut pas faire comme si ces outils n’existaient pas : ils vont permettre d’engager les changements nécessaires.

Intégrer la Ciivise et prendre le risque de porter la parole des 39 000 Martiniquaises et Martiniquais concernés par l’inceste est une démarche que je mène en mémoire de ma mère, Nadiège Ruffin, mais c’est aussi un hommage au travail législatif de Christiane Taubira. J’espère que vos travaux aboutiront à une loi « Petit-Baptiste » – ou « Baptiste-Petit » –, car nous avons besoin que le droit encadre ces situations et nous reconnaisse. En 1998, le travail d’associations comme La Cale ou Soleil noir avait convaincu la députée Taubira de demander la reconnaissance de l’esclavage en tant que crime de l’humanité. Aujourd’hui, de nombreuses associations comme Face à l’inceste demandent, de la même manière, que les crimes incestueux soient nommés et considérés comme des crimes contre notre humanité. Il ne s’agit pas de comparer nos souffrances avec celles de nos aïeux ou des Juifs, mais cette notion de crime contre l’humanité est essentielle. M. Bonnet faisait tout à l’heure le lien entre l’histoire coloniale et le déficit de dispositifs et de moyens en outre-mer : il est temps d’agir. Comme l’avait souligné M. Bayrou, le Code noir n’a jamais été formellement abrogé ; peut-être serait-il temps de le faire ? Mais il faut aussi rappeler que le décret du 27 avril 1848, en son article 5, prévoyait d’indemniser les colons, c’est-à-dire ceux qui ont violé !

Mme la présidente Maud Petit. Ce texte n’est pas appliqué, heureusement.

Mme Fabienne Sainte-Rose. En tout cas, il faut réparer les victimes. Qui veut la paix prépare la guerre. J’aimerais que les moyens déployés pour la protection des enfants soient les mêmes que ceux consacrés à la lutte contre les violences faites aux femmes. Le juge Durand disait : protéger la mère, c’est protéger l’enfant. Mais on voit bien que ce n’est pas le cas.

Tout à l’heure, je vous ai demandé à combien d’euros correspondaient 150 francs.

Mme la présidente Maud Petit. Une trentaine d’euros.

Mme Fabienne Sainte-Rose. En 2008, quand j’ai été confrontée à mon père aux assises, il a expliqué qu’en 1974, il avait violé ma mère parce qu’elle n’avait pas 30 euros pour payer la course. Ces choses-là existent toujours, à cause de la précarité. Au sein de Lamevit, certaines mères de famille ne peuvent pas aller au travail ou à l’école, faute de moyen de locomotion. Soit elles se prostituent, soit elles restent à la maison. Tant que nous pourrons parler, nous le ferons. Je vous remercie de nous donner la possibilité d’amplifier la voix de ceux qui n’ont pas de voix.

En janvier 2023, quand la Ciivise est venue en Martinique, les membres de Lamevit ont demandé à accueillir leurs homologues de Guyane et de Guadeloupe ; la Ciivise a accepté de financer les billets, et nous avons pu les accueillir à la maison. C’est cela la solidarité. Il faut trouver d’autres façons de travailler ensemble, car actuellement, nous avons plutôt l’impression que les associations sont en concurrence les unes avec les autres. En tout cas, je refuse que qui que ce soit fasse de l’argent sur ma souffrance ou sur celle de mes ancêtres.

Il ne faut pas oublier les personnes en situation de handicap. Ma mère a été agressée, à l’âge de neuf ans. Elle a fini à Colson, l’hôpital psychiatrique de Martinique. Dans les années 1970, quand Simone Veil était ministre de la santé, elle avait visité cet hôpital et demandé sa fermeture. Or l’hôpital est toujours ouvert. Simplement, le nom a changé – c’est devenu le CHMD (centre hospitalier Maurice Despinoy) – et on a donné un coup de peinture.

Les pratiques évoluent, mais pas suffisamment vite. Nous avons besoin de reconnaissance et de moyens. L’argent sert à financer les guerres ; il doit surtout servir à protéger nos enfants, qui sont sacrés. Quand on est petit, on doit être la fierté et l’espoir d’un avenir meilleur pour toute l’humanité.

Mme la présidente Maud Petit. Votre parole porte fort, comme celle des autres personnes que nous auditionnons cet après-midi. Vous proposez de faire de l’inceste un crime contre l’humanité. Ne serait-ce qu’au vu de son ampleur, nous devrions faire ce cheminement dans notre législation.

Notre commission d’enquête a pour but de médiatiser le problème de l’inceste, de permettre à chacun d’en prendre la mesure et de trouver des solutions aux dysfonctionnements de l’institution judiciaire. D’ici à la fin du mois de juillet, nous publierons un rapport, qui comprendra des préconisations.

Mais on ne doit pas s’arrêter là. Or, l’an prochain, le mandat du Président de la République s’achèvera ; ce sera sans doute aussi la fin de la législature. Nous manquerons ainsi de temps pour transformer nos préconisations en proposition ou en projet de loi. Je ne veux donc pas nourrir de faux espoirs : en juillet de cette année, ou en mai de l’an prochain, nous n’aurons pas réglé tous les problèmes.

La procédure législative est longue mais le temps dont nous disposons est très court. Quand nous reprendrons nos travaux en septembre, nous devrons nous consacrer au budget, qui prend un temps considérable ; ensuite, nos travaux s’étendront au mieux jusqu’en avril 2027.

Ceux d’entre nous qui seront réélus en 2027 devront se saisir du sujet sans attendre, sans relancer de commission d’enquête, car les victimes attendent. Leurs travaux pourront s’appuyer sur nos préconisations.

Mme Julie Ozenne (EcoS). On l’a bien vu, le fait de ne pas protéger les enfants coûte des milliards. Pourtant, dès le premier signalement, dès la première audition de l’enfant, des signes permettent de constater s’il est en danger. Il serait donc possible de le soustraire immédiatement à son abuseur.

Certains évoquent une marchandisation de l’inceste. En tant que représentants de la société civile, qu’en pensez-vous ?

Mme Michèle Créoff. Entendez-vous par là que l’inceste fait vendre ? Oui, il fait vendre des livres – on l’a vu hier –, des films et des enfants. Comme tout tabou, l’inceste a toujours été un objet de fantasme, et la thématique de l’inceste fleurit sur les sites pornographiques, pédocriminels, comme produit d’appel.

Mme la présidente Maud Petit. Lors d’un échange récent avec un jeune homme d’une vingtaine d’années, j’ai entendu celui-ci s’étonner que l’inceste soit interdit, au motif que les vidéos incestueuses sont les plus consultées sur les sites pornos. J’étais extrêmement choquée. Nous en sommes là, dans notre pays. Pour lui, l’inceste devait être accepté dans la société, au vu de sa fréquence. Imaginez quelles déconstructions sont nécessaires !

J’aurais donc voulu que nous travaillions aussi sur le point de vue des agresseurs. Quels accompagnements psychiatriques ou psychologiques sont disponibles ? Si l’on ne s’adresse pas aux auteurs des abus, ils continueront à agir impunément.

Mme Aude Doumenge. Madame Ozenne, notre association a décidé d’investir la question de la marchandisation de l’inceste. En effet, nous nous sommes rendu compte qu’il existait un continuum entre l’inceste en ligne et hors ligne.

Au fond, il est assez logique qu’un tabou aussi massif soit l’objet de fantasme numéro un sur les sites pornographiques. Il faut réfléchir aux manières de parler du rapport à la pornographie au sein de la famille.

Désormais, plus de 20 % des garçons de 10-11 ans regardent des vidéos pornographiques au moins une fois par mois et 50 % des garçons de 10 ans ont déjà vu au moins un film pornographique.

Mme la présidente Maud Petit. D’où tenez-vous ces chiffres ?

Mme Michèle Créoff. Ils nous ont été donnés dans le cadre de la Ciivise par Mme Véronique Béchu, une ancienne policière spécialiste de la pédocriminalité. Elle indique également que les hommes ou les garçons qui fréquentent régulièrement des sites pédopornographiques passent à l’acte dans un nombre significatif de cas.

Mme Lydia Barneoud. Mme Véronique Béchu déplore le manque incroyable de moyens alloués en France à la lutte contre la pédopornographique – ils sont bien inférieurs à ceux d’autres pays européens –, alors que la France est le troisième hébergeur mondial de ce type de contenus.

Elle indique également que 80 % des garçons de 13 ans ont déjà vu des vidéos pornographiques. Quant aux mots-clés qu’ils tapent…c’est fou.

Même si on sait cela, on ne peut pas intervenir. Les avocats auditionnés le disaient ce matin, actuellement, on ne peut pas perquisitionner le matériel informatique, alors qu’il est évident que cela permettrait de trouver des preuves. C’est aberrant.

Véronique Béchu travaille désormais pour l’association e-Enfance – actuellement, les associations donnent plus de leviers que les instances publiques. Elle indiquait que, faute de moyens, il faut en moyenne qu’une personne ait téléchargé 400 000 contenus pédopornographiques avant que la police n’intervienne. Il lui est déjà arrivé de devoir intervenir seule faute de moyens.

Mme la présidente Maud Petit. 400 000 téléchargements ! Il ne s’agit pas d’un seuil réglementaire, j’imagine ?

Mme Lydia Barneoud. Oui, il faut au moins 400 000 téléchargements de contenus pédopornographiques, peut-être plus, avant que la police intervienne, alors que ces contenus sont illégaux. Si elle n’intervient pas avant, c’est faute de moyens. Véronique Béchu a écrit un livre très riche sur ces questions.

Mme Éloïse Bergeon. J’ai bien compris que ces travaux ne pourront pas tout de suite avoir d’impact législatif. Mais disposez-vous de moyens de pression, concernant les points rencontre ?

Mme la présidente Maud Petit. Les parlementaires peuvent déposer des questions écrites, pour interpeller un ministre sur une situation – en l’occurrence, sur l’absence de codification des obligations des points rencontre et ses conséquences. Nous pouvons également poser des questions au gouvernement dans l’hémicycle, ou contacter directement les membres des cabinets ministériels concernés.

N’importe quel député peut le faire, avant même la remise du rapport. Nous pouvons tous le faire – ce qui donnerait d’ailleurs du poids à notre action.

Mme Éloïse Bergeon. Je repars le cœur un peu plus léger. Je vous remercie et j’en profite pour remercier également Sihem Ghars, la fondatrice du collectif Incesticide France, sans qui je ne serais pas là aujourd’hui.

Mme Fabienne Sainte-Rose. Depuis l’an dernier, la ligne Stop (service téléphonique d’orientation vers les soins et de prévention), créée par la Fédération française des Criavs, est opérationnelle en Martinique. Dans un souci de prévention, elle permet aux personnes qui ont des idées, des envies incestueuses, de viol sur les enfants, de contacter des professionnels.

Quand j’ai créé Lamevit, mon avocate, Maître Jean-Joseph, qui est aussi bâtonnier de l’ordre des avocats de Martinique, m’indiquait qu’un de ses clients l’avait appelé pour demander de l’aide en urgence, parce qu’il était saisi de désirs incestueux. Il était devant la chambre de sa fille.

Il faut que ces personnes disposent d’un numéro, d’une personne de confiance à appeler quand ils sont sur le point de commettre l’irréparable – comme pour le suicide. Ce travail, qui est mené par de nombreux professionnels depuis des années, nous permet d’avancer progressivement. Il doit être mis en lumière.

Avec la Ligue d’escrime de Martinique, nous avons développé des ateliers thérapeutiques d’escrime en faveur des victimes de violences sexuelles dans l’enfance. La PJJ (protection judiciaire de la jeunesse) a également créé il y a quatre ou cinq ans des ateliers thérapeutiques avec la Ligue d’escrime, mais pour les mineurs infracteurs sexuels – j’avais fait une proposition similaire dès 2016. Ces différents ateliers sont menés par le maître d’armes Miguel Baroudi. De 2014 à 2024, celui-ci a accepté de travailler gratuitement pour Lamevit – nous lui devons 450 000 euros ; je ne sais pas où prendre cette somme.

Quand on veut aider son territoire, on doit être capable de donner sans rien attendre d’autre que la satisfaction d’avoir apaisé la société.

D’ailleurs, la Ciivise organisera le 23 juin 2026 un colloque sur la justice restaurative. Les prisons de France n’auraient pas la capacité d’accueillir les abuseurs des 160 000 enfants qui sont victimes chaque année. La justice restaurative, qui s’est notamment développée au Canada, aux États-Unis et en Australie, peut nous aider. Elle donne la possibilité de dire les choses – avant ou après avoir été entendu par la justice. Grâce au professeur Robert Cario, la justice restaurative a du reste été introduite dans le code de procédure pénal, par la loi du 15 août 2014.

Il faut utiliser ces armes. Nous ne sommes pas que des mines antipersonnel. Je n’attends rien de la justice, mais j’attends de la société de la justesse. Nous seuls pouvons être justes. Comme le disait mon psychiatre, la justice ne peut pas être juste, car elle est forcément violente. Elle ne console pas. Nous avons donc intérêt à chercher la justesse.

Avec l’appui de professionnels formés aux psychotraumas, nous encourageons les victimes à parler, à porter plainte, mais uniquement en temps et en heure, quand ils sont prêts. On ne peut pousser un petit garçon ou une petite fille à porter plainte. Après avoir créé Lamevit, j’ai poussé la porte des locaux d’une association supposée s’occuper des enfants, le Samvas (service d’aide aux mineurs victimes d’agressions sexuelles) : un panneau indiquait « vous ne serez pris en charge que si vous avez porté plainte ». Je l’ai fait enlever. Heureusement que je n’étais pas venue là quand j’avais 11 ans puisque je n’avais pas porté plainte ; les membres de cette association ne m’auraient donc pas aidé. Nous devons revoir nos pratiques ; ce qui était vrai avant ne l’est plus.

J’ai enfin une pensée pour cette « chère » psychologue que j’avais consultée après ma première tentative de suicide – c’était à Terre-de-Haut, en Guadeloupe – et qui, quand j’ai osé lui dire, du haut de mes 22 ans, ce qui s’était passé avec mon père, m’a dit que c’était de ma faute. Malgré tout ce que nous pouvons dire, nous avons toujours un gros travail de formation, d’information et de sensibilisation à faire, à tous les étages.

Voilà plusieurs années que je demande à la CTM, la collectivité territoriale de Martinique, que l’inceste et les violences sexuelles soient mentionnés dans le carnet de santé. Cela commence à être fait, même si ce n’est pas encore le cas pour l’inceste. Je soumets cette idée aux membres de la commission d’enquête : peut-être serait-il important de rappeler l’interdit de l’inceste au cours des cérémonies de mariage, dans le carnet de santé ou dans le carnet de maternité. En la matière, il faut agir avec la même ampleur, la même énergie que celle qu’on déploie pour la prévention dentaire ou la sensibilisation au VIH, afin que, demain, nous n’ayons pas en face de nous des terroristes, mais des hommes et des femmes réparés.

Michèle Créoff évoquait le phénomène du « à quoi bon », mais je crois au contraire que nous devons nous réajuster et mettre en place des choses justes pour réduire la radicalisation et le terrorisme. Les jeunes qui ont commis des actes il y a une dizaine d’années à Toulouse, je crois, avaient subi des violences sexuelles dans leur enfance. Quand les médecins m’ont rencontrée en 2012, j’écrivais mon testament. Il s’appelait Testament d’un terroriste ; pas parce que j’avais l’intention de poser des bombes où que ce soit, mais parce que je me vivais comme une terroriste. Le fait de faire une tentative de suicide tous les six mois, à mes yeux, c’était non seulement de la terreur, mais aussi du terrorisme, parce que mes actes affectaient en premier lieu mes quatre enfants.

Le travail que nous menons sera long, c’est certain, mais il est important. Comme le dit Karine Mousseau, on ne lâche rien !

Mme la présidente Maud Petit. Merci d’avoir évoqué Karine. L’affaire Pulvar avait provoqué un grand émoi en Martinique.

Mme Cynthia Ayou. Je souhaitais revenir à la question que vous aviez posée sur les auteurs, madame la présidente. Sur ce point, nous sommes éclairés par les travaux de Dorothée Dussy, qui a interviewé de très nombreux auteurs dans le cadre de sa thèse et qui montre que tous ont été victimes à un moment ou à un autre. Prendre en charge les victimes pourrait donc être un bon point de départ pour traiter cette question, d’où l’importance de bien penser le parcours de soins des enfants.

Mme la présidente Maud Petit. Tous les auteurs ou presque reproduisent donc ce qu’ils ont vécu ?

Mme Cynthia Ayou. Les études montrent aussi que ce mécanisme de reproduction s’observe dans les autres violences – violences psychologiques, négligence, maltraitance. Les violences sont porteuses à la fois d’un risque de survictimisation et d’un risque de reproduction à l’âge adulte.

Mme Lydia Barneoud. Je ne peux pas consulter mes données en ligne, mais le nombre de mineurs ou de majeurs victimes d’inceste qui reproduisent ces actes a été évalué. Un élément contredit néanmoins ce constat : neuf agresseurs sur dix sont des hommes, quand neuf victimes sur dix sont des femmes. Si la reproduction dont on parle tant était systématique, il y aurait beaucoup plus de femmes auteurs. Il faut donc nuancer : si la plupart des victimes reproduisaient, dès lors qu’elles sont majoritairement des femmes, il y aurait mécaniquement beaucoup plus de femmes parmi les agresseurs.

Mme la présidente Maud Petit. On aimerait bien comprendre pourquoi, finalement, les petites filles sont davantage victimes, semble-t-il, et les hommes agresseurs. Est-ce que les filles intériorisent plus, quand les garçons vivraient tellement mal ces violences qu’ils sont susceptibles de passer à l’acte plus tard ?

Mme Ségolène Amiot (LFI-NFP). Cela tient plutôt à ce qui est autorisé dans une société.

Mme la présidente Maud Petit. Peut-être l’éducation des garçons leur donne-t-elle plus de liberté à faire certaines choses qu’aux filles, en effet.

Mme Lydia Barneoud. Effectivement, les filles intériorisent, et ce de manière séculaire. Cela a été documenté : la reproduction des expériences, notamment chez les personnes mineures, est différente selon le genre.

Avant d’oublier, je tiens à souligner quelque chose qui n’a pas été dit à propos de l’obligation de soins, qui est le pendant de la ligne Stop destinées aux personnes susceptibles de passer à l’acte : quand une personne passe à l’acte et qu’elle est jugée et condamnée – ce qui est déjà rare –, elle est soumise à une obligation de soins qui n’est absolument jamais respectée, parce qu’il n’y a pas de médecin coordonnateur. Ne pourrait-on pas décider d’appliquer l’obligation de soins même en l’absence de médecin ? À défaut, peut-être faut-il arrêter d’en prononcer, parce que cela ne fonctionne pas. En tout cas, nous nous posons la question.

Pour revenir à la question des auteurs, le Criavs de Guyane a développé une méthode de prise en charge des mineurs auteurs, qui était à l’état d’expérimentation en 2023 quand nous nous y sommes rendus. J’en ai eu des nouvelles récemment ; elle semble porter ses fruits. Si cela vous intéresse, j’essaierai de verser ces éléments au dossier, ainsi que le documentaire que la Belgique, qui est un peu en avance sur nous sur ces questions, a consacré à la ligne Stop.

Pour le cas où je n’aurais plus l’occasion de prendre la parole, je confirme que la connaissance du droit et de ses droits serait effectivement une base pour les personnes victimes.

Nous évoquions le fait que les enfants victimes parlent. C’est d’ailleurs ce qu’on leur répète : « parlez, parlez, parlez ». Pourtant, un seul clip a été diffusé à la télévision, sous l’impulsion de Charlotte Caubel, alors que la préconisation 81 de la Ciivise consistait à organiser de grandes campagnes de sensibilisation annuelles. Lorsque nous avons fait diffuser des clips à l’heure du journal télévisé sur l’antenne de Mayotte la 1re, le nombre de signalements a explosé. Encore faut-il cependant que le message soit le bon, parce que s’il s’agit seulement de faire peser le poids sur la victime en lui disant qu’il faut parler…

Mme la présidente Maud Petit. On nous oppose qu’il n’y a pas de budget pour réaliser ces campagnes.

Mme Lydia Barneoud. Nous avons trouvé des financements bénévolement en 2021 dans le territoire le plus pauvre du monde, mais le gouvernement du pays qui est le troisième hébergeur de sites de pédopornographie n’aurait pas de budget ? En tout cas, je note qu’il a beaucoup de moyens à consacrer à la rédaction de rapports.

Mme la présidente Maud Petit. C’est malheureusement l’argument qu’on nous oppose. Lorsque la loi relative à l’interdiction des violences éducatives ordinaires a été adoptée, je me suis heurtée chaque fois à une réponse négative des ministères, au motif qu’il n’y avait pas de budget : on compte sur les associations pour faire passer les messages.

Mme Aude Doumenge. J’aimerais rebondir sur la réalité des chiffres, qu’un sondage Ipsos de 2023 nous a permis d’établir. Dans plus des trois quarts des situations, la personne à l’origine des comportements répréhensibles est un homme de la famille – un père, un oncle, un grand-père –, et dans près d’un cas sur cinq, il s’agit d’un cousin. Seuls 16 % des auteurs d’agressions sont des femmes de la famille.

Pour ceux qui subissent des faits d’inceste commis par un cousin, il est d’une extrême violence de se voir refuser le statut de victime parce que ce cas n’est pas prévu par la loi. Aussi avons-nous travaillé, avec la sénatrice Annick Billon, sur une proposition de loi visant notamment à intégrer les cousins dans la définition de l’inceste. Au-delà des questions de reproduction des comportements et du fait que les hommes s’associent plus à l’agresseur et les filles plus à la victime, il faut parler de l’intégralité des violences incestueuses, qui peuvent aussi impliquer, je le répète encore une fois, des cousins.

Mme Michèle Créoff. Plus on intervient précocement dans les situations de « difficultés parentales », plus on se préoccupe des besoins fondamentaux et du développement de l’enfant, plus on peut prévenir de futurs passages à l’acte. Cette relation de cause à effet est très documentée, et elle vaut aussi bien lorsque l’enfant qui a été négligé pourrait devenir un agresseur que lorsqu’il pourrait devenir une victime. On ne peut donc pas envisager la lutte contre l’inceste sans l’articuler à la politique de protection de l’enfance. Tout cela fait partie d’un système. Je le répète, nous devons repérer les difficultés parentales, quelles qu’elles soient, le plus précocement possible.

Bien évidemment, on ne peut pas non plus penser la prévention de l’inceste et l’accompagnement des auteurs sans parler des phénomènes de domination. Il convient donc aussi de repérer les facteurs de domination, notamment masculine, patriarcale, que les enfants intériorisent complètement et qui conditionnent les garçons et les filles à réagir différemment face à un agresseur.

Encore une fois, tout cela se travaille avec les parents. Grâce à un financement accordé par le ministère des affaires sociales, nous sommes en train de construire un site d’information à destination des parents, que nous espérons pouvoir mettre en ligne dans quelques mois. Ainsi, nous souhaitons parler aux premiers concernés par ces questions, à savoir les parents et les futurs parents.

Il existe aussi, dans l’Yonne un service d’accompagnement de jeunes auteurs ou victimes d’infractions à caractère sexuel (Savi), cogéré par des associations et par la PJJ.

S’agissant de la justice restaurative, Mme Sainte-Rose sait que je ne partage pas du tout son avis. Pour lutter contre l’inceste, la Ciivise, dans sa composition antérieure – je dirais presque « la vraie Ciivise » –, a formulé quatre-vingt-deux recommandations en 2023, et le seul dispositif qu’elle ne recommandait pas était précisément la justice restaurative. En matière d’inceste, ce concept est une aberration. C’est de la pensée magique ! Croit-on véritablement que par une logique transactionnelle, on pourra mettre à bas un système d’emprise aussi fantastiquement puissant que le système incestueux ? Qu’en mettant face à face une victime mineure et un parent incestueux, on aboutira à une situation juste, on atteindra la justesse ?

Mme Fabienne Sainte-Rose. Non, ce n’est pas cela, la justice restaurative. Ne déformez pas les choses ! Ce n’est pas bien !

Mme Michèle Créoff. Mais si ! Vous réagirez après, si vous le souhaitez.

J’ai décrit les choses de façon un peu abrupte, mais au départ, la justice restaurative consistait à mettre une victime en présence de son agresseur pour permettre une discussion, un partage et l’émergence de quelque chose qui s’apparenterait à de l’apaisement ou à une transaction humaine. Puisqu’on a senti que ce ne serait pas possible pour des victimes d’inceste, qui plus est mineures, on a imaginé un succédané de justice restaurative, où les victimes ne seraient pas confrontées à leur propre agresseur, mais à l’auteur d’une agression similaire. En outre, le code de procédure pénale ne fixe pas d’âge minimum, mais il impose que les parties soient consentantes, capables de discernement et correctement informées : si l’on est honnête avec soi-même, on ne peut donc pas proposer cette démarche à des victimes mineures. On ne peut pas dire qu’en matière de consentement, l’âge minimum est de 15 ans, et en même temps proposer à des mineurs de moins de 15 ans victimes de violences sexuelles de participer à des actions de justice restaurative.

Du reste, selon les dernières études réalisées sur la justice restaurative, citées par le rapport remis par l’Inspection générale des affaires sociales (Igas) en 2023 à la suite des travaux de la Ciivise, moins de 9 % des actions de justice restaurative vont jusqu’à leur terme. Autrement dit, dans la très grande majorité des cas, les victimes se trouvent apaisées par la prise en charge somatique, psychique et émotionnelle qui leur est proposée pour les y préparer – il faut quelque chose de costaud ! –, mais cela leur suffit généralement, et très peu d’entre elles poursuivent la procédure jusqu’à la confrontation avec une personne qui n’est, le plus souvent, même pas l’auteur de leur propre agression !

On ne peut pas avoir à la fois, au sein de la Ciivise, des discussions sans fin sur la notion d’imprescriptibilité de l’inceste et une promotion de la justice restaurative. C’est d’ailleurs l’une des raisons pour lesquelles Face à l’inceste a claqué la porte de cette commission. On a l’impression qu’on nous vend la justice restaurative pour nous calmer et étouffer nos demandes sur l’imprescriptibilité.

Mme la présidente Maud Petit. Nous allons avancer sur ce sujet de l’imprescriptibilité.

Mme Michèle Créoff. Je le dis très clairement : c’est l’une des raisons pour lesquelles nous avons quitté la Ciivise.

Mme la présidente Maud Petit. Je ne sais pas s’il y a une mésentente sur le concept de justice restaurative, mais il s’agit en réalité d’un dialogue volontaire entre des victimes, des auteurs de violences et des proches. Je donnerai la parole à Mme Sainte-Rose tout à l’heure, lorsque nous aurons rétabli la connexion avec elle.

La question de l’inceste entre cousins a déjà été abordée lors de l’examen d’un texte relatif aux violences sexistes et sexuelles. Nous étions plusieurs à vouloir que ces violences soient reconnues dans la loi, de façon très spécifique, mais il nous avait été répondu que cela pourrait mettre les gens déjà mariés avec un cousin ou une cousine dans l’illégalité. Sans doute faut-il trouver un moyen de contourner ce problème.

Mme Aude Doumenge. Nous y avons réfléchi. Il faut faire clairement la différence entre des adultes consentants et des mineurs ayant subi un crime. C’est ainsi que les choses ont été pensées dans la proposition de loi de Mme Billon, qui définit un crime d’inceste entre cousins mineurs sans toucher à notre code civil, lequel permet le mariage entre cousins.

Mme la présidente Maud Petit. Nous poursuivrons cette réflexion, de toute façon.

Mme Cynthia Ayou. Bien évidemment, toutes les victimes ne deviendront pas auteurs – ce n’est pas du tout ce que j’ai dit ! En revanche, tous les auteurs ont, a priori, été victimes de quelque chose. La psychotraumatologie nous explique les mécanismes à l’œuvre.

La surreprésentation des hommes, par rapport aux femmes, parmi les agresseurs s’explique probablement par des raisons sociologiques. Sans doute les phénomènes de domination en âge et en genre rentrent-ils en ligne de compte.

Mme la présidente Maud Petit. Nous avions bien compris que toutes les victimes ne devenaient pas auteurs. Certaines arrivent même à se sublimer, à faire des choses exceptionnelles, à écrire des livres fabuleux ou à accompagner d’autres victimes au sein d’associations – nous l’avons bien vu lors de nos auditions ! Ma question portait en réalité sur le fait que tous les auteurs ont été victimes.

Mme Fabienne Sainte-Rose. Je ne reviendrai pas sur notre échange au sujet de la justice restaurative. Nous avons rendez-vous le 23 juin ! Parmi les freins dont nous avons peu parlé, il y a le coût de cette fameuse justice…

Mme la présidente Maud Petit. Nous avons perdu la connexion avec Mme Sainte-Rose.

Cela fait déjà quelques heures que nous sommes ensemble, et je crois que tout le monde a pu s’exprimer. Nous allons donc mettre un terme à cette table ronde.

Je remercie infiniment tous nos invités, sur place ou à distance, pour leurs interventions très riches, qui nourriront nos travaux. Je remercie également mes collègues, membres de notre commission d’enquête, qui sont très présents depuis quelques jours. Nos travaux ont vraiment commencé de manière très intense.

M. Christian Baptiste, rapporteur. Ils ont effectivement commencé par de très belles auditions ! Je remercie moi aussi l’ensemble des personnes et des institutions que nous avons reçues. Nous ne voulons pas leur donner de faux espoirs ; cependant, notre présence ici est l’aboutissement d’au moins un an de travail et du franchissement de toutes les étapes qui ont mené à la création de cette commission d’enquête. Je précise qu’elle est transpartisane, car elle traite d’un sujet sensible qui intéresse tous les députés et tous les groupes politiques. C’est maintenant aux personnes auditionnées d’apporter leur contribution, qu’elles pourront par ailleurs enrichir en nous transmettant des documents écrits.

Les constats sont faits, mais il ne nous appartenait pas de les étaler devant vous. Ces constats, vous les faites également dans le cadre de vos activités, et vous les avez exposés solennellement devant notre commission d’enquête. Il vous revient également de formuler des préconisations, de proposer des solutions visant à régler les dysfonctionnements constatés dans le traitement judiciaire des violences sexuelles incestueuses parentales et à améliorer la situation des enfants comme des parents protecteurs. La difficulté pour nous est aussi d’aider et d’accompagner les auteurs de ces violences, car je suis un humaniste progressiste. Les hommes, les femmes et particulièrement les enfants doivent être au centre de cette affaire.

Comme l’a dit Mme Sainte-Rose, notre objectif est le « zéro inceste ». Cela peut paraître utopique, mais nous sommes des idéalistes ! Si nous ne prenons pas aujourd’hui le taureau par les cornes, un certain nombre de choses continueront de se produire, et quand nous ferons, dans cinq, dix ou quinze ans, de belles déclarations, on nous répondra que nous aurions dû le dire et agir plus tôt. C’est maintenant que nous devons avancer, progressivement.

Mme la présidente Maud Petit. Merci à tous. Nous restons bien évidemment en contact.

*

*     *

  1.   Audition, ouverte à la presse, de M. Édouard Durand, premier viceprésident chargé des fonctions de juge des enfants au Tribunal judiciaire de Pontoise, président du tribunal pour enfants (31 mars 2026)

Mme la présidente Maud Petit. Comme vous le savez, notre commission d’enquête a pour objet d’évaluer le traitement judiciaire des viols et agressions sexuelles incestueuses parentales sur mineurs, avec notamment une attention particulière portée à la prise en compte de la parole de l’enfant et à sa protection effective pendant la procédure.

Nous recevons aujourd’hui M. Édouard Durand, premier vice-président chargé des fonctions de juge des enfants au tribunal judiciaire de Pontoise et président du tribunal pour enfants de Pontoise. Monsieur Durand, vous avez été coprésident de la Commission indépendante sur l’inceste et les violences sexuelles faites aux enfants (Ciivise) de 2021 à 2023, et vous menez encore aujourd’hui ce combat contre les violences faites aux enfants ; merci. Vous aurez donc, j’imagine, beaucoup à nous dire sur ce qui reste à faire pour qu’enfin nos institutions prennent la pleine mesure du problème et y apportent des réponses tangibles.

Cette audition est ouverte à la presse et retransmise en direct sur le site de l’Assemblée nationale.

Je vous rappelle que l’article 6 de l’ordonnance du 17 novembre 1958 relative au fonctionnement des assemblées parlementaires impose aux personnes entendues par une commission d’enquête de prêter serment de dire la vérité, toute la vérité, rien que la vérité.

(M. Édouard Durand prête serment.)

M. Édouard Durand, premier vice-président chargé des fonctions de juge des enfants au tribunal judiciaire de Pontoise, président du tribunal pour enfants de Pontoise. C’est un grand honneur pour moi de me trouver devant vous aujourd’hui. Je suis très sincèrement reconnaissant de votre invitation. En entrant dans cette salle, je me suis rappelé que j’y avais été invité pour présenter les travaux de la Ciivise, il y a une éternité déjà.

Pendant le temps qui a passé, pendant le temps que nous parlerons, des enfants ont été et seront violés par leur père – pas seulement par leur père, par d’autres personnes, mais très souvent par leur père. Ce matin même, avec Mme la greffière, qui me fait l’honneur de m’accompagner, nous étions en audience avec des enfants. Nous avons parlé des soins spécialisés et du psychotraumatisme ; autant de choses dont je voudrais parler avec vous cet après-midi, mais que vous connaissez déjà. Je ne pourrai que redire des choses que vous savez déjà.

Je suis juge des enfants depuis plus de vingt ans, et les violences faites aux enfants, les violences conjugales, l’inceste sont le centre de gravité de l’exercice de mes fonctions juridictionnelles depuis le jour où j’ai pris mes premières fonctions au tribunal pour enfants de Draguignan.

Je voudrais commencer par rappeler quelques chiffres qui avaient été mis en évidence par la Ciivise dont vous avez bien voulu, madame la présidente, rappeler les travaux. D’abord, en trois ans, nous avons recueilli 30 000 témoignages par téléphone, par écrit, au moyen du questionnaire en ligne, lors des auditions à la Ciivise et au cours de réunions publiques qui marqueront durablement la société française – je crois pouvoir le dire.

Il m’arrive encore de croiser des personnes qui ont témoigné devant la Ciivise. Il m’arrive de croiser ces personnes qui n’oublieront pas ce moment qu’elles ont eu la chance de connaître, mais dont beaucoup d’autres victimes ont été privées par la clôture de l’appel à témoignages. C’est avec beaucoup de gratitude envers les témoins que nous avons pu tirer des enseignements de ces 30 000 témoignages ; c’était bien le moins que nous pouvions faire. Nous savions, grâce à la Commission indépendante sur les abus sexuels dans l’Église (Ciase), présidée par Jean-Marc Sauvé, que 5,5 millions de femmes et d’hommes adultes avaient été victimes de violences sexuelles dans leur enfance.

Parmi les témoignages confiés à la Ciivise, huit victimes sur dix – 83 % exactement – sont des femmes et 17 % sont des hommes ; neuf agresseurs sur dix sont des hommes. C’est pourquoi, sans oublier qu’il y a des mères qui violent leurs enfants, je me suis autorisé à parler des pères en ouverture de mon propos.

Parmi ces 30 000 témoignages, 81 % étaient des témoignages d’inceste, de viols et d’agressions sexuelles au sein de la famille ; 22 % des violences ont été commises dans l’entourage proche, 11 % dans une institution et 8 % dans l’espace public. Ce que la Ciivise, après d’autres, a caractérisé, c’est que le violeur est d’abord une figure de protection. C’est d’abord celui que l’enfant regarde d’en bas et auquel il dit : « À toi, je peux donner toute ma confiance. » L’inceste, c’est d’abord la trahison de cette confiance.

Lorsque nous avons analysé les témoignages que nous avaient confiés ces femmes et ces hommes, nous avons observé que les femmes rapportent davantage de violences sexuelles au sein de la famille, et les hommes davantage au sein d’une institution. Nous avons également observé que 64 % des victimes rapportent avoir subi une ou plusieurs agressions sexuelles ; 38 % un ou plusieurs viols ; 15 % d’autres pratiques sexuelles forcées.

Dans la famille, 44,3 % des violences sexuelles se sont produites pour la première fois avant les 10 ans de la victime. L’âge moyen est de 7 ans et demi pour les violences sexuelles subies au sein de la maison ; pour les filles, il est de 7 ans ; pour les garçons, il est de près de 9 ans.

Pour plus d’une victime sur deux, les violences sexuelles ont duré plus d’un an ; pour une victime sur quatre, plus de cinq ans ; pour une victime sur dix, plus de dix ans. En vous disant cela, je pense à cette femme que je recevais en audition individuelle pour un tout autre motif – à savoir le calcul du montant des dommages et intérêts alloués par l’institution judiciaire – et qui avait essayé de se représenter le nombre de viols qu’elle avait subis. Elle disait : « Oui, ça a commencé quand j’avais 5 ans. Jusqu’à mes 18 ans, c’était tous les matins. J’ai dû subir plus de 1 000 viols », qui ont été commis dans la maison, par le père. Pour moins d’une victime sur cinq, l’agression sexuelle ou le viol a été unique. Nous parlons donc de faits répétés, de crimes répétés qui ont commencé dans la toute petite enfance et qui ont duré de très nombreuses années.

Ce que nous avons observé, c’est ce que vous savez, mesdames et messieurs les députés : les agresseurs ne sont pas des inconnus. C’est le père dans 30 % des cas, le grand frère dans 22 % des cas et l’oncle dans 15 % des cas. Il est donc juste de faire de l’inceste paternel le modèle qui permet de se représenter ce que sont toutes les formes de violences sexuelles dans ou hors de la maison.

En disant cela, je ne dis pas tous les pères, je ne dis pas que les pères. Je dis que sans cette image fixée comme représentation dans l’esprit, il est impossible de comprendre. Mais je dis « fixer une image » comme si des chiffres, des statistiques, aussi fiables soient-elles, étaient susceptibles de produire dans nos cerveaux une représentation fidèle de ce que l’enfant vit. Je ne pense pas que des statistiques y parviennent ; la littérature, elle, le peut.

C’est pourquoi je m’autorise à citer quelques lignes du livre écrit par Christine Angot, Une semaine de vacances : « Il introduit deux doigts dans son vagin, et la prie de caresser, un peu, avec sa main, son sexe à lui, ou avec ses deux mains, l’une enveloppant son membre pour faire des va-et-vient, tranquillement, rien de plus, l’autre sous ses testicules. Avec la main qui a descendu son pantalon jusqu’à ses genoux, il retire maintenant le pull, le t-shirt, le soutien-gorge. Le pantalon entrave encore les jambes. Lui a retiré le sien, il l’a jeté par terre, ses fesses sont nues sur le couvre-lit matelassé. Il lui conseille de serrer sa main gauche sur son membre, et de le caresser lentement, pendant que la droite fait juste reposer les testicules sur la paume. Elle commence. Sa main gauche monte et descend sur son sexe et elle creuse l’autre main, où elle reçoit le poids des testicules. Il lui dit qu’un jour il aimerait bien qu’elle les mette dans sa bouche, et qu’elle les masse avec ses lèvres. »

« Il lui caresse les hanches, les flancs, le ventre. “Tu as la peau tellement douce.” Il lui dit d’enlever ce pantalon qui l’entrave. De le retirer complètement. De ne pas le faire elle-même. Il s’en charge, il arrache le pantalon, le faisant passer sous ses cuisses qu’il lui demande de soulever l’une après l’autre, puis par ses pieds, puis le projette dans la direction de la fenêtre, au bas de laquelle il s’écrase, entre l’armoire et le fauteuil, sur lequel tout à l’heure elle lisait, et où se trouve encore son livre de Gilbert Cesbron, ouvert en deux, la couverture visible, Chiens perdus sans collier, les pages aplaties contre le tissu du siège. Maintenant qu’elle est sans vêtements, il lui caresse le ventre. Il lui dit que sa femme a une peau un peu granuleuse, qu’elle n’a pas une peau fine comme la sienne. »

Pardonnez-moi de lire ce passage insoutenable mais nécessaire d’Une semaine de vacances. J’ai choisi celui-ci parce qu’il y a un personnage très important dans cette scène. Il y a le père avec les morceaux du corps du père qui nous sont décrits. Puis, il y a l’enfant, ou plus exactement le corps de l’enfant avec les morceaux du corps de l’enfant qui sont décrits. Mais il y a un troisième protagoniste dans la pièce. Ce troisième protagoniste, c’est un livre. Or ce livre n’est pas n’importe quel livre, c’est Chiens perdus sans collier. Vous voyez mon émotion car ce livre a fondé la vocation de très nombreux juges des enfants. Ce livre, c’est l’histoire de la protection de l’enfance. Ce livre donc comme tiers est le tiers social, témoin muet, spectateur passif du viol incestueux. Ce livre dit que, lorsqu’elle le lisait, c’était l’enfant tout entier qui lisait, et que, dans cette scène, c’est l’enfant seulement dans son corps approprié par le père qui est présent. Et nous, nous sommes le livre. Il y a toujours un témoin du crime, posé sur un meuble, présent dans la pièce, autour de la table du repas familial, ou un témoin antérieur ou postérieur. Mais il y a toujours un tiers. Comme vous, Parlement : vous êtes aussi un tiers.

La justice a-t-elle quelque chose à dire dès lors qu’elle est témoin de ces faits tels que nous invite à le penser Christine Angot ? Si je me réfère aux statistiques du ministère de la justice de novembre 2025, entre 2017 et 2024, 178 300 personnes ont été mises en cause par la justice, dont 37 % pour des viols sur mineurs et 63 % pour agressions sexuelles sur mineurs, soit environ 22 300 personnes chaque année. Or, à la Ciivise, nous avons montré que chaque année, ce sont 160 000 enfants qui sont victimes de violences sexuelles et non 22 000. Cet écart décrit déjà le système d’impunité qui préoccupe votre commission.

Si l’on continue la lecture de ce relevé statistique du ministère de la justice, entre 2017 et 2024, soit sur huit années, en moyenne chaque année, 4 900 personnes majeures ont été orientées par les parquets pour viols sur mineurs et 8 600 pour agressions sexuelles sur mineurs. Parmi elles, 64 % ont vu leur affaire classée sans suite, et très majoritairement – dans 75 % des cas – pour infraction insuffisamment caractérisée. À l’issue de la phase d’instruction, lorsque le juge d’instruction clôture l’information judiciaire et statue par ordonnance, 25 % des informations judiciaires sont clôturées par un non-lieu. Au bout du compte, entre 2017 et 2024, chaque année, en moyenne, plus de 2 000 condamnations ont été prononcées envers des personnes majeures pour viol ou agression sexuelle sur mineur. Alors que 160 000 enfants sont victimes de violences sexuelles chaque année, on dénombre 2 000 condamnations par an, soit un taux de condamnation de 1,24 % si ma mémoire est bonne. Cela a fait dire à Dorothée Dussy, l’anthropologue autrice du Berceau des dominations : anthropologie de l’inceste, que la justice a pour fonction de transformer un crime en non-crime. Prononcer cette phrase ici même m’a coûté cher.

Mais il est vrai que le risque pénal – c’est le juge des enfants qui vous le dit – est assez faible. Le risque pénal pour un adolescent qui vole un téléphone est beaucoup plus sévère, intraitable. Il n’est pas rare qu’on entende le représentant du ministère public dire à l’audience, pour un vol : « Mais la victime est là, elle le dit que c’est lui. Pourquoi mentirait-elle ? Elle le dit. » Certes. Pourquoi mentirait-elle ? Pourquoi l’enfant victime d’inceste mentirait-il ? Pourquoi sa mère mentirait-elle ?

Pour répondre à votre question, monsieur le rapporteur, moi qui passe ma vie à recevoir des enfants dans mon bureau, à écouter leurs paroles et à m’efforcer de me représenter dans ma tête ce qu’ils vivent quand ils ne sont pas dans mon bureau, une chose m’a beaucoup marqué à la Ciivise. J’y ai passé trois ans à écouter les adultes que ces enfants sont devenus, des hommes et des femmes qui prenaient la parole sans aucune demande, sans aucune attente financière, judiciaire, sanitaire, sociale. Ils n’avaient aucune autre attente que d’être entendus. Et ce que ces personnes ont décrit est très au-delà de ce que nous pouvons nous représenter quand nous écoutons les enfants et que nous voulons bien les croire.

Ces deux réalités mises ensemble – d’une part, un nombre de condamnations extrêmement inférieur au nombre de passages à l’acte ; d’autre part, une représentation des faits très inférieure à la réalité des faits commis – démontrent, me semble-t-il, qu’à la question « Pourquoi mentirait-elle ? Pourquoi mentirait-il ? » nous pouvons répondre sans risque que la seule attitude humaine, individuelle ou politique, sociale, rationnelle, est de croire l’enfant qui révèle des violences. Toute autre attitude, qui est une attitude de déni, est aussi une attitude irrationnelle.

Je voudrais essayer d’examiner avec vous les mécanismes qui rendent le déni si puissant. L’inceste paternel, tout particulièrement, est une triple trahison. Une première trahison parce que c’est une violence, c’est-à-dire une réduction de l’autre à son corps, une destruction de la capacité d’agir, de penser par soi-même. Une seconde trahison parce que c’est une violence sexuelle. Une troisième trahison parce que c’est un crime contre l’identité. L’inceste, comme le dit encore Christine Angot, c’est avant tout une humiliation sociale. Christine Angot le dit : en venant à elle sexuellement, il se refuse à elle comme père, et c’est une attaque de la filiation.

Je suis Édouard Durand et ma filiation définit mon identité dans la totalité de l’histoire humaine, sans équivalent. L’inceste, particulièrement l’inceste paternel, détruit la filiation et donc l’identité. Je ne sais même plus me nommer ni situer ma place dans une filiation. C’est pourquoi, d’ailleurs, les pédopsychiatres remarquent que les enfants victimes d’inceste se dessinent souvent sans bouche.

Comprendre les mécanismes du déni est, de mon point de vue, repérer l’occultation de ce que le Collectif féministe contre le viol a désigné comme étant la stratégie de l’agresseur. Je le redis pour mémoire – sans doute cela a-t-il été rappelé par les expertes et les experts que vous avez auditionnés : ces parents incestueux passent à l’acte avec une stratégie. Et si, comme le montrent les chiffres de la Ciivise que j’ai rappelés, ces faits sont répétés plusieurs fois par jour, plusieurs fois par mois, plusieurs fois par an, pendant plusieurs décennies, c’est parce que l’agresseur sait parfaitement ce qu’il fait, qu’il le fait quand même et qu’il le fait avec une stratégie dont l’objectif est de détruire le corps de l’enfant et de gagner l’impunité.

Les étapes de la stratégie de l’agresseur, telles qu’elles ont été conceptualisées par le Collectif féministe contre le viol, sont les suivantes. Il recherche sa proie. Il l’isole. Il crée un climat de confusion, de peur, de terreur. Il passe à l’acte. Il inverse la culpabilité. Il impose le silence. Il assure son impunité. Il recherche des alliés, c’est-à-dire nous – le juge, le parlementaire, le médecin, l’assistante sociale, le professeur, l’autre parent, la famille. Sans l’efficacité de la stratégie de l’agresseur, comment comprendre l’impunité dont jouissent les violeurs d’enfants ?

Par mécanisme du déni, j’entends aussi ce que j’appelle les bonnes planques, c’est-à-dire tous les réflexes ou raisonnements qui nous permettent de nous autoriser à rester, comme ce livre, des spectateurs muets et passifs du crime pendant qu’il se commet. En vous disant cela, je pense à un témoignage que j’ai recueilli à la Ciivise, celui d’une dame qui témoignait lors d’une audition individuelle. Elle me disait qu’elle avait deux petits frères. Quand elle était enfant, ses parents se sont séparés et la justice a confié la garde des enfants à leur père, qui était un père incestueux. Et cette dame m’a dit – ça m’a bouleversé à jamais, moi qui suis juge des enfants : « Un jour, à l’école, la maîtresse nous a parlé de ça parce que des gendarmes sont passés dans la cour. » Elle a ajouté : « J’ai hésité à lever la main. Et je n’ai pas levé la main. Et en rentrant de l’école, j’en ai parlé à mes deux petits frères, et ils m’ont dit qu’eux aussi avaient hésité à lever la main. » C’est en cela que je dis que nous devons prendre garde à ne pas être des spectateurs passifs et muets.

Ces bonnes planques sont d’abord une mauvaise compréhension du principe de la présomption d’innocence. Est-ce qu’un juge, devant les représentants du peuple français, pourrait s’autoriser à remettre en question le principe de la présomption d’innocence ? Non, naturellement. Parce que je n’en ai pas du tout l’intention. Et chaque jour que je juge, je reste arrimé à ce principe fondamental. Mais jamais ce principe de la présomption d’innocence n’a été conçu pour que les violeurs d’enfants se promènent en liberté dans l’impunité la plus totale. Jamais le principe de la présomption d’innocence n’a été conçu par les humains qui nous ont précédés pour qu’il y ait cet écart entre 160 000 enfants victimes de violences sexuelles chaque année et, bon an mal an, 1 % de condamnations. Cela démontre que nous avons un problème dans notre rapport à ce principe fondamental.

Ce problème est que nous le comprenons mal. Le principe de la présomption d’innocence est une garantie de droit pendant la procédure. Or nous interprétons ce principe comme s’il nous autorisait à suspendre le rapport à la réalité pendant le temps que nous aurons décidé. Si je volais un ordinateur dans cette pièce sous les yeux de tous, même en direct sur internet, et que vous m’observiez quitter la pièce avec cet ordinateur et tenter d’enjamber les barrières de sécurité de l’Assemblée nationale, à l’instant même où je serais mis en cause dans une procédure pénale pour ce vol, je deviendrais présumé innocent. Seriez-vous tenus de dire : « Je ne sais pas, je n’ai rien vu. Peut-être pensait-il que c’était le sien ? Peut-être pensait-il qu’on le lui avait donné en remerciement ? » Non. Vous diriez : « Je l’ai vu, il l’a pris. C’est lui, le voleur. » Et pourtant, je serais présumé innocent. Rien de plus, rien de moins.

Si nous appliquions le principe de la présomption d’innocence comme il a été conçu, nous ne dirions pas aux enfants violés : « Je te dirai dans cinq ans si tu as été violé. » En leur parlant comme ça, comment ne pas fabriquer des fous ? Nous expliquons aux enfants deux choses. La première, c’est que, surtout s’ils sont victimes d’inceste, il faut qu’ils le disent. La seconde, c’est que, à l’instant où ils l’auront dit, nous remplacerons la vérité par la vérité judiciaire, nous remplacerons la réalité par la réalité psychique, et donc nous ferons basculer l’enfant qui nous fait confiance dans une réalité parallèle.

Car c’est bien là le premier des drames que vivent ces enfants, c’est qu’ils répondent à une attente sociale énoncée à grand renfort de campagnes nationales de communication – ce qui est très bien : « Les enfants, si vous êtes victimes d’inceste, venez nous voir, dites-le-nous. » Or, à l’instant même où les enfants le disent, le visage de l’interlocuteur change et leur dit : « Mais pourquoi te croirais-je ? » Et ceci est incontestablement un système pervers. Soit nous disons aux enfants, comme nos ancêtres l’ont dit pendant des millénaires : « Si vous êtes victimes d’inceste, taisez-vous » ; soit nous leur disons : « Vous pouvez nous faire confiance », mais nous devons être dignes de cette promesse que nous leur faisons.

L’autre bonne planque dont je voudrais parler, c’est ce qu’on appelle la neutralité. Tous les professionnels qui travaillent avec des enfants sont formés au respect d’un principe sacro-saint qui serait la neutralité – pour le juge, c’est le principe d’impartialité. Mais, entre l’agresseur et la victime, être neutre, c’est être du côté de l’agresseur. Entre le loup et l’agneau, être neutre, c’est être du côté du loup.

La neutralité est un principe qui nous autoriserait à ne pas prendre parti. Lorsqu’un enfant rentre du catéchisme, du sport, du centre aéré, de l’école et que cette petite fille ou ce petit garçon dit à ses parents : « Je ne veux pas y retourner parce que voilà ce que le catéchiste, le professeur, l’éducateur, l’entraîneur, l’animateur fait », il faudrait rester neutre ? Il faudrait dire : « Attends ! » ? Quelle est la prescription sociale adressée aux parents ? Y a-t-il un consensus social sur la réponse, l’attitude que doivent avoir les parents si leur enfant leur dit : « Je ne veux pas retourner au catéchisme demain » ? Y a-t-il une hésitation ? L’enfant doit-il y retourner ? Il n’y a aucune hésitation. Mais, parce que ce ne serait pas le catéchiste mais le père dont l’enfant parle, il faudrait dire : « Tu dois y retourner » ?

Les autres bonnes planques sont des bonnes planques postérieures aux faits, que je regroupe pour ne pas parler trop longtemps : le pardon, la résilience et la justice restaurative, que nous avons appelée dans le rapport de la Ciivise « l’injustice restaurative ».

Pourquoi sont-ce des bonnes planques ? Parce que ces concepts mal compris cautionnent une des formes du déni qui est : « ça n’est pas grave ». Qu’est-ce que le déni ? Le déni, c’est : « ça n’existe pas » ; « ça ne peut pas exister » ; « ça ne doit pas être vrai » ; « ça n’est pas grave » ; « on ne peut rien faire » ; le pardon ; la résilience. L’injonction au pardon, l’injonction à la résilience et à la justice restaurative sont des manières de dire : « Ça n’est pas grave. »

Et sauf erreur de ma part, l’un des préceptes qui fondent le dispositif de justice restaurative est d’encourager la victime à éprouver de l’empathie pour son agresseur. Vous ne pouvez pas, mesdames et messieurs les députés, dire que c’est grave d’une main et que ça ne l’est pas de l’autre. Vous ne pouvez pas enjoindre les enfants violés à éprouver de l’empathie pour leur violeur.

Il est arrivé rarement, mais il est arrivé, que des victimes, dans leur témoignage à la Ciivise, disent : « J’ai pardonné à mon père. » C’est arrivé. C’était rare, mais c’est arrivé. « Je lui ai pardonné. » Et, à chaque fois que ces personnes ont dit « j’ai pardonné », je n’ai pas entendu « j’ai pardonné », au sens où je n’ai trouvé aucune définition convaincante de ce qu’est le pardon. J’ai entendu : « Je ne fais plus de cauchemars. Ça ne m’empêche plus de travailler. Ça ne m’empêche plus d’avoir une vie sentimentale avec la personne avec qui je vis. J’ai pu avoir des enfants. Je peux retourner dans les lieux que j’évitais de fréquenter. » Je n’entendais pas « j’ai pardonné », j’entendais le détachement.

Vous ne pourrez pas faire du pardon une politique, mais vous devez faire du détachement une politique. Couper le lien. Autoriser l’enfant à se délier. Vous connaissez comme moi l’étymologie du mot « victime » qui signifie « lié », « attaché ».

Un autre mécanisme qui cautionne le déni, ce sont tous les concepts antivictimaires. Vous savez comme moi que l’inceste a déjà été incriminé dans le droit pénal. Il a d’abord été incriminé comme une atteinte aux bonnes mœurs : l’agresseur et la victime étaient également mis en cause dans des faits d’inceste, portant l’un et l’autre atteinte aux bonnes mœurs.

Puis, quand l’inceste a été redéfini, on a commencé à voir surgir – tiens donc ! – les thèses sur l’enfant menteur, l’enfant séducteur, l’enfant corrupteur. On a abandonné la théorie du trauma pour la théorie de la séduction. À la fin du XXᵉ siècle, nous avons inventé le concept d’aliénation parentale. Vous avez entendu, comme moi, son concepteur, Gardner, dire face caméra que, si un enfant dit à sa mère « papa me viole », la mère doit gifler son enfant et lui dire : « Je ne veux pas que tu parles comme ça de ton père » et que, si elle n’agit pas de cette façon, si elle appelle la société à son secours, il faut l’arrêter et, si besoin, la mettre en prison. Eh bien, que tous ceux qui se prévalent de ce concept ou de ses succédanés assument qu’ils se réfèrent à cet ordre du discours et à cette injonction.

Il est certain que vous allez devoir prendre une décision radicale et majeure. Par les lois que vous ferez voter, vous direz le mot d’ordre, qui sera : « Mesdames, si votre enfant vous dit “papa me viole”, vous devez lui dire de se taire », ou : « Vous devez le protéger. » Et c’est à vous qu’il appartiendra de faire ce choix. Si le mot d’ordre ne vient pas du Parlement, les enfants ne seront pas protégés.

Pourquoi ce concept est-il dangereux ? Parce qu’il invalide par anticipation l’hypothèse que le viol est possible. Il anéantit cette hypothèse. Ce concept construit l’idée que, si l’enfant le dit, c’est la preuve que c’est un mensonge. Ce concept, donc, anéantit la possibilité même de la protection. Or nous savons, et cela est documenté, que le risque de fausse dénonciation est extrêmement résiduel. Il est acquis que le risque qu’un enfant manipule sa mère, que la mère manipule le juge, que le juge manipule le parlementaire, est quasi nul.

Je tiens à votre disposition plusieurs recherches, que vous avez sans doute déjà en tête. Elles ont été menées sur des échantillons parfois considérables et que je peux citer de mémoire. En 1990, les chercheuses américaines Thoennes et Tjaden ont publié l’analyse de 9 000 cas de divorce – excusez du peu ! L’étude canadienne de Trocmé et Bala, parue en 2005, repose sur l’analyse de 7 672 signalements de maltraitances sur enfants. À l’instant où je le dis, je me demande pourquoi j’encombre ma mémoire de ces chiffres, 9 000 et 7 672, que je répète ad nauseam, pour énoncer une évidence : sur 7 672 signalements de maltraitances sur enfant, il y avait seulement deux fausses dénonciations contre un père qui n’avait pas la garde !

Ce dont on a peur, ce n’est pas de laisser des enfants victimes être violés à nouveau. Ce dont la société a peur, c’est de priver abusivement un homme de son droit sur ses enfants. Nous avons un enfant qui dit : « Je ne veux plus retourner chez papa le week-end. » Nous sommes face à un double risque parce que, effectivement, nous ne savons pas. Nous disons : « Je ne sais pas. Est-ce que je prends le risque que l’enfant soit à nouveau violé ou est-ce que je prends le risque que ce père soit privé de ses droits ? » Et la réponse sociale est unanime, spontanée, incontestée : tout, mais pas priver un père de ses droits.

Qu’est-ce que l’inceste ? Le droit absolu. Vous connaissez la cascade des tabous de Marie-France Casalis, fondatrice du Collectif féministe contre le viol, qui dit en substance : « J’ai pensé que le tabou, l’interdit, c’était que les pères violent leurs enfants. Mais je me suis rendu compte que c’était très fréquent. Alors j’ai pensé que l’interdit, c’était que l’enfant le dise. Mais j’ai observé que les enfants le disaient. Alors j’ai compris que l’interdit, c’était d’empêcher les pères de violer leurs enfants. » Je sais qu’on pourra trouver ce propos excessif. Mais 160 000 enfants victimes, 2 000 condamnations : la marge de progrès me semble assez nette.

Comment sortir du déni ? Vous avez compris, madame la présidente, monsieur le rapporteur, mesdames et messieurs les députés, que, sans vous, nous ne sommes pas de taille. Sans le hors-la-loi ultime – il faut que vous, vous fassiez tenir la loi –, je ne suis pas de taille. Vous l’avez vu, d’ailleurs. Les bonnes volontés peuvent être balayées par le moindre souffle. Nous parlons de l’un des dénis les plus puissants et constants de l’histoire de l’humanité. Mais vous, vous avez le pouvoir de remettre la loi à sa place.

Pour sortir du déni, la première des choses est de donner un visage aux enfants victimes. On dit trois enfants par classe. On dit 22 000 enfants chaque année, victimes d’inceste paternel ; 160 000 enfants victimes chaque année de violences sexuelles. Mais ces enfants ont un visage, ils ont un nom de famille, ils ont un prénom, ils existent, corps et âme. On ne peut pas se contenter de dire des chiffres pour se faire peur. Il faut les trouver.

Comment trouver les enfants, puisqu’ils ne savent pas s’ils peuvent nous faire confiance ? Plus exactement, ils savent qu’ils ne peuvent pas nous faire confiance. Alors, nous attendons qu’ils parlent. Avec un sous-entendu : « Surtout, ne dites rien. » C’est pourquoi les délais de dénonciation – que je tiens à votre disposition – sont importants.

À la Ciivise, nous avons montré que, sur 100 enfants qui dénoncent des violences, 92 ne reçoivent pas une réponse protectrice, 8 entendent : « Je te crois et je te protège. » Donc, acceptons l’idée que nous regroupons 100 enfants violés – pas les menteurs, pas les manipulés, non, non, nous faisons l’effort sur nous-mêmes de reconnaître par hypothèse que ces 100 enfants sont des enfants violés : 8 entendront : « Je te crois, je te protège », 92 n’entendront pas ces simples mots. Ils entendront peut-être : « Je te crois », mais sans qu’aucune protection ne suive. Ou bien ils entendront : « Tu mens. » Où ici placer la réponse qu’est la présomption d’innocence mal comprise et reformulée ? « Nous verrons. » « C’est compliqué. » « Je dois être neutre, mais ta parole est très importante, mais je ne peux rien en faire pour le moment. » Et où placer la parole de l’absence de soins spécialisés ?

Pour donner un visage aux enfants victimes, il faut poser la question des violences à tous les enfants. C’est le repérage par le questionnement systématique. J’ai apporté – vous comprendrez que je ne puisse le dire sans tristesse ni colère – le programme de formation que nous avions édité à la Commission indépendante sur l’inceste et les violences sexuelles faites aux enfants. Vous m’avez interrogé, monsieur le rapporteur, et je vous en remercie, sur la formation des magistrats. Ce programme a été conçu avec le ministère de l’éducation nationale, de la jeunesse et des sports ; avec le ministère des solidarités ; avec le ministère de l’intérieur et des outre-mer, impliquant la police nationale et la gendarmerie nationale ; avec le ministère de la justice, impliquant l’École nationale de la magistrature (ENM), l’École nationale de protection judiciaire de la jeunesse (ENPJJ) et la direction de la protection judiciaire de la jeunesse (DPJJ).

Je m’étais fait fort de réunir autour d’une table les cabinets des principaux ministères concernés : les directeurs de cabinet, les conseillers des ministres de la justice, de l’intérieur, des affaires sociales, de l’éducation nationale, de l’enfance, du handicap, des solidarités, des activités pour la jeunesse – peut-être en oublié-je encore – pour concevoir ce programme et imposer une formation interministérielle de tous les agents de l’État au repérage par le questionnement systématique, avec une doctrine – là encore, ce mot m’a coûté cher – validée par les ministères, en somme, une parole cohérente, pour dire à tous les agents de l’État : « Voilà, nous soutenons ça. »

Ce livret contient un guide de l’entretien avec l’enfant porteur d’un handicap cognitif. Parce que ce n’est pas nous qui y sommes, quand il faut parler avec l’enfant. Donc il faut le préciser. Il y a des encadrés « À dire », « À ne pas dire ». En novembre ou décembre 2023, j’étais parvenu à faire la première session de formation des formateurs, ministère de la culture compris. Il y avait, dans la salle Marceau Long, à côté du ministère des solidarités, 200 ou 250 personnes.

Que voulez-vous que je vous dise ? Comment dois-je le dire ? Mais, en deux ans, deux ans et demi, nous aurions formé… 2 000 formateurs, qui auraient formé chacun 2 000 agents ! Bien sûr que je suis triste et que je suis en colère. Parce que ces enfants existent, ce ne sont pas des idées de débat bon teint, ils sont là ! Nous aurions pu former des institutrices et des instituteurs. Parce que moi, je peux vous le dire, et je le dis en présence de la greffière avec qui je travaille chaque jour, c’est dur, c’est dur d’être dans un bureau avec un enfant qui dit… le viol. Et qu’il faut lutter contre soi-même, pour dire « mais je ne peux pas faire comme si je n’avais pas entendu ». Et qu’il faut être armé, soutenu, conseillé, accompagné.

Eh bien, vous voyez, ce document a été mis à la poubelle – mais ça aura existé. Les enfants diront : « Il y a un petit groupe… ils ont fait ça, quand même. » Et ce qui est important dans ça, c’est que c’est une doctrine nationale qui était ambitionnée, pour que ce qui est vrai dans cette école de ce quartier de cette ville soit vrai dans toutes les écoles, dans tous les hôpitaux, dans tous les services sociaux, dans tous les clubs. Un mot d’ordre.

Alors, oui, monsieur le rapporteur, c’est une préconisation urgente : tant que chaque professionnel n’aura pas trouvé, je ne sais pas, dix, vingt… mais il faut que nous en trouvions 160 000 par an. Chaque enfant, chaque brebis perdue, doit être trouvée. Et ce programme inclut la procédure de signalement – bien sûr ! Parce que, nous l’avons montré, quand un enfant révèle des violences à un professionnel, dans 60 % des cas le professionnel ne fait rien. Ce n’est pas très valorisant pour les professionnels, de dire ça. Mais, en même temps, quand ces professionnels voient ce qui arrive aux mères des enfants, ils doivent se dire : « Ça m’a l’air risqué, cette histoire. » Moi, j’ai accompagné un médecin à la chambre disciplinaire d’un Conseil de l’Ordre. Mais j’avais honte pour mon pays ! Un médecin qui a fait un signalement, qui est poursuivi, disciplinairement ! Eh bien, on sait que, pour une personne jugée par le Conseil de l’Ordre, quarante autres diront : « Message reçu, on ne fait rien ! » Quel mot d’ordre clair allez-vous donner ?

Nous avions dit : obligation de signalement. En échange : immunité disciplinaire. Mais faites-le ! Notamment pour les médecins, tiraillés entre le droit de signaler, l’obligation de signaler, sous réserve de la clause de conscience, tout en leur disant qu’ils ne sont pas enquêteurs, et que s’ils sont sûrs, ils doivent, que s’ils ont des doutes, ils peuvent. Mais on ne leur dit pas ça pour la table d’opération : là, le mot d’ordre est clair. Pour le repérage du diabète, le mot d’ordre est clair. Donc on sait très bien faire des mots d’ordre.

Nous avions dit : cellule de soutien pour les professionnels. J’ai le droit de pouvoir avoir au téléphone, instantanément, une personne garante de cette doctrine nationale. Pas quelqu’un qui va dire la doctrine du lieu dans lequel il travaille, mais la parole d’une politique publique.

Alors quelle est la bonne réaction de ces mères que nous avons appelées les mères en lutte ? Aujourd’hui, même faire un documentaire sur les mères en lutte, c’est prendre des risques pour son intégrité. Et je tiens à rendre hommage à Johanna Bedeau, qui a réalisé un documentaire sur ce sujet ainsi que le court métrage Mélissa et les autres, pour le programme de formation de la Ciivise.

Donc, nous avons obtenu, par un décret du 23 novembre 2021, que soit inscrite dans le code de procédure pénale la limitation des poursuites pour non-représentation d’enfant lorsqu’un parent, qui dénonce des violences contre l’enfant, ne respecte pas le droit de visite et d’hébergement de l’autre parent. Que dit ce texte ? « Lorsqu’une personne mise en cause pour le délit de non-représentation d’enfant […] soutient que les faits qui lui sont reprochés ont été justifiés par des violences ou toutes autres infractions […] commises sur le mineur par la personne qui a le droit de le réclamer, le procureur de la République veille à ce qu’il soit procédé à la vérification de ces allégations avant de décider de mettre ou non l’action publique en mouvement. » Autrement dit, avant de poursuivre un parent protecteur, une mère protectrice, pour non-représentation d’enfant, il faut procéder à la vérification de l’allégation d’inceste.

Mesdames et messieurs les députés, je serais très heureux que vous fassiez le bilan de la mise en œuvre de cette disposition réglementaire. Et je serais très heureux que vous nous expliquiez ce que veut dire le mot « vérification ». J’aurais tendance à penser – mais je me trompe sans doute – que « vérifier » veut dire faire la vérité et que, en conséquence, un classement sans suite au motif que l’infraction d’inceste est insuffisamment caractérisée ne peut constituer une vérification.

Nous revenons à la posture de responsabilité initiale, au choix de politique publique et – oserai-je le dire ? – au choix moral qui s’impose : à qui faisons-nous courir le risque ? Si c’est à l’enfant, c’est que la réponse est mauvaise. Dans le rapport de la Ciivise, nous avons fait plusieurs recommandations pour développer les capacités d’enquête afin que l’enquête pénale n’aboutisse pas, dans les trois quarts des cas, à un classement sans suite.

Je voudrais vous recommander de faire en sorte que soit inscrite dans la loi une protection inconditionnelle de l’enfant. Aucun principe, aucun principe constitutionnel, ne peut être contraire à la raison. Or la raison commande qu’un enfant qui révèle l’inceste soit protégé de manière inconditionnelle. Sinon, c’est que notre principe est mal interprété. J’en viens bien sûr à l’ordonnance de sûreté de l’enfant. Je vous en supplie – pardon de le dire comme ça, mais je le dis très authentiquement –, je vous en supplie : cette ordonnance doit exister dans les meilleurs délais. Nous n’avons que trop attendu.

Elle doit relever de la compétence exclusive du juge aux affaires familiales. Dans la proposition qui vous est soumise, elle est confiée à la compétence du juge des enfants : c’est une erreur, c’est un contresens.

Elle est construite sur le modèle de l’ordonnance de protection, tout en s’en distinguant. Et c’est important qu’elle s’en distingue, parce que l’ordonnance de protection est en train d’être assimilée par les praticiens : il faut lui préserver son intégrité, pour ne pas la mettre en échec. L’ordonnance de protection s’applique aux situations de violences conjugales. Sur un modèle similaire mais distinct, il faut créer une ordonnance de sûreté de l’enfant. Vous avez auditionné maître Pascal Cussigh ; c’est à lui que la Ciivise doit cette préconisation, qu’il vous a présentée.

Elle doit être confiée au juge aux affaires familiales. Qu’est-ce qu’un juge des enfants ? Le juge des enfants est le juge des mesures éducatives, le spécialiste des services éducatifs sous mandat judiciaire. C’est une compétence très différente. Quand vous saisissez un juge des enfants, c’est pour qu’il ordonne une mesure, judiciaire, d’investigation ou d’éducation, qu’il désigne un service. Le juge aux affaires familiales, lui, accomplit son office de protection de l’enfant en statuant sur les modalités d’exercice de l’autorité parentale.

Cette proposition tend à confier l’ordonnance de sûreté de l’enfant au juge des enfants ; ce serait une très grave erreur. Elle procède soit d’une confusion entre les deux fonctions, soit d’une volonté de les confondre par anticipation. Ce serait inéluctable. Je me permets d’insister : rejetez cela.

Moi, je suis juge des enfants ; si je suis saisi pour une ordonnance de sûreté de l’enfant, je vais ordonner une mesure éducative. Ce qu’il faut, c’est constater, en urgence, rapidement, sur le modèle de l’ordonnance de protection, s’agissant de la garde – pour faire simple –, la résidence, le droit de visite, l’exercice de l’autorité parentale. C’est un métier, c’est une compétence, celle du juge aux affaires familiales. C’est une fonction, que j’ai exercée, passionnante, éminente ; la fonction de juge des enfants l’est tout autant, mais ce sont deux fonctions très différentes.

Deux autres chemins mènent à la sortie du déni. D’abord, les soins spécialisés. Il sera dit que l’une des plus grandes puissances économiques de ce monde n’aura pas pratiqué les soins spécialisés du psychotraumatisme. La Ciivise a proposé un parcours de soins spécialisés du psychotraumatisme ; il sera dit que cela n’a pas été suivi d’effets.

Le coût économique des violences sexuelles faites aux enfants est de 9,7 milliards d’euros par an, dont les deux tiers résultent des conséquences à long terme sur la santé des victimes. Les soins spécialisés du psychotraumatisme existent ; ils ne sont pas dispensés. C’est exactement comme si l’on ne réparait pas des fractures des membres. Ce que je dis est très consensuel. Mais le temps presse. Et les soins spécialisés sont un outil de prévention primaire. Nombreux sont les experts et les expertes que vous avez auditionnés à vous avoir dit que beaucoup d’agresseurs ont été des victimes. C’est pour cette raison que les soins spécialisés du psychotraumatisme sont un outil de prévention primaire. Et là est la justice restaurative, la vraie. Vous n’avez pas été protégés, mais nous vous soignerons.

Le dernier chemin, c’est bien sûr la prévention. Je viens de parler des soins spécialisés du psychotrauma ; j’ajouterai trois préconisations.

La première concerne les facteurs de risque. Le premier de ces facteurs, ce sont les violences conjugales. Il est démontré, acquis, consensuel de dire que la fille d’un violent conjugal court 6,5 fois plus de risques qu’une autre fille d’être victime d’un viol ou d’une agression sexuelle incestueuse commise par le violent conjugal. J’ai honte, mais je ne sais pas convertir le 6,5 fois plus en pourcentage : je voudrais dire 650 % mais je ne sais pas si ce calcul est correct… Est-ce que vous connaissez, dans le domaine des politiques publiques, un facteur de risque aussi élevé ? Est-il rationnel de ne pas en tenir compte, par exemple au nom de la présomption d’innocence ? Que veut dire protéger ? Protéger veut dire anticiper le risque, et non pas attendre qu’il survienne.

Les grossesses précoces et les demandes d’IVG précoces sont également des facteurs de risque ; elles doivent susciter des évaluations spécifiques, dans le cadre d’un repérage et, en cas de révélation d’inceste, une protection spécifique.

Je terminerai par une autre préconisation de la Ciivise, en matière d’inceste parental : l’incrimination d’incestualité. L’inceste, c’est le viol, c’est l’agression sexuelle ; c’est aussi l’incestuel, l’interdiction de penser par soi-même, l’injonction d’appartenance au clan, par l’immixtion du sexuel dans tous les registres de l’existence.

Pour tout vous dire, madame la présidente, monsieur le rapporteur, mesdames et messieurs les députés, j’ai une immense confiance en vous.

Mme la présidente Maud Petit. Vos propos, très parlants, placent sur nos épaules une grande responsabilité – dont nous avions déjà conscience. Le grand nombre de députés qui assistent à toutes les auditions le montre : nous nous sentons tous concernés, profondément, et nous avons la volonté de trouver, dans les prochaines semaines ou les prochains mois, de premières solutions effectives – et non d’affichage –, pour, au moins dans un premier temps, limiter les dégâts.

Pour ouvrir les débats, je voudrais vous poser une première question, monsieur le juge : à quoi sert la justice ?

M. Édouard Durand. Il y a de si belles choses qui se font, chaque jour, dans les tribunaux, où se donnent sans relâche tous les agents de l’État qui y travaillent ! Je suis bien placé pour le savoir : je côtoie chaque jour des personnes au dévouement, à l’intégrité et à l’intelligence admirables. Mais il faut regarder cette réalité en face : les violences sexuelles faites aux enfants ne sont pas réprimées en France. C’est comme ça. Je ne suis pas subversif, je ne suis pas contestataire. J’incarne l’une des fonctions les plus conservatrices qui se puissent concevoir. Mais je ne suis pas un gardien du temple. Et dans toutes les fonctions, dans les palais de justice comme à l’Assemblée nationale ou dans les hôpitaux, il y a les gardiens du temple : ceux qui disaient qu’il serait contraire à la Constitution et à la Déclaration des droits de l’homme d’inscrire dans la loi un seuil d’âge en deçà duquel le viol serait nécessairement caractérisé, ceux qui disaient qu’il serait impossible de prévoir le retrait systématique de l’autorité parentale en cas de condamnation pour inceste. Il ferait beau voir ! L’État de droit subsiste en dépit de ces grandes avancées.

Donc la justice sert à beaucoup de choses. La justice fonctionne. Et je peux vous dire que je suis aussi témoin d’œuvres admirables dans le secours aux enfants, par exemple des enfants maintenus auprès de leur mère protectrice. Mais, nous devons le reconnaître, et il suffirait d’écouter les témoignages qui ont été confiés à la Ciivise pour voir que, en réalité, lorsqu’une victime confie au corps social – à la justice, à l’hôpital, au service social – qu’elle est victime, elle pense qu’elle va être protégée et qu’elle a fait tout ce qu’elle devait faire. En réalité, un calvaire commence.

C’est pourquoi je pense qu’il n’y a que la loi qui puisse le faire, une législation plus impérative – c’est ainsi que je la nomme –, que j’appelle de mes vœux pour les violences conjugales depuis plus d’une décennie désormais, mais tout aussi bien pour les violences faites aux enfants. Une législation impérative.

Vous me donnez un trop grand pouvoir, mesdames et messieurs les députés, et je n’en veux pas. Tant qu’il était écrit dans le code civil qu’il était possible de retirer l’autorité parentale à un parent coupable d’inceste, l’autorité parentale était maintenue. Il a fallu écrire que c’était un principe. Pour ma part, je serais allé plus loin, en ne réservant aucune exception à ce principe.

Il en est de même pour les violences conjugales et pour l’inceste. Adoptez une législation plus impérative ; ne tolérez pas que, sous couvert d’interprétation, la loi que vous édictez ne soit pas appliquée.

M. Christian Baptiste, rapporteur. Merci, monsieur le juge. Nous mesurons bien notre responsabilité. Je vous félicite, ou je vous rends grâce – je ne sais pas –, de votre intervention, et de regarder la réalité en face. Regarder la réalité en face, telle est bien notre intention.

Vous l’avez souligné, quoique la justice accomplisse des œuvres bénéfiques, le traitement judiciaire de l’inceste parental laisse à désirer. Nous ne sommes pas là pour juger, encore moins pour juger les juges ou la justice. L’objectif de cette commission d’enquête, c’est de faire en sorte que le gouvernement prenne à bras-le-corps ce problème : si nous votons les lois, les moyens dépendent du gouvernement. Des projets de loi sont donc nécessaires, fondés sur le travail de la Ciivise et de cette commission, pour que le traitement judiciaire aboutisse à une vraie justice.

Effectivement, la question de la formation ne concerne pas que les juges, mais aussi les autres professionnels qui sont en première ligne – les médecins, les psychologues, les enseignants et les experts – et, le cas échéant, les ordres professionnels auxquels ils appartiennent. Les médecins, par exemple, sont amenés à s’interroger : doivent-ils dire en face ce qu’ils voient ou soupçonnent ?

Estimez-vous que, dans ce domaine, la formation des professionnels a suffisamment évolué ? Une meilleure formation ne constituerait-elle pas une réponse ? J’ai bien compris que la loi devait changer, pour permettre un traitement plus rigoureux des affaires, mais ne faudrait-il pas également promouvoir des formations plus pointues concernant l’inceste parental et les parents protecteurs ?

Mme la présidente Maud Petit. La formation que vous aviez conçue au sein de la Ciivise était-elle généraliste, c’est-à-dire destinée à tous les professionnels de l’enfance, ou aviez-vous prévu des déclinaisons pour chaque profession – pour les juges, les experts, les médecins, le personnel de police, par exemple ?

M. Édouard Durand. Ce qui me paraît fondamental, c’est que le niveau de formation augmente. Je ne pense pas que vous trouverez de corps professionnel dont les représentants jugent satisfaisant le niveau de formation concernant l’inceste, parental ou non, et, plus généralement, les violences, sexuelles ou non, faites aux enfants. Si le responsable d’un institut de formation vous a déclaré que le niveau de formation était suffisant, permettez-moi de douter de sa crédibilité. Nous savons que les médecins et les juges, comme tous les autres professionnels, sont insuffisamment formés. Le volume de formation doit fortement augmenter, si ces questions sont bien une priorité des politiques publiques.

Il me paraît plus important encore que cette formation relève d’une doctrine claire et nationale. Pour avoir été professeur à l’École nationale de la magistrature, je peux dire qu’aucun institut de formation ne sera jamais pris en défaut, quel que soit le sujet sur lequel il est interrogé. Leurs représentants se targuent de pouvoir former aussi bien à la protection de l’enfance qu’à l’environnement ; de fait, ils disposent d’une liberté totale quant au contenu des formations.

Ce n’est pas un problème de liberté, mais de définition des politiques publiques. Une politique publique, c’est d’abord un accord des autorités publiques sur ce qu’il faut voir, ce qu’il faut chercher et ce qu’il faut signaler. C’est pourquoi la création d’une doctrine commune était si importante aux yeux de la Ciivise et valait comme un mot d’ordre. C’était là l’objet du programme de formation – qui était insuffisant bien sûr, mais il n’avait pas vocation à se substituer à la formation des médecins sur le tableau clinique des enfants victimes d’inceste, à celle des magistrats sur l’ensemble du droit positif et la procédure pénale applicable à l’inceste, ou à celle des gendarmes et des policiers sur l’enquête.

Par exemple, alors qu’on pourrait penser que, lorsqu’un enfant arrive dans le bureau du juge des enfants, le repérage a été fait, il n’en est rien. Le cas le plus typique est celui des enfants délinquants. Ces enfants me sont présentés pour l’infraction qu’ils ont commise – et pour laquelle je les condamnerai peut-être à une peine d’emprisonnement, conformément à la loi –, mais je dois aussi me mettre en situation de repérer les violences qu’ils ont pu subir.

Dans la sphère de la protection de l’enfance, nous savons que c’est une fois que les enfants sont protégés qu’ils révèlent l’inceste ; que des enfants qui n’ont pas été placés dans un foyer ou dans une famille d’accueil à cause d’un inceste, y révéleront l’inceste parce qu’ils sont désormais protégés. Là encore, il faut mener un travail de repérage.

L’outil de formation doit reposer sur l’idée d’une doctrine constitutive d’une politique publique. C’est la grande faille dans laquelle s’engouffrent les agresseurs : les faits sont soumis à l’appréciation subjective d’un très grand nombre d’intervenants, au sein de la chaîne de la protection, et cette chaîne est aussi solide que son maillon le plus faible.

Il ne suffit pas d’interroger les professionnels sur le nombre d’heures de formation dont ils ont bénéficié. Il faut aussi savoir quelle était la doctrine de leur formation et s’ils ont été formés à l’aliénation parentale, aux faux souvenirs et au syndrome de Münchhausen par procuration – qui est reconnu par la médecine, à la différence de l’aliénation parentale, et a une nosographie très spécifique.

Mon objectif porte sur le volume des formations, qui est une question de moyens, mais surtout sur leur contenu, pour structurer la mobilisation de tous les acteurs de la chaîne.

C’était très beau, vous savez. Il y a beaucoup de tristesse et de colère en moi, mais aussi une joie très profonde et une infinie reconnaissance. Quand 250 agents issus de quinze ministères différents vous disent, après trois jours de formation : « On y va, on va le faire ! », vous vous dites que le nombre d’enfants concernés par l’inceste passera de 160 000 à 100 000 ; peut-être à 30 000 ; à zéro.

Les moniteurs, les enseignants, les policiers, les gendarmes, les juges, les greffiers sont là. Ils sont prêts. Mais la mobilisation a été cassée. Ils attendent votre mot d’ordre. Nous avons besoin de votre mot d’ordre. Si vous laissez trop de marge, comment voulez-vous lutter contre un déni aussi immémorial ? L’heure n’est pas à laisser de la marge.

Mme Émilie Bonnivard (DR). Permettez-moi de vous dire mon immense émotion et ma gratitude. Alors que vous nous plongez dans l’horreur, vos propos sont lumineux car ils tracent un chemin extrêmement clair et nous ouvrent les yeux. Nous vous devons beaucoup.

En même temps, en vous écoutant, j’avais un peu honte, car je m’interrogeais sur mon action dans ce domaine. Qu’ai-je fait en la matière, depuis bientôt dix ans que je suis députée ? J’espère que cette commission d’enquête permettra un coup d’accélérateur majeur car oui, nous avons besoin d’un changement de paradigme, et non de petits pas.

Pour vous, quelle modification de la loi serait prioritaire, pour entamer ce changement de paradigme ? Nous connaissons toutes les préconisations de la Ciivise, et nous savons que notre rôle est de les traduire dans une proposition ou un projet de loi ambitieux, mais par quel changement radical faudrait-il commencer, selon vous ?

Vous expliquez très bien les malentendus auxquels donne lieu la notion de présomption d’innocence. Quel est votre point de vue sur l’imprescriptibilité en matière d’inceste, dont nous avons débattu dans l’hémicycle ? Est-elle indispensable, selon vous ? J’ai été frappée par les arguments de ceux qui tiennent la prescriptibilité pour un principe fondamental auquel on ne peut déroger dans un État de droit, même si l’on partage le combat contre l’inceste.

Encore merci du fond du cœur.

M. Édouard Durand. Merci infiniment, madame la députée. Après une très longue réflexion de la Ciivise, je suis tout à fait favorable à la déclaration d’imprescriptibilité des crimes et des délits sexuels commis contre les enfants, sans la moindre réserve et sans gêne aucune. J’entends d’ici ce que les gardiens du temple ont pu vous dire, avec une assurance si inébranlable qu’on finit par se demander si, au fond, ils n’ont pas raison de ne rien dire, jamais.

Quand on y réfléchit à deux fois – comme vous l’avez fait et comme la Ciivise l’a fait –, on s’aperçoit qu’aucun des arguments avancés pour s’arc-bouter contre l’imprescription des crimes et délits n’est solide. La paix sociale ? Des recherches montrent qu’un agresseur peut faire jusqu’à 150 victimes, commettre jusqu’à 1 000 viols. On voit bien l’absurdité de l’argument. Le droit à l’oubli ? C’est un argument en phase avec la stratégie de l’agresseur ; il ne tient pas la route. Les preuves ? Quand les faits ne datent que de trois semaines, on conclut déjà que les preuves manquent. L’avantage de juger une affaire quand le temps a passé, c’est que l’on a plusieurs victimes, et donc des preuves.

Autre registre d’argumentation, auquel je reste très sensible et dont je comprends parfaitement le poids : l’imprescriptibilité s’applique aux seuls crimes contre l’humanité. Mais le délai de prescription n’est pas un indicateur de gravité, ou en tout cas pas le seul – il y a les peines. Surtout, il n’y a pas lieu d’organiser un concours de gravité.

Je sais que ce dont vous déciderez concernant le champ circonscrit de l’inceste parental aura des conséquences sur l’économie générale du droit, notamment en matière de prescription. Bien sûr. Les grandes démocraties qui ont reconnu l’imprescriptibilité des violences sexuelles faites aux enfants n’en demeurent pas moins des États de droit aussi structurés que le nôtre.

Bien sûr que les gardiens du temple sont lassants. Bien sûr que ce sont eux qui ont le pouvoir. Bien sûr que les crimes et délits sexuels commis contre les enfants seront reconnus imprescriptibles dans peu de temps. Et bien sûr que, lorsque cela deviendra le droit, les gardiens du temple diront qu’ils y ont toujours été favorables.

Mme la présidente Maud Petit. Les positions commencent à changer. Plusieurs collègues ont déposé des propositions de loi à ce sujet, notamment au sein du groupe de Mme Bonnivard. J’ai moi-même déposé le 18 novembre 2025 une proposition de loi visant à supprimer la prescription non seulement pour les crimes sexuels, mais aussi pour les délits sexuels commis sur des mineurs.

Dans l’exposé des motifs de ce texte, après avoir répondu à toutes les objections que vous avez rappelées, j’en arrive à la conclusion que la question de la prescription est devenue purement politique. Je rappelle en outre que les viols et agressions sexuelles sur mineurs se rapprochent des crimes contre l’humanité selon divers critères, notamment ceux du nombre de victimes et de la gravité – il s’agit à chaque fois de détruire la victime. En tout cas, il n’y a selon moi plus aucune raison de refuser leur imprescriptibilité.

M. Édouard Durand. Madame Bonnivard, vous me demandez quelle est la priorité. J’en ai quatre-vingt-deux. J’en donnerai trois : la première est la création d’une ordonnance de sûreté de l’enfant, qui serait confiée à la compétence du juge aux affaires familiales ; la seconde est le développement des soins spécialisés du psychotraumatisme ; la troisième – qui est aussi la première – est le travail de repérage et le développement d’un programme de formation. D’un point de vue plus technique, la priorité est la révision du périmètre de l’incrimination pénale de l’inceste, pour y inclure les cas où les actes sont commis par des cousins et l’incrimination de l’incestualité.

Mme la présidente Maud Petit. Nous avions envisagé de reconnaître la notion d’inceste ente cousins germains, lors de l’élaboration de la loi renforçant la lutte contre les violences sexuelles et sexistes du 3 août 2018. Cette proposition avait finalement été rejetée au motif qu’elle placerait des époux qui seraient par ailleurs cousins dans l’illégalité.

M. Édouard Durand. Sauf erreur de ma part, ce jugement est erroné. Le statut de beau-père ou de belle-mère, en tant qu’il donne autorité sur l’enfant, constitue l’élément organique de l’incrimination de viol incestueux. Or la loi n’interdit pas d’épouser son beau-père ou sa belle-mère, quoi qu’on en pense. De même, si, en cas de viol commis par un cousin, le lien familial avec la victime emportait la qualification pénale de viol incestueux, cela n’impliquerait pas d’interdit en matière civile. Quoi qu’on en pense, ce sont deux choses différentes.

M. Christian Baptiste, rapporteur. Je souhaiterais vous entendre concernant la relation entre les différents juges qui ont à connaître des affaires d’inceste parental. Le juge des enfants, le juge aux affaires familiales et le juge pénal semblent prendre leur décision de manière cloisonnée. Est-ce le cas ?

M. Édouard Durand. En effet, cette question est importante. Je ne dirais pas qu’il y a un cloisonnement. La cohérence entre les décisions rendues par les magistrats est de plus en plus encouragée, y compris dans la loi, et de plus en plus contrôlée. Ce travail est facilité par le fait que le magistrat du ministère public, le procureur de la République, est présent dans toutes les procédures.

Les éventuelles incohérences peuvent être dues aux différences d’office entre les juges, mais aussi à des différences de lecture des principes, par exemple.

Souvent, dans nos cabinets de juges des enfants, les mères s’étonnent qu’on leur demande si elles ont saisi le juge aux affaires familiales – pour elles, puisque nous sommes des collègues et que leur bureau est à côté, nous travaillons forcément ensemble. Les différences de périmètre peuvent compliquer la vie des gens, mais je n’entends pas dire qu’il faudrait fusionner toutes les fonctions en une seule.

Ce qu’il faut, c’est une législation impérative. Si vous voulez garantir la cohérence, écrivez-le dans la loi – par exemple, écrivez que le juge des enfants ne pourra pas défaire ce qui a été fait avec l’ordonnance de sûreté.

Mme Marietta Karamanli (SOC). Je vous remercie de votre intervention. Comment les magistrats évaluent-ils la crédibilité de la parole de l’enfant, dans le contexte particulier de l’inceste ? Les expertises psychologiques ou psychiatriques demandées par le juge sont-elles encadrées et contrôlées pour garantir leur fiabilité et leur neutralité ?

Où, dans les juridictions, le manque de moyens se fait-il surtout sentir, pour instruire et juger ce type d’affaires ?

Les Crip (cellules de recueil des informations préoccupantes) et les parquets disposent-ils de moyens d’investigation spécialisés, notamment dans les départements où la charge est la plus lourde ?

Vous avez évoqué la coordination entre services. Quid de la coordination entre magistrats, services de l’ASE (aide sociale à l’enfance), éducation nationale, police et gendarmerie, y compris en matière de prévention ? J’ai l’impression qu’elle n’est pas suffisamment organisée. Nous pourrions envisager des protocoles locaux ou nationaux, s’ils n’existent pas encore.

M. Édouard Durand. Vos questions suivent une ligne commune. Même si je ne conteste pas l’augmentation des moyens alloués à l’institution judiciaire, ils continuent très nettement de manquer pour tous les corps professionnels concernés par ces affaires, à l’hôpital, au tribunal, à l’école, dans les services sociaux, les commissariats et les brigades. Il est urgent d’allouer des moyens à la hauteur des ambitions, si cette politique publique est érigée au rang de priorité.

Cependant, tout ne relève pas de la question des moyens – ce qui ne veut pas dire qu’ils sont secondaires. Vous avez voté pour rendre plus systématique le retrait de l’autorité parentale en cas de condamnation pour inceste et la suspension provisoire de l’exercice de l’autorité parentale en cas de poursuite pénale pour inceste – je vous en remercie, même si j’aurais voulu que cette mesure soit plus systématique. Ce sont des lois importantes et qui ne coûtent pas d’argent. C’est une question de doctrine, d’allocation des moyens.

Oui, il faudra des moyens pour déployer de manière ambitieuse les soins spécialisés du psychotrauma – mais l’impunité des agresseurs coûte 9,7 milliards d’euros chaque année. Quand nous voulons des moyens pour les agresseurs, nous les trouvons. C’est une question de doctrine.

Vous avez raison d’évoquer les expertises. Depuis Outreau, on ne parle plus de crédibilité – en réalité, on tourne autour du mot, pour essayer d’en parler quand même. Même à la Ciivise, nous avions auditionné des magistrats qui déclaraient : « Il m’arrive de dire à l’enfant que je le crois, mais que je n’ai pas suffisamment d’éléments pour poursuivre. » Pour moi, c’est un contresens. La croyance dont il est question ici n’est pas un acte de foi : si nous disons à l’enfant que nous le croyons, c’est que nous avons assez d’éléments pour parvenir à cet état de pensée, mais que, dans cette chaîne d’éléments, il y a un maillon faible – l’expert, le juge, l’assistante sociale, ou le médecin.

Je n’ai pas de garantie contre cela, si ce n’est, je l’assume, l’interdit : un expert qui aurait recours au mécanisme de l’aliénation parentale ne devrait pas être expert. C’est un choix dont vous devez être les garants – sauf à admettre que la doctrine établie dans le discours doit se dissoudre, dans la pratique, au sein de la subjectivité de chaque personne qui intervient. Le juge devrait ainsi décider en fonction de sa croyance subjective : « Je crois l’enfant », « Aujourd’hui, je le crois, hier je ne le croyais pas. » Moi, Édouard Durand, juge, je ne veux pas de ce pouvoir. Je pose que la seule attitude rationnelle, quand un enfant révèle un viol, c’est de le protéger de façon inconditionnelle.

Il en va de même pour les protocoles et la coordination des acteurs des différents champs – éducation nationale, police, justice, santé, social – dans les territoires protocolisés. C’est le contenu lui-même qui doit être intégré au protocole.

À la Ciivise, je crois avoir compris le problème – j’espère que je ne me trompe pas : pour les politiques publiques, nous raisonnons toujours en termes de dispositif et de méthode, alors qu’il faudrait penser en termes de finalité et d’objectif. On définit comment on regarde, plutôt que ce qu’on cherche. Cela aboutit à des situations où, alors que tout le monde est d’accord, et que plus personne ne fait l’apologie de l’inceste – contrairement à ce qui était le cas il y a encore une génération –, la posture protectrice est diluée dans des questions de méthode, au détriment de la réalité de la protection. Des dispositifs sont créés, mais on ne sait pas qui les dirige, ni ce que pensent les personnes qui les dirigent. Je pense que c’est une erreur.

Concernant les moyens dont disposent les juridictions, vous me permettrez d’insister sur un professionnel, l’administrateur ad hoc, qui joue un rôle essentiel, y compris en cas de violences conjugales, grâce au décret du 23 novembre 2021 tendant à renforcer l’effectivité des droits des personnes victimes d’infractions commises au sein du couple ou de la famille. Les administrateurs ad hoc sont des personnes engagées, qui accompagnent l’enfant dans toute la procédure et exercent les droits dont l’enfant a la jouissance, mais pas l’exercice. Dans les cas d’inceste parental, on peut penser qu’un parent au moins ne préservera pas les intérêts de son enfant. Pour y remédier, il faut des administrateurs ad hoc – mais encore faudrait-il que ces professionnels soient rémunérés, formés et considérés. Ce n’est pas le cas.

Mme Béatrice Roullaud (RN). J’avais eu l’honneur de vous entendre une première fois en commission des lois. Je vous remercie infiniment. Mon seul point de désaccord avec vous porte sur la prescription.

Vous soulignez la nécessité d’instaurer une ordonnance de sûreté de l’enfant. J’ai pour ma part déposé une proposition de loi visant à renforcer la protection des mineurs en danger en élargissant les mesures de protection des victimes de violence visées au titre XIV du code civil, afin que, en cas de violences, les enfants disposent des mêmes protections que les femmes – pour l’heure, ils ne sont pris en compte que de manière indirecte. Vous souscrivez donc pleinement à ma proposition de loi – je la présenterai à la commission et je vous en donnerai un exemplaire.

J’ai acheté votre livre, Défendre les enfants, dont voici un extrait : « On fait des discours dans les ministères, au Parlement. On dit que ça doit s’arrêter, mais on continue de placer les victimes dans des injonctions paradoxales. Aux femmes victimes de violences conjugales, on reproche tout : de rester, de partir. On leur dit : vous devez partir avec vos enfants parce que les violences nuisent à leur sécurité et à leur développement. Et quand elles partent, on leur dit : vous devez rester en lien avec votre mari, parce que c’est le père de vos enfants. Aux enfants, on reproche de séduire, et cetera, et cetera. » Cet extrait est beau et explique tout.

Concernant le repérage, pourriez-vous nous communiquer le livret de 2023 établissant la doctrine de la Ciivise que vous nous avez montrée tout à l’heure ? Pourrait-on envisager un questionnaire, qui serait réalisé par des professionnels dans les écoles partout en France, afin de déterminer quels enfants sont victimes de violences ? Ce ne serait pas un outil absolu, mais cela permettrait d’améliorer les choses.

Mme la présidente Maud Petit. Vous pensez à un violentomètre ?

Mme Béatrice Roullaud (RN). Un tel questionnaire permettrait d’établir si l’enfant est victime de violences sexuelles – j’aimerais votre avis, en tant que juge.

Par ailleurs, comment avez-vous établi le chiffre de 160 000 enfants victimes de violences sexuelles ? Dans le cadre de la Ciivise, vous avez recueilli 30 000 témoignages, et on compte à peine 2 000 condamnations chaque année pour violences sexuelles sur les enfants. Comment convaincre un auditoire qui ne nous serait pas favorable que le nombre de victimes d’inceste est beaucoup plus élevé que ce que le nombre des condamnations laisse penser ?

M. Édouard Durand. J’entends d’ici les gens vous dire que s’il y a 2 000 condamnations, c’est qu’il y a eu 2 000 cas. Le chiffre de 160 000 enfants victimes correspond à une estimation. Je dois concéder qu’il est inexact : il est inférieur à la réalité.

Comme toute estimation, c’est une construction à partir des données dont nous disposons, notamment celles du ministère de l’intérieur et des grandes enquêtes de victimation. Nous nous appuyons en particulier sur la part des personnes qui déclarent des violences ayant commencé dans l’enfance. Même les statisticiens et les démographes que nous avons consultés, et qui adoptent une méthode un peu différente, reconnaissent que notre estimation est une estimation basse, ce qui est effroyable.

Quand M. Jean-Marc Sauvé – une figure incontestable, pour qui j’ai un respect infini – et la Ciase ont avancé dans leur rapport le chiffre de 330 000 enfants victimes de violences sexuelles dans l’Église de France en soixante-dix ans, ils ont essuyé les critiques des gardiens du temple. Ce sont d’abord les chiffres que l’on remet en cause, pour invisibiliser les victimes.

Vous avez raison de réfléchir à l’évaluation des enfants – comment savoir, voir, mieux repérer. Mais il faut selon moi réfléchir à un repérage par signes, plutôt qu’à une grille ou à un questionnaire. Notre programme de formation inclut bien sûr un tableau clinique de l’enfant victime de violences sexuelles – je remettrai ce document à la commission. Il commence dès le plus jeune âge, avec les bébés – car les violences sexuelles concernent aussi les nourrissons – et va jusqu’à la fin de l’adolescence, avec les troubles de stress post-traumatique, les problèmes somatiques ou les perturbations des habitudes d’alimentation et de sommeil. Il n’y a là rien de figé, d’exclusif, mais des changements d’attitude.

En réalité, la méthode la plus efficace est le repérage par le questionnement systématique – c’est d’ailleurs cette méthode que recommande la Haute Autorité de Santé pour les violences conjugales. Si je sais que, dans une classe, il y a trois à cinq élèves victimes de violences sexuelles, pour leur donner un nom, un prénom et un visage, je dois poser la question aux trente élèves : « As-tu déjà été victime de violences ? » Certains répondront : « Oui, Jonathan, hier, m’a volé mon ballon et m’a poussé dans la cour. » Ouf ! Mais, pour d’autres, la réponse sera différente. Je dis à l’enfant : « Tu sais, parfois des enfants me disent qu’on leur fait des choses qu’ils n’aiment pas. Peut-être qu’on te fait des choses que tu n’aimes pas. Tu peux me le dire. » Chacun construit sa question. En tout cas, la question doit d’abord être une promesse, celle d’être capable de se représenter ce qu’autrui a à nous dire, et de croire ce qu’il dira. C’est cela qui permet le repérage : la confiance absolue.

Les agresseurs vont là où sont les enfants. Les protecteurs doivent y aller aussi, par le repérage et le questionnement systématique. Les séances d’éducation à la vie affective, relationnelle et sexuelle sont très importantes à cet égard. Je les entends comme des espaces de repérage – une des premières recommandations de la Ciivise allait déjà dans ce sens. En y parlant de l’intimité, on permet aux enfants de poser des questions et de révéler les violences, en restant bien sûr respectueux de l’âge et du développement des enfants.

M. Arnaud Bonnet (EcoS). Quand j’ai pris la parole à ce sujet dans l’hémicycle, j’étais si ému qu’on m’a demandé si j’étais concerné. Oui, je le suis – en tant qu’enseignant. Quand j’enseignais, chaque jour, chaque heure, j’avais en face de moi trois à cinq élèves victimes de violences sexuelles. Ce sont peut-être aussi ces visages qui m’ont conduit à m’engager à ce sujet. Tous ceux qui ont tous les jours des enfants sous les yeux sont concernés. C’est le cas de chaque adulte ici.

J’ai une chance : je ne suis pas expert dans le domaine juridique. Cela me permet d’être choqué, quand la loi est traitée comme un objet qui vaut pour lui-même, et non comme un outil pour atteindre un objectif. On fait comme si la loi était une science, comme si elle était intangible, alors que c’est à nous qu’il revient de décider ce qu’elle est.

Au sein de la délégation aux droits des enfants, la mission d’information sur l’imprescriptibilité des violences commises sur des mineurs arrive à son terme, après plusieurs mois de travaux. Nous arrivons au moment où nous pourrons débattre de manière éclairée – pour ma part, depuis le début, je suis plutôt pour l’imprescriptibilité.

La majeure partie de notre emploi du temps ici est décidée par le gouvernement. Mais il nous appartient, au sein de nos groupes respectifs, de pousser pour que lors des semaines transpartisanes, ces sujets soient prioritaires. Au sein de la société tout entière, il revient à chacun de rendre ces sujets prioritaires. Nous devons avancer.

Dans la majorité des cas, le parent ou les autres membres de la famille qui auraient pu dénoncer les actes incestueux ne le font pas. Avez-vous remarqué des similitudes dans les motivations de ceux qui renoncent à être des parents protecteurs ?

Dans la préconisation 25 du rapport de novembre 2023, la Ciivise recommandait de garantir la sécurité des parents protecteurs en cas d’inceste parental, en s’appuyant sur l’article 6 du décret du 23 novembre 2021. Quels dysfonctionnements avez-vous constatés, pour justifier une telle recommandation ?

Mme la présidente Maud Petit. Disposez-vous en outre d’éléments concernant les outre-mer, sur cette question, mais aussi de manière plus générale ?

M. Édouard Durand. Pardon, madame la présidente, mais je n’ai pas de données spécifiques concernant l’application du décret du 23 novembre 2021 dans les outre-mer. Cela ne veut pas dire que j’oublie les enfants des outre-mer ; les membres de la Ciivise se sont rendus dans ces territoires, comme ailleurs sur le territoire national.

La question est lancinante, pour moi : faut-il spécifier la stratégie de l’agresseur, les mécanismes de violence, d’appropriation et de destruction du corps de l’autre pour les outre-mer ? Dans son rapport, la Ciivise a fait le choix de l’universalité, à la fois dans les mécanismes à décrypter et dans les préconisations à formuler. Cela dit, j’entends la question.

Mme la présidente Maud Petit. Il y a quelques semaines, nous avons auditionné les représentantes de nombreuses associations d’outre-mer – en Guadeloupe, en Martinique, en Polynésie notamment. Elles évoquaient le cas de mères qui rejetaient leur fille après que celle-ci avait dénoncé l’inceste commis par leur père ou leur beau-père. C’est en pensant à ces cas-là, où l’inceste est détecté, connu, que j’ai rebondi sur la question de M. Bonnet.

M. Édouard Durand. Je comprends. La question est parfaitement légitime. Je pense que les mécanismes d’inversion de la culpabilité et d’exclusion de l’enfant victime sont universels, bien qu’ils puissent s’exprimer de manière différente.

Pourquoi un parent renonce-t-il à être un parent protecteur ? Je suis en difficulté pour répondre à cette question. Plusieurs éléments peuvent être avancés. Le premier, c’est d’avoir été victime soi-même. Nous avons auditionné des experts sur la question. La première hypothèse est que la souffrance de l’enfant et le réel lui-même vont provoquer une dissociation chez la mère victime, qui fait qu’elle ne peut pas voir la souffrance de son enfant. La deuxième hypothèse est la coaction. Nous savons que lorsque les mères sont agresseures, elles le sont, le plus souvent, comme complices d’un agresseur principal. En outre, il faut prendre en compte les mères victimes de violences conjugales. C’est donc un foyer qui est un foyer de la survie permanente de chacun de ses membres. Je ne dis pas ces choses-là pour excuser, bien sûr. Dans le rapport de la Ciivise, nous montrons que le confident principal des enfants, c’est la mère et que, dans un nombre important de cas, l’enfant n’est pas protégé.

Je pense enfin que la réponse à cette question dépendra du mot d’ordre que vous donnerez – la situation est identique en ce qui concerne les médecins. On peut déplorer que les médecins ne signalent pas suffisamment ces cas. La HAS (Haute Autorité de Santé) a ainsi relevé en 2014, si ma mémoire est bonne, que seuls 5 % des signalements viennent des médecins. Mais on pourra le déplorer tant qu’on ne leur garantira pas une protection inconditionnelle.

Évidemment que le monde s’effondre quand l’enfant révèle l’inceste, y compris si la séparation du couple a déjà eu lieu. C’est toute la vie qui s’effondre. La première réaction est : « Ça n’est pas possible. » D’ailleurs, la société s’ingénie à dire que « ça n’est pas possible » ; que « 160 000, ça n’est pas possible » ; que ce que j’ai lu dans ce texte de Christine Angot, « ça n’est pas possible ». La première réaction de ces mères est de penser : « Ça n’est pas possible. » Ensuite, elles se disent : « Ma vie vient de changer radicalement. Il n’y a plus d’avant. » Seule une protection inconditionnelle permet d’augmenter la capacité de protection ou d’apporter la réponse la plus adaptée.

Enfin, ce qui a motivé les préconisations de l’avis « À propos des mères en lutte » d’octobre 2021, c’est l’analyse des témoignages que nous avions reçus. C’est-à-dire qu’à l’instant même où la Ciivise a ouvert son appel à témoignages en septembre 2021 – je devrais plutôt dire à l’instant même où elle a été créée –, nous avons reçu des témoignages de personnes qui disaient : « Voilà ce qui m’est arrivé quand j’étais enfant. » Mais au même moment, et de manière aussi massive, nous avons reçu quantité de témoignages de personnes qui disaient : « Aidez-moi à protéger mon enfant ! », et nous avons lu ces dilemmes moraux. « Comment respecter les lois qui me donnent l’obligation de protéger et de garantir la sécurité physique, psychique et morale de mon enfant, alors que la justice m’oblige à le mettre en danger ? » « Je refuse de voir souffrir mon fils, je refuse qu’on me dise encore “il faut tester”, ce n’est pas un jouet qu’on peut casser et remonter indéfiniment. » Une autre déclare avoir échoué à prouver « qu’elle n’est pas une mère manipulatrice », et qu’elle s’est vue « contrainte par la justice, après dix mois de non-présentation, de remettre Jules », dont le prénom a été changé, « un samedi sur deux de dix heures à dix-huit heures à son père, sans médiatisation, sans accompagnement ». « Pour la sécurité des enfants, je vais bientôt devoir prendre la responsabilité d’être en délit de non-représentation d’enfant, et je sais que cela va peser lourd dans la prochaine décision du juge aux affaires familiales. »

Écoutant cela et connaissant un peu les mécanismes judiciaires, la Ciivise a dit où sont les failles. La première faille était là, dans la menace pénale. Il faut s’imaginer l’enfant qui dit : « – Je ne veux pas que tu ailles en prison. – Je vais y aller quand même. » Ça, c’était la première faille.

La deuxième faille apparaissait après l’engagement des poursuites. Comment concevoir que, au nom de la présomption d’innocence, le réel soit suspendu en l’air et que, pendant l’information judiciaire ou jusqu’à la comparution devant la juridiction de jugement, on maintienne le droit du parent mis en cause ? Tous les pères ne font pas l’objet d’une enquête pénale pour inceste ! Tous les pères ne sont pas poursuivis devant le tribunal correctionnel pour agressions sexuelles incestueuses ou mis en examen par le juge d’instruction pour viol incestueux ! Comment concevoir qu’il n’y ait pas une suspension de plein droit de l’exercice de l’autorité parentale ? Il restait une faille jusqu’aux poursuites. La réponse, c’est l’ordonnance de sûreté. J’espère avoir répondu à votre question.

Mme Florence Herouin-Léautey (SOC). Comme d’autres, je vous exprime à la fois ma reconnaissance et mon admiration pour votre infatigable travail et vos intangibles convictions. Je vous remercie de continuer à porter la voix des enfants. En vous disant cela, j’ai conscience que mes paroles n’ont de sens que si je me fais votre porte-voix pour porter, à mon tour, la parole des enfants. L’urgence de la situation nous oblige beaucoup les uns et les autres.

Comme d’autres collègues présents aujourd’hui, je fais partie de la coalition parlementaire transpartisane qui travaille depuis plus d’un an sur les VSS (violences sexistes et sexuelles) dans leur globalité. Cet engagement m’a conduit à déposer une proposition de loi visant à créer un crime spécifique d’inceste, qui s’appliquerait également aux cousins germains. Je suis allée jusqu’à proposer une modification du code civil pour interdire le mariage entre cousins, qui me semble incompatible – j’aimerais avoir votre avis sur ce sujet.

Par ailleurs, ce texte prévoit la levée des obligations des enfants victimes à l’égard de leurs ascendants agresseurs.

Au terme des auditions que j’ai conduites, j’ai complété la définition du crime d’inceste avec la notion d’environnement coercitif, introduite par la jurisprudence de la Cour européenne des droits de l’homme. Dans un arrêt de septembre 2025, la Cour indique que les juges avaient le devoir d’étudier les « circonstances environnantes ». Selon vous, cet ajout est-il pertinent ?

Sur les conseils d’un procureur, j’ai également introduit la notion de crime d’inceste commis de manière répétée, passible d’une peine de réclusion criminelle à perpétuité. Cette qualification vise notamment à couvrir les situations où l’inceste est devenu tellement banal dans la relation familiale que les jeunes filles ou les jeunes garçons devenus majeurs affirment sans sourciller ni douter qu’ils sont évidemment consentants et que la justice n’a pas à s’en mêler. Il s’agit, à mon sens, de l’une des formes les plus graves d’inceste parental.

Nous avons plusieurs Everest à gravir. Vous avez indiqué trois priorités. Je suis convaincue qu’il faut consacrer l’imprescriptibilité du crime d’inceste. Nous ne saurions, en effet, prendre en compte la parole d’une partie des victimes tout en écartant celle d’autres, au motif que les faits auraient été commis il y a trop longtemps. En revanche, cette proposition doit être examinée en prenant en compte à la fois le fait que la justice doit être restaurative et le manque de moyens. En effet, alors que le volume de plaintes s’accroît, les moyens n’augmentent pas de manière concomitante.

Par ailleurs, pour avoir assisté à la commission d’enquête créée à la suite de l’affaire Bétharram, je sais que ces crimes ne s’effacent pas. Dans ces conditions, quelle réparation pourrait offrir l’État s’il instaurait l’imprescriptibilité – au-delà de la possibilité de déposer une plainte –, afin que le triptyque « je t’entends, je te crois, je te protège » ait du sens ? Il faut à la fois traiter les affaires en cours et le stock de victimes, dont les vies ont été brisées et qui souffrent de blessures indélébiles. Je crois que l’imprescriptibilité elle-même est insuffisante.

M. Édouard Durand. Merci, madame la députée, pour votre proposition de loi et pour toutes les questions que vous posez.

Vous parliez de l’Everest : quand je me voyais marcher, gravir, avec difficulté, j’imaginais les enfants courir devant. C’est comme ça qu’on avance.

Je trouve très intéressante votre proposition d’introduire un crime d’inceste répété et sa répression par la réclusion criminelle à perpétuité. C’est une méthode très subtile à même de réprimer l’inceste sur un enfant majeur. À la Ciivise, nous avions envisagé les choses autrement mais peu importe : l’essentiel est de le faire.

Comment incriminer l’inceste entre majeurs ? Nous avions préconisé de dire que si l’inceste avait commencé pendant la minorité, la contrainte était présumée, y compris une fois la majorité atteinte. Vous dites inceste répété, c’est la même chose.

En un mot, que disait la loi du 21 avril 2021 ? Cette loi sur le seuil d’âge est une loi non sur le viol mais sur la preuve du viol. Désormais, la loi dit que, si un adulte commet un acte sexuel sur un enfant de moins de 15 ans, le viol ou l’agression sexuelle est constitué. Autrement dit, l’un des éléments constitutifs du viol – en l’espèce la contrainte – résulte de l’écart d’âge. C’est une loi sur la preuve. Dans les cas d’inceste, ce seuil d’âge est porté à 18 ans. Lorsqu’un parent commet un acte sexuel sur son enfant mineur, quel que soit l’âge de cet enfant, la preuve de la contrainte est constituée par le seul fait de la filiation.

Comment prouver ? Car la question se poserait de la même manière pour l’inceste entre mineurs ou pour les violences sexuelles entre mineurs. Comment ne pas avoir à demander à l’enfant s’il a dit oui, s’il a dit non, comment il a dit oui, comment il a dit non, pourquoi il n’a pas dit non autrement, et cetera ? C’est à cela que répond la loi sur le seuil d’âge.

Entre majeurs, comment faire pour pouvoir, d’une certaine manière, présumer la contrainte ? Un des moyens consiste à dire que si l’inceste a commencé pendant la minorité, la contrainte perdure au-delà de la majorité. En réalité, nous nous rejoignons sur ce plan ; je ne saurais que vous dire, à mon tour, toute ma reconnaissance.

Je ne sais pas – au sens où je ne me prononce pas – sur l’interdit civil à mariage entre cousins. Je suis heureux que cette responsabilité soit vôtre, et non mienne. Je pense en tout cas qu’il est d’abord urgent, possible, consensuel, non problématique, de qualifier d’incestueux le viol commis par un cousin. Aujourd’hui, un cousin peut être déclaré coupable de viol sur sa cousine ou son cousin ; cela n’emporte pas interdit à mariage. Il est possible d’appliquer les mêmes mécanismes que pour le viol incestueux – loi sur la preuve –, en disant que, si le cousin est majeur et l’enfant mineur, il y a viol incestueux. Il est possible aussi de qualifier de viol incestueux quels que soient les écarts d’âge. Je pense que cela pourrait aboutir sans crispation du débat. J’espère être clair.

S’agissant de l’imprescriptibilité, je ne pense pas que ce soit une question de moyens. Les gardiens du temple sont allés jusque-là : dire qu’on n’aurait pas les moyens. Je n’ose pas imaginer qu’on puisse dire publiquement que le motif de contradiction avec la reconnaissance de l’imprescriptibilité des crimes et délits sexuels commis contre les enfants soit l’insuffisance des moyens. Toutefois, je vous propose de répondre, chaque fois que l’on vous brandira l’argument des moyens, qu’il y a 9,7 milliards d’euros à trouver contre l’impunité des agresseurs. Ce sera toujours moins cher de protéger les enfants.

Sur la réparation, merci d’avoir posé la question comme vous l’avez posée. Je ne pense pas que la poursuite des viols et des agressions sexuelles qui seront ajoutés du fait de l’imprescriptibilité conduise à l’embolie des juridictions ni à l’impossibilité de répondre à la demande des victimes – à l’impossibilité de prouver. Je ne crois pas à cet argument, parce qu’il est vrai déjà pour les faits récents. Au contraire, l’imprescriptibilité fera partie du mot d’ordre qui va remettre les règles à la bonne place.

Néanmoins se pose la question de la réparation, quel que soit le délai, quelle que soit la date, quel que soit l’agresseur. Je voyais deux réparations pour répondre à ce qui est, réellement, une dette sociale. Il ne s’agit pas de se substituer à la responsabilité pénale et civile de l’agresseur, que celui-ci doit assumer par condamnation, mais de rembourser une vraie dette collective de la non-protection.

La première réparation, ce sont les soins spécialisés du psychotrauma. Les dispenser serait une vraie reconnaissance. En effet, il est inacceptable que les victimes soient soumises à cette errance médicale et à des dépenses astronomiques – sans effets. Nous avons proposé un parcours de soins en quelques séances. C’est une modélisation, évidemment. On a dit : « Vous n’allez pas modéliser un parcours de soins ! » Mais, si on ne modélise pas, on ne fait pas une politique publique. On dit qu’il faut des soins, sauf qu’on ne sait pas lesquels ni comment. Il faut modéliser.

Et puis il y avait une autre reconnaissance. Mais, aujourd’hui, elle est entre vos mains. C’était l’appel à témoignages. L’appel à témoignages de la Ciivise, c’était une vraie reconnaissance. Je vais vous dire quelque chose : quand même, quand vous avez une ministre qui vous dit : « Mais, donner de la réparation aux gens, ce n’était pas dans votre lettre de mission », ça fait mal. Eh non, ce n’était pas dans la lettre de mission. Mais on l’a fait. Et ça ne coûtait pas grand-chose. C’était une dette sociale. Cette parole : « On est là. On vous croit. Et vous ne serez plus jamais seuls », nous l’avons prise au mot.

Mme Marine Hamelet (RN). En novembre 2023, vous avez remis au gouvernement quatre-vingt-deux recommandations, après trois ans de travail et 30 000 témoignages. Vous avez aussi produit un chiffrage inédit, que vous avez évoqué à plusieurs reprises : 9,7 milliards d’euros de coût annuel pour la société. Dans le mois qui a suivi, vous n’avez pas eu de réponse officielle, puis, le 11 décembre 2023, par voie de presse, vous avez appris votre éviction. Onze membres de la commission ont démissionné immédiatement, rejoints par un douzième, et certains d’entre eux ont publiquement déclaré que vous gêniez depuis la publication, en juin 2023, du « coût du déni », et que cette éviction ressemblait à une tentative de mettre un couvercle, si je peux utiliser cette expression, sur la parole libérée. Comment, aujourd’hui, analysez-vous cette éviction ?

Pensez-vous, par ailleurs, qu’une commission sans base législative, sans pouvoir coercitif et dépendante de la volonté politique – du secrétariat d’État notamment – constitue un modèle efficace ? Une commission de ce type, aussi sérieuse soit-elle, ne peut-elle, paradoxalement, servir d’alibi à l’inaction en permettant à l’exécutif de dire qu’il agit tout en évitant de légiférer ? En d’autres termes, la Ciivise a-t-elle finalement, malgré elle, retardé la loi qu’elle appelait de ses vœux ?

M. Édouard Durand. Merci de ce bref rappel et de vos questions, madame la députée – pardon de mon ironie ! Une commission n’est que ce que l’on en fait – celle-ci comme la Ciivise. Rien ne se réduit à des questions de personnes mais, au bout du compte, ce sont des visages qui se regardent. Je savais qu’ils fermeraient l’appel à témoignages, et c’est la première chose qu’ils ont faite. Et ça, c’est immoral. Je ne sais pas quelles sont les raisons. Le « coût du déni » ? Une des choses que nous avons dites, c’est que vous avez créé la Ciivise sur le modèle de la commission Sauvé, d’une part. Il faut rendre justice au secrétaire d’État Adrien Taquet, qui a eu l’initiative de créer une commission, qui l’a faite et qui l’a portée. Il s’agissait aussi de répondre à un choc social, après la publication du livre de Camille Kouchner, La Familia grande. Nous avons dit : « Mais cela va se reproduire, et vous aurez d’autres commissions à créer si vous fermez la Ciivise. » Alors ils l’ont fermée sans la fermer. Est-elle devenue un alibi ? Je suis la personne la plus mal placée pour répondre à cette question. Je peux dire que, pendant trois ans, elle ne l’a pas été, et que notre fidélité était pour les victimes. Jamais – jamais ! – la société française n’a été aussi capable de se représenter les enfants victimes aujourd’hui et maintenant qu’en écoutant les adultes qui ont été victimes dans leur enfance. Jamais. La preuve du déficit actuel.

La volonté de rendre indissociables, ne serait-ce que par le premier avis sur l’inceste parental, le recueil de témoignages et le renforcement de la protection des enfants n’a donc jamais été aussi fort qu’aujourd’hui. Nul ne me dira le contraire. C’est donc que l’intuition était la bonne et que nous avons tenu le cap. Quant à connaître les intentions de ceux qui ont voulu mettre le couvercle, je ne sais pas – je ne peux que le constater.

Mme Ségolène Amiot (LFI-NFP). Merci beaucoup, monsieur le juge, d’être devant nous aujourd’hui, de participer à nos travaux, de partager votre expérience et d’avoir déjà répondu à beaucoup de questions, notamment à certaines qui nous traversent toutes et tous dans cette commission : à qui doit profiter le doute ? Qu’est-ce qui doit primer, de la présomption d’innocence ou du principe de précaution et de protection des personnes vulnérables que peuvent être les enfants ? La présomption d’innocence empêche-t-elle le principe de précaution et la protection des victimes ? Vous y avez aussi apporté des réponses dans votre propos liminaire. Finalement, est-ce que les droits des parents supplantent les devoirs parentaux et sociétaux de la protection due aux enfants et aux personnes vulnérables ?

Je me suis aussi posé une question que d’autres peut-être se sont posée : dans quel autre cas oblige-t-on une victime à garder le contact avec son bourreau ? Dans quelle autre situation oblige-t-on une victime à rester en contact ? Dans quel cas attribue-t-on à un agresseur ce droit de rester en contact avec sa victime ? Je n’en ai pas trouvé – peut-être que vous en aurez –, mais cette question me revient souvent, et pas seulement à titre personnel, mais aussi dans toutes les rencontres que j’ai pu faire – car, comme mes collègues, j’ai eu l’occasion de rencontrer des parents protecteurs, des enfants victimes et des enfants devenus adultes, qui ont partagé leur expérience, qui m’ont sollicitée et m’ont même fait des propositions pour compléter nos travaux, et qui m’ont laissé d’autres questions encore.

Une question me revient souvent : si on veut changer le paradigme judiciaire actuel, que faire avec les juges qui ont déjà été formés, par exemple, au syndrome d’aliénation parentale ? Quand j’ai évoqué cette question tout à l’heure avec mon collègue Bonnet, je pensais initialement qu’elle concernait les vieux juges, mais en fait, ce n’est pas du tout cela : mon collègue m’a fait observer que des jeunes juges tout juste sortis de l’école, du fait de leurs stages et de leurs contacts avec leurs homologues déjà formés, sont eux aussi imprégnés de cette culture de l’aliénation parentale. Comment modifier le paradigme en accompagnant ces professionnels ? Quelle formation et quel accompagnement particuliers auriez-vous à proposer pour ce qui concerne ces victimes spécifiques que sont les enfants en situation de handicap ?

Au-delà des chiffres de la Ciivise, ceux d’autres organisations qui se sont penchées sur la question des personnes en situation de handicap, adultes ou enfants, sont encore plus alarmants : au cours de sa vie, une personne en situation de handicap sur deux est à risque de subir une agression. Ces chiffres sont terrifiants, d’autant qu’ils ont probablement été minimisés. Les enfants en situation de handicap représentent un volet non négligeable des enfants que nous devons nous atteler à protéger. Comment ? Quelles formations peut-on apporter, quels outils utiliser pour l’ensemble des professionnels de la chaîne de repérage et pour la prévention ? Que peut-on prévoir pour ne pas les oublier, dans cette commission d’enquête et, au-delà, dans leur quotidien ? Comment nous assurer que tous les professionnels auxquels nous pourrions faire appel aient la sensibilisation et la formation suffisantes pour les enfants en situation de handicap ?

Une dernière question : comment les experts judiciaires sont-ils choisis ? On nous a déjà dit à plusieurs reprises au cours des auditions menées par cette commission d’enquête que certains juges décidaient de l’expert qui interviendrait, et on nous a cité plusieurs noms d’experts invoquant régulièrement le syndrome de Münchhausen par procuration, le syndrome d’aliénation parentale, voire d’autres maladies totalement inventées et fantasques, qu’on pourrait rapprocher de l’hystérie maternelle. Comment et pourquoi ces juges font-ils appel à ces experts en particulier ? Comment un juge choisit-il l’expert qui interviendra, et pourquoi ne pas laisser, éventuellement, la liberté de choisir dans un quorum d’experts peut-être mieux formés ?

M. Édouard Durand. Qu’est-ce qui doit primer, de la protection de l’enfant ou de la présomption d’innocence ? Il me semble que ces deux principes ne s’opposent pas et que la protection de l’enfant n’est pas contraire à la présomption d’innocence, que la présomption d’innocence n’est pas contraire au principe de précaution. Ce ne sont pas deux principes qui se combattent, qui entrent en conflit, mais qui peuvent être respectés, qui le sont et qui doivent l’être, ensemble, en même temps. Il n’y a qu’une mauvaise interprétation de la présomption d’innocence qui conduit à l’utiliser comme un joker pour ne pas protéger. Voilà ce que nous faisons : nous sortons de notre jeu de cartes le joker : présomption d’innocence, présomption d’innocence, présomption d’innocence ! Mais ce n’est déjà plus la présomption d’innocence. Autrement dit, quand les enfants sont protégés, ce n’est pas parce qu’on ne respecte pas la présomption d’innocence. Le mis en cause reste présumé innocent jusqu’à ce qu’il soit déclaré coupable par un jugement définitif.

Vous avez raison à propos du scandale qui consiste à obliger un enfant à voir son agresseur. Si l’on voulait, pour ne pas trop en dire, atténuer le propos, nous pourrions dire : à obliger un enfant à voir la personne qu’il ne veut pas voir, quelle que soit cette personne – ce qui rejoint votre propos précédent sur l’articulation entre le droit des parents et le droit des enfants. Je dirais que nous faisons la confusion entre ce que j’appelle les quatre registres de la parenté, qui sont parfaitement distincts mais que nous avons toujours tendance à confondre quand il s’agit de prendre une décision pour l’enfant. Ces quatre registres sont : la filiation, l’autorité parentale, le lien et la rencontre.

La filiation, c’est une donnée issue de la loi. C’est son père. C’est comme ça. Oui, c’est son père. Cela n’emporte pas l’attribution de l’autorité parentale ni la persistance de celle-ci en cas de faits qui sont la démonstration de l’incapacité à l’exercer, comme le viol, les violences conjugales ou toute autre violence. Ne pas maintenir l’autorité parentale n’est pas affecter la filiation elle-même : ce sont deux registres différents – de même qu’il y a – c’est un pédopsychiatre, le docteur Jean-Louis Nouvel, qui me l’a appris –, une distinction très importante à faire entre le lien et la rencontre. Le docteur Nouvel dit : le lien, c’est psychique ; la rencontre, c’est physique. Il ajoute que, parfois, la rencontre physique attaque le lien psychique. J’ajoute pour ma part que, parfois, il faut aider l’enfant à se délier, à se détacher.

S’agissant des juges, quel que soit leur âge, eh bien... N’attendez pas de moi, qui suis un vieux juge, que je dise du mal de mes confrères, quel que soit leur âge. Permettez-moi, du coup, de reporter la question sur les dignes parlementaires que vous êtes. Il s’agit d’une question de législation. Tant qu’elle ne sera pas plus impérative, vous laisserez des failles.

S’agissant du choix de l’expert, ce que vous dites est très juste. Comment sont choisis les experts ? Comment sont-ils inscrits sur les listes des cours d’appel ou de la Cour de cassation ? Parce qu’ils le demandent, parce qu’ils sont évalués. Mais par qui ? Pourquoi ? Comment ? Et combien de temps ? C’est une question de doctrine. C’est une question d’impératif – ce que l’on tolère ou ce que l’on ne tolère pas. Et comment sont-ils choisis dans les procédures ? Je ferai la même réponse. Oui, le juge désigne l’expert – le plus souvent, l’expert disponible. Il faut quand même dire que l’État a un comportement inacceptable à l’égard des experts comme à l’égard des administrateurs ad hoc ou de toutes les personnes qu’il emploie pour des missions spécifiques, qu’il rémunère mal, de manière très délicate avec des procédures compliquées et très tardives.

En revanche, ce que je peux dire, c’est qu’il y a des pédopsychiatres comme le docteur Maurice Berger, pédopsychiatre expert que vous connaissez sans doute et dont les expertises sont admirables – vous lisez des rapports de cinquante pages d’expertise d’un pédopsychiatre qui décrit deux choses : comment il s’assied par terre pour jouer avec des figurines avec des petits enfants, qui a l’humilité de le faire et l’humilité de le décrire, et qui se relève et vient comparer ce qu’il observe dans le jeu aux données de l’état des connaissances scientifiques. Voilà une expertise ! Cet expert, avec d’autres confrères à lui, a créé un diplôme universitaire sur l’expertise en pédopsychiatrie. Voilà une garantie, une labellisation. Ne pas laisser la subjectivité devenir l’arbitraire souverain.

Enfin, vous avez parlé – et merci de l’avoir fait, madame la députée – des enfants porteurs d’un handicap. C’était, tout au long de ces trois années, une préoccupation constante de la Ciivise. Vous avez vu dans notre rapport une analyse des témoignages très complète, avec des données jamais diffusées jusqu’à ce jour avec cette ampleur sur la situation des enfants handicapés.

Je voudrais indiquer quatre choses. La première, c’est l’apprentissage par les professionnels du respect de l’intimité corporelle de l’enfant porteur d’un handicap et de celle de tous les enfants. Le corps des enfants porteurs d’un handicap est, plus que le corps des autres enfants, celui d’un enfant à disposition des adultes, et il faut pouvoir y remédier. Ensuite, dans le repérage, nous avons préconisé, proposé et tenté de mettre en place des indicateurs de conduite adaptée dans l’entretien avec l’enfant porteur d’un handicap cognitif pour permettre le repérage. De même, il faut absolument – et c’est en cours au moins à la gendarmerie nationale, si je ne m’abuse – mettre en place des techniques d’audition spécifiques, au cours de l’enquête pénale, selon le handicap de l’enfant. Et puis, nous avions préconisé une dernière chose, qui concerne tous les enfants et qui aura une importance cruciale pour les enfants porteurs d’un handicap : un rendez-vous de dépistage annuel. Garantir qu’au moins une fois par an l’enfant aura disposé de l’espace où il pourra dire : « Moi aussi. »

Mme Julie Ozenne (EcoS). Vous avez évoqué beaucoup de choses et nous avez donné beaucoup de réponses. Je sais que vous êtes très suivi, et vous êtes une parole réconfortante pour beaucoup de mères protectrices et d’enfants qui ont été victimes. Cependant, n’étant pas juriste, je ne comprends pas le rapport entre le JAF et le juge des enfants. Vous dites ainsi que l’ordonnance de sûreté doit revenir au JAF, parce qu’il ne faudrait pas que le juge des enfants revienne sur les décisions de celui-ci. Pourquoi n’y a-t-il pas une relation entre les deux juges et que préconisez-vous pour qu’il y en ait une meilleure ? A priori, il existe déjà des dispositions législatives mais, d’après ce que je comprends de vos réponses, les choses ne se font pas correctement. Gérald Darmanin avait fait une proposition pour que cette ordonnance de sûreté soit faite par le procureur avec un certain dispositif, dont quarante-huit heures de mise à l’abri. Pourquoi cela ne s’est-il pas fait ? Y a-t-il une raison juridique, et qu’en pensez-vous ?

M. Édouard Durand. Madame la députée, vous avez raison. J’ai peut-être été confus à propos de l’articulation entre les deux offices du juge des enfants et du juge aux affaires familiales.

Le juge aux affaires familiales est le juge qui doit statuer sur les conséquences de la séparation d’un couple. Lorsque les parents se séparent, qu’ils soient mariés ou pas – dans le cadre du divorce s’ils le sont ou hors divorce s’ils ne le sont pas –, il faut réglementer la vie de la famille et le mode de vie des enfants : résidence chez la mère ou chez le père, etc.

Pardonnez-moi, je ne peux pas ne pas ouvrir une petite parenthèse : ne soyez pas le parlement qui autorisera la résidence alternée. Ne soyez pas ce parlement ! Il existe quelque chose qui s’appelle des enfants en chair et en os. Ne faites pas de leur corps une masse disponible, à disposition. Je ferme la parenthèse.

Le juge aux affaires familiales va statuer sur la résidence de l’enfant, le droit de visite et d’hébergement du parent qui n’a pas la résidence habituelle de l’enfant, l’exercice conjoint ou unilatéral de l’autorité parentale – qui prend les décisions ? – et la contribution financière des deux parents aux besoins de l’enfant. Ça, c’est le juge aux affaires familiales. Le juge des enfants, lui, intervient pour mettre en œuvre des mesures éducatives lorsque la santé, la sécurité, la moralité d’un enfant sont en danger, que ses parents soient séparés ou non. Ce sont donc deux sphères d’intervention différentes avec deux offices différents. Certaines familles ont des procédures d’assistance éducative devant un juge des enfants et n’en ont pas devant le juge aux affaires familiales. D’autres parents – ce sont d’ailleurs la plupart des parents qui se séparent – ont des procédures devant le juge aux affaires familiales pour réglementer la séparation, mais pas de procédure devant le juge des enfants. Ce sont deux procédures différentes et deux sphères différentes.

Ces sphères peuvent se croiser à certains moments. Soit parce que le juge aux affaires familiales lui-même, en étudiant son dossier, se rend compte qu’il y a une situation qui relève de la compétence du juge des enfants et qu’il demande au procureur de la République de le saisir. Il va quand même traiter sa procédure. Lui seul est compétent pour statuer, mais il va demander qu’on impose à la famille des mesures judiciaires de protection, qui peuvent consister à ce que l’enfant reste à la maison, mais que le juge des enfants mandate un service éducatif pour assurer sa protection dans la maison, ou à ce que l’enfant soit extrait de la maison et placé dans une maison d’enfants ou une famille d’accueil.

Ce sont deux registres différents, qui peuvent se croiser, notamment dans les cas d’inceste parental. Le parent protecteur, par exemple, peut aller chercher de la protection chez le juge des enfants, ou le procureur de la République peut dire – ça arrive parfois : « Nous avons classé sans suite les dénonciations d’inceste au motif que l’infraction est insuffisamment caractérisée, mais la mère continue d’ameuter la terre entière en disant : “Mon enfant m’a dit que...” » et saisir le juge des enfants – pour que le juge des enfants fasse quoi ? Qu’il envoie des éducateurs pour dire : « Madame, c’est fini » ? On place l’enfant dans une maison d’enfants ou une famille d’accueil, en disant qu’il sera dans un lieu neutre. Évidemment, là, l’enfant ne dit plus rien – c’est certain, si on le prive de sa figure d’attachement.

Donc, quand ces deux fonctions, dont les compétences ne sont pas concurrentes, interviennent en même temps pour une même famille, il faut qu’il y ait de la coordination. Pour l’instant, la règle de coordination, qui est d’ailleurs la plus saine, est « chacun son office ». Le juge aux affaires familiales statue sur le mode de garde, le juge des enfants sur les mesures éducatives.

L’ordonnance de sûreté doit être confiée au juge aux affaires familiales parce qu’elle ne porte que sur le mode de garde. L’ordonnance de sûreté ne dit pas s’il faut envoyer un service éducatif, mais si on maintient le droit de visite et d’hébergement fixé par le JAF. Donc, c’est du ressort du JAF. C’est très important, parce que le juge des enfants, s’il était saisi, ferait son office : il mettrait en place des mesures éducatives. Or ici on ne dit pas qu’il faut mettre des mesures éducatives, mais que, puisqu’il y a la présomption d’innocence et qu’on ne sait pas, on fige des modalités de garde respectueuses de la garantie de la sécurité de l’enfant. Est-ce que je suis un peu plus clair ? C’est très important.

J’en viens au procureur de la République. La procédure permet au juge des enfants de placer un enfant dans un foyer ou une famille d’accueil. Comme toute décision judiciaire, cette décision doit être prise après une audience. On doit d’abord recevoir la famille et dire : « Voilà, j’ai un rapport éducatif qui me dit que…. Qu’est-ce que vous en pensez ? » Après l’audience, le juge dit : « Je place l’enfant » ou « Je ne place pas l’enfant. » En cas d’urgence, le juge des enfants peut faire un placement avant l’audience en disant : « J’ai un enfant qui est dans sa famille, le service éducatif que j’ai mandaté pour intervenir dans la famille me dit que la situation s’est dégradée et que l’enfant doit être protégé tout de suite. » Dans la demi-heure, nous pouvons placer l’enfant dans sa famille d’accueil ou dans son foyer, et après, nous faisons l’audience.

Quand la situation n’est pas connue du juge des enfants et qu’il y a urgence, le signalement direct au procureur de la République est possible. Si une enfant va dire au commissariat ou à l’école : « Mes parents commettent des violences contre moi » ou « Je suis victime de violences à la maison », le procureur de la République peut placer l’enfant tout de suite dans un foyer et saisir le juge des enfants, qui fera une audience. En urgence, on protège ; après, on en parle. On pourrait donc tout à fait imaginer que le procureur de la République, en urgence, prenne une ordonnance de sûreté. L’enfant dit à sa maîtresse d’école : « Je ne veux pas aller en week-end chez papa ce soir, car papa fait des choses avec son zizi qui me font mal. » C’est le signalement. Le procureur peut dire effectivement qu’il ne retourne pas en week-end chez son père et reste chez sa mère. C’est l’ordonnance de sûreté. Mais le procureur doit ensuite saisir un juge, et il faut qu’il saisisse le juge aux affaires familiales.

Dans l’ordonnance de protection, le juge aux affaires familiales n’a pas à prouver les violences, mais à constater qu’elles sont vraisemblables. C’est vous qui l’avez fait – c’est la loi –, et c’est fondamental. Vous pouvez recourir à l’ordonnance de sûreté, mais le circuit passe par le juge aux affaires familiales. Ce n’est pas que je ne veuille pas le faire – j’ai proposé et préconisé la création de l’ordonnance de sûreté –, mais si je voulais le faire, je deviendrais juge aux affaires familiales. Cela relève de cet office-là. Il faudra donner au juge aux affaires familiales les moyens de tenir cet office pour l’ordonnance de sûreté.

Mme la présidente Maud Petit. Seriez-vous favorable à une juridiction spécialisée ou à des audiences communes qui permettraient de traiter en même temps le volet pénal et le volet civil, telles qu’elles sont expérimentées par certaines cours d’appel pour les cas de violences conjugales ? C’est en tout cas ma réflexion, et je pense que certains de mes collègues se posent aussi la question.

Il y a quelques semaines, nous avons auditionné votre successeure à la tête de la Ciivise et son secrétaire général. Ils nous ont indiqué que soixante-dix préconisations étaient appliquées sur les quatre-vingt-deux que vous aviez faites. Nous leur avons demandé quelles étaient ces préconisations. Toutefois, le rapport étant encore sous embargo, nous n’avons pas eu de réponse. Avez-vous des échos positifs sur ce pourcentage d’application ?

M. Édouard Durand. Il y a donc une formation spécialisée sur le repérage, à moins qu’elle ne fasse partie des douze préconisations qui manquent ; les rendez-vous annuels de dépistage sont donc aussi en place, à moins qu’ils ne fassent également partie des douze préconisations qui manquent ; il en va de même de l’intégration de l’incestuel dans la pratique générale ou du traitement des cyberviolences … Tant mieux ; je ne peux que l’espérer. Mais si c’était le cas, vous le sauriez et vous l’auriez voté. C’est l’une des choses que l’on m’a dites pour mettre fin à mes fonctions : « Si vous restez, vous allez faire d’autres préconisations. » Et il y en a d’autres à faire, car il faudrait être bien présomptueux pour prétendre que le travail est terminé.

J’ai quelques réserves s’agissant des juridictions spécialisées. Le juge des enfants est un juge spécialisé. Le juge aux affaires familiales est un juge spécialisé. La section des mineurs du parquet est une section spécialisée. Les juges d’instruction sont spécialisés aussi. Parle-t-on d’une juridiction spécialisée au sens où elle est la seule à s’occuper de ce contentieux ou au sens où elle est spécialiste de ce contentieux ? Ce sont deux choses différentes. J’aurais tendance à dire que vous avez raison, madame la présidente : il faut des spécialistes, même si le dispositif n’est pas spécialisé. Ce sont les personnes qui le mettent en œuvre qui doivent être spécialistes. Ne raisonnons pas par dispositif ; raisonnons par finalité. Quand bien même on dirait de moi que je suis un spécialiste de ce contentieux, je vous supplierais que la loi ne laisse pas l’arbitraire entre mes mains. C’est la loi qui doit l’être par une législation impérative : à partir du moment où la loi sera spécialisée, je vous garantis que l’action des professionnels sera plus appropriée.

Mme la présidente Maud Petit. Vous avez souligné plusieurs fois l’importance d’une loi plus impérative. Cela n’entre-t-il pas en contradiction avec le principe de liberté d’interprétation du juge ? Je vous pose la question de manière innocente.

M. Édouard Durand. Je vous répondrai d’une manière tout aussi innocente. Vous avez raison, jamais aucune situation humaine ne se résoudra dans un article de loi, mais il ne doit pas être possible de ne pas appliquer une loi. Si l’on considère que l’on doit tenir compte d’un facteur de risque aussi important que 6,5 fois plus de risques d’inceste dans les cas de violences conjugales, il devrait être illégal de laisser un enfant entre les mains d’un violent conjugal. Ce n’est pas une question d’interprétation. Il resterait la qualification juridique des faits, mais celle-ci peut et doit emporter des conséquences extrêmement précises.

Mme Florence Herouin-Léautey (SOC). Voulez-vous dire que, dans une fratrie où un enfant signale des violences sur lui, il serait criminel de laisser ses frères et sœurs avec le parent en question ?

M. Édouard Durand. Je suis d’accord avec vous, madame la députée : il serait criminel de ne pas protéger les autres enfants d’une fratrie quand un enfant dénonce des violences.

Mme Ségolène Amiot (LFI-NFP). Serait-il pertinent d’anticiper des dispositifs pour les enfants à naître d’un violent conjugal ou d’un agresseur sexuel, par exemple en prévoyant des dispositifs prénuptiaux afin d’éviter qu’un enfant naisse au sein d’un foyer violent ?

M. Édouard Durand. Les juges des enfants interviennent pour les enfants dès leur naissance. Il est donc possible de statuer dès la naissance pour la protection d’un enfant et sur les modalités d’exercice de l’autorité parentale. Cela dit, l’une des préconisations de la Ciivise, que vous avez dû voter, est l’interdiction à reconnaissance d’un enfant issu d’un viol par le violeur. Cela permet vraiment d’anticiper la naissance et les crimes.

Mme la présidente Maud Petit. Il m’a été suggéré par certaines personnes proches des ministères – celui de la justice en particulier – que, face à des situations parfois incompréhensibles de classement sans suite, il faudrait accompagner les parents protecteurs pour porter plainte contre la France car, plus la France sera condamnée par les instances suprêmes européennes, plus elle se saisira du sujet avec sérieux et gravité. Quelle est votre réflexion sur ce sujet, si vous en avez une ?

M. Édouard Durand. Oui, en ce que ces mères sont dans une situation inextricable qui est un piège : « Vous m’avez dit de protéger mes enfants et, maintenant que je l’ai fait, vous me le reprochez. » Ces personnes utilisent toutes les voies de recours. C’est la raison pour laquelle elles ont contacté la Ciivise lors de l’ouverture de l’appel à témoignages, en se disant qu’elles y trouveraient peut-être le moyen de protéger l’enfant. J’ai eu des médecins en pleurs au téléphone, des pédopsychiatres désespérés qui me demandaient ce qu’ils pouvaient faire. Le système se retourne contre l’enfant avec, parfois, un expert ou un enquêteur qui dit, devant le pédopsychiatre habituel de l’enfant : « C’est toujours comme ça avec les adolescents. » Et le pédopsychiatre de répondre : « Mais enfin, elle a six ans ! » Comment peut-on passer dans une autre réalité ? Mais, avant que ces recours ne deviennent indispensables, vous aurez fabriqué une législation plus impérative.

M. Christian Baptiste, rapporteur. Avant de vous poser une dernière question, permettez-moi de vous remercier pour la transparence et la pertinence de vos réponses. L’objectif de la commission d’enquête est de regarder la réalité en face. Non seulement vous la regardez, mais vous la vivez et vous nous la faites partager. Nous avons bien compris qu’il nous incombait la responsabilité d’améliorer la loi. La justice n’est juste que si la loi est juste. Cette responsabilité nous honore et, avec nos collègues, j’espère que nous prendrons toutes les dispositions pour faire en sorte que la loi soit pertinente par rapport à la réalité.

Ma question est la suivante : faut-il un référentiel obligatoire pour les expertises judiciaires ?

M. Édouard Durand. Il faut renforcer chaque maillon de la chaîne pour qu’il soit plus solide, plus fiable, plus conforme à l’exigence que vous allez prescrire par la loi que vous allez voter et par les politiques publiques que vous allez énoncer. On pourrait par exemple décider que, dès lors qu’il s’agit d’expertiser un enfant, il faut être psychologue pour enfants ou pédopsychiatre et avoir une clinique de l’enfance. On ne peut pas être spécialiste en tout. Je crois que c’est Ionesco, dans La Leçon, qui fait dire à un protagoniste qu’il a un « doctorat total ». Mais il y a peu d’élus… Il faut également un cahier des charges pour vérifier que l’on n’utilise pas des concepts invisibilisateurs de la violence. C’est bien le moins.

Le champ des possibles est immense. Je ne dis pas que vous devez m’ôter toute responsabilité par une législation plus impérative. Mes scrupules et mes insomnies resteront aussi graves et longs, parce qu’il y a bien des choses à décider. Mais pas tout ; pas le réel. Je n’ai pas prise sur le réel. En énonçant un jugement, je n’énonce pas une vérité, je démontre ma capacité à m’en approcher plus ou moins. Pour ce qui est de la transparence, monsieur le rapporteur, j’espère avoir été fidèle au serment que j’ai prêté devant vous.

Mme la présidente Maud Petit. Nous arrivons au terme de cette longue audition de plus de trois heures. Au nom de mes collègues, monsieur le juge, je vous remercie infiniment du temps que vous nous avez accordé et des réponses que vous nous avez apportées qui, à n’en pas douter, nous permettront d’avancer sérieusement sur le sujet.

Néanmoins, par précaution, je préfère ne pas laisser entendre aux personnes qui nous écoutent, en particulier aux victimes et aux parents protecteurs – qui sont aussi des victimes –, que nos travaux seront automatiquement suivis d’une loi. Cette commission d’enquête si importante arrive tard, trop tard peut-être, puisque nous sommes quasiment en fin de législature. Mais elle ne restera pas sans suite et, chacun à notre niveau, nous utiliserons ses préconisations pour faire avancer la loi – si ce n’est pas dans l’immédiat, ce sera demain.

*

*     *

  1.   Audition conjointe, ouverte à la presse, de Mme Hélène Romano, psychothérapeute, docteure en psychopathologie, docteure en droit privé et sciences criminelles, et de Mme Eugénie Izard, pédopsychiatre, présidente du Réseau de professionnels pour la protection de l’enfance et de l’adolescence (Reppea) (1er avril 2026)

Mme la présidente Maud Petit. Je souhaite la bienvenue à Mme Hélène Romano, docteure en psychopathologie, docteure en droit privé et sciences criminelles, et à Mme Eugénie Izard, pédopsychiatre et présidente du Réseau de professionnels pour la protection de l’enfance et de l’adolescence (Reppea). Madame Romano, je crois comprendre que vous êtes par ailleurs concernée à titre personnel par le sujet qui nous occupe. Vous pourrez bien sûr évoquer votre situation personnelle si vous le souhaitez, afin d’éclairer nos débats.

L’article 6 de l’ordonnance du 17 novembre 1958 relative au fonctionnement des assemblées parlementaires impose aux personnes entendues par une commission d’enquête de prêter le serment de dire la vérité, toute la vérité, rien que la vérité.

(Mme Hélène Romano et Mme Eugénie Izard prêtent successivement serment.)

Mme Hélène Romano, psychothérapeute, docteure en psychopathologie, docteure en droit privé et sciences criminelles. J’exerce en tant que psychothérapeute spécialisée dans la prise en charge des blessés psychiques, tout particulièrement des enfants, et en tant que chercheure. Mon propos se fonde sur une pratique clinique de plus de trente ans. Mes deux doctorats, en psychopathologie et en droit privé et sciences criminelles, me permettent de porter un double regard, à la fois sur ce que peuvent vivre mes patients et sur les réponses institutionnelles.

J’aborderai trois points essentiels.

Premièrement, qu’est-ce qui a évolué ? D’abord, c’est qu’on parle de l’inceste. On ne le nomme pas forcément, mais on en parle. Quand j’ai soutenu ma thèse sur les violences sexuelles, en 2003, c’était un non-sujet. On n’en parlait strictement pas. Et puis il y a eu des mobilisations importantes – avec les travaux de la Ciivise (Commission indépendante sur l’inceste et les violences sexuelles faites aux enfants), les médias, etc. –, mais le chiffre de 5 à 10 % des enfants victimes d’inceste dans la famille, quel que soit le milieu social, reste d’une stabilité consternante. Dorothée Dussy le rappelle dans tous ses travaux : l’inceste n’est pas conjoncturel mais structurel. Il ne s’agit pas d’une accumulation de faits divers mais de quelque chose de systémique et de très organisé, ce qui permet de comprendre pourquoi on ne protège pas les enfants.

Sur tous les chiffres qui ont déjà dû vous être rapportés sur l’inceste, je n’en retiendrai que deux. Seuls 8 % des enfants qui ont parlé sont protégés : la protection est extrêmement rare. Et six professionnels sur dix ne protègent pas les enfants qui révèlent des violences, pour différentes raisons.

Lorsqu’un parent est le premier dépositaire de la parole de son enfant, ou qu’il est témoin de comportements sexuels de son enfant – il y a déjà un impact traumatique : c’est très violent d’entendre son enfant, de le voir avoir des comportements sexualisés –, il est exceptionnel que le parent le protège. Il serait donc d’autant plus important de prêter attention aux parents qui le font.

Deuxièmement, vous vous interrogez sur la place de la parole de l’enfant. Ce que je constate, c’est une défiance à l’égard de la parole des enfants victimes et, depuis plusieurs années, la construction d’une idéologie du doute, par principe. On assiste à une véritable institutionnalisation du doute. La défiance des adultes à l’égard de la parole des enfants n’est pas nouvelle, quel que soit le sujet. Ce qui est spécifique aux enfants victimes de violences sexuelles, c’est que la majorité ne parle pas.

Un enfant victime d’abus ne parle pas. Il y a tous les bébés, qui n’ont pas accès à la parole ; les enfants handicapés – il ne faut pas les oublier. Il y a surtout le contexte de terreur dans lequel l’auteur place l’enfant, le fait qu’il lui dise : « On ne te croira jamais », la pression qu’il y a au sein des familles, la honte, la culpabilité, la confusion dans laquelle l’auteur peut le placer. Tout cela réduit l’enfant à l’état d’objet ; or un objet, ça ne parle pas. Il est donc exceptionnel que les enfants victimes parlent, qu’ils dénoncent. Ils peuvent manifester par leur comportement des troubles, mais cela reste rare. D’où la nécessité de former – nous y reviendrons.

Quand l’enfant parle malgré la difficulté, qu’il manifeste des troubles, mais que ces violences, et sa parole, sont niées – c’est-à-dire quand on lui dit : « Tu te tais, tu ne parles plus, tu retournes chez la personne que tu mets en cause » –, aux troubles post-traumatiques complexes liés à la pathologie des enfants victimes d’abus sexuels s’ajoutent des troubles post-traumatiques spécifiques liés aux violences judiciaires et institutionnelles subies. Il est capital que votre commission en ait conscience. Nous pourrons l’expliciter par la suite.

Troisièmement, il est très important de le souligner, l’affaire d’Outreau a eu une incidence dramatique sur l’attention, ou l’inattention, portée à la parole des enfants. C’est lié notamment à la spectacularisation orchestrée par certains avocats de la défense, qui ont su, avec un talent remarquable, user de ces dérives sémantiques perverses, que nous connaissons bien, qui conduisent à inverser les culpabilités.

Ils ont érigé les enfants d’Outreau en menteurs, notamment en recourant à un psychiatre d’adultes qui n’avait jamais vu ces enfants mais qui a, avec une forme d’autorité, suggéré que les enfants étaient par principe des menteurs. Pour ce faire, il a utilisé les mêmes arguments que Gardner qui, dans les années 1970, a conçu le syndrome d’aliénation parentale, et a œuvré toute sa vie pour défendre les pédophiles en recourant à cette notion. Je rappelle seulement que douze enfants d’Outreau ont été reconnus victimes d’inceste, de violences sexuelles, de torture, d’actes de barbarie, de proxénétisme et de corruption de mineurs, et que certains acquittés ont depuis été condamnés pour des faits similaires. Cependant, l’instrumentalisation de ce procès conduit toujours, vingt et un ans plus tard, à dire que les enfants qui révèlent l’inceste sont des menteurs ou, s’ils ne sont pas menteurs, qu’ils sont manipulés, ou les deux : des menteurs manipulés, ça fonctionne aussi.

Le procès en appel d’Outreau est une mystification de la réalité subie par les enfants victimes qui a conduit à opposer une idéologie du mensonge aux témoignages des enfants victimes. Or être dans l’idéologie, c’est être dans une doctrine, avec des principes que rien n’étaye. Premier principe : l’enfant est un menteur. Deuxième principe : même s’il dit la vérité, c’est le premier principe qui s’applique.

Nous exerçons toutes les deux depuis un certain temps ; nous entendons souvent les collègues nous dire qu’ils ont peur de se tromper. Mais ils ont plus peur de se tromper à l’égard de l’adulte mis en cause qu’à l’égard de l’enfant victime, ce qui interroge. Et comme le droit pénal est fondé sur la présomption d’innocence, on en arrive trop souvent à une présomption de mensonge de l’enfant. Par contre, l’adulte, lui, apparaît toujours crédible. Je rappellerai seulement qu’on sait que les adultes mentent, même – droit dans les yeux – quand ils sont auditionnés par une commission parlementaire.

Tant que nous douterons d’abord des enfants plutôt que des adultes, nous continuerons à protéger les agresseurs. Les allégations d’enfant dans les contextes d’abus de violences sexuelles incestueuses sont extrêmement rares. Dans la littérature, études internationales comme francophones, on est entre 2 et 6 % des cas. Et tous les cliniciens-chercheurs qui travaillent sur ce sujet obtiennent les mêmes résultats. Donc l’enjeu, me semble-t-il, n’est pas tant la parole de l’enfant que l’écoute de la parole de l’enfant. Un enfant victime d’inceste ne se résume pas à sa parole. Il faut prendre en compte son comportement, son évolution ; tout ce qu’il ne peut pas dire par des mots mais qu’il dit par son comportement.

Il existe deux écueils, qui sont les deux facettes d’un même mécanisme, fondé sur des croyances plutôt que sur un raisonnement. C’est ce qu’on croit, en suivant une forme d’idéologie : soit les enfants ont toujours raison, tout ce qu’ils disent est vrai, absolument et aveuglément, soit a priori l’enfant ment. Ces deux extrêmes mettent en danger l’enfant, parce qu’on ne l’entend pas à hauteur d’enfant, on ne l’entend pas dans sa réalité. Donc l’enjeu n’est pas de savoir s’il faut croire les enfants sans condition mais de s’assurer que, lorsqu’ils parlent, ils sont protégés et entendus.

Cela m’amène à la question des parents protecteurs, centrale pour votre commission. Ils sont malmenés voire violentés par les décisions judiciaires. La stigmatisation que je décrivais entraîne une forme de glissement – l’enfant ment – et une mécanique implacable se met en place, qui se répète. Je vais parler de la mère parce que le parent protecteur est très majoritairement la mère. C’est ce que je constate dans ma pratique psychothérapeutique : j’ai majoritairement des mères et quelques pères – il est important de le dire. D’abord, la mère est disqualifiée : elle est fatiguée ; si l’enfant est jeune, elle a un baby-blues ; elle est « trop fusionnelle, trop proche de son enfant ». Puis, si ça ne marche pas, elle est « déprimée » ou en burn-out parental. Cela conduit à des biais de confirmation : au bout d’un moment, la mère est tellement épuisée que son comportement vient confirmer les accusations dont elle est l’objet. Troisième étape : la mère est accusée d’être mythomane, psychiquement instable, paranoïaque. Là encore, ce raisonnement finit par produire sa confirmation : elle se défend, elle se défend – elle est vraiment paranoïaque.

Ou alors, autre étape, la mère présente un syndrome d’aliénation parentale (SAP). Vous le savez, ce syndrome n’est pas reconnu comme tel. La notion, créée par un pédocriminel notoire, Gardner, est utilisée dans la défense de parents mis en cause, et qui présentent souvent un profil très inquiétant de notre point de vue. De multiples résolutions – Parlement européen, ministère de la justice, Assemblée générale des Nations unies, etc. – tendent à proscrire son usage. Pourtant, il continue à être utilisé. Depuis 2013, faute d’avoir été intégré au DSM, le Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux, on voit apparaître le syndrome de Münchhausen par procuration, qui lui y apparait bien, sauf qu’il est dans ce contexte totalement dévoyé. J’ai fait transmettre à la commission un article que j’ai écrit récemment avec le professeur Hayez sur le sujet, établissant que le syndrome de Münchhausen par procuration est utilisé quand les professionnels ne veulent pas voir les violences incestueuses. Petite subtilité, au cas où cela ne suffise pas : on invoquera le conflit parental. Or ce dernier terme est employé avec des confusions constantes, qui conduisent entre autres à invisibiliser les violences intrafamiliales : le conflit, ce n’est pas les violences.

Ce sont toujours les mêmes étapes. Ce processus se retrouve systématiquement, comme un scénario pré-écrit, un piège mortifère, qui se poursuit par des représailles sur la mère, par des représailles dans les soins – nous ne sommes pas autorisés à prendre en charge ces enfants-là. De plus, les professionnels qui, comme le docteur Izard, moi-même et d’autres collègues, essaient de prendre en charge les enfants concernés sont invalidés. Cela se traduit par le placement de l’enfant en foyer ou en famille d’accueil, ou chez le parent auteur. Il est important d’éviter les clivages. Il y a des professionnels remarquablement protecteurs, des magistrats éminemment attentifs, mais il y en a d’autres qui ne veulent pas voir l’inceste.

Qu’est-ce qui explique cette dérive ? Il existe de multiples hypothèses ; j’en avancerai deux.

Pour un parent protecteur déjà, croire son enfant, voir son enfant, protéger son enfant, c’est traumatique. Un enfant qui vous dit : « J’ai sucé le zizi de papa. Il y a des poils, ça pique. Il m’a mis le doigt dans les fesses » ou qui va tout à coup mimer ça, c’est d’une violence indicible.

L’inceste fonctionne grâce au secret, au huis clos. Donc quand l’enfant parle, il essaie de se dégager de cette glu psychique dans laquelle il est, et quand le parent protecteur brise le huis clos en dénonçant ce que l’enfant a dit, en protégeant l’enfant par sa dénonciation, il transgresse le fonctionnement de l’inceste, il transgresse la transgression.

L’une des difficultés, pour le professionnel, réside dans le fait que croire le parent protecteur, c’est admettre qu’il y a de l’inceste. Or quelquefois, par exemple s’agissant des familles aisées, cela heurte sa propre représentation. Il lui faut admettre que la famille n’est pas toujours un lieu protecteur, que des violences absolument innommables et indicibles peuvent être commises par une figure d’autorité. Cette réalité se heurte à la culture familialiste française, en particulier à toutes ces croyances patriarcales qui interdisent de désacraliser la figure paternelle – une sorte de pacte dénégatif.

Ainsi, on peut faire l’hypothèse que les notions d’aliénation parentale, de syndrome de Münchhausen par procuration, de conflit parental et autres constituent une sorte de mécanisme de défense sociétal pour maintenir coûte que coûte la sacralité de la famille. Cela aboutit au déni de l’inceste, avec des réflexions comme : « C’est quand même ton père. » Même quand le droit de visite du père est suspendu, les enfants sont contraints à un droit de visite médiatisé – « C’est quand même ton père. »

La deuxième hypothèse, que le docteur Izard développera davantage, s’inscrit dans la continuité de la première. Il s’agit d’une forme de contamination psychique qui fait fonctionner des professionnels, quels qu’ils soient, selon la même logique que les auteurs d’inceste. J’assure des supervisions : il est impressionnant de voir que, à un moment donné, les membres de l’équipe de l’AEMO (assistance éducative en milieu ouvert), comme certains professionnels qui interviennent dans d’autres dispositifs, fonctionnent comme l’auteur.

Ce n’est pas forcément que les professionnels ne veulent pas savoir, mais, psychiquement, ils n’y ont pas d’accès, il y a quelque chose qui bloque, qui contamine. « J’entends des choses horribles, je vois des comportements épouvantables, ce qui veut dire que cet enfant a été victime de violences sexuelles » : ça, c’est juste impensable. « Cet enfant me fait comprendre que c’est un de ses parents » : c’est doublement impensable. « Et puis, ce parent qui est mis en cause, il est gentil, il est charmant. » Car ils sont très séducteurs, ces pères, ou ces mères. Ils vont très souvent avoir une communication que nous qualifions d’abusive, par leur façon de parler, de présenter, de donner des explications abracadabrantesques. Certains professionnels sont comme contaminés par des auteurs redoutablement persuasifs, manipulateurs, et qui bénéficient, de ce fait, d’une protection implicite.

Pour conclure, il est vraiment important de comprendre que, dans la vie d’un enfant, l’inceste, ça détruit le corps, ça ne se répare pas, ça détruit l’identité. C’est un crime identitaire ; c’est un crime filial. La filiation est au cœur des violences incestueuses – c’est leur spécificité. Dans l’inceste parental, la question de la filiation est absolument présente. Et les parents dépositaires, qui essaient d’être protecteurs, se trouvent face à un constat : ils ne sont pas protégés. Le parent n’est pas protégé ; l’enfant n’est pas protégé. On est dans une logique systémique ; tant que les mécanismes à l’œuvre ne seront pas transformés, on ne pourra pas faire évoluer ces situations. Or cela nécessite de sortir du déni. On parle de l’inceste ; on ne le nomme pas. Sortir du déni implique de reconnaître que la famille n’est pas toujours un espace protecteur. Cela nécessite que notre société accepte de faire face à cette réalité : l’inceste répond avant tout à une logique de domination masculine dans la famille et, en particulier, sur le corps de l’enfant. Notons que la notion de domination n’apparaît pas dans la définition du code pénal.

L’inceste, c’est avant tout cet abus sur le corps, un abus de pouvoir d’un adulte censé protéger l’enfant. Sortir du déni de l’inceste nécessite que l’enfant ne soit pas utilisé comme réparation du parent. Or c’est le paradigme français : dans toutes les mesures, visites médiatisées et autres, l’enfant est utilisé pour réparer le parent. Les droits de visite imposés à l’enfant sont, dans ces situations-là, des vrais forçages de lien. Il n’a plus de vie : le samedi, il ne va pas à son foot, pas à ses activités, il a cette visite imposée. Le père mis en cause comme auteur, lui, vient s’il veut. Et lui n’a pas besoin de soins psys avant de venir, tandis que l’enfant est contraint de recevoir tous ces soins. Donc on utilise l’enfant pour réparer le parent. Et ça, il faut absolument que ça change.

Sortir du déni de l’inceste exige aussi de se dégager de l’idéalisation du lien familial et de la coparentalité. Il n’y a pas de coparentalité possible ni pensable dans les situations d’inceste. Il faut comprendre que pour l’enfant qui a déjà tellement souffert, pouvoir se restaurer psychiquement – parce qu’on ne répare jamais les violences incestueuses –, nécessite de se construire hors de ce fameux lien idéalisé – la coparentalité –, avec d’autres ressources.

Mais comment le système judiciaire, le système institutionnel, peuvent-ils entendre ces enfants victimes d’inceste, quand la coparentalité est au centre des dispositifs ? « Coparentalité », c’est le mot à la mode ; il est partout, partout, partout. Mais il n’y a pas de coparentalité dans l’inceste : ce n’est pas possible. Pourtant, c’est la logique des dispositifs de protection de l’enfance. Tant que ces logiques institutionnelles dureront, qui reposent sur l’idéalisation de la coparentalité, on renforcera la dynamique incestueuse. Il faut en avoir conscience dans l’élaboration des mesures.

Si l’on veut réellement protéger les enfants victimes d’inceste, il s’agit de protéger l’enfant avant de protéger la famille. Il faut changer le paradigme. Il ne sert à rien de parler des besoins de l’enfant, de l’intérêt de l’enfant, tant que la famille prime, que la coparentalité prime. Un enfant a besoin de ses parents aimants pour grandir. C’est important pour l’enfant qu’on soutienne des parents en carence éducative qui ont agressé mais qui sont dans une démarche authentique de réflexion sur les actes qu’ils ont commis – c’est quand même rare –, mais l’enfant ne doit pas être l’objet de ce travail. Il faut protéger l’enfant avant de protéger la famille et la coparentalité. C’est indispensable, et on en est très loin.

Tant que notre société fera l’impasse sur la réalité de la domination, de la sacralisation de la domination sur le corps de l’enfant, qui autorise l’inceste ; tant qu’on gardera ce paradigme selon lequel c’est à l’enfant de réparer l’adulte ; tant qu’on idéalisera la coparentalité à tout va, y compris dans l’inceste, le déni de l’inceste persistera, le déni du vécu des enfants victimes persistera, le déni de la place des parents protecteurs persistera.

Le changement de paradigme est possible. Pour cela, l’initiative de votre commission d’enquête est essentielle. Je pense aussi au journaliste Jacques Thomet, qui a largement donné l’alarme sur ce qui se passait, en travaillant sur la situation de mères protectrices mises à mal par des décisions de justice.

Il ne s’agit pas de diaboliser ni de disqualifier les uns et les autres ; je ne suis pas dans cet esprit de clivage ; j’ai tâché de vous montrer que j’essayais de comprendre. Il y a des choses qui permettent de comprendre. Mais on a beau comprendre, la logique même du système français de protection de l’enfance est fondée sur la protection de la famille, non sur celle de l’enfant et ça, c’est absolument épouvantable.

On ne répare pas une enfance qui a été fracassée par l’inceste. On apprend, on essaie – en tout cas, c’est notre travail de thérapeute. Les professionnels, comme les éducateurs, qui interviennent au quotidien auprès des enfants, essaient de leur permettre de survivre à ces violences-là. Mais permettre à l’enfant de survivre à des violences incestueuses, ce n’est pas l’amputer de son parent protecteur. Quand on ampute l’enfant du parent protecteur, quand on dénie les violences qu’il a subies, on renforce d’autres violences et on crée d’autres traumatismes.

Les enfants ne guérissent jamais du silence des adultes et de leur abandon. Un enfant qu’on ne croit pas, un enfant qu’on ne protège pas, c’est un enfant qu’on tue.

Mme Eugénie Izard, pédopsychiatre. Merci de me donner la parole sur les violences sexuelles incestueuses sur les enfants, sujet dont je m’occupe depuis plus de vingt ans. Dans ce domaine, il est vrai, les défaillances institutionnelles ont encore des conséquences graves en matière de protection.

Les éléments que je vais vous présenter sont issus de mon expérience professionnelle, mais aussi des données scientifiques disponibles. Elles mettent en évidence non des dysfonctionnements isolés mais un problème structurel majeur dans le traitement des violences sexuelles incestueuses en France – c’est bien pourquoi cette commission a été créée.

Je centrerai mon propos sur trois points essentiels. Les enfants victimes ne sont ni crus, ni protégés. L’absence de méthodologie et les biais de raisonnement conduisent à des décisions erronées et, de ce fait, empêchent de protéger les enfants. Les médecins sont entravés, pour protéger les enfants, par le fonctionnement de l’Ordre.

Sur le premier point, je rappellerai d’abord quelques chiffres ; sans ambiguïté, ils parlent d’eux-mêmes. Chaque année en France, 160 000 enfants sont victimes de violences sexuelles, 80 % d’entre elles sont incestueuses, mais on compte seulement quelque 1 000 condamnations par an. Nous sommes donc face à un système qui, de fait, maintient l’impunité des agresseurs.

Moins de 5 % des allégations sont fausses, mais 95 % des procédures sont classées sans suite. Si le système fonctionnait correctement, ce devrait être exactement l’inverse.

Seulement 8 % des enfants qui parlent – or ils sont peu nombreux – sont crus et protégés. Cela signifie concrètement que la grande majorité des enfants qui parlent ne sont ni entendus ni protégés.

Dans ce contexte, que se passe-t-il ? Les enfants sont remis chez le parent qu’ils ont pourtant désigné comme agresseur ; les parents protecteurs – la mère dans la grande majorité des cas d’inceste, puisque 95 % des auteurs sont des hommes – sont alors poursuivis, disqualifiés, voire privés de leurs droits. C’est ce que nous constatons au quotidien. Nous sommes là face à une inversion complète de la protection des enfants et des culpabilités. Un tel renversement ne peut être qualifié que de pervers.

Pourquoi ces enfants ne sont-ils pas crus ? La question centrale est là. Pourquoi, malgré des chiffres aussi clairs, la parole de l’enfant est-elle si peu prise en compte ? La réponse tient principalement en deux éléments : les influences idéologiques qui visent à protéger les agresseurs, la principale étant le syndrome d’aliénation parentale – Hélène Romano vient de vous en parler – ainsi que les biais de raisonnement et l’absence de méthodologie pour évaluer la parole de l’enfant. De plus, les évaluations sont faites par des professionnels insuffisamment qualifiés dans ces domaines pourtant très spécifiques.

Les biais de raisonnement existent parce que, la plupart du temps, notre pensée fonctionne de manière automatique. Elle n’analyse les situations qu’en fonction des croyances, des stéréotypes et des peurs déjà installés, préprogrammés, dans notre psychisme – et souvent faux. Parmi ces croyances, on l’a vu, il y a le fait que les enfants mentent, que les mères sont manipulatrices. Il y a aussi toutes celles qui nous arrangent, notamment celle qui veut que l’inceste n’existe pas ; elles nous protègent de certaines souffrances. Finalement, cette pensée automatique empêche toute analyse objective ou rationnelle.

De manière quasi incontrôlable, les êtres humains tentent de faire correspondre ce qu’ils ont en face d’eux à leurs croyances et à leurs stéréotypes, bien ancrés dans leur psychisme. Alors qu’ils devraient faire le contraire, s’ils utilisaient une pensée rationnelle. Donc nous interprétons le monde en fonction de nos croyances. Seules certaines personnes, qui ont pu développer une expérience dans un domaine bien précis, avec un feedback expérientiel très important qui leur a permis de réajuster leur analyse intuitive, peuvent prétendre acquérir des compétences dans ces domaines et tenter de voir avec plus d’objectivité la réalité.

Dans la majorité des cas, on ne peut donc accorder le moindre crédit à une analyse qui ne repose pas sur une méthodologie précise. Il faut faire un effort pour procéder à une analyse rationnelle des situations. Or ce n’est possible que si nous utilisons des méthodologies précises. Pourtant, en France, il n’existe aucune méthodologie standardisée pour évaluer la crédibilité de la parole de l’enfant. Les experts, les évaluateurs, travaillent donc sans outils validés, sans formation spécifique, parfois même sans rencontrer réellement l’enfant.

Les études l’ont montré : sans méthodologie, les résultats sont proches de ceux obtenus par le hasard. En d’autres termes, malgré tous les airs sérieux que l’on peut donner à ces évaluations, malgré toutes les procédures relatives à l’inceste, en l’absence d’une méthodologie validée pour évaluer la parole de l’enfant, c’est un peu comme si l’on jouait au chifoumi sur la tête des enfants victimes d’inceste afin de décider s’ils doivent être protégés ou non – malheureusement, ce chifoumi les fait perdre 92 fois sur 100. Or les experts et les évaluateurs qui n’utilisent pas de méthode d’évaluation, qui souvent insuffisamment formés à l’écoute et aux soins des mineurs victimes, ne peuvent pas non plus garantir l’acquisition d’une compétence par l’expérience. Les biais naturels de ces analyses sont donc évidents.

Pourtant, il existe depuis plusieurs années un outil valide : le SVA (Statement Validity Analysis). Grâce à une méthodologie simple, il permet d’analyser la crédibilité de la déclaration d’un mineur préalablement recueillie par la police ou la gendarmerie selon un protocole respectueux et non suggestif, nommé Nichd (National Institute of Child Health and Human Development), lors d’auditions filmées. Cette méthode, validée, est utilisée dans de nombreux pays. Elle repose sur une idée simple : le récit d’un événement vécu ne ressemble pas à un récit fabriqué. La validation dépend de dix-neuf critères. Les trois principaux, indispensables, sont la cohérence du récit, la verbalisation spontanée et une quantité suffisante de détails.

Une petite fille de 5 ans avait ainsi détaillé la façon dont son père, tout nu, s’allongeait sur elle pendant un long moment et l’écrasait. Elle donnait de multiples détails que l’on appelle centraux, c’est-à-dire relatifs à l’agression sexuelle. Elle avait même été capable d’ajouter spontanément, à la fin de l’entretien, ce qu’il se passait quand son père partait, en expliquant : « Après, j’ai le ventre tout rouge et après, je descends mon tee-shirt. » Ces éléments pèsent d’autant plus en faveur d’une déclaration crédible et valide qu’ils sont précis et atypiques. Il y a d’autres critères importants, comme le fait de rappeler une conversation par des dialogues, comme cet enfant qui témoignait : « Oh, il m’a crié dessus et il m’a dit : “Arrête de pleurer !” » On ne retrouve pas ces dialogues dans les discours préfabriqués, qui utilisent principalement des formes narratives. Il y a ainsi dix-neuf critères comme les hésitations, les corrections spontanées, les aveux de trous de mémoire, ou encore le fait qu’un enfant exprime des doutes à propos de sa propre déclaration qui, contrairement aux idées reçues, sont des indices de crédibilité. Une fausse déclaration, en effet, cherche plutôt à masquer tous les manques.

Un récit crédible n’est pas parfait, il contient des incohérences et des hésitations. Tout cela peut s’analyser objectivement en s’appuyant sur la méthodologie du SVA, qui a fait ses preuves et constitue un outil fiable et complet. Or, en France, cet outil n’est pas utilisé et la notion même de crédibilité a été proscrite dans les conclusions de la commission parlementaire constituée à l’issue du procès en appel d’Outreau, une commission parlementaire qui a été instrumentalisée, en particulier par un professionnel dont l’idéologie pro-aliénation parentale est bien connue et qui n’était pas compétent dans le domaine de l’évaluation de la déclaration des enfants. Nous avons donc supprimé, en France, alors que de nombreux pays du monde continuaient de l’utiliser, le seul outil valide qui permettait d’évaluer la parole de l’enfant. Cela a été d’un grand bénéfice pour tous les agresseurs. Dans de telles situations, la parole de l’enfant est le seul élément probant à partir duquel nous pouvons tenter d’approcher la réalité des faits et la vérité judiciaire. Rien d’étonnant, dès lors, à ce que l’on aboutisse à 95 % d’affaires classées sans suite pour infraction insuffisamment caractérisée.

Certaines lois sont problématiques, en particulier la loi sur l’autorité parentale conjointe du 4 mars 2002. Du fait de cette autorité parentale conjointe, on ne peut pas suivre l’enfant quand l’un des parents y est opposé. Or, quand un parent maltraite son enfant, il est assez rare qu’il autorise un suivi chez le pédopsychiatre ou chez le psychologue. Il est, en revanche, absolument nécessaire de créer une ordonnance de protection qui permette à l’enfant qui dénonce des maltraitances ou un inceste d’être protégé rapidement.

Enfin, il y a des institutions qui entravent la protection des enfants l’Ordre des médecins en fait partie, et j’en ai fait suffisamment les frais pour en parler. Contrairement à ce que l’on pourrait penser, le problème de l’Ordre des médecins n’est pas le secret médical. Le problème, c’est l’existence d’une organisation culturelle patriarcale dont les multiples réseaux d’influence empêchent de protéger les enfants. J’ai longuement détaillé ce sujet dans le livre que je viens de publier. Je voudrais détailler ici la façon dont l’Ordre des médecins agit contre la protection des enfants en faisant subir des pressions aux médecins, en les incitant à se taire, en les empêchant d’agir, de protéger les enfants, de les recevoir si les deux parents ne sont pas d’accord et en prononçant des sanctions allant jusqu’à l’interdiction d’exercer la médecine, comme ce fut le cas pour moi, il y a cinq ans jour pour jour, et pour d’autres collègues qui ont voulu signaler des enfants en danger.

Ces sanctions pour des signalements d’enfants en danger ne devraient même pas exister, puisque la loi du 5 novembre 2015 nous dégage de toute responsabilité en cas de signalement fait de bonne foi. Mais l’Ordre bafoue la loi, s’assoit dessus et nous sanctionne quand même pour le contenu de nos signalements en ne tenant pas compte de la loi pénale. Le résultat, c’est que ces sanctions servent d’exemple à l’Ordre pour terroriser et museler tout le reste de la profession des médecins qui, de ce fait, s’auto-censure et ne signale pas.

Ce n’est pas pour rien que, selon une étude parue récemment, seulement 1 % des signalements de violences sexuelles incestueuses provient des médecins – médecins qui, d’ailleurs, ne peuvent même pas suivre ces enfants maltraités. Les enfants ne sont pas protégés. Les médecins sont contraints de se taire ou d’en dire le moins possible et de ne surtout pas mettre en cause les parents, en particulier les pères. Nous sommes face à un phénomène qui est décrit comme une silenciation des médecins par l’Ordre des médecins, une institution pourtant chargée de protéger les plus faibles et les plus vulnérables.

En parallèle, l’Ordre des médecins organise tout un système d’impunité pour protéger des médecins agresseurs et des experts tendancieux, pourtant dénoncés par de multiples patients pour avoir protégé les pères incestueux, que l’Ordre refuse de sanctionner et de poursuivre. Je connais plusieurs situations de ce genre. Pourtant, l’Ordre est informé de faits alarmants : enfants non vus ou très brièvement, entretiens suggestifs, absence d’analyse rigoureuse ou absence de compétence du professionnel, pression sur les enfants, non-prise en compte de la parole de l’enfant, qui n’est même pas évalué. Ils rendent ainsi des rapports biaisés et tendancieux. Ces expertises défaillantes et ces experts tendancieux créent une dérive dangereuse pour les enfants en orientant la décision judiciaire de manière dramatique. Les enfants finissent placés soit chez le père incestueux, soit en foyer. C’est ce que nous constatons dans de multiples dossiers problématiques où les enfants n’ont pas été protégés. C’est aussi ce qu’a dénoncé le rapport de la Cour des comptes de 2019 et le pré-rapport de l’Inspection générale des finances, qui vient de soulever un véritable scandale autour du fonctionnement de l’Ordre des médecins. Quand un enfant parle, il doit être protégé et les médecins doivent pouvoir agir.

Nous formulons plusieurs propositions de réforme afin de restaurer la capacité d’action des professionnels de santé. Il est nécessaire de garantir une immunité disciplinaire effective pour les médecins qui signalent de bonne foi, conformément à la loi du 5 novembre 2015. Il est important de rendre irrecevables les plaintes ordinales visant des signalements effectués dans l’intérêt de l’enfant. Il est important aussi de supprimer l’article d’interdiction d’immixtion dans les affaires de famille au nom duquel nous sommes en permanence sanctionnés. Il est important de rendre obligatoire le signalement pour les médecins. Il faut permettre la transmission directe d’informations au magistrat compétent, que ce soit le juge des enfants, le juge aux affaires familiales ou le juge d’instruction, et à tout professionnel mandaté pour évaluer ces situations afin d’éviter les ruptures d’information entre les professionnels et de permettre une meilleure protection des enfants. Il faut aussi autoriser, à la demande du praticien, l’anonymat du professionnel. Enfin, il faut adapter l’exercice de l’autorité parentale en cas de suspicion de maltraitance de telle manière que les médecins ou les autres professionnels engagés dans le soin puissent assurer un suivi médical et psychothérapeutique sans que le parent mis en cause puisse s’y opposer.

Mme la présidente Maud Petit. Je vous remercie pour ces propos introductifs lourds de conséquences ainsi que pour votre analyse et votre expertise. Nous avons besoin d’entendre cette parole pour mieux cerner le fonctionnement des adultes chargés de traiter ce sujet si délicat.

M. Christian Baptiste, rapporteur. Merci, mesdames, pour vos exposés qui nous éclairent. Je vous ai fait parvenir un questionnaire qui appelle une réponse écrite et je souhaiterais vous poser ici quelques questions plus précises.

Selon vous, comment doit-on appréhender la parole de l’enfant pour qu’elle soit réellement prise en compte ?

Deuxième question, qui a été posée hier au juge Édouard Durand : quelles sont les références et les critères à satisfaire pour répondre aux demandes d’expertise ?

Enfin, en tant que spécialistes, pouvez-vous nous orienter sur cette question fondamentale qui implique l’ensemble des acteurs : comment protéger l’enfant de l’inceste parental malgré le déni, d’autant plus que l’enfant est censé être protégé par ses parents ?

Mme la présidente Maud Petit. Si j’ai bien compris, il s’agit d’empêcher que l’acte incestueux survienne dans la famille en amont de tout traitement judiciaire.

Mme Hélène Romano. C’est une question à laquelle il est difficile de répondre de façon simple. Comment empêcher l’inceste ? L’inceste est structurel dans les sociétés ; il n’arrive pas par hasard. Si l’on pouvait déjà rappeler au quotidien, dans l’éducation des enfants qui deviendront des parents, qu’on respecte le corps de l’autre, qu’on respecte l’intimité et que le corps de l’autre n’appartient pas à qui que ce soit, cela permettrait peut-être de limiter un certain type de passage à l’acte incestueux sur le corps des enfants.

Prévenir l’inceste nécessite aussi de savoir que c’est une réalité structurelle dans tous les milieux et qu’il n’existe pas uniquement sur les plateaux télé. Le père incestueux – et plus rarement la mère incestueuse –, ce n’est pas l’homme patibulaire et effrayant, c’est M. Tout-le-monde qui exerce sur le corps de l’enfant une domination. La logique du parent incestueux, c’est que le corps de l’enfant lui appartient. Il y a une violence coercitive sur le corps de l’enfant. L’enfant est réduit à un objet de jouissance. Quand un parent est mis en cause – dans les rares cas d’inceste où il est mis en cause –, les psychothérapeutes qui les prennent en charge savent à quel point c’est compliqué : il n’y a pas de médicament qui fasse en sorte que cette personnalité, ce mode de fonctionnement s’arrête. Ce n’est pas une maladie.

Mais, avant d’en arriver là, il faudrait déjà que l’on reconnaisse socialement que l’inceste existe. Sinon, comment voulez-vous qu’il cesse ? Il y a un véritable déni autour des parents protecteurs. Comme je vous l’ai dit, dans les très rares cas – 8 % – où le parent protège son enfant, il n’est ni cru ni entendu. J’ai parlé de la to-do list qu’ont certains avocats et que l’on voit dans les procédures. Je vois exactement la même chose dans les travaux de recherche. Toutes ces notions et ces concepts servent à protéger les pédocriminels, à protéger les pères incestueux. Tant que des magistrats, tant que des professionnels de la protection de l’enfance parleront d’aliénation parentale, de mère trop fusionnelle et de troubles induits, comment voulez-vous que l’on pense que l’inceste existe et que l’on protège les enfants ? Tout cela participe à renforcer les dynamiques incestueuses. Ce que je vais dire n’est pas de la langue de bois – mais ce n’est pas non plus ce qui me caractérise : les textes qui existent actuellement en protection de l’enfance facilitent et favorisent les passages à l’acte incestueux plus qu’ils ne protègent l’enfant, de même que l’idéologie sacralisant la coparentalité dans les cas d’inceste.

Si nous voulons que cela cesse, il faut commencer par ne pas mettre en place des dispositifs qui facilitent ces agirs-là. Cela nécessite de former les professionnels. Un enfant victime d’inceste parle extrêmement rarement – 8 % des cas –, et il est protégé extrêmement rarement. Il faut donc entendre l’enfant – pas seulement sa parole, mais aussi son comportement. Je m’occupe beaucoup de bébés abusés pour lesquels il y a un véritable souci car les protocoles utilisés pour évaluer la crédibilité de l’enfant, comme le Nichd et le SVA, reposent sur la parole. Comment évaluer l’enfant quand il ne parle pas ? J’ai beaucoup de petits patients dont l’audition a duré deux minutes, alors qu’on peut évaluer des choses dans leur comportement – je le sais, je suis experte. On a trop souvent des experts qui sont désignés alors qu’ils n’ont jamais eu la moindre pratique psychothérapeutique auprès d’enfants. Ils ne connaissent rien aux troubles évocateurs non spécifiques de l’enfant. Quand on leur demande d’évaluer des enfants victimes, ils vont voir l’enfant trois à cinq minutes et rendre une expertise de quatre lignes. Le magistrat devrait considérer cette expertise comme irrecevable. Il faut solliciter des professionnels qui savent ce que c’est et qui peuvent repérer l’inceste.

Un problème qui conduit à ne pas protéger l’enfant, c’est ce déni sociétal de ce qu’est l’inceste, et l’inversion de la culpabilité. Je donnerai un exemple, qui est le mien. J’ai été victime d’un couple pédocriminel qui était protégé par la paroisse de Créteil. De mes 5 à mes 9 ans, j’ai été violée très régulièrement par ce couple auquel mes parents m’avaient confiée. Mon enfance a été un désastre absolu, dans un environnement qui n’était pas du tout protecteur psychiquement. Par la suite, comme beaucoup d’enfants victimes, je me suis mise avec un homme pervers, particulièrement pervers – les violences ont été qualifiées d’actes de barbarie par les experts. Nous avons eu deux enfants. J’ai été sortie de mon domicile par les forces de l’ordre avec ma petite fille de 6 mois et mon petit garçon de 3 ans. J’ai tout perdu. Je me suis retrouvée hébergée par mes parents, dans un contexte qui n’était pas simple. Mes enfants ont subi des violences de toutes sortes. Il a fallu cinquante et un signalements de professionnels pour que mes enfants soient enfin protégés. Il a fallu dix ans de procédure et de violences judiciaires, avec des décisions hallucinantes – il y a des magistrats qui ont protégé, d’autres qui ont sacrifié mes enfants – et 400 000 euros de frais d’avocat. Ce n’est pas une partie de plaisir, il faut bien le comprendre. En tant que parent protecteur, on n’a plus de vie, plus de santé, plus de quotidien ; au plan financier, on est ruiné. Le lien filial avec les enfants est attaqué, la mère est traitée de tous les noms.

Je donnerai un exemple d’inversion de la culpabilité. Régulièrement, mes enfants revenaient avec des traces de violences. J’allais à l’hôpital – je n’allais plus au commissariat parce qu’un OPJ (officier de police judiciaire) m’avait dit : « Madame Romano, ça ne sert plus à rien de venir. On a des consignes du parquet pour ne plus prendre vos plaintes. » OK. Moi, c’était les soins, que les soins. Un vendredi soir, mon fils, qui était en CE2, est « massacré » par le père à la sortie de l’école parce qu’il ne veut pas rentrer dans la voiture avec sa petite sœur.

Mme la présidente Maud Petit. Quand vous dites « massacré », ce sont des coups ?

Mme Hélène Romano. Oui, des violences physiques. Il a reçu des coups tellement violents que la directrice de l’école, qui fait un signalement au procureur, dit qu’il est « massacré ». Les parents qui sont là interviennent aussi en appelant le 119 : il y aura quatre signalements au 119 auprès du parquet. Ce soir-là, je ne le sais pas, je suis en déplacement professionnel. Je récupère mes enfants le dimanche, une fois de plus avec des traces épouvantables. On termine aux urgences.

Le lundi, appel à 15 heures de la brigade des mineurs de Créteil, qui me dit : « Vous êtes convoquée à 17 heures. » Quand j’arrive à 17 heures, on me dit que je suis mise en garde à vue. On ne me dit pas pourquoi au début. Les règles de la procédure n’ont pas été respectées. Je vais être mise intégralement nue par deux policières qui, dans une vie antérieure, ont dû être kapos sous les nazis, avec des humiliations et une violence indescriptibles. Je fais la photo, les empreintes, tout le bazar… Et, au retour de la salle de garde à vue, les deux officiers de police judiciaire finissent par me dire : « Madame, vous êtes en garde à vue pour dénonciation de délit imaginaire. Vous avez poussé votre fils à être insupportable et, s’il a été frappé par son père, c’est votre faute. » Le père ne sera jamais auditionné. Mon fils a eu un trauma crânien. Un de plus.

Les violences policières existent aussi pour les mères protectrices. Moi, ce sont des violences sexuelles – j’ai mis dix ans à mettre ce mot de « violences sexuelles ». J’ai saisi la Commission nationale de déontologie de la sécurité et l’IGPN (Inspection générale de la police nationale) : les deux rapports ont parlé de violences policières et de détournement de procédure. C’est quand même très grave. J’ai porté plainte ; ma plainte a été classée. J’ai saisi le ministère pour le remboursement de mes 6 000 euros de frais d’avocat : ils n’ont pas été pris en charge, puisque la plainte était classée. Le système, il est là.

Autre exemple, et j’en aurai fini, mais il est important d’en donner car, quand on entend ça, on se dit : « Les mères, elles sont un peu cinglées. » Ça arrange tout le monde mais, dans la réalité, on vit des choses de fou ! Ma petite fille de 18 mois présente un trauma crânien. Le médecin légiste dira : « Embarrure : c’est un enfant qui a été projeté. » Le père va dire : « Elle était au zoo ; le doudou, la glace… Elle est tombée la tête la première, c’est pour ça qu’elle a une embarrure. » Cela ne tient pas, mais la plainte est classée malgré un constat médico-légal. Je ne vais pas présenter ma fille le temps de la procédure. Il faut que les mères protectrices qui ne présentent pas l’enfant le temps de la procédure ne soient pas condamnées. Au commissariat, on nous dit : « – Hein, vous ne déposez pas plainte ? – Bah non, des plaintes, j’en ai déposé ; on me traite de procédurière, j’arrête d’en déposer. – Madame, si vous ne déposez pas plainte, vous êtes complice. – Mais je fais quoi ? – Bah, vous déposez plainte. – Et mes enfants ? – Ne les présentez pas. – Vous me faites un petit mot ? – Y’a pas de petit mot, madame. » Et après, on est poursuivi. J’ai été condamnée au tribunal correctionnel pour trois non-présentations d’enfant pendant la procédure. Quand je passe enfin au tribunal correctionnel, le père est suspendu de ses droits de visite. Il n’a pas été condamné – il a bénéficié, encore une fois, du soutien des réseaux d’influence dont on parle. Mais quand moi je passe devant le tribunal, alors que ses droits de visite sont suspendus pour violences, je suis quand même condamnée. Comment est-ce possible ?

Je donne cet exemple parce que c’est le mien et que je sais de quoi je parle. Mais, dans ma patientèle, dans celle du docteur Izard et au total, il y a des centaines de mamans – ou de pères, mais plus fréquemment de mères – qui vivent le même cauchemar. Entendre son enfant révélé des choses épouvantables est hautement traumatique ; cela peut réactiver des choses. On protège notre enfant. On essaie de faire ce qu’on peut. On est essoré psychiquement, physiquement, financièrement, on perd notre travail, ou on a beaucoup de difficultés au travail parce qu’il faut être disponible pour aller à l’audition, à l’AEMO, etc. Et le système se retourne contre nous. Entendre l’inceste, entendre ces violences faites aux enfants, c’est aussi comprendre que, quand l’un de ces rares parents essaie de protéger son enfant, on n’a pas le droit de le sacrifier.

Mme Eugénie Izard. Vous nous demandez comment protéger l’enfant de l’inceste. Cela renvoie à la manière dont on pense et dont on traite l’inceste dans notre société. La société est prise dans des injonctions paradoxales qui empêchent de penser ces questions-là. La société se structure à partir des lois ; les lois sont là, les interdits sont posés, mais les lois ne sont pas appliquées. En effet 95 % des enfants qui sont victimes d’inceste ne sont pas protégés. Comment la société peut-elle comprendre ce paradoxe et l’intégrer sans devenir schizophrène ? Tant qu’on est dans la non-reconnaissance de ces faits, dans le déni – non pas des chiffres, mais de cette réalité quotidienne et de ce vécu –, on empêche la société de reconnaître l’inceste. On ne peut pas faire avancer la société si on n’applique pas les lois, si on ne reconnaît pas la réalité des faits, si on ne reconnaît pas les enfants victimes. La condamnation des auteurs est une autre question. C’est par la reconnaissance des enfants victimes que la société évoluera. Ce doit être une priorité.

Je sais que mes collègues développeront demain la question des expertises. Il est très important que les experts puissent procéder à partir de méthodologies validées, en particulier du SVA, qui permet, dans un certain nombre de situations, de dire que la déclaration de l’enfant est crédible – je parle bien de crédibilité de la déclaration, pas de crédibilité de l’enfant. Cela permettrait de mettre tout le monde d’accord au lieu de renvoyer parole contre parole, auteur contre victime, enfant contre adulte, dans une configuration où l’enfant est perdant à tous les coups. Il est nécessaire de prendre en compte la parole de l’enfant, mais pas n’importe comment. Une telle méthodologie est nécessaire.

Mme Ségolène Amiot (LFI-NFP). Merci, mesdames, de nous apporter à la fois votre témoignage et votre expertise. Vous avez évoqué beaucoup de choses extrêmement importantes.

J’aimerais revenir sur l’affaire d’Outreau qui, dans la mémoire et dans les médias, a été le lieu d’une inversion de la culpabilité. Ce sont les enfants qui sont devenus les menteurs et les accusateurs alors qu’ils étaient les victimes. Je me demande s’il n’y a pas eu une inversion de la culpabilité non seulement vis-à-vis des agresseurs, mais aussi des professionnels qui ont entouré cette affaire. Est-ce que les enfants ont été correctement entendus – j’entends par là avec méthodologie – et accompagnés par l’ensemble de la chaîne de professionnels qui ont accueilli leur parole, qui l’ont retranscrite et utilisée au cours du procès ? Le procès en appel a révélé ce que l’on a qualifié à l’époque de fiasco judiciaire. Le fait de s’en prendre aux enfants n’était-il pas encore une manière de protéger les adultes, y compris ceux qui auraient dû protéger les enfants ?

Que faut-il retrouver de manière systématique dans l’audition d’un enfant victime ou témoin ? Êtes-vous favorables à un enregistrement audiovisuel systématique ? Quels sont les professionnels qu’il faudrait former aux méthodes que vous avez citées – Nichd, SVA ? Ne faudrait-il pas prendre aussi en charge le psychotrauma des parents protecteurs ?

Mme Hélène Romano. S’agissant de l’affaire Outreau, les parents n’étaient pas du tout protecteurs. Je connais Jean-Luc Viaux et Marie-Christine Gryson-Dejehansart, qui a écrit un ouvrage remarquable sur le sujet, Outreau, la vérité abusée : ce sont des experts remarquables, très expérimentés. Leur travail a été instrumentalisé, c’est tout à fait autre chose. C’était une mystification orchestrée pour empêcher les enfants de parler, si bien que, vingt et un ans plus tard, on continue de penser que les enfants sont des menteurs. Cette affaire a eu des conséquences sur l’accueil de la parole de l’enfant.

Nous l’avons dit toutes deux : il faudrait que les professionnels mandatés pour réaliser l’expertise soient formés. Il n’est pas normal qu’ils n’aient jamais vu un enfant et qu’ils ne connaissent pas la clinique du psychotrauma. Je ne suis plus inscrite sur la liste des experts des tribunaux, mais récemment, une avocate a demandé que je sois réquisitionnée pour une expertise, et la magistrate a refusé au motif que j’étais trop spécialisée. Mais il faut être spécialisé, c’est bien là tout l’enjeu ! On ne se fait pas opérer du cœur par un dermatologue. Il faudrait probablement aussi développer des centres ressources en expertise. Personnellement, je suis très favorable à ce que les expertises que je réalise auprès des enfants soient filmées, ce qui permet de les visionner ultérieurement.

Le docteur Izard l’a dit, tout cela nécessite des professionnels formés, non seulement pour réaliser l’évaluation, mais également dans les foyers, à l’école. En mai, j’interviendrai devant ceux du service de santé scolaire de la mairie de Paris, dans le contexte que vous connaissez, pour les former au repérage des troubles des enfants victimes de violences sexuelles. C’est un sujet qui n’est pas abordé dans le cadre de la formation initiale. Or, par principe, tout professionnel travaillant auprès d’enfants, quelle que soit son activité, devrait être formé à repérer les troubles, à parler à un enfant, à mettre des mots sans induire des paroles. Libérer la parole, nommer, former à ces situations : tout cela dépend d’une décision de l’État. Et, à l’autre bout de la chaîne, il faut que les professionnels réalisant les expertises soient spécialisés.

Je l’ai dit, il est indispensable de prendre en charge le psychotrauma des parents ; actuellement, ce n’est pas le cas. Cela nécessiterait peut-être de disposer de centres de référence pour ces situations. Tout cela, vous avez raison, devrait être une priorité. Pour l’instant, ça ne l’est pas.

Mme Eugénie Izard. Je suis également tout à fait favorable à l’enregistrement audiovisuel des expertises. Cela permettrait d’éviter certains écueils, comme les expertises tendancieuses où l’on suggère des réponses à l’enfant – certains ont même rapporté qu’on leur avait crié dessus et demandé d’avouer le contraire de ce qu’ils étaient en train de dire.

Quant à savoir quels professionnels former à la prise en charge des enfants victimes de violences sexuelles, c’est une question intéressante. Je pense que tous ne peuvent pas l’être, car le sujet est très traumatisant – avant que je développe des armes pour supporter cela, mes premières années ont été très difficiles. Il faut des personnes capables de recevoir cette parole, sans quoi elles s’installent dans le déni pour se protéger de ces souffrances ; des personnes volontaires et suffisamment armées. Il faudrait aussi qu’elles puissent disposer de lieux où parler pour traiter les traumatismes qu’elles-mêmes pourraient développer, parce que ce n’est vraiment pas évident.

Mme Marine Hamelet (RN). Madame Romano, vous avez dit que, aujourd’hui, on protégeait la famille mais pas l’enfant. Pourriez-vous être plus précise ? Cela signifie-t-il qu’il faut extraire l’enfant de sa famille ? Celle-ci n’a-t-elle pas justement un rôle à jouer, dans la mesure où, a priori, tous ses membres ne sont pas maltraitants ? Parfois, les enfants sont placés, mais le système de placement n’est pas parfait et peut conduire à d’autres abus dans les familles d’accueil.

Mme Hélène Romano. J’essayais d’expliquer que, en matière de protection de l’enfant, la priorité est donnée à la coparentalité et à la famille, pas à l’enfant. Ce n’est pas tout à fait la même chose. Le parent protecteur est fondamental pour l’enfant, mais dans la majorité des situations d’inceste, les enfants ne sont pas entendus, pas protégés. Quand ils grandissent, il n’y a plus de famille, parce qu’ils rappellent en permanence les violences sexuelles et la transgression, ce qui n’est pas audible. La famille est fondamentale, mais lorsqu’un crime filial a été commis, il y a peut-être d’autres priorités que ce lien, d’autres ressources. Il faudrait impérativement arrêter de solliciter en priorité le juge des enfants dans le cadre des ordonnances de protection ou de sûreté de l’enfant, car il va placer l’enfant – en foyer ou chez l’auteur des violences. Ce n’est pas du tout la bonne dynamique, mais c’est sa logique de protection. Quand l’enfant dénonce l’inceste, ce n’est pas audible, pas supportable, donc on le fait taire, d’une certaine manière. Il faudrait que le procureur puisse saisir directement le juge aux affaires familiales pour prononcer une garde exclusive au bénéfice du parent protecteur, ne serait-ce que le temps de l’enquête.

Il ne s’agit pas d’invalider la famille : je dis simplement que les mesures actuelles sont pensées pour les familles avant tout, avant l’enfant. Et je pense que ce devrait être l’inverse : l’enfant en premier, la famille après. Les visites médiatisées, le forçage des liens sont des exemples caricaturaux, mais on voit bien que le droit de visite du père ou de la mère prime. Le droit de l’enfant, tout le monde s’assoit dessus : les enfants sont contraints d’aller à ces visites, avec tout ce que cela implique de troubles post-traumatiques et de réactivation permanente. Il s’agit donc de prioriser l’enfant. Il y a tout un travail à faire sur la famille en général, et des professionnels s’y emploient remarquablement, mais aussi pour renforcer le parent protecteur. Lorsqu’on place l’enfant qui a parlé, qui a dénoncé, que le parent protecteur a essayé de protéger, ça l’anéantit. Les enfants sont sacrifiés, c’est un véritable génocide qui est organisé par le système actuel. Il faut arrêter le désastre, donc prioriser l’enfant victime et, inévitablement, le parent protecteur.

M. Arnaud Bonnet (EcoS). Je vous remercie pour vos témoignages, notamment sur l’Ordre des médecins. J’espère – mais je suis confiant – que nous saurons nous en saisir pour formuler des recommandations sans complaisance dans notre rapport. Permettez-moi de vous lire quelques extraits du serment d’Hippocrate : « Au moment d’être admis à exercer la médecine, je promets et je jure d’être fidèle aux lois de l’honneur et de la probité. Mon premier souci sera de rétablir, de préserver ou de promouvoir la santé dans tous ses éléments, physiques et mentaux, individuels et sociaux. […] J’interviendrai pour protéger [les personnes] si elles sont affaiblies, vulnérables ou menacées dans leur intégrité ou leur dignité. […] Reçu à l’intérieur des maisons, je respecterai les secrets des foyers. » Non : il est des secrets que l’on dévoile. Même si le début du texte est très important, il comporte aussi des archaïsmes à dépasser. Il faut que l’on y travaille.

Madame Romano, vous avez décrit deux types de réaction immédiate : le stress dépassé et le stress adapté. Le premier est-il systématique ou est-il possible de l’éviter en mettant en place certaines mesures ? Par ailleurs, que pensez-vous de l’imprescriptibilité des crimes et délits sexuels sur les mineurs ?

Mme Émilie Bonnivard (DR). La parole est finalement le seul élément de preuve dans les affaires d’inceste. Si j’ai bien compris, le SVA est une méthode objectivable qui permettrait d’ériger le témoignage de l’enfant au rang de preuve. Cela serait révolutionnaire, puisque, à l’heure actuelle, on est toujours dans l’impasse du parole contre parole. Pourquoi cette méthode n’est-elle pas utilisée aujourd’hui ? Est-ce à cause de l’affaire d’Outreau ou parce qu’elle ne fait pas l’unanimité chez les professionnels ? Quel est l’avis de la communauté judiciaire et médicale sur cette méthode, qui permettrait d’apporter un élément tangible pour juger, à condition que tous les professionnels y soient sinon formés, du moins sensibilisés ? Je m’interroge aussi sur le risque inverse : quid de l’enfant qui n’aurait pas réussi le test ?

Mme Eugénie Izard. Le SVA peut effectivement permettre de faire de la parole de l’enfant une preuve. C’est une méthode très utilisée en Suisse, où j’y ai été formée. Lors de ma formation, une magistrate nous avait communiqué les résultats d’une étude qu’elle avait menée sur le sujet. Depuis que la méthode a commencé à être utilisée fréquemment, une très large part des magistrats s’appuient sur ses résultats, s’ils sont positifs, pour juger l’auteur des faits – je crois que c’est de l’ordre de 70 %, il faudrait vérifier les chiffres. Le SVA est une expertise qui dure entre trois et six heures, sans l’enfant : elle est fondée uniquement sur l’enregistrement de l’audition des enfants par la police faite selon le protocole Nichd. Elle est composée de dix-neuf critères : dès lors que sept sont positifs, la déclaration est jugée valide. En deçà, on ne peut pas conclure : si l’enfant est trop petit ou trop traumatisé pour parler, ce n’est alors pas suffisamment informatif. Cela ne signifie pas que sa déclaration est fausse, ce n’est pas le but de cette méthode. Mais si on arrive à évaluer correctement la parole des enfants lorsqu’ils parlent, c’est déjà énorme. Ça peut vraiment être un outil très intéressant et probant pour les magistrats.

Mme Hélène Romano. Le SVA ne reste qu’un outil, et on ne peut pas réduire un enfant à un outil. Pour l’enfant préverbal – une population avec laquelle je travaille beaucoup –, par exemple, il ne fonctionne pas.

Le message que nous voulons transmettre, c’est qu’il faut des protocoles d’évaluation pour repérer les troubles psychotraumatiques de l’enfant avant qu’il ait parlé, au moment où il parle, et après. Il y a des enfants qui s’effondrent totalement, d’autres sont en hyperadaptation quand ils sont renvoyés chez le parent auteur des violences, car ils savent qu’il ne sert plus à rien de manifester quoi que ce soit. Cela nécessite une grande finesse clinique de l’évaluation, en particulier pour les tout-petits. Il faut également des protocoles d’entretien et d’expertise. Tous les professionnels intervenant dans la prise en charge psychothérapeutique doivent évidemment être formés, mais il faut aussi former au repérage des troubles tous les professionnels travaillant auprès des enfants – c’était le sens de mes propos –, notamment les personnels de l’éducation nationale et les travailleurs sociaux.

Un mot de l’imprescriptibilité : l’inceste est un crime qui détruit, une bombe à fragmentation dans la vie de l’enfant, pour reprendre une expression que j’ai publiée il y a plus de vingt ans, et reprise par d’autres depuis. Le traumatisme peut ressurgir à tout moment. Il ne se répare pas, il faut vivre avec. On fait ce qu’on peut, mais parfois, c’est compliqué. L’inceste d’un enfant est un crime filial, identitaire : c’est un crime contre l’humanité. Vous avez ma réponse en ce qui concerne l’imprescriptibilité.

Mme Eugénie Izard. Concernant le stress dépassé, la plupart des enfants qui révèlent des violences familiales ou des incestes sont déjà souvent, si ce n’est quasiment toujours, en état de stress post-traumatique. Mais quand ils ne sont pas crus par les institutions, ce stress atteint des niveaux inimaginables. J’ai vu des enfants commencer à avoir des hallucinations. Quand ils commencent à comprendre qu’ils ne vont pas être protégés, qu’ils vont être renvoyés chez le parent qu’ils ont dénoncé, on atteint des niveaux de stress totalement dépassés, et très, très inquiétants.

Mme la présidente Maud Petit. C’est important pour nous de l’entendre, car nous avons besoin de nous rendre compte de l’ampleur du traumatisme chez l’enfant et chez le parent protecteur – la plupart du temps, c’est la mère –, afin, notamment, qu’on ne reste pas sur les qualificatifs de femme hystérique ou folle.

Mme Hélène Romano. Il faut avoir bien conscience que, avant de voir l’expert, l’enfant parle en moyenne une vingtaine de fois – à la maîtresse, à la directrice, à la psychologue de l’école, parfois au psychothérapeute, à un premier enquêteur, puis à un deuxième dans le cadre du Nichd, à l’infirmière d’accueil puis au médecin de l’Uaped (unité d’accueil pédiatrique des enfants en danger), au magistrat, à l’éducateur chargé de l’AEMO (assistance éducative en milieu ouvert), à celui chargé de la MJIE (mesure judiciaire d’investigation éducative). Chaque fois, ils doivent réexpliquer, répéter, et cela réactive le trauma. Or ils y sont contraints, malgré les auditions filmées, qui ont justement été instaurées pour éviter cela – il faudrait d’ailleurs les évaluer, avec tous les enfants qui sont filmés en train d’être agressés, mais c’est un autre sujet. C’est comme si on appuyait en permanence sur la plaie d’un brûlé : il est impossible, ou du moins extrêmement compliqué, de cicatriser. Certains enfants décompensent complètement, d’autres développent des troubles d’hyperadaptation. Ce que nous essayons de vous dire, c’est que le système, quand il ne protège pas les enfants, aggrave dramatiquement leurs troubles. C’est une surviolence.

Mme Perrine Goulet (Dem). J’ai cru comprendre que les modalités de l’ordonnance de protection provisoire que nous proposons de créer dans un texte adopté par l’Assemblée vous conviennent ; j’appelle le Sénat à les reprendre.

Vous avez parlé d’une tolérance sociétale à l’inceste et appelé à former les plus jeunes. C’est tout l’objet des enseignements à la vie affective, relationnelle et sexuelle dispensés dès la maternelle. Mais comment agir dès maintenant, sans attendre que la génération que l’on forme aujourd’hui devienne adulte ? Et pourquoi une telle tolérance sociétale à l’inceste ? Peut-être est-ce aussi de ce côté qu’il faut chercher pour mieux lutter.

Madame Romano, vous avez mené des travaux sur l’inceste entre frère et sœur et sur la parentalité des femmes qui ont été victimes d’inceste. Pouvez-vous nous en dire deux mots ? Même si ces mécanismes ne sont pas directement au centre de nos travaux, je pense qu’il est important que la commission connaisse les effets à long terme de l’inceste sur la future parentalité des enfants victimes et sur les dynamiques familiales, notamment entre frère et sœur. J’ai du mal à imaginer qu’un frère agresse sa sœur sans avoir lui-même été agressé, peut-être par son parent, à un moment ou un autre.

Mme Florence Herouin-Léautey (SOC). Merci pour la puissance et l’authenticité de vos témoignages, qui disent tout le combat à mener contre cette reproduction inéluctable. En novembre, j’ai déposé une proposition de loi visant à créer un crime spécifique d’inceste, car aujourd’hui, dans le code pénal, ce n’est qu’une circonstance aggravante d’un viol ou d’une agression sexuelle. Comme vous, j’ai l’intime conviction que l’inceste est un crime contre l’humanité. Mais en relisant la définition que j’en ai donnée – j’ai repris les éléments de violence, contrainte, menace et surprise – à l’aune des auditions, singulièrement la vôtre et celle du juge Durand, je réalise que je suis passée à côté du sujet. L’inceste a toutes les chances de survenir dans un environnement extrêmement coercitif, dans une relation de domination. En touchant à la filiation, il touche à l’identité. Avez-vous déjà réfléchi à ce que pourrait être une définition juridique de l’inceste ?

Mme Hélène Romano. L’inceste est structurel, Dorothée Dussy l’explique très bien dans ses différents ouvrages, notamment dans Le Berceau des dominations : anthropologie de l’inceste. C’est ce qui, à un moment donné, va structurer la société : le dénoncer vient mettre à mal ce qui participe à ses conditions d’existence mêmes. Il faut donc réfléchir à ses nombreux fondements. Nous pourrons aborder ce sujet dans nos contributions écrites.

Madame Goulet, je souscris à vos propos : au-delà de l’inceste parental, il est important de s’intéresser aux autres situations de violences sexuelles au sein des familles. Précisons d’emblée que, fort heureusement, tous les enfants victimes d’inceste ne sont pas des agresseurs sexuels au sein des fratries et ne deviennent pas des parents agresseurs. Les pères et mères incestueux présentent des profils psychopathologiques extrêmement variables – nous n’en avons pas parlé, mais, là encore, nous pourrons le faire dans notre contribution.

Prêter attention à l’enfant, le croire, le protéger : voilà ce qui participe à éviter que cet enfant, en grandissant, développe des pulsions suicidaires. Même si on ne croit pas l’enfant ou qu’on a du mal à le croire, il faut qu’il se sente protégé.

Mme la présidente Maud Petit. Mais comment peut-on protéger un enfant si on ne le croit pas ?

Mme Hélène Romano. Ce devrait être possible, même si cela semble paradoxal.

Mme Florence Herouin-Léautey (SOC). Cela veut dire que, si on a un doute, on protège, car le doute profite à la petite victime.

Mme Hélène Romano. Exactement. Il y a un enjeu important d’évolution des représentations et des textes. Il ne s’agit pas d’être dans la croyance idéologique, mais davantage dans la compréhension : comprendre l’enfant, ce n’est pas le croire. Les tout-petits ne sont pas toujours très clairs – « papa, bobo, zézette » –, mais même si ce n’est pas clair, même si on ne comprend pas, on protège. La nuance peut paraître ténue mais, pour moi, elle fait toute la protection de l’enfant.

Mme Béatrice Roullaud (RN). Je vous remercie, mesdames, d’avoir mis en lumière ce qui paraît impensable et qui, pourtant, existe. Il fallait que ces exemples soient donnés. La coparentalité est souhaitable, sauf lorsque l’un des parents a exercé des violences sur l’enfant – je vous remercie d’avoir appuyé sur ce tabou.

Lorsque j’étais avocate, je briefais mes clientes à toujours plaider la préservation du lien. L’une d’elles avait été menacée de mort avec une hache devant ses enfants de 3 ans qui s’étaient cachés derrière le canapé. Au juge qui lui demandait si, une fois que son conjoint irait mieux, il pourrait revoir les enfants, elle avait fort bien répondu, sur mon conseil : « Bien sûr ! Moi, je ne veux pas du tout rompre ce lien de coparentalité. » Merci, madame Romano, d’avoir raconté votre propre expérience. Elle permettra à ceux qui nous écoutent de réaliser le nombre hallucinant de classements sans suite.

Pensez-vous que la double expertise, la plainte en ligne – que je réclame depuis le début de mon mandat – et la suppression des aménagements de peine ou du sursis en cas de violences sexuelles seraient utiles ? Serait-il primordial de supprimer le délit de non-représentation d’enfant en cas de suspicion de violences ou de maltraitance ?

Mme Hélène Romano. Être expertisé est extrêmement éprouvant, tant psychiquement que physiquement ; c’est très compliqué. Je ne suis donc pas favorable à la double expertise. Mais si la première est réalisée par une personne qui connaît le sujet, nous éviterons déjà un certain nombre d’erreurs dans la prise en charge de l’enfant. Celle-ci doit être adaptée : on ne fait pas l’expertise d’un enfant de 3 ans à l’heure de la sieste ou du déjeuner.

Je suis en revanche très favorable à l’enregistrement, ainsi qu’à l’instauration d’un collège d’experts, qui analyserait le travail de l’expert. Penser à plusieurs est important, car ces situations indicibles contaminent aussi les professionnels. Il ne faut pas rester seul. Il me paraît indispensable que l’expertise de l’enfant soit réalisée correctement, par un professionnel formé, qui sait ce qu’est un enfant abusé, puis analysée par un collège d’experts, éventuellement en utilisant le SVA ou d’autres méthodologies.

Quant à la loi, il y a effectivement beaucoup à revoir.

Mme Eugénie Izard. Certaines situations sont traitées à peu près correctement. Mais pour les situations les plus complexes ou qui restent problématiques – lorsque l’enfant n’a pas été cru, qu’il continue de se plaindre –, il faudrait un collège d’experts pour essayer d’y voir plus clair et, surtout, de protéger ces enfants qui, de fait, ne le sont toujours pas. C’est ce que nous avions proposé, il y a quelques années, avec le docteur Maurice Berger. J’ai plein de patients dont les enfants, victimes de violences, d’agressions sexuelles, ne sont pas protégés : ils sont placés en foyer, ou renvoyés chez leur parent agresseur. Un collège permettrait peut-être d’y voir plus clair.

Mme la présidente Maud Petit. Merci infiniment pour vos témoignages et vos propos. Même si je ne doute pas que vous y travaillerez très rapidement, il faudrait, idéalement, que vos contributions écrites nous parviennent avant le 22 mai. Peut-être, à cette occasion, pourrez-vous nous en dire plus sur l’évolution des relations entre les enfants et leur parent non-protecteur, ainsi qu’avec le parent qui aurait voulu protéger et qui en a été empêché ? Je pense en particulier à ces mères, trop nombreuses, qui finissent par ne plus voir leur enfant lorsque celui-ci est remis au parent agresseur.

*

*     *

  1.   Table ronde, ouverte à la presse, réunissant les syndicats de la magistrature : Mme Lucia Argibay, secrétaire nationale du Syndicat de la magistrature et Mme Ségolène Marquet, secrétaire permanente ; M. Ludovic Friat, président de l’Union syndicale des magistrats et Mme Stéphanie Caprin, vice-présidente ; Mme Béatrice Brugère, secrétaire générale d’Unité magistrats et Mme Valérie Dervieux, déléguée générale (1er avril 2026)

Mme la présidente Maud Petit. Nous poursuivons nos travaux en recevant les syndicats de la magistrature. Je remercie de leur présence : Mme Ségolène Marquet et Mme Lucia Argibay, membres du Syndicat de la magistrature (SM) ; M. Ludovic Friat, président de l’Union syndicale des magistrats (USM) et Mme Stéphanie Caprin, vice-présidente de l’USM ; Mme Béatrice Brugère, secrétaire générale d’Unité magistrats (UM), et Mme Valérie Dervieux, déléguée générale.

Vous pourrez peut-être nous éclairer sur le sens des récentes circulaires prises par le Garde des sceaux et sur leur possible impact sur le sujet qui nous préoccupe.

Cette audition est ouverte à la presse et retransmise en direct sur le site de l’Assemblée nationale. Avant d’entamer nos échanges, je vous rappelle que l’article 6 de l’ordonnance du 17 novembre 1958 relative au fonctionnement des assemblées parlementaires impose aux personnes entendues par une commission d’enquête de prêter le serment de dire la vérité, toute la vérité, rien que la vérité.

(Mmes Ségolène Marquet, Lucia Argibay, Stéphanie Caprin, Béatrice Brugère, Valérie Dervieux et M. Ludovic Friat prêtent successivement serment.)

M. Ludovic Friat, président de l’Union syndicale des magistrats. Je vous remercie de nous donner la parole et d’entendre nos retours, nos alertes et nos propositions sur un enjeu de société majeur. Nous sommes bien conscients, ici, qu’il nous concerne tous, et d’abord les plus fragiles d’entre nous, à savoir les enfants, mais aussi les enfants que nous avons tous été, tant les conséquences de ces infractions perdurent dans le temps, voire se transmettent de génération en génération.

J’interviens devant vous depuis ma place de praticien. Je n’ai été ni juge des enfants, ni substitut chargé des mineurs, mais comme tous les magistrats – et j’insiste sur ce point –, j’ai souvent été confronté à ces difficultés, que ce soit comme juge d’instruction, juge aux affaires familiales, juge des tutelles ou président de tribunal correctionnel. Avec trente-cinq ans de recul, mon regard et ma pratique ont évidemment changé, tout comme la société, et les outils judiciaires ont évolué. Je ne doute pas qu’elle changera tout autant pour nos successeurs.

Je porte aussi, plus largement, le regard de nos collègues de toutes fonctions, qui nous ont fait remonter leurs observations en vue de cette audition. Je tâcherai d’être synthétique.

Je rappelle que notre organisation syndicale, l’USM, est majoritaire et apolitique ; elle ne soutient aucune idéologie ni aucun parti politique. Je me limiterai aujourd’hui au droit et à la pratique judiciaire, qui en est la déclinaison pratique, n’étant ni ethnologue, ni sociologue, ni psychiatre, ni psychologue.

Il faut être convaincu, et je le suis, que les violences sexuelles, les violences sexistes et l’inceste sont répandus, cachés dans l’intimité des familles, qu’elles soient nucléaires ou élargies. Nous connaissons tous, autour de nous, ou nous avons parfois vécu directement ce phénomène. Sauf à être aveugle et sourd, nous savons qu’il nous entoure. Les juridictions en sont, et c’est heureux, de plus en plus saisies – certains pourraient peut-être dire « pas assez ». Entre 2020 et 2024, le nombre de personnes mises en examen pour viol ou agression sexuelle sur mineur a augmenté de 56 %, avec un taux de réponse pénale de 92 % pour les faits poursuivables qui nous concernent.

La question est donc double, à notre sens : quels moyens voulons-nous collectivement consacrer à ce drame et où les trouver – notamment les moyens budgétaires et humains ? Et quel équilibre construire entre l’efficience de la détection, de la protection des mineurs, de la répression nécessaire de ces faits, et les principes fondamentaux de procédure, dont la présomption d’innocence ?

Le constat général, vous le savez tous, est celui d’une justice française sous tension en raison d’un manque criant de moyens. Je le rappelle systématiquement, car il est important d’en être bien pénétré : la France compte seulement 3,2 procureurs et 11,3 juges pour 100 000 habitants, contre une moyenne européenne de 12,2 procureurs et 21,9 juges. Ce sont les chiffres de la Cepej (Commission européenne pour l’efficacité de la justice). Pour le dire clairement, nous comptons quatre fois moins de procureurs et deux fois moins de juges du siège, mais également de greffiers, que les pays européens comparables. Les conséquences sont connues : des délais inacceptables, une qualité dégradée des procédures et un sentiment de déni de justice pour les justiciables. Ce sentiment, qui est exacerbé pour les violences sexuelles et sexistes ou l’inceste, constitue bien plus qu’un sentiment : c’est une réalité qui sape la nécessaire confiance de nos concitoyens dans l’institution judiciaire.

Notre budget est certes en progression depuis huit ans, je ne vais pas le contester, mais il reste encore insuffisant. Le budget de la justice représente 1,4 % du budget de l’État en 2025, et sur ce total, un peu moins de 40 % sont alloués à la justice judiciaire. Non, la justice n’est pas « réparée », comme a pu le dire imprudemment un antépénultième garde des Sceaux. Elle a besoin de caps clairs quant aux priorités et aux moyens à y consacrer, car tout ne peut pas être prioritaire. À force de multiplier les priorités, notamment par des circulaires parfois communicationnelles, parfois compulsives, émanant de notre administration, plus rien ne l’est, et l’on perd le sens des priorités sur lesquelles concentrer nos moyens limités.

Nous avons, sur le sujet qui nous occupe, quelques pistes ou propositions d’amélioration. Elles sont modestes, mais à l’échelle judiciaire, elles seraient déjà immenses.

Bien évidemment, la priorité doit aller aux moyens humains et matériels. Nos calculs n’émanent pas d’affreux syndicalistes qui se seraient réunis dans une salle obscure, mais d’un groupe de travail mené par la chancellerie, avec les syndicats et les associations professionnelles, qui a estimé qu’il faudrait environ 20 000 magistrats en France pour avoir une justice de qualité. Or nous sommes actuellement 8 500 en juridiction. Traiter les flux est donc à peu près possible, mais traiter les stocks est une mission quasi impossible. Nous sommes tous d’accord que le recrutement de 1 500 magistrats, 1 800 greffiers et 1 200 attachés de justice supplémentaires, prévu par la loi de programmation 2023-2027, est un pas en avant important, et nous vous en remercions, puisque vous votez le budget.

Mais c’est un pas insuffisant face à l’ampleur des besoins. Actuellement, tous les postes vacants ne sont pas comblés, notamment ceux de juge des enfants. Dans le même temps, les priorités – qui sont compréhensibles et entendables – se sont multipliées : les violences intrafamiliales (VIF), le crime organisé, l’audiencement criminel, l’amiable au civil, etc. Néanmoins, à force de courir tous ces lièvres à la fois, on ne sait plus où sont les priorités. Bien évidemment, ce besoin de moyens – et je ne plaide pas que pour ma paroisse – dépasse largement le cadre judiciaire, puisque nous avons besoin de prévention, d’éducatif, de social, de médical, étant entendu que la justice est en bout de chaîne et souvent le réceptacle des échecs précédents.

Concernant le renforcement des outils existants, l’USM est parfaitement favorable à l’extension de la définition de l’inceste aux cousins et cousines. Il est totalement incompréhensible qu’ils y échappent encore, alors que nous visons parallèlement des familles très élargies et sans lien de sang. Nous sommes également favorables à une réflexion sur la création d’une mesure de contrôle judiciaire permettant au juge d’instruction ou au juge des libertés et de la détention de suspendre l’exercice de l’autorité parentale pour les parents mis en examen ou faisant l’objet d’un contrôle judiciaire en attente de jugement. Nous estimons toutefois que cette mesure, assez radicale mais nécessaire pour protéger les enfants, doit être prise soit une fois que les charges sont suffisantes et suffisamment mises en évidence, avec le renvoi devant un tribunal ou une mise en examen, soit si l’on peut garantir que cette mesure ne va pas se perpétuer et perdurer dans le temps, sachant que ces dossiers sont instruits avec les moyens qui sont les nôtres et sur une très longue durée. Une telle mesure ne peut pas se perpétuer dans le temps si l’État n’est pas capable, en contrepartie, d’assurer des investigations rapides.

L’USM est aussi favorable à une réflexion sur l’articulation des pouvoirs – nous avons nous-mêmes parfois du mal à nous y retrouver – entre les juges des enfants et les juges aux affaires familiales (JAF) pour améliorer la protection des mineurs en urgence. La difficulté est d’éviter que le juge des enfants ne devienne un moyen, parfois commode, parfois trop rapide, de contourner le JAF concernant l’exercice de l’autorité parentale. Nous sommes ainsi tout à fait favorables à la possibilité donnée au juge des enfants, s’il est saisi en assistance éducative, de statuer en urgence et provisoirement sur les droits de visite et d’hébergement (DVH), pour éviter de renvoyer les familles devant le JAF. Mais cela doit rester une mesure d’urgence et provisoire, avant un renvoi devant le juge naturel qu’est le JAF.

Nous sommes également favorables au renforcement d’un logiciel de partage de l’information entre les services pénaux et civils, car nous travaillons encore trop souvent en silos. Le logiciel des juges des enfants, par exemple, n’est pas une application web ; il fonctionne avec WordPerfect et est plus ou moins localisé, ce qui ne permet pas de savoir si le parent qui vous fait face fait l’objet d’une mesure dans une autre juridiction. Il est donc essentiel de favoriser le partage d’informations entre les juges des enfants, les juges civils et le parquet. Évidemment, un tel partage d’informations suppose que l’information puisse remonter des logiciels sources et racines vers ce logiciel de partage, car qui dit partage d’informations dit saisine des informations et des données. Encore faut-il avoir, derrière, de petites mains pour pouvoir renseigner ces logiciels. Pour le moment, au niveau de notre ministère, très peu de logiciels communiquent entre eux et peuvent aller chercher la donnée ailleurs, de manière quasi automatique.

Nous sommes également favorables à la promotion de voies alternatives au jugement pénal. Pour nous, la reconnaissance des victimes ne passe pas que par le jugement pénal, qui est parfois déceptif. Une procédure civile pour l’indemnisation des victimes, mais aussi des procédures administratives ou ordinales ont toute leur place pour signifier aux victimes qu’elles ont été entendues, même lorsqu’une procédure pénale n’est pas envisageable.

Sur les enjeux spécifiques de l’inceste et des violences sexuelles sur mineurs, le problème des délais et de la qualité des procédures est central – cela renvoie à la question que vous posiez précédemment sur la protection des mineurs durant les procédures. Un bon nombre d’enquêtes – environ 15 % – portent sur des faits anciens, souvent de plus de deux ans, voire au-delà, ce qui rend l’investigation complexe : les preuves sont dégradées, les témoignages aléatoires, et les services d’enquête préfèrent prioriser les faits les plus récents.

Cela nous conduit à la thématique de l’imprescriptibilité de cette infraction. L’USM y est défavorable. Pour nous, ce ne peut pas être un moyen de pallier la complexité de ces enquêtes. Quelque part, si j’ose m’exprimer ainsi, ce serait vendre du rêve aux victimes que de leur faire croire que l’imprescriptibilité permettra de retrouver des auteurs de violences trente, quarante ou cinquante ans après les faits. D’autant que les réformes successives depuis les années 1990 permettent déjà, dans de nombreux cas, de déposer plainte jusqu’à 48 ans après les faits.

S’agissant de la protection des victimes, nous plaidons pour le renforcement de la chaîne pénale, en multipliant les enquêteurs spécialisés et formés. Je rappelle que nous sortons d’une réforme de la police judiciaire qui, pour nous, fut plus une catastrophe qu’un bond en avant. Ou alors, si c’est un grand bond en avant, c’est le Grand bond en avant à la chinoise des années 1960. Il nous faut des enquêteurs spécialisés, des salles adaptées, et un rôle accru pour les administrateurs ad hoc. De nombreux progrès ont été réalisés depuis une quinzaine d’années, mais ceux qui restent à accomplir sont encore importants.

Nous plaidons aussi pour encourager les dépôts de plainte précoces. Plus les plaintes seront précoces, plus la parole sera libérée, notamment par l’éducatif, plus nous pourrons mener des investigations qui auront une chance d’aboutir sur le plan répressif et pénal.

Nous estimons que les réformes récentes, en ce domaine, n’ont pas porté leurs fruits. Les cours criminelles départementales (CCD), prévues pour juger plus de dossiers, plus rapidement et éviter la correctionnalisation, sont un échec patent sur la question des délais. Si la correctionnalisation a quasiment disparu, les victimes attendent toujours quatre, cinq ou six ans avant le jugement. Un projet de loi est en discussion au Sénat, mais l’on se heurte encore et toujours au problème des moyens. Disons-le clairement : l’on ne fera pas l’économie des moyens pour avoir une justice de qualité.

Nous sommes également assez réservés sur l’ordonnance de sûreté de l’enfant (OSE), telle que proposée dans le cadre de l’ex-loi Sure. Nous estimons en effet qu’elle est en grande partie redondante avec les dispositifs existants, pour peu qu’on ait les moyens humains de les appliquer correctement – et je ne parle pas que de la justice.

Mme la présidente Maud Petit. Pouvez-vous préciser avec quels dispositifs cette ordonnance serait redondante ?

Mme Stéphanie Caprin, vice-présidente de l’Union syndicale des magistrats. Avant de vous répondre, je souhaite simplement présenter mon parcours de magistrate. J’ai été principalement juge d’instruction, notamment à Compiègne, Bordeaux et Pontoise, et également juge des enfants en Normandie.

Les parquetiers ici présents pourront vous exposer en détail les mesures pouvant être prises durant une enquête pénale, comme les interdictions de contact ou de paraître dans un lieu, qui permettent d’éviter d’entrer en contact avec l’enfant. Il y a aussi la possibilité pour le juge aux affaires familiales d’être saisi en référé pour rendre une décision rapidement. La question est surtout pertinente lorsque le juge des enfants est déjà saisi de la situation du mineur, pour éviter de renvoyer la décision au juge aux affaires familiales. Cependant, nous nous efforçons de déconstruire l’idée selon laquelle le juge des enfants devrait être systématiquement saisi dès qu’un enfant est victime. S’il y a un parent protecteur, une décision du juge aux affaires familiales peut suffire à protéger l’enfant, sans intervention du juge des enfants.

Mme la présidente Maud Petit. J’entends donc que vous ne verriez aucun inconvénient à ce que cette ordonnance soit plutôt prise par le juge aux affaires familiales, et que cela vous paraîtrait plus logique que de saisir le juge des enfants.

Mme Stéphanie Caprin. Exactement. L’idée serait plutôt de permettre au procureur de prendre, comme il prend une ordonnance de placement provisoire pour les mineurs en danger, une ordonnance suspendant provisoirement certaines modalités de l’exercice de l’autorité parentale, et de saisir en urgence le juge aux affaires familiales. Celui-ci statuerait alors comme il le fait dans le cadre de l’ordonnance de protection en matière de violences intrafamiliales pour les conjoints, mais en l’appliquant aux enfants. La compétence reviendrait ainsi au juge aux affaires familiales, qui est le juge naturel de l’exercice de l’autorité parentale.

Mme la présidente Maud Petit. Merci pour cette précision. Nous avions besoin de bien comprendre votre propos.

M. Ludovic Friat. S’agissant de la formation et de la spécialisation des magistrats, les violences sexuelles sur mineurs sont bien sûr abordées à l’École nationale de la magistrature (ENM) dans le cadre de la formation initiale, ainsi qu’en formation continue. Ces formations ne sont pas obligatoires dans le cadre de la formation continue, mais en formation initiale, nous passons tous par une série de modules qui intègrent ce sujet.

Ce qu’il faut comprendre, c’est que l’accès à la formation continue, notamment à certains cycles spécialisés à destination des juges des enfants, est limité en nombre de places. De plus, nous sommes confrontés à un réel problème de charge de travail : dans la réalité des juridictions, il n’est pas rare que des collègues renoncent à leur formation, faute de pouvoir quitter leur cabinet. En outre, lorsque vous partez en formation, l’on vous demande souvent de remplacer, à votre retour, les collègues qui vous ont remplacés. L’ENM a une offre de formation très riche, mais il est souvent compliqué de pouvoir s’y consacrer.

Mme la présidente Maud Petit. Faudrait-il donc miser sur la formation initiale ?

Mme Stéphanie Caprin. Je suis moi-même en charge de l’ENM au sein de notre bureau. En formation initiale, la question des violences sexuelles commises sur les enfants est déjà très abordée, il est vrai parmi les nombreux sujets traités en trente et un mois. Je vais peut-être parler un peu crûment, mais dans les premières fois d’une vie professionnelle, certains événements vous marquent : la première fois où l’on voit une autopsie, ou la première fois où l’on voit concrètement des blessures sur des enfants maltraités ou violentés sexuellement. Je peux vous garantir qu’à l’ENM, en formation initiale, avant même d’être au contact des justiciables en juridiction, nous sommes confrontés à ce que sont concrètement un hymen déchiré ou une marge anale abîmée, avec photographies à l’appui. Nous sommes aussi confrontés à des simulations d’auditions d’enfants, accompagnés par des officiers de police judiciaire (OPJ) spécialement formés, où nous nous mettons à la place de l’enquêteur et apprenons à comprendre les techniques d’audition de l’enfant. Ces séances sont filmées et débriefées par ces OPJ spécialisés. Nous suivons tous ces formations dans le cadre de notre formation initiale à l’ENM.

Ensuite, nous effectuons des stages extérieurs, notamment dans les services d’enquête. Il nous est recommandé de passer du temps en brigade des mineurs pour voir comment fonctionne une salle Mélanie et assister – sans intervenir – à l’audition d’un mineur. Nous effectuons également des stages auprès de la protection judiciaire de la jeunesse ou dans des associations. Pour ma part, j’ai réalisé un stage dans un point-rencontre où j’ai observé l’accompagnement du lien entre parents et enfants, notamment les enfants qui avaient un temps été victimes de leurs parents.

Il nous semble donc que l’ENM – qui pourra vous fournir plus de détails – dispense déjà des formations thématiques très complètes dans le domaine. Vous imaginez bien que lorsque l’on voit ce genre d’images, qui restent gravées en mémoire, et que l’on est confronté pour la première fois à ces photographies et à ces témoignages d’enfants, l’on saisit la difficulté et le sérieux de la problématique, ainsi que l’implication qui devra être la nôtre en tant que magistrat ultérieurement chargé de ces dossiers.

M. Ludovic Friat. Comme vous le savez certainement, une mission est en cours sur une éventuelle réforme de l’ENM. L’une des questions posées dans le cadre de cette mission est de savoir s’il faut réduire les trente et un mois de formation actuels, sachant que certains pensent que l’on pourrait être formé en un an, à l’instar des magistrats administratifs. La difficulté est que nous sommes formés à huit métiers différents, qu’il est impératif de connaître pour comprendre leurs interactions. Cela renvoie aussi à la question de savoir à partir de quand l’on doit être hyperspécialisé dans telle ou telle fonction. Actuellement, à l’ENM, après les examens de sortie, l’on choisit un poste et une fonction, avec une préaffectation qui permet de se spécialiser de manière théorique et pratique sur la fonction choisie. Faut-il les renforcer ? C’est une piste, mais il est difficile d’envisager d’aller au-delà de trente et un mois. Si l’on rajoute des formations, il faudra en enlever ailleurs. C’est une question d’équilibre.

Concernant l’absence de référents inceste en juridiction, les investigations rapides que j’ai menées ne m’ont pas permis d’en trouver. C’est sans doute important d’en avoir, mais une problématique demeure : dans les juridictions ou en cours d’appel, l’on trouve déjà de nombreux référents qui multiplient les casquettes sans qu’il y ait réellement de contenu ou d’action derrière cette fonction, là aussi par manque de temps ou de moyens. Faut-il les lier aux référents VIF qui existent déjà ? Ce ne sont pas tout à fait les mêmes difficultés, même si les deux dimensions peuvent se retrouver sur certains points. Quoi qu’il en soit, ces référents inceste n’existent pas. Ou bien sont-ils tellement discrets que je ne les ai pas vus.

Concernant les expertises psychiatriques et psychologiques, nous sommes d’abord confrontés à un problème de nombre et de qualification des experts. Il faut quasiment prendre son tour, comme à la Sécurité sociale, pour obtenir une expertise. Lorsque des experts sont bons, cela se sait dans le milieu judiciaire, et ils sont généralement pris d’assaut. Par ailleurs, une demande de contre-expertise – droit de plus en plus utilisé par les parties – vous engage pour dix-huit mois ou deux ans. Il existe donc un réel problème sur le statut, la rémunération et la qualité de l’expertise. Les expertises sont en effet de qualité très variable car, pour certains dossiers comme les comparutions immédiates, l’on se contente parfois d’expertises très succinctes.

Mme la présidente Maud Petit. Qu’en faites-vous lorsqu’elles sont très succinctes ? Les utilisez-vous quand même comme base ?

M. Ludovic Friat. Cela dépend du dossier. Nous opérons une sorte de contrôle de proportionnalité. Si le dossier paraît suffisamment sérieux et si nous avons assez d’éléments, il peut arriver que nous nous en contentions, davantage en comparution immédiate qu’à l’instruction.

Mme la présidente Maud Petit. Vous disiez précédemment qu’un bon expert était nécessairement surbooké. Est-ce que cela sous-entend que vous ne pouvez pas faire appel à cet expert de qualité et que vous devez vous reporter sur d’autres, peut-être moins spécialistes ?

Mme Stéphanie Caprin. Je suis navrée de devoir vous le dire, mais tel est bien le cas. J’ai eu la chance d’être juge d’instruction dans des villes importantes où plusieurs experts étaient déjà inscrits, ce qui est déjà une chance par rapport à des collègues qui n’en ont aucun dans leur cour d’appel, par exemple en pédopsychiatrie. À Bordeaux, Pontoise, Paris ou en Picardie, nous avions quelques experts, et nous savions lesquels étaient spécialistes de la question du traumatisme des victimes de faits de nature sexuelle. Nous les réservions donc pour les dossiers le nécessitant. Lorsque la plainte a été déposée un peu tardivement, lorsqu’il n’y a pas nécessairement de preuve technique ou scientifique (absence de traces dans les téléphones ou les mails, absence de traces biologiques), lorsque l’on en arrive presque à une situation de parole contre parole, notre rôle va consister à montrer qui peut être dans un discours de vérité et qui ne l’est pas, à mettre en exergue la dynamique entre les parties, par exemple un rapport de domination ou d’emprise. Ce sont des notions que tous les experts n’abordent pas forcément. Nous gardions donc les meilleurs experts pour ces situations. Pour les dossiers de viol en flagrance, pour les dossiers comportant des preuves matérielles telles que les fluides corporels, nous mettions peut-être moins de moyens sur l’expertise. Non pas par manque d’envie, car une véritable expertise de personnalité est toujours éclairante pour la victime, le mis en cause ou le mis en examen, mais plutôt par pragmatisme. Si nous devons attendre cette expertise un ou deux ans alors que les délais de détention arrivent à terme, nous devons peser le pour et le contre et l’intérêt d’attendre ou non. C’est aussi, à nouveau, une question de moyens, car l’expert rendant une expertise d’une page sera payé autant que celui qui rendra quinze pages approfondissant la dynamique interpersonnelle.

M. Ludovic Friat. Nous voulions également aborder le manque de médecins coordonnateurs pour les suivis socio-judiciaires. S’agissant des auteurs d’infractions à caractère sexuel (AICS), nous sommes tenus, dans le cadre de l’expertise, de poser la question de la nécessité d’un suivi socio-judiciaire, ce qui est une bonne chose. Nous en prononçons, mais les médecins coordonnateurs sont malheureusement trop peu nombreux. L’intérêt du suivi socio-judiciaire, par rapport à une simple mesure d’obligation de soins, est que le médecin coordonnateur discute avec le médecin soignant et peut aller au fond des soins apportés et de l’évolution de la personne condamnée. Avec une simple obligation de soins, l’on contrôle seulement que la personne se rend bien chez son médecin et prend régulièrement son traitement. Cet outil du suivi socio-judiciaire est donc puissant, mais il ne donne pas encore tout son potentiel, notamment faute de moyens médicaux.

Pour finir, je l’ai déjà dit, nous avons réellement besoin d’un outil informatique performant, à savoir un logiciel permettant de recenser toutes les procédures civiles et pénales concernant une personne. Il ne s’agirait pas de violer le secret de l’instruction en allant dans le fond du dossier, mais il faudrait au moins que tout magistrat qui intervient sache quelles procédures sont en cours et où elles en sont, comme cela se fait pour les violences intrafamiliales. C’est indispensable pour éviter les doublons et améliorer la coordination.

Vous aurez donc compris notre position. Il s’agit d’une crise structurelle de notre institution, où les moyens alloués sont déséquilibrés au regard des attentes sociétales immenses. Nos propositions visent à rééquilibrer, a minima, cette situation, en plaçant la qualité et l’efficacité au cœur de toute réforme. Sans moyens, aucune réforme ne fonctionnera, ou fonctionnera mal. Nous l’avons vu encore il y a quelques années avec la réforme décriée du code de la justice pénale des mineurs (CJPM) : que ce soit une bonne ou une mauvaise réforme, elle fonctionne difficilement parce que les moyens, notamment éducatifs, ne sont pas au rendez-vous.

Mme Lucia Argibay, secrétaire nationale du Syndicat de la magistrature. Actuellement vice-présidente à Saint-Nazaire, j’ai été essentiellement affectée, au cours de ma carrière, au parquet des mineurs, où les magistrats traitent les dossiers d’inceste, par choix et par conviction.

Mme Ségolène Marquet, secrétaire permanente du Syndicat de la magistrature. Actuellement juge à Rennes, j’ai été principalement juge des enfants et également juge aux affaires familiales.

Mme Lucia Argibay. En vue de cette audition, nous avons consulté de nombreux collègues de toutes générations et de fonctions différentes, afin de percevoir les évolutions dans la formation et le traitement judiciaire de l’inceste.

Créé en 1968, le Syndicat de la magistrature est la première organisation constituée sous la forme syndicale. Il défend, depuis sa création, une justice indépendante, égale pour tous et toutes, et protectrice des droits et libertés. Nous revendiquons, à l’égard de tous les pouvoirs qui se sont succédé, un droit de critique et une indépendance absolue. Lors de notre dernier congrès en 2024, nous avons voté une motion sur l’orientation féministe de notre syndicat, dont je vous lis un extrait : « Le Syndicat de la magistrature lutte contre les violences sexistes et sexuelles en tant que manifestation des rapports de domination systémique que notre organisation s’attache à dénoncer depuis sa création. »

Il était important pour nous de vous rappeler notre positionnement, ainsi que l’importance qu’a pour nous l’analyse féministe dans l’analyse de l’inceste. Elle permet en effet de décrypter les rapports de domination qui sont au cœur du phénomène de l’inceste et du silence imposé par la suite aux victimes.

Le traitement judiciaire de l’inceste est le fruit d’une longue histoire au cours de laquelle, paradoxalement, ce crime a toujours été sévèrement puni dans les textes, mais très peu poursuivi et, lorsqu’il l’était, pas condamné à la hauteur des attentes de la société. Le mouvement #MeTooInceste a montré que si l’inceste était dit, il était peu entendu et très peu jugé.

Lorsque l’on étudie les procédures pénales de violences sexuelles sur les enfants et d’inceste, il est assez frappant de se rendre compte que, si les enfants parlent de plus en plus, ils ont en réalité beaucoup parlé, y compris par le passé : à l’autre parent, à leurs professeurs, à leurs éducateurs et éducatrices, à leur juge, à leur médecin. Pour nous, la vraie question ne réside pas tant dans la libération de la parole de l’enfant que dans le traitement qui en est fait. Si ce phénomène ne peut être endigué sans un profond changement sociétal – la justice ne pourra évidemment pas tout faire, et nous pensons que des politiques publiques volontaristes sont nécessaires en matière d’éducation, de prévention et de formation –, le traitement judiciaire de l’inceste est pour nous largement perfectible. Les chiffres issus du rapport de la Ciivise (Commission indépendante sur l’inceste et les violences sexuelles faites aux enfants) sont en cela éloquents : entre 2016 et 2022, 72 % des affaires de viol sur mineur et 79 % des affaires d’agressions sexuelles sur mineur ont été classées. Pourtant, l’on sait qu’un enfant sur dix est victime de ce type de faits. Ces chiffres démontrent donc une problématique dans le traitement judiciaire des faits d’inceste.

Le Syndicat de la magistrature estime que l’amélioration de ce traitement ne doit pas nécessairement passer par une aggravation de la répression des auteurs. Nous ne sommes pas du tout opposés à l’ajout des cousins et cousines dans la définition de la loi, mais pour le reste, nous estimons que les dernières lois de 2018 et 2021 ont déjà allongé les délais de prescription, introduit le mécanisme de la prescription glissante, créé une infraction autonome de viol incestueux et posé le principe de l’absence de consentement entre un mineur et un membre de sa famille. À notre sens, c’est suffisant en l’état.

Nous défendons la nécessité de repenser le traitement judiciaire de l’inceste avec une allocation significative de moyens dédiés, allocation qui doit s’accompagner d’une véritable volonté politique de priorisation du traitement de ce phénomène, qui touche l’ensemble de la société, et d’un changement sociétal en la matière, nécessitant une formation poussée et continue de l’ensemble des acteurs et des actrices, y compris des magistrats et des magistrates.

Dans le cadre de cette introduction, j’éluderai la question de l’infraction de non-représentation de l’enfant. Le Syndicat de la magistrature défend, depuis plusieurs années, la dépénalisation de cette infraction. En effet, malgré la modification apportée par le décret de 2021, il nous semble que cette infraction est inadaptée, voire disproportionnée aux faits commis. D’autres infractions existent pour punir des faits plus graves, tels que l’enlèvement ou la soustraction d’enfant. Nous sommes aussi favorables à sa dépénalisation parce qu’un classement ne signifie pas que des faits n’ont pas existé. Il est toujours très compliqué, pour les magistrats et magistrates, d’apprécier la situation et de condamner une personne pour non-représentation d’enfant au seul motif qu’un classement a été prononcé. C’est une vérité judiciaire, et nous le répétons dans nos réquisitions et que nous essayons au maximum d’expliquer aux victimes : un classement ne veut pas dire que des faits ne se sont pas produits, mais qu’après enquête, un procureur de la République a décidé qu’il n’était pas possible de démontrer les faits.

Mme la présidente Maud Petit. Il s’agit de la problématique de l’infraction insuffisamment caractérisée.

 Mme Lucia Argibay. Absolument, c’est le classement majoritaire en matière d’infractions sexuelles.

Après ce propos introductif, notre présentation s’articulera autour de deux parties : la formation des professionnels ; les lacunes dans le traitement judiciaire.

Concernant le manque de connaissances des professionnels, il nous semble important de répéter que les phénomènes d’emprise de l’incesteur sur l’enfant, de silenciation, sont méconnus des professionnels qui accompagnent les magistrats, mais aussi parfois des magistrats et magistrates eux-mêmes. De même, il existe une méconnaissance de l’ampleur et de la fréquence de l’inceste, qui est parfois perçu comme une situation exceptionnelle. Cette méconnaissance généralisée participe fortement à l’absence de prise en compte de la parole de l’enfant.

J’évoquerai d’abord la formation des partenaires institutionnels, qui est un enjeu majeur, puisque nous arrivons en bout de chaîne – nous considérons que tous les acteurs doivent être formés. Dans ce domaine, l’on constate un déficit de formation des personnes qui émettent des signalements, autrement dit des personnes qui accueillent la parole de l’enfant et transmettent les signalements, la plupart du temps au parquet. Il s’agit, le plus souvent, des enseignants et enseignantes, des soignants et soignantes. L’on constate une réelle disparité territoriale dans la qualité de ces signalements : existence ou absence du signalement, contenu du signalement, manière dont l’enfant a été entendu – il est important de l’entendre, mais sans polluer l’enquête à venir, ce qui nécessite d’être formé. Lorsque nous avons consulté nos collègues, nous avons constaté que cette disparité territoriale dépendait souvent de la volonté ou non de former ces acteurs. Dans certains territoires, les magistrats du parquet vont former les instituteurs et institutrices pour leur expliquer ce qui est attendu d’eux en cas de signalement. Ces professionnels sont en demande de formation, comme les médecins, qui ont besoin d’être rassurés sur ce qu’ils peuvent signaler, sur la manière de procéder et sur les canaux à utiliser.

S’agissant de l’Éducation nationale, une petite amélioration récente est à noter. Dans le cadre des programmes Evar (éducation à la vie affective et relationnelle) ou Evars (éducation à la vie affective, relationnelle et sexuelle, pour le second degré), les enseignants reçoivent une formation sur ce sujet, avec un petit temps consacré à l’éventuelle confrontation à des situations d’inceste. C’est à notre sens positif, car tous les enseignants vont, en principe, être formés. Nous saluons donc cette initiative, mais il nous semble qu’elle doit être davantage développée, car l’on nous rapporte qu’il s’agit plus d’une initiation que d’une réelle formation.

Un autre enjeu directement constaté est la formation des enquêteurs et enquêtrices. Il existe des techniques particulières d’audition des enfants, de mise en confiance, de questionnement des enfants, comme le protocole Nichd (National Institute of Child Health and Human Development), qui permet à la fois de garantir un recueil efficient de la parole de l’enfant – c’est important pour l’enquête – et de ne pas traumatiser l’enfant – ce dont on ne parle pas suffisamment. Il est indispensable, à notre sens, que les enquêteurs et enquêtrices soient formés pour éviter au maximum les mécanismes de victimisation secondaire. Or, selon une étude du Défenseur des droits du 28 janvier 2025 et un rapport de la Ciivise, 60 % des auditions d’enfants victimes ne sont pas réalisées par des enquêteurs formés. Au-delà de l’audition de l’enfant, il est aussi important que les enquêteurs soient formés s’agissant de la suite de l’enquête. J’y reviendrai ultérieurement, car c’est important. Un dossier de violences sexuelles est un dossier technique, un dossier qui se monte d’une certaine manière. La parole contre parole n’est pas une fatalité, mais pour l’éviter, il faut chercher et avoir le temps de le faire.

Mme Ségolène Marquet. Concernant la formation des magistrats, nous avons centré notre propos sur la formation et les assises théoriques, et non sur les stages qui ont pu être évoqués.

Pendant plus de vingt ans, du début des années 1990 au début des années 2010, les défenseurs du syndrome de l’aliénation parentale (SAP) ont dispensé des formations à l’ENM. Lorsque la contestation s’est faite plus forte, il n’a plus été présenté en tant que tel, mais les formateurs pouvaient encore s’y référer, sans nécessairement le remettre en cause. En 2018, la direction des affaires civiles et des sceaux du ministère de la justice a publié une note invitant les magistrats à ne plus utiliser ce syndrome, non officiellement reconnu du fait de son caractère controversé. Ce n’est toutefois qu’avec l’émergence du contrôle coercitif que l’on commence à enseigner une grille de lecture plus objective sur les violences intrafamiliales, en se centrant sur des actes mis en place par l’auteur, cette notion pouvant contribuer à l’identification les mécanismes de domination au sein d’une famille. Néanmoins, à notre connaissance, et à ce jour, le travail de Pierre-Guillaume Prigent et Gwénola Sueur sur les usages sociaux du SAP réalisé à partir de dossiers judiciaires depuis 2018 n’a toujours pas été présenté aux auditeurs de justice, bien qu’ils interviennent en formation continue à l’ENM ou de manière décentralisée, dans le cadre de formations sur les violences intrafamiliales et le contrôle coercitif.

Les magistrats doivent recevoir une formation tout au long de leur carrière. Dispensée à l’ENM, cette formation est de qualité, bien que remise en question à plusieurs égards. Sur la question de l’inceste parental, la formation des magistrats est à nos yeux bien insuffisante. J’aborderai donc la question de la formation sur ses aspects théoriques, en distinguant la formation initiale de la formation continue et de la formation exigée dans le cadre d’un changement de fonctions.

Il existe aujourd’hui deux voies de recrutement principales: le concours professionnel et le concours sélectionnant les auditeurs de justice. Le concours professionnel amène une formation d’un an pour d’anciens professionnels, tandis que les auditeurs de justice bénéficient d’une formation de trente et un mois, comme cela a déjà été évoqué. Le plan de formation initiale est séquencé en plusieurs périodes, avec deux périodes de formation théorique à l’ENM. La première dure huit mois et est dispensée à l’intégralité des auditeurs de justice. La seconde intervient lorsque ceux-ci ont effectué leur premier choix de poste, avec une spécialisation sur les premières fonctions qu’ils vont exercer.

S’agissant de la première période, nous avons comparé les plans de formation d’il y a dix ans avec ceux d’aujourd’hui. Nous avons observé, à notre grande surprise, que la part réservée aux conférences traitant des enjeux de société et des savoirs transversaux (dispensées par des psychologues, des médecins) tend à diminuer. Pour la promotion 2025, des conférences ont été organisées sur les violences intrafamiliales, le psychotrauma, la maltraitance sur mineur et sa prise en charge (donnée par un médecin légiste et une psychologue), mais aucune n’était spécifiquement dédiée aux violences sexuelles. Pendant cette première partie de la formation, la question des auditions d’enfants ou du repérage des contextes incestuels a pu être abordée de manière très parcellaire en petits groupes d’études s’agissant des auditeurs de justice. À titre d’exemple, pour la fonction de juge aux affaires familiales, un dossier prévoyait une simulation d’audience, avec une procédure de divorce dans laquelle le père dénonçait une aliénation parentale, avec en parallèle un dossier devant le juge des enfants et des procédures de violences et d’agression sexuelle classées. Il ne s’agit toutefois que d’un dossier parmi d’autres. Surtout, ces dossiers sont étudiés en petits groupes et abordés par des intervenants dont les sensibilités et les connaissances – de par leur propre formation – peuvent varier.

Pour la deuxième période de formation initiale, une fois que les auditeurs ont choisi leur poste, une conférence dédiée à l’inceste est dispensée depuis plusieurs années, avec la diffusion du film Dalva d’Emmanuelle Nicot. Néanmoins, cette formation n’est pas délivrée à l’intégralité des auditeurs de justice ; elle est dispensée pour les juges non spécialisés, les juges des enfants, les juges d’instruction et les parquetiers, mais les juges des contentieux et de la protection et les futurs juges de l’application des peines ne la reçoivent pas.

Dans le cadre de la formation continue, les violences sexuelles et la parole de l’enfant sont étudiées, mais de nombreux magistrats renoncent à se former en raison de leur charge de travail et du nombre limité de places, sans compter que les choix s’opèrent en fonction des besoins et appétences de chacun. Un magistrat peut donc passer toute sa carrière sans recevoir de formation spécifique sur l’inceste ou les violences sexuelles sur mineurs. Dans le catalogue de formations 2026, le mot « inceste » n’apparaît dans aucun intitulé de formation ni dans aucune description de formation, qu’il s’agisse des violences sexuelles sur mineurs, de l’impact des violences intrafamiliales sur les enfants, de la parole de l’enfant en justice ou de la pratique de l’audition de l’enfant. Cela dit, l’on se doute bien que le sujet devrait être abordé dans le cadre des formations sur les violences sexuelles sur mineurs.

Abordons enfin les formations « changement de fonctions ». Lorsqu’un magistrat change de fonction au cours de sa carrière, par exemple lorsqu’il devient juge d’instruction après avoir été juge des enfants, il doit obligatoirement recevoir une nouvelle formation et effectuer un stage théorique et un stage pratique de quinze jours. Il est toutefois assez fréquent que les magistrats renoncent à une partie de cette formation, notamment sa partie pratique. La question des violences sexuelles sur mineurs est abordée lors de ces changements de fonction, mais pas nécessairement s’agissant de toutes les fonctions. Le juge aux affaires familiales, par exemple, exerce une fonction non spécialisée, et les apprentissages sur ces questions – à l’ENM comme en formation « changement de fonctions » – peuvent être noyés parmi d’autres matières : audience correctionnelle, contentieux civil général, pôle social, etc. C’est pourquoi notre organisation syndicale soutient une spécialisation de la fonction de juge aux affaires familiales, à l’image du juge des enfants, du juge de l’application des peines ou du juge d’instruction, ce qui permettrait, lors de la formation initiale et de la formation « changement de fonctions », de dispenser des savoirs spécifiques et nécessaires à l’exercice de cette fonction.

Mme Lucia Argibay. S’agissant des lacunes dans le traitement judiciaire des faits d’inceste, je traiterai d’abord la procédure pénale, et ma collègue abordera ensuite la procédure civile.

Pour ce qui est de la procédure pénale, j’évoquais précédemment notre insatisfaction à l’égard de l’importance du taux de classement. Le traitement des dossiers d’inceste est un contentieux beaucoup plus complexe qu’il n’y paraît, dans la mesure où des investigations poussées sont nécessaires pour parvenir à autre chose qu’à une situation de « parole contre parole ». C’est toute une culture professionnelle qui est à changer, et qui passe par l’allocation de moyens importants dans ce domaine.

Les effectifs des brigades des mineurs ou de protection de la famille sont très souvent en sous-effectif, ce contentieux n’étant pas, malgré les affichages, une priorité politique. Les commissariats sont en état de sous-effectif en la matière et accumulent des stocks importants de procédures concernant les violences sexuelles sur les enfants, et ceux qui ont pu révéler des faits d’une particulière gravité ne vont pas être entendus tout de suite et vont attendre des années avant que leur dossier ne soit traité. Selon le journal Ouest-France, la ville de Nantes ne comptait, en mars 2024, que neuf enquêteurs et enquêtrices en charge de ce contentieux, avec 500 dossiers dits « en attente », c’est-à-dire 500 dossiers non traités, sans aucun enquêteur pour les prendre en charge. Cette situation s’est depuis aggravée, à Nantes comme ailleurs. À Paris, en janvier 2026, pour les dossiers envoyés en enquête par le procureur de la République, qui sont normalement prioritaires, le délai moyen entre le signalement et le placement en garde à vue est généralement d’un an à un an et demi. À Lille, Roubaix et Tourcoing, les stocks de procédures sont au nombre de 179, 825 et 400. Derrière ces chiffres, ce sont tout autant d’enfants qui ont dénoncé des faits d’une extrême gravité et qui ne sont pas entendus.

Au-delà du délai de traitement, qui est insupportable pour les victimes, c’est aussi la qualité des procédures qui est affectée. Des enquêteurs et enquêtrices confrontés à un nombre impressionnant de dossiers vont parfois aller plus vite dans leur enquête, ce qui est contre-productif, le risque étant de ne pas aboutir à la manifestation de la vérité. Ces enquêtes complexes nécessitent de nombreux actes : audition des confidents ; audition des autres mineurs en contact avec l’auteur présumé des faits ; recherche d’indices de changement de comportement de la victime dans les carnets de santé, les bulletins scolaires, auprès des professeurs ; actes d’enquête permettant d’établir un climat incestuel au sein de la famille, qui permettent de comprendre les circonstances de révélation des faits ; perquisitions ; exploitation du matériel informatique et téléphonique des auteurs présumés, etc. Tous ces actes prennent énormément de temps et mobilisent des effectifs considérables. Les enquêteurs et enquêtrices, à qui je ne jette aucunement la pierre au regard de la qualité de leur travail, sont donc soumis à ce choix : soit ils traitent la procédure en bonne et due forme, soit ils la traitent plus rapidement, en s’abstenant de certains actes, au risque d’éventuellement passer à côté de quelque chose.

Le Syndicat de la magistrature demande donc que des moyens soient dédiés à ces brigades et services. Il ne s’agit pas d’augmenter les effectifs de police de manière non discriminée, mais de contraindre les commissariats et gendarmeries à affecter du personnel sur ces contentieux. Pendant les Jeux olympiques, des enquêteurs et enquêtrices spécialisés en audition d’enfants ne pouvaient pas traiter leurs dossiers, parce qu’ils étaient mobilisés sur la sécurisation des Jeux. La réforme de la police judiciaire a aggravé cette situation, car la politique du chiffre qui y règne fait que l’on privilégie parfois la délinquance de voie publique : il est beaucoup plus rapide de traiter un dossier de vente à la sauvette, de mener une opération « place nette », de traiter l’usage de stupéfiants que d’enquêter sur un inceste. Ce sont des choix réels sur lesquels le pouvoir politique doit avoir un impact.

Concernant les lieux d’audition et de prise en charge des enfants, le manque de moyens est également problématique. Vous avez entendu parler des salles Mélanie, mais aussi des Uaped (unités d’accueil pédiatrique enfants en danger). Ces structures, quand elles fonctionnent, sont extraordinaires. À Nantes, nous avons la chance d’avoir une excellente Uaped, où les enfants sont pris en charge de A à Z et entendus par les enquêteurs et enquêtrices et vus par des médecins et des psychologues, le tout dans le même lieu. La prise en charge est vraiment qualitative, mais elle est déjà inégale sur le territoire. En effet, une Uaped ne ressemble pas à une autre et il n’existe pas de coordination nationale. Surtout, ces structures sont en nombre insuffisant. Nous constatons là aussi un manque de moyens, qui a pour conséquence que tout le monde ne peut accéder à une Uaped. Des choix doivent aussi être effectués dans les dossiers à porter en Uaped, car les délais de traitement sont trop importants. Je me réfère une nouvelle fois au rapport de la Ciivise : seulement 15 % des auditions sont réalisées dans des Uaped et 40 % dans des salles Mélanie. Pour toutes les autres, ce n’est actuellement pas le cas.

Concernant plus spécifiquement notre travail, celui des magistrats et magistrates, nous souffrons également, comme mon collègue l’a souligné, d’un déficit de moyens au sein de la justice, et plus particulièrement pour ceux alloués aux parquetiers et parquetières des mineurs, aux juges des enfants ; c’est encore une question de priorité, comme je l’évoquais pour la police. Selon nos collègues, il existe aussi une inégalité territoriale s’agissant des effectifs qui seront ou non consacrés à cette politique pénale spécifique. S’y ajoute, comme en matière policière, une logique gestionnaire qui aboutit à un traitement défaillant du contentieux. Dans de nombreuses juridictions, les procédures d’inceste sont traitées par le parquet dans le cadre du traitement en temps réel : des magistrats et magistrates sont au téléphone avec des enquêteurs, sans avoir accès à la procédure écrite, et doivent rendre une décision sur la base d’un compte-rendu téléphonique.

Il est pourtant indispensable, pour toutes les raisons expliquées, de lire une procédure. En matière d’inceste, tout se cache dans les détails. Une seule phrase, entendue au cours d’une audition, peut nous amener à conclure qu’il faut entendre telle personne, souligner telle contradiction ou reprendre tel acte d’enquête. Cela peut être fait dans le cadre de l’instruction, mais pour qu’une instruction soit ouverte, il faut l’ouverture d’une information judiciaire et que le parquet ait pu, au préalable, accéder à la procédure. Or les contraintes et le management auxquels nous sommes soumis ne facilitent pas les choses. Je ne dis pas que les magistrats et magistrates du parquet ne lisent pas tous les procédures, mais que ce temps n’est pas toujours compris. Dans une logique où l’on nous demande d’aller toujours plus vite, d’être toujours plus efficaces, de gérer des « stocks » et des « flux » – je mets des guillemets, car je trouve incroyable d’utiliser ces termes pour parler d’êtres humains –, il est beaucoup plus rapide de classer un dossier que de le traiter correctement. Nous avons besoin de moyens, certes, mais les magistrats et magistrates ont aussi besoin qu’on leur laisse le temps de faire correctement leur travail.

J’en viens à la phase de jugement. Le Syndicat de la magistrature a toujours été opposé à la création des cours criminelles départementales, lesquelles jugent actuellement 90 % des faits de viol. Pourquoi y étions-nous opposés ? Cela va d’ailleurs éclairer notre opposition encore plus vive à ce qui nous est aujourd’hui annoncé. Nous y étions opposés car le juré d’assises est une émanation de la société. Placés en position de juger, les jurés saisissent toute la complexité de notre institution, mais aussi tous les maux qui la frappent. Si nous considérons que les faits d’inceste sont importants, qu’ils valent quelque chose, qu’ils constituent le crime le plus répandu dans notre société, il n’est pas acceptable qu’ils ne soient pas jugés comme les autres crimes. Il n’est pas acceptable que les citoyens et citoyennes ne jugent pas ces crimes. Pour faire un pas de côté par rapport à l’inceste, les viols de Mazan n’ont pas été jugés en cour d’assises. C’est de cela dont nous parlons. À notre sens, ce n’est pas envisageable. À l’époque, nous avons contesté la logique qui sous-tendait cette décision. Face à l’échec – il y avait trop de correctionnalisations, et il y en a encore aujourd’hui, notamment les correctionnalisations ab initio, avant la saisine du juge d’instruction, et les délais pour saisir la cour d’assises étaient trop longs –, l’on n’a rien trouvé de mieux que de dégrader la réponse pénale, que de ne pas accorder aux victimes de viol un procès similaire à celui des autres victimes. C’est un vrai choix de société qui nous interroge. Symboliquement, cela renvoie à la société et aux victimes le message que le viol n’est pas un crime comme les autres et que ces victimes sont des sous-victimes. Je rappelle, à titre de comparaison qu’un vol avec arme, même factice, est jugé par une cour d’assises ; je vous laisse apprécier.

Au-delà de cette symbolique, que nous jugeons forte et importante, l’oralité des débats est affectée par la cour criminelle départementale. Comme nous l’avions annoncé, la logique des flux a très rapidement conduit à transformer les cours criminelles en de grosses audiences collégiales. On ne correctionnalise plus, mais on traite les dossiers comme on les traitait auparavant par la correctionnalisation, alors que l’on prenait en cour d’assises le temps d’entendre. L’oralité des débats, c’est entendre les experts et expertes, les témoins, la victime – qui peut revenir à la barre –, le mis en cause – dont la position peut aussi évoluer au cours de l’audience, sous l’œil de la victime. Ce n’est pas anodin. L’oralité des débats, c’est pouvoir assister à tout cela. Or cette oralité a été progressivement réduite, au point que l’on a demandé il y a quelques semaines aux magistrats et magistrates de réduire au maximum, voire à une journée, le délai de traitement de ces dossiers. Voilà la réalité et voilà la logique gestionnaire qui sous-tend tout cela. Nous ne sommes absolument pas dans une démarche de qualité, ni dans le soi-disant « modèle espagnol ». L’objectif n’est pas celui-là. L’objectif est d’aller plus vite, et donc de traiter moins bien. C’est une chose que nous ne pouvons pas et ne souhaitons pas accepter.

Vous me voyez donc venir : dans cette même logique, le Syndicat de la magistrature est, sans aucune réserve, opposé au projet de loi du garde des sceaux qui sera prochainement présenté au Parlement, et notamment à la proposition de parvenir à un plaider-coupable en matière criminelle. Nous ne contestons nullement l’état alarmant de la justice criminelle. Mais de nouveau, face à ce constat, deux choix sont possibles. L’on peut d’abord choisir d’investir des moyens et de prioriser : qu’est-ce qui est le plus important entre les crimes, les faits d’inceste ou d’autres faits que l’on juge aujourd’hui en comparution immédiate ? Ce sont des choix de politique pénale, et il est certain que l’on devra choisir en attendant que les moyens arrivent. L’on peut au contraire choisir de ne pas prioriser et de ne pas mettre le paquet sur la justice criminelle, ce qui dégradera encore davantage la réponse pénale, en passant, après la cour criminelle, au plaider-coupable. Or qu’est-ce que le plaider-coupable ? C’est une discussion dans un bureau entre un procureur et un accusé qui reconnaît les faits – je reviendrai sur cette notion de reconnaissance –, suivie d’une audience d’homologation. C’est, en réalité, un processus extrêmement rapide.

Mme la présidente Maud Petit. Les victimes ne seraient-elles plus entendues ?

Mme Lucia Argibay. Elles seraient présentes à l’audience d’homologation et pourraient prendre la parole, mais cela n’a rien à voir avec ce qu’il se passe en cour d’assises ou même aujourd’hui en cour criminelle.

L’on nous parle de la reconnaissance des faits. Nous avons un doute sur le chiffre de 15 % de faits qui seraient reconnus, selon l’étude d’impact du ministère. Qu’est-ce qu’un fait reconnu, surtout en matière d’inceste ? Dans ce domaine, il n’est pas rare qu’un auteur déclare reconnaître les faits, pour ensuite déclarer lors de l’audience, en réponse à la question « Que reconnaissez-vous, monsieur/madame ? », « Je reconnais, mais elle l’a bien cherché », ou « Je reconnais, mais elle était d’accord ». Or cela ne constitue pas une reconnaissance des faits. L’audience est indispensable pour que l’interdit soit énoncé publiquement, devant tous et toutes. La loi doit être posée, et il faut prendre le temps de le faire. Il faut que l’interdit soit dit de manière claire, qu’une juridiction complète dise : « Ce que vous affirmez n’est pas possible, ce n’est pas entendable. » Il faut que la victime l’entende, qu’elle assiste à tout ce cheminement, avec des experts qui viennent à la barre expliquer le fonctionnement du psychotrauma. C’est important pour tout le monde. Tout cela n’aura plus lieu si l’on passe par le plaider-coupable. Cela nous paraît très problématique, d’autant plus que, dans les rares cas où les faits sont pleinement reconnus, le procès a une vertu cathartique pour la victime. Ce sont les seuls moments où une victime et un agresseur peuvent se rencontrer, ne serait-ce qu’un peu, sur la compréhension de ce qui s’est passé. Entendre l’autre reconnaître les faits, mais dans la durée, pas en cinq minutes ou en une heure. Habituellement, un dossier de viol en cour d’assises est traité sur deux ou trois journées entières. La victime y a sa place, elle se construit et entend la société tout entière lui dire : « Ce que vous avez vécu n’est pas normal. » C’est indispensable, y compris, et même surtout, dans les dossiers où les faits sont reconnus.

Nous sommes donc très opposés à ce projet, et même très inquiets. Une dernière chose concernant les victimes : nous considérons que cette réforme les place dans une situation véritablement maltraitante. On leur dit « Vous avez le choix », mais un choix méprisant qui consiste soit à être jugé rapidement, à la hâte, de manière expéditive, en n’ayant la parole que brièvement – et vous n’avez que dix jours pour faire ce choix –, soit à être jugé de manière qualitative, mais dans plusieurs années. Pour nous, ce n’est pas acceptable et ce n’est pas à la hauteur des enjeux.

Mme Ségolène Marquet. Concernant les lacunes dans le traitement judiciaire des procédures civiles, j’aborderai dans un premier temps la fonction de juge des enfants et la situation de la protection de l’enfance, puis celle du juge aux affaires familiales.

La compétence du juge des enfants relève d’un ordre public de protection. Son office est temporaire et subsidiaire de l’intervention administrative des départements. Ses compétences sont aujourd’hui strictement limitées aux mesures d’assistance éducative. Le Syndicat de la magistrature dénonce de manière constante le véritable abandon des enfants en danger, qui subissent de plein fouet les politiques de démantèlement de l’ensemble des services publics – santé, éducation, insertion et justice – ainsi que le manque d’implication des départements en la matière.

En 2024, notre syndicat a publié un état des lieux de la justice des enfants, dont nous vous avons apporté plusieurs exemplaires. Cette étude dresse le constat d’une justice insuffisamment protectrice des enfants en danger au sein de leur famille, et notamment des enfants victimes de violences. Les défauts, les retards et les mauvaises exécutions des décisions de justice ne concernent pas uniquement les mesures de placement ; ils touchent également les mesures de milieu ouvert et d’accompagnement, ainsi que les mesures judiciaires d’investigation éducative, qui souffrent d’importants délais d’exécution. Les familles et les enfants sont très régulièrement confrontés à des changements d’intervenants sociaux. Or quels que soient les motifs fondant l’ouverture d’une procédure d’assistance éducative, et plus encore en cas d’inceste dans la famille, il est nécessaire, pour incarner la protection, que l’enfant se sente en sécurité avec les professionnels, qui prennent le temps d’écouter et d’accompagner. Actuellement, l’on tend à encourager les enfants à parler, les signalements augmentent, mais la protection ne suit pas. Un rapport du Défenseur des droits indique qu’entre 2020 et 2023, le nombre de signalements a augmenté de 20 %. Concernant les situations d’inceste parental, ces lacunes peuvent conduire à des situations dramatiques.

Aussi, malgré l’embolie des tribunaux pour enfants et les inquiétudes qui en résultent quant à la mise en œuvre de la réforme visant à garantir, dans les procédures d’assistance éducative, l’assistance d’un avocat à chaque enfant, nous soutenons cette réforme, parce qu’elle permettrait la présence d’un professionnel supplémentaire œuvrant à la protection de l’enfant.

Mme la présidente Maud Petit. J’interviens sur la question de l’avocat des enfants. Comment pensez-vous que l’avocat peut défendre un bébé ou un enfant qui ne parle pas encore ?

Mme Ségolène Marquet. Cette question fait partie des réserves que nous avons émises. J’ai d’ailleurs apporté nos écrits sur cette réforme. Actuellement, l’avocat porte la parole de l’enfant de manière inconditionnelle, et cela nécessiterait qu’il porte l’intérêt de l’enfant tant que celui-ci n’est pas doué de parole. Cette réflexion doit avoir lieu au sein de la profession des avocats, sur l’étendue de leur mandat et la manière dont ils accompagnent les enfants. En Belgique, cette question ne se pose absolument pas : dès l’ouverture d’une procédure de protection, les enfants, quel que soit leur âge, ont un avocat. Quoi qu’il en soit, au vu du contexte dégradé de la protection de l’enfance, il nous paraît essentiel qu’un professionnel supplémentaire porte la voix des enfants. Cela nous semble indispensable et permettrait d’assurer une plus grande continuité durant la procédure d’assistance éducative.

Dans le cas de l’inceste, la protection de l’enfant ne nous paraît pas suffisante. Quand bien même l’enfant est protégé par une mesure de placement, les classements sans suite lui sont incompréhensibles. Surtout, en l’absence d’un parent protecteur, ces enfants sont mis au ban de leur famille, l’autre parent pouvant rejeter l’enfant qui a parlé. Cette injustice peut augmenter le sentiment de culpabilité de s’être confié. Trop souvent, ces enfants confiés à l’aide sociale à l’enfance ne bénéficient d’aucune prise en charge en psychotrauma.

J’en viens à la fonction de juge aux affaires familiales. Ces magistrats sont compétents en matière de contentieux de l’exercice de l’autorité parentale, la résidence des enfants, le droit de visite et d’hébergement et les obligations alimentaires. Il nous paraît important de rappeler qu’ils statuent très régulièrement sur des situations où les enfants sont victimes de violences, et que leur décision est souvent suffisante pour assurer la protection de l’enfant, sans qu’il soit nécessaire de saisir un juge des enfants.

Les difficultés que rencontre le JAF sont de plusieurs ordres. D’abord, il est confronté à un contentieux de masse dans lequel chacun court après le temps. Une des conséquences de cette massification réside dans la difficulté à auditionner les enfants qui le demandent. Très souvent, cette compétence est déléguée à des associations ou à des enquêteurs sociaux, ce qui crée une distanciation préjudiciable à la prise en compte de la parole de l’enfant. En outre, la massification du contentieux amène des logiques gestionnaires, comme en matière pénale, notamment sur la question des mesures d’instruction. Le procès civil appartient aux parties, et il est évident que les mesures d’instruction n’ont pas vocation à pallier leur carence dans l’administration de la preuve. Toutefois, lorsque les discours et les preuves s’opposent, le juge a la possibilité de prononcer d’office ces mesures d’instruction, avec des expertises psychologiques ou des enquêtes sociales.

Concernant les expertises psychologiques, il nous paraîtrait intéressant de proposer des référentiels communs, non obligatoires, notamment en cas de dénonciation de violences intrafamiliales. Cela éviterait que l’on se réfère à la notion de « conflit » dans les dispositifs, car même si les magistrats motivent leurs décisions en se référant à la violence, il peut arriver que le terme « conflit » subsiste dans le dispositif de décision – car ce sont des décisions « tramées » –, alors qu’il s’agit d’une situation de violence.

Le référentiel d’enquête sociale, prévu par un arrêté de janvier 2011, n’est pas toujours respecté à la lettre par les enquêteurs sociaux. En principe, ils doivent rencontrer les parents deux fois, mais souvent, ils ne les rencontrent qu’une seule fois. Ordonner une contre-expertise ou une contre-enquête sociale prolonge la procédure et donc un conflit potentiel entre parents que subissent les enfants. Ces contraintes matérielles, ainsi que le manque d’experts et d’enquêteurs, sont prises en compte par les magistrats lorsqu’ils refusent des décisions de contre-expertise ou de contre-enquête sociale.

Enfin, concernant les lacunes textuelles, qui ont été évoquées par nos collègues, nous écartons la réforme pénale, mais il nous semble important de renforcer les compétences protectrices du juge aux affaires familiales. Actuellement, un enfant témoin et donc victime de violences conjugales est mieux protégé qu’un enfant qui subit des violences sexuelles ou physiques par l’un de ses parents. Précisément, concernant l’inceste parental, la phase d’enquête policière, avant l’exercice des poursuites par un procureur, est marquée par un manque de réactivité qui pourrait être aisément résolu par une modification de l’article 515-9 du code civil sur l’ordonnance de protection, afin d’y intégrer les violences exercées à l’encontre d’un ou plusieurs enfants. Cette modification, qui nous paraît la moins compliquée à envisager, permettrait au parent protecteur d’obtenir une décision sous six jours sur l’exercice de l’autorité parentale, la résidence et les droits de visite ; cette décision serait fondée, à l’instar de ce que nous connaissons pour l’ordonnance de protection dans le cadre des violences conjugales, sur la vraisemblance des violences. À tout le moins, nous serions favorables à la proposition de la Ciivise d’une ordonnance de sûreté de l’enfance prononcée par le juge aux affaires familiales.

Nous sommes aujourd’hui très inquiets des projets envisagés, qu’il s’agisse du projet de loi sur la protection de l’enfance ou de propositions de loi visant à confier cette ordonnance au juge des enfants. Cela créerait une confusion entre les compétences des juges des enfants et des juges aux affaires familiales et serait insuffisamment protecteur. En effet, le juge des enfants intervient en cas de carence des parents à s’inscrire dans la protection de leurs enfants, en leur donnant des interventions éducatives. Or en présence d’un parent protecteur, une intervention éducative n’est pas nécessairement requise. En outre, étendre ainsi la compétence du juge des enfants risquerait de fragiliser un système déjà à bout de souffle, en contradiction avec le principe de subsidiarité qui privilégie, sur la protection de l’enfance, l’intervention des départements. Cela risquerait d’augmenter le nombre de procédures d’assistance éducative devant le juge des enfants et le nombre de mesures judiciaires d’investigation éducative visant à savoir si un enfant se trouve ou non en situation de danger. De surcroît, l’intervention du JAF restera indispensable, et cela ne réglera en rien le problème de l’enchevêtrement des procédures entre JE et JAF. Au contraire, cela viendrait les renforcer. Pour renforcer les compétences protectrices du JAF, il nous paraît important que ce magistrat puisse prononcer des droits de visite médiatisés, le lieu de rencontre apparaissant, dans certaines situations, insuffisamment protecteur – il existe des droits protégés, mais cela reste marginal.

Enfin, notre organisation syndicale soutient un réel investissement du contentieux civil par les parquets. Cela contribuerait à une meilleure protection de l’enfant et à une meilleure prise en compte de leur parole. Les parquets sont aujourd’hui concentrés sur l’activité pénale, compte tenu du manque d’effectifs, et peu investis dans les procédures aux affaires familiales. En Belgique, le procureur du Roi est présent aux audiences des juges de la famille, ce qui permet notamment de transmettre les informations essentielles concernant les procédures pénales en cours.

En conclusion, pour le Syndicat de la magistrature, les priorités pour améliorer le traitement judiciaire de l’inceste parental devraient être les suivantes : un plan global de formation de l’intégralité des professionnels ; un renfort significatif accordé aux services d’enquête, à la protection de l’enfance, aux administrateurs ad hoc et aux soins spécialisés en psychotrauma ; une modification du domaine de l’ordonnance de protection rendue par le JAF ou, à défaut, une ordonnance de sûreté rendue par ce même magistrat ; enfin, l’abrogation du délit de non-représentation d’enfant.

Mme Béatrice Brugère, secrétaire générale d’Unité magistrats. Les auditions précédentes ayant été longues et riches, je tenterai modestement d’apporter un autre regard.

Notre syndicat, Unité magistrats, est extrêmement satisfait de votre commission d’enquête. Nous pensons que vous jouez un rôle essentiel via ces auditions, et nous espérons que cette commission fera date, non seulement par la qualité des personnes que vous entendez, mais surtout par la suite que vous pourrez lui donner. D’une certaine manière, nous partageons un point commun particulier dans cet exercice : la recherche de la vérité, qui est nécessairement compliquée sur un sujet comme celui-ci.

J’ai été interpellée, monsieur le rapporteur, par la manière dont vous avez présenté cette commission d’enquête. Vos mots sont forts : « les outils légaux actuels ne protègent pas les enfants ». Cette phrase est terrible. Elle nous interpelle autant que vous, puisque nous sommes censés accomplir ce travail de protection dans cette recherche de vérité, qui est tout à fait spécifique.

Avant de commencer, une de vos collègues, nous a remis sa proposition de loi en nous disant : « Je m’excuse, mais depuis que j’écoute les auditions, j’ai un peu changé d’avis sur la définition que l’on pourrait donner de l’inceste. Peut-être n’est-ce pas exactement ce que j’imaginais. » Cette manière de présenter les choses montre bien la complexité du sujet, complexité qui nous impose à la fois prudence et obligation de résultat. Pourquoi ? Parce que nous parlons d’enfants, ce qu’il y a de plus important, et parce que nous sommes au cœur de la mission des magistrats : protéger le plus faible. Le protéger, de surcroît, d’un crime particulier, car l’inceste est le tabou par excellence. Ce n’est pas un crime comme un autre, ce qui explique peut-être sa complexité. Sa spécificité, qui tient à la difficulté de recueillir la parole de l’enfant, parfois dès le plus jeune âge, même si la révélation est souvent très tardive, nous oblige nous-mêmes à ne pas travailler de la même façon que pour les autres crimes. Elle nous oblige à nous interroger sur ce tabou absolu et sur la manière dont nous, magistrats, y faisons face. La question de la formation, qui a été évoquée à plusieurs reprises, est particulièrement importante, car elle touche à la difficulté de la parole et à la difficulté de compréhension des acteurs, qui peuvent être eux-mêmes soumis à une forme de déni.

Des progrès ont certes été observés, mais votre commission d’enquête pointe un double drame. D’abord, nous avons compris, grâce à la Ciivise, que nous faisons face à un phénomène de masse. Ce n’est pas nouveau, mais ce qui l’est, c’est que nous commençons à le comprendre. Critiquée parce qu’elle dérange, la Ciivise a l’avantage d’avoir donné des chiffres, dont l’importance a immédiatement suscité la critique. Vous êtes donc déjà confrontés à un problème de méthodologie, qui appelle des solutions, pour établir un inventaire réel du phénomène et de la manière dont il est traité, ou maltraité, pour reprendre votre parti pris. J’accepte d’ailleurs ce parti pris, car la responsabilité de ce mauvais traitement est collective. Ce collectif engage toute une chaîne d’acteurs, du recueil de la parole jusqu’au jugement, et même la société dans son ensemble, qui accepte ou non de regarder en face ce qu’elle produit.

Ce sont aussi d’autres fonctions importantes qui sont aujourd’hui convoquées : l’éducation, la santé, la psychiatrie. Certes, nous ne pouvons pas tout faire, mais nous devons bien faire et surtout mieux faire, si j’ai bien compris l’objet de cette commission, si possible en y réfléchissant sans tabou. Des progrès indéniables ont été réalisés sur le plan législatif, mais ce problème de méthodologie implique de votre part une exigence impitoyable dans l’obtention de statistiques et de chiffres, car dans le cas contraire, vous passerez partiellement à côté de votre objet. Les chiffres valent ce qu’ils valent, mais ils sont importants, d’autant que beaucoup d’entre nous ont axé leur intervention sur les moyens. Les enjeux sont nécessairement différents selon que l’on traite quelques centaines d’affaires ou des dizaines ou centaines de milliers de dossiers. D’une certaine manière, il est inutile de répéter que les moyens sont insuffisants si l’on ignore l’étendue du sujet – je m’inclus bien évidemment dans le lot. C’est une question de méthodologie. Le tabou commence certes à se fissurer, en partie grâce à la Ciivise, mais nous faisons face à un gouffre : même avec les chiffres partiels dont nous disposons, même avec la difficulté de parler, notre réponse est quantitativement énorme mais extrêmement faible en termes d’efficacité, comme en témoigne la part importante des classements sans suite.

Il est donc important que vous exigiez du ministère de faire évoluer la manière dont les informations sont recensées et catégorisées. Nous parlions précédemment du numérique et de la difficulté de trouver parfois les bonnes cases. En ce sens, la bonne méthode est de savoir de quoi nous parlons et ce dont nous traitons. Des progrès législatifs ont eu lieu, comme avec la loi Santiago, qui constitue à mon avis une avancée majeure et qu’il conviendra d’évaluer. Cela dit, la loi reste perfectible et de nombreux problèmes restent à résoudre. Vous allez donc trouver des améliorations, mais nous allons aussi vous en proposer.

Vous nous avez fait parvenir, et je vous en remercie, un questionnaire relativement intéressant, qui nous a fait réfléchir. C’est aussi l’intérêt de venir dans ces commissions, car il est toujours heureux de pouvoir écouter nos collègues parler de leur spécialité, mais aussi de pouvoir vous présenter nos parcours respectifs.

En l’occurrence, je peux vous parler d’une chose qui, à mon avis, est un tabou et qui a été non pas une source de progrès, mais une source de régression extrêmement importante. Lors de mon premier poste, j’étais substitut placé, de permanence sur le dossier Outreau, que j’ai suivi du début à la fin. Quoi que l’on en pense, ce dossier fut une régression fatale pour la parole des enfants. Je ne suis pas là pour dire qui avait raison ou qui avait tort. Mais il est certain que, à partir de ce moment, nous avons assisté à une régression en matière de prise en compte de la parole. L’on est passé d’une extrême – c’était présenté comme tel – à une autre. Alors que l’on nous disait auparavant assez bête pour croire sur parole tout ce qui nous était rapporté, ce dont je doute, l’on a assisté à une rupture où l’on nous disait à présent « les enfants mentent », nous faisant ainsi passer d’une logique où la parole de l’enfant était entendue à une logique où elle ne l’était plus. Nous n’en sommes toujours pas sortis. Ce dossier, que j’ai suivi jusqu’à son terme en cours d’appel, fut un traumatisme pour les magistrats, qui n’osaient plus faire preuve de la délicatesse, de la prudence et de la précaution nécessaires pour entendre ce que des enfants de trois ou quatre ans pouvaient exprimer. Ce fut aussi un traumatisme pour les psychologues et tous les professionnels qui, dans ce travail collectif de recherche de la vérité, empreint de complexité, de conflictualité, se sont sentis en difficulté, tout en ayant fait preuve d’un courage pas toujours reconnu. Il est donc extrêmement important que vous ayez cette approche globale, en intégrant cette rupture que fut l’affaire d’Outreau, qui a conduit de nombreux magistrats à se sentir parfois peu soutenus dès lors qu’ils étaient disposés à croire la parole des enfants. Dans le Nord, qui connaissait et qui connaît toujours de nombreuses affaires de pédocriminalité, les acquittements avec plaidoiries fondées sur l’affaire d’Outreau étaient devenus monnaie courante. La rupture est donc indéniable, même si le phénomène tend aujourd’hui à s’atténuer.

Au-delà des problèmes de moyens, de méthodologie, vous devez réaliser que les quelque 550 juges des enfants font face à un contentieux de masse. Le mot est horrible pour ce genre de contentieux, dans la mesure où chaque affaire est extraordinairement délicate et complexe. Face à cette situation, d’une certaine façon, la justice des mineurs devrait être la priorité des priorités, puisque c’est là que tout commence. C’est là que nous devons protéger, et c’est aussi là que la non-protection s’avère désastreuse, étant entendu qu’un mineur délinquant sur deux est un mineur maltraité qui n’a pas été correctement pris en charge. La violence ne vient pas de nulle part, et la reproduction ne vient pas de nulle part. Malheureusement, les enfants ayant subi l’inceste sont quasiment prédestinés – et c’est horrible de le dire – à en commettre un à leur tour si l’institution n’est pas capable de stopper ce process. Cette question de la régression est donc importante, car elle a réellement affecté les acteurs que nous sommes, et tout un travail reste à réaliser pour réhabiliter la parole de l’enfant.

Ce travail doit se faire en transversalité, avec tous les acteurs, y compris sur la question de l’aliénation parentale – je remercie d’ailleurs le Syndicat de la magistrature d’avoir abordé cette question importante. Celle-ci est loin d’être anodine et participe des critiques sur l’inefficacité de la justice que j’ai pu entendre en tant que magistrat. Ce concept, non étayé scientifiquement, reconnu comme dangereux et interdit par l’Organisation mondiale de la santé (OMS), jusqu’à redescendre à l’ENM, perdure aujourd’hui sous d’autres formes, sachant que des générations de magistrats y ont été formées. Je ne dis pas qu’il faut reformer l’ensemble des juges des enfants, mais sans doute le ministère de la Justice devrait-il mener une action plus forte et plus visible sur les concepts utilisés dans ce domaine. Il ne s’agit pas ici d’un problème de moyens, même si davantage de moyens seraient évidemment bienvenus, mais d’un problème de fond : comment expliquer que nous ne soyons pas, et c’est la critique que j’ai cru voir dans votre commission d’enquête, sur le bon niveau de traitement ? La question du temps est primordiale, mais je pense que les justiciables sont capables d’attendre s’ils savent que la justice est bien rendue. Et d’ailleurs, ils attendent. La question de la formation est donc importante, et des réponses existent, car trop de magistrats s’appuient encore sur l’aliénation parentale, en parlant de « mères fusionnelles », « d’instrumentalisation de l’enfant », etc. Considérant la spécificité du tabou qu’est l’inceste, la manière de recueillir et traiter la parole de l’enfant reste la question majeure, sachant que certains ne savent pas la recueillir ou la maltraitent.

Les magistrats ne sont bien entendu pas les seuls acteurs concernés, l’inceste mobilisant tout une chaîne d’intervenants, de concepts, mais aussi de méthodologies, qui ne sont pas généralisées et qui ne sont pas destinées à tous. Des ébauches existent, mais des différences territoriales – qui sont inacceptables, d’une certaine façon – subsistent en matière de dotation. La réflexion organisationnelle autour de la formation est donc primordiale, d’autant que nous savons que certains experts continuent de parler d’aliénation parentale, de manière plus ou moins visible. Ce débat doit avoir lieu, car il est au cœur des décisions ultérieures que prendra le magistrat. Lorsque vous sortez de l’école en tant que magistrat, la question de l’expertise est éminemment importante.

Pour recentrer un peu mon propos, je précise que nous avons rédigé une note répondant à vos quelque dix-sept ou dix-huit questions, en vous soumettant de nombreuses propositions, parmi lesquelles vous pourrez piocher. Nous nous sommes efforcés d’être créatifs, sachant que nous devons peut-être aussi changer nos modes de fonctionnement. Il nous faut aussi accepter de mal faire, ce qui est nécessairement compliqué. Nous sommes confrontés à une masse de travail, et l’on nous demande de tout bien faire, alors que les priorités s’enchaînent. Généralement, les initiatives fonctionnent lorsqu’elles sont accompagnées de moyens, d’une volonté politique, d’une prise de conscience. C’est la raison pour laquelle votre commission d’enquête est intéressante, y compris dans la pédagogie dont vous pourrez faire preuve. Ne soyez pas la commission d’enquête de plus.

Je reviens sur la question des VIF, sujet compliqué, devenu une priorité à marche forcée lorsque nous avons réalisé que nous faisions moins bien que nos voisins, notamment par rapport à l’Espagne. Nous sommes tout de même parvenus, comme le reflètent les statistiques, à engager des changements notables. Tout n’est pas bien, et l’on ne doit certainement pas tout répliquer, mais nous avons avancé et progressé, car ces violences sont désormais considérées comme prioritaires par les magistrats – de manière excessive diront certains, insuffisamment diront d’autres. En tout état de cause, en faire une priorité est possible. L’inceste est donc un sujet majeur qui, de mon point de vue, deviendra une priorité le jour où vous pourrez l’asseoir sur une méthodologie, des chiffes et une réalité. Cette réalité, elle nous permettra aussi de dire que nous avons besoin de magistrats et de moyens. Le ministère de l’intérieur et bien d’autres acteurs devront faire de même.

À cet égard, vous devrez probablement créer une obligation, y compris dans le secteur social. Comme tout le monde a déjà dû vous le dire, nous sommes confrontés à un problème d’experts psychiatres. Ce ne sont pas toujours les meilleurs qui viennent. Dans ce cas, changeons notre méthodologie, payons très cher les meilleurs experts. Après tout, ce sont des choix politiques. Pourquoi les bons experts psychiatres ne viennent pas ? Je connais bien la question, puisque mon frère est psychiatre et a déjà travaillé pour la justice. Les experts ne viennent pas parce qu’ils sont trop tardivement et insuffisamment payés.

Derrière la question de la collégialité, de la qualité de l’expertise – dans l’urgence, les magistrats s’appuient souvent sur les experts, qui pour certains peuvent, par leur étayage intellectuel, orienter ou désorienter certaines décisions –, derrière la volonté de créer une véritable filière spécialisée, il faut évidemment une impulsion politique pour que ces experts psychiatres soient reconnus comme tels, ainsi que de bonnes conditions de travail. Comme dans l’affaire Halimi, travaillons davantage en collégialité plutôt qu’en contre-expertise chronophage, tout en rappelant aux magistrats que la décision finale leur appartient et qu’ils ne sont pas liés par l’expertise – ils s’y sentiront toutefois liés s’ils ne peuvent s’appuyer que sur cette expertise.

Ainsi, il va falloir que vous soyez à l’offensive pour réhabiliter la parole de l’enfant. J’entendais tout à l’heure une digression, à laquelle je ne répondrai pas, sur le plaider-coupable et le projet de loi Sure, qui soutenait que les assises étaient mieux que la justice criminelle. Oui et non. Je me souviens du dossier Outreau, où les enfants étaient dans le box des accusés, où les enfants ont été entendus pendant six heures avec une violence inouïe – je ne vous rappelle pas qui était l’avocat à l’époque. De petits enfants ont été maltraités, il faut quand même dire les choses, et ont été mis en difficulté. Cette question n’est donc pas si simple, de même que la question relative à la rapidité ou à la lenteur du jugement. Avant les cours criminelles, la correctionnalisation était légion, et la parole des victimes n’était pas mieux respectée. La cour criminelle a au moins permis de juger au niveau criminel ce qui est criminel. S’il y a embolie à présent, et les statistiques le démontrent, c’est bien parce que nous jugeons davantage au criminel ce qui est criminel.

Sur ce tabou qu’est l’inceste, je rappellerai que le dossier Outreau concernait un double inceste, puisque les enfants étaient violés à la fois par leur père et par leur mère, ce qui est assez rare. Je ne parle pas du volet proxénétisme, qui impliquait d’autres parties. Dans l’esprit de nombreuses personnes, Outreau serait une erreur judiciaire. Ce n’est pas vrai : les parents ont chacun été condamnés à dix-huit ans de réclusion, pour des faits qui ont été reconnus, alors que la parole de l’enfant a été difficile à tenir jusqu’au bout. L’on a reconnu que, pour leurs parents, les enfants n’avaient pas menti, et l’on a estimé que, pour d’autres mis en cause, en l’absence de preuves suffisantes – et c’est le jeu de l’audience, la difficile recherche de la vérité, l’imperfection de la justice –, la présomption d’innocence devait prévaloir.

Pour autant, comment doit-on procéder en cas de classement, de difficulté, de démarrage compliqué des auditions ? Comment doit-on procéder lorsque, malgré l’absence de preuve étayant le soupçon, le danger est une réalité ? C’est un sujet éminemment important pour votre commission, dont vous vous êtes évidemment emparé. Comment protège-t-on des enfants dont le statut de victime n’a pu être totalement prouvé, notamment lorsque l’on sait la difficulté pour parler, la pression et la faiblesse de la protection ? Comment fait-on pour protéger ces enfants, lorsque le classement « 21 », qui a été évoqué, dit « Ce n’est pas qu’il n’y a rien, mais il n’y a pas assez » ? Dans ce domaine, nous sommes favorables à un renforcement de toutes les mesures de protection, y compris le principe de précaution proposé par la Ciivise. C’est un changement de paradigme majeur pour la magistrature. Si nous protégeons la biodiversité avec la constitutionnalisation de la charte de l’environnement, nous devons pouvoir en faire de même pour les enfants, en organisant un principe de précaution qui protégera les intérêts de toutes les parties, et en instaurant des mesures de protection des mineurs en cas de doute sur un grave danger. Je vous renvoie donc à nos propositions.

Concernant la non-représentation d’enfant, sujet très important dans votre réflexion, j’entendais le Syndicat de la magistrature plaider pour sa dépénalisation. Je suis ouverte à ce débat, sans opposition de principe, car cette infraction est souvent problématique dans son instrumentalisation, notamment dans les dossiers de pédocriminalité qui contiennent des éléments de perversion, par des profils pervers, souvent quérulents, qui aiment utiliser toutes les voies légales. Dès lors, pourquoi pas réfléchir à une dépénalisation ? Ce n’était pas notre positionnement, mais l’idée est intéressante. En attendant, d’autres mesures d’amélioration sont sans doute possibles, notamment sur la non-représentation et son usage parfois abusif. J’ai aussi vu la proposition de Laurence Rossignol, toujours à la pointe sur ces sujets, notamment sur les citations directes. Vous posez également une question très intéressante sur ce décret obligeant le parquet à vérifier, avant d’engager une procédure de non-représentation d’enfant, s’il n’y aurait pas des éléments justifiant qu’une mère – 83 % des condamnations concernent des mères – ne souhaite pas donner son enfant. Il y a bien entendu des raisons, et je ne suis pas sûre que tout le monde ait en tête cette obligation du procureur, de même que la citation directe. Je ne suis pas sûre que tout le monde la connaisse bien et la pratique. Nous en avons parlé avec certains collègues, qui ont avoué ne pas bien connaître cette disposition. Ce n’est évidemment pas pour mettre en difficulté mes collègues, mais pour mettre en avant un besoin de pédagogie, le ministère de la justice devant s’emparer de ce sujet à part entière et appliquer tous les outils disponibles en matière de politique pénale. Comme certains l’ont déjà souligné, l’inceste ne fait pas l’objet d’une politique spécifique et est noyé dans le reste. La situation est donc compliquée.

La multiplication des lois et des textes génère aussi une difficulté d’absorption des connaissances. Nous rejoignons ici la question de la compétence et de la spécialisation, sur laquelle vos débats vous conduiront certainement à vous pencher. Nous sommes censés tout savoir faire, mais nous ne pouvons ni tout faire ni tout connaître, et la question de la spécialisation est éminemment importante. Nous avions réfléchi, à un moment donné, à un juge de la famille, sachant que nous sommes toujours dans un entre-deux avec le JE et le JAF. L’organisation est aussi importante que le texte et au cœur du triptyque rassemblant organisation, cadre et acteurs. Ces trois piliers doivent tous fonctionner, car il serait par exemple inutile d’avoir de très bons acteurs sans texte de bonne facture. Ce triptyque réunissant cadre légal clair, organisation et acteurs bien formés est essentiel, le surcroît de textes étant inutile, le sous-dimensionnement des acteurs nous empêchant de les appliquer et la mauvaise organisation nous obligeant à travailler pour l’améliorer. 

Concernant la présence de l’avocat au côté de la victime, nous n’y sommes pas du tout opposés. Nous avons d’ailleurs évolué sur ce sujet. De nombreuses pistes ont émergé suite au rapport Santiago, qui est un rapport absolument exceptionnel, notamment sur la manière de confier un enfant à un tiers digne de confiance. Nous pensons nécessaire de le favoriser et d’aider à trouver des processus plus fluides.

Même si je ne suis pas opposée à la dépénalisation de la non-représentation, plusieurs sujets sont à travailler en attendant, notamment sur la jurisprudence relative à l’état de nécessité, qui est quasiment impossible à utiliser en l’état. Le texte est plutôt intéressant lorsqu’on le lit, mais dans son application, il ne fonctionne pas. Peut-être s’agit-il aussi d’une piste à explorer.

La fluidité de l’information entre les acteurs est un autre point, précisément le point le plus important pour éviter les critiques d’une justice qui n’est pas au rendez-vous. C’est une question qui dépasse le sujet de l’inceste et qui a sans doute trait à l’ensemble de notre organisation – nous l’avons vu sur d’autres sujets brûlants. Comment fluidifier l’information entre acteurs : JE, JAF, juges d’instruction ? C’est une réflexion à avoir, que nous détaillons dans notre note, avec un appel à davantage d’obligations d’information, pour les justiciables comme pour les partenaires – et notamment les parquets, qui sont souvent en première ligne. Nous appelons aussi à plus de fluidité entre les partenaires, pour que celui qui en a la charge prenne la bonne décision. Nous nous efforcerons là aussi de vous adresser des propositions.

Mme Valérie Dervieux, déléguée générale d’Unité magistrats. Mon parcours me confère une certaine transversalité : je suis présidente de chambre d’instruction, j’ai été juge des enfants, juge aux affaires familiales, j’ai exercé au parquet, j’ai travaillé à la direction juridique de l’Assistance publique-Hôpitaux de Paris, ainsi qu’à la protection judiciaire de la jeunesse (PJJ). L’ancienneté offre parfois cette vision d’ensemble. J’ai également la chance de représenter systématiquement mon syndicat, Unité magistrats, au conseil d’administration de l’ENM, où nous réfléchissons actuellement à la manière d’améliorer les formations. La question n’est pas tant celle des moyens ou de la durée des formations, mais plutôt de savoir ce que l’on fait, pourquoi on le fait et comment on le fait.

L’on disait tout à l’heure qu’un magistrat devait être formé à huit, dix, vingt métiers ou fonctions différents. Il est vrai que la formation initiale nous prépare en principe à tous ces métiers, mais c’est peut-être là que réside la question : est-il nécessaire, en formation initiale, d’être formé à tous les métiers ? Est-il pertinent que de jeunes magistrats – pas forcément en âge, certains ayant une expérience antérieure – soient nommés juges pour enfants, juges d’instruction ou juges de cabinet, c’est-à-dire juges uniques, dès leur premier poste ? Nous posons cette question car nous pensons que ces fonctions spécialisées devraient être réservées à des magistrats ayant déjà exercé un certain temps et ayant pu, au travers de formations plus généralistes, observer le fonctionnement ou le dysfonctionnement du système. Si je soulève ce point, c’est parce que la question de la formation en découle automatiquement. La formation initiale est complète, même si certaines conférences pourraient se tenir dans d’autres lieux. Peut-être faudrait-il toutefois consacrer cette formation initiale à un enseignement généraliste, et la formation continue à une formation spécialisée.

Cette formation ne doit pas être un événement ponctuel à un moment précis de la carrière. Comme l’ont montré vos auditions extrêmement passionnantes, les concepts évoluent, les positionnements changent. La manière dont les concepts sociologiques – contrôle coercitif, emprise, etc. – imprègnent notre droit et capillarisent notre réflexion s’inscrit nécessairement dans la durée. Par conséquent, à Unité magistrats, nous envisageons plutôt une formation initiale plus courte, complétée par des formations continues obligatoires qui évoluent dans le temps, et qui ne seraient pas des sessions uniques, mais des formations répétées. J’ai fait le point sur les formations de l’ENM, qui sont des formations initiales, continues, régionales, mais aussi des formations par visioconférence, qui permettent de se former pendant la pause méridienne. Une large palette de possibilités existe, mais sans doute faut-il aujourd’hui envisager les choses différemment pour disposer d’éléments de réflexion nous permettant d’appréhender ces situations de manière plus avisée.

Nous avons bien sûr pris connaissance avec intérêt du rapport de la Cour des comptes sur l’ENM, publié il y a un mois. Ce rapport est très intéressant, notamment parce qu’il souligne que l’on recourt toujours aux mêmes formateurs, et que certaines personnes tirent des revenus importants de cette activité. Il faudrait donc peut-être avoir une meilleure vision des formateurs qui interviennent, de la qualité de leurs formations, et savoir qui intervient, comment et à quel moment.

J’aborderai rapidement la question de l’audition de l’enfant. J’assistais récemment à une conférence organisée par des avocats et des magistrats à l’Unesco, et j’ai réalisé, en écoutant les intervenants, que chacun avait sa propre vision de l’audition de l’enfant. Il n’existe pas de doctrine unifiée en la matière. Il est tout de même extraordinaire de constater que chacun y va de son approche, dans une logique de type « venez comme vous êtes », avec ou sans formation, avec ou sans positionnement, sous les yeux et le regard de la Cour européenne des droits de l’homme (CEDH). On entend l’enfant capable de discernement ou on le fait entendre, mais il n’y a pas de politique publique ni de doctrine de l’audition de l’enfant. Il était ainsi très intéressant d’observer les positions radicalement différentes du juge des enfants, du juge aux affaires familiales ou de la psychologue intervenant sur cette conférence.

Sur le sujet de la transversalité, nous avons vu que les pôles VIF n’étaient pas des juridictions, mais des lieux d’échange d’informations. Cet échange est articulé autour de réunions et d’un applicatif nommé SISPoPP. Or nous n’avons pas réglé le problème du caractère secret de l’information, de ce qui peut être dit et utilisé dans un cadre contradictoire. Les collègues sont gênés. Peut-être faudrait-il repenser la diffusion de l’information à l’aune des règles qui régissent le secret de l’instruction afin de pouvoir échanger dans un cadre sécurisé et contradictoire – je n’oublie pas les avocats, notamment ceux de la défense.

J’appelle enfin votre attention, puisque nous parlons de spécialisation, sur le rapport de fonctionnement rédigé suite à l’affaire Inès. Cette jeune femme, victime de violences intraconjugales, avait tout fait correctement : elle avait déposé plainte, obtenu un téléphone grave danger, puis redéposé plainte. Pourtant, la machine n’a pas suivi. En l’occurrence, il s’agissait du tribunal judiciaire de Poitiers. Il ne s’agit pas de le stigmatiser ou de dire qu’il a mal fait. Ce que ce rapport nous apprend, c’est que même dans une juridiction dont les acteurs sont de bonne volonté et compétents, s’il n’y a pas de doctrine, de processus sécurisés, il suffit qu’une personne s’en aille pour que tout s’effondre. Dans ce cas précis, une juriste assistante venait d’arriver et n’avait pas été formée, et un déficit de communication et d’information existait entre le parquet et le siège. Finalement, cette jeune femme, qui avait tout fait correctement, est aujourd’hui décédée.

Ainsi, au-delà des textes et des moyens, les processus et la doctrine nous paraissent extrêmement importants, car nous sommes persuadés que nous pouvons faire mieux et, plus encore, que nous devons faire mieux.

M. Christian Baptiste, rapporteur. Nous avons la chance d’être en présence de la représentation française de la magistrature à travers ses différentes organisations syndicales. C’est un grand honneur pour nous.

Depuis l’audition d’hier de votre collègue Édouard Durand, nous avons remarqué que, spontanément, dans votre langage, vous parlez de « crime » pour désigner l’inceste. Cela fait plus d’un an que je travaille sur ce sujet. Nous avons abouti à une commission d’enquête transpartisane, ce qui signifie que l’ensemble du Parlement porte ce sujet. Durant ce parcours, un point de décantation fut atteint lorsque j’ai posé une question au Gouvernement pour souligner que l’inceste n’était pas encore reconnu comme un crime par la loi. C’est une circonstance aggravante, mais le mot « crime » n’est pas inscrit dans la loi. Je constate que vous, tout naturellement, parlez de crime, ce qui signifie que dans votre pratique, vous l’avez intégré. Mais pour nous, le problème n’est pas réglé. D’ailleurs, une collègue vous a remis une proposition de loi visant à ce que l’inceste soit reconnu comme un crime et non plus comme une simple circonstance aggravante. C’est dire le travail qu’il nous reste à accomplir.

Nous avons aussi bien compris, à travers nos différentes propositions de loi, la nécessité de rendre la législation concernant l’inceste plus impérative. Je vous remercie pour votre travail et pour les réponses que vous apporterez aux dix-huit questions que j’ai posées. J’aimerais cependant vous en poser trois publiquement, dans cette commission, afin que vous puissiez y apporter des réponses sur les thématiques que sont le cadre juridique, la formation et la spécialisation, et enfin les enquêtes et les procédures judiciaires.

Premièrement, concernant le cadre juridique, faut-il introduire une ordonnance de protection spécifique à l’inceste ? Si oui, sous quelle forme ? Et surtout, la présomption d’innocence vous paraît-elle faire obstacle à son application ?

Deuxièmement, concernant la formation et la spécialisation, seriez-vous favorables à des juridictions spécialisées dans le domaine de l’inceste ? Ou à des audiences communes, permettant de traiter simultanément le volet pénal et le volet civil d’une affaire, comme l’expérimentent certaines cours d’appel en matière de violences conjugales ?

Enfin, sur les procédures et enquêtes, quelle est votre appréciation de la circulation des informations relatives aux affaires d’inceste entre magistrats, notamment de la communication des pièces entre les procureurs de la République, les juges aux affaires familiales et les juges des enfants ? Faut-il permettre aux magistrats civils l’accès au dossier pénal ?

Mme Stéphanie Caprin. Concernant l’ordonnance de protection, nous y sommes favorables, à condition qu’elle soit confiée au juge aux affaires familiales ou, de manière extrêmement subsidiaire, au juge des enfants si celui-ci est déjà saisi de la situation du mineur – il ne faudrait pas le saisir uniquement pour rendre une telle ordonnance. Quant à sa forme, cette ordonnance de protection pourrait être calquée sur celle qui existe déjà dans le cadre du conflit conjugal. Le problème de la présomption d’innocence que vous évoquez a été mentionné par mon président. Si c’est provisoire, cela doit être ponctuel et durer le moins longtemps possible avant qu’un débat contradictoire puisse se tenir, permettant à chaque partie de prendre la parole, de répondre aux arguments des uns et des autres, avant qu’une décision non provisoire ne soit rendue. Ce caractère provisoire qui, d’une certaine manière, prive l’une des parties de la possibilité de répliquer et de se défendre, doit être le plus bref possible.

Sur la question de la spécialisation des juridictions, je pense que vous avez tous entendu que l’inceste devient un contentieux de masse, eu égard au nombre de procédures relatives à des faits d’inceste. L’on parle majoritairement de crimes, souvent de viols, mais il peut aussi parfois s’agir d’agressions sexuelles. À l’heure actuelle, tous les magistrats, quelles que soient leurs fonctions, sont amenés à se prononcer sur des procédures relatives à l’inceste : juges des enfants, juges d’instruction, juges aux affaires familiales, procureurs, mais aussi le juge civiliste qui, au titre du service général, siège comme assesseur en cour criminelle, en cour d’assises ou lors d’audiences collégiales – où sont audiencés ces dossiers après instruction – ou dans le cadre d’enquêtes suivies par le parquet. Finalement, tous les magistrats interviennent à un moment donné dans ce type de dossier. Compte tenu de cette masse de dossiers et de leur répartition sur tout le territoire de la République, nous doutons qu’une spécialisation de certaines juridictions ou de certains magistrats apporte une réelle plus-value sur le traitement de ces procédures.

Concernant les audiences communes entre civil et pénal, telles qu’expérimentées à Poitiers, une réflexion sur la constitutionnalité de ce type d’expérimentation est nécessaire. Un rapport récent de l’inspection générale de la justice a d’ailleurs questionné ces pratiques et leur constitutionnalité. Il nous semble donc qu’une réflexion plus approfondie est requise avant d’envisager leur généralisation.

Pour ce qui est de la circulation de l’information, que tous mes collègues ont également abordée, le problème ne vient pas d’un manque de volonté. D’après mon expérience, un juge d’instruction a le droit d’accéder à tout ce qu’il souhaite. En tant que juge d’instruction, je ne peux pas donner accès au contenu de ma procédure, mais je dois rédiger un document, sans modèle préétabli, pour mon collègue juge des enfants, que je dois d’abord identifier, afin de l’informer régulièrement de l’avancement de la procédure et de demander accès à une copie de la dernière décision. Il en va de même pour le juge aux affaires familiales, ou lorsqu’il existe d’autres procédures pénales concernant la même personne dans d’autres juridictions, ou pour retrouver des procédures classées dans les archives, ou lorsque j’interroge le juge de l’application des peines, qui peut suivre une peine précédente de la même personne. Pour tout cela, nous devons matériellement écrire des notes manuscrites ou informatiques, appelées « soit transmis ». Il n’existe aucun automatisme ou outil informatique permettant de savoir quelles juridictions et quels juges sont saisis et de connaître l’avancement des procédures. Or la création d’un tel outil informatique ne nous semble pourtant pas techniquement infaisable.

L’accès des collègues civilistes – JE et JAF – au contenu des enquêtes pénales est juridiquement possible. Le procureur de la République peut verser des pièces, et dans certains cas, les parties elles-mêmes peuvent le faire, y compris lorsque l’instruction est en cours. C’est encadré, ce n’est pas toujours possible, mais cela existe déjà. Faut-il encore que ces collègues aient connaissance qu’une instruction ou une enquête est en cours et soient informés de son avancement, ce qui n’est pas possible actuellement.

M. Ludovic Friat. Lorsque l’on touche à la justice, c’est un peu comme les poupées russes : dès que vous modifiez un élément, il faut en modifier un autre. Je m’explique. L’on parlait précédemment de l’opportunité de spécialiser ou non les collègues dès l’école, certains plaidant pour une spécialisation post-école. La réalité de notre carte judiciaire rend cela impossible. N’oublions pas que les deux tiers des tribunaux sont de très petites structures où chacun est un homme ou une femme-orchestre et fait de tout. Si vous spécialisez à outrance ou, au contraire, si vous ne spécialisez pas, vous n’aurez personne pour faire tourner les juridictions de province.

Mme Lucia Argibay. Je reviens rapidement sur vos trois questions. Nous partageons ce qui a été dit par l’USM concernant la circulation des informations, dans le sens où des améliorations sont possibles. L’on peut ici noter que les juges des enfants doivent parfois demander au parquet de leur communiquer des dossiers classés sans suite pour pouvoir annoncer ces classements aux enfants, ce qui est parfois compliqué – mais c’est un autre sujet.

Sur l’ordonnance de protection, nous sommes favorables à une ordonnance sur le modèle existant en matière de violences conjugales, avec une compétence donnée au juge aux affaires familiales. Nous insistons sur ce point, et nous insisterons sur ce point dans notre note.

Concernant la présomption d’innocence, la même question s’est posée lors de la mise en œuvre de l’ordonnance de protection en matière de violences conjugales. L’on se situe sur le terrain de la vraisemblance, au civil, ce qui rend la mesure possible à notre sens. Je tiens toutefois à émettre une alerte. S’il faut effectivement maintenir un équilibre entre les différentes législations, il ne faudrait pas que cette ordonnance vienne déprioriser les dossiers. Par exemple, en matière de violences conjugales, il arrive que les enquêteurs, sachant qu’une ordonnance de protection a été délivrée, se disent qu’ils ne traiteront pas le dossier en priorité. Il ne faut donc pas que cette mesure vienne pallier les carences qui existent par ailleurs.

S’agissant de juridictions spécialisées, il est compliqué de vous apporter une réponse complète, structurée et satisfaisante, car tout dépend de la proposition et de sa complexité : quel type de spécialisation, à quel degré, à quel endroit ? Ce que nous pouvons dire, c’est que nous sommes favorables à des audiences dédiées en matière pénale, qui fonctionnent dans le domaine des violences conjugales, comme je l’ai vu à Nantes. Il est important, pour les victimes, de ne pas passer à côté d’un autre dossier. Qu’elles soient ou non incestueuses, les agressions sexuelles sont des délits, et il est donc important qu’elles soient jugées séparément d’autres faits, ce qui n’est pas le cas partout.

La spécialisation présente des avantages pour la formation des magistrats et magistrates qui jugeront ces dossiers. Cependant, et je rejoins ce qui a été dit par l’USM, nous pensons que tous les magistrats et magistrates doivent être formés, dès l’ENM, à la question de l’inceste, et ce pour toutes les fonctions. C’est la richesse de notre métier. Notre école est reconnue pour la qualité de sa formation, et il ne faudrait pas que, pour des raisons de contraintes budgétaires, l’on réduise la durée de la scolarité en spécialisant d’emblée les juges d’instruction, les juges de l’application des peines ou les substituts du procureur. Certes, les magistrats sont plus ou moins expérimentés, mais c’est aussi parfois la rencontre des générations qui fait avancer le corps. Des générations entières ont été formées à la notion d’aliénation parentale. Heureusement que de nouvelles générations de juges aux affaires familiales qui n’y avaient pas été formées sont arrivées dans les juridictions pour injecter un nouveau souffle. C’est ainsi dans toutes les fonctions. L’expérience est une richesse, mais il est indispensable que tous les magistrats bénéficient de cette formation de qualité.

Enfin, une précision sur ce qui constitue pour moi le cœur du sujet : le projet de loi Sure. Je ne vais pas le développer à nouveau, et je ne vais non plus m’efforcer de vous convaincre en prenant l’exemple d’un procès auquel j’ai participé en tant qu’avocate générale en cours d’assises. Je voudrais seulement vous inviter à écouter ce que disent les victimes sur cette question. La Ciivise vient de publier un communiqué de presse où elle se déclaré opposée à la mise en place de cette procédure. Des associations de femmes victimes et des associations de victimes se disent également opposées à cette mesure. Je vous invite donc, si vous les auditionnez bientôt, à les interroger sur ce qu’elles pensent de ce traitement des victimes d’inceste et de ce projet de loi.

Mme Valérie Dervieux. J’ai manifestement été mal comprise sur le sujet de la formation. Je préciserai donc certains éléments. La formation initiale est importante, sur ces sujets comme d’autres, mais l’expérience l’est tout autant pour exercer des fonctions de cabinet, où le magistrat exerce seul. Le regard extérieur vient dans le cadre du contradictoire, mais les magistrats sont seuls à prendre des décisions, avec les apports qu’ils reçoivent. Il est donc important d’avoir une formation initiale et une formation continuée – comme on le dit maintenant – tout au long de la vie, qui permette d’appréhender ces notions et leurs évolutions.

En ce qui concerne la spécialisation, nous sommes réservés pour des raisons de compatibilité avec l’article 6 de la Convention européenne des droits de l’homme sur le procès équitable. Une étude de l’Observatoire des litiges judiciaires, mis en place par la Cour de cassation, sur l’évolution des procédures faisant appel au contrôle coercitif et à l’emprise, a montré que ce mode de fonctionnement pouvait effectivement poser des questions de respect du contradictoire et de la présomption d’innocence. Tout dépendrait donc de la manière dont vous envisageriez ces audiences uniques, qui, en l’état, posent quelques difficultés.

Concernant enfin l’ordonnance de protection, elle est absolument nécessaire pour l’enfant. En l’état, l’ordonnance de protection provisoire ne vise que le conjoint. Étendre son domaine d’application aux enfants, dans un support juridique qui existe déjà et avec les délais juridiques qui existent déjà, permettrait d’assurer cette protection de l’enfant sans poser de problème de constitutionnalité. En effet, l’on se fonde sur une notion de vraisemblance, et les questions de constitutionnalité et de présomption d’innocence ont déjà été traitées et soupesées par le législateur et le Conseil constitutionnel. C’est donc un trou dans la raquette que l’on peut combler, même si ce ne sera pas facile. Cela correspond aux préconisations de la Ciivise, et il nous apparaît effectivement que le juge aux affaires familiales est le juge naturel de ce contentieux. Le juge pour enfants est le juge du danger avéré, de l’exceptionnel, et non le juge de la famille de droit commun, outre le caractère subsidiaire de son intervention. Je doute d’ailleurs que les départements soient en capacité de faire ce travail dans un cadre administratif.

Mme Béatrice Roullaud (RN). Je vous remercie pour la richesse de vos propos, avec d’autant plus de vigueur que vous venez d’appuyer ce que je pense depuis longtemps. Vous avez parlé de l’ordonnance de protection qui serait similaire à celle que nous connaissons dans le cadre des violences familiales ; c’est précisément l’objet de ma proposition de loi, et cela peut tout à fait se réaliser en ajoutant un article au titre XIV du code civil.

Je vous remercie également d’avoir insisté sur la nécessité de la présence de l’avocat dans toutes les audiences, et pas uniquement en matière d’assistance éducative. Il arrive malheureusement que des enfants maltraités, et peut-être abusés, comparaissent en comparution immédiate sans avocat, alors que la mère maltraitante en a un. C’est l’objet d’une autre proposition de loi que je vais déposer cette semaine.

J’aimerais que vous éclairiez la représentation nationale sur le classement ab initio. Beaucoup trop d’affaires sont classées, et nous avons précédemment entendu qu’il avait fallu, dans une affaire, cinquante et un signalements pour déclencher des poursuites. Je connais d’autres exemples où, malgré de nombreux signalements, aucun procureur n’a été saisi et aucun enfant n’a été protégé. J’aimerais donc que vous précisiez ici pourquoi les affaires ne remontent pas toujours au procureur et ne donnent pas toujours lieu à des poursuites. Plus spécifiquement, j’aimerais que vous expliquiez les classements ab initio. Au tribunal judiciaire de Meaux, l’on m’a expliqué que des classements étaient réalisés avant même que le procureur ne soit saisi de l’affaire, autrement dit par les policiers. Pourriez-vous préciser ce point ?

Mme Ségolène Amiot (LFI-NFP). Ma première question porte sur les faits insuffisamment caractérisés. J’ai du mal à comprendre pourquoi les tableaux cliniques, le climat incestuel, la parole du parent protecteur ou de l’adulte signaleur, la détention d’images pédopornographiques ou des antécédents de violences – a fortiori sexuelles – ne sont pas systématiquement pris en compte pour caractériser l’existence d’une agression. Je m’adresse aux juges pour comprendre pourquoi nous n’enregistrons que 1 % de condamnations. Si l’on attend une preuve absolue du viol, compte tenu de la nature des faits, c’est quasiment impossible. Comment pourrait-on donc caractériser les faits autrement ?

Pareillement, comment peut-on, en tant que juge, accepter des expertises basées sur le syndrome d’aliénation parentale ou le syndrome de Münchhausen par procuration ? Pourquoi ne dénonce-t-on pas simplement les experts qui utilisent ces procédés afin de ne plus faire appel à eux, dès lors que l’on sait aujourd’hui que le syndrome d’aliénation parentale n’existe pas ?

Je dois dire que j’ai été assez choquée par vos propos, monsieur Friat, lorsque vous affirmiez qu’il n’y avait pas nécessairement de corrélation entre violences intrafamiliales et inceste. C’est totalement faux. Lorsqu’il y a des violences intrafamiliales, un enfant est 6,5 fois plus exposé au risque d’être également victime d’inceste.

Madame Brugère, vous avez parlé des enfants incestés qui deviendraient eux-mêmes des agresseurs. Heureusement que ce n’est pas le cas, sinon nous aurions une usine à fabriquer des agresseurs, sachant que l’on compte au moins 160 000 enfants victimes chaque année. Heureusement, ce ne sont pas 160 000 nouveaux agresseurs qui sont créés chaque année. Vous avez en revanche raison sur un point : 40 % des agresseurs ont eux-mêmes été victimes, ce qui n’est pas du tout la même chose. Cela m’interroge sur la place qui est faite aujourd’hui, dans la formation initiale et continue, à la recherche et à la sociologie. Je suis d’ailleurs très inquiète de vous entendre parler d’alléger la formation initiale, alors que, dans le même temps, vous avouez, monsieur Friat, que la formation continue est difficilement réalisable faute de temps. Si l’on réduit la formation initiale et si la formation continue n’est pas dispensée, qui forme-t-on et quand ?

Mme Julie Ozenne (EcoS). Nous auditionnons des mères protectrices et avons quelque peu du mal à différencier certaines choses. L’on nous rapporte souvent l’existence de réseaux d’influence entre les différents acteurs de la justice. Qu’en pensez-vous ? Pourquoi nous rapporte-t-on que certaines personnes auraient des informations avant d’autres ? Pourquoi la mère protectrice n’aurait-elle pas les informations que le mis en cause obtiendrait dès le début ? Quelles sont les failles que vous identifiez au sein du système judiciaire, avec tous les acteurs gravitant autour, et y aurait-il une stratégie juridique palliative ?

Mme Lucia Argibay. Je peux répondre rapidement sur ce que vous avez nommé le classement sans suite ab initio. Un classement sans suite ne peut être décidé que par un procureur. Il peut y avoir des refus de plainte de la part de la police, qui sont pourtant interdits, mais le principe et la loi, c’est que seul le procureur de la République classe les procédures.

Je partage ce qui a été dit sur le fait que les enfants victimes d’inceste, heureusement, ne commettent pas tous de nouveaux faits. En revanche, le taux de personnes auteures de faits d’inceste ayant elles-mêmes été victimes est important, ce qui pose la question du traitement judiciaire. Car l’on sait que chez ces personnes, l’interdit n’a pas été nommé, notamment par la justice. C’est finalement la conséquence de notre défaillance.

S’agissant des réseaux d’influence, peut-être est-ce ainsi perçu par les mères protectrices, mais je ne suis pas sûre que de tels réseaux existent. En revanche, il y a des manques de communication certains et un manque de rapidité. C’est pourquoi nous défendons l’ordonnance de protection, pour que les choses aillent plus vite et pour que tous les acteurs et actrices aient connaissance des faits en même temps. Les magistrats du parquet comme les JAF ont accès aux procédures, et c’est un langage que nous connaissons, tandis que les mères parties à la procédure n’ont pas la même connaissance. Nous défendons donc une justice plus réactive à travers cette ordonnance de protection.

Sur la formation des magistrats et magistrates, je ne peux que rejoindre ce qui a été dit : nous sommes pour la transversalité. En comparant les plans de formation entre ma promotion de 2015 et celle de 2025, nous avons constaté une perte massive de ces attendus, de cette ouverture sur la société et le monde, qui fait pourtant la richesse de l’ENM, au profit de nouveaux aspects de type « comment servir l’État », « manager », etc. Il y a une modification du contenu qualitatif de la formation initiale, au-delà de la question du temps et des choix.

M. Ludovic Friat. S’agissant des réseaux d’influence, je suis certain qu’il n’existe pas de réseaux occultes qui traverseraient la magistrature pour protéger qui que ce soit. S’ils existent, ses membres commettent une infraction pénale, outre une entorse gravissime à leur déontologie, et n’ont pas leur place dans la magistrature. Il faut le dire clairement. Dans votre question, je vois plutôt un défaut de pédagogie de l’institution judiciaire, ou de nos institutions publiques en général. Pour expliquer pourquoi les choses n’avancent pas assez vite, pourquoi l’on attend des mois pour une prise en charge, les gens, plutôt que de se dire que le système fonctionne mal faute de moyens et d’outils logistiques, en viennent à penser qu’il y a forcément un réseau ou un grand tout derrière cela. Ils ne peuvent pas imaginer que la France – avec la richesse qui est la sienne – et que l’État – avec la place qui est la sienne en France – ne puissent pas mieux régler ces difficultés.

Sur l’interpellation que vous m’avez faite, madame la députée, je m’aperçois que je n’ai pas été assez clair sur la corrélation entre VIF et inceste. Bien sûr, ce sont des domaines qui se répondent, mais qui ne se superposent pas totalement. Je disais donc simplement qu’il me semble illusoire de rajouter une casquette « inceste » aux collègues qui ont déjà la casquette de référent VIF. En revanche, les outils développés pour les pôles VIF sont efficaces et doivent être utilisés. Je parle ici surtout des pôles VIF des grandes juridictions, sachant qu’il existe aussi une inégalité dans ce domaine. Grâce notamment aux attachés de justice, qui assurent un travail de coordination entre les services et les magistrats, les grandes juridictions – les juridictions de groupe 1 – ont pu développer des pôles relativement efficaces, qui sont beaucoup plus balbutiants dans les petites juridictions. Utilisons donc les outils des pôles VIF pour être efficaces, mais ne rajoutons pas une casquette « inceste » à quelqu’un qui a déjà la casquette « VIF » en pensant que c’est à peu près la même chose et qu’il finira bien par s’en sortir.

Concernant les experts et leur qualité, de même que pour les classements sans suite pour faits insuffisamment caractérisés, il faut venir en juridiction, il faut venir à l’audience. Peut-être que nous, magistrats, avons à tort le biais de nous dire, en lisant une procédure, qu’elle ne passera jamais la marche de l’audience judiciaire et du contradictoire, qui peut être rude et cruel. Je me rappelle notamment d’avocats nous parlant d’« inceste heureux » ; j’imagine l’effet pour ceux qui l’ont entendu. Quant aux expertises basées sur le syndrome d’aliénation parentale ou Münchhausen, elles sont désormais anecdotiques – je ne dis pas qu’il ne peut pas y en avoir – par rapport à la masse des expertises. Plus que ces expertises basées sur des théories pseudo-scientifiques ou non démontrées, le vrai problème est plus généralement la qualité des expertises, qui n’est souvent pas au rendez-vous. J’ai siégé aux assises, j’ai été juge d’instruction, j’ai été président de tribunal correctionnel en comparution immédiate. Bien souvent, et je le déplore, le niveau d’expertise en comparution immédiate est absolument désastreux. C’est le reflet de la misère de l’hôpital public français : des experts pas formés sur ces thématiques, des experts ne parlant parfois pas tout à fait correctement le français. Vous imaginez bien le dialogue de sourds que cela peut induire. Il est donc important de connaître cette réalité, et je vous invite tous à venir dans les juridictions pour voir comment cela se passe.

Mme la présidente Maud Petit. C’est terrible d’entendre vos réponses. L’on est tout de même en France, en 2026, et l’on entend encore que vous n’avez pas les moyens, malgré les efforts consentis dans ce domaine. Il est vrai que la situation budgétaire n’est pas idéale, mais vos propos nous interpellent profondément. Face à des situations monstrueuses comme l’inceste, il est dramatique que des experts peinent à s’exprimer correctement et rendent des copies quasi blanches.

Mme Béatrice Brugère. Je n’ai pas connaissance de réseaux tels que ceux mentionnés par Mme la députée Ozenne. La corruption est toujours possible, l’on ne peut jamais l’exclure d’office, mais si vous avez connaissance de faits, il faut que des plaintes soient déposées et que des enquêtes aient lieu, car le sujet est évidemment très grave. Quoi qu’il en soit, à ce jour, je n’ai jamais eu connaissance de ce type de réseau.

Sur la question de la reproduction, madame la députée, je n’ai pas dit que toutes les personnes ayant subi un inceste allaient nécessairement en commettre un. J’ai dit qu’il existait, pour la victime, un risque de reproduction s’il n’y a pas de sanction, de prise en charge, de reconnaissance. Malheureusement, il arrive que des personnes reproduisent les faits dont elles ont été victimes parce qu’on ne leur a pas dit que c’était mal, parce qu’elles n’ont pas été prises en charge, parce que la justice n’est pas passée. Il y a effectivement un risque, ce qui ne veut pas dire qu’il y a 100 % de reproduction. Heureusement, car la situation serait dramatique.

Mme Stéphanie Caprin. Pour compléter sur les réseaux d’influence, je rejoins le constat sur notre manque de pédagogie. Il faut aussi peut-être rappeler que la procédure pénale en France est conçue autour du mis en cause, du prévenu, qui dispose des droits de la défense, et de la société, représentée par le procureur de la République. La victime, en tant que telle, n’est pas directement au centre de la procédure pénale ; elle n’intervient que si elle se constitue partie civile et ne dispose de droits qu’à ce titre, les droits attachés à la qualité de partie civile ayant été plus récemment développés. La conception française de la procédure pénale est centrée autour de l’accusé, du prévenu, tandis que la victime est « annexe » – excusez-moi du terme. Cela peut expliquer son sentiment d’être mise à l’écart et que tout est fait à titre principal pour le prévenu et non pour elle. La réflexion pour replacer la victime au centre du procès pénal se poursuit, des marges de manœuvre existent, mais cet élément structurel peut répondre en partie à votre question.

J’en reviens à la question des classements. Pourquoi certaines procédures ne sont-elles pas poursuivies malgré certains éléments ? Lorsque l’on est face à une situation de « parole contre parole », les investigations prennent du temps, car l’on doit saisir des enquêteurs spécialisés qui sont déjà surchargés. Parfois, si les faits sont très anciens ou si l’enfant est désormais protégé ou majeur, l’on va classer la procédure, en opportunité, pour ne pas y allouer les maigres moyens d’enquête disponibles. Nous en sommes à prioriser les urgences entre elles. Lorsqu’un enfant bénéficie d’une protection, par le biais d’un placement ou, demain, d’une ordonnance de protection de l’enfant, le dossier n’est plus forcément prioritaire pour des enquêteurs qui ont 500 dossiers en attente sur leur bureau. Ce sont les procédures concernant des enfants encore en danger dans leur famille qui seront en haut de la pile, et nous pouvons le comprendre.

À l’inverse, sur la question de l’imprescriptibilité, l’on développe aujourd’hui des procédures pour les faits dont on imagine qu’ils sont prescrits, car il est important pour les victimes d’être éventuellement reconnues dans leur statut, même si le classement est in fine prononcé pour des faits de prescription. Cela dit, ce ne peut être la priorité lorsque l’on est confronté à 500 dossiers relatifs à des enfants vivant un danger quotidien au sein de leur famille et pour lesquels des moyens doivent être engagés au plus vite. Comme je l’indiquais à l’instant, nous en sommes à prioriser les urgences entre elles. Croyez bien que nous sommes les premiers à extrêmement mal dormir la nuit lorsque l’on se dit : « Je vais prioriser ce dossier, mais j’en ai d’autres qui attendent dans les couloirs. » Il est toujours compliqué d’expliquer à des victimes, six ou huit mois après, les yeux dans les yeux, que leur dossier n’a pas avancé parce que les enquêteurs ont préalablement fait passer quinze commissions rogatoires ou parce que l’expert leur a donné un rendez-vous dans douze mois.

Mme la présidente Maud Petit. Je me permets de rebondir, car certains propos sur l’imprescriptibilité m’ont interpellée. Dans un monde idéal où vous auriez tous les moyens, seriez-vous sur la même position concernant l’imprescriptibilité ?

Mme Stéphanie Caprin. C’est une très bonne question. J’aimerais bien vivre dans ce monde idéal, et je compte sur vous pour me permettre d’y vivre pour les quelques années de carrière qu’il me reste. La question de l’imprescriptibilité, pour nous, c’est donner l’espoir d’une possible condamnation pénale plus de trente ans après les faits – le seuil maximal est aujourd’hui fixé à trente ans, si l’on exclut la prescription glissante. En tant que praticienne de l’enquête, recueillir des éléments probants plus de trente ans après les faits me semble presque illusoire. Plutôt que de se focaliser sur cette question de l’imprescriptibilité, il nous semble plus important de se focaliser sur la libération de la parole et de garantir aux victimes qu’elles peuvent parler rapidement, qu’elles seront prises en charge, qu’elles seront entendues, qu’elles bénéficieront de soins, qu’elles bénéficieront d’une justice de qualité. Passé un certain délai, la seule chose qui reste est souvent l’aveu de la personne mise en cause. Si l’on doit chercher des témoignages d’amis d’enfance ou de la famille élargie pour déceler une éventuelle cassure dans le développement de l’enfant qui pourrait être l’expression d’un traumatisme vécu qui collerait aux faits dénoncés, l’on ne sera pas plus avancé.

Mme la présidente Maud Petit. Vous savez qu’aujourd’hui, avec l’ADN, on est capable de déceler un trauma. Les progrès scientifiques permettent de ne pas se focaliser uniquement sur des preuves matérielles.

Mme Stéphanie Caprin. La question pour nous sera de relier le trauma aux faits dénoncés. Le caractère probatoire est complexe : il faut établir un lien de causalité juridique entre le trauma constaté, qu’il soit biologique ou psychologique, et les faits précis dont nous sommes saisis pour enquête. C’est pourquoi nous pensons qu’il faut développer d’autres types de réponses, notamment l’indemnisation civile. Comme ma collègue Ségolène Marquet le développe très bien, une personne qui se voit opposer une prescription pénale peut quand même voir son préjudice indemnisé au civil, car la prescription de l’indemnisation du préjudice civil commence à courir à la fin du préjudice, qui peut malheureusement durer toute une vie pour ces enfants victimes.

Mme Ségolène Marquet. Je souhaitais ajouter un élément sur la question des expertises. Les experts sont renouvelés périodiquement sur les listes des cours d’appel. Nous serions favorables à ce que tout expert utilisant le syndrome de l’aliénation parentale soit écarté de la liste des experts. La question est de parvenir à sensibiliser tous les professionnels et tous les magistrats au dévoiement de ce syndrome et à son usage parfois déguisé ou dissimulé par les experts.

Mme Valérie Dervieux. Sur la prescription, dix-huit pays considèrent que l’inceste est imprescriptible. Avant de se prononcer, il faudrait mener une étude pour voir comment ils survivent à cela. L’on ne peut pas dire « non » au motif qu’il n’y aurait pas de preuve manifeste ou que ne nous ne serions pas en capacité d’en établir. Je suis moi aussi praticienne, j’ai été juge d’instruction et je suis présidente de chambre d’instruction. À un moment donné, nous devons nous inspirer de ce qu’il se passe à l’étranger et comprendre comment cela fonctionne.

S’agissant des expertises, nous disposons d’un parquet civil. L’on disait précédemment que le parquet n’était pas présent, mais le parquet, c’est aussi le parquet civil. Lorsque j’étais au parquet civil à Pontoise en charge des violences conjugales, j’étais présente aux audiences, et j’ai même saisi le juge d’affaires familiales – n’oublions pas que, dans le cadre de l’ordonnance de protection provisoire, non seulement nous pouvons le saisir, mais nous sommes les seuls à pouvoir le saisir. Si l’on étend cela à l’ordonnance de protection de l’enfant, il n’y a pas de raison de dire que le parquet ne fait pas correctement son travail.

Concernant les classements ab initio ou les classements qui seraient incompréhensibles, les victimes disposent d’une arme : la plainte avec constitution de partie civile, qui peut toujours être mise en mouvement pour saisir un juge d’instruction. Les classements ab initio que vous mentionnez sont peut-être des instructions données par les parquets aux services de police de ne pas traiter certaines procédures, les commissariats se chargeant ensuite de faire du classement « vertical ». Ce que nous demandons, c’est que les politiques pénales des parquets soient publiques. Je m’étonnerais que l’on ordonne de classer sans suite des faits d’agressions sexuelles, mais face à certaines pratiques, la transparence est toujours la meilleure solution.

Mme Béatrice Roullaud (RN). J’apporte une précision : c’était au tribunal judiciaire de Meaux. En conseil de juridiction, qui réunit les élus et les membres de la juridiction, l’on nous a informés que 450 dossiers étaient en attente au pôle VIF – c’était d’ailleurs l’objet de l’une de mes questions orales adressées à M. Darmanin. « En attente », cela veut dire « non traité », comme mentionné précédemment. Lorsque le procureur a pris la parole, il a parlé de classements ab initio. Je me souviens l’avoir interrogé en lui demandant ce que cela signifiait, car j’entendais ce terme pour la première fois. Je lui ai demandé si cela voulait dire qu’un dossier pouvait être classé avant qu’il ne lui soit transmis. Il m’a répondu par l’affirmative. Cela m’embête de le dire, car l’audition est publique. En tout cas, ce n’est pas un manque de volonté. Nous avons un bon tribunal et un bon procureur, qui organise justement des formations, notamment pour les élus. C’est réellement un problème de moyens humains. Même la personne la plus géniale ne pourrait pas mieux faire, parce que l’on manque de moyens humains et financiers.

Mme Valérie Dervieux. En ce qui concerne les victimes, la circulaire publiée il y a peu aurait été attaquée en justice. Or dans cette circulaire, la place de la victime est mise au centre de nos préoccupations. Elle fait d’ailleurs suite au rapport d’inspection de fonctionnement sur l’affaire Élias. L’information de la victime est extrêmement importante, tout comme sa connaissance de l’évolution de la procédure, notamment en l’absence d’instruction en cours. Il est important qu’elle puisse être reçue pour recevoir des explications. Les conseils de juridiction et les comités des usagers, créés à Lyon et maintenant reproduits partout en France, sont un excellent exemple de ce que l’on peut faire. Bien évidemment, l’on peut arguer de l’absence de moyens pour ne pas faire. Néanmoins, la remise de la victime au centre de nos préoccupations peut résulter de bonnes pratiques, pas forcément uniquement de textes, même si ceux-ci peuvent aider. Nous avons en ce sens soumis des propositions. Je prends souvent l’exemple du métro : avant l’apparition des panneaux de signalisation indiquant le temps d’attente, les gens s’énervaient. Maintenant, même si le temps d’attente est de vingt minutes, ils sont informés et ne s’énervent plus. Ainsi, l’information de la victime est certainement au cœur de nos préoccupations.

Mme la présidente Maud Petit. Merci beaucoup pour toutes les informations que vous nous avez données et le temps que vous nous avez accordé.

*

*     *

  1.   Table ronde, ouverte à la presse, réunissant : M. Pierre-Guillaume Prigent, docteur en sociologie et enseignant à l'université de Bretagne Occidentale, et Mme Gwénola Sueur, doctorante en sociologie ; Mme Dorothée Dussy, anthropologue, directrice du centre Norbert Elias ; Mme Julie Doyon, maîtresse de conférences en histoire moderne à l’université Lumière Lyon (2 avril 2026)

M. Arnaud Bonnet, président. Notre commission d’enquête a pour objet d’évaluer le traitement judiciaire des viols et des agressions sexuelles incestueuses parentales sur mineurs, avec une attention particulière portée à la prise en compte de la parole de l’enfant et à sa protection effective pendant la procédure. Il nous a paru important d’apporter à nos travaux l’éclairage des sciences humaines afin de comprendre les mécanismes à l’œuvre, à la fois dans la pratique de l’inceste, qui apparaît tout sauf tabou, mais aussi dans son traitement par les institutions.

J’accueille donc Mme Dorothée Dussy, anthropologue, directrice du centre Norbert Elias et auteure de l’ouvrage Le berceau des dominations – Anthropologie de l’inceste, paru en 2013. Vous avez consacré dix ans de recherches à l’inceste, notamment en interrogeant, dans cet ouvrage qui fait date, des auteurs d’inceste ; M. Pierre-Guillaume Prigent, docteur en sociologie et enseignant à l’université de Bretagne Occidentale, auteur d’une thèse sur les stratégies des pères violents dans un contexte de séparation conjugale ; vous êtes accompagné de Mme Gwénola Sueur, doctorante en sociologie, ancienne écoutante sociale au sein d’associations de mères séparées. Vous avez mené conjointement une étude sur l’aliénation parentale, sur laquelle nous reviendrons certainement ; Mme Julie Doyon, historienne, maîtresse de conférences à l’université Lumière Lyon 2, spécialiste des violences intrafamiliales à l’époque moderne.

Je rappelle que cette audition est ouverte à la presse et qu’elle est retransmise en direct sur le site de l’Assemblée nationale.

Avant de vous céder la parole, je rappelle que l’article 6 de l’ordonnance du 17 novembre 1958 relative au fonctionnement des assemblées parlementaires impose aux personnes entendues par une commission d’enquête de prêter le serment de dire la vérité, toute la vérité, rien que la vérité.

(Mmes Julie Doyon, Dorothée Dussy et Gwénola Sueur et M. Pierre-Guillaume Prigent prêtent serment.)

Mme Julie Doyon, maîtresse de conférences en histoire moderne. Je souhaite tout d’abord vous remercier d’auditionner des chercheurs et des chercheuses en sciences humaines et sociales pour éclairer le traitement judiciaire de l’inceste parental sous l’angle de votre double question : celle de la protection de l’enfant et du rôle du parent protecteur.

Je me suis interrogée sur l’apport que pouvait constituer l’histoire au regard de l’expertise des victimes, des professionnels de la santé, du droit, de la justice ou de la police que vous avez entendus ou que vous entendrez dans le cadre de cette commission d’enquête. La perspective historique, que j’apporte avec de nombreux autres chercheurs et chercheuses, permet de prendre la mesure d’un écart irréductible avec le passé. C’est cet écart entre le passé et le présent qui, je pense, peut vous permettre de saisir la singularité du moment actuel.

J’ajouterai le mot de « délicatesse », déjà prononcé dans d’autres auditions, qui me semble nécessaire lorsqu’on entend restituer sur une longue période les violences intrafamiliales du passé, lesquelles sont au cœur de mes recherches depuis une quinzaine d’années. Les historiennes et historiens, de plus en plus nombreux, savent combien travailler sur ces sujets sensibles engage une responsabilité. Il faut éviter plusieurs écueils, comme celui du relativisme, qui consisterait à relativiser la souffrance des victimes du passé lorsque nous n’en trouvons pas les traces dans les archives. Je voudrais surtout évoquer ici l’écueil de l’objectivation, qui reviendrait à construire l’inceste comme un objet de recherche, un objet d’histoire. Cette démarche heurte, alors que nous parlons de sujets, de subjectivités et d’actrices et d’acteurs vivant des expériences tangibles, passées comme présentes. L’histoire de l’inceste et des victimes qui l’ont subi entre en résonance avec la souffrance des victimes d’aujourd’hui. C’est pourquoi, plutôt que de travailler sur l’inceste, je vous propose de voir comment travailler avec tout ce que ce sujet comporte de délicat.

Je vous présenterai trois inflexions historiques.

Je voudrais commencer par dire qu’historiquement, la notion d’inceste n’est pas spécialement associée à la question des violences sexuelles ou à celle de l’enfant. C’est pourtant son sens commun, aujourd’hui : il désigne les violences sexuelles intrafamiliales subies dans l’enfance. Cela n’a pas toujours été le cas. J’insisterai donc sur le fait qu’il n’y a pas un inceste, mais des incestes.

Le premier point d’inflexion est que l’inceste a d’abord constitué un crime contre les mœurs, et non une atteinte à l’intégrité d’une personne, d’un enfant. Dans le passé, il désignait les relations sexuelles ou matrimoniales interdites entre personnes apparentées. C’est d’ailleurs le sens anthropologique qui a longtemps dominé les sciences humaines et sociales.

Dans l’Occident chrétien, cet interdit était particulièrement étendu : jusqu’au XIIIe siècle, il englobait ainsi sept générations de parents, avant d’être restreint à quatre par le droit de l’Église. Ce cadre religieux a longtemps été la matrice de la pensée du crime d’inceste, qui était aussi, à l’époque moderne, une catégorie pénale de l’action publique à part entière. Le crime d’inceste existait dans le droit pénal d’Ancien Régime, toujours pensé dans le registre du péché et de la souillure sexuelle. Il s’étendait aux ascendants et aux descendants, mais aussi aux collatéraux (frères, sœurs, etc.) et à leurs alliés jusqu’au quatrième degré. Il incluait également – et c’est là que le passé est l’expérience du dépaysement – la parenté dite spirituelle, comme celle entre un curé et sa pénitente, ou entre un parrain et une marraine et leur filleule.

L’autre caractéristique est que l’inceste criminel était considéré comme consenti, commis conjointement par un « couple d’incestueux ». Les deux partenaires sexuels étaient jugés coupables, y compris s’agissant d’un père avec sa très jeune fille. J’ai ainsi rencontré des dossiers où une jeune fille de 14 ans était accusée d’avoir « couché avec son père » et d’avoir eu « mauvais commerce avec lui ». Du point de vue du droit, il s’agissait donc d’un crime sans violence, sans considération particulière pour l’enfance et, en définitive, d’un crime sans victime. Il ne portait pas atteinte, selon cette conception, à une victime individualisée, mais aux mœurs, à la morale chrétienne, au mariage et aux lois de l’Église et de l’État.

Le deuxième point d’inflexion est la suppression de cette conception religieuse et politique du crime dans la législation pénale française de 1791. Aux XVIIIe et XIXe siècles, lors de la réélaboration des codes pénaux en France et en Europe, la notion a basculé vers celle d’atteinte sexuelle et d’atteinte à l’intégrité d’un individu, en l’occurrence un mineur des deux sexes. Le crime d’inceste a été supprimé, mais deux catégories d’infractions aggravées par le lien familial sont créées dans le code pénal de 1810, et reformées au cours du XIXe siècle : le viol et l’attentat à la pudeur, avec ou sans violence. Le caractère incestueux de ces infractions sexuelles est qualifié par la minorité de la victime – moins de 15 ans – et par la position d’autorité, voire d’ascendance, de l’agresseur. Les études montrent que, dans les tribunaux, ce crime était majoritairement genré et vertical : ce sont surtout des pères, des oncles et des beaux-pères considérés comme portant atteinte ou violant des filles ou de très jeunes filles. Ces dispositions légales soulignent l’émergence de l’inceste au sens actuel du terme, c’est-à-dire un inceste vertical, parental, commis sur un mineur ou, en l’occurrence, une mineure.

Le troisième moment de bascule, beaucoup plus contemporain, voit l’inceste entrer de manière accentuée dans le champ de la protection pénale de l’enfance. Cette évolution concerne la fin du XXe et le début du XXIe siècle. Je suis un peu moins à l’aise pour l’historiciser cette période, dans la mesure où nous sommes en train de la vivre. Le terme « inceste » a été réintroduit dans le code pénal. Après une loi avortée en 2010, les viols et agressions sexuelles sont qualifiés d’« incestueux » en 2016 ; c’est d’abord un adjectif qui entre dans le code en tant que surqualification pénale. En 2021, un nouveau pas est franchi : l’inceste devient une infraction pénale qui tend à s’autonomiser dans une section de la loi sur la protection des mineurs consacrée « au viol, à l’inceste et aux autres agressions sexuelles ». Ce processus de visibilisation légale de l’inceste s’accompagne d’un relèvement de l’âge de la minorité en cas d’inceste, qui va jusqu’à 18 ans, et d’une extension du périmètre des actes incriminés, allant des attouchements au viol caractérisé, et de la parenté, incluant désormais les frères et sœurs, le conjoint pacsé du parent et les grands-oncles ou les grands-tantes. Cette évolution s’inscrit dans un contexte de très forte recomposition du lien familial dans nos sociétés contemporaines.

Je proposerai ensuite trois pistes de réflexion.

Premièrement, ces inflexions juridiques et judiciaires ne sont pas sui generis ; elles ont été portées par des mouvements sociaux et par les mues de la société, la révolution des sensibilités morales. La publicisation de l’inceste comme question politique et sociale de tout premier plan émerge au cours des XXe et XXIe siècles, portée par les revendications des féministes dès les années 1970, par celles des associations de victimes et par les mouvements pour la protection des enfants et la reconnaissance de leurs droits. Ce processus s’est intensifié dans les années 2000, et plus encore avec les mouvements MeToo de 2017 et 2021. La convergence de ces mouvements, accompagnée par les sciences sociales et les savoirs militants, a reconfiguré le sens de l’inceste. Comme l’incarne ici Dorothée Dussy, l’inceste est aujourd’hui appréhendé comme un crime sexuel révélateur de rapports de violence et de domination, dont la sexualité et la parenté sont le lieu, le cadre.

Deuxièmement, l’inceste questionne la place accordée aux victimes dans notre société, en particulier au sein du système judiciaire. Il met notamment en lumière les difficultés de la caractérisation matérielle des faits en cas de violences intrafamiliales, en raison de l’ancienneté des faits tardivement dénoncés et des inégalités ou des ambiguïtés inhérentes au langage. Il ne s’agit pas seulement de recueillir la parole, mais aussi de comprendre comment le langage lui-même émerge chez une victime. Enfin, les victimes d’inceste sont affectées par toute une série de symptômes, comme les troubles traumatiques, la honte ou la peur nés des relations d’emprise.

Troisièmement, les sciences humaines et sociales sont très importantes pour comprendre ces questions. La pluridisciplinarité ne doit pas se limiter au dialogue entre les acteurs du droit, de la justice, de la police et de la santé. Les sciences humaines et sociales ont, par exemple, permis de quantifier l’inceste grâce à des études majeures, comme l’enquête nationale sur les violences envers les femmes en France (Enveff), l’enquête Violences et rapports de genre (Virage), le sondage Ipsos ou, récemment, l’analyse des données de l’Institut national de la santé et de la recherche médicale (Inserm) par des chercheuses de l’Institut national d’études démographiques (Ined). D’autres études montrent que les rapports de domination doivent être pensés dans la famille, au-delà de l’inceste vertical entre un père et sa fille. Une étude récente en anthropologie montre que l’inceste entre mineurs existe également et qu’il reproduit ces rapports de domination dans la famille, étant, par exemple, beaucoup plus pratiqué par des frères aînés sur des sœurs cadettes. Enfin, l’inceste interroge les limites de la parenté, de la sexualité consentie ou du viol et de l’enfance. On parle beaucoup de la limite supérieure, l’âge du commencement du consentement sexuel, mais il faut également évoquer l’inceste sur les nourrissons. Je ne crois pas que le seul traitement judiciaire et juridique puisse répondre à ces questions.

Mme Dorothée Dussy, anthropologue et directrice du centre Norbert Elias. Je n’ai pas préparé de propos liminaire, car il m’a semblé plus pertinent d’adapter mes réponses à vos interrogations. Sachant que vous avez déjà entendu le juge Durand et Hélène Romano, et que mes collègues ici présents sont des spécialistes éminents des questions que vous nous avez adressées, je préfère me tenir à votre disposition pour répondre directement à vos questions.

Mme Gwénola Sueur, doctorante en sociologie. Mon expérience s’ancre dans le domaine des violences faites aux mères, dans une perspective féministe et selon une approche qualitative. Après une formation en histoire, un parcours professionnel varié et une trajectoire dans le travail social comme écoutante au sein d’une structure de mères séparées, entre 2011 et 2018, je reprends mes études dans le cadre d’un master 2 en études sur le genre en 2019. Lors de ma prise de poste au sein de SOS les Mamans, qui accueillait entre 700 et 1 300 mères chaque année, je découvre les freins à la protection des mères et de leurs enfants.

Pour comprendre pourquoi le système se retourne contre les femmes qui se sont séparées de leur conjoint avec qui elles ont eu des enfants, je me forme auprès du Collectif féministe contre le viol et je découvre le modèle de la « stratégie de l’agresseur », dont le juge Durand vous a parlé. L’une des formatrices, Marie-France Casalis, m’invite alors à aller regarder les discours portés par les groupes de pères séparés.

Mon mémoire de recherche est ainsi consacré à la médiatisation de l’affaire criminelle de Cestas, une prise d’otages paternelle dans un territoire rural à la fin des années 1960, et à la diffusion de sa mémoire au sein du mouvement des pères séparés. En février 1969, à Cestas, un père séparé a tué un gendarme, puis deux de ses trois enfants, avant de se suicider. Je montre la construction de cette affaire comme un mythe légitimateur de la violence masculine. Au XXIe siècle, des militants persistent à héroïser ce père meurtrier et le présentent comme l’origine du combat des pères pour défendre leurs intérêts.

Depuis 2022, je suis doctorante en sociologie à l’université de Bretagne Occidentale, où ma thèse est consacrée au parcours de mères en ruralité dans un contexte de violences conjugales. Avec Pierre-Guillaume Prigent, nous avons commencé notre collaboration dans un groupe de veille anti-masculiniste, puis nous avons poussé l’analyse de manière plus académique.

Les discours de légitimation de la violence masculine s’ancrent dans ce que la sociologue Francine Descarries désigne par l’« antiféminisme ordinaire », c’est-à-dire « la mise en œuvre et l’expression sociopolitique du sexisme et de la misogynie », qui « se déploient sur un continuum allant de l’indifférence à la violence en passant par la non-reconnaissance des femmes comme égales, le mépris et l’hostilité déclarée ». Ses piliers sont la nostalgie, la désinformation et le négativisme. Les archétypes de la femme appartiennent à l’inconscient collectif de la tradition patriarcale et sont réinterprétés à l’époque contemporaine par des discours et des pratiques, qui procèdent, selon Francine Descarries, de l’antiféminisme ordinaire. Un des vecteurs de la diffusion de cet antiféminisme est le mouvement des pères séparés, considéré par Mélissa Blais et Francis Dupuis-Déri parmi les cinq tendances masculinistes qui se sont consolidées, notamment dans les années 1990.

Avec Pierre-Guillaume Prigent, nous avons montré que les discours du mouvement des pères pouvaient influencer le sens commun et, parfois, les pratiques socio-judiciaires. Nous indiquions déjà dans l’ouvrage Antiféminismes et masculinismes d’hier et d’aujourd’hui, publié en 2019 sous la direction de Christine Bard, Mélissa Blais et Francis Dupuis-Déri, que leurs revendications concernant l’autorité parentale, s’appuyant sur un discours de victimisation, favorisent l’occultation et le continuum des violences patriarcales. Leur stratégie renforce la méconnaissance des mécanismes de la violence et du contrôle coercitif par le système socio-judiciaire, notamment après la séparation, et la complicité institutionnelle avec l’agresseur.

Depuis sa création, ce mouvement se mobilise pour la place des pères uniquement en situation de post-conjugalité. Son acte fondateur est l’affaire du forcené de Cestas, ce qui renseigne déjà sur leur légitimation de la violence masculine jusqu’à l’assassinat via la dramatisation et la victimisation. L’identité collective des groupes de pères divorcés ou séparés se construit par l’emploi d’un jargon spécifique antiféministe et misogyne, et par l’héroïsation de certains de leurs membres ou d’autres hommes séparés.

L’association pionnière, la Défense des intérêts des divorcés hommes et de leurs enfants mineurs (Didhem), fondée à Grenoble en 1969 par Marc Droulez, s’inspire du groupement d’actions judiciaires et des professionnels du droit investissent la Didhem qui organise des manifestations pour sensibiliser l’opinion publique à la question paternelle, notamment devant le Tribunal de Rouen en 1973. Je montre dans mon mémoire ce qui avait été occulté : que des membres de cette association revendiquent des actions violentes, comme le chantage au suicide, le recours aux armes ou le dépôt d’engins explosifs dans les tribunaux. Deux adhérents sont d’ailleurs morts en 1973 à Paris dans l’explosion d’une bombe vraisemblablement destinée à l’ex-femme de l’un d’eux. Marc Droulez légitime cette action puis prétend plus tard, dans un entretien accordé à SOS Papa, qu’ils préparaient dans la clandestinité un attentat à la bombe au palais de justice de Paris.

Deux ouvrages de la Didhem publiés en 1973 et 1974 s’attachent à proposer des évolutions législatives et règlementaires. Ils présentent le divorce comme un « parricide social », une « malédiction jetée par la société démagogiquement féministe », un « fléau à l’origine de la délinquance des enfants ou encore de la prostitution » et développent déjà les discours habituels au sein des groupes de pères séparés sur la vénalité des femmes, la coresponsabilité dans les violences conjugales et les fausses accusations.

À partir de 1974, des scissions donnent naissance au Mouvement de la condition masculine et paternelle et au Mouvement de la condition masculine. Dans cette période d’émergence du mouvement, des cadres associatifs mobilisent des histoires exemplaires, voire des récits d’horreur, comme le meurtre d’enfants par leur père ou l’assassinat de leur ex-conjointe. Des pères sont présentés comme des martyrs du divorce et des hommages ont lieu en leur mémoire, parfois dans des cimetières. Cette stratégie discursive pourrait être interprétée comme une menace à l’égard des femmes qui résisteraient au rétablissement de la situation de pouvoir et de contrôle.

Vingt ans plus tard, le président de SOS Papa, Michel Thizon, dénonce « l’exclusion et le génocide silencieux et perfide du père ». Plusieurs des procédés des groupes de pères sont théorisés comme retournement de l’égalité par la sociologue française Anne-Marie Devreux, alors que ces groupes portent à la fois un discours et des actions qui nuisent à l’atteinte de l’égalité entre les hommes et les femmes. Ces groupes retournent aussi l’analyse féministe, les hommes devenant, selon eux, les victimes des femmes, de la justice et des féministes, qui apparaissent comme le troisième persécuteur. Ils utilisent également des théories aux fondements misogynes, dont l’expression la plus spectaculaire est le syndrome d’aliénation parentale ou aliénation parentale.

Pour comprendre les conséquences de l’usage de la notion d’aliénation parentale en France, nous avons mené, avec Pierre-Guillaume Prigent, une recherche multiméthode en analysant les stratégies discursives des groupes de pères séparés et des promoteurs du concept (experts, associations et magistrats). Nous avons également étudié 383 arrêts de cour d’appel entre 2000 et 2020. De plus, nous avons réalisé une analyse textuelle de la presse avec plus de 400 articles ainsi que des entretiens avec une vingtaine de mères accusées d’aliénation parentale. Avec 26 autres chercheurs situés dans 13 pays, nous avons pris part à une recherche intitulée le PADV (Parental alienation and domestic violence), dirigée par le professeur en travail social canadien Simon Lapierre et financée par le Conseil de recherche en sciences humaines.

Lorsque nous problématisons nos recherches et nos pratiques, nous expliquons qu’elles relèvent d’un terrain sensible. Des conséquences sont possibles pour les enquêtées, mais aussi pour nous-mêmes, avec un risque de traumatisme vicariant. En outre, nous faisons face, avec Pierre-Guillaume Prigent, à des attaques antiféministes d’une violence inouïe. Nous sommes menacés et dénigrés sous différentes formes. Ces comportements sont contraires et forment une atteinte à la liberté académique, puisqu’il y a entrave à nos conditions d’indépendance et de sérénité, indispensables à la réflexion et à la création intellectuelle.

Permettez-moi, pour conclure, de vous lire un texte du collectif Mères en lutte contre les viols incestueux, cofondé par le sociologue Léo Thiers-Vidal, qui décrivait il y a vingt-six ans déjà les dénis de justice :

« Ainsi, nos enfants, nos tout jeunes enfants, ne sont plus les victimes des agresseurs qu’ils désignent, ils deviennent les victimes de leur mère. Taxées de mères abusives, de manipulatrices, nous serions des vecteurs de névroses. Et tandis que l’on s’acharne sur nos piètres compétences éducatives, nos enfants sont oubliés, voire rendus à leurs agresseurs. Et par un phénomène qu’il leur a été difficile d’imaginer, les mères deviennent coupables. Ce sont elles que l’on condamne pour non-représentation d’enfants. Car si les agresseurs nient, les mères continuent de se battre et ce combat, traduit comme un acharnement, se retourne contre les enfants. En cours de route, on aura oublié les témoignages (requalifiés en “allégations”), gommé la peur de l’agresseur (c’est un “climat maternel instable”), tant appliqué à démontrer les manœuvres machiavéliques de harpies hystériques. Des signes que nous n’avons pas vus, des dessins que nous avons jetés, des idées que nous n’avions pas ; un jour, nos enfants nous envoient au détour d’une conversation ce qu’il est impossible d’admettre, des violences incestueuses. Si vite, c’est la vie qui s’écroule. Un homme que nous avons aimé, un enfant que nous avons porté, les deux ont vécu dans le coin d’une chambre, sur le canapé d’un salon, un rapport qu’un seul a décidé. Ce rapport, ces sévices sexuels, ce n’est plus la télé qui les raconte, ce sont nos très jeunes enfants. Ils ont moins de cinq ans, des doigts dans les fesses, au pipi dans la bouche, des “j’aime pas ça”, “ça fait mal”, les descriptions affluent. Mais cette parole qui les libère, qui nous anéantit, les conduit dans un autre cauchemar. Et si, par chance, nos enfants continuent de parler, quand ils le disent à la police, quand des experts psychiatres reconnus, sommités, valident leur triste vécu, c’est l’étau qui se resserre. Nos enfants ne risquent plus seulement alors de continuer à subir, ils risquent d’être séparés de leur mère, prison pour elle, foyer pour eux. Tandis que l’agresseur est traité en victime, on valorise à l’excès toute trace de “tendresse”, de “fibre paternelle”… Quand un parent viole en dehors du cercle familial, même si le combat pour ses enfants reste difficile, les affaires sortent de plus en plus, on brise alors un premier tabou, celui de la pédophilie. Son noir cousin, l’inceste, reste par contre à l’écart. Nos enfants ne sont plus à plaindre, mais leur souffrance est triple et leur guérison incertaine. Victime d’un parent, c’est leur construction qui s’effondre. Victime d’abus sexuels, c’est leur corps d’enfant que l’on profane. Victime d’un tabou, c’est leur guérison que l’on interdit. Enferrés dans cette loi du silence, nos enfants n’ont, semble-t-il, pas d’autre choix que celui de se taire. Pourtant, ces complots dont on nous accuse, ces manipulations dont on nous fait reines ne sont que des prétextes : nos enfants, les moins de cinq ans, nous abandonnent dans nos desseins lorsqu’ils miment, qu’ils pleurent ou qu’ils dessinent. Notre force de persuasion a ses limites face à un enfant de cinq ans, celle des agresseurs aussi, car les enfants parlent, mais qui les écoute ? »

Pendant que je lis ce texte, des mères et leurs enfants, victimes et co-victimes de violences conjugales, victimes et co-victimes d’inceste, sont confrontés, d’un pays à l’autre, comme le théorise si justement le sociologue James Ptacek, à des institutions indifférentes à leurs souffrances.

M. Pierre-Guillaume Prigent, docteur en sociologie. Il y a treize ans, Arlette Gautier, professeure émérite de sociologie à l’université de Bretagne Occidentale, accepte de me diriger pour un mémoire, ébauche de la thèse dont je vais présenter les résultats aujourd’hui. Peu d’études françaises sont alors consacrées à l’expérience des femmes avec enfants séparées d’un conjoint violent. Les enquêtes quantitatives nationales sur les violences, à savoir l’Enveff en 2000, suivie par l’enquête Virage en 2015, montrent que les violences conjugales ne s’arrêtent pas nécessairement à la séparation et que les femmes ayant des enfants sont particulièrement touchées. Patrizia Romito, professeure de psychologie sociale en Italie, mon autre directrice de thèse, publie en 2011 un article sur les violences post-séparation, faisant état des recherches internationales à ce sujet. Elle ouvre donc la voie à d’autres études empiriques en France, mais aussi ailleurs.

Les actions des pères perchées sur des grues et autres édifices en début d’année 2013 donnent une visibilité aux violences post-séparation, car les deux premiers hommes à être montés sur des grues ont été dénoncés par leur ex-conjointe comme étant des hommes violents. Des associations féministes et de mères séparées, dont SOS Les Mamans, dénoncent alors la stratégie de ces hommes qui instrumentalisent leurs enfants, tout en se présentant comme des victimes des femmes, des féministes et de la justice, qu’ils décrivent comme étant favorable aux mères, voire matriarcale. Au-delà de la qualification de ce mouvement comme masculiniste, je vois alors dans leurs actions une tentative d’occulter cette violence qu’ils ont commise et, plus largement, les inégalités entre les femmes et les hommes qui en sont à l’origine.

Presque quinze ans auparavant, l’association lyonnaise Mères en lutte, fondée par le regretté Léo Thiers-Vidal en 1999, soutient des mères qui tentent donc de porter la parole de leurs enfants victimes de violences sexuelles paternelles. Ces femmes sont alors accusées d’être menteuses, manipulatrices, aliénantes et de tenter d’éloigner l’enfant du père par l’intermédiaire de fausses accusations. Certaines, ne présentant plus leurs enfants, font l’objet de plaintes à ce titre, sont parfois condamnées à de la prison et vivent le transfert de résidence de leurs enfants chez le père agresseur. Elles écrivent alors que leurs problèmes ne sont pas individuels, mais structurels, rencontrés par de nombreuses mères séparées ou en cours de séparation.

Comment est-ce possible ? Cette question, suscitée par l’indignation que je ressens à la lecture d’un tel constat, trouvera une réponse dans l’examen sociologique des conditions dans lesquelles un tel phénomène peut se produire. Je l’ai nommé, à la suite de Patrizia Romito, « complicité institutionnelle avec l’agresseur », qu’elle définit comme « un réseau actif de complicité ou d’inertie impliquant responsables sociaux et institutions de compétences ».

Pour documenter le phénomène des violences conjugales post-séparation, j’ai réalisé des entretiens approfondis, parfois répétés, avec vingt femmes qui se sont séparées d’un ex-conjoint violent avec qui elles ont eu des enfants. Elles sont âgées de 25 à 75 ans au moment des entretiens et ont été rencontrées de diverses manières, dans plusieurs régions de France. Cela m’a permis de rencontrer des femmes ayant connu des parcours et des rapports aux institutions différenciés. En effet, certaines n’ont saisi aucun juge ou déposé aucune plainte, tandis que d’autres ont connu des procédures multiples, complexes et très longues, pouvant durer de quelques années jusqu’à une décennie. L’objectif était de parvenir à recueillir les récits auxquels elles apportent des explications, qu’elles complètent par des analyses différenciées selon leur parcours, leurs engagements ou encore l’ancienneté de la séparation.

Durant les entretiens, je leur demande de raconter leur histoire, de décrire ce qu’elles ont vécu. En procédant ainsi, je peux recueillir des récits riches et détaillés qui me permettent de cerner les enjeux des situations et d’éviter l’induction par des questions spécifiques ou fermées. Ces femmes m’évoquent la rencontre avec l’ex-conjoint, la séparation, la nature de la relation passée et actuelle, la résidence des enfants, les procédures, les réponses institutionnelles et les réactions des proches. Je me suis inspiré de la méthode des écoutantes de victimes de violence : ne pas la juger, ne pas la comparer avec une autre victime, ne pas douter, tenir compte de sa peur, respecter sa souffrance et la comprendre.

J’ai tenté de forger ce que j’ai appelé une « éthique de l’inquiétude », c’est-à-dire d’une part, tenir compte de la présence et de l’impact des violences subies de la part de leur ex-conjoint par le passé au moment des entretiens, et d’autre part, j’ai appris à faire face à l’absence de repos induite par un tel travail de terrain, qui s’avère particulièrement sensible. Comme le disait l’anthropologue Alban Bensa, « l’affrontement intime entre conscience morale et projet scientifique n’est jamais aussi fort que lorsque nous décidons de mettre à plat les relations de pouvoir qui traversent l’enquête, que lorsque nous prenons le risque de parler à la première personne dans un univers savant qui fait souvent du silence sur soi le faux nez de l’objectivité ».

J’ai ainsi appris à considérer le vécu des femmes comme étant central et non annexe et subordonné au vécu masculin, et mis à distance le sens masculiniste selon lequel seuls l’expérience et le point de vue des hommes comptent. En cela, la déconstruction des mythes divers propagés par les groupes de pères séparés a constitué un travail nécessaire pour au moins deux raisons : la façon dont ils renforcent ce sens masculiniste en forçant l’attention sur leur vécu et en détournant le regard et la conscience de celui des femmes, et l’influence de leur discours sur l’organisation sociale des séparations familiales, en particulier la justice aux affaires familiales.

Les alliances, courtes ou plus longues, façonnées avec des collectifs de mères séparées, ont fait de ce travail « le fruit d’une alchimie entre la science, l’empathie et l’engagement politique », pour citer une nouvelle fois Alban Bensa, ou aussi, comme le disait la sociologue Colette Guillaumin, une « synthèse entre révolte, activisme, analyse et conscience ».

Je débute l’analyse des entretiens en reprenant les distinctions classiques entre les différents types de violences, notamment physiques, sexuelles, psychologiques et économiques, et leurs conséquences variées. Les enquêtées évoquent parfois un ensemble d’actes dans le même extrait d’entretien, attestant l’existence d’un continuum des violences et la nécessité de les concevoir sous un angle qui me permet de ne pas opposer ces différents types de violences, mais de penser leur entrelacement.

Je défends, moi aussi, la pertinence du modèle français de la stratégie de l’agresseur pour appréhender les mécanismes de la violence conjugale, avant comme après la séparation. Ce modèle, construit par le Collectif féministe contre le viol, identifie qu’après avoir sélectionné sa victime, l’agresseur agit en fonction de cinq priorités : il isole la victime, il la dévalorise et la traite comme un objet, il inverse la culpabilité, il instaure un climat de peur et d’insécurité et il agit en mettant en place les moyens d’assurer son impunité. Ainsi, l’agresseur verrouille le secret. Ce modèle permet de resituer les actes de violence dans la stratégie employée par l’agresseur afin de maintenir le pouvoir et le contrôle sur ses victimes.

Je mobilise également le modèle du contrôle coercitif, selon lequel l’enjeu premier de la violence conjugale est l’atteinte à la liberté et aux droits fondamentaux des femmes et des enfants victimes. Il permet d’identifier les tactiques utilisées par l’agresseur au-delà d’incidents de violence dans le cadre social et patriarcal dans lequel ces tactiques sont employées. Il rappelle que ce que l’on nomme habituellement « violences conjugales » n’est pas seulement constitué d’actes de violence distincts, mais consiste en une stratégie prenant la forme d’un entremêlement de tactiques de contrôle et de coercition, s’appuyant sur la vulnérabilité créée par les inégalités. J’identifie, dans mes entretiens, les tactiques suivantes, reprises d’autres auteurs ayant déjà travaillé sur le sujet : isolement, privation de ressources, contrôle, intimidation, dévalorisation, confusion, sur-responsabilisation et violence.

Mes entretiens vont faire apparaître deux modalités principales de résistance de la part des femmes, d’où la présence de la résistance des femmes dans le titre de ma thèse. Une première modalité est la résistance active, l’opposition explicite qui peut prendre la forme de dire non, de se défendre verbalement ou physiquement ou de chercher du soutien. Une deuxième modalité est la résistance dissimulée, qui peut prendre la forme de tentatives d’éviter ou de limiter la violence sans que cela apparaisse comme de la résistance explicite aux yeux de l’agresseur, par exemple en se conformant stratégiquement à certaines de ses attentes, tout en négociant ou en tenant sur d’autres points relatifs à la vie quotidienne et aux enfants.

Ces formes de résistance, que j’identifie toujours lorsque je recueille le récit de femmes victimes de violences, contribuent à remettre en question la représentation de la femme victime de violences conjugales comme étant « impuissante », « sous emprise » ou encore « complice ». Ces femmes agissent dans un contexte caractérisé par la contrainte et tentent de « retrouver du contrôle dans un contexte d’absence de contrôle », comme le disait Evan Stark.

La séparation est également une forme de résistance à l’agresseur. Elle reconfigure l’espace pour l’action des femmes, réduit par l’agresseur et ses tactiques d’isolement et de privation de ressources durant la vie de couple. Lorsque les femmes se séparent et après la séparation, les agresseurs vont exercer de la coercition, des représailles, par exemple sous forme de harcèlement, de menaces ou d’autres violences à distance, durant les remises des enfants ou dans d’autres espaces dans lesquels ils vont faire intrusion. La violence post-séparation prend donc des formes différentes de la violence avant la séparation, mais les processus en sont identiques. Les agresseurs peuvent tenter de forcer la réconciliation en réinvestissant l’espace privé, intime ou personnel de la victime. On constate dans un premier temps après la séparation que l’espace pour l’action des femmes s’étend, qu’elles ont davantage de marge pour tenter de réguler les rapports avec le conjoint, et notamment sa violence. Mais les enfants peuvent alors être utilisés par l’agresseur pour contrôler l’ex-partenaire. Les enfants sont, de fait, également victimes de négligences ou de violences psychologiques, physiques ou sexuelles. Ces diverses formes de coercition contribuent à perpétuer après la séparation l’intimidation de la mère et le sabotage du lien avec ses enfants.

L’agresseur est pour autant soutenu par les représentations sociales dominantes selon lesquelles un enfant a besoin de son père, quel que soit son comportement. Il est également soutenu par l’argumentation des groupes de pères séparés dans laquelle il peut piocher et par les réponses sociales et institutionnelles à la violence en contexte de séparation parentale. Parce qu’en effet, les récits recueillis illustrent les insuffisances des institutions à soutenir les victimes face à la violence et au contrôle de l’agresseur, voire une complicité avec ce dernier.

Organisant les relations entre les parents et les enfants, ce sont les juges des enfants et les juges aux affaires familiales qui ont, il me semble, le rôle le plus central. Lorsqu’ils sont influencés par de pseudo-théories, comme celle de l’aliénation parentale, et lorsqu’ils manquent de formation sur les violences, les juges, conseillés par des experts ou des intervenants sociaux, peuvent considérer que les tentatives de la mère d’éloigner les enfants du père sont injustifiées. Elles peuvent pourtant s’expliquer par le contexte de violences conjugales et de violences contre les enfants, qui amène justement les femmes à mettre en place des stratégies afin de protéger les enfants.

Si les mères dénoncent des violences, en particulier des violences sexuelles commises contre leurs enfants, elles sont suspectées de mentir et d’être aliénantes. Les violences sont alors occultées. La justice aux affaires familiales, partant du principe qu’il est dans l’intérêt supérieur de l’enfant que la coparentalité soit préservée, maintient et organise les liens entre l’agresseur et sa victime et peut sanctionner le non-respect de la coparentalité par un transfert de résidence des enfants chez l’agresseur – il n’est pas systématique, mais il n’est pas rare pour autant. L’autorité parentale conjointe permet à l’agresseur de continuer à contrôler le quotidien de la mère et des enfants. Ainsi, l’espace pour l’action des victimes est réduit par les institutions qui régulent l’après-séparation parentale.

L’agresseur, par ses diverses tactiques, peut rendre « folles » les femmes, puis les faire passer pour « folles ». La qualification d’aliénation parentale relève de cela. Ainsi, l’agresseur les disqualifie et impose le silence. La porosité des institutions à ce type de tactique rappelle qu’elles ne sont pas des comportements individuels et isolés, mais qu’elles s’inscrivent dans un espace social où les femmes sont « arraisonnées ». Elles sont, pour reprendre l’éclatante formule de l’anthropologue Nicole-Claude Mathieu, « objets de raisonnement réducteur et réduites dans leur raison, soumises à persuasion ou raisonnées de force, souvent jugés déraisonnables, mais sommées de rendre raison, inspectées, contrôlées dans leurs têtes et dans leurs ventres, tel un navire sa cargaison, son état sanitaire et son trajet ».

L’étude que je réalise avec Gwénola Sueur sur les usages sociaux de la théorie de l’aliénation parentale en France permet d’approfondir l’analyse du phénomène de la complicité institutionnelle, mais aussi des remises en question de cette dernière.

L’analyse d’entretiens réalisés auprès de femmes accusées d’aliénation parentale montre que les accusations peuvent être implicites et que l’expression « aliénation parentale », de plus en plus controversée et de moins en moins employée, est remplacée par une diversité d’expressions d’inspiration psychanalytique ayant les mêmes effets sur les relations entre les mères victimes et leurs enfants, à savoir une réduction des liens et une occultation de la violence conjugale et de la violence sur les enfants.

M. Arnaud Bonnet, président. La question de l’inceste n’occupe pas la place qu’elle devrait avoir dans le débat social, pour des raisons individuelles et collectives.

Ma première question concerne l’influence du mouvement des pères sur les pratiques judiciaires, au travers de la notion d’aliénation parentale. Avez-vous pu étayer cette influence par des données chiffrées ?

Ma seconde question porte sur la dimension sociétale, car nous sommes tous responsables de la situation actuelle. Peut-on dire que nos sociétés ont, à certaines périodes et encore aujourd’hui, organisé l’impunité de l’inceste ? Dans quelle mesure nos institutions contemporaines en portent-elles encore l’héritage ?

Je cède la parole au rapporteur pour ses questions.

M. Christian Baptiste, rapporteur. Je peux vous garantir que votre expertise nous éclairera considérablement sur ce problème sociétal et transversal qu’est l’inceste.

Premièrement, certains territoires, hexagonaux ou ultramarins, vous paraissent-ils encore aujourd’hui plus exposés au risque d’inceste et, si oui, pour quelles raisons ?

Deuxièmement, quel regard portez-vous sur la prise en compte de la parole de l’enfant par les services de police et de justice ? Pourquoi cette parole semble-t-elle si facilement disqualifiée ? Existe-t-il un « effet Outreau » ? Les allégations mensongères d’enfants ont-elles été quantifiées dans ce domaine ?

Troisièmement, pourquoi les dénonciations ont-elles fréquemment lieu dans un contexte de séparation parentale ? Comment éviter la confusion, chez certains magistrats, entre un conflit parental et des violences intrafamiliales ?

Mme Gwénola Sueur. Je commencerai par le mouvement des pères séparés. La diffusion des discours et des pratiques autour de la notion d’aliénation parentale est rendue possible, en France, par la conjugaison des actions médiatisées des groupes de pères séparés et divorcés, par des associations de défense de l’aliénation parentale, comme l’Association contre l’aliénation parentale (Acalpa), et par des publications, notamment celles d’Hubert Van Gijseghem et de Paul Bensussan.

Le concept d’aliénation parentale apparaît explicitement en France à la fin des années 1990 dans un contexte de dévoilement de violences, notamment sexuelles, contre les enfants. Néanmoins, déjà vingt ans plus tôt, la première association de pères divorcés, la Didhem, développe déjà des discours antiféministes sur la vénalité des femmes, la coresponsabilité dans les violences et les fausses accusations. Elle a forgé, dès les années 1970, l’idée d’une mère pathologique et les associations suivantes ont perpétué ce mythe.

Mes recherches dans les archives de la Didhem, fondée en 1969, montrent qu’elle décrit déjà en filigrane le concept d’aliénation parentale, avant même sa théorisation par Richard Gardner. La Didhem explique en 1974 que « le point le plus grave, et celui devant lequel le père se trouve le plus souvent démuni », est que, lorsque « l’enfant, surtout en bas âge, est collé à la mère dès le début d’une procédure de divorce », cela entraîne souvent « l’aliénation du père ». L’association prétend que la « mère vindicative n’aura de cesse d’empêcher tout contact entre le père et les enfants, de distiller dans leur cœur la haine de celui qui l’a tant fait souffrir » et que « s’ils sont jeunes au moment du divorce, elle commencera par prétendre que l’enfant est de santé délicate et n’aura aucune peine à se faire délivrer des certificats médicaux par tel médecin complaisant, lui permettant de s’opposer à l’exercice des droits de visite ». La Didhem accable les mères, affirmant que « les mères qui s’occupent le plus mal de leurs enfants sont souvent les plus possessives » et que l’enfant est pour elles « un instrument de domination, de vengeance, de chantage du père ». C’est l’arme absolue. L’association invite alors à s’opposer fermement à tout éloignement des enfants chez leurs beaux-parents pendant de trop longues périodes, avant d’éviter leur « intoxication ».

À la fin des années 1990, le mouvement des pères promeut le concept controversé du syndrome d’aliénation parentale dans un contexte de dévoilement des violences sexuelles incestueuses, notamment après la mise en service du numéro vert Viols-femmes-informations en 1986, des publications de témoignages sur l’inceste, la médiatisation de l’affaire Dutroux en Belgique, etc. Des mères commencent à alerter les médias au début des années 1990 pour dénoncer des dénis de justice, comme le montrent les archives de l’historienne Fabienne Giuliani. Or, le collectif des pères de Pontoise, soutenu par SOS Papa, se présente alors comme victime de fausses accusations de violences sexuelles, dans le cadre de procédures de divorce. L’affaire est médiatisée entre 1998 et 2002. Au même moment, un film romantisant l’affaire de Cestas, nommé Fait d’hiver, développe l’idée que les pères seraient des martyrs du divorce. L’argumentaire rationnel avec la mobilisation de chiffres qui s’apparentent à des résultats scientifiques sert à asséner leur vérité. À cette époque, ces associations mobilisent des estimations très hautes, allant de 50 à 92 % de fausses accusations de violences sexuelles, alors que les dénonciations de violences sur mineurs en phase de séparation sont en réalité peu fréquentes et rarement fausses. Les membres de ces associations distribuent également des centaines de tracts lors de conférences sur le viol.

Plus tard, lors du groupe de travail sur la coparentalité organisé en 2013, à la suite des actions de pères sur leurs grues à Nantes, les associations de pères soutiennent que l’intérêt de l’enfant est d’entretenir des liens à parts égales avec ses parents et la mise en place d’une résidence alternée strictement paritaire, reprenant des analyses déjà présentes en 1973. Il faut noter l’inégalité de représentation dans ces groupes de travail, où les associations de pères sont massivement présentes face à une seule association de mères. SOS Papa y fait référence au concept d’aliénation parentale et exige une coercition légale, déclarant qu’il est « nécessaire de faire peser sur les parents la peur du gendarme pour éviter qu’un enfant soit privé de l’un de ses parents et que la sanction fasse réellement réfléchir le parent qui entend porter atteinte à la coparentalité ».

Mme Julie Doyon. On insiste beaucoup sur le rôle des pères, mais il me semble que si l’on se concentre autant sur l’inceste parental dans le cadre des séparations, c’est en raison d’un biais : c’est la gestion de ces séparations qui met ce type d’inceste en lumière, au détriment d’autres formes d’inceste, dont on parle moins.

Les pères instrumentalisent un dogme sous-jacent : l’autorité parentale conjointe. Il ne s’agit pas de contester ce principe, qui visait dans les années 1970 à remplacer l’autorité paternelle exclusive pour plus d’égalité. Cependant, c’est dans le cadre de l’autorité parentale conjointe que se niche la question de la coparentalité. On observe alors une contradiction effrayante : la coparentalité est imposée à des couples où elle n’a jamais fonctionné, en raison de rapports de domination et d’emprise. Les juges aux affaires familiales doivent traiter les séparations avec les outils dont ils disposent, dans un contexte où l’autorité parentale conjointe est accordée.

Le nœud du problème est donc la formation globale de tous les acteurs, pour leur permettre de repérer ces situations d’emprise et de contrôle qui devraient faire obstacle à l’application d’un régime de coparentalité.

En réalité, nous avons affaire à de beaux principes, comme l’autorité parentale conjointe ou la présomption d’innocence, mais ils sont brutalisés par la violence de l’un des conjoints dans ces situations concrètes. La présomption d’innocence est également brutalisée par la question de la réparation que demandent légitimement les victimes d’inceste.

Mme Dorothée Dussy. Je suis tout à fait d’accord avec mes collègues.

Sur la question des dévoilements d’inceste lors des séparations, il est logique qu’une femme dont l’enfant révèle une situation de violence sexuelle ne souhaite pas rester avec son conjoint. Inversement, une majorité de mères ne se séparent pas et n’entendent pas la parole de leur enfant. Je travaille notamment auprès d’enfants devenus adultes n’ayant pas été écoutés par leur mère. Je travaille aussi avec des enfants que leur mère a entendus, mais que la justice n’a pas écoutés, accordant gain de cause au père. Ces enfants, non protégés par la justice, sont alors surexposés aux tentatives de suicide et au suicide.

Vous posez la question – accablante – de la présomption d’innocence. Quand on met en balance le droit de visite et d’hébergement d’un père et le risque pour un enfant d’être exposé à la violence sexuelle, la question ne devrait même pas se poser. Il est évident que la rupture conjugale est un moment où les dysfonctionnements familiaux deviennent audibles. Tant que l’on croit à une relation, on a tendance à ignorer les problèmes pour préserver le couple, en excluant de son champ de vision et de raison tout ce qui pourrait le menacer. Cela arrive a fortiori dans les cas d’inceste.

Je voudrais ajouter que, pour comprendre l’inceste, il est indispensable de prendre en compte les rapports de genre et de domination. Les incesteurs sont principalement des garçons ou des hommes ; les personnes incestées sont principaux des petites filles, bien qu’il y ait aussi des garçons. Il est donc crucial d’analyser les positions d’asymétrie et les rapports de domination au sein de la famille, où les hommes sont généralement en position de dominants et les femmes en position de dominées. On ne peut saisir la persistance de cette situation sans adopter une approche féministe qui prend au sérieux cette asymétrie des positions.

Cette dynamique entraîne une disqualification permanente des mères : si elles protègent leur enfant, elles subissent des attaques ; si elles ne le protègent pas, elles sont également attaquées. Quoi qu’elles fassent, elles sont en permanence disqualifiées et l’opprobre est jeté sur elles. Parallèlement, on observe une survalorisation des pères et des hommes en général, dans un espace social où nous sommes tous socialisés à plutôt valoriser les hommes et à plutôt disqualifier les femmes.

Concernant le dévoilement des violences sexuelles, notamment au moment des séparations, il faut souligner que peu de mères parviennent à entendre ces révélations. Nous pourrions les soutenir collectivement, ce que nous ne faisons absolument pas. Il faut aussi dire que l’inceste survient dans une famille où il est, en réalité, toujours déjà présent. C’est un autre résultat majeur de mon travail depuis vingt ans. J’ai entendu d’innombrables récits de familles, de dévastation et de malheur, toujours liés au fait que les personnes n’ont pas été entendues. Même si les violences sexuelles cessent – elles durent en moyenne quatre ans dans une famille ; parfois elles ne se produisent qu’une seule fois, parfois pendant vingt ans –, ce qui perdure dans la famille, c’est la silenciation, qui est constitutive de l’inceste. L’inceste, ce sont des agressions sexuelles articulées à un effort intense de mise au silence de tous les membres de la famille.

Pour qu’une mère parvienne un jour à entendre son enfant – et la plupart n’y arrivent pas –, il lui faut être une sorte de « Wonder Woman supersonique ». Cela signifie qu’elle doit réussir à se défaire de cette socialisation massive au silence sur les violences sexuelles. Et comme l’inceste survient dans une famille où il est toujours déjà là – il peut être le fait du père, ou d’autres au sein de la famille –, cela signifie que les proches sont déjà socialisés à ne pas entendre ces violences. Les mères d’enfants incestés, ou les pères lorsque l’agresseur n’est pas le père, sont souvent des individus qui ont eux-mêmes grandi dans une famille où l’inceste existait déjà et où ils ont appris à ne pas voir et à ne pas entendre. On mesure ainsi la force qu’il faut à ces mères pour parvenir à défendre leur enfant.

Je voudrais également répondre à votre question sur les territoires ultramarins, à savoir s’ils sont ou paraissent plus exposés au risque d’inceste. Les enquêtes menées par des sociologues et des démographes, notamment celles menées par l’Ined, montrent que les violences de genre et les violences sexuelles sont transversales à toutes les populations, quels que soient le milieu social ou l’origine des populations. La prévalence est donc la même dans les territoires ultramarins qu’en métropole. La différence, car il y en a une, réside ailleurs. Bien que les travaux soient rares, ceux de Lucile Hervouet sur la Polynésie, à Tahiti, montrent que les situations d’inceste y aboutissent encore moins souvent à une condamnation qu’en France. Elle pointe du doigt les biais racistes des magistrats, des personnels de justice et de toutes les institutions qui prennent en charge les violences sexuelles, qui tendent à considérer – et je la paraphrase sans doute mal – que les violences sexuelles dans les familles polynésiennes pourraient être « culturelles ».

Mme Julie Doyon. Ce n’est pas ma spécialité, mais j’ai entendu lors de l’audition d’associations de victimes qu’il semblait y avoir un manque de données, notamment pour La Réunion. Or, des travaux ont été publiés par l’Ined, qui documentent précisément la prévalence de l’inceste sur l’île de La Réunion. Nous pourrons vous soumettre ces données et ces études si vous le souhaitez.

Mme Dorothée Dussy. Je souhaitais également mentionner les travaux d’une autre collègue, Tina Harpin, qui est maître de conférences en littérature comparée en Guyane. Dans le cadre de son habilitation à diriger des recherches (HDR), elle a montré, à travers l’étude de romans états-uniens, sud-africains, mais aussi caribéens, comment la littérature met en lumière l’imbrication de la culture de l’inceste avec les politiques racistes et sexistes.

M. Pierre-Guillaume Prigent. Concernant les fausses accusations, il est important de comprendre pourquoi l’idée d’une majorité de fausses accusations est si répandue. Cela s’explique par des stratégies médiatiques et politiques militantes, notamment de la part de groupes de pères, qui s’appuient sur des études d’apparence scientifiques, mais qui ne le sont pas. La pédopsychiatre Catherine Bonnet, dans son livre L’enfance muselée. Un médecin témoigne, a identifié le psychologue américain Arthur Green comme l’un des premiers, en 1986, à prétendre qu’il existait une massivité de fausses allégations d’inceste en contexte de séparation parentale.

Voici le bluff : Green estime qu’en général, seules 6 % des allégations sont fausses. Lui, comme Richard Gardner, reconnaît que les accusations d’inceste sont rarement fausses en dehors de ce contexte. Mais il affirme que, dans les situations de séparation, elles deviennent « extrêmement fréquentes ». C’est ce qui a ancré l’idée que les mères instrumentaliseraient de fausses allégations. Green va jusqu’à dire que, si les allégations sont révélées après que l’enfant a rendu visite à son père, 55 % d’entre elles seraient fausses. Or, il fonde ses statistiques sur seulement onze de ses propres cas cliniques. En tant qu’enseignant en méthodologie quantitative et statistique en sociologie, je peux vous confirmer qu’on ne fait pas de statistiques à partir de cas cliniques, et encore moins à partir d’un échantillon de onze cas. Il faudrait des échantillons représentatifs. Les études de l’Ined que nous avons citées ont, quant à elles, une méthodologie solide.

Cet article, publié en 1986, a été immédiatement critiqué. Dès juillet 1988, des chefs de service de pédiatrie américains, dans un article de Hanson et ses collègues, écrivaient qu’il contenait « beaucoup de déclarations non étayées qui pourraient induire en erreur les cliniciens et ceux qui prennent des décisions judiciaires ». Pourtant, c’est l’idée de Green qui a été retenue, diffusant le mythe de la massivité des fausses accusations avant même que des enquêtes solides ne soient menées.

En France, le schéma fut similaire. La première enquête sur les violences sexuelles incestueuses dans les dossiers de séparation parentale, menée en 2001 par le psychologue Jean-Luc Viaux à la demande du ministère de la Justice, a été réalisée après l’intervention des pères de Pontoise et des collectifs masculinistes de l’époque. Sur 30 000 décisions de juges aux affaires familiales, il a identifié 0,8 % de cas de fausses allégations. Je précise qu’il obtient de chiffre en divisant le nombre de fausses allégations par le nombre total de décisions. La dernière méta-analyse internationale disponible sur les fausses allégations de violences sexuelles commises sur des mineurs et des majeurs, l’étude de Lisak et ses collègues de 2010, indique un taux de 2 % à 10 %. Il faut noter que ce chiffre varie selon la source des dossiers examinés – affaires familiales, protection de l’enfance ou pénal –, mais qu’il s’élève toujours à moins de 10 %.

Un élément crucial est que Richard Gardner, l’inventeur de la théorie de l’aliénation parentale, et ses partisans considèrent les accusations « insuffisamment caractérisées » comme de fausses accusations. Or, nous savons qu’un manque d’éléments de preuve ne signifie pas que l’accusation est fausse. C’est ce double bluff – les statistiques de Green sur onze cas et l’amalgame de Gardner – qui a permis d’ancrer l’idée que les fausses accusations étaient massives, notamment en contexte de séparation.

Mme Gwénola Sueur. Pour revenir sur la question des différences territoriales, j’ai réfléchi à ce que j’ai pu observer. Mes propos sont à prendre avec prudence, car l’inceste n’est pas mon domaine de recherche, mais j’ai constaté certains éléments.

Dans le cadre de mes entretiens de thèse et de notre étude sur les usages sociaux de l’aliénation parentale, j’ai observé une tendance à surresponsabiliser les femmes qui, après une séparation, restaient vivre seule dans un territoire isolé alors qu’un enfant dévoilait des violences sexuelles incestueuses. Selon le contexte local, leur isolement pouvait leur être reproché par les intervenants socio-judiciaires, qui l’assimilaient à de la précarité et à une incapacité à éduquer l’enfant. J’ai aussi entendu des intervenants sociaux expliquer que l’isolement en grande ruralité permettait aux personnes de « vivre l’inceste ».

Il semble également y avoir des préjugés concernant l’inceste paternel lorsque le père est très bien inséré socialement : un médecin, un chef d’entreprise ou encore un directeur de banque. Par ailleurs, des intervenants sociaux ont expliqué, dans le cadre d’une mesure judiciaire d’investigation éducative, à l’une de nos enquêtées que son enfant ne pouvait pas avoir été agressé, car « ce n’est pas dans la culture d’origine de monsieur d’agresser sexuellement les enfants ».

Un autre élément me semble important. De nombreuses études, comme celle de Strobel et al. de 2013, montrent que l’un des principaux facteurs de risque d’agression sexuelle de la part du père est la violence conjugale contre la mère. Or, dans un contexte post-séparation, il peut être reproché à la mère : « Cela fait beaucoup, vous vous dites victime de violences conjugales et, maintenant, votre fille est aussi victime de violences sexuelles ».

Enfin, j’ai constaté, lors d’entretiens ou dans mon travail d’écoutant social, cette injonction faite aux mères de toute classe et de toute origine de devoir se montrer « contentes » lorsqu’un classement sans suite pour infraction insuffisamment caractérisée leur est annoncé. Cette remarque peut être faite par un gendarme, une assistante sociale ou une magistrate, tout en observant les réactions de la mère.

M. Arnaud Bonnet, président. Madame Dussy, vous avez travaillé sur certains groupes familiaux qui fonctionnent comme des systèmes intergénérationnels. En tant que législateurs, avons-nous besoin de repenser certaines notions juridiques, comme le consentement, la présomption d’innocence ou la contrainte ? Est-il nécessaire de revoir la caractérisation de ces notions ?

Mme Dorothée Dussy. Il est nécessaire de modifier les modes d’administration de la preuve. Tous s’accordent sur les statistiques estimant que 5 à 10 % des enfants subissent des violences sexuelles dans leur famille. Et pourtant, comme nous le montrons dans l’ouvrage Mazan. Anthropologie d’un procès pour viol, que nous venons de publier, rien ne change. Un violeur ne se reconnaît jamais comme tel. Sur les cinquante et un hommes accusés dans cette affaire, seul M. Pelicot a dit : « Oui, j’ai violé ». Les autres, au mieux, reconnaissent des faits de viol, mais ne se considèrent pas eux-mêmes comme des violeurs. Cette mise à distance, par les hommes, de leur capacité à extorquer un rapport sexuel est caractéristique.

Nous parlons ici de violences sexuelles sur des enfants. Je ne vois pas quelles notions inscrire dans la loi pour mieux caractériser un viol sur un enfant. Les enfants ne hurlent pas ; ils sont habitués à obéir à leur père. Ils ne peuvent pas faire la différence entre une contrainte légitime qui leur déplaît, comme manger des épinards ou se faire couper les ongles, et une contrainte qui fait mal et qui est anormale.

Dans les situations d’inceste, il y a de la violence sexuelle, mais aussi ce que j’ai appelé une « pédagogie érotisée de l’écrabouillement ». Je ne sais pas ce que vous pourriez inscrire dans la loi pour modifier cela, étant donné l’asymétrie fondamentale des positions dans la famille. Les parents élèvent leurs enfants et peuvent les contraindre pour leur bien. Où s’arrête la contrainte légitime ? Un texte de loi sur la sexualité des enfants ne les aidera pas. Ils ne consentent pas ; ils cèdent. Comme l’a montré l’anthropologue Nicole-Claude Mathieu, « céder n’est pas consentir ».

Je ne sais donc pas quels termes ajouter à la loi pour aider à l’administration de la preuve. Ce que l’on peut faire, c’est mieux socialiser les hommes et les femmes, élever les garçons différemment pour qu’ils deviennent d’autres hommes, et aider les femmes à ne plus être celles qui ne voient pas ou n’entendent pas. Votre question est difficile, car, comme vous l’avez entendu, nous parlons d’un continuum de violences de genre et de violences sexuelles, pris dans des rapports de domination qui imprègnent toute la vie quotidienne.

Mme Julie Doyon. Je peux tenter d’éclairer cette complexité d’un point de vue historique.

L’asymétrie de genre a aussi pour effet que les hommes ou les petits garçons révèlent moins l’inceste, du fait d’une survalorisation du genre masculin. Le viol d’un petit garçon a longtemps été un tabou historique, une chose impensée ou difficile à penser. Ce n’est qu’au XIXe siècle que la loi a introduit le fait que l’agression sexuelle ou le viol puisse concerner un individu des deux sexes. Les asymétries genrées jouent donc dans les deux sens.

Sur l’administration de la preuve, l’inceste a une spécificité : il est intrafamilial. Ce n’est pas un viol ou une infraction comme les autres. Parmi les propositions, il y a l’idée d’en faire une infraction spécifique. Je ne suis pas juriste et je ne connais pas les conséquences sur le terrain, mais cette idée existe, car l’administration de la preuve est plus compliquée dans le cas de cette violence sexuelle familiale, répétée, commise depuis longtemps, sur une personne qui est souvent un enfant. Je ne milite pas forcément en faveur de cette proposition, parce que je pense que la question de la présomption d’innocence reste un principe important.

L’exemple québécois a été évoqué. Dans un livre que nous avons codirigé avec Léonore Le Caisne et Anne-Emmanuelle Demartini, une étude de Jean Bérard et Nicolas Sallée montre comment la réforme pénale québécoise a introduit l’idée que les crimes du passé lointain, comme l’inceste, puissent être rejugés en adaptant le système probatoire. Cela a provoqué une inversion, créant une forme de présomption de victimité. L’idée est que, si l’on ne peut atteindre la vérité matérielle des faits, on peut au moins juger de la vraisemblance du récit de la victime. Ainsi, le langage troublé, la dissociation, les confusions mémorielles, l’excès d’émotion ou l’imprécision des faits rapportés sont considérés comme des signes probants ou probables. Vous voyez où cela mène : la réforme de la justice pénale sur ce point est difficile, et à juste titre, car la présomption d’innocence compte aussi.

Je voudrais conclure sur une phrase que j’ai souvent entendue de la part de magistrates, et qui a été dite ici : « Ce n’est pas parce qu’il y a un classement sans suite qu’on n’a pas cru la victime ». Cette phrase est terrible des deux côtés. Je voudrais que nous parvenions à articuler ces deux difficultés. Cette phrase est terrible pour les victimes, qui entendent qu’elles ont été crues, mais qu’on ne leur rendra pas justice ; elle est terrible aussi pour les magistrats, qui savent qu’ils ont entendu la vérité, mais ne peuvent pas sanctionner. Je crois qu’il ne faut pas opposer ces deux réalités, mais penser avec cette complexité.

Mme Gabrielle Cathala (LFI-NFP). Madame Dussy, vous avez montré dans vos travaux que l’inceste est un système de domination que les institutions, y compris judiciaires, contribuent à invisibiliser. Vous insistez sur le fait que l’inceste, paroxysme de la domination, est un faux tabou, en réalité largement admis dans notre société. À l’aune de l’affaire Duhamel, vous avez rappelé que l’incesteur est le plus souvent un homme banal loin d’un sociopathe. Vous avez également rappelé que le nombre de personnes victimes de l’inceste est à la limite de l’épouvante et estimez que ce phénomène structure notre société. Vous avez d’ailleurs développé le concept de « viol d’aubaine » pour « dépathologiser le viol incestueux que l’on aimerait tant pouvoir associer à la figure de monstre ».

Cette commission parlementaire choisit de centrer son travail sur le traitement judiciaire de l’inceste parental. Comment recevez-vous cette démarche ? Le cadrage judiciaire d’une commission parlementaire peut-il permettre de saisir la dimension politique de l’inceste, ou risque-t-il de réduire un fait social structurel à une simple question de dysfonctionnement institutionnel à corriger ?

Vous décrivez également dans vos travaux une justice masculiniste où la preuve, la prescription, le langage et la qualification sont indexés sur l’expérience de l’agresseur. Face à ce constat, suffit-il de réformer le code pénal point par point ou faut-il changer de cadre ?

Pour ma part, j’ai déposé, avec plus de 80 collègues députés, une proposition de loi créant un parcours de soins pour les victimes de violences sexuelles, pris en charge à 100 % par la Sécurité sociale. Le coût des soins est une question politique : les victimes paient en moyenne 20 000 euros de leur poche en huit ans. L’État organise le transfert du coût de la violence vers les victimes elles-mêmes. Rendre visible ce transfert, le chiffrer et obliger l’État à en répondre est-il une façon de politiser l’inceste au-delà du cadrage pénal que vous critiquez ?

Mme Florence Herouin-Léautey (SOC). En préambule, je précise que les questions que nous vous posons ne sont pas nécessairement les nôtres, mais celles auxquelles nous sommes confrontés dans le débat public et dans l’hémicycle.

J’ai déposé en novembre dernier une proposition de loi pour créer un crime spécifique d’inceste, afin de ne plus le traiter comme une circonstance aggravante du viol ou de l’agression sexuelle. J’y ai introduit la notion d’« environnement coercitif », issue de la jurisprudence de la Cour européenne des droits de l’homme (CEDH), qui me semble faire écho à la domination inhérente à l’inceste. Pourrait-on considérer que, de ce fait, l’inceste n’est jamais consenti, et que la recherche du consentement n’est donc pas le sujet ? Cette notion peut-elle nous rapprocher de la véritable nature de l’inceste ?

Tout le monde appelle à un changement de paradigme. Le juge de paix dans cette situation n’est-il pas l’intérêt supérieur de l’enfant et la reconnaissance pleine et entière de ses droits ?

Par ailleurs, dans vos recherches, avez-vous observé ce phénomène au sein des familles homosexuelles ?

Enfin, madame Doyon, quelle était la définition du crime d’inceste au Moyen Âge, quand il existait de manière autonome ?

Mme Maud Petit (Dem). Ma question porte sur les dynamiques familiales et sociales de l’inceste. Quels schémas familiaux ou organisationnels favorisent le silence autour de ces violences ? Sont-ce systématiquement les mêmes, quels que soient la classe sociale, le lieu ou le contexte ?

Comment expliquez-vous que l’inceste reste massivement sous-déclaré, malgré les évolutions législatives et sociétales, malgré le mouvement MeTooInceste et tout le bruit autour de cette question ? J’imagine qu’il peut y avoir des raisons économiques, comme une mère qui se tait parce que le père est le seul soutien financier de la famille, mais cela n’explique pas tout.

Enfin, sur les logiques d’emprise et de domination, quels sont les ressorts de la loyauté familiale qui empêchent la révélation ou la reconnaissance des violences ? Cette loyauté peut aller très loin, jusqu’à ce qu’une victime adulte donne à son propre enfant les prénoms de ses deux parents, l’incestueur et celui qui s’est tu.

Mme Béatrice Roullaud (RN). Je vous remercie d’avoir lu les paroles de ces mères victimes disqualifiées, ce qui est, hélas, la triste réalité que nous vivons aussi dans les tribunaux.

Je ne suis pas certaine qu’il faille traiter le sujet en opposant hommes et femmes, mais plutôt insister sur les rapports de domination.

Premièrement, comment expliquez-vous que le corps judiciaire, pourtant majoritairement composé de femmes, est encore perméable à des discours disqualifiants sur les mères, qualifiées de « non cadrantes » ou d’« hystériques » parce qu’elles déposent plainte ?

Deuxièmement, comment expliquez-vous que la coparentalité reste la valeur cardinale des tribunaux, même en cas de violence ? Vous avez souligné à juste titre que l’autorité parentale conjointe, imposée dans des couples où elle n’a jamais fonctionné, est une catastrophe.

Troisièmement, vous avez évoqué les dégâts que peut causer le fait de ne pas être cru pour un enfant. Pourriez-vous, pour éclairer la représentation nationale, citer un ou deux exemples concrets des conséquences, en dehors du suicide ? Il est utile de donner des exemples concrets pour ceux qui nous écoutent et ne connaissent pas ces réalités.

Mme Mathilde Feld (LFI-NFP). Madame Dussy, vous avez parlé de l’importance capitale de « socialiser autrement ». Je suis intimement persuadée que c’est le fond du problème. Avez-vous été, d’une manière ou d’une autre, associée à la constitution du corpus de l’éducation à la vie affective et relationnelle, et à la sexualité (Evars) ? Avez-vous des recommandations sur la manière d’imposer cet enseignement pour qu’il soit réellement pratiqué dans les écoles ?

Quant aux exemples, je tiens à signaler à Mme Roullaud que d’excellents podcasts donnent malheureusement à voir de nombreux exemples de conséquences du silence d’un enfant.

Mme Ségolène Amiot (LFI-NFP). Nous avons beaucoup entendu, au cours de cette commission d’enquête, le mot « tabou ». Or, j’ai du mal à croire qu’il existe un tabou sur l’inceste dans la mesure où la Commission indépendante sur l’inceste et les violences sexuelles faites aux enfants (Ciivise) nous donne le chiffre de 160 000 enfants victimes d’agressions sexuelles chaque année, et ce n’est qu’une estimation basse. Le cannibalisme est un tabou ; je ne crois pas que 160 000 personnes s’y livrent chaque année en France. Le tabou porterait-il alors sur la parole ? Mais là encore, les enfants parlent, parfois tard, mais ils parlent. J’aimerais donc vous entendre sur cette notion de tabou qui continue d’être véhiculée autour de l’inceste.

M. Pierre-Guillaume Prigent. Sur la question de la qualification d’« environnement coercitif », Richard Gardner définissait l’aliénation parentale comme un « lavage de cerveau » ou un « endoctrinement ». Je suis extrêmement vigilant quant à l’introduction de notions comme celle d’« environnement coercitif » ou de « contrôle coercitif », car je crains qu’elles ne se retournent contre les victimes. Mal définies, elles peuvent être récupérées par les auteurs de violences. Nous en avons pour preuve que les promoteurs actuels de la théorie de l’aliénation parentale, notamment au niveau international, affirment que l’aliénation parentale est une forme de contrôle coercitif. Cela ne fait qu’ajouter de la confusion.

Je voulais aussi préciser que la théorie de Gardner ne visait pas uniquement à disqualifier les accusations de violences sexuelles, mais aussi les dénonciations de violences conjugales.

Mme Gwénola Sueur. On a tendance à limiter les allégations d’aliénation parentale aux contextes de violences sexuelles incestueuses, alors que Gardner, dans ses textes originaux, l’appliquait aussi aux violences conjugales. Je vais vous citer un exemple assez parlant. Il évoque les femmes qui se réfugient dans des centres d’hébergement pour victimes de violences conjugales et écrit : « Une stratégie que j’ai observée à de nombreuses reprises consiste à fuir le parent présumé maltraitant et à trouver refuge dans un centre d’accueil pour femmes victimes de violences conjugales. Ce type de fuite est plus fréquent dans les cas d’accusations d’abus sexuels, mais j’ai également constaté ce phénomène dans des situations de syndrome d’aliénation parentale où l’élément d’abus sexuel n’était pas présent ou n’était pas encore manifesté. En général, on trouve dans ces centres d’accueil trois catégories de mères et d’enfants : 1) les mères et les enfants qui ont réellement été victimes d’abus, 2) les mères et les enfants qui n’ont pas été victimes, mais dont la mère a l’illusion, parfois paranoïaque, qu’elle et ses enfants sont victimes d’abus alors qu’il n’existe absolument aucune preuve de cela et 3) les mères et les enfants qui n’ont pas été victimes d’abus, mais pour lesquels la mère utilise consciemment et délibérément la fuite vers le refuge comme une manœuvre visant à induire le syndrome d’aliénation parentale. Le syndrome d’aliénation parentale peut être induit chez les enfants des catégories 2 et 3. Au refuge pour femmes victimes de violences conjugales, les enfants vont rencontrer d’autres enfants prétendument maltraités, dont certains ont réellement été maltraités et d’autres n’ont jamais été maltraités. Dans tous les cas, le fait de se rendre dans un refuge pour se protéger ne fait que renforcer, chez les enfants, la conviction qu’ils doivent fuir vers cet endroit plus sûr. Malheureusement, certaines des personnes qui gèrent ces refuges sont effectivement paranoïaques et ne font pas la distinction nécessaire entre les trois catégories de femmes susceptibles de venir chercher de l’aide. » Voilà ce qu’est l’aliénation parentale selon son concepteur.

Mme Julie Doyon. Sur la question du tabou, je vous remercie de l’avoir renversée. Aujourd’hui, l’inceste est davantage dit et parlé, mais il n’est pas forcément entendu. Cela inverse le paradigme habituel. Des termes faciles comme « impensable » ou « impensé » ne permettent pas de comprendre comment l’inceste est, et a été, pensé. C’est en faisant cet effort qu’on peut voir l’inceste où il est.

Sur la question de la parole, il faut sortir des grandes catégories générales. Qui parle, quand, à qui, comment ? On ne parle pas de la même manière quand on est un enfant, un adolescent ou un adulte qui découvre l’inceste qu’il a vécu. Christine Angot dit qu’on ne s’assoit pas à table au petit-déjeuner en disant : « Maman, papa m’a sodomisé ». Ce ne sont pas les mots qu’on emploie. Le traitement judiciaire est d’ailleurs assez insatisfaisant pour saisir cette question de la parole. C’est très fragile. Cette question sociétale nous concerne tous. Qu’entendons-nous, où l’entendons-nous, comment l’entendons-nous et qu’est-ce qu’on en dit ?

Je voudrais ajouter que l’injonction à parler peut être mortifère. Dans notre ouvrage est évoqué le cas d’une femme qui ne voulait pas parler et a considéré que sa psychologue, en la forçant à mettre un mot sur son vécu, répétait une forme de viol. Ces sujets sont donc très complexes.

Enfin, sur la définition médiévale de l’inceste, il était à la fois un crime et un péché. Il existait à la fois des juridictions laïques et des juridictions ecclésiastiques. Le spécialiste de la question en France est Didier Lett, qui a écrit une histoire du viol au Moyen Âge.

Mme Maud Petit (Dem). À cette époque, si j’ai bien compris, les deux personnes étaient considérées comme coupables : l’auteur et la victime. Heureusement, nous avons évolué sur ce point, mais confirmez-vous cela ?

Mme Julie Doyon. En effet. Si l’on ne regarde que le temps présent, le constat est catastrophique. Mais l’évolution majeure que je voudrais pointer est l’émergence de la figure de la victime. Le droit – pas les pratiques – et la société ont pris la mesure de son existence ; l’obtention d’une réparation en justice, c’est est autre chose. Le fait que l’inceste soit un viol implique aujourd’hui qu’il y a une victime. Effectivement, si l’on compare avec l’époque médiévale ou moderne, l’inceste était un crime « sans victime ». C’était un péché ou une faute morale accomplie par deux personnes, toutes deux coupables d’avoir eu une relation sexuelle illicite et réputée consentie.

Mme Dorothée Dussy. Je dirais que, dans les familles, cela n’a pas vraiment changé. La personne incestée est encore souvent considérée comme coupable, voire comme ayant provoqué son agresseur et sollicité les violences sexuelles. Même si la loi reconnaît la victime, le très faible nombre de condamnations montre que la sphère judiciaire est une fabrication de l’impunité. Dans les familles, les relations restent compliquées, voire dévastatrices pour les personnes incestées, car il est insupportable pour les proches d’admettre que leur frère, leur oncle ou leur neveu est un violeur d’enfant. On préfère donc incriminer la personne la plus vulnérable, celle qui dénonce les violences sexuelles.

Concernant l’Evars, je n’ai pas été associée à sa conception, mais les programmes sont formidables. Le problème est le manque de moyens pour les imposer à l’école. C’est un très bon programme qui aidera beaucoup d’enfants à mieux comprendre les affres des violences familiales auxquelles ils sont exposés, mais, pour l’instant, peu en bénéficient.

Sur la question d’opposer les hommes et les femmes, vous avez raison, il ne s’agit pas de les opposer, mais il faut prendre acte du fait que les rapports de domination sont genrés. Cela ne signifie pas que toutes les femmes sont des victimes et tous les hommes des dominants, mais que nous sommes tous pris dans cette socialisation. Cela ne signifie pas que les femmes sont des agneaux, mais les modalités de reconduction des violences sont également genrées. Les coups et les violences sexuelles sont statistiquement plutôt le fait des hommes au sein des familles. Ce point est important pour comprendre le phénomène.

Les conséquences de l’inceste sont en effet très lourdes et bien documentées, notamment dans le champ de la santé mentale et du travail social. À court, moyen et long terme, l’inceste laisse des traces : dépressions chroniques ; formes d’imbécilité grave dues à la contradiction entre « ton papa t’aime et te protège » et, la nuit « ton papa te coince et te viole » ; échecs scolaires ; réexposition à la violence sexuelle ; troubles du comportement alimentaire ; dépendances à l’alcool et aux psychotropes. Près de la moitié des enfants incestés vivent une amnésie traumatique. Toutefois, ce n’est pas parce qu’ils ne s’en souviennent pas qu’ils vont bien, cela agit en eux et cela sort sous la forme de divers symptômes. À long terme, on observe aussi une augmentation des cancers de la sphère génitale ou mammaire. Les conséquences incluent également des difficultés à mener une carrière professionnelle stable, à nouer des relations conjugales et à faire des enfants. Il faut aussi penser à l’impact sur toute la fratrie et les relations familiales, qui sont durablement affectées. Il est très difficile, pour les victimes, de vivre en opposition à toute sa famille, sans assistance et sans liens.

Sur les familles homosexuelles, il n’y a pas de chiffres spécifiques, car les enquêtes n’ont pas quantifié spécifiquement ce qu’il s’y passe. Avec un peu de bon sens, on peut supposer que les familles avec deux mères sont statistiquement plus épargnées, puisque les agresseurs sont majoritairement des hommes. Je connais cependant des cas de mères lesbiennes ayant incesté leurs enfants. Pour les familles avec deux pères, il n’y a pas de raison de penser que la prévalence est différente de celle de la population générale, puisque tous les travaux montrent que ces violences se répartissent de la même façon dans toute la population.

Concernant la démarche de cette commission d’enquête, j’avoue avoir été un peu fâchée en recevant l’invitation, en raison de l’angle très étroit : l’inceste paternel dans des situations contemporaines, où les enfants sont encore petits. Or, tous les parents peuvent être incesteurs et le père ou beau-père est l’auteur des violences dans moins d’un tiers des situations. Les dévoilements interviennent en général des années après la fin des violences sexuelles. Les enfants qui sont en ce moment violés par leur père et que leur mère essaie d’aider ne représentent qu’une petite partie du problème et crée un angle mort sur le continuum des violences. Cependant, je suis venue, car cette commission est très importante. D’autres travaux existent, comme le livre blanc du Centre national de la recherche scientifique (CNRS) et le rapport de la Ciivise, mais je suis contente d’être là et de répondre à vos questions.

Le coût des soins est un problème essentiel et colossal. Des enquêtes ont tenté de chiffrer le coût des violences sexuelles pour la société – notamment en Nouvelle-Zélande et en France – mais c’est complexe, car il faudrait inclure les arrêts maladie, les dépressions des frères et sœurs, etc. Ce coût est d’autant plus dramatique que l’on assiste à des coupes dans les subventions des centres médico-psychologiques et des psychothérapies à long terme. Il faut souligner la difficulté de sortir de l’amnésie traumatique quand toute la société – la famille, l’école, les amis – a contribué à cette amnésie. En effet, si 5 à 10 % des enfants sont victimes d’inceste, nous sommes tous, par éclaboussure, socialisés à nous taire sur les violences sexuelles.

M. Arnaud Bonnet, président. Je comprends la frustration liée au périmètre contraint de notre commission, imposé par le délai de six mois. Merci beaucoup pour vos apports.

Mme Gwénola Sueur. Nous n’avons pas eu le temps d’aborder le caractère ascientifique de la notion d’aliénation parentale, brandie systématiquement dans un contexte de violences conjugales et de violences sexuelles incestueuses, de notre analyse de 383 arrêts de cours d’appel et des entretiens. Cette audition est donc un peu frustrante, mais je vous remercie de nous avoir sollicitées, d’autant qu’il est de plus en plus rare que des sociologues soient invités pour parler de concepts proprement sociologiques.

Mme Julie Doyon. Je voudrais ajouter qu’il y a aussi toute la question du signalement et de la chaîne socio-judiciaire, sur laquelle a travaillé l’anthropologue Léonore Le Caisne. Les chercheurs contribuent de plus en plus à éclairer ces sujets, et le temps était en effet trop restreint pour évoquer l’ampleur de ces travaux.

M. Arnaud Bonnet, président. Nous allons réfléchir à la manière d’intégrer davantage de données scientifiques pour étayer l’outil qu’est la loi. Merci pour vos apports.

*

*     *

  1.   Table ronde, ouverte à la presse, réunissant : Dr Françoise Fericelli, pédopsychiatre, ancienne experte auprès des tribunaux judiciaires ; Dr Myriam Pierson-Berthier, psychiatre spécialisée en psychiatrie de l’enfant et de l’adolescent, ancienne experte auprès des tribunaux judiciaires ; et Dr Maurice Berger, pédopsychiatre (2 avril 2026)

Mme la présidente Maud Petit. Notre commission d’enquête a pour objet d’évaluer le traitement judiciaire des agressions sexuelles et viols incestueux parentaux sur mineurs. Dans ce cadre, nous portons une attention particulière à la prise en compte de la parole de l’enfant ainsi qu’à sa protection effective tout au long de la procédure. Dans ces dossiers, les médecins jouent un rôle fondamental, tant en matière de détection et d’alerte qu’au stade de l’expertise de la victime et de ses parents. Toutefois, à la lumière des témoignages que nous avons pu recevoir, nous avons le sentiment que le dispositif pèche sur ces deux aspects.

D’un côté, les médecins qui interviennent au quotidien auprès de l’enfant ne sont pas systématiquement formés à la détection de l’inceste et, lorsqu’ils soupçonnent de tels faits, ils peuvent être poursuivis par leur ordre. De l’autre, selon les informations dont nous disposons, certains experts officiant auprès des tribunaux ne feraient pas toujours preuve d’une grande compétence. Afin d’approfondir ces questions, j’ai le plaisir d’accueillir cet après-midi la docteure Françoise Fericelli, pédopsychiatre et ancienne experte auprès des tribunaux judiciaires ; la docteure Myriam Pierson-Berthier, psychiatre spécialisée en psychiatrie de l’enfant et de l’adolescent, elle aussi ancienne experte auprès des tribunaux judiciaires ; et le docteur Maurice Berger, pédopsychiatre, ancien chef de service en pédopsychiatrie au centre hospitalier universitaire (CHU) de Saint-Étienne et ancien directeur de formation à l’École nationale de la magistrature (ENM), entre 2015 et 2021.

Avant d’entamer nos échanges, je vous rappelle que l’article 6 de l’ordonnance du 17 novembre 1958 relative au fonctionnement des assemblées parlementaires impose aux personnes entendues par une commission d’enquête de prêter le serment de dire la vérité, toute la vérité, rien que la vérité.

(M. Maurice Berger, Mme Françoise Fericelli et Mme Myriam Pierson-Berthier prêtent successivement serment.)

M. Maurice Berger, pédopsychiatre. Je commencerai par un exposé introductif décrivant les difficultés rencontrées par les médecins et les experts ; Mme Fericelli interviendra ensuite pour témoigner de sa pratique et de ses constatations, en définissant ce qui pourrait être un cadre d’expertise adapté ; enfin, Mme Pierson-Berthier abordera un problème qui fait l’objet d’un déni massif, celui des agressions sexuelles incestueuses commises sur les très jeunes enfants.

Pour ma part, comme vous l’avez rappelé, j’ai exercé en qualité de chef de service au sein d’une unité dédiée à la prise en charge des enfants maltraités, négligés et agressés sexuellement. Sollicité à de nombreuses reprises par les juges, j’ai réalisé beaucoup d’expertises même si je ne figure pas sur la liste des experts agréés. À l’ENM, j’ai été chargé de rédiger le kit pédagogique destiné à la formation des magistrats et portant spécifiquement sur la question des allégations – qui est l’un des enjeux centraux. Par ailleurs, j’ai fondé avec des collègues un diplôme universitaire (DU) « Expertise légale en pédopsychiatrie et psychologie clinique de l’enfant » à l’université Paris-Descartes. Ce cursus, en cours de transfert vers une autre université, demeure à ce jour le seul DU français sur ce thème.

Votre commission sait sans doute à quel point l’inceste est fréquent. Aux étudiants en médecine qui rejoignaient mon service, j’enseignais dès le premier jour que l’enfant est une proie sexuelle, parce que certains adultes trouvent que son corps est mignon, parce qu’il est vulnérable – il est sans défense, on peut lui faire peur, on peut le séduire – et parce que sa parole, souvent, n’est pas prise en compte.

Pour mesurer le chemin parcouru, je me souviens – j’en ai discuté avec plusieurs magistrats – de la manière dont on procédait entre 1970 et 1972, alors que j’étais interne en psychiatrie. Face à une situation d’inceste, nous nous contentions de recevoir les parents pour les réprimander et leur rappeler l’interdit, avant de les laisser repartir avec l’enfant. J’ai ainsi reçu en urgence une adolescente de 15 ans qui avait fait une tentative de suicide : elle avait un petit ami de son âge et ne voulait plus coucher avec son père. Mon chef de service de l’époque a reçu le père, lui a passé un gros savon puis a laissé la jeune fille repartir avec lui. Elle a été réadmise le lendemain pour une nouvelle tentative de suicide ; cette fois, elle a été placée. Ce cas illustre une réalité persistante : il faut souvent que les enfants parlent plusieurs fois pour que leur parole soit prise en compte.

Aujourd’hui, on reconnaît enfin la forte nocivité de l’inceste, qui est étayée par les témoignages importants recueillis lors des travaux de la Ciivise 1 – la première commission indépendante sur l’inceste et les violences sexuelles faites aux enfants. Cette prise de conscience met en lumière des mécanismes de déni et des systèmes de défense qui, jusqu’alors, étaient restés au second plan.

Le premier de ces dénis consiste à nier l’existence de tels actes sur les très jeunes enfants – « ça n’existe pas chez les petits » –, point que Myriam Pierson-Berthier développera. À ce titre, j’ai dû intervenir l’an dernier concernant une expertise réalisée par un expert auprès d’une cour d’appel. Ce dernier avait écrit qu’il est impossible, pour un père, de commettre des actes sexuels sur un enfant de moins de 3 ans ; pourtant, dans ce dossier concernant une fillette de 2 ans, tous les signes étaient réunis. Je me suis donc permis d’écrire au juge concerné pour lui conseiller la lecture du livre de Mme Pierson-Berthier.

Un autre préjugé tenace consiste à prétendre que l’enfant « cas social » ment systématiquement. Or, dans mon service, sur quarante-cinq enfants ayant dénoncé des agressions sexuelles intrafamiliales, aucun n’a menti. En revanche, certains enfants très jeunes ont du mal à désigner précisément leur agresseur, notamment lorsque celui-ci leur a bandé les yeux.

Je veux aussi souligner d’emblée que ce débat est pollué par Outreau. Nous pourrons en discuter, mais je peux d’ores et déjà affirmer que les recommandations issues de cette affaire ne sont plus valables. Elles ont été formulées en 2007 ; or depuis 2014, nous disposons du protocole Nichd (National Institute of Child Health and Human Development), qui est un dispositif d’évaluation non suggestif, ainsi que de la méthode SVA (Statement Validity Analysis). Nous ne pouvons plus nous réfugier derrière Outreau.

Je distinguerai, de manière très – et probablement trop – schématique, deux grands profils de parents incestueux. Ces deux groupes partagent des traits communs : les parents qui y appartiennent n’expriment aucun regret, n’ont pratiquement aucune capacité de changement et ne s’investissent que très peu, voire pas du tout, dans un travail en thérapie. Il convient d’ailleurs de préciser, car il faut en tenir compte, que les mères et les belles-mères sont impliquées dans 5 à 6 % des cas d’inceste.

Le premier groupe concerne des familles marquées par de fortes négligences. Les enfants y sont peu stimulés et présentent souvent un retard de développement, de langage et dans leur scolarité. On observe dans ces foyers des maltraitances, des violences, de l’alcoolisme, des parents parfois atteints de pathologies psychiatriques, très impulsifs et dénués de contrôle pulsionnel. Dans ce contexte, l’enfant est perçu comme une possession. Quand ils sont en famille, ces enfants ne parlent pas, car la parole y est trop dangereuse.

C’est généralement après une mesure de placement qu’ils se mettent à parler, car ils se sentent enfin protégés. Ils parlent quand un éducateur ou une éducatrice noue un lien de confiance stable avec eux. Il s’agit souvent de révélations progressives : l’enfant livre un fait, puis un autre, évoquant d’abord son propre cas avant de mentionner, par exemple, celui de sa petite sœur. Au moment de ces aveux, ces enfants ne vont pas très bien ; on peut même dire qu’ils vont mal. Ils sont conscients que leurs propos peuvent conduire leurs parents directement en prison. On observe d’ailleurs un taux de rétractation de 22 %, mais 93 % de ces enfants finissent par revenir sur leur rétractation pour réaffirmer l’agression. Ces situations sont marquées par une reconnaissance judiciaire relative : le déni y est beaucoup moins prégnant que dans le second groupe de parents dont je parlerai ensuite.

Le fait que l’enfant se soit exprimé alors qu’il était placé, en dehors de son milieu familial, explique que sa parole soit davantage prise en compte : on ne peut plus dire qu’un parent l’influence ou le manipule. Cela dit, le processus n’est pas pour autant achevé. Si l’enfant est protégé, on constate d’abord des délais très longs avant que la justice ne s’empare de l’affaire au pénal. Dans la situation que je vous exposerai, nous sommes sans nouvelles de la procédure pénale depuis deux ans.

Surtout, le risque de réexposition de l’enfant est majeur. Cette réexposition réactive le vécu traumatique, provoque une rechute – l’enfant se remet à aller mal – et réduit à néant, pour un temps, tout le travail éducatif et thérapeutique engagé. Ce risque se manifeste à deux niveaux. Le premier est celui de la procédure : il s’observe d’abord pendant l’expertise – étape qui paraît néanmoins nécessaire –, mais surtout lors de l’audience. J’évoquerai le cas d’une fillette de 7 ans et demi qui, dès qu’elle a été placée avec son frère de 5 ans, a révélé les agressions sexuelles subies. Lors de l’audience, les enfants et les parents se sont retrouvés confinés ensemble, dans les couloirs du tribunal puis dans le bureau du juge. Dans ces moments, les enfants se précipitent vers leurs parents en leur disant : « On vous aime ! ». C’est une manifestation du syndrome de Stockholm : ils ne peuvent prendre le risque de faire autrement.

Le second niveau de risque réside dans le maintien des contacts. Sous la pression d’avocats tenaces, des visites médiatisées – des rencontres en milieu institutionnel en présence de deux professionnels – ou des contacts téléphoniques sont souvent ordonnés au nom du droit des parents. Dans l’une des affaires que j’ai suivies, dès la reprise des visites médiatisées, l’enfant de 6 ans est devenu très agressif à son retour en foyer ; il a attrapé le premier camarade qu’il avait sous la main en lui disant : « Je vais te trouer le cul. » C’était un enfant à la fois terrorisé et terrorisant. Si certains enfants placés demandent à voir leurs parents par peur de l’abandon, une écoute attentive et prolongée, étendue sur plusieurs mois, montre souvent que cette demande ne tient pas. Nous avons là un facteur de réexposition induit par la justice des mineurs qui, dans ces cas précis, se place beaucoup plus du côté des parents que de celui des enfants.

Le deuxième grand groupe de situations concerne les suspicions d’inceste survenant après une séparation parentale. Ces affaires peuvent apparaître dans des milieux socioprofessionnels très favorisés : aucun milieu n’est épargné, y compris le niveau le plus élevé de notre société. Dans ces cas, il est impératif d’évaluer la situation rapidement. La tâche est complexe car l’auteur de l’inceste intègre à son crime une véritable stratégie, souvent pensée à l’avance pour garantir son impunité. Cette stratégie repose sur l’exploitation de deux points faibles : d’une part l’attaque du certificat médical éventuel devant le Conseil de l’Ordre, et d’autre part la manipulation de l’expert, qui est roulé dans la farine.

Ces parents présentent des traits de caractère parfois paranoïaques et souvent pervers. Ils éprouvent une forme de jubilation à détourner la loi et parviennent à se présenter eux-mêmes comme victimes. La stratégie consistant à attaquer le médecin qui a fait le signalement devant le Conseil de l’Ordre vise le plus souvent un praticien libéral – ils sont un peu plus attaquables que les autres –, qu’il soit généraliste, pédiatre ou pédopsychiatre. On en trouve une illustration dans la revue de l’association SOS Papa, même si le sujet traité est le droit de garde et non l’inceste : quatre pages y sont consacrées à la méthode permettant de faire condamner un médecin ayant rédigé un certificat. Le procédé est parfaitement codifié.

Je tiens à préciser d’emblée que j’entretiens de très bonnes relations avec le Conseil de l’Ordre, tant au niveau départemental que national. Les instances départementales m’ont souvent apporté leur aide dans la gestion de relations compliquées avec certains patients, tandis que le Conseil national m’a accompagné dans la rédaction d’articles en me fournissant de précieuses suggestions. Néanmoins, sur la question des certificats médicaux concernant les enfants, la position de l’Ordre est insatisfaisante, voire gravement préoccupante. On observe une obsession pour le fait de sanctionner les certificats dits de complaisance. Or je peux vous assurer que, lorsqu’un praticien rédige une information préoccupante (IP) ou un signalement, il n’agit nullement par complaisance ; il se demande plutôt ce qui va lui retomber dessus. Face à cela, le Conseil de l’Ordre rétorque qu’un modèle type est disponible sur son site internet et que, en l’appliquant, le médecin s’immunise contre toute poursuite. En réalité, c’est faux : cela ne marche pas.

Ce qui est arrivé à l’un de mes collègues illustre cette réalité. Celui-ci souhaitait faire un signalement et, par prudence, m’a demandé de le relire. Par précaution supplémentaire, j’ai transmis ce document au président du conseil de l’Ordre de mon département, qui l’a jugé parfaitement conforme. Pourtant, après l’envoi de ce certificat, le collègue en question a été frappé d’une interdiction d’exercer de trois mois par le conseil régional de l’Ordre, peine ramenée à quinze jours en appel. Cette condamnation figure désormais à son casier judiciaire, ce qui l’a contraint à se justifier lorsqu’il a effectué des démarches pour intégrer une institution. Dans ma seule pratique, j’ai eu connaissance de deux cas de ce type. On trouvera toujours un détail technique pour invalider le travail du médecin, que ce soit des guillemets mal refermés ou une erreur de conjugaison isolée – l’oubli d’un « s » – dans un texte par ailleurs rigoureusement rédigé au conditionnel. L’idée selon laquelle la bonne foi du praticien suffirait à le protéger est un leurre dès lors que l’on est entraîné dans une procédure ordinale.

Le résultat est sans appel : notre profession est terrorisée, et je pèse mes mots. La collègue qui se trouve à côté de moi m’a confié avoir renoncé à effectuer trois signalements par crainte des ennuis qui risquaient de s’ensuivre. L’an dernier, j’ai moi-même rédigé deux informations préoccupantes dont le caractère squelettique me faisait honte : elles se réduisaient à un message subliminal. Je les ai accompagnées de mon numéro de téléphone personnel, afin que les professionnels puissent me contacter pour comprendre la gravité de la situation familiale. Prétendre que l’on peut signaler l’inceste sans s’immiscer dans la vie familiale est une illusion.

Dès lors, que faire ? La Ciivise, dans la préconisation n° 17 de son rapport de 2023 intitulé « Violences sexuelles faites aux enfants : on vous croit », a proposé la suppression des sanctions disciplinaires pour les auteurs de signalements. Une autre piste consiste à rendre ces signalements obligatoires. J’attire toutefois votre attention sur un point crucial : si le signalement est rendu obligatoire sans avoir été préalablement sécurisé pour les médecins, nous enverrons des dizaines d’entre eux vers une condamnation par le Conseil de l’Ordre. Il faut donc faire les choses dans l’ordre : tant que le Conseil de l’Ordre conservera un pouvoir disciplinaire sur toute situation concernant un enfant, nous ne progresserons pas et vous pourrez refaire la même commission dans vingt ans.

De mon point de vue, le changement ne pourra pas venir de l’intérieur du Conseil national de l’Ordre des médecins. Si je le crois capable de réformes dans d’autres domaines – il vient de s’y engager –, il semble incapable d’évoluer sur cette question précise, pour des raisons qui m’échappent. Ce problème persiste depuis tant d’années que, si un changement était possible de l’intérieur, il aurait déjà eu lieu. Nous faisons face à un système clos, régi par ses propres règles. La solution ne pourra donc venir que de l’extérieur, par une réforme statutaire. On peut évoquer ce qui se passe en Suisse ou en Angleterre : dans ces pays, la déontologie relève du Conseil de l’Ordre, mais pas l’interdiction d’exercer. En Suisse, par exemple, cette mission est confiée à une commission administrative qui comprend un magistrat à la retraite, des juristes, les représentants d’associations de patients, des médecins de la même spécialité et d’autres personnes. Il faut ouvrir ces instances à la société civile, car elle a son mot à dire sur ces règlements.

Le second point de vulnérabilité réside dans l’expertise judiciaire. Pour un parent incestueux, l’enjeu est de savoir comment séduire et manipuler les professionnels. Sur ce plan, il existe une différence profonde entre notre approche et celle de certains experts que vous auditionnerez peut-être, tenants de la théorie de l’aliénation parentale sous ses divers avatars. Je veux vous alerter sur ce qu’ils vont vous dire – ou ne pas vous dire. J’ai eu entre les mains l’expertise de 2015 d’un praticien très renommé. Celui-ci affirmait que le syndrome d’aliénation parentale (SAP) avait été présenté au DSM-5 – la cinquième édition du Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux, utilisé au niveau international – en 2012, sans préciser que son inscription y avait été refusée. Le juge a ainsi été influencé par une présentation tronquée – l’expert n’a pas menti, il a omis.

Le même expert et ceux qui partagent ses vues vous diront que le terme d’aliénation a été initialement accepté par l’OMS (Organisation mondiale de la santé) dans la onzième révision de sa classification internationale des maladies, la CIM-11, avant d’être retiré sous la pression d’associations féministes qu’ils n’hésitent pas à qualifier d’« hystériques ». C’est rigoureusement faux. Ce retrait fait suite à l’intervention d’environ 300 spécialistes issus de trente-neuf pays – dont Hélène Romano et moi-même –, qui ont démontré à l’OMS l’absence de fondement scientifique de ce concept. De même, ils vous diront que les instances européennes valident cette théorie. C’est faux : le Parlement européen et l’Union européenne ont, au contraire, souligné les dangers du SAP.

Enfin, ils pourraient vous dire qu’il n’est pas forcément nécessaire de recevoir l’enfant, car l’observation du système familial suffit à comprendre ce qui s’y passe. Je ne suis pas d’accord : en tant que pédopsychiatres, nous jugeons cette approche aberrante. Il existe une règle d’or : on ne peut évaluer la relation entre un parent et un enfant sans les recevoir ensemble.

Il existe donc un lobby du SAP. Je ne sais pas pourquoi, mais son influence est telle que l’on peut trouver sept pages consacrées à ce syndrome dans un manuel scolaire de seconde, au sein d’un chapitre relatif aux difficultés sociales où l’on aborde habituellement le chômage, la précarité et la marginalisation. Ce niveau d’infiltration est révélateur ; dès 2012, le député Régis Juanico avait d’ailleurs adressé une question écrite à ce sujet aux ministres concernés. Nous sommes confrontés à des experts que je qualifierais de « nourris au sable », qui viennent souvent de la criminologie. Ce lobby ne lâchera jamais ; il ne cessera de créer de nouveaux concepts ou de réactiver des théories anciennes, que ce soit les fantasmes œdipiens, les faux souvenirs ou le syndrome de Münchhausen, ce dernier faisant actuellement l’objet d’une véritable épidémie. La mère inquiète est forcément « fusionnelle », alors qu’il serait au contraire anormal qu’elle ne s’angoisse pas en entendant les récits de son enfant. Il est crucial de comprendre que moins une mère parvient à protéger son enfant dans ce contexte, plus elle va mal et plus elle se désorganise psychiquement. Lorsqu’elle se présente devant un expert dans cet état de détresse, celui-ci l’utilise comme une preuve de son instabilité, alors que son angoisse est parfaitement légitime.

Avant de conclure, j’insisterai sur deux points, à commencer par les allégations. De nombreux travaux étrangers de grande qualité montrent que c’est une question très complexe.

Premièrement, la déclaration spontanée d’un enfant est exacte dans 99,9 % des cas. Lorsqu’un enfant se confie de lui-même à son institutrice, à un camarade de classe ou lors d’un séjour en colonie de vacances, nous savons que ce qu’il dit est vrai.

Deuxièmement, il existe entre 0,5 % et 6 % de fausses allégations volontaires de la part de parents qui peuvent présenter – mais pas toujours – des troubles psychiques. Bien que ce pourcentage soit faible, il crée un préjudice énorme pour l’ensemble des expertises.

Troisièmement, il faut observer les chiffres issus de grandes séries statistiques. Certains travaux avancent le chiffre de 50 % d’allégations prouvées, tandis qu’une statistique plus précise établit les proportions suivantes : environ 38 % d’allégations sont prouvées, 20 % sont possibles et 35 % sont sans fondement. Cette réalité clinique impose une évaluation très rigoureuse de la part des enquêteurs de la brigade des mineurs et des experts, notamment via l’utilisation d’outils comme le SVA. Oui, il y a des zones grises ; nous avons donc besoin d’experts toujours mieux formés.

Enfin, plusieurs travaux ont montré qu’en cas de violences conjugales – c’est-à-dire lorsqu’un homme a exercé une emprise sur le corps d’une femme –, il y a beaucoup plus de risques que l’enfant soit l’objet d’inceste. Les études actuelles indiquent que ce risque est alors 6,5 fois plus élevé, ce qui est considérable.

Un autre aspect que je souhaite aborder brièvement – nous pourrons détailler ensuite – concerne le conflit de loyauté. Ce concept est utilisé par les tenants du SAP pour se substituer à celui d’emprise. On mélange tout ! Cette confusion permet, là encore, d’éviter une clinique précise. Pour le dire simplement, le conflit de loyauté désigne une situation où les parents font transiter toute leur conflictualité, dans tous ses détails, par l’enfant. Dans ce cas de figure, l’enfant maintient un lien affectif avec ses deux parents et les aime chacun de leur côté. Cependant, lorsqu’il est chez son père, il n’ose pas parler de sa mère ni même y penser ; et de même, inversement, lorsqu’il est chez sa mère. Placer un enfant dans une telle position constitue une forme de maltraitance, mais cela n’a rien de commun avec une emprise complète où l’enfant perd toute pensée personnelle.

Nous disposons donc d’un véritable savoir qui doit être couplé à une pratique clinique auprès des enfants. On ne devrait pas être nommé expert à vie : il ne faut jamais cesser de lire et d’accroître ses connaissances. Cette exigence s’oppose à la pratique du copier-coller et aux expertises molles, dans lesquelles l’expert se contente de rapporter que les propos du père et de la mère cela, laissant le juge se débrouiller seul ; elle s’oppose également à l’utilisation de tests projectifs par certains psychologues, qui ne sont d’aucune utilité dans ces situations.

L’expertise d’enfants est devenue le domaine des psychiatres d’adultes. Il est vrai que nous manquons de pédopsychiatres – nous pourrons en reparler –, mais ces psychiatres d’adultes sont-ils prêts à se compliquer la vie en acquérant les connaissances récentes sur l’enfance ? Il s’agit notamment de maîtriser la distinction entre emprise et conflit de loyauté ou entre un fort conflit de couple et une situation d’emprise, comme je viens de le mentionner, ainsi que les travaux validant le SVA. Si les praticiens concernés acceptent ces exigences, alors les expertises seront longues. Une expertise correcte demande au strict minimum entre douze et quinze heures de travail. J’ai été invité il y a quelques années par la compagnie des experts de justice pour exposer la méthode dont nous vous parlerons ensuite, et l’un d’eux m’a répondu : « Si je fais ça, je n’ai plus qu’à mettre la clé sous la porte. » Tout dépend de la manière dont on conçoit sa pratique, mais c’est à mon sens une source d’économies à long terme. Une expertise bien faite évite les contre-expertises, donne un axe directeur au juge pour les quatre ou cinq années à venir, limite les appels et évite la multiplication des audiences. Il est vrai qu’une expertise de quinze heures incluant le père, la mère et l’enfant n’est rémunérée que 900 euros.

Mme François Fericelli, pédopsychiatre. Plutôt vingt-cinq heures, je dirais.

M. Maurice Berger. Vingt-cinq heures, oui. Je n’ai pas voulu avoir l’air d’exagérer, mais c’est la réalité. Il y a là un vrai problème.

Aux participants qui venaient se former au DU dont j’ai parlé, je disais la chose suivante : « Je vous demande de faire une expertise par trimestre, mais une expertise complète. Vous y passerez le temps qu’il faudra. Ainsi, vous n’y laisserez pas trop de plumes financièrement et les juges pourront s’imprégner de ce mode de raisonnement pour la lecture des autres expertises qu’ils recevront. » On peut certes en discuter, mais c’est le parti pris que je défends. Ce DU, dont je vous ai dit que nous sommes en train de le relocaliser, a été cité par la Ciivise 1. Seuls des enseignants qui maîtrisent ces concepts et possèdent ces connaissances y enseignent. Il comprend quatre-vingt-dix-sept heures de cours, dont une partie en distanciel, un stage, ainsi que trois à quatre soirées de supervision, de 20 heures à 22 heures, et un « service après-vente » – les étudiants de ce DU, une fois leur formation finie, peuvent nous contacter s’ils sont en difficulté pour rédiger une expertise au cours de leur carrière, et nous les aidons. Il m’apparaîtrait d’ailleurs opportun que vous auditionniez le docteur Pierre Lévy-Soussan, qui a actuellement la responsabilité pédagogique de ce DU.

La question se pose également de créer un module de perfectionnement plus court, destiné aux experts déjà installés ; il faudrait alors en définir le cadre. Reste aussi à savoir si nous pourrons mobiliser nos professeurs de pédopsychiatrie actuels pour structurer une filière à ce niveau, mais c’est encore loin d’être acquis. Je m’arrête là ; mes collègues vont maintenant illustrer ce que je viens de vous exposer.

Mme Françoise Fericelli, pédopsychiatre, ancienne experte auprès des tribunaux judiciaires. Je vous remercie de m’avoir invitée pour parler d’un sujet sur lequel je travaille depuis des années et qui me tient à cœur : celui des expertises pédopsychiatriques et psychologiques d’enfants. Dans un premier temps, je vais me présenter très brièvement pour que vous compreniez comment j’en suis arrivée là. Dans un deuxième temps, je répondrai aux questions que vous nous avez fait parvenir. Dans un troisième temps, je vous ferai quelques préconisations qui, j’espère, sont réalisables.

J’exerce le métier de psychiatre d’enfants et d’adolescents depuis trente-cinq ans. J’ai pratiqué mon métier de toutes les manières possibles. Je l’ai pratiqué à l’hôpital public pendant vingt ans. Je l’ai pratiqué en tant qu’expert judiciaire. Je l’ai pratiqué aussi dans des structures du médico-social, en libéral et même à l’étranger. J’ai travaillé avec des enfants de tous âges, depuis des bébés, en pédopsychiatrie périnatale, à des grands adolescents en situation de crise suicidaire. Dès la fin de mon internat, j’ai écrit mémoire et articles sur la question de la place des parents – sujet qui m’a toujours paru important dans le cadre des soins pédopsychiatriques pour les enfants – et sur les interactions parents-enfant. J’ai écrit ensuite d’autres articles, seule ou avec des collègues, tout au long de ma carrière, dont l’article tout récent que je vous ai transféré sur les expertises, qui est un article commun.

Historiquement, c’est à partir de 2005, alors que j’étais déjà bien engagée dans ma carrière, que j’ai commencé à lire des expertises psychiatriques et psychologiques qui me semblaient curieuses. Elles concernaient certains de mes petits patients et me semblaient en contradiction totale avec ce que je connaissais d’eux et de leur famille. Ces expertises ne respectaient pas le mode d’approche classique de base en pédopsychiatrie – celui que j’avais appris, que mes collègues utilisaient et que je pratiquais en pédopsychiatrie. Elles ne tenaient pas compte de l’âge de l’enfant dans leur manière de l’approcher. Souvent, aucun jouet ne leur était proposé, aucune feuille à dessin, qui sont quand même des éléments de base facilitant l’expression de l’enfant. Et puis, très souvent, l’enfant n’était pas reçu seul ; ou bien il était reçu seul, mais pas avec chacun de ses parents séparément. Or, c’est là le b.a.-ba de la pédopsychiatrie pour réaliser une observation fine non seulement de l’enfant, mais également des interactions entre l’enfant et chacun de ses parents.

De plus, et c’était nouveau pour moi, beaucoup de ces expertises utilisaient des notions comme le syndrome d’aliénation parentale, de mère aliénante. Et ces termes, à l’époque, étaient totalement absents de nos classifications – ils le sont toujours, le docteur Berger l’a expliqué, mais, en plus, on ne connaissait pas le mot. Ces termes étaient absents de nos classifications médicales, de nos modes de raisonnement en pédopsychiatrie – et en psychologie de l’enfant aussi, parce que pédopsychiatres et psychologues travaillent de façon très coordonnée. J’ai fait part de mon étonnement, à l’époque, à des confrères et consœurs pédopsychiatres avec lesquels je travaillais à l’hôpital public. J’ai tenté de me renseigner dans la littérature sur cette question d’aliénation parentale.

Nous avions remarqué que cette notion était diffusée en France – et c’est toujours le cas – essentiellement par des psychiatres d’adultes qui n’avaient que peu de notions, et peu de pratique, concernant le développement de l’enfant et la clinique pédopsychiatrique spécifique. Nous avions estimé – c’était à peu près en 2007 – qu’il s’agissait d’une notion imprécise, voire folklorique, qui ne correspondait pas à ce que nous observions en clinique de l’enfant. Je dois vous avouer que je n’avais pas encore conscience à cette époque, dans les années 2005-2007, du fait que ce terme – cette idéologie, en fait –, qui n’est ni un terme scientifique ni un terme médical – il n’a rien de scientifique, en réalité –, allait infiltrer progressivement les milieux socio-judiciaires, en nuisant très gravement aux enfants maltraités, dans leurs familles notamment – qu’il s’agisse de maltraitances physiques, psychologiques ou sexuelles, ou les trois ensemble, comme c’est souvent le cas.

À la fin des années 2000 et au début des années 2010, on a pu lire quelques publications scientifiques d’autres collègues pédopsychiatres qui déploraient l’imprécision de la notion d’aliénation parentale, laquelle se présentait en fait comme une sorte de fourre-tout conceptuel simpliste. Cela confirmait mes premières impressions et analyses, et mes premiers échanges avec mes collègues de terrain. Ce point est désormais complètement documenté puisque, comme le disait le docteur Berger, l’intégration du syndrome d’aliénation parentale au sein de la dernière classification internationale en psychiatrie a été refusée en 2013. On pourrait donc se dire qu’on est débarrassé du problème, mais ce n’est pas du tout le cas.

En 2009, à la suite des constats d’inadéquation de l’expertise, je me suis dit qu’il fallait que je m’implique, et je me suis portée candidate à l’inscription sur les listes d’experts de la cour d’appel correspondant à mon lieu d’exercice. J’ai été acceptée, j’ai prêté serment et j’ai commencé à être sollicitée. Mes douze années de pratique en tant qu’expert et mes contacts avec les magistrats m’ont permis d’affiner mes analyses et ma manière de procéder.

Une autre étape dans ma prise de conscience est survenue au tournant des années 2020, époque à laquelle j’ai commencé à disposer de nouveaux documents et éléments. Outre la prise en charge de mes patients et les expertises judiciaires qui m’étaient confiées, j’ai commencé à recevoir de plus en plus de rapports d’expertise judiciaire qui m’étaient adressés par des mères complètement désespérées et, beaucoup moins souvent, par des pères. Je recevais l’expertise qui leur posait problème et le jugement qui en découlait, ce qui m’a fait prendre conscience de l’inadéquation très forte de certaines pratiques d’expertise et de leurs conséquences dramatiques sur les décisions judiciaires et, surtout, pour la protection des enfants – je vous en donnerai des illustrations.

Toutes ces expertises concernaient justement – il faut le préciser car ce n’est pas le seul cas que l’on rencontre en expertise – des familles au sein desquelles un ou plusieurs enfants avaient allégué des violences de type incestueux, de la part de leur père le plus souvent. Un seul dossier, parmi ceux qui étaient entre mes mains, concernait des violences incestueuses supposées de la part de la mère, ce qui correspond aux statistiques, puisqu’on estime que l’inceste parental est le fait, dans 96 % des cas, du père. Ces constatations m’ont conduite, avec le docteur Berger, le docteur Pierson-Berthier et deux autres collègues, dont une psychologue, à rédiger et à publier l’article que je vous ai présenté, qui répertorie à l’usage de collègues plus jeunes, mais aussi des magistrats, des avocats et d’autres professionnels, les règles garantissant de bonnes pratiques en matière d’expertise d’enfants et de leur famille.

Je vais maintenant répondre aux questions que vous nous avez fait parvenir en me fondant sur ma triple expérience : celle que j’ai acquise en tant que pédopsychiatre qui soigne des enfants depuis des années, et notamment des enfants maltraités, nombreux dans ma patientèle ; celle d’ancien expert judiciaire en pédopsychiatrie pendant douze ans ; et celle de lectrice de nombre d’expertises psychiatriques et psychologiques réalisées ces dernières années.

Vous nous demandez quel est le rôle des expertises psychologiques et psychiatriques dans les procédures judiciaires relatives à l’inceste. Une autre de vos questions est de savoir si les propositions formulées par les experts sont fréquemment reprises par les magistrats. Le rôle de ces expertises est central dans toutes les procédures concernant des enfants, et probablement encore plus dans les situations d’inceste. Lorsque j’étais moi-même expert judiciaire, je demandais toujours à être tenue au courant des décisions ultérieures des magistrats qui m’avaient désignée. Je peux donc dire qu’on a suivi 100 % de mes expertises pendant douze ans, y compris quand j’étais désignée en contre-expertise à la demande d’un avocat – un doute pouvant exister, parfois, concernant la première expertise.

Aujourd’hui, alors que je suis amenée à lire un grand nombre d’expertises qui proviennent de toute la France, je constate également que les propositions des experts sont très largement suivies, puisque les parents m’envoient les décisions. Le magistrat n’est absolument pas tenu, légalement, par les conclusions de l’expert, mais force est de constater qu’il les suit quasiment systématiquement. Donc une expertise, qu’elle soit bien ou mal faite, aura des conséquences immenses sur l’avenir de l’enfant, sur sa sécurité affective, son développement psycho-affectif, sa sécurité physique, sur tout.

Dans le cas d’une suspicion d’inceste parental, le plus souvent, les magistrats vont être amenés à se prononcer après avoir demandé des expertises. En effet, les révélations concernant l’inceste parental surviennent très souvent dans un contexte de séparation parentale – c’est très documenté aujourd’hui. Elles peuvent avoir lieu un peu avant la séparation, pendant la procédure, mais aussi après. Lorsqu’une séparation survient, des enfants qui subissent des violences de la part de l’un des parents peuvent se sentir tout à coup plus en sécurité pour parler à l’autre parent, et force est de constater que cet autre parent est en général la mère – bien que la situation inverse existe aussi.

En conséquence, le premier juge qui aura à trancher ce type d’affaires, et qui a un énorme pouvoir sur la protection de l’enfant, est le juge aux affaires familiales (JAF). Or ce juge est tenu par la loi du 4 mars 2002, qui favorise clairement le maintien des liens familiaux et la coparentalité. Cela peut être une bonne chose dans un certain nombre de situations mais, dans le cas des violences et de dévoilements en cours, c’est un drame. Le plus souvent, le juge aux affaires familiales n’appliquera pas le principe de précaution si des violences sur l’enfant sont alléguées, à moins qu’une expertise n’indique explicitement qu’il faut le faire. Le juge des enfants est aussi bien souvent convié dans ces affaires. Il est saisi soit par l’un des parents, soit par le procureur de la République, après un ou plusieurs signalements, soit à la suite d’une information préoccupante analysée par les services sociaux à la demande des Crip (cellules départementales de recueil, de traitement et d’évaluation des informations préoccupantes).

Il est regrettable de constater que, malheureusement, ces affaires sont souvent analysées comme relevant d’un conflit parental et non d’une violence effective ou de risque de violences sur l’enfant. Ce qui apparaît au sommet de l’iceberg à ces magistrats, très souvent, c’est le conflit. Mais il faut savoir ce qu’il y a derrière, en particulier si des violences sont commises, et il n’est pas si simple de les détecter. Les violences conjugales sont un facteur de risque énorme en matière de violences incestueuses, et de violences en général sur les enfants. Même si une condamnation a été prononcée – je ne parle pas d’allégations – pour des violences conjugales, voire quelquefois pour des violences sur les enfants, on parle quand même de coparentalité. Or comment voulez-vous maintenir une coparentalité lorsqu’un des parents est violent ? Ça ne peut pas fonctionner. Là encore, si le juge des enfants demande une expertise psychiatrique ou psychologique, les conclusions de celle-ci seront déterminantes pour les décisions de protection de l’enfant.

Un troisième juge est souvent convoqué : le juge d’instruction. Si une plainte de l’un des parents est déposée contre l’autre parent pour des violences sur l’enfant, et que cette plainte parvient à dépasser le classement sans suite – ce qui, vous le savez, est très rare – ou qu’il y a une constitution de partie civile qui entraîne, malgré tout, la nomination d’un juge d’instruction, là encore, l’expert psychiatre ou psychologue va être sollicité. Et comme les violences sexuelles sur les enfants sont particulièrement difficiles à prouver par des examens médicaux, parce qu’il y a peu de blessures physiques, et que lorsque des enfants sont blessés, la cicatrisation est parfois très rapide, c’est le rapport psychiatrique ou psychologique qui va être déterminant.

Or, s’il n’a pas de pratique auprès d’enfants, s’il ne s’est pas formé aux signes cliniques de syndrome psychotraumatique chez l’enfant – l’adulte et l’enfant présentent des signes distincts –, s’il ne sait pas analyser les troubles de l’interaction parents-enfant – ce qui nécessite des observations très fines –, l’expert ne sera pas en mesure de fournir des conclusions valables, susceptibles d’éclairer tous ces magistrats, afin qu’ils puissent prendre des décisions éclairées, compatibles avec l’intérêt supérieur de l’enfant.

Ensuite, vous nous avez demandé à quelles normes professionnelles doit répondre la réalisation de ces expertises, notamment s’agissant d’enfants, et comment est appréciée et contrôlée la qualité des expertises réalisées. Précisément, la justice manque de normes pour apprécier leur validité. Les services judiciaires valident l’inscription du psychiatre ou du psychologue sur les listes d’experts et les magistrats désignent ensuite un expert donné dans une affaire donnée. Le médecin ou le psychologue a alors un statut dit d’auxiliaire de justice et il est rémunéré par celle-ci. Ce n’est que tout récemment, c’est-à-dire depuis un décret de 2023, qu’une formation préalable est exigée avant une inscription sur les listes, mais il s’agit le plus souvent d’une formation généraliste qui vise essentiellement à présenter aux futurs experts le système judiciaire.

Du fait de cette absence de normes, des psychiatres d’adultes ou des psychologues qui n’ont aucune formation ni pratique auprès d’enfants sont nommés pour effectuer des expertises d’enfants ou de familles. La problématique est accentuée par un problème bien français, parce que, contrairement aux directives européennes, la France ne dispose que d’un seul diplôme d’État qui est commun à la psychiatrie d’adultes et à la psychiatrie d’enfants. Ainsi, seule une pratique et une expérience longue dans des services de pédopsychiatrie peuvent permettre de distinguer les psychiatres d’adultes des psychiatres d’enfants. Il existe un diplôme d’études spécialisées complémentaires (DESC), mais qui n’est pas un diplôme d’État.

Ainsi, à ma connaissance, et alors que la pédopsychiatrie constitue bien l’une des rubriques de listes d’experts, un psychiatre n’a pas besoin de justifier d’une expérience auprès d’enfants ni d’être titulaire du DESC de pédopsychiatrie pour être inscrit sur les listes d’experts des enfants et des familles. Notons tout de même que les diplômes de pédopsychiatre et de psychiatre d’adultes sont distincts partout ailleurs en Europe. Cela répond à une logique de fond, car il s’agit de deux métiers très différents, de pathologies, de pratiques et d’enjeux différents.

Le second point d’achoppement est la pénurie médicale qui sévit partout en France mais qui atteint un niveau extrême concernant les pédopsychiatres. Nous sommes environ 600 à être répertoriés dans toute la France et notre moyenne d’âge est de 62 ans, c’est-à-dire 7 ans de plus que la moyenne d’âge des autres médecins. Donc, vous voyez ce que ça va donner. Dans nombre de départements, ce sont essentiellement des psychologues qui sont désignés pour effectuer les expertises qui étaient classiquement attribuées à des médecins. Or la situation est encore plus délicate les concernant. Il y a un titre commun de psychologue en France, qui n’établit pas de distinction entre adultes et enfants. Toutefois, chaque université peut dénommer son master un peu comme elle l’entend – il n’y a pas d’uniformité à l’échelle nationale. On trouve donc, quelquefois, une mention relative à la psychopathologie de l’enfant, mais c’est au bon vouloir de l’université, et cela ne garantit en rien une formation suffisante pour expertiser des enfants. Dès lors, on pourrait considérer que, à l’instar d’un psychiatre, un psychologue est apte à effectuer des expertises impliquant des enfants à partir du moment où il peut justifier d’un nombre substantiel d’années de travail dans des services de pédopsychiatrie.

En tout état de cause, il n’y a pas de contrôle de la qualité des expertises, qu’elles soient médicales ou psychologiques. J’ai travaillé dans un pays où il existe des services de psychiatrie forensique. En France, nous n’en avons pas. Le service de psychiatrie forensique organise une supervision des experts débutants, par exemple – ce qui est essentiel, qu’ils soient pédopsychiatres ou psychologues. Il existe aujourd’hui quelques formations inégales organisées par les universités ou les compagnies d’experts mais elles ne donnent pas lieu à la délivrance d’un titre universitaire et ne peuvent, à elles seules, garantir la qualité des expertises. Bien entendu, les magistrats ne sont pas à même d’évaluer une expertise, dans la mesure où cela ne relève pas de leur formation.

Il en résulte que l’expertise d’enfant, qui est une discipline particulièrement complexe, est confiée à des diplômés de psychiatrie ou de psychologie essentiellement sur la base du volontariat, dans un contexte de grande pénurie pédopsychiatrique, alors même que le volontariat n’implique pas toujours la volonté ou la possibilité de se former correctement à ce travail. C’est aussi pour ces raisons que nous avons rédigé cet article et que nous avons voulu dresser un bilan des bonnes pratiques pédopsychiatriques et psychologiques concernant les expertises d’enfants et de familles. Nous nous sommes appuyés pour cela sur une pratique clinique ancienne. Nous sommes tous de vieux pédopsychiatres et psychologues d’enfants. Les données actuelles ne sont pas celles que nous avions il y a trente-cinq ans, quand j’ai commencé ma carrière de pédopsychiatre. Il faut donc se tenir au courant, lire des articles.

Ensuite, vous nous avez demandé quelles sont les conditions minimales, à notre avis, pour qu’une expertise d’enfant soit valable. Dans la mesure où cela correspond exactement au contenu de notre article, je serai assez brève. Concernant les experts, nous préconisons une expérience professionnelle clinique directe de plusieurs années avec des enfants et des familles, incluant des suivis longs, ainsi qu’un savoir théorique en pédopsychiatrie ou en psychologie de l’enfant – suivant que l’on est pédopsychiatre ou psychologue –, donc une lecture constante et critique d’articles scientifiques concernant les enfants, en particulier leur développement psycho-affectif.

S’agissant du cadre des consultations d’expertise, nous préconisons des choses qui semblent évidentes, mais qui ne sont souvent pas du tout suivies. Il faut recevoir l’enfant seul, mais aussi avec chacun de ses parents. Il convient également de recevoir individuellement chaque parent seul et d’interroger ses dires par rapport à ceux de l’autre parent. Il ne s’agit pas d’écrire, dans une expertise, « monsieur dit que » ou « madame dit que » : il faut interroger monsieur ou madame en disant « monsieur, madame dit que, qu’en pensez-vous ? » Cela va nous donner des éléments.

Il faut aussi disposer d’un matériel de jeu et de dessin permettant à l’enfant de s’exprimer – cela relève pour moi de l’évidence. J’ai vu une expertise au cours de laquelle une psychologue s’adressait à une petite fille de 3 ans, assise en face d’elle, derrière un bureau, et lui disait : « Alors, mademoiselle X, comment est l’école ? »

Il importe également de prêter attention à l’heure des consultations, à la personne qui amène l’enfant et à ce qui se passe en salle d’attente : ce sont des facteurs qui peuvent beaucoup influer sur la manière dont l’enfant va s’exprimer. L’heure des consultations, cela paraît peut-être idiot, mais un enfant de 4 ans qui est reçu à midi et demi, ça ne va pas ; un enfant d’âge primaire, de sixième, de collège qui est reçu à vingt heures trente, comme je l’ai vu au cours de certaines expertises, ça ne va pas non plus.

Concernant les éléments hors consultation d’expertise, nous préconisons des choses très particulières. La première d’entre elles est la consultation par l’expert de toutes les pièces du dossier, des pièces judiciaires qui sont confiées par le magistrat, et une analyse de celles-ci en nous mettant dans une position de thérapeute psychiatre. On doit mettre en lien le contenu de nos analyses avec les observations que l’on a faites. On peut aussi demander d’autres documents aux parents, car cela peut se révéler très utile, et on doit signaler quels documents nous avons consultés.

L’autre point essentiel est le contact avec les professionnels qui participent à la prise en charge de l’enfant : enseignants, éducateurs, psychologues, médecins. Ces contenus doivent eux aussi être analysés et mis en relation avec les observations des consultations d’expertise. Vous comprenez que tout cela demande beaucoup de temps. Je reviendrai sur la question des médecins, puisque vous nous avez demandé dans quelle mesure les médecins traitants nous répondent.

Concernant le contenu de l’expertise, plusieurs points nous paraissent très importants. Il faut classiquement que l’expert recueille des éléments d’anamnèse, relatifs à l’histoire de chaque parent et de l’enfant et à l’histoire de son développement. Très souvent, pour les jeunes enfants– le docteur Pierson-Berthier vous en parlera – nous consultons le carnet de santé et d’autres éléments que l’on peut demander et que les parents, en général, nous fournissent. Mais la lecture de tous ces documents prend du temps. On doit aussi mener des observations cliniques, dans les situations que je vous ai décrites, avec du matériel adapté à l’enfant. On doit évaluer le mode d’interaction entre chaque parent et l’enfant, mais pas toute la famille ensemble.

Une fois qu’on a tout cela, il convient d’adopter un raisonnement hypothético-déductif, qui constitue le corpus de l’expertise pédopsychiatrique. Or celui-ci était absent de la majorité des expertises que j’ai pu consulter. Ce raisonnement consiste à présenter toutes les hypothèses possibles, car il s’agit de cas compliqués. Une interaction familiale, un système familial est complexe. On peut, surtout dans le cadre d’une consultation de courte durée, avoir plusieurs hypothèses. Il faut absolument, à notre sens, présenter toutes les hypothèses et dire ce qui nous a conduits à en privilégier une plutôt qu’une autre. C’est un travail très long qui nécessite beaucoup de savoir-faire et de connaissances : c’est à ce prix seulement que nous pourrons offrir des expertises de qualité qui éclairent réellement les magistrats.

J’en viens aux dysfonctionnements que nous constatons. Vous nous demandez s’il arrive que des expertises soient rendues sans entretien avec l’enfant ou à l’issue d’un très court entretien. C’est le cas, en effet, vous le savez : plusieurs personnes ont dû vous le dire. Nous trois, ici présents, avons vu mener des expertises sans rencontre de l’enfant. Il est extrêmement douloureux pour nous de constater que des expertises peuvent être réalisées de cette manière.

Je vous citerai trois cas. Dans le premier cas, une expertise psychologique, puis une expertise psychiatrique ont été demandées, à deux ans d’intervalle, par un juge aux affaires familiales. Une première expertise psychologique a été rendue sans que la mère ni aucun des quatre enfants n’aient été reçus. La psychologue n’a rencontré que le père et a conclu sur les seuls dires du père que la mère posait problème et empêchait le père d’avoir accès aux enfants. Sur la base de cette expertise « familiale » – j’emploie des guillemets –, la garde a été transférée au père.

Admettons que la psychologue ait eu du mal à rencontrer la mère et les enfants – il arrive en effet que l’on peine à rencontrer les gens, bien que cela ne soit pas très fréquent : il lui appartenait alors, après avoir fait tous les efforts nécessaires pour rencontrer l’ensemble des protagonistes, d’expliquer au magistrat pourquoi elle ne pouvait pas se prononcer sur la situation de cette famille et encore moins émettre des suggestions sur le mode de garde dans l’intérêt des enfants. On peut également s’interroger sur la réaction du magistrat, qui a ordonné l’expertise de l’ensemble d’une famille et qui estime recevable, sans émettre aucune objection, le rapport qui lui est soumis, bien qu’une seule personne ait été examinée. Cette même magistrate a décidé du mode de garde de quatre enfants, dont un bébé de 14 mois qui était encore allaité, sur la base de ce seul rapport incomplet. C’est d’autant plus surprenant que les deux aînés avaient dénoncé des violences physiques et sexuelles du père lors d’un interrogatoire Mélanie extrêmement bien fait, au cours duquel avait été appliqué le protocole Nichd, qui est reconnu internationalement.

Deux ans plus tard, alors que les enfants sont placés sous la garde du père, la mère ne les voit plus qu’en visite médiatisée. Une expertise psychiatrique est cette fois demandée. Tout le monde va être reçu par le psychiatre nommé par le juge aux affaires familiales. Or les conditions de cette expertise, que j’ai lue aussi, interrogent. Les enfants, qui ont à ce moment-là entre 3 et 12 ans – et qui ont donc des niveaux de développement très différents – ont été reçus tous les quatre ensemble. Le père, lui, a été reçu seul, mais jamais en présence des enfants. Chaque parent a été reçu séparément, mais le père sur un temps double de celui de la mère. Un diagnostic psychiatrique a été donné au sujet de la mère, essentiellement sur la base des propos du père. C’est dans le rapport, je ne l’invente pas. Sans entrer dans les détails, le diagnostic psychiatrique de la mère, dont l’établissement est particulièrement complexe, figure depuis peu de temps dans les classifications internationales des troubles mentaux. Je me suis beaucoup intéressée à cette question et ai lu des études pour voir comment on diagnostiquait ce trouble précis, qui se trouve être un trouble dissociatif de l’identité. C’est très compliqué, cela ne se fait pas en une consultation.

De surcroît, ce psychiatre n’a pris aucun contact avec les professionnels que la mère connaissait – notamment un médecin traitant et une psychologue – et il a conclu à une dangerosité de la mère pour ses enfants du fait de cette pathologie psychiatrique. Aucun des enfants n’a été interrogé sur ce qui se passait avec le père, alors même que celui-ci avait été condamné par la justice pour des violences physiques qu’il avait reconnues sur ses enfants et qu’une seconde instruction était en cours au moment de l’expertise – l’expert le savait –, qui avait donné lieu à une mise en examen du père.

Vous voyez que les effets d’une expertise peuvent aller très loin. Sur la base de ces deux expertises, l’une psychologique, l’autre psychiatrique, les jugements successifs que j’ai pu consulter montrent que la mère, en moins de trois ans, a dû quitter la résidence principale puis a perdu les droits de visite et d’hébergement, et finalement l’autorité parentale. On est embêté de voir ce qu’a perdu la mère – c’est terrible – mais qu’en est-il des enfants ? Je rappelle que le bébé était allaité. La mère a porté plainte contre l’expert psychiatre devant l’ordre départemental des médecins, notamment pour examen non consciencieux des enfants et d’elle-même – ce qui apparaissait dans le rapport. Le conseil départemental n’a pas jugé utile, malgré les éléments figurant dans le rapport, de poursuivre l’expert. Et comme, statutairement, une expertise judiciaire est une mission de service public, la mère n’a pas pu porter l’affaire devant la chambre disciplinaire régionale puisque le conseil départemental ne l’a pas fait. Donc, il n’y a eu aucune suite ni même aucune instruction. Par ailleurs, il n’a pu y avoir de plainte disciplinaire contre l’expert psychologue puisque cette profession n’est pas dotée d’un ordre.

Dans la deuxième affaire, pas moins de trois expertises psychologiques ont été conduites en moins de cinq mois. La première a été demandée par le juge aux affaires familiales, la deuxième par le juge des enfants et la troisième par le procureur. Je connais encore mieux ce cas que le précédent. Il concerne une enfant dont la mère, deux ans après sa séparation d’avec le père, a porté plainte contre ce dernier à la suite de révélations faites par l’enfant de violences physiques et sexuelles de la part du père lors des week-ends que l’enfant passait chez lui. L’enfant a été entendue en protocole Mélanie relativement rapidement. Ce protocole a été parfaitement appliqué – ce qui n’est pas toujours le cas –, et le protocole Nichd employé pour ne pas influencer l’enfant. La mère, dans cette affaire, a rapidement saisi le JAF pour obtenir une suspension des visites chez le père, ce qui est logique, avant d’adresser elle-même une information préoccupante à la Crip, pensant ainsi pouvoir protéger son enfant. Les conclusions des services sociaux qui ont instruit l’information préoccupante étaient déjà très défavorables à la mère – aucun psychologue n’est intervenu à ce stade – puisqu’elles évoquaient le fait que les propos de l’enfant accusant le père auraient été induits par la mère. La juge des enfants a été saisie sur cette base déjà orientée. Pourtant, je rappelle que l’enfant avait parlé dans le cadre d’un entretien Nichd et avait répété aux assistantes sociales mandatées par la Crip ce qui lui était arrivé, et ce de façon parfaitement cohérente.

À un mois d’écart, l’enfant et les parents feront l’objet d’une expertise de la part de deux psychologues successives – il y en aura une troisième –, la première mandatée par le juge aux affaires familiales, l’autre par le juge des enfants. La première psychologue a reçu la mère en présentiel et le père en visioconférence. Elle ne recevra jamais le père et l’enfant ensemble et conclura à l’existence d’une mère aliénante. La seconde psychologue, elle, a reçu la petite fille de 8 ans seule, à vingt et une heures un jour de classe. Or ne pas recevoir les dyades père-enfant et mère-enfant, c’est ne pas pouvoir évaluer les modalités de la parentalité. Et ce n’est pas non plus acceptable dès lors qu’un magistrat a demandé des conclusions concernant les modalités de garde.

Sur le fondement de ces deux expertises, la garde de l’enfant a été transférée au père qui, pourtant, pendant le temps de l’instruction – huit mois –, c’est-à-dire entre la première plainte de la mère et le transfert de garde, est parti à 500 kilomètres. Ainsi, en moins d’une année, l’enfant aura perdu sa mère, son cadre familial élargi – car des grands-parents étaient présents –, son école, ses amis, ses activités.

J’ajoute que, à la suite d’un nouveau signalement provenant de l’école, le procureur mandatera à son tour un psychologue – le troisième rencontré par l’enfant. Celui-ci, à qui l’enfant parlera également des violences sexuelles subies de la part de son père, ne recherchera aucunement les signes post-traumatiques – j’ai consulté le rapport –, mais fera passer à l’enfant un test de personnalité, alors que ce n’est en aucun cas pertinent pour repérer l’existence de violences subies. Le rapport d’expertise de ce troisième psychologue précise que ce dernier disposait de l’interrogatoire Nichd, mais qu’il n’a fait aucun lien entre celui-ci et son examen de l’enfant. N’y étant pas formé, il n’a pas non plus appliqué de protocole SVA sur cet interrogatoire. En définitive, l’affaire a été classée sans suite sur la base de cette expertise et, évidemment, de l’absence d’aveu du père.

Je précise que j’ai moi-même reçu en consultation l’enfant, la mère et le père, dans le cadre d’une évaluation et de soins, bien avant que les trois expertises psychologiques aient lieu. J’ai pu observer les interactions du père avec l’enfant et de la mère avec l’enfant. La petite fille présentait un syndrome post-traumatique typique, la mère n’avait aucun trouble psychiatrique, l’interaction mère-enfant était de bonne qualité sur le plan psychique, tandis que l’interaction père-enfant interrogeait par une froideur impressionnante du père et une crainte non voilée de l’enfant à son égard.

Je n’ai été contactée par aucun des trois psychologues experts, pas plus que ma consœur, car nous étions deux pédopsychiatres présentes : une praticienne beaucoup plus jeune que moi, qui travaillait dans un CMP (centre médico-psychologique), avait connu la petite fille un an avant moi et avait, comme moi, fait un signalement.

Aujourd’hui, l’enfant est adolescente. Elle vit toujours chez son père. Elle a des idées suicidaires quotidiennes. Elle est en échec scolaire, alors qu’elle était extrêmement brillante. Plusieurs autres signalements sont parvenus au procureur en poste dans la zone d’habitation du père ; sans suite. Un juge d’instruction a été saisi à la suite d’une constitution de partie civile, mais il n’a ordonné aucun acte d’instruction. La mère voit son enfant la moitié des vacances scolaires et elle est terrorisée à l’idée de perdre ce droit de visite et d’hébergement.

Il faut bien comprendre que c’est cela, la réalité des conséquences d’expertises de mauvaise qualité : ce ne sont pas que des papiers ou des dossiers sur les bureaux des juges. Voilà les conséquences de décisions judiciaires imprégnées du déni de l’inceste et de l’idéologie du syndrome de l’aliénation parentale. Derrière, c’est une vie d’enfant doublement massacrée : massacrée par les violences subies et massacrée par des décisions non protectrices. C’est insoutenable.

Le dernier exemple que je souhaitais présenter – j’aurais pu en citer des dizaines d’autres – devrait aussi beaucoup vous intéresser. Dans ce cas précis, une seule expertise psychiatrique a été demandée, par le père et non par le magistrat. En effet, des expertises judiciaires peuvent non seulement avoir lieu à la demande du juge, mais aussi d’une des parties, qui rémunère alors elle-même l’expert.

Dans la famille en question, il y a trois enfants. L’un d’eux, qui est très jeune – 3 ans –, a fait part à sa mère et à plusieurs professionnels de gestes de son père sur ses parties intimes lors de jeux particulièrement sexualisés. Dans un premier temps, après une évaluation complète demandée par le procureur et effectuée dans une Uaped (unité d’accueil pédiatrique des enfants en danger), les enfants sont protégés, c’est-à-dire qu’ils sont confiés exclusivement à la mère par ce magistrat, puis par le juge des enfants que ce dernier a saisi. On peut alors se dire que c’est bien, que c’est adéquat – sans pour autant présumer de ce qu’a fait le père : il faut évidemment qu’il y ait une décision de justice sur ce point.

Cependant, la plainte de la mère est classée sans suite. Elle se constitue alors partie civile, mais l’enquête pénale n’avance pas vite. Après un an et demi, le père, qui est très avisé, demande une expertise privée à un psychiatre d’adultes, connu pour être un adepte du syndrome d’aliénation parentale. Ce psychiatre ne rencontrera jamais – jamais ! – aucun des trois enfants ni la mère. Il conclura au syndrome d’aliénation parentale et à la nécessité d’éloigner les enfants de la mère.

Le père saisit alors le juge aux affaires familiales en produisant cette expertise, qu’il adresse également au juge des enfants. Dès lors, les services sociaux, à qui l’expertise a aussi été communiquée et qui avaient jusqu’ici plutôt soutenu la mère, adhèrent à l’idée d’une mère aliénante et manipulatrice et interprètent toute action de sa part en ce sens. Sur la base de cette expertise privée, la garde sera transférée au père. Six mois plus tard, ce dernier est nommé en outre-mer et la juge l’autorisera à partir avec les trois enfants à dix ou quinze heures d’avion du domicile de la mère.

Comme dans le premier cas que j’ai exposé, une plainte a été déposée par la mère contre le médecin à l’origine de l’expertise devant l’Ordre des médecins. Le conseil départemental de l’Ordre, par lequel les parents doivent passer, n’estimera pas nécessaire de poursuivre le psychiatre, mais comme il s’agit d’une expertise privée, la plainte parviendra tout de même à la chambre disciplinaire régionale. Dans le jugement, que j’ai pu consulter, cette dernière estimera qu’il n’y a eu aucun manquement de la part de ce psychiatre. Pourtant, le code de déontologie médicale indique clairement que poser un diagnostic sans un examen consciencieux des patients constitue un manquement – ce qui peut s’entendre.

Dans le questionnaire transmis en amont de cette audition, vous nous demandez si nous estimons souhaitable, voire indispensable, que les experts disposent d’une formation spécifique en pédiatrie, au recueil de la parole de l’enfant, en victimologie et en psychotraumatisme. Je précise d’abord que la formation ne devrait pas être en pédiatrie mais en pédopsychiatrie. Ensuite, comme nous l’avons indiqué, oui, nous estimons qu’il est indispensable que les médecins concernés justifient d’une formation et d’une pratique longues et spécifiques en pédopsychiatrie – tout comme les psychologues saisis devraient avoir une formation et une pratique longues en psychologie de l’enfant. Une formation spécifique complémentaire en victimologie et en psychotraumatisme de l’enfant serait évidemment un plus, car elle renforce la capacité à repérer les signaux parfois faibles et complexes d’un inceste, en vue d’en alerter les magistrats.

Ensuite, vous souhaitez savoir si nous rencontrons fréquemment des obstacles dans nos échanges avec les professionnels participant à la prise en charge de l’enfant au quotidien. Dans notre article, nous indiquons qu’une prise de contact de l’expert avec les professionnels qui connaissent l’enfant et les parents est indispensable. Par définition, le temps de l’expertise est bref et ces professionnels disposent d’éléments précieux.

Dans notre pratique de soignants, nous constatons cependant que nombre d’experts ne prennent pas le temps de ce contact – j’ai évoqué ces psychologues qui ne m’ont jamais appelée au sujet de cette petite fille partie vivre chez son père. Et dans notre position d’experts, nous avons noté que les médecins traitants – pédopsychiatres, médecins généralistes ou pédiatres – que nous pouvons contacter refusent trop souvent de nous répondre, au nom du secret médical et par crainte de poursuites devant l’Ordre des médecins. Les psychologues, qui n’ont pas d’ordre professionnel, n’ont pas cette peur et il est en général plus facile, en tant qu’experts, d’avoir un contact avec eux.

Je précise que nous comprenons cette crainte des médecins, qui nous semble fondée. En effet, la France est l’un des pays où le secret médical est le plus absolu : même le patient ne peut le délier. Il est donc compréhensible que les médecins hésitent et, bien souvent, refusent de parler à l’expert, même si le patient est d’accord, sachant que dans le cas d’un enfant, dès lors que l’autorité parentale est conjointe – ce qui est le cas le plus fréquent –, il faut l’accord des deux parents.

Pour la rédaction de notre article, nous avons été conseillés par un conseil départemental de l’Ordre, qui nous a proposé une manière de faire à destination du médecin traitant sollicité par un expert. Tous les détails figurent dans notre article ; je n’y reviens pas. Notons toutefois que ne pas répondre à un expert ne sera évidemment jamais reprochable à un médecin traitant, tandis que lui répondre comporte des risques.

Vous souhaitez également savoir comment les experts évaluent la cohérence et la crédibilité des déclarations des victimes. Depuis l’affaire d’Outreau, les protocoles de crédibilité sont déconseillés et accueillis avec méfiance en France, contrairement à ce qui se passe partout ailleurs, que ce soit en Suisse, au Canada, ou dans tous les pays européens. Cet aspect interroge car le protocole SVA est validé internationalement ; des centaines d’études ont démontré sa fiabilité pour évaluer les résultats du fameux entretien Nichd et ainsi fournir une deuxième sécurité. Nous considérons donc que sa non-utilisation – ou son utilisation dans de très rares cas – constitue une perte de chances pour les enfants victimes. Il est dommage de se priver d’un protocole fiable et simple à appliquer. Nous conseillons donc son utilisation, même s’il ne saurait remplacer l’examen clinique de l’enfant par un médecin. En définitive, ce protocole serait un appui très important.

Vous demandez ensuite ce que nous pensons de la victimisation secondaire induite par certaines techniques d’expertise. Vous l’avez certainement compris, l’expertise est un exercice très délicat, susceptible d’être difficile à vivre pour les expertisés, notamment ceux porteurs de traumatismes, dont font évidemment partie les enfants ayant vécu des violences sexuelles incestueuses. Nous avons souligné ce risque de traumatisme secondaire dans notre article, tout comme la nécessité d’y être très vigilant. Cela étant, une expertise bien faite et respectueuse de chacun peut aussi être l’occasion d’une reconnaissance de souffrances, voire d’une meilleure compréhension de la situation par les victimes. Dans ma pratique, j’ai tenté, lors de chaque expertise, d’être attentive à cette possible victimisation secondaire. C’est une vraie question.

Enfin, vous demandez si nous serions favorables, comme certaines associations le proposent, à ce que les entretiens soient filmés. Cela ne nous semble pas adéquat. En effet, une expertise n’est pas une audition de police et ne poursuit pas les mêmes buts. D’ailleurs, les enregistrements des entretiens Nichd ne sont que très peu utilisés. De plus, à qui et à quoi serviraient ces captations d’expertise ? Car l’interprétation de ce qui se déroule lors d’une expertise ne peut être faite que par des professionnels : des pédopsychiatres ou des psychologues pour enfant compétents dans ce domaine. Selon nous, les fournir à l’état brut aux parties et aux avocats risquerait d’aboutir à une foire d’empoigne peu constructive. J’ajoute que l’enregistrement d’une consultation d’expertise pourrait aussi desservir les expertisés, avec la divulgation d’éléments de vie privée qui ne concernent pas la procédure. Enfin, s’il s’agit de pouvoir remettre en cause une expertise, une analyse du rapport par un pédopsychiatre habitué aux expertises d’enfants est à notre sens suffisante. Je parle là de commentaires d’expertise par des pédopsychiatres seniors. Ainsi, la relecture et le commentaire d’expertise nous paraissent être une piste beaucoup plus intéressante à creuser que l’enregistrement vidéo des consultations d’expertise.

J’en arrive aux propositions concrètes, étant précisé que j’ai essayé de garder un certain bon sens dans ce qui est réalisable. À cet égard, trois de nos préconisations me semblent facilement applicables, avec votre intervention.

Vous l’avez compris, la problématique des expertises pédopsychiatriques et psychologiques d’enfants est structurelle. Il y a un manque de pédopsychiatres ; un manque de formation spécifique à l’expertise d’enfants, qui demande des compétences complexes ; un manque global d’experts, dont le nombre ne cesse de baisser. En outre, la grille de rémunération des experts judiciaires est peu compatible avec l’intensité de la responsabilité et le niveau de compétence souhaitable.

De fait, les expertises se trouvent au carrefour de toutes les crises : celles de la santé et plus particulièrement de la pédopsychiatrie, celle de la justice et celle de la société en général, qui peine à reconnaître la parole des victimes, particulièrement lorsqu’il s’agit d’enfants. En effet, si la parole des femmes commence tout doucement à être entendue, celle des enfants ne l’est pas du tout – et je pèse mes mots. Il existe des mécanismes de déni sociétal intense vis-à-vis de l’ensemble des violences faites aux enfants, déni auquel n’échappent ni les magistrats ni nombre d’experts. Et parmi toutes ces violences, l’inceste est la plus tragique et la plus déniée – l’inceste parental faisant encore grimper plusieurs barreaux dans l’échelle des dénis.

Nos propositions, du moins les trois premières, seraient faciles à appliquer.

D’abord, il est très important d’informer les magistrats et les avocats sur le cadre indispensable et le contenu minimum que doit comporter une expertise d’enfant et de famille. C’est l’objectif de notre article, en plus d’aider à la formation des plus jeunes psychiatres et psychologues.

Dans la continuité de ce premier élément, on peut se poser la question d’éventuellement rendre opposables des pratiques de base, comme celles que nous avons décrites dans notre article. Ce n’est bien sûr pas en notre pouvoir, et il faut avoir en tête que ce ne serait pas suffisant ; mais cela pourrait constituer une base.

Un autre point, qui ne serait en rien difficile à mettre en œuvre, est la vérification de l’existence réelle d’une pratique auprès d’enfants des psychiatres et psychologues recrutés comme experts de justice ; nous la conseillons vivement. Une expérience de dix années serait souhaitable, mais cinq ans en pédopsychiatrie à voir des enfants, ce serait déjà pas mal. En effet, aurait-on l’idée de faire opérer une cataracte par un chirurgien orthopédique ? Or c’est un peu ce qu’on fait en confiant des expertises d’enfants et de familles à des psychiatres ou des psychologues qui ne s’occupent que d’adultes. Il s’agit du point le plus important et la base de tout.

Deux autres éléments nous paraissent très importants.

Le premier est la formation spécifique à l’expertise d’enfants. En effet, s’il est très important que cette expertise revienne à des pédopsychiatres et à des psychologues d’enfants, ce n’est pour autant pas suffisant. Or nous avons là un problème, car il n’existe qu’une seule formation de ce type en France : celle dont le docteur Berger a parlé, en l’occurrence le diplôme universitaire (DU) qu’il a créé avec le docteur Gérard Lopez et qui est en train d’être transféré dans une autre université que Paris-Cité. En réalité, la formation obligatoire des experts telle qu’elle existe actuellement est assurée par des psychiatres d’adultes, et l’expertise d’enfants y est réduite à la portion congrue. Le docteur Berger répondra à vos éventuelles questions sur ce point, mais force est de constater qu’aujourd’hui il n’y a que cet unique DU.

Enfin, le dernier point porte sur la formation des magistrats qui, je le rappelle, ne sont ni des pédopsychiatres ni des psychologues d’enfants. Il peut donc leur être difficile de repérer si une expertise est valable ou non. Notre article peut les y aider. Cependant, il faut savoir que, même hors de toute expertise, aussi bien les jugements civils des juges aux affaires familiales et des juges des enfants que les rapports sociaux qui leur sont destinés sont très fréquemment empreints de l’idéologie du syndrome d’aliénation parentale. Pourtant, une circulaire de 2019 les met en garde contre cette pseudo-notion très dangereuse, tandis que l’ONU et le Conseil de l’Europe ont également alerté contre les dangers liés au SAP et à d’autres notions connexes aussi peu étayées scientifiquement et apparues depuis qu’il ne faut plus parler du syndrome d’aliénation parentale. Je pense ici aux notions de mère trop fusionnelle ou de conflit parental extrême, au syndrome de Münchhausen, ou au conflit de loyauté mal employé.

À cet égard, il faut savoir que, pendant des années, des psychiatres d’adultes, tenants du syndrome d’aliénation parentale, ont enseigné à l’École nationale de la magistrature, ce qui explique pour partie la transmission de telles idéologies auprès des magistrats français. Là aussi, il nous semble indispensable que des pédopsychiatres et des psychologues d’enfants aguerris à la clinique de l’enfant – car il est sacrément difficile de voir des enfants maltraités – et avertis sur les drames de l’inceste parental, interviennent à l’ENM pour tenir un autre discours auprès des magistrats et futurs magistrats, plus conforme aux données actuelles de la science.

Mme Myriam Pierson-Berthier, psychiatre spécialiste en psychiatrie de l’enfant et de l’adolescent, ancienne experte auprès de tribunaux judiciaires. Je vous remercie de votre invitation et, comme mes confrères, je commencerai par expliquer d’où je parle. Je suis médecin pédopsychiatre, détentrice de l’attestation de pédiatrie qui était délivrée dans le cadre de l’ancienne formation. Je suis ancienne experte près la cour d’appel de Nancy et auprès des tribunaux judiciaires de Carcassonne et de Narbonne. J’ai également été formée en thérapie systémique au Centre des Buttes-Chaumont, dont la directrice est Martine Nisse, connue pour ses travaux et pour l’ancienneté de ses publications sur les violences sexuelles commises sur les enfants ; ses consultations en témoignent.

J’ai exercé pendant trente-cinq ans dans un Camsp (centre d’action médico-sociale précoce) structure qui accueille des enfants de 0 à 6 ans – ce qui induit un exercice clinique très particulier. J’ai travaillé dans des pouponnières, des centres maternels en périnatalité, des IME (instituts médico-éducatifs), des Sessad (services d’éducation spéciale et de soins à domicile) et à l’Adsea (association départementale de sauvegarde de l’enfance et de l’adolescence) de Narbonne et Carcassonne.

Je suis désormais en retraite, mais active et occupée, puisque je continue de dispenser des formations et de participer à des colloques et à des publications. En 2022, j’ai publié le livre Le Bébé maltraité se tait, mais il parle !, un ouvrage qui est le témoignage de quarante ans de vie professionnelle et de découverte d’une clinique singulière : celle des violences sexuelles commises sur les bébés et les très jeunes enfants.

Je développerai les points particuliers de cette classe d’âge – étant entendu que je valide tout ce que mes confrères ont exposé sur les autres aspects.

Les personnes précédemment auditionnées ont certainement insisté sur ce point : les violences sexuelles sur les enfants et les adolescents sont un enjeu tout à fait sous-estimé, et ce encore davantage lorsqu’elles sont commises sur des bébés et de très jeunes enfants. Cette question fait partie de ce que j’appelle la clinique de l’impensable et des tabous.

Nous assistons à l’émergence de cas médiatisés et à l’amélioration très progressive de la connaissance d’une clinique spécifique par les professionnels. Cependant, encore en 2026, à chacune de mes interventions sur ce thème dans le cadre d’une formation ou d’un colloque, de nombreux professionnels – médecins, éducateurs, avocats, magistrats, professionnels de crèche, professionnels d’hôpital – me disent tout ignorer de cette clinique. Ils sont stupéfaits, sidérés, tout comme vous l’êtes vous-mêmes certainement en entendant nos discours, face à ce qu’ils découvrent et à la vastitude du problème que cela pose. Ils font le lien avec des situations qu’ils ont rencontrées au cours de leur exercice professionnel et témoignent d’une certaine confusion, voire d’une culpabilité, d’avoir méconnu ces situations et de ne pas avoir protégé les bébés et enfants qui ont défilé devant eux.

Dans la presse, on commence à entendre parler de violences sexuelles commises sur des bébés et de très jeunes enfants ; c’est très récent. Vous avez certainement suivi, l’année dernière, l’affaire des bébés du service de néonatologie de Montreuil, violés et filmés par une infirmière. Les images ont été diffusées sur les réseaux sociaux par son concubin, futur père d’un bébé fait avec une autre femme. Il y a aussi le cas de l’Atsem (agent territorial spécialisé des écoles maternelles) de la région de Montpellier, qui a violé et touché au moins une dizaine d’enfants âgés de 3 à 6 ans dans une école maternelle. Et je pourrai aussi évoquer le scandale que vous connaissez des violences sexuelles commises sur de très jeunes enfants dans le cadre du périscolaire à Paris. Ce scandale a fait l’actualité pendant toute la campagne des élections municipales, mais n’est pas propre à la seule Ville de Paris, et on ne sait trop quelle solution y sera apportée.

Ces révélations témoignent de l’ampleur du sujet, étant rappelé qu’elles ne disent rien des violences incestueuses qui, par définition, sont commises à l’intérieur de la famille. Les chiffres qui circulent sont en réalité inconnus et, je me permets de le dire, très largement sous-estimés.

Je le répète, qu’un bébé ou un jeune enfant puisse être victime de violences sexuelles est impensable et tabou – ça l’est encore davantage lorsqu’il est victime de ses parents ou de ses proches. Et je ne parle pas de l’augmentation exponentielle de la cyberpédocriminalité, qui s’appuie sur l’utilisation de bébés et de jeunes enfants, y compris au sein des familles. Des pères, des mères, des grands-parents, des oncles, des tantes alimentent en images les crimes commis en ligne ; les agents de l’Ofmin (Office mineurs) pourraient étayer mes propos.

Penser qu’un père, un grand-père, un oncle, un cousin puissent être auteurs de violences sexuelles, c’est déjà très tabou. Penser que des mères, des grands-mères, des tantes, des femmes, puissent être auteures de violences sexuelles sur les bébés et les jeunes enfants, sur leurs bébés et leurs enfants, c’est encore davantage tabou. Qu’il soit possible de commettre des viols, des attouchements sexuels, des violences sur des bébés ou des jeunes enfants, de les contraindre à des viols filmés et diffusés, à la cruauté et à la barbarie que cela impose à leurs petits corps, utilisés comme objets sexuels après que des parents ont été commandités en ligne, c’est impensable, mais réel et, hélas, très fréquent. C’est source de sidération et de déni.

Que des bébés et des jeunes enfants puissent subir des viols et des violences sexuelles en réunion, en réseau d’hommes et de femmes, parmi lesquels des parents, c’est impensable, mais cela existe, bien plus qu’on ne le pense – je l’ai rencontré personnellement.

Je ne saurai être exhaustive sur ces sujets, qui dépassent le cadre de cette commission d’enquête et parce que le temps imparti est limité. Je peux néanmoins témoigner du fait que les violences sexuelles sur les bébés et les très jeunes enfants concernent tous les milieux sociaux et que les auteurs appartiennent à toutes les catégories socioprofessionnelles, y compris celles impliquées dans la protection de l’enfance, dans les soins, dans les enquêtes, dans les évaluations. Je pense aux responsables de l’enfance et de sa protection. Je le redis : dans tous les milieux, dans toutes les professions, des hommes et des femmes sont impliqués dans ces crimes.

Ces différents impensables et tabous rendent compte des scotomes, des angles morts, des affaires volontairement étouffées, du déni, des inversions accusatoires et des propos si souvent entendus ou lus dans le cadre d’auditions ou d’évaluations par des policiers, des gendarmes, des avocats, des juges, des psychologues, des éducateurs, des médecins.

« Tu mens. » « Tu sais, c’est pas bien de mentir. » « Tu es bien sûr de ce que tu dis ? » « Tu es vraiment sûr ? » « Tu n’as pas gardé un petit secret dont tu voudrais me parler ? » « Tu sais que tu peux envoyer ton père ou ta mère en prison avec ce que tu racontes ? » Je vous assure que tous ces éléments sont étayés par des choses que j’ai vécues, rencontrées ou lues. C’est ainsi que de nombreux professionnels parlent aux enfants, étant persuadés qu’ils mentent ou ne voulant pas entendre ce qu’ils disent, d’ailleurs le plus souvent de façon limpide, répétée, invariable. En effet, de nombreux professionnels demeurent persuadés, ou veulent faire croire, que les enfants mentent, en particulier les jeunes enfants. Je redis que je l’ai entendu ou lu de nombreuses fois de la part des professionnels que j’ai cités et plus généralement de nombreuses personnes. Des enquêteurs, des magistrats, des experts sont persuadés qu’on ne peut auditionner ni expertiser un enfant petit. Un magistrat, pourtant averti, m’avait ainsi dit qu’on ne pouvait auditionner un enfant avant 7 ans. Tiens donc, mais pourquoi 7 ans ? Le fameux âge de raison…

On retrouve ces croyances chez de nombreuses personnes : chez les avocats, chez ceux qui défendent les auteurs, chez les éducateurs, chez les psychologues. Les petits, on ne les croit pas ! Pourtant, ceux qui travaillent depuis des années avec les petits et les très petits, et j’en fais partie – je n’ai fait que ça toute ma vie –, savent qu’il n’y a pas de personne plus sérieuse qu’un petit enfant. Ce sont des personnes très vraies, des personnes très fiables. Quant aux maltraitances qu’ils vivent, auxquelles ils sont soumis, ils les révéleront aux personnes en qui ils ont confiance.

Je me souviens d’une mère protectrice et d’un petit garçon de 2 ans qui révélait très clairement que son père le violait et l’attouchait, d’abord au cours de leur vie commune, puis lors des visites médiatisées. Ce petit de 2 ans disait : « Papa, bobo fesses, moi mal. » Il le répétait en boucle et avait de nombreux troubles du comportement associés, de nombreux symptômes. La psychologue de l’enquête sollicitée par le magistrat avait accueilli la mère et le petit garçon avec ces mots : « Maintenant ça suffit : moi, neuf cas sur dix dans mes dossiers ce sont des violences sexuelles. » C’est absolument inadmissible ! Vous imaginez l’état dans lequel elle va poursuivre l’enquête qui lui est confiée ? Elle organisera une rencontre en visioconférence entre le père et l’enfant alors que le magistrat ne l’y avait pas autorisé et elle conclura en demandant des droits de visite et de séjour chez le père – le tout dans un contexte de violences conjugales pas du tout exploré et avec un biais flagrant pour le père, en disqualifiant la mère. Ce n’est qu’un cas parmi toutes les expertises que j’ai lues.

Ces préjugés, cette ignorance ou même ces identifications aux agresseurs vont avoir de graves conséquences. Elles vont entraver l’écoute de l’enfant et du parent protecteur. Elles vont entraver l’exploration des signes et la lecture des documents. Elles vont conduire à ignorer les propos de l’enfant et du parent protecteur ; à ignorer les documents et examens apportés par ce même parent, au mépris des demandes du juge aux affaires familiales ou du juge des enfants. Elles vont conduire à ne pas faire examiner l’enfant, à ne pas évaluer dans ses relations avec chacun des parents et tout seul, alors que c’est explicitement demandé par les magistrats.

Ce déni peut parfois être lié à la connaissance des auteurs, à la connaissance des faits, voire à la participation criminelle de certains professionnels ; l’actualité est là pour nous le rappeler.

Venons-en aux expertises des bébés et des jeunes enfants. Tout ce qu’ont dit mes confrères avant moi, je le redis. Mais je veux plus particulièrement souligner les spécificités des expertises de cette classe d’âge. Réaliser une expertise de bébé ou de jeune enfant, c’est non seulement possible mais c’est nécessaire aux procédures. C’est possible dès la naissance et c’est nécessaire aux enquêtes et aux décisions de protection qui doivent en découler. C’est une évidence de le rappeler, mais c’est loin d’être la réalité pour tous les experts.

Je voudrais poursuivre en vous faisant part de ce que j’ai rencontré dans les cliniques et les analyses d’expertises, et dans ce que j’ai lu et entendu de la part de parents protecteurs qui ont fait appel à mes compétences pour pouvoir évaluer ce dont ils étaient victimes.

Une expertise doit d’abord, et c’est une évidence de le rappeler, respecter toutes les missions qui sont demandées par le magistrat ordonnateur. Or c’est loin d’être le cas. Pour plusieurs experts, on voit seulement des évaluations de celui qui est mis en cause, avec parfois beaucoup d’indulgence et de parti pris pour celui-ci et contre le parent protecteur.

Les aspects de violences conjugales sont le plus souvent non abordés et non envisagés ; ils sont pourtant très fréquemment corrélés aux violences sexuelles, notamment sur les petits.

L’évaluation du parent protecteur peut être partiale, orientée dès le début, à charge, et j’ai vu un certain nombre d’expertises dans ce sens ; une non-évaluation du bébé ou du jeune enfant à peine vu, parfois pas vu du tout, parfois non reçu ; peu ou pas de prise en compte des documents, et jamais du carnet de santé de l’enfant – je vais y revenir. Ces lectures sont exceptionnellement réalisées, voire pas du tout, alors qu’elles sont indispensables.

Une expertise de bébé ou de très jeune enfant doit obligatoirement être réalisée par un pédopsychiatre. Je souligne d’ailleurs que les magistrats demandent des expertises médico-psychologiques et que je suis toujours très étonnée de constater le manque de la part médicale dans les expertises. Les pédopsychiatres ou les psychologues cliniciens doivent avoir déjà – et j’insiste, pour confirmer ce que disent mes confrères – plusieurs années d’expérience clinique et très bien connaître la clinique des petits et des bébés, tant cette pratique est spécifique.

Avoir fait des études de médecine et suivi des modules de pédiatrie, voire fait des passages en pédiatrie – un argument que j’ai déjà entendu en défense – ne suffit pas du tout : on ne parlait pas du tout des violences sexuelles subies par les enfants et les bébés, et encore maintenant je ne suis pas sûre qu’on en parle. On n’en parlait pas non plus durant nos validations de spécialité. Personnellement, comme pédopsychiatre, je n’avais jamais entendu parler de violences sexuelles sur les bébés et les enfants. Par contre, j’ai beaucoup entendu parler de fantasmes, œdipiens notamment, de mères hystériques, etc.

En témoignent aujourd’hui nombre de professionnels, médecins, psychologues, éducateurs, qui pendant leur formation, leurs études, n’ont jamais entendu parler de cette clinique – et n’en entendent toujours pas parler. Éventuellement, ils ont un petit peu entendu parler des violences sexuelles et de leur clinique sur les plus grands, les adolescents, mais jamais sur les petits et encore moins sur les bébés.

Personnellement, je l’avoue, j’ai hélas ignoré cette clinique pendant plusieurs années au début de ma vie professionnelle. C’est en travaillant au Camsp et à la pouponnière, au centre maternel, en néonatologie, en croisant la clinique des petits enfants que je recevais en consultation puis celle des expertises de mineurs victimes que je faisais, que j’ai découvert cette clinique et que je l’ai de mieux en mieux connue. J’ai découvert ces comportements, ces interactions si caractéristiques entre les auteurs, les enfants et les bébés, les stratégies des auteurs, la fréquence de l’implication des mères et des femmes dans les violences sexuelles sur les bébés et les jeunes enfants. D’ailleurs, même quand elles sont dénoncées par les enfants – et même quand je mets, dans mes comptes rendus d’expertise, que les enfants parlent de leur mère auteure –, elles ne sont jamais mises en cause, convoquées ou condamnées, ou le sont exceptionnellement.

J’ai cherché, j’ai lu, je me suis formée à la clinique systémique en criminologie, à la clinique des auteurs, notamment auprès des centres ressources pour les intervenants auprès des auteurs de violences sexuelles (Criavs) qui, actuellement, sont de très bons formateurs dans ce domaine. Je me suis formée à la clinique des troubles neurobiologiques, neurocérébraux et immunologiques, conséquences des violences sexuelles et des psychotraumatismes qu’elles génèrent à 100 %.

Il est nécessaire également d’avoir des connaissances solides du développement psychomoteur, interactif, psychoaffectif du bébé et du jeune enfant ; de connaître parfaitement les notions d’attachement – en particulier celui de base, dit sécure, à la figure d’attachement qui est le plus souvent la mère, le père venant en second. Il faut aussi connaître les dispositions maternelles normales qui préparent une femme enceinte, une future mère, durant sa grossesse et les premiers mois et années de la vie de son bébé, à s’ajuster au mieux à ses besoins. C’est ce que Winnicott a appelé la préoccupation maternelle primaire. Cette disposition physiologique existe chez toutes les mères qui sont aptes à devenir mères.

C’est une zone de confusion savamment entretenue par les auteurs de violences et par certains experts qui vont valider ainsi les affirmations de mères fusionnelles, de mères protectrices, de mères folles, alors que le comportement de celles-ci est parfaitement adapté, renforcé par les violences révélées, souvent dans un contexte de violences conjugales.

C’est un comportement physiologique qui s’adapte aux besoins et à la protection des bébés, et à leur très grande dépendance. Par ailleurs, cet état qualifié de fusionnel ou de surprotecteur peut aussi être avivé par les séparations et par l’obligation de confier son bébé ou son jeune enfant à un parent décrit comme agresseur – voire de répondre à l’injonction de le confier complètement au mis en cause ou à un service gardien. On est alors en présence d’une injonction paradoxale qui pourrait s’énoncer ainsi : « Tu constates que ton enfant, ton bébé, est victime de violences sexuelles criminelles répétées de la part de son père ou de son grand-père. Tu es obligée de le confier à l’agresseur, sinon tu fais preuve de mauvaise volonté ; sinon tu n’es pas une bonne mère, tu es une mauvaise mère. »

Cet état de détresse normal face à une séparation anormale va justifier des propos aberrants, dans une logique d’inversion des fautes si fréquente chez les agresseurs et chez ceux qui adhérent à leur discours. Ces inversions accusatoires, reprises notamment par certains experts ou juges, reposent sur une ignorance de la physiologie et de la psychopathologie des liens avec les bébés et jeunes enfants, alors que les constats caractérisent au contraire de bonnes aptitudes, des réactions normales, adaptées, des parents protecteurs face à la situation de détresse qu’ils vivent avec leur bébé ou leur enfant. C’est d’ailleurs l’inversion qui questionne.

Il est nécessaire aussi, pour les experts, de connaître parfaitement les liens entre le corps et le psychisme – la clinique psychosomatique, si importante chez les petits et chez les bébés mais aussi chez les plus grands, dans le domaine psychotraumatique – et comme corollaire, l’impact immédiat des violences sexuelles sur l’état de santé du bébé et du jeune enfant.

De nombreuses publications existent pour le valider, et je l’ai abondamment illustré dans mon livre, Le Bébé maltraité se tait, mais il parle ! Ces constats doivent être étayés par une étude minutieuse et chronologique du carnet de santé du bébé ou de l’enfant car celui-ci raconte littéralement, lorsqu’il est correctement rempli, la biographie de l’enfant, les traumatismes qu’il vit, ou alors son développement harmonieux et conforme. L’étude Pegase – protocole de santé standardisé appliqué aux enfants ayant bénéficié avant l’âge de 5 ans d’une mesure de protection de l’enfance –, menée dans cinq départements et fort intéressante, valide largement cet impact.

L’expertise du bébé et de l’enfant devrait obligatoirement comporter l’étude minutieuse du carnet de santé, de tous les certificats, examens et analyses le concernant. Des mères et des pères protecteurs ayant lu mon livre ont reconnu les signes de violences sexuelles subies par leur bébé ou leur enfant ; ils m’ont contactée et ont fait parvenir à leur avocat les éléments probants. Des avocats pénalistes les défendant m’en ont également parlé et ont eux aussi découvert l’importance de cette clinique et de ces éléments de preuve.

Cette analyse du carnet de santé n’est quasiment jamais réalisée par les experts psychiatres. Il faut rappeler que c’est un document médical qui ne peut être légalement consulté que par des médecins et des paramédicaux. Je veux souligner que, au cours des 300 à 400 expertises que j’ai réalisées, je n’ai jamais été confrontée à un refus de l’apporter.

À ce sujet, il conviendrait de prévoir un carnet de santé qui pourrait être systématiquement rempli par les professionnels de santé, sans nécessiter de version papier, car les auteurs de violences ont bien compris l’importance de ce document : ils détruisent, raturent, perdent le carnet de santé, en arrachent les éléments importants, oublient systématiquement de l’apporter aux consultations.

La connaissance du psychotraumatisme et de ses conséquences est également indispensable à la clinique et à l’expertise. Le syndrome psychotraumatique et la mémoire traumatique qu’il développe existent chez le bébé et chez le jeune enfant. Ils auront des formes particulières, un peu différentes de celles de l’enfant plus grand, dans la mesure où les structures qui sont impliquées dans la constitution du syndrome psychotraumatique et de la mémoire traumatique ne seront achevées qu’à 6 ans. Il y a 100 % de psychotraumatismes chez les victimes de violences sexuelles – les publications abondent à ce sujet – et donc 100 % de psychotraumatismes dans les cas d’inceste. Ce constat est abondamment décrit dans la littérature internationale. Le nier est une preuve grave d’ignorance préjudiciable aux victimes.

Les éléments liés au traumatisme se traduisent par des symptômes et des troubles du comportement dans les différents domaines de la vie du bébé et de l’enfant, que je détaillerai un peu plus tard.

Cela m’amène à la nécessité, dans les expertises du bébé et de l’enfant, d’explorer les habitudes de vie – appétit, sommeil, propreté, autonomie, socialisation, rituels – et leurs modifications récentes et soudaines, qui sont très souvent absentes des expertises, notamment de celles réalisées par des psychiatres d’adultes ou par des psychologues non cliniciens et non formés.

C’est un peu comme si vous vous rendiez à une consultation de gastro-entérologie et que le médecin spécialiste ne vous posait aucune question sur votre appétit, votre poids, vos douleurs, votre transit, la date d’apparition des signes ; qu’il ne faisait aucun examen complémentaire, ne regardait pas les examens que vous avez apportés et posait un diagnostic sans même vous examiner. Vous conviendrez que c’est aberrant ; ça l’est autant pour les petits.

Une exploration fine et précise de la clinique, du carnet de santé et des différents examens antérieurs à l’expertise est ainsi indispensable, mais exceptionnellement réalisée.

J’en viens à la question du mensonge des petits. Je vous l’ai dit tout à l’heure : il n’y a rien de plus important que les propos et les déclarations d’un petit. Les allégations de mensonges, si fréquentes chez les auteurs, chez ceux qui les protègent, chez ceux qui ne sont pas formés à cette clinique si spécifique, vont totalement à l’encontre de ce que font les petits.

Je peux affirmer ici que les petits ne mentent pas. Pour moi, ils ne mentent jamais. Ils disent avec leurs mots à eux, qui sont d’ailleurs caractéristiques et sont un indice de vérité. Ils ne mentent pas car ils ne connaissent rien des expériences sexuelles auxquelles on les soumet. Ils ne connaissent rien des organes génitaux adultes et de la sexualité adulte, et n’en connaîtront rien avant longtemps.

J’ai entendu une substitut des mineurs, au cours d’une journée de formation sur les violences sexuelles aux bébés et aux enfants, affirmer devant 300 professionnels que les enfants, surtout petits, mentent. J’étais horrifiée. Elle racontait l’exemple d’un petit garçon de 3 ans qui, avec beaucoup de courage, dit à son institutrice que son papa lui a « sucé son zizi ». Ce sont des mots classiques, des mots d’enfant. Le père de ce petit garçon est immédiatement mis en garde à vue et interrogé longuement. Jusque-là, c’est plutôt positif. Il nie absolument tout et l’enquête aboutit à un non-lieu. Et la substitut conclut que cela montre bien que les enfants mentent. Or il se trouve que les parents de cet enfant sont séparés et qu’il appelle « papa » son papa, mais aussi le concubin de sa maman. Et jamais cet homme-là n’a été inquiété ; et jamais on ne s’est enquis de savoir qui ce petit garçon appelait « papa ». C’est un exemple.

Quand un petit est auditionné et expertisé, il est indispensable de connaître les personnes qui habitent dans le lieu, la façon dont il les appelle, la façon dont il nomme les organes génitaux. Quelles connaissances a-t-il sur le plan anatomique ? Quel est le vocabulaire familial pour nommer les parties intimes des filles et des garçons ?

Ainsi, une petite fille de 3 ans dit : « Papa, il me demande de manger son pipi, et il mange aussi mon pipi. » Une phrase caractéristique. C’est de son niveau d’âge, de son niveau de connaissance anatomique. Le mis en cause nie absolument ces affirmations. En effet, sur le plan littéral, « manger le pipi », c’est peut-être faux – même si j’ai vu que c’était possible. Ce qui est probable en tout cas, c’est que, en étudiant son vocabulaire, on se rende compte que cette petite fille appelle « pipi » toute la zone antérieure du haut du corps, y compris les parties intimes : les parties intimes de son père, elle les appelle « pipi ». Parce qu’elle a 3 ans. Et parce qu’elle ne connaît pas le sexe masculin, vu qu’elle est petite fille unique vivant avec sa mère. Ainsi, elle dit « pipi » lorsqu’elle désigne le sexe de son père comme lorsqu’elle désigne le sien.

Ainsi, l’étude soigneuse du vocabulaire de l’enfant et de sa famille est une nécessité préalable à toute audition, toute expertise et toute évaluation d’un enfant. Or, d’après mon expérience, c’est exceptionnellement réalisé.

L’évaluation soigneuse des interactions de l’enfant avec l’expert, avec chacun de ses parents et seul est indispensable et doit être précise. Elle est d’ailleurs le plus souvent demandée par les magistrats, sauf en cas de violences conjugales avérées. Elle ne doit pas se résumer à des propos tels que ceux que j’ai souvent lus dans des expertises.

« L’enfant est charmante, elle a une jolie petite robe rouge. Elle paraît très joyeuse avec ses grands-parents. » Il s’agit des parents du mis en cause, qui ont pris le soin d’emmener l’enfant dans une crêperie et de visiter une exposition qui l’a passionnée. Les parents de l’auteur avaient bien entendu fait tout un tas de choses très agréables pour leur petite-fille, et ce sont eux qui avaient amené l’enfant à l’expertise.

Ou encore, on découvre un examen de dix minutes d’une petite fille de 2 ans qui a dénoncé des violences sexuelles, viols et attouchements de son père en visite médiatisée. Cette petite fille de 2 ans ne répond pas à la question de l’expert, qu’elle ne connaît pas. L’expert lui dit : « Elle fait comment, la vache ? » La petite se réfugie sur les genoux de sa mère et ne répond pas. Il lui demande de faire une tour de cubes, elle tourne la tête. Et il conclut : « Elle est probablement déficiente mentale, et les propos sont peu réalistes. »

Ou encore une autre conclusion d’expert psychiatre : « La petite Anne va très bien. Elle tient la main de son papa et de sa maman en expertise. » Elle a dénoncé de multiples violences, viols et attouchements de son grand-père maternel, de sa mère et de sa grand-mère, qui nient absolument ce que l’enfant a subi. Elle est installée là, au milieu des deux parents, sur la chaise, et l’expert dit qu’elle est très mignonne et qu’elle donne la main à son papa et à sa maman. Donc il conclut là-dessus que tout va bien avec le papa et la maman.

Il n’est pas rare que l’enfant petit ne soit pas reçu, ou qu’il ne soit regardé que quelques minutes dans la salle d’attente. Ou qu’il reste seul pendant une heure, une heure trente, pendant que l’expert reçoit d’abord le parent accompagnateur. Je ne parle pas des heures auxquelles il est convié : ce peut être sur l’heure du repas, sur l’heure de la sieste ou tard dans la soirée, comme l’a dit Françoise Fericelli tout à l’heure.

Les experts ignorent également le plus souvent, comme d’ailleurs les enquêteurs, les éducateurs et les psychologues, les menaces et chantages exercés par l’auteur avant les rendez-vous d’expertise et d’évaluation. Ces menaces, qui sont souvent des menaces de mort, de prison ou de sévices, sont très fréquentes. Elles entraînent des silences, des banalisations, des rétractations, des demandes paradoxales.

Peu d’experts enfin parlent de l’histoire transgénérationnelle, qui est constamment perturbée sur plusieurs générations, avec des participations souvent très violentes et actives des grands-parents et de la famille au système des violences, du déni, des pressions, du chantage, du maintien du silence. D’ailleurs, cela pose question sur l’idée si répandue que les tiers de confiance doivent être proposés dans la famille quand il s’agit de familles de criminels – parce que ce criminel a été fabriqué par une famille.

En conclusion, je soulignerai que les médecins experts sont pour l’instant relativement protégés, mais qu’il n’en va pas de même pour les médecins qui font des signalements et des certificats. Les menaces et risques viennent de l’auteur lui-même, qui interdit de continuer à voir en consultation, interdit les soins, interdit les bilans, menace de porter plainte contre les ordres et le fait. Et ils viennent du Conseil de l’Ordre, qui sanctionne des médecins qui font des signalements ou des certificats – pour immixtion dans la vie privée, notamment, ou pour prise de parti pour un parent au détriment de l’autre, etc. Cela a été abordé par mes confrères.

Moi-même la semaine dernière, j’étais au commissariat de police : je fais l’objet d’un dépôt de plainte pour diffamation, suite au classement sans suite d’un signalement que j’avais fait. J’avais également été entendue au Conseil de l’Ordre pour plainte de ce même père contre moi ; heureusement, cette plainte a bénéficié d’une conciliation.

Je connais des médecins, nombreux, qui n’osent plus faire de signalement ni d’attestations ; des médecins ou professionnels de soins qui ont reçu des menaces, des plaintes les concernant eux-mêmes ou concernant leur vie personnelle et familiale, qui ont reçu des injonctions d’arrêter sans quoi ils risquaient pour eux et pour leur vie.

Ces risques sont réels. Ce sont ceux que vivent les bébés et les enfants victimes. Ils risquent pour leur vie, ils risquent pour leur intégrité physique et psychique, et leurs parents protecteurs de même.

Je voulais enfin développer le sujet de la clinique spécifique de ces enfants en ce qui concerne le syndrome psychotraumatique. On retrouve une hypervigilance, une agitation souvent confondue, hélas, avec des troubles du déficit de l’attention avec ou sans hyperactivité (TDAH). On retrouve souvent un retrait relationnel et social, c’est-à-dire un enfant qui se soustrait aux relations et aux interactions ; cela a été très bien expliqué par Guedeney et mis en évidence par l’échelle qu’il a développée, l’Alarme détresse bébé (ADBB). On retrouve aussi des comportements auto- et hétéro-agressifs et des comportements sexualisés, répétitifs, si spécifiques chez les petits malgré les interdits répétés. Les masturbations compulsives sont également des symptômes hautement spécifiques, qui ne cessent pas malgré les demandes.

On retrouve aussi les syndromes de reviviscence post-traumatique avec les cauchemars, les terreurs, les états de panique qui entraînent des phobies de lieux et de détails significativement associés à la mémoire traumatique – en particulier, chez les petits, les phobies des WC, du matelas à changer, de la douche, du lit, de la chambre.

Les lésions corporelles sexuelles qui sont le plus souvent significatives sont les lésions bien entendu vulvaires et rectales, mais aussi les béances anales et vaginales que l’on retrouve très fréquemment dans les interrogatoires des parents mais qui entraînent une sorte de déni, tellement le fait d’imaginer ces béances leur est insupportable.

Parmi les troubles directement liés aux violences et aux conséquences de ces violences, on trouve l’encoprésie, qui est un signe hautement spécifique des violences sexuelles rectales, les infections vulvo-vaginales à répétition, les angines à répétition, les lésions buccales, etc. La disparition des siestes et les troubles du sommeil d’apparition brutale sont hautement spécifiques également, de même que d’autres signes évocateurs, d’apparition brusque également et plus ou moins associés, qui correspondent à des modifications de comportement, d’humeur ou dans les relations. Ce sont par exemple le refus absolu ou la phobie d’aller dans des lieux, d’aller avec certaines personnes, d’aller dans la voiture, d’aller en visite médiatisée, d’aller rencontrer l’agresseur, qui devraient impérativement être pris en compte.

Je veux dire qu’« il n’y a pas de plus grand mal que d’abuser d’un enfant », comme l’affirme l’écrivain et anthropologue Nanoucha Van Moerkerkenland – des propos repris par Laurence Beneux, qui vient de publier un livre remarquable intitulé Pédocriminalité, l’hypocrisie française.

J’ajouterai que c’est un crime physique, sexuel et de la filiation, qui concerne toute la famille et toutes les générations. C’est un crime extrêmement fréquent, beaucoup trop banalisé. Et je veux vous remercier d’avoir ouvert cette commission, en rendant hommage à ces petits enfants et à ces parents protecteurs si courageux, qui paient du prix de leur vie, du prix de leur santé physique et psychique, leur courage et leur détermination.

Mme la présidente Maud Petit. Vos propos suscitent forcément de nombreuses réactions en nous. C’est votre quotidien depuis des années. Nous y sommes quant à nous plus ou moins sensibilisés – depuis 2017, en ce qui me concerne –, mais cela ne nous laisse pas insensibles. Nous vous remercions infiniment pour les informations que vous nous avez données. Vous avez répondu à chacune des questions que nous vous avions soumises.

Vous soulignez des manquements gravissimes. Nous entendons qu’il y a beaucoup de déni, mais celui-ci ne peut sans doute pas tout expliquer. On s’interroge forcément : n’y aurait-il pas aussi de la bêtise de la part de certains professionnels, voire de la complicité ? C’est stupéfiant.

Les auditions que nous avons menées jusqu’à maintenant, tout comme les témoignages que nous avons recueillis dans un autre cadre, donnent le sentiment que l’on n’aime pas les enfants dans notre pays, puisqu’on ne les protège pas suffisamment. Certains événements médiatisés choquent terriblement et conduisent à des prises de parole publiques mais on se demande quels moyens sont donnés ensuite pour faire avancer les choses. Cela fait terriblement peur car les enfants concernés aujourd’hui sont les adultes de demain : c’est de là que viennent en partie les violences de notre société.

Des éléments de droit comparé pourraient peut-être nous servir d’exemple. Disposez-vous d’informations au sujet d’autres pays, en Europe ou sur d’autres continents – par exemple au Canada –, où le sujet serait davantage pris à bras-le-corps ?

M. Maurice Berger. Vous avez parlé de bêtise ; quant à moi, je dirais qu’il s’agit plus souvent de désinvolture, ce qui n’est pas tout à fait la même chose.

Mes connaissances en droit comparé ont besoin d’être réactualisées. Au Québec, on porte une grande attention aux agressions sexuelles. Il me semble que, en Grande-Bretagne, cette attention est beaucoup plus importante qu’en France également, grâce au Children Act. La Belgique était très en avance sur nous sur le sujet de l’inceste, mais la situation s’est ensuite dégradée avec l’adoption d’une optique que je qualifierais de familialiste. Elle a donc été en avance pour poser le diagnostic, repérer, mais quelque chose n’a pas suivi.

Mme la présidente Maud Petit. La Belgique était-elle en avance après ou avant les affaires Dutroux ?

M. Maurice Berger. Bien avant. Alors qu’en France on ne bougeait pas, c’étaient la Belgique et le Québec, à ma connaissance, qui menaient des travaux. Aux États-Unis, ça dépend sans doute beaucoup des États, mais cela peut prendre des proportions importantes. Il se trouve que je suis au courant d’une situation dans laquelle le père a un droit de visite dans un parc, mais toujours en présence d’un professionnel : le droit de visite n’est pas donné facilement.

Je pense qu’un travail de droit comparé, sur le droit actuel, reste à faire.

Mme Françoise Fericelli. Je n’ai pas suffisamment de connaissances juridiques pour faire du droit comparé, mais la question est très intéressante, et j’ai tout de même quelques éléments de comparaison dans deux domaines.

Le SVA est reconnu internationalement et il a été testé sur le plan médical. Pourquoi ne l’utilise-t-on pas ? Oui, on peut parler d’Outreau : cessons avec Outreau dès maintenant, je suis d’accord avec mon confrère. On sait beaucoup de choses qu’on ne savait pas à l’époque ou qu’on commençait seulement à savoir. Il faut se comporter de façon scientifique. Certes, on est tous dans l’émotion, il est très compliqué de suivre ces enfants et de connaître ces histoires – je peux vous le dire –, mais on sait des choses. Pourquoi, alors que le SVA est utilisé et même préconisé dans toute l’Europe, très peu de personnes y sont-elles formées en France ? Beaucoup de gens prétendent, parmi les psychiatres que j’ai entendus, que le SVA serait interdit, mais ce n’est pas le cas, à ma connaissance. En Suisse ou en Belgique, il fait partie du protocole, au même titre que le Nichd, et cela ne coûte rien. Il faut simplement, pour les médecins et les psychologues qui font des expertises, suivre une formation. Utiliser le SVA sur un Nichd, un interrogatoire de police ou de gendarmerie qui est bien fait, ce n’est pas si compliqué et cela ne coûte pas cher. C’est très clair si on fait des comparaisons internationales.

Sur ce plan, l’autre point au sujet duquel j’ai quelques notions, c’est la protection des médecins qui font des signalements ou des attestations. Le docteur Berger l’a évoqué, il existe une particularité très française qui est d’avoir une juridiction spécifique, celle de l’Ordre des médecins. Cela ne veut pas dire qu’il n’existe pas d’ordre ou de code de déontologie dans les autres pays : il est très important, pour notre métier, et surtout dans ce domaine, qu’un code de déontologie existe. Le problème est qu’une déontologie soit opposable judiciairement et que son application puisse conduire jusqu’à l’interdiction d’exercer la médecine, sur la base d’appréciations qui empêchent les signalements. Le collectif Médecins stop violences a rassemblé, vous pourrez le voir, des témoignages de médecins, des articles et des références bibliographiques.

En 2014, une étude de la Haute Autorité de santé expliquait qu’il fallait que les médecins s’engagent dans la prévention, ce qui est tout à fait juste, parce qu’ils sont en première ligne, et relevait que moins de 5 % des signalements provenaient d’eux. Il y avait déjà quelque chose qui n’allait pas. Une étude de 2023, faite par l’UMJ (unité médico-judiciaire) de l’Hôtel-Dieu, qui reçoit quasiment toutes les plaintes et les évaluations concernant les enfants pour lesquels on suspecte des abus sexuels en Île-de-France, a montré que, en trois ans, pour des centaines d’enfants reçus, entre 1 et 2 % des signalements venaient des médecins : les chiffres sont donc en baisse.

Le problème de la protection des médecins est une vieille histoire. L’affaire concernant la docteure Catherine Bonnet remonte aux années 2000. Dans un système où la déontologie n’est pas judiciarisée et où les fautes des médecins – car il y en a – sont jugées par les mêmes tribunaux que pour tout le monde, comme en Suisse, les choses sont un petit peu différentes. Cela ne veut pas dire qu’il n’y a pas de déni de l’inceste, mais cela aide et protège un minimum – pas totalement, mais quand même – contre beaucoup de problèmes, et l’application du SVA protège aussi ; ce sont deux domaines où la situation est très différente.

L’obligation de signalement, le docteur Berger a raison, ne peut aller en France sans une protection du médecin, comme c’est le cas au Canada depuis cinquante ans et dans tous les pays européens – en Espagne, par exemple –, ce qui est normal. Sans cela, il sera exposé à des poursuites, dont il faut comprendre qu’elles viennent des auteurs supposés ou reconnus.

Mme Béatrice Roullaud (RN). Merci pour vos exposés lumineux, qui permettent à la représentation nationale et à tous ceux qui nous écoutent de comprendre les dysfonctionnements qui ont lieu en France.

S’agissant de l’opposabilité, lorsqu’une expertise ne contient pas les éléments essentiels, comme le fait de voir les enfants, ce qui paraît naturel, pensez-vous qu’il faudrait que le législateur prévoie une nullité de procédure ? Il en existe de plusieurs types, mais cela pourrait vouloir dire qu’il faut repartir à zéro.

Selon un numéro de l’AJ famille, Actualité juridique en droit de la famille, de janvier 2023, en 2022, sur les 112 919 mineurs en danger, les signalements proviennent à 1,95 % seulement du milieu médical. Les freins à la réalisation des signalements sont divers. Il y a, par exemple, la peur de se tromper – 61 % –, la mauvaise connaissance des procédures, la crainte de perdre les patients. En cas d’obligation de signalement, les médecins se disent qu’ils risquent de ne plus voir le patient, l’enfant. Vous avez déjà en partie répondu à cette question, mais j’aimerais savoir si vous pensez qu’il faudrait revoir le secret professionnel.

Mme Julie Ozenne (EcoS). Vous connaissez bien les victimes sous l’angle psychologique. Que pensez-vous, en tant que médecins, du délai de prescription ? Faudrait-il le supprimer ?

Mme Mathilde Feld (LFI-NFP). Que pourrions-nous faire en tant que législateur pour éviter le blocage lié au Conseil de l’Ordre dont vous avez fait état et l’angoisse, que je comprends parfaitement, lorsqu’il s’agit de procéder à des signalements ?

Mme Ségolène Amiot (LFI-NFP). Je reviens sur l’idée de filmer les enfants lors des évaluations et des expertises : ce que vous nous avez dit est plutôt contraire à ce que nous avions pu entendre jusque-là, et je me demande si ce n’est pas un peu nier le fait que beaucoup de personnes ne devraient pas servir d’experts dans ce genre d’affaires. Dans l’état actuel des choses, filmer ne permettrait-il pas de constater que l’expertise dit, par exemple, exactement l’inverse de ce que dit l’enfant ou que la personne censée recueillir la parole a induit des réponses ? Cela conduirait alors à la nullité de l’expertise.

Par ailleurs, ne pensez-vous pas qu’il serait opportun de créer une nouvelle filière, de nouveaux métiers autour du psychotrauma et de la prise en charge ou de l’accompagnement des professionnels et des personnes traumatisées en France, au vu du nombre de personnes concernées et des psychotraumas que produisent 100 % des agressions ?

M. Arnaud Bonnet (EcoS). Heureusement que je ne suis pas spontané : sinon, je demanderais tout de suite la dissolution de l’Ordre des médecins. Vous avez dit que le système institutionnel punissait les médecins au lieu de les soutenir. Comment en sommes-nous arrivés là ?

Une question qui revient très souvent est celle des preuves, car il en faut pour la justice. Vous avez parlé de situations relativement immédiates. S’agissant de situations plus anciennes – les enfants victimes d’inceste sont alors devenus adultes –, il faut aussi une preuve pour établir les faits. En ce qui concerne la possibilité de preuves autres que physiques, dont on sait très bien qu’elles sont parfois effacées très rapidement, auriez-vous des orientations à proposer ?

Mme Andrée Taurinya (LFI-NFP). Merci pour vos témoignages et votre engagement. Ce que vous nous avez raconté nous a tous complètement bouleversés, je crois. Pour vous, tout cela relève de votre quotidien et j’imagine l’impact que cela peut avoir.

Je voulais poser la même question que ma collègue Mathilde Feld au sujet du Conseil de l’Ordre. Que pouvons-nous faire ? Je propose à notre présidente et au bureau de la commission d’auditionner le président du Conseil de l’Ordre.

Mme la présidente Maud Petit. C’est prévu.

Mme Andrée Taurinya (LFI-NFP). Je découvre – je pensais que c’était réservé aux médecins ou aux pédopsychiatres – que les expertises peuvent être effectuées par des psychologues. Que préconisez-vous ? Validez-vous le fait que les expertises peuvent être faites par eux ? J’ai bien entendu que vous disiez qu’il faudrait que psychiatres et psychologues suivent une formation spécifique sur l’enfance. Pourriez-vous nous expliquer la plus-value, en quelque sorte, d’un psychiatre par rapport à un psychologue pour ces expertises ?

M. Maurice Berger. S’agissant du Conseil de l’Ordre, je vois une seule possibilité : c’est que la représentation nationale s’empare de la question. Cela ne peut pas se passer autrement : dans ce domaine, il n’y aura pas de changement de l’intérieur. Or c’est une question de société dans la mesure où cela touche les médecins et qu’ils n’arrivent plus à protéger.

La filière de la psychotraumatologie a été créée, en partie : il existe douze centres en France, ce qui est trop peu. La psychotraumatologie de l’enfance est encore spécifique : il s’agit d’une formation très différente pour aider les enfants qui, en particulier, multiplient ce qu’on appelle les processus dissociatifs – tout d’un coup, ils basculent dans le monde traumatique, ils ne parlent plus ou ils frappent. Cela fait partie de l’enseignement général et des diplômes universitaires, autour du docteur Lévy-Soussan.

La question de l’enregistrement est compliquée. Dans l’idéal, ce serait mieux mais je vois très bien comment les avocats s’en empareraient. Ils vont demander pourquoi telle question a été posée sur tel point. Autant filmer peut permettre de montrer que le minimum, s’agissant du cadre, n’a pas été respecté, autant cela peut être perverti de toutes les manières. Par ailleurs, je trouve qu’il y a une sorte d’intimité qui est plus difficile à établir, quand on est clinicien, dans une expertise concernant un enfant.

Pour ce qui est de l’opposabilité, une fiche de l’École nationale de la magistrature reprend exactement ce que nous avons dit – je l’ai avec moi – au sujet des expertises JAF et justice des enfants. C’est moi qui ai rédigé cette fiche à l’origine ; les juges l’ont ensuite réécrite, mais en faisant bouger très peu de choses. Simplement, chaque juge est indépendant. Il n’est pas tenu de considérer que ce cadre est valable et opposable : il peut tout à fait accepter une expertise qui ne le respecte pas. Sur le plan juridique, je ne sais pas quelle instance pourrait décider que c’est le dispositif minimum nécessaire, c’est-à-dire quel organe scientifique la validerait, puis comment cela serait validé. Mais, évidemment, ce serait bien.

Mme Françoise Fericelli. Je reviens sur la prescription. Pour moi, compte tenu du nombre d’enfants, de jeunes adultes, voire d’adultes concernés – quand on est pédopsychiatre, on voit aussi beaucoup de parents qui ont été traumatisés dans leur enfance –, l’imprescriptibilité est une évidence. Combien de parents ai-je vus qui venaient consulter pour leur enfant et à qui, tout d’un coup, le souvenir de ce qu’ils avaient vécu revenait. S’agissant de ces crimes, il n’y a pas de prescription pour la victime. Des études concrètes le montrent – je ne suis pas militante quand je le dis. Les troubles psychiques et psychiatriques augmentent et la longévité est réduite de dix ans – je vous donnerai les références de ces études. Les troubles du développement de l’enfant, les troubles psychiatriques et les maladies somatiques sont démultipliés, y compris à l’âge adulte. Se pose, de plus, la question de la survivance, qui implique très souvent mémoire traumatique et dissociation : psychologiquement, psychiquement, la personne soit ne s’en souvient jamais, tout en ayant plein de symptômes, soit s’en souvient à un moment qui n’a rien à voir avec la question juridique du nombre d’années de la prescription. Elle a été allongée, il n’y a pas longtemps, mais ce n’est pas suffisant. Sur le plan médical, quand on connaît les psychotraumatismes et ce que cela donne dans la vie des gens – j’ai essentiellement vu des traumatisés, mais il y a à la fois l’axe victimologique et celui de la criminologie, qui montre qu’on trouve beaucoup d’antécédents chez les agresseurs –, l’imprescriptibilité s’impose sans discussion, selon moi.

M. Maurice Berger. Pour ce qui est de la preuve, une conférence de consensus sur les victimes d’agression sexuelle, organisée en 2001 par la Fédération française de psychiatrie, a conduit à un ouvrage qui décrit des signes que tout le monde reconnaît.

Je ne sais pas si vous connaissez le détail du SVA, qui comporte quatorze items. Quand une fillette dit, par exemple : « La main de mon papa sentait mauvais », c’est un détail qu’elle n’a pas pu inventer. Un événement imprévu, comme « mon frère est entré et tout s’est arrêté », a également une cotation. Et quand l’enfant dit : « Mon père avait une grimace comme de colère » au moment de l’orgasme, c’est un signe qu’il ne peut pas inventer. Dans ce système très précis, on sait que, au-dessous de cinq points, cela ne s’est peut-être pas passé : on ne sait pas. Entre six et sept points, il y a un doute. Au-dessus de huit items, un ensemble de travaux montre qu’il existe une quasi-certitude. De même, quand l’enfant dit : « Je ne me le rappelle pas », parce qu’il a un trou de mémoire, c’est un indice de crédibilité. Un enfant manipulé va au contraire réciter comme un perroquet. Quand un enfant dit qu’il n’y arrive pas, on est devant une déclaration spontanée. Nous pourrons vous envoyer les items, qui sont très simples et font l’objet d’une correction pour les plus petits. Lorsqu’on applique le SVA à une déclaration, on est très proche de la preuve.

Mme Françoise Fericelli. Pédopsychiatre et psychologue d’enfant ne font pas les mêmes études. Le pédopsychiatre est un médecin, qui a ensuite fait une spécialisation en psychiatrie, s’est plutôt orienté vers des stages de pédopsychiatrie dès son internat ou un peu plus tard, et a fait un clinicat ou un assistanat en service de pédopsychiatrie. Le cursus d’un psychologue clinicien est différent, puisqu’il a un master 2 en sciences humaines. Si l’on veut qu’il soit compétent pour effectuer ce type d’expertise, il faut qu’il ait été formé, et là où on l’est le mieux à l’écoute des enfants, c’est dans les services de pédopsychiatrie, où il y a beaucoup de psychologues cliniciens.

Je pense qu’il est peut-être mieux que ce soit un pédopsychiatre dans certaines situations, et un psychologue dans d’autres. Quand on est médecin, on est averti de plus de pathologies somatiques. Très franchement, j’ai vu des expertises de psychologues excellentes et d’autres très mauvaises, mais il en est de même pour les psychiatres. Il faut également être conscient du manque de pédopsychiatres. J’exerce dans un département proche de Genève, où il n’y a que moi. J’exagère, mais on est vraiment très peu nombreux. Ce sont donc des expertises psychologiques qui sont faites. Le DU créé par le docteur Berger portait d’ailleurs très intelligemment sur les expertises pédopsychiatriques et psychologiques d’enfant, comme le fait notre article.

Il ne faut pas dire que l’un est meilleur que l’autre. Parfois, c’est surtout une question de pratique avec les enfants, d’écoute, de connaissance des situations familiales autour d’eux. C’est cela qui est important, et il faut des années pour acquérir cette compétence. Les médecins ont la chance d’avoir, pour être validés, des stages d’internat. C’est un peu plus compliqué pour les psychologues, mais on pourrait tout à fait imaginer que les uns et les autres aient besoin d’avoir cinq à dix ans de travail avec les enfants dans leur CV. Je pense avoir répondu à votre question.

Le secret médical est très important dans la pratique médicale. C’est un élément fondateur, qui permet aux patients d’être en confiance. Il y a un problème, en revanche, quand le secret médical est, en quelque sorte, dévoyé : on vous l’oppose parce que la personne a peur ou encore parce qu’elle ne sait pas, et c’est ennuyeux. La loi a prévu la possibilité de déroger au secret médical mais la France est l’un des pays où il est le plus absolu – j’ai entendu des juristes analyser cela. Néanmoins, il est rare qu’il soit question du secret médical dans les poursuites et les décisions ordinales. C’est très souvent une immixtion dans les affaires de famille, sans raison professionnelle, qui est reprochée aux médecins. Dénoncer ou suspecter une situation incestueuse ou n’importe quelle situation de violence intrafamiliale, souvent dans un contexte de divorce ou de séparation, sera par essence une immixtion dans les affaires de famille. Le docteur Berger l’a dit, cessons de reprocher une immixtion dans les affaires de famille, en tout cas dans ce domaine.

J’aimerais aussi parler de la revictimisation induite par les visites médiatisées, qui sont terribles en matière de clinique. Je suis actuellement deux toutes petites filles. Quand j’ai commencé à voir la maman, elle était enceinte. Le bébé a aujourd’hui 14 mois et sa sœur moins de 3 ans – elle va entrer en petite section de maternelle. Le père a été condamné pour violences conjugales, et l’aînée présente des signes qui évoquent un psychotraumatisme. Ces deux petites filles vont en visite médiatisée tous les quinze jours. Le bébé, que je suis plus spécialement – une collègue s’occupe de l’enfant plus âgé – et qui était dans le ventre de sa mère lors des violences conjugales, a fait un eczéma de tout le corps à la première visite médiatisée.

La mère, qui a fui son ex-conjoint, est prise dans des procédures multiples. C’est une femme diplômée qui trouve du travail sans problème – je vous laisse imaginer ce que cela donne quand ce n’est pas le cas –, mais elle travaille en permanence et doit faire garder ses deux enfants. Elle a la charge de tout, y compris des soins, et elle doit, en plus, amener ses filles en visite médicalisée, où elles sont séparées. En effet, l’une des personnes qui pratiquent la visite médiatisée trouve que les deux petites pleurent trop quand elles voient ensemble leur père. On les sépare donc et on fait passer le père d’une pièce à l’autre. Il y a dans le jugement une ordonnance d’éloignement, mais à qui demande-t-on de s’éloigner quand la mère amène les petites ? C’est à elle.

Il s’agit d’un cas extrême, mais on voit d’autres situations. Souvent, il n’y a en réalité personne dans les visites médiatisées, et je crois que ma consœur a l’expérience de viols qui ont eu lieu dans ce cadre. Même quand tout cela ne se produit pas, le fait de revoir l’autre parent est extrêmement déstructurant pour l’enfant. Ça, c’est une conséquence de la loi du 4 mars 2002, qui prône la coparentalité et la préservation absolue du lien. Or il n’est pas donné à tout le monde d’être père ou mère, c’est vraiment un processus psychique, et pas seulement physique. Des gens n’y parviennent pas et n’y parviendront jamais. Il faut donc arriver à évaluer dans le cadre de l’expertise si l’on peut faire progresser ou non la parentalité. Quelques fois on peut, mais dans ces situations, qui sont vraiment trop graves, je suis d’accord avec le docteur Berger : aucune évolution n’est possible.

Il y a ainsi des enfants qui sont contraints de voir le parent agresseur. J’ai en mémoire le cas d’une petite fille de 4 ans, dont le père avait fait l’objet d’une condamnation – il me semble qu’il était également sous le coup d’une OQTF (obligation de quitter le territoire français) – pour avoir blessé la mère à l’aide d’un couteau. Alors qu’elle conduisait l’enfant à une visite médiatisée, la mère a été de nouveau agressée par le père sur le parking du centre, sous les yeux de la petite fille. À la suite de cet événement, la juge a suspendu les rencontres, mais seulement pour une durée de six mois. Six mois, ce n’est pas suffisant ! Les visites ont ensuite repris. Ce genre de situations se répète presque chaque semaine ; c’est proprement insupportable. Même si c’est très difficile, nous savons comment suivre et soigner ces enfants ; nous pouvons essayer de les aider. Mais s’ils continuent à être confrontés à l’agresseur et à ce type de violences, la tâche devient impossible.

Mme la présidente Maud Petit. Même des années plus tard, nous sommes d’accord ?

Mme Françoise Fericelli. Oui, bien sûr. Dans ces situations, le temps ne compte pas : il subit une sorte de compression. Un traumatisme survenu à l’âge de 2 ans peut ressurgir brutalement à 17 ans, lors d’une rencontre avec l’agresseur.

Mme Ségolène Amiot (LFI-NFP). En tant que médecin, donc d’un point de vue strictement médical – je ne me place pas sur le terrain juridique –, estimez-vous que le lien parental est absolu et qu’il doit être maintenu à tout prix, ou considérez-vous que, au contraire, il faut parfois le rompre de façon définitive ?

M. Maurice Berger. C’est moi qui ai forgé l’expression « idéologie du lien familial à tout prix ». C’est une spécificité française qui m’a d’ailleurs valu d’être constamment interrogé lors de mes déplacements à l’étranger, où l’on s’étonnait de notre fonctionnement. Pierre Lévy-Soussan insiste beaucoup sur ce point dans le DU : il existe des dysparentalités totales et définitives. Il en existe plusieurs sortes, mais il est clair que le maintien du lien n’est pas une nécessité pour le développement d’un certain nombre d’enfants. En cas de rupture totale, il faut tout de même déterminer si l’enfant a besoin de maintenir un lien de connaissance vis-à-vis de ses parents, mais cela relève de nuances cliniques au cas par cas. Quoi qu’il en soit, le lien en lui-même n’a pas de valeur absolue : il existe des liens toxiques et d’autres qui, au contraire, nourrissent le développement de l’enfant.

Mme Françoise Fericelli. Je suis tout à fait d’accord. Pour en revenir à la loi du 4 mars 2002, le lien n’est pas systématiquement un « plus ». Dans les situations de violences intrafamiliales ou conjugales, il est précisément utilisé pour être perverti. Comme le souligne l’excellent ouvrage La Haine de l’amour : la perversion du lien, c’est justement au travers du lien que l’on peut faire énormément de mal.

Dans les cas de troubles de la parentalité ou de dysparentalité, maintenir un lien à tout prix revient à enlever des chances à l’enfant. Il est certes important de lui parler de ce qui s’est passé, de l’existence de son père ou de sa mère ; cela peut se faire en thérapie, en accompagnant le parent protecteur. Mais pourquoi le contraindre à voir l’autre parent ? En quoi est-ce nécessaire ? Quelle victime de violences conjugales reconnues obligerait-on à fréquenter son agresseur, sous prétexte qu’un éducateur est présent ?

Mme la présidente Maud Petit. Je souhaitais vous demander votre avis sur une proposition de loi concernant la résidence alternée, qu’un certain nombre de députés cherchent à inscrire à l’ordre du jour d’une semaine transpartisane – il s’agit de la proposition de loi visant à permettre à l’enfant de maintenir des liens équilibrés avec ses deux parents en cas de séparation s’il y a désaccord sur le mode de résidence –, mais, au vu de vos échanges, je pense que nous avons notre réponse.

J’aimerais toutefois vous entendre sur un point précis. J’ai assisté à un stage de parentalité organisé par une association de pères ; on y expliquait que plus le père s’implique tôt dans la toilette et les soins quotidiens de l’enfant, moins le risque d’inceste est élevé par la suite. Qu’en pensez-vous ?

Mme Myriam Pierson-Berthier. Je l’affirme : c’est une erreur fondamentale. Elle fait fi d’une réalité qui est largement ignorée et sous-évaluée : les violences conjugales sont très fréquemment associées aux violences sexuelles sur les enfants. On constate – je prépare d’ailleurs un livre sur le sujet – que ces agressions peuvent commencer très tôt, dès le maternage des bébés : des faits de violences sexuelles exercées très précocement sont répertoriés. Certains pères manifestent un intérêt absolument étonnant pour leur bébé, au point de surprendre les professionnels. En réalité, c’est un moyen très efficace d’accéder au bébé et à sa chair, perçue comme un objet de consommation sexuelle. Il est donc évident que le maintien et la précocité des liens ne garantissent en rien leur qualité.

Les antécédents sont trop peu explorés. On oublie trop souvent, par exemple, que l’annonce d’une grossesse est l’un des facteurs déclenchants des violences conjugales ; ce qui s’exprime, c’est la haine du violent conjugal pour son enfant. Il faut arrêter de penser que les violents conjugaux aiment leurs enfants : ce n’est pas le cas. Dans ces conditions, prôner le maintien du lien à tout prix en disant qu’« il a besoin de son papa » ou qu’« il a besoin de sa maman » – que ce soit l’un ou l’autre, car il y a des femmes auteures de violences – est une hérésie. Quand un enfant, même bébé ou tout petit, proteste et exprime qu’il ne veut absolument plus voir l’un de ses parents, écoutez-le, bon sang ! Un petit qui est attaché de façon valable à ses parents ne hurlera jamais à l’idée d’aller les voir. C’est donc un indice de haute gravité. Écoutez-les : ils savent parler, ils savent raconter par leurs gestes, leurs comportements, leurs symptômes, leurs pleurs, leurs cauchemars ou leurs phobies. Le maintien des liens à tout prix est une idéologie : celle du « bon papa » et de la « bonne maman ».

Mme la présidente Maud Petit. Probablement héritée de notre code civil, qui date de l’époque napoléonienne !

Mme Myriam Pierson-Berthier. Peut-être. C’est fort probable. C’est en tout cas à cette période que cette conception a été inscrite dans la loi.

Mme la présidente Maud Petit. Elle est encore très présente dans notre droit.

Mme Myriam Pierson-Berthier. Elle est même omniprésente – et en effet, elle est inscrite dans le code napoléonien. Il faut le dire clairement : être géniteur n’a jamais fait un parent.

Mme la présidente Maud Petit. Très bien. Nous avons débordé, mais le sujet méritait que nous vous entendions quelques minutes supplémentaires. Au nom de l’ensemble de mes collègues, je vous remercie infiniment pour vos témoignages, vos explications et vos réponses.

*

*     *

  1.   Audition conjointe, ouverte à la presse, réunissant le Dr Gilles Lazimi, médecin, président de l’association Stop VEO et le-Dr Edwige Antier, pédiatre (2 avril 2026)

Mme la présidente Maud Petit. Dans la procédure relative aux viols et agressions sexuelles incestueuses parentales sur mineurs, le corps médical intervient à plusieurs reprises : lors de la détection et éventuellement du signalement, dans la phase médico-légale puis dans celle des expertises judiciaires. Pour en parler, nous recevons deux médecins de terrain, très engagés sur ces questions.

Docteur Gilles Lazimi, vous êtes médecin généraliste, membre du Haut Conseil à l’égalité entre les femmes et les hommes (HCEFH), ancien membre de la commission des 1 000 jours et président de l’association Stop VEO (violences éducatives ordinaires), grâce à laquelle l’interdiction desdites violences a beaucoup avancé. Docteure Edwige Antier, vous êtes pédiatre et auteure de nombreux ouvrages sur l’enfance et la parentalité, et vous avez également été députée.

L’article 6 de l’ordonnance du 17 novembre 1958 relative au fonctionnement des assemblées parlementaires impose aux personnes entendues par une commission d’enquête de prêter le serment de dire la vérité, toute la vérité, rien que la vérité.

(M. Gilles Lazimi et Mme Edwige Antier prêtent successivement serment.)

M. Gilles Lazimi, médecin, président de l’association Stop VEO. Je suis médecin généraliste, militant associatif au Collectif féministe contre le viol et à SOS Femmes 93, et président de Stop VEO. Bien évidemment, les violences sur les femmes et celles sur les enfants sont très liées ; on pourrait les appeler simplement les violences masculines, puisque plus de 90 % sont le fait d’hommes. Je copréside la commission « santé, droits sexuels et reproductifs » du Haut Conseil à l’égalité entre les femmes et les hommes. Je suis aussi également enseignant à Sorbonne Université.

Je parlerai en tant que médecin. J’ai découvert les violences au cours de ma pratique – la couleur de mes cheveux témoigne de son ancienneté. Je n’ai reçu absolument aucun enseignement sur les violences. Cela a été une véritable révélation. Je ne voyais pas de femmes victimes de violences et quand j’en voyais, rarement, cela se passait toujours très mal, parce que je ne comprenais rien à ce qu’elles vivaient. En effet, j’étais dans l’incapacité de penser les violences et, comme nous tous je crois, j’ai baigné depuis mon enfance dans un bain – bien plus ancien encore – qui nous fait croire que les victimes sont coresponsables, que ce sont des présumés menteurs ou qu’elles désirent obtenir quelque chose qui n’a rien à voir avec les violences. Dans tous les cas, tout est fait pour nous faire penser qu’il n’y a pas de violences et que les victimes ne sont pas des victimes. Donc c’est très difficile.

J’ai découvert, chez de nombreuses patientes, beaucoup de pathologies que je n’arrivais pas à traiter ni à soigner. Dès l’instant où j’ai pensé « violences », où j’ai pensé « impact des violences », j’ai découvert à quel point, quand on ne peut pas parler des violences, c’est le corps qui parle, ou la tête : toute la panoplie des pathologies médicales, psychiatriques comprises, peuvent être des tableaux écrans des violences subies.

En m’intéressant aux femmes victimes de violences, je me suis aussi intéressé aux enfants. En 2004, j’ai coordonné une campagne consacrée aux enfants victimes de violences conjugales. Avec un dessin d’enfant fait à SOS Femmes 93, qui montrait clairement que l’enfant était impacté par les violences, nous avions fait deux affiches, que je vous enverrai. L’une disait qu’un père qui frappe sa femme devant les enfants, c’est de la maltraitance ; l’autre qu’un mari violent avec sa femme n’est pas un bon père. Nous avons fait d’autres campagnes depuis.

Je me suis aussi intéressé aux enfants car la sphère familiale est le lieu de tous les dangers et le lieu d’apprentissage des violences. C’est le lieu où les enfants, comme les femmes, subissent le plus de violences.

Ces éléments permettent de cerner un peu ce que fut mon exercice à Romainville, pendant trente-six ans. Je viens d’arrêter mon activité clinique mais je continue à militer. Depuis deux ans, je suis aussi membre du conseil départemental de l’Ordre des médecins de Seine-Saint-Denis. J’ai décidé d’y entrer pour voir si l’on pouvait progresser.

D’abord parce que nous vivons dans une société qui tolère les violences. Vous en avez eu la preuve avec les auditions que vous avez menées : vous avez pu voir à quel point les victimes ne sont pas entendues, les auteurs ne sont pas jugés, les coupables ne sont pas condamnés. S’agissant des enfants et des femmes, c’est évident. Ensuite, les médecins sont au premier rang pour accueillir les enfants et les femmes victimes de violences. Or il faut d’abord reconnaître les violences, poser la question, écouter puis accompagner et respecter les femmes et les enfants. La parole, c’est le premier temps thérapeutique, et il est majeur. Les victimes ne sont plus seules – c’est essentiel – et on peut expliquer la stratégie de l’agresseur, dont d’autres intervenants ont dû vous parler. Elle fait que beaucoup de professionnels de santé deviennent, consciemment ou non, des alliés des agresseurs, incapables de penser que ces hommes sont responsables des violences ou que ces violences aient pu exister.

Donc un, il y a la société ; deux, il y a l’enseignement. Sur la maltraitance des enfants, comme sur les violences faites aux femmes, il faut le dire, il est quasi nul. Quoique : enseignant depuis quinze ans à la Sorbonne Université, j’ai pu voir la progression. Il est de plus en plus dispensé. Il n’y a pas un congrès de médecine générale sans plusieurs communications sur les violences faites aux femmes ou aux enfants. Donc on en parle – libération de la parole, dit-on –mais on constate moins de condamnations : il y a un problème. Au niveau médical, on en parle ; les jeunes médecins posent la question de plus en plus souvent mais des injonctions paradoxales demeurent.

On nous dit : « posez la question ». C’est une excellente chose, mais encore faut-il former les médecins, et créer des réseaux de proximité pour aider les professionnels à accompagner. On n’accompagne pas tout seul ; il faut notamment des travailleurs sociaux et des psychothérapeutes formés au psychotrauma. Ensuite, il faut proposer des formations adéquates : ce n’est pas en trois jours qu’on formera les médecins sur tout ce qu’ils ont à faire.

Autre injonction paradoxale : le serment d’Hippocrate. « Admis dans l’intimité des personnes, je tairai les secrets qui me seront confiés. Reçu à l’intérieur des maisons, je respecterai les secrets des foyers et ma conduite ne servira pas à corrompre les mœurs. » Il y a des choses très justes ; il est clair que le secret médical est fondamental, qu’il ne faut pas y déroger… sauf quand il y a délit et crime ! Je ne pense pas que nous soyons incapables d’évoluer sur ce point. J’ai dirigé plus de cinquante thèses, j’ai été membre du jury d’innombrables soutenances : ce serment imprime les étudiants qui le disent !

Il n’y a pas que ce serment, il y a aussi le code de déontologie médicale. « Le médecin doit être le défenseur de l’enfant lorsqu’il estime que l’intérêt de sa santé est mal compris ou mal préservé par son entourage. » Super ! Il ne faut pas changer cet article. Mais si, à sa suite, on dit : « Lorsqu’un médecin discerne qu’une personne auprès de laquelle il est appelé est victime de sévices ou de privations, il doit mettre en œuvre les moyens les plus adéquats pour la protéger en faisant preuve de prudence et de circonspection. » Que veut dire « en faisant preuve de prudence et de circonspection » ? « Lorsqu’il s’agit d’un mineur ou d’une personne qui n’est pas en mesure de se protéger en raison de son âge ou de son état physique ou psychique, il alerte les autorités judiciaires ou administratives sauf circonstances particulières qu’il apprécie en conscience. » Que veut dire « sauf circonstances particulières qu’il apprécie en conscience » ?

Ce n’est pas fini. On vous a parlé d’immixtion dans les affaires de famille. Violences intrafamiliales : on est dans la famille. Comment fait-on ? Bien sûr, il faut aider les médecins à rédiger les certificats comme il se doit. Il y a des exemples, mais les exemples ne suffisent pas toujours ; il faut vraiment les former et les accompagner. De plus, ils sont ensuite poursuivis parce que, de bonne foi – dans 95 % des cas – ils les ont mal rédigés. Conclusion : après cela, très clairement, ils ne le font plus. Alors 5 % le font de mauvaise foi : avec ceux-là, il faut être sévère évidemment, mais il ne faut pas être sévère avec tous les médecins qui sont de bonne foi ! Cela pose un problème.

Ensuite vient le signalement. Le Conseil d’État affirme que les médecins sont protégés par la loi. Non, ils ne sont pas protégés. En effet, un auteur peut porter plainte auprès du Conseil de l’Ordre : même si le médecin concerné a raison, même s’il est protégé en justice, il aura des ennuis au niveau ordinal. Et ça, c’est inadmissible.

Des réformes sont possibles. On peut modifier les articles que j’ai cités. On peut faire que les auteurs ou coupables présumés ne puissent pas porter plainte contre les médecins. La juridiction ordinale est rapide : en un an et demi, ces derniers passent devant la chambre disciplinaire, et la décision peut ensuite servir au procès. Quand on sait que le taux d’affaires classées atteint 80 ou 90 %, vous imaginez ? Par ailleurs, une décision de culpabilité ou de manquement déontologique du médecin pèsera en défaveur des victimes, contre les enfants.

Le code de santé publique prévoit que les médecins de santé publique ne peuvent être poursuivis par un auteur ou une personne ; ils ne peuvent l’être que par le ministre, le Conseil national ou départemental de l’Ordre ou le directeur général de l’ARS (agence régionale de santé). Ce dispositif les protège. S’il y a vraiment une faute, le Conseil de l’Ordre peut porter plainte. Mais pas les auteurs !

Depuis quelques années, des membres du Conseil national et d’autres personnes proposent de faire en sorte que les médecins libéraux isolés ne puissent pas être poursuivis par des personnes. Il est important qu’ils puissent l’être par le Conseil national ou départemental de l’Ordre, mais encore faut-il que les conseillers ordinaux soient formés : ceux-ci vivent dans le même bain sociétal, sont influencés par des stéréotypes et perpétuent de vieilles pratiques inspirées des articles du code de santé publique. Si on ne modifie pas lesdits articles, on continuera à poursuivre les médecins qui signalent. L’immixtion dans les affaires de famille, c’est non – sauf en cas de violences ! Il faut supprimer « sauf circonstances particulières » et « en faisant preuve de prudence et de circonspection », donc rendre le signalement obligatoire.

Que nous rétorque-t-on ? « Vous vous rendez compte, on va casser le lien ! » De toute façon, avec des parents violents ou avec un homme violent, le lien est cassé. « Attention, et si on se trompe ? » Vous connaissez maintenant le nombre de fausses allégations. Réservons la prudence aux enfants. La précaution doit jouer en faveur des enfants, pas des 2 % d’hommes qui seraient injustement incriminés.

Voici mes propositions : changement du serment d’Hippocrate – je vais me faire des amis ! –, changement du code de déontologie, et une proposition de loi visant à empêcher que les médecins libéraux soient poursuivis. Si on veut qu’il y ait plus de signalements, il faut aider, accompagner et, bien sûr, former. À la faculté, c’est « faculté-dépendant » : les programmes dépendent des personnes. Mais je reste optimiste. Sur les violences faites aux femmes, il y a vingt ans, on ne trouvait à l’internat qu’une question parcellaire qui concernait seulement le viol, et rien d’autre. Aujourd’hui, il y a quatre questions : c’est beaucoup mieux, mais cela ne suffit pas. Dans toutes les spécialités, on pourrait parler de l’impact de l’inceste et des violences physiques sur les enfants. À l’âge adulte, des études prouvent qu’on a 1 000 fois plus de risques de devenir toxicomane par voie injectable si on a vécu cela, que les cancers sont multipliés par deux ou trois et les tentatives de suicides multipliées. Les violences sont la première cause de mortalité et de morbidité. Il faut prendre le sujet à bras-le-corps, et former. Et on a tous à être formés : les magistrats, les médecins, et la société dans son ensemble.

Mme Edwige Antier, pédiatre. D’abord, madame la présidente, je vous rends hommage : vous avez grandement contribué à faire adopter la proposition de loi relative à l’interdiction des violences éducatives ordinaires, qui prévoyait d’inscrire dans le code civil : « L’autorité parentale s’exerce sans violences physiques ou psychologiques. » Désormais, grâce à tout le chemin ainsi parcouru avec le docteur Lazimi et moi, cet article est lu à tous les mariages. Souvent, le maire n’en souligne pas l’importance, or les mariés ne sont pas seuls, et beaucoup de familles pourraient gagner à l’entendre, même si je dois dire, moi qui ai du recul, que les parents sont maintenant largement au courant que les violences physiques sont interdites. Ils en sont plutôt à se demander comment faire, ce qui est très bien : nous qui sommes engagés dans l’aide à la parentalité, nous le leur expliquons.

Quoi de plus grave, parmi les violences physiques, que l’inceste ? Ce n’est pas du tout une violence physique ordinaire. L’inceste délabre complètement le rapport de l’enfant à son père, son beau-père ou qui que ce soit ; ça détériore sa pensée, ça le déstructure, il ne sait plus comment avoir une référence, ni ce qu’est la souffrance, ni ce qu’on doit tolérer. Donc, c’est très grave. Il faut distinguer l’inceste des autres violences : c’est la plus grave qui puisse survenir dans l’histoire d’un enfant.

Ce qu’a dit le docteur Lazimi sur les modifications du droit en matière de signalement et sur les représailles possibles contre les professionnels de l’enfance, qu’ils soient éducateurs, directrices de crèche, médecins, pédiatres, pédopsychiatres, est essentiel : quand ils ont entendu un enfant, tous tremblent devant leur plume.

Il est normal qu’ils tremblent au moment de parler de suspicions d’actes aussi graves. Bien sûr, en tant que médecin, on a conscience de l’importance du signalement pour l’agresseur aussi. On ne le fait pas légèrement, jamais. Le docteur Lazimi disait que 5 % des médecins peut-être étaient de mauvaise foi : je n’imagine même pas que cela soit possible. Je crois que tous les médecins retiennent leurs déclarations, mais se compromettre à faire un signalement de mauvaise foi ? Ce n’est pas imaginable de la part d’un médecin.

On vous a suggéré de recevoir des représentants du Conseil de l’Ordre et de leur soumettre les propositions du docteur Lazimi. C’est très important. Je le dis parce que je veux soulager la réticence de mes confrères et consœurs, comme des professionnels de crèche. Que dit le Conseil de l’Ordre ? L’article 226-14 du code pénal prévoit que si le médecin signale de bonne foi au procureur une maltraitance constatée ou présumée – j’insiste : ou présumée –, sa responsabilité ne pourra pas être engagée devant la juridiction disciplinaire, la juridiction civile ni la juridiction pénale.

Il faut le dire aux médecins. Il faut le leur rappeler. On leur dit qu’ils ont un devoir de protection de l’enfant et qu’en cas de maltraitances, ils sont relevés du secret professionnel ; mais on leur dit aussi qu’ils peuvent être punis par le Conseil de l’Ordre. Quand vous savez ce que sont les études de médecine, leur difficulté, quelle vocation elles supposent, dire à un médecin qu’il peut être rayé du Conseil de l’Ordre pour avoir fait un signalement le paralyse. Voilà pourquoi si peu de médecins libéraux signalent : ils sont paralysés. Je ne vois pas ce qui pourrait entraver la bonne foi du médecin, justifier qu’il fasse un signalement de mauvaise foi. Peut-être peut-il entretenir une relation très particulière avec la mère, mais cela ne concerne pas 5 % des médecins – on ne vit pas comme ça.

Je voudrais que le message soit transmis à tous mes confrères, à tous les professionnels de l’enfance : osez ! C’est la première chose. Maltraitance constatée ou présumée, il faut le signaler. En respectant le cadre très précis du Conseil de l’Ordre, pour éviter la subjectivité ; il ne faut dire que ce qu’on constate ou ce qu’on entend de l’enfant, entre guillemets. Dans ce cas, on ne sera pas poursuivi. Je le dis hautement, parce que les barrières ici sont de celles qu’on se met tout seul lorsqu’on a tellement peur d’offenser quelqu’un, mais il y a un enfant au milieu.

Quand on a fait un signalement – j’en ai fait l’expérience –, qu’on est conscient de ce qui se passe, il faut se souvenir que l’enfant grandit. J’y pense souvent. Je voudrais qu’on le dise à tous les juges qui font tellement traîner les procédures, à tous les services sociaux qui demandent à réentendre et réentendre puis disent qu’il faudra voir, qu’ils ne savent pas, que peut-être « il faut encore donner une chance à ton père », et puis que la mère est en aliénation, et que les parents se disputent à cause du divorce. Et on traîne et on traîne. L’enfant, il grandit. Et quand il aura grandi, il dira comment on ne l’a pas écouté.

Moi, j’entends des enfants de 9 ans dire : « Je préfère plus rien dire parce que ça fait que du mal à ma mère. » L’enfant sent qu’on menace sa mère. Que voulez-vous lui faire dire ? Il arrive même qu’on menace les parents : « Si vous dites quelque chose, à la fin votre enfant sera placé. » Les menaces de placement ? mais c’est fréquent ! À tel point qu’il arrive que des enfants me demandent ce qu’est une famille d’accueil ! Je parle d’enfants dont l’un des deux parents est vraiment protecteur. Allons-nous prétendre faire mieux qu’une mère ou qu’un père réellement engagé dans la protection de son enfant ? Pourquoi le menacer d’un placement en famille d’accueil s’il continue de dire ce que sa mère veut qu’il dise ? « Si tu continues de dire ce que ta mère veut que tu dises, tu sais, il y aura une famille d’accueil. » Voilà ce que j’entends dire à un enfant qui, en tête à tête, me dit exactement les mêmes choses – avec toute l’expérience et la formation que j’ai.

De plus, quand la justice est saisie d’affaires de cette nature, il faut qu’elle puisse suspendre le droit de visite du parent. Sinon, l’enfant qui a parlé, qui a dénoncé un parent ou un beau-parent qui l’agresse sexuellement, s’entend menacer quand il rentre dans cette famille, même si c’est un week-end sur deux. On lui dit : « Moi, ton père, tu veux m’envoyer en prison ? Arrête de dire ça, tu vas m’envoyer en prison ! » À partir du moment où un enfant a le courage de parler, faut-il le faire retourner chez son agresseur ?

C’est là un point essentiel. Quand un enfant parle, il faut respecter sa parole au point d’appliquer le principe de précaution. C’est d’autant plus vrai que la procédure est longue. J’en connais qui, bien qu’ils aient parlé à la brigade de protection des mineurs, qu’ils aient parlé aux médecins, qu’ils aient parlé à leur mère, continuent d’aller chez l’agresseur, malgré une procédure au pénal en cours contre ce dernier. Et cela peut durer deux ans, trois ans. En fait, on a même peur, si on signale quelque chose, d’entraîner l’enfant dans des spirales qui vont le violenter encore plus, d’aggraver ce qu’il vit avec des convocations, des écoutes, des réécoutes – le pédiatre, puis la brigade, puis l’expert…

Françoise Dolto disait que l’enfant a des vérités successives ; je fais le lien avec l’histoire d’Outreau. Des vérités successives, ça veut dire qu’il est tellement terrifié et faible devant l’autorité – sa mère, son père, puis la psychologue des services sociaux, etc. – qu’il ne sait plus ce qu’on veut. Et lui, il tremble, et il finit par dire des choses successives, qui vont peut-être se contredire.

Vous savez, il y a longtemps que je suis engagée. Cette procédure, on en avait parlé à une réunion au ministère de l’intérieur, sous Chirac : ce n’est pas récent. Nous avions dit qu’il fallait filmer le recueil de la parole de l’enfant. Il devrait toujours y avoir une caméra, à la brigade des mineurs comme chez l’expert, pour ne pas obliger l’enfant à se répéter. Dès lors que vous le ferez répéter en effet, il sera paniqué. Vous le verrez même s’agissant de tout petits faits, dans la cour de l’école : les enfants donneront des versions très différentes d’un jour à l’autre. L’enfant, c’est difficile : il vit à l’instant présent.

Je vous le dis : la loi doit systématiquement supprimer l’autorité parentale quand il y a une suspicion d’inceste. Les médecins doivent être encouragés à déclarer. Le Conseil de l’Ordre doit être rappelé à respecter l’article 226-14 du code pénal, qui prévoit qu’on n’a pas le droit de nous poursuivre, sauf si l’on est vraiment de mauvaise foi, mais je ne vois pas comment c’est possible – il faudrait être l’amant de la mère ou… je ne sais pas ! Donc il faut absolument rappeler aux médecins que leur devoir est de signaler. Il faut certes suivre les recommandations de Gilles Lazimi, mais nous avons déjà la précision « ou présumée ». Le médecin ne peut pas être poursuivi, c’est déjà écrit dans la loi. Je voudrais qu’on le rappelle à tous les médecins, pour lever un peu le poids qui entrave leur main.

Par ailleurs, je voudrais qu’on fasse très attention à la notion de mensonge. Je rappelle qu’avant l’âge de 8 ans, un enfant ne ment pas ; toutefois, il peut un peu affabuler. Il y a une différence entre l’affabulation et le mensonge. Il est difficile qu’un enfant nous mente, à nous professionnels, car nous sommes formés. Avec Gilles Lazimi, nous avons publié des articles dans la presse médicale afin de bien former les médecins.

Les épreuves orales de l’internat, qui se tiendront au mois de juin, comptent pour 30 % dans le classement. Moi qui forme encore les futurs internes – je les « sous-colle » –, j’ai constaté que lors des stations, à savoir les épreuves orales de mise en situation, il est demandé aux candidats de rechercher les éventuelles maltraitances qu’auraient subies les enfants, sous peine de perdre un point – c’est tout de même appréciable ! Je souhaite souligner les progrès accomplis en matière de formation, qui a été améliorée.

Cela étant, il faudrait leur rappeler, lors de ces épreuves, qu’ils sont protégés dès lors que les signalements respectent le cadre légal et réglementaire. Si de nouvelles garanties peuvent être apportées, ils sont déjà protégés, et je ne vois pas pourquoi le Conseil national de l’Ordre des médecins les poursuivrait.

Ce que dit Gilles Lazimi est très important : l’agresseur ne devrait pas avoir le droit de porter plainte contre le médecin. En effet, cette procédure durera des mois voire des années, alors que le jugement contre le père ou l’agresseur ne sera rendu que plus tard. À cet égard, il n’y a pas que les pères qui sont les agresseurs ; il y a parfois les mères qui, par exemple, sont complices d’un nouveau mari.

Pour répondre à l’une de vos questions écrites, l’inscription dans le DMS-5 – Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux – du concept d’aliénation parentale a été refusée. Ce concept n’est qu’un prétexte pour faire taire les mères. Le concept d’aliénation parentale et la menace de les priver de leur enfant par une mesure de placement sont des bâillons terribles posés sur la bouche des mères. Je connais des mères qui se taisent à cause de ces menaces. Il ne faut donc pas utiliser ce concept. L’un de nos vieux dictons dit : « la mère et l’enfant d’abord ». Les mères sont quand même les premières à protéger leurs enfants ; je voudrais qu’on respecte la parole de la mère.

Mme la présidente Maud Petit. D’abord, pourriez-vous préciser la distinction que vous avez faite entre l’affabulation et le mensonge ? Par ailleurs, nous avons reçu tout à l’heure vos confrères et vos consœurs pédopsychiatres, qui ne se montrent pas forcément favorables au fait de filmer les expertises. Ils considèrent que cela n’est pas nécessaire dans la mesure où cela pourrait servir la défense du parent mis en cause et desservir la personne faisant l’objet de l’expertise.

Mme Edwige Antier. Le mensonge, c’est dire quelque chose dont on a conscience qu’il est faux par intérêt. Par exemple, si l’enfant dit qu’il n’y a pas d’évaluation de français, que la maîtresse a dit qu’il n’y avait rien à faire, c’est un mensonge par intérêt, calculé. Cela n’arrive pas avant 8 ans.

Avant 8 ans, l’enfant peut affabuler, c’est-à-dire se raconter des histoires. On peut, par exemple, se raconter qu’on va se marier avec son papa, ce qui ne veut pas dire que papa est incestueux. À l’âge du complexe d’Œdipe, on est très amoureux de son père et on rêve de se marier avec lui. Presque tous les enfants traversent cette étape et brodent ce genre d’histoires. Dès lors, on ne peut pas considérer que la parole d’un enfant de moins de 8 ans qui n’est pas fondée sur autre chose constitue la vérité.

Par exemple, la pédopsychiatre auditionnée tout à l’heure a cité un enfant : « La main de mon père sent mauvais. » Ce n’est pas une affabulation. Dans la parole de l’enfant de moins de 8 ans, il y a des indices. Si l’enfant dit : « Je ne veux pas voir mon papa parce que j’en ai marre de son zizi », ce n’est pas une affabulation. Certains indices font que la parole de l’enfant est prise en compte de façon plus probante.

Mme la présidente Maud Petit. Faites-vous référence aux indices utilisés dans le cadre de la méthode SVA (Statement Validity Analysis) – analyse de la crédibilité du discours ?

Mme Edwige Antier. Tout à fait.

Mme la présidente Maud Petit. J’ai un peu peur de comprendre : voulez-vous dire qu’un enfant âgé de plus de 8 ans peut parfois mentir sur le fait qu’il ait été victime de violences incestueuses ?

Mme Edwige Antier. Non.

Mme la présidente Maud Petit. C’est très délicat. Je crains que des experts peu rompus à ces questions ou des personnels de justice insuffisamment formés ne fassent le raccourci et considèrent qu’à partir de 8 ans, l’enfant peut mentir.

Mme Edwige Antier. L’enfant ment par intérêt et donc, il peut mentir par peur. Il peut mentir en répétant quelque chose qu’on lui a dit mais, dans ce cas, on s’aperçoit que ce n’est pas vraiment possible. Par exemple, lorsque l’enfant dit : « On m’a mis le zizi dans ma bouche », il ne l’invente pas. L’enfant recourt au mensonge pour son intérêt direct ou parce qu’il a peur de l’adulte.

Mme la présidente Maud Petit. Quel intérêt l’enfant aurait-il à raconter ce genre de choses ?

M. Gilles Lazimi. Je ne vois pas quel intérêt aurait l’enfant à mentir. De la même manière, quel intérêt une victime a-t-elle à mentir ? Encore une fois, on s’interroge sur la possibilité qu’une victime mente. En revanche, on ne s’interroge jamais sur la possibilité que l’auteur des faits mente ! Or l’auteur ment tout le temps. Ça me dérange qu’on se pose des questions sur ce point.

Je ne connais aucune victime qui dira, dans un cabinet médical, quelque chose qu’elle n’a pas vécu. Arriver à le dire en confiance, c’est déjà une étape. On n’invente pas ces choses-là. On ne peut pas inventer d’avoir été violé, on ne peut pas inventer d’avoir reçu un coup de poing, une gifle ou d’avoir été traité de « pute ». Ce n’est pas possible.

Arrêtons de se poser des questions sur les victimes, sans quoi on ne pourra jamais les croire. Encore une fois, on inverse la culpabilité. Et si elle mentait ? Non. Effectivement, ça peut arriver : 2 % d’entre elles mentent quand 98 % ne mentent pas. Pourtant, à cause de ces 2 %, on laissera 95 % des agresseurs continuer à maltraiter ces enfants. C’est là un véritable problème.

Mme la présidente Maud Petit. On nous a expliqué que dans les rares cas où un enfant ment, ce mensonge ne tient pas dans la durée. En posant les questions différemment, on se rendra compte que ses propos ne tiennent pas la route. Toutefois, quand un enfant est interrogé dans la durée et qu’il maintient ses propos en utilisant ses propres mots, il ne s’agit pas d’un mensonge. C’est important de le dire. Je vous remercie d’avoir souligné que l’agresseur présumé a bien plus souvent tendance à mentir, alors même qu’on ne vérifie pas systématiquement sa parole.

M. Gilles Lazimi. Je ne suis pas pédopsychiatre. Gérard Lopez, qui est un psychiatre qui m’a beaucoup formé, parlait des techniques d’entretien développées au Canada : on pose des questions ouvertes et on recueille la parole de l’enfant sans exercer de pression. Par ailleurs, les entretiens sont filmés.

Mais rassurez-vous, les auteurs remettront en question cette parole et tenteront systématiquement de manipuler. Quand on écoute les avocats – et j’en entends beaucoup –, j’entends des choses invraisemblables : tout peut constituer un angle de défense. Encore une fois pensons aux victimes, à la masse des victimes. Pendant tout ce temps, on laisse faire les agresseurs ; à croire que les victimes mentent. Les victimes ne mentent pas.

Mme Edwige Antier. Lorsqu’on interroge un enfant, on passe du temps avec l’enfant : on le laisse dessiner, jouer, parler. On n’est jamais en train d’induire une réponse. C’est tout l’intérêt de filmer : cela permet de vérifier que ce n’est pas l’adulte qui a orienté les propos de l’enfant. La parole de l’enfant s’écoute plus qu’elle ne s’interroge.

Par ailleurs, on doit filmer l’entretien, mais celui-ci ne doit ensuite être vu que par un expert. Il ne doit faire l’objet d’aucune diffusion publique. C’est le secret de l’enfant.

Il devrait y avoir une unité de référence dédiée aux maltraitances au sein des hôpitaux de Paris. On a essayé de l’instaurer mais c’est difficile. Un médecin de ville ayant un doute sur une maltraitance pourrait ainsi envoyer l’enfant aux urgences, où il serait reçu par cette unité, composée d’un professionnel formé – pédiatre, pédopsychologue ou pédopsychiatre – et d’un membre de la brigade de protection des mineurs. Il faut qu’il y ait ces deux personnes et que l’entretien soit filmé et enregistré. Celui-ci ne serait pas diffusé publiquement lors du procès mais servirait exclusivement à l’expert chargé de l’affaire ; c’est la vie privée de l’enfant. À défaut, il est certain que les enfants ne parleront plus, sachant qu’on répétera ce qu’ils ont dit à leur père.

Mme la présidente Maud Petit. Pensez-vous qu’un enfant ait conscience que son audition sera filmée et sa parole répétée ?

Mme Edwige Antier. On peut justement le lui dire ainsi qu’à la personne qui l’accompagne – l’enfant est reçu seul en fonction de son âge. L’entretien se fait par le jeu ou le dessin ; c’est un moment passé avec l’enfant dans un salon spécialement aménagé. Dans ces conditions, lorsqu’on lui précise qu’une caméra le filme, l’enfant n’en a pas forcément conscience. En revanche, on ne doit pas diffuser cet entretien.

De la même manière, lorsqu’il est entendu – je préfère le mot « entendu » au mot « interviewé » – par un expert, l’enfant a-t-il conscience que cette personne est un expert et de son rôle ? Non. Il est filmé pour qu’on garde une trace qui ne sera exploitée que par un expert et non par une autre personne.

M. Gilles Lazimi. Vous avez peut-être prévu d’auditionner des personnes qui ont créé des Uaped (unités d’accueil pédiatrique des enfants en danger). Il s’agit d’unités pluriprofessionnelles qui associent des médecins, des travailleurs sociaux, des policiers ; ces structures sont de plus en plus compétentes pour recueillir la parole de l’enfant. C’est un sujet important.

L’Ordre des médecins est organisé en trois niveaux : un échelon départemental, un échelon régional et un échelon national, le Conseil national. Or chaque conseil départemental joue sa propre musique s’agissant des signalements, ce qui pose un problème. Il faut vraiment que tous les conseils tiennent le même discours.

Par ailleurs, certains ouvrages destinés aux médecins préconisent de ne surtout pas rapporter les propos de la victime, ce qui n’a pas de sens, ou de veiller à ce que le signalement ne soit pas trop long. Les propos de la victime sont importants car l’examen clinique pourra ensuite permettre au juge – et non au médecin – d’établir une relation avec les faits. Par conséquent, écrire les événements et « la parole » est essentiel.

Deuxièmement, certains conseils départementaux déconseillent de citer des tiers. Or si je ne rapporte pas les propos d’un enfant qui dit : « Mon papa m’a obligé à sucer son zizi », que vais-je écrire ? Que va-t-on comprendre ? Là encore, on ne veut pas désigner l’auteur. Pourtant, le médecin ne s’approprie pas la parole ; il la rapporte. Les discours tenus doivent donc être partout les mêmes afin qu’aucun médecin ne soit poursuivi par le conseil dont il dépend.

Troisièmement, le signalement s’effectue auprès du procureur de la République, en cas d’urgence, ou auprès de la Crip (cellule départementale de recueil, de traitement et d’évaluation des informations préoccupantes), en l’absence d’urgence – la procédure durera longtemps. Pour avoir reçu des mamans qui se sont vues retirer leurs enfants alors qu’ils avaient révélé des violences sexuelles, je sais que des médecins ont eu des soucis parce qu’ils avaient écrit au juge des enfants ou au juge aux affaires familiales (JAF). En effet, la loi ne l’autorise pas ; il faut qu’elle prévoie l’envoi du signalement à la fois au procureur, au JAF et au juge des enfants.

On sait très bien que l’information ne circule pas, alors que chaque acteur devrait être au courant des signalements passés, d’autant que l’histoire de ces enfants est jalonnée de nombreux événements. Les personnes qui ne sont pas informées ne peuvent donc pas prendre les décisions adéquates.

Mme Edwige Antier. Je souhaite revenir sur la question du mensonge. Avant l’âge de 8 ans, l’enfant dit de petites choses ; c’est à nous d’en comprendre le sens. Après 8 ans, s’il peut mentir sur des sujets scolaires, il ne mentira pas en ce qui concerne les choses du sexe.

On pourra objecter que sa mère lui fait tenir de tels propos. Pour recevoir beaucoup d’enfants qui se trouvent dans ces situations, je constate qu’ils sont plutôt muets. Le grand péril n’est pas que l’enfant mente, c’est qu’il ne veuille plus parler et qu’il se taise parce qu’à force d’être entendu, il a senti qu’il y avait des conséquences pour sa mère, son père ou sa famille. L’enfant mentira sur des choses vénielles tenant à sa vie scolaire, pour son petit intérêt d’enfant ; il ne mentira pas sur les choses sexuelles. Il est choqué ; soit il se tait, soit il arrive encore à parler.

M. Christian Baptiste, rapporteur. Je vous remercie pour la qualité de vos interventions, qui reposent sur une expérience qui en dit long. Cette commission d’enquête vise à avant tout à protéger l’enfant et à réhabiliter sa parole. Elle a également pour objet de protéger les parents protecteurs, qui sont en grande majorité des mères. Par ailleurs, nous considérons que les auteurs des actes méritent aussi d’être aidés ou accompagnés. Certains sont condamnés ; d’autres ne le sont pas et continuent à circuler. Existe-t-il un risque de récidive et, le cas échéant, quel en est le taux ? Comment la société – puisque l’inceste est un problème sociétal – pourrait-elle accompagner les récidivistes ?

C’est surtout la situation des auteurs échappant à toute condamnation qui soulève une difficulté majeure. En votre qualité de spécialistes, vous réunissez des éléments tangibles qui permettraient de les condamner ; pourtant, la justice ne suit pas toujours les conclusions de vos expertises – du reste, certaines sont mauvaises. Comment analysez-vous ce décalage ?

Pour terminer, tous vos confrères et les divers acteurs auditionnés, notamment les juges, nous ont confié la responsabilité de rendre la loi plus impérative, afin de supprimer plusieurs angles morts. En tant que législateur, nous devons venir à la rescousse pour vous aider à être mieux écoutés.

Mme Edwige Antier. Je trouve votre question très intéressante car j’exerce la pédiatrie depuis deux générations. Je soigne les bébés de mes bébés ; j’ai donc du recul. J’ai vu mes patients grandir et les histoires se poursuivre. Ils reviennent à l’âge adulte avec une parole libre, et nous reparlons. Je leur demande souvent si j’ai bien agi au regard des mesures que j’ai proposées, des choses que j’ai pu faire. La notion de jugement que portera l’enfant est très importante.

Les pères, les beaux-pères, ou même les mères complices se comportent mal avec un enfant lorsqu’ils ne respectent pas ses besoins, notamment son besoin de protection, et son secret. C’est pourquoi on enseigne désormais aux étudiants à demander, à chaque consultation, le consentement de l’enfant – fût-il âgé de 5 ans – tant pour la réalisation de l’examen complet que pour la présence de ses parents. On informe et on prépare l’enfant ; cela fait partie de la visite médicale.

Avec le recul, je considère qu’une fois l’agresseur condamné, les choses sont mises à plat. En revanche, s’il ne l’est pas, c’est terrible : un malaise s’installera et les faits se répéteront. La relation ne deviendra pas saine. En général, l’auteur est en colère contre son enfant, contre la mère qui a pu porter plainte. Il n’y a plus que de la colère et de l’embrouille au sein d’une relation très perturbée.

Quant à l’enfant qui a été agressé, il ne sait plus lui-même, en fonction de ce qu’il a dit. Comme la situation a généralement duré longtemps, il a eu le temps de comprendre que c’était vrai et qu’il avait raison de dire ce qu’il disait. Encore faut-il lui donner raison, en lui disant qu’il était en droit de ne pas accepter de tels agissements. Les entretiens et les examens auxquels nous soumettons les enfants nous donnent l’occasion de dire qu’on ne peut pas faire ça. C’est ça, la résilience : lui faire prendre conscience qu’on ne peut pas l’abuser sexuellement, qu’on ne peut pas lui mettre les doigts dans le derrière, qu’on ne peut pas faire quelque chose avec son zizi. Dès lors qu’on aura préparé l’enfant en lui disant ces mots, sa parole sera d’autant plus libre.

En revanche, il sera vraiment méfiant à l’égard de l’agresseur. À 15 ou 16 ans, il se sentira libre de dire « je vais chez papa », « je ne vais pas chez papa » ou « je ne le verrai que pour un déjeuner au restaurant ». Mais ils ne seront jamais vraiment à l’aise. La seule solution c’est de protéger l’enfant.

À partir du moment où une agression sexuelle a été commise sur un enfant, la relation est foutue. C’est ce que j’essaie d’expliquer aux pères ou aux parents mis en cause dans ce genre d’affaires. Je leur dis que l’enfant grandira et qu’ils ne pourront pas toujours lui dire : « Le juge a dit que tu venais un week-end sur deux » ; ils n’auront plus le pouvoir sur leur enfant. Quant à l’enfant, il est marqué ; il est mal à l’aise et ne veut plus voir son parent. C’est donc très grave.

Il est difficile de dire que l’agresseur ne récidivera pas puisque cette relation, ce rapport-là perdure. Par conséquent, il faut protéger l’enfant.

Mme la présidente Maud Petit. En règle générale, les agresseurs ont même plutôt tendance à récidiver, notamment lorsqu’ils ne bénéficient pas d’une prise en charge médicale.

Mme Edwige Antier. Voilà.

M. Gilles Lazimi. J’ai beaucoup travaillé sur la question des femmes victimes de violence. Je ne connais pas d’agresseurs qui soient des primo-délinquants ou qui aient commis ces actes une seule fois. Ils sont en famille, ils ont le pouvoir, ils ont leur proie à disposition. Ces faits ne se produisent pas une fois ni dix fois, mais cent fois. L’absence de condamnation, c’est un permis d’agresser.

Si on a laissé faire, si les filles n’ont pu ni porter plainte ni obtenir la condamnation de leur père, lorsqu’elles reviendront avec leurs filles, celles-ci seront à leur tour violées. On connaît ces histoires, elles se répètent en permanence.

Les faits ne se produisent pas une seule fois, ni par hasard. Il faut que les agresseurs soient condamnés. En outre, il faut délivrer des ordonnances de protection en application du principe de précaution : dès qu’il y a suspicion, il faut protéger ces femmes et ces enfants. On ne peut pas attendre la condamnation qui n’interviendra qu’au bout de plusieurs années ; il faut les protéger.

Les pédopsychiatres que vous venez d’auditionner ont été très clairs : la sacro-sainte famille, ça suffit ! Ce n’est pas possible. On ne peut plus penser qu’une mauvaise famille, c’est mieux que pas de famille du tout. Au contraire, il y a des personnes bienveillantes qui peuvent s’occuper de ces enfants et qui s’en occuperont cent fois mieux que ces parents maltraitants. Parce que fracasser, violer un enfant une fois, deux fois, dix fois, ce n’est pas pensable. Ce ne sont pas des parents, ce sont des criminels qui n’ont qu’un seul but : détruire leurs enfants.

Mme Béatrice Roullaud (RN). Je vous remercie pour vos témoignages qui éclairent la représentation nationale et le public qui nous écoute. C’est important car tout le monde n’est pas au fait de ces questions.

D’abord, vous avez indiqué que le législateur devait faire en sorte que l’agresseur ne puisse plus porter plainte contre un médecin qui ferait un signalement. Je crois comprendre que vous souhaitez qu’il ne soit plus possible de saisir la juridiction ordinale, sachant qu’il serait toujours possible de saisir le juge pénal en cas de diffamation. Pourriez-vous me confirmer ce point ?

Par ailleurs, faut-il modifier le code civil afin qu’un enfant qui manifeste beaucoup de colère ou de souffrance soit dispensé du sacro-saint devoir de visite et d’hébergement ?

Enfin, les règles relatives au secret professionnel ont été récemment modifiées en faveur des femmes. Désormais, un médecin peut dénoncer des violences faites aux femmes, même si sa patiente s’y oppose. Ne faudrait-il pas étendre les dérogations au secret professionnel qui sont encore trop restreintes ?

M. Gilles Lazimi. Je veux qu’on empêche les auteurs de porter plainte auprès du Conseil de l’Ordre. Il faut que les médecins libéraux aient la même protection que les médecins du service public.             

La réponse à votre deuxième question est très clairement non. Il ne faut plus qu’il y ait de visite en cas de suspicion. Ce sont des crimes. Je vois principalement des enfants victimes de violences conjugales : dès que la maman est hébergée, dès qu’elle est protégée, les enfants vont incomparablement mieux et on les voit se développer.

Je me suis élevé contre la mesure législative rendant obligatoire le signalement des violences sur les femmes majeures, mais nous parlons ici d’enfants ; il n’y a pas à discuter. Du point de vue des femmes majeures, les signaler sans leur assentiment, c’est une catastrophe. Dans un premier temps, il faut leur permettre de révéler les violences qu’elles subissent ; dans un deuxième temps, il faut cheminer avec elles pour qu’elles prennent conscience de ce qu’elles vivent ; ensuite, on y arrive, mais on le fait avec elles. Il y a une phrase que j’aime à répéter : « Si vous faites les choses pour moi, sans moi, vous les faites contre moi. »

Dans un monde idéal où, systématiquement, la personne signalée serait protégée, hébergée et accueillie, on pourrait en reparler, mais ce n’est pas le cas. Les femmes victimes de violences, avec leurs enfants, qui dorment dans la rue, il y en a un certain nombre. Les femmes victimes de violences qui ne sont pas protégées, il y en a un certain nombre. Nous ne vivons pas dans un monde idéal. Une femme majeure, je vais cheminer avec elle, je vais l’aider à prendre la décision, mais c’est elle qui la prendra et nous l’accompagnerons avec tout un réseau.

Mme Ségolène Amiot (LFI-NFP). Mettez-vous à part les très jeunes femmes qui ont tout juste dix-huit ans et qui ont été victimes d’inceste ou d’agressions sexuelles dans l’enfance dont le médecin ne se rend compte qu’une fois qu’elles sont arrivées à l’âge adulte ? Dans ce cas précis de continuité des violences, c’est un enfant sous emprise qui a seulement un peu vieilli. Pourrait-il y avoir un signalement ?

M. Gilles Lazimi. Toutes les situations sont différentes. Si c’est une jeune femme sous emprise de 18 ans et un mois en grande difficulté, nous en discuterons en équipe et avec elle pour prendre la meilleure décision. Y a-t-il un danger vital et immédiat ? Comment faire pour la protéger ? La priorité est à la protection. Il est très important de discuter avec l’adolescente de sa protection. Il faut tout faire pour qu’elle ne soit plus en danger. S’il y a danger, notre décision ne sera pas forcément la même.

Mme Edwige Antier. Le principe de protection devrait imposer de retirer l’enfant dès lors qu’il y a suspicion. Je vois encore des enfants pour lesquels nous avons fait tout ce qu’il fallait, mais la justice est lente et ils continuent d’aller chez leur agresseur. C’est trop grave.

M. Arnaud Bonnet (EcoS). Nous n’avons pas beaucoup parlé de prévention des violences intrafamiliales et de l’inceste en termes d’accompagnement à la parentalité. Pour ma part, je le placerais très en amont d’une grossesse et même tout au long de la vie. Y a-t-il des moments clés, selon vous, où cet accompagnement doit être accentué ?

Mme Edwige Antier. Oui. Gilles et moi, ainsi que Catherine Guegen, proposons des formations d’aide à la parentalité, aussi bien pour les psychologues que pour les professionnels de crèche.

Le premier moment fort, ce serait au lycée. Ils sont tout neufs, ils n’ont pas encore vécu leur vie, ils sont capables d’entendre et de discuter. Il devrait ensuite y avoir une préparation à la mairie, avant le mariage ou le Pacs. Même s’ils ne veulent pas d’enfants, il faut leur dire : « Vous avez des enfants autour de vous. Dès lors que vous créez une famille, il faut que vous connaissiez cela. » Et puis, bien sûr, il faudrait en parler à la maternité, et même sans attendre la naissance, pendant la grossesse. C’est ce que j’ai fait à Baudelocque. J’organisais une séance pendant la préparation à la naissance, le samedi, avec les papas et les mamans. Enfin, nous avons le meilleur carnet de santé du monde et le bilan médical des neuf mois est l’occasion de rappeler aux parents que leur enfant va grandir et qu’ils n’auront pas toujours le pouvoir sur lui. Il est très important qu’ils le sachent.

M. Gilles Lazimi. Il faut des campagnes nationales de sensibilisation au niveau sociétal pour dire clairement : « On ne touche pas un enfant. » C’est l’objet de l’association Stop aux violences éducatives ordinaires que je préside. On sait que 75 % des maltraitances envers les enfants commencent par des violences éducatives ordinaires. Dans l’imaginaire, l’enfant appartient aux parents. Non ! L’enfant est un être humain qui a toutes les faiblesses et toutes les dépendances, qui a besoin d’amour, d’affection et de jeu ; la seule chose dont il n’ait pas besoin, c’est de violence. Il faut clairement éduquer les parents et il est important de faire le lien entre les violences éducatives ordinaires et les violences sexuelles. « On ne touche pas un enfant. » Cela devrait être asséné partout et tout le temps.

Il existe effectivement une sensibilisation des parents avant et pendant la grossesse. Nous avions demandé, dans le cadre de la loi, qu’il y ait des ateliers parents, un développement des PMI, des écoles de parents, des maisons des parents, pour former les parents au développement de l’enfant afin qu’ils sachent comment il grandit, quelles exigences on peut avoir de lui et, surtout, ce qui peut faire du tort à son développement, à son éducation et à ses apprentissages. Ce n’est toujours pas mis en place – ni avant, ni après la grossesse. Il faut absolument prendre ce temps-là. La politique des 1 000 premiers jours comprend des mesures intéressantes comme le congé paternité, mais il faudrait beaucoup plus de sensibilisation.

Il faut également agir dans les écoles. Je me souviens qu’il y a quarante ans, nous avions commencé à diffuser « Mon corps, c’est mon corps », un programme canadien absolument génial, sur trois heures, avec trois films : on voit les parents, les enseignants et les enfants et on apprend aux enfants à dire non – même si l’enfant n’est jamais responsable de ce qu’il     subit ! –, à comprendre ce qu’est leur corps et ce qu’on peut lui imposer ou pas et à reconnaître leur propre capacité à dire. Ce programme est essentiel. Il y a aussi de nombreuses actions pour l’égalité filles-garçons.

Mais le premier lieu d’apprentissage des violences, c’est la famille. Il va falloir entrer réellement dans les familles. Pour cela, il y a les campagnes télévisées, il y a l’Evars (éducation à la vie affective et relationnelle et à la sexualité) que nous attendons depuis vingt ans dans les écoles primaires et dans les collèges et qui n’a toujours pas lieu. Le rapport publié il y a dix ans par le Haut Conseil à l’égalité entre les femmes et les hommes indiquait qu’elle n’était assurée qu’à 30 %. Je suis persuadé que si on le publiait aujourd’hui, on ne dépasserait pas 33 %. Il faut des campagnes systématiques et des formations pour déconstruire les clichés que nous avons tous. Même si on se pense militant, même si on se pense égalitaire, on a des systèmes de pensée qui nous font penser à l’envers et voir les choses de travers. Il faut remettre les choses à l’endroit. Les seuls coupables des violences, ce sont les agresseurs, jamais les victimes. Quand on dit aux enfants : « Parlez, on vous croit », il faut les protéger. Si l’on n’y met pas les moyens, c’est une catastrophe.

Mme la présidente Maud Petit. Je vous remercie d’être intervenus devant la commission d’enquête.

*

*     *

  1.   Audition, ouverte à la presse, de Mme Gwénola Joly-Coz, première présidente de la cour d’appel de Papeete (2 avril 2026)

Mme la présidente Maud Petit. Madame la première présidente, notre commission d’enquête a pour objet d’évaluer le traitement judiciaire des viols et agressions sexuelles incestueuses parentales sur mineur, avec une attention particulière portée à la prise en compte de la parole de l’enfant et à sa protection effective pendant la procédure.

Madame Gwenola Joly-Coz, première présidente de la cour d’appel de Papeete, nous vous accueillons à la fois au titre de vos fonctions, les territoires ultramarins constituant pour nous un point d’attention particulier, mais aussi comme co-autrice, avec le procureur général Éric Corbaux, d’un récent rapport sur les violences intrafamiliales, et enfin comme formatrice à l’École nationale de la magistrature. Vous avez également œuvré, dans le cadre de vos précédentes fonctions à Poitiers, à certaines innovations procédurales et jurisprudentielles qui ne sont pas sans lien avec le sujet qui nous préoccupe.

Je vous rappelle que l’article 6 de l’ordonnance du 17 novembre 1958 relative au fonctionnement des assemblées parlementaires impose aux personnes entendues par une commission d’enquête de prêter serment de dire la vérité, toute la vérité, rien que la vérité.

(Mme Gwenola Joly-Coz prête serment.)

Mme Gwenola Joly-Coz, première présidente de la cour d’appel de Papeete. Je vous remercie d’être venus vers moi d’aussi loin, du bout du monde où j’exerce aujourd’hui les fonctions de première présidente d’une cour d’appel d’outre-mer. Je vous remercie d’avoir eu une attention particulière pour les outre-mer, où j’exerce pour la troisième fois et où je pense avoir un recul judiciaire qui pourra nous être utile dans notre conversation.

Madame la présidente, vous avez rappelé à quel point je porte depuis des années l’idée que l’institution judiciaire doit se modifier et se transformer pour mieux traiter les violences faites aux femmes, les violences intrafamiliales et les violences faites aux enfants.

Il est important que les outre-mer soient incluses dans le sujet qui vous occupe. L’institution judiciaire a déjà beaucoup progressé et s’est beaucoup mobilisée sur ces questions, qu’il s’agisse des violences intrafamiliales dans leur ensemble ou, plus précisément – car la sémantique est très importante –, des violences faites aux femmes, puis des violences faites aux enfants.

Pour resituer les évolutions dans une perspective historique nécessaire, plusieurs jalons peuvent être posés : 2017 avec le mouvement MeToo ; septembre 2019 avec le Grenelle des violences faites aux femmes ; et avril 2023 avec la parution du rapport « Plan rouge vif » de Mme Émilie Chandler et de Mme Dominique Vérien. C’est à partir de ces repères que l’institution judiciaire a progressé et s’est transformée, mais aussi parce que nous avons voulu porter, notamment avec M. Éric Corbaux, procureur général à Bordeaux, des innovations tant jurisprudentielles que juridictionnelles.

L’institution judiciaire est prête à évoluer et doit le faire sur ces contentieux de violences intrafamiliales en général, et plus particulièrement sur celui des violences faites aux enfants, qui est votre sujet. Je ne suis pas une spécialiste de l’inceste, mais je pense pouvoir vous être utile en tant que spécialiste des mécanismes judiciaires et de la manière dont l’institution se mobilise sur ces sujets.

J’ai lu attentivement vos préoccupations et je pense que nous pouvons d’emblée, en matière de traitement judiciaire, revenir sur la question du traitement global des situations. La demande qui monte aujourd’hui vers l’institution judiciaire est liée à un émiettement, à une fragmentation qui nous conduit à traiter le civil et le pénal de manière totalement autonome et différenciée, tant dans ses modes procéduraux que dans ses calendriers. Je suis convaincue de la nécessité de travailler sur ces sujets.

Je pourrai aussi vous parler plus précisément de la Polynésie française, de ce qui s’y passe, de la manière dont les enfants et les petites filles polynésiennes vivent la question des agressions sexuelles, des viols et de l’inceste au sein des familles, dans ces 118 îles réparties en cinq archipels au milieu du Pacifique. En effet, la question de l’inceste dans les outre-mer, et spécifiquement en Polynésie, est un sujet à part entière.

Mme la présidente Maud Petit. Sur le cadre juridique, vous avez indiqué qu’une évolution était déjà en cours au niveau judiciaire et plusieurs évolutions législatives récentes ont également eu lieu. Nous envisageons de faire encore évoluer la loi, voire de la corriger. La première question que nous souhaitons vous poser concerne l’intérêt d’une ordonnance de sûreté, de sécurité ou de protection de l’enfant. Si une telle ordonnance devait être introduite, pensez-vous qu’elle pourrait faire obstacle à l’application de la présomption d’innocence ?

Mme Gwenola Joly-Coz. Les évolutions législatives ne sont pas ma première demande. Je crois profondément que l’institution judiciaire doit avant tout se transformer dans sa façon de fonctionner et dans ses modalités juridictionnelles. Ce ne sont pas tant d’évolutions législatives concernant les infractions pénales dont nous avons besoin, mais d’une très forte impulsion des parlementaires pour que notre fragmentation soit remise en cause. La représentation nationale doit ré-interpeller l’institution judiciaire sur ce fonctionnement, qui est devenu une règle que l’on nous présente comme intangible alors qu’elle ne l’est pas : juger le pénal et le civil séparément.

Votre exemple d’ordonnance de protection de l’enfant entre parfaitement dans cette logique. Ma réponse est oui, il faut une ordonnance de protection parentale ; c’est ainsi que nous l’avons appelée dans le rapport « À vif ». Le terme « parentale » est clair : il s’agit bien de la parentalité. Au quotidien, les parquets ont l’habitude de prononcer des ordonnances de protection provisoire (OPP) ; ils en rendent tous les jours et savent donc placer les enfants en urgence. La question qui se pose est de savoir si l’on a besoin d’une telle ordonnance pour placer l’enfant chez le parent que l’on peut identifier par exemple comme le parent protecteur, selon la nouvelle appellation qui a cours.

Cela nous ramène à deux sujets conceptuels de fond. Tout d’abord, il faut arrêter d’utiliser le prétendu concept d’aliénation parentale. Je suis particulièrement mobilisée sur ce sujet, car cela fait des années que, dans ma formation à l’École nationale de la magistrature, j’incite les magistrats à connaître le mécanisme qui le sous-tend, à être capables de le débusquer dans les propos tenus par les avocats de la défense, et même par les experts – mais ce sont surtout les avocats qui instrumentalisent la question de l’aliénation parentale, qui est profondément adossée au préjugé et au stéréotype de la femme menteuse et manipulatrice. Ce fonds culturel permet aux avocats de prétendre que la mère, notamment la mère protectrice, serait dans un mensonge judiciaire permanent.

Évidemment, en tant que magistrate, j’entends les deux parties et je sais qu’il faut faire un usage complet du contradictoire, qui est une magnifique procédure. Je le fais depuis trente ans. Mais je sais aussi qu’un magistrat formé et spécialisé ne traitera pas la parole de la même façon. C’est pourquoi les magistrats doivent être formés plus encore qu’ils ne le sont et plus systématiquement. Ces formations devraient être désormais obligatoires pour traiter ce contentieux, qui est massif. J’entends encore des collègues me dire : « Je connais bien les violences intrafamiliales parce que j’en traite tous les jours. » Ce à quoi je réponds : « Peut-être en traitez-vous tous les jours, mais peut-être les traitez-vous mal. » Il faut être formé pour bien traiter les violences intrafamiliales, les violences faites aux enfants et, par exemple, être capable de débusquer l’aliénation parentale dans les propos qui nous sont tenus.

La question de l’aliénation parentale nous ramène à la protection de l’enfant et à l’ordonnance de protection parentale que nous appelons de nos vœux. Cette dernière se réimbrique dans la question du civil et du pénal, un sujet qui me tient particulièrement à cœur. Pour l’avoir expérimenté à Poitiers, je peux dire que les meilleures décisions de ma carrière sont ces décisions mixtes où, le même jour et avec les mêmes magistrats, nous envisagions la situation pénale et civile des familles.

Votre rôle de parlementaires est de dialoguer avec nous pour faire avancer la magistrature sur un autre grand concept : l’impartialité. Il faut que nous traitions ensemble cette question de l’impartialité, qui est opposée à ce traitement commun, alors même que cela ne révèle qu’une vision tronquée et limitée de l’impartialité, qui voudrait que le même magistrat ne puisse pas connaître la sphère civile et l’aspect pénal d’une situation. Comment peut-on penser qu’un magistrat est meilleur si sa vision est fragmentée ? Il est évident que les justiciables viennent vers nous pour que l’affaire soit jugée dans son ensemble et dans la même temporalité. Juger l’affaire pénale en février et s’occuper du divorce en novembre, c’est remettre en danger l’enfant et la femme pendant toute la période qui sépare les deux décisions.

Mme la présidente Maud Petit. Nous comprenons très bien l’intérêt de cette imbrication. Concernant la conduite des enquêtes et des procédures judiciaires, comment évaluez-vous la manière dont la parole des victimes est prise en compte par les enquêteurs et les magistrats ? Les modalités d’audition des mineurs vous semblent-elles adaptées ?

Mme Gwenola Joly-Coz. Nous avons fait beaucoup de progrès sur ce point. Nous avons déjà les unités d’accueil pédiatrique enfants en danger (Uaped), les salles Mélanie et la formation dispensée aux enquêteurs. Ce n’est jamais assez, mais nous avons déjà beaucoup progressé sur la parole de l’enfant. Là encore, pour prendre un peu de recul historique, l’affaire d’Outreau a été un séisme judiciaire qui a beaucoup mobilisé l’École nationale de la magistrature pour la formation. Cette évolution concernant l’audition de l’enfant est déjà dans les esprits. La question des enregistrements se pose, bien sûr, et l’on peut toujours faire mieux et former davantage, mais nous avons déjà des mécanismes juridiquement assez cadrés sur la question de l’audition de l’enfant.

Mme la présidente Maud Petit. Êtes-vous favorable au fait de filmer ces auditions ?

Mme Gwenola Joly-Coz. Filmer est une bonne chose, et c’est déjà le cas pour un certain nombre d’auditions, mais il faut savoir quel usage on en fait. Car si l’on filme, cela signifie qu’il faut ensuite vraiment réentendre les personnes sous cette forme. L’usage judiciaire qui sera fait de cette captation du premier témoignage est aussi une question.

Mme la présidente Maud Petit. Les expertises judiciaires psychologiques, psychiatriques et médico-légales sont-elles disponibles dans des délais satisfaisants ? Quel regard portez-vous sur leur qualité, qui apparaît variable en matière d’inceste, notamment en raison du manque d’experts spécialistes de la question ? Selon vous, un référentiel obligatoire devrait-il être créé dans ce domaine ?

Mme Gwenola Joly-Coz. Ma réponse ne vous surprendra pas : non, nous n’avons pas assez d’experts ; non, cela ne va pas assez vite ; et non, ils ne sont pas assez spécialisés. Disposer d’une trame systématique sur les questions qu’il faut poser aux enfants et celles qu’il ne faut pas leur poser me semble une évidence. Je mobilise aussi beaucoup les collègues en formation en leur disant que, lorsqu’ils estiment qu’une expertise n’est pas à la hauteur, parce qu’on sent manifestement que l’expert n’a pas été formé, ils peuvent l’écarter. C’est un vrai grand sujet judiciaire de savoir comment les magistrats se positionnent. J’ai moi-même écarté des débats de telles enquêtes, de manière symbolique, dans un certain nombre d’affaires.

Mme la présidente Maud Petit. Il nous a été expliqué que, dans la grande majorité des cas, si ce n’est la totalité, les magistrats suivent les préconisations des expertises, quand bien même elles ne paraîtraient pas suffisantes ou que l’expert ne serait pas spécialiste. Cela interpelle. On entend bien que vous vous saisissez de ce sujet et que vous transmettez cette information de vigilance aux autres magistrats. Mais comment faire pour que ce soit systématique ? Pourquoi cela ne fonctionne-t-il pas et ne paraît-il pas évident à vos collègues ?

Mme Gwenola Joly-Coz. Parce que ce que nous disons est assez contre-intuitif. Si nous nommons des experts, c’est bien pour écouter leur parole et éclairer notre décision. C’est le principe même. Il est donc normal que, lorsqu’un expert nous écrit, nous le lisions avec attention et que cela nourrisse notre décision. La question est de savoir lire ces expertises et y débusquer ce qui pourrait être un a priori de l’expert, une vision non objective et non mise à équidistance des deux parties. C’est notre rôle de magistrat. Il faut former les experts à nous fournir des expertises de meilleure qualité, qui puissent véritablement nous aider à prendre des décisions. C’est cet axe qui est important, plutôt que celui de savoir les écarter lorsqu’on les juge insuffisantes.

Mme la présidente Maud Petit. Bien sûr, l’expert est là pour vous éclairer et il est logique de suivre ses recommandations. Mais quand un seul parent est auditionné, que le parent protecteur ne l’est pas ou que l’enfant n’est pas vu, on peut se poser des questions. Pourquoi, d’après vous, malgré cela, certains magistrats utilisent-ils ces expertises qui ne sont pas performantes ? Comment l’expliquez-vous ?

Mme Gwenola Joly-Coz. La réponse la moins satisfaisante consiste à dire que nous avons peu d’experts et que, lorsqu’un expert nous a rendu une décision, on essaie de l’utiliser. La pénurie d’experts et les délais sont de véritables problèmes pour les juges. Mais ce n’est pas la bonne réponse. Elle est plutôt de dire qu’il nous faut des experts formés, sur lesquels nous pouvons adosser nos décisions en sachant que ce qu’ils ont écrit est de qualité et conforme aux standards internationaux et aux connaissances scientifiques.

Mme la présidente Maud Petit. Il nous a été expliqué que la Polynésie française présente des particularités en matière de traitement de l’inceste parental par rapport à la situation hexagonale. Pouvez-vous nous le confirmer et, si oui, quelles en sont, d’après vous, les raisons et quelles réponses peuvent être apportées ?

Mme Gwenola Joly-Coz. Lorsque je suis arrivée en Polynésie française en janvier 2023, je me suis emparée de la question des violences faites aux femmes avec le soutien de l’ensemble des élus locaux, qui étaient en demande de chiffres judiciaires. J’ai donc souhaité créer un observatoire des violences faites aux femmes. Nous avons publié un premier numéro sur les violences physiques et psychiques. Pour 2026, nous avons décidé de nous consacrer exactement à votre thème : les agressions sexuelles, les viols et les incestes. Le travail est en cours et nous prévoyons de publier les chiffres le 25 novembre 2026.

Je peux d’ores et déjà vous donner quelques chiffres en matière criminelle. Notre étude portant sur huit ans de jugements criminels en Polynésie française, entre 2017 et 2025, a recensé 91 viols jugés par la cour d’assises de Papeete. Sur ces 91 viols, 75 ont été commis sur des enfants mineurs. Les chiffres sont donc très clairs : les mineures polynésiennes sont les victimes de 95 % des viols en Polynésie française, la plupart étant commis au sein même de la famille. Nos chiffres montrent que 43 % des viols sont directement commis par le père, 16 % par le beau-père, 18 % par l’oncle, puis le grand-père. Si la petite fille n’est pas violée par son père ou son beau-père, elle le sera par son voisin qui l’aura repérée sur le chemin de l’école. On peut donc dire que ces petites filles sont en danger, eu égard au taux très important de viols intrafamiliaux.

La connaissance des faits, des réalités judiciaires et des chiffres des condamnations me semble tout à fait décisive. Il faut, en Polynésie comme ailleurs, travailler sur ces sujets et en faire un objet de la conversation sociale. Ce n’est pas si simple, il faut du courage, mais je crois que le travail collectif est véritablement en cours pour objectiver la question en Polynésie française.

Mme la présidente Maud Petit. On nous expliquait que certaines personnes considéraient que ces violences incestueuses étaient culturelles en Polynésie et donc ne nécessitaient peut-être pas un traitement judiciaire poussé. Pouvez-vous nous en dire quelque chose ? Y a-t-il ce poids de la soi-disant culture qui empêcherait de parler, de dénoncer ?

Mme Gwenola Joly-Coz. Merci de me poser cette question, car j’ai entendu cet appel à l’explication culturelle dans quasiment chaque conversation que j’ai eue en Polynésie française : « Vous savez, madame, en Polynésie, c’est comme cela », « Chez nous, c’est le papa qui déflore la fille », « Chez nous, cela a toujours été comme cela ». L’exception culturelle est extrêmement mobilisée, en Polynésie comme ailleurs. J’ai travaillé à Mayotte et en Guyane, et j’y ai aussi entendu ces arguments.

Mme la présidente Maud Petit. Quand on vous dit cela, considérez-vous que c’est une forme de fatalité ou est-ce que cette exception culturelle est revendiquée ? Comment le percevez-vous ?

Mme Gwenola Joly-Coz. Je perçois cette utilisation de l’exception culturelle comme une opposition à l’universalisme. Je prétends que nous devons aborder le sujet avec une vision universelle : partout dans le monde, les hommes tuent les femmes et les pères violent leurs filles. Il n’y a pas d’exception culturelle. Je trouve que c’est la meilleure façon d’y répondre, car cela évite la stigmatisation. Ce n’est pas en Polynésie ou à Mayotte plus qu’ailleurs ; c’est partout dans le monde que ce sujet se pose. Répondre ainsi permet de libérer la parole sociale.

L’exception culturelle appelle au silence. Or je crois profondément que, lorsque le sujet devient un sujet de conversation sociale, tout le monde est capable de la remettre en cause. Je peux témoigner devant vous que, depuis un an que je sillonne la Polynésie en rencontrant des centaines de femmes, toutes rejettent cette explication culturelle.

Mme la présidente Maud Petit. Avez-vous des situations de mères qui ne croiraient pas leurs filles, voire qui les rejettent, comme des associations nous l’ont expliqué pour les Antilles ? Une mère qui considérerait sa fille comme une rivale et non comme une victime. C’est intéressant de mettre cela en rapport avec le fait que, selon vous, toutes les mères rejettent cette exception culturelle. Avez-vous des mères qui ne sont pas à l’écoute de leurs filles ?

Mme Gwenola Joly-Coz. Mon expérience me montre que les mères ne sont pas tant dans le déni de la vérité des propos de leurs filles que dans un appel à l’acceptation : « Tu dois accepter ce qui t’arrive parce qu’il m’est arrivé la même chose. » Cela relève plutôt d’une transmission intergénérationnelle de la culture du viol. « Il t’arrive cela, mais il m’est arrivé la même chose, ainsi qu’à ma sœur, ma cousine, ma mère. » C’est une sorte de destin commun des femmes.

M. Christian Baptiste, rapporteur. Je suis député de la Guadeloupe. C’est vrai que, lorsque j’ai porté ce sujet, on nous a posé beaucoup de questions sur les outre-mer. On constate qu’aujourd’hui, l’ensemble des territoires ultramarins est véritablement concerné par ce sujet. Je vous remercie pour vos futures réponses écrites à nos questions, mais je voudrais savoir quel bilan vous dressez de la création des cours criminelles départementales en ce qui concerne la répression de l’inceste et quel regard vous portez sur la dernière circulaire du ministre de la justice en ce domaine.

Mme Gwenola Joly-Coz. Merci de votre engagement sur cette question, car il faut que les hommes et les femmes s’engagent ensemble.

Sur la circulaire du 6 mars 2024 du garde des Sceaux, je la trouve particulièrement intéressante. Elle marque une nouvelle étape et a été en partie inspirée du rapport « À vif » que nous avons rendu le 25 novembre 2023 avec M. le procureur général de Bordeaux, notamment en ce qu’il préconise la mise en place d’audiences communes, civiles et pénales. J’espère qu’en Guadeloupe comme en Polynésie, nous pourrons mettre en place ces audiences, comme nous l’avons fait à Poitiers. Je rappelle à votre attention de parlementaires qu’il faut maintenant travailler la question de l’impartialité et considérer qu’au contraire, un magistrat sera parfaitement en connaissance de l’intégralité de la situation. L’impartialité ne peut pas être l’organisation de l’aveuglement.

La cour criminelle départementale a été très contestée par les femmes qui pensaient qu’on en ferait une sous-juridiction du viol. Moi qui suis une magistrate très expérimentée, je ne pense pas que les cours criminelles départementales dévalorisent le jugement du viol. Avec quelques années de recul et puisque ces cours ne jugent quasiment que des affaires sexuelles, notamment des viols et des incestes, il faut désormais en faire des cours spécialisées. La prochaine étape pourrait être de les renommer pour en faire des cours du viol et de l’inceste, ce qui affirmerait que la France considère qu’il faut une juridiction spécialisée. Mais pour cela, j’y insiste, il faut que les magistrats soient spécialisés et formés. Nous nous sommes spécialisés sur le terrorisme, la criminalité organisée, le narcotrafic, l’environnement. Il faut nous spécialiser sur les violences faites aux femmes. Nier que ce contentieux exige une formation, c’est déjà nier une partie de sa spécificité.

Mme la présidente Maud Petit. Je rajouterais peut-être une juridiction spécialisée véritablement sur la protection de l’enfance. Il y a les violences faites aux femmes, certes, mais dans le continuum, il y a les violences faites aux enfants.

M. Christian Baptiste, rapporteur. En Polynésie particulièrement, comment expliquer le taux élevé de classements sans suite ? Quels en sont les principaux motifs ? Un classement sans suite peut-il être analysé comme une déclaration d’innocence du mis en cause ?

Mme Gwenola Joly-Coz. Je ne suis pas la mieux placée pour vous parler des classements sans suite, puisque je n’ai jamais exercé, par choix, au parquet. Sans doute entendrez-vous des procureurs qui vous donneront leur analyse. Néanmoins, du côté du siège, je peux vous dire que le taux de classement sans suite est très important, au point que des collectifs de femmes se nomment elles-mêmes « les classées sans suite ». On entend bien à quel point cette sémantique est violente. C’est pourquoi, dans le rapport « À vif », nous préconisons de changer l’appellation même de « classement sans suite ». Nous proposions « enregistrement sans poursuite », pour signifier que l’institution judiciaire garde la mémoire de ce qui a été dénoncé.

La raison essentielle du classement sans suite est l’absence de preuve. Les incestes sont souvent dénoncés très tardivement, ce qui pose la question probatoire et nous amène au fameux « parole contre parole ». C’est pourquoi je préconise que des enquêtes détaillées soient menées, même si les affaires sont dénoncées tardivement, et que des auditions soient faites dans l’entourage de la personne qui dénonce. Pour lutter contre le classement sans suite, il faut des moyens pour la police et la gendarmerie. Les faits sont massifs. On peine à se représenter les chiffres que cela représente. Si nous voulons être à la hauteur de la libération de la parole, il faut des moyens massifs en face.

M. Christian Baptiste, rapporteur. L’exception culturelle va-t-elle jusqu’à faire penser dans le subconscient des victimes que c’est quelque chose de normal ?

Mme Gwenola Joly-Coz. Je n’ai entendu aucune victime depuis quatorze mois en Polynésie française me dire qu’elle trouvait cela normal. Jamais. Certaines femmes ont pu me dire que c’est « habituel ». Elles en ont entendu parler, savent que leur sœur, leur tante, leur cousine l’a vécu. Il existe donc une sorte d’ambiance, d’habitude autour de ce sujet. Mais aucune ne m’a dit : « C’est normal, je l’accepte et je considère que ma fille devra vivre la même chose. » Je n’ai entendu que des femmes se plaindre, pleurer, considérer que leur vie était profondément atteinte par ce qu’elles avaient vécu dans leur enfance. J’ai aussi vu beaucoup de familles déchirées, beaucoup de femmes qui ne veulent plus parler à leur père et beaucoup de douleurs exprimées par les femmes en Polynésie française.

Mme Béatrice Roullaud (RN). Lors de précédentes auditions, on nous a dit qu’il arrivait que des expertises soient rendues sans que les enfants ou les parents ne soient auditionnés. Pensez-vous qu’on puisse prévoir une nullité de procédure si certains éléments essentiels d’une expertise manquent ? Vous avez le courage d’écarter une expertise qui ne satisfait pas vos exigences, mais beaucoup de magistrats n’osent pas, d’autant qu’un expert sera quand même payé. Cette idée vous paraît-elle intéressante ?

Mme Gwenola Joly-Coz. Pourquoi pas ? Mais j’ai toujours tendance à passer d’abord par l’incitation. Je pense que nous pourrions d’abord avoir une grille obligatoire minimale et dire que les experts doivent entendre l’enfant et les deux parents, dans les mêmes conditions et avec le même temps d’audition. J’ai beaucoup entendu de femmes dire : « Moi, j’ai été entendue très vite, pendant que mon mari a été longuement entendu. » Nous pourrions d’abord passer par une grille de qualité minimale avant de passer par la nullité.

Mme Béatrice Roullaud (RN). Comment imposer cette grille ?

Mme Gwenola Joly-Coz. On peut par exemple imposer que, pour être inscrit sur une liste d’experts de cour d’appel, il faille se conformer à des critères de formation et s’engager à utiliser une grille d’analyse, d’audition, etc. Il y a de multiples façons de conditionner l’inscription sur une liste d’experts au respect de critères de formation et d’exercice professionnel.

Mme la présidente Maud Petit. Dans les territoires ultramarins, faut-il dépayser certaines affaires qui toucheraient des personnalités connues ? Les évacuations sanitaires sont-elles suffisamment utilisées pour les victimes d’inceste et leurs parents protecteurs et, si oui, est-ce satisfaisant ? Enfin, concernant la non-présentation d’enfants, pensez-vous qu’il faille faire évoluer l’infraction, quitte à la dépénaliser ? C’est l’un des sujets dramatiques de cette commission d’enquête.

Mme Gwenola Joly-Coz. La non-présentation d’enfants est un vrai sujet, qui s’imbrique avec les autres procédures judiciaires autour de la famille. Je ne peux que revenir à la question du civil et du pénal. C’est parce qu’il y a une affaire pénale en cours, par exemple une plainte pour viol, que la question de la non-présentation d’enfants va se poser, le parent protecteur refusant de remettre l’enfant alors qu’un droit de visite et d’hébergement a été accordé par le juge aux affaires familiales. C’est exactement ce que je décris : des décisions judiciaires émiettées qui prennent le risque d’être incohérentes. Nos raisonnements nous ramènent toujours à ce problème d’émiettement procédural contre lequel il faut absolument lutter. Ce n’est pas impossible, c’est juste un changement de culture judiciaire, mais les résistances sont fortes.

Concernant plus spécifiquement l’outre-mer, le dépaysement pour une personne connue existe déjà et nous l’utilisons. Mais ce n’est pas aisé. Dépayser une affaire de Polynésie à Nouméa, c’est déjà six heures d’avion. Suivre une enquête devient compliqué. Tout est vite compliqué outre-mer, les distances sont énormes. Donc, le dépaysement, oui, mais avec parcimonie. Je préfère vous assurer d’une justice indépendante et impartiale sur le territoire, capable de traiter les personnalités connues comme les autres. Ce serait plutôt ma réponse de magistrate : restons sur nos territoires, jugeons sur nos territoires les personnes de nos territoires.

Quant aux évacuations sanitaires des victimes et des mères protectrices, la Polynésie française est un cas exceptionnel. Même si nous utilisons une évacuation sanitaire pour faire venir une victime d’une île à Tahiti, la question de l’après se pose. Il faudrait lui fournir un logement protecteur sur le territoire de Tahiti, mais nous n’en avons pas, seulement quelques foyers avec peu de places. Ensuite vient la question du retour. Qui va le payer ? Comment va-t-il s’effectuer ? Ce sont des questions très délicates.

Mme la présidente Maud Petit. Effectivement, on a l’impression que cela multiplie les problématiques. Du fait de l’étendue de l’archipel, cela pose peut-être plus de questions que cela n’apporte de solutions.

Mme Nicole Sanquer (LIOT). Je voudrais remercier la première présidente pour ses mots sur l’aliénation parentale et l’impartialité. Comme vous l’avez dit, tout est compliqué en outre-mer, et encore plus en Polynésie française, où nous avons notre propre statut. La protection de l’enfance est une compétence du pays : le juge place l’enfant et c’est ensuite le pays qui est chargé de sa prise en charge.

Nous avons en Polynésie une particularité : le tribunal n’a pas ses propres enquêteurs sociaux. On se fonde souvent sur l’enquête faite par des travailleurs sociaux qui gèrent déjà la famille. Or nous manquons de travailleurs sociaux et, comme le territoire est petit et que tout le monde se connaît, on peut parfois reprocher un manque d’impartialité. J’ai pu interpeller le garde des Sceaux pour qu’il y ait des enquêteurs sociaux distincts du pays.

Je voudrais aussi parler du suivi des enfants une fois placés. L’État assure-t-il ce suivi ? Il y a des conditions fixées par le pays, comme le droit pour les enfants en foyer de voir leurs parents une heure par mois en visite médiatisée et de les appeler quinze minutes par mois. Ces règles ne sont pas fixées par le juge, mais par le pays. Je voudrais vous entendre sur ce type de procédure et sur la manière de mieux protéger l’enfant et les parents protecteurs.

Mme Gwenola Joly-Coz. Votre question est passionnante et porte encore sur l’intrication des différentes procédures. Il s’agit là de la distinction fondamentale entre la protection de l’enfance avant le judiciaire et la protection de l’enfance judiciaire. Effectivement, il y a toute la protection de l’enfance parajudiciaire, celle des conseils départementaux, qui relève ici en Polynésie de la compétence du pays. C’est le pays qui fixe ses propres règles dans le cadre d’une protection administrative.

Dès lors qu’il y a un signalement d’enfant en danger et que les juges des enfants s’en occupent, on passe à la protection judiciaire. À ce sujet, j’ai le plaisir de vous annoncer que, depuis mon arrivée, je me suis battue pour obtenir un troisième juge des enfants pour la Polynésie française, et que celui-ci arrivera en septembre 2026. C’est une bataille gagnée avec le ministère.

Dès lors qu’on est en procédure judiciaire, le juge des enfants suit le placement, voit l’enfant régulièrement, entend les parents et évalue si l’enfant peut retourner de manière sécurisée dans sa famille. Le judiciaire fonctionne. Mais lorsque l’enfant est placé, il l’est dans des foyers ou des familles qui relèvent encore du pays, puisque l’exécution des décisions des juges des enfants relève de la sphère administrative. Non, il n’y a pas d’enquêteurs sociaux spécifiques au judiciaire, ni en Polynésie, ni en France métropolitaine. C’est un sujet en soi : comment mieux protéger les enfants lorsqu’ils sont sous mandat judiciaire ?

Mme la présidente Maud Petit. La Polynésie française dispose-t-elle de salles Mélanie, d’une unité médico-judiciaire (UMJ) et d’une Uaped fonctionnelles ? Et, puisque nous en avons parlé avec les associations, la convention tripartite pour l’Uaped de Pare Ora pourra-t-elle être signée prochainement ?

Mme Gwenola Joly-Coz. Je connais parfaitement la question de l’Uaped de Polynésie française, car c’est l’un des premiers sujets qui est arrivé sur mon bureau en janvier 2025. J’ai tout de suite dit que les conditions de la convention tripartite devaient être respectées, et qu’elle ne serait pas viable si la justice n’en était pas partie prenante. C’est moi qui ai organisé la première réunion avec l’ensemble des parties. Pour l’instant, nous ne pouvons pas avancer sur la signature, car nous attendons une validation de la part du pays, que nous avons sollicitée.

Cependant, au-delà des questions administratives, il faut que l’Uaped ouvre de manière judiciaire, car pour l’instant, elle n’existe que de manière administrative. Nous sommes tout à fait décidés à l’utiliser, car c’est un bel outil, avec une salle Mélanie à la hauteur des attentes et conforme aux prescriptions. Il faut maintenant que le cadre juridique soit posé pour que nous puissions y envoyer les enquêteurs.

Cela me permet de vous dire qu’il y a presque deux salles Mélanie en Polynésie : celle de l’Uaped, qui est à proximité de l’hôpital – et non pas dans l’hôpital, ce qui est un sujet en soi –, et une autre à la gendarmerie nationale, qui a mis en place un système assez sécurisé d’audition et d’enregistrement de l’enfant. Nous avons donc de bons moyens pour entendre l’enfant, même si tout n’est pas encore totalement formalisé.

Reste que, l’Uaped n’étant pas dans l’hôpital, nous ne pourrons pas avoir en même temps le certificat médical concernant l’état de l’enfant, ce qui pose la question de la fixation de l’incapacité totale de travail (ITT). Il faut que les ITT puissent être définies à l’Uaped même.

Nous avons également une UMJ d’excellente qualité, et j’ai d’excellents rapports avec les médecins légistes. Nous avons d’ailleurs le plaisir d’accueillir un troisième médecin légiste grâce aux négociations que nous avons menées avec le CHU (centre hospitalier universitaire). L’UMJ fonctionne bien, avec des médecins légistes très bien formés qui nous fournissent des certificats médicaux de très haut niveau sur les ITT, y compris sur les ITT psychologiques.

Mme Julie Ozenne (EcoS). Les expertises psychologiques sont-elles de qualité sur votre territoire ? Y a-t-il quelque chose à améliorer ?

Mme Gwenola Joly-Coz. Je ferai un distinguo, car vous avez glissé vers l’expertise alors que je parlais de l’UMJ. Celle-ci me fournit des certificats médicaux initiaux, qui ne sont pas des expertises, mais qui sont de très bonne qualité. Mes médecins légistes sont capables de décrire les atteintes physiques, mais aussi de noter les éléments psychologiques (pleurs, hypervigilance, insomnie, peur de rentrer chez soi) qui m’aident à définir l’état psychique de la victime. Et ils sont capables de transformer cet état psychique en ITT, ce qui n’est pas le cas partout en France.

Cela ne répond pas à la question de savoir si nous avons assez d’experts capables de nous parler des conséquences psychiques d’un inceste, par exemple. Je dirais oui et non. Certains savent le faire, d’autres moins, certains ne sont pas formés. C’est d’ailleurs pour cela que, dans le rapport « À vif », nous préconisons de remettre sur la table la question de l’ITT. Aujourd’hui, l’ITT n’est plus le bon critère pour évaluer les conséquences des violences, notamment sur les enfants. Pour un traumatisme qui s’étend sur des années, l’ITT de plus ou moins huit jours n’a aucun sens.

Mme la présidente Maud Petit. Si vous pensez nécessaire de nous transmettre d’autres informations, je vous invite à le faire par une contribution écrite. Merci beaucoup pour votre disponibilité et pour toutes les informations que vous avez pu nous transmettre.

*

*     *

  1.   Audition, ouverte à la presse, de Mme Sihem Ghars, fondatrice du collectif Incesticide France (7 avril 2026)

Mme la présidente Maud Petit. Nous accueillons Mme Sihem Ghars, qui a beaucoup œuvré à la création de cette commission d’enquête. Vous êtes la fondatrice d’un collectif, Incesticide France, qui dénonce notamment la situation des mères protectrices. Vous êtes l’une des voix les plus déterminées du combat contre l’inceste et les violences institutionnelles qui frappent les mères protectrices. Vous portez un discours frontal et documenté sur les défaillances systémiques de la justice française.

Créé en 2020, Incesticide est devenu un espace d’entraide, de plaidoyer et de mobilisation pour les mères qui dénoncent les violences qui nous préoccupent au sein de cette commission d’enquête.

Vous dénoncez les « tortures institutionnelles » en vous appuyant notamment sur le rapport de 2025 du Comité contre la torture de l’ONU qui conclut, s’agissant de la France, à de graves violations des droits fondamentaux. Il était donc logique pour nous de vous entendre.

Cette audition est ouverte à la presse et retransmise en direct sur le site de l’Assemblée nationale.

L’article 6 de l’ordonnance du 17 novembre 1958 relative au fonctionnement des assemblées parlementaires impose aux personnes entendues par une commission d’enquête de prêter serment de dire la vérité, toute la vérité, rien que la vérité.

(Mme Sihem Ghars prête serment.)

Mme Sihem Ghars, fondatrice du collectif Incesticide. Je remercie en particulier à le rapporteur, Christian Baptiste, pour toute sa confiance et sa volonté sincère de créer cette commission d’enquête – si elle l’a été, c’est grâce à lui.

Je remercie également Mme la présidente, ainsi que tous les députés – qu’ils soient présents ou absents aujourd’hui – qui ont voté, qui ont contribué, qui ont même répondu à tous les mails que nous avons envoyés. Si, au départ, ces mails ont pu être considérés comme des trolls ou des envois automatisés, vous avez finalement constaté par vous-mêmes que tous ceux qui vous écrivaient étaient bien des vivants et, parfois, des survivants.

J’aimerais aussi me remercier, moi, pour mon travail citoyen, et remercier toutes les personnes qui m’ont soutenue. Car derrière le collectif Incesticide France, 600 familles m’ont confié leurs témoignages, leur détresse, leur souffrance, leur torture.

Grâce au soutien de nombreuses personnes, nous avons porté la voix de ces familles et dénoncé cette torture dans l’espace public. Je remercie donc tous les artistes – ils sont une trentaine – qui ont lu les témoignages, protégeant de représailles directes les familles qui racontent leurs histoires. Souvent bâillonnées, elles ne peuvent parler publiquement sans craindre ces représailles.

En sept ans, j’ai rassemblé 600 témoignages de parents trahis dont les enfants sont torturés par une justice qui les oblige, par ordonnance de justice, à continuer d’être violés. C’est vraiment cela la réalité. Ce n’est pas une injustice : comme vous l’avez dit, madame la présidente, ce sont des violences, ce sont des crimes. Ce sont des viols commis par ordonnance de justice.

En mars 2024 et en mai 2025, j’ai lancé deux campagnes de vidéos intitulées « Lettre aux juges ». Ce sont des lettres qui s’adressent directement aux juges car ce sont les seuls à mettre nos enfants dans un enfer, mais ce sont aussi les seuls à pouvoir les en sortir.

J’ai beaucoup entendu, notamment lors des auditions de cette commission d’enquête : « Il ne faut pas avoir de faux espoirs, nous ne ferons pas de miracle. » Ces propos concluaient d’ailleurs les premières auditions. Or c’est très difficile à entendre pour les familles, pour les enfants, qui ne peuvent pas accepter que personne ne puisse rien faire. Si quelqu’un peut faire quelque chose, ce sont bien les juges et les procureurs, qui peuvent agir dans l’urgence. Ici, aujourd’hui, j’aimerais représenter ces voix-là, qui ont besoin d’une action urgente.

En ce qui concerne mon travail citoyen, je ne suis pas une association, ni une élue, ni une salariée. Je suis une simple citoyenne qui s’est saisie de son pouvoir individuel, au moyen des réseaux sociaux, pour rassembler et agir au nom du bien commun et du collectif.

J’ai aussi lancé un appel à des avocats et à des psychiatres pour offrir une défense et des soins gratuits à ces familles. Grâce à cet appel, qui a été relayé, une trentaine de dossiers ont été traités par des avocats, soit pro bono, soit au titre de l’aide juridictionnelle. Je profite de cette audition pour relancer cet appel. Nous avons besoin d’avocats qui traitent ces dossiers pro bono jusqu’à l’épuisement de tous les recours. Les familles sont complètement usées, épuisées, ruinées financièrement, moralement, physiquement, financièrement, socialement. C’est très difficile. Nous avons besoin de vous.

J’ai voulu sortir de l’isolement toutes ces familles fracassées, impuissantes face à des décisions de justice mortelles. Et quand je dis mortelles, ce n’est pas une figure de style ni un euphémisme, c’est une réalité : je pense notamment à une maman qui s’est suicidée à la suite d’une décision d’un juge des enfants (JE) plaçant ses enfants chez le père, alors qu’ils avaient dénoncé les viols commis par ce dernier. Des enfants se suicident.

J’ai donc voulu les sortir de l’isolement afin d’agir pour de vrai avec eux. On dénombre des suicides, nombreux, des mères incarcérées, des enfants, nombreux, enlevés pour être remis au violeur ou placés dans les foyers de l’ASE (aide sociale à l’enfance). J’ai voulu raconter aux Français comment les juges rendent la justice au nom du peuple français. J’ai constaté leurs réactions sur les réseaux sociaux : ils sont tous indignés d’apprendre que de telles décisions sont prises.

En constatant le danger, la mise à mort sociale, l’acharnement encore plus virulent de ces mêmes juges quand une mère osait exposer la folie de leur décision à visage découvert, j’ai décidé de les sortir de l’isolement en anonymisant tous leurs témoignages. Ceux-ci ont été relayés lors des lectures des « Lettres aux juges ».

En mars 2025, devant l’inertie de la France et la destruction de la Ciivise (Commission indépendante sur l’inceste et les violences sexuelles faites aux enfants), avec deux mamans et M. Christophe Peschoux, un ancien fonctionnaire de l’ONU, nous avons coécrit le rapport « Un crime d’État. Inceste paternel et torture institutionnelle en France » pour interpeller le Comité contre la torture des Nations unies.

La France a été examinée. Isabelle Rome présidait la délégation française et la France a menti, affirmant qu’aucune poursuite n’était engagée contre les mères sans que les signalements de viols sur les enfants n’aient fait l’objet d’une vérification préalable. C’est faux. D’après tous les témoignages que j’ai recueillis, les mères sont poursuivies pendant l’enquête. La France a menti. Je voudrais vraiment que la vérité soit rétablie et qu’on recense le nombre de mères qui sont poursuivies pour non-présentation d’enfant lorsque leur enfant a dénoncé l’inceste parental.

Il y a aussi une nuance. Quand une mère n’est pas condamnée au pénal, c’est le juge aux affaires familiales (JAF) qui prend le relais. Il peut condamner à une astreinte au civil les mères pour non-représentation d’enfant. J’ai des dossiers dans lesquels certaines mères doivent verser 600 euros, d’autres 250 euros par jour au père pour non-représentation de l’enfant, alors qu’une enquête est en cours. Donc la France a menti au Comité contre la torture.

Si j’ai fait appel au Comité contre la torture, c’est parce que dans les couloirs du Palais-Bourbon, beaucoup me disaient que j’exagérais, que j’étais trop frontale, que je parlais de torture, que ça faisait peur aux députés. C’est faux, ce n’est pas une exagération : c’est de la torture réelle, au sens propre de la définition qu’en donne le Comité contre la torture. Il a fixé cinq critères, que vous pouvez consulter sur mon site, Incesticide.fr. Les mères qui remplissent ces critères sont donc torturées par la France et ces institutions.

Enfin, dans son rapport de mai 2025, le Comité contre la torture, alarmé devant ces conclusions, a relevé deux points essentiels. Il s’est inquiété, d’une part, de l’impunité quasi totale des auteurs des faits – moins de 1 % des auteurs de viols incestueux d’enfants sont condamnés ; d’autre part, du placement d’enfants sous la garde de leur père violeur présumé. Il s’est aussi alarmé de la persécution des mères protectrices qui, pour beaucoup, sont parties en cavale, en exil forcé.

Pour résumer, personnellement, j’ai cru que le policier allait faire son travail ; il ne l’a pas fait. J’ai cru que le juge allait faire son travail ; il ne l’a pas fait… Pardon.

Mme la présidente Maud Petit. Nous entendons votre émotion. Vous portez la parole de tellement de personnes.

Mme Sihem Ghars. Oui, j’aimerais tellement être à la hauteur de leurs attentes.

J’ai cru, comme beaucoup d’ailleurs, que les enquêteurs sociaux feraient leur travail ; ils ne l’ont pas fait. J’ai cru que les experts psychologues allaient faire leur travail ; ils ne l’ont pas fait. J’ai cru que l’expert psychiatrique à l’hôpital allait faire son travail ; il ne l’a pas fait. J’ai cru que mon avocat allait faire le travail ; il ne l’a pas fait. J’ai cru que les associations allaient faire leur travail ; elles ne l’ont pas fait. J’ai cru que les fondations allaient faire leur travail ; elles ne l’ont pas fait. J’ai cru en la Ciivise, j’ai cru au Comité contre la torture des Nations unies. Et maintenant, je crois en vous, mesdames et messieurs les députés. Je continue de croire car le désespoir est l’ennemi de la justice.

Pardon, je ne pensais pas être si émue que je devrais m’interrompre.

Au début, je pensais me battre contre un violeur d’enfants isolé. Mais j’ai dû faire face à une adversité inattendue et redoutable de la part de nombreux acteurs qui font semblant de se battre : la justice, la police, l’ASE, les hôpitaux, les institutions, les fondations, les associations, les avocats, les psys, etc.

J’ai juré de vous dire toute la vérité. Alors je voudrais qu’on se dise la vérité. Pour cela, j’aimerais qu’on détruise les fausses croyances.

Souvent, lors des auditions de la commission d’enquête, que j’ai toutes regardées, on a l’impression que les dossiers sont vides. Ça, c’est une fausse croyance. Les dossiers ne sont pas vides, messieurs et mesdames les députés, les mères ont des preuves, beaucoup de preuves. Il faut se pencher sur les dossiers.

Voici ce que j’ai, par exemple, dans mes dossiers.

Des fissures anales constatées à l’hôpital : on nous dit qu’une constipation peut provoquer une fissure anale. Alors, on fait taire la preuve médicale.

J’ai des aveux enregistrés auprès de la police, consignés noir sur blanc sur des PV (procès-verbaux) que j’ai lus. Pourtant, même quand il y a des PV recueillant des aveux, le père est condamné à du sursis, à un simple avertissement : pas de prison, pas de casier judiciaire, pas d’inscription au Fijais (fichier judiciaire automatisé des auteurs d’infractions sexuelles ou violentes).

J’ai des traces d’ADN, du sperme prélevé dans la culotte d’un enfant, des enregistrements vidéo – un père avec ses sextoys et son bébé de six mois, histoire que vous avez peut-être entendue au cours de la lecture d’une des lettres à l’Assemblée nationale.

J’ai le cas d’un bébé placé sous trithérapie, je répète, un bébé placé sous trithérapie. La maman a participé au petit-déjeuner organisé à l’Assemblée nationale auquel vous étiez présent, monsieur Baptiste. Elle est rentrée chez elle et m’a appelée le soir même : elle était aux urgences avec son bébé qui était placé sous trithérapie à la suite des viols commis par le père.

Dans ces cas-là, le père ne perd pas ses droits, il continue à avoir un droit de visite.

J’ai une fillette de douze ans enceinte de son père. J’ai reçu la lettre de cette maman désespérée. Depuis, je n’ai plus aucune nouvelle d’elle.

J’ai un enregistrement d’un père qui propose à la mère de violer un bébé pour un plan à trois.

J’ai un dossier qui contient 11 000 fichiers pédopornographiques ainsi que les aveux, sur PV, du père qui dit se masturber sur ces images depuis qu’il a 14 ans. Ce même père fait l’objet d’une interdiction à vie d’exercer une activité auprès de mineurs et a été condamné à du sursis ; pourtant, son droit de visite est maintenu. Écoutez bien : il est condamné à ne plus jamais exercer auprès de mineurs mais il a le droit de voir ses propres enfants. Quel message est envoyé ? Il a le droit de violer ses propres enfants, mais il n’a pas le droit de violer les enfants des autres : voilà ce que ça signifie. Pourtant, la crèche a signalé que l’enfant était vraisemblablement violé. J’ai appris hier que l’affaire avait été classée sans suite. Malgré 11 000 fichiers pédopornographiques, des aveux, un signalement effectué par la crèche – et non par la mère –, l’affaire est classée. Personne ne surveille cet homme, d’ailleurs. Il n’a pas le droit de s’approcher des enfants, mais qui le surveille ?

J’ai le dossier d’un père qui préside une banque très populaire à Paris. Bon client de proxénètes qui lui envoient des girls dans un hôtel de luxe parisien, il recherchait sur son ordinateur des viols de l’anus d’adolescentes. C’est marqué noir sur blanc dans le dossier pénal de la brigade de protection des mineurs de Paris. Dans ce même dossier, j’ai lu les PV de sa propre sœur qui dit avoir été incestée par son frère de ses 4 à14 ans, mais qu’elle était consentante. Dans ce même dossier de ce père, banquier d’une banque très populaire, sa cousine et son cousin déclarent sur PV avoir vécus dans leur enfance des viols infligés par ce même homme. « Il m’a volé ma première branlette. » C’est marqué dans le PV. Les enfants racontent les viols ; pas un, mais deux enfants. Pourtant, ce dossier a été classé sans suite. Les enfants sont forcés de voir leur père car la mère est manipulatrice.

J’ai le dossier d’un père, magicien pour enfants. Son enfant a porté plainte. Ce père est libre. Il anime des anniversaires. Et sur Instagram, j’ai vu sa photo avec la petite fille d’un capitaine de l’équipe du PSG dont il a animé l’anniversaire.

Vous êtes tous concernés. Nous signalons ; c’est classé. Ces hommes sont libres. Ils sont autour de vous, ils s’approchent de vos enfants. Quand on nous dit qu’il y a 160 000 victimes par an en France, personne n’a peur : les victimes ne font pas peur. Mais comptons le nombre de violeurs d’enfants, changeons un petit peu le focus : selon une estimation que j’ai faite en m’appuyant sur des études internationales, je l’affirme, il y a en France 2 millions de violeurs d’enfants libres.

Je vous invite à tenter de réaliser cette estimation par vous-mêmes – vous avez les moyens, vous avez un cabinet, vous avez des collaborateurs. Cessez de communiquer sur le nombre de victimes, mais commencez à communiquer sur le nombre de violeurs d’enfants libres et jamais condamnés.

Parce qu’il y a même des hommes qui sont condamnés pour viol sur un des enfants – ça arrive, ça n’arrive pas beaucoup mais ça arrive –, mais qui continuent à avoir des droits sur les autres membres de la fratrie. Il a le droit à l’oubli. Il a été condamné à une peine mais il conserve ses droits sur les autres enfants. C’est par exemple l’histoire de Charlotte et de sa petite sœur qui avait rendu son histoire publique sur les réseaux sociaux. C’est l’histoire aussi d’une femme que vous allez certainement entendre : son petit frère Carl est décédé – il s’est suicidé – parce qu’on le forçait à voir son père pourtant déjà condamné pour avoir violé sa sœur.

Pendant que nos signalements sont classés sans suite, voilà ce qui se construit dans l’ombre. Je ne sais pas si vous connaissez l’histoire de Betty et Virginie Mannechez. M. Dupond-Moretti était l’avocat de la victime, Virginie Mannechez, qui est maintenant décédée. Elle était enceinte et elle a eu un enfant de son propre père. Dans les journaux, on pouvait lire que notre ministre, M. Dupond-Moretti, plaidait l’inceste consenti et heureux. Je n’évoque pas cette affaire : vous me direz que c’est de l’histoire ancienne.

En revanche, je vous parle d’une histoire qui date de quelques mois. Car pendant que vous classez des affaires sans suite, alors que des mères signalent, alertent et se battent, un homme de 58 ans a eu trois enfants avec sa propre fille de 33 ans. Il a contraint son fils, qui est du coup aussi son petit-fils, à avoir des relations sexuelles avec sa mère, qui est en même temps sa sœur. Cet enfant a parlé à l’école. Le père a été mis en examen pour viols incestueux et placé en détention provisoire en novembre 2025. L’information, relayée par Le Parisien, a été annoncée par le procureur de la République de Brest, Stéphane Kellenberger. J’ai toutefois une question très simple à lui poser, à ce procureur : des signalements avaient-ils été faits dans cette affaire ? Y a-t-il eu des classements sans suite pour des actes commis sur la fille, qui est également la mère de cet enfant, avant d’en arriver là ? Car une telle situation – une fille violée par son père depuis l’enfance, des enfants nés de ces viols, un fils contraint de violer sa mère – ne se construit pas du jour au lendemain.

Quelqu’un a-t-il signalé ? Qui a regardé ? Qui n’a pas regardé ? A-t-on classé sans suite ? Si la réponse est oui, alors ce dossier est la démonstration absolue de ce que le classement sans suite produit sur le long terme : non pas une erreur de procédure, mais une catastrophe humaine fabriquée par l’impunité et votre impuissance autodéclarée.

Ma demande, c’est d’ouvrir les dossiers des mamans, tous les dossiers ; et donc de les recenser. Combien sommes-nous ? Moi, de mon côté, avec zéro euro, zéro subvention, zéro collaborateur, j’ai rassemblé 600 témoignages. En l’espace de deux fois quinze jours, j’ai lancé un formulaire de recueil de témoignages documentés, en exigeant la présentation d’une pièce d’identité et des pièces justificatives, parce que je refuse que des personnes se livrent à de faux témoignages. En l’espace de deux fois quinze jours, j’ai reçu 2 019 pièces justificatives, 1 076 témoignages complets, 2 100 témoignages incomplets ; 225 familles ont témoigné. Alors que 68 départements sont touchés, il n’y a aucune publicité nationale. J’ai fait ça seule avec Instagram.

Je vous demande, à vous commission d’enquête, de mettre les moyens pour recenser sérieusement toutes les familles, tous les enfants, tous les parents qui ont porté plainte pour inceste parental et qui ont été trahis par la justice.

Il s’agit d’une crise sanitaire. En vérité, il s’agit d’une crise sanitaire pédophilique – on peut l’appeler comme ça ? Je l’ignore. Il faut faire quelque chose, c’est urgent. Les mères ne cherchent même plus à envoyer les violeurs en prison ; elles savent que c’est un mirage. Elles demandent simplement qu’on protège leurs enfants et qu’ils arrêtent d’être violés. Quand vous croisez une mère dans cette situation, la vraie question n’est pas : « Il a pris combien de prison ? » La vraie question, c’est : « As-tu encore la garde de tes enfants ? » Entre nous, c’est comme ça. Quand une personne m’appelle, je ne lui dis pas : « Est-ce qu’il a été condamné ? » On sait que ce n’est pas le cas. Je demande : « Est-ce que tu as la garde de tes enfants ? »

Parce qu’il y a un processus de désenfantement, réglé comme du papier à musique. En fonction des réponses qu’une maman va me donner, je sais à peu près où elle en est dans le processus de désenfantement. Je sais à peu près combien de temps il lui reste avant de perdre la garde de ses enfants.

Savez-vous que 614 bébés ont été accueillis en UMJ (unité médico-judiciaire) pour des faits de viols en une année ? Cela représente cinquante bébés violés par mois, des bébés qui ne parlent pas.

Quand j’entends ici qu’il faut de nouvelles lois, je dis que c’est une fausse croyance. C’est la deuxième fausse croyance. Je crois que les lois existent. La loi est claire : il est interdit de violer un enfant. Je ne comprends pas pourquoi on nous dit qu’il faut de nouvelles lois pour protéger les enfants. Dire que le classement sans suite empêche de protéger les enfants est faux, c’est une fausse croyance. Le juge aux affaires familiales et le juge des enfants ont déjà dans leur panoplie tout ce qu’il faut pour protéger immédiatement l’enfant. C’est juste une question d’humanité et de posture face à ce problème.

Il existe déjà de bons juges. J’ai trouvé une jurisprudence de protection à Mayotte : un juge a mis à l’abri des enfants alors que l’affaire était classée sans suite. Il est clairement écrit dans le jugement qu’un classement sans suite pour faits insuffisamment caractérisés ne signifie pas que les faits n’ont jamais eu lieu. Ce raisonnement est suffisant pour tous les juges actuels ; il est suffisant pour décider de mettre à l’abri un enfant.

Nous avons 522 juges des enfants, et peut-être 1 000 juges aux affaires familiales ? Je ne sais pas, j’aimerais connaître ces chiffres. Il y a 164 tribunaux en France. Il y a un besoin urgent. Ces enfants-là, ces familles-là, ces mères-là ne veulent pas attendre un ping-pong entre l’Assemblée nationale et le Sénat pour qu’une nouvelle loi soit votée. Ces familles sont dans l’urgence. Pour elles, le temps judiciaire, le temps parlementaire, le temps électoral n’existent pas : il n’y a que le temps de l’urgence. Et il n’y a qu’une vérité. Un enfant est violé, son anus est fissuré, il dit que c’est son père : il y a une vérité. Il n’y a pas une vérité judiciaire, ou une vérité dans l’imaginaire de l’enfant, ou une vérité dans la perversion de la mère.

C’est la deuxième fausse croyance : je ne pense pas qu’il faille de nouvelles lois – il y en a largement assez pour prendre les bonnes décisions. J’ai l’impression qu’on veut nous faire croire que c’est impossible, que les juges ne peuvent rien faire, mais c’est réellement faux. Je vous en supplie, faites quelque chose pour que ces juges utilisent leur pouvoir !

Il y a deux choses qui existent déjà en droit sur lesquelles on peut s’appuyer pour justifier de protéger un enfant.

Premièrement, pendant l’enquête, il existe le délit de subornation de témoin. Pour n’importe quel crime, n’importe quel juge peut prononcer une interdiction d’approcher le témoin. Pourquoi, quand un enfant dénonce les viols de son père, ne pourrait-on pas le considérer comme un témoin que son père n’a pas le droit de suborner ? C’est aussi simple que ça ; il n’y a pas besoin d’une ordonnance de je ne sais quoi. Ça suffit !

Deuxièmement, après l’enquête, quand il y a un classement sans suite pour infraction insuffisamment caractérisée, l’ordonnance de sûreté est une très bonne idée, pour peu qu’elle s’inscrive dans le cadre d’une justice impérative, comme l’a répété le juge Édouard Durand lors de son audition. Elle devrait être automatisée dès lors que le procureur classe l’affaire sans suite pour infraction insuffisamment caractérisée. Il faudrait ajouter un motif supplémentaire pour la catégorisation des classements sans suite. Une affaire peut être classée sans suite parce que les faits n’ont jamais eu lieu, ou parce qu’ils sont insuffisamment caractérisés. Il faudrait créer la case « faits insuffisamment caractérisés, mais suffisants pour motiver une ordonnance de sûreté ». Ainsi, le procureur qui a le dossier entre les mains saura tout de suite orienter les décisions au civil.

L’article 375-5 du code civil, quant à lui, permet au procureur de faire une OPP (ordonnance de placement provisoire), c’est-à-dire de placer immédiatement un enfant en danger, à n’importe quel moment, même après une décision du JAF, une décision folle par exemple. Si on ramène un dossier au procureur en lui disant que le papa a fait des recherches internet, que l’enfant dit qu’elle a été violée, que son cousin et sa cousine aussi, et que l’on voit dans l’ordinateur des photos d’anus d’enfant écarté, au prétexte que le petit a la varicelle… Quand vos enfants ont eu la varicelle, avez-vous pris en photo leur anus écarté ? Je pense que non. Cet homme, c’est ce qu’il avait dans ses ordinateurs. Nous sommes face à un déni mortel. Il faut que ça cesse. Ce procureur devrait pouvoir placer les enfants chez la mère, ou plutôt chez le parent qui protège son enfant. Car il y a des pères parmi les témoignages que je reçois. Je connais ainsi cinq pères, qui sont traités de la même manière que les mamans. Dans ces cas, c’est souvent le grand-père maternel qui est l’auteur de viols, et la mère de l’enfant protège son père. Le père est alors traité comme nous : on lui retire ses droits, l’enfant est placé chez la mère. Il y a aussi des mères qui ne protègent pas – c’est le cas neuf fois sur dix, d’ailleurs.

Ce qui nous manque, ce n’est donc pas le texte, c’est la volonté de l’appliquer. Ce que nous documentons, c’est qu’il se passe tout l’inverse de ce qu’il faudrait faire : le parquet n’agit pas, le JAF maintient la résidence alternée et, quand une OPP est déclenchée, en réalité, c’est souvent contre la mère.

Troisième fausse croyance : l’appellation de « mère protectrice ». Moi je ne suis pas une mère protectrice, je suis une mère. Ce que vous appelez une « mère protectrice », c’est une mère piégée par une justice destructrice – sans quoi je serais juste une mère. Mais je n’ai pas eu ce droit. La justice a fait de moi une mère en lutte, une mère manipulatrice, une mère menteuse, une mère nuisible, une mère vengeresse, une mère sorcière, une mère folle. On fait semblant de croire, on veut me faire croire que je suis une mère héroïque protectrice, alors que, en réalité, je suis une mère mise en défaut de protection, à cause de la justice. Je suis une mère empêchée de protéger, à cause de la justice. Je suis une mère qui doit dire à son enfant : « Je sais que Papa met ses doigts dans ton anus. Je sais que Papa te masturbe. Et même si tu veux que ça s’arrête, tu dois aller chez lui pour trente jours et pour trente nuits. Même sans pouvoir me parler au téléphone, parce que Papa ne le veut pas. » Je suis une maman qui ment à son enfant, en lui disant de parler aux étoiles dans le ciel, et que je l’entendrai s’il m’appelle à l’aide. Parce que le père violeur a un permis de violer son enfant, par ordonnance de justice, et qu’il a même le droit de contrôler notre communication.

Mme la présidente Maud Petit. Je vous remercie de tous les détails que vous nous avez donnés. S’ils sont particulièrement difficiles à entendre, ils permettent de comprendre véritablement l’horreur et l’atrocité des faits qui sont pratiqués sur les enfants. Je vous laisse la parole pour terminer votre propos introductif.

Mme Sihem Ghars. C’est difficile à dire et c’est difficile à vivre. Je vous disais que je n’étais pas une mère protectrice et que nous n’étions pas des parents protecteurs ; nous sommes des parents empêchés par la justice.

Ce qui est difficile, c’est de réaliser à quel point on ne sait pas ce que ça veut dire, « classement sans suite ». On pense que c’est quelque chose qui s’arrête, sauf que les suites sont terribles et qu’on les vit au quotidien. Je continue à vous donner des détails, pour que vous compreniez, pour que la parole de toutes ces mères qui me font confiance puisse transparaître ici. Ce que je dis aussi, c’est que j’en ai un peu marre d’avoir des ventriloques qui parlent à notre place. Ce sont des associations qui parlent à notre place, ce sont des fondations, ce sont des avocats, ce sont des statistiques, des chiffres froids. Moi, j’en ai vraiment assez. C’est pour ça que je prends la parole en tant que parent et pas en tant qu’entité ou structure – un cadre que j’ai toujours refusé. Pourtant, j’aurais pu. Je suis diplômée d’un bac + 5, j’étais cheffe d’entreprise. J’aurais tout à fait eu la possibilité de me saisir d’un mandat, de me faire élire, d’ouvrir une association, de prendre la parole dans ce cadre-là. Mais je préfère rester dans cette position de parent et représenter les parents.

En même temps, je suis assez honteuse de prendre la parole à leur place. J’aurais aimé qu’on puisse avoir les familles ici. Sur les 225 familles qui m’ont apporté 2 000 pièces justificatives, 70 % sont prêtes à venir témoigner à visage découvert, 30 % ont peur – et les autres ont eu tellement peur qu’elles n’ont même pas rempli le formulaire. Ces parents sont terrorisés. Ils ont peur de faire un pas à droite, un pas à gauche. Ils sont sous emprise.

Je vous disais qu’un violeur d’enfant ne se réveillait pas un matin, en disant : « Ah, tiens ! Je vais aller violer mes enfants ce matin ! » Non. Un violeur d’enfant ne devient pas violeur d’enfant comme ça. Il est régulièrement dans des familles où l’inceste règne depuis plusieurs générations. Dans la famille, tout le monde le sait. C’est une donnée importante : la police devrait d’abord enquêter sur l’héritage familial de la personne qui est mise en cause. On oublie que la personne ne se réveille pas un matin violeur d’enfant ; elle le devient. On ne naît pas femme, on le devient – c’est ce que nous ont dit certaines personnes. On ne naît pas violeur d’enfant, on le devient.

Comment le devient-on ? On ne le dit pas, mais on le devient, bien souvent, en étant soi-même violé. Pour bénéficier d’une impunité à vie – parce que la personne qui viole sait très bien que l’enfant va grandir, qu’il va devenir un adulte –, l’agresseur a plusieurs stratégies de silenciation, dont j’ai parlé dans le rapport « Un crime d’État – Inceste paternel et torture institutionnelle en France » rendu aux Nations unies. Il y a une pratique très efficace pour un violeur d’enfant, naturelle, instinctive pour lui, c’est de demander à l’enfant d’aller violer un autre enfant. Il l’initie. Comment un enfant ira-t-il dénoncer quelque chose que lui-même fait ? C’est impossible. Il devient complice de cette perversion, et il s’inscrit dans cette lignée, en quelque sorte. C’est comme ça que les enfants ne parlent pas. Parmi les différentes stratégies de silenciation, c’en est une : la culpabilisation.

Il faut savoir aussi qu’un enfant a un orgasme. Une petite fille de 4 ans peut avoir un orgasme quand son père la masturbe. Imaginez ce que ça représente ! Des petites filles disent à leur maman : « J’aime bien quand Papa me fait ça », parce que le corps réagit bien, « mais bon, ça fait mal, et je veux qu’il arrête. » Il y a cette réalité crue, que vous devez connaître pour comprendre pourquoi un enfant ne parle pas, comment il est tenu au silence par cette complicité dans le diabolique, dans le mal. C’est très pervers.

C’est important de savoir qu’un parent protecteur, ce n’est pas un parent protecteur, c’est un parent qui n’arrive à rien faire. C’est un parent qui est face à des enfants qui ont des crises de nerfs, qui se tapent la tête contre les murs, qui ont des crises de dissociation, qui vont insulter ou frapper la mère en lui disant : « Tu m’as choisi un père pédophile, c’est de ta faute ! Tu n’as qu’un cerveau de plancton ! Tu aurais dû le voir ! » Il y a des enfants qui s’en prennent au parent protecteur. Les relations ne sont pas toujours faciles. Et les services sociaux vont mettre le focus là-dessus, considérer que, si l’enfant va mal, c’est le fait de la mère – puisqu’il ne voit le père qu’un week-end sur deux.

Je veux aussi vous raconter des détails de cette vie de parent soi-disant protecteur. On est obligés de mentir à nos enfants, de leur dire ce que j’ai rapporté tout à l’heure. Je suis une maman qui n’a pas le droit de parler à mon enfant pendant les vacances, parce que le père interdit les communications. Si je m’en plains, je n’ai aucun moyen de faire valoir mes droits. On va me dire : « Mais, madame, arrêtez d’être tout le temps dans le contrôle », « Vous êtes trop anxieuse, ça suffit », « Vous voulez tout contrôler », « Vous êtes dans la toute-puissance. » Et donc tout se retourne contre la mère.

Quand mon enfant rentre de vacances et qu’il a l’anus fissuré, ou une vulvite avec des hématomes sur les cuisses, je suis une maman qui n’a pas le droit de l’emmener chez le médecin, puisque le père, en tant que cotitulaire de l’autorité parentale, interdit à la mère de choisir son médecin. Il faut que la mère ait l’autorisation du père pour choisir un médecin. Certains pères menacent les mères et leur interdisent d’aller soigner leurs enfants. Ils font des signalements auprès de l’Ordre des médecins, qui suit le père. Beaucoup de médecins refusent de recevoir ces mères, parce qu’ils ont reçu une lettre de l’Ordre des médecins ou qu’ils ont été désavoués voire menacés par un père par lettre recommandée avec accusé de réception. La mère est obligée d’aller faire soigner son enfant chez un médecin choisi par le père agresseur violeur. C’est quand même compliqué !

Je suis une maman qui doit s’excuser partout où mon enfant passe, parce que mon enfant n’est pas normal. Un enfant qui est violé n’est pas normal, c’est une évidence. Il a des comportements bizarres : il mord les autres enfants, il gâche les fêtes d’anniversaire, il va se masturber de manière compulsive sur un dinosaure. Voilà ce que c’est le quotidien d’une mère protectrice. Je suis une maman qui doit aussi être à l’affût pour surveiller mon propre enfant, parce qu’il pourrait répéter ces actes sur un autre. Je ne vais donc pas lui faire confiance s’il est avec d’autres enfants à la piscine, parce qu’il a normalisé ces violences. Il faut savoir une chose que beaucoup de Français ne savent pas. Quand un enfant dit qu’il a été violé par son père, la première chose qu’une personne non pédophile va se demander, c’est : « C’est arrivé quand ? » Ils imaginent que c’est arrivé une seule fois ; en fait, non. C’est arrivé pendant des années, depuis qu’il est même bébé, toutes les deux ou trois nuits, pendant cinq, six, sept ans. Il y a même un enfant qui a dit : « Tu sais, Maman, je n’ai pas 11 ans aujourd’hui, j’ai 10 ans, parce que, quand je compte le nombre de fois où Papa m’a violé, ça fait 300 jours. »

Je suis aussi une maman qui doit tirer son enfant de force pour aller à l’école, parce que le papa a porté plainte contre la maman pour déscolarisation. Un enfant qui est violé pendant des années va mal. Il est aussi la proie de harceleurs à l’école. Souvent, il faut faire le lien entre le harcèlement scolaire et l’habitude que l’enfant a eue d’être un objet, mis en position de victime dans l’enceinte de sa famille par le père agresseur. C’est un enfant qui va avoir une posture particulière et qui va être très vite repéré par les autres enfants. On a souvent des enfants qui vont se faire harceler à l’école, qui vont avoir des phobies scolaires, qui vont refuser d’aller à l’école. Ce sont des stratégies que les pères utilisent pour aller porter plainte, pour essayer de mettre la mère en défaut – « La mère déscolarise l’enfant. »

Si l’enfant a des problèmes de sociabilisation, ce qui est le cas de beaucoup d’enfants violés, le père va dire que la mère isole l’enfant, parce qu’il n’ira pas aux activités scolaires, parce qu’il aura du mal à s’intégrer à des groupes. En fait, le père va profiter de la moindre opportunité offerte par les séquelles de l’enfant pour reporter la faute sur la mère, qui tente, elle, de panser les plaies malgré l’hémorragie interne. La mère est littéralement mitraillée de tous les côtés, par la multiplication des procédures, des plaintes, des attaques, auprès du rectorat, auprès de l’académie, auprès des médecins.

Vous le voyez, la suite d’un classement sans suite est terrible.

Pour finir, je suis aussi une maman qui est obligée de plaquer mon enfant au sol quand il fait ses crises. Je suis obligée de tirer mon enfant de force pour le mettre à l’école, parce qu’il faut qu’il y aille. Je suis une maman qui doit faire 460 kilomètres en voiture, qui doit louer une chambre, pour rendre visite à sa fille de 12 ans – une visite sous la surveillance d’un tiers. Je fais 460 kilomètres et, une fois par mois, pendant une heure, j’ai le droit de voir ma fille de 12 ans, parce qu’une juge aux affaires familiales a ordonné un transfert de résidence chez le père, chez celui qui la viole. Je suis une mère qui a fini par récupérer cette fille, qui a résisté et qui a été placée en foyer, parce que, à 12 ans, elle a continué à dire que son père la violait. Elle n’a pas été remise chez sa mère – elle a été mise en foyer ! C’est-à-dire qu’on punit la mère même quand l’enfant continue à dire que le père viole et que la fille est en âge de comprendre et de s’exprimer. Je suis cette maman-là aussi, qui finalement a pu récupérer son enfant à 15 ans. Elle a donc passé trois ans entre son père et les foyers de l’ASE. Quinze ans, c’est un peu l’âge auquel les juges des enfants nous lâchent la grappe.

Je suis une maman qui n’est pas une « classée sans suite » et qui n’a pas une affaire qui s’arrête. Il faudrait pouvoir entendre dans cette commission d’enquête des personnes qui sont pour la séparation des pouvoirs. Les enquêtes doivent être terminées, dites-vous. J’ai entendu que, leurs affaires étant en cours, les parents ne pouvaient pas témoigner. Le viol d’enfant au pénal est souvent classé sans suite : c’est donc terminé. Les affaires en cours concernent le civil – le JAF et le juge des enfants –, et ça dure jusqu’aux 18 ans de l’enfant. Ce sont dix, quinze ans de procédures. En fait, ce n’est jamais fini. Ce n’est pas un classement sans suite, c’est quinze ans de procédures avec les services sociaux. D’ailleurs, ils feraient des économies, s’ils pouvaient arrêter de multiplier ces procédures, les rendez-vous avec des enquêtes et les AEMO (assistances éducatives en milieu ouvert) tous les six mois.

Voilà pourquoi je ne suis pas une mère protectrice. Je ne peux pas protéger mon enfant. C’est parce que je ne suis pas une mère qu’ils appellent « collaboratrice ». Ils me le disent : « La mère ne collabore pas avec les services sociaux. » C’est marqué dans les enquêtes destinées au juge. On doit collaborer. Si nous ne collaborons pas, qu’est-ce qui se passe ? Je vais vous le dire : « Je suis une maman qui n’a pas collaboré. Mardi dernier, la police est venue chez moi. Elle a attendu que j’emmène mon enfant à l’école, elle s’est postée dans la cage d’escalier et elle a attendu que je revienne de l’école. J’ai passé vingt-quatre heures en garde à vue. J’ai dormi en prison. Mon enfant a été rapté à l’école et envoyé chez son père violeur. Je n’ai plus aucun droit de visite et d’hébergement. J’ai perdu l’autorité parentale, et je n’ai même pas le droit de voir mon enfant, sauf une heure par mois sous surveillance d’un tiers. » Ça, c’est une maman qui n’a pas collaboré.

Cette maman qui n’a pas collaboré, son enfant a été remis dans une famille dont le père est accusé de viol sur cet enfant, avec des preuves. Le grand-père est un expert psychiatre au tribunal de Rennes, M. Betbèze. Il fait des conférences que vous pouvez voir sur YouTube – je pourrai vous donner le lien – au cours desquelles il dit, mot pour mot, qu’une fille qui a été violée par son père ne doit pas couper le lien, qu’elle doit pouvoir revenir dans la rencontre et qu’il ne faut pas diaboliser les hommes qui violent leurs enfants. Vous écouterez cet échange entre trois experts psychiatres et psychologues, dont les conférences filmées sont en ligne sur YouTube. Cet enfant, alors qu’il y a eu un signalement à l’hôpital pour des fissures anales récentes, vient d’être rapté, enlevé et emmené chez ce père violeur. Il n’a plus de copains. Car, le lendemain, le père n’a pas emmené l’enfant à l’école, il l’a changé d’école, sans l’autorisation de la mère, qui n’a plus l’autorité parentale. C’est facile d’enlever l’autorité parentale à la mère. Là, ça ne pose pas de problème. « Elle n’a pas collaboré. » Voilà la raison pour laquelle on retire l’autorité parentale.

La justice vous propose un deal : soit tu fermes les yeux et tu fais taire ton gamin, même s’il dit que son père le viole, même si tu vois des traces sur son corps, même s’il vomit, même s’il se scarifie, même s’il s’étrangle, même s’il se jette par la fenêtre ; soit tu es éliminée de sa vie et détruite.

Quatrième fausse croyance : on dit que la justice ne peut pas condamner sans preuve. C’est faux. La justice condamne sans preuve des mères, en leur disant que ce sont des menteuses. La justice condamne des mères sans preuve du mensonge. Ces mères sont incarcérées, emprisonnées. Ces mères perdent tous leurs droits, l’autorité parentale, le droit de visite. Encore une fois, je me pose la question. On nous dit qu’on ne peut pas condamner le père sans preuve. Je vous l’ai dit, dans les dossiers que j’ai, il y a des preuves. La justice dit qu’elle ne peut pas condamner sans preuve un père qui viole ses enfants, mais elle condamne sans preuve une mère, parce qu’elle serait menteuse, sans aucune preuve du mensonge. Personne, pour l’instant, n’a fabriqué de machine à détecter les mensonges – ni le FBI, ni le KGB ou je ne sais qui : personne ne peut savoir si je mens et avoir la preuve que je mens. Pourtant, la justice nous condamne et nous retire la garde des enfants. Ce sont donc des mensonges quand on nous dit que la justice ne peut pas condamner un père sans preuve. Elle pourrait le condamner, même sans preuve, puisqu’elle nous condamne sans preuve, nous, les mères.

Comment fabriquent-ils les preuves – parce qu’ils ont quand même besoin d’éléments ? Grâce aux expertises. Lors de son audition, le Syndicat de la magistrature a d’ailleurs confirmé que les experts n’étaient pas formés et qu’ils sont là uniquement parce qu’il faut un expert. Ils sont bien conscients du problème. C’est comme s’il n’y avait pas de chirurgien ophtalmologiste pour opérer un enfant de l’œil et qu’on choisissait à sa place un chirurgien-dentiste. Non, ça ne fera pas l’affaire. C’est pourtant ce que font les juges avant de s’appuyer sur le rapport fait par cet expert. Il faut arrêter. Ce sont les juges qui sont déconnants, du début à la fin. On n’a pas besoin d’un ping-pong de cinq ans entre le Sénat et l’Assemblée nationale, on n’a pas besoin d’attendre la prochaine élection présidentielle pour agir : c’est entre les mains des juges. C’est à eux qu’il faut aller parler, aux JAF et aux juges des enfants. Et pareil pour les procureurs. On nous dit qu’il y a une séparation des pouvoirs. Mais qui nomme le procureur ? Le Président de la République. Où est la séparation des pouvoirs ? C’est une blague, en fait. C’est une vraie question ! J’ai une liste des procureurs. Je vous préviens, je ne suis pas suicidaire. Je vous donne la liste – j’ai 600 dossiers –, et vous pouvez enquêter. Ouvrez ces dossiers, cherchez et sortez ces enfants de l’enfer. Ces expertises sont bidon, et même les juges le savent, c’est quand même fou.

Cinquième fausse croyance : on dit que la justice enquête sur le violeur. Non, elle fait tout de suite le focus sur la mère. D’ailleurs, vous avez fait une visite, me semble-t-il, à la BPM (Brigade de protection des mineurs). J’espère que ce n’était pas de la simple courtoisie, parce que, à la BPM, il y a des choses qui se passent. La salle Mélanie, notamment, est très souvent refusée à des enfants. Moi-même, dans mon cas personnel, on me l’a clairement refusée. On a collé une webcam sur la tête de mon gamin, et je n’en dirai pas plus.

Ils mènent ce qu’ils appellent dans leur jargon une « enquête de crédibilité ». Ça veut dire que l’enquête préliminaire n’est pas une enquête pour démontrer la culpabilité du criminel, mais pour vérifier la crédibilité de la victime. Ils vont donc axer toutes leurs recherches sur la crédibilité de la mère. Est-ce qu’elle a un passif ? Est-ce qu’elle a déjà été violée ? Est-ce qu’elle se dispute avec cet homme ?

Il faut savoir une chose : les violeurs d’enfant ne se réveillent pas un matin en se disant qu’ils vont violer un enfant, ils le savent ; donc ils choisissent une maman avec laquelle ils vont faire ces enfants. Ils ne vont pas prendre une femme au hasard. Ils vont choisir une mère qui va avoir des vulnérabilités : une femme qui n’a pas trop de famille autour d’elle, peut-être une femme qui a une maladie psychiatrique, ou simplement une femme qui manque de confiance en elle, qui n’a pas une belle estime de soi. Et ils vont s’immiscer dans cette faille-là pour garantir leur emprise sur cette femme et pour pouvoir faire un enfant qu’ils vont violer – parce qu’ils le savent qu’ils vont le violer. J’ai entendu des témoignages d’hommes enregistrés par la présidente de l’association L’Ange bleu, qui avait l’habitude de faire se rencontrer des violeurs et des victimes pour essayer de faire de la justice restaurative – moi, je suis totalement contre. L’un de ces hommes racontait qu’il mettait enceinte sa femme et qu’il arrêtait de violer ses enfants à l’âge de 3 ans, parce qu’ils se mettaient à parler à partir de cet âge. Il remettait alors sa femme enceinte et n’attendait que ça, que l’enfant naisse pour pouvoir le violer. On l’entend de sa propre bouche. Ce n’est pas un viol de temps en temps. Ils savent ! Ça fait partie de leur vie, de leur tête, de leur moralité.

Il faut bien comprendre que ces hommes-là, quand ils sentent que la mère leur échappe – qu’elle commence à prendre conscience, qu’elle est quand même entourée, qu’elle n’est pas si malléable qu’ils l’espéraient –, fabriquent un climat conflictuel. D’ailleurs, il existe des modes d’emploi, vous l’avez constaté, comme sur le site internet de SOS papa, de Papa en colère, tout ça. Ils se donnent pour prérogative de fabriquer tout un climat de conflit, avant même que l’enfant parle.

Beaucoup de femmes m’écrivent qu’elles auraient tellement aimé avoir une commission d’enquête parce qu’elles vivent la même chose, mais sans l’inceste. J’ai 900 dossiers de ce type faits par des mamans ; j’en ai 600 d’inceste, mais 900 sans inceste ! Ces femmes-là me disent : « Nous, c’est pareil, en fait » ; l’AEMO, les éducateurs, les juges – en fait elles sont traitées de la même manière. Et c’est vrai.

Avant les révélations, que fait le père violeur ? Il sent qu’il n’a plus la mère sous emprise : une séparation, la maman le quitte, elle n’est plus sous la main pour la droguer – peu importe, il y a plein de manières de mettre la mère sous emprise, notamment de l’endormir. Alors il saisit les institutions, pour essayer d’obtenir la garde avant même que l’enfant parle. Il instaure un climat conflictuel, avec un tas de procédures, avant la révélation. C’est une façon, pour le père, de justifier un climat conflictuel, et de dire ensuite : « La mère veut se venger. Vous voyez, ça fait cinq ans qu’on est devant les tribunaux, et maintenant elle n’a rien trouvé d’autre, elle est arrivée au bout de ses idées, et elle va inventer que je suis violeur. » C’est leur stratégie.

Il faut être très vigilant quant aux hommes qui s’acharnent, avec des procédures, à demander la garde tous les six mois. Il faut comprendre une chose : lors d’un divorce ou d’une séparation à l’amiable, on ne passe pas forcément par un JAF. Ceux qui se retrouvent devant un JAF, c’est déjà qu’il y a un problème. En fait, on a des juges aux affaires familiales qui vont rendre des décisions sans préciser les modalités de passage de l’enfant d’un parent à l’autre, en laissant beaucoup de latitude ; et les pères utilisent tous ces points de contact avec la mère pour fabriquer des preuves qu’ils vont ensuite conserver. C’est un jeu d’échecs. Sauf que la mère a dix coups de retard. Le père, lui, prépare le terrain, prépare les juges… Il a tout. Parce qu’il sait qu’il viole, contrairement à la mère qui l’ignore. Et le jour où l’enfant révèle, il peut déclarer : « Je vous l’avais dit ! » Il faut s’intéresser un peu plus à la personnalité des violeurs d’enfants, comprendre comment ils fonctionnent, comment ils instrumentalisent tout le monde. Parce que ce sont eux les manipulateurs – pas les enfants, pas les mamans.

Les mamans, elles, n’ont rien à gagner. Savez-vous ce que vous dit un avocat quand vous arrivez dans son cabinet en disant : « Mon enfant dit qu’il est violé » ? Savez-vous qu’elle est la première chose qu’on vous dit ? « Madame, vous êtes sûre que vous voulez y aller ? Si vous faites ça, vous allez perdre la garde. » Et les mamans : « C’est la vérité, je ne vais pas accepter ça ! » « OK, on y va ». Mais, en fait, ce sont les premières questions : « Êtes-vous prête à perdre la garde ? » Et : « avez-vous 100 000 euros pour financer dix ans de procédure ? » Parce qu’il y a ça aussi, les coûts de procédure. Donc quel est le bénéfice pour une maman d’aller porter plainte ? Aucun. Zéro.

Une maman qui dit à l’école que son enfant a révélé ça, toute l’école lui tourne le dos. Ils se disent : « Oh là là, qu’est-ce qu’elle raconte ? » Donc, déjà, socialement, elles vivent un premier rejet. Ensuite, sa propre famille : « Oh, mais il devrait être en prison ! », « Mais non, mais tu racontes n’importe quoi ! », « Ne t’inquiète pas, ça va bien se passer. » La famille de l’agresseur ? « Je ne veux pas en entendre parler, moi j’en sais rien ! » Elle n’a rien à y gagner. Elle va s’isoler. Les parents s’isolent. Aujourd’hui, heureusement qu’on a Incesticide et d’autres collectifs pour réunir les parents, qui font des groupes sur WhatsApp pour discuter, parce qu’ils vivent un isolement total.

On épuise financièrement les mamans. Savez-vous combien de personnes interviennent dans le dossier d’un enfant, auprès de l’enfant et auprès de la mère ? Combien ? Au moins trente. Trente personnes différentes ! De la police à l’hôpital, aux enquêteurs, aux experts psy – du JAF, du JE, parce que ce ne sont pas les mêmes ; ensuite, il y a l’AEMO, il y a la MJIE (mesure judiciaire d’investigation éducative), il y a une autre AEMO, il y a le lieu médiatisé, l’éducatrice, les chefs de service, et après il y a le psy – parce qu’il faut suivre l’enfant. Ça ne s’arrête jamais ! Toute notre vie est rythmée par des rendez-vous avec des gens qu’on ne connaît pas, qui sont là pour contrôler notre vie, qui ont un pouvoir de vie ou de mort sur notre enfant, et sur nous. Et ce sont des incompétents, personne n’est formé : on a des bac – 5 en psychotrauma ! Personne ne sait de quoi il parle ! On est face à des idiots, et on doit leur confier notre vie ? Mais c’est terrible. C’est une torture inhumaine ! On parle de nos enfants. Tu es prise au piège. C’est vraiment un rouleau compresseur. Et ça ne s’arrête pas. Donc il faut tenir le choc. Il y a des femmes qui tombent malades, qui multiplient les cancers. Des femmes qui perdent leur travail. Elles ne tiennent plus le choc. « J’ai une réunion ! » ; « J’ai un rendez-vous ! » ; « Mon enfant a fait une crise à l’école ! » ; « Tous les mercredis, je dois être à l’hôpital pour son suivi psy ! » ; etc. Elles perdent leur emploi. C’est ça, la réalité d’une « mère protectrice ».

Je disais que la justice n’enquête pas sur le violeur, qu’il y a un processus de désenfantement. Au début, quand la mère a la chance d’avoir son enfant, tout le rouleau compresseur se met en branle et la lumière est placée sur la mère, et sur elle seule. Pendant ce temps-là, le père a juste à nier les faits. Que dire de quelque chose qui n’existe pas ? Rien. Il n’a rien à dire, lui. La belle défense ! Il n’a rien à dire ! « Tout ça est inventé : que voulez-vous que je vous réponde ? Ça n’existe pas ! » C’est facile. De plus, il n’est jamais présent pour les rendez-vous, etc. Et ensuite, que dit-il ? « Madame ne me communique pas les informations » ; « Madame ne respecte pas mon autorité parentale » ; « Madame ne m’a pas prévenu des rendez-vous scolaires » ; « Madame ne m’a pas donné la photo de classe de mon fils » ; « Madame ne m’a pas laissé parler à mon fils pour son anniversaire. » Et ils pleurent pendant les audiences, comme des victimes. Cela rend dingue !

Et on a des juges qui nous disent : « Ça suffit, madame, la vengeance. » En pleine audience ! Alors qu’elles n’ont même pas lu nos pièces. Parce que, évidemment… Il faut demander aux juges comment ils travaillent. Nous, on arrive, on a 100 pages, une vingtaine de conclusions, et à peu près cinquante ou soixante pièces. La partie adverse aussi. Combien de dossiers la juge a-t-elle par jour ? Dix, au moins ! 10 fois 200, ça fait 2 000 pages à lire. Est-ce que vous croyez que tous les jours une juge va lire une encyclopédie ? L’avoir sur sa table de chevet pour la lire avant de dormir, et bien préparer son audience ? Non ! Pour 2 500 euros par mois ? C’est faux ! Ces gens-là ne font pas le travail. Ils arrivent et, entre deux dossiers, ils passent rapidement sur les pièces, et l’audience se résume à : qui fera le meilleur show ? Puis ce sont des petits bruits dans les couloirs, parce qu’ils connaissent l’avocat. Vous arrivez en audience, vous n’avez même pas droit à la parole, ou deux à cinq minutes, au maximum. Personne n’entend personne. Et ensuite, le juge conclut que la mère n’est pas habilitée à protéger son enfant et que le père doit avoir les droits de garde.

Je vous demande de regarder les violeurs. Parce que, même quand il y a des preuves, on ne veut pas regarder. Mais je vous demande de les regarder. J’aimerais proposer une solution : quand il y a un classement sans suite pour faits insuffisamment caractérisés, ce qui veut dire qu’il y a quand même un doute, il faudrait inventer un dispositif telle qu’une ordonnance de levée du doute. Vous êtes en train d’inventer des ordonnances pour protéger la victime : vous regardez la victime. Vous faites des ordonnances de sûreté pour l’enfant : vous regardez encore la victime. Mais que fait-on s’agissant des violeurs ? Rien. Toujours rien. Dès lors qu’il existe un doute, il faut prendre une ordonnance de levée du doute – je l’appelle comme ça au hasard – consistant par exemple à obliger ce monsieur à aller dans un centre psy une fois par semaine, pour y faire une évaluation pendant un an ou deux ans. Ce sera un centre spécialisé – d’ailleurs, il faudra bien choisir les médecins : ne demandez pas au Conseil de l’Ordre ! Tâchez de mettre le focus sur les violeurs, non sur les victimes, pour qu’on les voie, pour qu’on les regarde, pour qu’on les chiffre, pour qu’on les connaisse. Parce que si tout le monde est aveugle, on ne peut pas se protéger.

Les classements sans suite arrivent sans acte obligatoire d’investigation. Ils font ce qu’ils veulent ! « Laissez-nous faire notre travail », nous disent-ils. « Secret de l’enquête », nous oppose-t-on. Alors on attend, on se dit qu’ils vont faire le travail. Mais non. « Classé sans suite. » Et quand on demande nos dossiers…– ça aussi, c’est un problème. Il est très difficile pour un parent de se défendre et de protéger son enfant du fait de la multitude des procédures. Il y a le pénal, il y a le JAF, il y a le JE. Mais il y a aussi des signalements, notamment à la Crip (cellule départementale de recueil, de traitement et d’évaluation des informations préoccupantes). Le juge des enfants a un dossier auquel on n’a pas accès. En tant que parent protecteur, si j’arrive à une audience devant le juge des enfants, je n’ai pas le droit d’avoir les pièces de mon dossier, contre lesquelles je dois me défendre. Où est le droit au contradictoire ? On m’autorise seulement à prendre rendez-vous, avec l’accord du tribunal, pour une consultation de trente minutes ; on me surveille, je n’ai pas le droit de prendre de photos de ce dossier très épais, que je dois feuilleter et recopier en trente minutes, en prenant des notes sur papier. Mais on est où ? Mais ce n’est pas possible, ça ! Quand est-ce qu’on aura accès à notre dossier ? On n’y a pas accès. C’est un premier problème.

Le deuxième réside dans la possibilité de faire appel, dans un certain délai, après un classement sans suite. Encore faut-il disposer de son dossier : on le reçoit six mois après – quand on a de la chance. Nous devrions pouvoir disposer de dossier, avec toutes les investigations qui ont été faites. Il peut nous servir devant le JAF ou le JE. Si pour l’enquête des actes d’investigation ont été réalisés – ce n’est pas sûr, mais il a pu y en avoir –, on aura peut-être quelques éléments à utiliser dans le cadre de la procédure civile. Or, nous n’avons pas accès à notre dossier : c’est là encore une injustice profonde.

Il faut instaurer une liste d’investigations obligatoires à réaliser avant le classement. On sait que l’inceste court dans les familles : on ne se réveille pas un matin incesteur. On devrait peut-être commencer les investigations par des recherches sur la famille de l’agresseur présumé, pour essayer de comprendre ce qui se passe dans cette famille, pour se demander ce qui s’est passé au sein des autres générations, chez les cousins, chez les frères, chez les sœurs, etc. Je vous conseille de lire La Fabrique des pervers : c’est une femme qui enquête sur sa famille et qui découvre que, finalement, c’est dans la famille que tout ça se fabrique.

C’est là une autre fausse croyance : la justice interdit le viol des enfants. C’est inexact : il y a moins de 1 % de condamnations en cas d’inceste et moins de 3 % pour les autres cas. Et parmi les condamnations, la moitié consistent en des peines avec sursis, c’est-à-dire un avertissement. Sans compter la correctionnalisation, c’est-à-dire une dépénalisation : on fait d’un crime un délit, on ne passe plus aux assises, mais en correctionnelle, pour gagner du temps, parce que de toute façon, quand on veut aller aux assises, on nous dit : « Personne ne prend vingt ans de prison ! À quoi ça sert d’attendre neuf ans un procès ? S’il prend cinq ans, c’est déjà le bout du monde. »

Arrêtons l’hypocrisie. Nous avons 70 000 places en prison, et 160 000 enfants violés chaque année. Si on devait les mettre en prison, qu’en ferait-on, de ces violeurs ? Si la justice voulait faire son travail – dans le monde des Bisounours –, vous en feriez quoi, des 160 000 pédophiles violeurs d’enfants ? Il n’y a pas de place en prison, nous dira-t-on. Dès lors, pourquoi les poursuivre ?

Ce n’est pas moi qui l’affirme : c’est Élisabeth Guigou. Elle a déclaré dans une interview à Loopsider qu’on n’allait pas les envoyer sur Mars. Elle l’a dit alors qu’elle démissionnait de la présidence de la Ciivise !

Mme la présidente Maud Petit. On l’a un peu contrainte.

Mme Sihem Ghars. On l’a contrainte à démissionner. On pense à tort que la Ciivise a été créée après la parution du livre de Camille Kouchner. Or c’était deux mois avant, et c’était Élisabeth Guigou, nommée par M. Macron, qui en était la présidente. Cela dit en passant, on aurait pu appeler cette commission sur l’inceste la commission contre l’inceste. Elle a ensuite démissionné, puisqu’elle était apparemment au courant des faits reprochés à M. Duhamel, un proche, dans le livre de Camille Kouchner La Familia grande. Et lors de cette interview, elle a bien déclaré : « On ne va pas les envoyer sur Mars. »

Je comprends qu’on n’envoie pas les gens sur Mars, parce que ça coûterait trop cher, mais il y a des solutions. Il y a une solution simple : je propose qu’on dépénalise complètement le viol d’enfant, qu’on l’autorise même ! Il faut dire aux Français la vérité. Cessons de faire semblant d’avoir des lois qui interdisent le viol des enfants si elles ne sont pas appliquées. Il n’y a aucune raison de ne pas les appliquer, il ne manque aucune loi. Le parquet classe à tire-larigot en présence de preuves – quand il ne les fait pas disparaître, à l’instar du dossier de Séverine Durand à Grenoble… – et même d’aveux. En France, quand un homme avoue avoir violé, il ne va pas en prison pour vingt ans, même quand il a violé quatorze enfants. J’ai des affaires dans lesquelles un homme a avoué avoir violé plusieurs enfants : il a été condamné à une peine de prison avec sursis. La logique voudrait donc que l’on propose une loi qui abolit l’interdiction de violer des enfants. Ainsi, les gens qui vivent en France sauront où ils vivent, et pourront décider de partir – avant qu’il ne soit trop tard.

Arrêtons l’hypocrisie, soyons cohérents, assumons la dépénalisation du viol des enfants. Il faut qu’on se regarde en face et qu’on dise la vérité aux Français. Vous savez comment nous les mères, entre nous, appelons les services sociaux ? On les appelle les SS. C’est terrible ! Ils viennent, ils prennent vos enfants : c’est une prise d’otages ! Nos enfants sont pris en otages chez des violeurs. Et c’est la justice qui l’ordonne. Et quand une mère résiste, elle est incarcérée. Elle est punie, elle est bâillonnée – elle est folle. Mais ce qui me rassure, quand même, c’est d’avoir vu que toutes les personnes que vous avez auditionnées, même des juges, même le Syndicat de la magistrature, confirmer que ça déconne à pleins tubes. J’aimerais vraiment que les millions de Français non pédophiles prennent conscience que les pédophiles sont libres, et qu’ils contaminent notre société. Ils sont en train d’hacker toutes les enfances.

J’aimerais aussi évoquer le Fijaisv (fichier des auteurs d'infractions sexuelles ou violentes). Encore une fausse croyance. On a créé un dispositif soi-disant extraordinaire : le certificat d’honorabilité, qui s’appuie sur le Fijaisv. On prétend vérifier que les personnes qui s’approchent des enfants à l’ASE sont inoffensives, que ce ne sont pas des violeurs d’enfants fichés. Mme Sarah El Haïry a créé ce certificat, grâce au rapport de Mme Santiago, qui a été jeter un œil sur les camps de l’ASE où on prostitue les enfants, où on les viole. On a dénombré dans ce cadre près de 3 000 personnes fichées rien qu’au sein de l’ASE – ce sont les chiffres ! – qui n’ont pas pu remettre leur certificat d’honorabilité. L’ASE, ce sont ceux qui rendent des rapports aux juges pour leur dire si les mères collaborent ou pas. Ce sont eux ! Et tous ces services de l’ASE sont gangrenés. C’est le lieu parfait pour violer des enfants en toute impunité en compagnie de ses amis violeurs. Voyez le scandale du périscolaire, avec 72 personnes qui ont été suspendues à Paris. Ce n’est pas un réseau : c’est une cooptation. Il en va de même à l’ASE et dans les centres médiatisés. Je vous demande de vérifier les centres médiatisés – je vous en supplie : ce sont eux qui font des rapports aux juges. Ils sont les yeux et les oreilles des juges. Et les juges, même quand ils sont de bonne foi, vont prendre ce qu’ils ont sous la main pour conclure.

Le Fijaisv est une vaste blague. Même si on a réussi à attraper environ 3 000 personnes au sein des services sociaux – des SS –, il en manque d’autres. Savez-vous comment on est inscrit au Fijaisv ? Quand on a été condamné à cinq ans ferme ! Si vous avez été condamné à une peine avec sursis – comme la moitié des condamnés, sans compter ceux qui ont été condamnés à des peines inférieures à cinq ans d’emprisonnement –, vous n’êtes pas inscrit, sauf sur demande du juge.

Qui a accès à ce fichier ? Seulement la justice ! Je ne peux, par exemple, pas vérifier si la nourrice que j’envisage d’employer y est inscrite. Pourquoi n’y ai-je pas accès quand j’envoie mon enfant en colonie de vacances ? Pourquoi ne me donne-t-on pas le nom des personnes qui vont garder mes enfants ? Les gens sont aveugles : ils envoient leurs enfants en colonie de vacances sans demander qui va les garder. Personne ne vérifie !

Aux États-Unis, il existe un fichier recensant tous les délinquants sexuels, et il est accessible à tous. Si demain je veux me marier, est-ce que j’ai accès au Fijaisv ? Non. Peut-être vais-je épouser un multirécidiviste : je ne le saurai pas. Nous vivons en réalité dans un pays qui protège les violeurs d’enfants. Aux États-Unis, le fichier est accessible à tout le monde. Et je peux vous dire une chose : si Angelina Jolie avait pu y entrer le nom du photographe qui a pris ses seins en photo pour la couverture de Time, elle aurait su qui était cet homme.

J’ai aujourd’hui dans mes dossiers des pères qui bénéficient d’une totale impunité et qui se sentent tout-puissants. Ils sont protégés par notre gouvernement et par la France. Vous êtes députés. On vous dit cette vérité. J’ai des preuves. J’ai 2 019 pièces à vous donner. Il faut faire quelque chose…

Vous dites aussi qu’il existe des réseaux de complotistes, certains disent qu’il existe des réseaux de pédophiles. Je n’y crois pas. Je pense que c’est beaucoup plus complexe que ça. C’est une civilisation parallèle, c’est encore pire. Ce sont des familles entières, des lignées entières, des gens qui vivent avec nous. Ce ne sont pas des monstres, ce sont des gens qu’on peut aimer, dont on peut tomber amoureux, avec qui on peut faire des enfants, qui peuvent être drôles, qui peuvent avoir du talent, qui peuvent être de parfaits médecins, qui peuvent être des génies de la musique, etc. Ce sont des personnes humaines. En réalité, ils masquent cette part d’eux-mêmes. Il faut comprendre cela. C’est une civilisation qui pense que nous sommes arriérés, que nous avons tort de penser qu’ils sont des dangers, que nous ne sommes pas assez ouverts d’esprit, et que nous devrions les considérer comme des minorités sexuelles opprimées. C’est ainsi qu’il se pensent et se définissent. Ils pensent que violer un enfant ressort de la sexualité.

Tout le laisse à penser. Quand vous dites : « Il a violé la voisine », la réponse est souvent : « pourquoi n’est-il pas allé voir une prostituée ? » On associe immédiatement le viol d’un enfant à une pulsion sexuelle. Mais c’est faux : il faut que les gens sachent que cela ne relève pas de la sexualité, que les hommes qui violent ne violent même pas avec leur sexe. Les hommes qui violent des nourrissons, souvent, les violent avec leurs doigts. On se dit qu’un tel viol est impossible, car un sexe ne rentrerait pas dans un bébé de 15 jours ; mais il est possible, parce qu’ils utilisent leurs doigts ! La phrase d’une maman me hante : « Il a substitué la fellation à l’allaitement… » Il s’agit de la petite placée sous trithérapie dont je vous ai parlé. Ce n’est pas une sexualité. C’est de la destruction de l’enfance. C’est une volonté de dominer.

Et ils se sentent légitimes, ils se sentent forts, ils se sentent des surhommes. De leur point de vue, vous êtes des faibles car vous êtes incapables de faire ce qu’ils font. Quand ils savent qu’ils ont ce pouvoir de vous mener en bateau alors qu’eux vivent une réalité parallèle, ça leur donne une toute-puissance. Il est important de le comprendre : il n’y a pas de réseaux pédophiles, il y a une civilisation parallèle qui veut sa place et qui veut que, petit à petit, nous acceptions l’idée que cela puisse être normal.

Mme la présidente Maud Petit. Vous avez encore des choses à nous dire. Je vous laisse donc la parole. De toute manière, je reste sans voix, comme mes collègues, sans doute, et je ne sais plus quelle question vous poser. Sans les connaître à l’avance, vous avez répondu à tant de nos interrogations que nous allons continuer à vous écouter. Nous réagirons par la suite. Je vous en prie, continuez. Il n’y a pas de limite de temps.

Mme Sihem Ghars. Je voudrais aussi m’adresser aux juges. On dit que le courage, c’est la force du cœur : chacun doit prendre sa force en se connectant à son cœur. Parmi les 577 députés, il y a évidemment des violeurs d’enfants, mais nous sommes une grande majorité à être des adultes protecteurs. Nous sommes 90 % à être des adultes protecteurs. Plus que cette minorité, importante, de détraqués, le vrai problème réside dans le fait que chacun ici se pense impuissant. J’ai constaté une espèce d’acceptation de votre impuissance face à l’urgence. Vous proposez de former les juges, de faire des réformes qui prennent du temps… Mais il y a 1 000 enfants, que je peux identifier sous quarante-huit heures, qui sont en danger ; je voudrais qu’on les sorte de là.

Mme la présidente Maud Petit. Il est vrai que le temps législatif est très lent, trop lent. C’est sans doute moi que vous avez entendu dire que nous n’aurions concrètement pas le temps, pour diverses raisons, d’aboutir à un texte de loi avant la fin de la législature. Nous parlons de formation car c’est le point qui revient la plupart du temps : la méconnaissance du sujet des violences incestueuses par tous les acteurs concernés, de la protection de l’enfance à la justice. Nous avons conscience de l’urgence dont vous parlez. Quelles seraient, d’après vous, les mesures à prendre le plus rapidement possible ? Que pourrait faire le législateur dans l’immédiat ? Il y a peut-être des solutions auxquelles nous n’avons pas encore pensé.

Mme Sihem Ghars. La solution possible dans l’urgence, avec les moyens existants, c’est une ordonnance qui permettrait aux procureurs de placer les enfants sous huit jours. Ouvrons aujourd’hui une cellule de crise en lien avec les procureurs des 164 tribunaux pour recenser et documenter les situations actuelles – d’ailleurs, je l’ai déjà fait, il y a 225 familles et 2 019 pièces documentées qui sont autant de preuves de la mise en danger de ces enfants… Votre commission d’enquête a, je crois, l’obligation de signaler les situations de danger dont vous avez connaissance.

Une fois le signalement fait, prenons la liste de tous les procureurs chargés de ces dossiers et disons-leur, avec le soutien de M. Darmanin – j’espère que nous l’aurons –, qu’ils sont dans l’obligation d’ordonner le placement provisoire de l’enfant pendant huit jours dans la famille protectrice ou auprès d’un tiers, quelle que soit la décision antérieure prise par le JAF ou le JE. C’est un pouvoir que le procureur peut mettre en œuvre dès demain.

Il faudra absolument saisir de nouveau un JAF pour qu’il statue sur la vraisemblance du classement sans suite sur la base des pièces que nous avons. Il n’y a pas besoin d’ordonnance de sûreté. On ne va pas attendre cinq ans qu’il y ait un vote ! Les documents que nous avons suffisent à prouver la vraisemblance. Le fait que l’infraction soit considérée comme insuffisamment caractérisée est déjà un début de vérité : cela indique qu’il y a un danger. Ensuite, il y a tous les éléments que la mère a pu cumuler, comme les enregistrements. Le procureur peut demander qu’un JAF soit saisi dans les huit jours. En attendant, l’enfant sera placé au sein de sa famille protectrice et, même s’il y a un délai de trois ou six mois, le procureur pourra y maintenir l’enfant. Sortons immédiatement ces enfants de l’enfer ! Il y a suffisamment d’éléments pour ne pas attendre. Je vous en supplie, sortez-les.

Sans compter toutes celles dont l’enfant n’est pas placé. Il existe plusieurs situations. Tout d’abord, les mères en cavale : pour elles, il faudrait une immunité, ou une amnistie, pour qu’elles rentrent en France. Je ne suis pas juriste mais je crois qu’il existe dans le droit un état de nécessité. Ces mères se sont enfuies, elles n’ont pas respecté les décisions de justice en raison d’un état de nécessité. Disons-leur : « Vous êtes pardonnées, vous pouvez rentrer en France, vous ne serez pas poursuivies, vous retrouverez votre dignité, vous ne serez plus traquées comme des animaux. » Une trentaine sont recensées. Vous pouvez demander au ministère de la justice ou de l’intérieur combien de mères sont portées disparues avec leurs enfants et, parmi elles, combien avaient signalé l’inceste, et vous saurez combien de mères sont en cavale. Selon les informations que j’ai, c’est une trentaine. Ces femmes-là sont traquées, elles ne vivent pas, elles n’ont plus de dignité. Vous vous rendez compte, vivre comme un criminel, errer de par le monde, dans des pays qu’on ne connaît pas, alors que nous sommes le pays des droits de l’homme ? Nous sommes le pays qui protège les droits de l’homme qui viole ses enfants.

Ensuite, il y a les mères qui ont perdu tous leurs droits parentaux et dont l’enfant est placé chez le père. J’en ai beaucoup. C’est une catastrophe. L’enfant qui a été remis chez son agresseur pendant un an, deux ans, trois ans, met en place des stratégies de survie. Comme sa mère ne l’a pas protégé et qu’il vit en permanence avec son agresseur, qui continue de le violer, cet enfant-là refusera de le quitter. C’est cela qui est grave. Mais il faut l’en sortir quand même, le placer chez un tiers de confiance choisi par la mère – une grand-mère, une tante, un ami, etc. – parce que vous êtes en train de fabriquer une usine à violeurs d’enfants.

Enfin, il y a les mères qui ont certains droits : un droit de visite médiatisée, une garde alternée, un père qui a l’enfant le week-end et les vacances. Il faut immédiatement suspendre tous les contacts obligatoires, même s’il y a eu un classement sans suite. La subornation de témoin par les lieux médiatisés, ce n’est pas possible. Une maman avait son enfant un week-end sur deux et a finalement écrit au juge pour renoncer à ses droits parentaux, ne supportant plus de voir, tous les quinze jours, son enfant se faire détruire. Elle n’y arrivait pas : « Comme je continue à le voir, même une fois sur deux, quand il va mal, il me le reproche. Je le laisse là-bas, comme ça, s’il continue d’aller mal, ce sera le père. Ce ne sera pas moi, je ne suis plus dans l’équation. » Certaines mères font ça. J’étais avec une autre maman qui a porté plainte après que ses enfants se sont confiés à elle : elle a perdu la garde de ses enfants, qui ont été placés en foyer. Puis, sur la base du rapport fallacieux du foyer, les enfants ont été placés chez le père ; elle vient de récupérer depuis janvier une garde alternée. Cette maman-là me dit : « Mes enfants ont 12, 6 et 4 ans. Mes filles continuent de dire que le père viole mais je les lui remets une semaine sur deux. » Vous imaginez ? Elle est détruite. Elle me dit : « Je suis une morte-vivante. » Il faut arrêter la torture !

Je me pose une vraie question : il y a peu pédophilicides – nous sommes sympas. Il y a des féminicides tous les deux jours, des hommes qui tuent une femme ou qui lui donnent des coups parce qu’elle est partie boire un café avec sa copine, parce qu’il est jaloux, parce qu’elle a regardé quelque chose sur interne, etc. Et là, face à des hommes qui violent des enfants, on ne fait rien. On est gentils ! Il faut que cette situation cesse.

Votre commission d’enquête, pour toutes les mères, est la commission de la dernière chance. Elles veulent que leurs enfants sortent de l’enfer. La solution, tout de suite, est aux mains des procureurs et des juges. Mais évidemment, les juges ne vont pas se déjuger. J’ignore ce qu’il est possible de faire, mais je constate que, pendant l’épidémie de covid, on a su transformer le monde en quelques jours. Cessez de nous raconter la messe en nous disant que vous ne pouvez rien faire ! Tout le monde ici est capable de faire quelque chose. Si le député ne peut rien faire, si le président, le ministre ne peut rien faire, qui va faire quelque chose ? Le bon Dieu ? Moi, je crois aux miracles. Vous avez dit, madame la présidente : « Je ne pourrai pas faire de miracle. » Moi, je crois aux miracles. Et j’inviterai toutes les mamans et je demanderai au bon Dieu, à tous les bons dieux, de venir nous aider et nous soutenir. C’est possible. J’ai des lettres de mamans. Je n’ai pas pu toutes les faire lire. Une trentaine est publiée sur Instagram et d’autres vidéos de témoignage continueront d’être publiées parce qu’elles ramènent à la réalité de ce que vivent les mamans. Les ventriloques ne nous représentent pas. J’aimerais vraiment que vous laissiez la place à des mamans. Je sais qu’il y aura quelques auditions de mamans et j’en suis ravie, mais une quinzaine, ce n’est pas assez. Je vous en supplie, faites-leur la place pendant deux jours.

Mme la présidente Maud Petit. Nous sommes malheureusement contraints par le temps. Nous aurions voulu auditionner plus de personnes mais nous avons perdu le mois de mars avec les élections municipales et nous devrons présenter le rapport fin juin ou début juillet. Cela veut dire que les auditions doivent se terminer en mai.

Mme Sihem Ghars. Ne pourriez-vous pas, par exemple, accueillir les 225 familles ici en demandant aux députés de se réunir pour qu’elles viennent avec leur dossier et que vous puissiez jeter un coup d’œil dessus ? Ce ne serait pas forcément une audition. Vous êtes 500 députés et 30 à travailler sur cette commission d’enquête. Recevez-les en deux jours ou en une journée : 110 familles le matin, 110 familles l’après-midi. Recevez ces familles, elles ont besoin de vous. Je ne veux pas parler à leur place. Je veux qu’elles soient là, et qu’elles sentent que vous êtes là.

Mme la présidente Maud Petit. L’idée que vous suggérez est intéressante. Cela fait beaucoup de monde, mais il y a peut-être une solution. Nous allons y réfléchir pour voir ce qu’il est possible de faire.

Mme Sihem Ghars. Je suis sûre qu’elle nous soutiendra. Elle a été un soutien pour cette commission d’enquête.

Mme la présidente Maud Petit. Elle est très sensible au sujet et, plus largement, à la protection des enfants. Nous essaierons de faire en sorte que cela puisse se faire.

Mme Sihem Ghars. Si cela se fait, je n’ai plus rien à dire.

Mme la présidente Maud Petit. Avant de donner la parole à mes collègues, je voudrais revenir sur la présomption d’innocence et sur l’absence de condamnation. Les personnes qui sont accusées de ces actes abjects ne sont pas condamnées, puisqu’il y a des classements sans suite. Cela semble faire obstacle à des poursuites ultérieures et à la présentation d’un certificat d’honorabilité, par exemple. Quelle est votre réflexion à ce sujet ?

Mme Sihem Ghars. La présomption d’innocence est très importante. C’est un principe auquel je suis très attachée. Vous savez, les pères nous auraient déjà mises en prison, nous, les mères, avant même qu’on ait su ce qu’ils font, si la présomption d’innocence n’existait pas. Les pères tentent de faire condamner les mères pour d’autres raisons : ils déposent beaucoup de fausses plaintes pour maltraitances sur enfant ou pour déscolarisation. Ils trouvent des éléments pour porter plainte contre la mère. Heureusement que nous avons la présomption d’innocence pour nous !

J’ai quand même une question. Vous avez vu qu’ils ont décidé de suspendre les 72 animateurs suspects dans le périscolaire parisien. Est-ce qu’ils ont été condamnés ? Non. Ils ont été suspendus, pourtant. Et leur présomption d’innocence, alors ? Vous voyez qu’on peut agir. Et j’ai une autre question : est-ce que ces animateurs étaient papas ? Est-ce qu’ils ont des enfants ? Est-ce qu’ils ont le droit de voir leurs enfants ? S’ils ont été suspendus du périscolaire et qu’ils sont pères de famille, est-ce qu’ils ont encore leurs droits parentaux ? Je m’interroge sur ces hommes-là. Est-ce à dire qu’ils n’ont pas le droit de violer les enfants des autres, mais qu’ils peuvent violer les leurs ?

Pourquoi est-ce un problème et pourquoi cela fait-il si peur ? Avant 1970, l’autorité parentale s’appelait la puissance paternelle. La mère n’existait pas et n’avait aucun droit sur ses enfants. Jusqu’en 1970, ici, en France, au pays des droits de l’homme, l’homme possédait ses enfants et la mère n’avait aucun droit sur eux. Cela ne fait que cinquante-six ans que les mamans ont un droit sur leurs enfants. Vous imaginez comme c’est compliqué pour eux, de se dire qu’ils pourraient perdre ce droit ?

Mme la présidente Maud Petit. Je précise qu’il s’agit d’une suspension dans le cadre professionnel. C’est là qu’est la nuance. Tout en vous répondant, je cherche un parallèle avec le pénal, avec le foyer, avec la famille… Il y a bien l’exécution provisoire, mais il faut une condamnation…

Mme Sihem Ghars. Il n’y a pas de présomption d’innocence pour les enfants, ni pour la maman ; elle ne vaut que pour le père. Quand la mère porte plainte, elle est condamnée. On lui fait payer d’avoir rapporté la parole de son enfant. Elle a fait son devoir citoyen, car la non-dénonciation d’un crime est un délit puni par la loi, mais on la punit d’avoir appliqué la loi en signalant à la police que son enfant est violé. Elle est citoyenne, elle respecte le droit, elle signale mais, pour elle, il n’y a pas de présomption d’innocence. C’est une menteuse. Elle n’est pas présumée innocente, elle n’est pas présumée bonne citoyenne, elle est présumée menteuse. La présomption d’innocence vise à nous endormir ! Si la France ne peut rien faire, qui va faire quelque chose ? Si les politiques, la maison du peuple, les ministres, le Président de la République, M. Macron, qui a fait ces promesses, ne font rien, qui va faire quelque chose ?

M. Christian Baptiste, rapporteur. Merci pour toutes ces informations. Nous constatons que vous vivez, comme beaucoup de mères protectrices, l’inceste parental. Vous avez eu des mots assez durs vis-à-vis de la justice. Ce n’est pas un jugement : le constat est là. Les lois existent, il faut les appliquer.

Je note sur ce point une différence d’appréciation entre vous et les juges que nous avons auditionnés. Eux nous disent qu’il y a des angles morts dans la loi et ils lancent un appel au législateur pour que la loi soit plus impérative. Vous nous dites que toutes les lois sont là, qu’il suffit de les appliquer et que l’inceste est un problème civilisationnel. Vous avez dit clairement qu’il n’y avait pas de réseaux pédophiles mais une civilisation, avec des personnes qui ne sont pas des monstres, qui sont des personnes comme nous. J’ai toujours dit pour ma part que même ceux qui sont auteurs d’inceste méritent d’être accompagnés. On nous a parlé de l’exception culturelle dans certaines sociétés, où on a presque l’impression que l’inceste est tout à fait normal. Je suis originaire des territoires dits d’outre-mer ; je ne dis pas que c’est normal, mais il est vrai que l’inceste y est presque considéré comme faisant partie des mœurs.

Mme la présidente Maud Petit. Ce n’est pas normal pour les victimes, ce n’est pas normal pour les femmes.

M. Christian Baptiste, rapporteur. Non, ce n’est pas normal, en effet.

Mme la présidente Maud Petit. C’est ordinaire.

M. Christian Baptiste, rapporteur. Ce n’est pas normal, mais c’est dans la pratique : certains ont le sentiment qu’il faut que le père puisse déflorer sa fille, que lorsque la maman a un certain âge, il faut que l’une des filles prenne le relais… Ce sont des témoignages que j’ai entendus, y compris de la part des personnes que nous avons reçues à l’Assemblée nationale et partout en France. Cela m’amène à poser la question : comment répondre à ce problème civilisationnel qu’est l’inceste ?

Mme Sihem Ghars. C’est un sujet très grave. Toutefois, quand on fait un voyage dans le temps, on apprend que des civilisations avaient complètement normalisé le cannibalisme, le viol, l’inceste, le meurtre, les sacrifices humains. On le voit dans les civilisations aztèque, maya, en Grèce, chez les Spartiates, avec la normalisation du viol des enfants ; c’était même bien vu parce que c’était lui donner l’éducation, c’était lui apprendre. On a de l’inceste entre frères et sœurs chez les Égyptiens : Cléopâtre était avec son frère. Il y a toujours eu des civilisations où c’était normalisé – pas normal, mais normalisé.

Aujourd’hui, des travaux scientifiques nous expliquent que le cerveau d’un enfant qui a été violé, soumis à la violence et aux crimes sexuels, en subit les conséquences. On a compris, grâce à la neurobiologie, que c’était très grave : l’hippocampe, je crois, se réduit et le développement émotionnel de l’enfant devient compliqué. Les images médicales montrent que, peu importe la civilisation, l’inceste entraîne des séquelles physiques sur le cerveau des enfants devenus adultes.

Les civilisations ont évolué à travers le temps et il y a eu de nouvelles règles concernant le viol des enfants, le cannibalisme et le meurtre. Ils ont été interdits par la conscience humaine, notamment par les religions. Sans être nullement historienne, il me semble que le monothéisme, a posé, il y a un plus de deux mille ans, trois interdits fondamentaux : l’inceste, le cannibalisme et le meurtre. Notre civilisation porte cet héritage. Mais ces pratiques perdurent chez certains. Je ne propose pas la dépénalisation pour normaliser l’inceste, mais pour que la France fasse face à son incohérence et à son hypocrisie.

S’agissant de l’exception culturelle que vous évoquez, l’inceste est un sujet universel. J’ai entendu la députée Gabrielle Cathala demander si les femmes racisées étaient plus condamnées ou moins bien traitées par la justice dans ce genre de situation. Je ne pense pas. D’ailleurs, je n’aime pas le mot « racisé » : il faudrait dire « racialisé », parce que ce sont eux qui nous racialisent ; je ne suis pas racisée, vous me racialisez. Il n’y a pas d’exception culturelle. Dans mes dossiers, il y a des familles religieuses et non religieuses, blanches, noires ; il y a des mathématiciennes, des chirurgiennes, des femmes au chômage, des institutrices, des avocates, etc. Il y a tout un panel de familles riches, pauvres, aristocratiques, bourgeoises, d’immigrés arrivés récemment en France, etc. L’inceste concerne tout le monde.

La normalisation du viol d’enfant est bien ancrée dans notre culture. Des discours insidieux essaient de normaliser la sexualisation des enfants très tôt. Notre langage lui-même dit beaucoup. L’expression « Nique ta mère ! » parle d’inceste. J’ai imaginé faire un procès à NTM pour apologie de l’inceste. On ne dit pas « Nique ta mère » ! Imaginez dire ça à quelqu’un qui est violé par son père ou par sa mère ! Le dire, c’est normaliser sans le savoir la culture de l’inceste. On entend aussi beaucoup d’hommes qui mettent des coups de pied au cul des gosses en leur disant : « Trou du cul ! » Vous imaginez ce que ça veut dire pour un enfant violé ?

Il n’y a pas d’exception culturelle. La culture de l’inceste fait partie d’une civilisation qui continue d’exister et qui voudrait certainement qu’il soit normalisé, banalisé. Ces personnes sont certainement à l’œuvre. Ces gens existent, ils vivent avec nous, mais nous ne les voyons pas. C’est une civilisation invisible. À nous d’ouvrir les yeux et de comprendre qu’ils sont vraiment là. Pour ça, il faut commencer par croire ceux qui disent l’avoir vécu et mettre en sécurité ceux qui l’ont vécu. Tels des vampires, ils se contaminent les uns les autres. Ils violent, ils violent, ils violent ! Un homme peut violer jusqu’à cent enfants dans sa vie. Plus il va violer d’enfants, plus il va y avoir d’enfants violés et plus il a une chance de les convertir, en quelque sorte. Quand ils seront suffisamment nombreux, ils pourront nous dire : « Nous voulons être légitimés. » Ces gens-là vont travailler à la crèche : vous imaginez combien d’enfants ils vont contaminer ? Ils vont travailler dans les écoles : vous imaginez combien de bébés de trois ou quatre ans ils contaminent ? C’est un état de crise sanitaire pédophilique. C’est le terrorisme de la pédophilie. C’est terriblement grave.

Mme Béatrice Roullaud (RN). Merci pour vos propos si directs qui portent le désespoir des femmes. Je vois que vous, en revanche, portez l’espoir que nous nous devons d’avoir. Vous avez été écoutée et entendue. Il y a certaines choses auxquelles nous, députés, nous ne pensions pas, comme la possibilité d’écrire, au titre de l’article 40 du code de procédure pénale, aux procureurs qui n’auraient pas poursuivi des auteurs. Nous nous mettrons en relation avec vous pour enclencher ce moyen d’action rapide.

Je vous ai aussi entendu dire que nous n’avons pas besoin de lois nouvelles. Effectivement, un procureur, un juge des enfants ou un JAF qui entend protéger des enfants a les moyens juridiques de le faire. Le problème est le même que pour les maltraitances, auxquelles j’ai été sensibilisée avant l’inceste – un enfant meurt tous les cinq jours des suites de maltraitances et, selon certaines études, c’est un enfant par jour. Malgré le nombre de signalements et d’informations préoccupantes, beaucoup de dossiers sont classés sans suite. Au contraire de vous, je pense que le législateur peut obliger les magistrats à utiliser les outils qui existent.

Vous avez, à juste raison, évoqué votre effroi quand vous apprenez que des gens condamnés pour viol ou agression sexuelle écopent de peines avec sursis. Que penseriez-vous de supprimer la possibilité du sursis en cas de viol ?

S’agissant de l’ordonnance de protection, vous semblerait-il pertinent que des personnes de confiance dans la famille, des médecins, des personnels scolaires puissent saisir un juge, qui se prononcerait dans les six jours, comme dans le cas des femmes victimes de violences conjugales ? Cela ferait certes une loi de plus, mais elle permettrait à d’autres personnes que le procureur d’agir.

La loi du 18 mars 2024, dite loi Santiago, suspend le droit de visite des parents uniquement quand une procédure pénale est en cours. Pensez-vous qu’il faudrait suspendre ce droit de visite dès qu’un enfant déclare des faits – sous certaines conditions, bien sûr –, soit dès la suspicion du viol ?

Enfin, pourrait-il y avoir une obligation d’enquêter à partir du moment où certaines conditions sont réunies – un enfant de moins de 3 ans qui dit qu’il a été violé, par exemple ?

Mme Sihem Ghars. Je crois qu’une loi sur l’ordonnance de sûreté est en préparation.

Mme la présidente Maud Petit. Le texte a été adopté en première lecture à l’Assemblée nationale.

Mme Sihem Ghars. Le juge Durand a déclaré, à raison, lors de son audition, que la décision devait revenir au JAF, et non au juge des enfants. Il y a trois ou quatre ans, afin de résoudre un problème de chevauchement de compétences, M. Dupond-Moretti avait fait retirer au juge des enfants la possibilité de statuer sur le droit de garde et d’hébergement, pour la confier uniquement au JAF. Le piège dans lequel on nous fait tomber – je vous l’ai dit, c’est réglé comme du papier à musique –, c’est que le procureur saisit systématiquement le JE, mais que le juge des enfants n’a aucun pouvoir pour mettre l’enfant à l’abri ! Il n’en a qu’un : le placement en foyer. À chaque fois, c’est le même piège. Le JE va placer ton enfant dans les foyers de l’ASE, où tu n’as quasiment aucune chance de le retrouver.

Je connais la situation d’une maman dont les enfants ont été placés à l’ASE. Ils avaient deux ans ; ils sont venus les chercher dans le berceau. Elle s’est battue. Cette fille et ce garçon ont été violés en foyer. Les enfants ont continué à parler ; ils ont essayé de bâillonner la maman. Elles enregistraient évidemment leurs propos. Elle n’a pas cédé, elle est très courageuse. Cet enfant a fini par dire qu’il était violé dans son foyer. La mère a porté plainte contre le foyer pour viol. Ils ont dit qu’elle était folle. Ils ont fini par attraper le jeune qui violait les enfants ; il a avoué, à la BPM. Ils ont donc rendu les enfants à leur mère. Ils avaient vécu plus longtemps en foyer que chez elle, de leurs 2 ans jusqu’à leurs 5 ou 6 ans. Les enfants n’étaient pas bien. Le père a été mis en examen dans le cadre d’une constitution de partie civile et, malgré la loi Santiago, il continue à avoir un droit de visite et d’hébergement en garde alternée. La mère est obligée d’accepter de remettre son enfant chez l’agresseur, malgré une mise en examen, la loi Santiago et le fait qu’ils aient été violés dans le foyer. C’est grave !

On en a peur, du JE ! On ne veut pas de JE dans nos dossiers, parce qu’ils vont placer nos gosses. Ils disent intervenir en « assistance éducative ». Alors que des associations bidons bénéficient de millions d’euros de budget, savez-vous ce qu’elles font ? Elles vous voient deux ou trois fois, ne vous donnent aucune assistance éducative, aucun conseil, rien. La seule chose qu’elles font, c’est venir chez vous pour regarder si vous avez de la Javel par terre ou si vous avez des croquettes qui traînent. Ensuite, ils vous prétendent « trop anxieuse », et recommandent un placement au juge. Vous savez ce que j’ai été obligée de faire ? J’ai été obligée de placer mon enfant moi-même, pour le cacher. L’éducatrice était d’un niveau déplorable. Je me suis endettée pour payer un internat privé, qui a accepté de prendre mon enfant, sans l’autorisation ni la signature du père, en assumant les conséquences juridiques – il fallait le trouver. Donc les JE, non ! Les JE, c’est un danger pour les mamans protectrices. On veut que la personne qui mette à l’abri l’enfant soit le juge aux affaires familiales, parce que c’est lui qui décide des droits de visite et d’hébergement et vous lâche la grappe ensuite.

À ce propos, je recommande JAF, et pas seulement pour les cas d’inceste, d’établir des protocoles très précis pour décrire les conditions de la garde. Des mères sont condamnées pour non-représentation d’enfant. Mais, dans beaucoup de cas, les pères ne se présentent pas. C’est samedi, il est dix heures, le petit est prêt avec son cartable et ses affaires pour le week-end. On attend. Les heures passent, on attend. J’ai prévu un week-end, des vacances, du travail. J’appelle une nounou pour garder l’enfant. Il est dix-huit heures, et le père n’est toujours pas là. Il finit par se pointer le lendemain à quinze heures. Vous arguez qu’il est trop tard pour lui donner l’enfant. Il répond : « Police ! J’ai mon droit d’hébergement ! » Il appelle la police, qui vous condamne pour non-représentation d’enfant, parce que vous n’avez pas donné l’enfant à quinze heures le dimanche. Les juges aux affaires familiales doivent être particulièrement précis s’agissant des modalités des droits qu’ils donnent. Ils doivent inscrire que l’enfant doit être remis entre dix heures et dix heures trente – si le père ne s’est pas présenté, tant pis ! Mais ils ne le font pas. Ils ne le font que s’ils sont saisis une nouvelle fois. Or ces décisions protègent, car le père violeur utilisera tout ce qu’il y a dans son dossier.

Imaginons que le père ne vienne pas. Je vais au commissariat en expliquant que mon enfant avait rendez-vous à dix heures, que son père n’est pas venu le chercher et que je voudrais déposer une plainte. On me renverra chez moi, en m’expliquant qu’il s’agit d’un droit, non d’un devoir. Le système est fou. En Allemagne, un père qui ne se présente pas aux heures précisées par le jugement est condamné à payer une amende : il paiera 500 euros parce qu’il n’est pas venu du week-end. Avant d’aller voter des lois sur une garde alternée automatique, commencez par voter des lois pour dire que ce n’est pas un droit, mais un devoir. Un week-end sur deux et la moitié des vacances, c’est un devoir, qui s’impose de telle heure à telle heure. Tu as droit à tant de retard, et avec un délai de prévenance. Le père ne prévient pas – c’est un jeu : on vit en insécurité, on ne peut rien prévoir un week-end sur deux. On vit à la merci de ces hommes, qui nous prennent en otage par tous les moyens. Ils tirent toutes les ficelles qu’ils peuvent tirer. Il faut que les JAF mettent fin à ces pratiques, afin de protéger les familles et les enfants.

Je ne peux qu’être favorable à la suspension du sursis dans les cas d’inceste, dont j’aggraverais les peines. Je n’oserai pas dire la peine qu’il faudrait, parce que je ne serais pas entendable. Mme Guigou n’avait pas tellement tort quand elle a dit qu’il fallait les envoyer sur Mars : il faut les mettre loin des enfants, pour ne pas qu’ils les touchent, qu’ils les contaminent, qu’ils les détruisent. Il n’y a pas assez de places en prison. Il faudrait peut-être leur réserver l’île d’Epstein ? J’essaie de faire un peu d’humour dans ce chaos… C’est presque la seule solution. Il faudrait les isoler sur une île. Aux États-Unis, il existe le « village des miracles » – on croit aux miracles –, qui s’est créé par lui-même. Les délinquants sexuels y étant fichés et reconnaissables, ils se retrouvent socialement isolés. Qui voudrait en effet les inviter à un barbecue ? Personne. Ils ont donc décidé de vivre ensemble dans un village. On n’a même pas eu besoin de construire l’île : ils se sont isolés d’eux-mêmes. C’est une solution. Ce n’est pas en France que ce sera possible, avec le droit à l’oubli, etc. Avant même de trouver des peines plus sévères, il faudrait déjà que celles qui existent soient appliquées. Je ne comprends pas qu’on puisse prévoir des peines avec sursis.

S’agissant de la loi Santiago, ce serait formidable que les droits soient suspendus dès le dépôt de plainte. Mais, encore une fois, vous n’avez pas réussi à voter une loi qui rende automatique la suspension des droits parentaux quand le père a tué la mère. Quand un homme a tué sa femme, la mère des enfants, la loi prévoit depuis seulement un an ou deux une suspension provisoire de six mois de ses droits parentaux. Il n’y a même pas de retrait définitif automatique. On laisse encore la chance à un homme qui a tué la mère de décider de l’avenir de ses enfants ! Nous sommes chez les fous ! Je n’arrive même pas à comprendre que le retrait automatique ne soit pas voté, en France, en 2026. C’est extrêmement choquant. On nous dit qu’on va suspendre les droits de visite pour une suspicion de violences sexuelles. Il a tué la mère et a conservé l’autorité parentale ! Il est impensable de toucher à l’autorité parentale parce qu’il y a une plainte ! J’aimerais, mais je n’y crois pas.

Quant à l’obligation d’enquête, il faut une liste précisé d’actes d’investigation obligatoirement accomplis avant un classement. Évidemment, il faut aussi donner les moyens qui vont avec.

Puisqu’on parle des lois, une loi est en cours d’adoption. Élisabeth Guigou a quitté la Ciivise, elle a démissionné de cette commission sur l’inceste, et à peu près six mois plus tard – c’est comique –, M. Dupond-Moretti lui a créé une commission sur la présomption d’innocence ! Ils ont dû estimé que, n’ayant pas pu la placer à la tête de la Ciivise pour y défendre la présomption d’innocence, il était plus simple d’en créer une ayant directement cet objet. Ils ont créé cette commission, qui a rendu un rapport. Dans son rapport, Mme Guigou dit, en substance : « Sur les réseaux sociaux, on ne respecte pas la présomption d’innocence ! Il faut donc faire cesser l’anonymisation des comptes sur les réseaux sociaux. » Je n’aurais jamais pu faire ce travail sans anonymat ! J’aurais tout perdu !

Donc, aujourd’hui, je vois que la loi est en train de passer pour protéger – soi-disant – nos enfants de moins de 15 ans des réseaux sociaux : c’est juste un moyen, pervers et intelligent, de dire qu’on va surveiller les plus de 15 ans ! Donnez-nous votre identité, vous ne serez plus anonymes sur les réseaux sociaux, on va contrôler qui y travaille, qui bafoue notre présomption d’innocence et, surtout, notre impunité. Voilà ce qui se passe. Cela m’étonnerait que le gouvernement de M. Macron s’intéresse vraiment à la sécurité des enfants. Qu’il fasse passer cette loi-là aujourd’hui, ça m’étonnerait beaucoup moins.

Mme Laure Miller (EPR). C’est moi qui suis à l’origine de cette proposition de loi, pas Emmanuel Macron, et je suis sincèrement engagée pour la protection des enfants.

Mme Sihem Ghars.  Pardon. Peut-être est-ce une bonne idée de dire que les enfants doivent être protégés des réseaux sociaux. Néanmoins, vous avez accès à des robots qui permettent d’analyser toutes les images. Quand on voit le nombre d’images pédopornographiques accessibles et le temps que l’on a mis à interdire l’accès aux moins de 18 ans aux sites concernés, comme on l’avait fait pour La Française des jeux (FDJ) – pour La Française des jeux, ça fait longtemps qu’il fallait prouver avoir 18 ans pour s’inscrire… Mais pour les sites pornographiques, ça a été compliqué. Et puis ça a été détourné : on a réussi à faire passer cette loi, ce dont j’étais ravie, mais savez-vous ce qu’a fait M. Niel ? Il a offert gratuitement un VPN (réseau privé virtuel) à tous ceux qui avaient une Freebox. On a accès à tout maintenant : avec un VPN intégré dans ta Freebox, tu n’as plus besoin de dire que tu as 18 ans ! Tu dis que tu habites ailleurs et tu as accès à tout. Au final, cette loi qui empêchait les enfants d’accéder à la pornographie sur les réseaux a été détournée.

Aujourd’hui, une loi qui oblige à donner son identité réelle sur les réseaux sociaux, c’est un danger pour tous les militants parce que, sans les réseaux sociaux, nous n’aurions jamais pu obtenir cette commission d’enquête. Je peux vous le garantir. La preuve : il n’y a aucun média qui relaie les informations, qui relaie ce qu’on fait. J’ai pourtant fait venir à l’Assemblée nationale trente artistes, connus, médiatisés, dont Carla Bruni, que je remercie du fond du cœur parce qu’elle m’a vraiment soutenue sur cette commission d’enquête. On a eu Nagui, Judith Chemla, Zita Hanrot, Coline Berry… Beaucoup de gens sont venus nous aider. Et aucun journaliste n’est venu !

Je m’emballe, mais l’anonymat sur les réseaux sociaux reste une sécurité pour les militants ; sans cela, difficile de faire émerger ce genre de sujets. Même si ça partait d’une bonne intention : j’ai un enfant, je sais ce que c’est que l’addiction et je fais très attention ; et je connais aussi des parents qui n’arrivent pas à s’en sortir avec ça.

M. Arnaud Bonnet (EcoS). Merci pour cette audition, qui forcément bouscule nos certitudes et soulève la question des biais que nous avons tous. Comme vous, j’espère que nous pourrons aider les enfants – aujourd’hui, pas demain.

Devant la salle d’à côté, où se déroule la commission d’enquête sur l’audiovisuel, il y avait une trentaine de journalistes, mais aucun devant la nôtre, pour s’intéresser à la commission sur l’inceste. C’est désolant.

Merci pour votre investissement, et pour les pistes que vous avez évoquées. Le recours à l’article 40, c’est une évidence, est toujours possible ; néanmoins, on ignore souvent où vont les signalements. C’est vrai pour tout le monde : les enseignants et les infirmiers ne savent pas ce qu’il advient de leur signalement ; les pédopsychiatres ne savent pas si l’Ordre des médecins ne va pas le leur reprocher.

Nous allons devoir poursuivre les discussions pour savoir ce que nous pouvons faire, outre les recommandations, pour avancer plus rapidement.

Mme Ségolène Amiot (LFI-NFP). On vous présente comme une mère hystérique, vengeresse, folle, émotive, sorcière, anxieuse, mais vous avez su nous décrire les mécanismes qui poussent vers le désespoir les parents empêchés de protéger, comme vous les appelez. Cela explique l’émotion légitime que vous exprimez, comme tous les parents dits protecteurs, face à la justice, ou plutôt à l’injustice qui règne en France.

Vous avez su aussi décrire la domination qu’est le viol d’un enfant, celle qui continue de s’exercer sur lui après qu’il a pris la parole, lorsque la justice est saisie, comme elle s’exerce sur le parent qui essaie de protéger, et sur tous les professionnels – les professionnels de santé, parfois les avocats, tout au long de la procédure, qui peut être excessivement longue.

Je partage votre constat : s’il y a 160 000 enfants violés par an, il y a au minimum 160 000 agresseurs par an ; le nombre de places de prison n’y suffirait pas. Or il n’existe pas tellement d’autres réponses pénales. Alors, peut-être aussi parce qu’il n’y a pas de places en prison, on ne va pas aller poursuivre des gens dont on ne saurait pas quoi faire.

Quelles autres réponses pourrions-nous apporter ? Vous proposez un isolement sociétal, par exemple en publiant la liste des délinquants sexuels. Vous l’avez très bien dit :  comment savoir avec qui on se marie, avec qui on fait des enfants, à qui on confie ses enfants ? C’est une vraie question. La commission d’enquête doit aussi faire des propositions pour développer la prévention. Or la prévention peut peut-être s’exercer par ce moyen.

Enfin, vous avez su mettre le doigt sur un point essentiel : aux yeux de la justice, les liens paternels sont manifestement bien plus précieux que les liens maternels. Pire encore, ils le sont davantage que la vie et l’intégrité d’un enfant. On préfère protéger les droits paternels plutôt que de protéger l’enfant du viol. Merci de l’avoir souligné. Désormais, nous en avons tous conscience, mais il est utile de pouvoir l’exprimer. En effet, comme vous, je regrette que les travaux de cette commission d’enquête ne soient pas mieux connus. J’aimerais faire entendre à toutes celles et ceux qui pensent qu’ils sont engagés pour la protection de l’enfance, qu’il va falloir agir avec nous.

Mme Sihem Ghars. Merci, Arnaud Bonnet, pour votre contribution, votre présence lors des réunions et des petits-déjeuners avec les parents. C’était important que vous les entendiez et que vous les receviez. Vous l’avez fait avec M. Christian Baptiste et je vous en remercie : ces moments ont été importants pour les parents concernés. Ça a beaucoup aidé, même des enfants devenus grands.

On n’en parle pas dans cette commission d’enquête, mais le traitement de l’inceste parental ne concerne pas que les enfants petits. J’aurais souhaité qu’on fasse la distinction dans les chiffres, que ce soit à la brigade des mineurs, au ministère de la justice, etc. Combien d’enfants dénoncent quand ils sont encore enfants, et combien quand ils sont adultes ? Ce n’est pas la même chose. Ce n’est pas du tout la même histoire, cela n’implique pas les mêmes personnes. Il est important de faire cette différence, ce que malheureusement la catégorisation de la police ne permet pas. Que vous ayez 4 ans ou 50 ans au moment du dépôt de plainte, c’est la même case : viol sur mineur de moins de 15 ans. C’est BPM qui traitera l’affaire. Ce serait important de faire la différence.

J’aimerais également que les statistiques permettent de quantifier les mis en cause : père ou tiers. La qualification de viol sur mineur de moins de 15 ans ne précise pas si c’est le père qui est mis en cause. Pourtant, si c’est l’animateur, c’est différent. Pourquoi est-il si important de préciser que c’est un inceste parental ? Parce que, dans ce cas, l’agresseur a des droits sur sa victime – il a tous les droits.

Je connais des formateurs qui sensibilisent à la question des crimes sexuels. L’un d’entre eux m’a dit : « Mes familles d’accueil ne sont pas au courant, quand elles accueillent des enfants placés, qu’il y a eu des viols dénoncés dans leur vie. » Elles accueillent donc des enfants violés, susceptibles d’être assez détraqués – des enfants qui ont subi des viols depuis leur naissance ne sont pas des enfants normaux. Ils ont besoin de soins et de soutien. Il y en a beaucoup qui s’en sortent, heureusement, mais il y en a beaucoup qui ne s’en sortent pas : ils vont se faire du mal à eux-mêmes, ils vont faire du mal à un autre, ils vont se suicider, ils vont avoir des conduites à risque – tout ce que vous savez déjà. Donc catégoriser, c’est important pour la suite.

C’est également le cas devant le juge aux affaires familiales. Le formulaire par lequel on le saisit comporte plusieurs cases à cocher, comme « droit de visite ». Il n’y a pas de case « inceste parental » ! Que dire ? « Conflit parental » ? Mais alors on nous met déjà dans cette case ! La case « inceste parental » n’existe pas. J’aimerais qu’on puisse indiquer ce qu’il en est. Cela permettrait de recenser ces gens-là beaucoup plus facilement.

S’agissant des signalements, la commission d’enquête ne pourrait-elle pas demander où sont passés tous les signalements des parents ? Qu’est-ce qu’on en a fait ? Nous n’avons même pas accès à cela dans nos dossiers. Moi, aujourd’hui, si je veux rassembler tous mes dossiers, cela m’est impossible. La plupart des parents n’y arrivent pas. J’ai créé une lettre téléchargeable que les mamans peuvent remplir et envoyer directement au tribunal, parce que la plupart des avocats ne font même pas la demande ; il y en a qui la font, il y en a qui ne la font pas. Il y a des avocats qui ne font pas bien leur travail. Il y a des charognards.

Je n’ai pas encore parlé de la notion de vulnérabilité chez la mère. Les femmes qui tombent dans cet engrenage sont détruites. Si elles ont été choisies par un pédophile qui leur fait des enfants dans la perspective de les violer, c’est qu’elles n’étaient déjà pas très solides. Alors, quand on lui révèle que son enfant a été violé, l’image qui me vient à l’esprit est celle d’une maman éventrée. Elle accuse le choc. Ce sont des femmes qui, pour certaines, ne savaient même pas que ça existait. Dans la tête de certaines mères, moi la première, ça n’existe pas. Dans mon imaginaire, un père qui viole ses enfants, ça n’existait pas. Le viol, c’était Dutroux, c’était un fou qui enterrait des cadavres. Dans la culture, dans l’inconscient, cela n’existait pas. D’autant qu’on pense en général que le viol, c’est une fois, alors que ça peut être mille fois, pendant des années.

On n’imagine pas non plus qu’un papa hétérosexuel puisse violer un garçon. Dans la tête des gens, ce sont les petites filles qui sont en danger, parce que les agresseurs sont des hommes à 96 %. C’est faux : les hommes agresseurs violent les petites filles comme les petits garçons. Sauf que, pour les petits garçons, c’est beaucoup plus dur à dire. Je remercie vraiment Arnaud Gallais d’avoir été l’un des premiers à dire publiquement qu’il avait vécu des incestes et qu’il avait été victime de son oncle et de ses cousins. Si un homme prenait la parole pour dire ça, sa virilité était remise en cause. C’était compliqué pour un homme adulte de dire : « J’ai vécu ça dans mon enfance. » Une femme violée, c’est normal ; tout le monde sait que les femmes sont violées. Qu’une petite fille soit violée, l’inconscient peut se le figurer. Qu’un petit garçon soit violé, c’est difficile à croire encore aujourd’hui. Les statistiques disent que les petites filles sont plus souvent violées que les petits garçons mais, dans mes dossiers, filles comme garçons sont en nombre identique. Dans une fratrie où il y a des filles et des garçons, il n’y a pas de sélection : le père violera aussi bien les filles que les garçons. Les petites filles ne sont pas les seules à être en danger.

J’en viens aux charognards. La mère est particulièrement vulnérable quand elle apprend le viol de son enfant ; elle est sous le choc. Elle doit ensuite aller porter plainte et découvrir qu’elle ne sera pas aidée. Elle va alors chercher un recours. Les avocats ne promettent peut-être rien, mais une mère dont l’enfant est violé est prête à vendre un rein pour payer ses avocats. Il y a une avocate, maître Goby, dans le neuvième arrondissement, qui fait des conférences avec Mme Rossignol sur les violences faites aux femmes. Cette avocate a facturé 170 000 euros à une maman sur un an. Oui, 170 000 euros ! J’ai le dossier. Quand la maman a payé 140 000 euros, elle l’a attaquée pour récupérer les 30 000 euros restants. Elle a fait hypothéquer l’appartement. Elle a dépouillé cette femme. C’est quand même grave !

Mme Béatrice Roullaud (RN). Il faut écrire au Conseil de l’Ordre.

Mme Sihem Ghars. Mais elle a porté plainte ! Elle a perdu ; ils ont donné raison à l’avocate. Ils se protègent entre eux, alors certains avocats ont des pratiques monstrueuses. J’ai des avocats qui prennent 5 000 à 6 000 euros par an et qui plantent les gens le jour de l’audience. Il faut par ailleurs leur donner cet argent avant de commencer le travail. Ils vous disent : « Je suis comme une voiture, il faut me mettre de l’essence. » On a des procédures facturées des mille et des cents avec des avocats qui dépouillent littéralement les mamans. C’est grave ! Il y a aussi quelques avocats qui sont chers mais consciencieux.

Les mamans deviennent monétisables. Avec les psys, par exemple. Un psy star, qui passe à la télé, a fait venir une maman à Paris depuis la Bretagne en train, le samedi après-midi, avec son enfant de 4 ans pour une séance de trente minutes. Quel psy normal ferait ça à une cliente ? Elle paie un billet de train aller-retour pour une séance à 150 ou 200 euros. Ces femmes-là sont désespérées. Elles se disent : « Il est passé à la télé, il va m’aider. » ; « Cette avocate est passée à la télé, elle va me défendre » ; « C’est une professionnelle. » Et elles font couler toute la famille autour, parce que la grand-mère qui aide, le grand-père, la sœur, etc. contribuent aussi. Il y a aussi des pères formidables qui essaient de protéger leurs enfants, il y a des grands-pères qui essaient de les protéger. Homme ou femme, ce n’est pas la question – j’ai le cas d’une grand-mère qui viole les enfants.

Le constat est identique s’agissant des associations. Elles prétendre vouloir travailler ensemble, mais elles se battent entre elles. Et elles dépendent des subventions des politiques. C’est pour cette raison que j’ai refusé de constituer une association. Comment travailler contre des institutions qui vous financent ? On critique les institutions, quand on veut défendre les enfants, puisque ça déconne. Il y a donc une concurrence entre les associations. Toutes les mamans m’ont dit la même chose : elles appellent les associations, et qu’est-ce qu’il se passe ? « Oui, on écoute votre histoire. Non, je ne peux rien faire. » Elles ne peuvent rien faire. Finalement, les associations sont devenues un lieu de rabattage vers les avocats : « cet avocat travaille dans l’association, il peut fournir une consultation gratuite. » Mais ne vous inquiétez pas : la suite est payante, elle !

Les associations sont devenues pour les avocats des sources de revenu, des publicités déguisées. Ce ne sont pas des associations qui sont là pour aider à faire en sorte que ça change. Ce ne sont pas associations qui se disent : « On va faire faire travailler nos cerveaux de justiciers pour trouver des solutions et être force de proposition » ; « On va sortir vos enfants de cet enfer maintenant – pas dans cinq ans, pas pour aller à la télévision faire des discours soporifiques en disant qu’on ne peut rien faire. » Elles ne travaillent pas en commun, elles ne proposent pas de loi. Ce sont des commerçants du droit, des vendeurs de services. Moi, je n’ai rien à vendre. Les associations se font concurrence à tel point qu’elles ne partagent même pas leurs contacts presse. Si tous ces gens travaillaient ensemble, la presse serait présente aujourd’hui. Personne ne souhaite sortir tes enfants de la merde. Ils sont là pour faire leur carrière, pour faire leur mandat, pour se faire leur subvention ou leur salaire.

Il faut se reconnecter à la réalité. Il faut se reconnecter à son cœur. Il y a mille enfants dont j’ai les dossiers : il faut les sortir de l’enfer. Si on réussit ça, ce sera déjà pas mal.

Mme la présidente Maud Petit. Je crois que nous avons fait le tour de la question après ces échanges émouvants. Cela fait trois heures et demie que vous êtes face à nous : c’est presque un marathon, mais il était nécessaire de vous entendre. Vous nous avez expliqué très clairement les choses avec des exemples poignants. Je vous remercie infiniment de votre disponibilité et du temps que vous avez pris pour venir à cette audition.

*

*     *

  1.   Audition conjointe, ouverte à la presse, réunissant : Me Arnaud de Saint-Remy, président du groupe de travail « Droit de l’enfant » au sein du Conseil national des barreaux (CNB) ; Me Agnès Ravat-Sandre, vice-présidente de la Conférence des bâtonniers et présidente de la commission « Accès aux droits » ; et Me Anne-Sophie Laguens, membre du Conseil de l’Ordre du barreau de Paris (8 avril 2026)

Mme la présidente Maud Petit. Notre commission d’enquête a pour objet d’évaluer le traitement judiciaire des viols et agressions sexuelles incestueuses parentales sur mineur, avec une attention particulière portée à la prise en compte de la parole de l’enfant et à sa protection effective pendant la procédure.

Nous recevons donc aujourd’hui les représentants des avocats et de leurs ordres : M. Arnaud de Saint-Rémy, responsable du groupe de travail « Droits de l’enfant » au sein du Conseil national des barreaux ; Mme Agnès Ravat-Sandre, vice-présidente de la Conférence des bâtonniers et présidente de la commission « Accès au droit » ; Mme Anne-Sophie Laguens, membre du Conseil de l’Ordre du barreau de Paris.

Au-delà des questions tenant à la procédure, tant pénale que civile, celle de la déontologie de la profession devra être abordée au regard des éléments dont nous avons pu avoir connaissance en matière de manquements à la délicatesse et de la nécessité de limiter autant que possible la victimisation secondaire. Le recours à la théorie de l’aliénation parentale, dont certains avocats n’hésitent pas à faire la publicité sur leur site internet, nous interroge également.

Je vous rappelle que cette audition est ouverte à la presse et qu’elle est retransmise en direct sur le site de l’Assemblée nationale. Avant de vous laisser la parole, je vous rappelle que l’article 6 de l’ordonnance du 17 novembre 1958 relative au fonctionnement des assemblées parlementaires impose aux personnes entendues par une commission d’enquête de prêter serment de dire la vérité, toute la vérité, rien que la vérité.

(M. Arnaud de Saint-Rémy, Mme Agnès Ravat-Sandre et Mme Anne-Sophie Laguens prêtent serment.)

M. Arnaud de Saint-Rémy, responsable du groupe de travail « Droit de l’enfant » au sein du Conseil national des barreaux. Madame la présidente, monsieur le rapporteur, mesdames les députées, je prends la parole avec la gravité et la conviction que commandent les questions qui nous occupent. Je m’exprime au nom de celles et ceux pour qui la loi doit être à la fois le refuge et l’expression de la raison dépouillée de passion, comme le disait Aristote. Je parle au nom d’une profession qui intervient quotidiennement aux côtés des enfants, au pénal, au civil, devant le juge administratif lorsqu’il s’agit de mineurs non accompagnés, ou devant le juge des enfants pour la protection des enfants en danger. Je parle aussi au nom du droit, de ses exigences de cohérence et des garanties que le législateur qui vote les lois et les juges qui les appliquent doivent à ces enfants, y compris et peut-être surtout lorsqu’il s’agit des blessures les plus profondes. On ne cessera de répéter que les enfants ne sont pas des objets de droit, mais des sujets de droit.

Nul ne peut contester ni l’horreur ni la souffrance des victimes, que je ne connais que trop bien dans ma pratique professionnelle quotidienne. Comme de très nombreux confrères, j’accompagne et continuerai d’accompagner un nombre inexorable et sans cesse croissant d’enfants victimes de maltraitances physiques, psychologiques ou sexuelles commises par ceux qu’il convient de qualifier de pédocriminels. Je préfère ce terme à celui de « pédophile », qui ne reflète pas une réalité pénale et qui, par son sens étymologique d’« amour des enfants », tend à banaliser de façon odieuse l’horreur vécue. Un enfant qui subit une atteinte sexuelle ne vit pas un acte d’amour, mais un crime ou un délit d’une gravité indicible. Comme le dit très justement Caroline De Haas, il est des mots qui banalisent.

Mon propos liminaire s’articulera autour de deux points : d’une part, le rôle et les positions du Conseil national des barreaux (CNB) ; d’autre part, quelques considérations inspirées des constats et recommandations que nous partageons.

Le CNB, au sein duquel j’ai l’honneur de présider le groupe de travail sur le droit de l’enfant depuis 2021, représente les 72 000 avocats de l’Hexagone et des DROM auprès de nos institutions publiques, et donc auprès du législateur, dont je connais la tâche complexe de « coconstruire une loi juste et nécessaire », pour reprendre Montesquieu. Le CNB représente les avocats dans toutes leurs spécificités locales et la diversité de leurs missions, tantôt aux côtés des victimes ou de leurs proches, tantôt aux côtés des auteurs ou de leurs enfants. Il joue un rôle central par ses contributions à la construction de la loi, ce que d’aucuns appellent la concertation. Or, cette concertation fait parfois défaut lorsque des textes sont présentés en procédure accélérée, ce qui bride le débat parlementaire et, disons-le, démocratique. Je n’aimerais pas que nous assistions à des dérives de type décret présidentiel, comme cela existe dans d’autres pays.

L’audition à laquelle vous nous conviez a pour ambition de vous apporter un éclairage professionnel sur les dysfonctionnements et les difficultés que rencontrent les avocats dans ces dossiers complexes et humainement délicats. Le CNB souligne l’importance d’une justice protectrice des victimes et respectueuse des garanties et des droits fondamentaux. L’exercice est périlleux, et vous devez assurer cet équilibre pour que notre pays demeure un État de droit.

Le CNB milite pour la présence systématique d’un avocat aux côtés du mineur en toutes circonstances et en toute matière, tout spécialement au moment du dépôt de plainte, afin d’éviter certains dérapages. Cette présence doit être garantie à l’enfant, quels que soient son origine, son sexe, son âge, son discernement ou sa maturité, afin d’assurer une défense effective et adaptée. À ce titre, je ne peux que saluer avec enthousiasme le vote unanime, le 11 décembre dernier, de la proposition de loi de Mme Ayda Hadizadeh, qui va dans le sens que nous souhaitons et souhaite que vos collègues sénateurs adoptent très prochainement ce texte nécessaire.

Le CNB milite également en faveur d’une formation croisée entre avocats, magistrats et enquêteurs sur les spécificités des violences sexuelles sur mineurs. Je tiens à saluer les nombreuses initiatives qui existent au sein des onze écoles d’avocats et des 164 barreaux de notre territoire.

Enfin, le CNB attire l’attention du législateur sur les dysfonctionnements dans le traitement judiciaire des crimes et délits incestueux : le recueil et la prise en compte de la parole de l’enfant, la réalisation des enquêtes et des instructions, le respect d’un délai raisonnable, le respect des droits des personnes concernées, et les difficultés spécifiques rencontrées par les parents protecteurs, en particulier les mères : victimes indirectes des violences, elles sont aussi mises en cause pour non-représentation d’enfant, accusées de manipulation ou de vouloir empêcher le cours normal des choses. Le CNB recommande la création d’un statut officiel pour ces parents, avec un accompagnement juridique, social et psychologique renforcé. Nous tiendrons à votre disposition nos multiples contributions sur ces sujets.

Mon deuxième point porte sur les convergences que j’ai pu percevoir en écoutant, en différé, vos premières auditions. À titre liminaire, le profil des victimes et des agresseurs interroge sur les causes sociétales d’un phénomène incestueux que notre pays ne parvient pas à enrayer. Nous constatons que 83 % des victimes sont des femmes et 87 % des agresseurs des hommes, majoritairement issus de la famille proche (père, oncle, frère). Nous sommes donc favorables à l’extension de la qualification d’inceste aux cousins et aux autres membres de la famille. Le constat est alarmant quant à la faible réaction judiciaire : dans 40 % des cas, aucune réaction n’est observée ; seules 18 % des victimes sont crues, et le taux de condamnation reste faible, à 13 %. Lorsqu’il y a une réponse pénale, le taux de condamnation avoisine 95 %, mais cela ne concerne que les affaires qui vont au bout de la chaîne pénale.

Concernant les évolutions législatives, nous serons tous d’accord pour dire que la législation doit être plus claire et plus protectrice, mais elle doit surtout être appliquée. Il existe un véritable cimetière de lois votées, mais privées de décrets d’application. La loi du 18 mars 2024 a marqué une avancée importante en étendant la suspension automatique de l’autorité parentale aux parents poursuivis pour violences sexuelles incestueuses, mais son application reste insuffisante. La CIIVISE a formulé des recommandations intéressantes, comme la création d’ordonnances de protection spécifiques pour les enfants. Je préfère toutefois la proposition de votre collègue Perrine Goulet, adoptée à l’unanimité à l’Assemblée nationale, car nous pensons que le juge des enfants est le juge naturel de la protection de l’enfant. Enfin, nous sommes d’accord pour interdire l’usage du concept controversé de syndrome d’aliénation parentale dans les procédures judiciaires.

Deuxièmement, sur la prise en compte de la parole des victimes, le constat est unanime : elle est souvent mal prise en compte, disqualifiée en raison d’auditions mal conduites, d’un manque de formation des professionnels et d’un « adultisme » judiciaire qui infantilise la victime. Les unités d’accueil pédiatrique enfants en danger (Uaped) et les salles d’audition adaptées font un travail extraordinaire dans les services d’enquête, mais l’existence de salles Mélanie dans les tribunaux est plus qu’incertaine. Il est suggéré de s’inspirer du modèle finlandais Barnahus, qui regroupe tous les acteurs en un même lieu. La formation des policiers, gendarmes et magistrats reste insuffisante. L’utilisation de chiens et chats d’assistance judiciaire est une bonne chose, mais reste anecdotique. Les auditions doivent être menées selon un protocole validé, avec la présence obligatoire de l’avocat, acteur indépendant garantissant les droits de l’enfant. La qualité de la première audition de l’enfant est importante : un dossier qui part mal est un dossier qui a toutes les chances de finir mal. Le protocole Nichd n’est ni généralisé, ni même toujours connu. Les enquêtes sont souvent lacunaires ; je suis favorable à une enquête à 360 degrés, qui explore l’environnement, y compris numérique.

Les procédures sont longues, avec des délais moyens de dix mois entre la plainte et le classement sans suite. Parlons de la violence de ces classements sans suite, qui constituent une victimisation secondaire. L’avis de classement, au mieux, est motivé par une « infraction insuffisamment caractérisée ». Ces décisions devraient être systématiquement motivées, et les avocats devraient pouvoir présenter des observations avant que le parquet ne se prononce. La France souffre en outre d’un nombre insuffisant de magistrats. Avec un budget de la justice certes en augmentation, mais toujours inférieur aux standards européens, nous n’y arriverons pas. Il ne sert à rien de précipiter le jugement des crimes, en laissant de côté la victime qui a attendu des années que sa cause soit entendue. Il y a également une communication insuffisante entre la justice pénale et la justice familiale, malgré l’existence de dispositions comme les articles 1072-1 et suivants du code de procédure civile, qui sont très intéressants, mais peu appliqués. Enfin, je rejoins les recommandations qui tendent vers un meilleur encadrement des expertises. Pourquoi ne pas exiger une déclaration d’intérêts des experts lors de leur inscription sur les listes des cours d’appel ?

La situation spécifique des territoires d’outre-mer, à laquelle vous avez consacré une audition, est une réalité. Ces territoires connaissent une situation aggravée par l’insularité et le manque de structures et de moyens.

Sur l’imprescriptibilité des crimes sexuels sur mineurs, la position du CNB est réservée, bien que nous soutenions la nécessité de renforcer la protection des victimes, pour des questions de droit et d’équilibre. Je le dis avec fermeté : nous n’avons pas le droit d’offrir des chimères à des victimes qui, malgré tout, n’obtiendront peut-être jamais que justice soit rendue.

Un mot enfin sur la responsabilité des médias. Certains continuent de relayer des notions controversées sans recul critique. S’il faut améliorer la formation des journalistes pour déconstruire les idées reçues, il ne faut pas oublier que l’information se trouve aujourd’hui sur les réseaux sociaux et est façonnée par l’intelligence artificielle, qui peuvent manipuler l’opinion publique.

Pour conclure, notre système judiciaire est encore largement défaillant face aux violences sexuelles incestueuses, ou du moins largement perfectible. Ce n’est pas seulement une question législative, mais principalement une question de moyens et de priorité dans les politiques pénales. Que voulons-nous faire de la cause des enfants ? Une cause nationale dotée des moyens afférents, ou une question secondaire ? Je me réjouis de la création de cette commission d’enquête, qui complétera les travaux de vos collègues Laure Miller et Isabelle Santiago. Il faut sans cesse remettre l’ouvrage sur le métier pour voir la société changer et pour que le rêve que je chéris se réalise un jour : qu’aucun enfant ne soit plus jamais victime d’inceste. Je vous remercie.

Mme Agnès Ravat-Sandre, vice-présidente de la Conférence des bâtonniers et présidente de la commission accès aux droits. La Conférence des bâtonniers représente les 163 barreaux de France, outre celui de Paris, ce qui inclut l’outremer. C’est un point important, car nos confrères ultramarins font face à la fois à des problèmes communs à la métropole et à des spécificités locales.

La question de l’inceste suscite une profonde réflexion chez les avocats spécialisés en droit de l’enfant. Je suis moi-même titulaire de cette spécialité et, surtout, praticienne depuis plus de trente ans aux côtés des enfants, notamment des victimes, puisque je collabore étroitement avec le Conseil départemental de Saône-et-Loire, qui me nomme régulièrement administratrice ad hoc.

Lorsqu’on parle d’inceste, la première idée qui me vient est celle d’un chamboulement familial. Un ou plusieurs enfants sont victimes au sein du cercle familial, face à un ou plusieurs auteurs désignés. Nous nous trouvons face à un parent, généralement la mère, qui vit ce que certaines qualifient de « cataclysme » et pour qui il est parfois difficile de se positionner. L’enfant, au sens légal du terme, est toujours un incapable, ce qui signifie qu’il ne peut agir en justice sans être représenté par un adulte. Pour autant, sa parole doit être recueillie dans des conditions optimales.

La spécialisation des enquêteurs est une nécessité de plus en plus reconnue, que ce soit en gendarmerie ou dans la police. Nous avons souvent affaire à des enquêteurs qui sont non seulement formés, mais qui ont aussi une vraie motivation pour cette matière. Ils ont quelque chose de plus que les autres : une grande humanité, indispensable pour écouter la parole d’un enfant qui souffre et qui craint de ne pas être cru. Quand l’enfant n’est pas cru par celui qui devrait naturellement le protéger, il subit un double préjudice.

Notre arsenal juridique, bien que perfectible, comporte des outils très intéressants comme l’administrateur ad hoc. Lorsque les représentants légaux naturels ne sont pas fiables, on nomme une personne extérieure pour sauvegarder les intérêts de l’enfant. Peut-être penserez-vous que nous prêchons pour notre paroisse, mais je suis convaincue, comme M. de Saint-Rémy, que la présence des avocats est indispensable aux côtés de l’enfant, tant en matière civile, notamment en assistance éducative, qu’en matière pénale. L’enfant est vulnérable et ne connaît pas ses droits. L’avocat est celui qui peut lui transmettre le droit et le rassurer, car le début d’une procédure est une source d’angoisse.

Je tiens, comme mon confrère, à remercier l’Assemblée nationale pour le vote du 11 décembre. Ce fut un vrai bonheur pour tout le groupe de travail sur les droits des enfants. Nous espérons que le Sénat pourra voter ce texte en seconde lecture dans les meilleurs délais. En matière d’assistance éducative, l’avocat est un élément de stabilité pour un enfant qui rencontre une multitude d’intervenants. Les juges des enfants, souvent de jeunes magistrats très investis, changent régulièrement d’affectation, tout comme les éducateurs.

Les barreaux disposent de groupes de travail et de permanences pour les mineurs, car même en cas d’urgence, les avocats doivent répondre présents. Cette organisation permet à chaque mineur d’avoir un avocat. Le code de la justice pénale des mineurs (CJPM) vise à ce que le même avocat suive le même mineur, toujours dans cette idée de continuité et de réassurance.

Pour en revenir à l’inceste, il est très important que nous puissions intervenir dès le début de l’enquête et que le même avocat poursuive le suivi, par exemple lors de l’ouverture d’une information judiciaire. Actuellement, le code de procédure pénale ne rend pas obligatoire l’assistance d’un mineur victime par un avocat, sauf pour certains crimes et délits aggravés, notamment lors des auditions chez le juge d’instruction. Même si la liste de l’article 706-47 du Code de procédure pénale est assez fournie, le principe de l’assistance obligatoire par un avocat dès qu’un mineur est victime d’un délit ou d’un crime commis sur sa personne pourrait y être intégré.

Mme Anne-Sophie Laguens, membre du Conseil de l’Ordre du barreau de Paris. De nombreuses thématiques ayant déjà été abordées, je m’attarderai sur la procédure judiciaire et sur certaines de vos questions, notamment sur l’inégalité de traitement et les disparités territoriales.

La difficulté réside moins dans les arrêts des cours d’appel, qui sont motivés et donc relativement uniformisés dans leur raisonnement – même si certaines, comme celle de Poitiers, ont une approche exemplaire –, que dans l’aléa touchant l’opportunité des poursuites. Les classements sans suite, pour la plupart, ne sont pas motivés. Pour les violences sexistes et sexuelles (VSS), on trouve parfois des motivations indiquant que, sans nier la souffrance de la victime, les éléments sont insuffisants pour poursuivre. La difficulté est que, pour des faits strictement identiques, la réponse pénale varie d’un parquet à l’autre, d’un territoire à l’autre : un classement sans suite – dont on sera, ou pas, informés –, des poursuites avec un sursis probatoire ou une ordonnance de protection. C’est un peu moins le cas en matière civile, encore que la réponse puisse varier d’un juge aux affaires familiales à l’autre. L’exigence de lisibilité de la justice, consacrée par le Conseil d’État, est mise à mal en matière de protection des victimes. Comment expliquer à nos clients que ce qui fonctionne à Arras ne fonctionne pas à Marseille, par exemple ?

Une autre difficulté spécifique à ces dossiers est la prise de parole de l’enfant. Il faut éviter de lui faire répéter son récit plusieurs fois, devant un juge, un policier, un expert. Comme l’ont dit des médecins lors de vos auditions, quand un enfant de quatre ans décrit des faits de façon claire, il n’y a pas de raison de remettre sa parole en cause. Il relève aussi de notre responsabilité, en tant que professionnels du droit, de ne pas transformer les dossiers de protection de l’enfance en dossiers de conflit parental. Ce n’est pas la même chose. Or, on passe encore notre temps à essayer de sortir de ce raisonnement qui assimile les violences à un conflit parental au préjudice du parent qui dénonce les violences. Des professionnels du droit, des parents poussent en ce sens. Or, l’objectif de la justice familiale doit être la protection de l’intérêt supérieur de l’enfant, et rien d’autre. Nous gagnerions à adopter une approche plus clinique, à nous concentrer sur les violences dénoncées. Face à une situation donnée – la parole de l’enfant, un constat médical –, il s’agit d’appliquer un protocole, sans ajouter de narratif, sans faire de storytelling ou de dénigrement. C’est une situation à traiter, comme le ferait un urgentiste.

L’effet pervers de la prise en compte de la parole de l’enfant est que certains parents filment leur enfant en permanence pour obtenir des déclarations contre l’autre parent. Si ces enregistrements sont parfois nécessaires pour déclencher des mesures de protection, leur systématisation risque de tarir la parole libre de l’enfant, qui se sentira toujours sous témoignage vidéo. L’enjeu est de préserver un climat de confiance pour que l’enfant puisse parler librement.

Cela m’amène à l’importance de l’éducation à la vie affective, relationnelle et sexuelle (Evars). Je considère qu’il est criminel d’avoir encore aujourd’hui un débat sur ce sujet, en prétendant que cela exposerait les enfants. Les programmes de l’Evars sont publics, adaptés à chaque niveau scolaire, et visent à expliquer l’importance du consentement – qui, à trois ans, signifie respecter l’autre, son corps, son altérité – et à encourager la parole auprès d’un adulte de confiance. Parmi les facteurs dysfonctionnels d’ordre culturel, il y a le silence dans les familles : on considère que cette question doit se traiter uniquement dans la famille. Il y a aussi ce refus de l’Evars à l’école pour des raisons culturelles ou religieuses, sous prétexte que cela encouragerait la pédocriminalité. L’Evars ne changera rien à l’existence d’agresseurs parmi les professionnels de l’enfance, mais elle aidera les enfants à parler plus facilement. Traiter cette question comme une problématique de gauche ou de droite n’a aucun sens.

Concernant les classements sans suite, un obstacle majeur pour les avocats dans la phase préliminaire est le manque d’accès à l’information sur l’avancée du dossier. Nous restons parfois un an ou deux dans le néant, sans savoir si nous sommes proches d’un classement ou d’un renvoi. La solution n’est pas de multiplier les textes, mais de donner de la visibilité pendant l’enquête. Ce qui pourrait également aider, c’est que les justiciables, notamment lorsqu’ils sont mineurs ou jeunes majeurs, aient accès à l’aide juridictionnelle dès le dépôt de plainte, et non uniquement lorsqu’une procédure juridictionnelle est engagée.

Je suis évidemment favorable aux juridictions communes. Il faut cesser de mépriser le droit de la famille ; c’est une matière assez technique. Je renvoie au rapport « À vif » de Gwenola Joly-Coz et Éric Corbaux, qui prône une approche décloisonnée et globale. Un même dossier devrait être suivi de A à Z, du signalement à l’application des peines, pour assurer un suivi du risque de récidive et de la compréhension de l’acte. La difficulté actuelle est de ne pas pouvoir produire devant le juge aux affaires familiales des pièces relevant du juge des enfants. Nous en sommes réduits à bricoler pour matérialiser le danger… La rationalisation par de grands pôles spécialisés rendrait la justice plus lisible, car les délais ne sont pas les mêmes en fonction des procédures.

En conclusion, si d’aucuns pensent que l’on surestime le risque, je rappelle, avec Evan Stark, que ces violences constituent une forme de « terrorisme intime et familial ». Ce que l’on ne soigne pas et ne sanctionne pas dès le départ crée des traumatismes qui durent une vie entière et engendrent de nouveaux délinquants potentiels. Si l’on veut faire du sécuritaire, peut-être faut-il se saisir de cette question. Les procédures pâtissent d’un effet de cliquet : quand elles sont mal engagées, il est rare que l’on parvienne à la faire aboutir. C’est un bourbier dont il est difficile de sortir. Tant que l’on sous-estimera l’importance de la prise de conscience de ces violences et que l’on continuera à traiter cette question comme un enjeu politique partisan, on manquera notre objectif, qui est la protection de tous nos enfants. Nous avons une vraie responsabilité à l’égard de ces enfants qui deviendront majeurs et seront susceptibles de faire la même chose à leur tour.

Mme la présidente Maud Petit. Je vous remercie pour vos propos liminaires. Avant de laisser notre rapporteur poser ses questions, je voudrais souligner quelques points. Vous avez expliqué qu’il existe déjà une législation abondante, mais qui n’est pas assez effective, car insuffisamment ou incorrectement appliquée. Vous avez également insisté sur le besoin d’une approche globale pour sortir du fonctionnement en silos des différentes institutions. Enfin, vous avez exprimé le souhait de la présence d’un avocat le plus tôt possible dans la procédure. Sur ce dernier point, j’ai une question : comment peut-on être l’avocat d’un bébé ?

M. Christian Baptiste, rapporteur. Je souhaiterais que vous puissiez intervenir sur trois sujets principaux. D’abord, sur le cadre juridique : quelle est votre appréciation des récentes évolutions législatives relatives à la notion d’inceste en droit pénal ? Êtes-vous favorable à une législation plus sévère, plus spécifique et plus large en la matière ? Ensuite, concernant la procédure judiciaire : seriez-vous favorable à une évolution de l’office du juge des enfants ? Quelle appréciation avez-vous de la qualité des expertises judiciaires en matière de violences sexuelles sur mineurs ? Enfin, concernant la formation : combien d’avocats bénéficient de la spécialisation « droit des enfants » ? Existe-t-il une section d’avocats spécialisée dans l’assistance des mineurs au sein de chaque barreau ?

M. Arnaud de Saint-Rémy. Je vais commencer par répondre à votre question, madame la présidente. Il ne faut pas comprendre le rôle de l’avocat comme étant celui qui répète ce que dit l’enfant. On s’adapte évidemment à l’âge de l’enfant, qu’il soit adolescent, enfant ou poupon. Il faut raisonner en termes de représentation de la défense des intérêts de l’enfant. Le juge assure la protection de ses intérêts – c’est une mission constitutionnelle –, mais c’est un avocat totalement indépendant qui en assure la défense lorsque ceux-ci sont en contradiction avec ceux de ses parents.

Je peux vous donner un exemple tiré de mon expérience. Devant la chambre spéciale des mineurs, la question se posait de lever ou non le placement d’un enfant présentant le syndrome du bébé secoué, chaque parent accusant l’autre. La chambre a considéré que les intérêts de l’enfant n’étaient pas représentés, puisqu’il y avait une opposition d’intérêts. La présidente m’a alors désigné comme avocat du bébé, afin de déterminer, en toute indépendance et au regard des éléments du dossier, quel était son intérêt.

Bien sûr, lorsque l’enfant est en capacité d’exprimer une volonté, même de façon non verbale, par son comportement, nous en tenons compte. La formation que nous recevons nous y prépare. Cela fait le lien avec la question de monsieur le rapporteur sur la spécialisation. S’il n’y a pas assez d’avocats qui présentent cette mention, c’est aussi parce que, pour des raisons de développement de cabinet, beaucoup préfèrent conserver une activité généraliste. En revanche, le bâtonnier désigne toujours pour un enfant un avocat ayant reçu une formation spécifique et de qualité, dispensée par les barreaux, l’École nationale de la magistrature, ou les cours d’appel. La création de la mention de spécialisation en 2021 est une bonne chose, et je pense que le nombre de titulaires, actuellement une trentaine, augmentera. Cependant, si le législateur exige un avocat « spécialisé », il limitera l’accès à un avocat. S’il exige un avocat « formé », il ouvrira le champ des possibles.

D’autres pays ne se posent pas la question de savoir si le bébé est discernant ou non, s’il peut s’exprimer ou non. La seule question est de savoir si ses intérêts sont représentés. Faisons le parallèle avec une personne très âgée qui n’est plus discernante ou une personne en situation de handicap : faudrait-il leur refuser le droit à un avocat parce qu’elles ne peuvent exprimer leur volonté ? Dans ce domaine, notre leitmotiv est qu’il n’y a pas d’âge pour avoir un avocat.

Mme la présidente Maud Petit. La démonstration est limpide. Souhaitez-vous compléter la réponse ?

Mme Anne-Sophie Laguens. Je voudrais ajouter une observation. Au-delà de l’avocat obligatoire, il faut saisir l’opportunité d’avoir un avocat pour l’enfant même quand il n’y a pas de conflit d’intérêts avec le parent protecteur. Cet avocat offre un espace de parole à l’enfant, notamment à l’adolescent qui peut avoir des difficultés à s’exprimer. Parfois, le parent protecteur, avec la meilleure volonté du monde, se saisit de la procédure pour l’enfant, mais sans toujours entendre ce que celui-ci veut dire : qu’il ne veut pas déposer plainte, qu’il veut quand même voir son père, etc.

Devant le juge des enfants, le rôle de l’avocat va parfois être de rappeler aux parents ce que dit leur enfant. Cela rejoint la question du juge aux affaires familiales : le but est de favoriser la communication parentale. Prenons le cas de parents séparés où un acte de violence sexuelle est commis au domicile de l’un d’eux, mais par un tiers. Le réflexe est souvent de se retourner contre l’autre parent. En réalité, le premier réflexe devrait être de se parler entre parents pour s’accorder sur le fait qu’un crime a été commis et de faire alliance pour déposer plainte ensemble. L’avocat de l’enfant peut donc aussi rappeler ce que l’enfant souhaite, lui, dans cette procédure.

Mme la présidente Maud Petit. Si un enfant victime de violences de la part d’un de ses parents souhaite néanmoins retourner chez lui, votre rôle serait-il de dire qu’il faut le permettre ?

Mme Anne-Sophie Laguens. Notre rôle est simplement de faire en sorte que cette parole soit entendue.

Mme la présidente Maud Petit. Merci de cette précision.

Mme Agnès Ravat-Sandre. Pour compléter ces échanges, je rappelle que la déontologie des avocats intègre la question du conflit d’intérêts. Or, précisément dans la sphère familiale, cette question peut se poser de manière assez importante, et il n’est pas toujours simple d’y répondre. Si un mineur nous livre des propos qui divergent de ceux du parent qui nous a contactés et mandatés, ou si ce parent défend en réalité l’autre parent, alors un conflit d’intérêts survient. Il nous sera impossible de défendre le mineur si le parent qui nous a mandatés tient des propos totalement divergents. Nous avons pour principe de l’exposer très clairement à la personne qui nous a mandatés. Le plus souvent, le justiciable l’entend et le comprend.

Ceci étant, je rejoins ce que disait ma consœur : nous avons tous connu des cas d’enfants victimes qui ne condamnent pas toujours le parent auteur des violences. Il existe un lien affectif, naturel, originel, qui subsiste parfois, même après des violences, y compris sexuelles. Certains mineurs demandent à leur parent protecteur l’autorisation d’aller voir l’auteur des faits en prison. Il n’est pas rare que les juges d’instruction voient arriver des demandes de visite de la part de la victime. J’ai actuellement le cas d’une jeune fille dont on pense qu’elle a été violée par son père, et qui souhaite lui rendre visite en prison.

En tout état de cause, lorsqu’un doute apparaît du côté de l’avocat, nous nous référons à notre déontologie et nous nous posons la question fondamentale : y a-t-il un conflit d’intérêts ?

Mme Andrée Taurinya (LFI-NFP). Merci de votre présence, qui est très enrichissante. Je souscris tout à fait à ce que vous avez développé sur l’Evars, que notre groupe défend. Face au problème considérable de l’inceste, l’éducation est essentielle.

J’ai également bien entendu, maître de Saint-Rémy, ce que vous avez relevé concernant le budget de la justice. Nous regrettons que, depuis mon élection en 2022, nous n’ayons jamais pu examiner ce budget dans l’hémicycle, en raison du recours systématique à l’article 49, alinéa 3.

Face à ce que certains médias qualifient de lenteur ou de laxisme de la justice, diverses réformes ont été inventées, notamment les cours criminelles départementales. J’ai appris qu’en juin 2025, la cour criminelle départementale de Bobigny, en pleine audience, s’était rendu compte qu’elle n’était pas compétente pour juger une affaire d’inceste. Que pensez-vous de ce changement ?

Que pensez-vous du « plaider-coupable » introduit dans le projet de loi SURE ? Pensez-vous que cette disposition sera efficace, comme on nous le dit, ou y voyez-vous au contraire une grave régression ?

Mme Agnès Ravat-Sandre. S’agissant des cours criminelles départementales, je rappelle, sous le contrôle de mes confrères, que nous avions averti dès le projet de loi qu’il y aurait sans doute certaines difficultés. Ces juridictions mobilisent cinq magistrats, ce qui contribue à allonger les délais de jugement.

La profession d’avocat est totalement opposée au projet de loi SURE. Le problème est que la comparution sur reconnaissance préalable de culpabilité (CRPC) criminelle ne donne pas la parole à la victime. On dit que la procédure sera entérinée si la victime ne s’y oppose pas, ce qui est très différent du cas dans lequel elle devrait donner son accord. D’autre part, le temps du procès est important pour les victimes, notamment en matière d’inceste. Souvent, s’agissant par exemple d’adolescentes, elles refusent tout suivi psychologique avant le procès. Elles sont entendues durant l’audience, puis quelque chose se déclenche : elles acceptent enfin le soin psychologique. Cette composante n’est pas prise en compte dans le projet de loi.

M. Arnaud de Saint-Rémy. De l’avis de beaucoup de professionnels, les cours criminelles départementales sont un échec. Les délais ne sont pas au rendez-vous du fait d’un engorgement, et les procédures s’amenuisent de plus en plus. Typiquement, dans un certain nombre de juridictions, quand la cour criminelle siège, la cour d’assises ne siège pas, pour une question de place. C’est aussi une question de magistrats, car un président de cour d’assises ne peut pas être en même temps président de cour criminelle départementale.

Quant à la procédure de jugement des crimes reconnus, comme cela vient d’être dit, on met totalement de côté le caractère très particulier du procès criminel pour la victime. Une victime qui a attendu pendant des mois, voire des années, et qui, tout d’un coup, voit la justice se précipiter parce qu’il faut « déstocker », se sent flouée.

C’est ce qui s’est passé avec la CRPC délictuelle. Le but était de désengorger les tribunaux correctionnels. Vous savez comment se passe la négociation avec le parquet dans ces situations : on vous fait une proposition, à prendre ou à laisser. Si vous refusez, ce sera la correctionnelle. Si vous acceptez, on vous fait une petite « ristourne ». La procédure de CRPC criminelle prévoit précisément que la peine proposée ne peut être supérieure aux deux tiers de la peine encourue. On vous fait d’emblée une ristourne d’un tiers ! Est-ce audible pour la société, pour l’ordre public, pour la victime ? De plus, tout cela se fait hors la présence de la victime.

Le temps judiciaire, c’est aussi donner de la considération de la victime, qui n’est pas possible dans ce cas.

Mme Anne-Sophie Laguens. Nous avons tous l’exemple de cours d’assises où l’accusé ne parle qu’à la fin de l’audience, une fois que la victime lui a été confrontée, une fois que les experts ont parlé. Cette parole est nécessaire, car ce qui nous importe aussi, c’est de prévenir la récidive.

Mme Béatrice Roullaud (RN). Je vous remercie et souscris à ce que vous dites. Je voulais aussi vous remercier, madame, d’avoir précisé qu’un mineur n’est pas automatiquement assisté d’un avocat. Le texte dit simplement qu’il doit être nommé un administrateur ad hoc. Le temps de le nommer, l’audience peut avoir eu lieu. Cela signifie qu’en audience correctionnelle, on peut avoir une mère maltraitante qui a un avocat, tandis que son enfant mineur, lui, n’a pas de voix pour se faire entendre au tribunal.

J’ai rédigé une proposition de loi, que je suis en train de déposer, pour rendre l’avocat obligatoire à toutes les étapes de la procédure. Je vous le soumettrai si vous me le permettez.

J’ai une question. Ne faudrait-il pas rendre les poursuites obligatoires lorsque certains faits sont établis ? Souvent, malgré des signalements très précis, comme celui concernant une fillette de trois ans qui parle de viol, il y a des classements sans suite. Ne faudrait-il pas obliger à mener au moins une enquête, voire des poursuites, quitte à ce que le jugement établisse ensuite la culpabilité ou non, dès lors qu’un certain « tableau clinique » est constitué ?

Par ailleurs, ne faudrait-il pas penser à une ordonnance de protection qui pourrait être demandée par des professionnels – le corps enseignant, le corps médical – pour saisir un juge en cas de violence ? Ce serait un dispositif similaire à celui qui existe pour les femmes victimes de violences, qui permet une saisine en six jours.

M. Arnaud de Saint-Rémy. Les professionnels de l’Éducation nationale sont d’ores et déjà tenus de réaliser des signalements, les « informations préoccupantes ». La question se pose pour le médecin, au regard de son secret professionnel. Il y a peut-être des choses à faire sur cet aspect. Le système de l’information préoccupante est plutôt bon. La seule difficulté est de savoir si elle est bel et bien suivie d’une enquête, et dans quel délai. C’est une question de moyens. Dans un dossier, j’ai attendu six mois avant que la jeune victime soit entendue par les enquêteurs, alors même que j’avais écrit à plusieurs reprises au parquet, qui me répondait que l’enquête était en cours.

Vous demandiez ensuite si l’on devait envisager des poursuites obligatoires en présence d’un « tableau clinique ». C’est tout le débat sur l’opportunité des poursuites du parquet. Les parties peuvent engager elles-mêmes l’action, si le parquet ne bouge pas, par une plainte avec constitution de partie civile devant le doyen des juges d’instruction. Cela prend du temps et nécessite une consignation. Des moyens existent, mais ils sont insuffisants, nous sommes d’accord. Cependant, la vraie difficulté, même si vous instaurez des poursuites obligatoires, sera de savoir dans quel délai elles seront menées. Que se passera-t-il si ces délais ne sont pas respectés ? Y at-t-il une nullité de la procédure ? Il faut dérouler le système jusqu’au bout.

Mme Ségolène Amiot (LFI-NFP). Nous avons entendu au cours des auditions passées, et encore hier, des récits où l’avocat ne jouait pas toujours le meilleur rôle. C’est sur cette question que je souhaite vous interroger. J’aimerais vous entendre sur le comportement de certains avocats, que ce soit avec les victimes, les parents protecteurs ou même leurs propres clients.

Quand on entend des avocats utiliser des arguments comme celui de l’« inceste heureux », du « syndrome d’aliénation parentale » ou invoquer une maladie non diagnostiquée par un médecin, comme le syndrome de Münchhausen par procuration, pour défendre leurs clients, n’y a-t-il pas un problème ? L’Ordre ou les bâtonniers sont-ils saisis de ces dérives ? Je pense aussi aux avocats qui, plutôt que de défendre les intérêts de leur client, attaquent la partie adverse, par exemple en incitant à déposer plainte pour non-représentation d’enfant alors qu’une enquête est en cours et que de telles poursuites sont en théorie impossibles.

On nous a également rapporté des pratiques financières douteuses, par exemple une facture de 170 000 euros pour un accompagnement sur toute une procédure.

Êtes-vous saisis de ce genre de dérives ? Vous autosaisissez-vous lorsque vous en êtes témoins dans votre pratique ? Et que faire pour les gens qui subissent cela au quotidien ?

Mme la présidente Maud Petit. Merci infiniment pour cette question, chère collègue. Je rebondis sur l’utilisation du syndrome d’aliénation parentale par certains de vos confrères ou consœurs, qui en font la publicité sur leurs sites professionnels. Nous aimerions vraiment vous entendre sur ce point très précis.

Mme Agnès Ravat-Sandre. Je vais tenter de répondre à vos multiples questions, dont le point central me semble être notre déontologie. L’article 1.3 du règlement intérieur national de la profession édicte les principes que nous devons suivre. La difficulté est que le procès pénal est souvent le lieu d’oppositions exacerbées. Pourtant, la déontologie est une et s’applique à tous, y compris dans des procès pénaux qui peuvent être virulents, avec des remises en cause de la parole de la victime. Notre travail, en tant qu’avocat de victime, consiste d’ailleurs à la préparer à cette éventualité si elle doit assister au procès. Nous savons que le procès peut être rude pour elle.

La parole de l’avocat est libre, mais elle est encadrée par notre déontologie. La difficulté réside dans des notions comme la modération ou la délicatesse, qui peuvent être subjectives. Un confrère en défense pourra estimer qu’il n’a pas enfreint ce principe en remettant en cause la parole de la victime. En tant qu’ancien bâtonnier, il m’est arrivé d’intervenir dans des procès d’assises où les esprits s’échauffaient, à la demande du président de la cour. C’est le rôle du bâtonnier d’intervenir lors des incidents d’audience. Par la suite, des plaintes déontologiques peuvent être déposées. Ce n’est pas toujours le cas : une fois le procès passé, il arrive que les esprits se calment. Si le bâtonnier est saisi, une procédure disciplinaire, très réglementée, est engagée. Ces audiences sont même désormais, dans certaines circonstances, présidées par un magistrat de la cour d’appel.

Je rappelle que l’existence d’un syndrome d’aliénation parentale n’a absolument pas été démontrée d’un point de vue scientifique. C’est une notion souvent invoquée par les pères – mais cela peut être l’inverse – pour accuser la mère d’accaparer l’enfant, d’exclure le père, de le dénigrer systématiquement, etc.

Je n’ai jamais vu un juge aux affaires familiales s’en servir pour fonder un jugement ; il examine tous les éléments, il analyse le comportement du parent vis-à-vis de l’enfant, et s’efforce de remettre l’enfant au centre du débat.

L’article 10 de notre règlement intérieur national encadre la communication des avocats. Nous sommes libres, mais à condition de ne pas faire de communication mensongère et de respecter les termes de notre serment. Normalement, toute création ou modification de site ou publicité doit être communiquée préalablement au Conseil de l’Ordre du barreau concerné. Il est vrai que dans les très grands barreaux comme Paris, il est sans doute plus compliqué de tout contrôler que dans des barreaux de taille plus modeste, où le bâtonnier et le Conseil de l’Ordre connaissent quasiment tous les sites de leurs confrères.

Mme la présidente Maud Petit. Sur internet, on trouve des avocats qui font la publicité de l’utilisation de ce syndrome, ce qui n’est absolument pas normal.

Mme Anne-Sophie Laguens. Concernant les honoraires, il n’est pas normal qu’un avocat demande 50 000 euros pour une instruction, ou 10 000 euros pour déposer une plainte. Nous avons un cadre, la convention d’honoraires. En cas d’abus, il convient de saisir le Conseil de l’Ordre. Il m’est arrivé très régulièrement, en tant que rapporteur aux honoraires, d’ordonner la restitution de sommes importantes ; nous avons affaire à des avocats récidivistes que nous finissons par envoyer en procédure disciplinaire. Pour choisir un avocat, n’hésitez pas à comparer et à vous renseigner. Un bon avocat ne se trouve pas sur TikTok ou sur les plateaux télévisés. Le CNB a un site qui liste les spécialités ; quand un avocat affiche cinq spécialités sur son site, ou qu’il en invente qui n’existent pas, comme l’aliénation parentale, c’est mauvais signe. Quand il passe sa vie à faire des vidéos TikTok, c’est qu’il n’est pas souvent au tribunal. De même, les avocats qui passent leurs soirées à chroniquer l’actualité à la télévision ne sont pas très souvent dans leur cabinet. J’alerte sur une tendance un peu masculiniste qui émerge sur TikTok, où des avocats suggèrent que les femmes mentent et inventent des plaintes pour viol afin d’obtenir de l’argent dans le cadre d’un licenciement, ou la garde des enfants.

Mme la présidente Maud Petit. Merci. Je voudrais vous entendre également sur les condamnations avec sursis.

M. Arnaud de Saint-Rémy. C’est la question du choix et du sens de la peine. C’est une question d’actualité, car les projets de loi annoncés semblent vouloir limiter le recours au sursis. Le législateur a imaginé le sursis pour permettre une rédemption, une reconstruction. Le sursis probatoire peut avoir un grand intérêt pour la victime, car il impose des obligations à l’auteur. L’enfermement n’a qu’un temps et ne garantit ni l’indemnisation de la victime, ni que la personne ne récidivera pas à sa sortie. Le sursis probatoire sert d’avertissement. Contrairement à une idée reçue, la justice n’est pas laxiste ; les statistiques de la Chancellerie montrent une augmentation constante du nombre de peines fermes.

Permettez-moi d’ajouter un mot sur le montant des indemnisations. Les sommes allouées au titre d’un viol sont souvent très faibles. Il faut passer par une expertise médico-légale, qui n’est pas toujours accordée, pour faire reconnaître le dommage corporel, lequel intègre une dimension psychologique. Je suis partisan d’intégrer la notion de « dommage juvénile », car un préjudice subi dans l’enfance dure toute une vie. La notion de « consolidation », à partir de laquelle on détermine un déficit fonctionnel permanent, est très difficile à appliquer à un mineur.

En outre, le Fonds de garantie des victimes d’infractions ne reconnaît pas les expertises ordonnées durant l’instruction, ce qui oblige la victime à subir une nouvelle expertise devant la Commission d’indemnisation des victimes d’infractions (CIVI), même si elle est faite par le même expert. C’est une perte de temps. Il faudrait rendre ces expertises plus facilement opposables au Fonds de garantie. Je me souviens d’un médecin mandaté par le Fonds qui m’avait expliqué que son objectif était que ma cliente reçoive l’indemnisation la plus basse possible. C’est inadmissible, même si cela reste exceptionnel. Il faut cependant que le parcours du combattant de la victime pour obtenir réparation cesse. Il y a le temps de la parole, de l’instruction, du jugement, mais il y a aussi le temps post-sentenciel, celui de la réparation effective.

Mme Mathilde Feld (LFI-NFP). Je suis surprise de vous entendre dire que les juges ne tiennent pas compte du syndrome d’aliénation parentale. Romane Brisard, dans son ouvrage, fournit des statistiques montrant lorsque ce syndrome est invoqué par la défense, on observe deux fois plus de classements sans suite – ou que cet argument est deux fois plus utilisé dans les dossiers classés sans suite.

Mme Anne-Sophie Laguens. Ce n’est pas nécessairement l’expression « aliénation parentale » qui est utilisée. D’autres termes comme « instrumentalisation de la parole » ou « biais parental » ne heurtent pas nécessairement le magistrat de la même manière, mais emportent le même effet.

Mme Mathilde Feld (LFI-NFP). Manifestement, la justice n’est pas insensible à ce genre d’argument. J’ai par ailleurs une question très simple : qui paie l’avocat de l’enfant ?

Mme Agnès Ravat-Sandre. Je rappelle que le mineur est représenté légalement par un adulte. Pour les affaires de viol, un article de la loi de 1991 sur l’aide juridictionnelle l’octroie sans condition de revenus à la victime, majeure ou mineure. Pour les autres infractions, le texte prévoit que l’on tient compte des revenus du foyer fiscal. Cependant, si un mineur se trouve en conflit d’intérêts avec ses parents, on procède à une individualisation des revenus. Cela signifie que l’on considère le mineur à part ; comme il n’a généralement pas de revenus, il bénéficie de l’aide juridictionnelle, même s’il ne s’agit pas d’une affaire de viol, mais, par exemple, d’agressions sexuelles ou de violences. En général, il n’y a pas de difficulté pour que le mineur victime obtienne l’aide juridictionnelle.

Mme Mathilde Feld (LFI-NFP). Est-ce que l’autorité parentale peut s’opposer à la désignation d’un avocat pour un enfant ?

Mme Agnès Ravat-Sandre. Si un administrateur ad hoc est désigné pour l’enfant, c’est que la justice estime qu’il y a un conflit d’intérêts. Cela peut se faire à tous les stades de la procédure. Si une juridiction s’aperçoit au dernier moment que le mineur n’est pas représenté, elle peut même ordonner le renvoi de l’affaire et la désignation d’un administrateur ad hoc. L’ordonnance de désignation, qui vient généralement du parquet, est notifiée aux représentants légaux. On les prive ainsi, temporairement et partiellement, d’un attribut de l’autorité parentale. Cette ordonnance est notifiée aux parents, qui ont la possibilité de faire appel. Une cour d’appel statuera alors sur le bien-fondé de la décision. En pratique, ces recours sont assez rares.

Mme la présidente Maud Petit. Merci infiniment pour vos interventions. C’était très intéressant et très important de vous entendre. Je tiens à remercier systématiquement mes collègues présents qui interviennent, ainsi que celles et ceux qui suivent les débats à distance. Si l’idée vous venait de compléter vos prises de parole, n’hésitez pas à nous transmettre vos suggestions par écrit.

*

*     *

  1.   Table ronde, ouverte à la presse, réunissant : Me Carine Durrieu Diebolt, avocate à la Cour, ancienne membre de la Ciivise ; Me Myriam Blumberg, avocate au barreau de Paris ; Me Djamel Bouguessa, avocat au barreau de Toulouse ; et Me Michel Amas, avocat au barreau de Marseille (8 avril 2026)

Mme la présidente Maud Petit. Nous avons tenu à entendre, dès le début de nos auditions, plusieurs avocats qui défendent au quotidien les victimes d’inceste et les parents dits « protecteurs ». Certains de ces avocats se sont étonnés que leur profession ne soit représentée que par des femmes – nous avons entendu peu de vos confrères masculins. Je suis donc ravie d’accueillir maîtres Djamel Bouguessa et Michel Amas, respectivement avocats aux barreaux de Toulouse et de Marseille, ainsi que maîtres Carine Durrieu Diebolt, ancienne membre de la Ciivise (Commission indépendante sur l’inceste et les violences sexuelles faites aux enfants), et Myriam Blumberg, toutes deux avocates à Paris.

Je rappelle que les commissions d’enquête ne sauraient se substituer à la justice et qu’il ne nous est pas permis, en application du principe de séparation des pouvoirs, d’enquêter sur des affaires judiciaires en cours. Néanmoins, vous pourrez nous faire part de votre expérience professionnelle et de votre analyse globale de la situation, sans entrer dans les détails d’affaires qui n’auraient pas été classées ou définitivement jugées.

Cette audition est ouverte à la presse et retransmise en direct sur le site de l’Assemblée nationale.

L’article 6 de l’ordonnance du 17 novembre 1958 relative au fonctionnement des assemblées parlementaires impose aux personnes entendues par une commission d’enquête de prêter le serment de dire la vérité, toute la vérité, rien que la vérité.

(M. Michel Amas, M. Djamel Bouguessa, Mme Myriam Blumberg et Mme Carine Durrieu Diebolt prêtent successivement serment.)

Mme Carine Durrieu Diebolt, avocate à la Cour, ancienne membre de la Ciivise. Je suis avocate de parties civiles, de victimes de violences sexuelles. Je suis avocate depuis 1995 et j’exerce depuis une quinzaine d’années dans ce secteur. J’ai choisi de consacrer mon cabinet aux victimes. J’ai environ deux cents dossiers de violences sexuelles en cours, dont un tiers concernent des incestes. Parmi ce tiers, une partie des affaires est portée par des victimes majeures – la plupart du temps, les faits d’inceste sont dévoilés quelques années après leur commission et ma clientèle est donc adulte – et une partie concerne des mineurs, notamment des mères en lutte. Ces dossiers sont parmi les plus difficiles à faire aboutir du point de vue procédural. D’une part, en effet, le double aspect de droit pénal et de droit de la famille est d’une complexité infernale pour les professionnels comme pour les victimes. D’autre part, les délais de procédure sont très longs et il existe encore des mythes qui font peser des suspicions sur la parole des victimes et qui perdurent pendant toute la procédure. Lorsqu’une procédure pénale démarre mal, elle en pâtit jusqu’à son terme. Ces mythes sont ceux des fausses allégations et du syndrome d’aliénation parentale, et l’ombre de l’affaire d’Outreau plane sur nos affaires.

Mon propos portera principalement sur la question du faisceau d’indices, car il y a, selon moi, beaucoup de progrès à faire dans le traitement de la preuve, notamment de la parole de l’enfant. Je me préoccupe également de l’équivalence des principes, dont le principe de protection : nous devons entrer dans une ère de protection des enfants. Il faut également trouver un équilibre entre la présomption d’innocence et une « présomption de victimité » – pour reprendre la notion avancée par une professeure de droit lors d’une conférence sur la victimisation secondaire à laquelle j’ai récemment assisté, en région –, afin que les plaignants et les plaignantes soient traités comme des victimes et qu’on puisse ainsi mieux entendre leur parole et lutter contre la victimisation secondaire.

J’aborderai donc, outre cette balance des principes, le traitement des faisceaux d’indices et de la preuve, et la nécessité de bannir certains mythes de nos procédures.

J’évoquerai aussi l’imprescriptibilité, qui figure dans le questionnaire qui nous a été adressé et à laquelle je suis, pour ma part, favorable.

J’ai aussi des choses à dire sur l’aide juridictionnelle, que vous avez également évoquée : malheureusement, nos cabinets ne peuvent pas vivre sur cette aide, qui est certes salutaire pour les victimes, mais ne suffit pas à traiter une instruction pénale de plusieurs centaines de pages du côté des parties civiles. En effet, cette aide n’est que de 900 euros bruts et doit donc être revalorisée à la fois pour que les avocats aient des conditions de travail décentes et dans l’intérêt des victimes.

En ce qui concerne la déontologie de l’avocat, j’ai des affaires en cours portées devant la Cour européenne des droits de l’homme, que je ne citerai évidemment pas, mais qui touchent aussi à la victimisation secondaire. Cette notion a été retenue dans le droit interne, notamment à la suite de l’affaire Depardieu, qui a été jugée en première instance en mai dernier et viendra en appel au mois de novembre, et sur laquelle je ne m’étendrai pas, étant l’avocate d’une des parties civiles. Cette notion me semble intéressante à retenir dans nos débats, au même titre que la déontologie de l’avocat, car nous avons des principes de délicatesse, d’humanité et de modération qui doivent régir notre exercice professionnel.

Mme Myriam Blumberg, avocate au barreau de Paris. Le traitement de la preuve est tout à fait essentiel dans nos matières. J’ai, pour ma part, deux domaines d’intervention qui, malheureusement, se chevauchent : le droit de la famille et le droit pénal – deux domaines qui portent sur l’humain et l’intime et dans lesquels il y a beaucoup à faire en matière d’amélioration des procédures.

La similitude projetée entre l’ordonnance de sûreté et l’ordonnance de protection me semble soulever, du point de vue du droit de la défense, une difficulté qui ne doit pas être occultée. Heureusement que cette ordonnance et cette protection existent, mais il ne faudrait pas que, comme je le vois malheureusement, trop de protection nuise à la protection : il y a les textes, la théorie, la pédagogie, mais aussi la pratique. Or, en pratique, l’institution de l’ordonnance de protection peut être utilisée à mauvais escient, ce qui me désespère car cela va à l’encontre de la protection des véritables victimes.

Un deuxième point sur lequel nous devons réfléchir en tant que praticiens et personnes impliquées dans la protection des enfants est l’articulation complexe entre le juge aux affaires familiales (JAF) et le juge des enfants, dont il ne faut pas que les rapports soient trop étanches. L’imperméabilité entre ces deux juridictions nous confronte – avocats, parents et enfants – à une difficulté épouvantable. Je souhaiterais que l’on puisse avancer sur ce point qui crée une difficulté dans nos dossiers, ne serait-ce qu’à cause de la longueur des procédures – plus il y a d’intervenants juridictionnels, plus c’est long – mais aussi du point de vue des discussions possibles et de la transparence entre les juridictions.

M. Djamel Bouguessa, avocat au barreau de Toulouse. Je voudrais vous exposer la manière dont j’exerce depuis quelques années. Lorsque j’arrive dans ces matières, il y a près de quinze ans, je traite principalement des affaires de mineurs au pénal. Le juge des enfants a effectivement, et c’est heureux, cette double casquette de l’assistance éducative et du droit pénal – de l’enfance en danger et de l’enfance délinquante. Assez rapidement, je me rends compte de manière assez fracassante que, lorsque je soutiens les intérêts de mes clients mineurs qui ont commis des infractions, le traitement de leur situation est totalement différent de celui accordé à l’enfance en danger.

Vous savez à quel point la double casquette du juge des enfants est importante et positive pour l’intérêt de l’enfant, puisque l’on sait pertinemment qu’un enfant qui commet des infractions est peut-être un enfant qui a été victime, et qu’un enfant victime va peut-être commettre des infractions. Cependant, lors de la procédure pénale des mineurs, les délais et les critères sont tout autres que dans le cas de l’enfance en danger et de l’assistance éducative. À de multiples reprises, j’ai eu cette fâcheuse impression qu’à chaque fois que j’assistais un parent dans le cadre d’une assistance éducative, celui-ci me disait : « Maître, ils ont placé mon enfant, mais ils mentent. »

Lorsque l’on se plonge dans ces types de dossier, on réalise que la manière de procéder dans cette matière nécessite beaucoup de discernement et d’expérience.

M. Michel Amas, avocat au barreau de Marseille. Au risque de choquer, je dirai que la France n’a pas besoin de réforme dans cette matière : nous avons besoin de juges, de greffiers, de policiers formés, de salles Mélanie. Notre arsenal est tout à fait adapté, cependant nous devons nous réunir aujourd’hui car cela ne marche pas. Le constat est là. Pourquoi ? Parce qu’en 1804, quand Napoléon a posé les règles de notre justice, il y avait 6 213 juges. Aujourd’hui, il y en a 7 400, mais nous sommes 40 millions de plus. Il est là, le problème. On dépense des milliards pour faire des palais pharaoniques à Paris, à Marseille, à Lyon, mais nous avons besoin de juges et de personnel. C’est pour ça que cela ne fonctionne pas. Être obligés de faire ce que nous faisons en nous raccrochant aux branches est indigne.

À l’heure actuelle, avec près de 4 000 dossiers vivants, pour ma famille comme pour mon cabinet, notre vie a explosé. Depuis dix ans, nous n’avons pas d’autre activité et sommes présents dans les 186 tribunaux. Je ne traite pas d’autres contentieux que l’enfance en danger et les enfants placés. Parmi les enfants que nous défendons, 20 % doivent être placés : pour 60 % d’entre eux, à cause d’un conflit père-mère, tandis que 20 % sont les enfants de femmes battues – ayons honte tous ensemble que l’on place les enfants des femmes battues ! – et 20 % des enfants autistes – ayons encore plus honte ! Ce qui se passe en France est un scandale d’État car un tiers environ des 60 % des dossiers pour des parents qui se disputent – les cas de conflit parental prégnant – apparaissent après des allégations d’agressions sexuelles. Les faits sont systématiques partout en France – il n’y a pas d’endroit où ça se passe mieux – : l’enfant fait une déclaration à l’école, à sa grand-mère ou à un tonton, une plainte est déposée et l’enfant est auditionné. Vous pensez à la vérité, à aider l’enfant – oui, mais nous, nous disons aux gens que nous recevons qu’ils vont devoir faire un choix. Si on se lance dans le combat pour essayer de choper la vérité, on sait qu’on va perdre, pour une raison simple : si le père, l’oncle ou le cousin reconnaît l’agression sexuelle, il sera condamné, mais s’il n’y a pas de témoin, de sperme ni d’empreinte épithéliale, il n’y aura aucune condamnation.

Quand nous, avocats, recevons les parents, et qu’une mère nous dit : « Je suis Cindy. Mon petit ou ma petite me dit qu’elle a été agressée par son oncle, par mon mari, par mon grand-père », et qu’elle a déposé plainte, nous savons que le dossier va s’arrêter pendant plus de deux ans. En effet, immédiatement après l’annonce, l’enfant va relever de l’aide sociale à l’enfance – et je mets malheureusement autour de cette expression de très gros guillemets, des guillemets en marbre. On aura l’impression qu’il n’y a plus de danger puisque l’enfant n’est plus en présence de l’agresseur, lequel est très rarement en détention en début de procédure – parmi des milliers de procédures, je n’ai qu’un dossier où l’agresseur est en prison, à Draguignan, parce qu’il a reconnu les faits et qu’il y avait donc une preuve. Puisque l’enfant est protégé, il n’y a plus de travail de la police.

Il ne faut pas se mentir : tous nos moyens sont consacrés au narcotrafic, et les enfants, tout le monde s’en fout, pour une raison simple et horrible : notre pays est friendly avec la pédophilie. On a accepté la chronique de Matzneff dans Libération en 1976 ; on a accepté de considérer Mort à Venise comme un chef-d’œuvre ; on accepte David Hamilton. On a accepté ça pendant des années. Le problème, c’est la complaisance.

Une fois que l’enfant est « protégé », les dégâts vont être bien pires. Pardonnez-moi pour ce que je vais dire : l’enfant a été agressé sexuellement – des viols d’enfant, on en a beaucoup –, mais les dégâts que va commettre l’aide sociale à l’enfance sont sans commune mesure, pour une raison simple. La mère qui déclare que son enfant a été agressé verra son enfant mis sous la protection de l’ASE, car s’il est agressé, c’est parce qu’il y a un conflit prégnant entre les parents. Le parent plaignant stigmatise le conflit – et le conflit parental représente 60 % des dossiers de l’ASE.

Le deuxième élément qui déclenche le dossier d’ASE est la plainte pénale. L’enfant est alors extrait de la famille. La plupart des clientes que nous défendons ont leurs enfants placés, et comme, en plus des délais abominablement longs, il n’y a quasiment jamais de condamnation, l’enfant est placé en famille d’accueil. Rapporter qu’un enfant a dit : « Papa m’a touché » signifie « On va vous placer votre gamin. » S’il a beaucoup de chance, il sera en famille d’accueil, où il aura un cadre ; sinon, c’est-à-dire pour 90 % des gamins, il sera en foyer, et là…

Je l’affirme devant l’Assemblée et j’entends que mes mots portent : l’aide sociale à l’enfance ne protège pas les enfants dans les foyers : il y a des agressions, des coups, des agressions sexuelles, des viols et, surtout, il y a 20 000 prostitués qu’on a planqués sous le tapis.

Cette matière est la seule de l’édifice procédural dans laquelle une partie légitime à faire valoir des droits – une maman – ne le peut pas. Si une mère demande à voir son enfant placé – pour Noël, pour la fête des mères, pour une après-midi, pour avoir une expertise, pour une confrontation ou pour savoir comment il va –, c’est la seule matière de notre édifice judiciaire où le juge n’est pas obligé de répondre – et, dans la majorité des cas, il ne répond pas, mais adresse un soit-transmis aux services sociaux, qui ne vont pas répondre, avec pour conséquence que la mère ne pourra pas faire, par exemple, les demandes de droit de visite de week-end, et que ça va s’arrêter.

Deuxième chose inacceptable, c’est aussi la seule matière de notre édifice juridique où, quand on va plaider, on ne sait pas de quoi on va parler, parce qu’il n’y a qu’une pièce : le rapport des services sociaux qui dit ce qu’il s’est passé – une agression du père, de l’oncle, de la tante ou de qui vous voulez. Selon les statistiques que nous pouvons faire d’après le volume de nos dossiers, nous obtenons cette pièce la veille dans 70 %, quelques jours avant dans 20 % des cas et, dans tous les autres cas, à l’audience même. C’est-à-dire qu’en nous rendant à l’audience, nous ne savons pas de quoi on va parler.

Cette maman à qui l’on vient de prendre son enfant parce qu’il a dit « Papa m’a touché », nous n’avons aucun moyen juridique de l’aider. Nous devons faire un choix : poursuivre la procédure pénale au risque de nous y enliser, ou travailler avec les services sociaux. Pour nous il n’y a pas de match. On lui dit : « Soit tu vois l’enfant, soit tu fais émerger la vérité. » Cela veut dire qu’on part du principe que la justice n’existe pas. Nous, les avocats, ne sommes que les compagnons du désespoir, parce que nous n’avons pas d’armes. Personne ne peut imaginer qu’en France, il n’est pas possible de saisir un juge quand un enfant a été agressé sexuellement.

Nous avons zéro arme, parce que nous sommes 40 millions de plus qu’en 1804 pour le même nombre de juges. Et la seule chose à laquelle pensent nos ministres qui se succèdent, c’est faire des palais à des milliards. Il est là, le problème !

Mme la présidente Maud Petit. Merci pour ces propos d’introduction. Nous avons besoin de vous entendre pour comprendre les dysfonctionnements et savoir comment améliorer la situation, car nous en avons tous la volonté – sans naïveté cependant.

Vous avez parlé de faisceau d’indices, et il est vrai qu’on semble se focaliser sur les preuves matérielles, les traces sur l’enfant, mais celles-ci disparaissent quelques jours après l’agression. Comment faire émerger d’autres types de preuve ?

Nous aimerions vous entendre sur le syndrome d’aliénation parentale que vous avez évoqué et dont certains avocats se font les chantres en le proposant à certains de leurs clients.

Vous avez également évoqué la double injonction faite au parent protecteur – la mère, le plus souvent, mais pas seulement, car il existe aussi des pères protecteurs, qui se trouvent dans la même situation et dont il faut parler aussi – : respecter la loi en dénonçant des violences commises contre leur enfant et respecter la décision judiciaire qui leur assigne de le remettre au parent agresseur.

Je voudrais aussi vous entendre sur la présomption d’innocence, qui est chaque fois rappelée tant que le parent agresseur n’est pas condamné définitivement.

M. Christian Baptiste, rapporteur. Maître Blumberg a dit qu’il fallait entrer dans l’ère du principe de protection. Êtes-vous favorables à l’ordonnance de protection ?

Mme Myriam Blumberg. L’ordonnance de protection a le mérite d’exister et d’être souvent utilisée. Dans ma pratique, je défends aussi bien des hommes que des femmes – c’est le hasard des clients qui se présentent à mon cabinet : je ne choisis pas et je défends des êtres humains en souffrance. Cette procédure d’urgence pose question du point de vue des droits de la défense. La réalité est qu’il faut faire avec tout cela : comment protéger dans l’urgence, ce qui est louable et important, mais aussi pour se défendre dans l’urgence lorsqu’on est auditionné dans les quarante-huit heures après réception de la convocation ? Il y a là une articulation complexe.

Le deuxième problème que pose l’ordonnance de protection est en lien avec l’autorité parentale. Je pense au cas d’un papa qui s’est vu éloigner du domicile. Il bénéficie encore de la présomption d’innocence, principe essentiel de notre droit, mais l’ordonnance de protection, outre qu’elle lui impose l’éloignement, lui retire l’exercice de l’autorité parentale. En tout cas, il ne peut pas voir sa fille. Or le contrôle judiciaire pénal ne voit pas de difficulté à ce qu’il voie sa fille : s’il est par ailleurs logique qu’il ne s’approche pas de la mère, il y a là une injonction complètement contradictoire. C’est d’autant plus terrible pour ce père qui pleure, qui a beaucoup de souffrance, alors que c’est un papa très présent. Permettez-moi de le dire, à force d’expérience : ce n’est pas parce qu’on est un mauvais époux que l’on est forcément un mauvais père. L’audience correctionnelle pour violences a été reportée de janvier à octobre : il est donc pris en tenaille entre l’impossibilité de voir sa fille et le fait qu’on ne le lui interdise pas dans le cadre du contrôle judiciaire. Que faire ? Ce papa est en grande souffrance. La petite également – entendue par les services de police, elle n’a jamais évoqué de violences à son égard.

Mme la présidente Maud Petit. Il y a quelque chose qui m’interpelle : vous parlez d’un conjoint qui frappait son épouse ?

Mme Myriam Blumberg. Il y a eu des violences, dans un contexte très conflictuel du couple.

Mme la présidente Maud Petit. Dont l’enfant a pu être victime ?

Mme Myriam Blumberg. Pas du tout.

Mme la présidente Maud Petit. Elle a pu en être témoin ?

Mme Myriam Blumberg. Ce n’est pas ce qui est dit dans la procédure.

Mme la présidente Maud Petit. L’enfant n’a jamais assisté au conflit entre ses parents ?

Mme Myriam Blumberg. C’est ce que dit la maman, mais la grand-mère le réfute.

Mme la présidente Maud Petit. La grand-mère vit-elle en permanence avec le couple et l’enfant ?

Mme Myriam Blumberg. Non, mais elle est arrivée au moment où…

Mme la présidente Maud Petit. Ça n’est arrivé qu’une seule fois ?

Mme Myriam Blumberg. En tout cas, une seule fois en présence de la petite.

Mme la présidente Maud Petit. La grand-mère n’était pas présente et elle ne l’est pas en permanence, j’imagine.

Mme Myriam Blumberg. Elle l’était dans l’un des épisodes relatés.

Mme la présidente Maud Petit. Sur la parole de cette grand-mère qui a pu assister une seule fois à ce conflit, on estime que l’enfant n’a jamais été témoin de violences entre ses parents ?

Mme Myriam Blumberg. L’enfant a été entendue. Les services de police ont été remarquables dans la façon dont la policière a questionné la petite fille de 6 ans. Elle lui a demandé si elle comprenait ce qu’elle disait, si elle comprenait ce qu’étaient les violences. Elle a posé des questions à la fois générales et précises, et de manière très attentionnée. Dans différents dossiers, j’ai le plaisir de voir que les policiers sont de mieux en mieux formés à l’écoute des enfants qui pourraient être témoins de violence intraconjugales.

Mme la présidente Maud Petit. Vous étiez en train de dire : « le pauvre papa ».

Mme Myriam Blumberg. Oui, car il faut aussi entendre cela. En l’espèce, il n’y a pas de décision définitive, mais dans les conflits conjugaux, il faut aussi entendre la parole du père, qui peut être malheureux et qui peut aussi penser que, d’une certaine façon, il protège son enfant. C’est du cas par cas, dans l’intime de la famille, et les choses ne peuvent pas être purement générales. C’est beaucoup plus compliqué et moins monolithique que ce qu’on peut penser.

Mme la présidente Maud Petit. Dans ce cas, peut-être vaut-il mieux ne pas répondre au sujet de l’ordonnance de protection en s’appuyant uniquement sur cette affaire, car dans beaucoup d’autres cas, c’est l’inverse qui aura lieu. Merci de ne pas vous focaliser uniquement sur cet exemple.

Mme Myriam Blumberg. Bien sûr, mais on voit toujours l’ordonnance de protection du même côté et je voulais insister sur le fait qu’il y a aussi des pères malheureux.

Mme la présidente Maud Petit. Certes, la question de l’ordonnance de protection se pose aussi pour la femme qui est victime de violences, mais ici nous nous interrogeons sur l’ordonnance de sûreté qui protégerait l’enfant – c’était bien de cette ordonnance que vous parliez, monsieur le rapporteur ?

M. Christian Baptiste, rapporteur. Je voulais que vous précisiez ce que vous entendiez par « entrer dans l’ère du principe de protection ».

Mme Carine Durrieu Diebolt. Je faisais en effet valoir le principe de protection, en lien avec l’ordonnance de sûreté, qui est à l’étude, ou l’ordonnance provisoire de protection qui me semble concerner beaucoup de situations. Je ne m’arrêterai pas à un exemple, en particulier à celui-là, que nous ne connaissons pas, mais je tiens à dire que je suis toujours stupéfaite par ce que cela sous-entend : des mères continueraient de manipuler leur enfant pour qu’il déclare des faits de violence sexuelle alors qu’ils ne sont même pas en âge d’appréhender la sexualité. Ce qu’on nous dit derrière tout cela, c’est que ces mères disent à l’enfant : « Tu vas dire que ton papa t’a touché la zézette, qu’il t’a rentré les doigts dans l’anus » – on l’a plus d’une fois dans les dossiers –, et l’engager à entretenir cela et à présenter des symptômes physiques de l’hypersexualité ! Tous ces éléments seraient introduits dans la tête de l’enfant par la mère ? Cela me semble invraisemblable.

Peut-être qu’il faudrait faire une étude statistique plus poussée en France mais, au Canada, les fausses allégations ne représentent que 4 % à 6 % des affaires, ce qui est très faible – cela voudrait dire, en effet, que les mères tortureraient réellement leur enfant. Est-ce la réaction spontanée que vous auriez en cas de conflit parental et de séparation, que de dire à votre enfant de dénoncer des faits de nature sexuelle ? À la limite, il est plus facile de lui faire dire que papa l’a tapé : pourquoi donc aller sur le terrain sexuel – d’autant que, généralement, on sera sur le terrain du faisceau d’indices ?

Cette question du faisceau d’indices est vraiment à étudier. Il y a la parole de l’enfant, collectée par des magistrats ou des policiers formés à l’entendre – et cela doit être systématique, avec notamment le protocole Nichd (National Institute of Child Health and Human Development), mais aussi contre les mythes persistants dont j’ai parlé tout à l’heure, par exemple ceux des fausses allégations ou du syndrome d’aliénation parentale. Ce mythe n’est d’ailleurs pas utilisé que par les avocats : j’ai récemment plaidé dans un cas de non-représentation d’enfant où c’est le procureur de la République qui a plaidé ce syndrome.

La parole de l’enfant doit être bien collectée. Pour vous donner un exemple, j’ai récemment plaidé, dans le Nord de la France, un cas d’inceste où la petite fille a dénoncé les faits à ses parents immédiatement après, en partant de la maison où ils avaient été commis. Les parents les ont déclarés tout de suite et ont eu la chance d’avoir affaire à des policiers formés, donc l’audition était parfaite : mise en confiance, questions ouvertes, pas de pollution de la parole de l’enfant. La petite de 6 ans a décrit du sperme avec ses propres mots, il n’y a donc pas d’ambiguïté possible sur la situation. Ce n’est que sur cette parole-là, bien collectée, que nous avons gagné le procès. Je m’érige en faux lorsque j’entends dire qu’il faut absolument des preuves matérielles : quand la procédure est bien menée, les dossiers peuvent fonctionner autrement.

Je souscris pleinement, par ailleurs, à ce qu’a dit mon confrère à propos du manque humain qui affecte le recueil de la parole de l’enfant. Quand un enfant déclare des faits qui sont ensuite dénoncés par la mère, il est inacceptable que l’enfant soit auditionné un an et demi après, comme c’est très souvent le cas sur Paris – et encore, quand l’avocat fait pression. Le mécanisme d’amnésie traumatique touchant 40 % à 60 % des enfants, il faut privilégier d’urgence l’audition des enfants qui dénoncent. Ce n’est pas nouveau – on le dit, on le répète, et c’était une des recommandations de la Ciivise.

Il y a donc un véritable travail à faire sur la parole des enfants, mais si l’enfant ne parle pas dans un cadre judiciaire – aux policiers, au magistrat ou en expertise –, sa parole ne sera pas retenue. Or je considère que si l’enfant a parlé à une infirmière scolaire ou à un psychologue, qu’il a fait l’objet de signalements extérieurs, il faut donner du crédit à cette parole, même s’il a été dans l’incapacité de la réitérer dans un cadre judiciaire parce qu’il a été auditionné un, deux ou trois ans plus tard ou parce qu’il est tétanisé par la situation judiciaire. Il faut donc aussi donner du crédit aux intervenants qui ont collecté la parole dans un cadre extérieur et – pourquoi pas ? – les auditionner. Or cet aspect est souvent mis de côté.

Cette parole est souvent corroborée par des symptômes post-traumatiques, comme l’hypersexualisation. Dans certains cas, les décisions de justice reconnaissent les symptômes comme potentiellement évocateurs de violences sexuelles, mais s’en tiennent là, faute de certitude sur l’identité de l’agresseur. Mais quand l’enfant dit : « C’est papa qui l’a fait », pourquoi ne pas lui accorder du crédit ?

La trame des actes pourrait également être étudiée, c’est-à-dire une trame obligatoire dans le cadre des enquêtes : trop souvent encore, il n’y a pas de perquisition, pas de saisie du matériel informatique et du téléphone portable, dont l’exploitation pourrait être très éclairante : si l’historique du moteur de recherche montre que Monsieur consulte des sites liés à l’inceste ou de la pédopornographie, cela peut étayer la déclaration de la mère et de l’enfant.

Il faut retravailler ce faisceau d’indices, sachant qu’en droit pénal, la preuve est libre : rien n’empêche donc de repenser le faisceau d’indices dans ces affaires.

M. Michel Amas. Si l’on s’oriente vers la proposition de l’ordonnance de sûreté : oui, mais qui ? Le juge pour enfants, ou le JAF ? Pour nous – et je suis d’accord avec le juge Édouard Durand –, cela doit relever du JAF.

Au niveau des moyens d’enquête, oui, ouvrons tout, avec un questionnaire, mais quel va être le régime et, surtout, pendant combien de temps ? Tout le reste n’a pas beaucoup d’importance. Si on met en place ce dispositif en le confiant au JAF, nous savons, nous les professionnels, que c’est inapplicable. Pondre un texte qui ne servira pas est un problème.

L’autre question que je pose est : pour combien de temps ? On ne peut pas continuer, comme on le fait aujourd’hui avec les ordonnances de protection, à ne pas avoir de délai. L’enfance ne dure que six ans – à 6 ans le père Noël n’existe plus –, mais on s’assied sur les procédures : à Paris, les délais sont inacceptables et, à Marseille, c’est extrêmement long. Oui à tout ce qui peut amener à protéger l’enfant, mais cela doit relever du JAF, et pas du juge des enfants, et cela ne doit valoir que pour un temps limité. Il faut pour cela sortir du principe qui prévaut actuellement dans ce type de dossiers : quand l’aide sociale à l’enfance intervient, nous n’avons plus d’armes. On saisit le JAF à un an, mais il n’y a aucune procédure en référé ni de saisine immédiate devant le juge des enfants.

On sait donc qu’on va être arrêté, dans une mesure qui va souvent être renouvelée d’année en année. Et dans le filet qu’on a jeté, il y a des poissons qui ne méritent pas d’y être. Il existe en France une sous-catégorie de justiciables, qui n’a aucun droit : les parents d’enfants qui relèvent de l’ASE. Contrairement au JAF et au pénal, qui ne feront pas bien mal, l’aide sociale à l’enfance va faire sur nos clientes des dégâts remarquables. On a consacré, en France, une présomption de culpabilité qui touche les parents – parent agresseur comme parent victime – et leur interdit de saisir le juge en urgence pour voir leur enfant ou demander une expertise. On ne peut pas le faire et on le pourra encore moins avec votre loi – et s’il n’y a pas de délai, on ne pourra rien faire du tout.

On a créé une sous-catégorie de justiciables et il est stupéfiant que personne ne se batte pour l’accès à la défense qui est le droit fondamental, le principe même de notre contrat social. Nous sommes allés partout pour défendre cette sous-catégorie, les parents d’enfants placés : même au Conseil national des barreaux (CNB), on nous a gentiment souri. On est en train d’écraser les libertés fondamentales.

Alors oui, bien sûr, c’est une bonne idée, mais il faut que nous ayons des idées que l’on puisse appliquer, et si une décision de ce genre est mise en œuvre, il faut à tout prix qu’elle soit limitée dans le temps, que les parents aient la possibilité d’être entendus et qu’il y ait un vrai travail. Nous avons ces armes mais, pour l’instant, elles ne sont pas mises en œuvre.

Mme la présidente Maud Petit. Quelles sont-elles, ces armes qui ne seraient pas mises en œuvre ?

M. Michel Amas. Il y a le protocole Mélanie, mais je crois que, sur trente-six mille communes, quatre-vingts à quatre-vingt-dix postes de gendarmerie et de police seulement en sont équipés. Il faut aux policiers une formation spécifique, de long terme, pour recevoir un enfant qui vient faire une révélation. Il faut raccourcir les délais : nous croulons sous les procédures où il se passe cinq ou six mois entre le moment où l’enfant dénonce et celui où il est entendu. Et ensuite il va y avoir le propos acquis de l’enfant – je ne jette la pierre à aucun des parents, mais les psychologues ont démontré que pendant ce temps où ni la police ni la justice ne travaillent, l’enfant, lui, est travaillé par les parents.

Pardonnez-moi, je sais que je suis souvent clivant, mais je m’en fiche : des placements d’enfants sont parfois prononcés pour agression sexuelle sur la base de l’incompétence, de la méconnaissance, de l’incurie. Par exemple, ce sont souvent des signalements venus de l’école, disant que Mélanie, Khadidja ou Laura « se caresse » et générant immédiatement une saisine : l’enfant aurait eu des gestes sexualisés. Immédiatement, il y aura la police, les parents seront entendus, le juge pour enfant va intervenir, et la vie de ces gens va être plastiquée, ils vont entrer dans un protocole où l’enfant sera extrait et placé. Or l’intégralité de la littérature qui documente la sexualité des enfants dit que cela ne fonctionne pas, ce qui ne correspond pas avec la fantasmagorie des adultes au sujet du sexe. Se caresser, comme avoir un doudou ou se sucer le pouce pendant des heures – certains même se déforment le nombril –, est un acte d’enfance, mais les gens que nous avons formés – ou plutôt, pas du tout formés – vont projeter leurs fantasmes d’adultes sur des propos d’enfants – la petite Karine qui se caresse à l’école – et cela va mener à un désastre, car on accusera le père d’avoir des comportements sexualisés. L’enfant va être entendue et pourra dire des choses comme : « Souvent, je suis assise sur mon papa, il me caresse le ventre ou les fesses. » Il ne s’agit pas d’une agression sexuelle, mais ce dossier sera dans notre filet – et il y en a tellement !

Face à l’inceste, à la pédophilie, nous avons tous la même réaction épidermique : nous sommes tous contre – personne n’est pour ! – et on va projeter de manière violente et désorganisée, sans travail, alors que la littérature nous dit que ce n’est pas possible, que ce n’est pas du sexe. Et nous nous retrouvons alors avec des centaines d’enfants qui relèvent de l’aide sociale à l’enfance, qui sont placés en famille d’accueil ou en foyer, chez le père et la mère. On va détruire des familles sur rien.

Nous, les avocats, entendons peser. Abbastanza, le temps où nous étions taisants – c’est un combat que nous menons. Une décision doit être limitée dans le temps, et pas pour un temps trop long : le temps de l’enquête. Or, actuellement, le temps de l’enquête pénale dans les affaires d’agressions sexuelles sur mineurs, c’est le temps de la prescription : deux ou trois mois avant la fin, ils se réveillent et tout le monde est entendu.

Oui à cette ordonnance de sûreté, quelque forme que vous lui donniez sous l’autorité du juge aux affaires familiales, parce qu’il fait différemment : il va au fond et, surtout, à la différence du juge des enfants, n’applique pas la présomption de culpabilité, de telle sorte que les parents peuvent agir. Il faut un équilibre des droits, que chacun ait des droits. On peut extraire l’enfant de la famille mais il faut que vous prévoyiez, parce qu’ils ne le feront pas, que l’enfant soit placé chez les grands-parents, les oncles, les tantes ou la famille élargie. Si vous ne le faites pas, ils feront ce qu’ils font à l’heure actuelle : détruire des familles. Si vous ne prévoyez pas, avec cette bonne idée, une limite dans le temps et un placement en premier lieu chez l’oncle, la tante, les grands-parents ou le frère, ce sera une catastrophe car l’enfant ira en foyer.

Si on le confie au JAF, on peut effectuer tout ce qui relève du bon sens, du travail de fond fait par les avocats pour porter le dossier en dix jours avec les garanties des grands-parents, de la maison et de l’école, le suivi médical, les psychiatres. On peut tout faire, alors que, face au juge des enfants, on ne peut pas. Le juge qui doit être responsable de cela, c’est le JAF.

Je suis entièrement d’accord avec le juge Durand, qui, comme nous, hurle dans le vent. Il faut une limite dans le temps et un réexamen du dossier après cinq ou six mois. Six mois, c’est déjà long et il peut y avoir des dégâts.

Mme la présidente Maud Petit. Vous ne préconisez pas de remettre l’enfant simplement au parent qui a dénoncé ?

M. Michel Amas. J’ai confiance en le juge. Le JAF fera son travail comme il doit le faire. En revanche, j’ai peur des services sociaux qui consacrent souvent le principe incroyable du « il n’y a pas de fumée sans feu ». Avoir fait autant d’études pour consacrer ce principe, c’est lamentable.

Ce que nous devons faire, c’est rendre tout possible. Tout doit être ouvert : le parent qui dénonce, les grands-parents, y compris le parent accusé, parce qu’il participe du procès. Souvent, il va perdre, mais il doit avoir les mêmes droits que les autres. Notre pays ne peut pas consacrer le fait que les accusés soient une sous-catégorie de justiciables. Si nous faisons ça, allons plutôt vendre des crêpes sur la plage ! Nous ne pouvons pas consacrer un droit fondamental et en exclure l’une des parties.

Comme nous voulons bien faire et que nous avons honte de ce que la France a fait des enfants, nous nous plaçons a priori du côté du parent protecteur et de l’enfant. Or, dans le filet que nous allons tendre, il y aura des gens qui ne méritent pas d’y être. C’est à cela que vous devez penser du plus profond de votre âme : quand vous prenez une décision, il faut donner les mêmes droits à chacun. Le parent accusé va peut-être perdre, mais c’est au juge d’arbitrer. Il faut faire confiance au magistrat – si celui-ci n’a pas 4 000 dossiers à gérer dans la semaine.

M. Djamel Bouguessa. Je souscris totalement à ce qui vient d’être dit : il ne faut pas que le juge ait 4 000 dossiers. Selon les derniers chiffres du Syndicat de la magistrature, alors que le juge des enfants devrait en avoir 350, il en a en réalité entre 650 et 700. Le juge des enfants est le juge du temporaire et le JAF le juge du définitif.

J’ai entendu les représentants de la magistrature. Une de leurs nombreuses difficultés est le travail en silo : ils ne se parlent pas, alors qu’il est prévu qu’ils puissent se parler – c’est important et c’est même tant mieux puisque cela fait partie de l’intérêt de l’enfant. Confions donc cela au juge aux affaires familiales. Cela permettra aussi au juge des enfants de se consacrer véritablement aux vrais enfants en danger.

La loi sur les violences éducatives ordinaires est salutaire, car la situation est trop grave, mais cela a aussi été terrible pour certains parents – quelque chose s’est mal passé la veille, une gifle est partie : c’est anormal, bien sûr, et le parent doit pouvoir se justifier, mais cela va beaucoup trop loin.

Mme la présidente Maud Petit. Je serais très surprise qu’un parent soit condamné par la justice sur la base d’une gifle. Il s’agit en général de violences à répétition.

M. Djamel Bouguessa. Il s’agit en effet d’une loi sur les violences éducatives ordinaires, mais ces incidents, ces violences, même quand elles n’arrivent qu’une fois, sont des éléments sur lesquels les services se fondent pour saisir le juge des enfants, avec les conséquences que l’on connaît. Même quand ça n’arrive qu’une fois – c’est arrivé, nous en avons plein d’exemples. Les services sociaux ont constaté que si des parents habitant dans certains quartiers avaient donné une gifle à leur gamin de neuf, dix ou onze ans, c’était parce qu’il se retrouvait, contre leurs souhaits, en bas des cités : c’est tout à fait normal, ça fait partie du cadre éducatif et, une fois cela justifié, la procédure pénale s’arrête – elle ne commence même pas –, mais une seule gifle a pu fonder une saisine du juge des enfants.

Mme la présidente Maud Petit. Je vous remercie d’avoir rappelé cette loi, mais il n’est pas ici question des violences éducatives ordinaires. Nous parlons de cas beaucoup plus graves puisqu’il s’agit de crimes incestueux. J’aimerais que nous y revenions.

Je suis presque inquiète de vous entendre – pas tous, certes, et avec des nuances – qu’il ne faut surtout pas mettre en difficulté un parent sur la base d’un témoignage. Vous semblez défendre la présomption d’innocence, ce qui est normal, mais aussi un parent qui serait violent avec la mère et pas avec l’enfant. Je n’arrive pas très bien à cerner le fond de votre propos en matière de protection de l’enfance. On sait que, par rapport au petit nombre de saisines de la justice, il y a encore moins de condamnations pour ces crimes odieux, si bien que, quand vous me dites que la justice est parfois saisie sur la base d’allégations non validées ou non factuelles, j’ai l’impression que vous acceptez que tous ces dossiers passent à la trappe et se concluent par des classements sans suite. Je voudrais que vous précisiez vos propos, car je suis stupéfaite de ce que j’entends.

M. Michel Amas. Ce qui se passe, c’est que ça ne fonctionne pas et qu’il faudrait faire autrement. Dans le cadre du protocole Mélanie, les enfants sont plutôt bien entendus quand les policiers sont formés, mais il faudrait qu’ils soient entendus aussi assez rapidement par un pédopsychiatre. Toutefois, je ne pense pas que le protocole Mélanie doive avoir lieu en one shot car, lorsque l’enfant est entendu et révèle les faits, il ne dit jamais tout. Souvent, il en rajoute plus tard. Il faudrait procéder à deux épisodes éloignés dans le temps car souvent, deux, trois ou quatre mois plus tard, les enfants font de nouvelles révélations, qui souvent sont bien pires. Il faudrait donc bisser.

En fait, le travail n’est pas fait. Si un enfant est agressé sexuellement demain à Toulon et fait une déclaration, avec un peu de chance il sera entendu dans un local Mélanie, puis tout va s’arrêter. Le problème est là. Alors que nous devrions mettre toutes nos forces sur un mois ou deux, en vérifiant, en faisant réentendre l’enfant – car ses propos augmentent souvent dans des proportions que vous n’imaginez pas. Quand il dévoile les faits, il dit ce qui lui gratte le plus ; plus tard, avec l’assistante maternelle, la grand-mère, la tante, la maîtresse d’école ou la cantinière, on verra apparaître une horreur abominable. C’est pour cela qu’il faut renouveler le protocole Mélanie et mettre ces enfants sous contrôle sur un temps long. Nous faisons de l’emplâtre : on intervient vite, on met deux morceaux de scotch et on passe à un autre enfant blessé.

Ce qu’il faut faire, c’est prendre en charge l’enfant qui dénonce. Mettre l’enfant chez sa mère, chez ses grands-parents, le protéger, c’est très bien, mais il faut récupérer la parole. C’est ce que font d’abord les policiers, et ils font ça bien tant qu’ils suivent le protocole Mélanie – sinon, c’est open bar. Il faut le savoir : quand les gens ne sont pas formés, on s’arrache les cheveux. Il est anormal que ce que nous avons créé de très bien ne fonctionne pas partout.

Il faut également une thérapie, sinon on ne sert à rien. Lorsque l’enfant dénonce, il faut, en premier shot, que la police l’entende et qu’en même temps soit mise en place une thérapie sur le moyen terme. Puis il faut le réentendre deux ou trois mois après car, souvent, l’enfant augmente ses déclarations. Pour cela, il faut avoir le même staff, la même équipe, les mêmes gens, pour avoir un suivi et une vista. C’est pour cela que les choses ne fonctionnent pas : aujourd’hui, on prend immédiatement une décision, l’enfant est entendu avec le protocole Mélanie, il est reçu vingt minutes par le psychologue de l’ASE… Ça a la même valeur ajoutée que le dentifrice pour le cancer du foie : aucune. L’enfant est sous une pression terrible : il est amené par un parent, une grand-mère, un service ou la maîtresse dans un commissariat où il doit parler dans le cadre de ce protocole et avec des caméras. Même avec des gens attentionnés qui prennent le temps, c’est une épreuve. Ensuite, il voit un psy pendant un quart d’heure, mais ce n’est pas le moment ! Le moment vient plus tard, dans la digestion, mais ce n’est pas comme ça que nous faisons : on met un emplâtre au début, puis on laisse aller, sans prendre de décision.

Ce que nous ne faisons pas bien, c’est la prise en charge de l’enfant. Celui-ci doit faire l’objet d’un suivi. Je n’ai rien contre les éducateurs spécialisés – je ne leur en veux pas et c’est bien qu’ils existent –, mais ce suivi ne peut être fait que par des pédopsychiatres, des gens dont le métier est d’entendre et de traiter l’information, d’en faire quelque chose de positif. Ça ne peut pas être le psychiatre de permanence. Il faut un truc sur le moyen terme. Si on faisait ça, on serait les rois du monde !

On se pose des questions de détails – est-ce qu’il a touché un peu ou beaucoup, est-ce que c’est le papa ? –, mais le problème n’est pas là. Le cœur du problème, c’est l’enfant. Il est bien entendu dans le cadre de ce protocole mais il faut que ce soit généralisé. Donc il nous faut des moyens, qu’on arrête de construire des tribunaux plutôt que d’acheter deux caméras. Il faut donc mettre immédiatement en place ce protocole, on fait entendre l’enfant une première fois par le psy et on y retourne au bout de trois ou quatre mois – mais pas beaucoup plus tard car, à ce moment-là, l’enfant a accepté. On récupère alors la parole, mais en revenant au protocole Mélanie. C’est en en restant au one shot qu’on commet une erreur.

Mme la présidente Maud Petit. Certains professionnels nous ont expliqué qu’il valait mieux éviter de faire parler l’enfant trop souvent ; c’est peut-être une des raisons des réticences en la matière – le faire parler jusqu’à dix fois avec des intervenants chaque fois différents peut être problématique. D’où l’intérêt de filmer son audition en salle Mélanie, pour éviter de le faire répéter.

Quant à réentendre l’enfant trois mois plus tard parce qu’il aura encore plus à dire à ce moment-là, certes, mais les professionnels ne sont pas assez nombreux, comme nous l’avons constaté en visitant, la semaine dernière, la brigade de protection des mineurs. Même s’ils avaient la volonté de réentendre l’enfant et y consacraient tous leurs effectifs, ils ne seraient malheureusement pas en mesure de le faire. Comment faire aujourd’hui avec les moyens que nous avons ?

Mme Carine Durrieu Diebolt. Effectivement, on sait que faire répéter des faits violents à un enfant est source de surtraumatisme – c’est ce qu’on appelle la victimisation secondaire. Il ne s’agit pas de lui faire raconter ses vacances, mais des viols ou des agressions sexuelles, c’est-à-dire l’horreur de l’horreur. On sait qu’il y a des reviviscences : quand un enfant raconte des viols, il les revit, il revit la peur et la terreur. On ne peut pas généraliser le principe d’entendre un enfant à plusieurs reprises pendant une enquête préliminaire.

Selon moi, il faut donner la priorité à l’urgence. Il est indispensable que l’enfant soit entendu très rapidement. Nous disposons des salles Mélanie et du protocole Nichd, venu du Canada, qui est efficient et a fait ses preuves. Lorsque les policiers ou les gendarmes y sont formés, on en voit les résultats sur le plan du dévoilement des faits, mais ce n’est malheureusement pas systématique. Il y a vraiment un problème de délais d’audition et de formation systématique. Ces deux points doivent être réglés.

En ce qui concerne les enfants handicapés ou autistes, le traitement de leur parole est catastrophique. J’ai un dossier où une enfant qui a un retard mental a dénoncé des faits d’inceste commis par son père. Elle a été auditionnée avant que nous ne la prenions en charge, mais il a fallu du temps – des années – pour créer un lien de confiance. Sa parole a été très évolutive, car elle a eu besoin d’établir ce terrain de confiance. Or à chaque fois qu’elle a été entendue et en a rajouté, cela s’est retourné contre elle, la juge d’instruction considérant que sa parole n’avait pas été constante – de fait, dans les ordonnances du juge d’instruction, le raisonnement repose sur le fait qu’une parole constante et corroborée est considérée comme plus fiable qu’une parole non constante, qui peut en outre se retourner contre la victime. Nous avons expliqué cette évolution de la parole et transmis des certificats de thérapeutes qui la suivent. Une ordonnance de non-lieu a été rendue et nous sommes actuellement devant la chambre d’instruction sur cette question de la parole. Dans ce dossier, je fais valoir le faisceau d’indices et la spécificité de cette enfant. Il y a donc, pour les personnes handicapées, autistes ou porteuses d’un retard mental, une vraie difficulté, qui n’est pas entendue par la justice.

Les auditions des mineurs sont obligatoirement filmées, mais elles ne sont quasiment jamais visionnées. À la Ciivise, ou j’ai travaillé pendant trois ans avec Édouard Durand, des procureurs que nous avons auditionnés nous ont expliqué qu’ils n’avaient pas le temps de visionner les auditions d’enfants. Ces visionnages seraient pourtant très éclairants : le peu de magistrats qui en avaient visionné en tiraient de la substance en observant la gestuelle, la manière de parler. Cela leur fait aussi économiser du temps ensuite, lors des investigations. Le visionnage systématique faisait partie des recommandations du rapport de la Ciivise, même si l’on en revient toujours au problème des moyens humains.

Pour répondre à votre question, on ne peut pas continuer avec la gestion budgétaire actuelle des dossiers de violences sexuelles, tant sur mineurs que sur majeurs. L’Espagne a ainsi multiplié par deux les moyens humains, tant pour les policiers que pour les magistrats. Ce n’est plus gérable : si l’on veut s’attaquer aux violences sexuelles, il faut prendre en compte cette dimension et charger un plus grand nombre d’êtres humains de traiter ce contentieux.

Quant au parcours de soins, je suis parfaitement d’accord. Muriel Salmona vous en parlera mieux que moi.

Mme la présidente Maud Petit. Comme à toutes les autres auditions, vous nous dites, vous aussi, les difficultés qui existent en matière de ressources humaines et matérielles, mais nous devons aussi trouver des solutions de l’immédiat, le plus tôt possible. Même si nous travaillons dans quelques mois à augmenter le budget de la justice – nous y sommes tous favorables, et cela dépendra de certaines circonstances –, on n’augmentera jamais suffisamment ni aussi rapidement qu’il le faudrait le nombre de juges, de magistrats et de policiers.

Mme Carine Durrieu Diebolt. Il faut alors ériger en règle l’audition prioritaire des enfants, qui doivent être traités en urgence. En effet, l’amnésie traumatique frappe beaucoup plus les enfants que les adultes : 40 % des enfants victimes de violences sexuelles ont une amnésie traumatique totale et 60 % une amnésie partielle. J’ai toutes les semaines dans mon cabinet des victimes qui ont des levées d’amnésie traumatique. Cette amnésie est une réalité.

Mme la présidente Maud Petit. D’où la question de l’imprescriptibilité. Auparavant, je voudrais savoir ce que vous pensez du projet de loi dit Sure (sanction utile, rapide et effective) et de la proposition de plaider-coupable, en ce qui concerne en particulier les victimes mineures d’inceste.

M. Michel Amas. C’est la négation pure et simple de la justice et cela aura plusieurs types de conséquences. D’abord, les peines seront moindres car, pour accepter un plaider-coupable, il faut y avoir un intérêt. Deuxièmement, la victime, qui est déjà en mode furtif, totalement inexistante dans la procédure d’instruction, se verra imposer une décision. La seule chose qui concrétisera son procès, ce seront les sommes qui lui seront allouées par la commission d’indemnisation ou par l’adversaire. C’est la négation de la justice.

Tous les pénalistes vous le diront, la cour d’assises est une arène. Nous, avocats, ne sommes que des danseurs, et nous y dansons avec la vérité. C’est le seul endroit où l’on approche la vérité judiciaire : elle s’approche, elle est furtive, elle sent – ça pue, les assises ! Dans cette danse, les parties civiles ont besoin d’exister. Avec le plaider-coupable – qui est un pur scandale, mais ce n’en est qu’un de plus –, on nie l’existence des victimes. Surtout, on va faire une justice au rabais car, je le répète, on ne l’acceptera que quand il y aura un intérêt. Dans le cas du viol par exemple, c’est open bar : les peines peuvent aller de quatre à quinze ans de prison selon l’audience. Or, avec le plaider-coupable, on en arrivera à un barème très bas, sans quoi cela n’a aucun intérêt et personne ne va dire à son client d’aller à ce plaider-coupable s’il n’y a pas d’intérêt, et le seul intérêt, c’est d’obtenir une peine moindre.

Nous faisons face aux clients et sortons avec eux des audiences – le ministre de la justice ne doit pas l’avoir fait souvent. C’est inacceptable. On peut vendre notre justice, mais alors, disons-le officiellement, faisons-le clairement. Ce qui va à la cour d’assises, c’est le meurtre, l’assassinat, le viol. On n’y va pas pour avoir brûlé un feu rouge, fait un faux chèque à une grand-mère ou volé un scooter. C’est le meurtre, l’assassinat, le viol. Et on va accepter ça ?

La plupart des avocats font leur métier avec beaucoup de courage, debout, en robe et en français, dans les tribunaux depuis plus de deux cents ans, et c’est notre voix qui imprime les tribunaux. Est-ce qu’on va couper la voix des avocats ? Le dernier rempart de la liberté, ce sont les avocats. Avec le plaider-coupable, nous serons des comptables. Et moi, jamais de ma vie je ne serai expert-comptable.

Mme Myriam Blumberg. Effectivement, lorsqu’on pratique le plaider-coupable en matière délictuelle, on constate, en tout cas devant la plupart des procureurs de la République, qu’on ne négocie rien du tout et qu’on plaide à peine, parce que les procureurs n’ont pas le temps et sont submergés. L’avocat au plaider-coupable est là pour dire « OK, ça marche », ou pour dire à son client d’accepter plutôt que d’aller en audience correctionnelle avec un risque de peine plus importante. C’est donc déjà un système qui nous est imposé.

En outre, comme le dit mon confrère, si on applique cette procédure à des actes extrêmement graves, on bafoue les droits fondamentaux et les droits des victimes, qui seront totalement exclues des débats, mais aussi de la réparation morale, car un débat aux assises permet aux victimes d’entendre de nombreuses choses et de se rendre compte de ce qui se passe dans la tête de celui qui a tué ou violé. Cet échange est essentiel à la réparation, mais aussi peut-être à l’auteur du crime ou du viol. On doit donc prendre le temps d’avoir ces débats en cour d’assises. On n’est pas chez le marchand de sanctions, mais on est là pour essayer d’approcher la vérité. De fait, il y a une vérité et tellement de façons de l’approcher qu’elles méritent que l’on en débatte.

Mme Carine Durrieu Diebolt. Je suis complètement défavorable à ce plaider-coupable. Je n’assiste que des victimes et pas une seule d’entre elles, à mon cabinet, ne m’a dit qu’elle ne souhaitait pas de procès. Les procédures durent des années et leur aboutissement est justement cette étape de l’oralité des débats.

J’ai bien compris que le projet de réforme nous vend l’idée que cette mesure irait dans l’intérêt des victimes en raccourcissant les délais de procédure. J’ai été interpellée par des journalistes qui m’ont demandé de les mettre en lien avec les victimes : cela a montré que les délais de procédure sont malheureusement les délais d’enquête, qui durent trois, quatre et parfois même cinq ans, sans aucune information portée à l’attention de la victime pendant ce temps. Puis il y a des délais d’instruction, et on peut donc arriver au terme de cette dernière avec déjà neuf ou dix ans de procédure dans les pattes. Ce n’est donc pas le reliquat lié au délai d’audiencement qui freine une victime et peut conduire à ce qu’elle renonce à un débat oral.

En outre, il est indécent de faire peser sur la victime la responsabilité du choix. Il est en effet prévu qu’elle puisse s’opposer au plaider-coupable – notez qu’on ne lui demande pas son accord, et que c’est l’inverse – dans un délai de dix jours, ce qui est très bref. Si la victime reçoit la proposition en plein mois d’août et qu’elle est en vacances, cela peut rester lettre morte. Toujours est-il que cela revient à lui faire porter la responsabilité de ce choix entre la peste et le choléra : soit vous choisissez le plaider-coupable et le délai d’audiencement sera un peu plus rapide, mais il ne s’agira que d’une appréciation sur une peine, soit vous refusez, et c’est à vous d’en assumer les conséquences : deux, trois ou quatre ans d’attente. C’est donc indécent pour les victimes.

Qui plus est, cela ne renforcera-t-il pas une justice de classe, une victime pouvant se payer un avocat jusqu’au procès et une autre pouvant renoncer faute d’en avoir les moyens ?

Enfin, le débat oral est essentiel. Pour les viols, il se tient dans des cours criminelles départementales, mais selon le même déroulement qu’en cour d’assises : on entend la victime sans limiter sa parole – pendant deux, trois ou quatre heures si elle le souhaite. Pendant qu’elle parle, l’accusé l’entend, et c’est important aussi.

De plus, le plaider-coupable interviendrait dans des dossiers où l’accusé reconnaîtrait les faits – mais j’ignore si cela recouvre aussi une reconnaissance partielle, car dans ces affaires, le déni est fréquent. En tout cas ce ne sont pas ces dossiers où les faits sont reconnus qui sont les plus violents pour les victimes : qu’on ne vienne donc pas me dire qu’il s’agit de leur économiser la violence des débats, car les audiences les plus violentes sont plutôt celles où l’accusé nie les faits et cherche à salir la victime !

Cette audience, relativement soft pour la victime, a ce mérite que chacun s’y entend : l’accusé entend la victime raconter, la victime l’entend aussi – et elle a besoin de comprendre le passage à l’acte. Un élément récurrent du traumatisme dans les violences sexuelles est le sentiment de culpabilité de la victime, qui a toujours le sentiment que c’est un peu de sa faute. Entendre l’agresseur lui permet de remettre les choses dans le bon ordre, ce qui est particulièrement important en matière d’inceste. J’ai fait beaucoup d’audiences d’inceste et j’observe toujours une division familiale : la victime est isolée, mise au ban de la famille parce qu’elle a osé parler, violer la loi du silence, briser le tabou et a fait peser le scandale sur la famille. C’est à elle qu’on en veut. Dans une affaire d’inceste, un débat oral rétablit un peu – malheureusement pas complètement – l’ordre des choses pour la famille. Pour les parties, il est utile d’entendre tout cela, et d’entendre aussi les experts qui expliquent la gravité du psychotraumatisme et son retentissement dans la vie de la victime. Je vois mal comment on peut se passer de tous ces éléments. On disait que la cour d’assises était la Rolls-Royce. Aujourd’hui, en tout cas, ce ne sont pas les victimes qui demandent le plaider-coupable.

Mme Béatrice Roullaud (RN). Le problème des signalements qui n’aboutissent pas et qui traînent me taraude. Dans un livre de Laurence Brunet-Jambu et Karine Jambu, il est question d’une jeune fille violée et maltraitée pendant des années, dont la tante bienveillante a eu un mal fou à porter plainte et pour qui la procédure a duré dix ans. Cette affaire, qui a fait l’objet d’un téléfilm, n’est pas une histoire isolée. On voit souvent, en effet, des affaires où, malgré des preuves suffisantes – pour nous en tout cas –, rien ne se passe. Que faudrait-il faire selon vous, pour que la victime soit plus et mieux entendue et pour qu’il y ait systématiquement des enquêtes et moins de classements sans suite ?

Maître Amas, vous avez dit que le drame pour les clients qui viennent vous voir est que leur enfant sera remis à l’aide sociale à l’enfance s’ils s’engagent dans une procédure pénale. Il me semblait au contraire que la loi Taquet avait prévu que l’enfant ne soit pas automatiquement placé à l’aide sociale à l’enfance, mais plutôt que le rôle du parent ou de la personne de confiance soit développé – mais il est vrai que nombre de décrets ne sont pas parus. Je souhaiterais des précisions sur ce point.

Enfin, maître Amas, parmi vos clients, les pères accusés et les mères protectrices sont-ils à parts égales ?

M. Michel Amas. Pour ce qui est de votre deuxième question, nous avons constaté que cela ne fonctionnait pas. Ce que nous demandent les parents, c’est de sortir de la situation générée par la révélation « Papa m’a touché. » Pour en sortir, il faut sortir d’un seul endroit : l’aide sociale à l’enfance et le placement. Il y a deux matchs à jouer et il faut faire un choix avec les clients : on peut aller rechercher la vérité dans la procédure pénale, que nous savons être longue, ou arrêter cette procédure, sans s’y impliquer ni l’entretenir.

Mme Béatrice Roullaud (RN). Excusez-moi, mais ma question était plutôt : pourquoi l’enfant devrait-il être systématiquement remis à l’aide sociale à l’enfance alors qu’a priori la loi Taquet ouvre d’autres solutions possibles avec les tiers dignes de confiance ?

M. Michel Amas. Ma réponse est très simple : il n’y a que dans 3 % des dossiers que les enfants sont placés chez les grands-parents. Parce que – pardon encore, mais vous avez compris que j’essaie d’échapper aux poursuites – cette administration est goulue et qu’on ne fait pas ce qui devrait être fait dans un dossier de ce type : aller directement chez les grands-parents et les oncles et tantes pour voir si ce sont des gens raisonnables. Le magistrat délègue à un sachant le soin de « sacher » : il demande à l’aide sociale à l’enfance ce qu’elle en pense et celle-ci se positionnera à propos des parents, mais dira qu’elle n’a pas encore vu les grands-parents. Alors le magistrat, au lieu de prendre la décision d’aller spontanément chez les grands-parents, comme je pense qu’il devrait le faire, suit le conseil des services sociaux : « on verra plus tard ». Or le « plus tard » devient des années. Dans ces cas-là, certains magistrats ne rendent pas la justice : ils la gardent.

M. Djamel Bouguessa. La loi Taquet a rappelé, renforcé et confirmé le rôle du tiers digne de confiance, mais celui-ci existe dans la loi depuis 1970, où le code civil prévoit en effet que, lorsque l’enfant est en danger, plusieurs mesures peuvent être prises : remettre l’enfant premièrement à l’autre parent, deuxièmement à un autre membre de la famille et troisièmement aux services de l’ASE. Je me suis, moi aussi, demandé depuis quelque temps pourquoi on n’a pas prioritairement recours au tiers digne de confiance, alors qu’on sait que l’intérêt de l’enfant est de rester dans le cadre familial. L’administration est goulue, comme le dit très justement mon confrère.

Lorsque ces dossiers arrivent, une OPP (ordonnance de placement provisoire) est rendue et une première audience a lieu dans les quinze jours devant le juge des enfants, pour laquelle l’aide sociale à l’enfance doit faire un rapport, lequel comporte une case concernant les membres de la famille. Or, très généralement – même si ce n’est pas systématique –, rien n’est coché dans cette case, comme s’il n’y avait pas de membres de la famille – alors qu’on sait pertinemment qu’il y en a. Ce délai de quinze jours est rapide, mais il peut nous permettre de privilégier les membres de la famille. Il semblerait donc que cette administration veuille absolument recevoir un dossier dans lequel, de facto, elle est juge et partie. C’est le problème. Le constat sera fait par des professionnels et la préconisation rendue par le juge des enfants sera justement d’ordonner à ce service de prendre en charge l’enfant. On en revient à l’obligation de réponse : il faut absolument qu’on puisse nous répondre, mais ce n’est pas prévu par les textes, qui le prévoient uniquement en cas d’élément nouveau.

J’évoquerai le cas d’un enfant placé à la suite de suspicions d’incestes. Une enquête a été diligentée et, au bout de deux mois ou deux mois et demi, l’éducateur m’a contacté pour m’indiquer ce qui se serait passé – ou pas. Le juge des enfants a provoqué une audience deux mois et demi ou trois mois après, et l’enfant en est ressorti avec un cadre très spécifique, parce que les services d’enquête avaient déjà été saisis et qu’on avait pu avoir des éléments. La loi ne le prévoit qu’en cas d’élément nouveau, mais concrètement, lorsque la décision est prise pour un délai de douze ou dix-huit mois, il ne se passe rien.

Mme la présidente Maud Petit. C’est donc un point sur lequel il faudrait que nous améliorions la législation.

Mme Béatrice Roullaud (RN). Je reviens sur ma première question : que proposeriez-vous pour améliorer la prise en compte de la parole de l’enfant et, surtout, la suite donnée aux signalements ?

Mme Carine Durrieu Diebolt. Il est vrai qu’on ne donne pas beaucoup de suites aux signalements, mais c’est toujours le même problème ! le procureur de la République est submergé. Les signalements s’accumulent dans le dossier – certains dossiers en comptent jusqu’à dix et plus –, et cela ne suffit pas. C’est continu durant l’enquête préliminaire. Cela devrait faire partie du faisceau d’indices et constituer un des éléments qui pourraient être retenus. Peut-être pourrait-on aussi – mais on en revient toujours aux moyens humains – auditionner les professionnels qui ont fait les signalements, car ces auditions auraient un peu plus de poids qu’un papier dans le dossier de l’enquête préliminaire et peut-être apporteraient-elles, dans ce cadre, des éléments complémentaires susceptibles de corroborer la parole de l’enfant. C’est, selon moi, un des éléments à prendre en compte dans le faisceau d’indices.

M. Michel Amas. Oui, évidemment. Dans ces dossiers où il faut mieux récupérer la parole de l’enfant, tout est à prendre. Un des principes de notre droit est la présomption d’innocence. C’est réellement un mur, et quasiment infranchissable. Celui qui défend la partie adverse fait un travail similaire au nôtre et apportera une expertise psychiatrique du bonhomme qui dit qu’il est super, quarante-cinq attestations, dont celles du maire du village et du médecin, le témoignage de sa première compagne, qui le décrit comme « un type super » et celui de ses premiers enfants : « Quel père merveilleux ! » Nous avons mis des moyens dans la balance, en retenant aussi largement que possible – et vraiment bien – le rôle de l’enfant, mais la justice est ainsi faite, en tout cas en matière pénale. Nous, les avocats, nous savons faire. Nous ne sommes que des soldats et nous sommes formés à ce combat judiciaire. L’avocat du mis en cause va faire un super travail pour présenter au magistrat une balance qui penchera peu d’un côté ou pas trop de l’autre. Mais s’il n’y a pas trop, c’est mortadelle ! Le match est plié. La présomption d’innocence est un mur. Doit-on renoncer à ce principe ? Je pense que ce n’est pas possible.

Notre matière est la plus friable, la plus dangereuse. Pardon encore, monsieur le bâtonnier, ne me poursuivez pas, mais je crois peu en l’éducation spécialisée. Je crois dans le pédopsychiatre et en la médecine psychiatrique de l’enfant. Celui qui devrait nous donner le la, le chef d’orchestre, ce devrait être le pédopsychiatre. Toutes nos idées sont bonnes pour récupérer la parole de l’enfant, il faut toutes les prendre, mais pour casser ce mur que nous avons à affronter, celui qui a le marteau-pilon le plus puissant, c’est le pédopsychiatre.

Il y a beaucoup de pédopsychiatres en France, et c’est une spécialité merveilleuse, mais on se rend compte que, dans les tribunaux, on en a trois, et on a toujours les mêmes. Celui qui va être désigné quarante-deux fois dans le mois verra l’enfant vingt-deux minutes ou une heure… Nous avons beaucoup de pédopsychiatres, mais ils sont peu désignés. Alors que là, c’est la CMU (couverture maladie universelle) !

Celui qui peut influer de la manière la plus violente sur un magistrat chargé de décider, c’est le pédopsychiatre. C’est lui qui peut faire pencher cette balance du côté de la protection de l’enfant, parce qu’il va au fond avec celui-ci, qu’il a une analyse profonde, qu’il a peut-être entendu aussi les parents et qu’il va pouvoir se positionner différemment. Or, en ce moment, on ne donne pas la prime aux pédopsychiatres. On recueille bien la parole – même si ce n’est pas assez, car il faut, quand l’enfant révèle de nouveaux faits, rentrer dans un nouveau protocole trois, quatre ou six mois plus tard, n’en déplaise à tout le monde –, mais il faudrait mettre en avant, dans le projet que vous portez, le soin des pédopsychiatres et des psychiatres, parce qu’ils ont une vraie valeur ajoutée. Par rapport aux déclarations de l’enfant faites à la grand-mère, aux policiers ou dans tous les protocoles possibles, la valeur ajoutée est dans le soin. C’est le soin qui va nous permettre de faire pencher la balance. À part ça, on récupère plutôt bien la parole.

Et puis, quand on dépose une plainte, il faut y aller tout de suite. Comme on est dans le lieu le plus secret, le plus privé de tous : le cœur de la famille, l’enfant ne va jamais révéler tout de suite ce qui s’est passé – en tout cas, nous avons eu peu d’exemples de révélation immédiate. Si on est dans un temps proche des faits, il faut venir avec les draps et y aller tout de suite. Il faut sensibiliser les parents au fait que, quand on dépose la plainte, il n’y a pas de temps pour la réflexion. Si c’est deux ou trois jours après, peut-être que l’on n’a pas changé les draps, ou alors cela s’est passé sur le canapé et il faut faire venir la police au domicile. Mais moi, j’ai rarement vu des brigades de police aller chercher des draps et collecter des cellules épithéliales comme dans Les Experts – c’est de la science-fiction. On sacralise la parole de l’enfant – mais, en fait, pas beaucoup : en réalité, on s’en fout. Si on n’avait pas tous lu Matzneff, on n’aurait pas ça. Nous sommes coupables, collectivement, de ce qui se passe. On n’a rien dit depuis 1972.

Mme Carine Durrieu Diebolt. Je voudrais quand même faire un rappel au sujet de la force probatoire des éléments : en droit pénal – puisque les violences sexuelles en relèvent –, il n’y a pas de hiérarchie entre les preuves. Au stade de l’enquête préliminaire, si on a des indices, on doit pouvoir passer à l’étape des poursuites. Or s’il y a des indices comme le signalement, un changement de comportement de l’enfant ou une parole de l’enfant avec des mimiques, ce sont des indices. Ainsi, même si la défense apporte également des éléments, ce sont des indices qui doivent nous permettre de passer l’étape de l’enquête préliminaire et de continuer la procédure au stade des poursuites.

Au stade de l’instruction, ces indices sont des charges. Dans mes observations écrites, j’argumente longuement sur la preuve et, généralement, quand on remet les choses dans l’ordre, ça passe. Il existe ainsi des jurisprudences de la Cour de cassation, dont la chambre criminelle rappelle, par exemple, que « les juridictions d’instruction n’ont pas à exiger la preuve complète des faits mais seulement à apprécier s’il existe des charges permettant de saisir la juridiction de jugement. » Cela doit nous amener ensuite au débat judiciaire, ce débat oral dont on a rappelé l’importance. Dès lors que nous avons des charges, même s’il y a de l’autre côté des éléments à décharge, cela doit nous amener à un débat, en tout cas à ce que l’affaire soit jugée.

Trop souvent, même avec des indices, il y a des classements sans suite, mais quand on récupère le dossier d’enquête classé sans suite, que l’on porte plainte avec constitution de partie civile et que, finalement, ça fonctionne, ça interpelle – et il semble que certaines décisions de classement ou de non-lieu soient trop hâtives.

Mme la présidente Maud Petit. Je voudrais que vous reveniez sur le syndrome d’aliénation parentale : avez-vous été confrontés à d’autres confrères qui utilisent cet argument – peut-être même sans le nommer ?

Deuxièmement, pour ce qui est de la loi Santiago, quelle est votre réflexion sur le fait que lorsqu’une enquête doit être ouverte après qu’une situation d’inceste a été dénoncée, les juges décident quand même de remettre l’enfant au parent mis en cause ? Avez-vous été confrontés à ces situations ? Comment sont-elles vécues ? Comment les analysez-vous et comment les vivez-vous avec vos clients et clientes ?

Mme Carine Durrieu Diebolt. Le syndrome d’aliénation parentale est toujours présent, mais plus sous cette dénomination : généralement, on invoque une manipulation de l’enfant par la mère. On le retrouve dans les expertises. Les psychanalystes sont nommés en qualité d’experts, mais on peut avoir des difficultés avec leurs conclusions : j’ai vu des expertises qui concluaient à un Œdipe, donc que l’enfant, en voulant protéger la mère, inventait des faits. On peut trouver des choses comme ça aussi bien du côté des avocats et des experts – et l’expertise est importante dans nos dossiers – que du côté des magistrats. J’ai ainsi eu récemment un dossier pour non-représentation d’enfant dans lequel le syndrome d’aliénation parentale était plaidé par le procureur de la République. Nous avons évidemment rebondi, car nous étions en défense, mais cela existe donc encore.

De la même manière, on nous plaide encore Outreau – je le vois assez souvent – et on nous parle de fausses allégations, en disant que l’affaire d’Outreau aurait démontré qu’il faut se méfier de la parole de l’enfant. Il arrive même que pendant l’audience criminelle, qui dure plusieurs jours, des confrères en défense aillent dire au procureur de la République : « Vous n’allez pas faire un Outreau bis ? ».

Pour ce qui est de la non-représentation de l’enfant, il existe deux dispositifs.

Le décret de novembre 2021 prescrit, en matière de non-représentation d’enfant qu’une enquête doit normalement être diligentée, mais en réalité on a rarement fait d’enquête pour vérifier si l’état de nécessité s’appliquait. J’ai toutefois déjà obtenu des décisions qui retenaient l’état de nécessité. Je pense notamment au cas d’un enfant qui accusait son père. Du fait de la longueur de la procédure, cet enfant avait grandi. Il maintenait ses déclarations et il y avait une tonne de signalements, mais l’affaire a été classée sans suite. Le père a déposé trois plaintes pour non-représentation et l’état de nécessité a tout de même été retenu : c’est une décision exceptionnelle, mais qui montre que quand on veut, on peut.

D’autre part, la loi Santiago de 2024 prévoit la suspension de l’autorité parentale en cas de poursuites ou de mise en examen. Parmi les dossiers de ce type qui vont en instruction, malheureusement, beaucoup ne donnent pas lieu à mise en examen et le parent est placé sous le statut de témoin assisté. Je pense même à un dossier où des parties civiles ont été auditionnées et où la juge d’instruction a émis des commissions rogatoires pour diligenter de nombreux actes en instruction sans avoir encore entendu le père. C’est le début d’une procédure qui va durer à peu près un an et demi, et pendant ce temps-là, l’enfant est au domicile du père parce que la mère a été condamnée à plusieurs reprises pour non-représentation de l’enfant. Ce sont des situations assez fréquentes. L’enfant réside alors soit au domicile de la mère, soit à celui du père.

Le décret de novembre 2021 et la loi Santiago ne sont pas assez efficaces et, en tout cas, ne permettent pas de protéger efficacement l’enfant.

Mme Myriam Blumberg. Pour ce qui concerne le délit de non-représentation d’enfant, nous sommes souvent en butte, dans ces dossiers, à une absence de poursuites – et je me réjouis que ma consœur ait réussi. C’est très difficile et la plainte d’un des parents pour non-représentation n’a souvent pas de suites. Je me souviens en particulier d’un dossier où nous avions fait venir un commissaire de justice – à l’époque, on disait « huissier de justice » – pour constater la non-remise des enfants au père, mais cela n’a pas donné lieu à des poursuites de la maman. Face à ce genre de difficultés, les parents abandonnent car ils n’ont pas envie d’aller devant la justice pour rien. C’est très dommage et c’est terrible pour le parent qui en pâtit.

Mme Carine Durrieu Diebolt. En général, c’est sur citation directe, et là, il n’y a pas de souci : la mère est condamnée.

M. Michel Amas. Le problème que nous avons avec le délit de non-représentation d’enfant est qu’en effet, les parquets ne poursuivent plus. C’est le cas de la mère protectrice : l’enfant témoigne, puis arrive le premier week-end ou les vacances, et se pose alors la question de savoir s’il faut présenter ou non l’enfant. De nombreuses mères qu’on appelle « protectrices » sur les réseaux et qui sont totalement désenfantées ne présentent pas l’enfant et constituent donc ce délit. Certes, le parquet ne poursuit plus, mais il n’est qu’une des deux parties, l’autre partie étant l’autre parent, qui, lui, va poursuivre. Or je rappelle qu’il s’agit d’un délit instantané. Que vous brûliez un feu rouge parce que vous allez accoucher, parce que vous êtes poursuivi, parce que vous avez cassé les freins ou parce que ça vous plaît, l’infraction est constituée. Et si vous ne présentez pas l’enfant le vendredi à seize heures, le délit est constitué et le magistrat ne peut que le constater. C’est une infraction instantanée.

Ce qui se passe alors est une catastrophe : effectivement, le parquet ne poursuit pas, et c’est plutôt bien – il le fait toutefois quand c’est l’enfer, quand il y a un problème. En revanche, l’autre parent va poursuivre dans la seconde et obtenir condamnation, ce qui va faire entrer le parent condamné dans la catégorie des justiciables qui n’ont plus aucun droit : au moment où la mère a commis la non-représentation d’enfant, elle est en faute, donc elle est en conflit prégnant, donc l’enfant va être placé.

Si l’autre parent a bien travaillé son dossier, il va récupérer les enfants, ce qui aboutira à des situations très longues car, quand vous êtes condamnée, on ne vous donne pas de droit de visite à vos enfants – il faut le savoir. J’ai un gros défaut : j’adore les réseaux. Je suis atterré par ce réseau, TikTok : on y voit des mamans – je pense à l’une d’entre elles, qui est désespérée, qui hurle et qui fait des manifestations. On ne voit qu’elle sur le réseau. Elle a écouté le « Il m’a touché », elle a déposé sa plainte et, depuis, elle ne voit plus ses enfants. Les parents basculent. D’abord ils sont K.O. debout et certains se suicident. Nous accompagnons des cercueils. La seule matière du droit qui cause la mort des clients, c’est l’aide sociale à l’enfance – les enfants. Ces gens deviennent fous, hystériques, ils sont en colère, en rébellion, et cette rébellion qu’ils affichent parce que la situation est tellement odieuse va les sortir du match de leur enfant. Nous en avons reçu deux en deux jours : une en Polynésie et une à Versailles, exactement dans la même situation : non-représentation et placement chez le papa.

Quand ce match commence, il y a deux décisions : le JAF confie l’enfant au papa, suivant en cela une décision du juge des enfants, et on entre alors dans une logique de long terme. Si c’est le JAF, il faut au moins un an avant qu’il y ait un élément nouveau : on part pour un an. Si c’est le juge pour enfants, avec le merveilleux travail que peuvent faire les services sociaux, ça peut en prendre deux ou trois. Quand nous recevons une maman, elle vient toujours avec la même phrase : « Il y a un inceste. C’est mon mari, mon oncle, mon grand fils, mon neveu… » Nous écoutons beaucoup ces mères – en général, elles ont déjà pris une bonne rouste : on leur a déjà pris l’enfant – et faisons le choix de leur dire qu’il faut abandonner le combat de la vérité, pour se concentrer sur celui qui permet de voir les enfants. On force les gens à faire un choix qui est exactement le choix de Sophie entre le garçon ou la fille.

Certains sont hystériques. Je me souviens avoir reçu une femme d’Annecy, venue avec deux enfants un samedi matin et qui était en cavale depuis un mois. Je lui ai dit : « on prend les enfants ». Ça n’a pas manqué, on lui a pris les enfants deux ou trois jours après. Lorsqu’on a dit qu’on faisait ce choix, elle n’a pas tenu, elle est devenue hystérique. Elle est sur les réseaux et hurle à la mort. Maintenant, elle est en marge de la société puisqu’elle critique notre truc. Des parents d’une bonne volonté incroyable, nous parvenons à en faire des loups. Notre pays transforme des mamans en loups et livre les enfants aux chiens. C’est ça que nous faisons, en France. Tous les acteurs que nous voyons donnent l’impression de la bienveillance. Le plus compliqué que nous ayons à gérer c’est : « Papa m’a touché ».

On devrait y mettre des moyens, avec de la bonne volonté et du personnel qualifié – excusez-moi, j’ai des marottes… Budget de l’agriculture : 3 milliards. Budget de la justice : 13 milliards. Budget de l’aide sociale à l’enfance : 11,4 milliards. Mais où sont-ils ? Vous le savez, vous ? Si vous le savez, dites-le-nous, parce que nous, dans les tribunaux et dans les dossiers de l’aide sociale à l’enfance, on ne les voit pas. Où sont les psys pour ces enfants ? Où sont les postes pour le protocole Mélanie, les heures de formation pour les policiers ? Où sont les assistantes sociales ? Pourquoi avons-nous des éducateurs spécialisés ? Ce que nous devons dire, c’est « Où va notre pognon ? » et « Servons-nous-en. » Nous, sur le terrain, ce pognon, notre argent – « ma cassette » –, on ne sait pas où il est. Comment est-ce possible qu’il y ait autant de moyens – 11 milliards ! – et qu’on n’ait pas de psys pour recevoir les enfants, pas de salle avec une caméra ? Une caméra, ça coûte 80 euros. Si on la rajoute sur l’ordinateur, avec un disque dur : 35 euros ! On peut même envoyer les magistrats chez Lidl ! Comment est-ce possible qu’on n’ait pas ça ? Il faut que nous le disions ensemble. On n’est pas en colère : on a la haine.

Mme Béatrice Roullaud (RN). Comment comptez-vous concrétiser le faisceau d’indices dont vous parlez ? Comment le législateur pourrait-il faire une loi pour engager des poursuites qui ne sont pas systématiquement déclenchées, alors qu’il y aurait matière à ce qu’elles le soient ?

Mme Carine Durrieu Diebolt. Je ne suis pas certaine que cela doive faire l’objet d’une loi car, en réalité, cela existe déjà dans notre droit. Comme je vous le disais tout à l’heure, les indices, les charges suffisantes pour continuer les procédures, ça existe. Le faisceau d’indices tel qu’on le développe généralement du côté des victimes, ce sont la parole de la victime et les conditions dans lesquelles elle a été recueillie – y a-t-il une charge émotionnelle, une gestuelle ? Tous ces éléments, éventuellement révélateurs de psychotraumatisme, vont être repris pour donner de la force probante à la parole de la victime. C’est aussi le cas si une victime n’a pas un récit très linéaire. De fait, quand vous racontez vos vacances, vous adoptez un ordre chronologique, tandis qu’une victime de viol ou d’agression sexuelle aura un discours décousu, car il y a comme un brouillard dans sa tête. Pour moi, c’est un signe de véracité, que j’utilise comme tel. Si une victime – et j’en ai – raconte : « Il m’a emmenée dans les toilettes, il a commencé à me déshabiller, à me toucher, mais je ne me souviens plus de la fin, je n’y arrive pas, c’est un brouillard dans ma tête », cela authentifie sa parole, alors que quelqu’un qui invente ne va pas inventer un trou noir.

Mme la présidente Maud Petit. C’est d’ailleurs conforté par les pédopsychiatres que nous avons auditionnés.

Mme Carine Durrieu Diebolt. Exactement, et il faut l’expliquer quand nous présentons nos éléments de preuve. Ensuite, il y a une sorte de schéma-type : une parole de victime est corroborée par des faits – c’est, d’une manière générale, le schéma des magistrats et des procureurs. On reprend alors l’expertise psychiatrique ou psychologique, le retentissement de la situation dans la vie, les symptômes, le changement de comportement, le cas échéant, au moment des faits. On recherche également d’éventuelles autres victimes – c’est un élément de preuve assez récurrent dans les affaires d’inceste. Il y a aussi les perquisitions, qui devraient être systématiques : pendant que l’agresseur est en garde à vue, il faut absolument aller à son domicile saisir et exploiter son ordinateur et son téléphone portable, et rechercher le type de pornographie qu’il consulte.

Mon confrère a raison : si on avait les mêmes moyens que pour la lutte contre les stupéfiants, sans doute le traitement des dossiers serait-il complètement différent. Dans un dossier que j’ai étudié hier, des écoutes téléphoniques – chose très rare dans les dossiers de violences sexuelles – ont permis d’apporter des éléments de preuve car l’accusé échangeait sur les faits avec ses relations et disait ce qu’il avait fait. Les écoutes peuvent être des éléments de preuve, mais nous n’en avons quasiment pas dans ces dossiers. Le faisceau d’indices, on peut le constituer.

M. Michel Amas. En effet, la téléphonie est d’une grande aide dans ces dossiers-là car, souvent, le téléphone de l’agresseur est sale. C’est une constante, et c’est un élément qui peut faire pencher la balance.

Et puis – pourquoi ne pas dire les choses ? – puisque nous savons que la garde à vue, qui est, dans ces affaires, de vingt-quatre heures renouvelables une fois, est une épreuve, pourquoi, dans les cas d’inceste, ne pas en faire passer la durée à deux fois quarante-huit heures comme pour les terroristes ? Nous savons qu’on gagne un dossier dans les deux premiers jours. C’est tout de suite, quand on a imprimé un mouvement dans le match, quand on a marqué ce premier but.

La garde à vue est un moment difficile pour tout le monde. L’agresseur va tenir un jour, deux jours, mais si on est dans le temps joint, dans la révélation de faits récents, il va craquer – non pas après deux jours, mais au bout de quatre. On vous retire votre ceinture, vos lacets et, au bout de deux jours, tout simplement, vous puez le chacal. Ça gêne ! Vous ne dormez pas bien, vous puez, vous mangez mal, vous n’allez pas aux toilettes quand vous en avez envie : au bout de quatre jours, les gens parlent. Ça marche avec les voyous. Si on veut être efficace, je crois beaucoup en la violence judiciaire aussi ? C’est violent, ce que l’on fait aux trafiquants de stupéfiants et aux terroristes. Quatre jours, c’est long. Il faut récupérer des informations dans le premier temps joint. Si on dit que l’inceste est si important, imposons quatre jours de garde à vue. Saisissons la téléphonie de ces gens. C’est une réformette qui aurait un effet important, car nous, les professionnels de cette matière, savons que c’est l’aveu qui va compter, puisqu’il n’y aura ni film ni témoignage – c’est rare. Là, on peut obtenir la plus belle des preuves : l’aveu judiciaire, qui est la reine des preuves en droit.

Je suis d’accord avec ma consœur Durrieu Diebolt et tout ce qu’elle développe est formidable. Dans le cadre du dossier pénal, pour le coup, tapons : quatre jours de garde à vue. Honnêtement, même moi, au bout de trois jours, je reconnaîtrais des trucs, par exemple d’avoir mangé des ananas toute la journée sans en donner aux autres. Un de nos clients est entré en garde à vue hier – car nous défendons les deux et il nous arrive de défendre aussi les méchants. Je lui ai donné les conseils suivants : mettez-vous en jogging, lavez-vous avant, mettez des baskets sans lacets, soyez propre. On sait qu’un jour, ça va, mais que deux jours, c’est déjà moins confortable. Il s’agissait d’une affaire de stupéfiants et nous savions que nous allions en avoir pour quatre jours : il faut être prêt à ça. Même pour les voyous, le troisième jour, c’est difficile.

Donc, si on veut taper – puisqu’on doit le faire, étant donné que ça ne marche pas –, avec quatre jours de garde à vue, on va récupérer la preuve, parce que la pédophilie, c’est la lâcheté. Ce sont des lâches et, objectivement, les policiers savent faire. Au lieu de torturer l’enfant dans le protocole en le faisant entendre trop lourdement, cette approche a un sens car, si notre ambition est la condamnation, la reine des preuves, c’est l’aveu.

M. Christian Baptiste, rapporteur. L’intervention de M. Amas confirme qu’il faut rendre la loi plus impérative. J’ai une anecdote à vous raconter : tout à l’heure, lors de l’audition précédente, je me suis excusé pour participer par téléphone à une émission de la radio Martinique La Première sur le sujet de l’inceste. Il y avait trois dames, dont Fabienne Sainte-Rose, une femme qui se bat pour cette cause parce qu’elle a été elle-même victime d’inceste commis par son père, qu’elle a fait condamner, et qui n’est pas forcément bien vue pour son combat, surtout à l’époque. Vers la fin de l’émission, une dame dit que sa fille a été victime d’inceste commis par son grand-père et, à travers elle, a porté plainte à l’âge de 8 ans. Les avocats ont sûrement bien fait leur boulot mais, à un moment donné, le juge regarde la jeune fille et lui dit : « Mais c’est ton grand-père ! ». Elle a tout stoppé. Âgée aujourd’hui de 13 ans, elle a toujours ce traumatisme de l’inceste, auquel s’ajoute le fait que le juge l’a culpabilisée. Comment analysez-vous cela ?

Mme Carine Durrieu Diebolt. J’ai moi aussi, malheureusement, des exemples de ce type, par exemple le cas d’une cliente incestée pendant dix ans par son oncle et qui avait déposé plainte contre lui parce qu’elle pensait qu’il commettait les mêmes actes à l’égard de sa fille. Elle n’a plus entendu parler de sa plainte pendant cinq ans, jusqu’à ce qu’on lui dise qu’une confrontation était organisée le lendemain. Elle a dû trouver un avocat – car il y a aussi cette violence-là : sans aucune nouvelle, elle croyait que l’affaire était classée sans suite. Elle m’a contactée un lundi, on y est allées le mardi. J’ai rarement vu une cliente dans cet état : elle était tétanisée et tremblait, parce qu’elle n’avait pas pu se préparer sur le plan psychologique non plus. Elle aurait pu refuser la confrontation mais elle a quand même voulu y participer. La confrontation a eu lieu. L’oncle a reconnu les faits à demi-mot. Il avait oublié, mais disait que si elle le disait, c’est que c’était vrai – c’est généralement ce qu’on obtient en matière de reconnaissance des faits. En sortant, le policier de dire à ma cliente : « Faudrait peut-être penser à une correctionnalisation des faits, parce que vous ne voulez quand même pas envoyer votre oncle en prison. » Ce sont des choses que nous observons régulièrement. Je me suis mise en colère – finalement, cet oncle avait commis d’autres actes et il y avait six victimes au procès criminel. Dans un premier temps, sa fille n’avait pas dit les faits, mais il l’a violée pendant la durée de l’enquête : si l’enquête avait été plus rapide, on aurait évité que cette enfant soit violée par son père. Ces délais sont criminels. L’homme a bien évidemment été condamné au procès, mais on voit ce que peut faire la lenteur de la justice.

Le système judiciaire est encore patriarcal. D’abord, notre justice privilégie toujours les liens familiaux. La famille, ça reste la famille – « On ne va quand même pas les envoyer en prison ! ». On ne doit pas parler – c’est la loi du silence –, et si la victime parle, c’est elle qui est l’élément perturbateur. Tout cet ordre-là participe à l’inversion de culpabilité dans le système judiciaire et dans le traitement des violences sexuelles. On voit toujours la victime comme un peu responsable, un peu coupable. Le grand-père reste le grand-père, et cela vaut aussi pour le père. Quant à la mère, je m’étais penchée sur une formation organisée dans le cadre du CNB : la coparentalité reste primordiale et est toujours privilégiée. Avec cette pensée, le juge Édouard Durand, qui écrit depuis des années des livres sur ce sujet avec Karen Sadlier, a été marginalisé pendant un temps. J’espère que la formation des magistrats évolue un peu sur ce point, mais il y a un travail à faire pour tous les acteurs judiciaires. Il faut commencer par déconstruire ce système judiciaire patriarcal qui nous vient du code Napoléon.

M. Michel Amas. Ma consœur a dit quasiment tout ce que nous pensons tous. Je n’ai rien à ajouter.

Mme Carine Durrieu Diebolt. Le sujet de l’imprescriptibilité a été pour moi un cheminement. Avocate depuis 1995, j’ai été biberonnée à la prescription, érigée en principe fondateur du droit, ce qu’elle n’est pas : ce n’est pas un principe fondateur, mais une règle de procédure – ce qui explique son évolution au fil du temps et l’allongement des délais de prescription. C’est une règle de procédure, et non pas la pierre angulaire de la procédure pénale.

On m’a appris le droit à l’oubli pour les agresseurs, mais évidemment pas du côté des victimes. Le « présent perpétuel de la souffrance » pour les victimes, selon la formule du juge Édouard Durand, est une réalité. Les violences sexuelles sont le seul crime dans lequel on n’a pas de cadavre et elles peuvent être silenciées pendant des décennies parce qu’il y a psychotraumatisme. En outre, dans les cas d’inceste, c’est dénoncer des faits commis par un proche – comme vous le disiez, monsieur le rapporteur, il est toujours plus difficile de dénoncer des faits commis par un proche. Outre le psychotraumatisme, l’amnésie traumatique est aussi une réalité.

J’ai traité voilà quelques années une affaire d’inceste paternel dans laquelle ma cliente avait une amnésie totale des faits commis par son père. Celui-ci, atteint d’un cancer et ayant lu dans un livre que s’il s’amendait de ses fautes, il améliorerait ses chances de guérison, a convoqué sa fille adulte et lui a dit : « Quand je te gardais le mercredi après-midi, je te touchais à tel endroit », décrivant des faits récurrents d’agression sexuelle en pensant qu’elle lui pardonnerait. Pas du tout ! Elle est venue me voir, nous avons déposé plainte et fait un procès correctionnel. Elle n’a jamais recouvré la mémoire, mais son père avait écrit une lettre dans laquelle il reconnaissait les faits, ce qui était une preuve : il a été condamné pour des faits incestueux alors que la victime est restée taisante. Elle a cependant pu en décrire les retentissements, car elle avait toujours été la fille borderline, marginale dans la famille, qui n’allait pas bien. C’était une famille très bourgeoise où elle était toujours l’élément perturbateur, sans parvenir à dire la cause de son mal-être. Cette affaire lui a donc aussi apporté un éclairage sur son existence et sur ce mal-être. L’auteur a été condamné sur ses aveux, sans la parole de la victime. Cela démontre que l’amnésie traumatique est une réalité. Ce dossier m’a fait évoluer aussi dans mon cheminement sur l’imprescriptibilité.

C’est aussi le cas de mon travail à la Ciivise, où j’ai entendu de très nombreuses victimes. Le délai de trente ans à compter de la majorité fixe une limite complètement arbitraire : au nom de quoi la victime de 47 ans pourra porter plainte, mais pas celle qui en a 53 ? La loi du 21 avril 2021 prévoit bien la prescription glissante ou en cascade, selon la connexité des faits, mais elle ne s’applique que pour un agresseur ou violeur sériel. Cela impose une contrainte à la victime, qui va devoir se mettre en quête d’autres victimes. J’ai participé à une audition à l’Assemblée nationale sur l’imprescriptibilité avec Arnaud Gallais, qui a très bien expliqué que cette disposition incitait les victimes à chercher d’autres victimes, parce que souvent la justice ne s’en charge pas.

Au terme de mon cheminement, je suis pour l’imprescriptibilité. La question de la preuve n’est pas un vrai problème, parce que souvent, même à un mois des faits, on nous l’objecte déjà. Même pour des faits qui ne sont pas prescrits, on ne fait que parler de la preuve : cette question se pose donc à n’importe quel moment, suivant n’importe quelle temporalité après les faits. En outre, beaucoup de clientes qui viennent me voir ont des éléments de preuve, parce que des victimes peuvent en parler dans le passé à une camarade de classe. J’ai eu des procès qui ont fonctionné sur une confidence de la victime faite dans le passé : c’est aussi un élément de preuve qui peut être retenu. C’est aussi le cas de ce qu’elle a pu écrire dans son journal intime et, bien évidemment de tout ce qui concerne le psychotraumatisme. Dans le cas de deux sœurs qui sont venues me voir, et pour qui les faits étaient prescrits, la pluralité de victimes a du poids. Il faut aussi compter avec tout ce qui s’y ajoute dans la temporalité actuelle : les victimes peuvent échanger des messages avec l’agresseur, qui peut reconnaître certains faits. Je connais des victimes qui échangent et qui enregistrent, parce que tous les moyens de preuves sont admis. Peut-être faut-il aussi travailler sur le climat incestuel – j’ai des dossiers qui fonctionnent là-dessus, par exemple quand toute la famille décrit le fait que le père exposait sa nudité et faisait s’allonger ses filles à côté de lui dans la chambre ; ce sont aussi des éléments de preuve à retenir. J’ai donc réellement des dossiers dont les faits sont prescrits mais qui comportent des éléments de preuve – et si vous voulez entendre des victimes sur ce point, je peux facilement vous communiquer des noms.

Enfin, un argument parfois invoqué est…

M. Christian Baptiste, rapporteur. La paix sociale.

Mme Carine Durrieu Diebolt. Pas la paix sociale car, quand une victime vit toujours dans son traumatisme, la paix sociale n’existe pas – c’est la paix sociale d’un côté, mais pas de l’autre.

Intervient ensuite le principe de l’individualisation de la peine, au nom duquel on tiendra compte de tout le parcours de l’auteur. S’il n’y a pas d’autre victime ou s’il s’agit d’un vieillard de 80 ou 90 ans, il aura une peine allégée, mais il y aura tout de même une reconnaissance qui est importante pour la victime.

Un autre élément de droit est la hiérarchie des infractions : seuls les crimes contre l’humanité sont imprescriptibles. Cet argument m’a fait hésiter très longtemps, car un crime contre l’humanité – détruire un groupe collectivement – relève d’une autre dimension.

Mme la présidente Maud Petit. C’est pourtant le cas : vu le nombre des victimes déclarées et de celles qui ne se déclarent pas, ce sont des crimes de masse.

Mme Carine Durrieu Diebolt. Ce sont bien des crimes de masse, mais pas des crimes contre l’humanité car il n’y a pas d’organisation mise en place par une entité en vue de détruire un groupe. Surtout, la hiérarchie des infractions détermine la peine et pas les délais de prescription. De fait, les délais de prescription en matière de viol sur mineur sont déjà les plus longs. La gravité des infractions détermine la peine, qui est, pour les viols, de vingt ans maximum – très loin, donc, des crimes contre l’humanité et des crimes de sang. La hiérarchie des infractions n’est donc respectée que par la hiérarchie des peines. Réfléchir sur les peines est un autre sujet.

Mme la présidente Maud Petit. Merci pour votre intervention sur ce point qui nous parle énormément. Voilà en effet plusieurs années que plusieurs d’entre nous, de tous les bords politiques, travaillons sur la fin de la prescription. J’ai déposé en novembre dernier une proposition de loi sur l’imprescriptibilité. Après m’être efforcée de passer en revue tous les contre-arguments qu’on peut y opposer, je considère qu’un refus serait une réponse purement politique.

M. Michel Amas. J’ai fait le même chemin que M. Durand et que mon confrère : c’est oui pour moi aussi. Mais malheureusement, lorsque nous ressortons ces vieux dossiers face à un tribunal, du fait de ce problème de la preuve, nous n’obtenons pas de condamnation. Cela nous est arrivé plusieurs fois et je ne m’y lance plus, car j’ai vu le regard des gens : nous avons bien mené ce combat à plusieurs, mais non seulement nous avons perdu – plusieurs fois –, mais la personne a été condamnée au titre de l’article 700 du code de procédure civile et subit des conséquences financières en deniers sonnants et trébuchants. La justice se réunit dans son apparat – on n’est pas devant l’ancien tribunal de police –, et cela a un coût.

Je suis donc, bien évidemment, politiquement d’accord mais, comme le disait maître Durrieu Diebolt, il faut qu’on ait du matos, et c’est compliqué. Aujourd’hui, on a des enregistrements, mais il y a vingt ans… Quand on vient nous dire : « En 1976, mon oncle, mon prof de sport… » Même si la victime tenait un journal… Philosophiquement, politiquement, je suis d’accord, mais on va perdre des dossiers. Mais il faut le dire aussi : il y a des dossiers où on perdra, mais il y a aussi ceux où on gagnera.

Mme la présidente Maud Petit. Mais c’est déjà le cas. Certains dossiers sont perdus alors que la prescription n’est pas encore arrivée à terme, alors que le délai est passé de vingt ans à trente ans.

M. Michel Amas. Je suis d’accord. Si on peut ouvrir la chance à ceux qui ne l’ont pas, allons-y !

Mme Carine Durrieu Diebolt. J’ai entendu la question de Mme Béatrice Roullaud : « Pourquoi pas des actes de barbarie ? ». Tout simplement à cause de la silenciation qui entoure les violences sexuelles. Dans le cas des actes de barbarie, la révélation est immédiate : la personne est disparue et il n’y a pas d’actes de barbarie sans que personne le sache, alors que des violences sexuelles peuvent être silenciées pendant des décennies.

Mme la présidente Maud Petit. Surtout quand il y a des situations d’amnésie traumatique et de recouvrement de la mémoire des années plus tard.

Mme Myriam Blumberg. Le questionnaire du rapporteur nous interrogeait sur la définition de l’inceste et je voudrais faire une proposition à ce sujet. Pourquoi cette définition, qui cite par exemple les grands-oncles et grands-tantes – la parentalité collatérale que nous évoquions tout à l’heure –, ainsi que les frères et sœurs, ne parle-t-elle pas de demi-frères ou de demi-sœurs ? En effet, la notion de demi-fratrie prend déjà corps juridiquement, notamment en matière de succession ou dans les cas où les juges aux affaires familiales prennent en compte la demi-fratrie qui existe chez le nouveau ou la nouvelle conjointe pour ne pas séparer les demi-frères et demi-sœurs. Je suggère cette simple précision, compte tenu notamment de la décision du Conseil constitutionnel qui a fait état de précisions à apporter sur la notion de famille.

Mme la présidente Maud Petit. Vous avez parfaitement raison, c’est un sujet sur lequel il faudra se pencher à nouveau. C’est une des difficultés de la fabrication de la loi : il faut parfois retravailler sur certains aspects.

Mme Carine Durrieu Diebolt. Sur cette définition de l’inceste, à propos de laquelle j’avais déjà été auditionnée, un travail avait été fait et il était notamment question d’y ajouter les cousins et cousines et de créer un crime spécifique. J’y suis tout à fait favorable car c’est en effet un crime spécifique dans la construction de chaque être humain au sein de la famille, qui est normalement le lieu de sécurité de chacun. L’inceste ravage dans le lieu où l’on devrait être protégé dans les premières années de l’être humain. Il a une spécificité quant au retentissement et au stress post-traumatique avec l’amnésie récurrente. Il suppose également des procédures spécifiques.

Chacun devrait assister à un procès d’inceste. Ce sont des procès très tendus – j’ai même vu les policiers entrer au moment du verdict et mettre contre le mur toute la famille pour éviter leur réaction contre ma cliente –, avec une victime isolée qui doit aussi faire le deuil de sa famille. C’est cela, la spécificité de l’inceste : la victime doit faire le deuil de l’agresseur et souvent de sa famille qui le soutient.

M. Michel Amas. Merci de nous avoir entendus. Nous avons beaucoup d’espoir dans le mouvement que nous avons tous impulsé.

Mme la présidente Maud Petit. Merci de votre disponibilité. Nous avons parfaitement conscience du poids de notre tâche et ne voulons pas nous louper – pour les victimes, pour ces parents protecteurs qui souffrent dans leur chair. Jour et nuit, nous recherchons les réponses adéquates – celles que nous pourrions appliquer le plus rapidement possible et celles qui nécessiteront peut-être la construction d’une loi. Dans ce dernier cas, il faut savoir comment nous pourrions la faire adopter, car cela suppose l’inscription du texte à l’ordre du jour des débats, un premier passage à l’Assemblée, puis des débats au Sénat, et ainsi de suite. C’est un temps lent et long, alors que nous sommes en fin de mandature : ma plus grande inquiétude est de savoir comment, dans ce laps de temps, nous pourrons faire sortir quelque chose et le traduire en actes concrets. C’est une charge énorme.

Je remercie mon collègue rapporteur d’avoir porté ce sujet. Comme vous l’avez vu, l’ensemble des députés ont dit que cette commission d’enquête était nécessaire, car il faut parler de ce sujet et, surtout, aboutir le plus rapidement à des solutions concrètes.

*

*     *

  1.   Audition, ouverte à la presse, de Coraline Hingray, professeure de psychiatrie, fondatrice de la Maison de la Résilience (9 avril 2026)

Mme la présidente Maud Petit. Notre commission d’enquête a pour objet d’évaluer le traitement judiciaire des viols et agressions sexuelles incestueuses parentales sur mineurs, avec une attention particulière portée à la prise en compte de la parole de l’enfant et à sa protection effective pendant la procédure.

Il nous a paru important d’entendre, sur ce sujet, Coraline Hingray, professeure de psychiatrie et spécialiste des troubles dissociatifs de l’identité. Vous avez fondé la Maison de la résilience de Nancy, premier centre d’expertise diagnostique, thérapeutique et de recherche, spécialisé dans les troubles post-traumatiques liés aux violences sexuelles, notamment pour faire cesser leur invisibilité.

Je vous rappelle que l’article 6 de l’ordonnance du 17 novembre 1958 relative au fonctionnement des assemblées parlementaires impose aux personnes entendues par une commission d’enquête de prêter serment de dire la vérité, toute la vérité, rien que la vérité.

(Mme Coraline Hingray prête serment.)

Mme la présidente Maud Petit. Pourriez-vous nous présenter vos activités ainsi que la Maison de la résilience ? Quels enseignements tirez-vous de ses premiers mois de fonctionnement, notamment quant au profil des victimes et à leurs besoins ?

Mme Coraline Hingray, psychiatre, fondatrice de la Maison de la résilience. Je suis honorée de pouvoir participer à cette commission d’enquête relative à l’inceste parental et aux parents protecteurs. Je souhaite partager avec vous un angle de lecture sur la question de la dissociation, qui est un véritable angle mort du processus de compréhension des victimes d’inceste, en particulier dans le processus judiciaire mais aussi dans les domaines de la santé et du soin.

La dissociation, qui intervient au moment des faits, est un mécanisme de survie incroyable mais également un symptôme, un trouble, qui perdurera des années après les faits, voire toute la vie de la victime, s’il n’est pas pris en charge. Ces symptômes sont une source de discrédit majeur devant la justice comme dans la société, et représentent une perte de chance massive dans le parcours de santé.

Créée à l’initiative conjointe du centre psychothérapique de Nancy et du CHRU (centre hospitalier régional universitaire) de Nancy, la Maison de la résilience se consacre aux victimes de violences sexuelles – enfants, adolescents et, majoritairement, adultes. C’est un centre d’expertise des troubles dissociatifs, de thérapie intensive et de recherche.

Inauguré en mai 2025, cet établissement prend en charge un peu plus de 700 patients. Malheureusement, plus de 250 personnes sont sur liste d’attente. Les patients y suivent un parcours très structuré, conçu autour de la métaphore du processus de résilience, une petite plante qui arrive à survivre malgré le gel. Le parcours débute par la « racine », à savoir l’évaluation diagnostique. Il s’agit de déterminer si l’enfant ou l’adulte qui, le plus souvent, a été victime d’inceste dans l’enfance, souffre d’un trouble de stress post-traumatique. Nous recherchons s’il y a des intrusions – cauchemars, reviviscences –, un comportement d’évitement ou encore une perturbation de la cognition et de l’humeur. Nous évaluons si le patient est en état d’hypervigilance – le fait que son cerveau reste en alerte. Nous établissons également l’existence de comorbidités – addictions, anxiété, conduites suicidaires, troubles du comportement alimentaire et du sommeil, qui sont extrêmement fréquents. Enfin, nous nous intéressons particulièrement au champ des troubles dissociatifs pour rechercher les dimensions de la dissociation – j’y reviendrai lorsque j’aborderai le processus de lecture dissociative.

À la suite de cette évaluation, nous proposons un « tronc » – pour continuer à filer la métaphore de l’arbre. Ce socle du parcours comprend trois demi-journées en groupe visant à expliquer ce que sont le trauma et les violences sexuelles, leurs effets, notamment la dissociation, ainsi que les principes du traitement. En effet, on peut suivre un traitement, on peut se réparer malgré les horreurs vécues dans l’enfance. Néanmoins, ce traitement n’est pas facile ; la personne doit être prête à le suivre. Or ce n’est pas forcément le cas ; notre rôle n’est pas de la forcer mais de lui donner un niveau d’information suffisant pour éclairer son choix.

À l’issue de ces trois demi-journées, nous proposons un rendez-vous avec l’infirmier référent pour demander au patient s’il est prêt à travailler spécifiquement sur ses traumas maintenant qu’il est éclairé sur eux, sur la dissociation et sur les principes du traitement. Ce traitement est dispensé dans le cadre d’une hospitalisation de jour où le patient rencontrera, en fonction de ses besoins, un psychologue, un infirmier, une psychomotricienne, une juriste, une assistante sociale, un médecin – psychiatre, pédopsychiatre, selon ses besoins. Commencera alors un parcours d’intégration du souvenir traumatique.

Nous demandons que les personnes fassent l’objet d’un suivi à l’extérieur par un professionnel avec lequel nous nous coordonnons. En effet, ce parcours constitue une parenthèse intensive de soins spécifiquement centrée sur les traumas ; nous n’accompagnerons pas la personne pendant plusieurs années pour traiter les problèmes relationnels, professionnels ou relatifs à la régulation des émotions. Ce partenariat avec des professionnels extérieurs vise à éviter tout sentiment de rejet ou d’abandon au terme de cette phase intensive.

Durant cette phase, ils participent à des « bulles », c’est-à-dire des petits groupes au sein desquels les patients travaillent sur un outil d’ancrage émotionnel. Par ailleurs, ils participent à d’autres groupes, appelés « branches ». Ainsi, un groupe réunit des patients souffrant d’un trouble dissociatif de l’identité ; un autre est consacré au sommeil et à la gestion des cauchemars. Nous travaillons aussi à un groupe dédié à la vie intime et à la sexualité, en vue de proposer la création de nouveaux groupes.

Puis, à la fin de ce parcours, les patients accèdent au « jardin ». Ce rendez-vous final permet de revoir tous les éléments sur lesquels la personne a travaillé et de mesurer l’impact de la prise en charge sur son fonctionnement. Nous ne sommes pas en mesure de tout résoudre, tant le champ du trauma complexe et des troubles dissociatifs est large. Néanmoins, cet accompagnement permet d’améliorer de manière substantielle la qualité de vie et aide la personne à refonctionner. Nous travaillons avec le patient afin qu’il conserve des outils et des traces.

Voilà comment se déroule le parcours proposé au sein de la Maison de la résilience dont peuvent bénéficier des patients dès l’âge de 6 ans. Nous attendons des moyens supplémentaires en pédopsychiatrie afin de prendre en charge des patients plus jeunes.

L’originalité de ce parcours tient au fait que la structure exerce dans le cadre d’une autorisation de soins en médecine, chirurgie, obstétrique (MCO) ; elle est donc autofinancée par la T2A (tarification à l’activité). Ce mode de financement, atypique dans le domaine de la psychiatrie, a permis la création d’une structure d’une superficie de 1 500 mètres carrés, comprenant cinquante bureaux et salles dédiées aux groupes.

Par ailleurs, nous souhaitons placer le corps au cœur de la prise en charge. La psychomotricité y est déjà intégrée ; à cet égard, nous accueillerons bientôt un éducateur spécialisé en activité physique adaptée. En effet, les thérapies psychocorporelles peuvent aider à intégrer le trauma.

Le trauma – qu’il s’agisse d’un événement violent, de violences sexuelles, d’inceste – est un événement du passé qui vient perturber le présent et boucher l’avenir, à travers des symptômes et des troubles précédemment évoqués. Ce trauma s’exprime de manière involontaire : la personne n’en a pas le contrôle, notamment lorsque les souvenirs reviennent. Il s’accompagne très souvent de longues périodes d’amnésie dissociative durant lesquelles le lien entre les symptômes et les événements vécus dans l’enfance n’est pas forcément établi. En tout état de cause, ce trauma vient perturber le présent de manière involontaire.

En l’état actuel de la science, au regard des plus hauts niveaux de preuve, l’EMDR (intégration neuro-émotionnelle par les mouvements oculaires) ou la thérapie cognitivo-comportementale (TCC) centrée sur le trauma, ou la TCC d’exposition, consistent à faire revivre les souvenirs traumatiques dans un cadre sécurisé, avec un psychothérapeute formé à ces techniques reconnues comme efficaces.

Pour illustrer ce qu’est un trauma, prenons l’exemple du film d’horreur. Lorsque vous le regardez la première fois, c’est atroce : vous tremblez, vous avez envie de couper l’image. Mais si vous le regardez sept, dix fois, une forme de détachement et de mise à distance finit par se produire. C’est l’un des principes d’intégration qu’on met en œuvre dans le cadre de l’EMDR.

Par ailleurs, les zones limbiques, situées au cœur du cerveau, qui régissent les émotions et la mémoire, sont hyperactivées, en état de vigilance permanent, à l’affût du moindre danger. Toutes les zones supérieures du cerveau, en particulier le cortex préfrontal qui a pour but de rassurer et de calmer le centre de la peur, ne sont plus suffisamment connectées ni activées pour le calmer. Le but d’une thérapie d’intégration est d’apaiser cette zone en reconnectant toutes les parties intellectuelles.

Mme la présidente Maud Petit. Vous faites, dites-vous, un travail de répétition pour faire remonter le souvenir à la conscience ? C’est bien cela ?

Mme Coraline Hingray. Pas exactement.

Mme la présidente Maud Petit. Pourriez-vous apporter des précisions sur cette thérapie afin que nous en comprenions bien le fonctionnement ? J’ai sûrement mal compris mais, en vous écoutant, j’ai fait un parallèle avec ces enfants à qui l’ont fait répéter plusieurs fois ce qui leur est arrivé, ce qui, si j’ai bien compris, peut provoquer un trauma supplémentaire. Néanmoins, j’imagine qu’il ne s’agit pas du même processus.

Mme Coraline Hingray. C’est une excellente question. Ce n’est pas du tout la même chose, en effet. Lorsqu’on force la remontée des souvenirs ou qu’on demande de les répéter dans un cadre insécurisant – la police, la justice –, le trauma s’engramme davantage, ce qui a des effets très négatifs.

Notre démarche s’inscrit dans un cadre thérapeutique, où intervient un praticien formé – psychologue, psychothérapeute ou psychiatre. Il ne s’agit pas du tout de décrire et de répéter des souvenirs de manière détaillée dans le cadre d’une enquête. Nous travaillons très souvent à partir d’une image ou d’une émotion associée au trauma afin de favoriser, par des mouvements oculaires, l’intégration. Il s’agit de rétablir les connexions cérébrales pour forcer l’intégration du souvenir. L’EMDR et les TCC d’exposition présentent les niveaux de preuve et d’efficacité les plus élevés. Ces processus sont très différents dans la mesure où nous offrons un cadre sécurisé. Par ailleurs, la personne est volontaire : la thérapie ne débute que lorsqu’elle en a compris l’intérêt.

La thérapie d’exposition peut aussi être associée à une thérapie d’exposition corporelle, qui permet d’intégrer par le corps. Je dis toujours que nous n’avons absolument pas besoin de connaître en détail les faits qui ont été subis – leur fréquence, le contexte. Notre rôle n’est pas de disposer d’éléments factuels mais de déceler la trace sensorielle qui a été laissée au moment des faits et de travailler sur celle-ci.

Pour être tout à fait complète, cela peut paraître étonnant mais le travail sur l’événement est rarement le plus compliqué ; c’est le travail sur les réactions inappropriées des proches qui l’est le plus. C’est très important car le trauma ne résulte pas uniquement de l’horreur d’une agression sexuelle ou d’un inceste, mais de tout ce qu’il y a autour – le fait de ne pas être cru, de ne pas avoir été protégé. Pour nous, thérapeutes, ces éléments sont des cibles majeures de traitement. Un patient peut ainsi avoir réussi à intégrer l’acte d’agression ou de viol tout en éprouvant des difficultés à réparer le traumatisme de la trahison ou du défaut de protection. Nous devons absolument prendre en considération ces éléments dans le processus thérapeutique.

Dans le cadre de troubles dissociatifs sévères, comme le trouble dissociatif de l’identité, l’appréhension du souvenir, de manière globale ou par ses aspects périphériques, favorise son intégration sans qu’une confrontation directe avec ces souvenirs traumatiques soit nécessaire. Je comprends le parallèle que vous avez établi mais ces deux processus n’ont rien à voir l’un avec l’autre.

Mme la présidente Maud Petit. En effet, cette précision est importante.

Mme Coraline Hingray. J’en viens aux conséquences dissociatives chez les victimes d’inceste. Je vous expliquerai également en quoi la dissociation n’est pas sans lien avec le parent protecteur.

Vous êtes sans doute très au clair sur ce point : les événements à potentiel traumatique ne présentent pas tous le même risque et n’ont pas le même impact. Or, parmi tous ces événements – les catastrophes, les guerres, les agressions –, le pire est le viol incestueux, et je vais essayer de vous expliquer pourquoi.

Tout d’abord, il s’agit d’une violence interpersonnelle : quelqu’un décide de s’en prendre à moi et de me faire du mal. La proximité avec l’agresseur est un élément majeur : la personne qui doit prendre soin de moi – humain petit et dépendant – me fait du mal. Dans le cadre de l’inceste, on parle de trauma de trahison. C’est également un trauma développemental car il survient à une période où le cerveau est en plein développement ; par conséquent, l’impact cérébral sera très important. En outre, la personne qui doit protéger l’enfant ne le fait pas. Enfin, on sait que la gravité d’un traumatisme dépend aussi de la dimension corporelle en jeu. Or le corps est ici atteint dans son intimité la plus profonde. Pour ces raisons, l’inceste n’est pas un trauma comme les autres.

Au-delà de la violence sexuelle intentionnelle, perpétrée par quelqu’un censé me protéger, s’ajoutent deux éléments majeurs. Le premier est le fait de ne pas être cru. De nombreux enfants auront du mal à parler. Très souvent, il leur est demandé de ne pas parler. Parfois, ils n’ont pas conscience que ce qui se passe ne se passe pas chez le voisin – nous pourrons revenir sur ces raisons. Néanmoins, on sait que si l’enfant essaie d’en parler, et que la personne à qui il essaie d’en parler ne le croit pas ou lui dit de se taire, l’impact dans le tableau post-traumatique n’aura rien à voir. Au bout du compte, nous, thérapeutes, sommes face à ces victimes qui n’ont pas été crues ; nous devons alors travailler sur ce vécu.

Le second niveau concerne la protection et le soutien de la famille, des proches et, bien entendu, des institutions. Serai-je protégé ou, au contraire, surtraumatisé en l’absence de protection de la justice, de la police, de la protection de l’enfance, qui me replacent dans des situations où je me retrouve de nouveau face à mon agresseur ? Tout cela, des gens très brillants vous l’ont déjà expliqué. Il faut vraiment comprendre, en tout cas, que les traumatismes les plus graves sont causés par ceux qui devraient nous protéger.

J’en viens à la notion de dissociation. Imaginez cet enfant qui subit des violences sexuelles qui, malheureusement, sont souvent répétées et s’inscrivent dans la durée. Il se trouve alors confronté à un paradoxe. Il est à la fois dépendant de cet adulte qui lui fournit un toit et de la nourriture, qui l’emmène à l’école ; cette dépendance est factuelle. Il peut aimer cet adulte qui le protège et avec qui, parfois, il partage des moments de joie. Pourtant, une partie de lui doit se méfier : il doit superposer des couches de pyjama, essayer de rendre l’accès à sa chambre plus compliqué, etc. Une autre partie de lui ne doit rien montrer à l’extérieur parce qu’on lui a dit qu’il ne fallait surtout rien montrer. Il sera alors soit le petit enfant parfait, soit, au contraire, l’enfant au comportement agressif, traduisant toute cette violence qu’il ne peut exprimer directement envers ce parent incestueux.

On comprend déjà que, dans le cadre de l’inceste, il n’y a presque pas d’autre choix que de se diviser pour adopter des champs comportementaux différents en fonction des circonstances.

L’inceste est commis à un moment où le cerveau est en développement. Une méta-analyse, une umbrella review (revue parapluie), montre à quel point les violences sexuelles impactent. Les victimes incestuelles sont plus sujettes à des comportements psychosociaux négatifs : on dénombre parmi elles davantage de travailleurs du sexe, de situations de précarité et de passages à l’acte agressifs. Par ailleurs, elles présentent beaucoup plus de troubles psychiatriques et physiques majeurs. En effet, le risque de développer des pathologies auto-immunes ou chroniques est plus important.

S’agissant des pathologies psychiatriques et physiques, certaines sont bien connues et lisibles, comme la dépression, l’anxiété, les troubles du comportement alimentaire, les troubles du sommeil, le trouble de stress post-traumatique au sens strict. D’autres, plus polymorphes et plus invisibilisés – on peut parler de troubles caméléons –, s’expriment dans le corps et dans l’esprit. Par exemple, le risque de développer des troubles neurologiques fonctionnels dissociatifs est 3,3 fois plus élevé chez les victimes d’inceste.

De quoi s’agit-il ? Historiquement, ces pathologies étaient désignées sous les termes d’hystérie de conversion, de crises à la Charcot, de troubles hystériques ; heureusement, elles ont perdu cette dénomination. On parle désormais de troubles dissociatifs à symptomatologie neurologique. C’est la deuxième cause de consultation en neurologie libérale et la troisième en neurologie hospitalière. Cette pathologie se traduit par des crises, des paralysies, des cécités, des troubles de la marche, des tremblements. Si l’IRM ne révèle aucune lésion, aucune tumeur, aucune inflammation ou aucune infection, on n’en a pas moins un dérèglement du cerveau qui provoque ce type de troubles. On sait aussi que le risque de développer une fibromyalgie et des douleurs chroniques dans cette population est beaucoup plus élevé.

S’agissant des troubles de l’esprit, on constate l’existence de troubles dissociatifs, notamment de troubles dissociatifs de l’identité qui revêtent un caractère caméléon. Une étude montre que le risque de développer un tel trouble à l’âge adulte n’est jamais aussi élevé que lorsque les abus ont eu lieu à un âge précoce, qu’ils ont été prolongés et commis par un parent.

J’en viens à la définition de la dissociation, concept ancien élaboré par Pierre Janet, un français. Celle donnée dans la classification internationale des maladies ou dans le DSM (manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux) est très proche de la définition historique. Il s’agit d’une interruption, d’une perte d’intégration entre des fonctions qui sont normalement associées : nos émotions, nos pensées et nos souvenirs – qui forment notre sentiment d’identité –, mais aussi nos perceptions par nos cinq sens et notre contrôle moteur. Finalement, être dissocié, c’est ne plus être en mesure de former un tout, ne plus être complètement présent dans l’ici et maintenant. Quand on est dissocié, ces fonctions sont déconnectées les unes des autres, détachées, désunies.

Il faut comprendre que ce mécanisme est tout à fait normal et adaptatif ; il se manifeste d’ailleurs au quotidien. Mais il constitue surtout le moyen le plus extraordinaire dont dispose le cerveau humain pour se protéger des violences et des traumatismes ; il est très important de comprendre cela. Face à un danger extrême, le cerveau a cette capacité extraordinaire de déconnecter la partie survie de la partie intellectuelle pour réagir le plus rapidement possible et de la bonne manière.

Les nouveaux modèles font état des « cinq F ». Les deux premiers F correspondent à fight et à flight : se battre ou fuir. Le corps humain – du reste, c’est aussi le cas dans le monde animal – est capable, face à un danger, d’accélérer la respiration et le corps afin d’amener énormément de sang aux muscles pour courir très vite ou se battre très fort. Voilà la première réaction. Malheureusement, vous me voyez venir : un enfant ne peut pas utiliser ces stratégies face à un parent ; elles n’existent pas.

Ensuite, les troisième et quatrième stratégies sont le freeze et le flop ; on parle de sidération. Le freezing peut être tonique – les muscles étant très contractés – ou atonique ; c’est le flop. Quoi qu’il en soit, à ce moment-là, il se passe quelque chose de complètement différent dans le cerveau du point de vue biologique : il n’est plus nécessaire d’irriguer les muscles pour fuir ou se battre. En revanche, il est nécessaire de protéger sa vie, d’une part, en prévenant un risque cardiovasculaire, comme l’infarctus ; d’autre part, en anesthésiant le corps afin de ne plus ressentir la douleur, qu’elle soit physique ou morale, liée à l’agression. Le cerveau est capable de ne pas ressentir la douleur : c’est l’anesthésie.

Par ailleurs, aussi étonnant que cela puisse paraître, c’est réaction s’avère très efficace face à l’agresseur : le fait de se figer et de rester immobile permet, la plupart du temps, de diminuer la durée de l’agression et d’empêcher l’escalade de la violence chez l’autre.

Ce mécanisme a souvent été considéré comme un stress dépassé et inadapté ; je ne partage absolument pas ce point de vue. C’est une réaction purement adaptative et très utile qui protège la vie, qui protège de la douleur, de la réalité et de l’agresseur. Il est essentiel de le comprendre. Même si nous avons le sentiment que cette réaction de sidération est désormais mieux comprise par des magistrats qui sont mieux formés, il y a manifestement encore un peu de travail à accomplir sur cette notion. Récemment, à Nancy, un président de tribunal aurait déclaré : « Vous connaissez l’adage : qui ne dit mot consent. »

Selon moi, le cinquième F est la réaction la plus importante et, de loin, la plus méconnue : fawn, qui regroupe la soumission, l’apaisement et le fait d’amadouer l’autre. Prenons l’exemple d’une petite fille victime d’inceste et de violences physiques à la maison. Être la petite fille parfaite, souriante et toute mignonne – apporter une bière à papa, lui masser les épaules pour éviter un déferlement de violence –, c’est une magnifique stratégie adaptative. Amadouer l’autre est une stratégie de survie.

Je me souviendrai toute ma vie de ce qu’une patiente m’a dit : « Ma maman me disait que, de toute façon, c’était de ma faute parce qu’à trois ans, je roulais du cul et je lui faisais les yeux doux. » Le regard est complètement déformé : ces techniques, destinées à amadouer et à calmer l’agresseur, sont interprétées comme de la séduction, comme si l’enfant l’avait bien cherché.

Le prolongement de cette stratégie de survie, très efficace pour se sur-adapter à des violences répétées, donne à voir, des années plus tard, une personne – souvent, une femme –, qui a intégré, ou dont certaines parties d’elles-mêmes ont intégré, le fait d’amadouer. Or, cela sera interprété comme de la manipulation, de la séduction, voire de l’hypersexualité. Cela se traduit par du discrédit, alors que ce n’est ni plus ni moins que le prolongement de stratégies qui étaient efficaces. De la même manière, le fait de chercher à attirer l’attention pour être protégée sera retenu contre la personne. Il est important de le souligner. Toutes ces réactions péritraumatiques sont, je le répète, normales, adaptatives, nécessaires. Toutefois, elles peuvent se muer en troubles chroniques envahissants et handicapants.

Alors que j’étais étudiante en deuxième semestre de psychiatrie, j’ai examiné une personne souffrant crises fonctionnelles dissociatives – ce qu’on appelait autrefois les grandes attaques hystériques à la Charcot. Ces crises ressemblent à des crises d’épilepsie mais n’en sont pas. Par ailleurs, c’est la troisième cause de malaise avec perte de connaissance en France. À l’époque, avec tout mon bagage de préjugés et mon absence de connaissances, je me suis malheureusement demandé si cette patiente n’était pas un peu histrionique, si elle ne simulait pas. J’ai honte d’avoir eu de telles pensées ; c’est pourtant ce que pensent encore certains de mes collègues, bien qu’ils soient de moins en moins nombreux, évidemment. Cette jeune femme faisait des crises tous les jours. Elle s’était fait plusieurs fractures, avait été plusieurs fois hospitalisée, avait fait plusieurs tentatives de suicide, etc. Elle avait même perdu la garde de ses enfants à cause de cela.

Elle m’a rapporté avoir été victime d’inceste, de manière assez détachée, comme si elle m’énonçait sa liste de courses. Je m’étonnais alors qu’elle puisse évoquer ainsi une telle horreur, sans être effondrée. En réalité, elle faisait preuve d’un détachement émotionnel : ses émotions étaient déconnectées, conformément à la définition de la dissociation. Elle m’a dit : « Voilà, papa, il venait dans le lit ; c’était soit moi, soit ma sœur jumelle. Mais ce n’était pas si grave parce que je n’étais pas là. » « Comment ça, vous n’étiez pas là ? » lui ai-je alors demandé car, en tant que jeune interne, je n’avais jamais entendu parler de dissociation de ma vie. « Non, non », m’a-t-elle répondu, « j’étais à côté d’une rivière, j’entendais le bruit des oiseaux, je sentais le soleil sur ma peau et j’entendais le bruit de l’eau. » J’ai alors compris que son cerveau de petite fille avait été capable d’anesthésier totalement son corps, de se déconnecter et de s’absorber dans l’imaginaire de cette petite rivière et de ce soleil pendant que ce corps subissait l’horreur. Toutefois, ce mécanisme d’adaptation incroyable s’est transformé, des années plus tard, en troubles neurologiques dissociatifs fonctionnels qui sont extrêmement handicapants, évoluant vers un trouble dissociatif de l’identité que j’ai été bien incapable de diagnostiquer à l’époque. Cet exemple met en évidence les effets du prolongement des stratégies de survie.

Il existe une vraie logique dissociative et les troubles peuvent se prolonger. Je vous ai parlé tout à l’heure de la notion de freezing. Elle peut se présenter sous la forme de paralysies qui vont rester, mais on voit aussi des personnes qui, à certains moments, sont dans une sorte d’immobilisme, de passivité. « Elle ne réagit pas, elle reste là, elle ne fait pas ce qu’on lui a demandé, ce n’est quand même pas normal » : on juge là, en fait, ce freezing, qui peut perdurer comme réaction de survie. Très souvent, des parties sont porteuses de ces réactions.

Il y a aussi le côté fight, l’agressivité, les comportements violents. Je pense, typiquement, aux enfants de l’ASE (aide sociale à l’enfance). On se dit : « C’est un bagarreur, il tape sur tout le monde mais, à d’autres moments, il dit qu’il a peur et il reste figé dans sa chambre, avec une attaque de panique, ce n’est pas possible, ce n’est pas crédible. » Or c’est évidemment très crédible. Des parties en lui ont dû se battre, soit parce qu’à l’école, en plus de ce qu’il vivait à la maison, il commençait à être harcelé, soit parce qu’il fallait protéger les petits frères, maman ou je ne sais qui, et ces parties fight sont évidemment décrédibilisantes pour l’enfant.

Le flight, le fait de fuir et d’éviter, est un peu plus complexe, mais on peut dire que notre cerveau est programmé pour éviter la réalité – on parle alors de déréalisation. Des patients ont l’impression, à certains moments, de se trouver dans un film et de ne pas être complètement acteurs, ou de vivre dans un monde flou et bizarre. Ils peuvent se dire : je ne sais pas si cela m’est vraiment arrivé ou si je l’ai juste rêvé. Ils doutent de la réalité, d’où le terme « déréalisation », et ce qu’on appelle la dépersonnalisation se produit : je suis tellement détaché de mon corps que je ne me reconnais pas en lui, je ne reconnais pas ma réaction, je peux me regarder de l’extérieur. On trouve très souvent cette sortie de corps au moment d’un viol, et cela va perdurer : j’ai l’impression d’être spectateur et non acteur de ma vie ; je peux ne pas me reconnaître dans un miroir ; je ne reconnais pas ce que j’ai dit, ce que j’ai fait et ce que j’ai écrit.

La notion d’évitement du souvenir et des faits va, je pense, vous intéresser particulièrement. Tout être humain est fait pour essayer de mettre à distance, le plus possible, les choses atroces qui lui sont arrivées. Il est tout à fait normal d’essayer de les oublier, de ne pas vouloir y penser ou en parler. Or cela peut venir parler de manière forcée au présent, typiquement sous forme de flashs, de cauchemars. On le comprend bien : « J’essaie surtout de ne pas y penser » mais cela revient de manière brutale. Si le mécanisme fonctionne parfaitement, si la dissociation va jusqu’au bout, vous allez réussir à verrouiller le souvenir – non pas à l’oublier mais à ne plus y avoir accès. La métaphore du coffre-fort est très bonne : tout ou partie du souvenir sera dans un coffre-fort auquel on n’a plus accès. Mais cela peut fuir à un moment, sous la forme de sensations, de choses qui reviennent, de pièces de puzzle qu’on commence à récupérer. On se dit : « Non, non, ce n’est pas possible, cela ne m’est pas arrivé à moi », jusqu’à ce qu’il y ait un accès complet au souvenir. Cette amnésie dissociative peut durer des années et des années. Nous venons de faire, dans mon équipe de recherche, un très gros travail de méta-analyse sur la question.

J’en viens au fawn, à la soumission. On se dit : « Elle reste dans une relation qui est toxique, où il y a de la violence, elle est soumise ; ce n’est pas possible, pourquoi ne réagit-elle pas ? », sauf que la personne n’a pas eu d’autre choix, à un moment, que d’apprendre que c’était la bonne stratégie. Idem pour le fait d’amadouer l’autre ou de le séduire : c’était, à un moment, une réaction adaptée. Cela peut concerner une partie assez importante des victimes d’inceste, même si je ne peux pas vous dire quel pourcentage d’entre elles déclenche ce qu’on appelle un trouble dissociatif de l’identité, où certaines parties deviennent complètement indépendantes des autres. Dans ces réactions de survie, des parties portent du trauma et sont bloquées à des âges de l’enfance différents.

Ce que l’on sait, en revanche, c’est que ces troubles sont complètement invisibilisés en France. Les études internationales disent que tous les troubles dissociatifs, au sens de la CIM (classification internationale des maladies), dépersonnalisation, déréalisation, amnésie, troubles dissociatifs de l’identité, troubles dissociatifs à symptomatologie neurologique, concernent entre 10 et 15 % de la population générale, soit 10 millions de Français. J’ai eu accès aux chiffres du PMSI (programme de médicalisation des systèmes d’information hospitaliers) en 2023 : 4 918 patients français seulement étaient diagnostiqués. Il y a donc un sacré angle mort ! S’agissant du trouble dissociatif de l’identité – la fragmentation, la dépersonnalisation, les amnésies dans le quotidien –, 189 patients étaient diagnostiqués en France. Une méta-analyse a trouvé que 3,7 % de la population générale était concernée, alors que le chiffre communément admis était de 1,5 %. Vous voyez encore une fois à quel point l’angle mort est massif. Il existe parce que cette symptomatologie est difficile, polymorphe, très caméléon. Le but de ces enfants était de masquer, de ne rien montrer, de se sur-adapter en permanence.

Cette fonction finalement très caméléon l’est aussi aux yeux de la médecine et, je n’en parle même pas, de la justice et de la société : elle discrédite complètement les victimes, en raison soit d’un récit qui arrive tardivement et qui est fragmenté, soit de comportements changeants, avec parfois de la sidération et de la peur vis-à-vis d’un parent et, à d’autres moments, la capacité de jouer avec lui, des moments d’agressivité et d’autres de peur intense. Tout cela est interprété comme : « Ce discours n’est pas crédible, ces comportements sont incohérents. » On retrouve la question de la capacité à parler en étant détaché émotionnellement dans une histoire juridique récente qui concerne une jeune fille victime d’un viol collectif. Il était écrit dans le rapport de médecine légale, je crois, qu’elle semblait détachée émotionnellement, ce qui est un signe de dissociation. Cela a été interprété par les juges comme le signe soit qu’il ne s’était rien passé soit qu’elle était d’accord, puisqu’elle était capable d’en parler en étant détachée émotionnellement, alors que c’est un mécanisme de protection.

Si on essaie de faire un parallèle avec la question du parent protecteur, pour voir en quoi la dissociation pourrait éclairer son comportement, on voit que très souvent, mais pas forcément, les parents protecteurs ont eux-mêmes été victimes d’abus et de violences. Souvent ils ont donc des tendances ou des symptômes dissociatifs. Or qu’est-ce que dénier ? C’est être déconnecté d’une réalité, ne pas la percevoir. Si on s’en réfère à cette définition internationale, cela correspond à une dimension dissociative, à un symptôme dissociatif, et cela peut expliquer le fait qu’on ne voit pas ce qu’on ne peut pas voir, sous un angle dissociatif. Ensuite, une fois que vous avez une prise de connaissance, des parties fight vont très souvent essayer de se battre, de toute leur force, sans que la rationalité puisse les calmer, et les personnes peuvent alors paraître complètement « folles », « hystériques » dans ce combat : « Elle a des comportements complètement inadaptés », « Vous voyez bien, elle lui réécrit des textos dans lesquels elle essaie de l’amadouer ou je ne sais quoi ». En fait, on décrédibilise complètement les réactions du parent protecteur, souvent une maman, qui se retrouve dans ses propres mécanismes dissociatifs : il faut comprendre que la révélation d’abus sexuels sur son enfant est un tsunami, une horreur absolue. L’annoncer, le réaliser peut évidemment réactiver tout ce que je vous ai dit à propos du champ des réactions dissociatives.

Ce que j’essaie d’expliquer, c’est que les symptômes dissociatifs ressemblent exactement à tout ce que le système déteste et interprète mal. Quelque part, plus une victime est traumatisée et dissociée, moins elle est jugée crédible, ce qui est un élément très important. J’aimerais qu’on reconnaisse la dissociation comme un véritable enjeu transversal, en matière sanitaire, judiciaire et de protection de l’enfance. On doit former les professionnels de santé, de la justice et de la protection de l’enfance aux réactions dissociatives péritraumatiques et à tout ce qu’elles produisent dans le comportement de l’enfant et de l’adulte en devenir. Il nous faut une offre beaucoup plus structurée dans ce domaine, autour de centres d’expertise de la dissociation.

Je mène actuellement un projet de recherche visant à objectiver la dissociation. En ce qui me concerne, cela fait à peine quelques années que je me suis rendu compte de l’existence du trouble dissociatif de l’identité. J’avais des patients sous les yeux mais je ne le voyais pas. Je me disais, en effet, que ce serait très visible s’il y avait différentes parties : la personne parlerait avec des voix différentes, elle viendrait habillée différemment, etc. Malheureusement, c’est beaucoup plus complexe, puisque le but est de se cacher, d’être un caméléon. Avant de montrer quoi que ce soit, il faut une véritable confiance et surtout – les victimes le disent très bien –, il faut sentir que c’est entendable par l’autre, qu’il va vous comprendre et ne pas vous traiter de folle, d’hystérique ou de menteuse. Il faut pour cela un cadre spécifique. J’ai mis un temps fou à me rendre compte de l’évidence alors que je publiais depuis dix ans sur la dissociation. En y repensant, cela me paraît juste dingue. Quand une victime arrive, je sens maintenant très rapidement s’il y a de la dissociation et potentiellement un trouble dissociatif de l’identité, et j’ai des questions à poser. La personne – c’est tout un problème – conscientise un peu ses symptômes mais ensuite plus du tout, parce qu’elle se les cache à elle-même. Il est difficile de se souvenir qu’on a oublié : on a plutôt tendance à oublier qu’on a oublié, typiquement, lorsqu’on a ces symptômes.

L’idée de l’étude que je conduis est de filmer les patients pour regarder ce qui est dit dans le discours, la fréquence, les silences, les fluctuations de la voix, les émotions faciales, à partir de 256 points, la position et la dilatation des yeux, la position de la tête et des mains et le rythme cardiaque. Il s’agit de chercher, avec une intelligence artificielle dite multimodale, des marqueurs permettant d’objectiver la dissociation, d’avoir une signature plus objective pour les phénomènes dissociatifs, dans l’ambition de passer d’une situation où les victimes sont discréditées à une autre où, je l’espère, on leur donne au contraire du crédit. Ce qui protège pendant la violence et l’horreur de l’inceste, se figer, se couper de soi et du monde, oublier, se diviser à l’intérieur, dans une stratégie de survie, ne devrait jamais devenir ce qui empêche d’être cru, ni se transformer en une source de sur-traumatisation, de souffrance supplémentaire.

Mme la présidente Maud Petit. Merci beaucoup, professeure, pour cette introduction et pour vos travaux, votre évolution, votre humilité lorsque vous reconnaissez qu’à un moment vous ne saviez pas. Nous devrions tous nous en inspirer pour nous dire que, peut-être, nous ne savons pas, mais qu’il est possible de finir par comprendre et avancer. Je le dis en pensant à nous, parlementaires, bien sûr, mais aussi aux experts, aux magistrats, au personnel de la police qui ne saisissent pas encore la complexité de ce qu’est l’inceste.

M. Christian Baptiste, rapporteur. Je n’ai presque pas de questions à poser. Votre exposé d’une grande clarté est pour moi un tournant en ce qui concerne l’inceste. Cela fait plus d’un an que je travaille sur ce sujet, et je sais que d’autres collègues l’ont également fait. C’est une association qui a attiré mon attention, et nous avons fait des colloques, des rencontres, des projections de films et des petits-déjeuners avec des parents victimes et des jeunes, des enfants et des adultes, qui ont apporté leur témoignage. Durant ce travail, j’ai surtout rencontré des victimes et des parents protecteurs. Notre commission d’enquête permet maintenant de voir des professionnels, pour bien comprendre ce phénomène et surtout le dysfonctionnement judiciaire.

Nous avons déjà entendu beaucoup de gens, mais c’est en vous écoutant que je comprends très clairement ce qui se passe dans la tête d’une personne victime d’inceste et dans celle d’un parent. Je comprends beaucoup de témoignages. J’ai bien saisi – vous l’avez dit en toute modestie, comme l’a souligné la présidente de notre commission – que vous aviez toujours vu dans votre parcours professionnel des troubles dissociatifs de l’identité (TDI), mais que vous vous en étiez rendu compte il n’y a pas si longtemps. Par ailleurs, le TDI peut rapidement jeter le discrédit sur la personne. Il faudrait que tout le monde arrive à bien interpréter son sens.

Je vais vous raconter une anecdote. J’ai échangé, à l’occasion d’un autre projet, avec une amie qui préside une association. Elle m’a parlé, au début d’un repas, de sa situation incestueuse en me disant qu’elle avait toujours vu son père violer sa grande sœur, depuis qu’elle était toute petite, et qu’elle aussi en avait été victime. Elle s’était promis de porter plainte lorsqu’elle en aurait les moyens, à l’adolescence. Elle voulait, pour cela, convaincre sa sœur, sa maman et un frère qui n’avait pas été victime d’inceste, et elle a finalement réussi à faire condamner son père. Elle a témoigné lors d’une rencontre sur l’inceste que j’ai organisée en Guadeloupe dans la foulée de la création, à l’unanimité, de cette commission d’enquête, avec des sociologues et une avocate. Je n’ai pas pu avoir la pédopsychiatre, parce que chez nous, c’est aussi le silence, mais il y avait la présidente d’une association Femmes et police, qui a pris naissance en Guadeloupe, mais qui existe aussi en Martinique et en Guyane et qui travaille surtout sur les violences intrafamiliales. Il y a eu des témoignages dont nous aurons peut-être l’occasion de parler, mais je ne voudrais pas être trop long. Cette amie m’a dit que sa problématique était la reconstruction des victimes, même si elle ne se voyait pas comme telle, parce qu’elle n’avait rien demandé, et elle voulait savoir ce que nous ferions. Vous contribuez à la reconstruction : la Maison de la résilience est évidemment importante. Comment faire pour qu’il en existe une dans chaque département ? Par ailleurs, comment interprétez-vous le fait que cette personne dise qu’elle ne se sent pas victime parce qu’elle n’a rien demandé ?

Mme Coraline Hingray. Tout un tas de personnes exposées à l’inceste ont beaucoup de difficulté avec le terme « victime ». Pour certaines d’entre elles, il est très important – elles ont besoin d’être reconnues comme victimes –, tandis que pour d’autres c’est quelque chose dont il faut se détacher. Elles ont été concernées, mais elles ont le sentiment que le terme les réduit à cela, ce qui n’est pas supportable. Je dis toujours que le meilleur terme est celui qui est propre à la personne et qu’il faut s’y adapter, c’est très important.

S’agissant de la nécessité de se reconstruire, je vous ai exposé différentes techniques. Il est éminemment important de comprendre, par ailleurs, que les thérapies d’exposition ne peuvent être proposées qu’au moment où la victime se sent prête, où elle accepte. Si elle ne le souhaite pas, il ne faut jamais forcer ce type d’exposition, c’est vraiment capital.

En ce qui concerne la réparation, il y a tous les discours de victimes d’incestes horriblissimes que j’entends dans mon centre et qui revendiquent une guérison parce qu’elles refonctionnent et que l’inceste ne dicte plus leur vie : elles ont l’impression d’être fortes. Le mot « guérison » est en revanche inaudible et insupportable pour d’autres personnes, ce qui est tout aussi respectable, parce qu’elles se disent que guérir est absolument impossible. Là non plus, il n’y a pas une vérité. On ne peut pas dire qu’on ne se reconstruit jamais, ni que tout le monde pourra se reconstruire, cela n’aurait absolument aucun sens. Les vulnérabilités individuelles et les types de trauma ont un impact, et surtout, au-delà des faits et de leur horreur, c’est d’avoir été cru et protégé, ou non, donc d’être sur-victimisé, qui change la trajectoire selon mon expérience clinique. Vous ne pouvez pas imaginer la différence de chance que cela implique.

Je suis toujours très prudente. Je propose des choses qui permettent vraiment de se reconstruire et, très souvent, de comprendre que, dans le cadre du TDI, de sa scission, on n’est pas fou. On fait parfois ceci ou cela et on ne s’en souvient pas, mais il y a une logique. Il est absolument majeur de regagner du contrôle, et on peut refonctionner. Par ailleurs, je pense très honnêtement que si les chiffres sont exacts – entre 1,5 et 3,7 % de la population aurait un trouble dissociatif de l’identité –, tout un tas de personnes se sont tellement adaptées qu’elles arrivent à fonctionner de cette manière. Il faut les respecter : on n’est pas là pour forcer les choses.

De même, quand des personnes disent qu’elles ont un souvenir ou certaines sensations – les levées d’amnésie dissociative se font très souvent selon une modalité sensorielle, qui peut commencer par une sensation aux mains, au niveau génital ou un flash, avant que l’ensemble des pièces soient là ou qu’un doute s’installe –, elles aimeraient parfois être aidées à retrouver leurs souvenirs. Nous ne le faisons jamais, il faut être clair, parce que si les choses restent verrouillées, il y a une raison. Le cerveau n’est alors pas en mesure d’intégrer ce qu’il y a à ce niveau, et je dis toujours à ces personnes que l’on peut travailler avec ce que l’on a. Il n’est pas nécessaire d’avoir tous les éléments, et très souvent d’autres choses apparaissent durant le traitement. C’est facile à dire, de ma place de médecin, qui n’est pas celle d’un expert et d’un juge, mais c’est un point important.

La Maison de la résilience est le seul centre de ce type en France. On s’est appuyé, lors de sa création, sur une antenne d’un centre régional du psychotrauma. Il en existe quinze, qui sont absolument débordés : un rapport du Haut Conseil à l’égalité entre les femmes et les hommes avait ainsi pour titre « Les centres régionaux du psychotraumatisme : des besoins considérables […], des moyens dérisoires ». Lorsque j’ai créé la Maison de la résilience, j’avais 50 000 euros pour tout le trauma – enfants, ados et adultes – en Lorraine sud, ce qui était compliqué. Le tissu est insuffisant, mais il existe. Il faudrait le renforcer en déclinant dans l’ensemble des départements l’offre de soins post-traumatiques. Par ailleurs, vous avez compris que j’insiste énormément sur l’expertise des troubles dissociatifs, qui, même si c’est de moins en moins vrai, ne sont pas encore totalement sortis de l’ombre, y compris dans le champ du psychotrauma spécialisé. Il est vraiment nécessaire de travailler sur l’expertise, le diagnostic et la thérapeutique.

Mme Béatrice Roullaud (RN). La nomenclature Dintilhac est généralement appliquée en justice pour évaluer un dommage, actuel ou futur, suivant une liste très précise – perte de jouissance de la vie, souffrance endurée, etc. Pensez-vous qu’il faudrait modifier cette nomenclature en prévoyant des cas spécifiques pour les dommages traumatiques, y compris futurs ?

Comme la plupart d’entre nous ne sont pas médecins, nous ne connaissons pas bien la technique qui consiste à bouger les yeux pour enfouir – mais je ne sais pas si c’est le terme à employer – un traumatisme. Pourriez-vous nous en parler ?

Vous avez dit que le traumatisme le plus important est lié à l’inceste. Je comprends mal cette idée, car les actes de torture me paraissent aussi graves.

Vous avez également dit – vous me corrigerez si j’ai mal entendu – qu’on pouvait aimer son agresseur. Peut-on aimer quelqu’un qui vous a agressé ou ce mot est-il mal utilisé ? C’est très important car cela pourrait avoir l’air de justifier qu’on laisse à un tel parent la garde de l’enfant, alors qu’il va l’abîmer.

Mme Coraline Hingray. S’agissant des grilles de préjudice, on sait qu’il n’est absolument pas facile de coter les troubles psychiatriques. Une majorité de mes collègues experts expliquent à quel point c’est une horreur de devoir essayer de noter les préjudices parce que les outils ne prennent pas en considération les dimensions psychiatriques au sens général, en particulier les conséquences post-traumatiques et dissociatives. La question de savoir s’il faudrait une évolution de ces outils pour permettre une meilleure reconnaissance appelle donc un grand oui de ma part.

En quoi consiste la technique de l’EMDR ? Il existe dans le cerveau des zones responsables des émotions, l’amygdale et l’hippocampe, et des zones intellectuelles. Dans le trauma, vous avez une hyperactivation de l’amygdale, qui reste en mode danger absolu, nécessité de sécurité, et que les zones de l’intellect n’arrivent pas à calmer. Ce que l’on fait avec des stimulations bilatérales, d’une manière auditive ou par du tapping (tapotement), c’est de forcer, en quelque sorte, une réactivation des zones qui devraient calmer les parties émotionnelles et de désactiver un peu ces dernières, en recréant des connexions entre les zones cérébrales. Par ailleurs, l’idée n’est pas d’enfouir les souvenirs, mais de les intégrer. Je vous ai dit tout à l’heure que le trauma est du passé qui parle au présent et bouche l’avenir. Là, on le fait venir dans le présent non plus involontairement mais volontairement. On le remet en mémoire, comme un événement atroce, horrible qui m’est arrivé, qui fait partie de mon histoire, mais qui ne perturbe plus le présent : je suis capable d’y repenser avec une plus grande distance émotionnelle. C’est le principe du traitement.

Le trouble dissociatif de l’identité a fait l’objet, ces dernières années, de nombreuses études neurobiologiques et en imagerie, qui ont constaté sa réalité, même si une autre étude, que j’ai réalisée en 2024 sur 500 psychiatres français, montre que moins de 20 % d’entre eux étaient totalement persuadés de l’existence du TDI. Il est vrai que j’aurais répondu au questionnaire de la même façon qu’eux cinq ans auparavant. Il a été prouvé, néanmoins, qu’il y a une cohabitation de deux modes d’activation cérébrale dans le cerveau d’une personne dissociée, ayant un TDI. C’est important, bien que ce soit peut-être un peu compliqué. Dans le premier mode, les parties émotionnelles restent en mode hypervigilance absolue, et on se méfie de tous. L’intellect n’arrive pas à dire : « calme-toi, tu es sécurité » ; « tu es un adulte, tout va bien ». Le second mode repose sur les parties qui gèrent le quotidien et qui sont très éloignées des traumas. Toute la zone émotionnelle est éteinte, non activée, alors que toutes les zones préfrontales sont hyperactivées. Des tests en imagerie ont montré que si vous faites lire par la victime le scénario de ses traumatismes, elle est alors complètement détachée sur le plan émotionnel, parce que neurobiologiquement la zone qui gère les émotions est éteinte par le cortex. Il est prouvé que ces deux étapes peuvent cohabiter dans un même cerveau et switcher.

Certains vous diront que l’EMDR n’est pas efficace chez les personnes dissociées parce qu’elles ne sont pas activées émotionnellement : elles seraient trop déconnectées. Il existe pourtant des manières d’appliquer aussi ce type de protocole en pareil cas, mais c’est assez technique.

J’ai effectivement dit que l’inceste est le pire des traumatismes. Ce n’est en réalité pas exact pour deux raisons. La première est qu’il n’y a pas d’échelle de la gravité dans l’horreur. La torture en fait partie, mais je peux vous assurer que je connais un certain nombre de victimes d’inceste qui ont malheureusement été victimes de tortures associées. Ce que je veux dire, c’est que le corps est touché lors d’une torture non sexuelle et que, en cas d’inceste, il l’est dans la plus profonde intimité.

Mais, très souvent, on va retrouver l’importance de ne pas avoir été cru, entendu et protégé. Et parfois – je ne sais pas à quel type de torture vous pensez – porter des traces et être reconnu va permettre la mise en place d’une protection, ce qui n’est pas le cas pour quelque chose d’invisible. C’est en ça que l’impact est potentiellement très important. Voilà en tout cas ce que je voulais préciser.

Votre dernière question sur l’interprétation de l’expression « aimer son agresseur » est excellente. Si vous vous souvenez bien, je partais du paradoxe de l’enfant qui est dépendant de l’adulte qui lui fait du mal, qui doit masquer à l’extérieur, qui doit protéger à l’extérieur. Ce qu’il y a d’extraordinaire dans cette scission du soi, c’est que vous pouvez avoir des parties qui restent très attachées à l’agresseur – voire très aimantes, je suis désolée de le dire –, alors que d’autres parties le haïssent du plus profond de leur âme. La scission et la dissociation permettent ce type de cohabitation.

J’ai en tête une patiente TDI que je soigne actuellement et dont des parties sont d’une loyauté incroyable à son père, alors que d’autres sont extrêmement terrifiées. Une partie est capable de dire : « Mon papa c’est le meilleur, c’est le plus extraordinaire des papas », avec une partie enfant qui dit : « Il ne faut pas parler. Il ne faut pas parler. Il a dit qu’il ne fallait pas parler. Et que si on parle il pourrait tuer. » Et puis une partie qui est en capacité de raconter telle et telle chose qui se passait avec les sexes. Vous voyez que, au sein même de cette adulte, on a ces parties qui coexistent. Je sais que c’est compliqué à comprendre, mais la dissociation peut permettre qu’il y ait une petite partie qui reste attachée et aimante.

Là où je vous rejoins sans le moindre doute, c’est sur le fait que ça ne doit jamais justifier qu’elle se retrouve à proximité de l’agresseur. Ce n’est absolument pas une raison. Combien d’agresseurs ont utilisé des arguments comme « Elle m’a séduit, elle m’a amadoué, elle aimait ça » ?

Si vous le permettez, je souhaite aborder une notion difficile mais absolument majeure et taboue en matière de violences incestuelles et d’abus sexuels dans l’enfance – je ne sais pas si elle a pu l’être au sein de votre commission d’enquête. Je vais la préciser avec toutes les précautions possibles.

Ces agressions sexuelles, multiples, vont solliciter le système nerveux génital. Et, pour peu qu’elle ne se fasse pas de façon très violente et avec de la douleur physique extrême, on peut imaginer que cette stimulation légère sur un clitoris puisse amener des sensations physiologiques agréables, voire de plaisir – mon Dieu ! je déteste ce terme –, qui vont être chez les victimes la source d’une culpabilité qu’elles vont porter pendant des années après les faits, en se disant « j’ai ressenti des choses, donc si ça se trouve, j’aimais ça. » Je peux vous assurer que des victimes disent ce genre de choses.

Et là, il faut être très clair et expliquer que, physiologiquement, lors de la stimulation d’un clitoris, d’un pénis ou d’un gland, des boucles nerveuses font ressentir des choses qui n’ont rien à voir avec une notion de plaisir ou de consentement. Un mot que j’aime beaucoup a été inventé pour ça : l’orgaste, qui permet faire la différence avec l’orgasme.

On peut en effet parler d’orgaste, même si c’est rarement pendant l’enfance, ou en tout cas de quelque chose qui est uniquement physiologique et mécanique et qui n’a rien à voir avec les émotions, le consentement ou que sais-je encore. Je me permets de le préciser parce que j’ai connu beaucoup de victimes pour lesquelles cette question est tellement honteuse et tellement atroce qu’elles ne l’abordent pas forcément en thérapie si nous ne le faisons pas. Vous ne pouvez pas imaginer le soulagement qu’on lit dans leur regard quand elles se disent qu’elles n’étaient pas déviantes, pas anormales, pas en train d’apprécier ce qu’il leur faisait et qu’elles comprennent que c’étaient seulement leurs nerfs qui réagissaient à une stimulation – ce qui est quand même très différent pour les victimes.

Cette notion est importante parce que des viols n’ont pas conduit à des condamnations car des sécrétions vaginales avaient été retrouvées dans les culottes, alors qu’on sait très bien que le palier d’excitation sexuelle qui se traduit par ce type de sécrétion peut n’avoir absolument rien à voir avec l’acceptation cognitive ou émotionnelle de ce qui est en train de se passer. C’est un sujet parfois un peu tabou et il me semblait important de pouvoir l’aborder.

Mme la présidente Maud Petit. Merci pour vos réponses. Ce que vous venez de nous dire est très important et il est absolument nécessaire de le souligner. Comment peut-on faire prendre conscience de ça aux magistrats et aux experts ? Peut-on le leur faire comprendre par des formations ? Sont-elles d’ailleurs suffisantes ? C’est un point primordial de nos travaux, afin qu’ils puissent réagir en toute connaissance de cause. Ils ne sont ni des médecins spécialistes, comme vous, ni des chercheurs. Ces informations-là leur manquent forcément. Mais ils doivent les connaître avant de prendre une décision et de juger. Comment peut-on leur faire passer le message ?

Nous parlons sans cesse de formation depuis le début des auditions. C’est bien beau de dire que tout le monde devrait être formé mais, lorsque nous nous sommes rendus dans une brigade de protection des mineurs il y a une semaine, on nous a bien expliqué que trouver du temps pour la formation impliquait d’en consacrer moins aux investigations.

Que faire concrètement face à ça ? Quelles sont les premières solutions que vous pourriez nous suggérer pour que nous puissions commencer à faire changer les choses ?

Mme Coraline Hingray. Merci pour cette question. Je ne pensais pas en parler, mais un projet me tient particulièrement à cœur. Depuis que je travaille sur ces questions, le mot « formation » revient toujours. Je suis professeure des universités, j’adore la pédagogie et les modalités de pédagogie innovante – j’ai par exemple un programme de formation innovant sur l’apprentissage de la psychiatrie par le jeu. Je ne suis donc pas en train de dire que la formation d’humain à humain, ensemble dans une pièce, n’est pas ce qu’il y a de mieux.

Mais je suis très pragmatique. Au vu des millions de Français au contact de victimes dans la justice, dans l’éducation ainsi que dans le secteur sanitaire et dans celui de la protection de l’enfance, et au vu des enjeux sur la question des violences sexuelles dans ce pays, il est probablement temps de réfléchir à une solution un peu « méta ». Mon idée consiste donc à mettre en place une plateforme qui aurait deux versants.

Le premier serait destiné à l’information du grand public sur les violences sexuelles et les réactions péritraumatiques, telles que la dissociation et les troubles que j’ai décrits. La plateforme offrirait aussi des possibilités d’auto-évaluation et de screening d’un certain nombre de choses, avec notamment des contenus pédagogiques et d’explication. Cette partie serait absolument gratuite, bien entendu. En parallèle, cette même plateforme servirait à la formation des professionnels, avec des sous-catégories – sanitaire, éducation, protection de l’enfance, justice.

Je crois que le savoir descendant marche peu et que, dans le domaine dont nous parlons, le premier enjeu est d’aller combattre les idées reçues, les fausses croyances, ce dont on est toujours sûr. Je parle aussi pour moi. Je me demandais si des crises non épileptiques étaient vraies. La personne ne simule-t-elle pas un peu ? Ne recherche-t-elle pas un peu l’attention, ou que sais-je ? J’étais persuadée que, si je voyais un TDI, je le saurais. J’étais persuadée qu’il ne pouvait pas y avoir de sensation agréable au moment d’une agression sexuelle. Et j’en passe. J’avais mon lot de fausses croyances, que j’ai déconstruit. Soyons honnêtes, j’en ai peut-être d’autres qui persistent et que je déconstruirai au fur et à mesure de ma carrière et du niveau de connaissance.

Stratégiquement, je pense donc que, dans tout type de formation, il faut que l’on passe en revue ces fausses croyances, en fonction de la profession de la personne. Il faut élaborer un questionnaire habile qui permette de détecter toutes les fausses croyances de cette personne et toutes ses habitudes – « qui ne dit mot consent », et j’en passe – pour pouvoir les évaluer subtilement. L’intelligence artificielle nous permet désormais de traiter ces données, alors que nous n’en étions pas capables jusqu’à présent, et de profiler finement l’apprenant pour savoir où il en est vraiment vis-à-vis de ces fausses croyances, en lien avec son rôle auprès des victimes. C’est le premier volet.

Je pense aussi qu’il faut screener le niveau de ses attentes de changement dans sa profession et, ensuite, pousser des contenus spécifiques et personnalisés en fonction de ses fausses croyances, pour les démonter de manière ciblée. Après cela, il faut pouvoir assurer régulièrement une évaluation des changements dans sa pratique. Dans l’idéal, si vous me permettez de rêver, ce type de formation et de réactualisation devrait être rendu obligatoire. J’ai du mal à voir une autre solution si on me demande comment faire pour changer massivement les regards.

Mme la présidente Maud Petit. Merci beaucoup pour cette réponse.

Ça m’a évoqué beaucoup de choses, et notamment des discussions avec ma fille, qui voulait créer un jeu vidéo permettant de détecter les situations d’inceste. Il pourrait par exemple être destiné à la police.

D’ailleurs, un jeu vidéo intitulé Wednesdays est sorti et a récemment été primé aux Pégases. Je ne sais pas si vous le connaissez. Il est titré Les Mercredis en français parce qu’il vous met dans la situation d’un enfant qui avait l’habitude d’aller tous les mercredis chez un grand-parent et qui était malheureusement violé ces jours-là. Le jeu permet de détecter des situations incestueuses et de violences sexuelles. Je sais que ça a déjà permis à certaines personnes de prendre conscience de situations qu’elles avaient vécues. On commence donc à ce niveau-là.

Je valide à 100 % ce que vous venez de proposer, c’est-à-dire des plateformes à destination du grand public et des professionnels qui sont d’une manière ou d’une autre en lien avec la protection de l’enfance. Ils peuvent intervenir au sein de l’aide sociale à l’enfance mais il peut aussi s’agir de magistrats ou d’experts.

La difficulté est de savoir qui va aller chercher l’information sur la plateforme ? Je suis tout à fait d’accord avec le fait de rendre obligatoire la formation. Mais à quel stade ? Celui de la formation initiale ou celui de la formation continue ? Il faut bien commencer par quelque chose. Nous prenons note de ce sujet.

Mme Coraline Hingray. Je pense que l’idéal est évidemment de former à ces deux stades.

Tout d’abord la formation initiale. On sait que, quand on arrive, on va très rapidement récupérer les biais de pensée de nos collègues et les attribuer. Il faut donc des choses solides en formation initiale, pour dire : « Attention, drapeau rouge ! Tout ça relève de fausses croyances et ce sont des choses qui perdurent dans des commissariats, des tribunaux et des services d’urgence, de psychiatrie et de médecine. » Car il y a aussi des responsabilités du côté sanitaire.

Une réévaluation progressive des choses est également indispensable.

Je porte une autre mesure importante, vous l’avez bien compris, à travers le programme de recherche qui vise à objectiver les processus dissociatifs et pour lequel j’essaie de trouver des moyens. Il pourrait aider très fortement en matière d’expertises. Je souhaite également que soit adoptée une mesure pragmatique qui consiste, lorsqu’un magistrat sollicite une expertise, à demander à l’expert, psychologue ou psychiatre, d’analyser un certain nombre de points – je rappelle qu’on ne doit pas l’interroger sur la crédibilité – dont la dissociation au moment des faits et les troubles dissociatifs. Cela obligerait les experts à examiner cela et, le cas échéant, à se former.

Parmi toutes les mesures nécessaires, celle-ci est à la main du législateur, me semble-t-il, et elle serait assez pragmatique.

Mme Ségolène Amiot (LFI-NFP). Merci beaucoup, professeure : votre exposé liminaire était un cours magistral, que je recommande à tous les professionnels qui sont en contact avec des victimes à un moment ou à un autre de suivre. C’est suffisamment court et synthétique pour comprendre beaucoup de choses sur le psychotrauma.

Ma première question concerne les professionnels qui travaillent avec vous au sein de la Maison de la résilience. Quel est l’accompagnement qui leur est accordé ou qui serait nécessaire ? Nous avons échangé entre collègues de cette commission d’enquête et nous nous sommes rendu compte à quel point nous pouvions être affectés par ce que nous entendons. Qu’est-ce qui est mis en place pour les professionnels ? Avez-vous connaissance de structures d’accompagnement au sein d’autres institutions pour les professionnels qui accompagnent les victimes, comme la police ?

Deuxième question : êtes-vous sollicitée, personnellement ou au sein de la Maison de la résilience, comme experte judiciaire ? Y a-t-il des choses qui vous choquent dans ce qui peut encore être demandé par les tribunaux ?

Je souhaiterais que vous décriviez par écrit ce qui a été nécessaire pour mettre en place la Maison de la résilience, sur les plans humain, matériel et financier. Vous avez évoqué la T2A, mais quel est le coût supporté par la victime et/ou par la société lorsqu’elle fait appel à la Maison de la résilience lors de son parcours de soins ? Cette information nous permettra de chiffrer les moyens nécessaires pour permettre aux victimes d’avancer au mieux dans leur parcours de santé psychique.

Mme Coraline Hingray. Votre première question est très importante, puisque vous avez évoqué la notion de traumatisme vicariant. C’est ainsi que s’appelle le fait d’être au contact de victimes dans un cadre professionnel, et donc d’être régulièrement dépositaire d’horreurs, avec un impact sur sa propre santé psychique.

Ces phénomènes sont bien décrits et compris. Ils nécessitent en effet de mettre en place des supervisions, des intervisions. Cela suppose de limiter le nombre de patients reçus par jour. Typiquement, nos personnels voient entre cinq et six patients par jour, alors que certains psychiatres sont capables d’en voir vingt. Il faut prévoir des temps de discussion entre collègues et des temps de réunion clinique, mais aussi avoir des moments pour souffler en étant complètement déconnecté – pour cela, un baby-foot et une table de ping-pong sont installés dans notre service.

Énormément de traumas vicariants ont été décrits chez les policiers. Je sais qu’un accompagnement psychologique spécifique est organisé à Interpol pour ceux qui interviennent contre les réseaux de pédocriminalité. Je connais des personnes qui s’en occupent. Je ne sais pas exactement ce qu’il en est ailleurs et je ne suis pas sûre qu’il y ait quelque chose d’assez institutionnalisé et systématisé. Serait-ce nécessaire ? Oui, sans aucun doute.

Cela m’amène à une notion importante, que je n’ai pas détaillée. Qu’est-ce qui fait que des professionnels de la psychologie et de la psychiatrie ne s’effondrent pas complètement alors qu’ils entendent des horreurs toute la journée ? Le sentiment d’être actif plutôt qu’impuissant est l’une des dimensions très importantes dans la notion de trauma. Quand vous êtes victime, vous avez la plupart du temps très peu de prise. Typiquement, l’enfant n’a pas le pouvoir d’agir, de s’échapper ou de se battre. En revanche, les policiers qui regardent de manière passive des images atroces vont être protégés parce qu’ils vont avoir le sentiment que leur travail permet la justice ou la réparation.

Je ne dis pas qu’on est complètement protégé du traumatisme vicariant quand on a des outils de thérapie, quand on monte des structures, quand on fait des choses qui ont du sens et que l’on voit que ça apporte du soulagement aux victimes, mais c’est quand même un facteur de limitation de sa portée. Ce qu’il faut retenir, c’est que l’action limite l’impact traumatique.

Lors de la mission sur la soumission chimique, les rapporteurs et les membres recevaient les discours sans avoir un sentiment d’action, ce qui est très impactant. Mais ce que vous faites pour la République dans ce type de commission, c’est d’essayer d’agir pour faire avancer les choses, ce qui est un petit facteur protecteur par rapport à la notion de traumatisme vicariant.

Mme la présidente Maud Petit. Avant que vous ne répondiez à la deuxième question, je rebondis sur le sujet du traumatisme vicariant. Comment expliquez-vous que les magistrats qui sont saisis de dossiers traumatisants et qui pourraient être dans l’action pour protéger l’enfant finissent par décider de classer sans suite parce qu’ils considèrent que les poursuites sont inutiles ?

Après avoir entendu toutes ces horreurs, comment peut-on en arriver à se dire satisfait de sa journée après avoir prononcé un classement sans suite ? J’avoue que je n’arrive pas à comprendre – à moins qu’il y ait encore une autre dimension. Apparemment ces personnes ne sont pas touchées par un traumatisme vicariant. C’est autre chose. Je ne crois pas que ce soit du je-m’en-foutisme, mais comment peut-on expliquer ça ?

Mme Coraline Hingray. C’est une excellente question, mais je vais avoir beaucoup de mal à y répondre parce que je me pose sincèrement la même. Ce constat m’effraie tout autant que vous. Je préfère donc ne pas m’avancer parce qu’il est également très difficile pour moi. Très probablement, des aspects de la loi et un formatage sur la question de la preuve, de même qu’un lot de fausses croyances, conduisent à des constructions de pensée qui, je suppose, favorisent ce que vous décrivez. Mais je parle de tout cela absolument au conditionnel, n’étant pas experte dans ce domaine.

Ce qui m’amène justement à répondre à la question de Mme Amiot : je ne suis pas experte auprès des tribunaux pour une raison, purement pragmatique, de disponibilité. Si j’acceptais, je ne pourrais plus faire que ça, en y consacrant deux temps pleins. Par ailleurs, je suis responsable de l’option psychiatrie légale à la faculté de Nancy et je cherche à développer une expertise victimologique, en lien avec la coordination nationale.

Le manque d’experts psychiatres en France est un problème absolument majeur. Je suis parfois sapiteur dans certains dossiers, ce qui me permet d’aiguiller un certain nombre de collègues sur ce genre de choses, mais je ne suis pas experte. C’est la raison pour laquelle je pense qu’il est important que vous en auditionniez.

Je pourrais vous répondre par écrit sur le détail du modèle de la Maison de la résilience. Je crois d’ailleurs qu’il figure dans le rapport sur la soumission chimique, car des membres de la mission étaient venus nous rendre visite.

Être patient dans notre service ne coûte rien. J’y insiste. J’ai réussi à obtenir de l’hôpital qu’on n’envoie jamais une facture aux personnes qui consultent dans mon service, y compris lorsque les papiers ou la mutuelle ne sont pas à jour.

Mme Florence Herouin-Léautey (SOC). Je ne sais pas très bien ce que je pourrais ajouter ou quelle question poser, tellement je nous trouve collectivement loin du but.

Je lisais encore récemment des témoignages faisant état de juges qui disaient à une victime, à une femme ou à un petit enfant : « Je vous crois mais je ne peux pas condamner l’agresseur. » Toute la question est de savoir comment on arrive à traduire vos travaux et la démonstration que vous avez faite tout à l’heure en outil de preuve ? En effet, dans notre système judiciaire, il faut des preuves. Mais dix, vingt ou trente ans après, il n’y a ni images ni traces physiques.

En revanche, ce que vous avez décrit doit pouvoir être utilisé, d’une manière ou d’une autre – mais peut-être est-ce à inventer ou peut-être des choses sont-elles déjà en cours.

J’ai lu que vous travaillez sur un outil de diagnostic des troubles dissociatifs basé sur l’intelligence artificielle. Est-ce une piste qui permettrait d’aller jusqu’à accorder une valeur probatoire à une expertise psychiatrique ?

M. Christian Baptiste, rapporteur. Je me pose précisément la même question. Comment faire en sorte que ce que vous avez décrit avec limpidité puisse devenir un véritable outil pour le traitement judiciaire de l’inceste parental ?

Mme la présidente Maud Petit. Savez-vous si les troubles que vous avez évoqués sont mieux diagnostiqués dans d’autres pays et y sont pris en compte par les institutions judiciaires ?

Mme Coraline Hingray. Mme Herouin-Léautey, même si les propos que vous rapportez sont absolument insatisfaisants et que je vous assure que cela me débecte que l’on ne puisse pas condamner, le fait qu’il y ait malgré tout un « je vous crois » a une importance capitale pour les victimes. Une avancée a eu lieu dans certains territoires, car la lettre de la justice informant le plaignant du classement sans suite indique que cela ne signifie pas pour autant qu’il n’a pas été victime.

Je puis vous assurer que cette simple phrase est devenue de l’or en barre pour travailler avec les victimes dans un grand nombre de suivis psychothérapeutiques. Ce que vous décrivez n’est pas satisfaisant, mais si au moins tous ceux qui ne condamnent pas pouvaient dire de manière sincère et habitée qu’ils croient la victime, tout en expliquant qu’ils ne peuvent pas poursuivre pour telle ou telle raison liée à notre système probatoire, ce serait déjà une vraie avancée pour les victimes.

Ça ne répond pas à votre question, mais je tenais à le préciser parce que c’est quelque chose de très pragmatique qui ne coûte pas grand-chose au système et qui pourrait changer de façon importante les trajectoires de victimes.

La question de la preuve est au cœur de mon travail sur le programme de recherche sur l’objectivation de la dissociation par le discours, les émotions et le comportement global, afin d’essayer de trouver des marqueurs comportementaux objectivables qui viendraient signer la présence de troubles dissociatifs. Quelques études dans le monde ont permis de grandes avancées pour les diagnostics de dépression, mais en aucun cas sur la question de la dissociation. Malheureusement, la recherche est quelque chose de très difficile en France. La question de moyens et celle du cadre réglementaire sont difficiles à régler et prennent du temps. Même si je travaille avec un ingénieur extraordinaire sur ce projet, nous n’avons pas encore les autorisations de recherche ni l’ensemble des moyens nécessaires.

Je suis donc absolument incapable de vous dire quels seront les résultats auxquels nous aboutirons et quand nous y parviendrons. J’adorerais vous dire être sûre que cela contribuera de manière majeure aux expertises en permettant d’objectiver quelque chose, mais je ne le suis pas. J’en ai l’intuition profonde, mais ce n’est pas une preuve scientifique.

En outre, je ne serais pas honnête intellectuellement si je ne vous faisais pas part de ce que m’ont dit des magistrats. On m’a dit : « OK, vous prouverez qu’il a été gravement traumatisé, ce qui a développé ses troubles. Mais vous ne prouverez pas qui est l’auteur de ces troubles. Et donc nous n’aurons pas de preuve. » Quelles que soient les avancées, je pense qu’il a une question propre à notre système judiciaire.

Les troubles dissociatifs sont-ils mieux diagnostiqués dans d’autres pays ? Oui. Ces troubles sont un petit peu moins un angle mort au Canada, aux Pays-Bas, en Allemagne et aux États-Unis – mais pas de manière massive.

Il faut se rendre compte que les troubles sortent de l’invisibilisation à la faveur de problèmes sociétaux. Cela a été le cas du trouble de stress post-traumatique, auquel on s’est intéressé à la suite de la guerre du Vietnam car les soldats mouraient plus en se suicidant que sur les champs de bataille. Les enjeux sociétaux permettent parfois de faire avancer les choses.

Le domaine de la dissociation a été marqué par la fameuse Memory War aux États-Unis. On y avait compris ce qu’était l’amnésie dissociative et l’on croyait à la parole des enfants. Puis des parents accusés d’inceste ont commencé à créer la théorie des faux souvenirs. Je ne vais pas détailler les aspects scientifiques, car il me faudrait une petite demi-heure. Il faut savoir que la plupart des personnes qui avaient été poursuivies ont été par la suite condamnées pour d’autres faits d’agression sexuelle. Autant vous dire que, malgré les preuves neurobiologiques irréfutables dont on dispose, leurs intérêts ont été servis par le discrédit de la parole des enfants offert par cette théorie, qui a bénéficié d’un lobbying politique.

Vous allez vous dire que je n’étais pas très douée mais, il y a encore une dizaine d’années, je comprenais mal l’amnésie dissociative et j’avais du mal à me représenter qu’une personne puisse vraiment ne plus avoir aucun accès à des souvenirs. Je peux pourtant vous assurer que c’est le cas. C’est un phénomène plus complexe qu’il n’y paraît. Parfois la victime se souvient, puis elle oublie de nouveau, se souvient en partie, puis oublie encore. Il peut y avoir une dynamique dans l’amnésie dissociative.

Une patiente qui a un TDI – Maïlé Onfray, qui est également pair-aidante – disait de façon très juste : « À chaque fois que j’ai oublié, c’est parce que je n’ai pas été crue, ou parce qu’à chaque fois que j’ai parlé, ça a été pire. » Vous pouvez retrouver sa vidéo sur internet.

Bref, je me suis un peu éloignée de la question des avancées dans les autres pays. Après avoir reçu votre questionnaire, j’ai fait quelques recherches. En Espagne, au Canada et en Australie, lors de la formation sur les traumas, on évoque aussi davantage les troubles dissociatifs. Je crois que le TDI a été pris en compte dans certaines décisions de justice en Australie. Il y a donc quelques avancées, mais l’angle mort reste encore assez massif.

Mme la présidente Maud Petit. Nous n’avons pas pu aborder la question du syndrome d’aliénation parentale. Il aurait été intéressant de vous entendre à ce sujet, par exemple pour savoir quels garde-fous nous pourrions proposer pour éviter que cette notion soit utilisée encore et encore contre les parents protecteurs – en sachant bien que les personnes qui y ont recours pour en tirer parti font bien attention à ne pas utiliser le terme. Que pouvez-vous nous dire sur ce point ?

Mme Coraline Hingray. Ce concept d’aliénation parentale est insupportable à mes oreilles, de même que le détournement du syndrome de Münchhausen par procuration. Le syndrome de Münchhausen concernait des violences physiques, des mutilations et des maladies physiques. Il s’agit désormais d’inventer et de mettre dans la tête de l’enfant ce genre de choses. Cela me dépasse au plus haut point que des collègues psychologues puissent encore défendre ou rethéoriser ces aspects-là.

Je le répète : le fait d’imposer un examen des troubles dissociatifs dans les expertises serait un garde-fou.

Il serait en outre important que les tribunaux disposent d’experts formés aux techniques et thérapies reconnues scientifiquement. Ce serait un début assez extraordinaire.

Mme Béatrice Roullaud (RN). Je voudrais vous faire répéter deux phrases que je n’ai pas eu le temps de noter.

Vous avez dit le juge devrait demander aux experts d’examiner deux notions. Pourriez-vous les répéter ?

Mme Coraline Hingray. Il faut demander à l’expert d’analyser les réactions dissociatives au moment des faits. Y a-t-il eu du freezing, de la sidération, une sortie de corps ou une anesthésie physique ? Ce sont ces éléments qui doivent être analysés et qui doivent figurer dans les rapports d’expertise. Il faut aussi s’attacher au péritraumatique. Comment la petite fille ou le petit garçon se comportaient-ils pour limiter les violences dans le quotidien ?

Ensuite, il faut examiner ce que j’appelle les symptômes et les troubles dissociatifs. Y a-t-il de la dissociation somatoforme, qui s’inscrit dans le corps ? Ce sont les fameux troubles dissociatifs à symptomatologie neurologique, les troubles neurologiques fonctionnels. Constate-t-on des éléments de dépersonnalisation, de déréalisation, d’amnésie dans le quotidien ou d’événements du passé ? Y a-t-il des éléments de scission du soi ? Il faut essayer de caractériser les choses et de rechercher ce qu’on appelle les symptômes associés aux troubles de stress post-traumatique complexes – les aspects relationnels, la disrégulation des émotions, des troubles du comportement alimentaire ou du sommeil, qui constituent un faisceau d’indices.

Mme Béatrice Roullaud (RN). Pour être sûre d’avoir bien compris : vous évoquez les réactions dissociatives au moment des faits, mais aussi après ?

Mme Coraline Hingray. Oui. Il faut demander d’examiner les deux axes : des réactions dissociatives au moment des faits et les conséquences dissociatives et post-traumatiques.

Mme la présidente Maud Petit. Je vous remercie infiniment pour votre disponibilité et pour tous les éléments que vous avez pu nous apporter. Merci de nous avoir autant éclairés, vos propos et votre expertise sont précieux.

Si vous en avez le temps et que vous considérez que des sujets mériteraient un complément, je vous invite à nous adresser une contribution écrite par l’intermédiaire du secrétariat de la commission. Cela peut être intéressant.

Le temps nous manque, mais peut-être aurons-nous l’occasion en dehors de cette commission d’enquête de vous rendre visite au sein de la maison de la résilience, où je crois que nous encore beaucoup de choses à apprendre.

*

*     *

  1.   Audition, ouverte à la presse, de M. Sébastien Colombet, trésorier de l’association française des magistrats instructeurs (AFMI), M. Jonas Nefzi, vice-président, et M. Vincent Raffray, membre du conseil d’administration (9 avril 2026)

Mme la présidente Maud Petit. Nous accueillons trois représentants de l’Association française des magistrats instructeurs (AFMI), qui pourront nous éclairer sur les difficultés particulières que peut présenter l’instruction des affaires d’inceste et sur les outils qui sont à la disposition de l’institution judiciaire pour protéger au mieux la victime au cours de l’enquête, le cas échéant en lien avec les magistrats civils. La parole de l’enfant, la place du parent protecteur et la victimisation secondaire que les procédures peuvent leur faire subir sont également au cœur de nos préoccupations.

L’article 6 de l’ordonnance du 17 novembre 1958 relative au fonctionnement des assemblées parlementaires impose aux personnes entendues par une commission d’enquête de prêter le serment de dire la vérité, toute la vérité, rien que la vérité.

(MM. Sébastien Colombet, Jonas Nefzi et Vincent Raffray prêtent successivement serment.)

M. Sébastien Colombet, trésorier de l’Association française des magistrats instructeurs. Association professionnelle représentant environ 20 % des juges d’instruction de France, l’AFMI vous remercie de l’attention portée à la fonction de juge d’instruction. Avoir l’occasion de vous expliquer comment l’instruction est menée, en général et singulièrement dans ces dossiers, présente un intérêt certain pour l’association et je pense que vous en prendrez conscience au cours de nos développements.

Nous avons la chance, dans le droit français, d’avoir encore un juge d’instruction. Ce n’est pas le cas partout : nous sommes une espèce rare, très souvent chassée d’ailleurs, puisque même en Belgique, les juges d’instruction n’ont ni les mêmes prérogatives, ni la même place que nous. Le juge d’instruction est un magistrat du siège, indépendant, impartial, instruisant à charge et à décharge dans le respect des personnes poursuivies comme de l’ensemble des parties, parmi lesquelles les parties civiles – les victimes constituées dans le cadre de la procédure d’instruction – et les victimes qui ne sont pas constituées partie civile, entendues comme témoins.

En France, l’instruction est une procédure de qualité, il faut le dire et le répéter. Le juge d’instruction n’a pas pour mission de refaire ce qu’a pu faire le parquet dans le cadre de l’enquête initiale, mais de parfaire celle-ci en travaillant de concert avec les forces de police et de gendarmerie, en mandatant des experts, en demandant des actes d’enquête particuliers. C’est un chef d’orchestre. L’instruction vise à mettre en état le dossier et à multiplier les actes d’enquête pour aboutir à une vérité judiciaire la plus proche possible de la vérité matérielle des faits. Elle offre donc une importante garantie de qualité, qui présente un intérêt particulier dans les dossiers d’inceste. Ces derniers sont en effet particulièrement complexes – nous en avons bien conscience et, à l’AFMI, nous échangeons régulièrement sur le sujet.

Tout d’abord, l’inceste touche souvent tous les milieux sociaux. Or il y a beaucoup moins de relais publics, semi-publics, associatifs et sociaux dans les milieux favorisés, où l’inceste n’est pas un phénomène beaucoup plus rare que dans les milieux plus défavorisés. Moins de relais, c’est aussi moins de signalements et souvent bien plus de difficultés à parler, à dire les choses face à un policier, un gendarme, un juge.

Ensuite, la dénonciation des faits est extrêmement compliquée pour les victimes car, malgré leur gravité, il existe souvent un attachement, une proximité très importante avec leur auteur. Les révéler peut être un véritable déchirement. D’où l’importance de prendre en compte la parole et de la protéger, mais aussi d’éviter la victimisation secondaire. Ce concept, inexistant il y a vingt ans, commence à être mieux pris en compte par la justice et c’est une excellente chose. Il est d’autant plus important dans les dossiers d’inceste que l’accusation d’un proche a souvent des conséquences dramatiques pour la famille – qui, souvent, éclate.

Ces enquêtes requièrent une acuité particulière : il faut multiplier les actes d’investigation, tant dans le milieu familial qu’en dehors. En tant que chef d’orchestre, le juge d’instruction va pouvoir actionner différents leviers afin de permettre une recherche approfondie de la vérité, ce qui n’est pas toujours le cas dans l’enquête préliminaire menée par le parquet ou l’enquête de flagrance.

Je suis juge d’instruction depuis dix ans, mais je pourrai aussi évoquer la situation du parquet. Mes deux premiers postes ont été au parquet des mineurs, pendant six ans, à Cambrai puis au Mans. Je suis donc confronté aux affaires d’inceste depuis le début de ma carrière de magistrat et j’ai vu les évolutions que nous allons évoquer.

M. Jonas Nefzi, vice-président de l’Association française des magistrats instructeurs. Vous nous avez interrogés dans votre questionnaire sur les évolutions législatives récentes et leurs conséquences sur notre pratique. Je suis remonté jusqu’en 2018, année de la création de la notion d’inceste par le législateur, qui l’a inscrite dans les dispositions du code pénal qui définissent les infractions de nature sexuelle. En réalité, c’est un article interprétatif, qui ne modifie en rien les peines encourues : il indique simplement que lorsque les faits sont commis par un ascendant, le conjoint d’un ascendant, les oncles et tantes ou les grands-parents, ils sont qualifiés d’incestueux. En réponse à nos interrogations, la direction des affaires criminelles et des grâces (DACG), qui produit des analyses juridiques sur les dispositions nouvelles, a confirmé ce caractère interprétatif et cet article a pu être appliqué immédiatement aux affaires en cours dans les tribunaux et cabinets d’instruction.

En 2021, nouvelle modification : l’inceste, tel que défini à l’article 222-22-3 du code pénal, permet désormais de caractériser un viol sans qu’il soit nécessaire de démontrer la contrainte – car sinon le viol est caractérisé s’il y a violence, contrainte, menace ou surprise. Contrairement à ce que l’on pourrait penser, cette modification n’a pas aidé les juges d’instruction à prouver les faits ni les juridictions à condamner leurs auteurs, car en pratique, ce n’est pas tant la contrainte que la matérialité de l’acte sexuel qui est difficile à démontrer. Quand un enfant de 8 ans a une relation sexuelle avec son oncle de 26 ans, ou un enfant de 14 ans avec son beau-père de 35 ans, l’important est d’établir la matérialité de la relation sexuelle : il est assez facile ensuite de démontrer que l’enfant ne pouvait pas y consentir et qu’il s’agit d’un viol. Ces évolutions ont donc surtout éclairé le phénomène et accompagné la prise de conscience dans la société, elles ne nous ont pas tellement aidés en termes probatoires.

La dernière évolution est intervenue en fin d’année dernière, avec l’apparition de la notion de consentement dans l’incrimination du viol, comme cela existait déjà dans d’autres pays. La définition retenue par le Parlement ressemble d’ailleurs à l’incrimination prévue en Belgique. L’AFMI avait travaillé sur ces questions et avait proposé des modifications lors de son audition à l’Assemblée. Là encore, la DACG nous a indiqué que la modification était purement interprétative et ne modifiait en rien notre manière d’analyser et de juger les faits. La Cour de cassation la contredira-t-elle d’ici quelques années, quand les contentieux commenceront à remonter ? L’avenir nous le dira.

En réalité, nous avons toujours travaillé avec la notion de consentement : puisque, aux termes de la loi, il y a viol ou agression sexuelle s’il y a violence, contrainte, menace ou surprise, il faut bien évaluer si l’acte était consenti ou non. Nous avons toujours travaillé comme cela, et cette notion figurait d’ailleurs déjà dans la jurisprudence. Son inscription dans la loi permettra peut-être de faire changer un peu les mentalités. Va-t-elle irriguer notre façon d’analyser les dossiers ? Il faudra attendre pour le savoir. En tout cas, à l’École nationale de la magistrature (ENM), où j’interviens en tant que magistrat enseignant associé, les auditeurs de justice s’interrogent beaucoup. Cette année, ils ont notamment eu à rédiger une ordonnance de mise en accusation dans un dossier de viol et, avec cette nouvelle définition, ils ont du mal à se positionner au regard de ce qu’ils avaient pu apprendre auparavant. Nous verrons si cela modifie nos pratiques.

Les évolutions législatives intervenues depuis 2018 ne nous ont donc pas tellement aidés en termes probatoires. Elles ont surtout consisté à mettre des mots sur des infractions que nous connaissions déjà. Elles n’ont pas non plus aggravé les peines : tous les viols sont punis de vingt ans de réclusion criminelle, quelles que soient les circonstances aggravantes, à l’exception du viol suivi de mort, puni de trente ans de réclusion criminelle, et du viol avec torture ou acte de barbarie, puni de la réclusion criminelle à perpétuité.

Vous nous interrogiez aussi sur l’opportunité d’aggraver les peines. Ce n’est pas à nous de le dire, nous ne pouvons pas nous immiscer dans les prérogatives du pouvoir législatif. Néanmoins, il faut garder à l’esprit qu’avec la peine actuelle, tous les viols sont jugés par les cours criminelles départementales.

Ces nouvelles juridictions, créées en 2023, suscitent certes de nombreuses questions et sont, dans les faits, déjà embolisées, puisque la pratique de la correctionnalisation est presque complètement stoppée. Mais il faut être conscient que si l’on portait la peine à trente ans, par exemple en cas de pluralité de victimes ou de viol sur mineur avec une arme, c’est à nouveau la cour d’assises qui serait compétente ; or l’un des motifs de la création des cours criminelles départementales était justement que ces infractions sont très spécifiques et nécessitent une formation particulière, donc des magistrats professionnels plutôt que des jurés, qui peuvent avoir du mal à bien analyser le silence de la victime pendant de nombreuses années ou ses difficultés à s’exprimer sur les faits. Une solution possible est de prévoir que ces cours resteront compétentes pour tous les viols, y compris lorsque la peine encourue est de trente ans. Quoi qu’il en soit, il faut être attentif à ce point en cas de modification législative.

Vous nous avez enfin interrogés sur l’opportunité d’étendre la notion d’inceste aux cousins ou aux personnes majeures. Encore une fois, ce n’est pas à nous de le dire : c’est vraiment un choix de société. Signalons simplement du point de vue strictement technique que rien, dans le code civil, n’empêche actuellement deux cousins de se marier. Si leurs relations devaient être qualifiées d’incestueuses par le code pénal, il faudrait, par cohérence, modifier le code civil.

Mme la présidente Maud Petit. Qu’adviendrait-il pour les cousins déjà légalement mariés ? C’est une des raisons pour lesquelles cette avancée concernant les cousins n’a pas abouti, en 2018 ou 2019.

M. Jonas Nefzi. Je ne suis pas un spécialiste de la légistique mais a priori la loi peut prévoir toutes sortes de dispositions transitoires – par exemple que les mariages antérieurs resteront valables.

Nous avons régulièrement des dossiers de viols entre cousins, mais pour des faits souvent commis pendant la minorité. Reste qu’il faut penser à la cohérence de notre corpus législatif.

M. Vincent Raffray, membre du conseil d’administration de l’Association française des magistrats instructeurs. Pour ma part, je suis juge d’instruction depuis vingt-cinq ans. Pendant vingt ans, j’ai instruit dans des cabinets dits généralistes, où environ un tiers des dossiers concernent des viols et agressions sexuelles, dont beaucoup d’incestes. J’ai donc une certaine expérience en la matière. De 2016 à 2019, j’ai dirigé la session « changement de fonction instruction » à l’ENM, une formation théorique de quinze jours destinée aux collègues appelés à devenir juges d’instruction. J’ai créé une intervention sur les viols et agressions sexuelles contestés par les personnes mises en cause car, dans mon quotidien de juge d’instruction, j’ai constaté que ces dossiers étaient les plus compliqués à faire aboutir.

À cet égard, les chiffres de la Ciivise (Commission indépendante sur l’inceste et les violences sexuelles faites aux enfants) sont éloquents : 1 % des viols et agressions sexuelles incestueux commis sur des enfants aboutissent à des condamnations ; une plainte sur dix en matière d’inceste aboutit à une condamnation. Je voyais bien cette difficulté dans mon quotidien. On peut bien sûr se dire qu’il y a des dizaines des milliers d’affabulateurs et affabulatrices en France, mais nous savons tous que ce n’est pas aussi simple. On peut plutôt penser que de nombreuses plaintes qui portent sur des faits réels n’aboutissent pas à une condamnation.

Il est aisé d’identifier la difficulté : c’est la preuve. Comment l’obtenir ? Comment savoir qu’un enfant dit la vérité ? Car de façon générale, si elle n’est pas confirmée par un élément objectif, la parole n’est pas considérée comme une preuve valable, recevable et suffisante pour condamner – et c’est bien normal, c’est le principe de l’État de droit : la preuve est la rançon du droit. Nous sommes heureux de vivre dans un État de droit, mais en matière d’inceste, cela soulève une vraie difficulté.

Dans ces dossiers, nous disposons bien souvent des seules déclarations du plaignant – je préfère ce terme à celui de « victime », parce qu’on ne sait pas si c’en est effectivement une – et nous aboutissons souvent au fameux « parole contre parole » avec le mis en cause. Tout l’objet de l’intervention de trois heures que je dispense depuis six ou sept ans à mes collègues juges d’instruction, ainsi maintenant qu’aux auditeurs qui vont le devenir, est de montrer qu’il est possible d’obtenir des éléments objectifs – pas sur ce qui s’est passé pendant l’acte sexuel dénoncé, mais sur ce qui a eu lieu avant et après – à partir d’une grille d’analyse et d’une méthode.

On peut étudier avec précision les déclarations du plaignant ou de la plaignante et celles du mis en cause. On peut entendre l’entourage, s’intéresser à la personnalité, étudier les circonstances dans lesquelles les faits ont été révélés, se demander si le plaignant a un intérêt à déposer plainte – bref des investigations assez simples. J’ai l’immodestie de penser que si elles étaient menées correctement dans tous les dossiers, si les enquêteurs, les parquetiers et les juges d’instruction gardaient cela à l’esprit, des progrès seraient possibles. C’est ce que j’essaie d’enseigner depuis quelques années. Il faudrait aussi progresser en matière de formation, sans compter l’inévitable question des moyens.

Peut-être aussi ne nous interrogeons-nous pas suffisamment, au niveau de la magistrature, sur la manière de juger ces affaires : chacun travaille dans son coin avec ses questions et ses difficultés. Moralement, ce n’est pas toujours évident. Je pense que nous pourrions aller beaucoup plus loin. Avant de venir, j’ai tapé « comment juger les affaires d’inceste » sur internet : le seul résultat était un article sur mon intervention à l’ENM. C’est un peu dommage.

Cela n’appelle pas forcément des changements législatifs, mais il me semblait important de vous l’exposer.

Mme la présidente Maud Petit. Commençons par le mécanisme du classement sans suite. Quels sont les motifs les plus fréquemment retenus dans les affaires d’inceste parental, et comment l’expliquez-vous ? Est-ce un défaut de preuve, une parole fluctuante, un conflit parental supposé ? Quelle part de ces classements est liée, non au fond, mais à des contraintes structurelles – charge de travail, délais, manque d’experts et de brigades spécialisées ? Le critère d’infraction insuffisamment caractérisée vous semble-t-il pertinent dans des dossiers où la parole de l’enfant est souvent, M. Raffray l’a rappelé, la seule preuve ? Existe-t-il des instructions internes ou des pratiques informelles conduisant à privilégier le classement dans un contexte de séparation conflictuelle ? Enfin, comment expliquez-vous les écarts territoriaux dans les taux de classement sans suite, s’agissant de faits pourtant similaires ?

M. Sébastien Colombet. Le classement sans suite intervient en amont du juge d’instruction : un parquetier vous répondrait de manière plus complète que je ne peux le faire.

Vous le savez, les différents motifs de classement sont codifiés : 11, absence d’infraction ; 48, préjudice ou trouble peu important causé par l’infraction ; 21, infraction insuffisamment caractérisée… C’est effectivement ce dernier qui est le plus utilisé par les collègues du parquet dans les dossiers qui nous parviennent, pour les raisons déjà évoquées : ce sont des dossiers éminemment difficiles à instruire et à enquêter. La problématique probatoire – caractériser l’acte sexuel – s’y pose avec une acuité particulière.

L’instruction est saisie par le parquet, ou parfois du fait d’une plainte de la victime avec constitution de partie civile pour contourner le classement sans suite. Je pense que c’est une voie de droit qui n’est pas suffisamment connue et utilisée par les victimes. Pourtant, je l’ai dit, l’instruction est un cadre juridique très adapté à ce type de dossiers. En tant que doyen des juges d’instruction au Mans, je suis saisi d’un certain nombre de dossiers classés sans suite par le parquet : dans 90 % des cas, il manque des éléments et le juge d’instruction a clairement un travail à faire. Nous parvenons à en renvoyer près d’un sur deux devant une juridiction de jugement.

Car en réalité, c’est rarement parole contre parole, comme on pourrait le croire. Quand on s’attache à faire une enquête complète, avec l’ensemble des moyens dont dispose le juge d’instruction, on obtient d’autres éléments : des témoins, un changement de comportement de la victime, des signes de souffrance, des expertises psychologiques, des évaluations, mais aussi des expertises techniques, qui occupent aujourd’hui une place importante. On regarde ce qu’il y a dans le téléphone du mis en cause : trouver des clichés d’enfants dénudés dans un téléphone n’est pas anodin dans ce type de dossier. Apprendre que la victime, qui dépose plainte des années après les faits, en a parlé à l’époque à des amis, au collège, au lycée, ce n’est pas anodin non plus. L’instruction arrive à construire des dossiers qui dépassent la vision manichéenne du « parole contre parole », et peuvent être suffisants pour aller à l’audience et aboutir à une condamnation.

Il peut y avoir des classements sans suite un peu rapides parce que le magistrat du parquet ne dispose pas des mêmes moyens que le magistrat instructeur, notamment en termes de temps. Même si nous manquons clairement de moyens, il est avéré que les juges d’instruction ont moins de dossiers en portefeuille que leurs collègues du parquet et qu’ils les gardent plus longtemps. Nous avons les moyens de mener des enquêtes au long cours et de mieux rechercher la vérité.

S’agissant de la part des classements dus à des contraintes structurelles, je n’en connais pas. En six ans au parquet, on ne m’a jamais demandé ni laissé entendre qu’il fallait classer un dossier en raison d’un manque de moyens. Soyons très directs : le viol est un crime épouvantable, et il est poursuivi comme tel. Nous voyons les victimes dans nos bureaux, nous voyons les conséquences pour elles et pour leurs proches. Classer le dossier par manque de temps ou de moyens, ce serait faillir à notre mission, à notre robe et à ce que l’on attend de nous. On n’imagine pas le parquet classer parce qu’il n’aura pas le temps de faire une audience. On n’imagine pas plus l’instruction demander un non-lieu parce que la cour d’assises est surchargée.

J’en profite pour préciser que, contrairement à son collègue du parquet, qui peut invoquer le principe d’opportunité des poursuites prévu par l’article 40 du code de procédure pénale pour décider que les faits ne sont pas suffisamment graves ou intéressants pour être poursuivis à l’audience, le juge d’instruction est tenu par la loi. Dès lors que les faits sont caractérisés et les charges suffisantes, il renvoie à l’audience : il n’a pas de marge de manœuvre. Et je répète que le classement par le parquet ne tient pas à des contraintes structurelles ou à un manque de moyens – et heureusement, sans quoi je rendrais ma robe.

Les séparations conflictuelles que vous avez évoquées sont une vraie difficulté, je l’ai vu pendant six années au parquet des mineurs. La révélation de faits incestueux dans ce cadre appelle une acuité particulière parce qu’il faut toujours garder en tête que la parole de l’enfant peut être instrumentalisée par l’un ou l’autre parent. Cela complexifie encore les choses et cela augmente encore sans doute le taux de classement.

S’agissant des écarts territoriaux, qui sont évoqués dans le rapport de la Ciivise, il faut sans doute parfaire la formation. Il existe chez les magistrats des différences de formation et de sensibilité qui peuvent conduire les parquetiers à prendre des décisions très différentes d’un ressort à l’autre. Dans certains départements moyens, comme la Sarthe, il n’y a parfois qu’un seul magistrat au parquet pour gérer les nombreux dossiers d’abus sexuels ; il est plus ou moins bien formé, plus ou moins sensible. À Paris, ce problème ne se pose pas.

Reste que nous sommes de plus en plus formés, Vincent Raffray l’a dit, tant en formation initiale à l’ENM qu’en formation continue. Pas plus tard qu’hier, j’ai reçu un mail concernant une formation sur l’emprise et la victimisation secondaire, qui aura lieu le 20 novembre 2026 à la cour d’appel d’Angers. On nous propose régulièrement des formations de qualité, avec différents intervenants, par exemple des enquêteurs de l’Office mineurs ou des professeurs de psychologie. Encore faut-il s’y inscrire et y aller, car ce n’est pas une formation obligatoire. Mais nous avons les outils pour nous former et être sensibilisés à ce type de problématiques.

M. Jonas Nefzi. J’ai moi aussi exercé au parquet et jamais le procureur ne m’a demandé de classer un dossier en raison d’une surcharge de travail. En France, ça n’existe pas – je suis prêt à m’engager sur ce point. Mais il existe peut-être un lien malgré tout, car les services d’enquête spécialisés dans ces affaires sont vraiment surchargés. La prise de conscience récente au sein de la société a conduit à une augmentation du nombre de plaintes, qui ne s’est pas forcément accompagnée d’une hausse du nombre d’enquêteurs spécialisés. Le résultat, c’est que le temps de traitement des dossiers s’est beaucoup allongé. Si, il y a cinq ou dix ans, une plainte était traitée par le service d’enquête au bout de six mois, il faut peut-être deux ans aujourd’hui – ce sont des ordres de grandeur. Or plus le temps passe, plus la difficulté probatoire s’accroît : les souvenirs des témoins sur les confidences de la victime ou sur le comportement du mis en cause s’étiolent, il devient plus difficile de récolter des éléments de preuve. Dans les cas extrêmes, quand on va au bout d’un an ou un an et demi dire à la victime qu’on lance l’enquête et lui demander les coordonnées des témoins, on la trouve complètement découragée de sa plainte et ne voulant plus en entendre parler.

Tout cela complique notre travail, puisque nous intervenons plutôt en bout de chaîne. Dans un monde parfait, la plainte est déposée, l’enquête du procureur prend une semaine et le juge d’instruction est saisi juste après – je rappelle qu’en matière criminelle, c’est obligatoire. En réalité, l’enquête préliminaire du parquet peut prendre un à deux ans, parfois plus encore. Si le dossier est classé, il y aura une phase de contestation avec constitution de partie civile devant le doyen des juges d’instruction pour qu’un juge d’instruction soit nommé. Même si le procureur de la République décide de saisir le juge d’instruction, on aura quand même perdu deux ans. Et en aucun cas les procureurs ne donnent d’instructions de classement au motif d’une surcharge ; seulement, celle-ci peut retarder les procédures et rendre la recherche de preuves plus difficile.

Mme la présidente Maud Petit. Il fallait poser la question pour avoir une réponse claire.

M. Vincent Raffray. Je souscris totalement aux propos de mes collègues. En matière d’inceste et d’infractions sexuelles, j’ai pu constater l’ouverture de dossiers sur dépôt de plainte avec constitution de partie civile après des classements sans suite. Souvent, des dossiers, même si je ne saurais pas dire combien, ont été renvoyés devant les tribunaux et ont abouti à des condamnations. C’est une réalité.

Pourquoi les dossiers sont-ils classés sans suite ? Si les parquetiers sont parfois amenés à classer trop rapidement des enquêtes, c’est clairement à cause d’un manque de moyens et de temps. Les services d’enquête sont surchargés, le parquetier sait d’avance que les investigations ne seront pas faites dans les temps. Il y a aussi, à mon avis, un deuxième problème : une sorte de découragement qui peut s’emparer des auxiliaires de justice face à la masse des plaintes et aux perspectives défavorables en matière d’aboutissement des dossiers. Tous les services de mineurs sont touchés par ce découragement, que ce soient les services judiciaires ou ceux d’enquête de police.

Je veux revenir rapidement sur les dégâts collatéraux que peuvent causer ces affaires d’inceste, de viol et d’agression sexuelle. Je crois que personne n’imagine vraiment l’immensité de ces dégâts ni comment le malheur peut se diffuser dans les familles et chez les personnes. Pour donner un exemple, je suis juge d’instruction antiterroriste depuis septembre et nous traitons un certain nombre de dossiers de femmes, jeunes, voire très jeunes, qui sont parties en Syrie rejoindre l’État islamique et qui sont aujourd’hui mises en examen et souvent condamnées ; or un psychologue nous a récemment fait savoir que plus de la moitié de ces femmes avaient subi des abus sexuels dans leur enfance ou leur adolescence. Il ne s’agit pas forcément d’inceste, mais on retrouve très souvent des abus sexuels dans ces dossiers.

On sait aussi très bien que les abuseurs sexuels masculins ont très souvent eux-mêmes été victimes de faits dans leur enfance ou leur jeunesse. En réalité, 90 % des jeunes femmes dont les trajectoires de vie sont un peu fracassées ont subi des agressions sexuelles dans leur enfance. Nous sommes tous conscients des dégâts. Si les dossiers ont du mal à aboutir, ce n’est pas parce qu’ils sont pris à la légère.

Vos questions m’amènent aussi à un des points de votre questionnaire, l’aliénation parentale. Sur les 250 ou 300 dossiers que j’ai pu instruire du type dont nous parlons – j’ai essayé de les quantifier avant de venir –, l’aliénation parentale vraiment caractérisée, je l’ai vue deux fois. Ce n’est clairement pas une préoccupation principale. Quand elle est présente, cette aliénation parentale, elle se voit. Les investigations permettent de le déterminer.

Mme la présidente Maud Petit. Normalement, cette notion ne devrait pas être utilisée.

M. Vincent Raffray. La première fois que je l’ai vue, c’était dans le questionnaire ; je n’en avais jamais entendu parler avant, en vingt ans de pratique. En revanche, je vois bien à quoi ça correspond.

Mme la présidente Maud Petit. Dans ce cas, comment pouvez-vous dire qu’elle est caractérisée ?

M. Jonas Nefzi. L’aliénation parentale n’est pas un syndrome médicalement constaté, et l’expression ne figure pas dans le DSM-5, la cinquième édition du Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux, et des troubles psychiatriques. Ce que veut dire mon collègue, c’est que l’on se rend compte dans certains dossiers qu’il y a une instrumentalisation de la part d’un parent, dans le cadre d’un conflit.

M. Vincent Raffray. Mon terme ne devait pas être le bon. Je voulais parler de l’instrumentalisation de l’enfant par un parent, très souvent la mère. C’est quelque chose que j’ai très peu vu.

Mme la présidente Maud Petit. Quel pourcentage à peu près ?

M. Vincent Raffray. Sur au moins 250 dossiers, je l’ai vraiment constaté deux fois.

S’agissant de la formation des magistrats, il faut souligner qu’il y a eu énormément de progrès ces dernières années. Quand j’ai commencé, en septembre 2000, je ne connaissais pas la dissociation ni la sidération : j’ai appris ce que c’était parce que, après une, deux, dix, vingt plaignantes qui ne réagissent pas, on finit par se poser des questions. Mais ce sont désormais des notions qui sont très largement présentées à l’École nationale de la magistrature. Tous les magistrats sont informés. Il y a peut-être des progrès à faire, mais il y a quand même eu des avancées très importantes ces dernières années.

Mme Béatrice Roullaud (RN). Monsieur Raffray, vous avez parlé d’une sorte de grille à appliquer aux déclarations pour obtenir des éléments objectifs, puisque, selon vous, quand les dossiers sont instruits avec plus de vigilance, la parole peut être corroborée par des faits. Pensez-vous que le législateur devrait imposer une telle grille ? On pourrait imaginer que, si telle ou telle case était cochée, le parquetier puisse être presque obligé de poursuivre. Après tout, envoyer à l’instruction, ce n’est pas déclarer la personne coupable. Les enquêteurs sont peut-être un peu frileux et n’osent pas poursuivre par manque de preuves, alors que c’est l’instruction elle-même qui peut les apporter. Ce n’est presque pas grave s’il n’y en a pas assez au départ, puisqu’il ne s’agit pas encore de juger. Pourriez-vous nous en dire plus ?

M. Vincent Raffray. Ma méthode d’analyse n’a rien de révolutionnaire. Elle tourne autour de sept points qu’il me paraît important de vérifier.

Premier point : les investigations classiques, qui consistent à vérifier la présence de la personne dans le lieu des faits dénoncés. S’il s’agit de faits qui se sont passés à Clermont-Ferrand tel jour à tel endroit, on vérifie si la personne mise en cause pouvait s’y trouver.

Deuxième point : il est très important d’examiner les circonstances de la révélation des faits, car en pratique, il s’en dégage toujours un degré d’authenticité plus ou moins élevé. Il y a là des choses vérifiables. Par exemple, une jeune femme qui se retrouve à l’hôpital après une tentative de suicide révèle que c’est parce qu’elle a été victime d’inceste qu’elle veut attenter à ses jours. On peut se contenter de recueillir les déclarations de cette jeune femme. On peut aussi aller plus loin, en faisant entendre le personnel soignant et les personnes qui ont recueilli ces révélations. On peut saisir le dossier médical pour voir si ces propos ont été rapportés par écrit. Cela deviendra un élément beaucoup moins contestable et qui aura beaucoup plus de poids quand on se posera la question de savoir si les faits dénoncés sont réels ou non.

Troisième point : les investigations permettent-elles de faire émerger une raison de mentir ? Dans les dossiers d’inceste, il y a parfois une femme qui vient, à 30 ou à 35 ans, déposer plainte contre un grand-oncle ou une personne de sa famille qu’elle n’a pas vue depuis quinze ou vingt ans. Y a-t-il une raison, autre que les faits invoqués, pour qu’elle dépose une plainte contre cette personne ? C’est un élément qui peut entrer en compte parmi les critères pour apprécier la crédibilité à accorder à la personne. Dans certains dossiers, on trouve objectivement des raisons de mentir ou d’inventer : une mésentente, un problème familial ancien, des rapports tendus. C’est un peu moins vrai dans les dossiers d’inceste, mais on en trouve assez souvent dans les dossiers classiques.

Quatrième et cinquième points : le contenu des déclarations et la façon dont elles s’adaptent. J’ai pu constater que l’on était particulièrement exigeant quant à la cohérence des déclarations des plaignants et plaignantes. Or cette exigence peut être questionnée quand on sait comment la mémoire fonctionne, comment elle s’émousse – d’une certaine manière, il est plus anormal de répéter dix fois exactement la même histoire que de faire des écarts de temps en temps, puisque c’est ainsi que notre cerveau fonctionne. En revanche, en général, on passe moins de temps à analyser les déclarations des mis en cause. On s’arrête à leurs dénégations, sans vraiment prendre le temps de regarder s’ils ont menti ou non. Je le regrette, car cet examen permet parfois de trouver des éléments intéressants.

Sixième et septième points : la personnalité bien sûr. Les expertises psychologiques et psychiatriques de l’auteur se font très classiquement mais parfois, il ne faut pas hésiter à faire l’enquête de personnalité d’un plaignant ou d’une plaignante. Si l’on soupçonne qu’une maman influence son enfant, on peut faire une expertise psychiatrique de cette maman et mener une enquête un peu plus précise sur elle.

Une fois que vous avez obtenu les réponses à ces sept questions, vous avez une ligne directrice qui se dégage et qui va vous conduire soit à renvoyer la personne, soit à prononcer un non-lieu. C’est ce qui se passe quand on a le temps de procéder à toutes ces investigations, quand on a des services pour, quand on a des experts disponibles et quand tout le monde peut faire un travail de qualité. Je vous parle d’un monde idéal qu’on rencontre assez peu souvent.

M. Sébastien Colombet. Le problème, c’est bien ce quand, quand, quand. Quand on a des enquêteurs en nombre suffisant. Quand on a des juges d’instruction qui n’ont pas 140 dossiers – la Chancellerie fixe le maximum à 72. Quand on a des experts psychologues et psychiatres, ce qui n’est pas le cas dans tous les ressorts. Quand on a des enquêteurs de personnalité. J’ai la conviction que, si nous avions ces moyens – ils existent, mais ils sont très insuffisants par rapport au défi que représentent ces dossiers –, nous pourrions sortir beaucoup plus de dossiers que nous ne le faisons. Encore une fois, je suis très confiant dans la capacité du juge d’instruction, avec des experts et des enquêteurs, à faire émerger la vérité.

Je pense que le cadre juridique de l’instruction est beaucoup plus adapté pour cela que celui de l’enquête préliminaire. On se rend compte que ce que souhaitent les victimes prioritairement, ce n’est pas forcément une peine, ou une peine lourde, mais que la vérité puisse être dite, qu’on dise que ça s’est passé, qu’elles sont victimes. Parfois d’ailleurs, des victimes déposent plainte non pas pour elles, mais parce qu’elles se rendent compte que le grand-oncle s’intéresse beaucoup à la petite sœur ou à la petite cousine, et qu’elles veulent les protéger. Face à ce souhait de justice, le processus judiciaire doit être capable de proposer une enquête complète. Même si, à la fin, on doit dire à la victime que l’infraction n’est pas suffisamment caractérisée et qu’on ne peut pas renvoyer à l’audience, on aura fait tous les actes d’enquête possibles. Je pense que c’est réparateur malgré tout, parce que cela veut dire que la société s’est intéressée à la situation, qu’elle s’est intéressée à la personne et qu’elle a recherché la vérité.

Parfois, le seul fait de mettre en cause quelqu’un dans des faits d’inceste, dont on sait que le taux de récidive n’est pas important – un parent incestueux n’est pas nécessairement un pédophile –, permet de refixer les limites et peut-être d’éviter, même sans procès, la récidive. Au-delà de la procédure complète, ce que demandent les victimes dans nos cabinets, c’est d’être entendues. Venir au tribunal, voir un juge, être entendue avec son avocat, pouvoir exposer sa souffrance, pouvoir dire les choses, même si ça n’aboutit pas, je pense véritablement que c’est important pour ces victimes. Je le dis d’autant qu’il m’est arrivé à plusieurs reprises de recevoir, après un non-lieu, des courriers de victimes me remerciant de les avoir entendues et de leur avoir permis de dire les choses. Vous présentez les éléments à charge et à décharge, vous expliquez que vous n’avez pas suffisamment d’éléments pour renvoyer à l’audience, et la personne vous écrit pour vous dire merci. Ce processus fait partie du besoin de justice et de vérité des victimes, et les juges d’instruction et la justice le leur doivent. Mais aujourd’hui, on n’a pas les moyens de l’offrir dans tous les dossiers, et pas autant qu’on le devrait.

Mme la présidente Maud Petit. Est-ce que, en cas de non-lieu, vous formulez le fait que ce non-lieu ne signifie pas qu’elles n’ont pas été victimes ?

M. Sébastien Colombet. Quand le juge d’instruction a fini son instruction, commence une phase de contradictoire. Le dossier est confié au procureur de la République, suivant certains délais. Il y a une notification aux parties, qui disposent d’un délai de dix jours pour faire des observations.

Dans le cas d’un non-lieu, le juge d’instruction va rendre une ordonnance dans laquelle il va résumer les faits, donner les éléments de personnalité et exposer les éléments à charge et à décharge. Il faut parfois être capable de dire qu’on n’a pas assez d’éléments matériels, ce qui ne veut pas dire qu’il n’y a pas de souffrance – elle a été exprimée et vue – ni que les faits sont forcément faux – ils ne sont simplement pas établis. Le juge d’instruction doit faire preuve de qualités rédactionnelles pour exposer tout ça – on nous l’enseigne à l’ENM. Il ne parlera pas de mensonge, il ne dira jamais que quelqu’un est coupable ou innocent, pas plus qu’il ne parlera de vrai ou de faux, car ce n’est pas son travail. Son travail, c’est de déterminer s’il y a des charges suffisantes. Et selon la manière dont on tient la plume, on peut effectivement mettre en avant le fait qu’il n’y a pas assez d’éléments probatoires, mais une souffrance de la victime, qui a maintenu les faits.

M. Jonas Nefzi. Chaque juge d’instruction motivera effectivement sa décision un peu différemment selon sa plume et son style de rédaction, mais il faut bien avoir conscience que, même si on croit la victime à 100 %, comme cela m’est arrivé pour bon nombre de dossiers de viols et d’inceste – je le leur disais, je ne voyais pas pourquoi elles viendraient me mentir pour me dire autre chose que ce qui s’était réellement passé –, notre droit fonctionne de telle manière que, si on n’a que ses déclarations, on ne peut pas aboutir à une condamnation. La Cour de cassation nous le rappelle : si les déclarations de la victime ne sont pas étayées par d’autres éléments – c’est ce que vous expliquait M. Raffray sur la façon dont nous construisons un dossier pour venir renforcer les déclarations de la victime –, on ne peut pas aboutir à une condamnation.

Un non-lieu, c’est un non-lieu à procès : on ne va pas au procès car il n’y a pas de charges suffisantes contre l’auteur laissant penser qu’il a pu commettre l’infraction. Dans une ordonnance de non-lieu, on peut parfaitement dire que toutes ces choses qu’a dites la victime paraissent vraies, mais malheureusement qu’elles ne sont pas étayées par d’autres éléments, qu’on n’a pas réussi à recueillir des témoignages pour les renforcer. Il m’est arrivé très souvent dans ma vie professionnelle de croire une victime, de penser que les faits avaient bien eu lieu et de ne pas arriver à les prouver. C’est dur, pour un magistrat, de faire ce constat, qui peut avoir mille et une raisons – un manque de moyens, un manque de chance, un témoin qui n’existe plus, un téléphone qui a été changé juste avant que la justice le saisisse. Cela crée de la frustration chez nous. On peut parfaitement croire une victime et faire le constat que sa plainte ne peut pas aboutir à un procès et à une condamnation.

M. Vincent Raffray. J’ai une pratique un peu différente de celle de mon collègue. Nous sommes parfois interpellés, notamment par des enfants que nous avons entendus dans des dossiers d’inceste : « Mais vous, monsieur le juge, est-ce que vous me croyez ? » Ce n’est pas évident de répondre à ça. Ce que je répondais toujours, c’est que l’important n’était pas que je le croie ou non, mais de savoir si j’allais pouvoir prouver qu’il disait la vérité. C’est vraiment la seule question qu’on doit se poser. Ce n’est pas toujours évident à faire comprendre.

Je me rends compte que je n’ai pas fini de répondre à la question concernant ma grille d’analyse. Je pense que les services d’enquête pourraient mettre l’accent sur certains points, notamment sur les circonstances de révélation des faits. Ils pourraient demander de manière exhaustive au plaignant ou à la plaignante s’il ou elle a déjà parlé de ces faits à quelqu’un, pour essayer d’entendre la personne en question. Ce point-là pourrait faire l’objet d’investigations un peu plus complètes. Il serait bien aussi qu’on puisse demander à tout mis en cause, comme je le fais dans mes interrogatoires, s’il voit une raison qui pourrait pousser le plaignant ou la plaignante à l’accuser faussement. Si c’est le cas, il sera a priori au courant. Ces éléments pourraient faire partie de ceux à systématiser.

En revanche, je ne suis pas sûr que ce soit forcément une bonne chose de l’inscrire dans la loi. Ça me paraît aller un petit peu trop loin. Il faut quand même laisser une marge de manœuvre au juge pour apprécier les faits, et non encadrer à l’excès.

Mme Sandrine Lalanne (EPR). Tous ceux que nous entendons dans cette commission d’enquête, qu’il s’agisse d’avocats, de magistrats ou d’associations, font le même constat : des plaintes classées sans suite ; des auditions, quand elles existent, mal réalisées et inexploitables ; des preuves matérielles insuffisantes ; surtout, des victimes non protégées.

Monsieur Nefzi, vous avez parlé du consentement. C’est un sujet qui nous pose problème, notamment dans le cas de mineurs très jeunes au moment des faits. Pourriez-vous revenir sur cette notion ?

Pourquoi n’êtes-vous pas assez saisis sur les dossiers d’inceste ? Y a-t-il, à votre connaissance, une priorisation des dossiers eu égard aux moyens de la justice ? L’inceste ne serait-il pas prioritaire, contrairement, par exemple, au narcotrafic, dont on entend beaucoup parler ?

Quelle place prend la parole de l’enfant dans vos enquêtes ? Nous avons l’impression qu’elle n’en a aucune. Y aurait-il des moyens supplémentaires à mettre en œuvre pour que la parole de l’enfant prenne toute sa place ? Vous dites que notre droit fonctionne ainsi, que la Cour de cassation le confirme. Il n’y a donc rien à faire ! C’est parole contre parole – la parole d’un enfant contre celle d’un adulte. J’ai l’impression que l’on mène des enquêtes sur les enfants comme s’ils étaient des adultes, mais ce sont bien des enfants. Comment faites-vous la différence dans vos enquêtes entre les enfants et les adultes ? Comment adaptez-vous vos méthodes ?

Que pensez-vous de la notion de consentement pour les mineurs ? Comment améliorer la loi ? Qu’est-ce qui vous fait basculer pour qualifier un acte de consenti ou non ?

Enfin, êtes-vous en lien pendant vos enquêtes avec les juges aux affaires familiales (JAF) et les juges des enfants afin d’œuvrer à la protection des enfants ? Il ressort en effet de nos auditions que, pendant l’enquête, l’enfant n’est pas protégé de son agresseur.

M. Jonas Nefzi. Au contraire, la parole de l’enfant est centrale dans nos enquêtes. Que la victime soit mineure ou majeure, du reste, sa plainte constitue le socle de notre enquête. Nous allons devoir vérifier ce qu’elle nous dit, si les faits sont réels ou non. Nous allons devoir étayer sa déclaration, par le biais de toutes les investigations possibles – témoignages, expertises, interrogatoire de l’auteur. C’est l’élément central de notre dossier. Mais aux termes de la jurisprudence de la Cour de cassation, la seule dénonciation d’une victime ne peut pas aboutir à une condamnation. Prenez une victime parfaite, qui en dix auditions ne se contredit jamais et vous dit des choses qui vous paraissent totalement cohérentes : si rien ne vient confirmer ses déclarations, on n’a pas le droit de condamner. Sinon cela voudrait dire que n’importe quel citoyen pourrait faire condamner quelqu’un sur la base d’une dénonciation non étayée. C’est une garantie de notre État de droit. Cela ne veut pas dire qu’on ne prend pas en compte la parole de la victime, qu’elle soit mineure ou majeure.

Je ne pense pas qu’un juge d’instruction dans son cabinet se dise : « J’ai un dossier de trafic de stupéfiants et un dossier de viol. Comme le ministère nous a dit qu’il fallait mettre la priorité sur la lutte contre le narcotrafic et que c’est un sujet de société, je vais prioriser mon dossier de trafic de stupéfiants. » Je pense que ça n’existe pas. En revanche, le juge d’instruction, qui a en moyenne 100 dossiers dans un cabinet généraliste, va traiter en priorité ceux dans lesquels il y a des détenus provisoires, ce qui représente en moyenne 30 % de nos dossiers. Ainsi, si le violeur ou l’agresseur est sous contrôle judiciaire tandis qu’un auteur d’escroquerie, un trafiquant ou un auteur de meurtre sont en détention provisoire, peut-être que ce sont leurs dossiers qui passeront en priorité. Mais un juge d’instruction qui a entre 70 et 100 dossiers est capable – en mode dégradé au-dessus de 70 dossiers – de les traiter à brève échéance.

Sur le consentement du mineur, la loi est claire : en dessous de 15 ans, il n’y a pas de consentement ; au-delà de 15 ans, si l’écart d’âge avec l’auteur des faits est de plus de cinq ans, il n’y a pas de consentement non plus. Logiquement, quand vous voyez un enfant de 12 ans avec son oncle ou une fille de 14 ans avec son beau-père, vous ne pouvez pas valablement parler de consentement. Ce n’est donc pas ça qui pose une difficulté dans nos dossiers, c’est d’établir la matérialité de la relation ou de l’agression sexuelle.

Enfin, du point de vue juridique, nous avons l’obligation de prévenir le juge des enfants si une procédure d’assistance éducative est ouverte, dès lors qu’il y a des faits de nature sexuelle concernant le mineur. De mémoire, mais il faudrait le vérifier, rien n’est prévu s’agissant du juge aux affaires familiales. Néanmoins, il est très fréquent que nous demandions au JAF comme au juge des enfants à récupérer les pièces de leurs dossiers pour vérifier ce qu’il y a dedans.

Pour la protection du mineur au cours de l’instruction, si l’auteur est mis en examen, il est au minimum placé sous contrôle judiciaire avec interdiction d’entrer en contact avec le mineur ; et s’il est emprisonné, il ne peut a priori pas prendre attache avec lui. C’est plutôt pendant l’enquête préliminaire, avant la saisine du juge d’instruction, qu’il n’y a pas de mesures de sûreté ou de contrainte sur l’auteur des faits et que les liens avec la victime peuvent continuer. Mais dès lors qu’un juge d’instruction est saisi, si l’auteur est mis en examen – soit 90 % des cas –, il y aura au minimum un contrôle judiciaire avec interdiction d’entrer en contact.

M. Sébastien Colombet. Le lien entre le juge d’instruction et le juge des enfants est fondamental car, dans les dossiers d’assistance éducative, qui concernent donc des mineurs en danger, nous trouvons une mine d’informations qui viennent nourrir nos dossiers d’instruction. La loi prévoit qu’on puisse transmettre les informations, puisqu’à l’instruction nous sommes soumis à un secret renforcé, conformément à l’article 11 du code de procédure pénale – qui ne s’applique pas avec le juge des enfants.

Nous devons remonter l’information au juge des enfants quand nous savons qu’il est saisi d’une assistance éducative. Nous sommes en mesure de lui transmettre des éléments, notamment les expertises psychologiques de la victime, qui permettent d’apprécier son état, mais également les expertises psychologiques ou psychiatriques et les éléments de personnalité concernant l’auteur des faits, qui l’intéressent également.

Dans l’autre sens, le juge des enfants pourra nous transmettre des éléments sur les évaluations éducatives, éventuellement sur les expertises qu’il aura lui-même ordonnées, sur ce qui s’est passé à l’audience, sur les mesures de placement ou d’assistance éducative. C’est une masse d’informations dont le juge d’instruction se nourrit pour rechercher la vérité et mieux comprendre le fonctionnement familial.

Enfin, vous nous demandez pourquoi les juridictions ne sont pas assez saisies. D’après mon analyse, ce peut être dû à un manque d’information. Comme l’a souligné à juste titre la Ciivise dans son rapport, les victimes ignorent parfois que le dossier a été classé sans suite ; et lorsqu’elles sont informées, elles ne sont pas toujours au clair sur leurs droits, c’est-à-dire sur la possibilité de saisir un juge d’instruction ou de contester un classement sans suite devant le procureur général – c’est un recours administratif informel : il suffit d’adresser un simple courrier au procureur général pour lui demander de revoir la décision. Cette possibilité est très peu utilisée ; nous n’avons que quelques recours, à peine, par an. Et pour ce qui est de l’instruction, je pense que les avocats méconnaissent aussi l’étendue des droits attachés à la victime. Ne serait-ce qu’en matière criminelle, on n’a même pas besoin d’une enquête préalable : on peut venir directement devant le juge d’instruction, en passant par le doyen, pour faire ouvrir une information judiciaire.

Je pense que cette méconnaissance est réelle. Toutefois, rassurez-vous, les choses s’améliorent : au Mans, dans mon ressort, à chaque fois qu’il y a un classement sans suite sur des faits d’inceste ou d’abus sexuels, Mme le procureur de la République fait convoquer les personnes par le service d’aide aux victimes, lequel leur explique pourquoi le dossier a été classé sans suite, leur donne accès à une copie de la procédure et les informe de leurs droits – saisir le juge d’instruction, faire un recours devant le procureur général. Il y a donc une amélioration de ce point de vue. Néanmoins, ce dispositif n’est pas forcément appliqué sur tout le territoire national et je crains qu’il y ait beaucoup de ressorts dans lesquels, malheureusement, ces droits ne sont pas assez connus.

M. Vincent Raffray. Pour revenir sur la parole de l’enfant, on ne peut pas dire qu’elle n’est pas prise en compte. C’est même l’élément central, majeur du dossier : on ne travaille que là-dessus. La question, c’est plutôt la valeur et la confiance qu’on accorde à cette parole. C’est là qu’on se retrouve en difficulté : même si je suis sûr à 99 % que l’enfant dit la vérité, il faudra bien que j’explique pourquoi. Je ne peux pas simplement dire que c’est la vérité parce que les enfants ne peuvent pas mentir, ou parce que j’ai l’impression qu’il dit la vérité. Je dois pouvoir expliquer que ce qu’il dit a été vérifié, qu’on a fait une enquête de personnalité, que ce n’est pas un enfant perturbé, qu’il a des capacités intellectuelles tout à fait normales. Nous sommes obligés de motiver les décisions avec ce type d’éléments. C’est difficile de faire autrement.

J’ai senti une certaine colère, madame, dans vos questions, et si c’est le cas je la comprends. Ce que j’ai du mal à comprendre, moi, avec mon expérience, c’est pourquoi les incestes et les violences sexuelles ne sont pas une cause nationale. Pourquoi n’en parle-t-on pas davantage ? Pourquoi n’y consacre-t-on pas plus de moyens ? Vous avez parlé du narcotrafic : oui, il faut lutter contre le narcotrafic, mais oui, des fois, je regrette qu’on ne mette pas les mêmes moyens pour lutter contre les violences sexuelles. Ce n’est pas de mon ressort et c’est plutôt à vous et aux membres de l’exécutif d’en décider, ce que j’accepte tout à fait. Il faut aussi comprendre que cette matière dérange : il y a encore des tabous, cela fait peur ; il reste du travail à faire. Mais pour ma part, ce devrait être une cause nationale, étant donné tous les dégâts dont vous êtes toutes et tous très conscients.

Mme la présidente Maud Petit. Il y a exactement sept ans aujourd’hui, j’avais posé la première question au gouvernement sur le sujet de l’inceste. À l’époque, le secrétaire d’État chargé de l’enfance était Adrien Taquet. J’avais notamment demandé si l’on pouvait lancer un plan inceste. L’idée a été écartée. Force est de constater malheureusement que, sept ans après, nous avons très peu avancé, et mal.

Mme Mathilde Feld (LFI-NFP). Je vous remercie de votre présence. Beaucoup de questions ont déjà obtenu des réponses.

Pourquoi l’inceste n’est-il pas une question centrale ? Dorothée Dussy apporte déjà un début de réponse en parlant de berceau des dominations. Ne pas trop parler de l’inceste arrange beaucoup de monde.

De plus, nous avons tous des biais ; vous en avez vous-même dans la grille que vous nous avez présentée. Je me demande si elle est parfaitement adaptée au recueil de la parole de l’enfant. Vous parlez notamment de l’intérêt à dénoncer : mais un enfant de 3 ans n’a aucun intérêt à le faire, nous serons d’accord sur ce point. Vous avez aussi parlé des expertises en citant celles de l’enfant et de la maman, mais pas celle de l’accusé, par exemple.

M. Vincent Raffray. Permettez-moi de vous interrompre : je ne l’ai pas citée parce qu’elle est systématiquement ordonnée.

Mme Mathilde Feld (LFI-NFP). C’est pourtant loin d’être le cas, d’après les témoignages, au niveau de l’enquête préliminaire tout au moins. La journaliste Romane Brisard, par exemple, écrit dans son livre qu’il est très rare que des expertises soient menées. Souvent, la femme est cuisinée pour savoir quel est son intérêt à venir porter plainte avec son enfant, tandis que la personne accusée – l’homme en général – ne l’est jamais.

Nous avons aussi auditionné des pédopsychiatres. Ils nous ont expliqué qu’un enfant ne ment pas. Un enfant qui révèle des faits de cette nature ne peut pas mentir. Dans ces conditions, pourquoi la parole de l’enfant n’est-elle pas une preuve suffisante ? Vous savez très bien que les preuves physiologiques sont très compliquées à recueillir, dans la mesure où le corps de l’enfant se reconstitue très rapidement. Pourquoi l’expertise d’un pédopsychiatre ne constitue-t-elle pas une preuve suffisante ?

Mme Florence Herouin-Léautey (SOC). Permettez-moi de recontextualiser les travaux que nous avons menés ces dernières années. Je partage avec vous le manque d’ambition de l’État et du gouvernement sur ces questions.

Depuis l’automne 2024, une coalition parlementaire transpartisane s’est saisie des propositions d’un collectif d’associations féministes et enfantistes pour lutter efficacement et durablement contre l’ensemble des violences sexistes et sexuelles faites aux femmes et aux enfants. Nous avons traduit les 140 propositions de ce collectif en une proposition de loi transpartisane, d’environ 80 articles, déposée le 2 décembre 2025. À ce jour, le gouvernement ne s’en est toujours pas saisi. Pourtant elle existe, clé en main, et elle traite de tous les sujets, y compris de l’inceste dans sa globalité, et donc de l’inceste parental qui est le sujet de notre commission d’enquête.

Nous nous étions réparti le travail entre députés et sénateurs. Pour ma part, j’ai travaillé plus particulièrement sur l’inceste. J’ai proposé de créer un crime spécifique d’inceste, lequel ne doit plus être une circonstance aggravante d’un viol ou d’une agression sexuelle. J’ai introduit les cousins dans la lignée et je suis allée jusqu’à modifier le code civil pour interdire, de manière non rétroactive bien sûr, le mariage entre cousins. Cette disposition appelle-t-elle de votre part des observations, des commentaires ou des difficultés ?

D’autres députés ont travaillé sur l’imprescriptibilité de ces crimes. Cette notion appelle-t-elle de votre part des remarques, des incompréhensions ?

Je voudrais également revenir sur la formation. Vous connaissez manifestement les recommandations de la Ciivise, mais avez-vous connaissance du livret de formation qui a été validé par cinq ministères pour former l’ensemble des adultes qui opèrent dans le champ de l’enfance et qui sont au contact des enfants ? Il s’agit d’une formation de trois jours, qui permet de repérer, de comprendre, d’aiguiller, d’accompagner. Ce support de formation existe matériellement depuis 2022, il est en ligne et accessible à tout le monde. En avez-vous connaissance, avez-vous eu le plaisir de suivre cette formation ? Sinon, comment expliquez-vous qu’elle soit restée à l’état de livret ?

Enfin, je voudrais revenir sur la parole de l’enfant. Depuis que cette commission d’enquête est ouverte, nous sommes, avec mes collègues, le réceptacle d’histoires et de témoignages. Je souhaiterais partager avec vous l’histoire d’un petit bonhomme qui, depuis deux ans, dénonce des faits commis par son papa chez qui il est en garde alternée – le papa lui demande de se mettre tout nu dans le lit, le papa joue avec son zizi quand il est dans le lit avec lui. Une plainte a été déposée par la maman ; une expertise psychologique vient d’être demandée pour les deux parents ; mais l’enfant n’a toujours pas été entendu. Comment est-ce possible ?

M. Vincent Raffray. Je commencerai par ce qu’ont pu vous dire des pédopsychiatres dans le cadre de votre commission. Très clairement, jamais un psychiatre ou un psychologue n’a écrit cela dans un rapport d’expertise que j’ai eu à ma disposition : « Cet enfant, que j’ai examiné, ne peut pas mentir ». Ce n’est jamais écrit dans un rapport d’expertise. Bien évidemment, si c’était écrit, expliqué et argumenté, nous en tiendrions compte. Mais ce n’est pas la réalité dans la pratique, au quotidien, du juge d’instruction.

M. Jonas Nefzi. Pour répondre sur l’imprescriptibilité, les mécanismes de prescription sont assez bien faits. On sait que les mécanismes de dissociation et de trauma chez les victimes de ce genre de faits font que la parole se libère souvent après de nombreuses années. Ainsi, dans le cas d’un viol commis sur un mineur, les faits sont prescrits trente ans après la majorité, ce qui signifie que la victime peut déposer plainte jusqu’à l’âge de 48 ans. Cela permet de traiter beaucoup d’affaires anciennes dont les faits ne sont pas prescrits. Cependant, comme nous l’expliquons depuis le début de notre audition, plus le temps passe et plus il sera difficile de réunir des preuves. Reculer indéfiniment la prescription appartient au législateur, mais cela rend plus difficile de recueillir les preuves et d’obtenir des témoignages pour savoir si les faits ont pu, oui ou non, se produire.

Par ailleurs, faut-il rendre imprescriptibles uniquement les faits de viol ou d’inceste ou élargir l’imprescriptibilité à tous les crimes ? À l’heure actuelle, le législateur considère qu’un meurtre est plus grave qu’un viol, puisqu’un viol est puni de vingt ans de réclusion criminelle et un meurtre de trente ans.

Mme la présidente Maud Petit. Nous y réfléchissons également.

M. Jonas Nefzi. Il faut une réflexion globale sur les crimes et leur prescription, et non prendre la question sous le seul prisme des viols sur mineur ou de l’inceste.

Pour répondre à votre question sur la formation, je ne connais pas le livret que vous évoquez. Toutefois, l’ENM est une école dont l’excellence est reconnue à travers le monde ; beaucoup de pays viennent se former chez nous. Regardez ce qui est fait en matière de formation des magistrats. La prise de conscience de l’ampleur du phénomène de l’inceste dans nos sociétés est récente – une dizaine d’années. L’ENM a évolué grâce à cette prise de conscience et les formations se sont drastiquement renforcées, tant pour la formation initiale des élèves magistrats à l’École, à Bordeaux, que pour la formation continue des magistrats déjà en poste. L’offre de formation est très dense et très bien faite. Le problème n’est pas tant lié à la formation elle-même qu’aux difficultés intrinsèques à ce type de dossiers pour réunir des preuves, aux moyens alloués à la justice et au nombre de dossiers que chaque magistrat ou juge d’instruction a à traiter.

S’agissant de l’enfant dont vous avez parlé, je ne connais pas les circonstances qui font qu’il n’a pas encore été entendu. Ce que je sais, c’est qu’à Créteil par exemple, où j’officiais auparavant, c’est un service spécialisé, la brigade de protection de la famille, qui traitait les affaires les plus graves, en particulier l’inceste. Si un enfant déposait plainte au commissariat d’Alfortville, il était redirigé vers ce service spécialisé pour pouvoir procéder à son audition dans une salle Mélanie, en appliquant le protocole Nichd (National Institute of Child Health and Human Development), afin que sa parole soit recueillie de la meilleure des manières. On sait en effet que si le recueil de la parole de l’enfant n’est pas fait par un enquêteur spécialement formé, il y a un risque d’orienter ses déclarations ou de créer des traumatismes secondaires.

Sauf que ces services sont surchargés. Il m’est arrivé de voir une victime qui était venue déposer plainte dans un commissariat et avait été renvoyée vers un service spécialisé : on lui avait donné rendez-vous pour le recueil de sa plainte un an après ! Par conséquent, sans connaître les modalités du dossier que vous évoquez, je ne suis pas surpris qu’il faille plusieurs mois, voire des années, avant que la plainte soit recueillie. C’est désastreux pour nous, parce que nous perdons du temps pour collecter les preuves du mieux possible.

Mme la présidente Maud Petit. Je voudrais revenir sur la réponse de M. Raffray. Vous dites qu’aucun expert ne vous indique que la parole de l’enfant est crédible.

M. Vincent Raffray. Non. Ce n’est pas ce que j’ai dit.

Mme la présidente Maud Petit. C’est ce qu’on a cru comprendre. Pouvez-vous préciser ?

M. Vincent Raffray. Votre collègue a indiqué que les pédopsychiatres auditionnés avaient dit qu’un enfant ne pouvait pas mentir. J’ai expliqué que jamais je n’ai vu un expert écrire : « Cet enfant ne peut pas mentir », ou « Ce n’est pas possible qu’il puisse mentir ».

Mme la présidente Maud Petit. Vous ne trouvez pas, dans les expertises, d’analyses sur la crédibilité de la parole de l’enfant ?

M. Vincent Raffray. Si, bien sûr ! Le terme de crédibilité est devenu un peu inflammable chez nous depuis une certaine affaire…

Mme la présidente Maud Petit. C’est pour cela que je voulais réagir. L’affaire d’Outreau a-t-elle un impact sur les expertises, notamment sur la crédibilité de la parole de l’enfant ?

M. Vincent Raffray. Je ne sais pas, je ne suis pas expert. Ce que je peux dire, c’est qu’il y a des experts qui travaillent bien et qui nous indiquent des scores, sur des échelles, en matière de trauma, de dissociation ou de sidération. Ce sont des éléments que nous pouvons objectivement utiliser. Cela revient à donner un avis sur la crédibilité de la parole de l’enfant, mais cet avis est argumenté. C’est ce qui compte pour nous : qu’il soit argumenté, expliqué, qu’on ait des éléments pour motiver ensuite une décision.

L’expression que j’ai reprise tout à l’heure c’est : « Un enfant ne peut pas mentir. » Comme je l’ai dit, je n’ai jamais vu un expert pédopsychiatre, psychiatre ou psychologue écrire dans un rapport : « Il est impossible que cet enfant, que j’ai examiné, mente. » C’est quelque chose que je n’ai jamais lu. En revanche, j’ai déjà eu des experts qui disent : « Cet enfant est crédible » – souvent, ce n’est pas dit ainsi, mais cela revient au même. Je n’ai pas dit autre chose.

Mme la présidente Maud Petit. Je voulais bien comprendre, puisque chaque mot peut être sujet à interprétation.

M. Christian Baptiste, rapporteur. Demandez-vous souvent des expertises, sur les victimes comme sur les mis en cause ?

M. Vincent Raffray. C’est systématique. La trame de nos investigations dans des dossiers d’inceste ou de violences sexuelles est toujours la même. Nous interrogeons le mis en cause. Nous entendons le ou la plaignante. Des investigations sont menées auprès de l’entourage, sur commission rogatoire, par des enquêteurs et des gendarmes. Il y a éventuellement une confrontation. Nous demandons une expertise de personnalité du mis en cause – c’est toujours une expertise psychiatrique, psychologique et une enquête de personnalité ; c’est systématique dans tous nos dossiers, en particulier criminels, où c’est obligatoire. Enfin, une expertise du ou de la plaignante est réalisée par un pédopsychiatre, un psychologue ou un psychiatre. Normalement, vous retrouvez ce schéma dans tous les dossiers, je peux vous l’assurer. Il peut bien sûr y avoir des exceptions, mais c’est ce que nous faisons dans 95 % des cas.

M. Sébastien Colombet. En matière criminelle, la loi oblige le juge d’instruction à ordonner une expertise psychiatrique, ne serait-ce que pour poser la question du suivi socio-judiciaire. Des expertises médicales sont également régulièrement ordonnées concernant la victime, ne serait-ce que pour déterminer ses postes de préjudice, selon la nomenclature Dintilhac : outre le préjudice psychologique, il y en a bien d’autres qui passent souvent sous les radars et il est difficile d’appréhender l’étendue exacte des préjudices subis. Une flopée d’expertises est donc réalisée très régulièrement. Mon collègue a parlé de 95 % des dossiers mais en matière criminelle, cela se fait dans 100 % des cas. Cela fait partie du bagage minimum du juge d’instruction.

Quant aux confrontations, elles ne sont pas systématiques. Elles sont même rares en matière d’inceste : elles sont subordonnées à l’âge de la victime et, surtout, à son accord. On ne contraint pas une victime à venir à une confrontation, c’est évident. On lui explique en amont, on demande son accord, on demande également à l’expert psychologue si elle est en capacité de supporter une confrontation ; ensuite, le juge d’instruction prend sa décision. La personne mise en examen a le droit de demander une confrontation mais le juge d’instruction peut très bien la lui refuser, par exemple s’il estime que la victime n’est pas en capacité de le supporter, si elle a refusé ou s’il juge que ce n’est pas utile. Forcer une victime à une confrontation peut faire partie d’une victimisation secondaire, encore plus quand il s’agit de se retrouver face à un oncle, un père, une mère, que sais-je. Encore une fois, les juges d’instruction ne font que très peu de confrontations dans ce type de dossiers.

Mme Andrée Taurinya (LFI-NFP). Il y a une sorte de distorsion entre ce que vous nous racontez – et que je ne remets pas en cause – et ce que nous constatons dans les témoignages que nous recevons. Dans bien des cas, la personne mise en cause – le père en l’occurrence – n’a pas du tout été expertisée, alors que la maman, elle, l’a été. Beaucoup de témoignages vont dans ce sens, ce qui conduit à s’interroger, d’autant que vous nous dites que c’est normalement systématique. À moins que ce ne soit relativement récent et que nos témoignages soient plus anciens ? À quelle période ce dispositif systématique a-t-il été mis en place ?

Nous avons aussi retenu de l’audition des pédopsychiatres que beaucoup d’experts ne sont pas formés à expertiser des enfants. Certaines expertises sont réalisées par des psychiatres pour adultes ou dans des conditions qui ne conviennent pas au rythme d’un enfant – par exemple, à 21 heures ou entre midi et deux. La question est donc de savoir qui fait l’expertise, si celle-ci est fiable et réalisée dans de bonnes conditions, si le psychiatre ou le psychologue y a été formé. J’ai cru comprendre aussi, j’aimerais que vous le confirmiez, qu’il y a un manque d’experts psychiatres et pédopsychiatres formés à recueillir la parole de l’enfant.

S’agissant de votre propre formation, vous nous avez dit recevoir une formation initiale et vous avez parlé d’une formation continue, mais j’ai compris qu’elle n’était pas obligatoire. Combien d’offres de formation continue recevez-vous ? À quelle fréquence ? Recevez-vous régulièrement des documents tels que le mail dont vous avez parlé ? Je pense que nous pourrions préconiser de rendre ces formations obligatoires.

Enfin, de nombreux chercheurs l’ont démontré, l’une des causes de l’inceste – si ce n’est la seule – est quand même le patriarcat, la vision patriarcale qui s’immisce dans toutes les couches de la société et dans tous les milieux. J’ai donc une question un peu taquine, puisque vous êtes trois hommes présents aujourd’hui devant nous : combien y a-t-il de femmes dans votre profession ? Je sais bien qu’elles peuvent aussi avoir une vision patriarcale, mais il serait intéressant de savoir si la profession se féminise, auquel cas il y aurait peut-être une chance pour que le patriarcat y soit moins présent.

Mme la présidente Maud Petit. J’ai déjà un début de réponse : le 8 mars, journée internationale des droits des femmes, le ministère de la justice a indiqué que les magistrats étaient à 76 % des femmes. On peut se poser d’autres questions, en revanche.

Je remercie M. Vincent Raffray, qui doit nous quitter, pour sa disponibilité et je laisse la parole à ses collègues pour répondre.

M. Jonas Nefzi. Le corps des juges d’instruction est effectivement très féminisé. Depuis une dizaine d’années, voire plus, les promotions tournent autour de 80 % de femmes. Il est possible que parmi nos vieux magistrats, qui sont proches de la retraite, il y ait plus d’hommes que des femmes parce qu’ils étaient plus nombreux il y a cinquante ans, mais dans la pyramide des âges, entre zéro et vingt ans d’ancienneté, nous sommes plutôt à 80 % de femmes.

Cependant – c’est peut-être parce que c’est mon idéal mais je le dis avec conviction – je ne pense pas que la justice soit genrée. Je ne pense pas qu’on puisse dire qu’un magistrat homme rend telle décision et qu’un magistrat femme rend tel autre type de décision. Cela dépend plutôt de la personnalité de chacun, de sa façon d’apprécier chaque élément du dossier, ce n’est pas du tout lié, à mon avis, à son sexe.

Il se trouve que lorsqu’il a été question de cette audition, nous nous sommes concertés au sein de l’association pour savoir qui pouvait venir et qui se sentait de travailler ces sujets – parce que cela implique de se replonger dans les lois, d’interroger les collègues, pour avoir des éléments de réponse fiables à apporter. Nous faisons cela en plus de notre travail. Vous avez compris que nous avons beaucoup de dossiers et que nous avons à cœur de bien les traiter. Il s’avère donc que nous étions trois hommes à pouvoir venir aujourd’hui, même si nous aurions aimé davantage de mixité. Toutefois, j’insiste, la justice n’est pas genrée et j’ose croire, avec beaucoup de conviction – c’est vraiment mon idéal et c’est la raison pour laquelle je suis devenu magistrat –, que la justice n’est pas rendue différemment si l’on est un homme ou une femme.

S’agissant de la formation, il y a peut-être eu une incompréhension : la formation continue est obligatoire pour nous à hauteur de cinq jours par an. En revanche, ce qui n’est pas obligatoire, c’est le choix du thème de la formation. Un magistrat qui préside une chambre correctionnelle qui s’occupe d’affaires de violences conjugales, un président de cour d’assises qui traite de viols sur mineurs n’ont aucune obligation de choisir des formations en lien avec le sujet. Néanmoins, quand les choses sont bien faites, nos collègues – qui sont plutôt consciencieux – choisissent naturellement des formations qui correspondent aux fonctions qu’ils exercent ou qu’ils souhaitent exercer par la suite. En principe, un magistrat qui traite de ces questions cherchera à se former dans cette matière.

Encore une fois, notre offre de formation continue est très dense dans ce domaine : on peut se former de manière très approfondie sur ces sujets, grâce à de nombreux intervenants très pointus et très spécialisés qui nous fournissent beaucoup de clés pour comprendre et analyser les dossiers et entendre les mineurs avec des méthodes adaptées. Nous sommes vraiment rodés sur ce point. Ensuite, il peut arriver que, par manque de temps, certains collègues annulent leur formation une année pour la suivre l’année suivante. Mais, de façon générale, la formation continue est obligatoire à raison de cinq jours par an et, si les choses sont bien faites, le collègue suit des formations en lien avec le contentieux qu’il traite.

M. Sébastien Colombet. Pour répondre à votre question sur les expertises, je viens d’un département dans lequel il n’y a pas de pédopsychiatres ni de gens formés, compétents ou disponibles pour les mener. Nous courons plutôt après les experts pour qu’ils acceptent de venir chez nous et rendent des expertises dans des délais habituels. Un de mes experts psychologues me rend habituellement ses expertises en quinze mois : c’est énorme, dans une instruction. Des pédopsychiatres, je n’en ai pas. J’en suis même réduit à faire venir des experts d’autres ressorts, que j’ai connus sous d’autres latitudes, qui acceptent parce qu’ils ont l’habitude de travailler avec moi ; ce qui signifie que je prends des capacités à d’autres tribunaux. Tout cela pour dire que, malheureusement, nous n’avons pas beaucoup de choix s’agissant des experts. Nous faisons de bric et de broc, avec ceux que nous pouvons trouver et qui acceptent.

Vous avez évoqué les biais que nous avons tous dans cette matière. Je pense moi aussi que la magistrature est très peu genrée. Il y a beaucoup de femmes, mais j’ai envie de dire qu’homme ou femme, sous la robe, peu importe. Nos collègues féminines disent la même chose. La problématique n’est pas là.

Ceci étant, permettez-moi de vous livrer une expérience. Il y a quelques années, jeune substitut du procureur au parquet, je m’occupe de l’assistance éducative. Je suis le dossier d’un jeune de 8 ou 9 ans qui ne va vraiment pas bien et multiplie les difficultés. Je récupère les éléments du dossier de l’assistance éducative et il apparaît qu’une procédure d’enquête avait été ouverte par le passé, classée sans suite, concernant sa mère. Je la fais ressortir et découvre que la mère admettait faire des fellations à son fils le soir pour qu’il s’endorme, en expliquant que ce n’était pas une agression sexuelle mais que cela permettait de le calmer et de l’endormir. Quelques années après, cet enfant n’allait pas bien du tout. Je vais donc voir ma collègue vice-procureure – quelqu’un de parfaitement raisonnable – pour lui demander de m’expliquer comment elle avait pu classer selon le code « 21 » un tel dossier. Elle me répond que c’était exactement comme la dame l’avait dit : elle aimait son enfant, il n’y avait rien de sexuel, pas d’intention délictueuse. Je vais donc voir le procureur, très embêté. Le même type de faits commis par un homme aurait été considéré, à juste titre, comme une agression sexuelle – aujourd’hui, c’est un viol – et condamné ; la question ne se serait même pas posée. Mais comme il s’agissait d’une femme, il avait été considéré que ce n’était pas un inceste ni un abus sexuel. Mon procureur a regardé le dossier, il a vu la collègue vice-procureure et a décidé de poursuivre à l’audience. Sans surprise, il y a eu condamnation.

Tout cela pour dire que le biais n’est pas dans la personne mais dans le regard lui-même, dans la manière dont on perçoit les choses. Je pense aussi que l’inceste commis sur les sujets masculins est très sous-évalué par rapport à la réalité, ne serait-ce que parce qu’on ne veut pas le voir, qu’il est mal connu, mal perçu et que la honte est très forte pour ceux qui le subissent, notamment vis-à-vis d’une mère. Ce n’est pas un cas unique : j’ai eu un autre dossier de ce type, mais je ne voudrais pas alourdir les débats. Il y a donc encore beaucoup de travail à faire, sur l’inceste en général et sur celui subi par des sujets masculins.

Mme Florence Herouin-Léautey (SOC). C’est ce que disait le juge Durand, et c’est tout l’intérêt du livret de formation. Il ne suffit pas de dire qu’on va former les gens, il faut savoir à quoi. Comment échapper, collectivement, à ces biais ? Par la force de la formation. D’où l’intérêt de disposer d’une doctrine de formation qui soit collectivement partagée, pour que les regards soient convergents et qu’on se comprenne. L’ENM est partenaire de ce livret de formation – c’est écrit dessus. Il y a vraiment un intérêt à définir ce à quoi on forme et la manière dont on le fait.

M. Sébastien Colombet. Nous sommes complètement d’accord : à quoi former, et comment ? Tout à l’heure a été évoquée la possibilité de rendre obligatoire ce type de formations. Effectivement, si le nombre de jours est obligatoire, le thème de la formation, lui, ne l’est pas. Il me paraît indispensable de rendre obligatoire une formation sur ces problématiques au moins une fois dans la carrière d’un magistrat, ne serait-ce que parce qu’en première instance, quel que soit le tribunal, quelle que soit sa fonction, il sera amené à siéger en correctionnelle sur un dossier d’inceste et qu’il y aura des mécanismes qu’il faudra comprendre.

Mme Béatrice Roullaud (RN). Vous avez expliqué tout à l’heure qu’il arrive que le juge soit persuadé que l’enfant dit la vérité, mais qu’il ne puisse pas étayer les faits. Mais s’il pense que l’enfant dit la vérité, il a sans doute des raisons. Dans ces conditions, je ne vois pas pourquoi il ne pourrait pas renvoyer l’affaire devant une juridiction. Vous dites « On ne peut pas juger », sauf que le cabinet d’instruction n’est pas là pour juger, mais pour instruire à charge et à décharge. Le jugement, c’est la juridiction qui s’en saisira. Ne pouvez-vous pas faire valoir votre intime conviction, en expliquant pourquoi vous l’avez ? Cela ne suffirait-il pas ? Lorsqu’un enfant de 3 ans raconte quelque chose, on peut penser qu’il n’a pas inventé tel mot ou telle situation, et donc qu’il a subi ces choses. Cela n’est-il pas une charge suffisante ?

M. Sébastien Colombet. L’intime conviction, ce n’est pas au niveau du juge d’instruction. Ce qu’on demande au juge d’instruction, c’est d’établir des charges suffisantes.

Mme Béatrice Roullaud (RN). Oui, mais vous avez compris ma question.

M. Sébastien Colombet. Oui, tout à fait. Parfois, vous vous rendez compte, lorsqu’on vous dit des choses, qu’il y a une souffrance et une part de véracité. Mais vous ne savez pas ce qui est vrai dans le récit. On sait que ce que la personne décrit correspond à la manière dont elle l’a enregistré. C’est son témoignage. Mais elle peut se tromper, elle peut être en souffrance, elle peut accuser X pour éviter d’accuser Y. C’est parfois compliqué. La difficulté, c’est donc d’expliquer, à l’écrit, quelles sont les charges suffisantes. Si le juge d’instruction n’a que la parole de l’enfant et rien autour, il aura du mal à motiver un renvoi, quand bien même il serait convaincu.

Mme Béatrice Roullaud (RN). Et pourquoi pas, dans ces cas-là, faire une ordonnance de renvoi ? Il y aura un jugement.

M. Jonas Nefzi. Nous pouvons croire la victime – nous avons souvent la conviction qu’elle dit la vérité et je pense, comme le disent les pédopsychiatres, qu’un enfant de 3 ans ne ment pas sur ce genre de choses – mais si nous n’avons que ses déclarations, il faudra quand même étayer le dossier pour aboutir à une condamnation. Rien ne nous empêche effectivement de tordre un peu la notion de charges suffisantes pour obtenir un renvoi devant une audience, mais cela n’aboutira jamais à une condamnation. Il m’est déjà arrivé d’avoir des dossiers un peu limite, avec des charges insuffisantes, et de tordre un peu le prisme pour présenter tel ou tel élément en renfort, en me disant « on verra bien ce qui se passera devant la juridiction ». Cependant, fréquemment, cela aboutit à des relaxes ou à des acquittements. C’est pourquoi, si on analyse très froidement les choses, il vaut mieux ne pas renvoyer devant les tribunaux lorsque les charges ne sont pas suffisantes.

M. Sébastien Colombet. Il y a des dossiers dans lesquels les éléments à charge et à décharge sont à peu près équivalents. Je me souviens d’une ordonnance de mise en accusation dans laquelle il y avait deux pages d’éléments à décharge et deux pages d’éléments à charge. Dans ce cas-là, vous renvoyez parce que vous considérez qu’en tant que juge d’instruction, il ne vous appartient pas de décider. À partir du moment où vous avez des éléments, vous renvoyez devant la juridiction. À l’inverse, il y a des cas où le procureur de la République va requérir le non-lieu parce qu’il pense qu’il n’y a pas assez d’éléments et où le juge d’instruction, qui, lui, a la connaissance du dossier, a vu la victime et le mis en cause et sait que quelque chose a pu se passer, même si les éléments sont fragiles, peut renvoyer à l’audience. J’ai des situations en tête où cela a abouti à des condamnations.

Ce qui est certain, c’est qu’à l’audience il peut se passer encore des choses, et que trois magistrats peuvent très bien avoir un avis contraire à celui d’un procureur de la République ou d’un juge d’instruction. Cela dépend vraiment de la pratique du juge et, aussi, d’une forme de ressenti, parce que lorsque vous voyez la victime, vous ressentez des choses. Bien sûr, vous pouvez vous tromper ou avoir des biais, et il est important de se demander si on n’a pas un biais ou quelque chose qui résonne en soi face à cette souffrance. Quoi qu’il en soit, le juge d’instruction peut très bien renvoyer à l’audience : la juridiction de jugement appréciera.

Mme la présidente Maud Petit. Merci encore une fois, messieurs, de votre présence et de votre langage de vérité. Vos messages ont bien été notés et compris. À nous maintenant de faire le travail nécessaire pour avancer et améliorer les situations de blocage.

*

*     *

  1.   Table ronde, ouverte à la presse, réunissant : M. Laurent Boyet, fondateur et président de l’association Les Papillons ; Mme Martine Brousse, présidente de l’association La voix de l’enfant, et Mme Alexia Tafanelli, déléguée générale ; Mme Églantine Cami, chargée de plaidoyer et de sensibilisation au sein de l’association Caméléon ; et Mme Steffy Alexandrian, fondatrice de l’association Carl (9 avril 2026)

Mme la présidente Maud Petit. Mesdames, monsieur, comme vous le savez, notre commission d’enquête a pour objet d’évaluer le traitement judiciaire des viols et agressions sexuelles incestueuses parentales sur mineurs, en portant une attention particulière à la prise en compte de la parole de l’enfant et à sa protection effective pendant la procédure.

L’attente du monde associatif à l’égard de notre commission d’enquête est très forte. Aussi nous a-t-il paru indispensable de vous recevoir pour poser un constat partagé sur la façon dont les services de l’État, de police, de justice, d’expertise et de médecine légale traitent les faits d’inceste qui leur sont dénoncés ainsi que les parents dits protecteurs.

Vous pourrez bien sûr, si vous le souhaitez, évoquer des situations personnelles, dès lors qu’aucune action judiciaire n’est en cours.

Je rappelle que cette audition est ouverte à la presse et qu’elle est retransmise en direct sur le site de l’Assemblée nationale.

Avant d’entamer nos échanges, je vous rappelle que l’article 6 de l’ordonnance du 17 novembre 1958 relative au fonctionnement des assemblées parlementaires impose aux personnes entendues par une commission d’enquête de prêter serment de dire la vérité, toute la vérité, rien que la vérité.

(Mme Steffy Alexandrian, Mme Martine Brousse, Mme Églantine Cami et M. Laurent Boyet prêtent successivement serment.)

Mme Steffy Alexandrian, fondatrice de l’association Carl. Hier, cela faisait sept ans que je vis avec une date fantôme. Ma mère a été retrouvée pendue dans sa chambre. Elle avait 47 ans. L’autopsie a conclu qu’elle était morte entre vingt-quatre et soixante-douze heures avant qu’on ne la découvre. Cela signifie que je ne saurai jamais si son cœur a cessé de battre le 6 ou le 7 avril 2019. L’État ignore quand elle a cessé d’exister. Moi, je n’oublierai jamais comment on me l’a annoncé. J’avais 22 ans. J’étais à des milliers de kilomètres de la France, sur un bateau de croisière, seule avec ma fille de 4 ans et mon petit frère Carl, 9 ans. Le téléphone a sonné dans notre cabine. Ma fille faisait la sieste et Carl du toboggan un étage plus haut, avec le club enfants. C’était le capitaine du navire. Il m’a demandé de rappeler mon père de toute urgence. À cet instant, la mer s’est figée. J’ai composé le numéro sur le balcon, entre le ciel et l’eau. Au bout du fil, cette voix : « Je suis désolé, ma chérie, maman s’est suicidée ».

Ces mots-là, je les connaissais déjà. « Je suis désolé, ma chérie » : ce ne sont pas les mots du deuil ; ce sont les mots du crime. C’étaient les mêmes qu’il me murmurait, enfant, lorsqu’il remontait ma culotte, après m’avoir agressée sexuellement. Entendre le langage de l’abus devenir celui de la mort est une déflagration absolue. En une seconde, tout se télescope : mon enfance mutilée, les violences tues et le cadavre de ma mère au bout d’une corde. Je n’ai pas le temps de réfléchir, il me faut agir, fuir ce bateau, quitter l’océan en catastrophe et, quelques heures plus tard, affronter l’insoutenable, dans l’anonymat d’une chambre d’hôtel. Face à Carl, face à ses 9 ans, je n’ai pas de mots. Personne n’en a, pour nommer le chaos. Comment dire à un enfant que nous allons rentrer en France et que le monde dans lequel il revient ne contient plus sa maman ? C’est là que le cauchemar s’est inscrit définitivement dans le réel. Je me suis isolée avec Carl dans la salle de bains pour lui dire l’impossible. À cet instant précis, j’ai senti mon identité de sœur se dérober. Je devenais, par une nécessité cruelle, celle qui allait dévaster son existence. Je devais poser des mots définitifs sur le vide, lui annoncer que notre mère s’était suicidée. Alors je commence autrement, je lui dis que je l’aime, que je suis là, que je ne l’abandonnerai jamais, puis je lui dis ce qu’aucun enfant ne devrait jamais avoir à entendre, ce qu’aucune grande sœur ne devrait jamais avoir à annoncer. Il hurle. Je le serre contre moi aussi fort que je peux, comme si mes bras pouvaient encore le protéger. Et au cœur même de sa douleur, une vérité m’asphyxie. Si je viens de perdre ma mère, mon plus jeune petit frère vient de perdre son dernier rempart, celle qui, jusque-là, empêchait encore qu’il soit entièrement remis à notre père.

Pour comprendre la gravité de cet instant, il faut revenir en arrière. Je suis l’aînée d’une fratrie de quatre enfants. En apparence, j’ai grandi dans un environnement que beaucoup qualifieraient de privilégié : une grande maison en bord de mer, plus de 400 mètres carrés, un jacuzzi, une piscine intérieure, un ascenseur – tout ce qui, de l’extérieur, donne à voir une famille stable, protégée, sans histoire. Mais l’inceste ne se lit pas sur les façades, il ne dépend ni du niveau de vie, ni du confort matériel. Il s’installe ailleurs, dans les silences, dans les non-dits, dans ce que personne ne veut voir.

J’ai grandi avec en plus une autre réalité, celle de la vulnérabilité. Mon deuxième petit frère, Tim, est né gravement malade et polyhandicapé. Très tôt, j’ai compris ce que signifiait ne pas pouvoir se protéger soi-même. Très tôt, j’ai compris aussi que cela ne suffisait pas à ce que quelqu’un vous protège. C’est dans ce contexte que les violences ont commencé. Elles n’ont pas surgi brutalement, elles se sont installées dans une confusion que l’enfant ressent, sans pouvoir la nommer, dans une forme d’ambiguïté que l’on perçoit, sans parvenir à la qualifier. Des gestes, des attitudes, des silences, et puis, un jour, l’évidence.

J’avais 11 ans lorsque j’ai parlé. J’avais compris que si je me taisais, je mourrais. J’ai dit à ma mère que mon père me violait. Elle m’a crue, mais elle ne m’a pas protégée. Elle m’a demandé de me taire en m’expliquant que si je parlais, tout s’effondrerait. Mon frère cadet se suiciderait, mon autre frère Tim mourrait faute de soins, et elle perdrait l’enfant qu’elle portait, Carl. Il a fallu attendre deux ans pour que la justice intervienne. Mon père a été mis en examen pour des faits de viol incestueux sur ma personne, puis placé en détention provisoire. Dans le même temps, ma mère a été mise en examen pour non-dénonciation et omission de porter secours. Autrement dit, à cet instant précis, l’autorité parentale dans ses deux dimensions était profondément fragilisée.

J’ai alors été placée dans un foyer d’urgence, arrachée à mon environnement, à mes repères, à mes frères. À l’âge de 13 ans, j’ai découvert l’aide sociale à l’enfance, la vie en collectivité, la violence institutionnelle, les violences entre jeunes, l’insécurité quotidienne. Pourtant, ce n’est pas cela que je veux souligner ici. Pendant que mon père était incarcéré pour des faits d’inceste sur sa fille mineure, mes petits frères allaient le voir au parloir. Personne, à ce moment-là, n’a considéré qu’il pouvait également représenter un danger pour eux. Personne n’a considéré que la fratrie devait, elle aussi, être pensée dans le champ de la protection.

C’est ici, à mon sens, que se situe le premier maillon de la chaîne. Car, pendant cette période, un juge des enfants suivait ma situation. Je ne citerai pas son nom, bien qu’il s’agisse aujourd’hui d’un magistrat dont la parole publique rappelle avec force la nécessité de croire les enfants victimes d’inceste et de protéger leur fratrie. Mon intention n’est pas de désigner un coupable. Mon intention est de dire qu’à cet endroit précis, il y a eu une faille, et qu’il me semble essentiel de pouvoir le reconnaître, non pour accuser, mais parce qu’admettre que certaines décisions ont pu être insuffisantes, que même des magistrats profondément engagés peuvent se heurter à une culture judiciaire où le maintien du lien parental demeure une référence structurante, y compris lorsque des inquiétudes existent, cela permet aussi, à mon sens, au système de progresser.

Nommer ces difficultés ne fragilise pas l’institution judiciaire. Cela participe, au contraire, à son exigence de lucidité, car ce moment n’a pas constitué une exception. Il a été le commencement d’une chaîne dans laquelle, à plusieurs reprises encore, la protection n’ira pas jusqu’au bout. La procédure pénale a suivi son cours et mon père a finalement été condamné à trois ans d’emprisonnement, dont deux avec sursis. Ma mère, quant à elle, a été condamnée à un mois avec sursis.

Mon père a ainsi été libéré le soir même de son procès. On aurait pu penser qu’une condamnation pénale pour violences sexuelles commises sur son propre enfant produirait un effet clair sur la protection des autres. On aurait pu penser que la question ne se poserait même plus. Pourtant, là encore, la logique du maintien du lien s’est imposée. Dans le cadre de la procédure civile engagée après la demande de divorce formulée par ma mère quelques semaines avant le procès, un juge aux affaires familiales a accordé à mon père un droit de visite et d’hébergement classique pour mes petits frères. Ce point me paraît important, car ma mère avait été condamnée pour ne pas m’avoir protégée. Pourtant, lorsqu’elle a finalement tenté d’organiser une séparation, y compris pour protéger mes petits frères, la justice ne l’a pas davantage soutenue dans cette démarche.

C’est aussi l’une des contradictions douloureuses de cette histoire : le droit de visite et d’hébergement attribué à mon père était « classique ». « Classique » : ce mot à lui seul dit déjà beaucoup, car il signifie qu’un père condamné pour inceste peut recevoir seul ses autres enfants dans un cadre ordinaire sans dispositif particulier. Parmi eux, Carl. Carl avait alors deux ans. Mon deuxième petit frère Tim, lourdement polyhandicapé, incapable de parler, incapable de se mouvoir seul, incapable surtout de dénoncer quoi que ce soit s’il avait lui aussi subi des violences, était également concerné. Là encore, mon propos n’est pas de désigner un responsable individuel. Il est de montrer combien, à plusieurs endroits de la chaîne judiciaire, une même logique s’impose : celle qui conduit à maintenir le lien ; celle qui rend extraordinairement difficile, même face à des antécédents judiciaires graves, de penser qu’interrompre ce lien puisse parfois constituer précisément la mesure la plus protectrice.

À cela s’ajoutait une autre réalité. Malgré sa condamnation, mon père a conservé son autorité parentale sur moi, ainsi que sur mes petits frères. Autrement dit, un homme condamné pour violences sexuelles incestueuses sur sa fille demeurait juridiquement titulaire de droits sur elle et ses autres enfants. Cette contradiction, je l’ai portée longtemps, sans parvenir à lui donner pleinement sens. Aujourd’hui encore, elle m’interroge et nourrit au fond la question centrale que je souhaite vous soumettre : à quel moment considérons-nous que dans l’intérêt supérieur de l’enfant, la protection doit l’emporter sur le maintien du lien avec son ou ses parents ?

Cette question ne révèle pas seulement mon histoire. Elle traverse encore aujourd’hui une grande partie des situations que nous accompagnons au sein de l’association Carl. Mais avant d’y revenir, il me faut poursuivre le fil de ma vie parce que c’est aussi par celle-ci que s’est construite ma légitimité à vous parler aujourd’hui. Je suis retournée vivre chez ma mère pour mon année de terminale ; j’avais 15 ans. J’ai obtenu mon baccalauréat l’année suivante, à l’âge de 16 ans, et je suis devenue maman à 17 ans – avec tout ce que cela comporte de vertige, lorsqu’on a soi-même grandi dans une histoire où la protection a si souvent manqué. Être mère, pour moi, cela n’a jamais été seulement accueillir un enfant. C’était aussi essayer de lui offrir ce que je n’avais pas reçu, de la sécurité, de la stabilité, une confiance élémentaire dans le monde. La vie, pourtant, ne devient pas soudain simple parce qu’on la veut différente. J’ai dû, là encore, traverser un divorce difficile. J’ai dû, là encore, faire face à des procédures. J’ai découvert combien, lorsque la sphère familiale se fragilise, il faut souvent continuer à prouver que protéger un enfant relève d’une nécessité et non d’un excès.

Dans le même temps, je reprenais mes études de droit. Ce choix n’avait rien d’abstrait. Je crois que j’avais besoin de comprendre. Comprendre pourquoi, dans cette situation, les faits connus ne produisent pas immédiatement les protections attendues. Comprendre pourquoi l’on identifie parfois le danger sans parvenir à en tirer toutes les conséquences. Comprendre aussi comment le droit, qui devrait constituer un rempart, peut devenir pour les familles un espace d’épuisement.

Puis ma mère est morte et, avec sa mort, quelque chose s’est déplacé brutalement. Carl n’avait plus qu’un seul point d’appui, moi. À partir de cet instant, je n’ai plus seulement été sa grande sœur, je suis devenue, de fait, son parent protecteur. J’ai interrompu mes études pour aller travailler, j’ai saisi la justice, j’ai sollicité la garde de Carl. Je l’ai même fait hospitaliser lorsque son état psychique est devenu trop inquiétant, à la suite du décès de notre maman, parce qu’à cet instant, l’hôpital me semblait être le seul endroit où je pouvais encore le mettre à l’abri. J’ai espéré qu’enfin un signalement produise un effet. Car Carl allait déjà très mal, bien avant la mort de notre maman. Ce mal-être était intimement lié à la perspective d’être confronté à notre père. Lorsque le moment de partir chez lui approchait pour un week-end ou pour des vacances, son angoisse changeait brutalement d’intensité. À cette époque, Carl ne parvenait pas encore à dire précisément ce qu’il vivait là-bas. Il n’avait pas les mots pour décrire ce qui se passait lorsqu’il était chez notre père. Au fond, lui seul savait pleinement ce qu’il endurait. Mais sa détresse, elle, était déjà visible. Il lui arrivait alors de menacer de mettre fin à ses jours. Cette souffrance entraînait des passages répétés aux urgences. Il suivait des traitements, il était accompagné, et malgré cela, la peur continuait de gagner du terrain.

Le décès de notre mère n’a donc pas créé la souffrance de Carl. Il est venu s’abattre sur un enfant qui luttait déjà, depuis longtemps, contre la terreur que suscitait en lui la perspective du lien imposé avec notre père. J’ai tout fait pour que cette souffrance soit reconnue. Le juge des enfants m’a finalement désignée tiers digne de confiance. Carl est venu vivre avec ma fille et moi. Nous avons essayé de reconstruire quelque chose qui ressemble à une enfance, un quotidien, une maison, des repères, beaucoup d’amour et un peu d’apaisement. Mais dans le même temps, notre père a conservé l’autorité parentale et il en usait très concrètement pour nuire au quotidien de Carl. Papiers d’identité, décisions médicales, scolarité, voyages, activités : autant d’aspects ordinaires de la vie d’un enfant qui pouvaient devenir, par l’exercice de cette autorité, des espaces supplémentaires de tension, d’opposition ou d’entrave.

Surtout, une idée persistait : il fallait maintenir le lien. Pendant deux ans, mon petit frère a été convoqué, entendu, confronté à des procédures qu’aucun enfant ne devrait avoir à traverser. Il a dénoncé l’inceste de son père. Il a été auditionné par les forces de l’ordre, il a déposé plainte. Sa parole existait, sa souffrance aussi. Et pourtant, malgré cela, la perspective d’un rétablissement du lien restait présente. C’est ici qu’apparaît à mon sens une autre faille majeure de notre système : la place impossible faite aux adultes protecteurs. On me demandait dans le même mouvement de protéger Carl, tout en préparant l’éventualité qu’il soit remis en présence de celui dont il disait devant les tribunaux : « Quand je pense à mon père, je pense à la mort ». On me demandait de le soutenir, sans le soutenir de trop, de croire sa parole sans paraître influencer son récit, de protéger sans rompre. Ce sont des injonctions impossibles. Elles épuisent profondément celles et ceux qui essaient simplement de tenir leur rôle d’adulte sécurisant.

Dans le même temps, les épreuves se sont accumulées. Notre frère Tim est décédé des suites de sa maladie, à l’âge de 20 ans. Là encore, notre père nous a fait vivre un enfer. Il a engagé des procédures judiciaires jusque sur le lieu et les conditions de son inhumation. Quand bien même il n’en avait pas obtenu la tutelle, la justice lui a donné raison. Carl, bouleversé, brisé, disait alors cette phrase que je n’ai jamais oubliée : « Comment un père peut-il refuser qu’un fils repose auprès de sa mère ? Je ne peux même pas pleurer mon grand frère. » Comme si, jusque dans la mort, aucun espace ne pouvait être laissé au repos. Malgré tout, la vie continuait tant bien que mal. Jusqu’au moment où elle s’est arrêtée. Le 29 juin 2021, je suis rentrée chez moi et j’ai trouvé mon petit frère Carl pendu. Il avait 12 ans, 12 ans, seulement. L’âge où l’on devrait commencer à prendre appui sur la vie, pas la quitter. Aucun mot ne permet de survivre à cela. Aucun.

Et pourtant, il a fallu continuer – continuer à respirer pour ma fille, continuer à me lever, continuer aussi à transformer en protection ce qui pouvait encore l’être. C’est de cette nécessité qu’est née l’association Carl. Je ne suis donc pas devant vous seulement comme la grande sœur de Carl, ni seulement comme ancienne victime d’inceste, ni seulement comme celle qui a occupé pendant plus de deux ans la place impossible du parent protecteur. Je suis également ici comme présidente d’une association nationale d’intérêt général, qui accompagne chaque jour des enfants victimes de violences intrafamiliales, de violences sexuelles, ainsi que les adultes qui tentent de les protéger. Ce que mon histoire intime m’a appris, notre travail associatif le confirme désormais à une échelle bien plus large. Nous accompagnons des enfants dont la parole existe, mais dont la protection tarde. Nous accompagnons des mères protectrices et parfois d’autres proches qui sont épuisés par des procédures dans lesquelles signaler ne suffit pas toujours, dénoncer ne suffit pas toujours, présenter des éléments ne suffit pas toujours. Nous accompagnons des adultes à qui l’on demande de protéger sans inquiéter, de soutenir sans sembler influencer, de tenir sans rompre.

Surtout, nous accompagnons les effets psychiques de cette attente. Car, entre le moment où un enfant parle et celui où une décision réellement protectrice intervient, il peut se passer des mois, des années ; parfois même, cette décision n’arrive jamais. Or, pour un enfant, vivre durablement dans l’incertitude du danger n’est pas une neutralité judiciaire, c’est une expérience traumatique. Dans les faits, ce sont les familles protectrices qui portent la large charge psychique de cette hésitation institutionnelle et cela concerne tout particulièrement les mères protectrices. Dans les dossiers que nous suivons, combien sont encore soupçonnées d’exagérer, d’influencer, d’instrumentaliser, simplement parce qu’elles prennent au sérieux la parole de leur enfant ? Combien se trouvent fragilisées pour avoir tenté d’empêcher ce qu’elles estiment meurtrier ? Combien finissent par douter d’elles-mêmes, tant le système leur renvoie que protéger pourrait devenir suspect ? Or, lorsque les adultes protecteurs vacillent, ce sont les enfants qui payent le prix le plus fort, parce que les violences sexuelles commises sur les mineurs tuent. Mon petit frère Carl n’est pas un cas isolé. Je pense à Yanis, 17 ans, qui s’est suicidé l’année dernière après avoir appris par une tierce personne – et non par l’institution judiciaire – la libération anticipée de son agresseur. Je pense à cette adolescente que nous accompagnons, hospitalisée après des scarifications profondes faisant suite au fait qu’elle a dû avorter l’été dernier de son père. Je pense à ce garçon de 13 ans qui refuse désormais de s’alimenter. Je pense à ces enfants suivis pour troubles dissociatifs, à ceux qui multiplient les tentatives de suicide, à ceux que nous visitons en pédopsychiatrie. L’association Carl a chaque mois, parfois davantage, une raison de se rendre à l’hôpital pour aller voir un enfant. Derrière l’objet de cette commission, il y a cela : des enfants dont le pronostic vital peut être engagé.

Parmi eux, certains cumulent encore davantage de vulnérabilités. Je pense aux nourrissons, aux enfants en bas âge, parce qu’ils n’ont pas accès à la parole, parce qu’ils ne disposent ni du langage ni du discernement nécessaires pour raconter, parce que, pour eux, la protection repose presque exclusivement sur la vigilance des adultes et sur la capacité institutionnelle à interpréter autrement les signaux faibles. Je pense aussi aux enfants en situation de handicap, parce que leur vulnérabilité augmente le risque d’exposition, parce que leurs limitations motrices, cognitives ou communicationnelles compliquent souvent la révélation. Trop souvent encore, ils donnent le sentiment tragique de n’être pleinement le problème de personne. Mon petit frère Tim appartenait aussi à cette réalité-là. Or un enfant incapable de parler reste un enfant susceptible de subir. Un enfant incapable de dénoncer reste un enfant à protéger. Le traitement judiciaire des violences sexuelles incestueuses parentales ne se limite d’ailleurs ni au temps de l’enquête, ni à celui de l’instruction, ni même au procès. Le traitement judiciaire des violences sexuelles incestueuses parentales s’inscrit dans le temps long, dans la phase post-sentencielle, celle de l’exécution de la peine, des libérations anticipées, de l’après.

Or, aujourd’hui, la loi ne prévoit pas systématiquement que les enfants victimes de violences sexuelles, y compris incestueuses, soient informés de la libération de leur agresseur lorsqu’elle intervient avant l’échéance de la peine. Face à cette carence, l’association Carl a contribué à élaborer une proposition de loi, largement cosignée par différents groupes parlementaires. Elle n’attend plus qu’une date pour être examinée dans un cadre transpartisan. La protection ne s’arrête pas au prononcé de la condamnation. Protéger, c’est aussi penser l’après, c’est également penser aux enfants qui naissent ensuite, à ceux qui arrivent dans une histoire familiale déjà marquée par des condamnations, des signalements, des antécédents connus de l’institution, à ceux pour lesquels la vigilance devrait pouvoir intégrer ce que la justice sait déjà. Cette réflexion m’habite, d’autant plus qu’elle demeure pour moi aussi très concrète. Mon père a eu un autre enfant en 2016. Mon demi-frère a aujourd’hui 10 ans. Malgré l’historique familial, la condamnation déjà prononcée, les signalements que j’ai moi-même adressés au procureur de la République ainsi qu’au juge des enfants compétents, mon père conserve aujourd’hui la possibilité de voir seul mon demi-frère, sans surveillance. Autrement dit, certaines inquiétudes ne prennent jamais fin. Elles traversent le temps, survivent aux procédures et s’installent parfois pour toute une vie.

Je pense également à mon amie Caroline Darian, fille de Gisèle et de Dominique Pelicot, qui demande que soit pleinement examinée l’hypothèse de violences sexuelles incestueuses commises par son père à son encontre. Lorsque la question de l’inceste parental demeure sans réponse claire, l’épreuve ne se limite pas à l’attente judiciaire. Elle touche à la possibilité même, pour une victime, de comprendre ce qu’elle a vécu et de donner un sens à son histoire. À travers Caroline, je pense aussi à toutes ces victimes devenues adultes qui continuent de se heurter non seulement aux conséquences des violences subies dans l’enfance, mais aussi à ce que la justice ne parvient pas toujours à établir, à éclairer ou à nommer pleinement.

Je pense, au-delà même de Caroline, à Arnaud Gallais, à tous ces adultes connus publiquement ou totalement invisibles, qui continuent de vivre avec les conséquences des violences sexuelles subies dans l’enfance, à ceux qui portent encore des procédures interminables, à ceux que le doute institutionnel épuise, à ceux qui finissent par ressentir ce parcours comme une victimisation secondaire, c’est-à-dire une nouvelle blessure, non plus seulement celle causée par les faits, mais celle produite par la manière dont la société et l’institution ou la justice peinent encore parfois à accueillir pleinement ce qui a été subi. Cette souffrance aussi détruit.

Je pense à ceux qui déposent les armes ; à ceux qui attentent à leurs jours une fois, puis deux, puis trois ; à ceux qui ne survivent pas ; à ceux qui, après avoir survécu aux violences elles-mêmes, ne supportent plus le poids cumulé du traumatisme initial et de son traitement. C’est bien cela que nous interrogeons aujourd’hui. C’est précisément parce que cette souffrance déborde largement des trajectoires individuelles qu’il nous faut aussi penser nos réponses collectives, penser ce que nous savons, penser ce que nous documentons, penser ce que nous choisissons ou non de financer, pour mieux protéger.

Après la mort de Carl, c’est aussi devenu une question intime. Quel autre sens pouvais-je encore donner à mon existence ? Non pas parce que le deuil se serait allégé – il ne s’allège pas –, mais parce qu’il me fallait transformer cette histoire en travail, cette douleur en réflexion, cette impuissance en exigence. En 2023, grâce aux dons de milliers de concitoyens, j’ai donc repris mes études de droit. En 2024, j’ai validé ma licence. Puis en 2025, un master 2 en droit, parcours protection de l’enfance, au sein de l’université Panthéon-Assas, en tant que majore de promotion. Depuis le mois d’octobre dernier, j’effectue une thèse en droit. Mon sujet porte sur la protection civile et pénale du mineur victime d’infractions sexuelles intrafamiliales, autrement dit, exactement la question qui nous réunit aujourd’hui. Et pourtant, à ce jour, je n’ai aucune piste de financement – aucune – alors même que j’assure déjà bénévolement, depuis près de cinq ans, plus d’un temps plein au service de l’association Carl.

Je tiens à le dire ici, il est dramatique qu’en 2026, une recherche consacrée à la protection des mineurs contre les violences sexuelles peine encore à trouver des financements. Cela dit quelque chose de nos priorités collectives. Cela dit aussi quelque chose du décalage entre l’émotion légitime que suscitent ces drames et les moyens réellement consacrés à penser, documenter et améliorer durablement nos réponses, alors même que la réflexion n’a peut-être jamais été aussi nécessaire. Au fond, la question demeure toujours la même : il faut non seulement reconnaître les violences, mais aussi permettre à nos institutions de protéger dans des délais compatibles avec l’enfance, parce que le temps judiciaire n’est pas un temps neutre. Lorsqu’un enfant dit avoir peur, lorsqu’un enfant verbalise des violences, lorsqu’un enfant associe explicitement un parent à la mort, chaque semaine d’incertitude pèse, chaque hésitation produit des effets, chaque maintien du doute dans le quotidien de l’enfant engage déjà quelque chose de sa vie. C’est cela aussi que Carl nous oblige à penser.

Madame la présidente, mesdames et messieurs les députés, permettez-moi, avant de conclure, de saluer l’attention que votre commission consacre à ces questions. Je mesure ce que ces travaux représentent en investissement, en volonté politique et en persévérance. Rien de cela n’est anodin. Pour les enfants concernés comme pour les familles qui tentent de les protéger, le fait que ces réalités soient examinées ici a son importance.

Je souhaite saluer celles et ceux qui ont contribué à rendre possible cette commission même, parce qu’il fallait de l’engagement pour ouvrir cet espace d’audition, et une forme de courage collectif pour accepter de regarder en face un sujet aussi sensible, aussi complexe, aussi éprouvant. Sur ces questions, le besoin de réflexion commune est immense. Le besoin d’écoute institutionnelle l’est tout autant.

Je mesure tout ce qu’un propos introductif laisse nécessairement hors-champ. Les réalités que votre commission examine sont immenses. Elles débordent largement ce qu’un seul témoignage, une seule expertise, ou même une seule histoire peuvent contenir. S’il fallait tout dire, il faudrait parler davantage encore de prévention, de médecine légale, de formation, d’aide sociale à l’enfance, de santé mentale, de politique publique, de réparation, etc. J’ai donc fait le choix de vous parler depuis l’endroit que je connais le plus intimement, celui où se rencontrent une histoire vécue, l’accompagnement quotidien des familles et le travail juridique entrepris pour tenter de mieux protéger.

Comme ma très chère collègue maître Marie Grimaud – elle l’avait justement indiqué durant son audition – je crois profondément que nous avons tout à gagner à travailler ensemble, à mieux nous écouter, à mieux nous comprendre et à accepter que la protection de l’enfance traverse des sensibilités, des histoires personnelles et des engagements parfois très chargés affectivement. Beaucoup, dans ces champs professionnels ou associatifs, portent eux-mêmes des vécus de violence, de près ou de loin ; ces questions peuvent produire des clivages qui, parfois, épuisent des énergies qui devraient d’abord servir la protection des victimes.

Enfin, si j’ai naturellement répondu aux questions qui m’étaient adressées dans le questionnaire transmis par votre commission, je reste bien entendu disponible pour développer, si vous le souhaitez, des aspects plus techniques. Ce propos introductif me paraissait simplement nécessaire pour poser le cadre humain, institutionnel et juridique depuis lequel je vous parle aujourd’hui.

Mme la présidente Maud Petit. Merci beaucoup pour ce propos. Votre message est poignant.

Mme Martine Brousse, présidente de l’association La Voix de l’enfant. Le témoignage qui vient d’être apporté reflète le sort de tellement des enfants de La Voix de l’enfant, une association qui fête cette année ses quarante-cinq ans.

Cela fait plus de quarante ans que notre association se porte partie civile dans des procès. Je me souviens de l’une des premières fois où nous l’avons fait, c’était pour une petite Lætitia, qui avait été torturée des jours et des nuits. C’était l’un des tout premiers procès à Bobigny ; dans cette juridiction, il a marqué un élan dans la prise en compte de la souffrance des enfants. Je me souviens des atrocités subies par Lætitia. C’était au lendemain de l’abolition de la peine de mort. Lorsque le réquisitoire a été prononcé, la juge d’instruction et moi nous sommes dits que, si la peine de mort avait encore été en vigueur, la coupable aurait été exécutée. Vous voyez, ça remonte ; et en même temps, c’est tout proche.

Toutes ces situations de violence, ces tortures commises sur des enfants sont le quotidien de nos associations et des professionnels – ne les oublions jamais. C’est notre combat au quotidien, depuis quarante-cinq ans. Depuis quarante ans que nous nous portons partie civile, nous avons vu les procédures évoluer.

Je vous remercie de continuer – oui, de continuer – à prendre ce sujet à bras-le-corps. Législature après législature, les parlementaires ne cessent d’être interpellés par ces témoignages. Je pense à cette petite fille de cinq ans torturée pendant des semaines, qui est morte suspendue à l’espagnolette d’une fenêtre, mais aussi au sort de tant d’enfants qui subissent dans le silence, le soir, la nuit, le week-end – n’oublions pas que 80 % des violences, si ce n’est plus, sont intrafamiliales. Et puis, il y a toutes les violences institutionnelles, dans le cadre périscolaire, dans les établissements de l’aide sociale à l’enfance. Là aussi, savons-nous donner la parole aux enfants, faire du repérage, prendre en charge les victimes ?

Le travail que vous sollicitez auprès de nous – et à partir duquel vous formulerez sans doute des propositions pour aller plus loin – est essentiel. Il est important pour nous de rappeler ce qu’est La Voix de l’enfant. Je parle de la place où je suis, avec notre trentaine d’avocats et la soixantaine de procédures auxquelles nous prenons part. La Voix de l’enfant ne se constitue partie civile que s’il y a un dysfonctionnement. Et les dysfonctionnements sont nombreux.

Notre fédération regroupe 70 associations de protection et de défense des enfants, en France et dans le monde. Nous partageons ainsi nos expériences avec des acteurs étrangers et avec nos associations membres, parmi lesquelles Caméléon, dont je me réjouis de la présence, qui lutte contre la prostitution dont sont victimes les petites filles et les jeunes filles aux Philippines et contribue notamment au repérage en France. La Voix de l’enfance est donc un facilitateur. Nous nous appuyons sur les associations et les professionnels, qui nous font connaître leurs besoins et ceux des enfants, que nous relayons auprès de vous de manière à vous permettre – à vous, législateurs – de tenter d’enrayer ce fléau.

En tant que cofondatrice de La Voix de l’enfant, j’ai participé à d’innombrables auditions à l’Assemblée nationale, notamment dans cette salle. Je me souviens de la loi du 17 juin 1998 – Mme Guigou était alors garde des sceaux –, qui a instauré le recueil et l’enregistrement de la parole de l’enfant et, pour la première fois, a traité de l’enfant victime et de son accompagnement. Pardonnez-moi donc d’être assez directe – La Voix de l’enfant est un peu un poil à gratter – mais il faut arrêter : depuis quarante ans, nous entendons, la plupart du temps, la même chose. Certes, des évolutions ont eu lieu ; je pense au rôle du juge des enfants, à l’accompagnement des enfants, aux unités d’accueil, à l’intervention de professionnels, d’enquêteurs formés. Mais lorsqu’on continue d’entendre des témoignages tels que celui de Steffy Alexandrian, on ne peut que se demander pourquoi les lois que vous votez n’apportent pas de réelle solution. Pourquoi tant de souffrances d’enfants, tant de scandales ? Le Scouarnec, le périscolaire, le triple infanticide dont l’auteur est actuellement jugé à Créteil – trois petites filles assassinées par leur père après x signalements… Pourquoi, alors que vous discutez et adoptez des textes – un nouveau projet de loi vous sera soumis prochainement –, n’arrivons-nous pas, ensemble, à enrayer ce fléau ?

La Voix de l’enfant, avec ses avocats, ses pédiatres légistes, ses pédiatres, ses unités d’accueil, vous demande d’évaluer les lois que vous adoptez. De fait, notre droit est sans doute l’un des plus protecteurs et, pourtant, cela ne fonctionne pas ! Dans le cadre des programmes européens auxquels nous avons participé – Daphné et Agis, notamment –, les Italiens, les Grecs, les Anglais, les Espagnols s’étonnaient que notre combat pour faire appliquer les lois ait si peu d’écho. De fait, à chaque fois, on ajoute une couche supplémentaire : c’est un millefeuille !

Lors de sa venue en France pour évaluer l’application des lois, Najat M’jid, représentante spéciale des Nations unies pour la lutte contre les violences faites aux enfants, notamment contre la prostitution et le trafic d’enfants, avait souligné que la protection de l’enfance relevait dans notre pays à la fois de la santé, du social, de la justice et de l’éducation nationale. Dans le même temps, on n’a de cesse de créer des défenseurs des droits de l’enfant. Pourtant, nous entendons toujours de nouveaux témoignages et, en ce moment même ou peut-être ce soir, des enfants seront sans doute victimes de violences.

Permettez-nous de vous interpeller, en toute simplicité, car c’est l’objet de notre démarche nourrie par les informations que nous transmettent les associations qui sont sur le terrain. Est-il bien nécessaire de travailler à un nouveau projet de loi ? Ne serait-il pas temps d’évaluer l’application de la loi du 14 mars 2016 relative à la protection de l’enfant ? Certains des décrets d’application de la loi Taquet du 7 février 2022 relative à la protection des enfants ne sont toujours pas publiés ! Prenez le cas des enfants dont le père a tué la mère ; ce sont des enfants victimes. Actuellement, il n’y a pas d’autre solution que de les placer dans un établissement alors qu’il est question, dans la loi Taquet, d’adoption simple, de tiers digne de confiance...

Pourquoi ne pas prendre le temps d’évaluer ensemble ce qui fonctionne ? Les unités d’accueil, par exemple, constituent une des solutions pour recueillir la parole des enfants. Mais il y en a beaucoup d’autres ; je pense au travail de repérage réalisé par les associations auprès des enfants, à tous ces professionnels qui œuvrent au quotidien. Évaluons ce qui fonctionne, ce qui ne fonctionne pas et identifions les manques. Le projet de loi qui vous sera bientôt soumis comporte des mesures qui existent déjà !

Mme la présidente Maud Petit. Excusez-moi, madame Brousse. De quel texte parlez-vous ? Plusieurs projets de loi sont en préparation, ainsi qu’une proposition de loi.

Mme Martine Brousse. À celui relatif à la protection de l’enfance que Mme Rist va vous présenter.

À ce propos, il faut arrêter de parler de l’ASE (aide sociale à l’enfance). Elle concerne 150 000 enfants mais il y a plus de 6 millions d’enfants en France. Or la plupart de ceux qui sont victimes de violences sexuelles ne sont pas en institution. Nous participions, ce matin, aux travaux de la haute-commissaire à l’enfance consacrés à la prostitution. Plus de 80 % des jeunes victimes de prostitution ne viennent pas ou ne relèvent pas de l’ASE. Revenons donc aux besoins de l’enfant dans sa globalité. N’avons-nous pas un peu trop tendance à aller vers les enfants qui relèvent ou devraient relever de l’aide sociale à l’enfance au détriment des autres ? Je pense à ces trois petites filles qui ont été assassinées ; les signalements ont été réalisés mais la famille n’était pas connue. Dès lors que les enfants ne relèvent pas de l’aide sociale à l’enfance, ces signalements ne sont pas pris en compte. Nous devons donc nous pencher ensemble sur la prise en compte des signalements et des informations préoccupantes. Tout le travail est là : la prévention, les signalements et le repérage. Tant que nous négligerons cette première étape, nous ne pourrons, ni vous ni nous, apporter de véritables solutions.

Enfin, lorsqu’une épidémie survient, on met tout en œuvre pour l’enrayer, mais on en cherche également la cause, pour la traiter. Or, en matière de violences sexuelles, on se refuse à s’occuper des auteurs. De fait, les Criavs (centres de ressources pour les intervenants auprès des auteurs de violences sexuelles) sont le parent pauvre de la protection de l’enfance. Ils devraient pourtant être une priorité car, si nous ne prenons pas en compte les délinquants sexuels, les déviants sexuels, les clients, des enfants continueront d’être victimes et, pour ceux d’entre eux qui n’auront pas pu parler, deviendront des adultes qui vivront toute leur vie avec ces traumatismes, ces blessures.

Mme la présidente Maud Petit. Merci pour vos propos très justes, auxquels nous souscrivons tous.

Mme Églantine Cami, chargée des actions de plaidoyer et de sensibilisation au sein de l’association Caméléon. Je vous remercie pour votre invitation ainsi que pour la qualité des auditions auxquelles nous avons pu assister ces dernières semaines.

Je représente Caméléon, une association fondée par Laurence Ligier il y a près de trente ans, qui développent une approche globale et intégrée pour lutter contre les violences sexuelles faites aux enfants hors ligne et en ligne. Comme l’a rappelé Martine Brousse, nous intervenons en France et aux Philippines, où nous accueillons dans des centres des victimes de violences sexuelles intrafamiliales ou d’exploitations sexuelles organisées.

En France, l’action de notre association, labellisée Idéas et reconnue comme une organisation d’assistance et de bienfaisance, s’organise autour de quatre axes complémentaires. Nous intervenons d’abord auprès des enfants dans le cadre de parcours pédagogiques participatifs en milieu scolaire et périscolaire ainsi qu’au sein des structures sanitaires et sociales. Notre objectif est que chaque enfant que nous voyons comprenne ses droits, reconnaisse les situations de danger et sache activer des mécanismes de protection. Tous les jours, nos équipes de terrain font face, lors de nos actions de prévention, à la révélation de violences et accompagnent les personnes confrontées aux signalements, notamment en cas d’inceste.

Nous intervenons également auprès des adultes – parents, familles, professionnels – que nous accompagnons dans leur rôle d’adulte protecteur en renforçant leurs compétences en matière de repérage des signaux, d’accueil de la parole et de réaction aux situations de violence.

Nous menons également auprès du grand public des campagnes de sensibilisation nationale pour faire reculer le déni et renforcer la vigilance collective autour de l’inceste et de la cyberpédocriminalité.

Enfin, nous intervenons auprès des décideurs politiques et des institutions, au niveau national, européen et international, dans le cadre d’actions de plaidoyer nourries par les retours de terrain et la parole des enfants que nous voyons chaque jour.

Si huit violences sexuelles sur mineurs sur dix ont lieu dans la sphère familiale, si au moins 22 000 enfants sont victimes d’inceste parental chaque année en France, alors il faut le dire clairement : la famille est un lieu dangereux pour les enfants. Lors de vos auditions, vous vous êtes souvent interrogés sur la raison pour laquelle l’inceste parental était si présent dans notre société. En effet, comment en vient-on à violer son enfant ? L’omniprésence de l’inceste parental n’est pas le fait de monstres individuels, vous l’avez dit. Elle n’est pas due non plus au fait que les tabous cèdent. Elle s’explique par la désensibilisation de la société tout entière, qui préfère laisser passer pour s’éviter d’attaquer le problème à la racine.

L’effroi que nous avons tous et toutes ressenti en découvrant l’organisation des violences sexuelles commises à l’encontre de Mme Gisèle Pelicot et de Caroline Darian est en tout point similaire à celui que l’on ressent lorsqu’on découvre que des personnes, parmi lesquelles des pères de famille, s’échangent en ligne des conseils pour violer leur enfant sans laisser de traces, selon leur âge et leur taille, recommandent de leur faire manger des yaourts dès le plus jeune âge pour les habituer à la texture du sperme, enregistrent des sessions de torture sexuelle sur des nourrissons âgés d’à peine quelques jours, s’organisent pour les droguer, les dénuder, les pénétrer et tout filmer.

Lorsqu’on parle des enfants, on évoque souvent leur vulnérabilité. En français, cet adjectif a un emploi transitif : on est vulnérable à ou face à quelque chose. Cette précision dit une réalité essentielle : la vulnérabilité dépend du contexte. C’est pour cela que les enfants y sont associés. L’autorité parentale, l’instrument juridique que nous avons créé au service de l’intérêt de l’enfant et de sa protection, est utilisée pour dominer, agresser, violer. En ce sens, l’impunité de l’inceste parental n’est pas conjoncturelle ; elle est structurelle.

Non seulement nous le savons, mais nous le voyons à chaque fois que nous allumons un ordinateur. Il vous suffira de quatre clics pour tomber sur un contenu pédocriminel en ligne, accessible, non pas dans les tréfonds du dark web, mais sur des moteurs de recherche que vous utilisez tous les jours. Sur le terrain, les enfants que nous rencontrons tombent sur ces contenus. Parmi les adultes qui les recherchent, 40 % envisagent de passer à l’acte sur un mineur ; certains le feront sur leur propre enfant. En attendant, il leur suffit de générer, de vendre, d’acheter des contenus en utilisant les photos de leurs enfants.

Le 26 février, dans cette même commission, vous vous interrogiez sur la marchandisation de l’inceste. Aujourd’hui, oui, l’inceste fait vendre, mais pas seulement. L’inceste, c’est toute une économie. Des cybercriminels gagnent leur vie en partageant sur les réseaux sociaux des URL qui mènent vers des contenus pédocriminels publicitaires. Ils vous y inciteront à payer un abonnement pour avoir accès à des contenus plus violents et, pour accéder à des images toujours plus violentes, toujours plus sadiques, vous pourrez repartager ces liens en ligne. D’autres choisiront d’allumer leur caméra, d’appeler leur enfant et de produire eux-mêmes des contenus pour les troquer avec d’autres. C’est aussi cela, une société qui dysfonctionne dans son traitement de l’inceste parental : des faits dont une partie de la société détourne le regard pendant qu’une autre les consomme.

Alors, comment faire reculer notre seuil de tolérance face à l’inceste ? L’interdit, les lois existent. Certes, pas assez, et elles sont mal appliquées – nous y reviendrons –, mais elles existent. Ce qui manque, c’est la décision collective de changer de paradigme. Un changement porté par une volonté politique forte, ambitieuse et qui soit surtout accompagné de moyens financiers à la hauteur de l’enjeu. Car toutes les recommandations que les collectifs, les professionnels et les associations s’évertuent à répéter depuis des décennies resteront lettre morte tant que tous les professionnels en contact avec les enfants dans les secteurs de l’éducation, de la santé, de la justice, de la police et de la gendarmerie ne seront pas massivement formés, tant que les moyens humains n’augmenteront pas, tant que la société ne sera pas véritablement sensibilisée à cette question, bref : tant qu’on n’aura pas pris toutes ces mesures qui ont un coût budgétaire à court terme mais qui permettraient à une société de faire l’économie de dysfonctionnements majeurs sur le long terme. Faut-il rappeler que le coût de l’impunité est estimé par la Ciivise (Commission indépendante sur l’inceste et les violences sexuelles faites aux enfants) à 9,7 milliards d’euros par an ?

Manque aussi l’application d’un principe essentiel : le principe de précaution. Car 22 000 enfants victimes d’inceste parental chaque année, c’est presque autant de parents auteurs. Et il est vain de former un professionnel qui viole. Nous devons écouter, protéger, mettre fin à la complaisance et à la complicité et enquêter au moindre soupçon.

Outre l’évaluation et l’application des lois, quatre mesures doivent structurer ce changement de paradigme. D’abord, il est évidemment essentiel que la parole de chaque enfant soit recueillie dans un cadre adapté à son intérêt supérieur, que les expertises soient filmées, que l’on cesse de soupçonner qu’un enfant ment, qu’une mère manipule et non qu’un père viole, et, bien entendu, que l’entourage et les professionnels éducatifs soient systématiquement interrogés.

Mais la pédocriminalité évolue et nos réponses doivent évoluer avec elle. Nous devons aller plus loin dans les actes d’enquête. Chaque fois qu’une photo ou une vidéo d’inceste sur mineurs est signalée en ligne, nous avons la possibilité de protéger un enfant et d’appréhender un auteur. Cela implique de saisir systématiquement le matériel informatique de tout parent mis en cause et d’entamer automatiquement des investigations pour violences intrafamiliales lorsqu’un parent est suspecté de détenir du matériel pédocriminel.

Ensuite, ce principe de précaution doit devenir un réflexe civil. Cela passe par la délivrance d’une ordonnance de sûreté, activable dès qu’un signalement a été fait, y compris en l’absence de parents protecteurs. Nous défendons cette mesure au sein du Collectif pour l’enfance, dont vous avez auditionné plusieurs membres. En effet, quand notre société a-t-elle considéré qu’il était normal d’imposer à un enfant de voir son parent alors qu’il le viole ? Mais allons plus loin. Comment peut-on penser l’autorité parentale d’un père condamné pour viol sur un autre enfant, y compris hors de sa famille, ou celle d’un père condamné pour détention de contenus pédocriminels ?

Appliquer ce principe de précaution, c’est aussi reconnaître la spécificité de l’inceste parental ainsi que la survictimisation que représente son traitement judiciaire pour un enfant. Ce contexte impose d’ouvrir la réflexion sur l’imprescriptibilité pénale des crimes et délits sexuels sur mineurs.

Enfin, parce que de nouvelles mesures ne seront efficaces que si elles sont réellement appliquées et parce qu’un changement de paradigme exige la mobilisation de la société tout entière, nous devons renforcer massivement nos actions de prévention. La France accuse un retard considérable en la matière. Nous, associations de terrain, pallions chaque jour ce manque avec des moyens qui ne cessent de s’amenuiser. Prévenir, c’est détecter plus tôt, y compris les situations de climat incestuel, empêcher les passages à l’acte, y compris de mineurs auteurs, la réitération et la reproduction des violences. L’inceste parental s’alimente lui-même en se nourrissant des failles du système qui est censé le combattre. Notre responsabilité est de rompre ce cercle et de se donner les moyens d’accorder aux enfants la protection que la société leur doit.

M. Laurent Boyet, fondateur et président de l’association Les Papillons. Je ne m’exprime pas seulement devant vous en tant que président de l’association Les Papillons ou en tant que simple enfant devenu un simple adulte. Je m’exprime devant vous comme un enfant victime devenu un adulte cabossé, mais debout : un survivant, comme on dit.

Survivre. Les mots sont dévoyés de nos jours : utilisés dans n’importe quel contexte, ils perdent leur véritable signification, leur substance puissante, et finissent par ne plus rien vouloir dire. Ainsi, on dit que les coureurs cyclistes de Paris-Roubaix « ont survécu » à l’enfer des pavés du Nord ou que la ménagère de moins de 50 ans « survit » aux bousculades des premiers jours des soldes. Moi, j’ai survécu à trois années de viol par mon frère lorsque j’avais 6 ans et à trente années de silence, pendant lesquelles j’étais tétanisé par la peur du lendemain. Avouez que le parallélisme des mots peut être parfois déconcertant. Ma survivance à des dizaines et des dizaines de viols devrait être la même que celle d’un cycliste qui pédale une fois par an sur des portions de route pavées.

C’est parce que les mots ne sont pas toujours utilisés à bon escient que vous – c’est-à-dire la société – ne comprenez pas la portée du mal qu’on nous fait. Parce qu’il y a le mal, les douleurs physiques qui l’accompagnent, mais aussi toutes ces années d’incidences invisibles, imprescriptibles, incompréhensibles pour celui ou celle qui n’a pas souffert. C’est à cause d’elles que nous survivons plus que nous ne vivons.

J’ai survécu. J’ai survécu à ces viols, au silence, à la honte, à la peur. J’ai passé des nuits et des nuits à pleurer, à me dire que ça ne pouvait pas être cela, la vie, parce que cela faisait trop mal. Mais j’ai survécu, sans toujours comprendre ni comment ni pourquoi, alors que tant d’autres, autour de moi, n’y parvenaient pas et n’y parviendront jamais. J’ai appris de chacun des sentiments qui m’ont habité. J’ai construit sur des ruines avec patience et détermination. J’ai regardé s’effondrer les murs que j’avais bâtis sur ces sables mouvants, mais, à chaque fois, je me suis remis à l’ouvrage parce que je ne voulais pas que mon frère l’emporte. Parce que je voulais donner du sens à l’insensé, je me suis persuadé que tout cela m’était arrivé pour une bonne raison. C’est ce qui m’a fait tenir debout, ce qui m’a empêché de sombrer quand ça faisait trop mal, ce qui m’a fait sortir de ma chrysalide, devenir un papillon et prendre mon envol.

J’ai survécu. J’ai été anéanti, au sens premier du terme : réduit à néant. Ne plus être : c’est cela qui nous arrive quand on est victime de violences sexuelles dans l’enfance. N’être même pas un grain de poussière. N’être rien. Se sentir inutile, accessoire. J’ai touché le fond. J’ai essayé de garder la tête hors de l’eau mais le moindre courant, même le plus infime, me faisait boire la tasse et perdre pied. Couler, pour ne plus avoir à se battre. Je sais ce que c’est qu’être brisé. Chaque viol par mon frère m’a éparpillé un peu plus, disloqué, cassé en milliers de morceaux que je n’avais pas le temps de récupérer parce qu’un autre viol me faisait voler encore un peu plus en éclats. Mais j’ai survécu.

Pourquoi n’ai-je rien dit ? Bien sûr, mon frère m’a demandé de garder le silence et je lui ai obéi, sans doute au-delà de ses espérances. Mais qu’est-ce qui, profondément, m’a empêché d’en finir avec son emprise ? C’est la question que chacun se pose quand on ose libérer sa parole : « Pourquoi t’as rien dit ? » Comme si le fait de nous être tus nous rendait aussi coupables que nos agresseurs. Au début, je ne savais pas ce que mon frère me faisait. Cela n’avait pas de mots pour moi ; j’avais 6 ans. Et le fichu secret de frères dont il me parlait ne me disait rien non plus. Tous les autres attendaient les vacances comme une terre promise ; moi, j’avais la sensation qu’à chaque fois, il allait me briser encore un peu plus.

Et puis, un jour, j’ai compris que ce qu’il me faisait n’était pas normal. J’ai su que cela portait un nom et, avec ce mot, un immense sentiment de honte m’a envahi. Honte de ne pas avoir compris plus tôt que son secret de frères n’était qu’une excuse et que, non, tous les autres frères ne faisaient pas cela. Honte de l’avoir laissé faire, malgré le supplice que j’endurais. Honte d’avoir dû attendre toutes ces années pour me rendre compte de cette évidence. Tout devait être de ma faute. C’était moi qui lui avais permis de continuer. Moi, avec mes silences, mes ignorances. Je finissais par me sentir plus coupable encore que mon frère. Je ne lui trouvais aucune circonstance atténuante mais je me rangeais, moi aussi, du côté des accusés.

Il faut avoir été une victime pour savoir à quel point il est souvent difficile de parler, de dire, de s’entendre dire à voix haute le mal qu’on nous fait. Pourtant, seule la libération de la parole, quel que soit le mal, peut nous aider à nous remettre debout. Les victimes sont les meilleures expertes. Nous ne donnons aucune leçon, nous savons : c’est écrit dans nos chairs, gravé dans nos âmes et dans nos cœurs broyés. Je n’abandonnerai jamais ce combat. Je l’ai promis à l’enfant de 6 ans que j’étais, cet enfant que j’ai si souvent abandonné. Cet enfant à qui j’en ai si souvent voulu parce que, comme les adultes, j’ai oublié ce que c’est qu’être un enfant. Tout ce que j’ai entrepris m’a permis de revenir sur le bon chemin, celui auquel j’étais destiné sans le savoir.

Oui, j’ai préféré le silence, d’abord parce que mon frère me l’a imposé, ensuite parce que j’ai cru qu’il serait l’unique refuge face à une société qui ne veut pas de nous. Car, non, la société ne veut pas de nous. À croire qu’on lui fait peur, sûrement parce qu’on lui renvoie l’image du pire. Mais ce pire n’est pas une exception, un monstre isolé. Non, notre pire à nous a le visage de nos frères, de nos pères, de nos grands-pères, de nos voisins, de nos oncles. Le visage de notre société, en fait. Mais à force, ce silence a fini par m’asphyxier. Finalement, j’ai compris que le silence protégeait souvent davantage les agresseurs et les institutions que les victimes.

Si je suis devant vous, ce n’est pas uniquement pour raconter mon histoire car, même si elles sont différentes, toutes nos histoires sont les mêmes : tristement, statistiquement banales, mais moralement insupportables. Je me présente devant vous avec trois casquettes : celle d’enfant victime, celle de président de l’association Les Papillons et celle de chef d’un service de police.

Je suis policier. Je connais l’exigence de la procédure, la nécessité de la preuve, l’indispensable rigueur de l’enquête. Je sais que les policiers et les gendarmes travaillent souvent dans des conditions extrêmement difficiles et avec sincérité. Pourtant, moi-même, victime de violences sexuelles incestueuses dans mon enfance, je n’ai jamais déposé plainte. Non pas parce que je doutais de ce que j’avais vécu ou que je manquais de courage – enfin, sans doute en ai-je manqué un petit peu jusqu’à trouver la force –, mais parce que je savais trop bien ce qu’implique un dépôt de plainte. Sans doute de façon inconsciente, j’ai attendu que le délai de prescription expire, que la justice ne puisse plus me demander de choisir, comme si l’absence de plainte me protégeait d’une seconde épreuve.

Cela dit quelque chose de profond. Même en étant policier, en connaissant l’institution de l’intérieur, je redoutais la froideur du processus judiciaire. Car le dépôt de plainte ne devrait jamais être une épreuve supplémentaire pour les victimes. Or, trop souvent, il est une étape durant laquelle on doit prouver que l’on mérite d’être reconnu comme victime. Beaucoup pensent d’ailleurs qu’une victime qui ne porte pas plainte n’est pas totalement légitime, pas tout à fait victime. C’est faux. Ce n’est pas la plainte qui fait de vous une victime ; c’est la violence.

Nous observons que de nombreuses victimes renoncent avant même d’entrer dans un commissariat, non par défiance envers les policiers individuellement, mais par anticipation d’un système perçu comme froid, long, incertain. Le problème n’est pas celui des femmes et des hommes – mes collègues – qui servent dans la police ou la justice. Il est structurel : nos institutions sont construites pour établir des faits et pas encore suffisamment pour accueillir un traumatisme. Qui plus est, celui que nous avons vécu n’est pas comme les autres : c’est un traumatisme exceptionnel. Or la justice ne comprend pas ce processus et ce traumatisme-là.

La parole d’un enfant victime d’inceste n’arrive jamais sous la forme d’un récit clair et chronologique. Elle arrive fragmentée, hésitante, parfois contradictoire, car c’est ainsi que fonctionne la mémoire traumatique. Lorsque le système attend une cohérence immédiate, il risque d’interpréter les effets du traumatisme comme des fragilités du témoignage. C’est là que naît l’injustice.

J’ai créé l’association Les Papillons, que je préside, pour donner du sens à mon insensé, pour ne plus me poser la question de savoir pourquoi mon frère m’avait violé quand j’avais 6 ans – question à laquelle il n’y a pas de réponse – mais pour répondre à une autre question. Je me suis dit : « OK, mon frère m’a violé. Mais j’aurais beau m’ouvrir toutes les veines de mon corps, ce sera toujours là, en moi, indélébile. Alors, qu’est-ce que je vais en faire ? » L’association Les Papillons est une association nationale de protection de l’enfant, spécialisée dans la libération de la parole des enfants victimes de violences. Depuis sa création, nous avons reçu des milliers de petits mots ; des centaines d’entre eux concernaient des violences sexuelles, la plupart du temps intrafamiliales et infligées par le père.

Avec nos psychologues, nous accompagnons tellement d’enfants victimes de leur père. Nous recevons aussi, chaque année, des centaines de messages de parents protecteurs qui se battent contre tellement de choses. Chaque témoignage confirme une réalité : ce ne sont pas seulement à des crimes individuels que nous sommes confrontés mais à un système encore trop souvent incapable de protéger l’enfant lorsque l’agresseur appartient à la famille. L’inceste n’est pas une déviance marginale. C’est une violence structurelle, invisible, enracinée dans les rapports de pouvoir, dans le silence familial et parfois dans nos propres réflexes institutionnels.

Qu’est-ce que j’attends de cette commission ? Je me suis beaucoup posé la question avant de venir. J’attends sans doute des textes – des décrets, des lois –, mais il en existe déjà tellement. Il y a déjà tellement de choses qui devraient pouvoir faire avancer le système, mais malheureusement, on en est toujours au même point, commission après commission, texte après texte, loi après loi. Les textes soit ne sont pas appliqués, soit le sont insuffisamment.

Une chose est sûre, tout ce que peut faire ici la représentation nationale n’est pas audible par la société. Les lois changent, elles ont beaucoup évolué depuis de nombreuses années, mais elles n’ont pas réussi à faire changer le regard de la société sur l’inceste, notamment l’inceste parental. Il suffit de voir à quel point les mères protectrices – la plupart du temps, ce sont des mères – doivent se battre ; tout ce qu’elles doivent affronter dans la société pour se rendre compte que tout ce qu’on fait ne change pas grand-chose.

J’attends de cette commission qu’elle apporte une petite pierre à l’édifice et que, par un objet particulier – une loi, un décret ou autre chose –, elle permette à la société enfin de nous regarder en face, de ne plus avoir peur de nous et de nous prendre en compte.

Mme la présidente Maud Petit. Je vous remercie tous les quatre pour vos mots puissants. Je vais maintenant poser une question à chacun d’entre vous.

Madame Alexandrian, quels sont les obstacles, institutionnels notamment, les plus fréquents rencontrés par les parents protecteurs lorsqu’ils signalent des violences sexuelles incestueuses ? Comment expliquez-vous que des parents protecteurs soient parfois sanctionnés ou suspectés alors qu’ils cherchent à protéger leur enfant ?

Madame Brousse, quels sont les points de rupture les plus graves dans la chaîne judiciaire – du signalement au jugement ? Comment expliquez-vous les classements sans suite massifs, même en présence d’éléments concordants ?

Madame Cami, quels enseignements tirez-vous de pratiques étrangères en matière de traitement des violences sexuelles incestueuses ? Il a été dit que la loi française était l’une des plus protectrices. Il faut donc croire que nous l’appliquons mal. À l’étranger, ces violences sont-elles mieux prises en charge, en dépit d’une législation moins performante ?

Monsieur Boyet, quels sont les signaux faibles les plus fréquemment identifiés dans les boîtes aux lettres Papillons ? Comment expliquez-vous que les institutions n’en tiennent pas compte ? Pouvez-vous expliquer le processus une fois que l’enfant a déposé un courrier dans une boîte : comment est recueillie sa parole ? Quel est le chemin jusqu’à la condamnation ? Je sais qu’une condamnation a été prononcée en début d’année dernière, à l’encontre d’un grand-père – condamnation sévère, à juste titre – grâce à votre actio.

Mme Steffy Alexandrian. Les obstacles au traitement judiciaire de l’inceste parental sont multiples mais ils peuvent être résumés en un mot : la preuve. Je ne vous apprends pas qu’en matière d’inceste parental, deux principes s’opposent : d’un côté, l’impératif de protection que notre droit consacre sous le vocable d’intérêt supérieur – j’insiste sur ce dernier terme qui devrait en dire long – de l’enfant et, de l’autre, la présomption d’innocence. Il faut imaginer ce que cela signifie pour un père d’être condamné à tort ; un être humain peut-il vivre avec ça ? Cela peut aller très loin. Il y a des papas qui se suicident. Tout cela est très complexe à appréhender pour l’autorité judiciaire.

Lors de son audition devant votre commission, maître Grimaud disait quelque chose d’assez juste sur la nécessité d’interroger nos pratiques et non pas de transformer la preuve mais de la chercher ailleurs. Ainsi, en l’absence d’éléments médicaux –  en raison du délai entre l’acte et sa révélation ou parce que nombre d’agresseurs ne laissent pas de trace –, il existe d’autres moyens de faire en sorte que la parole de l’enfant, initialement fragilisée, soit finalement considérée. La question de la preuve est très complexe et déchire l’autorité judiciaire.

Que ce soit dans mon histoire ou dans les 1 500 situations dans lesquelles l’association accompagne les victimes, le problème est toujours le même. Pourquoi le parent protecteur est-il suspecté ? Pourquoi ne pourrait-on pas simplement admettre l’incapacité à démontrer ? Aucun dossier traité par mon association ne fait exception, aucun, j’insiste. Dans les dossiers d’inceste parental, qui représentent plus de 50 % des dossiers que nous traitons, et une part plus importante encore dans ceux qui concernent les violences sexuelles sur mineurs, le parent mis en cause choisit systématiquement comme ligne de défense d’acculer le parent protecteur.

Il est très difficile – je sais que je me fais l’avocat du diable en le disant – d’être à la place du juge aux affaires familiales ou du juge des enfants, qui ne dispose pas toujours d’éléments. Plusieurs avocats vous l’ont dit, me semble-t-il, il faut préparer le dossier et accompagner les personnes concernées. Le traitement judiciaire doit être amélioré – c’est une évidence –, mais nous pouvons aussi œuvrer à notre niveau. Il n’y a pas de miracle pour autant : le taux de classement sans suite dans nos dossiers est presque équivalent à la moyenne nationale. Néanmoins, dans certains dossiers, nous réussissons à obtenir la protection, mais ce n’est quasiment jamais immédiat. Pour la plupart d’entre eux, il faut au moins deux ans avant d’aboutir à une médiatisation du droit de visite, voire à une suspension du lien avec le parent mis en cause.

Mme la présidente Maud Petit. Sachant les difficultés auxquelles vont être confrontés les parents protecteurs, vous arrive-t-il de leur préconiser, plutôt que d’aller chercher la vérité donc de porter plainte, de maintenir le lien avec leur enfant ?

On sait très bien qu’à partir du moment où la plainte va être déposée, les difficultés vont s’accumuler pour le parent protecteur, jusqu’à risquer, en cas de non-représentation d’enfant par exemple, de perdre l’autorité parentale. Dans ces situations, lui recommandez-vous d’aller jusqu’au bout de la démarche en portant plainte, de se confronter à une justice qui peut-être va le broyer, ou plutôt de chercher par tous les moyens à protéger l’enfant, mais en conservant le lien avec lui ?

Mme Steffy Alexandrian. C’est pour moi et, j’ose parler en leur nom, pour les 150 bénévoles de l’association l’une des questions les plus difficiles auxquelles nous avons à répondre dans l’accompagnement des parents protecteurs. Nous nous la posons au quotidien, donc la réponse que je vous fais aujourd’hui sera peut-être différente de celle que je vous ferai demain.

Je suis juriste de formation, donc peut-être est-ce une déformation. Dans les cas de non-représentation d’enfant, la réponse peut être oui ou non. Il y a des situations dans lesquelles il peut nous arriver de conseiller de ne pas remettre l’enfant et de promettre notre aide et notre accompagnement. On explique aussi à la personne ce qu’elle risque. Tout est extrêmement cadré. Mais généralement, nous essayons d’amener les forces de l’ordre à être un peu courageuses. Certains ont souligné devant vous, je crois, la difficulté que constitue le manque d’écrit.

Je sais que nous avons des divergences avec d’autres associations sur ce point. Nous expliquons à la personne qu’elle a le choix : « soit aujourd’hui vous ne protégez pas votre enfant un week-end sur deux, la moitié des vacances ou un samedi après-midi toutes les deux ou trois semaines ; soit vous prenez le risque d’une condamnation pénale » – certes, là n’est pas le plus grave – « mais surtout le risque d’un transfert de garde, le risque de ne plus jamais revoir votre enfant » ; « soit vous protégez votre enfant la plupart du temps sauf un week-end sur deux et la moitié des vacances, soit vous prenez le risque de ne plus le protéger du tout ». Je crois que chaque parent fait comme il peut et surtout de son mieux. Il faut absolument un accompagnement des parents, qui n’est pas suffisant aujourd’hui. Nous n’avons pas les moyens de répondre à la demande. Ces parents sont dans une extrême souffrance. Je me mets à leur place : qu’est-ce qu’on ne ferait pas pour protéger son enfant ? Que peut-on leur reprocher si ce n’est de croire leur enfant et de vouloir pour lui ce que tout parent bienveillant peut exiger, à savoir sa protection.

C’est notre quotidien. J’ai un peu le même sentiment que celui que j’ai pu avoir parfois en tant que grande sœur, parent protecteur de fait, celui d’être complice. C’est ce que disent nos bénévoles qui travaillent dans le champ psycho-social : il est très compliqué d’appliquer certaines décisions de justice, on se sent coupable et responsable.

Parfois je me demande si, du vivant de mon petit frère Carl, je n’aurais pas dû parler, témoigner, communiquer, quitter la France. Je ne sais pas. Ce sont des vraies questions. Ai-je eu raison de jouer ce jeu-là ? Cela aurait-il sauvé la vie de mon frère si j’avais fait autrement ? Honnêtement, je ne crois pas. L’autorité judiciaire n’apprécie guère la médiatisation. Parfois certains traitements de ces dossiers desservent plus qu’ils ne servent l’intérêt de l’enfant.

Mme la présidente Maud Petit. On est là typiquement dans ce qu’on appelle l’injonction contradictoire.

Mme Martine Brousse. Les avocats de la Voix de l’enfant vont dans ce sens-là. La réponse n’est pas noire ou blanche.

Il y a un point sur lequel les parlementaires pourraient retravailler : la médiation. Elle a été un peu abandonnée parce qu’elle se passait relativement mal – elle était mal organisée, confiée à des associations ou au département. Mais elle a permis dans certaines situations justement de ne pas arriver au drame d’une mère qui veut à tout prix protéger son enfant. Donc la médiation demande à être repensée. Il faut notamment bien la définir mais aussi y former les avocats – n’oublions pas le rôle qu’ils jouent dans certaines situations. La médiation permet de donner du temps et d’éviter la rupture que provoque la non-représentation d’enfant.

Je parlais récemment avec des avocats du déclin de la médiation et de la disparition des lieux dédiés. Peut-être faudrait-il la repenser en l’adaptant à l’évolution de la société. Par le passé, elle a permis à un certain nombre de mamans de ne pas choisir une démarche de rupture tout en protégeant leur enfant et aux personnes mises en cause de voir quand même leur enfant. Quand les centres de médiation étaient bien organisés, quand ils étaient animés par de vrais professionnels et pas seulement par des gardiens d’un samedi ou d’un dimanche, ils permettaient aussi d’étudier le comportement de l’un et l’autre des parents. Le reformatage de la médiation demandera des moyens et des professionnels formés là aussi.

Mme Florence Herouin-Léautey (SOC). Pouvez-vous préciser quels sont les fins et les acteurs de la médiation dont vous prônez le retour ?

Mme Martine Brousse. Pendant des années, la médiation était décidée par un juge aux affaires familiales (JAF) ou un juge des enfants dans le cas de conflits importants entre parents, notamment des mamans qui dénonçaient des faits commis sur l’enfant – des violences sexuelles mais aussi parfois psychologiques. Les départements ouvraient des centres ou en confiaient la gestion à des associations pendant le week-end. La maman amenait l’enfant ; elle était parfois accompagnée par une association – je me souviens de l’avoir fait à Versailles – ; le père venait pour une visite en médiation ; la maman laissait l’enfant, qui évoluait ensuite avec l’autre parent, sous l’œil des professionnels présents ; il arrivait même que celui-ci ait le droit d’emmener l’enfant au square d’à côté. Le comportement du parent était étudié. Dans certains cas, cela a fonctionné, dans d’autres, non.

Mme Florence Herouin-Léautey (SOC). Vous parlez des visites médiatisées, qui peuvent toujours être ordonnées aujourd’hui, parfois pour la plus grande incompréhension du parent protecteur.

Mme Martine Brousse. Oui, mais il n’y a plus de centres. Il reste quelques associations qui jouent encore ce rôle.

Mme Florence Herouin-Léautey (SOC). Certains JAF continuent de prendre des décisions imposant de maintenir ce fameux lien parental, parce qu’il y aurait une autorité parentale, sans que nous distinguions cette notion de la filiation, qui, elle, restera tout au long de la vie.

Ces visites médiatisées, quand elles s’inscrivent dans le cadre de signalement d’abus sexuels ou de violences, sont absolument incomprises par le parent protecteur et parfois par l’enfant lui-même. Pour lui, l’injonction à aller revoir son agresseur de manière régulière, quand bien même elle est encadrée par des professionnels, est beaucoup trop anxiogène. C’est une réactivation de la mémoire traumatique. Je connais des enfants qui pleurent parce qu’ils ne veulent pas y aller.

Mme Martine Brousse. Vous avez tout à fait raison. C’est une alternative parmi d’autres. Vaut-il mieux arracher l’enfant à cette mère protectrice pour le placer dans un établissement où il ne la verra presque plus mais où il verra la personne qu’il a mise en cause ? Malheureusement, il n’y a pas de bonne réponse.

Mme la présidente Maud Petit. Lorsqu’un enfant déclare qu’il est violenté par un parent, faut-il, coûte que coûte, maintenir le lien avec ce dernier ? Qu’en est-il en cas de situation incestueuse ? Pouvez-vous expliciter votre propos ? Nous nous posons la question depuis quelque temps – nous avons déjà une idée de la réponse, je crois – du maintien du lien avec le parent mis en accusation, notamment si l’enfant a manifesté son refus de retourner chez lui.

Mme Martine Brousse. Je n’ai pas précisé que j’évoquais une situation incestueuse puisque c’est l’objet de vos travaux.

Il n’y a plus de bonne réponse à la question de savoir ce qu’il conviendrait de faire.

La question que se posent nos avocats face à ce type de situation, c’est de savoir s’ils poussent la maman à ne pas présenter l’enfant, malgré tous les risques que cela comporte – par exemple, une descente de police un matin pour embarquer l’enfant et le conduire à l’aide sociale à l’enfance.

Je souhaitais simplement rappeler l’existence des visites médiatisées. Si les faits sont avérés, la défense est là pour s’y opposer, à moins de considérer désormais que seul le social peut décider de la matérialité desdits faits. Il ne faut pas oublier la justice. On connaît sa lenteur. Vous avez souligné qu’il lui faut un temps fou pour chercher des éléments de preuve par rapport aux dires de l’enfant et à la réaction de la personne mise en cause. La question qui se pose alors est celle du recueil de la parole de l’enfant. C’est lui qui est constamment remis en cause. Dans quelles conditions et par qui la parole est-elle recueillie ? Quels éléments peuvent venir étayer la parole de l’enfant ? On continue à recueillir des milliers de paroles dans des commissariats de police. Des décisions sont prises sur le fondement d’une parole exprimée par un enfant devant une webcam : d’un côté, l’enfant ; de l’autre, l’ordinateur et une personne qui tape avec deux doigts et qui oblige l’enfant à répéter ce qu’il dit. Il faut savoir qu’à Paris actuellement, des auditions d’enfants de 5 et 6 ans peuvent durer entre quatre et cinq heures.

Que fait-on pour la maman protectrice ou le père – car il y a aussi des pères protecteurs, il ne faut pas les oublier, lorsqu’il se passe des choses avec des mères, des beaux-pères ou des grands frères ? Il faut qu’on recherche car il n’y a plus de bonnes réponses. Pousser une mère à ne pas présenter son enfant pour qu’elle s’effondre au tribunal, soit envoyée en prison et que son enfant soit embarqué à l’aide sociale à l’enfance, nous l’avons vécu à l’ancien tribunal de Paris, c’est terrible. On se pose des questions et on se dit qu’il n’y a plus de bonne réponse. On se demande ce qui serait arrivé si on avait proposé une médiation. Je vous fais juste part de mon interrogation.

M. Laurent Boyet. Je comprends complètement ce que Martine Brousse veut dire.

On le dit, il n’y a plus de bonne réponse. Pourtant il faut donner une réponse à ces mères sinon quel choix leur laisse-t-on ? Soit de devenir complices, soit de devenir des hors-la-loi. Le livre de Romane Brisard le montre, de nombreuses mères préfèrent quitter le pays car elles refusent de représenter leur enfant au père supposé agresseur. C’est ce qui se passe en France en ce moment : on pousse ces mères hors de notre territoire – il y a parfois aussi des pères mais la plupart du temps, ce sont des mères – parce qu’on ne leur donne pas d’autre choix que d’être soit une hors-la-loi, soit une complice. Il n’y a pas de bonne réponse, pourtant il faudra bien en trouver une pour ces mères protectrices.

L’immense majorité des parents que nous accompagnons sont des mères protectrices. Si nous n’étions pas avertis, à l’écoute de leur récit, nous pourrions dire, comme le fait malheureusement la société, qu’elles sont complètement folles. Comment est-ce possible devant tant de preuves, de certificats médicaux, de témoignages, de continuer à forcer une mère à remettre son enfant au père si ce n’est de considérer qu’elle dit n’importe quoi, qu’elle ment ? Ces mères ont tellement de mal à s’en sortir qu’elles vont frapper à toutes les portes et on les traite d’aliénantes ; on les regarde comme si elles étaient coupables de quoi que ce soit et finalement, elles sont obligées de quitter le territoire.

Je comprends donc tout à fait ce que vient de dire Martine Brousse. Le recours à la médiation peut choquer mais il faut bien trouver une réponse pour ces mères, pour éviter qu’elles aient à fuir le pays. Ces mères ne fuient pas la justice, elles fuient les défaillances de la justice. Donc il va bien falloir trouver quelque chose. C’est l’une de mes attentes à l’égard de votre commission.

Face aux centaines de messages que nous recevons chaque année, quelle réponse peut-on apporter à ces mères ? Un des avocats de l’association a fait le choix de rédiger un écrit, dans lequel il atteste qu’il a donné instruction à sa cliente de ne pas représenter l’enfant. Il prend des risques lui aussi en faisant cela. Tout le monde prend des risques, donc il va bien falloir qu’à un moment, on apporte une solution – qu’on applique des textes ou qu’on en adopte de nouveaux – pour que ces mères n’aient plus à choisir entre être complice ou être hors-la-loi.

Mme la présidente Maud Petit. Vous êtes là aussi pour que nous réfléchissions ensemble à une solution. Nous nous triturons les méninges depuis plusieurs semaines maintenant pour essayer de trouver des réponses avec vous. L’une d’elles ne serait-elle pas de modifier la sanction de la non-représentation d’enfant ?

M. Laurent Boyet. Le décret qui a suivi les travaux de la Ciivise permet, dans une procédure en cours, de suspendre les poursuites en cas de non-représentation d’enfant. Il faudrait peut-être que ce décret soit appliqué car il s’agissait d’un pas important.

Mme la présidente Maud Petit. L’infraction de non-représentation d’enfant étant caractérisée immédiatement, les mères sont inévitablement poursuivies sans qu’aucune suspension ne soit possible.

M. Laurent Boyet. En effet, elles sont placées en garde à vue au moindre week-end où elles ne remettent pas l’enfant, contrairement au parent supposé agresseur qui reste libre.

Je ne sais pas quelle est la solution malheureusement. Nous y réfléchissons beaucoup parce que nous recevons de nombreux témoignages, qui sont d’une violence absolue. Mais nous ne savons pas quoi dire à ces mères. Nous sommes parents donc nous nous demandons : qu’est-ce que je ferais ? Je ferais sûrement comme elles, je partirais ou je ne représenterais pas mon enfant et je deviendrais hors la loi.

Mme Églantine Cami. En effet, l’application du décret de novembre 2021 est un enjeu majeur. Toutes les associations qui sont en contact avec des parents protecteurs le voient, ce décret n’est pas appliqué.

Une autre réponse législative peut être l’institution de l’ordonnance de sûreté. Nous la défendons, y compris en l’absence de parents protecteurs – c’est la majorité des cas pour les enfants victimes d’inceste parental en France. Cet outil a été pensé, il a juste à être voté. Des propositions de loi, avec des formulations différentes, ont été déposées mais elles n’ont toujours pas abouti. Cet outil peut être une première solution pour empêcher ces situations où les mères protectrices ont à faire un choix impossible. Il pose une interdiction de contact sur la base de la vraisemblance des violences. Il est ainsi fait application du principe de précaution et la primauté est donnée à l’intérêt supérieur de l’enfant.

Mme Béatrice Roullaud (RN). Madame Brousse, j’avais parfaitement compris ce que vous vouliez dire, c’est-à-dire qu’il est absolument terrible de remettre un enfant qui a été violé. On ne comprend pas pourquoi la loi le permet. Vous êtes pris en étau entre cela et le risque de voir une mère condamnée aller en prison et l’avocat qui lui a donné de mauvais conseils être radié du barreau.

Il est indispensable que le législateur intervienne pour instaurer l’ordonnance de protection. J’ai un projet – il y en a d’autres – qui consiste à s’aligner sur celle qui existe pour les femmes victimes de violences, c’est-à-dire, dès lors qu’il y a une suspicion, des éléments vraisemblables, un juge est saisi et, dans un délai de six jours, il décide qu’en attendant le jugement, l’enfant doit être protégé parce qu’il s’est peut-être fait violer. C’est tout simple.

Je considère, comme vous, qu’il faut enquêter sur les dysfonctionnements qui font obstacle à la remontée des signalements. Pensons au petit Bastien qui est décédé à l’âge de 3 ans après avoir été enfermé dans une machine à laver. Il avait fait l’objet de neuf signalements et trois informations préoccupantes. Tout le monde savait que ses parents le frappaient et le laissaient sur le balcon, mais personne n’a bougé. J’ai déposé en 2023 une proposition de résolution tendant à la création d’une commission d’enquête sur les dysfonctionnements de nos institutions, notamment de l’aide sociale à l’enfance, dans la détection des cas de maltraitance. L’Assemblée nationale n’y a malheureusement pas donné suite. Je la redéposerai après en avoir amélioré certains aspects, et j’espère qu’elle sera inscrite à un prochain ordre du jour.

J’ajoute que ce qu’on appelle « centres de médiation » s’apparente plutôt à des points de rencontre sans médiateurs mais avec avocats. J’avoue que quand j’étais avocate, je conseillais à mes clientes, dans les dossiers de violences verbales ou légères, de se soumettre à la justice pour ne pas perdre la garde de leur enfant. Nous devons légiférer de toute urgence pour que dès qu’il y a suspicion d’inceste – voire de violence –, l’enfant ne soit pas remis au parent agresseur.

Vous avez raison : certains décrets d’application de la loi Taquet ne sont pas mis en œuvre, voire ne sont pas parus. Je ne sais pas ce qu’il en est du décret relatif au référentiel. Il faut secouer les institutions pour que ce soit le cas.

Enfin, j’ai déposé une proposition de loi visant à renforcer la protection des mineurs en danger, qui prévoit notamment que l’enfant soit automatiquement assisté d’un avocat à chaque étape de la procédure dès qu’il y a suspicion de violence. Cet avocat pourra dire haut et fort que l’enfant ne doit pas retourner chez son parent agresseur car il risque d’y être à nouveau violé. La parole de cet avocat est susceptible d’influer sur la décision du juge aux affaires familiales.

Mme Martine Brousse. Nos avocats accompagnent des mamans, et je peux vous assurer que si le magistrat a décidé que l’enfant verra son père, il maintiendra sa décision. Les avocats, aussi bons soient-ils, peuvent avoir affaire à des magistrats qui veulent à tout prix maintenir les liens du sang avec le père. Reconnaissons qu’en France, le lien du sang est un vrai sujet. Après un féminicide, on demande aux enfants d’aller visiter leur père en prison alors qu’ils l’ont vu massacrer leur mère !

Mme Steffy Alexandrian. Mme Brousse et moi avons une avocate en commun, maître Julie Taxil, membre de la commission « droit des mineurs » et de la commission « droit de la famille » du barreau de Marseille. Elle est mon avocate à titre personnel depuis le décès de mon petit frère Carl pour le versant civil. J’aime énormément travailler avec elle ; elle a accompagné bien des dossiers de l’association. Son approche est extrêmement pertinente – peut-être un peu moins sensible que la mienne, mais aussi un peu plus neutre, il faut le reconnaître.

Concernant le maintien du lien, il faut peut-être oser assumer une idéologie différente dès lors qu’un enfant présente un certain mal-être et dénonce des faits d’une immense gravité : un parent qui a touché à son intimité, qui lui a volé son innocence et lui a infligé une souffrance avec laquelle il devra composer toute sa vie.

Il faut aussi être conscient que la justice, en l’état du droit, de la doctrine et de la culture, n’a pas toujours d’autre choix que de maintenir le lien avec le parent, dans l’attente de son éventuelle mise en examen. Le magistrat est parfois bien embarrassé.

J’en viens aux visites médiatisées. Nous savons désormais que la médiation n’est pas recommandée dans les cas de violences conjugales – et j’insiste sur le fait que parfois, l’inceste parental est à mettre en lien avec des violences passées dans le couple. Restent plusieurs possibilités : le droit de visite et d’hébergement classique, qui n’est évidemment pas une option puisqu’il mettrait le mineur, seul, en présence de son parent mis en cause, et le droit de visite médiatisée. Des visites médiatisées sont ordonnées dans nombre de mes dossiers. Elles ne se réalisent pas toujours, ou alors pas dans de bonnes conditions : c’est très compliqué.

Cela peut aussi aller au-delà. Je citerai le cas de mon petit frère Carl parce que je le maîtrise bien, mais il est représentatif. Carl a eu droit à toutes les formules un peu atypiques, pourrait-on dire. Au décès de notre maman, la question d’un droit de visite médiatisée s’est posée pour notre père. Il avait jusqu’alors un droit de visite et d’hébergement ; mon objectif était de le restreindre pour faire respecter un tant soit peu la volonté de Carl de ne pas le voir – autant mourir, disait-il. On a pourtant imposé à Carl de rencontrer son père, il a hurlé dans les tribunaux qu’il se tuerait et est passé à l’acte. Il n’a pas été entendu. Nous n’avons pas eu affaire à une mauvaise juge des enfants, j’insiste. Je ne lui en veux pas – sauf peut-être de ne pas m’avoir dit un mot après le décès de Carl ; je ne lui reproche pas son travail car elle a vraiment essayé de l’aider. À la différence de bien d’autres affaires, ce dossier contenait une condamnation. Imaginez la gravité de ce dont je vous parle, et songez que mon père peut encore voir mon demi-frère.

Pour Carl s’était aussi posée la question d’un droit de visite médiatisée unique en présence d’un professionnel, psychologue ou pédopsychiatre. Les conditions prévues s’avérant irréalisables, cela ne s’est jamais concrétisé. Ensuite a été envisagé un droit de correspondance médiatisée. C’est toujours moins violent pour un mineur, me semble-t-il, que de se trouver en présence de son parent, mais cela reste une violence. A-t-on vraiment envie de faire cela à un enfant ?

Je n’ai pas la réponse absolue. Évidemment, ma doctrine est de considérer qu’on ne peut pas faire ça à un enfant. Je vois tous les jours des magistrats qui sous-estiment les répercussions de leurs décisions sur les enfants – je parle de tentatives de suicide, d’enfants sauvés de justesse, d’enfants enterrés. Je ne suis qu’au début de mon engagement, et combien vais-je encore enterrer d’enfants ?

Je me fais aussi l’avocat du diable : il faut penser à ces rares dossiers où l’enfant ment. L’enfant ne ment pas pour mentir, et s’il le fait, il y a des raisons de s’inquiéter pour lui : cela ne signifie pas qu’il n’y a aucune forme de violence dans sa famille.

La question est très complexe, et il y a un peu à prendre dans tous nos témoignages. Il faut se demander à quel moment on peut décider de suspendre le lien : faut-il des éléments vraisemblables, et qu’entend-on par « vraisemblance » ? À quel moment peut-on porter atteinte aux droits et libertés d’un parent qui est seulement mis en cause mais pas encore mis en examen ? Il faut aider la justice à y répondre et travailler sur de vrais référentiels – pour le moment, ils font défaut. Et si l’on décide de maintenir le lien, il faut essayer de préserver autant que possible l’enfant.

Étant donné que les points de rencontre sont surchargés, les juridictions pratiquent énormément la médiatisation par un tiers, en recourant par exemple à la maman du papa. Mais quand celui-ci est mis en cause pour des faits de viol, d’agression sexuelle ou d’atteinte sexuelle sur son enfant, peut-on compter sur la neutralité de cette grand-mère ? Beaucoup de mamans m’ont dit : « Il y a des mères dont l’enfant est assassin et qui le défendront toujours. »

M. Christian Baptiste, rapporteur. Je voudrais vous féliciter pour votre travail ô combien important au service des victimes ; c’est un engagement et un véritable sacerdoce. On aimerait parler de réparation et de reconstruction, mais parmi les exemples que vous avez cités, il y a surtout de la destruction. Nous avons auditionné ce matin une psychiatre qui a longuement évoqué le trouble dissociatif de l’identité et le rôle que peut jouer sa prise en charge dans la reconstruction. Elle a fondé la Maison de la résilience à Nancy. Êtes-vous régulièrement en contact avec des experts chargés du suivi des victimes ? Abordent-ils ce trouble ? Faites-vous appel à cet outil ? Comment le mettre au service de la justice et des acteurs concernés par l’inceste ?

Mme Steffy Alexandrian. Vous parlez certainement de la professeure Coraline Hingray, que j’apprécie beaucoup à titre personnel et professionnel, une femme incroyable et ô combien intelligente. Ses lumières nous sont précieuses, et ses propositions sont autant de pistes à suivre.

Dans le domaine qui nous occupe, il existe une réelle fracture entre les secteurs juridique et psychosocial. Une récente conférence organisée par la Cour de cassation – que je vous invite à visionner en ligne – le décrit parfaitement. Il est très compliqué de faire dialoguer ces deux mondes.

Pour répondre à votre question, nous sommes plutôt en lien avec des experts qui interviennent sur d’autres dossiers que les nôtres. Là aussi, il y a beaucoup à dire. Pour prendre un exemple, alors que mon petit frère Carl expliquait à un expert que malgré sa vie si difficile, il avait plutôt eu de la chance d’être recueilli par sa sœur qui lui dispensait des soins et de l’attention quand sa maman n’allait pas bien, ce professeur en psychologie lui a répondu qu’il était donc content que sa mère soit morte et qu’il devait retourner vivre chez son père – il savait pourtant qu’il avait été condamné. Or ce psychologue du sud de la France reçoit encore énormément de demandes d’expertise. Cela m’empêche de dormir la nuit. Il faudra bien finir par imposer une certaine doctrine, un référentiel. Il ne doit plus être possible pour les experts d’affirmer certaines choses. Il n’y a plus d’excuse.

Mme Églantine Cami. Beaucoup a été dit sur les expertises : je n’y reviendrai pas.

Pour en revenir aux comparaisons internationales, l’inceste est appréhendé de façon assez similaire en France et aux Philippines : en vertu d’une dichotomie culturelle entre le privé et le public, on considère qu’il relève du cercle privé de la famille, dans lequel on n’intervient pas. Autant, en France, cette approche a été déconstruite dans d’autres domaines, comme celui des violences sexuelles faites aux femmes, autant elle persiste s’agissant de l’inceste, avec pour corollaire la sacralisation du lien d’autorité parentale et de filiation.

Je ne suis pas une spécialiste du droit international, mais l’exemple de l’Espagne me paraît intéressant : outre des avancées législatives, ce pays a mené un important travail sur la considération sociale des violences sexuelles, notamment de l’inceste.

Alors que la justice française continue d’invoquer le syndrome d’aliénation parentale ou ses équivalents, d’autre pays ont déconstruit cette notion. Il en est de même pour la prise en charge des auteurs.

L’expérience internationale peut par ailleurs nous éclairer sur l’imprescriptibilité. Elle est appliquée en matière d’inceste par vingt-neuf pays, dont dix-huit signataires de la convention de Lanzarote, soit qu’ils aient décidé d’abolir les délais de prescription, soit qu’ils n’en aient jamais eu. Nous ne disposons pas d’étude qui nous permette d’en mesurer les conséquences. Il faudrait s’y atteler pour savoir comment la France pourrait s’en inspirer.

Il en est de même pour la spécificité du crime d’inceste. L’inceste n’est pas cité dans la loi française : on parle de violences sexuelles incestueuses, de viol incestueux ou d’agression sexuelle incestueuse. Cela nous empêche de penser beaucoup de situations, comme l’inceste entre cousins.

Enfin, la collaboration internationale est essentielle, notamment pour lutter contre la cybercriminalité qui implique des violences sexuelles sur mineur et de l’inceste. Je pense en particulier au live streaming qui met en relation, dans le cas qui nous occupe, des prédateurs en France et des victimes aux Philippines : le parent filme en direct le viol de son enfant pour un commanditaire qui visionne les images dans un autre pays. L’Ofmin (Office mineurs) a réalisé des grands coups de filet parce qu’il a pu travailler avec Interpol et Europol. Cette collaboration internationale est essentielle, car l’inceste existe dans tous les pays. De son côté, le Parlement européen débat de la révision d’une directive en vue de mieux lutter contre les violences sexuelles sur mineurs aussi bien en ligne que hors ligne. Nous devons nous nourrir de ces expériences pour faire évoluer nos lois et les législations des pays européens, et comprendre comment lutter contre l’inceste à un niveau transfrontalier.

Mme Martine Brousse. Vous nous avez interrogés sur les dysfonctionnements judiciaires. Ils interviennent tout particulièrement dans le recueil de la parole de l’enfant. Mme Alexandrian a parlé des rares cas où l’enfant ment. Pour nous, l’enfant ne ment pas, il dit sa propre vérité parce qu’il dit sa souffrance. Si sa parole n’est pas prise en compte faute d’éléments, il est de toute façon en souffrance et doit être accompagné. Des réponses doivent lui être apportées.

Les unités d’accueil pédiatrique des enfants en danger ont été créées par Mme Guigou à une époque où les mamans partaient se réfugier en Espagne, en Suisse ou en Belgique parce qu’on ne les croyait pas. Cette situation était révélatrice d’un problème dans le recueil de la parole de l’enfant. On compte actuellement environ 110 unités opérationnelles. En 2025, 77 unités situées dans des villes moyennes ou petites ont réalisé plus de 10 100 auditions. Rendez-vous compte de ce que cela représente ! Voici comment cela se passe. L’enfant arrive la plupart du temps en pédiatrie et est accueilli par une équipe pluridisciplinaire – dimension essentielle, tant il est nécessaire de croiser les regards pour tendre vers la vérité. Il est auditionné dans une salle par un enquêteur, gendarme ou, rarement, policier. Les gendarmes effectuent 85 % des auditions tandis que les policiers ne se dérangent pratiquement jamais : cherchez l’erreur. Il faudra peut-être finir par obliger les policiers à se rendre dans les unités d’accueil, ou au moins dans des lieux protecteurs et sécurisés pour l’enfant – le commissariat de police n’étant pas, pour nous, un lieu protecteur, même quand il possède une salle Mélanie. Il n’est pas question d’opposer les unités d’accueil et les salles Mélanie – les dispositifs sont complémentaires –, mais ces dernières ne sont pas adaptées à la majorité des enfants, surtout aux plus jeunes, surtout dans des situations qui soulèvent des questionnements et où l’enfant doit être protégé sur la foi d’un parent qui relate ses propos. Sa parole doit être recueillie dans les meilleures conditions.

L’audition est filmée et gravée sur deux CD qui sont envoyés au parquet – l’un étant sous scellé. Et après ? Toute la question est là. Cela fait plus de vingt ans que nous demandons aux magistrats de visionner les auditions. Je peux vous dire que dans certains dossiers classés sans suite, le comportement de l’enfant est éloquent, davantage que ses mots. Je pense à cette petite fille de 5 ans qui, à la fin d’une audition, quand l’enquêteur lui demande si elle a quelque chose à ajouter, croise ses deux mains sur son sexe. La retranscription écrite ne permettait pas de le déceler ; mais lire et voir, ce n’est pas la même chose. Nous devons obtenir que les auditions filmées soient visionnées. Leur durée va de trois à quarante-huit minutes dans les unités d’accueil, d’une heure et demie à cinq heures, voire six, en gendarmerie. Les magistrats disent qu’ils n’ont pas le temps de les visionner, ce qui peut se comprendre. Or les nouvelles technologies permettent de coder les vidéos pour accéder directement aux révélations importantes de l’enfant – deux gendarmes mettent au point une solution en ce sens. Si le magistrat veut se faire une idée plus large, il peut ensuite visionner les vingt ou quarante minutes d’audition. Cela permettrait d’éviter un certain nombre de classements sans suite.

Le dossier part ensuite chez le juge d’instruction. Il n’y a qu’à voir le nombre d’auditions réalisées dans seulement 77 unités d’accueil pour imaginer combien ont lieu dans les commissariats et les gendarmeries. Or la plupart sont classées sans suite, sans même aller jusqu’au procureur. Une enquête préliminaire peut être demandée pour aller plus loin, avant l’ouverture d’une instruction. Il serait important de connaître le nombre exact d’auditions réalisées dans tous les commissariats de police et toutes les gendarmeries, auquel s’ajouterait celui des auditions effectuées dans les unités d’accueil. Je peux vous assurer que le total atteindrait au moins 30 000 ou 40 000. Que deviennent ces auditions ? À combien d’instructions donnent-elles lieu ? Nous ne le savons pas. Combien de non-lieux sont prononcés ? Nous ne le savons pas davantage.

Nous vous demandons, à vous parlementaires, de mieux protéger ces enfants victimes et en souffrance, de mieux protéger les parents protecteurs et de mieux protéger les professionnels. Imaginez ce que ressent un professionnel qui est convaincu qu’un enfant est victime, mais qui voit l’affaire classée sans suite. Il sait que quelques années plus tard, le petit frère ou la petite sœur viendra dire « papa m’a fait ça », mais le dossier n’aura pas été gardé. Heureusement, le réflexe de ressortir les dossiers se développe ; les enregistrements y contribuent. Vous qui faites la loi et décidez de la protection de l’enfant devez disposer d’éléments fiables plutôt que de chiffres à la louche – car même le chiffre de 160 000 enfants victimes n’est qu’une estimation à la louche. En dehors des unités d’accueil, nous n’avons pas de données fiables. Il faut vous attacher à vérifier que les décrets sont publiés et que les textes que vous présentez prennent en compte tout cela. À défaut, vous entendrez à nouveau ces enfants.

Mme Églantine Cami. Il faut aussi être conscient qu’un nombre considérable de situations de violences incestueuses ne font jamais l’objet d’un signalement. Les professionnels manquent de formation et peuvent être entravés dans leurs pratiques de protection – nous l’avons dit. Parfois aussi, ils sont complices ou complaisants. Tout cela contribue au silence.

Je citerai quelques chiffres issus du groupe d’observation de la protection des enfants contre les violences (Gopev) : 13 % des parents affirment avoir été témoins de situations qui auraient pu justifier une alerte, mais sans agir ; 79 % des professionnels de la protection de l’enfance et 65 % des professionnels hors du champ de la protection de l’enfance, mais en contact avec des enfants, déclarent s’être déjà sentis impuissants face à une situation ; un professionnel sur dix reconnaît n’avoir pas effectué un signalement pourtant justifiable, en citant principalement la peur de se tromper. Cela montre combien, en amont des signalements, la formation des professionnels qui travaillent avec des enfants est essentielle.

Mme la présidente Maud Petit. D’où tirez-vous ces chiffres ?

Mme Martine Brousse. Ils proviennent d’un collectif d’associations, le Gopev, animé par Joëlle Sicamois de la Fondation pour l’enfance. Plusieurs études ont été menées dans ce cadre avec des chercheurs. Nous souhaitons qu’une étude soit consacrée aux suites judiciaires données aux auditions menées par les unités d’accueil, et je pense qu’elle sera confiée au Gopev.

M. Laurent Boyet. Avant de répondre à votre question concernant les signaux identifiés dans nos boîtes aux lettres, madame la présidente, je voudrais revenir sur les propos de Martine Brousse, qui sont tout à fait justes.

Il y a effectivement une grande différence d’implication entre la police et la gendarmerie, laquelle est beaucoup plus en avance sur ces questions – c’est le policier qui le dit. Il existait, à une époque, des formations obligatoires sur le recueil de la parole des victimes, de la parole des enfants, etc. Et puis les attentats sont passés par là : on ne voit plus passer ce genre de télégrammes, il n’y a plus de référents et, de fait, la police a un certain retard par rapport à la gendarmerie.

Je suis tout à fait d’accord sur un autre point : à quoi bon graver des auditions sur des CD si les magistrats ne les regardent pas ? Au-delà ce qui est dit, il y a aussi ce qui ne l’est pas : le langage non verbal est parfois extrêmement important ; encore faut-il que les magistrats soient formés en matière de psychotraumatisme. Un magistrat va-t-il être capable de comprendre ce que veut dire tel ou tel geste esquissé par un enfant ? Je ne sais pas – alors qu’en effet, un minimum de formation en psychotraumatisme permet de comprendre ce langage non verbal. Il serait donc impératif de regarder ces auditions : encore une fois, il y a ce que les enfants disent, mais il y a aussi – et c’est vrai aussi pour les adultes –, ce qu’on ne dit pas, le langage non verbal, les regards, les postures.

Pour en venir aux signaux que nous pouvons détecter dans les petits mots qui nous sont adressés, ce qui est assez incroyable, c’est que quand on explique les choses aux enfants, ils comprennent. Il n’y a pas, dans les mots qu’on reçoit, de signaux à trouver : un enfant, quand son papa – ou son grand-père, comme c’était le cas dans l’affaire de Lily que vous avez évoquée, qui est jugée et dont la famille nous autorise toujours à parler… Lily ne nous a pas écrit avec des signaux faibles qu’il aurait fallu essayer de comprendre : elle a donné un prénom et nous a dit que cette personne mettait sa partie du bas à lui dans sa partie du bas à elle, et qu’elle ne voulait pas.

Lorsqu’on installe une boîte aux lettres Papillons dans une école, il y a un temps de sensibilisation, durant lequel on explique aux enfants les formes de violences auxquelles ils pourraient être confrontés – ou auxquelles ils sont déjà confrontés – et on leur dit qu’à partir du moment où ils ressentent une émotion négative, ils peuvent nous écrire. Au tout début, quand on a posé nos boîtes aux lettres, on nous disait souvent que les enfants ne nous écriraient pas si leurs parents étaient concernés. En fait, si : quand ils sont victimes et qu’ils ont l’impression – car c’est ce qu’on leur dit – que tous les mots reçus seront lus et traités par un adulte et qu’ils auront une réponse, les enfants nous écrivent. Quand on installe une boîte aux lettres Papillons dans une école, on reçoit tout de suite énormément de mots – parfois trente, quarante, cinquante le jour même ou le lendemain. Parmi ces mots, on comptera deux, trois, quatre situations particulièrement préoccupantes qui pourront conduire soit à une information préoccupante, soit à un signalement.

À ce jour, 514 boîtes aux lettres Papillons sont installées sur le territoire et soixante-quatorze sont en cours d’activation, ce qui signifie que les sensibilisations sont en cours. Cela concerne 283 municipalités. Au total, et pour être précis – j’ai vérifié hier –, 127 584 enfants ont été sensibilisés à notre dispositif et aux différentes formes de violence qu’ils peuvent rencontrer. Nous recevons en moyenne 180 à 230 mots par semaine. Ces mots-là nous racontent tout. J’avais mon histoire – je l’ai racontée tout à l’heure –, mais il n’était pas question pour moi de dire aux enfants : « toi qui as été victime de ça, tu ne peux pas nous écrire, parce que c’est seulement pour les enfants qui sont victimes de violences sexuelles ».

Pour vous répondre à propos du fonctionnement des boîtes aux lettres, nous signons des conventions avec les municipalités, auxquelles nous demandons d’identifier des personnes précises. Les plus importantes, pour nous, sont celles qui vont récupérer les courriers ; dans 97 % des cas, ce sont des policiers municipaux, des agents de surveillance de l’ordre public ou, dans les petits villages, des gardes champêtres, qui sont assermentés, ce qui nous permet – même si on n’est jamais à l’abri de rien – d’être un peu plus en confiance Ces agents relèvent les courriers, les scannent ou les photographient et les déposent sur un formulaire informatique, Jotform, qui crypte immédiatement le mot.

À l’autre bout, les seules qui possèdent les clés de déchiffrement sont les psychologues de l’association Les Papillons, qui reçoivent tous les jours ces mots déposés dans les boîtes aux lettres, les analysent et les traitent. Certains mots simples n’entraînent pas d’analyse particulière, mais tous donnent lieu à une réponse à l’enfant, parce qu’il peut arriver qu’un enfant teste le dispositif en écrivant des choses pas très graves, pour voir si c’est bien vrai qu’il aura toujours une réponse et peut-être, un peu plus tard, écrire un mot plus grave. Il y a aussi des cas qui alertent nos psychologues du fait de la répétition de mots qui, s’ils peuvent paraître peu graves individuellement, révèlent tout de même quelque chose.

Une fois l’analyse et le traitement des situations effectués, nous avons sur place des personnes identifiées par la municipalité qui font le lien, dans le tissu local, entre la boîte aux lettres Papillons et nos psychologues : elles sont en contact avec ces derniers dès le départ, reçoivent leurs préconisations et se chargent parfois, sur la base desdites préconisations et parce qu’elles ont la compétence pour le faire, de passer un entretien très rapide avec l’enfant pour lever un doute. Par exemple, une petite fille nous avait écrit que son frère la forçait à faire l’amour. Si nous nous étions arrêtés à ce mot, nous aurions à coup sûr fait un signalement au procureur de la République. Mais en demandant au référent local d’éclaircir certains points, nous nous sommes rendu compte qu’en fait, le frère en question avait 5 ans, contre 7 pour la jeune fille qui nous écrivait, et surtout que « faire l’amour », pour elle, voulait dire « faire les câlins » : elle était submergée de câlins de son frère et ça l’agaçait. On voit bien ici l’importance des mots : ses parents disaient, à propos d’eux-mêmes, quand ils étaient trop proches et que les enfants posaient des questions, qu’ils se faisaient un câlin : faire l’amour, c’était se faire un câlin. Cette petite avait donc simplement écrit ce que ses parents lui disaient : elle avait fait ce rapport entre les câlins dont elle était submergée par son frère et ce que lui disaient ses parents, c’est-à-dire faire l’amour. D’où l’importance de procéder parfois à des levées de doutes.

Pour autant, quand un doute subsiste, nos psychologues ne s’abstiennent pas : elles font ce qu’elles doivent faire, c’est-à-dire transmettre un signalement ou une information préoccupante. Nous ne sommes que des facteurs ; à charge, pour les personnes dont c’est le métier sur place de lever le doute. Nous envoyons nos informations préoccupantes aux Crip (cellules de recueil des informations préoccupantes) et nos signalements aux procureurs de la République des départements concernés. Pour l’année scolaire 2024-2025, 2 % des mots reçus sont devenus des informations préoccupantes transmises aux Crip et 2,2 % des mots sont devenus des signalements transmis au procureur de la République. Parfois, nous savons si ces mots débouchent sur des procès, parce que les familles nous contactent, mais, et c’est un motif de frustration, comme nous ne sommes que des facteurs, nous ne savons pas toujours ce qu’il en est ensuite.

En tout cas, les enfants ne nous écrivent pas des signaux faibles ou forts, ils nous écrivent ce qu’ils vivent : ils nous racontent leur histoire – du harcèlement scolaire, des violences physiques. Si on leur explique les choses, ils comprennent et ils nous écrivent.

Mme Florence Herouin-Léautey (SOC). Tout cela est très frustrant, parce qu’on a l’impression de toujours manquer de temps, alors qu’on ne cesse de dépasser les bornes horaires.

Et puis il y a quelque chose de très navrant, vous l’avez dit, dans ces échanges, qui ont déjà eu lieu par le passé – certains d’entre vous étaient membres de la Ciivise – et qui avaient déjà donné lieu à des recommandations, voire à des travaux aboutis – je pense à ce livret de formation qui, bien qu’ayant été validé par cinq ministères, est resté lettre morte et ne se déploie pas, ou encore à l’Evars, qui ne concerne toujours que 30 % des enfants alors qu’elle existe dans les textes depuis maintenant bien longtemps. Vous l’avez dit aussi, la protection de l’enfance ne se résume pas à l’ASE, elle doit concerner tous les enfants. Or leurs droits et la prise en charge de leurs besoins sont fragmentés dans plusieurs ministères : il n’y a pas de pilote dans l’avion des enfants.

Qu’est-ce qu’un enfant ? De quoi a-t-il besoin ? Comment l’écouter ? Comment entendre sa parole pour ce qu’elle est, c’est-à-dire non pas une sous-parole, mais une parole qu’il construit en lien avec l’état du développement de son cerveau, une parole qui a de la valeur, qui n’est pas plus petite qu’une parole d’adulte – qui est peut-être même plus forte, pour ce qu’elle compte de naïveté, d’absence de compromission.

Qu’on ne parvienne pas, en 2026, dans la société française, à considérer l’enfant pour ce qu’il est – parce que c’est bien cela que révèlent nos travaux –, c’est déplorable. Nous sommes plusieurs ici à dire que nous avons honte des travaux que nous sommes conduits à mener aujourd’hui et dont l’issue reste incertaine. Vous l’avez compris, certains d’entre nous ont déjà déposé des propositions de loi sur le sujet, parfois de manière fragmentée. Pas plus tard qu’en décembre dernier, c’est une proposition de loi visant à lutter de manière intégrale contre les violences sexistes et sexuelles (VSS) commises à l’encontre des femmes et des enfants qui a été déposée ; elle vise à répondre, en quelque quatre-vingts articles, aux 140 recommandations de la coalition féministe et enfantiste qui s’est formée à cette fin.

Des gens qui travaillent le sujet, on n’en manque donc pas. Peut-être que nous ne portons pas assez leur voix, que nous n’exprimons pas suffisamment bien les choses, mais je crois que nous devons néanmoins continuer à avancer ensemble. Il nous faut à la fois partager les constats et comprendre pourquoi des magistrats peuvent encore être amenés à dire à une victime : « je te crois, mais, en l’état du droit, je ne peux pas couper les liens avec ton parent » ; « je te crois, mais, en l’état des textes, je ne peux pas condamner ton agresseur » ; « je te crois, mais, en l’état du droit, je ne peux te protéger que toi, pas tes frères et sœurs ». Qu’est-ce qui, dans ce foutu droit, explique ces situations ? Nous avons commencé à agréger des éléments à chacune des auditions, mais la réponse est nécessairement multifactorielle : il n’y a pas un levier unique à déverrouiller, c’est un problème systémique.

Ce constat exige de nous une réponse globale, massive, qui, de ce fait, demande des moyens. On a par exemple entendu au cours des auditions que l’imprescriptibilité nécessiterait trop de moyens, qu’on ne sait déjà pas gérer les trente ans de prescription. Or je crois que l’enjeu n’est pas tant la vague de cas que l’imprescriptibilité pourrait créer, mais la considération qu’on accorde à cette question. Car vos blessures – je parle à celles et ceux qui vivent ce trauma – ne se périment pas, elles n’ont pas de date de péremption. Il nous faut parvenir à corréler le droit à la réalité.

Un des sujets que vous avez évoqués revient à chaque audition : comment donner une valeur probante à la parole de l’enfant et faire en sorte que, quand il signale quelque chose, la vie ne continue pas comme s’il n’avait rien dit – parce qu’il n’y a rien de plus insupportable ? Comment l’enfant est-il protégé pendant la durée de l’enquête ? Certains criminels, dans l’attente de leur procès, passent la durée de l’enquête en détention provisoire. Serait-ce si grave de suspendre le contact entre un adulte et un mineur pendant la durée d’une enquête ? Je ne crois pas que ce serait mortel. Certains employeurs suspendent bien des professionnels à titre conservatoire dès le premier signalement ; soit cela débouche sur une enquête, soit la personne reprend le cours de sa vie, mais, dans les deux cas, on a suspendu, on a protégé. Cette protection, nous la devons aux enfants.

Vous avez identifié un certain nombre de leviers, que nous accumulons au fil des auditions – je vous ai entendu évoquer la question des cousins. Nous ne vous avons pas entendu, en revanche, sur l’imprescriptibilité. Avez-vous des choses à nous dire à ce sujet ?

Mme Béatrice Roullaud (RN). Monsieur Boyet, vous indiquez que 2 % des mots font l’objet d’une remontée aux Crip et que 2,2 % sont envoyés au procureur de la République. Tous les signalements passent-ils d’abord par la Crip ou effectuez-vous vous-même un tri entre ceux qui sont transmis aux Crip et ceux qui sont destinés aux procureurs ?

Par ailleurs – parce que je suis un peu chauvine –, y a-t-il une boîte aux lettres Papillons à Meaux ?

M. Laurent Boyet. Nos psychologues font la distinction entre le danger grave et le danger grave et imminent : le danger grave fait l’objet d’une information préoccupante, quand le danger grave et imminent est signalé directement au procureur de la République. Mais il est vrai que, parfois, les informations préoccupantes que nous adressons aux Crip peuvent finalement être transmises au procureur de la République.

Je ne peux pas vous dire si nous avons installé une boîte aux lettres à Meaux parce que ce n’est pas moi qui m’en occupe, mais nous commençons effectivement à nous implanter en région parisienne. Vendredi dernier, le nouveau maire de Paris a d’ailleurs exprimé sa volonté de déployer rapidement des boîtes Papillons dans sa ville ; nous devons le rencontrer pour voir comment procéder.

Je voulais revenir sur l’imprescriptibilité, qui fait aussi partie de mon combat – j’ai préparé une intervention pour ne pas être submergé par l’émotion.

La prescription, nous le savons, n’est pas une question juridique, mais de temps humain. L’inceste est un crime qui vole non seulement l’enfance, mais aussi notre capacité à parler. Un enfant victime, nous le voyons tous dans nos associations, n’a pas la liberté psychologique, ni la sécurité affective, ni même parfois les mots nécessaires pour dénoncer ce qu’il subit. Il dépend précisément de celui qu’il devrait accuser. On demande alors à cet enfant devenu adulte de parler dans un délai que la loi fixe, alors même que le traumatisme, vous venez de le dire, ne connaît aucun calendrier.

Je parle ici en tant que victime : j’ai subi des violences sexuelles incestueuses de l’âge de 6 ans à l’âge de 9 ans et, comme beaucoup, je n’ai pas parlé – non pas parce que j’avais oublié, mais parce que survivre passait avant comprendre. J’ai attendu, j’ai grandi, j’ai construit une vie et, lorsque les mots ont enfin existé pour moi, lorsque ma conscience a rejoint la mémoire, le temps judiciaire était passé, la prescription était tombée et, avec elle, cette question : comment une société peut-elle considérer qu’un crime cesse d’exister parce que le temps a passé, alors même que les conséquences, elles, ne disparaissent jamais ?

La prescription ne protège finalement que le système judiciaire et les agresseurs, pas les victimes. J’en comprends les raisons historiques – on nous les sort souvent, à la Ciivise, et dans d’autres instances : la difficulté à juger des faits anciens, la nécessaire sécurité juridique, la fragilité des preuves. Mais l’inceste bouleverse tous ces équilibres, parce que l’auteur bénéficie déjà d’un avantage immense : le silence qu’il nous a imposé et qu’on va garder parce qu’on met le doigt dans un engrenage du silence. La prescription, alors, n’est pas une garantie d’équité, mais seulement la prolongation juridique de l’emprise imposée par nos agresseurs. Dans l’inceste, le temps n’efface pas le crime, il en est souvent le dernier complice. Finalement, la justice, avec la prescription, devient selon moi un peu complice de l’emprise de nos agresseurs.

Nous avons reconnu l’imprescriptibilité des crimes contre l’humanité parce qu’ils attaquent ce que nous sommes collectivement. L’inceste attaque ce que nous avons de plus fondamental : la sécurité de l’enfance. Il détruit la confiance première, celle sans laquelle aucun individu ne peut se construire pleinement. Nous ne demandons pas une justice de vengeance, nous demandons juste une justice possible. On explique que l’inceste est un crime différent de tous les autres, un crime d’exception. Alors, pour ce crime d’exception, peut-être faudrait-il une justice d’exception.

L’imprescriptibilité ne garantit pas la condamnation. Elle garantit seulement que la porte du tribunal ne va pas être définitivement fermée à celui ou celle qui va trouver enfin la force de parler. Elle ne supprime pas la présomption d’innocence, elle ne supprime pas la nécessité de prouver, elle ne retire aucun droit à la défense : elle retire seulement au temps le pouvoir de supprimer la possibilité de faire passer la justice. Aujourd’hui, des milliers d’adultes comme moi vivent dans cette réalité paradoxale : nous savons que nous avons été victimes d’un crime reconnu par la loi, mais nous savons aussi que la justice ne pourra jamais nous entendre. C’est une forme de violence institutionnelle. Et je crois profondément qu’une société se mesure à la place qu’elle pourrait accorder à la parole tardive des enfants devenus adultes.

Alors oui, j’ai cette conviction : rendre les crimes incestueux imprescriptibles, ce n’est pas réécrire le passé, c’est juste refuser que le silence imposé aux enfants devienne une victoire définitive pour les agresseurs. Parce que nous, comme vous l’avez dit fort justement, nous allons vivre toute notre vie avec ces douleurs, qui sont imprescriptibles et qui finiront par en emporter certains dans la tombe. Nos agresseurs, eux, un jour ou l’autre, verront cette épée de Damoclès qu’ils ont au-dessus de la tête être tout bonnement gommée par l’effet de la prescription. Et ça, c’est injuste.

Mme la présidente Maud Petit. Merci pour cette prise de parole puissante, que je partage.

Mme Églantine Cami. Pour répondre à Mme Herouin-Léautey, c’est une question que nous nous posons tous les jours : pourquoi répète-t-on encore ces recommandations ? Pour ma part, je ne suis pas là depuis très longtemps, mais certaines recommandations sont formulées depuis des décennies. Elles évoluent, parce qu’on comprend certaines choses, on en affine certaines, mais elles sont toujours là. Pourquoi les choses ne changent-elles pas, pourquoi est-on toujours dans cette situation ? Pourquoi, en 2026, sommes-nous encore obligés de nous poser ces questions-là ?

Un jour, on m’a répondu que c’était parce que notre action était extrêmement subversive. Interroger l’inceste parental, c’est interroger la structure de notre société, la façon dont on a conçu, dont on conçoit et dont, si on ne fait rien, on concevra encore malheureusement pendant un temps ce qu’est la famille. C’est se dire que cet espace qu’on conçoit comme l’espace protecteur par essence, celui dans lequel l’enfant doit grandir, être éduqué, accompagné, est finalement celui où les enfants subissent le plus de violences sexuelles. Demander à une société de réfléchir là-dessus, en effet, c’est subversif. Nous sommes là pour faire ce travail et nous le faisons tous les jours : nous avons l’habitude d’être subversifs.

Vous avez évoqué la prise en compte de ces questions au niveau parlementaire. Nous avons la chance d’avoir une délégation aux droits des enfants à l’Assemblée nationale, mais elle n’existe toujours pas au Sénat. Pourquoi ?

Vous parliez de pilote dans l’avion ; effectivement, la question de la création d’un ministère à l’enfance se pose.

Pour revenir sur l’imprescriptibilité, je pourrai vous envoyer une contribution écrite à ce sujet, auquel on pourrait consacrer des dizaines et des dizaines de minutes. J’ajoute seulement que l’imprescriptibilité ne saurait évidemment résoudre à elle seule toutes les défaillances du système, mais que nous l’envisageons comme un moyen de rompre avec le déni structurel et systémique que nous évoquons depuis le début. Au-delà de la notion de crime contre l’humanité, qui revient très souvent quand on aborde cette question, nous avons aussi des éléments de comparaison entre l’imprescriptibilité et la façon dont le droit international définit la torture. Je pourrai vous apporter ces éclairages pour l’association Caméléon.

Mme Martine Brousse. Pour ma part, j’en reviens toujours au recueil de la parole de l’enfant : plus tôt on pourra libérer la parole, moins on aura besoin de parler d’imprescriptibilité.

Mon grand âge me permet de dire combien les révélations ont évolué : elles n’ont plus rien à voir avec ce qu’elles étaient il y a trente ans ou quarante ans. N’avons-nous pas intérêt, plutôt que de mener des combats parfois difficiles… Il est vrai qu’en tant que membre de la Commission nationale consultative des droits de l’homme, j’estime qu’il y a un crime, le crime contre l’humanité, qui doit être imprescriptible. Mais il n’en reste pas moins que la réponse n’est pas bonne pour les victimes.

Quelle est la réponse à apporter ? C’est déjà le recueil de la parole de l’enfant, la prise en compte de sa souffrance et des violences qu’il a subies, ainsi que des jugements qui le protègent de l’agresseur, le plus tôt possible et le plus jeune possible. L’imprescriptibilité, c’est bien, mais quelle est la prise en charge qui l’accompagne ? S’il n’y en a aucune, on sera bien avancés ! Je veux bien me faire comprendre : je ne dis pas que l’imprescriptibilité n’est pas souhaitable. Mais veillons à ce qu’elle ne repousse pas la libération de la parole et n’incite pas les magistrats à se dire qu’ils peuvent ne pas traiter une affaire aujourd’hui puisqu’elle pourra l’être dans dix ans, ou que sais-je. Faisons attention : le temps de l’enfance n’est pas celui-là. Vous l’avez souligné les uns et les autres, nous devons apporter des réponses aux enfants dès aujourd’hui. Ces enfants qui souffrent, il faut qu’on puisse leur apporter des réponses, qu’on recueille leur parole et qu’on prenne en compte leurs souffrances.

Je finirai par cette phrase des Nations unies qui a clôturé, non pas la Convention internationale des droits de l’enfant, mais le préambule de la Déclaration des droits de l’enfant du 20 novembre 1959 : « L’humanité se doit de donner à l’enfant le meilleur d’elle-même. »

Mme la présidente Maud Petit. Madame Brousse, je vous redonne tout de même la parole, car je vois que vous êtes venue avec un magnifique chien – un chien d’assistance, si j’ai bien compris. Pourquoi ? Joue-t-il un rôle dans votre action aux côtés des victimes ?

Mme Béatrice Roullaud (RN). Et comment s’appelle-t-il ?

Mme Martine Brousse. Merci de poser cette question. La Voix de l’enfant, comme d’autres associations, a fait le choix d’équiper les Uaped qui le demandent d’un chien d’assistance, qui aide à recueillir les révélations. Le tout premier a été Orko, à Orléans. Il est pris en charge, il a une famille – en l’occurrence une infirmière, Marie-Laure –, il vient travailler le matin et il repart. À Vannes, le chien d’assistance s’appelle Rumba. Il vit chez une gendarme : il arrive à la gendarmerie le matin et intervient à la salle d’audition de l’Uaped de l’hôpital de Vannes. Un autre travaille à Saint-Lô. Nous venons d’en installer cinq autres : une à Évreux – c’est la seule chienne sur les cinq –, un à Lons-le-Saunier, un à Libourne, un à Mont-de-Marsan et un à Dijon. Nous allons aussi ouvrir une Uaped à l’hôpital Robert-Debré de Paris, où une des soignantes de l’équipe est prête à être la référente du chien d’assistance. Les référents sont toujours deux, parce qu’un maître peut toujours avoir un souci pour amener le chien à l’Uaped, mais le chien a une vie de famille. Celui qui nous accompagne aujourd’hui s’appelle Rétro.

Leur présence est essentielle. Pour finir sur une note positive, parce que nous avons partagé beaucoup de souffrances, alors que nous étions l’autre jour à l’hôpital Robert-Debré, une maman s’est approchée en demandant si elle pouvait caresser Rétro – vous ne le voyez pas parce qu’il se repose, mais c’est un caniche royal, donc il est très grand. Elle tenait un petit garçon par la main. Ce dernier lui a fait signe qu’il ne voulait pas l’approcher ; à un moment donné, pourtant, il a tendu la main et a caressé le chien. La maman nous a alors confiés : « Mon enfant est autiste, c’est la première fois qu’il caresse un chien. » Voilà un exemple de la façon dont ils peuvent soulager un autre type de souffrance – celle d’un enfant autiste qui, souvent, ne peut pas s’exprimer.

Et puis, dans nos unités d’accueil, il n’est pas rare que des enfants arrivent très agités, qu’ils cassent tout. Dernièrement, dans l’une d’elles, un enfant est arrivé, qui a tout envoyé en l’air. Lorsqu’on lui a dit qu’il y avait un chien, il a tout de suite répondu : « Je veux voir le chien. » L’enfant a tenu la laisse du chien, il est parti dans la salle d’audition avec le gendarme enquêteur ; le chien s’est assis, l’enfant l’a pris par le cou et il a parlé. Il n’est d’ailleurs pas rare qu’un enfant soulève l’oreille du chien pour lui parler.

Pour vous donner une autre expérience de vie d’enfant, je songe à cette adolescente qui a été violée, qui avait accepté de parler parce qu’Orko était à ses côtés pendant l’audition, mais qui ne voulait pas faire d’examen médico-légal. Comme la table était là, la pédiatre légiste, qui est absolument remarquable, le Dr Tisseron, lui a tout de même suggéré de s’allonger. Et, sans qu’on sache exactement ce qui s’est passé, Orko a sauté sur la chaise qui se trouvait là, s’est assis et a posé sa tête sur la poitrine de cette jeune fille. Le docteur a pu faire son examen médico-légal, qui révélait bien qu’elle avait été victime d’un viol.

Le chien accompagne l’enfant. J’ajouterai que les professionnels n’ont de cesse de nous dire qu’il leur fait du bien à eux aussi. Parce que tout ce que vous entendez dans le cadre de cette commission d’enquête est certes lourd, mais vous pourrez, à l’issue de vos travaux, passer à d’autres sujets, peut-être pas aussi difficiles. Nos professionnels, en revanche, que ce soient les pédiatres, les légistes, les psychologues ou les infirmières, y sont confrontés tous les jours, du matin jusqu’au soir. J’évoquais tout à l’heure le chiffre de 10 000 auditions qui se sont tenues dans seulement soixante-dix-sept Uaped, dans des petites villes : vous voyez ce que cela révèle. Le chien aide aussi les adultes, y compris au cours d’une réunion ou pendant un débriefing.

En tous les cas, nous nous tenons à disposition des personnes qui seraient intéressées dans vos villes, qu’elles comptent ou non des unités d’accueil : toutes nos associations sont des facilitatrices, pour répondre à la souffrance des enfants.

Mme la présidente Maud Petit. Je me dois de vous demander si vous avez des relais en outre-mer – peut-être pas, car il n’est pas évident d’avoir un pied partout. Si oui, y a-t-il des chiens là-bas aussi ?

Mme Martine Brousse. La Voix de l’enfant a effectivement des unités en outre-mer. J’ai moi-même inauguré celle de Guadeloupe avec Mme Michaux-Chevry – vous voyez, ça remonte à loin ! Il est vrai qu’il y a eu entre-temps des tempêtes, des cyclones et autres, que l’hôpital a été inondé et que le matériel a dû être réinstallé. Nous avons également une unité en Polynésie française, à Papeete – la personne qui en fut à l’origine est aujourd’hui membre du Conseil économique, social et environnemental –, où nous comptons faire en sorte qu’un chien puisse accompagner l’équipe. Nous avons aussi un projet à la Martinique, où la procureure est l’ancienne conseillère de M. Taquet – nous avons donc beaucoup travaillé sur les unités d’accueil. En la matière, nous nous tenons vraiment à la disposition des quatre-vingts associations qui constituent notre fédération : le plus souvent, ce sont elles qui nous sollicitent. Enfin, un projet, interrompu par le cyclone, était en cours à Mayotte. Je crois qu’il reprendra, sous l’égide de l’association, Le Village d’EVA.

M. Laurent Boyet. L’association Les Papillons a installé des boîtes aux lettres en Guadeloupe et en Martinique. À l’origine, quand les professionnels nous contactent, ils ont l’impression que ce dispositif n’est pas pour eux, je ne sais pas pourquoi. Ils expliquent pourtant avoir de très gros besoins, ces territoires étant extrêmement touchés par les violences sexuelles. Les boîtes aux lettres sont parfaitement accessibles, y compris dans les territoires d’outre-mer.

Mme la présidente Maud Petit. C’est très bien de ne pas les oublier, parce qu’ils sont effectivement très concernés par ce sujet.

Mme Steffy Alexandrian. Je tiens à préciser que l’association Carl a aussi opté pour un chien d’assistance – un seul, à ce jour. Surtout, je ne peux que confirmer les propos de Martine Brousse quant aux bienfaits de ces animaux, à la fois pour les enfants et pour les professionnels engagés. Je le constate moi-même au quotidien depuis plus d’un an, pour mon plus grand bonheur : ils rendent parfois les choses plus faciles.

Étant une association récente – nous fêterons bientôt nos 5 ans –, nous n’avons évidemment pas l’expérience de La Voix de l’enfant en outre-mer. Nous avons néanmoins décidé, il y a quelques mois, d’ouvrir un pôle en outre-mer, parce que nous sommes sursollicités. Je vous répondrai plus en détail par écrit, mais il faut savoir que nous priorisons la prise en charge des mineurs, à l’instant T. Nous accompagnons évidemment de nombreux parents protecteurs, mais notre urgence, c’est l’enfant qui ne peut même pas compter sur un tel parent.

Ce que nous avons pu constater à notre niveau concernant l’outre-mer, ce sont des conditions socio-économiques plus fragiles – ce sont des généralités, mais je pense qu’elles ne font que confirmer ce qui vous a été dit jusqu’ici –, des situations de promiscuité ou de densité familiale plus fortes, un isolement géographique qui limite souvent l’accès aux structures spécialisées et une moindre disponibilité des professionnels formés. À cela s’ajoutent des difficultés spécifiques en matière de révélation et de signalement, liées à des environnements sociaux plus interconnectés, où la parole peut être plus difficile à porter. Ainsi, la question territoriale ne se réduit pas à une différence de prévalence, mais renvoie à la fois à des facteurs de vulnérabilité accrue et à des inégalités structurelles dans la détection et la prise en charge.

Je me permets un petit ajout concernant l’imprescriptibilité. J’ose le dire, au moment de mon premier témoignage, il y a cinq ans, je faisais partie des gens qui y étaient assez opposés. Aujourd’hui, je fais des études, j’ai entamé un doctorat en droit et je sais qu’il n’est pas simple de trouver un juste milieu. Après tout, ce magistrat que j’évoquais dans mon propos introductif a dit plusieurs fois que l’inceste était un crime contre l’humanité. Je n’ai pas le temps de détailler ce point ici, mais l’imprescriptibilité est déjà plus ou moins acquise sur le principe grâce à la prescription glissante – à ceci près que celle-ci ne bénéficie pas à tous, si bien qu’il n’existe pas d’imprescriptibilité générale. J’insiste d’ailleurs sur le fait que si l’on rendait l’inceste imprescriptible, on devrait en faire de même pour les violences sexuelles sur mineurs, pour prendre en compte celles commises par le cousin, le professeur, etc.

Je suis désormais beaucoup plus favorable à l’imprescriptibilité parce qu’il me semble que, si on fait la balance des risques et des avantages, on y gagnera plus que ce qu’on y perdra. Ce n’est que mon point de vue : l’histoire le dira, car je crois qu’on y viendra tôt ou tard et qu’il ne faut pas lâcher ce sujet.

À partir du moment où l’on a conscience de la difficulté à apporter la preuve et de tous les problèmes que la longueur des délais peut poser, au-delà même de la question de l’imprescriptibilité, il me semble essentiel d’envoyer un message aux victimes, de leur donner la reconnaissance qu’elles méritent quant aux conséquences qu’elles subissent – et qu’elles subiront, comme vous l’avez très bien dit, madame la députée, jusqu’à la fin de leur vie. Je suis une ancienne victime, mais je porte chaque jour le poids de ce que j’ai vécu – chaque jour. Je ne vivrai jamais comme quelqu’un qui n’a pas subi cela. Et si je vis si bien, c’est parce que je l’ai accepté et que je suis accompagnée ; tout le monde n’a pas cette chance. Dès lors qu’une personne se sent prête, je crois qu’elle doit avoir le droit de déposer plainte, étant précisé qu’un dépôt de plainte n’emporte pas condamnation – je crois que les statistiques le rappellent : le risque est donc moindre et l’autorité judiciaire aura tout loisir d’investir ces questions.

Mme Églantine Cami. Pour terminer également sur une touche plus positive, l’association Caméléon n’a pas de chien d’assistance, mais nous intervenons aux Philippines, dans des centres d’accueil de jeunes filles, voire de très jeunes filles victimes de violences sexuelles – j’y étais encore il y a deux mois. On y pratique la médiation animale pour les enfants qui le souhaitent, notamment avec trois petits chiens absolument adorables. Cela n’entre pas exactement dans le cadre de votre commission, mais les animaux peuvent effectivement aider à la reconstruction des victimes, y compris quand il n’y a pas d’affaires en cours ou quand leur agresseur n’est pas condamné.

Pour ce qui est des territoires ultramarins, malheureusement, nous sommes nous aussi une petite association qui, je le répète, manque cruellement de moyens – et c’est de pire en pire. Malgré tout, nous avons des objectifs de développement et nous aurons de nombreux projets à proposer dans les prochaines années. Il est d’ailleurs intéressant de constater que les associations de protection des enfants travaillent de plus en plus en coalition : Mme Herouin-Léautey a évoqué la Coalition féministe et enfantiste ; il y a aussi le Collectif pour l’enfance, le Cofrade (Conseil français des associations pour les droits de l’enfant) et, évidemment, La Voix de l’enfant. De plus en plus de fédérations et de réseaux se créent, ce qui nous permet aussi d’écouter et de faire valoir, au même niveau que notre parole parisienne, celle des associations qui sont déjà présentes dans ces territoires et qui font un travail formidable.

Mme Martine Brousse. J’en profite pour signaler que La Voix de l’enfant et tous les professionnels des unités d’accueil demandent en vain la coordination nationale de ces unités. La situation actuelle n’est plus possible. La loi Taquet a permis de débloquer 2 millions, mais ils ont été confiés aux ARS (agences régionales de santé) plutôt qu’aux personnes qui connaissent ces unités, si bien qu’il existe aujourd’hui des Uaped dans des hôpitaux où il n’y a même pas de salle d’audition. Une coordination permettrait d’utiliser partout le protocole Nichd (national institute of child health and human development), auquel vous avez fait référence et qui est très important, car il permet vraiment de recueillir dans les meilleures conditions la parole des enfants, surtout quand il n’y a pas d’autres éléments matériels. Pour le coup, je crois que cela rentre dans le champ de votre commission : demander une coordination nationale des unités d’accueil, mais sans la confier à une administration, à un département ou autre. Actuellement, c’est La Voix de l’enfant qui l’assure – depuis plus de vingt-cinq ans, maintenant –, mais nous n’avons aucune autorité pour demander à un hôpital pourquoi le procureur n’a pas été saisi et pourquoi il n’a pas de salle d’audition. Ainsi, une Uaped a pu toucher 160 000 euros alors qu’il ne s’y déroule pas d’audition : les enfants vont au commissariat et, quand ils arrivent à l’hôpital, seuls les soins sont pris en charge.

Mme Béatrice Roullaud (RN). De quelle Uaped s’agit-il ?

Mme Martine Brousse. Il y en a plusieurs, par exemple à Paris ; il faudrait que nous les retrouvions. Pardon, vous me prenez de court, mais nous vous enverrons la carte des Uaped : celles qui apparaissent comme étant en « projet » ou « ARS » sont souvent dépourvues de salle d’audition et sont donc en cours de restructuration.

Mme Béatrice Roullaud (RN). L’équipe de celle d’Orléans, que j’ai eu le bonheur d’accueillir à Meaux, nous a expliqué qu’effectivement, ces Uaped, situées dans les hôpitaux, sont normalement équipées d’une salle d’audition, où se rendent les gendarmes et les policiers. Elle nous a également confirmé qu’Orko aidait beaucoup les jeunes filles et les petites filles qui devaient subir un examen médical. Bravo à vous.

Mme Martine Brousse. Quand l’enfant arrive en Uaped, il est souffrant. Or quel est le professionnel le mieux à même de comprendre la souffrance d’un enfant ? C’est bien le service de pédiatrie. À Nantes, la pédiatre Nathalie Vabres a aussi créé le parcours Santé protégée, qui accompagne l’enfant après l’audition et au-delà.

Mme la présidente Maud Petit. Je vous remercie encore une fois, au nom de l’ensemble de mes collègues et de M. le rapporteur, d’être venus cet après-midi, d’avoir passé du temps à nos côtés et de nous avoir apporté des réponses. Merci aussi pour vos actions quotidiennes pour accompagner le mieux possible toutes ces victimes d’atrocités.

Mme Martine Brousse. Si certains parmi vous souhaitent visiter une unité d’accueil, nous venons d’en ouvrir une à Bondy ; nous pourrons organiser un rendez-vous.

*

*     *

– Audition conjointe, ouverte à la presse, de :

- Mme Martine Balençon, présidente de la Société française de pédiatrie médico-légale et membre de la Ciivise ;

- Mme Mélanie Dupont, présidente de l’Association des psychologues de médecine légale et membre de la Ciivise (15 avril 2026)

Mme la présidente Maud Petit. Vous le savez, notre commission d’enquête a pour objet d’évaluer le traitement judiciaire des viols et agressions sexuelles incestueuses parentales sur mineurs. Elle porte une attention particulière à la prise en compte de la parole de l’enfant et à sa protection effective pendant la procédure. Dans ce domaine, la médecine et la psychologie légales jouent un rôle clé, puisqu’elles peuvent apporter des éléments probants qui font souvent défaut dans ces dossiers.

Je suis donc ravie d’accueillir Mme Martine Balençon, pédiatre et médecin légiste, professeure associée de pédiatrie à l’Université Caen Normandie et présidente de la Société française de pédiatrie médico-légale (SFPML), ainsi que Mme Mélanie Dupont, psychologue à l’unité médico-judiciaire de l’Hôtel-Dieu et présidente de l’Association des psychologues de médecine légale.

Mesdames, vous êtes par ailleurs toutes deux membres de la Commission indépendante sur l’inceste et les violences sexuelles faites aux enfants (Ciivise), et donc parfaitement au fait du sujet qui nous occupe.

Je vous rappelle que l’article 6 de l’ordonnance du 17 novembre 1958 relative au fonctionnement des assemblées parlementaires impose aux personnes entendues par une commission d’enquête de prêter le serment de dire la vérité, toute la vérité, rien que la vérité.

(Mmes Mélanie Dupont et Martine Balençon prêtent successivement serment.)

Mme Mélanie Dupont, présidente de l’Association des psychologues de médecine légale. Je vous parlerai des psychologues qui interviennent en unité médico-judiciaire (UMJ) et en unité d’accueil pédiatrique des enfants en danger (Uaped), ainsi que dans les instituts médico-légaux (IML), qui nous intéressent peut-être un peu moins aujourd’hui. Notre propos sera donc très centré sur les UMJ et les Uaped.

Au sein de ces services, les psychologues interviennent à différents moments de la procédure judiciaire, et parfois même en amont.

En Uaped notamment, nous pouvons intervenir en cas de suspicion de violences sexuelles, pour participer à une évaluation pluridisciplinaire susceptible de donner lieu à un signalement ou à la transmission d’une information préoccupante.

Dans le cadre de l’enquête de police, nous intervenons aussi à différents niveaux. Sur réquisition judiciaire, à la demande du procureur de la République, nous pouvons mener une évaluation du retentissement des faits sur la vie de l’enfant.

Nous intervenons aussi – et même avant tout – dans ces services hors réquisition judiciaire, pour du soin, c’est-à-dire pour accompagner les personnes qui y sont reçues. La réforme de la médecine légale, en 2010, a prévu la présence, dans chaque UMJ, d’un équivalent temps plein (ETP) de psychologue financé par la Sécurité sociale ; une circulaire de 2021 a prévu la même chose dans les Uaped.

Au vu de l’objet de votre commission d’enquête, la question du soin sera peut-être moins abordée, mais nous sommes avant tout des soignants, et nous mettrons donc du soin partout ! Quoi qu’il en soit, nous tenons à vous dire que l’accompagnement est essentiel, même si nous avons bien compris que votre interrogation portait davantage sur l’évaluation à la suite d’une réquisition.

Mme Martine Balençon, présidente de la Société française de pédiatrie médico-légale. Je vous parle en tant que pédiatre et médecin légiste de terrain. Je suis avant tout un pédiatre de terrain – c’est mon ADN. En 2016, j’ai créé, avec dix collègues pédiatres et médecins légistes, la Société française de pédiatrie médico-légale, une société savante tournée vers les enfants et les parcours des mineurs, de la prévention à l’expertise. C’est de cette place-là que je vais vous parler.

Du fait de mon profil professionnel, j’ai été sollicitée pour intégrer la Ciivise, et j’ai coanimé, avec Alice Casagrande, le groupe de travail consacré aux parcours de soins des enfants. Dans ce cadre, nous avons fait le choix d’intégrer le parcours médico-judiciaire aux parcours en santé des enfants.

Je vais vous parler des enfants, et des professionnels – pédiatres ou médecins légistes – autour des enfants. Je pense que je vous décevrai beaucoup sur la question des éléments probants, parce qu’ils sont très maigres, même si nous avons des choses à en dire. Nous avons aussi des choses à dire sur le soin inconditionnel et la présomption de nécessité de soins et de protection chez les enfants que nous rencontrons.

M. Christian Baptiste, rapporteur. Ma première question porte sur le rôle important que vous jouez dans le cadre de la procédure judiciaire, s’agissant de l’inceste. À quel moment intervenez-vous précisément ?

Mme Martine Balençon. Les professionnels médecins – pédiatres et médecins légistes – interviennent à toutes les étapes, quand ils rencontrent des enfants.

Ils interviennent d’abord en matière de repérage et de dépistage. Comment repérer un enfant victime de violences sexuelles et d’inceste ? Comment faire ensuite pour le dépister ? Cette question est très prégnante, car les violences sont des situations gigognes : quand on voit une violence, il faut aller chercher les autres. On l’oublie souvent quand on voit des enfants victimes de violences ou de négligences graves, parce que cela passe sous les écrans radars. Ainsi, notre travail est de repérer la violence sexuelle ou l’inceste sous-jacents.

Nous sommes ensuite sollicités pour des avis spécialisés, notamment dans les Uaped, où nous recevons des enfants pour lesquels des professionnels ou leurs parents ont des inquiétudes quant à une situation de violences sexuelles subies ou d’inceste. Dans ces cas-là, nous nous posons toujours trois questions.

Premièrement, le mineur a-t-il besoin de soins, et lesquels ? Nous parlons de soins intégrés, car la santé somatique ne doit pas faire écran à la santé psychique, et inversement. Alors que la violence sexuelle a un effet de dissociation, le travail du praticien est de réassocier les soins.

La deuxième question, qu’il faut se poser dans tous les cas, est celle de la protection. L’enfant sera-t-il en danger s’il retourne dans sa maison ? Auquel cas, que dois-je faire ?

La troisième question est celle de l’évaluation ou du constat. Quels sont les éléments probants dans le cadre de l’évaluation ou du constat que je vais devoir faire ? Si l’on se centre sur le mineur, on a toujours la bonne réponse.

Une Uaped est un milieu pédiatrique protégé qui, dès la première minute, prend soin des enfants. Que l’enfant y soit arrivé par la voie médicale ou par la voie judiciaire, la démarche est la même : je dois faire un constat médico-légal, travailler avec mes collègues pour lui apporter des soins, et le protéger. Il y a donc un trépied – soins, protection, constat –, dans un univers de « prendre soin ». Ce n’est pas à l’enfant de s’adapter au praticien, mais au praticien de s’adapter à l’enfant, pour toujours apporter la réponse la plus ajustée possible.

Vous nous avez interrogées, dans le questionnaire écrit que vous nous avez fait parvenir, sur la collaboration et le parcours de la parole. C’est effectivement un point très important, car l’une des conséquences des situations incestueuses et incestuelles est l’isolement. Dans les Uaped, nous nous efforçons de mener les consultations en binôme – psychologue et médecin, puéricultrice et médecin. Si le binôme est accepté par l’enfant, il devient possible de faire recirculer la parole sur les violences subies.

Le dernier point que j’aimerais évoquer est celui du consentement à l’examen. L’examen doit être consenti par l’enfant, l’information doit être bien donnée et bien évoquée par l’enfant, et le consentement à l’examen doit être révocable. Des enfants refusent parfois ces examens : il faut aussi valoriser ce refus. C’est à nous, praticiens, de nous ajuster, de nous mettre à la place de l’enfant.

Mme Mélanie Dupont. Je complèterai avec quelques éléments, car je souscris à tout ce qu’a dit le docteur Balençon.

Puisqu’on a évoqué les Uaped et leur philosophie, je pointerai quelques difficultés les concernant, à commencer par l’hétérogénéité que nous constatons sur le terrain. Les Uaped et les UMJ ont été bien pensées, mais l’hétérogénéité est faramineuse, qu’il s’agisse du déploiement de ces structures sur l’ensemble du territoire, des pratiques qui y ont cours, des moyens dont elles disposent, des cultures institutionnelles qui y règnent, ou encore de leurs liens avec l’hôpital, la police ou la gendarmerie. Je ne citerai pas de territoires en particulier, mais vous pouvez être reçus dans une structure où le parcours sera quasi parfait, où l’enfant sera pris en charge comme le docteur Balençon vient de vous le décrire, en lien avec la gendarmerie ou la police, en se mettant autour de l’enfant, alors que dans d’autres structures, le parcours sera très morcelé. Nous n’avons pas encore évoqué la question de l’audition filmée dans les Uaped : là aussi, l’hétérogénéité des pratiques est folle. Lorsqu’un psychologue est requis pour réaliser une évaluation, il doit parfois travailler seul, parfois en binôme avec un médecin, et parfois très longtemps après le début de l’enquête – et encore plus longtemps après le début des faits.

Je rejoins le docteur Balençon sur la question du rythme et de la temporalité. Les temporalités judiciaires ne collent pas à la temporalité de l’enfant, ni, le cas échéant, à la temporalité de la famille. Les refus d’examen en sont un bon exemple – car les examens psychologiques peuvent eux aussi être refusés, et nous trouvons d’ailleurs cela plutôt pas mal ! La posture du soignant doit être d’accepter ce refus, et même – j’ai envie de le dire de manière un peu provocatrice – de résister à la demande judiciaire, même si nous la comprenons. Nous savons qu’une enquête est en cours, que les examens demandés ont leur importance – du moins, que nos conclusions seront lues –, mais nous devons bien nous dire que ce n’est pas forcément le moment de l’enfant.

Mme la présidente Maud Petit. Lorsqu’un enfant refuse un examen, existe-t-il des moyens pour l’accompagner et le pousser à accepter ? La présence d’un chien, par exemple ? Arrive-t-il que l’enfant évolue et finisse par accepter l’examen, même sans cette présence canine ? Il ne faut évidemment pas le brusquer… On peut très bien comprendre que cela ne corresponde pas à sa temporalité, mais les services judiciaires ne cherchent-ils pas à obtenir absolument ces examens ? Comment réagissez-vous par rapport à cette pression ?

Mme Martine Balençon. C’est une très bonne question. La possibilité d’une médiation animale est effectivement un atout majeur pour certains enfants, et certaines Uaped sont dotées de chiens.

Peut-être y a-t-il une confusion entre ce que les magistrats et le commun des mortels attendent d’un examen et ce que la médecine – en tout cas la pédiatrie, ou la médecine légale – peut apporter. Il y a quelques années, Joyce Adams a publié – dans Pediatrics, je crois – un article sur l’examen clinique dans les situations de violences sexuelles qui a fait grand bruit et dont le titre était « It’s normal to be normal ». L’examen n’est pas le juge de paix, même s’il nous est souvent demandé, en raison de la question de la preuve…

Mme la présidente Maud Petit. Et de la preuve matérielle !

Mme Martine Balençon. Oui, de la preuve matérielle. Mais il arrive que des supports vidéo attestent la commission de violences sexuelles alors que l’examen clinique est normal.

Cette question de la preuve est compliquée. Elle dépend, d’une part, de la qualité de l’examinateur, qui doit être parfaitement formé à cet examen et aux diagnostics différentiels. Cet examen périnéal ne doit être réalisé que par un professionnel compétent. D’autre part, les éléments de preuve sont d’autant plus nombreux que l’examen est fait précocement. Or, dans les situations d’inceste, cette précocité est exceptionnelle. La littérature montre que la preuve de violences sexuelles est souvent apportée par des lésions extrapérinéales – par exemple, par des lésions de prise, lorsque la victime est saisie. Mais cela n’arrive jamais dans les situations de violences incestueuses…

Ce qui a été mis en évidence, notamment en Europe du Nord, c’est l’intérêt d’un recueil précoce de la parole de l’enfant, avec un enregistrement, dans un lieu sécurisé, par des professionnels formés et selon le protocole NICHD (National Institute of Child Health and Human Development). Il ne faut pas demander à l’enfant de témoigner plusieurs fois. Ce recueil précoce, beaucoup plus probant que des preuves matérielles, fait partie des éléments importants dont il convient de tenir compte s’agissant de l’accueil des victimes.

Je le disais, il y a probablement une sorte de décalage entre ce que l’examen clinique va pouvoir apporter et ce qu’en attendent les magistrats. Très souvent, l’examen clinique est normal, mais cela n’exclut pas pour autant des faits de violences sexuelles. Il est très important d’enseigner cela dans les facultés de médecine et de le faire savoir aux collègues magistrats.

Lorsque les faits sont anciens, il faut absolument pouvoir entendre un enfant en tenant compte de sa temporalité, et non de celle de l’examinateur. Il faut aussi s’interroger sur la place du soin dans ces examens. À cet égard, nous pourrions nous inspirer des pratiques canadiennes et britanniques. Ainsi, en Grande-Bretagne, les examens périnéaux des enfants victimes de violences sexuelles et d’inceste se font « à quatre mains » – un vilain terme qui signifie que l’on ne peut pas examiner un enfant si l’on n’est pas compétent en pédiatrie et en médecine légale, et qu’il faut donc parfois deux praticiens. L’enfant doit être sujet, et non objet de cet examen.

Mme la présidente Maud Petit. Combien de temps peut prendre un examen de ce type ? Est-il très long ?

Mme Martine Balençon. Pas forcément. C’est d’abord un examen pédiatrique général – à n’importe quelle personne examinée à la suite d’une agression, on demanderait déjà comment elle va. Ainsi, l’enfant doit d’abord être soumis à un examen pédiatrique qu’il connaît : il faut écouter son cœur, regarder son ventre, s’interroger sur un certain nombre de symptômes… Ensuite, un examen périnéal lui est proposé. Un tel examen n’est généralement pas très long, même si des prélèvements peuvent en augmenter la durée. Toutefois, ce n’est pas parce que le temps d’examen périnéal est court que le temps de présence auprès de l’enfant ne doit pas être long.

Mme Mélanie Dupont. Je reviens sur la question de l’acceptation de l’examen. Dans le domaine psychologique, c’est évidemment la même chose : on fait de la dentelle, de la haute couture. Malgré les injonctions institutionnelles, tout l’enjeu est de s’adapter au rythme de l’enfant, de lui proposer éventuellement une nouvelle consultation, de travailler sur les freins qu’il peut rencontrer, de l’accompagner, de le sécuriser, de mettre à sa disposition des moyens susceptibles de le rassurer… La présence d’un chien peut vraiment jouer ce rôle.

Je n’ai pas interrogé tous mes collègues sur ce point – nous sommes à peu près 200 psychologues dans l’association –, mais il semble qu’après reproposition, très peu de refus d’examen soient vraiment maintenus. S’agissant du caractère probant, autant l’examen périnéal est lié à la question de normalité, autant l’examen psychologique se joue sur la question de la crédibilité. Même si, depuis l’affaire d’Outreau, on ne nous demande plus si l’enfant est crédible – et encore… –, on nous interroge sur sa suggestibilité et sa tendance à l’affabulation.

Mme la présidente Maud Petit. Qui vous pose ces questions exactement ?

Mme Mélanie Dupont. Les officiers de police judiciaire. Mais les demandes sont très hétérogènes, car elles peuvent aussi se limiter à une évaluation du retentissement psychologique. Il y a d’ailleurs une confusion entre l’examen demandé sur réquisition – en UMJ, voire en Uaped – et l’expertise psychologique, qui s’inscrit dans un temps plus long, généralement en cours d’instruction. Cela nous amène à nous interroger sur les attentes de la justice, et sur cette illusion que le psychologue pourrait dire si ce que raconte l’enfant est vrai ou faux. Rendez-vous compte de la charge et de l’espèce de toute-puissance que l’on attribue aux psys ! Nous n’y étions pas, nous ne savons pas. Par contre, ce que nous pouvons évaluer, ce sont les conséquences : comment va l’enfant, dans quel contexte les faits sont survenus, quel est leur retentissement, etc.

Pour ce qui est des éléments probants, nous allons vous décevoir, car nous ne pouvons pas répondre à cette question. Un enfant est-il suggestible ? Cela me fait toujours rire… Oui, par nature, il est suggestible, mais il n’est pas pour autant un menteur ! Les deux premiers éléments de preuve que l’on a sont la parole de l’enfant et ses symptômes. Encore faut-il pouvoir les lire…

Encore ce matin, des parents me disaient avoir vu tels ou tels symptômes – des troubles du sommeil, des troubles alimentaires – qui pouvaient être lus comme des troubles du comportement classiques chez un enfant mais qui, après la révélation de certains faits, peuvent être relus autrement. En fait, l’enfant a dit des choses, mais pas avec notre langage d’adultes. On a tendance à plaquer sur l’enfant notre langage à nous, dans une lecture très adultomorphe, alors qu’en se mettant à hauteur d’enfant, on peut lire les choses autrement, notamment en interprétant la façon dont il s’exprime par son corps, au-delà de la parole.

Il en va de même des personnes en situation de handicap, non oralisantes. Comment les écoute-t-on ? Quelles sont les attentes ? À quoi peut-on répondre, et, surtout, ne pas répondre ? Cela vaudrait vraiment le coup d’en discuter.

Mme la présidente Maud Petit. On a l’impression que la preuve matérielle est encore la plus importante – à moins d’avoir un aveu de l’auteur, ce qui n’arrive quasiment jamais, ou très rarement. Cela pose problème. Nous avons pourtant entendu des magistrats, probablement beaucoup plus sensibilisés à la question aujourd’hui, qui nous ont expliqué qu’il était nécessaire de recueillir un faisceau d’indices. Or, un faisceau d’indices, cela va au-delà de la preuve matérielle et des traces de ce que l’enfant pourrait avoir subi, surtout quand on sait que les situations incestueuses n’impliquent pas toujours de pénétration.

Mme Martine Balençon. Quand nous avons construit le parcours de soins, à la Ciivise, nous avons reçu plusieurs magistrats, du parquet et du siège, et nous avons vu l’importance qu’ils attachaient à l’examen médico-légal et aux éléments probants – éléments probants que nous ne pouvons pas apporter.

Il est très important de recueillir la parole de l’enfant dès le début, car elle est alors très précieuse. Cela renvoie à des situations gigognes : une victime de violences intrafamiliales ou de négligences voit très souvent ses compétences psychosociales atteintes, ce qui ne lui permet pas de percevoir que la situation est incestuelle ou incestueuse, ni d’exprimer ce qu’elle vit. Il en est de même des personnes en situation de handicap. Le caractère « gigogne » des violences est donc extrêmement important ; il doit, dans tous les cas, nourrir le faisceau d’arguments.

La question de la preuve, ou de l’élément probant, rejoint celle de la pénétration. Pour nos amis magistrats, bien souvent, la pénétration correspond à l’anomalie hyménéale que l’on pourrait repérer. Or une pénétration vaginale est-elle caractérisée par le franchissement de l’hymen ? Je suis absolument confuse de rentrer dans ces détails anatomiques, mais c’est la réalité…

Mme la présidente Maud Petit. Nous en avons besoin.

Mme Martine Balençon. Où commencent le sexe féminin et le sexe masculin ? Certains enfants, dans des situations incestueuses, ont subi des franchissements des grandes lèvres qui sont d’authentiques pénétrations. Une question devrait donc être débattue ultérieurement, au-delà de cette commission : qu’est-ce qu’une pénétration ?

Quant à l’hymen, c’est aussi une construction un peu sociétale…

Mme la présidente Maud Petit. Voire religieuse.

Mme Martine Balençon. Voire religieuse, absolument. La littérature scientifique fournit des données sur l’atteinte de l’hymen – je pourrais vous en citer –, mais les séries correspondent à des populations hétérogènes. Or les mineurs vus en urgence, très rapidement après les faits, dans un service comme une UMJ, ne correspondent pas du tout à la même population que les enfants atteints de troubles du sommeil, pour lesquels on soupçonne des violences sexuelles ou incestueuses – on va de quelques pour cent à 15 % ou 20 %…

Bien sûr, on est plus performant quand on est très formé : aussi la formation à la clinique de la violence et à la médecine légale est-elle essentielle. Il importe aussi de ne pas méconnaître, par exemple, une pathologie périnéale médicale de l’enfant. Il faut le bon médecin, au bon endroit, au bon moment, en collégialité. À cet égard, nos amis nord-américains et anglais sont très preneurs d’une iconographie qui puisse être réévaluée lors des investigations ultérieures. Mais il ne faut pas trop investir sur ces anomalies ou ces atteintes périnéales : ce n’est pas l’alpha et l’oméga des agressions et des situations incestueuses. Il faut déconstruire la question de l’hymen et la question de ce qu’est un sexe féminin.

Mme la présidente Maud Petit. On parle de l’hymen parce qu’on pense aux petites filles, mais qu’en est-il des petits garçons ? Comment détecter s’il n’y a pas de passage par le sexe féminin ? Je pense notamment aux pratiques anales, qui n’impliquent pas l’hymen.

Mme Martine Balençon. Les problématiques incestueuses chez les garçons soulèvent peut-être aussi un tabou sociétal – c’est une question que je pose.

Les pénétrations anales peuvent laisser des éléments aspécifiques dont on peut ne pas être formellement certain de la genèse. On peut formuler des hypothèses mais, dans tous les cas, il importe vraiment d’être prudent. L’enfant ne peut pas être objet d’investigations ; il doit être sujet de droits et de soins, partenaire de cet examen, parce qu’on doit présumer qu’il a besoin de soins et de protection. Voilà ce qu’il importe de faire, notamment dans les Uaped.

Mme Mélanie Dupont. Je me permets de rebondir sur le recueil de la parole de l’enfant et sur l’audition. L’audition filmée est un très beau dispositif, qui existe depuis 1998. On a parlé du protocole NICHD. Tout est prévu dans les textes.

L’hétérogénéité des pratiques est hallucinante. Les salles avec protocoles adaptés sont sous-exploitées, alors que la recherche scientifique a démontré qu’elles permettent d’obtenir un témoignage fiable.

Mme Martine Balençon. C’est plus probant.

Mme Mélanie Dupont. C’est cela, la preuve : le témoignage fiable. Il faut vraiment faire en sorte que le mineur soit auditionné dans ce cadre, et ne soit pas réauditionné. Sur ce point aussi, on n’a pas beaucoup évolué : on ne devrait pas avoir d’auditions multiples, mais c’est le cas dans la pratique.

Mme la présidente Maud Petit. Comment l’expliquez-vous ?

Mme Mélanie Dupont. L’explication est multifactorielle.

Je crois tout d’abord qu’on ne se met toujours pas au niveau de l’enfant. On est toujours dans notre prisme adulte, institutionnel… Quand on lit certaines auditions, on se dit que le professionnel qui les a menées ne sait pas ce qu’est un enfant ! C’est pourtant la base. Oui, l’enfant va changer d’avis si on lui demande dix fois la même chose – même deux fois, en fait.

Il y a des freins, comme pour tout changement de pratique. Nous entendons tout à fait qu’il est difficile de changer sa pratique, mais ce problème renvoie en réalité à la question de la formation. Quels moyens y consacre-t-on ? Est-ce que les gens sont vraiment formés ? De plus, les professionnels changent, et il faut sans cesse réinvestir. La formation doit être continue ; c’est un véritable investissement, mais on y gagnera par la suite. Je fais peut-être porter beaucoup de choses sur cette question de l’audition, mais elle est vraiment importante.

Cela rejoint la question du délai entre la révélation des faits et l’audition, qui peut conduire à des situations ubuesques. Il ne s’agit pas de jeter la pierre à qui que ce soit, mais récemment, une maman m’a dit : « Ma fille avait révélé tout ça. J’ai rencontré la police. On m’a dit qu’on allait l’auditionner, mais que d’ici à l’audition, je ne devais pas lui parler des faits, parce qu’il fallait que cela reste intact. J’ai demandé à des psychologues de voir mon enfant, mais ils ont refusé, parce qu’il faut que la parole soit préservée. » On était à trois mois sans audition… J’ai répondu à cette maman : « On vous fait devenir schizophrène ! » On se retrouve avec une maman qui ne peut pas rencontrer de professionnels et qui, en même temps, est confrontée à un tabou : « Je ne peux pas en parler. » D’autres parents m’ont dit : « Ça y est, on a enfin pu en parler, au bout de tant de semaines ! » Et tout de suite, curieusement, l’enfant allait beaucoup mieux, parce que ce n’était plus tabou pour ses parents, qui se sentaient libres de parler.

Ce n’est pas seulement une question de moyens, c’est une question de cohérence : nous devons nous mettre à hauteur d’enfant. Il vient de révéler des faits : comment accompagne-t-on cela ? Comment recueille-t-on cette parole, à ce moment-là ? Je le répète : c’est cette parole qui va être l’élément probant. Si on passe à côté, on foire l’enquête, si vous me permettez cette expression un peu familière.

Mme la présidente Maud Petit. Vous avez raison de le dire. Nous avons déjà entendu cela à plusieurs reprises, mais c’est important de le répéter.

Mme Marietta Karamanli (SOC). Comment la coordination entre les magistrats, l’aide sociale à l’enfance (ASE), l’éducation nationale, les services de santé, la police et la gendarmerie est-elle organisée ? Quelles sont les principales lacunes de cette articulation, et comment se traduisent-elles dans les décisions judiciaires rendues par la suite ? Existe-t-il des protocoles locaux ou nationaux qui pourraient nous éclairer ?

Mme Martine Balençon. Vous venez de soulever un point très important. Les Uaped font l’objet de protocoles de coopération avec les magistrats, l’ASE, les services de santé scolaire et l’école. Elles doivent s’appuyer sur ces protocoles dans les territoires qu’elles couvrent. Cela me paraît absolument incontournable.

Votre question vient percuter celle du partage d’informations à caractère secret, qui est extrêmement sensible. Votre commission d’enquête pourrait proposer de clarifier ce point. Si vous recevez, dans le cadre du soin, des enfants victimes de violences, vous pouvez partager des éléments avec d’autres professionnels de santé, car cela relève de l’intérêt thérapeutique. En revanche, si des faits à caractère secret sont révélés dans le cadre d’un signalement, c’est l’article 226-14 du code pénal qui s’applique. Si le partage d’informations à caractère secret se fait dans le cadre de l’évaluation d’un enfant en danger, c’est le code de l’action sociale et des familles. Enfin, si vous êtes dans le cadre de la procédure judiciaire, c’est l’article 11 du code de procédure pénale. En fait, on a l’impression que l’enfant nage dans une piscine avec quatre lignes d’eau différentes, et que chacun reste dans sa ligne d’eau sans pouvoir en changer. Or, cette piscine, c’est l’enfant, et c’est l’intérêt supérieur de l’enfant.

Pour lever ce frein dans les investigations, il y a certainement un effort à faire concernant ce fameux article 11 du code de procédure pénale. Sans préjudice des droits de la défense, la procédure pourrait en effet se prévaloir de l’intérêt supérieur de l’enfant. On pourrait aussi se mettre d’accord, à l’échelle territoriale, sur le niveau de partage d’informations que l’on souhaite.

Les Uaped sont des structures qui favorisent une convergence, en matière de santé, de justice et d’aide sociale à l’enfance, autour de l’intérêt supérieur de l’enfant. Il est important que les professionnels ne se limitent pas. S’ils voient, dans le cadre d’une réquisition, un enfant dont ils s’inquiètent de la protection, ils doivent pouvoir transmettre une information préoccupante complémentaire ou saisir le magistrat par la voie d’un signalement si telle est la procédure localement. On a vraiment l’impression que, dans certains territoires, des freins pourraient être facilement levés par la mise en place de coopérations. Mais, encore une fois, cela pose la question de l’article 11 du code de procédure pénale. J’appelle vraiment votre attention sur ce point.

Mme Mélanie Dupont. Nous n’avons pas encore parlé du juge aux affaires familiales (JAF). Certains enfants que je reçois en consultation ont rencontré un expert pour le JAF, un autre expert pour le juge des enfants, encore un autre dans le cadre pénal… Quand ils arrivent chez le psy, ils ont parfois déjà vu plusieurs experts, qui n’ont peut-être pas évalué exactement la même chose – quoique… Récemment, on m’a dit : « T’es la cinquième ! » – gros enjeu, grosse pression quand un enfant vous dit ça ! Ne faudrait-il pas assurer une meilleure coordination ? Ne pourrait-on pas prévoir une seule et même expertise ? C’est toujours pareil : on ne se met absolument pas à hauteur d’enfant, on se met à hauteur des procédures.

S’agissant d’exemples de protocoles, mes collègues m’ont parlé d’une expérimentation – je ne la connais pas personnellement, j’aurai donc peut-être du mal à en parler – qui a lieu à Poitiers, dans des pôles dédiés aux violences intrafamiliales. Elle repose sur une coordination entre JAF, juge des enfants et juridiction pénale, et vise à rechercher les mesures à prendre pour la protection effective de l’enfant. Il pourrait être intéressant de regarder ce qu’il en est, car c’est vraiment du concret, de l’opérationnel.

Mme Béatrice Roullaud (RN). Je vous remercie, chère docteure, d’avoir posé ces trois points essentiels, en insistant tout particulièrement sur la formation. Je vous remercie également, madame la psychologue, d’avoir pointé du doigt les disparités existant d’un endroit à l’autre ; c’est un problème qu’il nous faut résoudre si nous ne voulons pas rater quelque chose.

Avez-vous constaté, dans votre pratique, des pressions exercées sur l’enfant qui engendreraient un refus d’examen ?

Vous avez rappelé, docteure, qu’il était essentiel de se poser la question de l’enfant pour savoir si on le laisse ou non rentrer chez lui. Que préconisez-vous pour une meilleure protection ? Nous observons hélas, audition après audition, et même dans nos pratiques professionnelles, que l’enfant, souvent, n’est pas protégé mais remis aux parents maltraitants.

Enfin, j’ai été stupéfaite d’apprendre, au cours d’une précédente audition, que des médecins avaient été poursuivis par le Conseil de l’Ordre pour avoir dénoncé des maltraitances. J’ai appris dans un article de la revue juridique AJ Famille que sur les 112 000 mineurs en danger, seuls 1,95 % des signalements provenaient des médecins, et que 97 % des médecins interrogés avaient déjà suspecté une maltraitance au moins une fois dans leur exercice sans pour autant l’avoir dénoncée. Cet article émet certaines propositions ; j’aimerais entendre les vôtres pour augmenter le nombre de dénonciations, parce qu’elles peuvent ensuite déboucher sur des poursuites.

Mme Martine Balençon. Je n’ai pas de souvenirs précis de refus d’examen du fait de la pression d’un parent, mais plutôt des souvenirs de partis pris de parents lors de l’examen, de façon mal ajustée. Cela vient peut-être aussi du fait que, bien souvent, pour des faits de nature sexuelle incestueuse, on n’a pas d’élément probant du fait d’une limitation de l’acte possiblement pénétratif. Quoi qu’il en soit, je ne peux pas répondre de façon formelle à votre question.

La question de la protection se pose au sein des Uaped, mais je pense que c’est en fait de la dentelle hospitalière. Nous sommes titulaires de la fonction publique hospitalière, et ces prises en charge sont de l’ordre de l’hospitalisation. Il est évident que ces structures d’audition, lorsqu’elles sont situées dans une structure hospitalière, peuvent déboucher sur un temps d’évaluation un peu prolongé, qui se poursuit par une hospitalisation. Quand il n’est pas possible de prendre du recul, il peut être extrêmement précieux d’avoir au moins un accueil pour évaluer s’il y a un danger : s’il est imminent, on hospitalise l’enfant ; si l’on souhaite mieux évaluer ce danger, on fait un signalement, ou un complément de signalement ; si le danger est établi, on transmet une information préoccupante. Le fait que cela se passe dans une structure hospitalière autorise ces mesures de protection. Voilà pourquoi l’audition d’un enfant dans un milieu protégé, en Uaped, est vraiment importante.

S’agissant du Conseil de l’Ordre, je sais que vous auditionnerez ses représentants demain ; il serait donc un peu présomptueux de répondre à leur place. Pour ma part, je vous parlerai des signalements des médecins, car c’est un sujet sur lequel j’ai beaucoup travaillé.

Avant de signaler des violences, il faut en faire le diagnostic. Or la question du diagnostic des violences, c’est avant tout la question des freins : les médecins peuvent avoir eux-mêmes été victimes de violences, comme 10 % à 15 % de la population générale, ou avoir une aversion particulière à voir ces violences.

J’ai identifié deux freins principaux. Le premier, qui n’est pas le plus important, est celui de la formation. À Caen, nous pensons que cette dernière doit être graduée : on dispense d’abord une formation généraliste sur les violences et leurs conséquences, puis une formation sur les situations d’enfants en danger, avant de passer à des mises en situation et à un apprentissage du signalement et de l’information préoccupante. La formation doit donc être précisée – c’est l’un des sujets qui me préoccupent actuellement.

Mais le plus important – c’est même l’éléphant au milieu de la pièce –, c’est que les médecins signalent quand il existe des parcours de soins d’aval. Dans l’Uaped de Loire-Atlantique – l’une des plus vieilles de France –, le taux de médecins et de paramédicaux qui signalent est de 25 %, soit autant que dans l’éducation nationale. En fait, l’idée que les médecins ou les professionnels de santé ne signalent pas est probablement fausse. D’ailleurs, s’agissant des bébés secoués – une situation qui n’a rien à voir avec l’inceste –, les signalements sont faits à 100 % par les médecins. C’est comme pour une maladie : si j’apprends que j’ai un problème de santé mais que je ne connais pas le parcours de soins, je pense que je n’y ferai pas attention ; en revanche, si je sais vers qui m’orienter, j’y ferai attention. Tout l’enjeu est donc d’avoir des médecins référents « protection de l’enfance » dans les départements, des Crip (cellules départementales de recueil, de traitement et d’évaluation des informations préoccupantes) opérationnelles, ainsi que des Uaped réactives capables d’accueillir les enfants et de faire non à la place, mais en coopération avec les acteurs concernés. Quand il existe des parcours de soins fléchés, les médecins signalent, et ils le font à juste titre.

« Ennemie jurée de l’arbitraire, la forme est la sœur jumelle de la liberté. » Un signalement, c’est comme une appendicectomie : cela doit être fait dans les règles de l’art. Nous n’avons pas le droit d’être mauvais, car les enfants nous obligent. Nous devons faire des signalements de bonne qualité : ça ne peut pas être trois lignes, « cet enfant est en danger ». C’est de la technicité, de la spécialité. Or, en pédiatrie médico-légale, il se dégage depuis quelques années un corpus de connaissances et d’enseignements qui étaient peut-être jusqu’alors beaucoup plus dispersés au sein d’autres spécialités.

Mme Mélanie Dupont. Je laisse évidemment les médecins répondre aux questions médicales.

S’agissant des refus d’examen, qu’entend-on par « pressions » ? S’agit-il de pressions claires, nettes et précises – « tu ne diras pas ça, tu ne feras pas ça » ? À la rigueur, c’est le plus facile ! Mais ces enfants ne sont pas pris dans un conflit de loyauté, comme quand les parents divorcent, mais potentiellement dans ce que Karen Sadlier appelle un conflit de protection : « Si je dis ça, si je fais ça, qu’est-ce qui va se passer ? » Ce n’est pas « Qu’est-ce qui va se passer pour mon bien-être psychique ? », mais « Qu’est-ce qui va se passer pour ma sécurité physique ? », ou « Qu’est-ce qui va se passer pour la sécurité physique de mon parent protecteur ? »

La question de la pression est donc essentielle. Comme le docteur Balençon, je n’ai pas souvenir de telles pressions ; en revanche, l’enfant peut être plongé dans des choses très subtiles. Plus je côtoie la violence, plus je constate à quel point elle est puissante pour faire vivre à ces enfants des choses qu’on a vraiment du mal à comprendre. Nous avons nous-mêmes nos propres freins. Ce matin encore, des parents me disaient : « C’est fou, ce n’est pas possible que ce soit arrivé ! » C’est souvent la première réaction que nous avons, parce que nous nous défendons – c’est tellement insupportable ! La nature humaine est ainsi faite. Mais il va falloir passer outre…

On fait beaucoup peser la charge du signalement sur les médecins. C’est bien, mais ils ne sont pas les seuls ! Est-ce que les psychologues en libéral signalent ?

Mme Béatrice Roullaud (RN). Avez-vous une obligation de signalement ?

Mme Mélanie Dupont. Le secret professionnel des psychologues mériterait d’être clarifié. Normalement, en libéral, nous ne sommes pas censés être soumis au secret ; nous relevons donc de l’article 434-3 du code pénal, qui prévoit une obligation de signalement. Beaucoup de mes collègues ne le savent pas. Cela rejoint ce que disait le docteur Balençon.

Je parle des libéraux, mais pour les institutionnels, c’est un peu la même chose…

Mes collègues exerçant en libéral, qui sont aussi des professionnels de premier recours, pourraient être concernés par cette question, du point de vue politique. Je vais peut-être me faire huer en sortant de cette audition, mais c’est aussi notre responsabilité… La question est de savoir comment on les aide, dans quel réseau on les met pour qu’ils ne soient pas seuls. Le principe de la violence est d’isoler : elle va donc aussi nous isoler, nous, professionnels. Pour répondre à la violence, il va falloir former un collectif, non pas pour faire à la place de nos collègues, mais pour les accompagner dans la procédure de signalement.

Je reviens à la question de la formation. Quel type de formation faut-il organiser, et sur quels sujets ? Le docteur Balençon évoquait l’anatomie féminine ; c’est le côté somatique. Mais du point de vue psychologique, qu’est-ce qu’un enfant ? Qu’est-ce qu’un psychotrauma ? Qu’est-ce que l’inceste ? On pourrait faire des rapprochements avec les violences conjugales. Il faut réfléchir à ces choses-là.

Concernant la formation initiale, vous avez demandé si les psychologues en UMJ et en Uaped recevaient une formation spécifique. Pas du tout ! Nous sommes psychologues – le titre de psychologue est reconnu par la loi et protégé depuis 1985 –, mais la formation supplémentaire est à notre charge, à notre libre appréciation et, souvent, à nos propres frais.

Mme Martine Balençon. Parmi les freins souvent avancés, il y a bien sûr la peur du contentieux ordinal, mais aussi la crainte de la perte de suivi. Les Uaped ne sont pas l’alpha et l’oméga de la prise en charge des violences, mais la collégialité protège, notamment du sentiment de toute-puissance, de l’impression d’être le sauveur de l’enfant.

La littérature internationale montre qu’il n’y a pas plus de ruptures de suivi chez les enfants pour lesquels le praticien a fait un signalement en l’annonçant que chez ceux pour lesquels il l’a fait sans l’annoncer. Et quand bien même le suivi serait rompu, un relais est toujours possible – en d’autres termes, la rupture n’est pas très grave si le suivi reprend ensuite. La violence isole la victime, mais aussi le praticien.

Mme Mélanie Dupont. La liste de freins est impressionnante. En fait, ce qu’il faut comprendre, c’est qu’il est difficile de signaler car on rencontre, à tous les niveaux, une multitude de freins au signalement – des freins personnels, culturels, sociétaux, institutionnels…

J’en ai eu un témoignage ce matin même. Une collègue n’a pas fait de signalement, parce qu’elle a eu peur que la victime soit placée en foyer, compte tenu de tout ce que les médias racontent à ce sujet. Elle s’est dit : « Si je signale, ne vais-je pas envoyer cette enfant dans un foyer, où elle sera recrutée par un réseau prostitutionnel, pour de l’exploitation sexuelle ? » L’état de santé de notre système joue bien évidemment sur la confiance que les professionnels eux-mêmes ont dans ce système. Même lorsque la situation ne nécessite pas un placement – en l’occurrence, on en était loin ! – et que l’on peut d’abord faire d’autres choses, c’est tout de suite cette représentation-là qui s’impose : un signalement entraînera un placement, donc le recrutement de la victime par un réseau de prostitution. C’est sûr que, dans ces conditions, moi, je ne signale pas !

Mme Ségolène Amiot (LFI-NFP). Je vous remercie, mesdames, pour tout ce que vous nous apportez dans le cadre de cette audition.

Je reviens sur l’hétérogénéité des pratiques territoriales. Parmi les raisons potentielles, vous avez évoqué la nécessité de se mettre à hauteur d’enfant et de savoir ce qu’est un enfant. Vous avez aussi parlé de la formation. Avez-vous identifié d’autres raisons qui pourraient expliquer cette hétérogénéité territoriale ?

Vous avez aussi parlé du refus d’examen de la part de l’enfant et du fait de le valoriser. Pourriez-vous nous en dire un peu plus à ce sujet ?

Vous avez évoqué le besoin d’une formation de meilleure qualité pour les magistrats, les officiers de police judiciaire et les professionnels médicaux et paramédicaux amenés à encadrer l’enfant dans son parcours.

Vous avez également souligné la nécessité de disposer d’espaces d’échanges avec les magistrats. Avez-vous une idée de la régularité avec laquelle devraient se tenir ces échanges ? Faut-il prévoir un espace d’échanges pour chaque affaire ? Des dispositifs plus institutionnalisés, comme un rendez-vous annuel, seraient-ils pertinents ? Avez-vous des pistes à proposer à ce sujet ?

Enfin, on sait que les UMJ ne sont accessibles que sur réquisition judiciaire, mais est-ce que tout un chacun – un parent protecteur, par exemple – peut se présenter avec son enfant dans une Uaped, en première intention, sans y avoir été incité ou sans être allé voir la police au préalable ? Comment serait-il accueilli ?

Mme Martine Balençon. Pour réduire les inégalités territoriales, la solution réside dans les capacités de formation de chaque territoire, en fonction de ses propres atouts. Je n’ai pas d’autre réponse à vous apporter que de dire qu’il faut travailler à cette échelle.

Dans les dispositifs de protection de l’enfance, il importe de travailler avec des acteurs engagés. D’un côté, on voudrait des Uaped conformes à l’instruction, mais d’un autre côté, il faut des professionnels volontaires, ayant le courage de travailler sous le regard des autres – médecins légistes, infirmières, psychologues, etc. – et d’accepter que l’ensemble du service monte en compétences. On ne peut pas se forcer à travailler dans une Uaped, il faut y aller de bon gré.

Vous nous avez interrogées sur la valorisation du refus, par l’enfant, de l’examen clinique, dont on connaît la « rentabilité » – je mets des guillemets, parce qu’il me semble délicat de parler de rentabilité dans des situations de violences incestueuses sur de petits enfants.

Si l’enfant refuse l’examen, on peut toujours le lui proposer à nouveau. Dans tous les cas, puisque nous sommes dans une dynamique de « prendre soin », on peut aussi lui dire : « Tu ne veux pas que je t’examine ? Je t’entends, je t’écoute et je respecte ton choix. » L’objectif de la violence sexuelle incestueuse, c’est l’annihilation et la réification de l’enfant.

Plutôt que se dire qu’on ne va pas pouvoir répondre au parquet, qu’on ne va pas pouvoir rendre un avis, il faut se dire qu’on va prendre un autre temps, celui de l’enfant, en se mettant à sa hauteur. Il arrive très régulièrement que des enfants refusent les examens ; ce n’est pas grave, nous les reprogrammons. Des consultations sont annulées, des enfants ne viennent pas ou des examens ne se font pas, mais ce n’est pas grave : l’enjeu est avant tout d’être à l’écoute des enfants et de ne pas forcer les examens. L’enfant n’est pas un objet.

Comme le prévoit le code de l’éducation, la formation doit se faire en interprofessionnel, et de façon transversale. En matière de sensibilisation des professionnels de santé, l’idée est d’être dans une dynamique de formation continue, autour des violences prises au sens large, mais aussi des violences sur mineurs. En effet, il peut y avoir une invisibilisation des violences sur mineurs par les violences intrafamiliales et les violences faites aux femmes ; nous devons y prendre garde.

Vous avez parlé des espaces d’échanges. Il est important d’avoir des comités de suivi et de pilotage, mais il est primordial de cultiver son capital confiance auprès des magistrats et des travailleurs sociaux. Il n’est peut-être pas nécessaire de les solliciter pour chaque situation, mais il faut être capable de les avoir en ligne. Pour les situations complexes, l’Uaped étant identifiée, dans le cadre de l’instruction, comme le service hospitalier s’occupant des violences sur mineur, il importe de cultiver, pendant les temps calmes, un capital confiance qui autorise les échanges.

De par mon expérience, je suis très attentive à la tension interprofessionnelle, et j’y prends particulièrement garde s’agissant de mes équipes. Lorsque les désaccords interprofessionnels dépassent l’entendement, c’est que la violence nous contamine. Ces désaccords, parfois profonds, sont le signe, plus que d’une opposition frontale, de l’extrême gravité de la situation.

Les temps d’échanges ponctuels sur les dossiers sont utiles, mais il faut aussi des temps un peu « macro », pour se dire que le dernier dossier était compliqué ou qu’on ne s’est pas compris. Outre nos formations, initiales et continues, ces temps d’échanges sur les dossiers sont cruciaux. Je ne reçois pas de retours sur tous les dossiers que je signale, mais je sais que cet échange est possible si j’en ai besoin ; réciproquement, si un enquêteur m’appelle, je lui répondrai.

Dans l’idéal, les Uaped sont des systèmes à double entrée : par la procédure judiciaire, d’une part, avec l’audition, l’examen médico-légal et la prise en soin ; par la voie médicale, d’autre part, à la demande de parents ou d’un médecin traitant, inquiets pour un enfant qui pourrait être victime de violences – comme ils demanderaient un avis médical pour une suspicion de diabète, par exemple.

Dans ma pratique et dans les services dans lesquels j’ai été amenée à travailler, j’ai toujours privilégié les demandes de parents relayées par un médecin généraliste, qui est un acteur de terrain. Il ne faudrait pas que les parents pensent que l’Uaped est un lieu magique, où l’on pourrait déceler les violences ; il s’inscrit dans un parcours. Nous devons garder dans notre viseur cette dynamique de parcours : si notre avis ne se nourrit pas de l’avant ou de l’après, c’est que nous nous sommes trompés. Il est important que le parent puisse nous solliciter, en remettant éventuellement le médecin généraliste dans la boucle. Il s’agit pour nous de trouver la meilleure façon de se caler avec les interlocuteurs de terrain et les familles, pour dessiner un parcours pour l’enfant. C’est ce parcours et le maillage qu’il suppose qui sont essentiels ; il ne faut pas que l’une ou l’autre partie soit dans une position de toute-puissance.

Mme Mélanie Dupont. S’agissant de l’hétérogénéité des pratiques, l’une des solutions est en effet de bien se connaître. Le capital confiance dont parlait Mme Balençon consiste à savoir qui sont les magistrats et les officiers de police judiciaire, et à connaître leurs enjeux, leurs objectifs et leurs contraintes.

Quand ça ne va pas, il est humain de rejeter la faute sur l’autre. On ne va pas se mentir : de temps en temps, c’est ce que nous nous disons ! Mais quand on rencontre les magistrats et les policiers, on comprend bien que ce n’est pas du tout leur faute !

Il est beaucoup plus simple d’être face à un humain que face à une fonction, qui peut faire peur. Il est important d’avoir des moments d’échanges, de s’inscrire dans un réseau, de disposer d’espaces d’échanges opérationnels – et pas uniquement théoriques, en position « méta ». Ces moments d’échanges sont divers : pendant la procédure, je sais que je peux appeler ; après la procédure, un retour d’expérience permet d’analyser ce qui a fonctionné et ce qui n’a pas fonctionné, et pourquoi ; il faut aussi organiser des temps conviviaux.

Nous vivons dans une société où l’on ne prend plus le temps de se connaître. Si, en allant à une réunion pour revenir sur une situation donnée, je sais que mon service sera potentiellement incriminé par un autre service, je n’aurai pas envie de m’y rendre. Il s’agit de créer de la cohésion et de la sécurité pour les professionnels, qui en ont besoin autant que les enfants et les accompagnants.

Finalement, on en revient à l’enjeu du temps : ai-je suffisamment de temps, pour appeler l’autre professionnel, pour le rencontrer ? J’ai parfois des palpitations en me demandant à quel moment intégrer telle ou telle chose dans mon emploi du temps… Il faudrait institutionnaliser ce temps qu’on n’a plus. On rédige des notes, derrière nos ordinateurs, mais à quel moment opère-t-on une véritable transmission, d’humain à humain ?

Enfin, vous avez évoqué la valorisation du refus d’un examen par un enfant. Du point de vue psychologique, un refus est très important. Ces enfants ont subi des choses et ont été plongés dans une passivité extrême. Lorsqu’ils s’opposent ainsi à un adulte, à une autorité – c’est la police ou la gendarmerie qui leur a dit de venir –, c’est magique : ils peuvent à nouveau être acteurs de leur vie ! Pour nous, c’est un très bon pronostic ; c’est plus encourageant qu’un enfant qui se soumet, à nouveau, à la posture de l’adulte qui lui demande ou l’oblige à passer cet examen.

Mme la présidente Maud Petit. C’est l’éducation qu’on donne aux enfants : obéir, être sage. Les parents sont fiers lorsque leurs enfants ne disent pas un mot et ne bougent pas, alors qu’il faudrait au contraire qu’ils bougent, pour montrer qu’ils sont en pleine forme.

Mme Mélanie Dupont. Absolument.

Certaines UMJ reçoivent sans réquisition ; cela dépend des moyens et des cultures. Je crois que dans toutes ces situations, on devrait avoir accès à un médecin légiste. Recourir à un médecin légiste spécialisé pour évaluer la situation, sans nécessairement vouloir déposer plainte, c’est une question de justice.

Mme Martine Balençon. C’est ce que proposent les Uaped.

Mme Mélanie Dupont. Oui. Dans les Uaped, d’ailleurs, nos collègues sont submergés par le travail. Si on encourage les parents à s’y présenter spontanément, ils seront mal reçus. D’où la nécessité d’inscrire la démarche dans un parcours, afin de coordonner et d’organiser cet accueil : ainsi, lorsqu’ils viendront, ils seront bien accueillis, par des professionnels disponibles.

De notre côté, celui des institutions, nous sommes pris par de multiples rendez-vous et une certaine rigidité. Nous essayons de faire au mieux, mais réfléchir à tout cela nous aiderait.

Mme Martine Balençon. Lorsque nous parlons d’accès à des soins spécialisés, notamment à un médecin légiste, il s’agit d’accéder à une structure qui saura prendre en charge les enfants.

L’ADN du médecin légiste, c’est d’être un auxiliaire de justice et de constater. Ainsi, les femmes victimes de violences demandent à avoir accès à des maisons des femmes pour être soignées et faire constater ce qui leur est arrivé. Pour les enfants victimes de violences, il est tout aussi important d’être reçu par quelqu’un qui sait, et qui va enclencher la dynamique soin-protection-constat-évaluation – c’est-à-dire la préservation de la preuve.

En dehors des procédures judiciaires, c’est une bonne chose que les pédiatres le fassent, mais ils doivent avoir reçu la formation idoine. Les Uaped, qui doivent compter sur les professionnels de la médecine légale, connaissent une montée en compétences : de la même manière qu’un médecin légiste va monter en compétences en pédiatrie en rencontrant des enfants avec son collègue pédiatre, le pédiatre montera en compétences en médecine légale. Il est essentiel de connaître ses propres limites : si un pédiatre n’est pas capable de pratiquer un examen, il doit le dire. Plus largement, les limites de chaque praticien doivent être connues et éventuellement communiquées.

Je me permets d’insister sur l’enjeu de l’univers pédiatrique, que nous avons évoqué à la SFPML. Personne n’aurait l’idée de placer un enfant de six mois souffrant d’une bronchiolite dans un service de réanimation pour adultes. C’est la même chose pour les enfants victimes de violences. C’est même pire : un enfant victime de violences n’est pas représenté dans le système de santé, dans la démocratie sanitaire. Nous devons pallier ce problème.

M. Christian Baptiste, rapporteur. L’enseignement relatif aux violences physiques et sexuelles relève-t-il d’une obligation nationale, ou chaque université doit-elle décider de le dispenser ?

Mme Martine Balençon. Une réforme du deuxième cycle des études médicales, dont la date m’échappe, visait à y intégrer l’item relatif aux violences physiques et sexuelles – c’est l’item 57. Cet item de rang A et B est nécessaire pour passer le concours de l’internat ; sa connaissance fait l’objet d’une exigence particulière.

Lors de cette réforme du deuxième cycle, un gros effort a été fait pour renforcer l’apprentissage des questions relatives aux violences et aux maltraitances. Cependant, pour que cet enseignement soit retenu, sa présence dans les programmes n’est pas suffisante : il faut aussi qu’il tombe aux épreuves, c’est-à-dire qu’il fasse partie des questions posées au concours de l’internat – ce qui est le cas.

Ces enjeux sont donc bien enseignés, mais il faut garder à l’esprit la grande quantité de connaissances qu’on demande à un étudiant en médecine. Les violences sur mineurs concernent 10 % à 15 % des pathologies, soit la même fréquence que l’asthme.

Mme Mélanie Dupont. S’agissant des études de psychologie, les formations initiales sont beaucoup plus hétérogènes. Cet enjeu n’est pas aussi fléché que dans les études de médecine : c’est à la libre appréciation de chaque université. On peut, par exemple, parler beaucoup de psychotrauma, mais sans parler des violences, des signalements, du schéma de protection de l’enfance ou des questions qui s’y rapportent, comme celle de la relation entre l’obligation de signalement et le secret professionnel.

Mme Émilie Bonnivard (DR). Vous avez parlé d’hétérogénéité : les Uaped disposent-elles d’un nombre minimal de professionnels médicaux dotés des mêmes compétences ? Madame Balençon, vous êtes pédiatre médico-légal : y a-t-il un pédiatre médico-légal dans chaque Uaped ?

Mme Martine Balençon. Comme les dinosaures, les pédiatres médico-légaux sont voués à l’extinction, car il faut désormais une double compétence pour être pédiatre et médecin légiste. Pour ma part, je suis pédiatre de formation et capacitaire en médecine légale, parce que j’ai étudié cette discipline quelques années après la fin de mon internat.

Jusqu’en 2017 – ou en 2020, dans certaines facultés –, pour se former en médecine légale, il fallait être médecin généraliste ou spécialiste et passer un diplôme d’études spécialisées complémentaires (DESC), directement après les études de médecine. Il était également possible d’obtenir une capacité en médecine légale.

En 2017, la médecine légale est devenue une spécialité, enseignée en quatre ans. Après une phase d’apprentissage des connaissances du socle, il y a une phase d’approfondissement de deux ans, puis une phase de consolidation – aussi appelée « doc junior ». Les attendus spécifiques sont déclinés phase par phase. Les pédiatres, quant à eux, suivent une formation de spécialisation de cinq ans : l’enseignement s’organise selon les trois mêmes phases, celle d’approfondissement durant trois ans.

Il faudrait que la pédiatrie médico-légale et la protection de l’enfance figurent dans le diplôme d’études spécialisées (DES) de pédiatrie, comme elles le sont dans celui de médecine légale. À ce jour, nous n’avons pas encore vu émerger de praticiens titulaires d’un double DES de pédiatrie et de médecine légale.

C’est pourquoi il est si important de travailler en collégialité : il faut valoriser la complémentarité des exercices, qui entraîne la montée en compétences des différents praticiens et rend les Uaped encore plus essentielles. On pourrait s’inspirer de ce qui se fait aux États-Unis et au Canada, où les formations sont différentes.

L’université de Caen dispense un enseignement en simulation pour les pédiatres « docs juniors », portant sur l’annonce des signalements judiciaires et des informations préoccupantes, et propose des phases d’enseignement spécifique sur les grands éléments de la pédiatrie médico-légale, ainsi qu’un entraînement aux écrits, qui peut être pratiqué en situation.

Mme Émilie Bonnivard (DR). J’imagine que c’est vous qui avez instauré cet enseignement à Caen, mais que cela n’existe pas partout en France.

Mme Martine Balençon. La décision de proposer de tels enseignements appartient aux coordonnateurs de DES.

Mme la présidente Maud Petit. Savez-vous, même approximativement, combien il y a de médecins légistes et de pédiatres en France ? Avec d’autres collègues, je mène un combat contre la disparition des pédiatres – mais aussi des gynécologues –, qui est un véritable enjeu : nous allons manquer de médecins spécialisés dans l’enfance.

J’aimerais aussi vous poser des questions sur la parole de l’enfant et celle du parent protecteur. Comment réagissez-vous à l’usage, par certains psychologues, psychiatres controversés, experts et avocats, du concept pseudoscientifique de syndrome d’aliénation parentale ? Y avez-vous été confrontées ?

Quels sont les risques de confusion entre suggestion, aliénation et protection parentale ? Cette confusion est au cœur de nos travaux.

Enfin, comment éviter que la parole de l’enfant soit disqualifiée par des interprétations psychologisantes ? J’entends par là le fait d’attribuer un comportement, une émotion ou une parole à une cause psychologique supposée, en l’absence de preuve ou de méthode, et parfois par des intervenants qui n’en ont pas les compétences.

Mme Martine Balençon. Il y a environ 8 000 pédiatres en France ; je ne connais pas le nombre d’internes formés chaque année. En 2022, il y avait 161 médecins légistes, et vingt-six postes étaient ouverts.

Je laisserai Mélanie Dupont répondre à votre question portant sur le syndrome d’aliénation parentale, puisque cela relève du champ de la psychologie. Néanmoins, comme pour le syndrome de Münchhausen, l’aliénation parentale se conçoit du point de vue de l’adulte et non de celui de l’enfant. Par conséquent, la réponse est, de fait, brouillée. Notre travail de praticiens auprès des enfants victimes de violences consiste à nous prononcer au vu de leurs besoins et de leurs symptômes. Qui sommes-nous pour juger un comportement parental ? Il faut toujours se prononcer depuis la place de l’enfant, et non depuis celle de l’adulte.

Mme Mélanie Dupont. Ce concept d’aliénation parentale sert typiquement à trouver un point d’appui pour discréditer la parole de l’enfant. Il n’a aucune base scientifique et n’est pas reconnu par la communauté scientifique. Il emporte des conséquences désastreuses en matière de discréditation de la parole de l’enfant.

Les situations sont d’une complexité sans nom. Si on part du principe qu’elles seront simples à traiter, ou si on décide de les traiter comme telles, c’est fichu !

Bien évidemment, un enfant est suggestible : la réaction parentale, quelle qu’elle soit, aura un impact sur lui. Un enfant peut dire des choses qui ne sont pas exactement la réalité, voire des mensonges ; ce n’est pas pour autant qu’il ne se passe rien.

Pour comprendre, il faut, encore une fois, se mettre à hauteur d’enfant : quelle est la réalité de cet enfant, qui pourrait expliquer telle ou telle parole ? Qu’est-ce qu’il vit, et pourquoi réagit-il ainsi ? Le concept d’aliénation parentale est une émanation de l’infantisme, qui a une dimension sociétale : quel regard portons-nous sur les enfants ? On considère que ces petits êtres si mignons doivent obéir et ne peuvent s’exprimer s’ils ne vont pas dans le sens des adultes. Toutes ces représentations parasitent notre lecture de l’enfant. Très souvent, la lecture de l’adulte prend le pas sur la lecture de l’enfant.

De nombreuses fois, à la fin d’un rendez-vous, je me suis dit : « Et l’enfant dans tout ça ? On n’en a pas parlé ! » On est pris par des enjeux et des préoccupations d’adultes. Parfois, des parents protecteurs prennent beaucoup de place – et on les comprend ! Ils s’agitent, essaient de protéger, n’y arrivent pas toujours, et on en revient souvent à leur lecture. Il faut alors se remettre au niveau de l’enfant, ce qui est très difficile. Même des parents protecteurs amènent cette suggestibilité chez l’enfant, mais ce n’est pas de l’aliénation parentale.

Quels moyens nous donnons-nous, professionnels, pour essayer de décrypter les choses ? Est-ce uniquement de l’angoisse parentale ? Dans la majorité des cas, ce n’est pas que cela : il y a des faits.

M. Christian Baptiste, rapporteur. Vous dites qu’un enfant peut mentir. Avez-vous des statistiques relatives aux mensonges des enfants dans les cas d’inceste parental ?

Mme la présidente Maud Petit. Pour compléter, je voudrais vous demander ce que serait ce mensonge. Qu’est-ce qui permet de dire qu’un enfant ment, à un moment donné ?

Mme Mélanie Dupont. Je n’ai plus les chiffres en tête, mais des études ont été menées sur les mensonges des enfants dans des cas d’inceste.

On distingue trois cas de figure : l’affabulation de l’enfant ; l’angoisse des mères à propos de ce que leur enfant a éventuellement subi, qui fait parfois écho à leur histoire personnelle ; les faits effectivement subis par l’enfant.

Du point de vue statistique, le cas de figure le plus fréquent est le dernier : les enfants ont subi des faits. L’affabulation représente un très faible pourcentage. Pour ce qui est de l’angoisse maternelle, c’est plus complexe : elle peut être déclenchée et exacerbée parce qu’il y a des faits. Souvent, on ne retient qu’une chose : « il arrive que les enfants mentent », alors que dans la majorité des cas, ils ne mentent pas.

Il arrive que des enfants mentent, et il arrive qu’ils se rétractent ; mais une rétractation ne signifie pas qu’un enfant a menti, car elle peut faire partie du processus de révélation. Un enfant peut se dire : « Quand je vois les réactions à mes révélations, quand je vois le tsunami qu’elles ont causé, je vais me rétracter. »

Un enfant peut aussi maintenir qu’il a menti au sujet de ce qui s’est réellement passé, mais il n’a pas menti sur le fait qu’il a été victime. Parfois, ce n’est pas le bon auteur ; parfois, les faits ne sont pas exactement ceux qui sont survenus. Si on s’arrête là en lui disant qu’il a menti, si on ne creuse pas, on n’aboutira pas. Il faut se demander pourquoi un enfant ment : il ne ment pas pour rien.

Mme la présidente Maud Petit. Oui, si l’enfant a menti, c’est qu’il y a un autre problème quelque part.

Mme Mélanie Dupont. Tout à fait.

Mme la présidente Maud Petit. Est-ce qu’un enfant peut volontairement désigner quelqu’un d’autre pour ne pas incriminer l’auteur réel ?

Mme Mélanie Dupont. Oui, volontairement ou involontairement, consciemment ou inconsciemment. C’est toute la complexité du cerveau : les mécanismes de défense peuvent être massifs. L’enfant est convaincu, parfois jusqu’à l’âge adulte, que l’auteur est untel, parce que son cerveau ne peut accepter l’idée qu’en réalité c’est son père, par exemple. Ces mécanismes de défense, notamment l’amnésie, sont très puissants, parce qu’ils sont là pour nous protéger. Cela nous met en grande difficulté.

M. Christian Baptiste, rapporteur. Rencontrez-vous souvent des situations de trouble dissociatif de l’identité ?

Mme Mélanie Dupont. Non, pas fréquemment. Le trouble dissociatif de l’identité est plutôt rare – nous vous transmettrons des chiffres, ce trouble est bien référencé.

En revanche, il nous arrive de rencontrer des enfants dissociés : des parties d’eux subissent cette dissociation, qui surgit au moment des témoignages. Ainsi, un enfant qui nous dit « je me souviens très bien que le stylo était bleu, mais je ne me souviens pas du tout de ce qui s’est passé » n’est pas en train de mentir ; son cerveau l’a protégé en déclenchant cette fixation sur le stylo bleu.

En matière de diagnostic, on va trouver des éléments ou des symptômes dissociatifs, plutôt qu’un trouble dissociatif de l’identité. C’est ce qu’il nous faut approfondir, mais c’est parfois très difficile, parce que les symptômes dissociatifs peuvent faire penser à plein d’autres affections.

Mme la présidente Maud Petit. Comment expliquer aux magistrats ou à la police judiciaire que même si l’enfant n’a pas nommé le véritable auteur, il est néanmoins victime ? Comment éviter la réduction de sa parole ?

Mme Mélanie Dupont. On en revient au sujet de la formation : il faut parler le même langage, c’est-à-dire savoir ce qu’est un enfant, ce qu’est un trauma, ce qu’est l’inceste.

Nous parlions tout à l’heure du déni et de nos résistances ; il est beaucoup plus confortable de penser qu’un enfant a menti que de croire qu’il a dit la vérité. Il faut donc réfléchir aux dispositifs, notamment de formation, à mettre en place pour lutter contre cela et donner une place à la parole de l’enfant – elle n’en a aujourd’hui aucune.

Je n’ai pas de solution miracle, mais lorsque je parle de formation, je veux dire qu’il va falloir marteler certaines choses. La situation évolue, on le voit – les magistrats n’ont plus de formation sur l’aliénation parentale, par exemple –, mais on ne pourra rien faire sans un langage commun : il faut savoir de quoi on parle et, surtout, de qui on parle.

Mme la présidente Maud Petit. Existe-t-il des difficultés dans la conservation, la traçabilité ou l’exploitation des éléments médico-légaux ?

Quels sont les principes qui vous guident pour établir une incapacité totale de travail (ITT) s’agissant de mineurs ?

Mme Martine Balençon. Le problème principal, en matière de traçabilité, est que nous ne sommes pas dans des situations de flagrance. Tracer des éléments médico-légaux est très compliqué, quand bien même on trouverait de l’ADN. Dans les situations dont il est question, les éléments probants, du point de vue matériel et judiciaire, sont grandement absents.

L’incapacité totale de travail est souvent demandée par les enquêteurs. La médecine légale ne fait que répondre à la réquisition, rien qu’à la réquisition ; en d’autres termes, si une ITT est demandée, nous l’évaluons, mais si elle n’est pas sollicitée, nous ne l’évaluons pas.

La question se pose de la pertinence de recourir à cet outil, pour lequel il n’existe pas de barème national. L’ITT est une appréciation de l’incapacité fonctionnelle du plaignant, mais elle n’est pas une unité de mesure déposée. Il est difficile de se prononcer de façon reproductible, contrairement à la mesure du poids d’un enfant, par exemple, qui fait appel à une unité fiable. La pertinence de la demande d’ITT et la façon dont il en est tenu compte dans le déroulement de la procédure pénale sont donc des questions essentielles, mais elles sont à la main des magistrats.

Mme Mélanie Dupont. L’absence de symptômes psychologiques ne signifie pas qu’il ne s’est rien passé. Certaines victimes semblent aller bien, mais parce qu’elles ont souvent un fonctionnement dissocié : elles « fonctionnent ». De plus, les jeunes enfants ne savent pas que ce qu’ils vivent n’est pas normal, et les symptômes peuvent survenir plus tard. Qu’en faisons-nous ?

Je vous remercie d’avoir posé la question de l’ITT : c’est un sujet qui nous embête beaucoup, nous, les psychologues. Normalement, une ITT est médicale, puisqu’elle est établie par un médecin ; toutefois, au sens de la Haute Autorité de santé (HAS), elle englobe les aspects médicaux, somatiques et psychiques.

Là encore, l’hétérogénéité est grande à l’échelle du territoire. Il arrive que des psychologues participent à la mesure de l’ITT, soit en binôme avec les médecins, qu’ils aident pour la quantification, soit en recevant seuls l’enfant. Parfois, on demande à des psychologues d’établir eux-mêmes une ITT. Enfin, certains psychologues établissent des ITT psychologiques ; on peut alors se retrouver avec deux types d’ITT.

Dans les situations de violences incestueuses, cette hétérogénéité est particulièrement embêtante. Tout d’abord, les ITT ne serviront pas à la qualification pénale des faits. Ensuite, du point de vue psychologique, comment évaluer quantitativement l’impact fonctionnel des faits sur la vie de la victime ? On ne le peut pas. Certains fonctionnements psychiques handicapent l’enfant ; les conséquences des faits sont telles qu’elles sont envahissantes.

Mme la présidente Maud Petit. Et elles peuvent perdurer toute la vie, alors que les ITT ont une durée déterminée.

Mme Mélanie Dupont. Du point de vue psychique, il est toujours très difficile de quantifier des symptômes, mais c’est une difficulté suprême s’agissant de violences précoces chroniques.

Mme Martine Balençon. L’ITT est un bon outil pour des violences ponctuelles, ce que ne sont pas les situations incestueuses. C’est une cotation en nombre de jours, qui porte sur une incapacité fonctionnelle – physique et psychique. Il faut parfois décomposer ces deux dimensions de façon artificielle, qui varie selon les territoires.

Vous pourriez préconiser de ne plus utiliser les ITT en matière de violences incestueuses, pour lesquelles elles ne présentent aucun intérêt.

Mme la présidente Maud Petit. Je vous remercie infiniment pour votre expertise, qui nous a éclairés.

*

*     *

  1.   Audition conjointe, ouverte à la presse, de Mme Martine Balençon, présidente de la Société française de pédiatrie médico-légale et membre de la Ciivise, et de Mme Mélanie Dupont, présidente de l’Association des psychologues de médecine légale et membre de la Ciivise (15 avril 2026)

Mme la présidente Maud Petit. Vous le savez, notre commission d’enquête a pour objet d’évaluer le traitement judiciaire des viols et agressions sexuelles incestueuses parentales sur mineurs. Elle porte une attention particulière à la prise en compte de la parole de l’enfant et à sa protection effective pendant la procédure. Dans ce domaine, la médecine et la psychologie légales jouent un rôle clé, puisqu’elles peuvent apporter des éléments probants qui font souvent défaut dans ces dossiers.

Je suis donc ravie d’accueillir Mme Martine Balençon, pédiatre et médecin légiste, professeure associée de pédiatrie à l’Université Caen Normandie et présidente de la Société française de pédiatrie médico-légale (SFPML), ainsi que Mme Mélanie Dupont, psychologue à l’unité médico-judiciaire de l’Hôtel-Dieu et présidente de l’Association des psychologues de médecine légale.

Mesdames, vous êtes par ailleurs toutes deux membres de la Commission indépendante sur l’inceste et les violences sexuelles faites aux enfants (Ciivise), et donc parfaitement au fait du sujet qui nous occupe.

Je vous rappelle que l’article 6 de l’ordonnance du 17 novembre 1958 relative au fonctionnement des assemblées parlementaires impose aux personnes entendues par une commission d’enquête de prêter le serment de dire la vérité, toute la vérité, rien que la vérité.

(Mmes Mélanie Dupont et Martine Balençon prêtent successivement serment.)

Mme Mélanie Dupont, présidente de l’Association des psychologues de médecine légale. Je vous parlerai des psychologues qui interviennent en unité médico-judiciaire (UMJ) et en unité d’accueil pédiatrique des enfants en danger (Uaped), ainsi que dans les instituts médico-légaux (IML), qui nous intéressent peut-être un peu moins aujourd’hui. Notre propos sera donc très centré sur les UMJ et les Uaped.

Au sein de ces services, les psychologues interviennent à différents moments de la procédure judiciaire, et parfois même en amont.

En Uaped notamment, nous pouvons intervenir en cas de suspicion de violences sexuelles, pour participer à une évaluation pluridisciplinaire susceptible de donner lieu à un signalement ou à la transmission d’une information préoccupante.

Dans le cadre de l’enquête de police, nous intervenons aussi à différents niveaux. Sur réquisition judiciaire, à la demande du procureur de la République, nous pouvons mener une évaluation du retentissement des faits sur la vie de l’enfant.

Nous intervenons aussi – et même avant tout – dans ces services hors réquisition judiciaire, pour du soin, c’est-à-dire pour accompagner les personnes qui y sont reçues. La réforme de la médecine légale, en 2010, a prévu la présence, dans chaque UMJ, d’un équivalent temps plein (ETP) de psychologue financé par la Sécurité sociale ; une circulaire de 2021 a prévu la même chose dans les Uaped.

Au vu de l’objet de votre commission d’enquête, la question du soin sera peut-être moins abordée, mais nous sommes avant tout des soignants, et nous mettrons donc du soin partout ! Quoi qu’il en soit, nous tenons à vous dire que l’accompagnement est essentiel, même si nous avons bien compris que votre interrogation portait davantage sur l’évaluation à la suite d’une réquisition.

Mme Martine Balençon, présidente de la Société française de pédiatrie médico-légale. Je vous parle en tant que pédiatre et médecin légiste de terrain. Je suis avant tout un pédiatre de terrain – c’est mon ADN. En 2016, j’ai créé, avec dix collègues pédiatres et médecins légistes, la Société française de pédiatrie médico-légale, une société savante tournée vers les enfants et les parcours des mineurs, de la prévention à l’expertise. C’est de cette place-là que je vais vous parler.

Du fait de mon profil professionnel, j’ai été sollicitée pour intégrer la Ciivise, et j’ai coanimé, avec Alice Casagrande, le groupe de travail consacré aux parcours de soins des enfants. Dans ce cadre, nous avons fait le choix d’intégrer le parcours médico-judiciaire aux parcours en santé des enfants.

Je vais vous parler des enfants, et des professionnels – pédiatres ou médecins légistes – autour des enfants. Je pense que je vous décevrai beaucoup sur la question des éléments probants, parce qu’ils sont très maigres, même si nous avons des choses à en dire. Nous avons aussi des choses à dire sur le soin inconditionnel et la présomption de nécessité de soins et de protection chez les enfants que nous rencontrons.

M. Christian Baptiste, rapporteur. Ma première question porte sur le rôle important que vous jouez dans le cadre de la procédure judiciaire, s’agissant de l’inceste. À quel moment intervenez-vous précisément ?

Mme Martine Balençon. Les professionnels médecins – pédiatres et médecins légistes – interviennent à toutes les étapes, quand ils rencontrent des enfants.

Ils interviennent d’abord en matière de repérage et de dépistage. Comment repérer un enfant victime de violences sexuelles et d’inceste ? Comment faire ensuite pour le dépister ? Cette question est très prégnante, car les violences sont des situations gigognes : quand on voit une violence, il faut aller chercher les autres. On l’oublie souvent quand on voit des enfants victimes de violences ou de négligences graves, parce que cela passe sous les écrans radars. Ainsi, notre travail est de repérer la violence sexuelle ou l’inceste sous-jacents.

Nous sommes ensuite sollicités pour des avis spécialisés, notamment dans les Uaped, où nous recevons des enfants pour lesquels des professionnels ou leurs parents ont des inquiétudes quant à une situation de violences sexuelles subies ou d’inceste. Dans ces cas-là, nous nous posons toujours trois questions.

Premièrement, le mineur a-t-il besoin de soins, et lesquels ? Nous parlons de soins intégrés, car la santé somatique ne doit pas faire écran à la santé psychique, et inversement. Alors que la violence sexuelle a un effet de dissociation, le travail du praticien est de réassocier les soins.

La deuxième question, qu’il faut se poser dans tous les cas, est celle de la protection. L’enfant sera-t-il en danger s’il retourne dans sa maison ? Auquel cas, que dois-je faire ?

La troisième question est celle de l’évaluation ou du constat. Quels sont les éléments probants dans le cadre de l’évaluation ou du constat que je vais devoir faire ? Si l’on se centre sur le mineur, on a toujours la bonne réponse.

Une Uaped est un milieu pédiatrique protégé qui, dès la première minute, prend soin des enfants. Que l’enfant y soit arrivé par la voie médicale ou par la voie judiciaire, la démarche est la même : je dois faire un constat médico-légal, travailler avec mes collègues pour lui apporter des soins, et le protéger. Il y a donc un trépied – soins, protection, constat –, dans un univers de « prendre soin ». Ce n’est pas à l’enfant de s’adapter au praticien, mais au praticien de s’adapter à l’enfant, pour toujours apporter la réponse la plus ajustée possible.

Vous nous avez interrogées, dans le questionnaire écrit que vous nous avez fait parvenir, sur la collaboration et le parcours de la parole. C’est effectivement un point très important, car l’une des conséquences des situations incestueuses et incestuelles est l’isolement. Dans les Uaped, nous nous efforçons de mener les consultations en binôme – psychologue et médecin, puéricultrice et médecin. Si le binôme est accepté par l’enfant, il devient possible de faire recirculer la parole sur les violences subies.

Le dernier point que j’aimerais évoquer est celui du consentement à l’examen. L’examen doit être consenti par l’enfant, l’information doit être bien donnée et bien évoquée par l’enfant, et le consentement à l’examen doit être révocable. Des enfants refusent parfois ces examens : il faut aussi valoriser ce refus. C’est à nous, praticiens, de nous ajuster, de nous mettre à la place de l’enfant.

Mme Mélanie Dupont. Je complèterai avec quelques éléments, car je souscris à tout ce qu’a dit le docteur Balençon.

Puisqu’on a évoqué les Uaped et leur philosophie, je pointerai quelques difficultés les concernant, à commencer par l’hétérogénéité que nous constatons sur le terrain. Les Uaped et les UMJ ont été bien pensées, mais l’hétérogénéité est faramineuse, qu’il s’agisse du déploiement de ces structures sur l’ensemble du territoire, des pratiques qui y ont cours, des moyens dont elles disposent, des cultures institutionnelles qui y règnent, ou encore de leurs liens avec l’hôpital, la police ou la gendarmerie. Je ne citerai pas de territoires en particulier, mais vous pouvez être reçus dans une structure où le parcours sera quasi parfait, où l’enfant sera pris en charge comme le docteur Balençon vient de vous le décrire, en lien avec la gendarmerie ou la police, en se mettant autour de l’enfant, alors que dans d’autres structures, le parcours sera très morcelé. Nous n’avons pas encore évoqué la question de l’audition filmée dans les Uaped : là aussi, l’hétérogénéité des pratiques est folle. Lorsqu’un psychologue est requis pour réaliser une évaluation, il doit parfois travailler seul, parfois en binôme avec un médecin, et parfois très longtemps après le début de l’enquête – et encore plus longtemps après le début des faits.

Je rejoins le docteur Balençon sur la question du rythme et de la temporalité. Les temporalités judiciaires ne collent pas à la temporalité de l’enfant, ni, le cas échéant, à la temporalité de la famille. Les refus d’examen en sont un bon exemple – car les examens psychologiques peuvent eux aussi être refusés, et nous trouvons d’ailleurs cela plutôt pas mal ! La posture du soignant doit être d’accepter ce refus, et même – j’ai envie de le dire de manière un peu provocatrice – de résister à la demande judiciaire, même si nous la comprenons. Nous savons qu’une enquête est en cours, que les examens demandés ont leur importance – du moins, que nos conclusions seront lues –, mais nous devons bien nous dire que ce n’est pas forcément le moment de l’enfant.

Mme la présidente Maud Petit. Lorsqu’un enfant refuse un examen, existe-t-il des moyens pour l’accompagner et le pousser à accepter ? La présence d’un chien, par exemple ? Arrive-t-il que l’enfant évolue et finisse par accepter l’examen, même sans cette présence canine ? Il ne faut évidemment pas le brusquer… On peut très bien comprendre que cela ne corresponde pas à sa temporalité, mais les services judiciaires ne cherchent-ils pas à obtenir absolument ces examens ? Comment réagissez-vous par rapport à cette pression ?

Mme Martine Balençon. C’est une très bonne question. La possibilité d’une médiation animale est effectivement un atout majeur pour certains enfants, et certaines Uaped sont dotées de chiens.

Peut-être y a-t-il une confusion entre ce que les magistrats et le commun des mortels attendent d’un examen et ce que la médecine – en tout cas la pédiatrie, ou la médecine légale – peut apporter. Il y a quelques années, Joyce Adams a publié – dans Pediatrics, je crois – un article sur l’examen clinique dans les situations de violences sexuelles qui a fait grand bruit et dont le titre était « It’s normal to be normal ». L’examen n’est pas le juge de paix, même s’il nous est souvent demandé, en raison de la question de la preuve…

Mme la présidente Maud Petit. Et de la preuve matérielle !

Mme Martine Balençon. Oui, de la preuve matérielle. Mais il arrive que des supports vidéo attestent la commission de violences sexuelles alors que l’examen clinique est normal.

Cette question de la preuve est compliquée. Elle dépend, d’une part, de la qualité de l’examinateur, qui doit être parfaitement formé à cet examen et aux diagnostics différentiels. Cet examen périnéal ne doit être réalisé que par un professionnel compétent. D’autre part, les éléments de preuve sont d’autant plus nombreux que l’examen est fait précocement. Or, dans les situations d’inceste, cette précocité est exceptionnelle. La littérature montre que la preuve de violences sexuelles est souvent apportée par des lésions extrapérinéales – par exemple, par des lésions de prise, lorsque la victime est saisie. Mais cela n’arrive jamais dans les situations de violences incestueuses…

Ce qui a été mis en évidence, notamment en Europe du Nord, c’est l’intérêt d’un recueil précoce de la parole de l’enfant, avec un enregistrement, dans un lieu sécurisé, par des professionnels formés et selon le protocole NICHD (National Institute of Child Health and Human Development). Il ne faut pas demander à l’enfant de témoigner plusieurs fois. Ce recueil précoce, beaucoup plus probant que des preuves matérielles, fait partie des éléments importants dont il convient de tenir compte s’agissant de l’accueil des victimes.

Je le disais, il y a probablement une sorte de décalage entre ce que l’examen clinique va pouvoir apporter et ce qu’en attendent les magistrats. Très souvent, l’examen clinique est normal, mais cela n’exclut pas pour autant des faits de violences sexuelles. Il est très important d’enseigner cela dans les facultés de médecine et de le faire savoir aux collègues magistrats.

Lorsque les faits sont anciens, il faut absolument pouvoir entendre un enfant en tenant compte de sa temporalité, et non de celle de l’examinateur. Il faut aussi s’interroger sur la place du soin dans ces examens. À cet égard, nous pourrions nous inspirer des pratiques canadiennes et britanniques. Ainsi, en Grande-Bretagne, les examens périnéaux des enfants victimes de violences sexuelles et d’inceste se font « à quatre mains » – un vilain terme qui signifie que l’on ne peut pas examiner un enfant si l’on n’est pas compétent en pédiatrie et en médecine légale, et qu’il faut donc parfois deux praticiens. L’enfant doit être sujet, et non objet de cet examen.

Mme la présidente Maud Petit. Combien de temps peut prendre un examen de ce type ? Est-il très long ?

Mme Martine Balençon. Pas forcément. C’est d’abord un examen pédiatrique général – à n’importe quelle personne examinée à la suite d’une agression, on demanderait déjà comment elle va. Ainsi, l’enfant doit d’abord être soumis à un examen pédiatrique qu’il connaît : il faut écouter son cœur, regarder son ventre, s’interroger sur un certain nombre de symptômes… Ensuite, un examen périnéal lui est proposé. Un tel examen n’est généralement pas très long, même si des prélèvements peuvent en augmenter la durée. Toutefois, ce n’est pas parce que le temps d’examen périnéal est court que le temps de présence auprès de l’enfant ne doit pas être long.

Mme Mélanie Dupont. Je reviens sur la question de l’acceptation de l’examen. Dans le domaine psychologique, c’est évidemment la même chose : on fait de la dentelle, de la haute couture. Malgré les injonctions institutionnelles, tout l’enjeu est de s’adapter au rythme de l’enfant, de lui proposer éventuellement une nouvelle consultation, de travailler sur les freins qu’il peut rencontrer, de l’accompagner, de le sécuriser, de mettre à sa disposition des moyens susceptibles de le rassurer… La présence d’un chien peut vraiment jouer ce rôle.

Je n’ai pas interrogé tous mes collègues sur ce point – nous sommes à peu près 200 psychologues dans l’association –, mais il semble qu’après reproposition, très peu de refus d’examen soient vraiment maintenus. S’agissant du caractère probant, autant l’examen périnéal est lié à la question de normalité, autant l’examen psychologique se joue sur la question de la crédibilité. Même si, depuis l’affaire d’Outreau, on ne nous demande plus si l’enfant est crédible – et encore… –, on nous interroge sur sa suggestibilité et sa tendance à l’affabulation.

Mme la présidente Maud Petit. Qui vous pose ces questions exactement ?

Mme Mélanie Dupont. Les officiers de police judiciaire. Mais les demandes sont très hétérogènes, car elles peuvent aussi se limiter à une évaluation du retentissement psychologique. Il y a d’ailleurs une confusion entre l’examen demandé sur réquisition – en UMJ, voire en Uaped – et l’expertise psychologique, qui s’inscrit dans un temps plus long, généralement en cours d’instruction. Cela nous amène à nous interroger sur les attentes de la justice, et sur cette illusion que le psychologue pourrait dire si ce que raconte l’enfant est vrai ou faux. Rendez-vous compte de la charge et de l’espèce de toute-puissance que l’on attribue aux psys ! Nous n’y étions pas, nous ne savons pas. Par contre, ce que nous pouvons évaluer, ce sont les conséquences : comment va l’enfant, dans quel contexte les faits sont survenus, quel est leur retentissement, etc.

Pour ce qui est des éléments probants, nous allons vous décevoir, car nous ne pouvons pas répondre à cette question. Un enfant est-il suggestible ? Cela me fait toujours rire… Oui, par nature, il est suggestible, mais il n’est pas pour autant un menteur ! Les deux premiers éléments de preuve que l’on a sont la parole de l’enfant et ses symptômes. Encore faut-il pouvoir les lire…

Encore ce matin, des parents me disaient avoir vu tels ou tels symptômes – des troubles du sommeil, des troubles alimentaires – qui pouvaient être lus comme des troubles du comportement classiques chez un enfant mais qui, après la révélation de certains faits, peuvent être relus autrement. En fait, l’enfant a dit des choses, mais pas avec notre langage d’adultes. On a tendance à plaquer sur l’enfant notre langage à nous, dans une lecture très adultomorphe, alors qu’en se mettant à hauteur d’enfant, on peut lire les choses autrement, notamment en interprétant la façon dont il s’exprime par son corps, au-delà de la parole.

Il en va de même des personnes en situation de handicap, non oralisantes. Comment les écoute-t-on ? Quelles sont les attentes ? À quoi peut-on répondre, et, surtout, ne pas répondre ? Cela vaudrait vraiment le coup d’en discuter.

Mme la présidente Maud Petit. On a l’impression que la preuve matérielle est encore la plus importante – à moins d’avoir un aveu de l’auteur, ce qui n’arrive quasiment jamais, ou très rarement. Cela pose problème. Nous avons pourtant entendu des magistrats, probablement beaucoup plus sensibilisés à la question aujourd’hui, qui nous ont expliqué qu’il était nécessaire de recueillir un faisceau d’indices. Or, un faisceau d’indices, cela va au-delà de la preuve matérielle et des traces de ce que l’enfant pourrait avoir subi, surtout quand on sait que les situations incestueuses n’impliquent pas toujours de pénétration.

Mme Martine Balençon. Quand nous avons construit le parcours de soins, à la Ciivise, nous avons reçu plusieurs magistrats, du parquet et du siège, et nous avons vu l’importance qu’ils attachaient à l’examen médico-légal et aux éléments probants – éléments probants que nous ne pouvons pas apporter.

Il est très important de recueillir la parole de l’enfant dès le début, car elle est alors très précieuse. Cela renvoie à des situations gigognes : une victime de violences intrafamiliales ou de négligences voit très souvent ses compétences psychosociales atteintes, ce qui ne lui permet pas de percevoir que la situation est incestuelle ou incestueuse, ni d’exprimer ce qu’elle vit. Il en est de même des personnes en situation de handicap. Le caractère « gigogne » des violences est donc extrêmement important ; il doit, dans tous les cas, nourrir le faisceau d’arguments.

La question de la preuve, ou de l’élément probant, rejoint celle de la pénétration. Pour nos amis magistrats, bien souvent, la pénétration correspond à l’anomalie hyménéale que l’on pourrait repérer. Or une pénétration vaginale est-elle caractérisée par le franchissement de l’hymen ? Je suis absolument confuse de rentrer dans ces détails anatomiques, mais c’est la réalité…

Mme la présidente Maud Petit. Nous en avons besoin.

Mme Martine Balençon. Où commencent le sexe féminin et le sexe masculin ? Certains enfants, dans des situations incestueuses, ont subi des franchissements des grandes lèvres qui sont d’authentiques pénétrations. Une question devrait donc être débattue ultérieurement, au-delà de cette commission : qu’est-ce qu’une pénétration ?

Quant à l’hymen, c’est aussi une construction un peu sociétale…

Mme la présidente Maud Petit. Voire religieuse.

Mme Martine Balençon. Voire religieuse, absolument. La littérature scientifique fournit des données sur l’atteinte de l’hymen – je pourrais vous en citer –, mais les séries correspondent à des populations hétérogènes. Or les mineurs vus en urgence, très rapidement après les faits, dans un service comme une UMJ, ne correspondent pas du tout à la même population que les enfants atteints de troubles du sommeil, pour lesquels on soupçonne des violences sexuelles ou incestueuses – on va de quelques pour cent à 15 % ou 20 %…

Bien sûr, on est plus performant quand on est très formé : aussi la formation à la clinique de la violence et à la médecine légale est-elle essentielle. Il importe aussi de ne pas méconnaître, par exemple, une pathologie périnéale médicale de l’enfant. Il faut le bon médecin, au bon endroit, au bon moment, en collégialité. À cet égard, nos amis nord-américains et anglais sont très preneurs d’une iconographie qui puisse être réévaluée lors des investigations ultérieures. Mais il ne faut pas trop investir sur ces anomalies ou ces atteintes périnéales : ce n’est pas l’alpha et l’oméga des agressions et des situations incestueuses. Il faut déconstruire la question de l’hymen et la question de ce qu’est un sexe féminin.

Mme la présidente Maud Petit. On parle de l’hymen parce qu’on pense aux petites filles, mais qu’en est-il des petits garçons ? Comment détecter s’il n’y a pas de passage par le sexe féminin ? Je pense notamment aux pratiques anales, qui n’impliquent pas l’hymen.

Mme Martine Balençon. Les problématiques incestueuses chez les garçons soulèvent peut-être aussi un tabou sociétal – c’est une question que je pose.

Les pénétrations anales peuvent laisser des éléments aspécifiques dont on peut ne pas être formellement certain de la genèse. On peut formuler des hypothèses mais, dans tous les cas, il importe vraiment d’être prudent. L’enfant ne peut pas être objet d’investigations ; il doit être sujet de droits et de soins, partenaire de cet examen, parce qu’on doit présumer qu’il a besoin de soins et de protection. Voilà ce qu’il importe de faire, notamment dans les Uaped.

Mme Mélanie Dupont. Je me permets de rebondir sur le recueil de la parole de l’enfant et sur l’audition. L’audition filmée est un très beau dispositif, qui existe depuis 1998. On a parlé du protocole NICHD. Tout est prévu dans les textes.

L’hétérogénéité des pratiques est hallucinante. Les salles avec protocoles adaptés sont sous-exploitées, alors que la recherche scientifique a démontré qu’elles permettent d’obtenir un témoignage fiable.

Mme Martine Balençon. C’est plus probant.

Mme Mélanie Dupont. C’est cela, la preuve : le témoignage fiable. Il faut vraiment faire en sorte que le mineur soit auditionné dans ce cadre, et ne soit pas réauditionné. Sur ce point aussi, on n’a pas beaucoup évolué : on ne devrait pas avoir d’auditions multiples, mais c’est le cas dans la pratique.

Mme la présidente Maud Petit. Comment l’expliquez-vous ?

Mme Mélanie Dupont. L’explication est multifactorielle.

Je crois tout d’abord qu’on ne se met toujours pas au niveau de l’enfant. On est toujours dans notre prisme adulte, institutionnel… Quand on lit certaines auditions, on se dit que le professionnel qui les a menées ne sait pas ce qu’est un enfant ! C’est pourtant la base. Oui, l’enfant va changer d’avis si on lui demande dix fois la même chose – même deux fois, en fait.

Il y a des freins, comme pour tout changement de pratique. Nous entendons tout à fait qu’il est difficile de changer sa pratique, mais ce problème renvoie en réalité à la question de la formation. Quels moyens y consacre-t-on ? Est-ce que les gens sont vraiment formés ? De plus, les professionnels changent, et il faut sans cesse réinvestir. La formation doit être continue ; c’est un véritable investissement, mais on y gagnera par la suite. Je fais peut-être porter beaucoup de choses sur cette question de l’audition, mais elle est vraiment importante.

Cela rejoint la question du délai entre la révélation des faits et l’audition, qui peut conduire à des situations ubuesques. Il ne s’agit pas de jeter la pierre à qui que ce soit, mais récemment, une maman m’a dit : « Ma fille avait révélé tout ça. J’ai rencontré la police. On m’a dit qu’on allait l’auditionner, mais que d’ici à l’audition, je ne devais pas lui parler des faits, parce qu’il fallait que cela reste intact. J’ai demandé à des psychologues de voir mon enfant, mais ils ont refusé, parce qu’il faut que la parole soit préservée. » On était à trois mois sans audition… J’ai répondu à cette maman : « On vous fait devenir schizophrène ! » On se retrouve avec une maman qui ne peut pas rencontrer de professionnels et qui, en même temps, est confrontée à un tabou : « Je ne peux pas en parler. » D’autres parents m’ont dit : « Ça y est, on a enfin pu en parler, au bout de tant de semaines ! » Et tout de suite, curieusement, l’enfant allait beaucoup mieux, parce que ce n’était plus tabou pour ses parents, qui se sentaient libres de parler.

Ce n’est pas seulement une question de moyens, c’est une question de cohérence : nous devons nous mettre à hauteur d’enfant. Il vient de révéler des faits : comment accompagne-t-on cela ? Comment recueille-t-on cette parole, à ce moment-là ? Je le répète : c’est cette parole qui va être l’élément probant. Si on passe à côté, on foire l’enquête, si vous me permettez cette expression un peu familière.

Mme la présidente Maud Petit. Vous avez raison de le dire. Nous avons déjà entendu cela à plusieurs reprises, mais c’est important de le répéter.

Mme Marietta Karamanli (SOC). Comment la coordination entre les magistrats, l’aide sociale à l’enfance (ASE), l’éducation nationale, les services de santé, la police et la gendarmerie est-elle organisée ? Quelles sont les principales lacunes de cette articulation, et comment se traduisent-elles dans les décisions judiciaires rendues par la suite ? Existe-t-il des protocoles locaux ou nationaux qui pourraient nous éclairer ?

Mme Martine Balençon. Vous venez de soulever un point très important. Les Uaped font l’objet de protocoles de coopération avec les magistrats, l’ASE, les services de santé scolaire et l’école. Elles doivent s’appuyer sur ces protocoles dans les territoires qu’elles couvrent. Cela me paraît absolument incontournable.

Votre question vient percuter celle du partage d’informations à caractère secret, qui est extrêmement sensible. Votre commission d’enquête pourrait proposer de clarifier ce point. Si vous recevez, dans le cadre du soin, des enfants victimes de violences, vous pouvez partager des éléments avec d’autres professionnels de santé, car cela relève de l’intérêt thérapeutique. En revanche, si des faits à caractère secret sont révélés dans le cadre d’un signalement, c’est l’article 226-14 du code pénal qui s’applique. Si le partage d’informations à caractère secret se fait dans le cadre de l’évaluation d’un enfant en danger, c’est le code de l’action sociale et des familles. Enfin, si vous êtes dans le cadre de la procédure judiciaire, c’est l’article 11 du code de procédure pénale. En fait, on a l’impression que l’enfant nage dans une piscine avec quatre lignes d’eau différentes, et que chacun reste dans sa ligne d’eau sans pouvoir en changer. Or, cette piscine, c’est l’enfant, et c’est l’intérêt supérieur de l’enfant.

Pour lever ce frein dans les investigations, il y a certainement un effort à faire concernant ce fameux article 11 du code de procédure pénale. Sans préjudice des droits de la défense, la procédure pourrait en effet se prévaloir de l’intérêt supérieur de l’enfant. On pourrait aussi se mettre d’accord, à l’échelle territoriale, sur le niveau de partage d’informations que l’on souhaite.

Les Uaped sont des structures qui favorisent une convergence, en matière de santé, de justice et d’aide sociale à l’enfance, autour de l’intérêt supérieur de l’enfant. Il est important que les professionnels ne se limitent pas. S’ils voient, dans le cadre d’une réquisition, un enfant dont ils s’inquiètent de la protection, ils doivent pouvoir transmettre une information préoccupante complémentaire ou saisir le magistrat par la voie d’un signalement si telle est la procédure localement. On a vraiment l’impression que, dans certains territoires, des freins pourraient être facilement levés par la mise en place de coopérations. Mais, encore une fois, cela pose la question de l’article 11 du code de procédure pénale. J’appelle vraiment votre attention sur ce point.

Mme Mélanie Dupont. Nous n’avons pas encore parlé du juge aux affaires familiales (JAF). Certains enfants que je reçois en consultation ont rencontré un expert pour le JAF, un autre expert pour le juge des enfants, encore un autre dans le cadre pénal… Quand ils arrivent chez le psy, ils ont parfois déjà vu plusieurs experts, qui n’ont peut-être pas évalué exactement la même chose – quoique… Récemment, on m’a dit : « T’es la cinquième ! » – gros enjeu, grosse pression quand un enfant vous dit ça ! Ne faudrait-il pas assurer une meilleure coordination ? Ne pourrait-on pas prévoir une seule et même expertise ? C’est toujours pareil : on ne se met absolument pas à hauteur d’enfant, on se met à hauteur des procédures.

S’agissant d’exemples de protocoles, mes collègues m’ont parlé d’une expérimentation – je ne la connais pas personnellement, j’aurai donc peut-être du mal à en parler – qui a lieu à Poitiers, dans des pôles dédiés aux violences intrafamiliales. Elle repose sur une coordination entre JAF, juge des enfants et juridiction pénale, et vise à rechercher les mesures à prendre pour la protection effective de l’enfant. Il pourrait être intéressant de regarder ce qu’il en est, car c’est vraiment du concret, de l’opérationnel.

Mme Béatrice Roullaud (RN). Je vous remercie, chère docteure, d’avoir posé ces trois points essentiels, en insistant tout particulièrement sur la formation. Je vous remercie également, madame la psychologue, d’avoir pointé du doigt les disparités existant d’un endroit à l’autre ; c’est un problème qu’il nous faut résoudre si nous ne voulons pas rater quelque chose.

Avez-vous constaté, dans votre pratique, des pressions exercées sur l’enfant qui engendreraient un refus d’examen ?

Vous avez rappelé, docteure, qu’il était essentiel de se poser la question de l’enfant pour savoir si on le laisse ou non rentrer chez lui. Que préconisez-vous pour une meilleure protection ? Nous observons hélas, audition après audition, et même dans nos pratiques professionnelles, que l’enfant, souvent, n’est pas protégé mais remis aux parents maltraitants.

Enfin, j’ai été stupéfaite d’apprendre, au cours d’une précédente audition, que des médecins avaient été poursuivis par le Conseil de l’Ordre pour avoir dénoncé des maltraitances. J’ai appris dans un article de la revue juridique AJ Famille que sur les 112 000 mineurs en danger, seuls 1,95 % des signalements provenaient des médecins, et que 97 % des médecins interrogés avaient déjà suspecté une maltraitance au moins une fois dans leur exercice sans pour autant l’avoir dénoncée. Cet article émet certaines propositions ; j’aimerais entendre les vôtres pour augmenter le nombre de dénonciations, parce qu’elles peuvent ensuite déboucher sur des poursuites.

Mme Martine Balençon. Je n’ai pas de souvenirs précis de refus d’examen du fait de la pression d’un parent, mais plutôt des souvenirs de partis pris de parents lors de l’examen, de façon mal ajustée. Cela vient peut-être aussi du fait que, bien souvent, pour des faits de nature sexuelle incestueuse, on n’a pas d’élément probant du fait d’une limitation de l’acte possiblement pénétratif. Quoi qu’il en soit, je ne peux pas répondre de façon formelle à votre question.

La question de la protection se pose au sein des Uaped, mais je pense que c’est en fait de la dentelle hospitalière. Nous sommes titulaires de la fonction publique hospitalière, et ces prises en charge sont de l’ordre de l’hospitalisation. Il est évident que ces structures d’audition, lorsqu’elles sont situées dans une structure hospitalière, peuvent déboucher sur un temps d’évaluation un peu prolongé, qui se poursuit par une hospitalisation. Quand il n’est pas possible de prendre du recul, il peut être extrêmement précieux d’avoir au moins un accueil pour évaluer s’il y a un danger : s’il est imminent, on hospitalise l’enfant ; si l’on souhaite mieux évaluer ce danger, on fait un signalement, ou un complément de signalement ; si le danger est établi, on transmet une information préoccupante. Le fait que cela se passe dans une structure hospitalière autorise ces mesures de protection. Voilà pourquoi l’audition d’un enfant dans un milieu protégé, en Uaped, est vraiment importante.

S’agissant du Conseil de l’Ordre, je sais que vous auditionnerez ses représentants demain ; il serait donc un peu présomptueux de répondre à leur place. Pour ma part, je vous parlerai des signalements des médecins, car c’est un sujet sur lequel j’ai beaucoup travaillé.

Avant de signaler des violences, il faut en faire le diagnostic. Or la question du diagnostic des violences, c’est avant tout la question des freins : les médecins peuvent avoir eux-mêmes été victimes de violences, comme 10 % à 15 % de la population générale, ou avoir une aversion particulière à voir ces violences.

J’ai identifié deux freins principaux. Le premier, qui n’est pas le plus important, est celui de la formation. À Caen, nous pensons que cette dernière doit être graduée : on dispense d’abord une formation généraliste sur les violences et leurs conséquences, puis une formation sur les situations d’enfants en danger, avant de passer à des mises en situation et à un apprentissage du signalement et de l’information préoccupante. La formation doit donc être précisée – c’est l’un des sujets qui me préoccupent actuellement.

Mais le plus important – c’est même l’éléphant au milieu de la pièce –, c’est que les médecins signalent quand il existe des parcours de soins d’aval. Dans l’Uaped de Loire-Atlantique – l’une des plus vieilles de France –, le taux de médecins et de paramédicaux qui signalent est de 25 %, soit autant que dans l’éducation nationale. En fait, l’idée que les médecins ou les professionnels de santé ne signalent pas est probablement fausse. D’ailleurs, s’agissant des bébés secoués – une situation qui n’a rien à voir avec l’inceste –, les signalements sont faits à 100 % par les médecins. C’est comme pour une maladie : si j’apprends que j’ai un problème de santé mais que je ne connais pas le parcours de soins, je pense que je n’y ferai pas attention ; en revanche, si je sais vers qui m’orienter, j’y ferai attention. Tout l’enjeu est donc d’avoir des médecins référents « protection de l’enfance » dans les départements, des Crip (cellules départementales de recueil, de traitement et d’évaluation des informations préoccupantes) opérationnelles, ainsi que des Uaped réactives capables d’accueillir les enfants et de faire non à la place, mais en coopération avec les acteurs concernés. Quand il existe des parcours de soins fléchés, les médecins signalent, et ils le font à juste titre.

« Ennemie jurée de l’arbitraire, la forme est la sœur jumelle de la liberté. » Un signalement, c’est comme une appendicectomie : cela doit être fait dans les règles de l’art. Nous n’avons pas le droit d’être mauvais, car les enfants nous obligent. Nous devons faire des signalements de bonne qualité : ça ne peut pas être trois lignes, « cet enfant est en danger ». C’est de la technicité, de la spécialité. Or, en pédiatrie médico-légale, il se dégage depuis quelques années un corpus de connaissances et d’enseignements qui étaient peut-être jusqu’alors beaucoup plus dispersés au sein d’autres spécialités.

Mme Mélanie Dupont. Je laisse évidemment les médecins répondre aux questions médicales.

S’agissant des refus d’examen, qu’entend-on par « pressions » ? S’agit-il de pressions claires, nettes et précises – « tu ne diras pas ça, tu ne feras pas ça » ? À la rigueur, c’est le plus facile ! Mais ces enfants ne sont pas pris dans un conflit de loyauté, comme quand les parents divorcent, mais potentiellement dans ce que Karen Sadlier appelle un conflit de protection : « Si je dis ça, si je fais ça, qu’est-ce qui va se passer ? » Ce n’est pas « Qu’est-ce qui va se passer pour mon bien-être psychique ? », mais « Qu’est-ce qui va se passer pour ma sécurité physique ? », ou « Qu’est-ce qui va se passer pour la sécurité physique de mon parent protecteur ? »

La question de la pression est donc essentielle. Comme le docteur Balençon, je n’ai pas souvenir de telles pressions ; en revanche, l’enfant peut être plongé dans des choses très subtiles. Plus je côtoie la violence, plus je constate à quel point elle est puissante pour faire vivre à ces enfants des choses qu’on a vraiment du mal à comprendre. Nous avons nous-mêmes nos propres freins. Ce matin encore, des parents me disaient : « C’est fou, ce n’est pas possible que ce soit arrivé ! » C’est souvent la première réaction que nous avons, parce que nous nous défendons – c’est tellement insupportable ! La nature humaine est ainsi faite. Mais il va falloir passer outre…

On fait beaucoup peser la charge du signalement sur les médecins. C’est bien, mais ils ne sont pas les seuls ! Est-ce que les psychologues en libéral signalent ?

Mme Béatrice Roullaud (RN). Avez-vous une obligation de signalement ?

Mme Mélanie Dupont. Le secret professionnel des psychologues mériterait d’être clarifié. Normalement, en libéral, nous ne sommes pas censés être soumis au secret ; nous relevons donc de l’article 434-3 du code pénal, qui prévoit une obligation de signalement. Beaucoup de mes collègues ne le savent pas. Cela rejoint ce que disait le docteur Balençon.

Je parle des libéraux, mais pour les institutionnels, c’est un peu la même chose…

Mes collègues exerçant en libéral, qui sont aussi des professionnels de premier recours, pourraient être concernés par cette question, du point de vue politique. Je vais peut-être me faire huer en sortant de cette audition, mais c’est aussi notre responsabilité… La question est de savoir comment on les aide, dans quel réseau on les met pour qu’ils ne soient pas seuls. Le principe de la violence est d’isoler : elle va donc aussi nous isoler, nous, professionnels. Pour répondre à la violence, il va falloir former un collectif, non pas pour faire à la place de nos collègues, mais pour les accompagner dans la procédure de signalement.

Je reviens à la question de la formation. Quel type de formation faut-il organiser, et sur quels sujets ? Le docteur Balençon évoquait l’anatomie féminine ; c’est le côté somatique. Mais du point de vue psychologique, qu’est-ce qu’un enfant ? Qu’est-ce qu’un psychotrauma ? Qu’est-ce que l’inceste ? On pourrait faire des rapprochements avec les violences conjugales. Il faut réfléchir à ces choses-là.

Concernant la formation initiale, vous avez demandé si les psychologues en UMJ et en Uaped recevaient une formation spécifique. Pas du tout ! Nous sommes psychologues – le titre de psychologue est reconnu par la loi et protégé depuis 1985 –, mais la formation supplémentaire est à notre charge, à notre libre appréciation et, souvent, à nos propres frais.

Mme Martine Balençon. Parmi les freins souvent avancés, il y a bien sûr la peur du contentieux ordinal, mais aussi la crainte de la perte de suivi. Les Uaped ne sont pas l’alpha et l’oméga de la prise en charge des violences, mais la collégialité protège, notamment du sentiment de toute-puissance, de l’impression d’être le sauveur de l’enfant.

La littérature internationale montre qu’il n’y a pas plus de ruptures de suivi chez les enfants pour lesquels le praticien a fait un signalement en l’annonçant que chez ceux pour lesquels il l’a fait sans l’annoncer. Et quand bien même le suivi serait rompu, un relais est toujours possible – en d’autres termes, la rupture n’est pas très grave si le suivi reprend ensuite. La violence isole la victime, mais aussi le praticien.

Mme Mélanie Dupont. La liste de freins est impressionnante. En fait, ce qu’il faut comprendre, c’est qu’il est difficile de signaler car on rencontre, à tous les niveaux, une multitude de freins au signalement – des freins personnels, culturels, sociétaux, institutionnels…

J’en ai eu un témoignage ce matin même. Une collègue n’a pas fait de signalement, parce qu’elle a eu peur que la victime soit placée en foyer, compte tenu de tout ce que les médias racontent à ce sujet. Elle s’est dit : « Si je signale, ne vais-je pas envoyer cette enfant dans un foyer, où elle sera recrutée par un réseau prostitutionnel, pour de l’exploitation sexuelle ? » L’état de santé de notre système joue bien évidemment sur la confiance que les professionnels eux-mêmes ont dans ce système. Même lorsque la situation ne nécessite pas un placement – en l’occurrence, on en était loin ! – et que l’on peut d’abord faire d’autres choses, c’est tout de suite cette représentation-là qui s’impose : un signalement entraînera un placement, donc le recrutement de la victime par un réseau de prostitution. C’est sûr que, dans ces conditions, moi, je ne signale pas !

Mme Ségolène Amiot (LFI-NFP). Je vous remercie, mesdames, pour tout ce que vous nous apportez dans le cadre de cette audition.

Je reviens sur l’hétérogénéité des pratiques territoriales. Parmi les raisons potentielles, vous avez évoqué la nécessité de se mettre à hauteur d’enfant et de savoir ce qu’est un enfant. Vous avez aussi parlé de la formation. Avez-vous identifié d’autres raisons qui pourraient expliquer cette hétérogénéité territoriale ?

Vous avez aussi parlé du refus d’examen de la part de l’enfant et du fait de le valoriser. Pourriez-vous nous en dire un peu plus à ce sujet ?

Vous avez évoqué le besoin d’une formation de meilleure qualité pour les magistrats, les officiers de police judiciaire et les professionnels médicaux et paramédicaux amenés à encadrer l’enfant dans son parcours.

Vous avez également souligné la nécessité de disposer d’espaces d’échanges avec les magistrats. Avez-vous une idée de la régularité avec laquelle devraient se tenir ces échanges ? Faut-il prévoir un espace d’échanges pour chaque affaire ? Des dispositifs plus institutionnalisés, comme un rendez-vous annuel, seraient-ils pertinents ? Avez-vous des pistes à proposer à ce sujet ?

Enfin, on sait que les UMJ ne sont accessibles que sur réquisition judiciaire, mais est-ce que tout un chacun – un parent protecteur, par exemple – peut se présenter avec son enfant dans une Uaped, en première intention, sans y avoir été incité ou sans être allé voir la police au préalable ? Comment serait-il accueilli ?

Mme Martine Balençon. Pour réduire les inégalités territoriales, la solution réside dans les capacités de formation de chaque territoire, en fonction de ses propres atouts. Je n’ai pas d’autre réponse à vous apporter que de dire qu’il faut travailler à cette échelle.

Dans les dispositifs de protection de l’enfance, il importe de travailler avec des acteurs engagés. D’un côté, on voudrait des Uaped conformes à l’instruction, mais d’un autre côté, il faut des professionnels volontaires, ayant le courage de travailler sous le regard des autres – médecins légistes, infirmières, psychologues, etc. – et d’accepter que l’ensemble du service monte en compétences. On ne peut pas se forcer à travailler dans une Uaped, il faut y aller de bon gré.

Vous nous avez interrogées sur la valorisation du refus, par l’enfant, de l’examen clinique, dont on connaît la « rentabilité » – je mets des guillemets, parce qu’il me semble délicat de parler de rentabilité dans des situations de violences incestueuses sur de petits enfants.

Si l’enfant refuse l’examen, on peut toujours le lui proposer à nouveau. Dans tous les cas, puisque nous sommes dans une dynamique de « prendre soin », on peut aussi lui dire : « Tu ne veux pas que je t’examine ? Je t’entends, je t’écoute et je respecte ton choix. » L’objectif de la violence sexuelle incestueuse, c’est l’annihilation et la réification de l’enfant.

Plutôt que se dire qu’on ne va pas pouvoir répondre au parquet, qu’on ne va pas pouvoir rendre un avis, il faut se dire qu’on va prendre un autre temps, celui de l’enfant, en se mettant à sa hauteur. Il arrive très régulièrement que des enfants refusent les examens ; ce n’est pas grave, nous les reprogrammons. Des consultations sont annulées, des enfants ne viennent pas ou des examens ne se font pas, mais ce n’est pas grave : l’enjeu est avant tout d’être à l’écoute des enfants et de ne pas forcer les examens. L’enfant n’est pas un objet.

Comme le prévoit le code de l’éducation, la formation doit se faire en interprofessionnel, et de façon transversale. En matière de sensibilisation des professionnels de santé, l’idée est d’être dans une dynamique de formation continue, autour des violences prises au sens large, mais aussi des violences sur mineurs. En effet, il peut y avoir une invisibilisation des violences sur mineurs par les violences intrafamiliales et les violences faites aux femmes ; nous devons y prendre garde.

Vous avez parlé des espaces d’échanges. Il est important d’avoir des comités de suivi et de pilotage, mais il est primordial de cultiver son capital confiance auprès des magistrats et des travailleurs sociaux. Il n’est peut-être pas nécessaire de les solliciter pour chaque situation, mais il faut être capable de les avoir en ligne. Pour les situations complexes, l’Uaped étant identifiée, dans le cadre de l’instruction, comme le service hospitalier s’occupant des violences sur mineur, il importe de cultiver, pendant les temps calmes, un capital confiance qui autorise les échanges.

De par mon expérience, je suis très attentive à la tension interprofessionnelle, et j’y prends particulièrement garde s’agissant de mes équipes. Lorsque les désaccords interprofessionnels dépassent l’entendement, c’est que la violence nous contamine. Ces désaccords, parfois profonds, sont le signe, plus que d’une opposition frontale, de l’extrême gravité de la situation.

Les temps d’échanges ponctuels sur les dossiers sont utiles, mais il faut aussi des temps un peu « macro », pour se dire que le dernier dossier était compliqué ou qu’on ne s’est pas compris. Outre nos formations, initiales et continues, ces temps d’échanges sur les dossiers sont cruciaux. Je ne reçois pas de retours sur tous les dossiers que je signale, mais je sais que cet échange est possible si j’en ai besoin ; réciproquement, si un enquêteur m’appelle, je lui répondrai.

Dans l’idéal, les Uaped sont des systèmes à double entrée : par la procédure judiciaire, d’une part, avec l’audition, l’examen médico-légal et la prise en soin ; par la voie médicale, d’autre part, à la demande de parents ou d’un médecin traitant, inquiets pour un enfant qui pourrait être victime de violences – comme ils demanderaient un avis médical pour une suspicion de diabète, par exemple.

Dans ma pratique et dans les services dans lesquels j’ai été amenée à travailler, j’ai toujours privilégié les demandes de parents relayées par un médecin généraliste, qui est un acteur de terrain. Il ne faudrait pas que les parents pensent que l’Uaped est un lieu magique, où l’on pourrait déceler les violences ; il s’inscrit dans un parcours. Nous devons garder dans notre viseur cette dynamique de parcours : si notre avis ne se nourrit pas de l’avant ou de l’après, c’est que nous nous sommes trompés. Il est important que le parent puisse nous solliciter, en remettant éventuellement le médecin généraliste dans la boucle. Il s’agit pour nous de trouver la meilleure façon de se caler avec les interlocuteurs de terrain et les familles, pour dessiner un parcours pour l’enfant. C’est ce parcours et le maillage qu’il suppose qui sont essentiels ; il ne faut pas que l’une ou l’autre partie soit dans une position de toute-puissance.

Mme Mélanie Dupont. S’agissant de l’hétérogénéité des pratiques, l’une des solutions est en effet de bien se connaître. Le capital confiance dont parlait Mme Balençon consiste à savoir qui sont les magistrats et les officiers de police judiciaire, et à connaître leurs enjeux, leurs objectifs et leurs contraintes.

Quand ça ne va pas, il est humain de rejeter la faute sur l’autre. On ne va pas se mentir : de temps en temps, c’est ce que nous nous disons ! Mais quand on rencontre les magistrats et les policiers, on comprend bien que ce n’est pas du tout leur faute !

Il est beaucoup plus simple d’être face à un humain que face à une fonction, qui peut faire peur. Il est important d’avoir des moments d’échanges, de s’inscrire dans un réseau, de disposer d’espaces d’échanges opérationnels – et pas uniquement théoriques, en position « méta ». Ces moments d’échanges sont divers : pendant la procédure, je sais que je peux appeler ; après la procédure, un retour d’expérience permet d’analyser ce qui a fonctionné et ce qui n’a pas fonctionné, et pourquoi ; il faut aussi organiser des temps conviviaux.

Nous vivons dans une société où l’on ne prend plus le temps de se connaître. Si, en allant à une réunion pour revenir sur une situation donnée, je sais que mon service sera potentiellement incriminé par un autre service, je n’aurai pas envie de m’y rendre. Il s’agit de créer de la cohésion et de la sécurité pour les professionnels, qui en ont besoin autant que les enfants et les accompagnants.

Finalement, on en revient à l’enjeu du temps : ai-je suffisamment de temps, pour appeler l’autre professionnel, pour le rencontrer ? J’ai parfois des palpitations en me demandant à quel moment intégrer telle ou telle chose dans mon emploi du temps… Il faudrait institutionnaliser ce temps qu’on n’a plus. On rédige des notes, derrière nos ordinateurs, mais à quel moment opère-t-on une véritable transmission, d’humain à humain ?

Enfin, vous avez évoqué la valorisation du refus d’un examen par un enfant. Du point de vue psychologique, un refus est très important. Ces enfants ont subi des choses et ont été plongés dans une passivité extrême. Lorsqu’ils s’opposent ainsi à un adulte, à une autorité – c’est la police ou la gendarmerie qui leur a dit de venir –, c’est magique : ils peuvent à nouveau être acteurs de leur vie ! Pour nous, c’est un très bon pronostic ; c’est plus encourageant qu’un enfant qui se soumet, à nouveau, à la posture de l’adulte qui lui demande ou l’oblige à passer cet examen.

Mme la présidente Maud Petit. C’est l’éducation qu’on donne aux enfants : obéir, être sage. Les parents sont fiers lorsque leurs enfants ne disent pas un mot et ne bougent pas, alors qu’il faudrait au contraire qu’ils bougent, pour montrer qu’ils sont en pleine forme.

Mme Mélanie Dupont. Absolument.

Certaines UMJ reçoivent sans réquisition ; cela dépend des moyens et des cultures. Je crois que dans toutes ces situations, on devrait avoir accès à un médecin légiste. Recourir à un médecin légiste spécialisé pour évaluer la situation, sans nécessairement vouloir déposer plainte, c’est une question de justice.

Mme Martine Balençon. C’est ce que proposent les Uaped.

Mme Mélanie Dupont. Oui. Dans les Uaped, d’ailleurs, nos collègues sont submergés par le travail. Si on encourage les parents à s’y présenter spontanément, ils seront mal reçus. D’où la nécessité d’inscrire la démarche dans un parcours, afin de coordonner et d’organiser cet accueil : ainsi, lorsqu’ils viendront, ils seront bien accueillis, par des professionnels disponibles.

De notre côté, celui des institutions, nous sommes pris par de multiples rendez-vous et une certaine rigidité. Nous essayons de faire au mieux, mais réfléchir à tout cela nous aiderait.

Mme Martine Balençon. Lorsque nous parlons d’accès à des soins spécialisés, notamment à un médecin légiste, il s’agit d’accéder à une structure qui saura prendre en charge les enfants.

L’ADN du médecin légiste, c’est d’être un auxiliaire de justice et de constater. Ainsi, les femmes victimes de violences demandent à avoir accès à des maisons des femmes pour être soignées et faire constater ce qui leur est arrivé. Pour les enfants victimes de violences, il est tout aussi important d’être reçu par quelqu’un qui sait, et qui va enclencher la dynamique soin-protection-constat-évaluation – c’est-à-dire la préservation de la preuve.

En dehors des procédures judiciaires, c’est une bonne chose que les pédiatres le fassent, mais ils doivent avoir reçu la formation idoine. Les Uaped, qui doivent compter sur les professionnels de la médecine légale, connaissent une montée en compétences : de la même manière qu’un médecin légiste va monter en compétences en pédiatrie en rencontrant des enfants avec son collègue pédiatre, le pédiatre montera en compétences en médecine légale. Il est essentiel de connaître ses propres limites : si un pédiatre n’est pas capable de pratiquer un examen, il doit le dire. Plus largement, les limites de chaque praticien doivent être connues et éventuellement communiquées.

Je me permets d’insister sur l’enjeu de l’univers pédiatrique, que nous avons évoqué à la SFPML. Personne n’aurait l’idée de placer un enfant de six mois souffrant d’une bronchiolite dans un service de réanimation pour adultes. C’est la même chose pour les enfants victimes de violences. C’est même pire : un enfant victime de violences n’est pas représenté dans le système de santé, dans la démocratie sanitaire. Nous devons pallier ce problème.

M. Christian Baptiste, rapporteur. L’enseignement relatif aux violences physiques et sexuelles relève-t-il d’une obligation nationale, ou chaque université doit-elle décider de le dispenser ?

Mme Martine Balençon. Une réforme du deuxième cycle des études médicales, dont la date m’échappe, visait à y intégrer l’item relatif aux violences physiques et sexuelles – c’est l’item 57. Cet item de rang A et B est nécessaire pour passer le concours de l’internat ; sa connaissance fait l’objet d’une exigence particulière.

Lors de cette réforme du deuxième cycle, un gros effort a été fait pour renforcer l’apprentissage des questions relatives aux violences et aux maltraitances. Cependant, pour que cet enseignement soit retenu, sa présence dans les programmes n’est pas suffisante : il faut aussi qu’il tombe aux épreuves, c’est-à-dire qu’il fasse partie des questions posées au concours de l’internat – ce qui est le cas.

Ces enjeux sont donc bien enseignés, mais il faut garder à l’esprit la grande quantité de connaissances qu’on demande à un étudiant en médecine. Les violences sur mineurs concernent 10 % à 15 % des pathologies, soit la même fréquence que l’asthme.

Mme Mélanie Dupont. S’agissant des études de psychologie, les formations initiales sont beaucoup plus hétérogènes. Cet enjeu n’est pas aussi fléché que dans les études de médecine : c’est à la libre appréciation de chaque université. On peut, par exemple, parler beaucoup de psychotrauma, mais sans parler des violences, des signalements, du schéma de protection de l’enfance ou des questions qui s’y rapportent, comme celle de la relation entre l’obligation de signalement et le secret professionnel.

Mme Émilie Bonnivard (DR). Vous avez parlé d’hétérogénéité : les Uaped disposent-elles d’un nombre minimal de professionnels médicaux dotés des mêmes compétences ? Madame Balençon, vous êtes pédiatre médico-légal : y a-t-il un pédiatre médico-légal dans chaque Uaped ?

Mme Martine Balençon. Comme les dinosaures, les pédiatres médico-légaux sont voués à l’extinction, car il faut désormais une double compétence pour être pédiatre et médecin légiste. Pour ma part, je suis pédiatre de formation et capacitaire en médecine légale, parce que j’ai étudié cette discipline quelques années après la fin de mon internat.

Jusqu’en 2017 – ou en 2020, dans certaines facultés –, pour se former en médecine légale, il fallait être médecin généraliste ou spécialiste et passer un diplôme d’études spécialisées complémentaires (DESC), directement après les études de médecine. Il était également possible d’obtenir une capacité en médecine légale.

En 2017, la médecine légale est devenue une spécialité, enseignée en quatre ans. Après une phase d’apprentissage des connaissances du socle, il y a une phase d’approfondissement de deux ans, puis une phase de consolidation – aussi appelée « doc junior ». Les attendus spécifiques sont déclinés phase par phase. Les pédiatres, quant à eux, suivent une formation de spécialisation de cinq ans : l’enseignement s’organise selon les trois mêmes phases, celle d’approfondissement durant trois ans.

Il faudrait que la pédiatrie médico-légale et la protection de l’enfance figurent dans le diplôme d’études spécialisées (DES) de pédiatrie, comme elles le sont dans celui de médecine légale. À ce jour, nous n’avons pas encore vu émerger de praticiens titulaires d’un double DES de pédiatrie et de médecine légale.

C’est pourquoi il est si important de travailler en collégialité : il faut valoriser la complémentarité des exercices, qui entraîne la montée en compétences des différents praticiens et rend les Uaped encore plus essentielles. On pourrait s’inspirer de ce qui se fait aux États-Unis et au Canada, où les formations sont différentes.

L’université de Caen dispense un enseignement en simulation pour les pédiatres « docs juniors », portant sur l’annonce des signalements judiciaires et des informations préoccupantes, et propose des phases d’enseignement spécifique sur les grands éléments de la pédiatrie médico-légale, ainsi qu’un entraînement aux écrits, qui peut être pratiqué en situation.

Mme Émilie Bonnivard (DR). J’imagine que c’est vous qui avez instauré cet enseignement à Caen, mais que cela n’existe pas partout en France.

Mme Martine Balençon. La décision de proposer de tels enseignements appartient aux coordonnateurs de DES.

Mme la présidente Maud Petit. Savez-vous, même approximativement, combien il y a de médecins légistes et de pédiatres en France ? Avec d’autres collègues, je mène un combat contre la disparition des pédiatres – mais aussi des gynécologues –, qui est un véritable enjeu : nous allons manquer de médecins spécialisés dans l’enfance.

J’aimerais aussi vous poser des questions sur la parole de l’enfant et celle du parent protecteur. Comment réagissez-vous à l’usage, par certains psychologues, psychiatres controversés, experts et avocats, du concept pseudoscientifique de syndrome d’aliénation parentale ? Y avez-vous été confrontées ?

Quels sont les risques de confusion entre suggestion, aliénation et protection parentale ? Cette confusion est au cœur de nos travaux.

Enfin, comment éviter que la parole de l’enfant soit disqualifiée par des interprétations psychologisantes ? J’entends par là le fait d’attribuer un comportement, une émotion ou une parole à une cause psychologique supposée, en l’absence de preuve ou de méthode, et parfois par des intervenants qui n’en ont pas les compétences.

Mme Martine Balençon. Il y a environ 8 000 pédiatres en France ; je ne connais pas le nombre d’internes formés chaque année. En 2022, il y avait 161 médecins légistes, et vingt-six postes étaient ouverts.

Je laisserai Mélanie Dupont répondre à votre question portant sur le syndrome d’aliénation parentale, puisque cela relève du champ de la psychologie. Néanmoins, comme pour le syndrome de Münchhausen, l’aliénation parentale se conçoit du point de vue de l’adulte et non de celui de l’enfant. Par conséquent, la réponse est, de fait, brouillée. Notre travail de praticiens auprès des enfants victimes de violences consiste à nous prononcer au vu de leurs besoins et de leurs symptômes. Qui sommes-nous pour juger un comportement parental ? Il faut toujours se prononcer depuis la place de l’enfant, et non depuis celle de l’adulte.

Mme Mélanie Dupont. Ce concept d’aliénation parentale sert typiquement à trouver un point d’appui pour discréditer la parole de l’enfant. Il n’a aucune base scientifique et n’est pas reconnu par la communauté scientifique. Il emporte des conséquences désastreuses en matière de discréditation de la parole de l’enfant.

Les situations sont d’une complexité sans nom. Si on part du principe qu’elles seront simples à traiter, ou si on décide de les traiter comme telles, c’est fichu !

Bien évidemment, un enfant est suggestible : la réaction parentale, quelle qu’elle soit, aura un impact sur lui. Un enfant peut dire des choses qui ne sont pas exactement la réalité, voire des mensonges ; ce n’est pas pour autant qu’il ne se passe rien.

Pour comprendre, il faut, encore une fois, se mettre à hauteur d’enfant : quelle est la réalité de cet enfant, qui pourrait expliquer telle ou telle parole ? Qu’est-ce qu’il vit, et pourquoi réagit-il ainsi ? Le concept d’aliénation parentale est une émanation de l’infantisme, qui a une dimension sociétale : quel regard portons-nous sur les enfants ? On considère que ces petits êtres si mignons doivent obéir et ne peuvent s’exprimer s’ils ne vont pas dans le sens des adultes. Toutes ces représentations parasitent notre lecture de l’enfant. Très souvent, la lecture de l’adulte prend le pas sur la lecture de l’enfant.

De nombreuses fois, à la fin d’un rendez-vous, je me suis dit : « Et l’enfant dans tout ça ? On n’en a pas parlé ! » On est pris par des enjeux et des préoccupations d’adultes. Parfois, des parents protecteurs prennent beaucoup de place – et on les comprend ! Ils s’agitent, essaient de protéger, n’y arrivent pas toujours, et on en revient souvent à leur lecture. Il faut alors se remettre au niveau de l’enfant, ce qui est très difficile. Même des parents protecteurs amènent cette suggestibilité chez l’enfant, mais ce n’est pas de l’aliénation parentale.

Quels moyens nous donnons-nous, professionnels, pour essayer de décrypter les choses ? Est-ce uniquement de l’angoisse parentale ? Dans la majorité des cas, ce n’est pas que cela : il y a des faits.

M. Christian Baptiste, rapporteur. Vous dites qu’un enfant peut mentir. Avez-vous des statistiques relatives aux mensonges des enfants dans les cas d’inceste parental ?

Mme la présidente Maud Petit. Pour compléter, je voudrais vous demander ce que serait ce mensonge. Qu’est-ce qui permet de dire qu’un enfant ment, à un moment donné ?

Mme Mélanie Dupont. Je n’ai plus les chiffres en tête, mais des études ont été menées sur les mensonges des enfants dans des cas d’inceste.

On distingue trois cas de figure : l’affabulation de l’enfant ; l’angoisse des mères à propos de ce que leur enfant a éventuellement subi, qui fait parfois écho à leur histoire personnelle ; les faits effectivement subis par l’enfant.

Du point de vue statistique, le cas de figure le plus fréquent est le dernier : les enfants ont subi des faits. L’affabulation représente un très faible pourcentage. Pour ce qui est de l’angoisse maternelle, c’est plus complexe : elle peut être déclenchée et exacerbée parce qu’il y a des faits. Souvent, on ne retient qu’une chose : « il arrive que les enfants mentent », alors que dans la majorité des cas, ils ne mentent pas.

Il arrive que des enfants mentent, et il arrive qu’ils se rétractent ; mais une rétractation ne signifie pas qu’un enfant a menti, car elle peut faire partie du processus de révélation. Un enfant peut se dire : « Quand je vois les réactions à mes révélations, quand je vois le tsunami qu’elles ont causé, je vais me rétracter. »

Un enfant peut aussi maintenir qu’il a menti au sujet de ce qui s’est réellement passé, mais il n’a pas menti sur le fait qu’il a été victime. Parfois, ce n’est pas le bon auteur ; parfois, les faits ne sont pas exactement ceux qui sont survenus. Si on s’arrête là en lui disant qu’il a menti, si on ne creuse pas, on n’aboutira pas. Il faut se demander pourquoi un enfant ment : il ne ment pas pour rien.

Mme la présidente Maud Petit. Oui, si l’enfant a menti, c’est qu’il y a un autre problème quelque part.

Mme Mélanie Dupont. Tout à fait.

Mme la présidente Maud Petit. Est-ce qu’un enfant peut volontairement désigner quelqu’un d’autre pour ne pas incriminer l’auteur réel ?

Mme Mélanie Dupont. Oui, volontairement ou involontairement, consciemment ou inconsciemment. C’est toute la complexité du cerveau : les mécanismes de défense peuvent être massifs. L’enfant est convaincu, parfois jusqu’à l’âge adulte, que l’auteur est untel, parce que son cerveau ne peut accepter l’idée qu’en réalité c’est son père, par exemple. Ces mécanismes de défense, notamment l’amnésie, sont très puissants, parce qu’ils sont là pour nous protéger. Cela nous met en grande difficulté.

M. Christian Baptiste, rapporteur. Rencontrez-vous souvent des situations de trouble dissociatif de l’identité ?

Mme Mélanie Dupont. Non, pas fréquemment. Le trouble dissociatif de l’identité est plutôt rare – nous vous transmettrons des chiffres, ce trouble est bien référencé.

En revanche, il nous arrive de rencontrer des enfants dissociés : des parties d’eux subissent cette dissociation, qui surgit au moment des témoignages. Ainsi, un enfant qui nous dit « je me souviens très bien que le stylo était bleu, mais je ne me souviens pas du tout de ce qui s’est passé » n’est pas en train de mentir ; son cerveau l’a protégé en déclenchant cette fixation sur le stylo bleu.

En matière de diagnostic, on va trouver des éléments ou des symptômes dissociatifs, plutôt qu’un trouble dissociatif de l’identité. C’est ce qu’il nous faut approfondir, mais c’est parfois très difficile, parce que les symptômes dissociatifs peuvent faire penser à plein d’autres affections.

Mme la présidente Maud Petit. Comment expliquer aux magistrats ou à la police judiciaire que même si l’enfant n’a pas nommé le véritable auteur, il est néanmoins victime ? Comment éviter la réduction de sa parole ?

Mme Mélanie Dupont. On en revient au sujet de la formation : il faut parler le même langage, c’est-à-dire savoir ce qu’est un enfant, ce qu’est un trauma, ce qu’est l’inceste.

Nous parlions tout à l’heure du déni et de nos résistances ; il est beaucoup plus confortable de penser qu’un enfant a menti que de croire qu’il a dit la vérité. Il faut donc réfléchir aux dispositifs, notamment de formation, à mettre en place pour lutter contre cela et donner une place à la parole de l’enfant – elle n’en a aujourd’hui aucune.

Je n’ai pas de solution miracle, mais lorsque je parle de formation, je veux dire qu’il va falloir marteler certaines choses. La situation évolue, on le voit – les magistrats n’ont plus de formation sur l’aliénation parentale, par exemple –, mais on ne pourra rien faire sans un langage commun : il faut savoir de quoi on parle et, surtout, de qui on parle.

Mme la présidente Maud Petit. Existe-t-il des difficultés dans la conservation, la traçabilité ou l’exploitation des éléments médico-légaux ?

Quels sont les principes qui vous guident pour établir une incapacité totale de travail (ITT) s’agissant de mineurs ?

Mme Martine Balençon. Le problème principal, en matière de traçabilité, est que nous ne sommes pas dans des situations de flagrance. Tracer des éléments médico-légaux est très compliqué, quand bien même on trouverait de l’ADN. Dans les situations dont il est question, les éléments probants, du point de vue matériel et judiciaire, sont grandement absents.

L’incapacité totale de travail est souvent demandée par les enquêteurs. La médecine légale ne fait que répondre à la réquisition, rien qu’à la réquisition ; en d’autres termes, si une ITT est demandée, nous l’évaluons, mais si elle n’est pas sollicitée, nous ne l’évaluons pas.

La question se pose de la pertinence de recourir à cet outil, pour lequel il n’existe pas de barème national. L’ITT est une appréciation de l’incapacité fonctionnelle du plaignant, mais elle n’est pas une unité de mesure déposée. Il est difficile de se prononcer de façon reproductible, contrairement à la mesure du poids d’un enfant, par exemple, qui fait appel à une unité fiable. La pertinence de la demande d’ITT et la façon dont il en est tenu compte dans le déroulement de la procédure pénale sont donc des questions essentielles, mais elles sont à la main des magistrats.

Mme Mélanie Dupont. L’absence de symptômes psychologiques ne signifie pas qu’il ne s’est rien passé. Certaines victimes semblent aller bien, mais parce qu’elles ont souvent un fonctionnement dissocié : elles « fonctionnent ». De plus, les jeunes enfants ne savent pas que ce qu’ils vivent n’est pas normal, et les symptômes peuvent survenir plus tard. Qu’en faisons-nous ?

Je vous remercie d’avoir posé la question de l’ITT : c’est un sujet qui nous embête beaucoup, nous, les psychologues. Normalement, une ITT est médicale, puisqu’elle est établie par un médecin ; toutefois, au sens de la Haute Autorité de santé (HAS), elle englobe les aspects médicaux, somatiques et psychiques.

Là encore, l’hétérogénéité est grande à l’échelle du territoire. Il arrive que des psychologues participent à la mesure de l’ITT, soit en binôme avec les médecins, qu’ils aident pour la quantification, soit en recevant seuls l’enfant. Parfois, on demande à des psychologues d’établir eux-mêmes une ITT. Enfin, certains psychologues établissent des ITT psychologiques ; on peut alors se retrouver avec deux types d’ITT.

Dans les situations de violences incestueuses, cette hétérogénéité est particulièrement embêtante. Tout d’abord, les ITT ne serviront pas à la qualification pénale des faits. Ensuite, du point de vue psychologique, comment évaluer quantitativement l’impact fonctionnel des faits sur la vie de la victime ? On ne le peut pas. Certains fonctionnements psychiques handicapent l’enfant ; les conséquences des faits sont telles qu’elles sont envahissantes.

Mme la présidente Maud Petit. Et elles peuvent perdurer toute la vie, alors que les ITT ont une durée déterminée.

Mme Mélanie Dupont. Du point de vue psychique, il est toujours très difficile de quantifier des symptômes, mais c’est une difficulté suprême s’agissant de violences précoces chroniques.

Mme Martine Balençon. L’ITT est un bon outil pour des violences ponctuelles, ce que ne sont pas les situations incestueuses. C’est une cotation en nombre de jours, qui porte sur une incapacité fonctionnelle – physique et psychique. Il faut parfois décomposer ces deux dimensions de façon artificielle, qui varie selon les territoires.

Vous pourriez préconiser de ne plus utiliser les ITT en matière de violences incestueuses, pour lesquelles elles ne présentent aucun intérêt.

Mme la présidente Maud Petit. Je vous remercie infiniment pour votre expertise, qui nous a éclairés.

*

*     *

  1.   Table ronde, ouverte à la presse, réunissant : Mme Sarah Margairaz, cofondatrice de l’association La collective des mères isolées, et Mme Claire Morin, trésorière et référente Justice familiale ; Mme Hélène Simon, présidente-fondatrice de l’association Je te crois, je te protège, Me Vanessa Frasson, avocate de l’association et Mme Angélique Jeannot, membre du bureau ; et Mme Nathalie Azuara, présidente de l’association 3EGALES3 (15 avril 2026)

Mme la présidente Maud Petit. Notre commission d’enquête a pour objet d’évaluer le traitement judiciaire des viols et agressions sexuelles incestueuses parentales sur mineurs, avec une attention particulière portée à la prise en compte de la parole de l’enfant et à la situation du parent protecteur.

Il nous a paru important d’entendre la parole de ces parents, le plus souvent des mères, qui, à rebours des statistiques, font tout pour protéger leur enfant victime d’inceste et entrent dans un véritable parcours du combattant judiciaire – pour ne pas dire plus.

Je vous rappelle que l’article 6 de l’ordonnance du 17 novembre 1958 relative au fonctionnement des assemblées parlementaires impose aux personnes entendues par une commission d’enquête de prêter serment de dire la vérité, toute la vérité, rien que la vérité.

(Mmes Sarah Margairaz, Claire Morin, Hélène Simon, Vanessa Frasson, Angélique Jeannot et Nathalie Azuara prêtent successivement serment.)

Mme Sarah Margairaz, cofondatrice de l’association La Collective des mères isolées. La Collective des mères isolées est une association loi 1901, née à Montreuil en 2020 de la rencontre de femmes qui avaient en commun d’assumer quasiment seules l’ensemble des responsabilités parentales au quotidien et d’élever seules leurs enfants.

L’objectif de l’association est triple. Il s’agit d’abord de s’entraider et de briser l’isolement qui nous caractérise. Ensuite, l’association vise à faire connaître et à rendre visibles les difficultés des familles monoparentales. Ces familles sont, dans 85 % des cas, portées par les mères, qui étaient jusque-là les oubliées des politiques publiques comme des luttes féministes. Enfin, nous revendiquons certains droits qui nous semblent légitimes pour permettre à ces familles, qui représentent une famille sur quatre en France, de mener une existence décente, telle qu’elle devrait être dans la septième puissance économique mondiale.

Rapidement nous ont rejointes des mères de toutes origines, de toutes classes sociales, de toutes les régions de France, y compris des territoires d’outre-mer.

Notre plaidoyer politique s’organise autour de deux axes majeurs. D’abord, il s’agit de lutter contre la précarité des familles monoparentales, dont une sur trois vit encore sous le seuil de pauvreté. Ce premier axe est étroitement lié au second, à savoir la lutte contre les violences faites aux femmes et aux enfants. En effet, 82 % des femmes victimes de violences conjugales sont des mères – ce sont les chiffres du gouvernement.

Quand une femme est victime de violences, on se demande souvent pourquoi elle n’est pas partie plus tôt. La réponse est évidemment complexe. Néanmoins, une partie du problème tient sans doute à la difficulté de quitter du jour au lendemain un conjoint violent et de partir avec ses enfants sous le bras sans en avoir les moyens et tout en sachant que, faute de statut protecteur, l’existence ne peut s’envisager autrement que comme une chute dans la précarité.

En 2024, nous avons contribué à la mission relative à la monoparentalité, confiée au sénateur Xavier Iacovelli. À cette occasion, nous avons réalisé un sondage interne auprès de nos adhérentes, afin d’identifier les difficultés à souligner en priorité. La quasi-totalité des 83 adhérentes ayant répondu ont mis en avant – avant même les difficultés financières du quotidien, qui ne sont pourtant pas des moindres – la difficulté que représente le partage de l’autorité parentale avec un ex-conjoint. Dans le meilleur des cas, il est absent et défaillant financièrement ; dans le pire des cas, il est violent et enclin à user des droits parentaux quasi inaliénables que lui confère la loi, afin de perpétuer cette violence par-delà la séparation.

Nous avons également lancé récemment, sur les réseaux sociaux, une campagne pour sensibiliser l’opinion publique quant aux difficultés que rencontrent systématiquement les mères cherchant à protéger leurs enfants des violences paternelles. En quelques jours, nous avons reçu des dizaines de témoignages, tous plus accablants les uns que les autres, dont il ressort deux choses particulièrement significatives. Premièrement, bien souvent, les violences que subissent ces enfants et ces femmes de la part du père ne sont rien à côté des violences qu’ils subissent de la part du système judiciaire dans son ensemble, qualifiées de violences institutionnelles. Deuxièmement, cette violence institutionnelle atteint son paroxysme dans les situations où les violences dénoncées sont des violences sexuelles incestueuses.

Mesdames et messieurs les députés, au nom de toutes les femmes qui nous ont confié leur histoire, je vous remercie d’avoir inscrit dans l’intitulé même de votre commission le terme de « mères protectrices ». C’est, je crois, la première fois que des élus de la nation reconnaissent l’existence de ces femmes et entérine le fait que le traitement judiciaire de ces violences pose un problème genré touchant avant tout – en tout cas, dans une très grande majorité de cas – les mères.

Lors de toutes les auditions de cette commission d’enquête, il a été dit et redit que le problème auquel vous vous attaquez est un problème culturel profond, celui du déni, de l’impunité de l’inceste, qu’ont notamment bien décrit Patric Jean, Dorothée Dussy et d’autres.

Par ailleurs, c’est un problème qui s’inscrit non seulement dans l’histoire des violences perpétrées à l’égard des enfants, mais aussi à l’égard des femmes. Chaque époque a ses sorcières, à savoir des femmes qu’on persécute parce qu’elles refusent de rester à la place que leur assigne la société, soit parce qu’elles osent vivre seules, soit parce qu’elles disposent d’un savoir qu’on ne veut pas qu’elles détiennent, soit parce qu’elles osent se faire avorter, soit parce qu’elles osent revendiquer les mêmes droits que les hommes.

Heureusement, les lois et les mœurs évoluent. Celles qu’on considérait hier comme des sorcières finissent parfois par être, un jour, célébrées comme des héroïnes, car elles ont permis l’évolution de la société vers moins de violence, plus d’égalité et plus de liberté.

S’agissant de l’inceste, pendant longtemps, quand un enfant révélait à sa mère avoir subi des violences sexuelles de la part de son père, la réaction la plus fréquente était de faire taire son enfant, de protéger l’image du père et de prendre le parti de l’adulte, de son autorité, de son honneur contre celui de l’enfant. Aujourd’hui encore, peu nombreuses sont les femmes qui, face à une telle révélation, osent prendre le parti de l’enfant contre l’adulte – une sur dix selon la Ciivise (Commission indépendante sur l’inceste et les violences sexuelles faites aux enfants). La question est : pourquoi ? Là aussi, la réponse est complexe.

Camille Kouchner a bien décrit, avec une précision glaçante, l’omerta qui s’installe au sein de la famille lorsqu’un enfant subit des violences, fût-ce de la part de son beau-père et non de son père. Elle décrit aussi la réaction de sa mère, Evelyne Pisier, femme libre, indépendante, cultivée, connue pour son engagement féministe et professeure de droit. Pourtant, le jour où sa fille parvient enfin, avec son frère, à lui révéler les violences qu’il avait subies enfant, Evelyne Pisier fait le choix de minimiser et de banaliser, d’inverser la culpabilité et de rester solidaire de son conjoint, malgré la souffrance que lui livrent ses enfants. Pourquoi ? Sans doute entrent en jeu des facteurs psychologiques : une lâcheté, une forme de déni, de refus de regarder l’horreur en face – mais pas seulement.

De nos jours, de nombreuses femmes renoncent à protéger leurs enfants, à porter plainte, à se lancer dans ce combat judiciaire interminable et néanmoins indispensable. Elles agissent ainsi non pas parce qu’elles ne le veulent pas, non pas parce qu’elles refusent de regarder l’horreur en face, mais parce qu’elles savent que celles qui le font se heurtent à un système qui les persécute.

Les femmes qui, face aux révélations de leur enfant, prennent son parti contre celui de l’adulte et demandent protection au système judiciaire sont les sorcières du XXIᵉ siècle. Mais ce sont des sorcières invisibles, des sorcières que l’on persécute dans le huis clos des salles d’audience, au cours des expertises et des enquêtes menées sous le sceau du secret, sans que les médias ne se soient jusqu’ici suffisamment emparés du sujet pour que cela se sache et soit de notoriété publique. Il y a bien, de temps en temps, un article ou un livre qui paraît sur le sujet. Il y a eu ce documentaire réalisé par Johanna Bedeau, Mères en lutte. Mais il a suffi qu’un des pères mis en cause use de son influence pour qu’il soit retiré de la plateforme.

Par ailleurs, je pose une question : où est la presse depuis le début de vos travaux ?

Mme la présidente Maud Petit. Nous aussi, nous nous posons la question.

Mme Sarah Margairaz. Merci à vous, mesdames et messieurs les députés, d’avoir pris le parti de rendre visibles et de nommer celles que l’on devrait respecter et admirer pour leur courage. Elles font le choix de protéger l’enfant, cet être fragile et vulnérable, dont la parole est encore aujourd’hui considérée comme mineure : dans le meilleur des cas, elle est jugée mensongère, dans le pire des cas, mensongère et manipulatrice. On traite ces femmes comme des criminelles.

Le calvaire qu’elles subissent de la part du système judiciaire est comparable à celui que décrit Andreea Gruev-Vintila, que vous auditionnerez prochainement, dans son ouvrage Le contrôle coercitif : au cœur de la violence conjugale. Des avancées scientifiques aux avancées juridiques. À la question de savoir comment des femmes, souvent fortes, brillantes et originaires de toutes les classes sociales en viennent à subir ce contrôle coercitif, elle répond qu’une femme se soumet à la violence à partir du moment où son bourreau lui fait payer en permanence, au quotidien, le prix de sa résistance. C’est ce même mécanisme qui se met en place à partir du moment où une mère fait le choix de briser le tabou de l’inceste, de croire aux révélations de son enfant et de s’adresser à la justice : on lui fait payer le prix de sa résistance. Car plus elle protège, plus elle s’acharne, plus elle lutte pour la vérité et continue le combat, plus on la punit jusqu’à lui infliger une peine plus sévère encore que la peine capitale, la pire qu’on puisse infliger à une mère : la désenfanter. On la prive de ce qu’elle a de plus cher, sans se soucier une seule seconde de la punition et du traumatisme qu’on inflige à l’enfant lui-même, en le privant du jour au lendemain de son parent protecteur.

La question que vous nous posez – et je vous en remercie – est la suivante : que faire ? Je ne rappellerai pas les propositions qui vous ont été maintes fois faites et qui rejoignent celles que La Collective vous a soumises par écrit, qu’il s’agisse de la formation, de la coordination, de la synchronisation des procédures – pénales, familiales ou devant le juge des enfants – ou de la création d’une ordonnance de sûreté de l’enfant.

En revanche, j’insisterai sur trois éléments. Premièrement, il n’est pas faux de soutenir que les lois actuelles ne sont pas si mal faites. Lorsqu’ils le veulent, lorsqu’ils le souhaitent véritablement, les juges et tous les acteurs impliqués ont d’ores et déjà les moyens légaux de faire leur travail et de protéger les enfants victimes d’inceste.

Au cours des auditions de cette commission d’enquête, il a beaucoup été question des dysfonctionnements. Il nous paraît toutefois important d’analyser aussi la jurisprudence positive, à savoir les cas – encore, hélas, exceptionnels – où le travail de la police, de la justice et des services sociaux est fait et bien fait.

En effet, en théorie, même en cas de classement sans suite ou de suspicion n’entraînant pas nécessairement une condamnation, les juges, en particulier les juges aux affaires familiales, ont le pouvoir de faire prévaloir la protection de l’enfant et la préservation de sa sécurité physique et morale sur la nécessité de maintenir le lien et l’autorité parentale du parent mis en cause. Certains le font, car le code civil dispose bien que l’autorité parentale « s’exerce sans violences physiques et psychologiques » et qu’elle a pour but de « protéger l’enfant dans sa sécurité, sa santé, sa vie privée et sa moralité ».

Le premier levier sur lequel agir relève des pratiques, notamment de la façon dont les juges hiérarchisent les impératifs contenus dans le code civil et accordent ou non la priorité à la sécurité de l’enfant. Le problème, c’est qu’une majorité de juges font encore prévaloir le dogme de la coparentalité. Autrement dit, l’idée qu’un enfant a absolument besoin de ses deux parents, quels que soient les comportements et les défaillances du parent s’agissant de la préservation de sa santé, de sa sécurité, de sa vie privée et de sa moralité.

Il s’agit là, il me semble, d’un problème de culture professionnelle qui peut se résoudre s’il y a une vraie volonté de faire évoluer les pratiques, de changer de paradigme et de faire prévaloir l’intérêt de l’enfant tout court sur les droits de l’adulte. Il ne s’agit donc pas que l’enfant garde coûte que coûte un lien avec ses deux parents. Car si l’intérêt supérieur de l’enfant est ainsi défini, ce n’est certainement pas l’enfant qu’il sert. L’enfant, lui, a bon dos dans cette histoire. Le seul intérêt que sert ce dogme de la coparentalité, c’est celui de l’adulte qui sait qu’il peut faire tout ce qu’il veut à son enfant : jamais son droit inaliénable à entretenir des liens avec lui et à exercer son autorité sur lui ne sera remis en cause.

À ce titre, nous avons deux propositions très concrètes et très pragmatiques à vous soumettre. Il s’agit, d’une part, d’introduire, en droit pénal comme en droit civil, un principe de « victimité », théorisé par la juriste Anne-Blandine Caire ; d’autre part, de permettre aux juges de bénéficier, davantage qu’à l’heure actuelle, d’un retour d’expérience sur leurs décisions et sur les conséquences effectives de celles-ci.

Deuxièmement, il est vrai que le code civil, autrement dit la lettre de la loi, contient un certain nombre d’archaïsmes qui mériteraient d’être examinés. Comment se fait-il, par exemple, que le tout premier article du titre consacré à l’autorité parentale, l’article 371, prévoit que « l’enfant, à tout âge, doit honneur et respect à ses père et mère. » Passons sur la formule « père et mère », à l’heure où beaucoup d’enfants sont élevés par des couples homosexuels et où l’on vient de légaliser la procréation médicalement assistée (PMA). Mais comment se fait-il qu’en France, pays ayant ratifié la Convention internationale des droits de l’enfant (CIDE) en 1989 – qui impose aux États de considérer l’enfant comme une personne et un sujet de droit vulnérable, et non comme un objet sur lequel les adultes exercent un pouvoir –, le premier article du code civil relatif à l’autorité parentale ne soit pas celui-ci : « L’enfant à tout âge doit être protégé dans son intégrité par son ou ses parents » ?

Certes, les articles de ce titre sont antérieurs à la ratification de la CIDE, puisque c’est en 1987 que la loi Malhuret a érigé le principe de l’autorité parentale conjointe en dogme absolu. Elle a également incité les juges à considérer que le retrait du droit de visite et de l’autorité parentale doit être une exception lourdement motivée, réservée aux seuls cas les plus graves, etc. Mais ce que l’histoire a fait, l’histoire peut le défaire. Dans les années 1970, au moment de la libéralisation du divorce, le code civil prévoyait, d’ailleurs de façon très logique et intuitive, qu’exerçait seul l’autorité parentale sur l’enfant, le parent qui en avait la garde et qui assumait au quotidien l’ensemble des responsabilités et des devoirs liés à l’éducation de l’enfant. Point.

Aujourd’hui, sous couvert de garantir une soi-disant égalité parentale, le dogme de l’autorité parentale conjointe contribue en réalité à rendre inaliénables les droits d’un parent qui peut avoir quasiment disparu de la vie de l’enfant, puisque le droit de visite n’est pas un devoir, ou qui se soustrait à son devoir d’entretien de l’enfant – selon la Caisse nationale des allocations familiales (Cnaf), 40 % des pensions alimentaires demeurent impayées et peu de gens se prévalent des dispositions de l’article 227-3 du code pénal, censé punir l’abandon de famille. Enfin, un parent peut exercer des violences physiques, psychologiques et sexuelles – les chiffres le montrent – sur son enfant sans pour autant être déchu de ses droits.

Pour finir, je voudrais vous parler de science et d’obscurantisme. La France est non seulement le pays des droits de l’homme, mais également celui des Lumières, qui s’est construit sur l’idée qu’il faut développer le savoir scientifique et favoriser sa diffusion. Or nous disposons de nombreux savoirs sur l’inceste et les violences intrafamiliales. On sait de source sûre que maintenir à tout prix le lien avec un parent non sécurisant entrave le développement de l’enfant et compromet gravement la construction psychique – vous l’avez entendu de la bouche de médecins qui ont parfois trente voire quarante années d’expérience.

On sait aussi de source sûre qu’un conjoint violent qui maltraite la mère de son enfant n’est pas et ne peut pas être un bon père, n’en déplaise à certains avocats ou avocates. Du reste, l’ancien Premier ministre Édouard Philippe l’avait déclaré dès l’ouverture du Grenelle des violences conjugales en 2019.

Enfin, on sait – le juge Édouard Durand l’a rappelé ici – que lorsqu’il y a des antécédents de violence conjugale, un enfant a 6,5 fois plus de chance qu’un autre de subir des violences sexuelles de la part du parent violent.

Or que fait-on de tous ces savoirs dans les procédures ? Lorsqu’une femme a le malheur de mentionner, lors d’une enquête ou d’une audience, qu’elle a subi des violences conjugales, on l’accuse d’inventer des faits de violences sur son enfant pour se venger des violences qu’elle a elle-même subies, ou alors on lui lance cette phrase que trop d’entre nous ont entendue : « Mais madame, c’est son père », comme si être père d’un enfant autorisait à le maltraiter.

Pire encore, si ces violences n’ont donné lieu à aucune condamnation, les juges considèrent qu’il n’y a pas à en tenir compte. Mais s’il y a eu condamnation, alors les juges aux affaires familiales (JAF) séparent souvent le civil du pénal, le conjugal du parental et considèrent que comme monsieur a déjà purgé sa peine, on ne lui infligera pas une double peine en le privant en plus de son enfant.

Comme Steffy Alexandrian vous l’a tristement rappelé il y a quelques jours, on sait que lorsqu’un parent a commis des violences sexuelles sur l’un de ses enfants, le risque est élevé qu’il récidive avec les autres. Pourtant, au moment du vote de la loi Santiago, en mars 2024, l’Assemblée a rejeté l’amendement qui prévoyait de protéger les membres de la fratrie.

Grâce aux études nationales et internationales menées sur des échantillons très larges, on sait également que les cas d’allégations mensongères sont extrêmement rares, de l’ordre de 2 à 6 % au maximum. Pourtant, chaque fois qu’un enfant révèle avoir subi des violences sexuelles de la part d’un de ses parents, on persiste à parler d’« allégations » et non de « révélations ». Les mots sont importants. Le mot même d’« allégations » suggère qu’il s’agit d’une déclaration potentiellement mensongère, non fondée, qui doit immédiatement être considérée comme suspecte. On fait peser toute la suspicion sur la parole de l’enfant, alors que c’est le comportement potentiellement déviant du parent qu’il dénonce qui devrait en faire l’objet.

Grâce à des outils comme le protocole Nichd (National Institute of Child Health and Human Development) ou encore le Statement Validity Analysis (SVA), analyse de la crédibilité du discours –, on sait recueillir la parole d’un enfant à tout âge et évaluer sa crédibilité. On sait même, comme l’explique bien le docteur Françoise Fericelli, que vous avez auditionnée, repérer des symptômes alarmants dès les premières semaines de la vie d’un bébé. Pourtant, énormément de professionnels qui jouent un rôle clé dans ces dossiers n’utilisent pas ces outils ni ces savoirs.

Enfin, on sait – suffisamment de chercheurs l’ont montré – que la notion d’aliénation parentale est une invention abjecte, destinée à défendre les pères accusés de pédocriminalité. Il en est de même de ses dérivés – syndrome de Münchhausen, notion de conflit de loyauté ou de conflit parental – qu’on utilise à tire-larigot pour requalifier la violence exercée par un adulte sur un enfant en conflit entre adultes, en oblitérant de ce fait la souffrance et la détresse de l’enfant.

Or ne pas s’emparer de ces savoirs ou faire comme s’ils n’existaient pas, c’est faire preuve, de la part des institutions que sont la police, la justice, la médecine ou la protection de l’enfance, du même obscurantisme que l’Église qui, au temps de Galilée, menaçait de brûler ceux qui osaient soutenir que la Terre n’était pas le centre de l’univers, alors que c’était vrai.

Mesdames et messieurs les députés, vous avez le pouvoir de lutter contre cet obscurantisme. Récemment, la Haute Autorité de santé a enfin pris clairement position : elle a affirmé que la psychanalyse n’était pas recommandée dans la prise en charge des troubles du spectre autistique. En tant qu’élus de la nation, il vous appartient d’émettre le même genre de recommandations s’agissant du traitement des violences sexuelles incestueuses parentales.

Il vous appartient d’interdire une fois pour toutes les idéologies antivictimaires, misogynes et adultistes qui hantent encore les enquêtes pénales et sociales, les expertises, les tribunaux.

Il vous appartient d’imposer que les acteurs intervenant dans ce genre de dossiers aient une certification spécifique en matière de criminologie, de psychotraumatisme et de victimologie.

Il vous appartient d’imposer que soit utilisée dans la formation de tous les professionnels la doctrine de la Ciivise, que le juge Édouard Durand brandissait ici même il y a quinze jours et qui, encore aujourd’hui, demeure lettre morte.

Il vous appartient de faire des recommandations impératives en matière de pratique judiciaire, afin que les juges fassent systématiquement prévaloir dans leurs décisions la protection de l’enfant et le principe de précaution à l’égard de cet être mineur, fragile, vulnérable, sans défense et en cours de construction sur les droits de l’adulte, tout présumé innocent qu’il soit.

Il vous appartient enfin, à plus long terme, de mettre à jour le code civil en modifiant les articles sur l’autorité parentale conjointe, afin que tout adulte qui se soustrait à ses devoirs – à commencer par celui d’assurer la sécurité physique, morale et affective de son enfant – soit déchu de son droit de visite et de son autorité parentale.

Mesdames et messieurs les députés, je suis moi-même fonctionnaire, professeure de philosophie dans un lycée public, par choix. Or j’ai honte. Chaque année, lorsqu’on aborde le chapitre consacré à la morale, j’ai honte d’expliquer à mes élèves – dont statistiquement un ou deux par classe sont victimes de violences sexuelles au sein de leur famille, si l’on en croit les chiffres – que l’inceste n’est pas un interdit au sens où l’entend Lévi-Strauss dans Les Structures élémentaires de la parenté, mais un tabou au sens moderne du terme, à savoir ce qui se fait mais dont on ne parle pas. Chaque année, j’ai honte de regarder mes élèves en face et de leur dire qu’en 2026, en France, lorsqu’on est victime d’inceste de la part de l’un de ses parents, il vaut mieux ne pas en parler car il y a tout à parier que la justice ne sera d’aucun secours.

Mme Claire Morin, trésorière de l’association La Collective des mères isolées. De mon côté, j’aimerais insister sur l’aspect que je maîtrise le mieux professionnellement : le caractère systémique des dysfonctionnements et la façon de les traiter efficacement.

Tout d’abord, derrière la diversité des situations, des décisions et des acteurs, je constate un même problème de fond : la façon dont nos institutions évaluent, hiérarchisent et traitent le risque. Dans ces dossiers, les risques pour les enfants sont pourtant largement connus. On sait qu’un enfant exposé à des violences conjugales est déjà un enfant gravement affecté. On sait qu’avec un auteur de violences sexuelles sur des enfants, le risque de réitération est élevé. On sait qu’un enfant qui dénonce des violences sexuelles n’est pas un enfant qu’on peut remettre sans conséquences dans la situation qu’il désigne. On sait aussi qu’en matière d’inceste, l’absence de poursuites ou de condamnation ne signifie absolument pas que les faits n’ont pas eu lieu.

Pourtant, dans les pratiques de la justice comme dans celles d’autres institutions, tout se passe trop souvent comme si le risque principal était ailleurs ; comme si le plus grand danger était de restreindre les droits d’un père potentiellement innocent ; comme si le risque majeur était de porter atteinte à la présomption d’innocence de l’adulte ; comme si ce risque-là devait, dans les faits, avoir davantage de poids que le risque concret, documenté, immédiat pesant sur l’enfant.

Or on ne raisonne pas ainsi dans d’autres domaines. Quand une personne alcoolisée veut conduire, on n’attend pas qu’elle tue quelqu’un pour agir et l’empêcher. On applique le principe de précaution. On considère qu’il existe un niveau de risque socialement inacceptable. La vraie question est donc celle-ci : quel niveau de risque sommes-nous prêts à faire courir à un enfant ?

Car même si la chaîne pénale fonctionnait beaucoup mieux qu’aujourd’hui, elle ne condamnerait jamais 100 % des auteurs de violences sexuelles incestueuses. Il existera toujours une zone intermédiaire, une zone de doute faite de signaux, d’indices, de paroles, de symptômes ; un faisceau d’éléments qui n’entraîne pas une condamnation pénale. Or c’est précisément dans cette zone que se joue l’essentiel car on ne s’y fonde pas sur une doctrine claire du risque pour protéger. On protège ou on ne protège pas à partir des croyances des personnes qui décident : les croyances sur la famille, sur la parentalité, sur l’enfance ; les croyances sur ce qu’est une bonne mère, sur ce qu’est un bon père, sur ce qu’est un vrai danger, sur ce qu’est une bonne séparation et sur ce que serait forcément l’intérêt de l’enfant.

Or lorsqu’une institution fonctionne à partir de croyances profondes non remises en question, elle ne retient souvent que les informations qui les confirment. Elle sélectionne les expertises, les lectures, les interprétations qui lui permettent de préserver son cadre de pensée. C’est un mécanisme très classique dans les systèmes humains. C’est aussi, très concrètement, un frein majeur à toute transformation profonde.

Pour que les choses changent réellement, il ne suffira donc pas d’ajouter des textes ou des circulaires, même s’ils auront un pouvoir énorme. Il faut, malheureusement, créer les conditions pour que la justice se transforme en une institution apprenante. Cette exigence d’une justice plus apprenante, plus attentive à ses effets réels et davantage centrée sur les usagers, n’est d’ailleurs pas une exception. Elle apparaît dans le rapport de l’OCDE intitulé « Cadre et principe de bonne pratique de l’OCDE pour une justice centrée sur les personnes », ainsi que dans ses travaux récents sur la gouvernance des données de la justice, qui insistent sur la nécessité de mieux évaluer les besoins et l’expérience des usagers et ce qui fonctionne réellement.

Pour cela, trois éléments me paraissent essentiels. D’abord, nous devons disposer de chiffres car nous travaillons en aveugle. Nous ne connaissons pas ou pas assez finement le nombre d’enfants dont le placement est motivé par des situations requalifiées en conflit parental. Combien de cas de violences intrafamiliales se retrouvent dans le contentieux familial ? Combien de parents condamnés pour violences conservent l’exercice de l’autorité parentale ou un droit d’hébergement ? Combien d’enfants sont renvoyés chez le parent qu’ils ont dénoncé ? Combien de décisions judiciaires ont précédé des drames majeurs – suicides, féminicides, infanticides ou séquelles durables chez les enfants ? Nous devrions connaître ces chiffres pour chaque juridiction, chaque territoire et chaque juge. Il s’agit non pas de désigner des coupables individuels, mais d’évaluer enfin les effets réels des décisions prises au nom de l’intérêt de l’enfant.

Ensuite, il faut aligner les objectifs des institutions sur l’impératif de protection effective des enfants. Tant que les systèmes seront fondés sur des indicateurs inadaptés ou incomplets, ils produiront de mauvais effets. Si l’on valorise avant tout la fluidité procédurale, la réduction des coûts et des stocks ou le maintien abstrait du lien parental, on fabrique mécaniquement des décisions qui peuvent exposer les enfants. À l’inverse, si les institutions sont tenues de rendre compte des récidives, des remises en danger, des fugues, des placements évitables, des dégradations graves de l’état des enfants consécutives à une décision, alors les pratiques changeront.

Enfin, il faut accorder une place réelle à la parole des usagers. Je pense à la parole des enfants, bien sûr, mais aussi à celle des parents protecteurs et, plus largement, à celle des personnes confrontées à ces dispositifs. En effet, un système qui n’écoute pas ce qu’il produit sur les personnes ne peut se corriger ; il peut seulement se défendre. C’est d’ailleurs une façon de se prémunir et de lutter contre la victimisation secondaire, qui peut tout particulièrement survenir dans les affaires de violences intrafamiliales et de violences sexuelles.

Certaines victimes rapportent que c’est la confrontation avec le système judiciaire qui les a faites le plus souffrir, bien au-delà de la violence d’origine. Leur vécu tout au long de la procédure judiciaire pourrait être pris en compte à l’aune du principe de présomption de « victimité », tel que décrit par la professeure de droit Anne-Blandine Caire. Il s’agit de traiter chaque personne qui dénonce les violences comme une victime potentielle, afin de la protéger d’un traumatisme.

À mes yeux, c’est là l’enjeu central : en finir avec une justice et des institutions qui décident trop souvent sans voir et qui persistent sans apprendre. C’est pourquoi notre proposition est simple : faire en sorte que le système soit piloté en fonction de ses effets réels. Tant qu’on ne produira pas des données fiables sur les conséquences des jugements concernant les violences intrafamiliales, tant qu’on n’organisera pas de retours d’expérience, tant qu’on n’écoutera pas réellement les usagers de la justice, de la police et de la protection de l’enfance, le système continuera à fonctionner en aveugle.

Nous vous proposons donc d’instaurer un système de remontée nationale de données significatives, juge par juge et juridiction par juridiction ; d’organiser un véritable retour d’expérience sur les conséquences des décisions prises et de donner une place réelle à la parole des usagers, en particulier à celle des enfants et des parents protecteurs. Car une institution qui reste sourde aux effets de ses décisions ne peut pas se corriger, elle ne peut que se reproduire.

Mme Hélène Simon, présidente-fondatrice de l’association Je te crois, je te protège. Je vous remercie de nous donner la parole. Aujourd’hui, en France, un enfant peut révéler l’inceste et ne pas être protégé. C’est cette réalité que nous venons vous exposer.

Je représente l’association Je te crois, je te protège, créée par quatre mères protectrices, dont trois sont présentes aujourd’hui. Nous échangions et nous nous soutenions dans notre parcours de parent protecteur depuis plus de cinq ans. Auparavant, nous étions engagées au sein d’une autre association, dont j’étais coprésidente. Nous y étions venues chercher de l’aide, du soutien et des réponses. Mais nous avons fait un constat difficile : nous n’y avons pas trouvé l’accompagnement dont nous avions réellement besoin face à des situations d’une extrême complexité.

Ce manque, ce vide a conduit à la création de notre association. Nous y accompagnons des enfants victimes de violences intrafamiliales – d’inceste, essentiellement – ainsi que leurs parents protecteurs, majoritairement des mères. Nos missions sont simples : écouter, accompagner, soutenir et alerter lorsque la protection n’est pas effective.

Ce que nous allons vous dire ne relève pas de cas isolés. Ce sont des situations répétées, documentées et profondément préoccupantes. Notre spécificité, c’est que nous intervenons là où les institutions échouent. Nous recevons des familles qui ont déjà fait tout ce qu’on leur demande. Elles ont écouté leur enfant, elles ont signalé, elles ont déposé plainte. Pourtant, elles se retrouvent sans protection effective.

Notre parole se fonde sur des situations concrètes, nombreuses et répétitives. Dans la plupart des cas, nous intervenons à un moment particulier : après les révélations, c’est-à-dire au moment où l’enfant a parlé et où tout devrait s’organiser autour de sa protection. Mais c’est précisément à ce moment-là que les défaillances commencent. Sur le terrain, on observe une réalité préoccupante : il existe un décalage majeur entre ce que nous savons de l’inceste et la manière dont les situations sont prises en charge. Or cet écart, ce sont les enfants qui le payent.

Nous le disons avec gravité : le problème, ce n’est pas que l’enfant parle, mais ce qui se passe quand il parle. Je vais vous donner un exemple concret. Un petit garçon de quatre ans révèle des violences sexuelles commises par son père. Sa mère donne immédiatement l’alerte. Des professionnels médicaux entendent l’enfant, signalent les propos qu’il a tenus et les symptômes associés. Une procédure est engagée. Pourtant, le droit de visite est maintenu. L’enfant continue donc à voir la personne qu’il accuse. Progressivement, il change, il régresse. Puis, il se tait, il se rétracte, il s’effondre et il s’éteint. Sa parole initiale devient fragilisée, invisibilisée, non pas parce qu’il ment, mais parce que le système ne l’a pas protégé.

Le parent protecteur se retrouve, quant à lui, face à une injonction impossible. S’il dénonce, il sera suspecté, discrédité, voire mis en cause. S’il ne dénonce pas, il sera considéré comme défaillant, voire complice. Dans tous les cas, le parent protecteur est en faute.

À cela s’ajoutent de plus en plus souvent les menaces de placement. Les parents protecteurs nous rapportent qu’on leur dit que leur attitude est problématique, que leur insistance à protéger l’enfant pourrait conduire à son placement. Disons-le clairement : on demande à un parent de protéger son enfant tout en le menaçant de lui en retirer la garde. Si la mère décide de continuer à protéger son enfant – elle déclare souvent son incapacité à le remettre à son agresseur présumé –, il sera alors placé, voire remis au parent dénoncé par l’enfant. La mère protectrice se verra, quant à elle, imposer un droit de visite médiatisé en lieu neutre.

C’est alors que commence le parcours du combattant avec les services sociaux. La mère protectrice sera directement considérée comme défaillante, instable, aliénante. Un long chemin débutera où le parent protecteur devra prouver ses capacités parentales, mais également apprendre à taire les violences pour ne pas entretenir le conflit dont il sera accusé.

Dans ces cas de figure, l’enfant et son parent protecteur ont forcément le sentiment d’être punis pour avoir osé dénoncer l’inceste. J’en viens à un second exemple concret. Une mère signale des violences sexuelles après avoir accueilli la parole de son enfant. La parole de l’enfant est remise en cause très rapidement. Le cadre change. On évoque un conflit parental, avant d’invoquer la notion d’aliénation parentale. Puis, un jour, on lui dit clairement que si elle ne favorise pas la reprise du lien avec le père, un placement sera envisagé. Elle se retrouve alors face à ce choix impossible : protéger son enfant ou risquer de le perdre. C’est une injonction paradoxale et elle est profondément violente et traumatisante.

Les réactions de l’enfant victime sont encore trop souvent mal comprises. Pourtant, elles sont connues : régression, énurésie, encoprésie, cauchemars, hypervigilance, anorexie. Puis, sa parole devient fragmentée. Une ambivalence s’installe, suivie de silence, voire de rétractation. Ce ne sont pas des incohérences, ce sont les conséquences du traumatisme.

Les familles accompagnées décrivent toutes la même chose : un marathon, non pas balisé, mais un marathon où les règles changent, où les obstacles apparaissent sans prévenir, où il faut sans cesse recommencer à prouver, à s’adapter. Pendant ce temps, l’enfant grandit. Il se construit sur la base de ces traumatismes, avec la confusion entre le bien et le mal, puisque son parent protecteur est remis en cause, discrédité, tandis que son parent agresseur, lui, est protégé et écarté de tout soupçon. Pourtant, dans ces situations, le principe devrait être simple : le doute doit protéger l’enfant. Mais dans les faits, la priorité est donnée au maintien du lien.

Il faut aussi entendre la détresse psychologique des mères protectrices. Ce que ces femmes traversent n’est pas neutre : elles font face à la révélation des violences sexuelles que leur enfant a subies, à des procédures longues et éprouvantes, à une remise en cause constante de leur parole, et parfois à la menace de perdre leur enfant. Ce cumul a des conséquences majeures. Il n’est pas rare que certaines développent un stress post-traumatique sévère. Certaines se retrouvent dans l’incapacité totale de travailler ; d’autres entrent dans des parcours de soins qui dureront des années. Pour certaines, cela va jusqu’à la reconnaissance d’une invalidité. Les incidences sont durables sur leur vie personnelle, professionnelle et sociale. Certaines mères nous disent qu’elles ont survécu à la violence faite à leur enfant, mais elles ne survivent pas au parcours pour le protéger. Parfois, les conséquences sont telles qu’il faut apprendre à vivre autrement. C’est mon cas ; je suis désormais accompagnée par un chien d’assistance formé au stress post-traumatique.

Nous ne sommes pas ici pour théoriser ; nous sommes ici pour vous dire ce que nous constatons. Nous voyons des enfants qui parlent, des parents qui tentent de protéger et un système qui, trop souvent, ne protège pas, voire qui participe au déni de l’inceste, en invisibilisant la parole de l’enfant et en dénigrant le parent protecteur.

Ces situations soulèvent la question de l’effectivité des évolutions législatives récentes. Oui, des avancées existent mais, sur le terrain, nous constatons que la suspension ou le retrait de l’autorité parentale sont rares – même marginales. Le cadre existe mais l’application n’est pas à la hauteur des enjeux. Aujourd’hui encore, dans notre pays, des enfants qui dénoncent des violences sexuelles sont contraints de voir leur agresseur présumé et des droits de visite sont maintenus malgré des signalements graves. Je pense à cet enfant de 7 ans qui a révélé des viols répétés de son père. Une procédure pénale a été ouverte. Malgré cela, les droits de visite ont été maintenus. De son côté, la mère, inquiète et sous le choc, a été rappelée à ses obligations de maintien du lien. Elle se retrouve dans une situation impossible : si elle dénonce pour protéger son enfant, elle devient suspecte, si elle ne dénonce pas et maintient le lien, elle devient défaillante et complice. Autrement dit, le doute ne protège pas l’enfant mais il protège son agresseur présumé.

S’agissant du décret du 23 novembre 2021, soyons clairs : il ne protège pas les parents protecteurs sur le terrain, parce qu’il arrive au bout de la chaîne pénale. Nous voyons encore et encore des parents poursuivis pour non-représentation d’enfant, alors même qu’ils agissent pour le protéger. Nous accompagnons par exemple une mère qui, après une révélation d’agression sexuelle, a refusé de remettre son enfant au père – logique. Elle a déposé plainte pour agression sexuelle par ascendant. Elle a fait une main courante pour expliquer les raisons de la non-représentation d’enfant. En retour, elle a été convoquée au commissariat, placée en garde à vue, déférée au parquet, poursuivie pour non-représentation d’enfant. Elle a finalement été condamnée à six mois de prison avec sursis et verse désormais chaque mois des indemnités financières au père de son enfant – l’agresseur présumé.

Dans ces situations, le message envoyé est très violent : protéger son enfant, c’est prendre un risque pénal. Et, très concrètement, un parent est poursuivi plus rapidement pour ne pas avoir remis son enfant que l’auteur présumé ne l’est pour les violences dénoncées – quand il l’est, ce qui est extrêmement rare.

Plus largement, nous estimons que le traitement judiciaire de l’inceste parental est préoccupant. Nous ne parlons pas ici de cas isolés mais d’un dysfonctionnement systémique : c’est un système qui produit lui-même la mise en danger de l’enfant et du parent protecteur. Nous observons des classements sans suite massifs, des délais incompatibles avec la protection d’un enfant, une difficulté persistante à croire la parole des mineurs et, surtout, une absence de cohérence entre les décisions civiles et pénales.

Très souvent, plusieurs juges interviennent – juges des enfants, juges aux affaires familiales, juges d’instruction –, mais l’information ne circule pas : cela produit des décisions contradictoires, et l’enfant reste exposé. Dans les dossiers d’inceste, le doute ne protège pas l’enfant ; il le met en danger. On demande à l’enfant des preuves, quand on devrait lui offrir une protection. La justice hésite ; l’enfant, lui, subit. Dans ces dossiers, se tromper n’est pas commettre une erreur administrative, c’est faire courir un risque à l’enfant.

Les obstacles surgissent dès le dépôt de plainte. Des mères nous rapportent des propos dissuasifs, parfois tenus dès leur arrivée au commissariat. Et il suffit d’une seule phrase pour faire basculer toute la procédure – une phrase qui met en doute avant même d’avoir écouté. Alors que ces mères arrivent pour déposer plainte et demander de l’aide, espérant que leur enfant sera entendu et cru, elles sont suspectées ; on leur parle de conflit parental, on leur demande si elles ne se trompent pas, si leur enfant a tendance à mentir, on leur suggère de réfléchir avant de déposer plainte. À partir de là, la parole de l’enfant est fragilisée ; la mère doute ou est disqualifiée ; la confiance dans l’institution s’effondre. Nous pensons qu’il est urgent de former systématiquement les forces de l’ordre, de garantir un accueil spécialisé et d’interdire toute forme de dissuasion au dépôt de plainte.

La parole de l’enfant, il faut être lucide, est encore trop souvent mal accueillie. Nous voyons des enfants entendus par de multiples professionnels sans formation spécifique, interrogés avec des questions inadaptées, lors d’auditions répétées, qui finissent par les fragiliser. Nous avons vu des enfants entendus plusieurs fois par des intervenants différents pour être ensuite jugés incohérents, alors que cette incohérence est le produit du système. On abîme la parole de l’enfant pendant la procédure puis on utilise cette fragilité pour ne pas le croire – c’est pratique. Mais la parole de l’enfant n’est pas fragile par nature. Ce qui la fragilise, c’est la façon dont on la traite. L’enfant ne gagne rien à accuser. Par contre, il perd tout à ne pas être cru.

Les représentations qui persistent dans le système judiciaire constituent un autre problème majeur. Nous voyons encore très régulièrement apparaître la notion d’aliénation parentale ou d’autres notions proches. C’est un mécanisme de renversement du dossier : celui qui alerte devient le suspect, celui qui est mis en cause devient légitime. L’effet est très grave : ces notions discréditent le parent protecteur, inversent les responsabilités, transforment les signalements en stratégies et relèguent les violences au second plan. La protection de l’enfant disparaît derrière une recherche d’équilibre entre les parents. On demande au parent protecteur de prouver le danger, mais on impose aux enfants de le subir. Dans les dossiers d’inceste, je le répète, le doute ne doit jamais profiter à l’agresseur.

Nous souhaitons également attirer votre attention sur un aspect concret : le coût financier. On n’en parle pas, c’est aussi un tabou, mais protéger son enfant coûte cher. Ça coûte même très cher. Les mères doivent faire face à des procédures multiples ; à des expertises ; à des soins médicaux, pour elles et pour leur enfant ; à des frais d’avocat. Certaines que suit notre association ont dépensé plus de 100 000 euros et ont été contraintes de vendre leur bien immobilier. Aujourd’hui, protéger son enfant, c’est aussi une épreuve financière. Certaines familles n’ont pas les moyens ou l’énergie de tenir jusqu’à la protection.

Enfin, sur la non-représentation d’enfant, la quasi-totalité des parents protecteurs que nous accompagnons ont été poursuivis pour ce motif et la plupart ont été condamnés. C’est un point central. Ils sont confrontés à un dilemme : soient ils remettent l’enfant, et prennent le risque que l’inceste continue et que l’enfant soit réexposé à ses traumatismes, soit ils le protègent et encourent une condamnation très lourde. Les institutions leur envoient des signaux contradictoires : on leur dit de protéger leur enfant, mais on les sanctionne quand ils le font. Aujourd’hui, protéger son enfant fait passer du statut de parent protecteur à celui de prévenu. Pour autant, les parents que nous accompagnons ne désobéissent pas à la justice, puisqu’ils obéissent à leur devoir de protection.

Du coup, que faut-il comprendre ? Que la parole de l’enfant ne déclenche pas sa protection ; que le parent protecteur est suspect ; que le système maintient le lien, au détriment de la sécurité de l’enfant. Nous avons le sentiment que, dans ces dossiers, le système cherche encore à organiser la coparentalité, là où il devrait d’abord organiser la protection.

Aujourd’hui, certains enfants sont plus en sécurité dans le silence que dans la parole, et cela n’est pas acceptable. Le vrai scandale n’est pas que les enfants parlent, c’est ce qui leur arrive après. Ce que nous vous demandons est simple : lorsqu’un enfant parle, la première réponse du système doit être sa protection, réelle, immédiate et systématique. Parce qu’en matière d’inceste, chaque décision protège ou expose. En l’état, elles exposent. Un enfant peut parler mais ne pas être protégé ; un parent peut protéger mais être condamné pour l’avoir fait. Dans notre pays, la justice fait peser sur l’enfant un risque plus grand que le silence qu’il a eu le courage de briser.

Nous ne sommes pas ici pour demander des ajustements à la marge ; nous sommes ici pour vous dire qu’il y a une urgence : protéger l’enfant qui dénonce l’inceste. Parce qu’en matière d’inceste, il n’y a pas de neutralité. Se tromper, c’est exposer l’enfant à un risque vital. Notre demande est claire : dans chaque procédure, pour chaque décision, le doute ne doit plus jamais profiter à l’agresseur présumé, au risque de mettre l’enfant en danger.

Mme Vanessa Frasson, avocate de l’association Je te crois, je te protège. Merci pour cette commission, qui a donné beaucoup d’espoir aux parents protecteurs et aux victimes – je ne sais pas si on peut dire un jour qu’on est une ancienne victime.

Je suis avocate et je travaille depuis seize ans dans la protection de l’enfance, avec un engagement associatif fort.

Dans le traitement judiciaire de l’inceste parental, l’échec de la France est double : à l’impunité pénale s’ajoute un désenfantement massif des parents protecteurs. Cet échec se manifeste aussi bien en droit civil qu’en droit pénal – on ne peut analyser la situation en dissociant l’un de l’autre.

Ces dernières années, la France a été régulièrement, et encore récemment, condamnée par la Cour européenne des droits de l’homme (CEDH). Elle a reçu des recommandations de l’ONU. Nous sommes pris à partie ; sur la scène internationale, nos lois comme nos décisions judiciaires sont mises en cause. Et cela ne va faire que s’amplifier. Pourquoi ? Parce que de nombreux parents épuisent les voies de recours en allant chercher de l’aide dans les instances internationales, parce qu’ils ne trouvent pas celle dont ils ont besoin dans leur propre pays – chez nous, ici, le pays des droits de l’homme. À cela s’ajoutent des actions en responsabilité contre l’État, qui ne font que se multiplier, et contre les départements. Aujourd’hui on a des plaintes en faux, authentiques, contre les décisions des magistrats – des plaintes criminelles, donc – et des plaintes en faux contre les propos des services sociaux et des éducateurs. Il y a une mise en cause massive, qui est complètement silenciée.

Il est courant de voir des parents désespérés, qui vont frapper à toutes les portes, judiciaires comme politiques : ils en appellent à leurs élus locaux, à vous-mêmes, les députés – à ceux qui siègent dans les plus grandes instances. Beaucoup d’associations essaient d’organiser des colloques d’information. En effet, si les parents protecteurs communiquent beaucoup entre eux – c’est une question de survie –, leurs connaissances restent malheureusement dans cette sphère. Il est très compliqué d’intéresser au sujet des personnes qui ne sont pas directement concernées par ce dysfonctionnement.

Pour faire un état des lieux, je dirai d’abord que nous sommes face à un véritable fléau. Le nombre des victimes s’élève à 160 000 enfants par an, trois par classe, 10 % de la population. Or 40 % de ces victimes deviendront des agresseurs ; 40 % reproduiront un schéma de victimisation et connaîtront de nouvelles violences ; 20 % seulement seront résilients. On a vingt ans de perte d’espérance de vie ! Et on ne sait pas combien il y a d’auteurs, dans tous les pans de la société – avec moins de 1 % de condamnations, et 86 % de classements sans suite et de non-lieux.

Quand un enfant révèle des faits d’inceste, que se passe-t-il ? Déjà, il faut que son parent l’entende : 10 % de parents protecteurs, ce n’est rien et, si on continue comme ça, ça ne risque pas de progresser. Si l’enfant a la chance d’avoir un parent protecteur, un parent qui le croit, il va faire des démarches, civiles et pénales. Sur le plan pénal, on a des enquêtes longues, quasi inexistantes, qui aboutissent à des classements sans suite, parfois sans qu’il y ait eu d’audition, ni rien. Parfois on a des non-lieux. A contrario, des parents sont condamnés très rapidement pour non-représentation d’enfant, à des peines lourdes. Or, je tiens à le dire, ces non-représentations sont souvent conseillées par les policiers, par les gendarmes, parfois autorisées par le procureur – je les ai dans les PV. Malgré tout, ces parents vont en correctionnelle. Malgré tout, avec le dossier entier d’inceste, on nous dit : « Mais on n’est pas là pour parler civil, on n’est pas là pour parler de l’inceste, de toute façon il n’est pas prouvé, donc non : vous devez remettre votre enfant, vous allez être condamné. » Et ces parents sont condamnés, parfois sous astreinte – à payer. Ça, c’est le temps pénal.

Et puis, on a le temps civil. Parfois, le juge des enfants prononce le placement – en foyer, en famille d’accueil, ou chez le parent agresseur. Le juge aux affaires familiales remet l’enfant au parent que celui-ci a désigné comme agresseur, il met en place des visites médiatisées chez le parent protecteur, il transfère la garde. Il arrive qu’il retire l’autorité parentale, mais pas au parent désigné comme agresseur : à celui qui a cru son enfant, et qui a porté sa parole. À cela s’ajoutent les interdictions de sortie du territoire : parce que des mamans ont fui, on condamne toutes les autres, avec cette suspicion. Il y a aussi des condamnations financières, très lourdes : des astreintes, pour faire remettre l’enfant, et des condamnations en application de l’article 700 du code de procédure civile. Normalement, le JAF et le juge des enfants n’y recourent pas, mais quand le premier n’est pas content du parent protecteur, il donne des 2 000, 3 000, 4 000 euros pour rembourser les frais d’avocat du parent désigné comme agresseur par l’enfant.

Selon moi, le traumatisme est triple. S’agissant du premier, l’inceste, je m’en remets aux interventions des professionnels que vous avez entendus et de mes consœurs ici présentes. Le deuxième est provoqué par la séparation d’avec le parent protecteur, figure d’attachement primaire de l’enfant. Il n’est pas évident qu’un enfant parle, cela demande que beaucoup de conditions soient réunies – nombre d’enfants restent dans le silence. Là, l’enfant bénéficiait d’une sécurité affective suffisante pour parler à son parent, qui a eu la capacité d’écoute nécessaire pour l’entendre. Donc le parent protecteur est la figure d’attachement primaire, dont on sait qu’elle est essentielle à la construction psychique de l’enfant. Le docteur Berger l’a même écrit dans un ouvrage : séparer injustement un enfant de son parent protecteur provoque un traumatisme au moins aussi grave que l’inceste. L’enfant concerné vit donc deux traumatismes majeurs.

J’ai l’exemple d’une petite fille de 6 ans qui a pu me dire qu’elle aurait préféré ne pas avoir parlé de ce que papa lui faisait, qu’elle aurait préféré qu’on laisse papa continuer à faire ce qu’il faisait – en l’occurrence, des pénétrations digitales vaginales et anales – que d’être séparée de sa maman. En fait, cette enfant choisissait entre deux traumas, disant « je préfère être violée que d’être séparée de ma maman ». Elle regrettait d’avoir parlé. Évidemment, ça a été considéré comme une rétractation. Cette enfant avait compris : le fait d’avoir parlé des viols de son père l’avait séparée de sa mère.

Il y a un troisième traumatisme, à part entière : celui que cause la violence institutionnelle. La France a déjà été condamnée, par la CEDH, pour les violences institutionnelles commises sur des victimes de violences sexuelles, qui n’ont pas été protégées. Le trauma, pour les victimes, du traitement judiciaire de l’inceste n’est pas encore documenté ni évalué. Mais il faut se rendre compte que l’enfant est parachuté dans un monde inversé, où la justice donne raison au parent agresseur, au parent qu’il dit être son violeur. De plus, elle ne se contente pas d’avaliser le viol : elle dit qu’à l’inverse, c’est le parent protecteur le coupable – que c’est lui le méchant. Que fait le parent désigné comme agresseur ? Il se sert de ces décisions pour dire : « Regarde, la justice me donne raison, j’ai le droit de te faire ce que je te fais. » L’inversion est totale : entre le bien et le mal, entre l’autorisé et l’interdit. L’école, avec l’Evars (éducation à la vie affective et relationnelle et à la sexualité), lui dit « tu n’as pas le droit », mais le juge a dit qu’on avait le droit. Comment l’enfant comprend cela, à 6 ans, 8 ans, 10 ans ? Et après, on lui dit qu’il faut respecter la loi et surtout ne pas commettre d’infraction ! Comment voulez-vous qu’il comprenne, cet enfant ? Sur les parents en lutte, le juge Édouard Durand dit qu’il faut tenir coûte que coûte parce que, pour l’enfant, le parent protecteur représente le monde à l’endroit. Notre système ajoute du trauma au trauma.

L’état des lieux étant établi, quels sont les points de blocage ? Premièrement, nous sommes face à la défense d’une certaine vision de la famille, en raison d’un changement de paradigme. Dans le code civil, on est passé du pater familias à l’autorité parentale. Le juge Rosenczveig milite pour en arriver à la notion de responsabilité parentale. La permanence familiale, avec un chef de famille qui avait un droit paternel de vie et de mort sur l’enfant, a disparu avec l’émancipation des cellules familiales. Toutefois, si la séparation est plus courante, est-elle bien vue ? Pas toujours. On a des familles recomposées et des familles monoparentales ; la vision de la famille a été bouleversée. Pourtant, un jour, en audience, alors que je demandais à me constituer partie civile pour un enfant victime de violences intrafamiliales, un président de tribunal correctionnel m’a dit, les larmes aux yeux : « Mais enfin, maître, on ne peut pas être victime de ses parents. » Évidemment, ma demande a été refusée.

L’article 371-1 du code civil dispose que « [l]’autorité parentale est un ensemble de droits et de devoirs ». Mais on la conçoit plutôt comme un ensemble de droits, sans penser aux devoirs. Le code prévoit aussi qu’elle « s’exerce sans violences physiques ou psychologiques ». À l’heure où 10 % de la population sont victimes d’inceste, il serait peut-être temps d’ajouter « sans violences sexuelles ».

On considère que dénoncer la violence d’un parent, plus particulièrement du père, revient à dire du mal de lui et à porter atteinte à l’image qu’en a l’enfant. Pour protéger l’idée de famille idéale, on détruit la famille réelle. Parce que, soyons clairs, on détruit des gens.

Autre préjugé qu’on observe lors des séparations, qui ne sont pas forcément bien vues : la mère veut s’approprier l’enfant, au détriment du père, en utilisant les révélations d’inceste, mais ce serait contraire à l’égalité entre les hommes et les femmes et à l’égalité parentale. Ce préjugé explique le recours massif au syndrome d’aliénation parentale, au conflit de loyauté et au conflit parental – je n’ai pas un seul dossier dans lequel ces notions n’ont pas été utilisées, pas un seul.

Souvent, dans les dossiers d’inceste – tous, en ce qui me concerne –, la violence conjugale précède les révélations. Il peut y avoir de la violence conjugale sans inceste mais, quasiment chaque fois qu’il y a de l’inceste, il y a de la violence conjugale et du contrôle coercitif. Et ce qu’on va faire, c’est qu’on va reprocher à cette femme victime – parfois c’est le père – d’instrumentaliser la parole de l’enfant pour se venger de ces violences. Donc la violence conjugale, qui devrait donner du crédit à la parole de la victime, se retourne contre elle. On lui dit que c’est un peu de sa faute – elle n’avait qu’à partir – et qu’elle veut se venger – il lui a fait du mal donc elle utilise l’enfant pour lui faire du mal à son tour.

Le refus d’entendre la parole des enfants constitue un autre point de blocage. Pourquoi ? Parce que nous sommes en train de vivre un changement de la place de l’enfant. Avant, l’enfant était considéré comme la propriété de ses parents. Il est en train de devenir – à mon sens, ce n’est pas encore le cas – un véritable sujet de droit, une personne à part entière, et pas seulement celui qui doit faire ce que ses parents lui disent.

Évidemment, il y a le traumatisme de l’affaire d’Outreau qui a eu pour conséquence le refus judiciaire d’entendre la parole des enfants. Si vous interrogez les gens dans la rue, tous vous diront que les enfants avaient menti – c’est ce qui est resté dans l’imaginaire collectif. Sauf que, nous le savons tous ici, les enfants n’avaient pas menti. En fait, on a utilisé ce procès pour complètement discréditer la parole de l’enfant et anéantir sa prise en considération. J’ai requis devant une chambre de l’instruction face à un procureur qui m’a dit : « Mais enfin, maître, avant Outreau, on avait pensé sacraliser la parole des enfants, et on voit ce que ça a donné ! On ne peut pas croire un enfant. »

Troisième point de blocage : on cherche un monstre. Souvent, on s’imagine que l’auteur d’un viol d’enfant est un monstre qu’on saura reconnaître. Mais la réalité, c’est qu’on va boire le café avec. C’est M. et Mme Tout-le-monde ! On cherche un profil reconnaissable entre tous, mais beaucoup d’auteurs désignés présentent bien ; et parce qu’ils présentent bien, qu’ils sont en général charmants et bien insérés dans la société, qu’ils ont des postes à responsabilité, le déni de l’inceste en est excusé. « Ça ne peut pas être lui, il n’a pas le profil ! »

Autre point de blocage : l’inceste heureux. En France, dans les années 1970, un pan entier de la société intellectuelle a prôné l’inceste heureux, l’inceste libéré. Même si on sait aujourd’hui que cela n’existe nullement, il n’est pas rare qu’on nous dise « on a survécu, ce n’est pas si grave ».

Ensuite, on oppose au principe de précaution la présomption d’innocence. Évidemment, la présomption d’innocence est un élément cardinal de la procédure pénale ; il n’est pas question de revenir là-dessus. Mais elle a été complètement détournée dans l’usage. Elle est devenue l’outil qui permet de préserver, sur le plan civil, les droits du parent que l’enfant a désigné, l’outil qui fait condamner le parent qui porte la voix de son enfant – sans que ce parent-là, pour le coup, bénéficie d’une présomption d’innocence. En droit civil, le pendant de la présomption d’innocence est la bonne foi. C’est pareil, elle n’existe pas : le parent qui porte la parole de son enfant n’a ni présomption d’innocence ni bonne foi. Et nous venons d’être condamnés par la CEDH parce qu’un enfant qui avait fait des révélations d’inceste ayant abouti à un classement sans suite a été poursuivi par un procureur pour dénonciation calomnieuse – je vous enverrai les références de l’arrêt.

Donc on va considérer à tort que l’intérêt supérieur de l’enfant réside dans la préservation du lien avec le parent désigné comme agresseur, à tout prix – au prix de sa sécurité et de la destruction concomitante du lien avec le parent qui a porté sa voix.

Dernier point de blocage : la recherche de preuves matérielles parfaites. On va chercher la preuve matérielle parfaite du viol, sauf qu’on peut rarement la trouver. Les traces disparaissent très vite. En plus, le dark web nous apprend comment violer un enfant sans laisser de traces sur son corps. On pourrait en parler avec des policiers – ils n’ont plus le temps de faire du phishing mais, à une époque, ça fonctionnait assez bien. Et quand on a des traces, que se passe-t-il ? Le déni fonctionne quand même. J’ai eu des dossiers comme ça. Une vulvite ? Mais si c’était en faisant du toboggan ? Une fissure anale ? C’était peut-être en tombant ! Une abrasion de la bouche ? C’était peut-être en mangeant. Un « zizi qui coule » ? Elle a peut-être confondu avec quelqu’un qui urine. Un hymen rompu ? C’était peut-être en faisant du trampoline ou du cheval. Une parole, un dessin ? C’est du fantasme. Il a rêvé, il est amoureux de son parent.

Quelles sont nos propositions ? Pour moi, votre commission peut apporter deux réponses. Bien sûr, il faut travailler à un avenir différent, à moyen ou long terme, en essayant de résoudre le problème. Mais vous pouvez aussi essayer de répondre aux dysfonctionnements actuels. Aujourd’hui, si on laisse les choses en l’état, une génération d’enfants est sacrifiée. Les enfants qui sont dans ces situations, qui sont maintenus dans ces situations – leur avenir est sacrifié.

Je rejoins le juge Édouard Durand et les docteurs Françoise Fericelli et Myriam Pierson, qui sont venus témoigner ici : on ne peut pas compter sur une prise de conscience individuelle. Il y en a, mais c’est trop long. Le changement doit venir de l’extérieur, de vous. Il faut cette impulsion.

Pour cela, des lois impératives sont nécessaires. Ce n’est pas que les lois sont mal faites, mais elles ne sont pas impératives : elles laissent la place à une opinion personnelle. Il faut une doctrine commune, déjà rédigée, déjà à votre disposition parce que déjà transmise, qui ne laissera pas le citoyen dépendre d’un pouvoir d’appréciation comme d’une loterie, et se demander s’il aura le bon policier, le bon éducateur, le bon juge. Nous avons tous le droit à une même justice, à une réponse judiciaire cohérente.

Des solutions simples, j’en ai listé quelques-unes, qui ne nécessiteraient pas de toucher au budget de la justice – c’est possible.

Premièrement, il faut affirmer – clairement – qu’il faut redonner une place à la parole de l’enfant, qu’on ne peut faire ni sans ni comme si elle n’existait pas. Comment faire converger la parole de l’enfant avec les signes cliniques et avec les traumatismes ? Aujourd’hui, le traumatisme est considéré comme du préjudice, comme un chef d’indemnisation d’une victime. Moi, je l’affirme, le traumatisme n’est pas que cela, il est un signe que la parole de l’enfant est crédible. Il fait partie du faisceau d’indices. Le protocole Nichd et le SVA vous ont été largement présentés, je n’y reviens pas. Il faut réglementer les expertises en établissant un référentiel commun ; confronter les paroles ; utiliser une méthode actualisée, fondée sur les connaissances actuelles et sur les neurosciences – on a tout.

Il faut lier le civil et le pénal. Vous avez entendu la magistrate Gwenola Joly-Coz, qui a proposé de tenir des audiences civiles et pénales communes – cela pourrait même entraîner des économies budgétaires. Un dossier commun est nécessaire. Aujourd’hui, quand vous appelez le 119, que vous faites des signalements, des informations préoccupantes, des mains courantes, tout est perdu. Un enfant parle ; vous allez déposer une plainte, deux plaintes, trois plaintes : rien n’est mis en lien. Vous allez devant le juge des enfants, les cinquante appels au 119 n’y sont pas. Il faut un dossier unique pour chaque enfant, qui recense tous ces éléments et il faut y donner accès au procureur, au juge des enfants, aux services sociaux et aux parents, afin que ceux-ci puissent le mettre au contradictoire. Il y a trop de perte d’informations.

Il faut favoriser les signalements : dans les écoles, chez les médecins, les psychologues, dans les hôpitaux. Souvent, les hôpitaux ne font pas les signalements, ils disent : « on vous fait les certificats médicaux, ça va suffire » – non, ça ne suffit pas. Évidemment, les professionnels doivent avoir l’immunité qui va avec car ils ont peur : ils sont poursuivis par les parents désignés comme agresseur, qui saisissent les ordres.

Il faut une vraie politique pénale contre l’inceste, et donner aux procureurs des objectifs chiffrés. Il faut des obligations d’enquête, assorties de listes d’actes à accomplir. Et il faut protéger l’enfant immédiatement. Vous devez prévoir une immunité pénale pour les non-représentations d’enfant dans les dossiers de violences sexuelles et, si l’on va au bout de la logique, il faut gracier ceux qui ont été condamnés.

Il faut organiser les modes de preuves, sous la forme du faisceau d’indices. La CEDH a rendu un arrêt qui nous y invitait. On pourrait tenir un raisonnement par analogie avec les cinq arrêts de la cour d’appel de Poitiers du 31 janvier 2024, de Gwenola Joly-Coz, qui définissent le contrôle coercitif. Ils nous disent qu’en prenant chaque élément séparément, tous n’étant pas forcément répréhensibles sur le plan pénal, mais que si on les additionne pour comprendre l’environnement, on peut déterminer la violence et établir l’infraction de contrôle coercitif. C’est la même chose en matière d’inceste. Évidemment, audition Mélanie et examen à l’unité médico-judiciaire (UMJ) – dans les quarante-huit heures qui suivent la révélation, pas trois semaines après, et à des heures compatibles avec les horaires d’un enfant : j’ai vu un enfant être convoqué à 22 heures !

Il faut une perquisition immédiate du matériel informatique de l’agresseur désigné, avec une exploitation différée possible. On n’est pas obligé de vérifier tout de suite le contenu, mais il faut faire une image. En effet, à partir du moment où le parent agresseur sait, il fait le ménage sur son ordinateur.

Il faut auditionner à la fois la famille de l’agresseur – notamment les anciens enfants et les anciennes femmes – et toutes les personnes ayant reçu les révélations de l’enfant. Souvent, un enfant parle à ses copains, à l’école, à la maîtresse, à tous ceux qu’il rencontre.

Je l’ai dit, il faut prendre en compte les traumatismes de l’enfant. Entre autres innovations, les IRM (imageries par résonance magnétique) fonctionnelles permettent de révéler les traces de traumatisme dans le cerveau. En effet, le trauma altère les capacités cérébrales et cela se retrouve, même chez les très jeunes enfants. Il est vrai que cela coûte cher…

Il faut prendre en compte les dessins d’enfants. Combien d’enfants dessinent ? D’ailleurs, souvent, on interdit aux enfants remis au parent agresseur de dessiner par la suite – je l’ai vu dans de nombreux dossiers.

Il faut aussi tenir compte des bilans et expertises privés et des commentaires d’expertise. Pourquoi prend-on en considération le rapport judiciaire du docteur Fericelli mais n’accorde-t-on aucune valeur au commentaire d’expertise ou au bilan que la même docteur Fericelli établit sur un enfant qu’elle suit ? Je ne comprends pas. Le juge ne tient compte que de l’expertise judiciaire ; les expertises faites dans un cadre privé, même par un auteur identique, sont écartées. Parce que c’est le parent qui a demandé l’expertise, on soupçonne le médecin d’être complaisant. Mais le médecin qui fait un écrit médical engage sa responsabilité : il y a d’autant moins de complaisance qu’ils savent qu’ils risquent des poursuites. Donc, en général, quand ils le font, c’est qu’ils ont foi dans ce qu’ils écrivent.

Il faut tenir compte des avis des psychologues chargés du suivi habituel de l’enfant et des violences conjugales préexistantes. Sur l’ordonnance de sûreté, il me semble que l’attribuer au JAF, quand on a un parent protecteur, me paraît raisonnable. Le juge des enfants est compétent en matière de danger. Si un parent protecteur met en sécurité l’enfant et fait bien son travail, le JAF suffit largement.

Il faut arrêter de nourrir une suspicion envers le parent protecteur et le laisser être en charge. Si on voit qu’il y a un problème, il sera toujours temps de saisir le juge des enfants d’une demande d’assistance éducative en milieu ouvert. Mais ce n’est pas parce qu’on croit son enfant qu’on mérite une AEMO, même si cela suffit, le plus souvent, pour l’obtenir.

Il faut instaurer officiellement un principe de précaution avant toute condamnation pénale et même en son absence, parce que la notion retenue par le droit civil, c’est le danger vraisemblable.

L’obligation de formation doit aller de pair avec un contenu de formation, une doctrine commune – il y a encore des cours qui enseignent l’aliénation parentale.

Mme la présidente Maud Petit. Où ?

Mme Vanessa Frasson. Dans des formations privées, par exemple.

Mme la présidente Maud Petit. Pourrez-vous nous donner des noms et des titres de manuels, si vous avez détecté ce genre de choses ?

Mme Vanessa Frasson. Oui.

Mme Claire Morin. Dans le guide fourni par la Haute Autorité de santé (HAS) pour détecter le danger auquel peuvent être exposés des enfants, on sous-entend que, s’il y a des allégations de violences sexuelles, il faut suspecter une manipulation de la part de la mère, surtout dans certains contextes. Voilà un exemple.

Mme Vanessa Frasson. Il y avait encore des cours, il n’y a pas si longtemps, à l’École nationale de la magistrature (ENM).

Mme la présidente Maud Petit. Il n’y a pas si longtemps ?

Mme Vanessa Frasson. De manière sûre, l’année dernière.

Mme la présidente Maud Petit. Ont-ils disparu ?

Mme Vanessa Frasson. Je ne pourrais pas l’affirmer à 100 %, mais un énorme travail est mené pour essayer de modifier les formations et leur contenu.

Mme la présidente Maud Petit. C’est en effet ce qui nous a été dit et répété. Il y a sans doute une volonté de faire aboutir ce travail. J’aimerais savoir s’il y a encore des traces de ces formations quelque part.

Mme Vanessa Frasson. Je me renseignerai.

Mme Claire Morin. On le voit dans les fiches réflexes destinées aux médiateurs intervenant dans les conflits familiaux. La fiche réflexe sur les violences conjugales évoque l’aliénation parentale.

Mme la présidente Maud Petit. Ces fiches réflexes, où les trouve-t-on ?

Mme Claire Morin. Nous vous les enverrons.

Mme la présidente Maud Petit. Indiquez-nous également, s’il vous plaît, où les trouver et qui les rédige.

Mme Béatrice Roullaud (RN). S’agit-il des fiches réflexes que n’importe quelle personne qui fait du droit peut acheter ?

Mme Claire Morin. Il s’agit des fiches réflexes destinées à la formation continue des médiateurs qui travaillent dans les tribunaux.

Mme la présidente Maud Petit. Poursuivez, madame Frasson.

Mme Vanessa Frasson. Il faut des obligations de repérage. Il faut des interventions préventives dans les écoles et dans les services périscolaires. Il faut des assistantes maternelles dans les crèches pour repérer et signaler, en se réglant sur l’idée d’immunité.

Il faut interdire le transfert de garde au parent désigné comme agresseur au seul motif des révélations d’inceste. La France vient d’être condamnée par la CEDH pour avoir remis à son père, faute de condamnation, un enfant alors même que celui-ci avait un comportement sexuel équivoque. L’arrêt date du 19 mars 2026. Je vous le transmettrai.

Il faut réaffirmer encore et encore qu’un classement sans suite n’est pas une déclaration d’innocence et n’empêche pas la protection de l’enfant face à un danger vraisemblable. Il faut mettre un terme aux poursuites pour dénonciations calomnieuses.

Il faut enfin prendre conscience du pouvoir des juges sur la vie des enfants et des familles. Ce pouvoir peut participer à la protection des personnes comme à leur destruction. Les enfants sont au cœur de ce dont nous parlons, puis viennent les parents protecteurs ; mais les familles des parents protecteurs et des enfants sont impactées, ne serait-ce que parce que les autres enfants de la famille, ne voyant plus l’enfant, comprennent qu’il a été placé. C’est une destruction massive d’un foyer familial.

Le juge Édouard Durand a dit – je trouve ça fabuleux du point de vue philosophique – qu’il ne veut pas de tout ce pouvoir qui lui est accordé. Il réclame des lois impératives pour que la justice ne dépende pas de l’avis d’une personne, mais d’une position sociétale face aux situations de violences, sexuelles plus spécifiquement, et encore plus spécifiquement dans le cadre de l’inceste parental.

On ne peut pas laisser ce drame se poursuivre. On compte tous sur vous. Je vous remercie pour vos travaux, pour tout ce que vous faites et pour tout l’espoir que vous apportez.

Mme la présidente Maud Petit. À plusieurs reprises, vous avez parlé de loi impérative. Or nous sommes tenus par le principe de libre interprétation de la loi par le juge. Qu’en faites-vous ?

Mme Vanessa Frasson. L’appréciation souveraine des juges est fondamentale. Elle n’est pas remise en cause. Ce qui manque dans la loi, c’est un indicateur de ce qu’est un danger vraisemblable, et des directives, une feuille de route, pour sa prise en charge. Quand vous allez déposer plainte, le procureur est libre de faire ou non des actes d’enquête.

Il faut absolument unifier les pratiques, peut-être par des circulaires ou par des décrets permettant d’établir qu’il existe un danger vraisemblable et que la parole d’un enfant doit être écoutée, que le juge a l’obligation de la prendre en compte, ce qui l’obligerait, dans son jugement, à justifier qu’il ne la prend pas en compte s’il considère qu’elle n’est pas crédible, et nous permettrait d’en débattre en appel et, éventuellement, devant la Cour de cassation.

À l’heure actuelle, rien n’impose à un magistrat de tenir compte de la parole d’un enfant. Ce n’est pas dans la loi. C’est lui qui apprécie souverainement. Mais si vous lui dites qu’il a l’obligation d’en tenir compte et de se justifier s’il veut l’écarter, il devra se justifier dans son jugement, ce qui ouvrira des voies de recours.

Mme la présidente Maud Petit. On sent beaucoup d’émotion dans chacune de vos interventions.

Mme Angélique Jeannot, membre du bureau de l’association Je te crois, je te protège. Ce que vous venez d’entendre pose un cadre essentiel et juridique. Quand on parle de violences intrafamiliales, on pense souvent aux décisions, aux procédures, aux placements. Aujourd’hui, je vais vous parler de ce que vivent concrètement les familles, des conséquences invisibles, de ce que cela fait à l’intérieur. On parle trop peu de ce que cela fait à l’intérieur des victimes – par peur, par pudeur, certainement. Pourquoi ?

Dans l’accompagnement que je mène, notamment dans des ateliers de développement personnel, pour l’association, pour les parents protecteurs notamment, ce que je vois en premier, ce sont des personnes dont l’image de soi est profondément diluée, absorbée. Toutes utilisent le même terme, décrivent la même sensation : un tsunami. Rien de plus.

Effectivement, c’est un véritable démembrement psychique. L’agresseur conditionne à la soumission. Il n’a pas besoin de psychotropes ; la terreur suffit. Un agresseur disait : « C’est mon fils, c’est mon bien ». C’est une chosification, qui n’a pas été vue pendant plus de sept années auprès des juges.

Les mères finissent donc par douter – de leur ressenti, de leur parole, de leur légitimité. Il y a d’abord la perte de confiance. L’une d’elles me disait : « Ma psychologue m’a dit : “Votre fille n’est pas tombée enceinte”. Elle se référait à l’affaire Valérie Bacot. J’ai peut-être interprété, j’ai peut-être mal compris. J’ai peut-être imaginé le pire. »

Ensuite, il y a la culpabilisation, très forte. Beaucoup se demandent : « Est-ce que j’ai bien fait ? Est-ce que j’aurais pu faire autrement ? Est-ce que j’ai tout fait ? ». Une mère a témoigné : « À l’UMJ, on m’a dit qu’il n’y avait pas de traces. C’était rien. Alors j’ai continué à respecter les droits de visite du père. »

Ensuite vient l’isolement. Parce qu’on n’est pas compris. Parce que, lorsqu’on n’est pas entendu, on se replie. Une autre nous raconte : « Elle m’a dit : “Votre enfant est placé chez l’agresseur et si vous nous manquez de courtoisie, on s’occupera de votre profession, madame”. »

Petit à petit, cela crée un effacement total. Les victimes, les mères, les enfants n’osent plus s’affirmer ni se défendre, encore moins exister pleinement. Une mère me confie : « Je m’écrase comme une serpillière. J’obéis, j’accepte tout. Ils vont finir par me tuer à petit feu. » Que peut-on lui demander de plus ? L’enfant, lui, a dit : « J’ai peut-être rêvé. Je veux bien y aller, mais pas pour dormir. » Cela, c’est la déréalisation, rien d’autre.

Ce que je viens de vous présenter, ce sont les violences vicariantes. Ce sont des violences exercées sur l’enfant pour atteindre la mère. En Espagne, ils ont été les premiers à reconnaître dans la loi, en 2021, que l’enfant est une victime directe de ces violences.

C’est une défaillance systémique. Nous l’avons entendue. Alors, nous avons organisé un sondage, que je vous présenterai. De manière très concrète, il expose des chiffres, certes, mais aussi des vies. La protection est insuffisante, nous le savons. Un exemple parmi d’autres : il est vrai que la loi Santiago permet de suspendre certaines poursuites ; or, dans les faits, les condamnations restent très rares. Cela signifie que, pendant la durée de la procédure, la protection de l’enfant n’est pas garantie. Elle est mise en joue. Et dans cet intervalle, le danger continue. L’enfant perd alors ses repères, son phare, car beaucoup de mères, elles, sont poursuivies pour non-représentation de l’enfant, alors même qu’elles essaient d’agir dans son intérêt.

Dans ce contexte, la torture commence. La mère protectrice se retrouve dans une situation de supplice absolu. La souffrance devient extrême. En 2026, protéger son enfant ne devrait pas conduire à un tel niveau de détresse. Et pourtant, le choc traumatique s’installe. Cela crée une insécurité majeure et durable. Les mères doivent se débattre dans un brouillard, souvent qualifié de contrôle parental, qui déplace le regard et minimise la violence.

C’est pourquoi, au-delà de la situation elle-même, il est essentiel de mesurer la conséquence humaine et psychologique durable. Ici, on ne parle pas seulement de décisions administratives, non ; on parle de perte d’identité, de vies profondément impactées. Ce que j’essaie de proposer dans les ateliers, c’est un travail de reconstruction : se reconnaître, réapprendre à se faire confiance, se sentir légitime. Mais pour cela, il faut du temps, beaucoup de temps. Ce sont de grands brûlés psychiques. Et j’ai souvent l’impression de leur proposer un baume à lèvres pour panser leurs blessures.

Ma mission est immense, mais les moyens, eux, sont dérisoires. Ce n’est pas qu’une métaphore. Dans de nombreuses situations, mère et enfant finissent par être reconnus comme étant en situation de handicap, avec dépôt d’un dossier auprès de la MDPH (maison départementale des personnes handicapées). Oui, « reconnus », alors même que la justice les accuse d’être affaiblis ! Quel paradoxe !

Nous avons donc recueilli des témoignages. Depuis plusieurs semaines, nous suivons attentivement les auditions. Beaucoup de choses ont été posées, beaucoup de mots ont été dits. Qu’allions-nous pouvoir apporter de plus ? Tout a été dit ? Peut-être pas. Notre réponse a été simple : nous allons remettre l’enfant au centre. Pas en théorie, pas en principe ; dans la réalité de ce qu’il vit.

Ce que nous constatons sur le terrain, c’est un décalage profond entre ce qui est dit et ce que l’enfant vit réellement. Grâce à notre sondage, grâce aux témoignages, nous avons accès à quelque chose de précieux : leurs mots, et le vécu de leurs mots. Ce que vous allez entendre maintenant, ce ne sont pas des interprétations ; ce sont leurs paroles.

Permettez-moi une image. Un enfant parle d’incendie. Il décrit la chaleur, la fumée, la peur. Mais en face, personne ne voit les flammes attisées par le pyromane. On lui demande de retourner dans sa chambre. Les pompiers eux-mêmes lui expliquent que c’est peut-être un malentendu. Et souvent, la mère, qui tente de protéger l’enfant, apparaît comme hystérique : celle qui s’agite, celle qui effraie les voisins, celle qui voit de la fumée là où il n’y en a pas. Peut-être qu’elle crie au feu simplement pour nuire au père, ou pour lui prendre sa maison – pourquoi pas ? Pendant ce temps, l’enfant, lui, reste dans la fournaise, qu’on se le dise.

Aujourd’hui, nous avons choisi de vous faire entendre cette réalité à travers quelques témoignages. Une première mère pourrait nous parler d’un crime sans cadavre, car depuis 2021, la présence de symptômes inquiétants chez les enfants n’est pas identifiée. Pourtant : rougeurs vulvaires, énurésie, encoprésie ; chez sa sœur, automutilation et gestes inappropriés. Alors, Salomé commence à parler, d’abord d’attouchements, puis de viols digitaux. Je demande conseil à la gendarmerie. Un signalement est effectué par la psychologue et par le médecin généraliste. Mais dans l’expertise des enfants pour la procédure, il est écrit : « Évocation du dénigrement du père ». Aucune révélation n’est retenue.

Passage en UMJ, audition par les gendarmes. Elle a 9 ans. Elle dit : « zizi dans la nénette ». Mais le procureur estime que ce n’est pas assez précis. Il y aura l’examen gynécologique, plusieurs mois après les faits présumés. Le compte rendu : « Aucune lésion constatée ». Son avocate tentera de suspendre la garde, mais elle sera condamnée à 3 000 euros d’amende, pour une seule non-représentation. Une seule.

Salomé s’exprime encore à l’école, par les dessins, par la parole. La directrice est entendue. Chouette ! À la maison, elle nous parle de « vidéos avec des enfants », de « produits utilisés dans la nénette » et de « médicaments ». Nouvelle expertise. L’expert conclut que l’enfant est crédible, qu’elle n’est pas influencée, qu’elle doit être protégée. Enfin ! Mais le juge demande le placement des trois sœurs chez le père. Le père !

Il exerce des pressions sur elles. Elles finissent donc par dire qu’elles ont menti sous la contrainte. La mère perd ses droits de visite et d’hébergement pour le motif suivant : « Tentative supposée de convaincre les enfants de revenir au domicile ». Mince ! Malgré cela, elles continuent à faire des révélations, mais plus rarement. Le père obtient donc la résidence. « J’ai moi-même un week-end, tous les deux mois, de visite – médiatisée – et seulement 2 400 km à parcourir ». Le système n’a pas su les protéger, au contraire : il a contribué à l’éloignement et au silence.

Alors, j’ai permis à une seconde mère de vous questionner. Elle nous demande : « Comment est-il possible que le magistrat décide qu’un père mis en examen pour des faits concernant la mère et les filles puisse continuer à accueillir ses fils ? ». On lui a expliqué que les garçons n’étaient pas concernés par la procédure. Mais à quel moment l’enfant est-il réellement protégé ?

Une autre mère parlera peut-être, elle, de révélations étouffées. Elle nous dit que, depuis six ans, elle vit un calvaire face au père pédocriminel impuni. Il multiplie contre elle les violences coercitives en permanence. « En 2020, ma fille avait 3 ans quand elle a révélé l’inceste paternel. J’ai porté plainte. L’affaire a été classée mais, très rapidement, j’ai été accusée d’être une mère aliénante, ou de mentir. Ma fille a été contrainte de retourner chez son père. Sa parole n’a jamais été crue, jamais entendue, et je n’ai pas su la protéger. Elle n’a pas été protégée, car pendant des années, les services sociaux ont pris le parti du géniteur. On m’a menacée de me retirer la garde si je m’opposais. J’ai subi cette torture plus de six ans. Aujourd’hui, elle a 9 ans, et tout se passe comme s’il ne s’était rien passé, comme si elle n’avait jamais dénoncé l’inceste. Mais le traumatisme, lui, est là. Il grandit avec elle. Et moi, je vis dans la peur constante que cela continue. »

Si vous me le permettez, une autre mère, que l’on pourrait appeler « mère présumée menteuse », comme tant d’autres : « Après la séparation, pour des faits de violences intrafamiliales subies par moi-même et par les enfants, j’ai pensé naïvement que la justice nous protégerait. Mais au lieu de cela, j’ai vécu une véritable descente aux enfers. La décision du juge aux affaires familiales était plutôt favorable au départ : le père n’avait pas droit aux nuitées. Mais tout s’est dégradé à l’intervention du juge des enfants. Les services sociaux ont rapidement commencé à me soupçonner – manipulation, vengeance – alors que je tenais simplement à défendre la parole de mes enfants. Je les retrouvais traumatisés après les visites chez le père. Ils ne voulaient pas y aller. Ils se cachaient au fond du jardin. Et pourtant, ils n’ont pas été entendus, et la suspicion s’est intensifiée. Une éducatrice est même allée jusqu’à remettre en cause le diagnostic autistique de mon enfant. Oui : elle a pris parti pour le père et a demandé le placement. Le juge des enfants a demandé une AEMO renforcée et des expertises. J’ai dû apprendre à ne pas sombrer face à un système institutionnel que je ressens comme destructeur ; un système qui demande aux enfants de parler, mais ne les écoute pas et surtout n’agit pas. Le seul goût amer qui demeure, c’est que mes enfants ne sont toujours pas entendus dans leur souffrance. Je dois leur apprendre à se protéger, seuls, à prendre de la distance pour ne pas être détruits. Les lois existent, ou presque. Mais où sont les adultes pour protéger réellement les enfants ? »

Une autre mère a choisi de briser le silence. « J’ai contacté cette association dans une période de détresse extrême, après avoir été séparée de mes enfants dans des conditions très violentes. J’étais à bout, isolée, en grande souffrance. Cette association m’a sauvé la vie. Je suis quelqu’un de combatif, c’est vrai, avec un parcours difficile, c’est vrai. Et malgré cela, elles m’ont accueillie sans jugement. J’y ai trouvé une écoute réelle, un soutien constant, un accompagnement concret qui m’a permis de tenir bon et de ne pas m’effondrer. Leur action est essentielle. Elles soutiennent, protègent et permettent aux personnes comme moi de ne pas m’ôter la vie. »

Nous avons réalisé un sondage, parce que leur voix compte – environ cinquante situations accompagnées. Nous avons recueilli ces témoignages auprès des parents protecteurs, parce qu’il met en lumière quelque chose d’extrêmement préoccupant. D’abord, les enfants concernés sont très jeunes : 25 % d’entre eux ont 3 ou 4 ans au moment des premières révélations. Dans 25 % des cas, d’autres enfants sont concernés dans la fratrie.

Ensuite, de nombreux professionnels interviennent autour de cette situation : les forces de l’ordre – dans 93 % des cas –, les psychologues et les experts – 89 % –, les juges – 80 % –, les médecins – 75 %–, les services sociaux – 69 % – et l’école – 58 % –. Autrement dit, la parole des enfants est entendue et les acteurs sont nombreux. Sauf que, sachez-le, dans 67 % des cas, la situation n’a donné lieu à aucun signalement.

Du côté des mères, la principale difficulté rencontrée, pour elles, ce sont les services sociaux dans 26 % des cas, les procédures pénales et le JAF dans 24 % des cas. Par ailleurs, dans une très grande majorité des situations, la procédure pénale est classée sans suite, y compris lorsque les éléments de preuve existent – vidéo, ADN, reconnaissance de l’agresseur. Pendant ce temps, les enfants continuent souvent d’être en contact avec l’agresseur « présumé », parfois pendant plusieurs années.

Et dans 94 % des cas, ce sont les mères qui sont poursuivies et condamnées pour non-présentation d’enfant. Dans 77 % des cas, elles ont gagné le droit d’être accusées de conflit parental. Dans 48 % des cas, elles ont gagné le droit d’avoir une aliénation parentale. Pour 37 % d’entre elles, c’est un lien fusionnel – dramatique ! Nouveauté : 12 % de nos mères protectrices sont accusées du syndrome de Münchhausen – ça nous change un peu du SAP.

Les conséquences sont massives. Pour les enfants, évidemment. Les médecins en parleront, je ne me permettrai pas de parler à leur place, mais on peut quand même évoquer les troubles psychologiques, les troubles du comportement, la perte de confiance, la désocialisation, la déscolarisation. Et je vous parlerai d’idées suicidaires chez des enfants de 4 ans ; ça pose question. Pour les mères, bien sûr, les conséquences sont massives également : l’isolement, l’épuisement, la perte d’emploi, le handicap et un coût financier extrêmement lourd – près de 100 000 euros dans certains cas : qui peut se le permettre ?

Au vu de ces constats, il est essentiel de comprendre que ces situations produites chez l’enfant ont des conséquences profondes et durables. L’image de soi est immédiatement impactée. Elle est déstructurante. L’enfant qui n’est pas entendu, l’enfant dont la parole est remise en question, est un enfant que l’on condamne. Il va intégrer qu’il ne peut pas se fier à ce qu’il ressent. Il perd toute notion de bien et de mal. Il doute de lui-même. Il n’a plus accès à ses émotions. La perception de la réalité est niée quand il dit, par exemple : « Papa, il me fait mal avec son doigt, mais avec sa langue, ça va » ou « Papa, il n’est pas en prison, mais maman, oui ». L’enfant aussi ressent de la culpabilité. Elle est extrêmement présente chez lui. L’enfant pense qu’il est responsable de ce qui lui arrive, de la situation, de la souffrance des adultes. Parfois même, il est responsable des décisions qui sont prises autour de lui par les autres : « Papa, il dit qu’il a peur d’aller en prison. C’est ma faute ? ».

Pour l’enfant aussi, il y aura l’isolement, évidemment. Un enfant qui ne se sent pas protégé ou compris va se refermer, s’éteindre. Il peut se taire, s’adapter ou au contraire avoir un comportement de rupture : « Papa, il dit que tu vas mourir à cause de moi. Je suis méchant ? » Ce qu’on observe alors, ce sont des troubles concrets.

Certaines situations vont jusqu’aux idées suicidaires, voire aux tentatives de suicide ; souvent des passages à l’acte. Après une levée d’amnésie traumatique, une adolescdente a fait dix-sept tentatives de suicide en un an. Pardonnez-moi, mes écrits datent de la semaine dernière : nous en sommes à dix-huit. Elle sort de soins et recommence systématiquement. Rassurez-vous, rassurons-nous : les droits du père sont maintenus. Sa sœur continue de voir son agresseur présumé un week-end sur deux et la moitié des vacances. Et là, on comprend bien que ce n’est pas une simple difficulté d’éducation ou familiale. On est face à une urgence humaine. C’est du concret, je vous donne des chiffres.

Dans notre association, on a voulu remettre l’enfant au centre, avec son vécu. Il est fort, c’est vrai ; pour vous, pour moi. Mon travail consiste à recréer des bases que les victimes n’ont plus, à redonner un espace où la parole est accueillie sans remise en doute. Jamais nous ne remettons en doute la parole.

On leur permet de remettre du sens sur ce qu’ils vivent, on les aide à différencier ce qui leur appartient de ce qui ne leur appartient pas. C’est à l’agresseur de porter ça, pas à eux. Et surtout, on les aide à reconstruire une image d’eux-mêmes qui ne soit plus définie par la peur, la culpabilité ou la honte. Ce travail est long, fragile, mais essentiel, parce que, derrière chaque enfant, il y a un adulte en devenir, et la manière dont nous répondons aujourd’hui à leur souffrance conditionne leur construction à venir.

Ce que nous avons partagé aujourd’hui, ce ne sont pas seulement des constats ; ce ne sont pas seulement des situations administratives et judiciaires. Ce sont des vécus, ce sont des enfants en construction, des enfants qui parlent, des vies mises en pause depuis trop longtemps – quelques dizaines d’années pour certains. C’est la fin de l’enfance.

Derrière chaque parole entendue, il y a un enfant à protéger. Nous connaissons leur courage ; ils attendent le nôtre. Ces enfants que vous avez choisi d’écouter en créant cette commission sont parmi nous ce soir. Et pour cela, nous vous remercions.

Aujourd’hui, la question n’est plus de savoir si cette situation existe. Vous le savez : le doute n’est plus permis. Derrière chaque avancée, il y a la responsabilité partagée. Nous savons que cette commission est une étape importante. Nous y croyons. Nous espérons qu’elle permettra de faire évoluer la réponse apportée aux enfants et à leurs familles. Nous n’attendons pas le miracle ; le miracle, c’est d’être ici ce soir.

Notre association a pour étendard « Écouter, croire, agir ». Je vous ai entendue, madame la présidente, le 9 avril 2019, lorsque le mot incestus a résonné dans l’hémicycle. « L’impur, le souillé » ; un mot si tabou qu’il oblige encore à tendre l’oreille pour être entendu. L’inceste, cette réalité que l’on peine à nommer, que l’on découvre trop souvent au détour de faits divers, une violence indicible aux conséquences profondément durables. Combien sont-ils ? Nous le savons : 160 000 enfants sont victimes chaque année et près de 90 % ne porteront pas plainte ; 1 % de condamnations.

Madame la présidente, vous aviez appelé à un plan spécifique. Il est temps de prendre les violences sexuelles intrafamiliales à la hauteur du drame qu’elles représentent. Oui, nous dénonçons le tabou, l’inacceptable, car il y a des secrets qui ne doivent plus jamais être gardés. Parce que l’enfance est sacrée, agissons, affirmons d’une seule voix que la honte doit changer de camp !

Mme la présidente Maud Petit. Ce n’est pas sans émotion que j’ai reconnu quelques phrases, et c’est avec beaucoup d’émotion que je regrette que nous n’ayons pas pu avancer mieux. Des choses ont été faites, mais pas assez – et pas très bien.

Mme Nathalie Azuara, présidente de l'association 3EGALES3. C’est aussi avec beaucoup d’émotion que je prends la parole. C’est un honneur et une responsabilité, que nous prenons très au sérieux, que de nous exprimer devant vous. Nous sommes conscients du poids de ce moment et vous remercions de donner la parole à celles et ceux qui, au quotidien, accompagnent les victimes de ces crimes et leurs parents protecteurs.

Notre association a été créée le 19 septembre 2024. Elle lutte contre les violences conjugales et intrafamiliales, contre les violences sexuelles, contre l’inceste, contre le contrôle coercitif, contre la victimisation secondaire, contre les violences économiques, contre les violences institutionnelles. Elle sensibilise, fédère avec d’autres associations et, surtout, accompagne des victimes.

Il m’a semblé important de commencer par rappeler ce qu’est l’inceste sur le plan juridique. L’article L. 222-31-1 du code pénal dispose : « Les viols et les agressions sexuelles sont qualifiés d’incestueux lorsqu’ils sont commis par un ascendant, un frère, une sœur, un oncle, une tante, un neveu ou une nièce, le conjoint, le concubin […] ou le partenaire lié par un pacte civil de solidarité avec l’une des personnes mentionnées […], s’il a sur la victime une autorité de droit ou de fait ». Ces infractions sont considérées comme particulièrement graves en raison de la relation de proximité entre l’agresseur et la victime.

L’inceste est à la croisée des crimes de viol conjugal et de pédocriminalité. L’inceste est une des formes les plus ultimes de domination sexuelle par l’homme. Il se situe à la naissance et/ou dans la prolongation des viols conjugaux et de la pédocriminalité.

Je veux que ces mots résonnent dans cette salle : l’inceste est un crime, pas un délit, pas une infraction – un crime. C’est précisément parce que ce mot est oublié, effacé, dilué dans les méandres des procédures que l’inversion accusatoire qui s’opère est si redoutable. On finit par oublier qui est le criminel et qui est la victime.

Dans l’enquête Ipsos de 2023 pour l’association Face à l’inceste, 11 % des Français déclarent avoir été victimes d’inceste, soit environ 7,4 millions de personnes – 65 % de femmes et 35 % d’hommes. Ce chiffre a explosé : il a quasiment quadruplé depuis 2019. L’enquête révèle que 96 % des auteurs d’actes incestueux sont des hommes et que près de 80 % des victimes sont des filles.

L’interdit de l’inceste est le principe sur lequel est construite une société. Pourtant la dépénalisation de l’inceste s’opère à la Révolution française. La révolution sexuelle des années 70 – et la perversion sexuelle qui la caractérisait – sont une réminiscence de cette époque.

Le silence des victimes, dû à leur âge ou à la chape de la culpabilité qu’elles portent, permet leur viol en toute impunité pendant des années – pendant une partie ou la totalité de leur vie. Ces viols subis dans le cadre familial, censé être protecteur, par le ou les parents censés être le ou les protecteurs de l’enfant, sont une des formes les plus élaborées du terrorisme intime, du contrôle coercitif, de la destruction de l’être humain. Comme pour le viol conjugal pour lequel il n’y a pas de profil type du violeur, il n’y a pas de profil type de l’incesteur. Comme pour le viol conjugal, le traitement judiciaire de l’inceste est quasi inexistant. Quand il n’est pas inexistant, il est cruellement défaillant.

Patriarcat, abandon des droits fondamentaux des individus ou réseaux pédocriminels organisés ? La question est posée. Impensé, aveuglement ou complicité de nos institutions ? La question est posée. Nous avons le devoir de répondre à ces questions.

La CEDH est un tribunal international qui veille au respect de la Convention européenne des droits de l’homme, garantissant ainsi les droits fondamentaux des individus en Europe. Pour rappel, la France a déjà été condamnée par la Cour le 24 avril 2025 pour ne pas avoir protégé des enfants, puis à nouveau en mars dernier. Pour quelles raisons la loi interne et les conventions internationales sont-elles ainsi violées en toute impunité et pourquoi les parents protecteurs sont-ils traités avec autant d’injustice et d’iniquité ?

Le fait d’être victime et de dénoncer des infractions ferait de celui qui ose déposer plainte un coupable. Nous devons à cette commission et aux enfants de notre nation de briser le mur du silence des dysfonctionnements institutionnels. Nous le faisons avec sincérité, force et engagement. Nous demandons la protection de l’État, comme la France l’a fait pour les lanceurs d’alerte en s’alignant sur les textes européens par le biais de la loi Sapin 2 et de la loi du 21 mars 2022 visant à améliorer la protection des lanceurs d’alerte, car nous nous considérons comme des lanceurs d’alerte.

Nous ne revenons pas sur les statistiques et les chiffres car cette partie a été largement couverte par le juge Édouard Durand et d’autres personnes auditionnées. Nous allons tenter de ne pas répéter ce qui a été dit par les plus grands défenseurs des droits des enfants – maîtres Cerrada, Froissart, Benayoun, Amas. Nous allons donc nous focaliser sur l’analyse des parcours judiciaires et socio-judiciaires des enfants victimes d’inceste et de leur parent protecteur lorsqu’il existe, ainsi que sur nos préconisations, en tant qu’association de défense des droits des hommes, des femmes et des enfants.

Dans la plupart des cas, le traitement socio-judiciaire des violences sexuelles faites aux enfants, notamment de l’inceste, prend racine dans le traitement des violences conjugales et intrafamiliales. Prenons pour exemple le parcours socio-judiciaire d’une maman ayant subi des violences conjugales et dénonçant des violences sexuelles du père, parfois ex-conjoint, sur son enfant.

Tous les rapports sérieux sur les violences conjugales mettent en avant le temps nécessaire à la victime pour conscientiser ce qu’elle a vécu. Ce temps est dicté par l’impensable et l’impensé ; l’emprise exercée sur la victime par la figure de « l’empreneur » – celui qui met sous emprise, selon le sociologue Francis Chateauraynaud ; les troubles du stress post-traumatique sévères et complexes ainsi que l’état de sidération de la victime.

Quand vient enfin à la victime la conscience de ce qu’elle ou son enfant a vécu, elle est enfin armée pour décrire ce qu’elle ou son enfant a subi, vu, entendu, ou ce qu’elle sait intimement et de manière absolument éclairée. Elle décide donc, confiante dans les institutions de notre pays, d’aller porter plainte pour décrire les faits. Elle ne sait pas encore à ce moment précis que tout le système institutionnel va retourner l’arme de son courage contre elle. C’est un mécanisme extrêmement progressif, long, insidieux et systémique, qu’elle découvrira trop tard, après avoir lancé la machine infernale du système socio-judiciaire.

Cette chaîne dysfonctionnelle de maillons institutionnels est le bras armé de l’auteur de violences, ce que les meilleurs experts, dont certains magistrats tels qu’Éric Corbaux, Gwenola Joly-Coz, Magali Lafourcade ou encore François Lavallière et des lanceurs d’alerte, qualifient, à juste titre, de contrôle coercitif. Ce système va parfaitement protéger l’agresseur et parfaitement exposer sa ou ses victimes, les mettant en danger de mort.

Permettez-moi de vous décrire le parcours de ces familles dévastées par l’inceste, qui subissent des dysfonctionnements à chaque maillon de la chaîne socio-judiciaire. C’est le cas d’une maman qui dénonce des violences sexuelles suspectées sur son fils après un droit de visite et d’hébergement du père. Des proches constatent un changement de comportement alarmant chez l’enfant. Des professionnels attribuent ces comportements à des suspicions de violences sexuelles. La mère n’y croit pas, c’est l’impensable. Le droit de visite est maintenu jusqu’à la découverte de fissures anales par des professionnels de santé qui émettent des signalements pour protéger l’enfant et le parent protecteur. Cette mère est encouragée à déposer plainte par les autorités, voire culpabilisée si elle ne le faisait pas. Le parcours socio-judiciaire est donc enclenché. Une enquête est ouverte ; la vidéo Mélanie de l’enfant disparaît ; les certificats médicaux de l’enfant ne sont pas pris en compte dans l’enquête ; aucun proche ni témoin n’est auditionné ; il s’ensuit un classement sans suite expéditif pour le motif d’infraction insuffisamment caractérisée.

Plutôt que d’être protégé, l’enfant est arraché à son milieu pour être placé, quand il n’est pas remis au parent présumé incestueux. La mère est qualifiée de psychiatrique ; elle est poursuivie pour non-représentation d’enfant, lorsqu’elle a protégé l’enfant en attendant une nouvelle audience, et ce, alors même que ces mères ont l’ordre des autorités de ne pas remettre l’enfant au père, au risque d’être tenues responsables pour complicité. Je vous laisse comprendre la complexité de cette procédure.

Le parent lanceur d’alerte des violences sexuelles sur son enfant, dans la continuité ou pas de celles qu’il a lui-même vécues, subit des représailles du parent violeur et des institutions par un système d’inversion accusatoire. La victimisation secondaire se met alors insidieusement en place grâce à la complicité des institutions censées protéger. Elle peut aller jusqu’à une condamnation en correctionnelle pour non-représentation d’enfant par le parent protecteur, ou à un placement abusif dans les foyers de l’ASE.

Non seulement la loi Santiago ne trouve pas d’application dans nos tribunaux, mais elle ne concerne que les cas de poursuites judiciaires ou de condamnation pour crimes. En outre, les temps judiciaires particulièrement longs entre dépôt de plainte et poursuites judiciaires maintiennent les enfants en danger.

Il y a des situations où un père mis en examen pour crime continue de bénéficier d’une résidence alternée par décision d’un JAF. La présomption d’innocence protège d’un risque – principe de précaution.

Je vais maintenant évoquer les responsabilités des professionnels dans ce type de dossier.

Les médecins généralistes ne dénoncent pas alors qu’ils en ont le devoir. Pourquoi ? Ont-ils peur des représailles du Conseil national de l’Ordre des médecins ? Par ailleurs, lorsqu’ils dénoncent, le signalement se retourne contre le parent protecteur par le biais des acteurs du système socio-judiciaire.

Les expertises psychologiques, qui sont ordonnées par un juge, sont régulièrement utilisées pour renverser l’accusation entre parent protecteur et parent agresseur. Nous ferons des recommandations sur ce type d’expertise.

En ce qui concerne la justice et la police, dans certains dossiers, des preuves disparaissent : enregistrements des auditions Mélanie ou photographies de fissures anales ôtées des dossiers ; disparition de pièces organisées par certains magistrats.

S’agissant des magistrats toujours, les biais sociologiques et psychologiques ainsi que le manque de formation les conduisent à prendre des décisions contraires à l’intérêt supérieur des enfants, qui les maintiennent en situation de danger. Nous le voyons trop souvent dans les cas gérés par notre association.

Quant aux avocats, certains enveniment une situation déjà complexe. Ils ne défendent pas les intérêts de leur client ou des victimes, mais préfèrent défendre les leurs en se rangeant derrière les magistrats non formés et certaines de leurs recommandations hors sol qui mettent en danger les victimes.

Les services sociaux prennent systématiquement parti pour le parent violent ou violeur. Ils sont un des maillons des violences institutionnelles exercées sur les victimes. Le lien entre les services sociaux et le narcotrafic ainsi que la traite d’êtres humains est assez clair. Jusqu’où vont ces liens ? Nous prenons conscience qu’ils sont infinis. Les services sociaux sont pourtant et malheureusement les yeux et les oreilles des juges au travers de leurs rapports.

Les autres acteurs – médecins généralistes, psychologues, médecins légistes, services hospitaliers – sont soit muselés, soit complices, par omission ou par activisme contre les victimes.

Quid du Conseil national de l’Ordre des médecins ? Chacun de nous a une petite idée de l’autoritarisme dont peu faire preuve cette instance à l’égard des médecins, notamment en leur donnant l’ordre de taire les violences.

Nous ne sommes pas seulement là pour témoigner des dysfonctionnements – le mot est faible. Nous sommes là aussi pour proposer des solutions concrètes, applicables et nécessaires.

S’agissant de la procédure, nous recommandons de rendre les auditions Mélanie systématiques et obligatoires pour tout enfant victime présumé de violences sexuelles. Elles devraient être conduites par des psychologues spécifiquement formés aux psychotraumatismes. Il faut également enregistrer les expertises psychologiques et psychiatriques afin d’éviter toute erreur d’interprétation, toute retranscription approximative, tout manque d’impartialité, et de permettre le contradictoire.

Il faut filmer et enregistrer tous les rendez-vous liés aux mesures AEMO et aux Mije, les mesures judiciaires d’investigation éducative, ainsi que tous les entretiens avec les services sociaux, pour les raisons déjà exposées. Il faut enfin filmer systématiquement les audiences devant le juge des enfants et devant le juge aux affaires familiales.

Pour ce qui est de la coordination judiciaire, il est important de prendre en compte pour toutes les audiences devant le JAF et le juge des enfants le rapport sur la politique de lutte contre les violences intrafamiliales, remis au garde des sceaux par Gwenola Joly-Coz et Éric Corbaux. Il faut ainsi créer des audiences communes, civiles et pénales, afin d’assurer une cohérence judiciaire et d’éviter que des mères protectrices ne soient condamnées au pénal pour non-représentation d’enfant, alors même qu’elles tentent de le protéger.

Il faut également organiser une communication effective entre le juge pénal, le JAF et le juge des enfants. Aujourd’hui, elle est quasi inexistante. Cela crée des injonctions paradoxales et des décisions contradictoires qui maintiennent les enfants victimes en danger.

Nous recommandons ensuite d’instaurer une ordonnance de protection de l’enfant d’une durée de six mois ; de suspendre l’autorité parentale du parent suspecté en application du principe de précaution. L’intérêt supérieur de l’enfant doit primer sur la présomption d’innocence.

Il convient aussi d’écarter les services sociaux de toute enquête et de toute mesure qui concerne des violences conjugales, familiales et incestueuses. Ils ne sont pas formés pour cela ; ils inversent la culpabilité et deviennent l’instrument du contrôle coercitif exercé par le parent agresseur.

Il faut interdire tout placement d’enfant en foyer ou en famille d’accueil sur le seul motif de conflit parental, trop souvent et largement utilisé pour sanctionner le parent protecteur plutôt que pour protéger l’enfant.

Il faut instaurer une présomption de « victimité », en complément ou en remplacement de la présomption d’innocence, dans les dossiers impliquant des enfants victimes présumés.

Il faut garantir l’imprescriptibilité des crimes sexuels commis sur des enfants. Violer un enfant, c’est le détruire à perpétuité. Le parent protecteur, lui, est condamné à le protéger à perpétuité. La justice doit en tenir compte.

Enfin, il faut assurer la prise en charge des soins médicaux des victimes par l’agresseur condamné. Voilà nos recommandations.

Je vous demande une minute solennelle pour vous mettre dans la peau du parent protecteur et pour penser que votre enfant est en train de se faire violer par votre conjoint, votre ex-conjoint, votre père, votre beau-père, votre ex-beau-père, votre frère, votre oncle, votre ami, votre meilleur ami. Déclinez tout cela au féminin, si vous le souhaitez, et demandez-vous ce que nous devons mettre en place collectivement pour protéger votre enfant, votre bébé ; pour que cela ne soit plus jamais possible.

Nous savons que les pédocriminels sont coupables. Nous savons que les enfants victimes sont victimes. Nous savons que les parents protecteurs sont protecteurs. Nous savons que la chasse aux sorcières contre ces parents dure depuis trop longtemps. Nous savons que le laxisme envers les pédocriminels dure depuis trop longtemps. La commission d’enquête a le pouvoir et le devoir d’y mettre fin.

Nous vous demandons que cette commission n’accouche pas d’une souris. Nous vous demandons de ne pas reproduire ce qui s’est passé avec la Ciivise, dont les recommandations ont été abandonnées. Les enfants de notre pays ne peuvent pas attendre, ils n’ont pas le temps. Nous comptons donc sur vous. Les enfants comptent sur vous, ils comptent sur nous.

Mesdames et messieurs les députés, madame la présidente, monsieur le rapporteur, je vous remercie du fond du cœur de nous avoir accordé ce temps de parole.

Mme la présidente Maud Petit. Merci à toutes pour ces propos forts. Vous avez bien voulu partager des vécus, je vous en remercie car il est important de rappeler ce qu’il se passe. Probablement ces actes atroces sont-ils commis sur des enfants au moment même où nous nous parlons – c’est même une évidence.

Vous avez déjà répondu à une multitude de questions que nous nous posions. Je me permets d’en ajouter quelques-unes.

Savez-vous si les crimes dont vous avez parlé sont répartis de manière égale sur l’ensemble du territoire hexagonal ? Qu’en est-il en outre-mer ? Je ne peux pas croire que tout irait bien à Paris tandis que ce serait le chaos ailleurs. Avez-vous des statistiques sur les différentes régions ?

Connaissez-vous le nombre de dossiers que vous avez à traiter chaque année, sachant que celui-ci est dérisoire par rapport à la réalité ?

Avez-vous identifié des tribunaux dans lesquels le traitement judiciaire ou les expertises posent systématiquement problème ?

Avez-vous remarqué une augmentation des dénonciations de faits incestueux après les confinements de 2020 et 2021 ? La hausse des violences sexuelles incestueuses pendant cette période est une évidence.

Avez-vous connaissance de juges aux affaires familiales ou de juges des enfants qui recommandent aux mères de ne pas remettre l’enfant lorsqu’il y a un danger pour lui ? Cela nous a été dit ce lundi lors d’un déplacement. Je voudrais vérifier que je n’ai pas rêvé.

Mme Vanessa Frasson. Je n’ai pas d’expérience en outre-mer donc je ne pourrai pas vous éclairer sur ce point. En revanche, avec mon bâton de pèlerin, je me déplace un peu partout en France hexagonale. D’après ce que j’ai pu observer, c’est une problématique nationale qui touche tous les territoires. Certains sont plus ou moins impactés, mais cela tient davantage aux personnes qui prennent les décisions, aux politiques des tribunaux – les politiques suivent les déplacements des magistrats. Les mamans parlent entre elles pour savoir si un tribunal est meilleur qu’un autre. Mais puisque le tribunal dépend du lieu de résidence de l’enfant, il est souvent trop tard pour déménager quand les révélations surviennent. Après les arrêts de la cour d’appel de Poitiers, l’idée d’aller à Poitiers était assez répandue. Certains territoires sont très durs – il y a un déni terrible de l’inceste – mais c’est surtout très lié aux personnes. Il peut y avoir un bon juge qui ira contre la pratique du tribunal de prendre des décisions absolument pas protectrices.

Il en est de même pour les experts : les noms circulent ; on sait que certains sont à éviter. Le journaliste Jacques Thomet a enquêté pour essayer de recenser les experts qui peuvent être problématiques. À l’inverse, il y a une « liste verte » des experts qui prennent en compte la parole de l’enfant, qui sont à la pointe des connaissances scientifiques et neuroscientifiques.

En effet, le confinement a provoqué une explosion de toutes les formes de violence intrafamiliale, y compris l’inceste. Les très nombreux divorces ou séparations qui l’ont suivi ont offert aux enfants l’espace pour parler dont il a besoin. Quand les conditions sont réunies, les séparations peuvent être propices aux révélations au parent protecteur et susciter la suspicion des professionnels. D’ailleurs, quand vous allez au commissariat aujourd’hui pour dénoncer un inceste ou des violences conjugales, on vous dit : « Oh non, pas encore ! » Il y a une forme de lassitude. Ils n’ont plus envie. Beaucoup de professionnels nous disent : « Non, non, surtout pas ». On entend parfois cette réflexion en audience quand on parle de violences conjugales : « on va bientôt nous parler d’inceste ». On sent une volonté de remettre tout cela sous le tapis et de retrouver le silence. Quoi qu’il en soit, le confinement a vraiment eu un effet déstabilisant sur la dynamique familiale.

Je n’ai jamais connu de JAF ou de juge des enfants qui préconisait de ne pas remettre l’enfant. J’ai vu des procureurs le faire – et parfois se rétracter ensuite. Ponctuellement, un JAF ou un juge des enfants peut prendre des bonnes décisions – protectrices –, jamais en conseillant la non-représentation mais en restreignant les droits du parent présumé agresseur. Il y en a quelques-uns en France, et heureusement. Pas suffisamment.

Nous vous répondrons ultérieurement sur les statistiques.

Mme Sarah Margairaz. Moi non plus, je n’ai pas entendu parler de JAF ou de juge des enfants qui conseille la non-représentation. En revanche, l’ASE s’autorise à le préconiser. C’est là que peuvent naître des contradictions. Personne ne désobéit à l’ASE. Quand l’ASE nous demande de ne pas présenter l’enfant, on dépose une main courante, on obéit parce qu’on leur fait confiance. Mais ensuite, on se fait taper dessus par un JAF qui nous accuse d’avoir brisé le lien. Nous sommes une balle de ping-pong entre des gens qui se contredisent.

C’est la raison pour laquelle la coordination est si urgente. Je sais que personne en France ne veut des juridictions spécialisées – cela ne marche pas si bien que ça en Espagne, paraît-il , cela coûte cher, les magistrats n’en veulent pas. Sans aller jusque-là, une synchronisation et une coordination seraient bienvenues, à commencer par des audiences communes dans les cas spécifiques de violence incestueuse parentale. Vous voyez la maltraitance institutionnelle qui est infligée au justiciable. Dans une juridiction, vous êtes le bon élève ; dans l’autre, on vous le reproche : ce n’est pas possible. Il faudrait y remédier.

Mme Catherine Ibled (EPR). Merci, mesdames, pour ces témoignages bouleversants. Merci de porter la parole de ces enfants qui sont victimes.

Selon vous, le recours des magistrats au syndrome d’aliénation parentale relève-t-il d’un problème générationnel ?

On sait que les mères protectrices sont souvent très malmenées, détruites. Un père protecteur est-il traité de la même façon ?

Dans le cadre des violences conjugales, on parle beaucoup des féminicides, mais on parle moins des quelque 850 femmes qui sont poussées au suicide chaque année. Les mères protectrices, qui sont abîmées, sont-elles, elles aussi, poussées au suicide, parce qu’elles ne parviennent plus à protéger leur enfant ?

Mme Nathalie Azuara. Dans notre association, nous avons pu constater que les parents protecteurs, qu’il s’agisse d’une mère ou d’un père, ont le même traitement judiciaire.

Concernant ce que j’appelle le suicide forcé, il faut savoir que, quand les violences s’additionnent – violences conjugales, violences intrafamiliales, inceste – et que les institutions prennent le relais, il y a un moment où on ne peut plus. Il y a un moment où la souffrance est telle qu’il faut que ça s’arrête. Il y a un moment où on pense avoir exploité absolument toutes les ressources et tous les systèmes de notre État censés être protecteurs. Si on n’a pas un soutien familial, un pilier de résilience, on ne peut pas s’en sortir, et ce d’autant moins quand l’enfant, qui est soit victime directe de violences conjugales, soit victime d’inceste, commence à présenter des signes extrêmement inquiétants d’instabilité psychologique, qu’il commence à se scarifier et qu’il fait des tentatives de suicide. Effectivement, il y a un moment où il n’y a plus qu’une seule sortie.

Mme Angélique Jeannot. C’est un sujet sensible, mais l’idée du suicide nous est interdite, tout simplement. Tomber malade, c’est interdit. Avoir un accident sur la voie publique, c’est interdit. Le suicide, c’est interdit. Pour une raison simple : parce que si la mère disparaît, l’enfant est intégralement remis à son présumé agresseur. Le droit de souffrir n’existe pas. Le droit de prendre une minute de repos, de silence, n’existe pas. La torture est permanente.

Mme Hélène Simon. Nous avons fait le même constat que Mme Azuara : que ce soit une mère protectrice ou un père protecteur, les deux sont traités exactement de la même manière. À partir du moment où le parent va protéger l’enfant, il sera mis en cause. Le père sera traité pareil qu’une mère. On dit « mère protectrice » parce qu’il y a plus de femmes, mais un homme sera traité exactement de la même façon. Nous avons pris le pli de dire « parent protecteur », parce que, depuis quelques mois, un papa a intégré notre association. Il est traité exactement de la même façon, il n’y a pas de différence.

Oui, les mères sont très clairement poussées au suicide, mais elles ne peuvent pas le faire. Elles vivent avec cette envie de mourir permanente, mais elles savent très bien qu’elles ne peuvent pas parce que, si elles le font, leur enfant sera remis à l’agresseur. En réalité, être désenfantée, c’est déjà mourir. On a l’impression d’être mort. On est vivant, on le sait, parce qu’on bouge, on respire, on mange quand on y arrive, mais en fait on est mort. C’est une réalité. On est mort, mais notre enfant aussi. Il faut savoir que les parents protecteurs travaillent en psychothérapie ce qu’on appelle le « deuil blanc » : ils font le deuil de leur enfant vivant. C’est terrible. Ils le voient toutes les deux semaines. Mais toutes les deux semaines, ils remeurent, puisqu’il repart. Toutes les deux semaines, le traumatisme est ravivé. Ce sont des traumas sur traumas sur traumas, qui finissent par rendre nécessaires des chiens d’accompagnement. C’est du trauma permanent – et pas seulement un trauma initial.

Il y a aussi le suicide de l’enfant qui n’est pas écouté, qui n’est pas cru. On parlait tout à l’heure d’une adolescente qui a fait dix-sept tentatives de suicide en un an ; en fait, depuis ce week-end, elle en est à vingt-deux ! Elle a 19 ans. On fait quoi pour elle ? À quel moment on la croit ? La sœur de cette enfant de 19 ans est en famille d’accueil, parce qu’elle a dénoncé l’inceste. Malgré tout, elle va chez son père agresseur un week-end sur deux et la moitié des vacances. Vous pensez qu’elle pense quoi, la grande de 19 ans, quand sa sœur y est ? Elle fait des tentatives de suicide, parce que ce n’est pas supportable. Le suicide ne concerne pas que la mère protectrice ; la fratrie aussi.

Mme Vanessa Frasson. Il y a aussi des parents protecteurs qui meurent de maladie, d’épuisement. Quand une maman disparaît, on se le dit sur les réseaux sociaux. Il y en a dont le corps lâche, malheureusement. Il y a des conséquences médicales très lourdes.

Les jeunes magistrats ont été nourris à l’aliénation parentale, comme certains de l’ancienne génération. Les autres, en général, sont plutôt des magistrats « entre-deux », ou qui se sont d’eux-mêmes éveillés sur ces questions. On est plutôt contents quand on tombe sur un magistrat « entre-deux ». Les jeunes magistrats ont été nourris à l’idée de l’instrumentalisation de la parole de l’enfant. Quand on tombe sur de jeunes magistrats, en tant qu’avocats, on est très inquiets.

Mme la présidente Maud Petit. On nous a expliqué au fil des auditions qu’une prise de conscience est en cours : ce qu’on appelle le syndrome d’aliénation parentale n’existe pas et les formations n’en parlent plus. Qu’une toute nouvelle génération de magistrats arrive avec ces éléments en tête, c’est très inquiétant.

Mme Vanessa Frasson. L’aliénation parentale a ses substrats : on va parler d’instrumentalisation de la parole de l’enfant, de vengeance de la mère, de dénigrement de l’autre parent. On ne parle plus d’aliénation parentale, mais on décrit ses mécanismes supposés. J’ai rencontré un cas où on a reproché à une maman d’avoir allaité son enfant, parce que ça avait coupé le lien avec le père. Les critiques peuvent aller loin. Il arrive qu’on plaide devant un juge aux affaires familiales en disant qu’il y a un problème d’inceste et que le magistrat nous réponde : « Votre enfant a des traumas. Mais si on ne parle pas d’inceste – il n’y a pas de condamnation, donc on va faire comme si ça n’existait pas –, comment expliquez-vous autrement que par votre comportement ultra-angoissé ses problèmes ? » Que peut-on répondre ? Si la maman est angoissée et qu’elle est là à supplier pour obtenir une aide, c’est bien parce qu’il y a l’inceste. Pourtant, souvent, le magistrat va faire comme s’il n’existait pas, et il ne reste que le trauma de la mère, qui ne s’explique que par une forme d’hystérie. C’est la même chose quand c’est un papa protecteur.

Mme la présidente Maud Petit. Le 8 mars, j’ai vu sur le site du ministère de la justice que 76 % des magistrats étaient des femmes. Comment ne seraient-elles pas sensibilisées à ce sujet ?

Mme Vanessa Frasson. Quand on a un magistrat homme, on est contents. Souvent, il sera plus sensibilisé aux violences faites aux femmes et aux enfants. Les magistrates ont souvent deux réactions : soit elles sont très sensibilisées à la cause, soit c’est tout l’inverse. Même s’il ne faudrait pas qu’elles le soient, ces décisions sont liées à nos histoires personnelles, à notre vécu, à la manière dont on se projette avec ces enfants, à notre capacité à recevoir ces récits. Ces sujets vont nécessairement résonner en eux. On peut être le juriste le plus formé, ça parlera à l’enfant qui n’a pas été protégé ou qui, au contraire, a eu une vie de famille merveilleuse. Ça fera écho à notre vie de famille en tant que femme, aux violences qu’on a pu vivre. Si vous avez face à vous une femme qui fait partie des 90 % de parents non protecteurs, comment va-t-elle recevoir le fait que vous, vous protégez votre enfant ?

M. Arnaud Bonnet (EcoS). Je peux vous rassurer : les auditions concordent.

Après le sujet récurrent concernant l’Ordre des médecins, j’aimerais vous interroger sur un sujet qui revient également, celui des honoraires des avocats, qui participent à la destruction systématique du parent protecteur. Est-ce que l’Ordre des avocats a été saisi pour des honoraires qui sembleraient disproportionnés ? Si oui, que pouvez-vous nous en dire ?

Autre question : des preuves disparaissent. Des démarches ont-elles été entreprises pour dénoncer ces disparitions ou ont-elles été rendues impossibles ? Est-ce que les alertes ont été prises en compte ? Ces pièces de justice ne disparaissent pas toutes seules. Autrement dit, là où c’est constaté, il y a des gens qui les font disparaître. Si c’est systémique, nous avons plus qu’un souci.

Je vous pose toutes ces questions pour que vos réponses sous serment soient enregistrées. Ça nous permet également d’avancer dans nos réflexions et de mieux voir dans quelles directions mener nos investigations.

Mme Sarah Margairaz. Lorsque nous avions fait ce sondage interne qui avait mis en avant les difficultés de la coparentalité forcée, sur les 83 adhérentes qui avaient répondu, 58 mamans étaient encore en procédure ; 75 déclaraient aller « assez mal » voire « très mal » ; elles avaient subi en moyenne quatre procédures et dépensé plus de 8 000 euros de frais d’avocat ; 45 avaient dû changer d’avocat, parfois plusieurs fois, en cours de procédure ; 35 avaient fini par renoncer à se défendre et à protéger leur enfant faute de moyens.

Pour bénéficier de l’aide juridictionnelle, il ne faut pas gagner plus de 1 100 euros par mois. Or il y a énormément de femmes qui sont dans la fourchette où elles ont un revenu bas, mais pas suffisamment bas pour la toucher. Rares sont les avocats comme Vanessa Frasson qui prennent beaucoup de dossiers bénéficiant de l’aide juridictionnelle et qui se rattrapent sur les autres clients. Rares sont ceux qui ont cette éthique. Il y en a. On s’échange leurs coordonnées, on les connaît, on a des listes vertes d’avocats qu’on se recommande, parce qu’on sait qu’ils ajustent le tarif au client. Certains font même du pro bono pour les mamans qui sont totalement ruinées. On a aussi des listes noires.

Mme Vanessa Frasson. Il y a très peu de mamans protectrices qui font des procédures en contestation d’honoraires, pour la simple et bonne raison qu’elles ont tellement de procédures pour leurs enfants qu’une de plus, c’est trop. Elles concentrent toute leur énergie sur la protection de leur enfant, mais aussi sur la dénonciation du système, parce qu’il y a beaucoup de plaintes contre les institutions, les experts.

Il y a aussi beaucoup de mamans qui sont amenées à changer d’avocat, contrairement au parent agresseur qui conserve le sien pendant les cinq ou dix années de la procédure. Les parents protecteurs ont du mal à garder leur avocat parce que ce sont des dossiers lourds, pour lesquels il faut un peu avoir la foi, et parce que les audiences sont très dures et éprouvantes. Il faut préparer la personne avant l’audience, il faut gérer l’audience, il faut gérer l’après-audience, l’arrivée de la décision, l’attente interminable, l’espoir souvent déçu, le parcours du combattant. C’est très compliqué.

L’aide juridictionnelle est un vrai sujet : beaucoup d’avocats la refusent parce qu’ils ne sont pas obligés de l’accepter et que les indemnités correspondantes ne sont pas très élevées. Ceux qui acceptent l’aide juridictionnelle ne s’investissent pas forcément autant que pour d’autres clients – mais chacun gère son cabinet comme il l’entend. Le choix d’un avocat, c’est d’abord une rencontre humaine, un lien de confiance. Le sujet des honoraires doit effectivement être abordé.

S’agissant de la disparition des preuves, on la constate dans beaucoup de dossiers : on n’arrive pas à avoir accès à l’enregistrement vidéo de l’audition Mélanie ; on ne sait pas où sont les signalements et les informations préoccupantes ; parfois, on a du mal à retrouver des expertises médico-judiciaires. Il arrive aussi que des juges d’instruction ne les demandent pas, que le procureur ne s’en soit pas occupé, alors qu’une réquisition a été faite. C’est le parent qui doit faire une, deux, trois demandes d’actes. Ces disparitions de preuves, c’est quelque chose qu’on retrouve quasiment dans tous les dossiers.

Mme la présidente Maud Petit. Est-ce que ces preuves disparaissent totalement ou est-ce qu’elles sont mal classées ? Plutôt que d’une volonté de détruire les preuves, ne s’agit-il pas d’un mauvais classement des pièces, comme on nous l’a expliqué au tribunal judiciaire de Paris ?

Mme Vanessa Frasson. Quand j’ai employé le mot « disparition », c’était pour dire que la pièce n’était plus là. Mais je ne sais pas comment elle disparaît. Est-ce qu’elle a juste été égarée, mise dans un autre dossier ? Est-ce que le courrier a été perdu entre Paris et Créteil, où le dossier a été renvoyé ? Je ne mets pas du tout d’intention dans la disparition de la pièce. Il n’empêche que c’est un vrai problème.

Mme Angélique Jeannot. Lorsqu’un procureur met quatre mois à préparer la garde à vue du prévenu présumé innocent, que se passe-t-il pendant ce temps ? La personne organise son innocence. Dans un dossier, la perquisition a permis de découvrir sept ordinateurs – qui possède sept ordinateurs à la maison ? Sur les sept ordinateurs, on a retrouvé des images pornographiques et d’autres qui avaient été effacées. Pour moi, c’est de la destruction de preuves organisée. La perquisition doit être immédiate après la révélation de l’enfant. Il fait son audition Mélanie, son examen gynécologique dans les quarante-huit heures si tout va bien. Pourquoi attendre quatre mois pour une garde à vue ?

Mme Nathalie Azuara. Concernant la disparition de preuves, ce qui nous interpelle, c’est que parfois, dans un même dossier, il y a plusieurs pièces qui disparaissent – la preuve, par exemple, de fissures anales.

Normalement, il est obligatoire de signer avec son avocat une convention d’honoraires. Mais la plupart des avocats ne la font pas signer : pour les victimes et les parents protecteurs, c’est la porte ouverte à tous les abus et à toutes les dérives d’honoraires.

Malheureusement, certains avocats préfèrent aussi prendre le parti de certains magistrats plutôt que de défendre réellement les dossiers de leurs victimes. On sait qu’il y a de la connivence. Il est temps d’avoir le courage de le dire.

Mme la présidente Maud Petit. Vous êtes en train de dire que des personnes vont prétendre défendre un plaignant, potentiellement une victime, en toute connaissance de cause, qu’elles vont faire payer cette personne, qu’elles vont gagner leur vie avec l’argent de cette personne, mais qu’elles ne vont pas la défendre ? Est-ce bien cela ?

Mme Nathalie Azuara. Vous avez tout à fait compris. Parce qu’il y a des dossiers qui sont tellement sensibles qu’il vaut mieux ne pas les défendre, mais seulement faire croire qu’on va le faire.

Mme la présidente Maud Petit. Avez-vous des exemples en tête, qui ne concernent pas une procédure en cours ?

Mme Nathalie Azuara. Je ne répondrai pas.

Mme la présidente Maud Petit. D’accord.

Mme Angélique Jeannot. Une mère protectrice reçoit par mail, le 24 décembre au soir, l’annonce de son avocat qui se dessaisit du dossier, et la facture de 800 euros qui va avec pour une simple lecture de dossier. La somme a été réglée ; l’intervention a été refusée. Cadeau de Noël ! Il y a aussi des avocats qui ne sont pas présents au moment des audiences.

Mme la présidente Maud Petit. Après avoir été payés ?

Mme Angélique Jeannot. Bien sûr ! La facture arrive avant le train.

Mme Nathalie Azuara. Je voulais revenir sur les expertises psychologiques. De notre point de vue, il y a des systèmes qui sont mis en place. Parfois, un expert est choisi en particulier, de sorte que le juge des enfants ou le JAF sait pertinemment comment l’expertise va s’orienter. Nous avons des noms à votre disposition.

M. Christian Baptiste, rapporteur. Nous savons que les parents protecteurs vivent des situations très pénibles. Je voudrais vous féliciter pour votre courage, pour votre engagement. Madame Azuara, vous disiez qu’il ne faudrait pas que notre commission d’enquête reste lettre morte. Nous souhaitons que, au-delà de notre engagement parlementaire, l’État prenne ses responsabilités. Nous entendons qu’il n’y a pas suffisamment de formation ni de moyens, et qu’il y a très clairement un manque de volonté politique. Nous avons bien pris la mesure de cette situation. L’objectif de notre commission, c’est la protection de l’enfant, la protection des parents protecteurs, voire l’accompagnement des auteurs, dans un État de droit. Beaucoup d’acteurs sont impliqués dans ce problème sociétal : la juridiction, des avocats, des psychologues, des enseignants. Lorsqu’on entend ce qui s’est passé dans le périscolaire à Paris, où 75 personnes sont concernées… C’est un phénomène. Nous sommes allés à la brigade de protection des mineurs, où l’on nous a expliqué que les évolutions techniques sont parfois utilisées pour faire l’apologie de l’inceste. Nous savons que la tâche est immense. Nous tenons à cette approche systémique. Nous ferons des préconisations et attendons un engagement politique fort des autorités étatiques.

Mme Béatrice Roullaud (RN). Merci infiniment d’être venues témoigner – je sais que c’est difficile – parce que vous avez éclairé la représentation nationale. Quand on vous fait insister sur un point, c’est aussi pour que les gens l’entendent.

Certains de vos témoignages sont insupportables. Quand on entend qu’une enfant de 9 ans, qui parle de « zizi dans la nénette », n’est pas protégée, qu’elle va chez son père et que la mère est condamnée, ce n’est pas supportable. J’ose ce mot : c’est de la cruauté ! Ceux qui rendent cela possible font acte de cruauté.

Nous, députés, nous l’entendons, et je vous prie de croire que non seulement nous ferons des recommandations mais que nous déposerons aussi des propositions de loi, parce que, même si les lois existent, le problème, c’est que c’est une histoire de personnes, alors que ça ne devrait pas l’être. Si on ajoute des lois à celles qui existent déjà, c’est pour donner un cadre uniforme à tout le monde. J’ai par exemple pensé à une ordonnance de protection qui permettra de définir un cadre, sans pour autant lier les magistrats.

J’ai participé à la commission mixte paritaire convoquée pour discuter de la proposition de loi d’Isabelle Santiago. Alors que tout le monde était d’accord pour un accord, j’ai quand même demandé à faire une observation. J’étais gênée par le fait que le texte visait les crimes et les infractions sexuelles, mais pas les violences aggravées avec incapacité totale de travail (ITT) supérieure à huit jours. Or même des violences qui n’entraînent qu’une ITT de huit jours peuvent être très graves. Un nourrisson peut mourir d’un seul coup de poing. Ce n’est pas Mme Santiago, qui a défendu le projet, ce dont je la remercie, qui ne voulait pas ça. J’étais nouvelle députée : on fait comme on peut. On préfère avancer pas à pas que de ne pas avancer du tout. C’est pour ça que notre travail est utile. Je vous rassure : on va y arriver !

À la brigade de protection des mineurs, une commissaire m’a dit que, pour une fillette qui va se plaindre, tel parquetier poursuivra et pas l’autre.

Il faudrait peut-être inscrire dans le code de procédure pénale et dans le code de procédure civile l’automatisation des poursuites et d’une enquête dès qu’un enfant se plaint de violences ou d’une agression sexuelle.

Je voulais vous recommander deux livres, que vous devez connaître. Je suis une ancienne avocate, et j’ai enfin compris, grâce au livre de Morgane Seliman, Il m’a volé ma vie, pourquoi une femme victime de violences ne partait pas. Elle ne le peut pas, parce qu’elle risque de se faire tuer. Les agresseurs mettent une malice redoutable – ce sont de véritables pervers – pour tout regarder dans leur téléphone, voir quand elles vont au commissariat, les suivre. Je me souviens d’un dossier : nous avions caché l’adresse de ma cliente, son mari nous a suivies à la sortie du tribunal, sans qu’on s’en rende compte, et il a découvert son nouveau domicile.

Quant au deuxième livre, Signalements de Laurence Brunet-Jambu, qui est une tante protectrice – il faudrait peut-être aussi songer à accorder un statut à ces tantes, grands-mères et autres membres protecteurs de la famille –, on peine à croire ce qu’il raconte. On ne comprend pas pourquoi il aura fallu tant de démarches pour faire reconnaître des viols. Laurence Brunet-Jambu et sa nièce, Karine, ont été entendues dans le cadre de la commission d’enquête sur les manquements des politiques publiques de protection de l’enfance. C’est à ce point que j’en viens à me poser des questions : n’y aurait-il pas des réseaux derrière ? On n’ose guère aller au-delà de cette simple question, mais on peine à comprendre comment cela est possible.

Je vous remercie infiniment, car chacune d’entre vous contribue à faire avancer la cause de la protection des enfants.

Mme Nathalie Azuara. Concernant l’automaticité des poursuites, j’entends ce que vous dites. Le problème, c’est que les faits d’inceste sont commis sur des enfants de plus en plus jeunes, parfois âgés de quelques jours seulement. On ne peut pas accueillir la parole des enfants quand ils ne sont pas en âge de parler. Quand ils parlent, ça peut être extrêmement compliqué aussi. L’enfant peut être soumis psychologiquement à une silenciation. C’est dans le processus de l’agresseur que l’on arrive à trouver les réponses aux comportements des enfants – on parle de contrôle coercitif. Mais il reste ce problème des bébés, qui ne peuvent pas parler et dont les pièces disparaissent des dossiers.

Signalements a été adapté en téléfilm.

J’ai eu la chance de m’entretenir avec Éric Corbaux, que j’ai rencontré à l’École nationale de la magistrature, lors d’une conférence organisée par Magali Lafourcade et François Lavallière sur le patriarcat dans la justice. Il est clair qu’il y a des freins. À nous de les lever, tous ensemble. Ces dysfonctionnements ont, en réalité, de bonnes raisons, si je puis dire, d’exister.

Mme Sarah Margairaz. Un article très intéressant a été publié sur les enfants en situation de handicap, qui ont trois fois plus de risques que les autres d’être victimes. Je parle d’expérience : personne dans le système judiciaire n’est formé à accueillir la parole des enfants en situation de handicap, alors que, par définition, c’est justement pour les agresseurs un mobile supplémentaire – c’est bien pratique d’agresser un enfant qui n’est pas capable de verbaliser. Ce sont des enfants sur lesquels on devrait mettre le paquet dès qu’il y a des suspicions, des traumatismes, des problèmes de comportement. Personne n’est formé, ni dans le système judiciaire, ni dans les services sociaux, ni parmi les éducateurs en AEMO – personne, alors que statistiquement, ces enfants sont vraiment en première ligne. Il ne faudra pas les oublier dans les propositions que vous ferez.

Mme Vanessa Frasson. La loi Santiago a été assez mal accueillie par les magistrats. Il faut une mise en examen pour que l’autorité parentale soit suspendue. Or les agresseurs soupçonnés sont placés sous le statut de témoins assistés, si bien que la loi n’a pas à s’appliquer. Qui plus est, ce statut qui intervenait précédemment au début de l’instruction intervient désormais à la toute fin. C’est pour ça que je parlais tout à l’heure de politique pénale avec des objectifs chiffrés pour les magistrats. On connaît le nombre de victimes, on connaît le nombre de plaintes : on peut donc donner des objectifs.

Aujourd’hui encore, c’est mal vu dans notre société d’être victime. Pour l’avoir entendu à de nombreuses reprises, on va dire que c’est indigne d’être victime, que c’est de sa faute, qu’il faut aller voir un psy pour comprendre pourquoi on est victime. Personne n’en veut véritablement à l’agresseur, parce qu’on tend à considérer que le comportement de la victime a pu contribuer à l’agression. Vous avez cette image sociale. On peut trouver des groupes de soutien, mais ça reste très culpabilisant d’être victime. D’ailleurs, les psychologues et les psychiatres travaillent avec les victimes sur ce sentiment de honte et de culpabilité.

Quant à la violence conjugale et au contrôle coercitif, on a un peu cette idée de femmes faibles, qui manquent de caractère. Or la réalité, c’est que ça touche absolument tous les caractères féminins, même des femmes qui ont des situations sociales élevées, avec des postes à responsabilité, qui sont capables de s’affirmer dans leur profession et qui, de retour à la maison, sont toutes petites. Des ouvrages ont étudié cette ambivalence : on est grand au travail et, chez soi, tout petit.

Mme Claire Morin. Madame Roullaud, vous avez évoqué la difficulté que vous avez eue à comprendre pourquoi les victimes de violences conjugales mettaient tant de temps à partir ou ne partaient pas. Moi, je suis surprise que cela surprenne. On sait que 80 % des victimes ont des enfants. Partir, c’est laisser l’enfant seul avec l’auteur des violences. C’est une très bonne raison d’avoir du mal à partir.

Mme Béatrice Roullaud (RN). Et partir avec les enfants ?

Mme Claire Morin. On sait bien, dans la vraie vie, qu’on ne peut pas partir avec les enfants. Elles le savent. Ce n’est pas une question financière, c’est une question juridique.

Mme Nathalie Azuara. Tout nous est reproché : si on part avec les enfants, de ne pas en avoir le droit ; si on part sans eux, de les avoir laissés. C’est comme l’inversion accusatoire : il n’y a pas de solution. On n’a pas de solution ! On n’en a pas.

Mme Béatrice Roullaud (RN). Je n’ai pas traité de dossiers d’assises. L’avocat peut-il obtenir rapidement le double du dossier ? Lorsqu’un juge d’instruction demande un acte, l’avocat en a-t-il connaissance immédiatement ou doit-il attendre la fin de l’instruction ?

Mme Vanessa Frasson. Pendant l’instruction, il faut régulièrement demander où en est le dossier. Quand des actes rentrent, ils ne sont pas automatiquement communiqués à l’avocat ; c’est à nous de relancer en permanence le juge d’instruction pour savoir où on en est et pouvoir mettre à jour le dossier. Cela étant, dans ma pratique, les juges d’instruction sont assez réactifs quand on leur adresse une demande.

Par contre, quand il y a de gros rapports d’expertise, les conclusions sont notifiées à la personne expertisée, donc nous sommes au courant et nous pouvons demander le rapport rapidement.

En clair, la réponse dépend de ce qui est ordonné dans les actes.

Mme la présidente Maud Petit. Avez-vous des contacts – même s’ils ne sont pas tendres – avec des associations de pères ? Je ne parle pas des pères protecteurs mais de ceux qui protestent parce qu’ils ont été éloignés de leurs enfants, par exemple.

Mme Sarah Margairaz. Vous souvenez-vous d’avoir été trollée cette semaine sur le mur de La Collective ? Non ? J’ai supprimé et j’ai bloqué l’individu, mais une personne vous a reproché de liker et de repartager nos photos « Bouche cousue » et nos témoignages ; elle vous a accusée d’être partiale et de mener un travail parlementaire biaisé parce que vous n’auditionnez pas – assez – les sociétés de défense des pères, comme La Grue jaune ou l’Acalpa (Association contre l’aliénation parentale). Édouard Leport l’a très bien montré dans sa thèse, je n’invente pas : ils sont inspirés des mouvements masculinistes américains des années 1980. L’individu en question a infiltré les sociétés de défense des pères. Donc cela vous est reproché – de ne pas les auditionner.

Mme la présidente Maud Petit. Je m’en doutais. Je ne suis pas partiale. Les auditions ne sont pas terminées.

Mme Sarah Margairaz. Non, mais il faut anticiper le fait qu’on vous reprochera d’avoir été de parti pris alors qu’une commission d’enquête doit être impartiale.

Mme la présidente Maud Petit. J’ai cela parfaitement à l’esprit.

Mme Vanessa Frasson. Pour revenir à votre question, nous sommes plutôt des mères protectrices. Mais les associations travaillent surtout avec les parents protecteurs et les personnes en souffrance, donc il n’y a pas vraiment de discrimination entre nous. Par contre, les associations de pères qui font la promotion de la coparentalité et qui se plaignent ne communiquent pas avec nous, si ce n’est par les réseaux sociaux, en tenant des propos parfois à la limite de l’acceptable.

Mme Angélique Jeannot. J’en reviens à la course aux preuves. Il y a plus de dix ans déjà, Flavie Flament parlait de l’IRM cérébrale. J’en ai une devant moi, qui montre, noir sur blanc, l’absence d’hypophyse. L’hypophyse n’est plus là. C’est dommage, parce que c’est ce qui régit le traitement des émotions et régule les hormones. On peut s’interroger. On voit également une atrophie du sous-cortical et du cortex préfrontal. Il n’y a pas de maladie, pas d’accident.

Si le protocole d’enquête prévoyait de faire automatiquement cette IRM, elle pourrait révéler le post-trauma, qui est encore nié, caché sous couvert de l’idée que la mère transfère ses émotions et ses angoisses. Là, quand on provoque trauma sur trauma, c’est-à-dire la violence puis l’arrachement de l’enfant, on se retrouve avec une hypophyse qui a tout simplement disparu. L’intégration de l’IRM pourrait être la note positive qu’on espère ce soir, en cherchant des améliorations et des pistes de travail. En quelques minutes, on a un résultat écrit noir sur blanc.

Mme la présidente Maud Petit. Cela fait-il partie de ce que certains appellent le faisceau d’indices – des éléments qui peuvent corroborer certains faits ?

Mme Angélique Jeannot. Tout à fait.

Mme Vanessa Frasson. C’est pour cette raison aussi que nous avons parlé de lois impératives prévoyant des listes d’actes à mener : lesdits actes ne sont pas faits. Lors de l’instruction, ils nous sont souvent refusés. Il faudrait au moins des indications pour que ce soit une case à cocher. Il faut des mesures pour inciter à accomplir ces actes d’enquête parce que, souvent, seul le minimum est fait et c’est compliqué. En tant qu’avocats, nous pouvons faire des demandes, mais c’est à l’appréciation du juge. Or on sait qu’il y a énormément de dossiers et peu de magistrats. En cas de trafic de stupéfiants, il y aura de grosses investigations, mais ce n’est pas le cas pour les dossiers d’inceste ou d’autres violences sexuelles.

Mme Nathalie Azuara. Les actes d’inceste sont très souvent associés à une soumission chimique. Or quasiment aucun médecin, aucun centre hospitalier, ne prescrit de contrôles de stupéfiants ou de médicaments permettant d’endormir l’enfant. C’est très compliqué de demander des actes d’analyse de GHB (gamma-hydroxybutyrate), par exemple, sur un enfant. Les médecins n’y sont pas favorables. Donc on a là un problème. S’il faut aller jusqu’à Strasbourg, où se trouve l’un des centres nationalement reconnus, pour que l’enfant puisse subir ces tests… C’est du délire total.

Je souligne ce point parce que les agresseurs ont toujours un temps d’avance. Ils savent pertinemment comment faire disparaître la mémoire de l’enfant s’il est en âge de parler, comment faire disparaître les preuves – par des lavages d’estomac, ils arrivent à faire disparaître les traces de sperme dans les selles. Donc si on n’agit pas extrêmement vite, on est confrontés à une disparition des preuves, pas dans le dossier mais parce que les analyses ne sont pas faites assez rapidement pour qu’on puisse les trouver.

Mme la présidente Maud Petit. Je vous remercie d’avoir évoqué la soumission chimique. Je crois que c’est un aspect important du sujet qui nous occupe. J’ai regardé il y a quelques jours une séquence de reportage sur l’affaire d’Outreau. Vous vous souvenez peut-être, si vous avez suivi le procès, des enfants avaient indiqué qu’ils avaient été emmenés dans une ferme loin de chez eux et qu’ils avaient été violés par des animaux. Je me suis demandé s’ils n’avaient pas en fait été drogués, ce qui aurait pu provoquer une confusion. On pourrait aussi envisager que les agresseurs aient porté des masques ; dans leur imaginaire, c’est l’animal qui les aurait agressés, violés.

On commence à parler de la soumission chimique s’agissant des femmes adultes. Notre collègue Sandrine Josso, que je salue amicalement, en a fait les frais – a failli en faire les frais. Mais c’est un tabou supplémentaire en ce qui concerne les enfants. Donc il faut absolument en parler. Il est possible que ces enfants soient aussi soumis chimiquement.

Mme Béatrice Roullaud (RN). Comment un homme peut-il faire un lavage d’estomac ? Qui fait le lavage d’estomac ? On demande une prescription médicale ?

Mme Nathalie Azuara. Avant de faire une coloscopie, par exemple, vous devez faire un lavage intestinal. Ils utilisent les mêmes produits. Mais tout ça est très documenté sur le dark web, donc on n’invente rien…

Mme la présidente Maud Petit. Pardon pour ma méconnaissance : ces produits sont-ils vendus sur ordonnance ou librement ?

Mme Nathalie Azuara. Le trafic leur permet certainement d’avoir accès à des produits auxquels vous, vous n’avez pas accès. À partir du moment où ils savent qu’ils vont passer à l’acte, ils prévoient et organisent la disparition des traces. Ce n’est pas très compliqué, quand on est pédocriminel, d’aller se procurer des produits interdits ou, en tout cas, qui ne sont disponibles que sur ordonnance. C’est un jeu d’enfants pour eux.

Mme la présidente Maud Petit. Je voudrais, au nom de mes collègues, vous remercier infiniment pour votre disponibilité, vos paroles et les témoignages que vous nous avez apportés.

Élue depuis 2017, je suis une vieille députée qui a bien conscience de la difficulté à mettre en avant certains sujets et à obtenir des avancées. Tous les membres de la commission d’enquête sont évidemment prêts à faire évoluer la législation s’il le faut, et veulent, de manière plus générale, progresser sur ce sujet. Néanmoins, mon devoir est de vous dire que cette commission d’enquête, aussi absolument nécessaire soit-elle, arrive très tard. Nous sommes quasiment en fin de législature – l’année prochaine auront lieu l’élection présidentielle et les élections législatives provoquées par la dissolution –, il nous reste donc très peu de temps pour travailler. Le rapport sera remis probablement fin juin ou tout début juillet.

Les travaux de l’Assemblée reprendront en octobre, et non en septembre pour cause d’élections sénatoriales. Les mois d’octobre, novembre et décembre seront essentiellement occupés par l’examen du budget. Il faudrait donc que nous travaillions à partir des recommandations de la commission à un texte transpartisan – je suis sûre que mes collègues y sont disposés –, texte qu’il nous faudrait ensuite réussir à inscrire à l’ordre du jour dans cette période contrainte. Et n’oublions pas que même si le texte était adopté en première lecture à l’Assemblée nationale, il devrait ensuite aller au Sénat, etc.

Donc je ne veux pas donner de faux espoirs. Un travail sera engagé mais il ne sera probablement pas achevé d’ici la fin de la législature. Je me dois de vous le dire. Nous allons faire le maximum. Nous pourrons peut-être, par le biais d’amendements à des textes présentés par le ministère de la justice ou de la santé, soumettre des mesures qui seront ressorties avec force des auditions. Nous allons essayer. Nous pourrons aussi à nouveau solliciter le gouvernement pour l’adoption d’un plan Inceste, demande que j’avais déjà formulée lors d’une question au gouvernement en 2019, me faisant alors la porte-voix d’associations de victimes.

Il y a plein de choses à essayer et en essayant, on peut finalement avancer, mais un pas après l’autre. Je me devais de vous le dire. Il ne faut pas nourrir de faux espoirs, mettre la barre trop haut, sinon beaucoup risquent de retomber de plus haut et de se faire encore plus mal.

Mme Hélène Simon. Je vous remercie, madame Petit, pour vos mots. Nous le savons, nous ne cessons de le répéter, nous ne nous battons pas pour nos enfants – pour eux, c’est trop tard –, nous nous battons pour les leurs.

Mme la présidente Maud Petit. Cela ne veut pas dire qu’il ne se passera rien. On avance, peut-être contre vents et marées, mais on avance.

Mme Sarah Margairaz. On le sait, les choses peuvent aller très vite quand le projet vient de la majorité ou du gouvernement. Pourquoi le projet de loi « Sure », devenu projet de loi sur la justice criminelle et le respect des victimes, est-il passé très vite et pas un texte pour lutter contre l’inceste ?

Mme la présidente Maud Petit. On peut se poser beaucoup de questions. En effet, les politiques publiques en matière de protection de l’enfance n’ont peut-être pas été assez puissantes. Nombre de mes collègues ont mis en avant des sujets. Nous avons essayé d’avancer. Ce n’est certainement pas suffisant. Nous sommes parfois passés à côté de la cible. Mais, on recommence, on continue et on est de plus en plus nombreux à en parler, de plus en plus convaincus qu’il faut avancer sur ce sujet très particulier.

Mme Béatrice Roullaud (RN). Pour terminer sur une note positive, Ayda Hadizadeh a fait adopter une disposition prévoyant la présence de l’avocat auprès d’un mineur qui fait l’objet d’une mesure d’assistance éducative. C’est énorme. L’enfant aura une voix. C’est une avancée.

Mme Nathalie Azuara. L’inceste est un sujet politique qui devra être mis au cœur du débat lors de l’élection présidentielle. Nous serons là pour le faire, avec vous.

Mme Sarah Margairaz. La question des avocats pour enfants est compliquée. Ils sont très peu payés. La présence d’un avocat, c’est très bien mais cela ne résout pas tous les problèmes. Encore faudrait-il qu’il puisse prendre connaissance du dossier. Je suis sûre qu’il y a des avocats pour enfants extraordinaires mais nous avons connaissance de certaines situations dans lesquelles, par méconnaissance du dossier, l’intervention de l’avocat a été contreproductive. Ce n’est donc pas la panacée.

Mme la présidente Maud Petit. Il faudrait éviter les dérives que vous avez évoquées précédemment.

Mme Claire Morin. Un adulte peut changer d’avocat en cas de problème. On l’a vu dans les enquêtes que nous avons effectuées, les femmes changent d’avocat à plusieurs reprises avant de réussir à être représentées correctement. Quand on est un enfant, on n’a pas cette option. Quelle que soit la qualité de la représentation, l’enfant sera contraint de conserver son avocat – même si celui-ci ne le défend pas. Cela n’incite pas l’avocat à faire un travail de qualité.

Mme la présidente Maud Petit. Pour conclure sur une note positive, nous avançons, certes à un rythme lent, mais nous avons la volonté d’avancer.

Mme Nathalie Azuara. On ne lâchera rien.

Mme la présidente Maud Petit. Vous avez bien raison.

*

*     *

  1.   Audition, ouverte à la presse, de Mme Sarah El Haïry, hautecommissaire à l’enfance (16 avril 2026)

Mme la présidente Maud Petit. Nous auditionnons Mme Sarah El Haïry, haute-commissaire à l’enfance depuis un peu plus d’un an désormais. Depuis 2020, vous avez été chargée des questions relatives à la jeunesse au titre de différents secrétariats d’État et ministère délégué, auprès du ministre de l’éducation nationale, du ministre des armées, de la ministre du travail, de la santé et des solidarités et du garde des sceaux.

Comme vous le savez, notre commission d’enquête a pour objet d’évaluer le traitement judiciaire des viols et agressions sexuelles incestueuses parentales sur mineurs, en portant notamment une attention particulière à la prise en compte de la parole de l’enfant et à sa protection effective pendant la procédure.

Avant de vous laisser la parole et d’entamer nos échanges, je rappelle que l’article 6 de l’ordonnance du 17 novembre 1958 relative au fonctionnement des assemblées parlementaires impose aux personnes entendues par une commission d’enquête de prêter le serment de dire la vérité, toute la vérité, rien que la vérité.

(Mme Sarah El Haïry prête serment.)

Mme Sarah El Haïry, haute-commissaire à l’enfance. Permettez-moi tout d’abord de saluer l’importance des travaux de cette commission d’enquête. Elle est particulièrement suivie. Elle est difficile, parce que le sujet est important et sensible, et elle mérite toute l’attention des pouvoirs publics et de la représentation nationale.

Depuis plusieurs semaines, vous entendez les témoignages des associations, des professionnels – qu’ils soient magistrats, avocats, pédopsychiatres ou experts – et des parents protecteurs – en particulier des mères protectrices –, qui décrivent une réalité que nous devons affronter avec beaucoup de lucidité.

Avec les équipes du haut-commissariat à l’enfance, je suis avec une attention redoublée vos échanges et lis les comptes rendus, parce que l’impact sur les enfants, et plus généralement sur notre société, est essentiel. Par-delà le fait que vos travaux éclairent le débat qui traverse l’ensemble de la société, les auditions de cette commission contribuent à une compréhension plus juste, plus fine, des réalités vécues par les enfants. Et c’est essentiel.

C’est un moment important pour la protection des enfants et le haut-commissariat à l’enfance est pleinement engagé dans les transformations en cours, avec des travaux concrets et des plans d’action pour lutter contre les violences. Mais avant toute chose, il est peut-être nécessaire de préciser les fonctions que j’exerce depuis treize mois. Le décret du 10 février 2025 instituant le haut-commissariat à l’enfance me confère, ainsi qu’à mon équipe, un rôle de coordination, de promotion, de mise en œuvre et d’évaluation des politiques publiques concernant l’enfance. Le champ d’application est volontairement large afin d’aborder l’enfance dans sa globalité, puisqu’il couvre aussi bien la protection de l’enfance, la santé de l’enfant, le soutien à la parentalité – qui fait partie de la prévention primaire –, l’adoption, la petite enfance ou encore l’accueil du jeune enfant. J’ai été nommée haute-commissaire le 5 mars 2025 par décret en Conseil des ministres et placée auprès de la ministre de la santé, des familles, de l’autonomie et des personnes handicapées.

Le rôle du haut-commissariat est à la fois exigeant et en même temps très libre, donc particulièrement utile. Nous ne sommes pas une administration de plus, mais plutôt une sorte de vigie au service des enfants. Quand les politiques publiques doivent progresser, nous le disons, sans tabou ni totem.

Notre rôle, et le mien en particulier, va consister à coordonner les politiques publiques relatives à l’enfance en partant du principe qu’on ne peut plus travailler en silos. Je pense à la lutte contre les violences faites aux enfants, qui est au cœur des travaux de cette commission d’enquête. En effet, notre boussole doit être la protection de l’enfant dans toutes ses dimensions et toutes les dimensions de sa vie – c’est-à-dire l’ensemble des espaces qu’il fréquente, quels que soient leur nature, le statut de l’employeur ou le moment de la journée.

J’ai d’ailleurs recommandé récemment la généralisation et l’harmonisation des contrôles d’antécédents judiciaires pour toutes les personnes en contact avec les enfants. On ne peut plus se permettre d’avoir des règles de contrôle disparates, et donc inégalement efficaces. La meilleure protection, c’est d’empêcher le danger de se manifester – d’autant plus que les informations sont disponibles. Nous ne pouvons plus accepter des zones grises en matière de contrôles d’honorabilité. Partout où il y a un enfant, il doit à tout le moins y avoir des garanties.

Ça n’empêchera pas totalement les abus ou les violences, mais cela évitera au moins, grâce à la consultation et à l’amélioration du Fijaisv – fichier judiciaire automatisé des auteurs d’infractions sexuelles ou violentes –, que des personnes connues par les services ou qui font l’objet de procédures puissent être en contact avec des enfants, quel que soit le statut de leur employeur. Cela va du secteur périscolaire jusqu’au parent employeur lorsqu’il s’agit de garde à domicile. Vous aurez l’occasion d’en débattre dans les prochaines semaines.

Comme je ne dispose plus du pouvoir normatif lié à mes précédentes fonctions ministérielles, mon rôle consiste désormais à mettre en exergue les préoccupations des enfants et de leur entourage. Je pense notamment aux enjeux du numérique, qui nous préoccupent énormément, et au déploiement des politiques de soutien à la parentalité.

S’agissant du numérique, les chiffres sont glaçants. Les mineurs qui relèvent de l’aide sociale à l’enfance (ASE) sont malheureusement davantage victimes de l’exploitation sexuelle que les autres mineurs, sachant que plus de 90 % des recrutements sont effectués en ligne.

Plus largement, j’ai pour ambition de défendre la place des enfants dans notre société, car ils sont encore trop souvent invisibilisés ou marginalisés.

Il faut aussi tenir compte de la spécificité de certains territoires. Je sais, madame la présidente et monsieur le rapporteur, que vous êtes particulièrement sensibles à la situation des enfants outre-mer. Comme ceux qui vivent en zone rurale, leurs vulnérabilités sont parfois plus importantes et ce point doit être intégré dans l’analyse et la construction des politiques publiques. J’ai donc vocation à porter leur voix, et c’est dans cet esprit que je m’exprime devant votre commission d’enquête.

L’inceste parental est un phénomène massif et réel en France. Cette commission d’enquête l’a prouvé à tous ceux qui n’acceptent toujours pas de le reconnaître. Il s’agit d’un véritable fléau, parce que les conséquences sont profondes, spécifiques et durables pour les victimes. Comme l’ensemble des personnes auditionnées l’ont dit, il laisse des traces souvent indélébiles dans la vie, et parfois même dans la chair.

Dans son rapport public publié en 2023, la Ciivise (commission indépendante sur l’inceste et les violences sexuelles faites aux enfants) fait état de plusieurs millions de victimes et estime à 160 000 le nombre des victimes de violences sexuelles en France chaque année. Il faut le répéter : cela représente un enfant toutes les trois minutes. Ces chiffres sont vertigineux. Ce sont autant de vies qui sont fracturées, voire brisées.

On peut se demander pourquoi ce phénomène est si difficile à voir et à traiter. Arrêtons-nous sur ce point, parce qu’il peut expliquer une partie des dysfonctionnements sur lesquels portent vos travaux. Ces violences sont commises dans des espaces clos, là où l’enfant devrait être le plus en sécurité, c’est-à-dire au sein de sa famille. Elles reflètent des schémas de domination malheureusement assez simples et bien ancrés : la domination du père, du beau-père ou de l’adulte de confiance sur l’enfant. Je reste persuadée que persiste malheureusement l’idée assez tenace selon laquelle le parent aurait tout pouvoir sur l’enfant. Il serait une propriété, un accessoire. La société ne veut pas encore le voir et elle ne veut plus le voir, car il y a bien eu des évolutions législatives. Mais se sont-elles traduites dans les faits ? Pas suffisamment.

Si cette violence est parfois difficile à percevoir, c’est aussi parce que les victimes se sont tues pendant des années. Souvent, l’enfant victime d’inceste n’ose pas rompre le silence, car il a le sentiment qu’il va briser sa famille. On lui impose une double peine : l’abus dramatique dont il a été victime et la culpabilité de ce qu’il pourrait faire vivre à sa famille. Ce mécanisme a été bien décrit scientifiquement et il est très rodé. On vous en a parlé lors des différentes auditions : la stratégie des agresseurs est de culpabiliser l’enfant pour l’empêcher de parler. Comme l’expliquent les experts, l’inceste est un traumatisme très spécifique parce qu’il provoque une amnésie traumatique de manière beaucoup plus fréquente que les autres violences. En outre, la révélation des faits intervient souvent malheureusement des années après leur commission. C’est un traumatisme persistant, qui affecte toute la trajectoire de vie.

J’observe que nous avons collectivement du mal à intégrer cette réalité dans le fonctionnement de nos institutions et, plus largement, dans notre société – sans doute pas par malveillance, mais parce que l’inceste reste un tabou absolu. Et il ne sera pas brisé si l’on ne bouscule pas des représentations encore très ancrées – la famille comme espace protecteur ; l’image du bon père de famille ; l’enfant que l’on soupçonne encore de mentir.

Par ailleurs, le temps des conséquences de l’inceste pour les victimes et de la révélation des faits ne correspond pas à celui du fonctionnement des institutions, notamment au traitement judiciaire des dossiers. La parole de l’enfant est fragmentée, non linéaire, et elle est parfois contradictoire. Malgré les efforts déployés en matière de formation, les professionnels peuvent passer à côté des révélations. Je ne pense pas que les enfants ne parlent pas ; ils s’expriment d’une manière que nous ne sommes pas tous formés à entendre. D’ailleurs, plus de 65 % des professionnels disent s’être sentis démunis face à une révélation. Ce n’est pas par manque de professionnalisme mais précisément parce que l’accueil et le recueil de la parole sont souvent des moments extrêmement complexes. Or la qualité de son recueil est un maillon absolument essentiel du traitement judiciaire de l’inceste parental. Il doit être fait par des personnes qualifiées, dans des conditions adaptées pour l’enfant et qui lui évitent de devoir se répéter de manière incessante.

La parole de l’enfant n’est pas un simple témoignage. Si on ne le comprend pas, on méconnaît le fait que cette preuve est fragile et que parler est une épreuve pour l’enfant. Ce n’est pas anodin et cela exige donc des conditions absolument irréprochables. Mieux recueillir la parole, c’est déjà commencer à mieux protéger. Et, quand la parole est respectée, la justice est plus forte parce que l’enfant est mieux protégé.

Je sais, madame la présidente, que vous êtes sensible à la question du recueil de la parole. Elle nous invite à ouvrir les yeux sur des pratiques qui ont fait leurs preuves mais qui sont loin d’être généralisées. Je pense par exemple à la présence d’animaux dans certaines institutions. Le chien d’assistance, en particulier, a fait ses preuves avec les enfants – c’est le cas de Rétro, chien bien connu qui est désormais réformé et qui a été recueilli par Martine Brousse, présidente de l’association La Voix de l’enfant. On voit combien la présence d’un chien d’assistance au sein d’une Uaped (unité d’accueil pédiatrique des enfants en danger) contribue à l’attention portée au recueil de la parole de l’enfant au cours du processus, ce qui favorise la libération de la parole.

Lors du Salon de l’agriculture, j’ai rencontré les équipes du projet Balto, mené par des vétérinaires qui ont établi un lien entre les violences commises sur les animaux, particulièrement les chats ou les chiens, et l’environnement familial. La protection de l’animal peut contribuer à celle des enfants en aidant à briser le tabou. Je pense qu’on peut aller beaucoup plus loin et j’ai chargé mes services de se rapprocher de la direction générale de la cohésion sociale (DGCS) afin d’accompagner cette initiative innovante. Il ne faut pas ignorer des moyens susceptibles d’améliorer notre bouclier de protection. Si le chien d’assistance est à mes yeux essentiel dans les lieux où l’on doit recueillir la parole de l’enfant, il faut également – ce sujet me tient à cœur – travailler sur la protection des animaux domestiques pour en faire un maillon de la chaîne de prévention.

Il reste certainement beaucoup à faire. Vous avez auditionné la Ciivise. Nous suivons un certain nombre de ses travaux. Elle a formulé quatre-vingt-deux recommandations et 73 % d’entre elles ont été mises en œuvre. J’ai la conviction qu’il faut examiner avec lucidité ce qui a été réalisé pour identifier ce qui reste à faire, ce qui suppose une évaluation très factuelle.

Bien sûr, il y a eu des avancées législatives. Je pense à la loi du 21 avril 2021, qui permet de qualifier d’incestueux un viol commis par un majeur sur un mineur avec lequel il a un lien de filiation sans qu’il soit désormais besoin de démontrer l’existence d’une violence, d’une contrainte, d’une menace ou d’une surprise. La loi du 3 août 2018 avait quant à elle constitué une avancée dans le domaine des poursuites en permettant de déposer plainte jusqu’à l’âge de 48 ans grâce à la modification du point de départ de la prescription, désormais fixé à la majorité. Ce texte a été complété par la loi précitée de 2021, qui instaure une prescription glissante. Le délai de prescription du viol sur un enfant est désormais prolongé si le même auteur viole ou agresse sexuellement un autre enfant par la suite. La loi du 18 mars 2024 a considérablement renforcé la protection des enfants en créant deux nouveaux mécanismes. D’une part, l’exercice de l’autorité parentale et le droit de visite sont automatiquement suspendus dès la décision de poursuite ou de mise en examen pour crime ou agression sexuelle incestueuse. D’autre part, le retrait de l’autorité parentale est rendu systématique en cas de condamnation pour ce type de faits. Le nombre des mesures de retrait de l’autorité parentale prononcées par les juridictions pénales a été multiplié par onze entre 2019 et 2024, passant de 196 à plus de 2 200 d’après le cabinet du ministre de la justice, avec qui nous travaillons très étroitement.

Mais je sais bien que modifier la loi ne suffit pas. Si ces réformes constituent des avancées réelles, il faut aussi s’interroger sur leur application – ce qui suppose d’évaluer leur adéquation à la réalité vécue par les victimes d’inceste.

Sur un plan plus opérationnel, le plan de lutte contre les violences faites aux enfants pose des jalons indispensables et l’on y retrouve bien entendu des recommandations de la Ciivise, dont le déploiement des Uaped. Ces unités ont été pensées autour de l’enfant, de manière pluridisciplinaire. Comme l’association La Voix de l’enfant, que vous avez auditionnée, je crois beaucoup à ces unités, parce qu’elles mobilisent autour de l’enfant des pédiatres, des médecins légistes – spécialité ô combien importante –, des psychologues, des psychiatres, des travailleurs sociaux et des enquêteurs formés et qui continuent à se former de manière continue par la pratique des auditions de mineurs. L’organisation même de ces unités permet d’offrir une plus grande protection aux victimes. Tout d’abord physiquement, ce qui n’est pas anodin, car l’enfant est accueilli dans un lieu où tout a été pensé pour lui, y compris le mobilier. Ensuite, les ressources consacrées au recueil de preuves – grâce à la présence de médecins légistes – et à la libération de la parole – j’ai évoqué le rôle des animaux d’assistance – contribuent à la robustesse de la procédure, et donc à obtenir une condamnation par la suite. C’est la raison pour laquelle le déploiement des Uaped doit être étroitement suivi. Des moyens financiers sont mobilisés, avec plus de 30 millions d’euros d’argent public. De mémoire, 151 Uaped ont été mises en place, pour un objectif de 164, soit au moins une structure par juridiction.

Elles sont complémentaires des structures de type Mélanie, qui doivent assurer un véritable maillage et permettent également aux gendarmes et aux policiers d’être mieux formés. On distingue deux niveaux de formation, avec plus de 600 policiers pleinement formés et 1 200 ayant bénéficié d’une sensibilisation. Il en est de même pour les gendarmes, plus de 3 000 d’entre eux ayant été sensibilisés.

Je crois également à la généralisation du programme d’éducation à la vie affective et relationnelle et à la sexualité (Evars). Il faut traiter le problème à la racine, dès la maternelle – bien entendu en adaptant le propos. Il est absolument nécessaire d’aborder les sujets de l’altérité, de l’empathie et du respect mutuel, car cela donnera aux enfants certaines clés sur les comportements qu’ils n’ont pas à subir. Encore une fois, pour ceux qui vivent dans un environnement incestueux, le déclic permettant de prendre conscience que ce n’est pas normal et qu’ils n’ont pas à subir cela vient parfois d’un apprentissage à l’extérieur.

J’attends beaucoup de la généralisation et de la qualité du programme Evars, mais aussi de la formation des enquêteurs et des professeurs pour faire face à ce fléau. Il faut assumer de parler de sujets qui sont difficiles à entendre dans notre société. C’est le cas de l’inceste, mais aussi de celui des auteurs mineurs, dont on parle peu. Certains ont parfois moins de 13 ans. Leur cas est traité de manière différente par la justice car ils ne sont pas pénalement responsables. Dans 78 % des cas, ces auteurs mineurs ont subi des violences sexuelles. Ils ont eux-mêmes été victimes et ils reproduisent ce qu’ils ont connu, soit comme victime directe, soit comme covictime de violences intrafamiliales. Plus de 15 000 mineurs ont été mis en cause pour des abus sexuels en 2024 et 11 000 d’entre eux n’ont pas été poursuivis.

Il faut travailler sur ce sujet par des campagnes de sensibilisation. Le dispositif Stop (service téléphonique d’orientation et de prévention), mis en place par la Fédération française des centres ressources pour les intervenants auprès des auteurs de violences sexuelles (Criavs), permet d’avancer en brisant des tabous. Protéger, c’est aussi parler des auteurs mineurs d’infractions. Comme pour les victimes, on se doit de les accompagner et de les aider à se reconstruire.

Ce n’est pas anodin car cela fait partie d’une évolution sociétale. Avec le livre La Familia grande de Camille Kouchner et, surtout, avec le mouvement MeTooInceste, on assiste à une libération de la parole. La création de la Ciivise par le Président de la République, son travail de recueil de la parole et ses recommandations ont permis de faire bouger les choses.

Mais, selon moi, nous ne pouvons pas nous satisfaire du statu quo. Malgré ces avancées, des enfants parlent mais ne sont pas immédiatement protégés. Des mères sont malmenées lors de procédures judiciaires parce qu’elles ont dénoncé des faits de violence incestueuse. Des professionnels éprouvent encore parfois des difficultés face à des situations qui les dépassent. Le Gopev (groupe d’observation de la protection des enfants contre les violences), qui regroupe six associations et avec lequel nous travaillons étroitement, a publié un baromètre montrant que 65 % des professionnels interrogés se sentent impuissants face à des enfants qui témoignent qu’ils sont en danger. En outre, pas moins de 49 % d’entre eux ont éprouvé des réticences à donner l’alerte de peur de se tromper. Il faut donc poursuivre les actions de sensibilisation, de formation et d’accompagnement de ces professionnels, dont nous connaissons tous le dévouement.

En tant que haute-commissaire à l’enfance, la protection des enfants contre les violences est bien sûr mon cheval de bataille et elle est au cœur du travail quotidien de mes équipes. Mais les rencontres sur le terrain m’amènent à constater des blocages institutionnels réels, avec des mères perdues face à la machine et au temps judiciaires. On assiste parfois à des situations de double peine qu’il faut mettre en lumière pour éviter qu’elles ne se reproduisent. Il faut remédier au cloisonnement des institutions et il est particulièrement nécessaire de former les professionnels à la question spécifique de l’inceste, qui n’est pas une violence comme les autres et qui inaugure un continuum de violences. Il faut lever les freins au signalement, qui doit devenir un réflexe citoyen.

J’ai reçu des mères protectrices et nous travaillons avec elles pour essayer de corriger les incohérences. Elles connaissent actuellement des difficultés inacceptables. Protéger son enfant ne devrait jamais exposer à une double peine ; pourtant, c’est malheureusement le cas dans certaines situations. On ne peut pas demander aux mères d’être vigilantes et les sanctionner quand elles le sont. Le doute doit toujours bénéficier à la protection de l’enfant. Le droit actuel prévoit que, sans attendre une condamnation pénale, le juge aux affaires familiales (JAF) peut délivrer une ordonnance de protection s’il considère comme vraisemblables les faits de violence allégués et le danger auquel le conjoint ou les enfants sont exposés.

Le gouvernement travaille sur un projet de loi visant à renforcer la protection des enfants et vous aurez l’occasion d’en débattre dans les prochaines semaines. Le Conseil d’État a été saisi de ce texte, qui prévoit la création de l’ordonnance de sûreté de l’enfant. Ce dispositif est spécifiquement conçu pour les situations de danger grave et immédiat. Il permet au juge des enfants et au parquet de confier le mineur au parent protecteur, y compris lorsque la résidence du mineur est déjà fixée chez ce parent par le juge aux affaires familiales.

J’ai rencontré un certain nombre de mères protectrices et j’ai entendu leur désarroi. C’est pourquoi je me suis engagée en faveur de la création de cette ordonnance de sûreté, dont les modalités seront débattues soit dans le cadre de l’examen de la proposition déposée par la députée Perrine Goulet, soit lors de celui du projet de loi. Outre le fait qu’elle est un outil supplémentaire pour les mères protectrices, cette ordonnance doit permettre d’entendre leur détresse.

Je sais qu’il y a un débat pour déterminer s’il vaut mieux confier sa délivrance au juge des enfants ou au JAF. Les deux options se tiennent. En effet, le juge des enfants n’a vocation à intervenir qu’en cas de carence des titulaires de l’autorité parentale. Or l’ordonnance de sûreté de l’enfant s’appuie sur un parent protecteur. J’espère que le débat parlementaire nous éclairera, mais il est certain qu’il faut reconnaître la spécificité du parent protecteur dans une situation de violence. Le JAF protège déjà les femmes victimes de violence. Toute la question est de savoir s’il faut étendre sa compétence à la protection de l’enfant. Ma position n’est pas figée et le débat nous permettra de trouver la bonne solution.

Je souhaite conclure sur les chantiers au cœur de nos travaux actuels. Parmi eux figure la création du conseil des personnes victimes de violences durant l’enfance. L’idée est assez simple, mais elle représente un vrai changement de paradigme. Pendant trop longtemps, les politiques publiques relatives aux violences faites aux enfants ont été pensées par de nombreuses personnes, dont des experts et des professionnels, sauf malheureusement par celles qui ont été victimes durant leur enfance. Je suis persuadée qu’on ne peut plus construire de politique publique à destination de victimes sans que celles-ci participent au processus. J’ai évidemment consulté très largement, en recevant en premier lieu les collectifs de victimes durant l’enfance, puis les associations qui œuvrent à leurs côtés et, enfin, les acteurs institutionnels, que j’ai rencontrés la semaine dernière au ministère. Ces consultations ont pour but de dessiner les contours du futur conseil des personnes victimes de violences durant l’enfance.

Je souhaite aussi qu’il s’inscrive dans une dynamique internationale, car de nombreux pays travaillent sur le recueil de la parole de l’enfant et sur la vulnérabilité particulière des mineurs face aux nouveaux dangers mais aussi face aux nouvelles recompositions familiales. Il ne faut pas faire comme si ces réalités n’existaient pas.

L’idée est donc d’associer pour la première fois aux politiques de prévention des personnes ayant été victimes de toutes formes de violences durant leur enfance, en considérant que leur savoir expérientiel constitue une richesse et une force pour améliorer concrètement nos dispositifs. Je ferai prochainement une proposition au gouvernement, afin de trouver un consensus avec les parties prenantes pour voir naître ce conseil.

Mme la présidente Maud Petit. Je vous remercie pour ce propos liminaire très éclairant.

Mme Marine Hamelet (RN). En 2022, le Président de la République promettait de faire de l’enfance une priorité du quinquennat. Nous voici en 2026 : la Ciivise est en crise, la loi Taquet ne s’applique que partiellement, la loi Santiago aléatoirement, il n’existe plus de ministère de l’enfance et vous exercez vos fonctions sans réel budget ni administration propre. Dès lors, comment pouvez-vous affirmer que l’enfance est vraiment une priorité de ce gouvernement ?

Vous avez reconnu, et c’est un fait, qu’il existait des freins pour lutter efficacement contre ce fléau, que la parole de l’enfant était difficile à recueillir. Lorsqu’il était ministre, et que vous-même étiez ministre déléguée à l’enfance, M. Éric Dupond-Moretti avait utilisé un concept que je trouve particulièrement scandaleux : celui d’inceste consenti. Que pensez-vous de cette notion ?

Mme Sarah El Haïry. Il n’y a jamais de consentement. Jamais. Aucune violence sur un enfant, quelle qu’elle soit, ne peut être tolérée. Certains parlent parfois d’aliénation, ce sont des propos fumeux. Aucun enfant ne peut consentir à des relations sexuelles ou à des violences. C’est d’ailleurs ce qu’illustre l’évolution de la loi, puisque certains faits peuvent désormais être qualifiés de viols sans qu’il soit nécessaire de démontrer la surprise, la violence ou je ne sais quoi. Je ne peux pas être plus claire : il n’y a jamais de consentement.

J’ai été ministre de l’enfance, ministre de la jeunesse, ministre des familles : je sais à quel point ce que nous faisons au sein du haut-commissariat est différent, et pourquoi c’est une opportunité pour les politiques de l’enfance. Lorsque j’étais ministre de l’enfance, je m’appuyais sur les administrations sous ma tutelle – principalement la DGCS, un peu la protection judiciaire de la jeunesse (PJJ) et la direction générale de l’enseignement scolaire (DGESCO), puisque je pouvais saisir le garde des sceaux et le ministre de l’éducation nationale. Mais je ne pouvais que très difficilement mobiliser tous les autres. Or même si le haut-commissariat n’a qu’un an, son organisation me permet de mobiliser chaque ministère pour mettre au cœur de ses politiques publiques la protection et la participation de l’enfant.

Vous avez sûrement entendu les annonces du garde des sceaux, il y a quelques heures, sur la question de l’imprescriptibilité – nous y reviendrons. Il n’y a jamais eu autant d’avancées en matière de justice que depuis la libération de la parole des enfants et, malheureusement, la révélation de drames dans le périscolaire – généralisation du certificat d’honorabilité, harmonisation des contrôles, mais aussi lutte contre les objets pédocriminels avec Bercy. Depuis combien d’années l’économie, le monde du commerce, les marketplaces n’ont-ils pas été mobilisés pour protéger les enfants ? Donc c’est un positionnement un peu nouveau, je vous l’accorde ; je n’ai pas de pouvoir normatif, je vous l’accorde aussi – il relève de la responsabilité de chaque ministre de défendre la place de l’enfant dans son champ de compétences. Mais nous n’avons jamais eu une avancée aussi complète, à 360 degrés, avec le renforcement de l’obligation de dénonciation et du délit de non-dénonciation de violences ou le contrôle d’honorabilité de l’Ordre des médecins – mais je ne veux pas préempter les débats qui auront lieu dans cette assemblée.

Je ne me contente donc plus de l’administration placée sous mon autorité directe : ma mission, c’est d’être porte-parole, de garantir et de renforcer non seulement la protection, mais aussi la prévention, car cela permet de mobiliser d’autres leviers, comme le soutien à la parentalité, les collectivités territoriales. Il m’est plus évident de travailler avec les présidents de département en ce qui concerne l’aide sociale à l’enfance (ASE), avec la protection maternelle et infantile (PMI) en matière de prévention primaire, ou encore avec le bloc communal. Pas plus tard que ce matin, j’étais avec l’association des maires d’Île-de-France pour l’installation du service public de la petite enfance – donc les tout-petits – et pour évoquer la question du périscolaire. Même si je n’ai pas la possibilité de vous présenter un texte législatif, je peux donc mobiliser et coordonner tous les acteurs, afin que pas un ministère, pas une administration centrale n’ait pas été saisi sur la question de la place de l’enfant. La ministre de la culture l’a été sur l’adaptation de l’accès à la culture pour les enfants, celle chargée du tourisme, longtemps tenue très éloignée de nos sujets, sur la lutte contre l’exploitation sexuelle des mineurs dans un certain nombre d’espaces hôteliers ou encore sur les espaces no kids, une discrimination reconnue qui constitue une violence, puisque cette exclusion revient à nier que l’enfant est un sujet de droit.

Alors que traditionnellement, les hauts-commissariats s’inscrivaient dans une logique plutôt prospective, le haut-commissariat à l’enfance traduit une position nouvelle : il s’agit moins de réfléchir à l’avenir que de mobiliser chacun dans le présent. Je m’y emploie avec mon équipe et le soutien quotidien de la ministre chargée des familles et de l’enfance, Stéphanie Rist.

Mme la présidente Maud Petit. Vous avez évoqué les travaux de la Ciivise, précisant que 70 % à 73 % de ses préconisations étaient appliquées. C’est ce que nous avait dit sa directrice lors de son audition, mais le rapport était alors sous embargo et elle n’a pas pu nous préciser quelles étaient ces mesures. Pouvez-vous nous en donner quelques exemples ?

Vous avez parlé de l’ordonnance de sûreté. Quelles sont les réflexions du gouvernement sur l’ordonnance de protection ? Qu’en est-il de l’éventuelle évolution du délit de non-représentation d’enfant, qui est l’un des problèmes au cœur de nos travaux ?

Mme Sarah El Haïry. À ma connaissance, le rapport de la Ciivise est toujours sous embargo, et comme c’est une commission indépendante, il le restera tant qu’elle ne décidera pas de le rendre public.

Mme la présidente Maud Petit. C’est bien dommage, car on nous vante un taux d’application élevé mais nous ne savons toujours pas en quoi consistent toutes ces mesures.

Mme Sarah El Haïry. Je suis d’accord avec vous, c’est dommage. Mais ces mesures ont vocation à être évaluées. L’Inspection générale des affaires sociales (Igas) a été saisie d’un état des lieux sur l’ensemble des recommandations formulées par les formations successives de la Ciivise, un organe qui a connu des hauts et des bas. Ce qui m’intéresse, c’est la suite, le fruit de cette confiance placée dans la commission par les plus de 30 000 personnes qui se sont déplacées pour parler.

Parmi les recommandations de la Ciivise qui me viennent à l’esprit, certaines ont été traduites dans la loi de 2024. D’autres concernaient les Uaped, le programme Evars, la campagne Stop – j’étais moi-même au lancement au sein de la DGCS –, ou encore la question des auteurs mineurs, qui est encore taboue et sur laquelle un rapport m’a été remis.

Il y avait aussi la campagne du 119, avec l’objectif de faire évoluer le regard sur l’enfant victime, que l’on soupçonne d’être dans une situation dangereuse, et de faire en sorte que la société entière se sente responsable. Dans notre société, dans notre culture, l’idée persiste selon laquelle dire ce qu’il se passe à la maison est un peu de la délation. Non ! La société doit évoluer. C’est tout l’objet de la dernière campagne du 119, très différente des précédentes. Nous l’avons construite avec le GIP (groupement d’intérêt public) France Enfance Protégée et tournée de telle sorte que tous les adultes autour de l’enfant se sentent responsables d’appeler le 119 – pas d’avoir des preuves, mais d’alerter. C’est ensuite aux professionnels et aux travailleurs sociaux de mener l’enquête. En tant que citoyens, nous n’avons pas le droit de garder un doute. Et je préfère avoir dix signalements qui n’aboutiront pas que de laisser traîner le doute parce qu’il n’y a pas de preuves, qu’on n’a pas vu de coups, que « c’est quand même quelqu’un de bien ». Ça ne veut rien dire : ce n’est pas parce que c’est quelqu’un de bien qu’il n’est pas violent avec ses enfants. Voilà ce qu’il faut briser, et c’est encore un peu dur, parce qu’on a peur de ce que ça va engendrer – devoir aller au tribunal, déposer plainte. Non. Je rappelle que le 119 peut être anonyme, on peut le joindre vingt-quatre heures sur vingt-quatre, y compris par tchat : il faut y aller.

Sur les quatre-vingt-deux recommandations de la Ciivise, j’en suis cinquante-sept, qui ont été mises en œuvre, complètement ou partiellement. Certaines ont été appliquées dans le cadre du plan de lutte contre les violences faites aux enfants pour les années 2023 à 2027, qui est suivi également par le Gopev. Je pense notamment à la création d’un groupe de travail sur l’indemnisation des mineurs victimes, la soixante-troisième recommandation de la Ciivise devenue la treizième mesure du plan de lutte, ou au renforcement des moyens des Criavs, qui était la soixante-douzième préconisation. Nous avons également renforcé la formation et les effectifs de police et de gendarmerie spécialisés pour monter en charge sur le protocole Nichd (National Institute of Child Health and Human Development), très connu, ainsi que les moyens de l’Office mineurs (Ofmin) pour lutter contre la pédocriminalité. Il était question de la création d’un réseau territorial : c’est le cas de l’Ofmin, composé de treize antennes et quatre détachements en cours de déploiement.

La première préconisation consistait à organiser le repérage par le questionnement systématique des violences sexuelles auprès de tous les mineurs et de tous les adultes par les professionnels qui interviennent dans les espaces accueillant des enfants. À cet égard, la Dgesco a déployé un plan national de formation sur les violences sexistes et sexuelles en 2022, et un nouveau plan est prévu.

De nouvelles obligations ont été prévues pour la médecine scolaire, et un vade-mecum publié pour mieux repérer et réagir face aux violences à caractère sexuel dans le champ du sport. Dix-neuf mesures, qui reprennent un certain nombre de recommandations de la Ciivise, sont considérées pleinement effectives.

Voilà des exemples de ce que nous avons mis en œuvre en nous appuyant sur les recommandations de la Ciivise. Mais c’est une commission indépendante, et il lui appartiendra d’évaluer si ses préconisations ont été pleinement ou partiellement suivies.

Mme la présidente Maud Petit. Nous n’avions pas tous ces éléments. D’où l’intérêt de poser la question.

Et en ce qui concerne les réflexions du gouvernement sur le délit de non-représentation d’enfant, avez-vous des informations ?

Mme Sarah El Haïry. Pas vraiment, même si je pressens sa position. Pour ma part, je pense qu’il faut prendre en considération la situation des mères protectrices. La non-représentation d’enfant est l’un des freins qui peuvent leur être reprochés a posteriori, avec la menace, parfois, de se voir retirer la garde de l’enfant. Évidemment, dans certains cas, la non-représentation constitue un délit, mais il faut tenir compte des circonstances : dans un contexte de violences, ce délit est un frein pour le parent – la mère – protecteur.

M. Christian Baptiste, rapporteur. Nous avons bien senti, dans votre exposé liminaire, toute votre passion et tout votre engagement au service de la protection des enfants. Le gouvernement entend-il renforcer le volet relatif à la prévention contre les violences sexistes et sexuelles intrafamiliales de la politique de soutien à la parentalité ?

Mme Sarah El Haïry. Tout à fait. Dans le cadre des assises nationales du soutien à la parentalité, qui se tiennent actuellement, nous travaillons avec la DGCS sur plusieurs axes.

Tout d’abord, la configuration désormais plurielle des familles – place du beau-parent et des beaux-enfants, responsabilités des uns vis-à-vis des autres, tant en droits qu’en devoirs, fratries pouvant présenter un écart d’âge important. Il s’agit d’adapter le soutien à la parentalité à la société telle qu’elle est aujourd’hui.

Nous travaillons aussi sur une réalité qui n’est pas anodine : les doubles et triples vulnérabilités. On touche à la question de l’accompagnement des familles monoparentales, en précarité financière, où il existe une exploitation sexuelle des enfants – en particulier des jeunes filles, dès 14 ans. Il faut alors reconstruire la confiance avec la PMI. Au-delà de la question de ses moyens et de son organisation dans le territoire, nous devons restaurer son image, encore trop souvent associée au contrôle ou au retrait des enfants. Certains peuvent avoir peur d’aller toquer à sa porte alors que la prévention primaire est l’une de ses premières missions.

Le deuxième axe, c’est comment embarquer tous les parents, de tous les âges et toutes les cultures. Nous y travaillons, notamment avec des associations spécialisées, qui peuvent aider les parents allophones ou ayant connu d’autres cultures à s’interroger sur ce qu’ils ont connu et sur la manière dont ils vont accompagner leurs enfants. Il est essentiel de continuer la sensibilisation aux violences éducatives ordinaires (VEO). Malgré l’évidence, je me souviens très bien du débat déclenché par la loi adoptée à votre initiative, madame la présidente – preuve que ces violences sont encore très profondément ancrées. Nous travaillons à les déconstruire, en proposant des alternatives, en encourageant la réflexion sur soi et sur l’éducation que l’on a reçue. C’est un travail que nous menons avec les caisses d’allocations familiales (CAF). Nous sommes également en train de refondre le site jeprotegemonenfant.gouv.fr, pour y intégrer de nouveaux dangers. Et nous travaillons avec des associations accompagnant les familles présentant des vulnérabilités particulières, comme les familles monoparentales ou celles dont les enfants ont malheureusement subi des violences sexuelles dans le cadre migratoire, qui nécessitent un accompagnement du psychotrauma, parfois complexe.

Il y a donc une politique de soutien universelle, car tous les parents doivent pouvoir dire qu’ils ont besoin d’aide – c’est dur, d’être parent, on ne l’est pas naturellement – et des soutiens spécifiques pour les familles dans des situations plus aiguës, avec des besoins particuliers.

Mme Ségolène Amiot (LFI-NFP). Pourquoi le projet de loi sur la protection de l’enfance, un texte d’envergure, a-t-il finalement été abandonné, il y a quelques semaines ?

Ce n’est pas la première fois que nous vous entendons dans le cadre de la protection de l’enfance. Depuis la dernière fois, quels moyens supplémentaires ont été octroyés, notamment à l’ASE, pour lui permettre de mener sa mission et de protéger au mieux les enfants dont elle a la charge ?

Enfin, je m’interroge sur les moyens des services de police. Il semblerait que dans les affaires de réseaux de pédocriminalité – incluant notamment des affaires d’inceste – médiatisées ces deux ou trois dernières années, l’information émane souvent d’une police étrangère, par le biais d’Interpol. C’est en tout cas ce qui ressort des articles de presse, car peu de chiffres sont accessibles au grand public. Je me demande si les polices du reste du monde ne sont pas plus efficaces que nos propres services pour traquer nos pédocriminels, nos incesteurs, nos agresseurs. Cent soixante mille enfants sont agressés chaque année. Les moyens humains des services de police spécialisés sont-ils suffisants pour trouver ces 160 000 victimes et leurs 160 000 agresseurs, quand ce n’est pas plus ? Le travail mené pour arrêter et punir les agresseurs vous semble-t-il suffisant ?

Mme Sarah El Haïry. Le projet de loi de Stéphanie Rist et Gérald Darmanin n’a pas été abandonné : après avoir été élargi pour intégrer la généralisation du certificat d’honorabilité, afin d’harmoniser les contrôles partout où les enfants sont au contact d’adultes, il est désormais, à ma connaissance, au Conseil d’État, et devrait être déposé prochainement au Parlement.

La situation de l’aide sociale à l’enfance n’est pas à la hauteur des enjeux. Mais je le dis et je le répète, ce sont les présidents de département qui sont les premiers responsables de cette compétence. L’État, lui, est garant de la scolarité, de la santé et de l’égalité. La ministre Rist – qui, comme la ministre Vautrin avant elle, est personnellement impliquée sur ce sujet –, le garde des sceaux et la ministre chargée des collectivités territoriales ont lancé une action de refondation, en particulier en matière de santé et d’égalité, mobilisant l’ensemble des acteurs – collectivités territoriales, associations, experts. C’est d’ailleurs une personnalité à l’expertise et l’indépendance reconnues qui est à la tête du comité scientifique permanent : la professeure Greco.

Il y a eu des évolutions sur des sujets très spécifiques. Il y a une chose qu’il ne faut absolument pas louper : la présence de l’avocat auprès de l’enfant. Ça se joue maintenant. Votre assemblée s’est honorée à inscrire à l’ordre du jour et à adopter la proposition de loi visant à assurer le droit de chaque enfant à disposer d’un avocat dans le cadre d’une mesure d’assistance éducative et de protection de l’enfance, et j’espère qu’elle sera bientôt débattue au Sénat. Les témoignages sont très clairs : les enfants sont parfois confrontés à leurs parents accompagnés d’un avocat, alors qu’eux-mêmes ne le sont pas. Je pense que cela fait partie des évolutions nécessaires de l’aide sociale à l’enfance et des protections que l’on doit aux enfants.

Il y a également eu des évolutions s’agissant du taux d’encadrement dans les pouponnières – c’est le dernier texte signé par Catherine Vautrin en tant que ministre de la santé, qui s’est accompagné de moyens financiers particuliers, car la crise était majeure.

Nous travaillons avec les différents présidents de département sur la question des jeunes majeurs et de la sortie de l’aide sociale à l’enfance, qui reste extrêmement précaire. Il n’y a pas deux jeunes majeurs qui vivent de la même manière, et ce n’est pas une question de sensibilité politique : il y a malheureusement des inégalités dans l’engagement en faveur des jeunes qui sortent de l’aide sociale à l’enfance, en particulier dans la mobilisation contre l’exploitation sexuelle et la prostitution des mineurs. Plus de 40 % des enfants en situation prostitutionnelle viennent de l’aide sociale à l’enfance. Mais bon sang !

Mme Ségolène Amiot (LFI-NFP). C’est vous qui avez le pouvoir !

Mme Sarah El Haïry. Ceux qui sont directement chargés de l’aide sociale à l’enfance, ce sont les présidents de département.

Mme Ségolène Amiot (LFI-NFP). Vous avez une part de responsabilité, vous cassez leurs moyens !

Mme Sarah El Haïry. La situation financière des départements n’est pas bonne, je le sais, mais c’est à cause de la baisse des droits de mutation à titre onéreux (DMTO) et de la nature de leurs ressources budgétaires.

Mme Ségolène Amiot (LFI-NFP). Ils ne peuvent plus lever l’impôt !

Mme Sarah El Haïry. Mais cette question relève du pouvoir législatif ! C’est à vous de repenser la manière dont les collectivités lèvent l’impôt, et quel budget leur octroyer. L’autre question qui peut légitimement être posée, c’est celle de leur responsabilité à l’égard des enfants : là encore, elle vous appartient. Ma mission, c’est de m’assurer qu’ils ont accès à la scolarité et au dispositif Santé protégée. C’est tout le sens de l’expérimentation menée dans notre territoire – puisque nous venons du même département –, au CHU (centre hospitalier universitaire) de Nantes, qui s’est doté du programme Pegase, un protocole de santé standardisé appliqué aux enfants ayant bénéficié avant l’âge de 5 ans d’une mesure de protection de l’enfance, et du dispositif Santé protégée. L’organisation proposée en Île-de-France par Mme Greco est également intéressante et devrait être étendue à d’autres départements.

Le décret permettant de sécuriser les villages d’enfants a été publié. Jusqu’à présent, ils n’étaient pas protégés. Ma mission et ma responsabilité, en tant que haute-commissaire à l’enfance, sont loin d’être anodines : c’est de vérifier qu’il n’y a pas de pédocriminels au sein même de l’aide sociale à l’enfance. Et on en a trouvé, et ils ont été condamnés ! Il faut généraliser les contrôles d’honorabilité et les rendre obligatoires – 650 000 contrôles ont déjà été effectués. Ça, c’est ma mission, et je l’assume.

La protection des enfants de l’aide sociale à l’enfance, c’est aussi des droits nouveaux, comme la présence de l’avocat, la facilitation de la récupération du pécule, l’accompagnement des jeunes en matière de santé et la reconnaissance du psychotrauma – pas encore à la hauteur à mes yeux –, la garantie de leur parole, leur participation dans l’élaboration du projet pour l’enfant.

La bonne interaction avec les polices étrangères en matière de lutte contre la pédocriminalité est une bonne chose ; c’est la preuve d’une coordination efficace. Mais je ne dirai jamais, à ce micro, qu’il y a suffisamment de moyens de police et de gendarmerie, parce que le nombre de pédocriminels explose. Plus de 750 000 pédocriminels se baladent en ce moment même en ligne. Il y a aussi une explosion des images pédopornographiques. Donc, même si nous avons des moyens humains, il faut en former davantage. Lorsque j’ai engagé des procédures contre les marketplaces qui commercialisaient des poupées à caractère pédopornographique et que la police et la gendarmerie se sont mobilisées, nous avons trouvé, parmi les acheteurs, des violeurs de petites filles de huit ans et des pédocriminels qui détenaient des images et des vidéos d’enfants violentés. Parfois, il s’agissait d’images générées par des intelligences artificielles : il faudrait aussi s’interroger sur ces photos produites par une IA telle que Grok, qui dénude les enfants, et les interdire – c’est pourquoi j’ai saisi la Commission européenne. Cela pose la question de la responsabilité de la plateforme et de la marketplace qui ont laissé passer cela sur leurs réseaux.

À mes yeux, la protection des enfants prime sur la liberté de commerce. Ce qui se passe sur le web a la même gravité et doit être condamné au même titre que ce qui se passe dans la vie de tous les jours. Pour l’heure, il m’est plus facile de condamner un hôtelier pour proxénétisme que de condamner une plateforme qui diffuse des images ou met en contact des jeunes filles mineures, en situation d’exploitation prostitutionnelle, avec des pédocriminels.

Mme Ségolène Amiot (LFI-NFP). Il est quand même difficile d’entendre que la prise en charge des enfants dans le cadre de l’aide sociale à l’enfance relève de la seule responsabilité des départements. Ce n’est pas vrai, d’autant quand l’intervention de l’ASE résulte d’une décision judiciaire, qui s’impose aux départements. C’est le juge qui décide, au nom de la société tout entière. Ce n’est donc pas aux départements d’en assumer seuls la charge financière. Vous dites qu’il nous appartient, en tant que législateurs, de leur accorder plus de moyens. Mais c’est au gouvernement de mettre les moyens là où il faut, lors du vote du budget !

Mme Sarah El Haïry. En novembre 2025, la Caisse des dépôts et le ministère de la santé ont injecté 550 millions d’euros sur quatre grands axes : développer l’offre d’accueil pour les jeunes de l’aide sociale à l’enfance ; lutter contre la pénurie des professionnels, parce qu’il y a une véritable crise du recrutement ; développer des services numériques pour suivre les parcours ; et renforcer l’accès aux droits et à l’autonomie. Et pour revenir au mode de financement des départements, cela ne relève pas du gouvernement mais bien du législateur, qui décide de la manière dont ils sont financés.

Mme Ségolène Amiot (LFI-NFP). Mais vous ne mettez pas d’argent !

Mme Sarah El Haïry. Nous ne serons jamais à la hauteur des enfants de l’ASE si on s’arrête à la seule question de savoir qui doit payer. Les départements ont la compétence en matière de protection de l’enfance et une responsabilité d’accompagnement des enfants ; l’État, au-delà de ses compétences en matière de scolarité et de santé, a l’obligation d’être le garant de l’égalité. Or cette dernière est rompue dès lors que l’accueil diffère d’un département à l’autre. Nous n’avons pas le droit d’y consentir. L’ASE, ce sont 70 % de décisions judiciaires, 30 % de décisions administratives.

Mme Béatrice Roullaud (RN). Je vous remercie pour vos propos à la fois passionnés et très clairs. Vous faites preuve de pragmatisme et d’ouverture d’esprit, ce qui me convient parfaitement.

Vous avez parlé de la corrélation entre les violences sur les animaux et celles exercées dans le cadre familial. Je me souviens d’une conférence organisée à la maison du barreau, à l’initiative de sénateurs, intitulée « Une seule violence », qui démontrait qu’une personne violente pour telle ou telle raison envers un animal l’est aussi envers son entourage. C’est sans doute une porte d’entrée pour déceler d’autres violences, notamment des faits d’inceste.

Je vous remercie également d’avoir abordé le sujet des chiens d’assistance judiciaire. Il se trouve que j’ai posé une question écrite au ministère à ce sujet, puisqu’un substitut de ma circonscription, à Meaux, en demande un. La loi prévoit que ce dispositif soit pris en charge par l’État mais, dans la pratique, c’est plus compliqué parce qu’il faut trouver un référent pour le chien et un financement. Manifestement, le dossier du tribunal de Meaux est bloqué et j’espère que mon intervention permettra de faire avancer les choses. On a effectivement connu Rétro, mais aussi Orko à Orléans.

J’en viens à ma question principale. Vous avez dit : ce n’est pas que les enfants ne parlent pas, c’est que les professionnels passent à côté. Permettez-moi de revenir sur l’histoire du petit Bastien, dans mon département de la Seine-et-Marne. Il n’y avait a priori pas d’actes incestueux dans cette affaire, mais le raisonnement est le même : malgré neuf signalements et trois informations préoccupantes, l’enfant terminera dans une machine à laver et décédera à l’âge de 3 ans. Pourtant, tout le monde savait. Il avait fait l’objet de mesures éducatives, à une époque où, malheureusement, il n’y avait pas encore d’avocats pour assister les enfants. La proposition de loi de notre collègue permettra de corriger cela. J’ai moi-même déposé un texte qui va plus loin, conformément au programme de Marine Le Pen, qui souhaite la présence d’un avocat dans toutes les instances civiles et pénales. Cette présence est nécessaire et je vous remercie de l’avoir souligné.

Cependant, l’histoire du petit Bastien pose surtout la question de la détection. Vous avez évoqué le service d’accueil téléphonique, le 119, mais vous n’avez pas mentionné les cellules départementales de recueil, de traitement et d’évaluation des informations préoccupantes (Crip). Vous avez indiqué que le projet de loi prévoyait de créer une ordonnance de sûreté pour l’enfant. L’idée m’a plu parce que c’est l’objet de ma proposition de loi qui prévoit d’élargir les mesures de protection visées au titre XIV du code civil, à l’instar de ce qui a été fait pour les violences faites aux femmes, afin de créer une ordonnance de protection pour les enfants. J’espère que cela débouchera sur quelque chose car, dès qu’un enfant est en danger, des tiers doivent pouvoir intervenir et saisir un juge pour qu’il prononce une mesure de protection. Le but n’est pas de juger qui est coupable – cela viendra dans un second temps –, mais de protéger immédiatement l’enfant ; j’ai noté que c’était votre objectif premier.

Concernant l’ASE, il faut effectivement des moyens financiers. Ma collègue dénonce un manque de moyens et vous répondez, à juste titre, que la protection de l’enfance relève des départements. Dans ces conditions, seriez-vous favorable à un ministère de l’enfance, doté de son propre budget, afin d’éviter les disparités d’un département à l’autre ?

Enfin, j’ai cru comprendre qu’il serait compliqué de supprimer totalement le délit de non-représentation. Néanmoins, nous pourrions prévoir que dès lors qu’il y a des soupçons d’actes de violence sur un enfant, cela soit considéré comme un fait justificatif, afin d’éviter de poursuivre et de condamner les mères protectrices.

Mme Sarah El Haïry. Ce délit est utile lorsqu’il n’y a pas de violence et que le problème résulte d’une mésentente entre les deux parents. Comme l’indique la Convention internationale des droits de l’enfant, ce dernier doit avoir accès à ses deux parents – s’ils ne sont pas violents. C’est pourquoi il faut conserver ce délit.

En revanche, le décret de novembre 2021 a introduit un mécanisme d’atténuation, qui prévoit que lorsqu’une personne poursuivie invoque des violences commises contre le mineur, le procureur de la République doit – et j’insiste sur le « doit » – vérifier ces allégations avant d’engager des poursuites. C’est en ce sens que votre commission d’enquête consacrée au traitement judiciaire de l’inceste aura un poids particulier. Quelle est la réalité de ces vérifications, quelle est son ampleur ? Est-ce que, dans la pratique, ce dispositif entraîne une suspension de l’action publique ? Ces vérifications permettent de circonstancier les faits. Mais si elles ne sont pas à la hauteur et que les faits ne sont pas étayés, on en revient au délit de non-représentation. Par conséquent, ce mécanisme d’atténuation est plutôt protecteur, à condition qu’il soit bien pris en compte. Sinon, c’est la double peine pour le parent protecteur – et c’est, malheureusement, ce qui se passe dans certains cas.

En ce qui concerne l’arrivée d’un chien d’assistance à Meaux, je vais me renseigner. J’espère, pour ma part, qu’il y en aura dans toutes les Uaped et, plus largement, dans tous les espaces qui ont vocation à accueillir des enfants, en particulier les salles Mélanie. Que ceux qui doutent encore des bénéfices de cette présence prennent le temps d’aller voir ; ils ne douteront plus jamais. Je sais que cela demande de la mobilisation et des moyens. Néanmoins, ce n’est pas l’investissement le moins prioritaire. Il se trouve que Mme Dominique Laurent a fait un rapport sur les Uaped ; ce sera l’occasion de suivre le sujet.

J’ai déjà répondu à votre question sur le droit de chaque enfant à disposer d’un avocat ; le travail parlementaire est en cours et nous le suivons de très près, même si j’ai rappelé ma conviction profonde.

S’agissant du numéro d’appel 119, bien sûr que les Crip sont saisies, ensuite, pour les enquêtes sociales. Nous devons également mieux adapter ce service d’accueil, en élargissant notamment la plage du tchat, parce que certains adolescents sont plus à l’aise pour écrire que pour parler – il faut suivre les nouveaux usages. Le pré-accueil doit encore être amélioré : à quel moment, par exemple, identifie-t-on que c’est un enfant, ou que c’est une urgence ?

Mme la présidente Maud Petit. Le 119 est-il disponible sur l’ensemble du territoire français, y compris en outre-mer ?

Mme Sarah El Haïry. Spontanément, je dirais que oui, mais il faut que je vérifie. Il est ouvert vingt-quatre heures sur vingt-quatre, sept jours sur sept, mais j’ai en tête une spécificité linguistique. Et si tel n’est pas le cas, nous devrons y travailler pour le rendre disponible partout, pour tous les enfants.

Mme la présidente Maud Petit. Je précise, non pas en créole, même si l’envie ne m’en manque pas, qu’il faudrait des interlocuteurs capables de parler la langue la plus couramment utilisée dans les territoires – je pense à Mayotte. C’est un élément à prendre en compte, si on veut aider les familles.

Mme Sarah El Haïry. Vous avez d’autant plus raison que, de mémoire, il existe un partenariat avec une association locale, pour le créole – mais il faudrait que je vérifie. D’un point de vue logistique, je ne sais pas si c’est elle qui se raccorde au 119 ou si c’est le 119 qui lui retransfère les appels. La question devrait d’ailleurs se poser pour toutes les langues régionales. Quoi qu’il en soit, le vrai problème, c’est que le 119 n’est pas assez connu.

Mme la présidente Maud Petit. J’ajoute qu’il existe plusieurs créoles !

Mme Sarah El Haïry. Alors, je m’appuierai sur votre expertise.

En ce qui concerne l’ordonnance de protection, la question est plutôt : qui la demande et cela peut-il être un élargissement du dispositif existant ? En tout cas, il ne faut pas se priver d’une protection, d’autant que la loi a évolué : l’enfant est désormais reconnu comme covictime des violences intrafamiliales. Cette disposition sera le fruit du projet de loi qui sera prochainement présenté par le garde des sceaux à la représentation nationale et des débats qui auront lieu à ce sujet.

Sur un ministère dédié à l’enfance, je pourrai vous répondre avec conviction et certitude dans quelques mois, pour une raison simple : je mène actuellement un travail de coordination, pour promouvoir la protection et la participation de l’enfant dans chaque ministère. Certes, il y a des compétences spécifiques à la politique de l’enfance. À ce stade, plusieurs hypothèses sont possibles. Faut-il un service public de la petite enfance ? L’aide sociale à l’enfance relevant de la compétence des collectivités, le ministère doit-il intervenir en accompagnement ou en coordination ? Quid de l’architecture budgétaire ? Ou faut-il privilégier une coordination interministérielle et pérenniser le haut-commissariat à l’enfance, en le dotant de moyens supplémentaires ? Je ne voudrais pas me prononcer trop vite, puisque notre instance n’a été créée qu’il y a un an seulement. J’en connais déjà les forces et les faiblesses. L’objectif est de trouver la meilleure organisation pour les enfants.

M. Christian Baptiste, rapporteur. Ȇtes-vous favorable à la création d’un statut spécifique pour protéger les parents protecteurs ?

Mme Sarah El Haïry. Vous me faites réfléchir en même temps que vous ! Je n’ai pas travaillé sur cette question, mais j’en comprends l’esprit. Il se trouve que j’ai eu la chance de travailler sur la proposition de loi de l’ancien député Sylvain Waserman relative au statut du lanceur d’alerte. Même si ce n’est pas la même chose, le parent protecteur peut vivre des situations similaires et faire l’objet lui aussi de harcèlement judiciaire de la part du parent agresseur, à coups de plaintes, de procédures et d’expertises ; le système judiciaire peut s’emballer contre lui. L’ordonnance de sûreté peut donc constituer un premier pas, pour reconnaître le statut particulier du parent protecteur. C’est une idée qui mérite d’être approfondie.

M. Christian Baptiste, rapporteur. Seriez-vous favorable à cette démarche ?

Mme Sarah El Haïry. Je suis favorable à une réflexion sur le sujet ; ne nous en privons pas. Nous voyons bien la spécificité du parent protecteur et des difficultés qu’il a à connaître. Toutefois, comme je n’ai pas spécialement travaillé sur cette question, je ne peux pas m’engager. Si votre commission d’enquête s’y intéresse, nous serons très attentifs à ses travaux, comme nous le sommes depuis le début.

M. Arnaud Bonnet (EcoS). Je vous remercie de répondre à nos questions dans le cadre de cette commission d’enquête, qui est essentielle compte tenu des dysfonctionnements que nous constatons jour après jour. Vous avez été auditionnée à plusieurs reprises, depuis votre prise de fonctions, pour présenter votre action sur différents enjeux, au premier rang desquels les violences sexuelles sur les enfants.

Lors de votre audition du 18 juin 2025 devant la délégation aux droits des enfants, vous aviez dit travailler en format interministériel avec votre ministre de tutelle, Mme Rist, mais aussi avec les ministères de la justice et de l’éducation nationale. Pourtant, la question de l’inceste n’est pas abordée dans le rapport du haut-commissariat à l’enfance publié le mois dernier. Pourquoi ?

Vous nous avez donné des pistes sur lesquelles vous et vos équipes travaillez, en particulier la création d’un conseil des victimes de violences subies pendant l’enfance. Avez-vous pensé au regard que pourrait poser ce conseil sur les décisions ordinales – je pense en particulier à l’Ordre des médecins et à l’ordre des avocats qui ont été cités plusieurs fois lors de nos auditions ? Je rejoins M. le rapporteur : avez-vous travaillé sur la question du parent protecteur ?

Vous mentionnez dans ce même rapport la généralisation de l’attestation d’honorabilité pour les personnes qui interviennent auprès des mineurs. Je m’en réjouis puisque j’ai déposé, en février dernier, une proposition de loi en ce sens, issue des travaux des ateliers de la loi que j’organise dans ma circonscription, et donc de citoyens et de citoyennes qui ont parfaitement identifié les lacunes dont vous parliez. Cette proposition de loi citoyenne vise à étendre l’attestation d’honorabilité à tous les adultes intervenant auprès de mineurs dans tous les secteurs concernés : éducation, sport, culture, cultes, social, médical, médico-social, garde, animation, enseignement, accompagnement, santé, transport, convoyage ou accompagnement à la mobilité. Elle prévoit également que l’attestation soit actualisée grâce au fichier judiciaire automatisé des auteurs d’infractions sexuelles ou violentes. J’en avais parlé avec le cabinet de Mme Rist et je me réjouis que cette disposition soit intégrée dans le projet de loi qui nous sera présenté. Je serai attentif à l’étendue de ce dispositif. Tous les secteurs que je viens de mentionner seront-ils bien concernés, vu l’impunité manifeste de certains auteurs croisés au cours des auditions ?

Pouvez-vous également nous rappeler ce qui est inscrit au Fijais ? Inclut-il les personnes condamnées à des peines de sursis, celles condamnées à moins de cinq ans de prison, celles condamnées pour détention d’images pédopornographiques ou qui ont fait l’objet de plusieurs plaintes émanant de plusieurs victimes – même si elles sont classées sans suite –, les personnes mises en examen pour viol sur mineur ou celles sur qui une enquête est en cours ? Le problème, c’est que le fichier correspond à un instant T. Il faudrait donc que l’employeur puisse le consulter tout au long de la carrière de son employé, pour s’assurer qu’il n’y a pas eu de faits nouveaux le concernant.

Enfin, j’espère que vous apporterez un total soutien aux propositions du rapporteur et de la présidente, qu’elles soient ou non de l’ordre de la loi.

Mme Sarah El Haïry. Votre commission d’enquête, par la qualité des questions posées et des intervenants auditionnés, est structurante ; vos travaux sont au cœur de la mission du haut-commissariat à l’enfance. Nous avons donc hâte d’en connaître les conclusions, même si je ne peux pas m’engager avant de les avoir lues. Je constate néanmoins beaucoup de convergences. Outre le fait que vous avez entendu les mêmes personnes que nous, vous avez, individuellement et collectivement, mis le doigt sur les difficultés, les incohérences parfois de certains textes, voire leur caractère incomplet, et souligné les externalités négatives de certains dispositifs, faute d’avoir été correctement pensés – je pense au délit de non-dénonciation ou encore à celui de non-présentation d’enfant, qui sont faits pour protéger mais qui, en définitive, peuvent se retourner contre les personnes concernées.

Vos travaux rejoignent donc l’action que nous menons au quotidien afin de lutter contre toutes les violences, dont l’inceste. C’est pourquoi j’ai levé les sourcils lorsque vous avez dit que ce sujet n’était pas évoqué dans notre rapport-bilan, au bout d’un an d’existence. Le haut-commissariat à l’enfance travaille sur l’ensemble des violences, et donc pas sur une en particulier. L’objectif du conseil des victimes de violences subies pendant l’enfance est de penser le continuum des violences, parce qu’elles sont multiples et continues. La politique de prévention – et le regard à poser sur les enfants dans notre société – a vocation à être globale. Cela ne veut pas dire que chaque violence ne requiert pas un accompagnement spécifique ni des formations dédiées pour les professionnels, ainsi qu’un traitement judiciaire adapté. D’ailleurs, des évolutions législatives sont intervenues sur le sujet, comme le retrait de l’autorité parentale en cas d’inceste de la part de l’un des deux parents. Le but n’est donc pas d’invisibiliser l’inceste, mais de montrer au contraire qu’il existe une somme de violences, qui mérite d’être reconnue. L’inceste entre bien dans le périmètre de nos missions et nous travaillons quotidiennement avec les différentes instances, dont la Ciivise, et les associations, telles que Face à l’inceste.

S’agissant du certificat d’honorabilité, les citoyens de votre circonscription sont très éclairés : oui, il faut le généraliser, mais ce n’est pas la pratique actuelle. De plus, chaque secteur a construit, étape par étape, sa propre méthode de contrôle. Je ne dis pas que ce n’est pas bien, mais nous savons que lorsque les contrôles sont plus intenses dans un secteur, les prédateurs se déplacent et changent de secteur. On ne peut pas accepter qu’il y ait des prédations et attendre qu’une condamnation définitive soit prononcée pour écarter les auteurs – la particularité des inscriptions aux bulletins B1, B2, B3 du casier judiciaire, c’est qu’elles ne concernent que les condamnations définitives. C’est d’ailleurs la force du Fijais d’intégrer les procédures en cours et les mises en examen. C’est plus protecteur. Aucun adulte n’est obligé de travailler à côté d’un enfant. S’il n’est pas en mesure de produire un certificat d’honorabilité, il ne pourra plus le faire – il y a là une inversion de la charge du contrôle. On a vu un directeur de la protection de l’enfance être condamné pour détention d’images pédocriminelles, alors que son rôle était précisément de protéger les enfants ! Cela va au-delà de l’écœurement. Bien sûr, cette personne a fait l’objet d’un contrôle au moment de son recrutement, mais, après, il ne se passe plus rien.

L’idée du certificat d’honorabilité est de faire une photographie du stock, c’est-à-dire de toutes les personnes qui interviennent auprès des enfants, professionnels comme bénévoles – venant du monde associatif, je salue le bénévolat, mais j’estime que le contrôle est pertinent pour tous ceux qui sont aux côtés des enfants. De plus, le certificat garantira la régularité des contrôles, puisqu’il sera valable six mois. Il faudra donc le redemander à intervalles réguliers, alors que les obligations légales sont calendaires. C’est d’ailleurs ce qui s’applique aux assistants maternels et familiaux, pour qui les contrôles ont été élargis à toutes les personnes de plus de 13 ans qui composent le foyer. Mais on peut aller plus loin en posant la question suivante : qui a le droit d’accéder au contrôle ? Je comprends la nécessité de respecter l’accès aux informations et le certificat d’honorabilité nous permet d’éviter d’ouvrir à de nouvelles personnes des droits en matière de contrôle des fichiers.

Le dispositif permettra de demander un certificat d’honorabilité, de manière obligatoire ou volontaire, aux intervenants dans tous les secteurs – vous en avez dressé la liste et je vous invite, s’il en manque dans le projet de loi, à l’amender. Vous n’aurez peut-être pas d’autre occasion de le faire. C’est très rare qu’on touche aux antécédents judiciaires : c’est une opportunité, saisissons-la.

Nous pourrions aller plus loin encore, en intégrant le fichier des cadres interdits qui concerne ceux pour qui une procédure administrative a été ouverte. Cela permettrait d’exclure les professionnels connus pour certains faits mais pas encore condamnés, voire ceux pour qui une procédure judiciaire n’est pas encore ouverte. Le certificat d’honorabilité ne prend pas en compte ce fichier pour l’instant, mais il existe et le ministère de l’éducation nationale y travaille.

Enfin, en ce qui concerne les ordres, notamment l’Ordre des médecins, je me suis fait une conviction, après avoir reçu en particulier le collectif de victimes de Joël Le Scouarnec et après avoir travaillé de manière plus approfondie sur un secteur que je connaissais mal : je crois qu’il est temps d’avancer et qu’il y a un chemin. Le secret médical est une chose. Mais l’obligation de protection de l’enfant est supérieure. Il faut donc trouver le chemin pour que le secret médical puisse être partagé avec un autre professionnel qui a vocation à protéger. C’est l’objet du plan de lutte contre les violences que nous menons, qui favorisera une sorte de coalition des professionnels autour des enfants. Nous pourrions même aller plus loin, puisque le contrôle d’honorabilité doit s’adresser à tous les professionnels qui exercent auprès des enfants. Il n’y a pas un seul secteur qui soit, par nature, préservé de prédateurs. Par conséquent, l’harmonisation des contrôles permettrait de redonner un peu de confiance.

M. Christian Baptiste, rapporteur. Je voulais revenir sur le certificat d’honorabilité. Son périmètre est-il très large ? Concerne-t-il tout le monde, y compris les personnels l’éducation nationale ?

Mme Sarah El Haïry. Pour l’heure, le périmètre du certificat d’honorabilité n’est pas si large : il est réservé à la petite enfance et à la protection de l’enfance, ainsi qu’aux familles adoptantes. Les contrôles ont ciblé en priorité la petite enfance et l’aide sociale à l’enfance. Néanmoins, dans ce cadre, tout le monde est contrôlé : de l’éducateur à la cuisinière, professionnels comme bénévoles – c’est donc assez solide. Parmi les 650 000 contrôles effectués, nous avons trouvé des personnes en emploi qui avaient été condamnées. Ce n’est pas forcément dû à des négligences, les condamnations ayant pu être prononcées après le recrutement de la personne ; parfois, les contrôles se sont effilochés dans le temps. Cependant, nous ne pouvons plus tolérer ces trous dans la raquette. C’est pourquoi nous voulons rendre le contrôle obligatoire : si l’employeur n’a pas la preuve du certificat d’honorabilité, il est responsable en cas de contrôle de l’inspection du travail. Par ailleurs, il peut ouvrir une procédure de licenciement pour manquement si le salarié n’est pas en mesure de produire son certificat – nous avons inversé la situation. Cela permet aussi d’avoir des contrôles plus réguliers, parce que le certificat peut être demandé à tout moment.

Le projet de loi proposera d’en élargir le champ et d’harmoniser les contrôles qui, pour l’instant, diffèrent selon les secteurs : dans le sport, on utilise le dispositif signal-sports ; dans l’éducation nationale, c’en est un autre ; dans l’éducation populaire, c’est la Djepva (direction de la jeunesse, de l’éducation populaire et de la vie associative) qui intervient ; dans le périscolaire, je ne vous en parle même pas, tout le monde a constaté les failles. Sans généraliser, il y a des prédateurs qui viennent dans ce secteur volontairement, il ne faut pas se mentir. Nous effectuons aussi des contrôles dans les instituts médico-éducatifs (IME), qui accueillent des enfants en situation de handicap, donc plus vulnérables.

Sincèrement, il faudrait aller plus loin : non seulement élargir le champ du certificat d’honorabilité et le rendre obligatoire dans plusieurs secteurs, mais aussi le rendre accessible, de manière volontaire, à ceux qui souhaiteraient en faire la demande. Il y aurait l’obligation et la possibilité. Je pense par exemple au particulier employeur, dont l’enfant est susceptible de rester seul avec un adulte dans le cas des cours de soutien scolaire à domicile. Ne pourrait-on pas ouvrir la possibilité au particulier employeur de demander ce certificat ? Pour moi, ce serait même une recommandation. Mais ce n’est pas possible aujourd’hui.

M. Christian Baptiste, rapporteur. On pourrait rendre ce certificat obligatoire non seulement pour l’employeur, mais également pour la personne qui veut accéder à un emploi en lien avec des enfants ; elle saurait qu’elle doit systématiquement produire un certificat d’honorabilité.

Mme Sarah El Haïry. C’est entre vos mains, mesdames et messieurs les députés. Ce qui est sûr, c’est qu’on ne peut pas laisser une personne condamnée ou qui fait l’objet d’une procédure en cours aux côtés des enfants.

Mme la présidente Maud Petit. Ça tombe sous le sens.

Mme Florence Herouin-Léautey (SOC). Le regard de la société commence à évoluer, y compris parce que la commission d’enquête a remis le sujet dans le débat public. Nous sommes tous convaincus ici qu’il faut des réponses à la fois massives et globales.

Vous avez longuement parlé du certificat d’honorabilité, qui permettra de mettre au contact des enfants des personnes dont nous nous serons assurés qu’elles ne sont pas soupçonnées d’actes de maltraitance ou de malveillance. Il existe également d’autres outils, qui sont prêts. Je pense au livret de formation de la Ciivise, validé par cinq ministères ainsi que par l’École nationale de la magistrature (ENM), mais qui, depuis 2022, n’a toujours pas été déployé. Dès lors qu’il est exigé de tous les professionnels qui travaillent avec et autour des enfants qu’ils détiennent un certificat d’honorabilité, qu’est-ce qui nous empêche, qu’est-ce qui vous empêche, de poser aussi comme condition de suivre cette formation de trois jours ? Il n’est pas question ici d’un cycle de six mois ou d’un an, mais de trois jours de formation pour repérer, prévenir et accompagner, dans le champ de la mission de chacun. Il faut savoir faire les bons relais, savoir recueillir la parole, la préserver, ne pas la polluer.

J’ai été très heurtée – et j’aimerais savoir ce que vous en pensez – par la déclaration du ministre Édouard Geffray, qui souhaite conditionner les subventions de l’État aux associations intervenant dans le périscolaire à une obligation de formation des animateurs. Pourquoi pas, mais pourquoi jeter l’opprobre sur ces associations ? 58 % des personnels périscolaires sont recrutés par les collectivités. Que fait-on, dans ces conditions ? Qui fait quoi ? Qui pose la conditionnalité ? On leur demande de former, mais à quoi ? Quelle est la doctrine ? Est-ce celle de la Ciivise, qui a été validée, j’y insiste, par cinq ministères ? Ou chacun pourra-t-il faire un peu ce qu’il veut ? Il me semble indispensable d’adopter une doctrine commune, autant pour les professionnels que pour les enfants. Or elle existe. Le ministre se permet de conditionner les aides accordées aux associations à une obligation de formation. Mais allons-nous, demain, conditionner le budget du ministère à la délivrance de l’Evars aux enfants ? Combien d’enfants la reçoivent dans notre pays ? Ce n’est qu’en agissant en prévention, autant sur les mineurs que sur les professionnels, que nous parviendrons peut-être à enrayer la mécanique.

Enfin, j’ai une question subsidiaire et décalée : que répondez-vous à ceux qui ne comprennent pas à quoi un avocat peut servir lorsqu’un enfant est non verbal ?

Mme Sarah El Haïry. Je pense que tous les enfants, qu’ils oralisent ou non, ont vocation à avoir un avocat à leurs côtés. Tous, sans exception.

Mme Florence Herouin-Léautey (SOC). Parce qu’ils ont des droits. Mais comme ils ne verbalisent pas, ils ne peuvent pas les faire valoir.

Mme Sarah El Haïry. J’irai même plus loin. Peut-être n’arrivent-ils pas à faire valoir leurs droits essentiels parce qu’ils n’oralisent pas, mais un enfant a de toute manière besoin d’être accompagné pour être défendu. Ils sont des sujets de droit à part entière. S’interroger sur l’opportunité de l’assistance d’un avocat revient à refuser qu’ils aient les mêmes droits qu’un adulte. Ça n’a pas de sens. Les enfants ne sont pas des mini-adultes qui auraient des mini-droits. Il est très clair pour moi que le droit des enfants à être accompagné d’un avocat doit être respecté.

J’avoue ne pas avoir été choquée par le fait de conditionner les subventions aux associations. On ne peut en demander que si l’on agit de manière exemplaire. Le sujet de la formation concernera également les ministères. Il faut former les personnels pour mettre en place une culture commune, notamment dans le secteur périscolaire, et actualiser la formation dans les services de santé scolaire. En effet, la question du recueil de la parole n’est pas si simple.

Mme Florence Herouin-Léautey (SOC). Cette formation n’est toujours pas déployée – à moins que vous n’ayez de nouveaux chiffres à nous communiquer.

Mme Sarah El Haïry. Je n’ai pas les chiffres. Cette formation n’est pas obligatoire, et c’est bien le problème. Celle destinée au recueil de la parole fait partie de la formation globale à la lutte contre les violences sexuelles et sexistes.

Il faut rechercher aussi bien l’effectivité du droit que celle de la formation. Construire grâce à celle-ci une culture commune du recueil de la parole est le pendant de la généralisation du contrôle d’honorabilité, que je prône. Je considère que, pour assurer la protection de l’enfant, toute personne en contact avec lui à titre professionnel doit pouvoir recueillir la parole mais aussi comprendre les signes qui témoignent d’une violence. Cela concerne aussi bien le personnel de la cantine que celui du centre de documentation et d’information (CDI) ou de la médiathèque, les animateurs périscolaires ou ceux de l’association qui enseigne la musique. Sans cette culture du repérage, on n’arrivera pas à développer celle du signalement pour briser le cercle vicieux.

Il faudra aussi lever les freins en matière de signalement. C’est une chose que j’ai beaucoup entendue, notamment parce que les procédures sont différentes selon les institutions. Cela concerne bien entendu l’éducation nationale, mais pas seulement, car on constate que les enfants sont davantage victimes dans les IME et dans les territoires d’outre-mer, par exemple.

Vérifier de manière régulière les antécédents judiciaires de toutes les personnes qui sont aux côtés des enfants est une première protection. On s’assure ainsi qu’elles n’ont pas été condamnées. Ça n’a évidemment de sens que si l’on forme aux bons gestes l’ensemble de ceux qui interviennent auprès des enfants, quel que soit leur métier.

Mme Florence Herouin-Léautey (SOC). Mais alors, quand ?

Mme Sarah El Haïry. Vous aurez bientôt l’opportunité de discuter d’un texte. Les occasions d’améliorer la protection des enfants de manière systémique sont rares. Je crois que ce moment est venu.

M. Christian Baptiste, rapporteur. Vous nous dites en clair que le projet de loi pourra être amendé de manière à exclure, grâce au contrôle d’honorabilité, toutes les personnes qui ont été condamnées.

Mme Sarah El Haïry. L’Assemblée nationale décidera de manière souveraine. Ce texte concerne la protection des enfants. C’est une chance qu’il soit examiné après les travaux de qualité menés par votre commission. Ceux-ci éclaireront bien entendu le débat, notamment grâce aux auditions et aux recommandations que vous adopterez de manière transpartisane.

Mme la présidente Maud Petit. Une dernière précision : combien d’intervenants travaillent au sein de la plateforme du 119 ?

Mme Sarah El Haïry. Je vous répondrai par écrit.

Mme la présidente Maud Petit. Est-il prévu d’intégrer un volet relatif à la prévention des violences sexuelles intrafamiliales dans la politique de soutien à la parentalité, que le gouvernement souhaite renforcer ?

Mme Sarah El Haïry. Je pourrai vous répondre à partir du mois de juin, lorsque nous disposerons des conclusions des assises nationales du soutien à la parentalité.

Mme la présidente Maud Petit. Je vous remercie encore une fois pour votre disponibilité et pour les réponses fort éclairantes que vous nous avez apportées.

*

*     *

  1.   Audition, ouverte à la presse, de M. Stéphane Oustric, président du Conseil national de l’Ordre des médecins, et du Mme Christine Louis-Vahdat, présidente de la section éthique et déontologie (16 avril 2026)

Mme la présidente Maud Petit. Madame, monsieur, comme vous le savez, notre commission d’enquête a pour objet d’évaluer le traitement judiciaire des viols et agressions sexuelles incestueuses parentales sur mineurs, en portant une attention particulière à la prise en compte de la parole de l’enfant et à sa protection effective pendant la procédure.

Nous avons souhaité entendre le Conseil national de l’Ordre des médecins (Cnom) car il nous est apparu que les médecins avaient un rôle crucial à jouer dans le signalement des violences incestueuses commises sur mineurs. Il semble toutefois que les médecins libéraux peuvent faire l’objet de sanctions disciplinaires de la part de leur ordre professionnel pour immixtion dans les affaires de famille ou atteinte au secret médical, alors même que de telles sanctions sont normalement proscrites par la loi dès lors que les signalements ont été faits de bonne foi. Cela constitue indéniablement un frein notable à la révélation de ces violences. Nous aborderons bien sûr d’autres sujets, notamment le recours par certains médecins au concept d’« aliénation parentale » dans des expertises judiciaires, à l’encontre desquelles vous avez d’ailleurs eu à traiter, je crois, des plaintes.

J’accueille donc cet après-midi M. Stéphane Oustric, président du Conseil national de l’Ordre des médecins, et la docteure Christine Louis-Vahdat, présidente de la section éthique et déontologie du Conseil.

Avant de vous laisser la parole, je vous rappelle que l’article 6 de l’ordonnance du 17 novembre 1958 relative au fonctionnement des assemblées parlementaires impose aux personnes entendues par une commission d’enquête de prêter serment de dire la vérité, toute la vérité, rien que la vérité.

(M. Stéphane Oustric et Mme Christine Louis-Vahdat prêtent successivement serment.)

M. Stéphane Oustric, président du Conseil national de l’Ordre des médecins. C’est un moment important. Je vous remercie très sincèrement d’offrir à l’institution ordinale des médecins ce temps d’expression libre et éclairé. Il va permettre une mise au point qui est nécessaire et attendue, d’abord et avant tout par les enfants victimes, que l’on écoute peu ou pas ; ensuite par l’immense majorité des mères, trop souvent stigmatisées, voire pire ; et enfin par tous les médecins engagés avec humanité dans leur pratique. Cette clarification est également nécessaire pour répondre aux interventions de certains de nos confrères et consœurs pédopsychiatres. Nous pourrons apporter des éléments très concrets et très précis au débat, étant entendu que nous avons visionné avec attention les précédentes auditions, tout en prenant connaissance des éléments relayés par la presse et les réseaux sociaux.

En tant que délégation du Conseil national, nous sommes donc à votre entière disposition. Nous allons, le docteur Christine Louis-Vahdat – qui est présidente de la section Éthique et déontologie du Conseil national – et moi-même, pouvoir vous apporter toutes les informations que vous êtes en droit de solliciter, mais surtout celles que les victimes ont besoin d’entendre – et nous, de vous transmettre. Si cela convient à votre commission, je prononcerai d’abord un propos liminaire, après quoi je laisserai le docteur Louis-Vahdat entrer dans les éléments de détail.

Je vais commencer par me présenter. Je suis le professeur Stéphane Oustric, médecin généraliste à Toulouse, où j’exerce dans le même quartier depuis plus de trente ans ; je suis, en somme, « médecin de famille », comme on dit. Je suis également professeur des universités et je coordonne un diplôme d’études spécialisées (DES) de médecine générale. Je pourrai donc répondre à vos interrogations tant sur la formation initiale – qui relève de l’université – que sur la formation continue – qui relève non seulement des professionnels, mais aussi de l’Ordre des médecins. Nous pourrons revenir sur la certification périodique, issue d’un texte publié récemment – le décret du 26 décembre 2025 relatif aux modalités de contrôle et au système d’information de la certification périodique de certains professionnels de santé – et qui constitue une réponse majeure aux problématiques de formation. Par ailleurs, j’ai exercé comme expert judiciaire en dommages corporels près la cour d’appel de Toulouse pendant plus de quatorze ans. Sur ce point également, nous pourrons revenir sur les éléments soulevés par nos confrères pédopsychiatres concernant les expertises et la formation des experts. Nous n’éluderons aucune de vos questions.

J’ai l’honneur, depuis le 25 juin 2025, de présider le Conseil national de l’Ordre des médecins, entouré d’une équipe qui a porté un projet aux axes programmatiques forts et structurés. Ceux-ci permettent d’engager toute l’institution vers une modernisation irréversible et d’ampleur inédite, dont l’objectif est de garantir l’exercice des médecins à l’horizon 2040 – j’y reviendrai, parce que nous sommes confrontés à des enjeux majeurs de démographie médicale. Nous gérons l’atlas de la démographie médicale, ce qui nous permet de disposer des chiffres les plus récents mais aussi de projections. Tout ce travail est, bien entendu, au service des patients.

Je précise, en m’adressant plus particulièrement à M. le rapporteur, que nous sommes attentifs à l’ensemble du territoire de la République, qu’il soit métropolitain ou ultramarin. Nous rentrons d’ailleurs de Guyane, où nous avons passé huit jours. Nous y avons été confrontés à la problématique de l’inceste sur les bébés et les nourrissons, un sujet sur lequel nous pourrons échanger.

Parmi nos axes stratégiques majeurs figure l’engagement de renforcer l’action pénale et disciplinaire de l’Ordre, dans une logique de tolérance zéro. Je détaillerai un peu plus tard les points en question, et nous pourrons aborder les modalités de votre implication. Je vous le dis sans détour, comme je l’avais fait lors de la table ronde qui avait été organisée par la commission des affaires sociales sur l’affaire Joël Le Scouarnec, qui a été pour nous un véritable tsunami, terrible et inimaginable : il n’y aura, en ce qui nous concerne, aucun retour en arrière. Les dispositions que nous avons prises vous seront énoncées très clairement. Notre détermination est totale et c’est l’institution tout entière qui est désormais engagée.

Les principes qui sous-tendent notre action, dont nous vous exposerons donc les détails, ont été officiellement fixés le 25 juin 2025. Cette trajectoire a été amorcée antérieurement, mais elle a été renforcée et formalisée à cette date. Elle constitue désormais une ligne directrice claire, dont l’institution ne peut plus s’écarter. Elle a d’ailleurs été solennellement réaffirmée à plusieurs reprises : lors de mon élection, le 25 juin, puis le 27 juin devant la représentation ordinale nationale – réunissant 420 représentants, présidents, secrétaires et trésoriers –, en présence du ministre alors en exercice, Yannick Neuder. Elle a également été exposée le 3 juillet à la directrice générale de l’offre de soins (DGOS), Marie Daudé, qui vient malheureusement de changer de poste et d’affectation. Le docteur Christine Louis-Vahdat reviendra sur ces éléments de manière plus détaillée.

Je souhaite maintenant, si vous me le permettez, faire quelques rappels. C’est mon côté « professeur » qui ressort, mais cela me semble nécessaire car ce dont il est question ne vous est pas nécessairement familier. Le fonctionnement de l’Ordre ne s’improvise pas : il est régi par le code de la santé publique. L’Ordre est une institution de droit privé chargée d’une mission de service public ; en effet, selon la jurisprudence du Conseil d’État, l’organisation et le contrôle de la profession médicale par l’Ordre national des médecins constituent un service public. Ainsi, selon l’article L. 4121-2 dudit code, l’Ordre veille « au maintien des principes de moralité, de probité, de compétence et de dévouement indispensables à l’exercice de la médecine […] et à l’observation, par tous [ses] membres, des devoirs professionnels, ainsi que des règles édictées par le code de déontologie » – qui en constitue la partie réglementaire. Il assure donc « la défense de l’honneur et de l’indépendance de la profession médicale ». C’est un cadre exigeant dont je suis très fier ; il a donné lieu, pour ma part, à un engagement de trente ans.

Venons-en à la juridiction disciplinaire. La loi Kouchner de 2002 – relative aux droits des malades – puis le décret du 25 mars 2007 – relatif au fonctionnement et à la procédure disciplinaire des conseils de l’Ordre des médecins – ont scellé l’indépendance totale de la juridiction ordinale. Voilà dix-neuf ans, donc, que ce système est en place : il ne s’agit plus d’une juridiction rendue par les médecins, mais bien d’une juridiction de droit administratif. Ce changement a entraîné deux conséquences majeures. D’abord, le contentieux disciplinaire a été transféré vers une chambre de première instance régionale, présidée par un membre en activité ou honoraire des tribunaux administratifs ou des cours administratives d’appel. Ensuite, une chambre nationale a été instituée ; elle peut être saisie par certains acteurs directement ou en appel, et est présidée par un conseiller d’État. Le recours en cassation, quant à lui, relève du Conseil d’État.

Le deuxième élément de ce changement, qui est pour nous fondamentalement positif, tient au statut du plaignant : alors qu’il n’avait auparavant qu’un rôle de simple témoin, il est désormais parti à l’instance. Il peut porter plainte directement auprès du conseil départemental de l’Ordre. Ce dernier n’a aucune capacité pour arrêter ou bloquer cette plainte, qui doit obligatoirement être transmise à la chambre disciplinaire de première instance. Seul le magistrat qui préside cette chambre peut statuer sur la recevabilité de la plainte déposée et décider de la passer en jugement. Pour toute personne souhaitant faire valoir ses droits, ce statut de partie à l’instance donne accès à la totalité de la procédure et offre la possibilité de faire appel, voire de se pourvoir en cassation. Ainsi, la justice française dispose de tous les éléments nécessaires pour garantir que tout citoyen, en tant que justiciable, soit traité sur un pied d’égalité.

Les chambres disciplinaires sont totalement indépendantes. La seule intervention de l’Ordre, c’est d’en assurer le financement. Au niveau régional, je me dois d’héberger la chambre disciplinaire de première instance dans nos locaux, de mettre à disposition le personnel du greffe et d’assurer les indemnisations prévues par la loi pour le président et les assesseurs. Je suis très heureux que nous abordions ce point, car la réunion est enregistrée et chacun pourra l’entendre : ce n’est pas l’Ordre et ce ne sont pas les médecins qui prononcent les sanctions ou qui décident de la recevabilité des plaintes. C’est la loi, et en particulier les dispositions introduites par la loi dite Kouchner, qui a instauré ce cadre ; nous nous y conformons. L’indépendance est totale. Nous n’intervenons jamais dans les décisions ; notre seule implication se limite aux cas où l’Ordre est parti à l’instance. Je peux vous dire que j’ai déposé ce matin, à titre conservatoire, une plainte devant la chambre nationale, s’agissant de faits d’une telle gravité qu’ils n’ont pu être traités à un niveau inférieur. Je peux donc agir, mais uniquement dans certaines circonstances ; en tout état de cause, il est impossible pour nous de bloquer une plainte. Quand on nous dit : « Vous ne faites pas ci, vous ne faites pas ça ! », nous sommes prêts à répondre très précisément, car nous ne faisons qu’appliquer les dispositions du décret de mars 2007. Il y a des procédures que nous serons heureux de vous expliquer en détail si vous voulez les comprendre, mais une chose est très claire : depuis 2007, nous ne sommes plus la chambre disciplinaire.

Revenons sur les dispositifs de renforcement de l’action pénale et disciplinaire de l’Ordre. En juin 2025, nous avons créé une cellule d’intervention interne : la Cijudp (cellule d’intervention juridique disciplinaire et pénale). Si vous le souhaitez, nous pourrons vous transmettre les détails de son fonctionnement. Tous les conseils départementaux et régionaux peuvent la saisir ; au niveau du Conseil national, deux juristes sont chargés d’analyser les signalements pour déterminer s’ils relèvent du pénal, du disciplinaire ou des deux – car articuler ces deux procédures est souvent complexe. Pour appuyer cette cellule, nous bénéficions depuis juin 2025 d’un magistrat en détachement, procureur de la République.

Ce projet est porté par Christine Louis-Vahdat, la section Éthique et déontologie et Mme Caroline Heron, notre responsable juridique – qui est à nos côtés et que je me permets de vous présenter. J’excuse d’ailleurs Mme Julie Laubard, directrice des services juridiques, qui n’a pu se joindre à nous, étant retenue par un travail interordres sur des questions relatives à l’évolution des procédures disciplinaires et à l’attestation d’honorabilité. J’ai donc à mes côtés une conseillère spéciale, qui ne rend compte qu’à moi, pour l’ensemble des questions relatives à l’acculturation pénale de l’institution ; cela représente une valeur ajoutée inestimable. Christine vous communiquera les chiffres dont nous disposons depuis le 25 juin ; vous constaterez que les mesures prises depuis cette date étaient nécessaires.

Depuis le 3 juillet, nous exigeons l’attestation d’honorabilité. Il ne s’agit pas d’une simple formalité. De mon côté, je l’avais déjà introduite en instaurant une exigence de renouvellement tous les trois ans – vous pouvez le vérifier, la procédure est tracée. Il est donc indispensable que nous ayons accès au Fijais (fichier judiciaire automatisé des auteurs d’infractions sexuelles ou violentes). Nous disposons déjà de personnes accréditées qui peuvent consulter le bulletin n° 2 (B2) du casier judiciaire. Pour rappel, l’accès au B2 est encadré par des règles strictes : pour ma part, j’y ai eu accès il y a trente-quatre ans, mais comme je n’ai pas changé de département, mon conseil départemental n’y a plus accès. En somme, vous y avez accès une seule fois, sauf si vous changez de département. On nous reproche notre inaction, mais il faut prendre en compte ces éléments. Nous pourrons aussi revenir sur le signalement des procédures en cours et sur l’obligation de notification des sanctions, qu’elles soient disciplinaires ou pénales. Christine pourra là encore intervenir sur ces points, car nous sommes confrontés à des circulaires qui, malheureusement, n’ont toujours pas évolué.

Pour nous, l’attestation d’honorabilité s’inscrit donc dans un cadre global structuré autour de quatre piliers : le suivi des procédures en cours, les sanctions, l’accès au B2 et la consultation du Fijais. Cependant, le dispositif ne se limite pas à ces seuls aspects. Nous l’avons adossé dès le départ à l’obligation de certification périodique. Pourquoi ce choix ? Parce qu’il est essentiel de prouver aux patients que les professionnels se forment tout au long de leur carrière. La science évolue, et il faut progresser avec elle pour garantir la sécurité des nouvelles techniques, technologies et innovations thérapeutiques. Ce cadre a été entériné par le décret du 26 décembre, et l’Ordre veillera scrupuleusement à ce que chaque médecin valide son parcours de certification tous les six ans. Par ailleurs, nous avons intégré un volet relatif à l’état de santé des praticiens, car un médecin en bonne santé, on le sait, soigne mieux.

Concrètement, l’Ordre délivrera l’attestation d’honorabilité tous les trois ans, en cohérence avec la certification périodique – qui, elle, s’évalue sur un cycle de six ans. En cas d’alerte, sa validité sera immédiatement suspendue. Surtout, nous imposerons l’affichage de ce document dans les salles d’attente des médecins ainsi que sur les sites internet des établissements. Chaque patient doit avoir la certitude que son praticien répond à ces exigences. J’ai même suggéré à la Défenseure des droits l’intégration d’un QR code permettant d’accéder à des informations sur les droits des patients et l’accès à des soins non discriminatoires. Je défends officiellement cette vision depuis le 3 juillet ; elle est désormais en phase de déploiement et je suis déterminé à ce qu’elle soit pleinement opérationnelle.

J’ajoute que nous avons fait évoluer nos commissions « vigilance-violences-sécurité » (VVS) pour les transformer en commissions « vigilance-violences-victimes » (VVV). Sous l’impulsion de Christine Louis-Vahdat, nous avons placé l’accompagnement des victimes au cœur de notre action. Le travail que mène ma collègue auprès d’elles est admirable et témoigne d’un engagement personnel profond, que je partage : pour ma part, je suis investi dans ce domaine depuis 2006, notamment à travers l’association toulousaine Previos (prévention violence orientation santé). Cet engagement reflète nos parcours de vie respectifs.

Nous disposons par ailleurs d’outils internes performants, notamment le logiciel Orion, dédié au traitement des plaintes. Cet outil permet une traçabilité précise : chaque élément entrant est horodaté, déclenchant automatiquement le suivi des délais de traitement réglementaires – qui sont, fixés, je le rappelle, à trois mois. Grâce à cette centralisation, chaque étape de la procédure est documentée, sans échappatoire : précontentieux, contentieux, dépôts de plainte et identification des parties prenantes. Développé sous le mandat de mon prédécesseur, cet outil est en cours de mise à jour. Tous les conseils départementaux de l’Ordre des médecins devront désormais l’utiliser et sa généralisation, annoncée le 25 juin dernier, sera effective au 1er janvier 2027. Un tel déploiement nécessite, bien entendu, des protocoles de sécurité à plusieurs niveaux, mais nous maîtrisons parfaitement la transition.

Une commission nationale des plaintes avait également été créée sous le mandat de mon prédécesseur. Si les décisions des chambres disciplinaires de première instance sont publiques, leur transmission au Conseil national n’est pas automatique. C’est pourquoi nous avons instauré depuis 2023, au sein de la section Éthique et déontologie, un processus systématique de recensement et d’analyse de toutes ces décisions. Ma collègue vous en parlera, mais je peux d’ores et déjà vous confirmer que nous avons élargi le périmètre de cette analyse pour l’aligner sur la politique de tolérance zéro que nous avons promue depuis le 25 juin. Désormais, chaque assemblée plénière examine une vingtaine ou une trentaine d’analyses, soumises au vote de nos instances. Voilà, en résumé, les mécanismes qui sont effectifs ou en cours de déploiement au sein du Conseil national.

La mise en œuvre de cette stratégie est pour nous un impératif lié à un droit fondamental : il s’agit de garantir que chaque grief, doléance ou plainte soit pris en compte dans le délai le plus court. C’est à cet effet que nous avons créé la Cijudp, capable d’intervenir dans les trois semaines. Par le passé, notre institution ne prenait connaissance de faits terribles – comme des agressions sexuelles commises par des médecins – que par voie de presse, faute d’en être informée par la justice. Nous avons donc développé une acculturation au pénal et la stratégie associée est désormais pleinement opérationnelle ; elle s’appuie sur les leviers juridiques que sont l’article 40 du code de procédure pénale, d’une part, et la constitution de partie civile, d’autre part. Christine Louis-Vahdat détaillera ces points et vous présentera les résultats concrets obtenus en neuf mois. Nous avons donc acculturé tous nos conseils départementaux en leur rappelant que l’usage de ces outils juridiques s’inscrivait pleinement dans leurs prérogatives. Il était crucial de dissiper toute méconnaissance à ce sujet : c’est désormais chose faite.

La transparence et la célérité sont les deux piliers de mon mandat, sur lesquels repose la confiance qui m’a été accordée. La transparence est le socle de notre légitimité ; quant à la célérité, elle est nécessaire car nous ne pouvons laisser de telles situations perdurer. C’est précisément pour répondre à cette exigence de rapidité que nous avons sollicité une réforme de la juridiction disciplinaire et de nos outils de saisine du droit pénal. Il faut savoir que le traitement d’une affaire en chambre disciplinaire de première instance prend quinze à dix-huit mois, auxquels s’ajoutent dix-huit à vingt-quatre mois en cas d’appel. Ce délai n’est pas le fruit d’un manque de volonté des acteurs : il est lié à une véritable embolie du système. Le volume de dossiers a crû proportionnellement à nos effectifs : alors que nous étions 250 000 médecins en 2007, nous en comptons 350 000 aujourd’hui – retraités inclus –, et les projections indiquent que nous dépasserons les 500 000 en 2040. Il faut que nous soyons prêts à anticiper ces évolutions de notre société, et nous faisons tout pour l’être ; cela nécessite une transformation profonde de notre cadre d’action.

Si la juridiction disciplinaire est indépendante, nous travaillons donc activement à sa fluidification. À cet égard, je ne peux que vous recommander d’inviter M. Alain Seban, président de la chambre disciplinaire nationale de l’Ordre, qui pourra détailler les mesures envisagées pour accélérer le traitement des procédures. Par ailleurs, la saturation du système est parfois alimentée par des plaintes dont le caractère légitime interroge, ou par des plaignants qui ne donnent aucune suite aux convocations en conciliation ou en audience. Ces dossiers engorgent inutilement la juridiction, au détriment des personnes qui en ont vraiment besoin. C’est pourquoi nous sommes convenus, avec le président Seban qui en a fait un axe majeur de son engagement, d’une nouvelle priorité opérationnelle : dorénavant, les dossiers présentant un caractère criminel ou délictueux seront mis au-dessus de la pile.

Nous plaidons activement pour la création d’un nouvel article, le L. 4124-2-1 du code de la santé publique, qui vise à protéger les médecins signalant des violences. La solution est là, et pas ailleurs. Les médecins doivent avoir la certitude qu’ils seront protégés en toutes circonstances. Actuellement, ils ne sont réellement protégés que par le code de procédure pénale. Ils ne peuvent pas l’être pleinement dans le cadre de notre juridiction ordinale, car l’engagement de poursuites échappe au pouvoir d’appréciation du Conseil de l’Ordre. Par exemple, dans le cadre de conflits conjugaux ou familiaux, la plainte déposée par l’un des deux conjoints contraint la chambre disciplinaire de l’Ordre – et non le Conseil – à instruire le dossier.

Pour conclure sur l’Ordre des médecins, je tiens à affirmer que nous sommes aujourd’hui à notre place. Certains se posent des questions à ce sujet ; pour ma part, voilà longtemps que je ne m’en pose plus. Nous sommes en phase avec les attentes légitimes des victimes, qui constituent notre priorité absolue. Demain matin, je serai dans mon cabinet médical dès 7 heures, et jusqu’à 21 heures. En tant que médecin généraliste, je suis quotidiennement au contact de mes patients, de mon quartier, de mon territoire ; je n’ai pas besoin de vous faire état des signalements que j’ai effectués ou des difficultés que j’ai rencontrées sur le terrain. Cela dit, il y a beaucoup d’acteurs autour de la table. Il faut arrêter de pointer les responsabilités individuelles : nous sommes tous dans le même bateau et nous devons tous ramer dans le même sens. C’est l’intérêt de notre République et de nos enfants qui est en jeu. Pour ma part, voilà trente-cinq ans que je suis là pour eux, et j’espère pouvoir continuer à l’être encore un peu.

Ces enjeux rejoignent, comme vous l’avez souligné, les attentes des mères. Certains concepts sont controversés et nos collègues pédopsychiatres, dont j’ai bien écouté l’audition, ont nourri notre réflexion d’éléments précieux. En tant que professeur, je précise que le recours au scoring ou aux échelles d’évaluation relève des bonnes pratiques fondées sur un consensus professionnel. Si ces outils n’ont pas le caractère de recommandations de grade A au sens strict de la littérature scientifique, ils n’en demeurent pas moins bénéfiques. Leur réelle valeur réside dans le fait qu’ils sont le fruit d’un dialogue et d’une convergence entre les acteurs qui se sont réunis autour de la table. Cela me semble intéressant et nous pourrons, si vous le souhaitez, approfondir le sujet.

La société évolue et l’Ordre est évidemment prêt à assumer sa mission, sans faille. Il ne s’agit pas de faire table rase du passé ; je n’ai pas peur, j’ai le dos dur et je répondrai présent. Je n’hésiterai pas non plus à rechercher les responsabilités là où elles se trouvent. Toutefois, je tiens à être très clair : il est temps d’en finir avec les postures où chacun se renvoie la balle, qui ne font qu’alimenter des stéréotypes. À l’arrivée, tout cela sape l’engagement de la majorité des médecins. À ce sujet, Christine Louis-Vahdat pourra vous parler des échanges qu’elle a eus avec de jeunes médecins, aujourd’hui même, dans le cadre d’un groupe de travail. Ils sont la solution et nous devons être attentifs à leur situation. Le « doctor bashing », comme on dit, pourrait entraîner chez certains l’envie de se réorienter – et ils n’auront aucun mal à le faire. Nous devons leur adresser un message clair : « Oui, vous serez protégés ». Et en même temps, il faut aussi leur dire qu’ils ne peuvent pas faire n’importe quoi. Il faut faire preuve de pédagogie.

C’est vraiment un sujet terrible. Je tiens à dire que je suis très fier de cette invitation, qui résonne avec ce que nous sommes profondément : des médecins engagés au quotidien auprès de leurs patients. Vous avez rappelé à juste titre la diversité des acteurs concernés ; ayant suivi toutes vos auditions, j’ai été très impressionné par leur tenue et par la sincérité des paroles qui y ont été prononcées – j’ai notamment en tête l’intervention, particulièrement marquante, d’un avocat marseillais. Nous sommes dans le vrai. Dans une vie, les moments de cette nature sont rares ; lorsqu’ils se présentent, il faut les saisir. Qu’en sera-t-il en 2040 ? Je ne serai peut-être plus là pour le voir, mais j’ai le souci de ce que nous transmettrons aux générations futures. Les médecins, de mon point de vue, sont des acteurs majeurs et centraux de notre République, au même titre que les enseignants. Nous devons être à la hauteur de cette responsabilité.

Nous devons donc être au rendez-vous, et je vous assure que l’Ordre le sera. Nous avons cependant besoin de vous pour accompagner cette modification législative qui constitue, à mon sens, l’élément central de notre démarche. S’agissant de l’attestation d’honorabilité, nous sommes prêts ; nous mobiliserons les moyens nécessaires et le personnel accrédité pour garantir à chaque patient, quel que soit son lieu de prise en charge, la certitude d’un environnement sécurisé, de manière transparente et systématique.

Mme Christine Louis-Vahdat, présidente de la section éthique et déontologie. C’est avec une pleine conscience de nos responsabilités que nous comparaissons devant vous. En tant que présidente de la section Éthique et déontologie depuis le 25 juin dernier, j’ai reçu du président toute latitude pour identifier les dysfonctionnements qui entravent la protection des médecins signalants, afin d’assurer la protection des victimes, au premier rang desquelles les enfants. C’est toute la justification de mon engagement ordinal.

Gynécologue-obstétricienne de formation, je suis au cœur des conséquences des violences que les patientes ont subies dans l’enfance ; je suis plus particulièrement spécialisée dans la douleur et la prise en charge de patientes chez qui ces violences ont provoqué un trauma qui impactera toute leur vie de femme.

Nous avons suivi avec une attention particulière les auditions de nos confrères. Leurs interventions confirment et éclairent les constats que nous souhaitons vous présenter.

Il est essentiel de distinguer les signalements et les informations préoccupantes des certificats. Cette clarification est absolument indispensable. Une confusion persistante, lourde de conséquences, affecte la pratique des médecins et l’issue des procédures disciplinaires. Il faut la lever clairement, et c’est très simple : le signalement et l’information préoccupante (IP) ne sont pas soumis aux règles déontologiques qui régissent la rédaction des certificats médicaux. La décision du Conseil d’État du 19 mai 2021 le confirme expressément. Le signalement que le médecin adresse aux autorités judiciaires ou administratives sur le fondement de l’article R. 4127-44 du code de la santé publique n’est ainsi pas au nombre des certificats, attestations et documents qui, eux, sont régis par les dispositions de l’article 76 du code de la déontologie médicale. Ces derniers sont rédigés sur les seules constatations médicales ; en outre, ils peuvent être remis au patient ou à ses représentants légaux.

Les signalements ou informations préoccupantes visent à alerter les autorités compétentes et non à établir une preuve médicale. Le médecin peut donc rapporter dans un signalement ou une information préoccupante des faits ou des informations qu’il n’a pas lui-même constatés. Il est essentiel de comprendre cette distinction ; c’est la base de la protection des enfants. Vous signalez au procureur, vous faites une information préoccupante : vous pouvez mettre dans votre signalement ou votre IP ce que vous voulez, ce que vous n’avez pas constaté, vous ne serez jamais, jamais, jamais condamné – j’ai des chiffres à l’appui.

Je le dis très clairement, très fortement : vous pourrez être poursuivis – on peut tous être poursuivis, et nous allons voir comment on pourrait protéger les médecins –, mais vous ne serez jamais condamnés.

Ce cadre clairement défini vise à protéger le médecin de poursuites judiciaires ou disciplinaires ; il permet aussi de protéger les victimes. Or nous observons un phénomène fréquent : le parent ou le conjoint mis en cause porte plainte à l’encontre du médecin signalant, souvent sur les conseils de son avocat, en invoquant précisément les règles de rédaction des certificats, qui ne s’appliquent pas. Cette stratégie judiciaire peut avoir pour effet de décourager les médecins de signaler en créant un effet inhibiteur dont les premières victimes sont bien sûr les enfants et les personnes vulnérables.

Pour tous les médecins qui ne sont pas en mission de service public, les conseils départementaux de l’Ordre des médecins (CD) ont l’obligation de transmettre la plainte à la chambre disciplinaire, sans pouvoir la rejeter. Les médecins en mission de service public, par exemple ceux qui exercent à l’hôpital, sont eux protégés. Ils exercent dans le cadre de l’article L. 4124-2 du code de la santé publique ; ce sont les conseils départementaux qui jugeront de la faute déontologique et qui les déféreront ou non.

Pour tous les autres médecins, le conseil départemental a l’absolue obligation de transmettre la plainte à la chambre disciplinaire. Cela entraîne douze à dix-huit mois d’attente avant l’audiencement, des frais d’avocat, un signalement à la RCP (responsabilité civile professionnelle), un mémoire en sept exemplaires et, enfin, une très forte anxiété. M. le président parlait du groupe de travail que j’ai animé avant de venir avec des internes. Une jeune médecin a décrit exactement cette situation : l’une de ses adhérentes avait fait un signalement et une procédure avait été engagée, alors qu’elle n’était absolument pas fautive. Elle n’avait pas lieu de s’inquiéter mais il n’empêche que, de toute manière, cela sera un frein, provoquera une réflexion… une hésitation, peut-être. Je suis certaine, et la présidente du syndicat en question l’était aussi, que si elle est à nouveau devant un enfant en danger, elle fera un signalement. Bien évidemment. Mais cela crée une insécurité.

En février 2022, déjà, le Conseil national a proposé la création dans le code de santé publique d’un article L. 4124-2-1. Le docteur Lazimi vous en a parlé, il fait partie des groupes de travail concernés et il intervient avec moi dans celui consacré aux victimes. Cet article protégerait les médecins qui procèdent à un signalement. Il est ainsi rédigé : « Les médecins ne peuvent être traduits pour des faits relevant du deuxième et du troisième alinéa de l’article 226-14 du code pénal devant la chambre disciplinaire de première instance que par le ministre chargé de la santé, le procureur de la République, le directeur général de l’agence régionale de santé, le Conseil national ou le conseil départemental au tableau duquel ils sont inscrits. » On ne pourrait pas empêcher des poursuites, mais seules les autorités que je viens de citer pourraient les mener. Ainsi, le Conseil national souhaite protéger les médecins signalants du risque d’être poursuivis par les auteurs présumés des violences en réservant la saisine de la juridiction disciplinaire ordinale à certaines autorités, limitativement énumérées.

C’est un point majeur – je m’excuse de le répéter – pour l’engagement massif de toutes nos consœurs et de tous nos confrères. Nous l’attendons depuis 2022 ; nous cherchons désespérément un cavalier pour le faire voter. C’est essentiel. Nous travaillons avec les associations de victimes. Restart et le docteur Ghada Hatem nous soutiennent ; les médecins référents protection de l’enfance (MRPE) nous soutiennent – ils font partie de nos groupes de travail, j’y reviendrai.

S’agissant des procédures disciplinaires engagées à l’encontre de médecins, je voudrais citer les chiffres de 2025. Sur 2 142 affaires jugées en première instance et en appel, cinq concernaient des signalements. Les cinq ont abouti à une relaxe. Si vous aviez besoin d’une démonstration qu’un médecin qui réalise un signalement ou une information préoccupante et la transmet aux autorités judiciaires et administratives ne sera jamais condamné, même par les chambres disciplinaires, qui sont indépendantes, la voilà. Et les chiffres des années précédentes, jusqu’à 2023, le démontrent également – nous vous les donnerons. À mon tour, je vous invite à auditionner le président de la chambre disciplinaire nationale, Alain Seban ; il sera encore plus précis et, compte tenu de son indépendance, il apportera peut-être des éléments importants.

Le principe de la tolérance zéro qu’a évoqué Stéphane Oustric est un axe majeur de son mandat, commencé le 25 juin dernier. Cela nous a amenés à une considération encore plus totale des victimes, fondée sur l’accueil, l’écoute, la foi en leur parole, et surtout sur leur place au sein de notre institution. C’est pour cela que j’ai accepté de me présenter aux côtés de Stéphane Oustric, parce que je voulais que les victimes, et les médecins aux côtés des victimes, aient leur place dans notre institution, justement pour qu’il y ait une communication transversale, que chacun parle, s’éclaire, qu’on puisse expliquer nos limites mais aussi entendre les besoins et la souffrance. Et cette souffrance, je voulais la porter à l’intérieur du Conseil national.

Nous amplifions le mouvement déjà engagé contre toutes les formes de violences, notamment les violences sexuelles et sexistes. Des groupes de travail avec les victimes ont été mis en place. Une commission des victimes a été créée et sera constituée d’ici à la fin de l’année ; elle permettra de pérenniser cette place des victimes.

Les groupes de travail concernés réunissent associations de victimes et médecins référents. Vous avez entendu certains de ces derniers, le docteur Lazimi et le professeur Hingray. Y participent aussi des associations, que vous avez également auditionnées, et les représentants des médecins référents auprès de la petite enfance. Le Conseil national de l’Ordre des médecins fait depuis longtemps partie du Conseil national de la protection de l’enfance (CNPE) et il a participé à plusieurs des échanges avec la commission indépendante sur l’inceste et les violences sexuelles faites aux enfants (Ciivise).

L’objectif de ces groupes de travail est double : à la fois identifier les freins au signalement et accompagner les médecins dans la rédaction de leurs signalements et informations préoccupantes, pour qu’enfin la forme ne soit jamais un obstacle à la protection. Il y a donc un besoin de formation ; il est essentiel.

Parallèlement, nous harmonisons l’action dans les conseils départementaux, avec des commissions « vigilance, violences, victimes » (VVV), pour accompagner les médecins dans la rédaction des signalements. Nous mettons à disposition des modèles de signalement et d’informations préoccupantes réalisés en collaboration avec les sociétés savantes.

Le docteur Maurice Berger vous a cité un exemple. Au départ c’était un certificat, puis c’était un signalement, téléchargé sur le site de l’ordre. Il avait pris la précaution de se rapprocher du président du conseil départemental mais, malgré cela, il y a eu des poursuites et, à l’issue de ces poursuites, il y a eu une condamnation – condamnation qui, encore une fois, ne dépend pas de nous.

Vous avez entendu que, dans sa présentation – vous pourrez la relire et la réécouter –, on part d’un signalement qui devient un certificat. Or ce ne sont pas les mêmes règles. Mais ce n’est pas nous qui l’avons décidé. Ce n’est pas nous qui avons décidé que, dans le signalement et l’information préoccupante, nous pouvions mettre des éléments que nous ne pouvions pas constater, alors que, dans un certificat, nous ne pouvions évoquer que ce que nous avons constaté. Tout le problème est là.

Que les médecins fassent des signalements et des informations préoccupantes : je suis sûre qu’à la chambre disciplinaire, qui est indépendante – et cela vous sera confirmé si vous auditionnez le président de la chambre nationale –, il n’y aura jamais, jamais, jamais de condamnation. Regardez les chiffres pour 2025. Ils sont éloquents. Cinq poursuites pour des signalements, cinq relaxes. Voilà. Je ne sais pas comment arriver à vous convaincre …

C’est vrai que c’est extrêmement difficile, quand on n’est pas dans cette problématique. Et c’est vrai qu’on a envie, et j’ai eu envie, dans mon exercice, avant de m’engager ordinalement, d’être encore plus à côté des victimes, de faire ce qu’il ne faut pas faire, d’être comme l’avocat des victimes que nous avons en consultation. Je l’ai évité, je ne me suis pas retrouvée devant les chambres disciplinaires – peut-être que c’était avant 2007, j’exerce depuis fort longtemps. Mais je n’avais peut-être pas cette perception.

D’où l’importance de la formation. D’où l’importance de la commission des victimes, au sein de l’Ordre : elle est formée des victimes et des médecins qui sont aux côtés des victimes. Et nous travaillons avec elles. Je remercie Ghada Hatem, qui m’a fait confiance – ce n’était pas facile – et qui m’a fait intervenir dès octobre dans le séminaire Restart, pour parler justement de cette problématique des signalements et informations préoccupantes, et des certificats.

Je le dis et je le redis, chaque fois qu’il y a un dysfonctionnement dans un conseil départemental, un médecin qui se retrouve mis en difficulté, l’information doit remonter jusqu’à nous afin que nous puissions travailler pour, encore une fois, harmoniser nos actions, défendre les médecins, dans l’intérêt des enfants.

La création d’un poste de magistrat en détachement – il est occupé par une magistrate du parquet qui était à la section S1, c’est-à-dire le pôle santé publique –, a permis à l’institution ordinale de mieux comprendre la justice pénale. L’Ordre, autorité constituée, peut légitimement faire usage de l’article 40 du code de procédure pénale. L’Ordre peut se constituer partie civile et déposer plainte à l’encontre des médecins, agresseurs sexuels tout particulièrement. C’est un travail sur l’action pénale de l’Ordre que notre section a mené avec des juristes, comprenant des circulaires et une formation pour les CD, très importante, en particulier pour s’approprier ce signalement en application de l’article 40, effectué en tant qu’autorité constituée.

Ainsi, l’institution judiciaire est informée dans les meilleurs délais des infractions commises par des médecins et dont l’Ordre a pu avoir connaissance. En retour, l’institution judiciaire informe l’Ordre des infractions commises par les médecins.

L’institution ordinale est passée d’une action pénale quasi nulle à trente-neuf actes juridictionnels entre juin et décembre 2025, soit en six mois. Et depuis le 1er janvier, nous en sommes à cinquante-six actes.

Depuis 2022, avec le ministère de la justice, l’Ordre participe à l’actualisation d’une circulaire visant à favoriser la communication entre les parquets et les ordres. Il faut que ce soit toujours interordre, ce qui a pris énormément de temps. Nous sommes pratiquement au point d’y parvenir. Cela voudra dire qu’au lieu d’avoir des parquets qui ne communiquent pas, et d’apprendre par la presse qu’un médecin est interdit d’exercice, tous les parquets seront harmonisés et communiqueront systématiquement en cas de procédure pénale. Parfois, en effet, la victime ne dépose pas plainte au disciplinaire.

Enfin, je rappelle que les chambres disciplinaires de première instance et la chambre nationale d’appel sont indépendantes des conseils départementaux et du Conseil national. Je rappelle également que l’Ordre a pour mission d’appliquer le code de déontologie, inscrit dans le code de la santé publique.

Pour ces raisons, j’exprime une nouvelle fois ma reconnaissance pour ce temps de parole et d’écoute que vous nous accordez ; il est essentiel d’inscrire enfin dans la loi cette protection des médecins, quel que soit leur mode d’exercice. C’est en protégeant et en cadrant l’exercice des médecins que nous protégerons au mieux les victimes.

Mme la présidente Maud Petit. Merci pour cette présentation technique et détaillée. Pourriez-vous préciser la différence entre le signalement et le certificat ? J’ai cru comprendre que certains médecins avaient peur de rédiger des certificats.

M. Stéphane Oustric. Certificat : je certifie ce que je constate, et je le donne au malade, ou à l’autorité.

Quand vous faites un signalement, c’est parce que vous êtes le protecteur. Au-dessus de tout, nous protégerons. Aujourd’hui, nous sommes avec vous pour protéger l’enfant. L’enfant est au-dessus. Quand on nous dit : « oui, mais, attention… » – non, on protégera l’enfant.

Le signalement, donc, est remis à l’autorité, et vous pouvez signaler même si vous n’avez pas constaté. Et là, il n’y a jamais de problème. Nous avons écouté les auditions ; il y a manifestement des raccourcis. Or, le diable se niche dans les détails. Ce n’est pas bien, parce qu’on en fait une généralité. Pour toutes celles et ceux qui font bien les signalements, il n’y a aucun problème. Allez sur le site du Conseil national – en plus, il a été refait depuis le 25 juin : il est très ergonomique et il est facile d’y trouver les éléments relatifs au signalement, qu’on soit médecin ou non ; ils sont très clairs, et il n’y a pas de confusion avec la partie relative au certificat. On parle des violences et des victimes. C’est on ne peut plus clair.

Le fait que certains confondent révèle qu’il y a un problème de formation initiale ou continue. Quoi qu’il en soit, en cas de violences, nous sommes là pour les enfants : c’est une obligation. Les médecins concernés peuvent chercher les informations sur le site. Il leur sera toujours loisible d’appeler le président du conseil. C’est ce qu’a fait le docteur Berger. Quand il a dit qu’il faisait un signalement, on lui a dit que c’était parfait. Mais si, derrière, le confrère qu’il a aidé a remis le document en main propre, c’est devenu un certificat. Les procédures ne dépendent pas de nous, elles sont prévues par la loi. Il faut respecter la loi ; elle est simple. Et, comme nous l’avons dit, sur 2 142 affaires en 2025, seules cinq étaient concernées, et les cinq confrères ont été relaxés.

Cela soulève des questions. On nous dit « immixtion ci, immixtion ça » – non, non, non, il faut être très clair là-dessus. Il ne faut pas se tromper. Vous dites, madame la présidente, que c’est très technique, je vous le concède, mais nous nous devons, nous médecins, d’être au fait de tout cela parce que ce sont les lois de la République et que c’est notre mission de protéger l’enfant. Aucune question ne se pose là-dessus.

Les médecins sont formés dans le deuxième cycle, ils sont formés dans le troisième cycle, notamment par les collègues de médecine légale, de pédiatrie et de médecine générale. Je peux vous dire que mes internes ont tous reçu des formations très spécifiques aux violences, aux violences intrafamiliales, aux violences faites aux femmes, aux violences sur les enfants. Et ils sont en septième, huitième, neuvième année de médecine. C’est quand même une chance pour la République d’avoir autant de jeunes qui vont enfin arriver pour s’occuper de l’accès aux soins. On parle de tout cela à des jeunes, non pas de 18 ans, mais qui sont structurés et qui soignent, donc qui sont en situation de comprendre. Il en a été fait de même avec la HAS (Haute Autorité de santé) et d’autres. Tout ça, on sait faire, on sait repérer, on sait argumenter dans un dossier médical. Et on peut signaler. Et pour signaler, on n’est pas obligé d’avoir constaté.

Donc ça, c’est très précis pour les médecins. Nous avons été très précis sur ce point, et c’est pour l’être aujourd’hui encore que je me suis permis ce propos liminaire : il faut être très précis parce qu’il y a derrière des enfants, et que c’est très compliqué. À partir de ce moment-là, il est essentiel de leur dire que c’est l’article L. 4124-2-1 qui s’appliquera, ce qui veut dire qu’ils seront protégés. Là, le problème sera réglé. Et cela dépend de vous.

Mme Florence Herouin-Léautey (SOC). Merci pour vos explications et pour ce que vous avez mis en œuvre depuis votre élection. Néanmoins, j’ai par exemple auditionné le docteur Catherine Bonnet, qui a été condamnée en 1998. Cette culture du signalement et de l’information préoccupante, termes qui désormais font partie du langage quotidien, notamment des équipes enseignantes, était-elle alors répandue ? Je ne sais pas dans quelles mesures ces évolutions sociétales peuvent éclairer le passé.

Vous nous dites qu’aujourd’hui les choses sont suffisamment claires pour qu’il n’y ait plus de confusion entre ce qui relève du certificat médical, à savoir les constats issus de l’examen médical, et ce qui relève du signalement et de l’information préoccupante, c’est-à-dire le recueil de la parole. Sur cette question, je vous signale l’existence d’un livret de formation de la Ciivise publié en 2022. Cinq ministères ont participé à son élaboration – mais je n’y vois ni le ministère de la santé ni celui de l’enseignement supérieur.

M. Stéphane Oustric. Je ne suis ni l’un ni l’autre ! En revanche, nous travaillons avec la Ciivise. C’est pourquoi, en 2022, nous avons demandé le 4124-2-1. Dans le cadre de nos échanges avec la Ciivise. Nous avons dit : c’est simple, il suffit de changer ça. Tous les médecins recevront un message positif : le modèle est téléchargeable, vous avez l’explication, vous l’appliquez, vous l’envoyez aux autorités proposées.

Je vais vous dire ce que j’ai fait moi en 2009 – en 1998, j’y étais déjà. Aujourd’hui, c’est très simple, on ne peut pas dire qu’on ignore l’information :  on a un bulletin, qui parait au moins deux ou trois fois par an ; le site internet, c’est permanent ; les conseils départementaux, c’est tous les ans. Donc tous les confrères sont au fait des choses. Ça fait partie de leur formation et de leurs obligations : ils ne peuvent pas dire « je ne sais pas ». C’est impossible, sauf volonté manifeste.

Quand je présidais le conseil régional, avec l’ensemble des collègues à même de prendre en charge les problèmes relatifs aux violences faites aux femmes, nous avions fait un livret que nous avions envoyé à tous les médecins de la région ainsi qu’à nos collègues sages-femmes et à des pharmaciens. On leur avait donné tous les numéros : ceux du procureur du département et de la cellule de recueil des informations préoccupantes (Crip), mais aussi des hébergements d’urgence. En effet, j’ai bien dit « tous les acteurs ». On donne certes la consigne d’hospitaliser, mais ce n’est pas simple, en particulier quand on exerce dans un cabinet isolé. Donc il faut avoir des numéros d’associations de victimes, qui prennent en charge les personnes selon leur état et leur statut, qui soient capables de les extraire d’un milieu d’une dangerosité extrême. Nous avons encore beaucoup travaillé sur d’autres éléments par la suite, comme l’emprise. C’est un vrai travail de structuration. Il faut néanmoins que tout le monde y soit en même temps : le médecin fait ça, mais si derrière on vous dit que celui ou celle qui s’en occupe est en congé pendant trois semaines, comment fait-on ? Ce n’est pas une question anecdotique, ça m’est arrivé il y a deux ans.

Je ne jette pas la pierre, je dis que c’est très compliqué, dans notre pratique. Par contre, le signalement, ce n’est pas compliqué. Le certificat certifie, et il n’y a que quelques éléments de certification. Le problème, c’est que, aujourd’hui, on a aussi des pressions – « certifiez tout » ; « je veux un certificat » ; « remettez-le en mains propres ». Nous disons aux médecins : « Surtout, arrêtez ça, parce que vous judiciarisez ce qui ne doit pas l’être, alors que vous êtes protégés par le 226-14. Vous irez peut-être à l’ordre. » Mais que fait l’autre parent ? Je l’appelle l’autre parent pour ne pas stigmatiser, même si on sait qui il est – le pourcentage est très clair. Il va porter plainte. Le CD va faire en sorte – il le doit – que sa plainte arrive à la chambre disciplinaire de première instance, en précisant qu’il ne s’y associe pas parce que, à son sens, le signalement a été fait en bonne et due forme, et qu’il n’y a, pour lui, pas d’intérêt légitime à agir, mais recherche d’un bénéfice secondaire, ou volonté de faire quelque chose. Vous imaginez comment peut être interprétée dans la procédure une sanction pour faux du médecin… Mais ça, ça ne vient pas des médecins.

Donc, je le dis à tous les médecins : « Signalez ! par contre, ne certifiez pas. » Certains de nos confrères veulent certifier par conviction militante. Il y a des raisons d’humanité, qu’on peut comprendre. Néanmoins, la loi française – je suis désolé, mais c’est vous qui l’écrivez – veut que, quand vous certifiez, c’est dûment constaté. « Je ne l’ai pas vu mais je certifie », est impossible. Dans ce cas de figure, il faut signaler. La loi l’a prévu, le code de procédure pénale l’a prévu. C’est simple.

Mme la présidente Maud Petit. Le signalement peut être accompagné d’un certificat, non ?

Mme Christine Louis-Vahdat. Ce sont deux choses différentes. Je rappelle que l’information préoccupante est adressée à l’autorité administrative, tandis que le signalement a pour destinataire le procureur de la République. Nous avons demandé la modification d’un article pour que ces démarches soient encore plus faciles et que le rôle du procureur soit précisé. Les MRPE, les médecins référents protection de l’enfance – il faut noter que les ressources varient selon les départements –, sont là pour accompagner les médecins qui vont faire cette information préoccupante. Dans la commission VVV, ce qu’on demande à chaque département, c’est de faire un annuaire comprenant l’adresse mail du procureur, le numéro de téléphone, les associations de secours, France Victimes, les Uaped (unités d’accueil pédiatriques des enfants en danger), pour que le médecin ait immédiatement à sa disposition toutes les ressources dans son cabinet. C’est un travail que nous menons avec les parquets et les Crip (cellules départementales de recueil, de traitement et d’évaluation des informations préoccupantes).

Madame la députée, en 1998, peut-être que le système n’était pas construit comme ça. Au début de mon exercice, j’avais un peu eu tendance, moi aussi, à me faire l’avocate de mes patientes victimes. En réalité, je les desservais.

M. Stéphane Oustric. Oui, on les dessert.

Mme Christine Louis-Vahdat. Je ne parle pas ici des enfants, mais des femmes victimes de violences. On les dessert, parce que, dans une procédure de divorce par exemple, les avocats de l’agresseur demanderont que le certificat soit retiré, en tirant prétexte d’une mauvaise rédaction. Si le médecin a écrit : « Je certifie que cette patiente présente des signes dépressifs en rapport avec des violences commises à son domicile », on lui objectera qu’il ne peut pas le savoir, parce qu’il n’était pas au domicile pour le constater. Le certificat doit être factuel : « La patiente présente les signes d’une dépression » – pour peu que le médecin les ait bien vus.

Mme Béatrice Roullaud (RN). Si j’ai bien compris, le certificat médical, c’est l’ordonnance qu’on remet au patient ou à son représentant légal s’il est mineur, c’est-à-dire sa mère ou le foyer d’accueil.

M. Stéphane Oustric. Ou le papa.

Mme Béatrice Roullaud (RN). En revanche, l’article que vous avez cité tout à l’heure …

Mme Christine Louis-Vahdat. C’est l’article R. 4127-44.

Mme Béatrice Roullaud (RN). Cet article, qui vise à protéger un patient victime, est-il en quelque sorte votre article 40 ? Moi, en tant que députée, si quelqu’un vient me voir en me disant que sa fille est violée, je ne me pose pas de questions et je fais un signalement au titre de l’article 40, sans avoir rien constaté. Si le médecin souhaite aller plus loin, parce qu’il se veut l’avocat de son patient, et appuyer son propos pour démontrer à la justice qu’il y a bien des fractures, par exemple, il ne peut pas mettre ce document en pièce jointe dans le signalement. Il pourra simplement dire au patient : « Tenez, vous avez ce document, vous en faites ce que vous voulez. » C’est bien ça ?

Mme Christine Louis-Vahdat. Exactement !

Mme Béatrice Roullaud (RN). Un article de la revue juridique AJ famille relève que, pour quelque 113 000 mineurs en danger en 2022, les signalements provenaient à 1,95 % du milieu médical. Parmi les freins au signalement, il y avait pour 61,66 % des médecins la peur de se tromper, pour 57,6 % la méconnaissance des procédures, pour 53 % la crainte de perdre leurs patients, pour 37 % la peur des représailles, mais également le manque de formation, la difficulté d’aborder la maltraitance, le sentiment d’isolement, le manque de temps, les procédures trop complexes, le manque d’intérêt pour la démarche et l’entrave au secret médical. La quasi-totalité des médecins interrogés estime qu’il appartient au médecin de dépister la maltraitance. Pourtant, 37 % d’entre eux n’ont pas signalé une maltraitance qu’ils avaient détectée.

Pensez-vous qu’on pourrait rendre le signalement anonyme pour protéger le médecin ? Par ailleurs, pensez-vous qu’on pourrait modifier le secret médical relatif aux enfants, en en excluant certaines constatations ? Les médecins que j’ai interrogés ne sont pas très chauds, mais pourquoi pas s’il s’agit de protéger l’enfant.

Mme Christine Louis-Vahdat. Ce n’est pas tout à fait pareil que l’article 40 du code de procédure pénale, qui concerne les autorités constituées, les fonctionnaires ; ça ne peut pas être un médecin. Pour le médecin dans son exercice, l’article équivalent, c’est l’article 226-14. Des dérogations au secret sont prévues, et elles sont suffisantes.

L’anonymisation des signalements a été évoquée dans l’un des groupes de travail par un avocat général qui intervient auprès des associations de patientes victimes de violences. Il a été question de faire comme pour les officiers de police judiciaire, qui, au cours de leurs enquêtes, sont identifiés par un numéro. On verra ce qui sortira de ces groupes de travail avec les victimes. Effectivement, il y a des médecins, notamment des pédiatres, qui ont été menacés. Je connais aussi le cas d’une gynécologue-obstétricienne qui s’occupe d’une maison des femmes. Après un signalement, elle a été menacée par le conjoint violent d’une patiente, qui agressait aussi ses enfants. Mais nous avons un cadre de protection des médecins. Le Conseil national de l’Ordre a créé un observatoire de la sécurité des médecins. Il y a eu des avancées certaines en cette matière.

M. Stéphane Oustric. On a signé des conventions police-justice. Étant donné l’évolution de la société, on sait très bien que le seul fait d’être à sa place et de faire son œuvre est une source d’insécurité pour les médecins – comme pour tous les citoyens. Autant nous sommes totalement sûrs qu’il n’y aura pas de problème dans l’évolution démographique, autant nous pensons que certaines de nos consœurs risquent de se retrouver dans des situations d’insécurité auxquelles nous sommes très attentifs. Nous réfléchissons à faire installer des boutons poussoirs partout.

Si vous appliquez la règle, vous devez être protégés – article L. 4124-2-1. Point. Vous signalez, vous êtes protégés, ça n’ira pas plus loin. Mais garantir la sécurité dans le cabinet est moins simple. Nous travaillons avec l’ensemble des parties prenantes police-gendarmerie-justice. C’est un travail de proximité et de protection. En Guadeloupe, la mort du docteur Gal, un psychiatre tué dans l’exercice de ses fonctions, avait suscité une vive émotion. L’insécurité peut être partout. Elle demande une vraie attention. Le signalement est protecteur de A à Z, sauf quand l’autre partie s’en sert, en se disant : « Comme la justice disciplinaire est indépendante des médecins, eh bien, je vais la saisir ! » Le site pour signaler offre une vraie information au médecin, il est d’une simplicité enfantine – vous pouvez aller le voir.

Vous êtes à votre place, les médecins ! Vous devez signaler ! N’allez pas bricoler le certificat, faire ceci, faire plus, non ! Faites ce qu’il faut : ça enclenchera tout un ensemble de procédures, qui sont de plus en plus coconstruites et qui marchent bien. N’allez pas bidouiller je ne sais quoi ! C’est très bien fait. Ce qui est sûr, c’est qu’il faut faire le 4124-2-1. Et on se bat avec force depuis le 3 juillet pour l’attestation d’honorabilité. On sera très clair là-dessus. C’est en préparation.

Mme la présidente Maud Petit. Vous faites bien de signaler les violences dont sont victimes les professionnels de santé.

M. Christian Baptiste, rapporteur. Vous m’offrez l’occasion d’avoir une pensée pour le docteur Gal et sa famille. Ce médecin a été assassiné dans ma circonscription, au Gosier.

J’ai constaté, monsieur le président, que vous avez été sur la défensive. Cette attitude m’a semblé révélatrice de votre souci de clarifier certaines idées reçues et de dissiper certains malentendus.

Est-ce que les médecins peuvent être accompagnés par leurs pairs s’ils se retrouvent face à des situations complexes et anxiogènes ? Avez-vous déjà recueilli le témoignage de médecins faisant face à un conflit de loyauté parce qu’ils soignent plusieurs membres d’une même famille ?

M. Stéphane Oustric. Je suis médecin généraliste de quartier. J’ai même eu la chance de soigner cinq générations !

M. Christian Baptiste, rapporteur. Dans quel quartier exercez-vous ? J’ai fait mes études à Toulouse.

M. Stéphane Oustric. Derrière la gare. Entre Matabiau, Marengo et Jolimont.

Ce n’est pas simple, mais c’est une posture à avoir. Il faut dire au médecin qu’il ne sera pas embêté. Le plus important, assurément, est de protéger l’enfant. Cette démarche peut être compliquée, parce qu’elle fait appel à des capacités particulières du médecin et qu’elle peut être rendue d’autant plus délicate en fonction de la patientèle. Mais je pense que la jeune génération est très au fait de toutes ces démarches, du repérage, du questionnement systématique, de la traçabilité dans le dossier médical. Je pense qu’ils n’auront pas de problèmes. Ils ne feront pas l’impasse sur la protection de l’enfant. Les évolutions concernant les violences faites aux femmes ont fait beaucoup de bien. Elles ont donné une direction. Je forme des jeunes ; j’ai moi-même une interne, et je vois que les jeunes sont très au fait et très demandeurs. Ils sont dans une véritable dynamique de construction. Ils sont vraiment là pour les patients. C’est pourquoi je ne suis pas inquiet. On leur dit qu’on les protège. On voit d’ailleurs arriver de plus en plus de jeunes dans les conseils de l’Ordre. Ça veut dire qu’ils comprennent bien que la déontologie, c’est le cadre de l’exercice : elle donne des droits mais elle énonce aussi des devoirs. Ils ont bien compris leur place dans la République, celle vis-à-vis des personnes. Je ne nourris pas d’inquiétudes.

Par contre, il va falloir arrêter tous ces éléments qui vont dans tous les sens. À un moment donné, il faut que vous rappeliez à la loi, que vous rappeliez à la protection. On a deux éléments majeurs : l’information au patient, par le biais de l’attestation d’honorabilité, et le certificat de compétences – qui comprennent notamment ce qui relève du repérage et de l’action sur les violences, qu’elles soient contre les mineurs, intrafamiliales ou contre les personnes âgées, qu’il ne faut pas oublier.

Avant, c’était plus compliqué. Aujourd’hui, les enseignements, la pédagogie, les réformes du deuxième et du troisième cycle sont de grande qualité. On a enlevé ce qui n’était pas essentiel pour remettre des éléments sociétaux. Ça va dans le bon sens. Il reste des aspects préoccupants – je reviendrai plus tard sur ce que vous avaient dit les trois pédopsychiatres. La pédopsychiatrie est une spécialité fragilisée, parce qu’elle est arrivée par la psychiatrie. Il faut en effet réfléchir très sérieusement à une évolution de la formation initiale et de la formation continue. Il faut également mieux former – en formation initiale et en formation continue – les experts. Le président de la cour d’appel demande au Conseil de l’Ordre si tel médecin est spécialisé dans les pathologies. Que l’on exige une expérience minimale de cinq à dix ans pour être expert ne me paraît pas totalement incohérent. En deçà de dix ans, être expert peut même susciter des interrogations. Je me méfie beaucoup de ceux qui disent qu’ils sont sachants mais qui ne sont plus pratiquants. Moi, le lundi et le vendredi, je suis auprès de mes patients, qui me rappellent à la réalité. Et je peux vous dire que la réalité, ce n’est pas pareil. En fait, c’est du respect mutuel et réciproque, de me remettre au niveau de leurs problématiques, au niveau aussi de mes consœurs et de mes confrères.

Je suis assez confiant. Il faut dire à tous nos concitoyens : « Ayez confiance, parce que vous aurez des attestations et que nous avons désormais les moyens d’être à vos côtés et de ne plus laisser passer ce qui a pu passer. » Et il faut dire aux médecins : « Vous serez protégés. Le 4124-2-1, il est là. La sécurité, on va l’optimiser avec des moyens simples de réassurance et de plus en plus de regroupements de professionnels. » On le voit, l’exercice isolé tend à disparaître chez nos jeunes consœurs et confrères. Tout ça, ce sont des vecteurs d’évolution très positifs.

Monsieur le rapporteur, je ne suis pas sur la défensive. Je n’ai pas peur. À Toulouse, on est plutôt sur un pré rouge et noir. On est plutôt à Ernest-Wallon. Tout ça pour vous dire que ça fait trois, quatre ans que des piliers sont plantés : l’article L. 4124-2-1 issu de préconisations de la Ciivise ; les commissions VVV ; le changement total de paradigmes en 2025. Ce n’est pas simple en interne. Mais vous avez vu la détermination de Mme Louis-Vahdat ! Je suis obligé de me mettre au niveau. On n’a pas le choix vis-à-vis de nos petits. Ce n’est même pas négociable. Celui qu’il faut défendre en priorité, c’est l’enfant. J’ai beaucoup aimé l’intervention de Mme Pierson-Berthier sur la parentalité. Aujourd’hui, quand j’accueille les bébés des bébés que j’avais soignés quand je suis arrivé, c’est un bon moment. Je n’ai pas de problèmes avec l’enfant ; le sujet, c’est la parentalité.

M. Christian Baptiste, rapporteur. Les médecins sont-ils choqués quand ils se rendent compte que leurs signalements ne sont pas suivis d’effets ?

M. Stéphane Oustric. J’ai fait pas mal de signalements. C’est un moment terrible quand ça ne suit pas, parce que vous êtes seul. Il ne faut pas jeter la pierre aux autorités judiciaires ou à la police, parce que, aujourd’hui, ce n’est plus le cas, ça va vraiment dans le bon sens. Mais ça n’a pas toujours été ainsi. J’ai déjà été dans une colère folle, seul, isolé. Même si on est dans un groupe, à un moment, on se retrouve quand même isolé. Il faut des groupes de pairs, il faut pouvoir parler, apporter des éléments. Éthiquement, c’est terrible. On n’a pas fait ce métier pour ça. Je pense que, aujourd’hui, les procureurs sont là. Le procureur peut réorienter comme il faut ; il est là 7/24. C’est pour ça qu’il ne faut pas se tromper dans le signalement.

Aujourd’hui, il y a ces chaînes, ces maillons. Il faut les activer. Les conseils départementaux travaillent avec le procureur, avec le préfet, avec la justice. On va y arriver tous ensemble, non pas par la contrainte mais par la valorisation. Vous allez faire en sorte qu’on fluidifie le processus. On se nourrira de l’expérience de l’autre. On n’est pas en opposition, mais en agrégation. On va y aller ensemble, parce que c’est comme ça qu’on va gagner. L’enfant, le tout-petit n’a rien demandé. Je vous ai parlé de ce qui s’était passé en Guyane, à Saint-Georges de l’Oyapock : franchement c’est affreux.

Le médecin est protégé – article L.4124-2-1. Point. Il n’y a pas à créer d’obligation : il est protégé. On lui dira et redira qu’il doit y aller, qu’il n’y a pas de raison de ne pas y aller et qu’on va tout faire pour le sécuriser dans son exercice.

Mme Christine Louis-Vahdat. Ce que réclament les médecins, c’est aussi d’avoir un retour des autorités judiciaires sur les signalements. C’est une vraie problématique. Vous recevez de nouveau les parents, après avoir fait l’information préoccupante ou le signalement, et vous ne savez pas ce qui a été fait. Le sentiment d’isolement dans le huis clos de la consultation est à son comble. Certains parents n’en parlent pas, font comme si ça n’avait pas eu lieu, d’autres sont agressifs, d’autres sont vindicatifs, alors que l’enfant est avec eux. Ces retours, on les demande aussi dans les cas de violences intrafamiliales. Quand un signalement est fait, grâce à cette levée du secret autorisée depuis peu, après la signature de protocoles avec les parquets, on manque vraiment de retours de la part de l’autorité judiciaire.

M. Stéphane Oustric. Le travail à plusieurs est essentiel. Cela permet de dire : « Tu n’es pas seul. Ce n’est pas que ta pierre. Ta pierre est essentielle, mais il y a les autres, les réseaux, les associations de victimes, les numéros d’urgence, les numéros dédiés. Tu as bien fait de faire le signalement. » On n’arrête pas de travailler sur ces annuaires. Ce sont de petits outils simples qui rassurent.

M. Christian Baptiste, rapporteur. Je vous remercie de la clarté et de la sincérité de vos propos. Vous avez dit : « Il ne faut pas se tromper dans le signalement. » En tant que professeur, vous distillez vous-même l’enseignement. Je vais vous poser une question ouverte : que faut-il enseigner pour ne pas se tromper dans le signalement ?

M. Stéphane Oustric. On peut se tromper dans le signalement, ce n’est pas grave. Mais il faut bien le faire. Il ne faut pas faire un certificat. En première année du troisième cycle, lors de la phase socle, les futurs médecins généralistes passent six mois chez le praticien et six mois à l’hôpital aux urgences. On leur apprend donc immédiatement ces éléments-là, par le biais d’enseignements spécifiques, avec des conseillers ordinaux qui leur exposent des cas pratiques. On n’est pas là dans une approche théorique, mais dans la mise en situation de compétences. Eux-mêmes ont des groupes de pairs où ils partagent des éléments vécus, qu’ils soient difficiles sur le plan technique ou terribles humainement, afin d’échanger entre eux. Le moniteur supervise leur progression et leur transmet de bonnes pratiques.

Nous allons voir arriver en quatrième année les premières promotions d’internes en médecine générale, ce qui contribuera à mettre un terme à la discrimination de cette spécialité. De 2021 à 2026, on a perdu six promotions, soit 25 000 médecins. Désormais, ils seront au rendez-vous de l’accès aux soins en étant présents pendant un an sur tous les territoires de la République. Depuis deux ans, le nombre d’inscrits augmente chaque année : en 2032, il y aura une montée en puissance.

Les internes de médecine générale reçoivent une formation qui est aussi fondée sur les études de cas : ils sont en situation, en contexte, dans la réalité. Ils ne vivent pas la même expérience au Rozier que lorsqu’ils sont à Toulouse. Il ne faut pas axer la formation seulement sur l’enseignement théorique. En deuxième cycle, les étudiants reçoivent des enseignements dispensés par nos collègues de médecine légale : ils sont donc aussi formés, en toute rigueur, à l’expertise. Encadrés par des collègues ordinaux, ils ont connaissance des documents mis à disposition par la section Éthique et déontologie ; ils sont au fait des douze règles nécessaires pour remplir un certificat et des règles concernant les signalements et savent faire la distinction entre les deux. En troisième cycle, tout cela est amplifié.

Malheureusement, chaque situation est différente mais si on ne se trompe pas, la solution est la même : c’est le signalement parce que nous nous devons avant tout de protéger l’enfant. Pour ce qui est de la protection des médecins, il n’y a que l’article L. 4124-2-1 que nous appelons de nos vœux : cette attestation d’honorabilité, vous nous la donnerez, elle a été demandée, elle va arriver. Là-dessus, on ne sera pas faible. Tous les signalements qui entreront et qui sortiront, la cellule dédiée au sein du Conseil s’en saisira immédiatement et l’action pénale pourra s’enclencher.

Nous avons mis en œuvre une prise en charge globale : nous avons les outils, les moyens, la traçabilité, la compétence. Nous sommes prêts. Nous sommes au rendez-vous que vous nous avez fixé et j’espère que, grâce à vous, nous le serons de manière pérenne.

M. Arnaud Bonnet (EcoS). Mes propos vont peut-être vous paraître durs mais ils sont à la hauteur de ma déception, déception vis-à-vis de l’institution elle-même, et non pas de vous, bien sûr, madame Louis-Vahdat, monsieur Oustric. Je consacre mon mandat à la protection des enfants, en particulier à celles et ceux trop nombreux qui ont vécu ou qui vivent des violences sexuelles – 160 000 enfants en seraient victimes chaque année, et encore selon une estimation basse – dans des cercles où devrait régner une confiance absolue, auprès de leur famille, de leur école, de leur club de sport ou encore de leur médecin.

Je vais être assez direct. À titre personnel, l’attitude de votre ordre tout au long de l’affaire Le Scouarnec m’a profondément secoué. Elle appellerait certainement de la part du Conseil une confirmation officielle de ses déficiences passées : c’est une chose qui est due aux victimes. Je me suis longtemps interrogé sur les raisons pour lesquelles votre ordre n’avait pas agi à l’époque alors qu’il savait ou du moins avait largement les moyens de savoir.

Je suis obligé de vous interroger sur l’article que Le Canard enchaîné a publié le 17 mars dernier sur le rapport que l’Inspection générale des finances a consacré à votre ordre. Nous avons appris que de nombreux médecins, bien que condamnés pénalement par la justice, ne font pas l’objet de poursuites disciplinaires et ce, même lorsque des plaintes et des signalements sont effectués. Selon ce même rapport, une très grande marge d’appréciation est encore laissée à vos conseils départementaux, ce qui induit des traitements différenciés selon les praticiens concernés, parfois des rétentions de plaintes, une absence absolue d’homogénéité dans la prise en compte des remontées.

Ce rapport démontre également que votre ordre a encore énormément à faire, vous l’avez dit vous-même, pour réellement enrayer les violences sexuelles à l’encontre des enfants. Pouvez-vous nous assurer devant cette commission d’enquête qu’une nouvelle affaire Le Scouarnec ne serait plus possible ? Qu’en est-il des médecins protecteurs ? Je pense au docteur Izard qui, après avoir signalé à un juge des enfants des faits de maltraitance dont était victime une de ses jeunes patientes s’est ainsi vue sanctionnée par l’Ordre de trois mois de suspension d’exercice de la médecine. Ces pratiques passées expliquent le chiffre si bas des signalements pour violences sur mineur émanant des professions médicales : leur part ne représente que 5 % du total des signalements. Pour moi, c’est un problème compte tenu de la proximité qu’on peut avoir avec son médecin.

Aujourd’hui encore, les médecins ont peur de signaler : ils redoutent d’être suspendus pour avoir dénoncé ce que vivent leurs jeunes patients. Le système de plaintes semble parfois même être détourné par les agresseurs qui engagent des procédures bâillons. Les praticiens sont aussi parfois frappés par l’omerta et craignent de dénoncer leurs collègues qui agressent. Il semble régner encore une culture de l’entre-soi dans laquelle l’institution se montre prête à couvrir. Ce sentiment, qui est peut-être lié à une réalité passée, persiste. Certains conseils départementaux défèrent des médecins pour des propos figurant dans des dossiers médicaux qui devraient être considérés comme anecdotiques, ce à la demande du parent potentiellement agresseur. Il existe, selon moi, certains conseils départementaux dysfonctionnels – ne parlons même pas de celui de Paris.

En outre, se pose le problème particulier de la pédopsychiatrie. D’abord, il va falloir la revaloriser en brisant la chaîne qui en fait le parent pauvre de la psychiatrie, laquelle est elle-même le parent pauvre de la médecine. Ensuite, elle joue un rôle particulier dans les signalements puisqu’elle permet de prendre en compte les traumas, qui ne sont pas de l’ordre du physique. Par ailleurs, il est impossible aux pédopsychiatres qui suivent une famille dysfonctionnelle de faire des signalements prénataux : il faut attendre la naissance et des faits avérés.

Vous avez évoqué le doctor bashing, phénomène que l’on retrouve pour d’autres professions comme les enseignants. Certains profs se méfient des institutions de l’éducation nationale au même titre que certains médecins – et là, c’est votre problème – se méfient de l’Ordre des médecins. Le corporatisme a ses limites. Comment briser cette culture du silence, liée aux pesanteurs de l’histoire culturelle de l’Ordre des médecins ? Comment rassurer les médecins qui, pour avoir consigné des propos anecdotiques, s’exposent à subir des procédures longues et complexes ?

M. Stéphane Oustric. Pour le docteur Izard, vous me permettrez de ne pas répondre : j’étais président du conseil départemental qui a eu à se prononcer. Il faut lire ce qui est public : les jugements sont publics, les éléments concernant la matérialité sont publics. Moi, je ne donne pas d’interview dans la presse, je ne fais pas de bouquin, mais c’est son droit légitime. Le conseil départemental n’a jamais voulu répondre à ces éléments émis par quelqu’un qui va dans la presse et qui fait de la publicité. Je ne répondrai donc pas à notre consœur. Je lui souhaite plein de bonnes choses – elle a traversé aussi des moments difficiles mais pas seulement du fait des éléments qu’elle relate, si l’on est totalement franc.

S’agissant du rapport de l’IGF, que cela soit clair : il n’y a pas de problème. Vous êtes un élu de la République, vous savez ce que c’est. Maintenant qu’il est sorti dans sa version définitive, je peux me permettre de dire – j’ai écrit à la cheffe du service concerné – que je m’étonne des fuites opportunes du prérapport. Quatre médecins étaient au courant au sein de l’Ordre : le président, le secrétaire, le premier vice-président et la trésorière. L’article est sorti alors que je n’avais pas remis mes réponses au prérapport : nous avons été prévenus le mercredi ou le jeudi et j’ai répondu le vendredi. Vous en tirerez les conséquences.

Le rapport comporte des éléments d’amélioration. Il porte principalement sur les cinq dernières années, de 2020 à 2024. Il prend aussi en compte 2025 et dit même que le président Oustric engage en 2026 la défense de l’honneur et de l’indépendance de la profession. Tous les médecins doivent se saisir du moment particulier de la République que sera l’élection de 2027 pour parler du modèle de notre système de santé : ce modèle, qui doit rester fondé sur la solidarité, suscite des inquiétudes chez les députés et tous nos citoyens et il est légitime que l’on puisse questionner l’ensemble des médecins. On n’a pas la même notion de ce qu’est la mission de service public et de ce que sont les missions de l’Ordre.

Certaines analyses du rapport remontent à 2010, or depuis les choses ont évolué. Prenons le rapport de la Cour des comptes de 2019, le rapport intermédiaire de 2023 : 67 % des problèmes ayant été pointés ont été résolus. En quatre ans, nous sommes allés là où il fallait. Sur une période de trois ans, après deux élections, nous avons atteint la parité pour la totalité des élus ordinaux. Madame la présidente, nous confirmez-vous qu’il en va de même pour la représentation nationale ?

Vous pouvez venir – c’est d’ailleurs votre droit en tant qu’élus de la République –, on n’a rien à cacher : on a tout montré et démontré.

J’en viens à la villa de Nice acquise par le comité départemental. La présence d’une piscine a été évoquée mais c’est totalement faux. Elle a été rebouchée immédiatement en 2021 pour construire un parking – France 2 a fait un documentaire à ce sujet, je crois. Cette villa a coûté 2,5 millions d’euros, d’où il faut retrancher 1,5 million d’euros, prix de vente de l’ancien local qui n’était pas adapté car il ne pouvait recevoir du public ; elle est aujourd’hui estimée à 3,5 millions d’euros. Je n’ai pas l’impression que le patrimoine des médecins ait été affecté. Si on sort des chiffres qui reposent sur des éléments de factures de notaire qui ne sont pas authentifiés, je me pose de questions. Je ne vais pas aller plus loin mais ce point était emblématique.

Nous avons engagé une modernisation. La totalité des comptes, de la paye, des ressources humaines mais aussi l’outil de recueil des plaintes Orion seront annualisés au 1er janvier 2027. Nous allons ainsi finaliser en dix-huit mois le travail entamé par mon prédécesseur – ceux qui s’en occupent ne chôment pas. Nous avons également totalement modifié le règlement intérieur et le règlement de trésorerie le 24 septembre 2025 et l’IGF est arrivée de façon impromptue le 29 septembre. Il faut avoir au moins l’honnêteté de dire que des changements ont été votés : c’est dans nos règlements. Il n’y a rien d’opaque : la transparence est là, elle assure une légitimité pour tous. Ces éléments figurent sur le site : ils sont accessibles à toute personne. Il n’y a rien de caché. Les médecins connaissent le patrimoine de l’institution : les comptes sont publiés chaque année dans le bulletin de l’Ordre des médecins, envoyé aux 350 000 médecins de France.

Il y a donc eu un assainissement. La Cour des comptes nous a imposé à juste titre une combinaison des comptes et nous avons procédé à un apurement. Nous continuerons à considérer que ces inspections sont non seulement légitimes mais souhaitables et souhaitées. Là-dessus, je n’ai pas de problème, c’est normal. Il n’y a pas de problème non plus pour que la représentation nationale vienne : là encore, c’est normal, c’est vous qui faites les lois. Et les lois en vertu desquelles l’Inspection générale a mené sa mission ont été votées ici. Ça ne nous dérange pas.

J’en viens aux conseils départementaux. Les problèmes se posaient surtout avant 2007. Depuis, la procédure a changé : après le dépôt de la plainte, il y a une conciliation. Comme depuis 2023 le praticien faisant l’objet d’une plainte peut faire usage du principe constitutionnel du droit de se taire, qui s’impose bien sûr à nous, cela a changé les choses, y compris pour l’assemblée plénière qui doit décider si elle doit ou non s’associer à ladite plainte. Face à une victime, face à une personne en situation de souffrance qui a légitimement le droit de s’exprimer, certains médecins se comportent mal mais nous pouvons seulement dire si la conciliation a échoué ou pas, nous ne pouvons pas donner le contexte. Cela conduit à une certaine stérilisation qui nous pose problème.

Il est question dans le rapport de faire du Conseil national une personnalité juridique unique. Actuellement, les conseils départementaux ont chacun une personnalité morale distincte. Il leur reviendra de mettre en œuvre la certification périodique, qui fait partie des nombreuses avancées que nous sommes en train d’obtenir pour les médecins. Cela leur réclamera beaucoup de travail. De surcroît, s’ils ne peuvent pas s’appuyer sur une entité juridique propre pour statuer en formation restreinte ou réunir leur chambre disciplinaire pour un manquement à la sécurité des patients, je ne sais pas comment on va faire. Il y a aussi les droits d’exercices complémentaires qui permettent de fluidifier les exercices entre la ville et l’hôpital et de donner davantage de plasticité dans le but d’assurer une accessibilité maximale aux soins pour les patients. Si on nous bloque, là encore, je ne sais pas comment on va faire. Évidemment, on peut tout rassembler au niveau national et s’appuyer sur un système de délégations mais je n’y crois que peu.

Nous mettons en place une traçabilité avec un système d’horodatage : tout justiciable, tout citoyen, saura quand un dossier sera rentré au conseil, comment le cas aura été traité et comment il aura été résolu. Il ne faut pas laisser de l’opacité.

Pour les pédopsychiatres, nous avons dressé un état des lieux : ils sont actuellement au nombre de 1 400. C’est assez compliqué.

M. Arnaud Bonnet (EcoS). Certains sont psychiatres pour adultes.

M. Stéphane Oustric. Oui, certains ont deux types de patientèle. Je suis assez d’accord avec les trois collègues pédopsychiatres que vous avez entendus. Il faut des éléments concrets qui montrent que le praticien est vraiment installé dans une pratique, qu’il a suivi une formation initiale spécifique et qu’il poursuit une formation continue adaptée. Le dispositif de la certification périodique, qui prévoit une validation tous les six ans, va changer les choses : cela apportera qualité et sécurité.

Pour tout le reste, je partage assez ce que vous avez dit. Nous sommes en train de construire des choses. Pour ce qui s’est passé il y a quinze, vingt, trente ou quarante ans, on peut dire : autres temps, autres mœurs. Lorsque la loi Veil a été discutée dans l’hémicycle de votre assemblée, je ne crois pas qu’elle a été très bien accueillie.

Mme Christine Louis-Vahdat. J’aimerais répondre au sujet de l’affaire Le Scouarnec qui a ébranlé l’ensemble de la profession, je peux vous l’assurer. Lorsque la commission des affaires sociales de votre assemblée nous a auditionnés à ce sujet, j’ai commencé en citant les mots de Mme Manon Lemoine, membre du Collectif de victimes de Joël Le Scouarnec, qui demandait : « Qui confierait ses enfants à un médecin qui regarde des images pédopornographiques ? » – ce ne sont pas ses mots exacts, qui allaient plus dans le détail. Notre responsabilité est énorme et il n’est pas question pour nous de nous en dégager. C’est toute notre respectabilité de médecin qui est entachée par quelques-uns.

Depuis que j’ai pris la présidence de la section Éthique et déontologie, le 25 juin, nous avons repris avec Caroline Héron tous les dossiers pour voir ce qui pouvait être fait et nous avons consulté la magistrate détachée auprès de l’Ordre pour savoir si on se constituait partie civile.

Nous le répétons, mais cela n’a pas l’air d’être entendu : l’Ordre ne reçoit que très peu d’informations de la part des procureurs lorsque des interdictions d’exercer sont prononcées à l’encontre de médecins. Ainsi, un médecin ayant fait l’objet d’une interdiction d’exercer pour avoir commis des viols au bloc opératoire ne pourra plus opérer mais pourra poursuivre ses consultations.

Nous essayons de faire en sorte qu’il n’y ait plus de trous de la raquette en nous appuyant sur le travail extrêmement consciencieux que mènent les six juristes de la section, encadrés par Caroline Héron. Nous réclamons la communication systématique de ces informations. Nous allons même plus loin : nous réclamons la communication des dossiers d’affaires classées sans suite. Ce n’est pas parce qu’un médecin est relaxé au pénal, parce que l’acte médical n’aura pas été considéré comme étant apparenté à un viol, que nous ne pouvons pas engager de poursuites disciplinaires à son encontre. N’oublions pas que le code de déontologie médicale impose au médecin de délivrer à ses patients des « soins consciencieux ».

Tout cela s’articule. Nous sommes au travail en revenant sur les affaires et nous essayons de voir où il pourrait y avoir des failles. Durant la période du contrôle judiciaire, au nom du principe de la présomption d’innocence, nous n’avons pas le droit de suspendre un médecin ayant fait l’objet d’une interdiction d’exercice, même pour des faits d’une extrême gravité : nous sommes donc obligés de répondre aux patients qui appellent pour se renseigner que la personne en question est toujours inscrite à l’Ordre. Nous pouvons saisir le directeur général de l’agence régionale de santé (ARS) qui, lui, a la faculté de diligenter une procédure d’urgence : suspension d’un professionnel pour une période de cinq mois et saisine de la chambre disciplinaire de première instance qui doit statuer dans un délai de deux mois.

Nous travaillons avec le président de la chambre disciplinaire nationale pour prioriser les affaires. Nous agissons à tous les échelons. Les parquets communiquent avec le Conseil national – nous tenons à ce que les informations soient transmises à une adresse unique, au niveau national – et nous nous tournons ensuite vers les conseils départementaux tout en assurant un suivi pour voir comment les affaires sont prises en charge.

Il subsiste cependant des freins, que nous ne pouvons pas dépasser. Nous avons besoin de travailler avec les victimes pour établir une nécessaire compréhension : il faut dépasser les clivages pour agir. Et nous avons aussi besoin de vous.

M. Stéphane Oustric. J’aimerais apporter des précisions sur l’affaire Le Scouarnec. Je vous invite, monsieur le député, à réécouter notre audition devant la commission des affaires sociales. On ne le fait pas savoir, mais nous travaillons, nous sommes à la tâche, auprès des victimes. J’ai pris ce matin des décisions sans faille et sans détour, dont je ne peux pas parler. Moi, je serai là, je n’ai pas de problème avec ça. On ne peut pas dire que cela ne reviendra pas mais les médecins ont du mal à s’imaginer ce qui a pu se passer, tant cela va à rebours de leur engagement initial. Je ne vais pas tout balayer d’un revers de main, ça me met plus en colère qu’autre chose, mais aujourd’hui, nous, nous déployons des moyens que jamais personne n’a mis sur la table, et ce de façon irréversible.

Pour certains éléments, nous avons besoin de vous. Quand il s’agit d’automatiser l’envoi aux ordres, cela relève d’une circulaire mais quand il faut créer un nouvel article L. 4124-2-1, cela dépend de vous, législateurs. Le président de la chambre disciplinaire nationale, Alain Seban, pourra vous expliquer toutes les facilitations qu’il a en vue. Nous les avons déjà soumises à la DGOS (direction générale de l’offre de soins) et à la Chancellerie. Pour toute simplification des fonctionnements disciplinaires ordinaux, nous devons embarquer tous les ordres. C’est plus compliqué pour notre ordre qui gère 350 000 professionnels que pour d’autres qui n’en gèrent que 10 000. Ce ne sont pas les mêmes problématiques.

Tout ce qui est de l’ordre de l’intime dans l’exercice de la profession médicale doit être sans faille : quand vous fautez, vous fautez – il n’y a là pas l’épaisseur d’un papier à cigarettes. À cela s’ajoutent les cas d’étudiants. Certaines affaires ont défrayé la chronique. Des étudiants ayant fait l’objet de plaintes ne pourront jamais s’inscrire à l’Ordre, nous en prenons l’engagement.

Nous mettons en place des systèmes qui ne seront pas personnes-dépendants mais institutions-dépendants. Cela garantira que la mission de service public dont l’État investit les médecins sera pleinement remplie auprès des patients.

Quant à l’attestation d’honorabilité, pour l’établir, il faudrait que l’Ordre ait accès aux sanctions en première instance et en appel et, au moins tous les trois ans, au casier judiciaire B2 et au Fijais. Cela suppose que nous déployions des moyens financiers sans précédent. Nous considérons que c’est normal : nous le devons aux citoyens. Cela contribuera en outre à rassurer les médecins. Si nous ne le faisons pas, nous ne serons plus à notre place. Il n’y a là pas l’ombre d’un doute.

Mme la présidente Maud Petit. L’intervention de mon collègue était sans doute nécessaire pour que vous puissiez vous exprimer sur ce sujet et nous réexpliquer tout ce que vous avez entrepris depuis 2025. Nous le savons, vous êtes parfaitement conscients qu’il fallait avancer en ce domaine. Je vous remercie d’être plus que sensibilisés à ces enjeux et d’avoir mis en œuvre, en peu de temps, de nombreuses actions visant à éviter qu’il y ait à nouveau des affaires de ce genre. C’est très important.

M. Stéphane Oustric. Nous avons besoin de vous.

Mme la présidente Maud Petit. Nous serons aussi à vos côtés : quand il s’agit de protéger les enfants, de protéger les victimes, un travail en commun est bien évidemment nécessaire.

Jusqu’à présent, nous avons avant tout abordé la question des signalements et je vous remercie d’avoir pris le temps de nous donner des explications. J’aimerais maintenant vous poser des questions au sujet du concept de « syndrome d’aliénation parentale » (SAP). Des médecins sont-ils actuellement poursuivis pour y avoir eu recours en tant qu’expert ? Certains continuent à mettre en avant ce concept, à le véhiculer, à l’enseigner, notamment à des avocats. Quelle est votre position à ce sujet ?

Par ailleurs, nous disposons de peu d’éléments sur les outre-mer. En Guyane, en Martinique, à Mayotte, en Polynésie française, il y a sans doute un taux d’inceste phénoménal. Nous sommes preneurs de toute information dont vous auriez connaissance.

M. Stéphane Oustric. Dans les territoires ultramarins et insulaires, dont la Corse, il n’y avait pas de prise en compte de leurs problématiques spécifiques. Avec la nouvelle équipe qui a été élue, nous avons donc décidé de créer une quatrième délégation générale, une délégation générale aux relations avec les territoires ultramarins et insulaires avec à sa tête le docteur Lucien Lin, président du conseil départemental de l’Ordre de la Martinique et conseiller national. Je dois le dire devant la représentation nationale, si on avait été un peu plus à l’écoute de nos collègues ultramarins, on n’en serait pas là. Ils ont été en avance sur les violences, sur les maladies à transmission vectorielle et les maladies infectieuses, sur la santé environnementale et dans bien d’autres domaines. Nous doterons cette délégation générale de tous les moyens nécessaires. Je n’ai pas voulu qu’il y ait, une fois de plus, une discrimination. L’Ordre des médecins est totalement respectueux de l’ensemble des territoires de la République, où qu’ils se situent et quels qu’ils soient. C’est très clair.

Par ailleurs, s’agissant de votre question sur le syndrome d’aliénation parentale, j’ai entendu qu’il y avait eu des conférences de consensus et des évolutions, avec des grilles d’évaluation et des bonnes pratiques – je pense notamment au SVA (Statement Validity Analysis). Il faut savoir les prendre en compte ; c’est tout l’apport et l’intérêt de la spécialité de pédopsychiatrie. L’exercice n’est pas facile : il est évidemment plus compliqué de décrypter ces situations que d’identifier, par exemple, une fracture osseuse. Les conclusions des conférences de consensus ne sont pas le degré ultime de la recommandation scientifique – elles n’équivalent pas aux grades A, B, C – mais elles font état d’éléments, qui sont exposées dans la littérature et enseignées aux étudiants. C’est le cas, entre autres, du SVA. Il faut appliquer les pratiques recommandées, or le recours au syndrome d’aliénation parentale n’en fait pas partie.

Quant à l’expert, c’est un technicien que le juge charge d’effectuer une mission précise. Il se doit de répondre spécifiquement aux exigences de cette mission. Si nécessaire, il peut solliciter un avis sapiteur. Un expert psychiatre qui ne s’estime pas compétent sur un point peut ainsi demander l’avis sapiteur d’un pédopsychiatre. C’est une bonne pratique ; c’est même la règle de l’expertise. J’y ai toujours procédé quand j’étais expert. Vis-à-vis du juge et de la cour d’appel qui le désigne, l’expert engage sa responsabilité de technicien. C’est un problème qui concerne la justice, dans lequel je ne peux pas interférer.

Mme la présidente Maud Petit. N’y a-t-il pas aussi un problème de déontologie, quand un expert véhicule un concept qui n’est pas validé ?

M. Stéphane Oustric. Il faut respecter le référentiel métier. Je ne vais pas commenter les propos de mon collègue Maurice Berger, homme admirable et honorable qui détient un savoir rare et se remet en question même s’il avance en âge. Il est attaché à la formation, aux DU (diplômes d’université) et au travail consensuel.

Mme la présidente Maud Petit. Il n’invoque pas le syndrome d’aliénation parentale ?

M. Stéphane Oustric. Non, il ne l’utilise pas. Un expert doit avoir une formation initiale, suivre une formation continue et se fonder sur les données acquises de la science. Il ne peut pas camper sur des connaissances qui datent d’il y a quarante ans. L’expert doit être compétent : c’est de sa responsabilité. Il existe des formations à la mission spécifique de l’expertise, mais elles ne s’intéressent pas à la compétence du professionnel dans son domaine. La certification périodique tous les six ans permettra de s’assurer de cette compétence : par exemple, un médecin pourra être certifié en psychiatrie mais pas en pédopsychiatrie. Ces éléments formels, déontologiques, pourront être opposés au juge. Un professionnel ne pourra plus faire valoir une formation acquise quarante ans plus tôt : il devra apporter la preuve qu’il se forme et entretient ses compétences en pédopsychiatrie ; surtout, il devra prouver qu’il exerce en pédopsychiatrie.

Mme Christine Louis-Vahdat. Il me semble que vous faites référence, madame la présidente, aux experts judiciaires qui exercent une mission de service public et qui ne peuvent être déférés que par les ordres. Vous soulevez le problème d’experts judiciaires qui n’auraient pas été déférés par un conseil départemental de l’Ordre des médecins ; dans ce cas, il existe des voies de recours : appel, pourvoi en cassation et tribunal administratif.

Nous ne sommes pas là pour juger de la compétence. Par exemple, si un médecin qui exerce en mission de service public à l’hôpital pose une prothèse de hanche à un patient qui souffre ensuite de troubles, nous ne pouvons pas juger de la qualité des soins qui ont été dispensés. De la même façon, il est difficile pour un conseil départemental de juger de la qualité d’une expertise ou de soins qui n’ont pas été rendus suivant les données acquises de la science. C’est peut-être pour cela que certains experts judiciaires n’ont pas été déférés.

Toutefois, ce n’est pas parce qu’un conseil départemental ne défère pas un médecin que cela s’arrête là. Dans le cadre de notre commission nationale des plaintes, nous déférons parfois des médecins qui ne l’ont pas été par un conseil départemental, et un recours devant le tribunal administratif est toujours possible. Il y a aussi la situation qu’a évoquée le président Oustric, dans laquelle le juge n’obtient pas les réponses aux questions qu’il a posées ; il lui revient alors de désigner un autre expert, par exemple.

M. Stéphane Oustric. J’ajoute que la contre-expertise a toujours existé.

Mme la présidente Maud Petit. J’entends bien. Il n’en reste pas moins que certains professionnels continuent d’invoquer le syndrome d’aliénation parentale, qui n’est pas reconnu par l’OMS (Organisation mondiale de la santé) ; cela pose un problème déontologique.

M. Stéphane Oustric. Le consensus en pédopsychiatrie ne valide pas le syndrome d’aliénation parentale. La formation doit en faire état.

Si des experts continuent de l’invoquer, il faut se demander comment ils accèdent à la fonction d’expertise, qui est une mission de service public assignée par un juge.

Les médecins qui mentionnent ce syndrome dans leurs signalements ou leurs certificats enfreignent la déontologie et les bonnes pratiques ; ils tombent sous le coup de l’insuffisance professionnelle, qui fait l’objet de contrôles depuis 2014. La certification périodique systématique permettra également d’identifier ces situations.

Nous pensons que le consensus porte sur autre chose que sur ce syndrome qui n’est pas validé. C’est un problème d’apprentissage, de formation initiale de psychiatrie et pédopsychiatrie, etc.

Pour établir un parallèle, un chirurgien qui a mis au point une méthode bien précise peut vouloir la pratiquer toute sa vie. Est-ce que cela fait courir un risque ? La réponse peut être pénale quand il y a mise en danger. Quant au Conseil de l’Ordre, il ne peut constater un manquement à la déontologie que quand il en a connaissance. Encore faut-il qu’il en soit prévenu. Si nous ne sommes pas prévenus que tel psychiatre se réfère au syndrome d’aliénation parentale, il continue à exercer. Quand il n’y a pas de plainte, comment pouvons-nous le savoir ?

Mme la présidente Maud Petit. Les femmes qui sont confrontées à ce problème s’en plaignent. Les mères, les associations et les avocats nous le disent.

M. Stéphane Oustric. À qui le déclarent-ils ? Nous n’en avons pas de traces. Nous demanderons à nos conseils départementaux et régionaux s’ils disposent d’éléments à ce sujet.

Mme la présidente Maud Petit. Oui, s’il vous plaît.

Mme Christine Louis-Vahdat. Ayant écouté les précédentes auditions, j’ai mené des recherches pour savoir à quel moment un expert judiciaire qui se trouvait dans cette situation n’aurait pas été déféré. Nous avons retrouvé une situation qui remonte à quelques années.

Encore une fois, tout évolue. Nous devons travailler ce sujet avec les associations, la maison des femmes et les médecins référents protection de l’enfance (MRPE). Cependant, nous n’avons pas entièrement la main. Si des experts posent problème, il ne faut plus qu’ils soient inscrits sur la liste du procureur. Cela relève du domaine de l’expertise. En revanche, il est plus délicat pour l’Ordre d’apprécier si l’expert a dispensé des « soins consciencieux », si je puis dire, dans le cadre de la mission assignée par le juge.

M. Christian Baptiste, rapporteur. Je vous remercie pour cet échange fructueux et sincère. Cela fait trente-six ans que j’ai quitté Toulouse, mais cela m’a rappelé de bons souvenirs.

Mme Béatrice Roullaud (RN). La question de Mme la présidente renvoyait à la formation des médecins, et par conséquent des experts. L’Ordre les sensibilise-t-il au fait que le syndrome d’aliénation parentale est remis en cause ? Il faut aussi apprendre à détecter les cas où il est fait référence à ce syndrome sans qu’il soit nommé explicitement.

M. Stéphane Oustric. Avec la certification périodique, les professionnels de santé devront prouver tous les six ans qu’ils sont dans les clous. Les décrets sont enfin parus, le 26 décembre 2025. Nous y avons travaillé d’arrache-pied, sachant que chaque changement de ministre de la santé – une dizaine depuis 2019 – a suscité des blocages. Yannick Neuder et Stéphanie Rist ont fait tout leur possible pour accélérer leur parution.

Mme Christine Louis-Vahdat. Mais ce sont les sociétés savantes qui diront si telle pratique doit être appliquée ou non. L’Ordre n’intervient que sur le respect des bonnes pratiques et des exigences de formation. Nous pourrons revenir plus en détail sur ce point important dans nos réponses écrites.

Mme la présidente Maud Petit. Je vous en remercie.

*

*     *

  1.   Table ronde, ouverte à la presse, réunissant : M. Yohann Fossard, représentant de UN1TÉ-Syndicat général de la police-FO ; M. Benjamin Camboulives, porte-parole d’Alternative police-CFDT ; MM. Yann Khadri et Mathias Guillard, délégués Île-de-France de l’UNSA police ; Mmes Isabelle Trouslard, secrétaire générale adjointe, et Christelle Jaeger, conseillère technique de Synergie-Officiers ; MM. Romain Lecalier, secrétaire général adjoint du Syndicat des cadres de la sécurité intérieure, et Fabrice Jacquet, secrétaire national ; Mme Dorine Debonne et M. Stanislas Gaudon, représentants d’Alliance police nationale (28 avril 2026)

Mme la présidente Maud Petit. Chers collègues, comme vous le savez, notre commission d’enquête a pour objet d’évaluer le traitement judiciaire des viols et des agressions sexuelles incestueuses parentales sur mineurs, avec une attention particulière portée à la prise en compte de la parole de l’enfant et à sa protection durant la procédure. L’étape de l’enquête est évidemment primordiale dans ces dossiers complexes, où la preuve, telle qu’on la conçoit habituellement, est difficile à établir. L’enquête est également rendue particulièrement délicate par l’âge des victimes, et la nécessité absolue d’éviter une victimisation secondaire, dont nous savons qu’elle a des conséquences terribles sur des personnes aussi jeunes.

Aussi, deux questions essentielles se posent aux syndicats de police que nous recevons aujourd’hui : celle des moyens dont disposent les enquêteurs, et celle de leur formation. Pour en débattre, nous accueillons des représentants des syndicats UN1TÉ, Alternative Police-CFDT, UNSA-Police, Synergie-Officiers, Alliance Police Nationale, et du Syndicat des cadres de la sécurité intérieure. Je vous remercie, mesdames et messieurs, d’avoir répondu à notre invitation.

Avant de vous céder la parole pour un propos liminaire précédant nos échanges, je rappelle que cette audition est ouverte à la presse et fait l’objet d’une retransmission vidéo en direct. L’article 6 de l’ordonnance du 17 novembre 1958 relative au fonctionnement des assemblées parlementaires impose aux personnes auditionnées par une commission de prêter le serment de dire la vérité, toute la vérité, rien que la vérité. Je vous invite donc à lever la main droite et à dire : « Je le jure ».

(MM. Yohann Fossard, Benjamin Camboulives, Yann Khadri et Mathias Guillard, Mmes Isabelle Trouslard, et Christelle Jaeger, MM. Romain Lecalier et Fabrice Jacquet, Mme Dorine Debonne et M. Stanislas Gaudon prêtent serment.)

M. Yohann Fossard, représentant d’UN1TÉ-Syndicat général de la police-FO. Le sujet que nous allons aborder est symptomatique d’une problématique plus large, celle de l’investigation, qui souffre d’un logiciel inadapté, d’un manque de moyens humains et d’une explosion du nombre de dossiers. Les brigades spécialisées qui traitent du sujet, en l’occurrence l’Office mineurs (Ofmin) et les brigades de protection de la famille, n’échappent pas à ce phénomène.

La question du traitement des violences sexuelles nous ramène également à celle de la formation, qui réclame à la fois des moyens humains et financiers pour former nos collègues au recueil de la parole de l’enfant : la formation initiale des officiers de police judiciaire (OPJ) en général, et la formation particulière au protocole du National Institute of Child Health and Human Development, dit protocole Nichd. Nous rencontrons également des problèmes d’ordre matériel, notamment concernant les salles Mélanie et les logiciels, qui ne sont pas adaptés. Nous reviendrons sur ces points, je pense, au cours de nos échanges.

M. Benjamin Camboulives, porte-parole d’Alternative police-CFDT. Avant toute chose, je souhaite indiquer que, de façon générale, la police gère bien les violences sexuelles sur mineurs, les collègues savent travailler et les groupes Mineurs sont renforcés. Ce travail de police, fait à charge et à décharge, a vocation à matérialiser l’infraction : il se limite à amener à la justice des éléments d’information. C’est à la justice, de façon souveraine, qu’il revient de se prononcer sur la base des éléments qu’on a amenés.

Toutefois, nous souhaitons attirer l’attention de votre commission d’enquête sur un point particulier : la situation en outre-mer, où les problématiques sont totalement différentes de celles que l’on rencontre en métropole. En métropole, nous disposons de groupes renforcés et de collègues formés. En outre-mer, il y a des manques partout : au niveau de la police, de la justice, où la disponibilité et le nombre de procureurs sont insuffisants, mais aussi de la médecine, avec un manque d’experts médicaux, psychiatriques, pédopsychiatriques et de médecine légale.

Pourtant, les faits de violences sexuelles sont proportionnellement plus nombreux en outre-mer, et moins souvent dénoncés. De nombreux paramètres expliquent cette particularité, notamment les conditions de vie et la misère sociale, avec des facteurs aggravants qui facilitent les infractions : des cellules familiales parfois entassées dans des habitations précaires, créant des conditions favorables au passage à l’acte et défavorables à la dénonciation des faits, avec des mères qui ont peur de se retrouver à la rue et ne savent pas comment gérer la situation de l’enfant.

De même, si en métropole, nous bénéficions de formations adaptées et de protocoles mis en place et respectés, ce n’est pas toujours le cas pour nos collègues ultramarins, du fait de l’insuffisance des effectifs. Faire partie d’une brigade spécialisée dans le traitement des violences faites aux mineurs requiert un profil particulier et une appétence pour cette matière. Le plus souvent, il s’agit de mères de famille, qui représentent 80 % des effectifs des groupes Mineurs, le reste des effectifs étant constitués de pères de famille : c’est leur propre parentalité qui les a sensibilisés à ce sujet. Dès lors, il est difficile de contraindre quelqu’un à travailler sur ces sujets. Les groupes en outre-mer sont bien souvent en sous-effectifs, et complétés par des policiers issus d’autres services, qui n’ont pas nécessairement un attrait pour le sujet ni la formation requise, ce qui est évidemment préjudiciable à la qualité du service. En outre, il est statutairement impossible d’envoyer des collègues de métropole sous la contrainte pour pallier ce manque d’effectifs.

Si la police ne manque pas de compétences pour appréhender l’infraction d’inceste, son rôle est relativement limité. Une fois que les policiers ont conduit les auditions et procédé aux réquisitions médico-légales, l’enquête se poursuit essentiellement sous la conduite du magistrat et avec les experts, pédopsychiatres et psychiatres. C’est la raison pour laquelle la question de l’amélioration du traitement judiciaire de l’inceste ne peut être abordée par le seul prisme de l’action de police. L’enjeu est plus large et englobe la justice et la médecine. La police apporte à la justice des éléments d’information matérialisés par les procès-verbaux. Mais contrairement aux expertises médico-légales requises par la justice, un procès-verbal de police n’a aucune valeur probante à lui seul, il n’est qu’un élément d’information pour la justice. J’insiste sur cette distinction : la police n’établit pas la culpabilité, elle apporte de l’information.

Sur ce sujet grave, la tentation est grande de légiférer pour aller plus vite, plus fort, plus efficacement. À cet égard, nous souhaitons vous alerter sur de potentiels pièges. En axant le travail sur la protection de l’enfance et le principe de précaution, il ne faudrait pas en venir à négliger la présomption d’innocence et d’autres principes de justice.

Je rappelle que trois éléments sont nécessaires pour condamner quelqu’un : l’élément légal, ici le viol incestueux ; l’élément matériel, déterminé par les expertises médico-légales ; et l’élément moral, qui repose sur la parole de l’enfant. Or, l’élément moral ne suffit pas à prononcer une condamnation. En d’autres termes, qu’un enfant accuse son père d’inceste ne suffit pas à condamner celui-ci – des éléments matériels doivent corroborer cette accusation. C’est la raison pour laquelle le cœur du sujet porte sans doute sur la magistrature. Le traitement judiciaire de l’inceste se distingue du traitement des autres agressions sexuelles sur mineur, puisque la mesure de protection impose d’extraire l’enfant de son cadre familial habituel, ce qui requiert des précautions extrêmes, compte tenu des conséquences potentielles de cette situation.

L’embolie de la justice est une réalité perceptible dans tous les domaines. Cependant, les parquets – comme d’ailleurs la police – traitent de façon prioritaire l’infraction d’inceste, parce qu’il s’agit d’une atteinte aux personnes, et non aux biens. En outre, le travail sur l’inceste n’est pas si chronophage pour les parquets, puisqu’il leur incombe avant tout de saisir un service spécialisé qui va investiguer sous leur autorité et, si la notion d’urgence est constituée, de prononcer les mesures de protection nécessaires.

Sur le sujet de l’inceste, un aspect nous paraît occulté alors qu’il est prioritaire : la prévention. S’interroger sur le traitement judiciaire de l’inceste suppose de parler d’infractions déjà constituées. Le raisonnement pourrait être le suivant : une police mal formée, qui enregistre mal les plaintes et conduit de mauvaises auditions, serait à l’origine des crimes incestueux impunis. Ce n’est pas le bon prisme. Comme nous l’avons dit, la police constate l’inceste, mais elle ne peut l’empêcher. En revanche, d’autres sont en mesure de le faire : les professionnels du milieu scolaire, par des dénonciations systématiques des faits dont ils ont connaissance, sous peine de non-dénonciation de crime ; et le gouvernement, par des campagnes de sensibilisation.

Le gouvernement a su mettre en place de telles campagnes pour les stupéfiants ou, plus récemment, pour le protoxyde d’azote. Pour l’inceste, curieusement, il ne semble pas en mesure de le faire, en dépit des demandes répétées des associations, à qui l’on répond que les budgets manquent. En réalité, il s’agit d’un calcul relatif au nombre de personnes concernées. Il y a sept millions de consommateurs de stupéfiants en France. Il n’y a pas sept millions de victimes d’inceste. D’après les chiffres de l’Observatoire national de la protection de l’enfance (ONPE), on dénombre 114 500 cas de violences sexuelles par an. Parmi elles, 76 500 concernent des mineurs, mais seulement 8 % de ces violences ont lieu dans le cercle intrafamilial. Malheureusement, il semble que cela ne soit pas suffisant pour mériter un effort de budgétisation pour des campagnes pourtant nécessaires d’information, de sensibilisation et de prévention.

J’en termine avec la situation des parents protecteurs, notamment des mères insatisfaites des mesures prononcées par la justice, qui bravent la loi par des non-présentations d’enfant car elles ne veulent pas le confier au parent qu’elles soupçonnent d’inceste. Il faut souligner, encore une fois, que la parole n’a pas de valeur probante, ni celle de la mère, ni celle de l’enfant. Les condamnations sont prononcées sur la base de faits matériellement établis, et non de simples déclarations ni mêmes d’aveux. Ainsi, la mère n’est pas fondée à se soustraire à ses obligations au nom de soupçons. Il est normal, au regard du droit, qu’elle soit poursuivie si elle le fait, tout en rappelant que la justice, par l’autorité du juge aux affaires familiales, du juge pour enfants ou du parquet, a la possibilité de placer l’enfant sous protection tout au long de la procédure si la notion d’urgence est avérée.

À quiconque voudrait, au nom du principe de précaution, accorder une valeur probante à la parole de la mère ou de l’enfant afin de pouvoir sanctionner le père avant tout jugement, il convient de rappeler le principe de la présomption d’innocence et de souligner les conséquences en termes de frais de justice. En effet, dans l’immense majorité des cas, la plainte n’aboutit à aucune condamnation. Des pères, accusés et sanctionnés à tort, ne manqueraient pas de déposer plainte pour réclamer des dommages et intérêts, et ils auraient raison de le faire. Cela exigerait de prévoir un budget important pour les frais de justice que ces situations engendreraient.

M. Yann Khadri, délégué Île-de-France de l’UNSA police. La thématique de l’inceste est extrêmement sensible, et je pense que les policiers se sont beaucoup améliorés ces dernières années, notamment dans les centres de formation, même si la formation reste sans doute perfectible.

J’aimerais insister sur le professionnalisme et l’engagement de nos collègues sur ces thématiques difficiles et sensibles. Les policiers, parmi lesquels de nombreuses jeunes mères de famille, qui travaillent sur les violences sexuelles commises sur mineurs, sont souvent très motivés et désireux de faire au mieux leur travail.

Mme Isabelle Trouslard, secrétaire générale adjointe de Synergie-Officiers. Au-delà de l’aspect judiciaire, qui est une thématique sensible dans la police nationale et qui suscite de nombreuses réflexions, les violences faites aux enfants, et les cas d’inceste en particulier, sont traitées avec une grande spécialisation et beaucoup d’humanité par les services de police.

Nous nous tenons prêtes à répondre à vos questions, avec Mme Christelle Jaeger, présente à mes côtés, qui est une spécialiste de ce sujet puisqu’elle a travaillé dans une brigade de protection des mineurs.

M. Stanislas Gaudon, représentant d’Alliance police nationale. Les travaux de votre commission d’enquête interviennent au moment où, d’après les dernières statistiques du ministère de l’intérieur, les violences sexuelles ont augmenté de 154 % en neuf ans, et les viols et tentatives de viol de plus de 133 %. La part des mineurs dans les cas de viols et de tentatives de viol atteint 19 %.

Dans le même temps, l’investigation connait une crise à tous les niveaux, avec une sous-dotation généralisée, tant au ministère de l’intérieur qu’au ministère de la justice. D’après la Commission européenne pour l’efficacité de la justice (Cepej), la France compte trois procureurs pour 100 000 habitants, la Bulgarie en compte vingt-quatre et la moyenne européenne s’établit à douze. Je crois que ce chiffre traduit à lui seul la problématique que nous rencontrons dans le traitement judiciaire des affaires d’inceste.

Pour cette audition, je suis accompagné par Mme Dorine Debonne, qui est une spécialiste de terrain et qui répondra à toutes vos questions. Les policiers comptent sur vous, les parlementaires, à deux titres : parce que vous écrivez la loi, et en contrôlez l’application, mais aussi parce que nous sommes à quelques mois des arbitrages budgétaires pour 2027. Nous estimons que le sujet de votre commission d’enquête doit être mis en perspective avec les contraintes imposées à la police et à la justice à chaque exercice budgétaire, au nom de la trajectoire des finances publiques : le régalien doit échapper à ces trajectoires, car les enjeux sont trop importants.

M. Romain Lecalier, secrétaire général adjoint du Syndicat des cadres de la sécurité intérieure (SCSI). Depuis plusieurs années, les enquêteurs de la police nationale ont développé des compétences dans le domaine du traitement des affaires d’inceste, et sont désormais parfaitement formés à cette thématique. Toutefois, leur travail se heurte à la problématique générale de la filière investigation. Un plan Investigation a été lancé, mais je doute qu’il soit suffisant pour redonner de l’attractivité à cette filière en très grande souffrance. La réponse donnée aux cas d’agressions sur mineurs dans le milieu familial vient de la police et de la justice, deux institutions en grande difficulté, puisque nous manquons de magistrats spécialisés comme nous manquons de policiers spécialisés.

Nous comptons insister, au cours de cette audition, sur un point selon nous essentiel. Avant de venir à cette commission, nous avons eu des échanges avec des officiers qui travaillent à la fois en brigade des mineurs à Paris, dans les brigades de criminalité territoriale en province, et aussi dans de petits services de police judiciaire locaux. La différence d’approche et de travail entre les petites unités et les unités spécialisées est une réalité. Dans les petits services, il n’y a pas de salle Mélanie et l’accès aux unités d’accueil pédiatrique des enfants en danger (Uaped) est extrêmement compliqué. À cet égard, nous attendons des réponses sur la manière d’harmoniser les pratiques sur l’ensemble des services de police, y compris les plus petits.

Enfin, les enquêteurs, qui travaillent sur une matière extrêmement compliquée, manquent de moyens et sont souvent épuisés par ce travail après quelques années. Nous éprouvons également des difficultés à attirer de jeunes collègues dans ces services. Là encore, les collègues qui travaillent au quotidien au contact des victimes attendent des réponses.

M. Christian Baptiste, rapporteur. J’étais dans ma circonscription en Guadeloupe la semaine dernière, et j’ai visité la brigade des mineurs au commissariat central de Pointe-à-Pitre. J’y ai vu des policiers très engagés, car, comme cela a été souligné, exercer ce métier et traiter cette matière particulière que sont les violences sexuelles sur mineurs, suppose une volonté forte. Mais j’ai aussi constaté le manque de moyens et les dossiers qui s’entassent.

Ma question porte sur la relation et la concertation entre les enquêteurs et les juges. Si j’ai compris vos collègues de Pointe-à-Pitre, la priorité consiste à protéger l’enfant et l’extraire d’un milieu hostile dès lors qu’un signalement est effectué ou que des éléments alarmants sont révélés. Ensuite viennent l’enquête et le placement. Vos collègues m’ont expliqué que certains juges ordonnent un placement en concertation avec les policiers qui ont mené l’enquête et qui connaissent bien certains milieux de placement tels que les maisons de l’enfance ou l’Aide sociale à l’enfance (ASE). D’autres juges, en revanche, placent d’office l’enfant, sans concertation et sans tenir compte du contexte socio-économique de la famille. De manière générale, comment se passent les relations avec le juge ? La concertation est-elle systématique ? Estimez-vous que des décisions de placement pourraient mettre l’enfant en danger ?

M. Benjamin Camboulives. En matière d’inceste, comme pour toute autre infraction, la police travaille sous l’autorité du parquet. Dès que nous enregistrons une plainte, le parquet est avisé et prend ses décisions : il saisit un service spécialisé, classe ou non l’affaire, demande éventuellement une poursuite des investigations. La police ne poursuit les investigations qu’à la demande du parquet. En tant que policiers, nous n’avons pas à commenter une décision de justice, comme un classement sans suite. Notre rôle est celui d’un exécutant.

Néanmoins, les classements sans suite sont nombreux, et il ne faut pas pour autant y voir le signe d’un dédain de la justice ou de la police. Ces classements traduisent deux choses : d’une part, que de nombreux faits ne sont pas matérialisables, notamment en raison de saisines tardives qui réduisent les éléments d’enquête exploitables ; d’autre part, et c’est un facteur sensible mais réel, il existe de fausses accusations et des allégations infondées, qui accentuent ce décalage entre le nombre de plaintes et le nombre de condamnations. Dans l’absolu, il est plutôt heureux que les plaintes soient plus nombreuses que les condamnations : cela signifie que la police enquête et que la justice s’assure de la réalité des faits avant de condamner. Il convient, en revanche, de se demander si la capacité d’action de la justice et de la police est réellement entravée par un manque de moyens. À cet égard, les policiers, lorsqu’ils patientent une ou deux heures au téléphone pour aviser le parquet d’un fait grave, constatent au quotidien l’engorgement du système judiciaire.

Comme je l’ai indiqué, la justice priorise les atteintes aux personnes. Lorsque les faits l’imposent, le parquet saisit systématiquement un service spécialisé. De même, elle prononce des mesures de protection du mineur dès lors qu’elle estime qu’elles sont justifiées. Je pense que l’on gagne à se prémunir contre toute forme de précipitation en pareil cas. Il ne faut pas décider trop vite d’extraire un enfant de son cercle familial lorsqu’un soupçon n’est pas étayé par autre chose qu’une parole. Engager des démarches qui auront des conséquences certaines pour une personne susceptible d’être accusée à tort, mais aussi pour l’enfant, qui pourrait subir un préjudice psychologique ou être déscolarisé par exemple, réclame une grande prudence.

Mme la présidente Maud Petit. Des services de police nous ont rapporté des éléments particulièrement sordides liés à des affaires d’inceste, notamment que des hommes incestueux – car ce sont majoritairement des hommes –, se transmettaient des informations pour violer leur enfant sans laisser de trace. On nous a relaté des exemples de pères qui accoutumaient leur bébé à la texture du sperme en lui faisant goûter des yaourts qui en contenaient. Comment appréhendez-vous ce type d’élément ? Comment en faire des éléments de preuve matérielle ?

M. Benjamin Camboulives. De manière générale, les groupes Mineurs sont formés, renforcés, compétents, et composés de collègues présentant un profil particulier, qui ont choisi cette matière, qui ont été sélectionnés et qui sont investis dans leur travail – nonobstant les disparités entre la métropole et l’outre-mer que j’ai évoquées précédemment. Nous disposons également d’outils favorisant le recueil de la parole de l’enfant dans les meilleures conditions, notamment des salles d’attente et d’audition adaptées, et toutes les auditions de mineurs sont filmées.

Néanmoins, il existe des freins au travail d’enquête. Les exemples que vous citez sur le mode opératoire des auteurs d’inceste correspondent à une réalité mais, comme je l’ai souligné, le recueil de la parole que nous effectuons n’est pas un élément probant, à la différence des expertises médico-légales. Même dans le cas de saisines tardives, on peut par exemple prouver par l’examen du corps de l’enfant qu’il y a eu viol, et prouver les faits.

Mme la présidente Maud Petit. Mais quand les faits rapportés concernent un cunnilingus, par exemple, comment apportez-vous un élément de preuve ?

M. Benjamin Camboulives. Les viols buccaux sont parfois privilégiés par les auteurs pour éviter de laisser des traces. Bien entendu, ce type d’acte est extrêmement difficile à prouver. Les freins à la constitution de preuves sont très nombreux. Par exemple, les perquisitions, lorsqu’elles sont tardives, nous empêchent de saisir des éléments probants, comme des fichiers informatiques, par exemple. Il importe de trouver un équilibre entre l’émotion et la volonté d’agir, qui sont légitimes, et la réalité de l’action judiciaire. C’est la raison pour laquelle nous appelons à la prudence en matière de législation, afin de ne pas générer des problèmes supplémentaires sans avoir pour autant réglé le problème initial.

Mme la présidente Maud Petit. J’ai presque envie de vous demander si, selon vous, le fait que l’enfant ne voie plus son parent agresseur est un problème plus grave que l’agression elle-même.

M. Benjamin Camboulives. Il ne faut pas raisonner en ces termes.

Mme la présidente Maud Petit. Je l’espère bien. C’est pour cela que je vous posais la question.

M. Benjamin Camboulives. L’immense majorité des cas n’aboutit pas à une condamnation. On peut en déduire que tous les accusés sont coupables et qu’il faut s’empresser de légiférer pour prévenir cette situation – ce qui reviendrait à bafouer le principe de la présomption d’innocence et à accorder systématiquement une valeur probante à la parole de la mère et de l’enfant. On peut aussi considérer que, parfois, des enfants sont victimes d’un schéma familial déstructuré et vicieux, où les deux parents s’agressent mutuellement et où l’enfant est l’instrument de ce schéma. Je n’affirme pas qu’il ne faut rien faire, mais simplement que la prudence s’impose.

Par ailleurs, je ne voudrais pas que l’on tire du tableau de la situation en outre-mer la conclusion qu’il est nécessaire de légiférer sur la base de ce constat, et occulter ainsi le manque de moyens humains en outre-mer dans la justice, la police, la médecine et le tissu social à même de gérer ce type de situation.

Mme la présidente Maud Petit. Vous-même avez insisté sur les preuves matérielles, et c’est pourquoi je me suis permise d’y revenir en donnant des exemples où il est quasiment impossible d’établir une preuve matérielle, du fait de l’absence de traces physiques sur le corps de l’enfant.

Mme Christelle Jaeger, conseillère technique de Synergie-Officiers. J’aimerais revenir à la question de M. le rapporteur sur les pratiques du parquet et le placement des enfants au nom du principe de précaution. Sur ce point, la coordination est nécessaire, non seulement entre les services de police et le parquet, mais également avec les services sociaux territoriaux qui regroupent l’aide sociale à l’enfance et la protection maternelle et infantile (PMI). Les policiers sont susceptibles d’être saisis par voie de plainte du parent protecteur, mais aussi, et directement, par le parquet, qui peut ordonner à un service de police de poursuivre l’enquête après avoir été informé, via la cellule de recueil des informations préoccupantes (Crip), par un service social – lequel est tenu, en vertu de l’article 40 du code de procédure pénale, d’informer le parquet d’un fait délictueux ou criminel dont il aurait connaissance.

Cette coordination entre parquet et services de police est primordiale, et pour l’avoir pratiquée, je peux dire qu’elle est essentielle. Cependant, il n’existe pas de procédure type. La situation de l’enfant et le degré d’urgence sont évalués au cas par cas. L’enfant est-il actuellement en lien avec son agresseur ? Doit-il être protégé ? Une ordonnance de placement provisoire (OPP) peut être prise par le parquet et, au-delà, un placement plus long peut être ordonné, mais ce premier délai ouvert par l’OPP nous laisse le temps d’évaluer la situation ou de confier l’enfant à un parent, à une famille proche ou à une personne de confiance pour le sortir d’une situation de danger. Nous évaluons en premier lieu des situations, et il est essentiel que l’enfant soit retiré d’un milieu que l’on estime dangereux et violent pour lui. Pour cela, les services sociaux territoriaux et le parquet doivent se coordonner afin de prendre la meilleure décision dans l’intérêt de l’enfant.

Concernant les preuves matérielles, l’audition de l’enfant est évidemment primordiale. À cet égard, le lien que la police entretient avec les services sociaux, le milieu scolaire ou le milieu médical est essentiel au recueil de cette parole qui, parfois, peut être polluée et difficile à recueillir si des personnes différentes interviennent dans un temps court et influent sur son discours.

M. Benjamin Camboulives. Permettez-moi, brièvement, de clarifier mon propos. Il est tout à fait évident qu’un enfant en danger doit être extrait de son milieu familial. Cependant, j’ai voulu souligner que ce rôle échoit, non à la police, mais à la justice, et que celle-ci se prononce sur les éléments que nous lui présentons qui, lorsqu’il s’agit seulement d’une parole, sont dépourvus de valeur probatoire.

M. Christian Baptiste, rapporteur. Ma question sur la relation entre la police et la justice ne se limitait pas à celle de la parole. Je m’interroge plutôt, et plus généralement, sur l’absence d’une doctrine en matière de coordination. Lorsque la police est à même de présenter à la justice des éléments matériels qui étayent une accusation, et que la justice se trouve donc en mesure de prendre une décision éclairée, n’y a-t-il pas, précisément à ce stade, un manque de coordination avec les policiers, qui connaissent parfois très bien le contexte familial et social dans lequel évolue l’enfant, avec le milieu éducatif et avec le milieu médical ? La décision de placement appartient à la justice, mais cette décision requiert une intelligence de la situation et une faculté d’adaptation. Or il semble que certains juges prennent des décisions rigides, sans tenir compte de l’enquête policière : c’est sur ce point que je souhaite vous entendre.

En tant que député guadeloupéen, j’ai été naturellement interpelé par les propos de M. Camboulives sur l’outre-mer. L’inceste est un fléau dans nos territoires. Sur le plan culturel, il n’est pas vécu de la même façon que dans l’Hexagone, car c’est un sujet tabou, qui impose le silence. À cela s’ajoute le manque de moyens, même si la situation s’est légèrement améliorée au niveau de la police. J’aimerais, monsieur Camboulives, que vous précisiez en quoi, selon vous, le traitement de l’inceste par la police est différent en outre-mer. Quels éléments précis, remontés du terrain, vous permettent de qualifier la différence entre l’outre-mer et la métropole ?

Enfin, sur le sujet de la preuve, il me semble que le système numérique nous permet aujourd’hui de conserver des éléments, et cette conservation sera encore meilleure à l’avenir, ce qui soulève inévitablement la question de la prescription.

M. Benjamin Camboulives. Nos informations relatives à l’outre-mer proviennent principalement de Mayotte et de la Martinique. Nos adhérents, sur place, nous font part d’un volume important de faits portés à la connaissance des services de police, ainsi que d’un manque de collègues dans les services spécialisés. En métropole, le travail est de qualité parce que les collègues reçoivent une formation adaptée et présentent un profil spécifique qui leur permet d’avoir l’empathie nécessaire tout en absorbant l’impact psychologique de ce métier. Rares sont ceux qui font carrière dans les brigades des mineurs ; ce sont des affectations difficiles, éprouvantes, avec un turnover important qui oblige à de nouvelles formations initiales.

À ce manque d’effectifs spécialisés et formés s’ajoutent les carences au niveau de la justice et de la médecine. La justice se base principalement sur les expertises médicales, qui, elles, ont une valeur probante. Mais les médecins manquent pour procéder à des constatations sur le corps des enfants, et les traces biologiques disparaissent très vite, dès que l’auteur a fait prendre une douche à l’enfant. Cette pénurie de médecins nourrit encore cette rupture dans l’efficacité de la chaîne judiciaire du traitement de l’inceste, spécifiquement en outre-mer.

Mme Dorine Debonne, représentante d’Alliance police nationale. Je souhaite revenir sur les deux questions posées par M. le rapporteur sur la manière de sortir l’enfant d’un environnement défavorable et sur la relation entre le juge et les policiers. Je suis enquêtrice au sein d’une brigade locale de protection de la famille à Paris, et il est certain que nous sommes en quelque sorte les yeux et les oreilles du juge, qui se fie à ce que nous lui rapportons.

Ce qui est important pour nous, c’est bien évidemment le placement. Nous essayons dans un premier temps d’éviter un placement de l’enfant dans un foyer, car nous savons à quel point cela peut être encore plus traumatisant, d’autant que dans ces lieux il arrive, malheureusement, que se produisent des agressions et des viols. C’est pourquoi nous priorisons le placement dans la famille, chez des grands-parents ou des oncles et des tantes vivant à proximité de l’enfant, afin qu’il puisse poursuivre sa scolarité. Un placement n’est pas anodin pour un enfant ; au-delà des violences qu’il a subies, c’est un traumatisme supplémentaire.

L’ordonnance de placement, qui est provisoire, n’est pas prise de manière systématique. Le juge nous demande notre avis en tant qu’enquêteurs. La plupart du temps, nous nous déplaçons, notamment à l’école, où les enfants se confient de plus en plus, et nous rapportons ce que nous avons constaté au juge, en émettant un avis sur l’opportunité ou non d’un placement, notamment en fonction de son état psychologique.

M. Christian Baptiste, rapporteur. L’objectif de cette commission d’enquête est d’améliorer la protection des enfants. Nous savons, bien entendu, qu’il existe des paroles d’enfants qui ne correspondent pas à la réalité. C’est un fait, même s’il ne concerne qu’une minorité de cas. J’ai même vu que l’un de vos collègues affichait dans son bureau des articles de presse sur de fausses dénonciations, pour faire réfléchir celui qui entre dans son bureau.

Lorsque les preuves d’un inceste sont établies, une chaîne de protection se met en place, dans laquelle les policiers ne peuvent pas prendre certaines décisions. Certains de vos collègues – cela nous a été rapporté à la brigade de protection des mineurs –, conseillent à certains parents de ne pas respecter la garde, car ils savent quels dangers encourt l’enfant. Ces policiers n’ignorent pas qu’ils enfreignent une règle en agissant ainsi, car un parent qui ne respecte pas les droits de garde de l’autre parent peut rapidement se retrouver en garde à vue. C’est ce type de situation, par nature complexe, que cette commission d’enquête entend examiner afin d’évaluer l’opportunité de changer la loi.

M. Yohann Fossard. La relation entre le policier et le magistrat dépend aussi du service dans lequel le policier travaille. Les agents de l’Ofmin connaissent leurs interlocuteurs du parquet, et une relation de confiance s’installe. Dans un petit service, compte tenu des roulements des magistrats, c’est plus difficile.

J’aimerais revenir sur la difficulté à établir des preuves dans les affaires d’inceste. Les policiers spécialisés dans le cyber appréhendent souvent ces affaires sous le prisme du continuum de violences : lorsqu’ils trouvent des images pédopornographiques sur un ordinateur, ils parviennent à interpeller leur propriétaire et à prouver qu’il y a eu un passage à l’acte. Cette approche facilite l’établissement de la preuve, mais aussi la libération de la parole, car il n’est pas nécessaire qu’une victime se présente à la police ou qu’un signalement soit émis.

La difficulté de la preuve est aussi une question législative. Actuellement, sauf erreur de ma part, les plateformes numériques n’ont pas l’obligation de dénoncer les contenus pédocriminels afin que la police puisse travailler. Cela constitue, à mon sens, un angle mort, et un problème à résoudre car les collègues de l’Ofmin savent que la détention de ce type de contenus est souvent liée à un passage à l’acte dans l’entourage.

M. Yann Khadri. Dans les affaires d’inceste, des perquisitions ont lieu de manière quasiment systématique afin de saisir immédiatement l’ensemble du matériel informatique, susceptible de contenir des preuves matérielles.

Mme la présidente Maud Petit. Les perquisitions sont-elles menées suffisamment vite ? Certains de vos collègues nous ont expliqué qu’il était parfois difficile de saisir du matériel informatique à temps.

M. Yohann Fossard. Elles ont lieu le plus rapidement possible, pour saisir du matériel qui sera exploité ultérieurement, souvent dans le cadre d’une commission rogatoire technique.

Par ailleurs, les enquêteurs soulèvent régulièrement la question de la durée de la garde à vue, qui est limitée à 48 heures pour ces affaires et qui ne bénéficie pas d’un régime dérogatoire pour l’inceste. Dans ce type d’affaire, les auditions sont souvent très longues, et parfois 48 heures ne suffisent pas à réunir les éléments permettant d’établir la matérialité des faits.

Mme Christelle Jaeger. Je souscris à ce qui vient d’être dit sur les gardes à vue, d’autant que la mesure de garde à vue suppose la présence d’un avocat et la visite d’un médecin, ce qui réduit le temps d’audition, qui est essentiel pour collecter les preuves et amener aux aveux. Souvent, plusieurs heures d’entretien, avec des pauses, sont nécessaires pour qu’une personne finisse par se confier. C’est un travail de mise en confiance qui demande du temps, et il n’est pas possible de conduire des auditions de huit heures d’affilée, car un avocat pourrait arguer devant une cour d’assises que son client a avoué sous la pression.

Mener les perquisitions dans le temps imparti implique de disposer des moyens nécessaires, à commencer par un véhicule pour se rendre sur place, et les services de police en manquent cruellement, en particulier les brigades locales de protection de la famille (BLPF), qui sont parfois considérées à tort comme des unités de bureau, alors que leurs membres doivent souvent se déplacer.

L’exploitation des données informatiques saisies en perquisition nécessite du temps, ce que la garde à vue ne permet pas. Il est souvent nécessaire d’obtenir une commission rogatoire technique afin de poursuivre les investigations. Celles-ci sont menées par les enquêteurs et parfois par des investigateurs en cybercriminalité, formés et habilités à intervenir dans ce type d’affaires. Tout cela prend du temps, et en particulier du temps de formation, dans un contexte de sous-effectifs.

Mme la présidente Maud Petit. Nous avons déjà entendu ces remarques précédemment, et je pense que ce point fera l’objet de préconisations dans le rapport.

M. Romain Lecalier. Développer au maximum la spécialisation des enquêteurs est crucial, développer celle des magistrats l’est tout autant. Dans une petite unité telle qu’un service local de police judiciaire, où la brigade d’atteintes aux personnes ne compte que six enquêteurs, il est extrêmement complexe de hiérarchiser les affaires d’atteintes criminelles et de répartir les moyens tant humains que matériels. Or les magistrats exigent le maximum d’actes d’enquête, d’abord pour ouvrir une information judiciaire, ensuite pour réunir les preuves nécessaires à une condamnation. Cependant, les policiers se heurtent rapidement au manque de spécialisation dans les services et, surtout, au manque de moyens.

La nécessaire spécialisation des magistrats et des policiers est importante par rapport aux décisions de placement. Celles-ci sont d’autant plus éclairées que les interlocuteurs ont bénéficié des mêmes formations, et qu’ils sont motivés et attirés par ce domaine. Lorsqu’une communauté de pensée et de formation est établie, les magistrats écoutent généralement les policiers spécialisés sur les décisions de placement. Si la décision finale revient au magistrat, on peut dire, dans une certaine mesure, qu’elle revêt un caractère collégial.

Toutefois, un tel fonctionnement est impossible dans de petits services ou de petits commissariats, où six enquêteurs doivent traiter l’ensemble des affaires. La formation sur les auditions se tient en deux sessions d’une semaine, parfois éloignées dans le temps. Pour un petit service, ne plus pouvoir compter sur un agent deux semaines est compliqué à gérer. À l’inverse, les policiers qui intègrent un service spécialisé dans la protection des mineurs sont formés très rapidement, car les chefs de service ou d’unité ont besoin qu’ils soient efficaces très vite.

Mme Béatrice Roullaud (RN). J’avoue être parfois fatiguée d’entendre associer systématiquement l’investigation policière à la notion de preuve. L’appréciation de la preuve n’est pas du ressort des enquêteurs, mais du juge, lors du procès. Au lieu de parler de preuve, il me semble préférable d’évoquer des éléments d’information : la police collecte des informations, et les décisions appartiennent ensuite à la justice.

En tant que députés, certains faits nous sont rapportés, sur lesquels je souhaite aujourd’hui recueillir vos observations. Par exemple, nous avons entendu parler, à la brigade de protection des mineurs, d’un enfant de 3 ans qui se plaignait d’attouchements sexuels. Lorsqu’un enfant de cet âge dit cela, il y a de fortes chances que son témoignage corresponde à une réalité, même en l’absence de preuves matérielles directes. Dès lors, le principe de précaution – qui n’équivaut pas à une accusation – devrait prévaloir : il vaut mieux mettre l’enfant en sécurité, chez sa grand-mère ou même chez la mère protectrice, plutôt que de prendre le risque de le laisser auprès d’un père incestueux. Or, dans ce cas, l’affaire a été classée sans suite. Mais plusieurs mois plus tard, elle est revenue à la faveur d’une autre dénonciation. Une commissaire nous a dit que, pour des faits similaires, certains juges classent les affaires tandis que d’autres ordonnent une enquête, sans que les raisons d’une telle différence de traitement soient claires.

Vous est-il arrivé de constater de telles disparités de traitement de la part du parquet pour des affaires présentant des faits similaires ?

Mme Dorine Debonne. Dans l’exemple que vous citez, il est évident qu’une enquête aurait dû être ordonnée, car un enfant de cet âge ne ment pas. Les possibles conséquences de son témoignage ne lui viennent pas à l’esprit et il ne les redoute pas, donc ses propos ont la force de son innocence et il se livre sans arrière-pensées. Ensuite, les décisions des magistrats leur appartiennent, et il arrive que les policiers ne soient pas d’accord avec elles, et en retirent une certaine amertume.

Il me semble qu’améliorer la conduite des auditions d’enfants est primordial. Or les policiers, qu’ils appartiennent à l’Ofmin, à la brigade de protection des mineurs, à la brigade locale de protection de la famille ou aux services locaux de police judiciaire (SLPJ), ne bénéficient pas systématiquement, en dépit des demandes régulières adressées à la hiérarchie, de la formation au protocole Nichd, qui est pourtant décisive pour le recueil de la parole de l’enfant.

Mme Christelle Jaeger. Votre question, madame Roullaud, est une question très sensible qui nous touche tous, car je pense que chacun de nous, au gré de son parcours, a été confronté à des doutes sur des décisions qui nous semblaient contestables.

Le recueil de la parole de l’enfant est au cœur de l’enquête. Tout se joue là. À cet égard, la formation au protocole Nichd est fondamentale. Malheureusement, comme ma collègue l’a très justement dit, elle n’est pas suffisamment accessible. En Île-de-France, nous avons deux sites de formation, dans le 13e arrondissement de Paris et à Lognes, qui couvrent sept départements. Chaque session de formation, qui dure deux fois une semaine, ne permet d’accueillir que six à huit fonctionnaires. Ce dispositif est manifestement insuffisant pour la région.

Le protocole Nichd constitue un socle de connaissances précieux pour l’ensemble des enquêteurs, car il nous donne des clés et des techniques pour mener des entretiens avec des enfants. On n’entend pas la parole d’un enfant de 3 ans comme celle d’un enfant de 10 ans, et deux enfants du même âge sont susceptibles de s’exprimer d’une manière très différente. Dans tous les cas, il convient de tenir compte du langage propre à l’enfant. Que signifie le mot « fesses » ? D’un enfant à l’autre, la réponse ne sera pas la même. Dès lors, au-delà du protocole Nichd et de son socle de formation, chaque enquêteur doit s’adapter à l’enfant et se défaire de tout a priori.

Lorsque l’on parle de classements, il est important de rappeler qu’il ne s’agit pas nécessairement de classements sans suite, mais de transmissions pour évaluation, car il est parfois difficile d’évaluer une situation instantanément. Il est par conséquent important de ménager cette piste pour ne pas fermer totalement une enquête. Évidemment, il est impossible pour les victimes et les parents protecteurs de l’entendre, ce que nous comprenons tout à fait d’autant que nous-mêmes sommes parfois incapables d’expliquer pourquoi les investigations n’ont pas été menées.

M. Benjamin Camboulives. Il est certain que les parents d’un enfant peuvent être déçus par une demande de placement ou des démarches pour extraire l’enfant d’un environnement potentiellement dangereux pour lui. Mais le policier, lui, doit simplement prendre acte d’une décision de justice.

Concernant l’audition d’un mineur victime de violences sexuelles, la première difficulté est le décalage entre le degré de maturité de l’enfant et son degré de compréhension de ce qu’il a subi. La parole de l’enfant est évidemment innocente, mais elle requiert beaucoup de précautions. Dans certains cas, l’enfant exagère les faits, dans d’autres, c’est l’inverse : l’enfant vit des choses atroces mais, puisqu’elles font partie de son quotidien, il juge que la situation est normale et minimise les faits. Ce n’est pas au policier de démêler cela : il n’est pas pédopsychiatre, ce n’est pas sa vocation. En revanche, un principe de précaution s’impose à lui, et il ne peut spontanément donner à la parole recueillie une valeur probatoire. Avant de constituer une preuve devant la justice, la parole de l’enfant doit être expertisée par ceux dont c’est le rôle, c’est-à-dire les experts médico-légaux.

Mener l’audition d’un mineur victime d’inceste obéit à un protocole bien particulier et présente des enjeux spécifiques. C’est pourquoi les policiers amenés à les conduire doivent recevoir une formation au protocole Nichd. Non pas tous les policiers de France, mais tous les policiers qui travaillent dans un service spécialisé, parce que le propre de la police est de disposer de spécialistes, vers qui l’on se tourne en fonction des situations qui se présentent.

M. Christian Baptiste, rapporteur. Nous sommes d’accord, je crois, sur la nécessité de disposer de davantage de spécialistes, que ce soit parmi les magistrats ou les policiers. Mais la question concerne toute une chaîne d’acteurs, qui inclut notamment les médecins.

À cet égard, comment appréciez-vous le fait de pouvoir recueillir un dépôt de plainte dans les structures sociales ? En Guadeloupe, par exemple, un dispositif permet aux policiers de recueillir une plainte à la Maison des femmes ou à l’Uaped, en apportant leur matériel sur place. Les moyens manquent dans ces structures, qui subissent notamment une pénurie de psychologues. Mais un travail de spécialistes est réalisé en amont. Le médecin reçoit les personnes – mères ou enfants victimes –, notamment dans la salle Mélanie de l’Uaped, ce qui permet ensuite au médecin d’appeler la police pour le dépôt de plainte.

Cette approche me semble très intéressante, parce qu’elle ne laisse pas le policier seul face à la recherche de la preuve. La plainte ou le signalement découlent d’un travail accompli en amont. Et, là encore, cela suppose une formation des professionnels. Des magistrats du tribunal judiciaire de Paris nous ont alertés sur le manque de moyens pour la formation. Pallier ce manque requiert une volonté politique pour doter l’État, mais aussi les institutions locales ou le conseil départemental dont dépend l’ASE, des moyens nécessaires à son action. 

Lorsque l’on dispose de structures telles que l’Uaped ou la Maison des femmes, on peut rapidement matérialiser les faits, prendre en charge les victimes et déjà fournir des preuves à la police. De votre côté, êtes-vous disposés à vous déplacer dans ce type de structure sociale pour recueillir les dépôts de plainte, sachant que le protocole Nichd est valable non seulement pour les policiers mais aussi pour les acteurs sociaux, ce qui implique qu’ils soient eux aussi formés ?

Mme Perrine Goulet (Dem). Je me permets de réagir, monsieur le rapporteur, car la manière dont vous présentez les choses ne correspond pas aux recommandations. En effet, il n’est pas question que l’enfant soit auditionné par un enseignant, puis par un travailleur social, puis par un policier. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle on recommande aux enseignants, en cas de doute, de ne pas interroger l’enfant, mais de se limiter strictement à ce qu’il dit spontanément, sans être questionné, avant de transmettre ces éléments aux forces de l’ordre. Nous savons en effet qu’en faisant répéter un enfant, on peut, même involontairement, l’influencer si l’on ne respecte pas un protocole précis. C’est aussi la raison pour laquelle les travailleurs sociaux n’ont pas besoin d’être formés au protocole Nichd, car le but des Uaped est de regrouper en un seul lieu les enquêteurs, les services sociaux et, éventuellement, les médecins.

En tant que rapporteure de la mission qui porte une partie des budgets des Uaped, j’ai pu constater que les policiers étaient réticents à se rendre dans ces unités, au contraire des forces de gendarmerie : j’aimerais comprendre pourquoi. L’Uaped offre pourtant l’opportunité non seulement de recueillir la parole des enfants dans de bonnes conditions, mais aussi de bénéficier de l’analyse de travailleurs sociaux, éventuellement de médecins.

Par ailleurs, combien de groupes Mineurs dénombre-t-on en France ? S’ils sont conformes au portrait que vous en avez dressé – c’est-à-dire des groupes renforcés et disposant de locaux dédiés –, j’aimerais vraiment qu’ils soient déployés sur tout le territoire. J’ai pu constater dans mon département de la Nièvre qu’en guise de groupe Mineurs, on ne trouve qu’un groupe de lutte contre les violences intrafamiliales, avec trois fonctionnaires de police. L’outre-mer n’est pas le seul territoire confronté à des manques de moyens. Aussi lorsque je vous entends décrire des groupes ultra-formés, ultra-renforcés, avec des locaux adaptés, j’ai l’impression de ne pas vivre dans le même pays que vous.

En matière de formation, la gendarmerie rencontre les mêmes difficultés que la police pour se former au protocole Nichd. Toutefois, elle met en œuvre une bonne pratique consistant à sensibiliser les personnes susceptibles d’accueillir l’enfant, non pas pour recueillir sa parole, mais pour le prendre en charge correctement afin de préserver cette parole pour qu’elle soit reconnue comme juste.

Concernant les dénonciations mensongères, je tiens à rappeler qu’il est établi que leur proportion est comprise entre 0,5 % et 6 % des cas. En d’autres termes, les cas où les enfants mentent ou modifient leur témoignage sont très rares.

Les représentants des syndicats de police ont évoqué la saisie du matériel informatique lors des perquisitions. En réalité, d’après ce que j’ai entendu des policiers que j’ai rencontrés, les forces de l’ordre manquent de temps pour saisir le matériel numérique et entreprendre des investigations, comme elles manquent de temps pour vérifier si, dans l’entourage de l’enfant, d’autres victimes pourraient être recensées.

Mesdames et messieurs, je comprends votre passion et votre réticence à exposer les difficultés de votre corporation. Mais à un moment, il est nécessaire que nous entendions la vérité. Ne nous dites pas qu’il est désormais obligatoire de saisir les ordinateurs de toutes les personnes accusées par un enfant, et que, de fait, les ordinateurs sont saisis, car nous savons que c’est faux.

Concernant les gardes à vue, je souscris à votre idée d’en allonger la durée. Il n’y a pas de raison que les gardes à vue soient plus longues pour les affaires de stupéfiants que pour les affaires d’inceste, qui sont autrement plus graves.

Enfin, j’aimerais savoir si vous utilisez l’outil SVA, pour Statement Validity Assessment, qui permet de crédibiliser l’audition menée selon le protocole Nichd ?

M. Christian Baptiste, rapporteur. Je vous remercie, madame Goulet, pour cette intervention sur un sujet que vous maitrisez, mais je tiens à préciser que nous sommes tout à fait d’accord sur le fond. À aucun moment je n’ai laissé entendre que l’enfant devait être entendu par un enseignant, puis par un médecin, avant le dépôt de plainte. Non, j’ai voulu souligner que, dans le but de faciliter le travail des policiers, il est plus sage que l’enfant soit pris en charge dans une unité sociale, comme une Uaped par exemple, ou une Maison des femmes, où travaillent des médecins et des psychologues. Une fois que ce travail de prise en charge par des spécialistes est effectué dans cette unité, le dépôt de plainte peut avoir lieu. Ainsi, la police entend l’enfant une seule fois, mais en s’appuyant sur des éléments probants issus du travail de ces spécialistes.

Je ne peux pas laisser dire, en tant que rapporteur, que je préconise qu’un enfant victime soit entendu par un enseignant, un médecin, puis par la police. J’ai dit que pour faciliter le travail des policiers, il convient de réunir, en amont, des éléments probants venant de spécialistes, que ce soit des pédopsychiatres, des médecins ou d’autres. Je parle d’une écoute par une personne habilitée, mais à aucun moment d’auditions multiples – je conteste formellement cette interprétation de mes propos. Pour être très honnête, affirmer qu’un enfant victime d’inceste doit être entendu à droite et à gauche avant d’être entendu par la police serait totalement stupide de ma part.

Mais j’en reviens à la question qui nous importe : peut-on parler d’une réticence des policiers à se rendre dans les Uaped pour enregistrer des plaintes ?

M. Romain Lecalier. Les enquêteurs apprécient les Uaped en tant que cadre de travail, et souhaitent s’y rendre. La raison pour laquelle ils s’y rendent moins souvent que les gendarmes est simple : les services de police font de la priorisation en permanence. En l’absence de groupe spécialisé, les chefs d’unité, gradés ou officiers, passent leurs journées à prioriser.

Dans certains départements, des enquêteurs sur des atteintes aux personnes gèrent jusqu’à deux cents dossiers chacun. Ceux qui sont arrivés six mois plus tôt gèrent cent dossiers ; ceux qui sont arrivés depuis deux ans en gèrent deux cents. En d’autres termes, et je m’abstiendrai de parler au nom de nos amis gendarmes, il n’y a aucun rejet des Uaped par les enquêteurs de la police, mais un simple problème de temps et de priorisation.

De même, les policiers désirent se former. Mais les freins sont très concrets. Je vous en donne un exemple simple : le service régional de formation de Tours ne parvient pas à trouver un psychologue disponible pour l’une des deux semaines que compte la formation Nichd. Des stages pour lesquels des collègues sont inscrits sont annulés, non pas de leur fait, mais en raison de ce type de pénurie de moyens humains.

Pour vous répondre de manière générale, madame Goulet, je dirais qu’il n’y a pas, de la part des policiers, un sentiment de rejet vis-à-vis du système. Au contraire, les policiers souhaitent suivre des formations et mener leurs auditions dans un cadre dédié. Mais ce qui les empêche de le faire, c’est avant tout un manque de moyens. Lorsque les policiers ne disposent pas d’une salle Mélanie, ils se trouvent en concurrence avec les services de gendarmerie pour réserver une Uaped. Telles sont les conditions de travail de la police. Chacun voudrait faire beaucoup mieux, mais se heurte à ces contraintes matérielles.

Mme Dorine Debonne. Il existe actuellement neuf Uaped en région parisienne. Pour une région si densément peuplée, ce nombre est tout à fait insuffisant. Je crois, comme vient de le dire M. Lecalier, que nous aimerions toujours entendre les enfants dans les meilleures conditions possibles. Or les salles Mélanie sont rares dans les commissariats, mais aussi dans les gendarmeries.

Quant à savoir si les travailleurs sociaux doivent être formés au protocole Nichd, je partage le point de vue de Mme Goulet et n’y suis pas favorable. Nous recevons souvent des rapports d’infraction en milieu scolaire (Rims), parfois très rapidement, parfois avec un certain délai. Ces rapports sont très synthétiques et relatent les dires de l’enfant. Ensuite, il nous appartient à nous, fonctionnaires de police, formés ou non, de recueillir la parole de l’enfant. Je suis tout à fait d’accord sur le fait qu’il faut auditionner l’enfant une seule fois, et non plusieurs, car cela risque de lui causer un traumatisme supplémentaire.

M. Christian Baptiste, rapporteur. Je n’ai fait que lire les dispositions du protocole Nichd, qui est, je cite, « destiné aux policiers et aux intervenants sociaux ». Je peux entendre que vous n’y soyez pas favorable, mais il n’empêche que l’objectif du protocole, tel qu’il est écrit, est bien celui-ci. Le débat porte donc sur le fait que, selon vous, cet objectif ne devrait peut-être pas figurer dans le protocole.

M. Yann Khadri. Mme Goulet a eu totalement raison de pointer une réalité catastrophique que nous, organisations syndicales, dénonçons depuis très longtemps : le manque d’effectifs. La plaque parisienne est certes un peu plus favorisée que d’autres régions, en raison de la présence de grandes directions, mais elle en souffre également. À ce manque d’effectifs s’ajoute un manque de moyens matériels, par exemple un manque de véhicules, qui a été évoqué tout à l’heure. Moins d’effectifs, et moins de véhicules, ce sont autant de perquisitions et d’actes d’enquête en moins.

M. Yohann Fossard. J’ajoute que de nombreux collègues aimeraient se rendre dans les Uaped, mais ils n’ont pas d’ordinateur sécurisé Noemi. Sans voiture, et sans ordinateur Noemi, autant rester au commissariat pour procéder aux auditions surtout si, par chance, on dispose d’une salle Mélanie. En 2023, lors d’une visite à la police judiciaire sur le site de Nanterre, j’ai constaté que les effectifs de l’Ofmin central étaient répartis sur deux étages. La salle Mélanie servait à entreposer du matériel et du papier. Il a fallu que notre syndicat intervienne pour que l’Ofmin central lui-même puisse disposer de nouveaux locaux, et que ses agents puissent utiliser la salle Mélanie.

En matière de formation, la situation est très disparate. Dans certains services, tous les enquêteurs sont formés ; dans d’autres, seuls deux enquêteurs sur six sont formés. Il existe un problème de ressources en formateurs de formateurs qui traduit, encore une fois, un manque de moyens. Ainsi, l’année dernière, la venue en France de la professeure Mireille Cyr, grande spécialiste québécoise des agressions sexuelles sur les enfants, et qui a diffusé le protocole Nichd dans le monde francophone, a été annulée faute de budget. Deux de mes collègues, concepteurs de formation, qui normalement ne sont pas tenus de faire des face-à-face pédagogiques, ont dû se déplacer la semaine dernière à Roubaix pour former des collègues à devenir eux-mêmes formateurs. Enfin, notre syndicat a alerté sur les problèmes du logiciel Parole, utilisé pour la retranscription des auditions.

M. Stanislas Gaudon. J’aimerais répondre à Mme Goulet, qui nous reproche de dresser un tableau idyllique, en rappelant la réalité de l’investigation en France : 4,3 millions de nouvelles affaires arrivent au parquet, 2 millions de procédures sont en souffrance, et 2 500 officiers de police judiciaire (OPJ) manquent sur le territoire national. Dans ce contexte, les priorités imposées sont multiples : violences intrafamiliales, violences sexuelles, narcotrafic, entre autres. Autant dire que nous ne sommes pas arrivés au bout du chemin, en dépit du plan Investigation qui a été annoncé et qui, à mon sens, ne sera pas à la hauteur des enjeux.

Par ailleurs, si le tandem police-justice ne fonctionne pas bien, il est certain que nous n’arriverons à rien, et que ce sont les victimes qui en subiront les conséquences, face à des enquêteurs qui s’épuisent à gérer, pour certains, non pas deux cents dossiers, mais sept ou huit cents – nous avons des exemples à vous donner. Dès lors, je ne crois pas que nous dressions un tableau idyllique de la situation de l’investigation.

Mme Perrine Goulet (Dem). Notre commission d’enquête, en se fondant sur des constats relatifs aux difficultés éprouvées par des enfants victimes pour déposer plainte, s’est donné pour objectif d’identifier précisément les points de blocage, au-delà des simples constats liés aux manques humains et financiers. À cet égard, le temps considérable qu’il faut pour retranscrire un protocole Nichd est un exemple intéressant et concret. Ce que je ne peux pas entendre, c’est qu’il existerait des groupes Mineurs bénéficiant d’effectifs renforcés, de personnels tous formés et de locaux adaptés, car nous savons que, de manière générale, ce n’est pas la réalité.

Cette audition a pour objet de vous permettre à vous, policiers, de nous signaler précisément les freins à l’action policière en matière de traitement des affaires d’inceste. Et notre objectif est de déterminer ce qu’il convient de mettre en place pour que, demain, la prise en charge de ces enfants soit meilleure. Je ne dis pas que vous obtiendrez tout de suite les conditions idéales, mais si vous n’identifiez pas les points de blocage, alors nous ne pourrons pas vous accompagner.

M. Stanislas Gaudon. J’ajoute un autre élément chiffré : le fonctionnement et l’investissement représentent à peu près 10 % du budget du ministère de l’intérieur. Telle est la réalité du terrain au niveau du ministère, notamment sur le périmètre du programme 176 Police nationale. Il me paraît extrêmement compliqué de faire avancer les choses dans ces conditions.

Mme Christelle Jaeger. La problématique de formation est une réalité, dès la formation initiale, où, au nom d’un parti pris, on privilégie à l’évidence la thématique de la voie publique, au détriment de la thématique judiciaire et en particulier de la protection des mineurs.

Dans le périmètre de la préfecture de police de Paris, c’est-à-dire Paris intra-muros et la petite couronne, seule la brigade de protection des mineurs pour la police judiciaire, et la brigade territoriale de protection de la famille (BTPF) des Hauts-de-Seine pour la sécurité publique, bénéficient de salles Mélanie, ce qui est nettement insuffisant au regard du nombre de commissariats de la plaque parisienne et limite le nombre d’enfants que nous pouvons entendre dans des structures adaptées.

Face à cela, nous préconisons un décloisonnement et davantage de partenariats entre les services de police et les services sociaux territoriaux. La police et la justice, en travaillant de manière cloisonnée, ne pourront pas résoudre cette problématique de manière optimale. Des initiatives existent, par exemple dans les Hauts-de-Seine, où des partenariats entre les services sociaux territoriaux (SST), le milieu scolaire et les médecins ont été développés. Mais de manière générale, le travail pluridisciplinaire reste pour l’instant un vœu pieux. Au-delà de la bonne volonté de chacun, la volonté politique ne suit pas, et chacune des parties prenantes manque cruellement de moyens. La première Uaped des Hauts-de-Seine, inaugurée en 2025, à l’hôpital Antoine-Béclère de Clamart, devait fonctionner de manière optimale, presque 24 heures sur 24, avec des permanences d’urgence. Or les psychologues et les médecins sont en nombre insuffisant pour assurer ce régime de permanence. En outre, les unités médico-judiciaires (UMJ) ne sont pas à l’hôpital Antoine-Béclère, ce qui contrarie le suivi du parcours de l’enfant : il pourra certes être entendu à l’Uaped, mais il devra ensuite se déplacer pour être expertisé en UMJ gynécologique ou pour définir une ITT (incapacité totale de travail) psychologique.

Face à ces manques, la sûreté territoriale des Hauts-de-Seine et la brigade territoriale de protection de la famille ont développé un système d’assistance pour les commissariats – à défaut de formation, il faut des sachants –, qui permet aux policiers de la brigade d’entendre deux cents enfants par an. Ils sont sollicités en assistance par les commissariats, en cas de suspicion de violences sexuelles ou physiques sur un enfant, et se déplacent pour entendre l’enfant en milieu scolaire ou les reçoivent en salle Mélanie.

Je pense que ce type de pratique devrait être généralisé et renforcé, ce qui n’est pas possible, en l’état, pour l’ensemble des préfectures de police. Il faut savoir en effet qu’en dehors de la police judiciaire, en sécurité publique, les seules unités spécialisées, à savoir la brigade territoriale de protection de la famille, sont au nombre de trois et se trouvent en petite couronne, dans les Hauts-de-Seine, la Seine-Saint-Denis et le Val-de-Marne. Pour le reste, les enquêtes sont menées par des brigades locales de protection de la famille dans les commissariats, qui ne traitent pas uniquement les mineurs victimes, mais aussi les mineurs auteurs, les violences intrafamiliales, les violences en milieu scolaire, etc.

Enfin, je considère que la formation, que ce soit au protocole Nichd ou à l’ensemble du cursus mineurs, ne doit pas être réservée aux services spécialisés comme l’Ofmin ou la brigade de protection des mineurs. Elle doit être étendue à la sécurité publique, car ces brigades sont le premier rempart, et le premier contact des familles.

La séance est suspendue.

Mme la présidente Maud Petit. Nous reprenons nos débats après cette interruption. Monsieur Camboulives, vous souhaitiez réagir ?

M. Benjamin Camboulives. J’aimerais clarifier mon propos sur les carences de la police nationale. Madame Goulet, si vous avez retenu de mon discours que tout va bien à la police nationale, et qu’il n’existe aucun problème d’effectifs ni de moyens, alors cela signifie que je me suis formidablement mal exprimé. La police nationale est en crise de vocation, d’une part, et d’efficacité, d’autre part. Le premier facteur est le manque de ressources humaines, ce qui est particulièrement vrai en matière d’investigation.

Le problème est d’autant plus prononcé pour les affaires impliquant des mineurs qu’il n’est pas possible de renforcer les effectifs par la seule volonté. En effet, on ne peut pas, comme on le fait dans d’autres domaines, puiser dans les effectifs de la voie publique, par exemple, pour combler les manques en investigation. Les affaires de mineurs réclament un profil spécifique et des agents motivés et désireux d’embrasser cette matière.

J’ai voulu souligner que, dans le domaine qui nous intéresse dans le cadre de cette audition, à savoir l’inceste, ces lourdes difficultés ne doivent pas occulter le fait que la police joue un rôle limité dans ces affaires, ni minimiser les responsabilités qu’exerce la justice. Celle-ci reste la seule autorité en mesure de décider d’un classement sans suite, d’une poursuite des investigations, et finalement d’une sanction, en s’appuyant à chaque fois, certes sur les éléments apportés par les enquêteurs de police, mais surtout sur les conclusions des experts médico-légaux.

Mme la présidente Maud Petit. Mme Goulet vous avait interrogés sur le SVA. Quelqu’un souhaite-t-il répondre ?

Mme Dorine Debonne. Nous nous sommes concertés durant l’interruption de séance, et il apparaît qu’aucun d’entre nous ne connaît cet outil.

Mme Perrine Goulet (Dem). Le SVA est une méthode qui permet d’analyser les propos et de crédibiliser la parole. Il m’a été rapporté qu’elle commençait à être mise en place, mais si aucun de vous n’en a entendu parler, c’est que ce déploiement n’est pas très avancé.

J’aimerais rebondir à présent sur les propos de M. Camboulives. J’entends bien, monsieur, que la police ne soit qu’un maillon d’une chaîne, mais nous savons bien que les juges fondent leurs décisions sur le dossier qui leur est transmis par les policiers. Si les policiers n’ont pas eu le temps de mener toutes les investigations nécessaires, si la parole de l’enfant est mal entendue, si l’ordinateur du parent incriminé n’a pas été examiné, si l’on n’a pas interrogé l’enseignant sur d’éventuels comportements sexualisés de l’enfant à l’école – car les enfants victimes d’inceste ont souvent des comportements singuliers –, si l’on n’a pas procédé à un certain nombre de vérifications dans l’entourage de l’enfant, si l’on n’a pas eu le temps d’effectuer certains actes d’enquête, alors le dossier sera lacunaire, ce qui accroît considérablement le risque d’un classement sans suite. Certes, les policiers ne prennent pas la décision finale, mais l’enquête policière est un maillon essentiel du recueil des éléments d’enquête et de preuve pour l’enfant. À ce titre, ils jouent un rôle majeur.

Je l’ai dit, entre 0,5 % et 6 % des enfants affabulent, pour diverses raisons. Cela signifie qu’entre 94 % et 99 % d’entre eux disent la vérité. Pourtant, le taux de condamnations reste très faible. Dès lors, il convient de s’interroger sur les moyens à mettre en œuvre pour faire en sorte que tous les enfants victimes d’inceste puissent un jour obtenir une condamnation des auteurs. C’est le but de cette commission d’enquête : essayer de réduire le nombre de classements sans suite.

M. Christian Baptiste, rapporteur. Mme Goulet a raison, notre commission d’enquête s’est donnée pour objectif d’améliorer la protection des enfants. Je crois que le constat relatif au manque de moyens humains et financiers, dans quasiment toutes les institutions, est un constat que nous partageons tous. Mais au-delà de ce constat, la réalité qui nous préoccupe est celle des enfants victimes d’inceste, et la question à laquelle il nous appartient de répondre est la suivante : comment faire, nonobstant le manque évident de moyens, pour protéger les enfants en danger ? Notre rapport nous permettra de formuler des préconisations et, naturellement, nous intégrerons vos remarques sur le manque de moyens. Cela n’empêche pas de vous entendre sur les pistes à explorer.

Par ailleurs, le protocole Nichd, je l’ai dit, est destiné « aux policiers et aux acteurs sociaux ». Estimez-vous inapproprié d’y inclure les acteurs sociaux ? Une réponse claire de votre part me permettrait de fonder un avis sur ce sujet dans le rapport.

M. Benjamin Camboulives. Nous sommes tous d’accord, en effet, sur le lien entre le manque de moyens et la qualité des enquêtes. Avec davantage de moyens, nous ferions mieux pour protéger les enfants – c’est une évidence.

Une fois cela posé, j’aimerais insister sur l’importance de ne pas méconnaître la réalité des manques de la justice et de la médecine. Il convient également de souligner le manque d’engagement du gouvernement en matière de sensibilisation et de prévention : financer des campagnes de communication pourrait créer un climat plus favorable à la baisse de l’infraction d’inceste, qui est une réalité plus que préoccupante.

Quand je souligne que la responsabilité des policiers est limitée dans les affaires d’inceste, ce n’est pas pour minimiser cette responsabilité, mais pour décrire la juste place qui lui revient. Encore une fois, les policiers apportent des informations, pas des déclarations de culpabilité.

Mme Christelle Jaeger. Pour répondre à la question de M. le rapporteur, je reviens sur l’idée de décloisonnement que j’ai commencé à développer tout à l’heure, et qui me semble être la stratégie la plus appropriée pour recueillir au mieux la parole de l’enfant. Il me paraît judicieux de ne pas réserver les formations portant sur l’infraction d’inceste aux seuls services spécialisés. La formation est utile à tout le monde : services de police, magistrats, travailleurs sociaux, agents du milieu scolaire. Toutefois, décloisonner ne signifie pas confondre les rôles, et chacun doit se cantonner au sien. Comme cela a été dit, il n’est pas question d’interroger un enfant plusieurs fois, par plusieurs personnes, pour lui faire redire la même chose. C’est totalement inopérant et cela peut même altérer son discours, et lui ôter l’envie de parler.

Je désigne par décloisonnement les partenariats et les formations communes pluridisciplinaires, qui sont essentiels à mes yeux. Parfois, en discutant avec des agents de l’ASE, on se rend compte qu’ils n’ont aucune idée de ce qu’est une brigade locale de protection de la famille par rapport à une brigade territoriale ou à une brigade de protection des mineurs. Pour eux, ce sont simplement des enquêteurs, un service de police. Il est donc important d’expliquer les protocoles de saisine et le rôle de chacun.

Les travailleurs sociaux jouent un rôle dans le recueil de la parole de l’enfant, car ils émettent des signalements via la cellule de recueil des informations préoccupantes, qui arrivent ensuite au parquet puis aux services de police. D’ailleurs, les informations contenues dans les formulaires destinés à la Crip pourraient être améliorées : parfois le numéro de téléphone du signalant manque, ou bien ce qu’a dit l’enfant a été retranscrit au style indirect. Apprendre aux travailleurs sociaux à bien remplir ce type de document est une piste d’amélioration simple qui pourrait améliorer l’efficacité du travail des policiers. 

Je le répète, la formation sur l’infraction d’inceste pourrait être étendue au-delà des services spécialisés. Elle pourrait intégrer la formation initiale de la police nationale. Or, je l’ai dit, il y a dans la formation un parti pris clair pour la voie publique, ce qui explique en partie la crise du judiciaire. En école de police, la majorité des élèves souhaite aller en voie publique, très peu en investigation, et encore moins dans le domaine des mineurs, qui est très spécifique. Par conséquent, certains jeunes policiers en sortie d’école sont affectés en brigade locale de protection de la famille sans formation ni appétence pour la matière. C’est là tout le drame, car nous avons besoin de personnels non seulement formés, mais aussi désireux d’évoluer dans ce domaine. On ne se forme pas en six mois à la matière des mineurs, c’est un travail de longue haleine qui réclame de l’intérêt et de l’investissement.

La police doit notamment collaborer avec les personnels du milieu scolaire, car ils sont parfois les confidents des enfants. Nous le constatons dans certaines écoles où des actions de prévention sur l’inceste sont menées ; des films ou des livres peuvent être présentés aux enfants, ce qui peut également favoriser le recueil de leur parole. Or les enseignants eux-mêmes sont parfois assez réticents, car ils s’inquiètent, à juste titre, des bonnes pratiques en matière de recueil de la parole d’enfants victimes d’inceste. Il est donc essentiel qu’ils bénéficient d’une formation à cet égard, au même titre que les personnels soignants. Au-delà des psychologues formés et dédiés, je pense aussi aux médecins, qu’il s’agisse du médecin de famille ou des professionnels des centres médico-psychologiques (CMP). Ce sont tous ces aspects que je regroupe sous le terme de décloisonnement.

M. Christian Baptiste, rapporteur. Pourriez-vous préciser votre point de vue sur la formation ? Vous avez parlé d’étendre la formation au-delà des services de police spécialisés, mais qu’entendez-vous exactement par cette formation ? Pensez-vous qu’il soit nécessaire de dispenser une même formation à tous les acteurs des secteurs liés à l’enfance ? Ou bien pensez-vous qu’il soit nécessaire de mettre sur pied des formations spécifiques pour chaque corps de métier ?

Mme Christelle Jaeger. Concernant la formation sur la thématique des mineurs, il existe ce que nous appelons un « cursus mineur », qui comprend plusieurs modules portant sur les auditions de mineurs victimes de violences sexuelles, sur l’approche des auteurs d’infractions à caractère sexuel, sur les violences intrafamiliales, ou encore sur le témoignage en cour d’assises. Former tous les policiers à l’intégralité de ce cursus me paraît impossible et ne serait d’ailleurs pas nécessairement utile. En d’autres termes, ce cursus complet doit selon moi être réservé aux services spécialisés.

En revanche, pour les collègues des commissariats qui ne sont pas affectés en service spécialisé mais qui travaillent en brigade locale de protection de la famille ou qui recueillent des plaintes, une formation à l’approche de la prise de plainte du mineur victime est nécessaire. Elle serait comparable à celle qui est dispensée sur les violences intrafamiliales pour la prise en compte de la plainte d’une femme victime. Cette formation pourrait être moins approfondie, mais elle constituerait une première approche et viserait à faire prendre conscience aux policiers qu’ils sont le premier rempart pour la victime qui vient déposer plainte. C’est en ce sens qu’il faut bien évidemment adapter la formation : le cursus mineur complet pour les services spécialisés, et des formations plus accessibles, dans le cadre de la formation continue, pour l’ensemble des policiers de commissariat.

M. Arnaud Bonnet (EcoS). Lorsqu’un inceste est révélé, il existe deux configurations distinctes : celle où il existe un parent protecteur, ce qui représente 5 % des cas, et celle où il n’en existe pas, soit 95 % des cas.

Ma première question concerne l’accueil que la police réserve à ces parents protecteurs. Je m’appuie sur des éléments qui nous ont été remontés, selon lesquels un certain nombre de parents protecteurs signalent que des plaintes ne sont pas prises en compte. Pourriez-vous nous éclairer sur les modalités d’accueil, dans les services de police, des parents protecteurs ? Vous sentez-vous suffisamment compétents pour accompagner ces parents face à une révélation à laquelle, parfois, ils refusent de croire ? Est-ce une démarche difficile pour vos services, ou bien disposez-vous déjà de protocoles pour les accompagner ?

Par ailleurs, je m’interroge sur les protocoles d’accompagnement psychologique pour les professionnels qui assistent les enfants et qui sont confrontés quotidiennement à la violence. Lors de nos visites, j’ai malheureusement eu le sentiment que ces professionnels ne sont pas suffisamment accompagnés sur le plan psychologique. C’est un avis personnel, mais j’aimerais entendre votre point de vue sur ce sujet.

Mme Dorine Debonne. La qualité de l’accueil réservé aux parents, qu’ils soient protecteurs ou non protecteurs, dépend de chaque enquêteur, ce qui montre, une fois de plus, toute l’importance d’une formation solide qui, malheureusement, fait défaut. Nous savons en effet que certains parents refusent de croire ce que dit leur enfant, car l’inceste leur paraît inimaginable dans leur famille – l’inceste, on le sait bien, touche toujours les autres familles, mais jamais la sienne.

Je regrette de le dire, mais nous constatons souvent que les policiers pallient le manque de formation nécessaire pour affronter ce type de situation en se formant par eux-mêmes, en effectuant des recherches sur le protocole Nichd ou en lisant des ouvrages écrits par des spécialistes.

M. Benjamin Camboulives. Je ne voudrais pas qu’en replaçant le sujet dans le cadre du droit, on donne l’impression de banaliser la gravité des faits et de minimiser l’horreur que vivent les enfants victimes d’inceste – il est évident que le rôle premier des policiers est de combattre tous les crimes, notamment les plus graves, dont l’inceste fait partie. Néanmoins, je vais endosser ce rôle délicat qui consiste à rappeler l’état du droit, et préciser que la notion de parent protecteur n’est pas fondée en droit. Pour déterminer si un parent est protecteur ou non, il faut que l’ensemble du processus policier et judiciaire soit allé à son terme et qu’une décision sur la culpabilité ait été rendue. C’est seulement à ce moment-là que l’on pourra dire si l’on avait affaire à un parent protecteur ou non protecteur.

Dans ces conditions, le travail de la police et sa responsabilité sont clairs : la police enregistre toutes les plaintes et les transmet au parquet, seul compétent pour prendre une décision. Si le parquet décide de ne pas poursuivre, cela ne relève à aucun moment de la responsabilité de la police.

Mme la présidente Maud Petit. Nous avons, malheureusement, collecté plusieurs témoignages indiquant que la prise de plainte n’était pas systématique. Je vous rappelle, monsieur Camboulives, que vous êtes sous serment, et que vous êtes tenu de dire la vérité. Affirmer que la police enregistre toutes les plaintes et les transmet au parquet ne correspond pas à la réalité, qu’il s’agisse de plaintes pour inceste, mais aussi pour violences conjugales, par exemple. Parfois, les policiers recommandent une main courante plutôt qu’un dépôt de plainte. On nous a rapporté le cas d’une famille dans laquelle de nombreuses plaintes ont été déposées et de nombreux signalements ont été effectués, jusqu’à ce que la police dise à la mère qui tentait de protéger ses enfants des violences continues de la part de son conjoint : « on ne prendra plus vos plaintes ».

Je vous rapporte, monsieur Camboulives, des faits concrets, avérés. Aussi, vous ne pouvez pas affirmer que, systématiquement, les plaintes sont enregistrées et les enquêtes ouvertes. Si nous sommes réunis aujourd’hui dans le cadre de cette commission d’enquête, c’est précisément parce qu’il existe des dysfonctionnements. Il ne s’agit pas de stigmatiser les policiers ; il s’agit de comprendre pourquoi ces dysfonctionnements surviennent, et pourquoi il arrive que des policiers refusent d’enregistrer une plainte alors que la loi les y contraint. L’objectif, je vous le rappelle, est de trouver des solutions.

M. Benjamin Camboulives. Lorsque j’affirme que toutes les plaintes sont prises et transmises au parquet, je ne fais que décrire la procédure normale, le fonctionnement attendu qui correspond, vous l’avez fait remarquer à juste titre, madame la présidente, à une obligation légale. Cette réalité n’exclut pas la possibilité que, dans des cas particuliers, qui sont des anomalies, le policier, voire le magistrat, commette une erreur ou ne saisisse pas le caractère d’urgence d’une situation.

Mme la présidente Maud Petit. Je vous remercie de reconnaître, au fond, qu’il existe parfois un écart entre l’énoncé de la loi et son application réelle. Si tout le monde respectait la loi, vous n’auriez peut-être plus de travail et la justice ne serait plus nécessaire. Malheureusement ce n’est pas le cas, certaines contraintes légales ne sont pas respectées, et cela concerne aussi les dépôts de plainte.

M. Yann Khadri. Je tiens à préciser que les policiers s’exposent à des sanctions disciplinaires internes dès lors qu’ils refusent de prendre une plainte. Nous conseillons d’ailleurs aux policiers d’enregistrer systématiquement toutes les plaintes, car c’est au magistrat, et non au policier, qu’il appartient de décider des suites à donner à ces plaintes. Je pense que les policiers sont très largement sensibilisés sur ce sujet, et ne le prennent pas à la légère, ne serait-ce qu’en raison des conséquences qu’un refus de plainte est susceptible d’engendrer.

Il est toutefois exact que des policiers, parce qu’ils considèrent qu’une infraction n’est pas suffisamment caractérisée, peuvent être amenés à proposer aux personnes de déposer une main courante plutôt qu’une plainte. Mais c’est une affaire d’appréciation, et cette pratique n’a rien de systématique. À titre personnel, et après vingt ans de carrière dans la police, je dois dire que j’ai observé une véritable évolution sur ce sujet. À l’époque où j’ai commencé ma carrière, il arrivait en effet que des demandes de dépôt de plainte soient prises à la légère. Aujourd’hui, il reste sans doute des efforts à faire, mais je crois que nous avons évolué dans le bon sens, et il convient de s’en féliciter.

Mme Christelle Jaeger. Je pense comme mon collègue qu’il y a eu des améliorations sur le sujet, car des instructions écrites et orales sensibilisent les effectifs aux atteintes aux personnes, en particulier aux violences intrafamiliales. Nous l’avons vu avec les violences faites aux femmes et l’actualité récente sur les féminicides. Les policiers ont désormais pleinement conscience que, face à une atteinte aux personnes, qu’elle soit criminelle ou délictuelle – un viol, une agression sexuelle ou une violence physique –, ils doivent prendre la plainte. À partir du moment où un délit est constitué, les policiers enregistrent une plainte, et non une main courante. Néanmoins, aucun service, aucune institution – ni la police ni la justice – n’est à l’abri de défaillances individuelles, humaines. Il est sans doute arrivé que des policiers repoussent une victime, l’envoient au commissariat voisin, ou lui disent de revenir le lendemain parce que la fin de service approche. Il s’agit de fautes professionnelles, en l’occurrence de fautes graves, et je pense que les policiers en sont désormais conscients.

Les améliorations sur ce point supposent une sensibilisation au quotidien, dès l’école de police. C’est pourquoi la formation initiale est si importante, tout comme la formation continue. La vigilance des cadres dans les commissariats, qui relisent toutes les mains courantes et toutes les plaintes, est également déterminante.

M. Arnaud Bonnet (EcoS). Dénoncer le refus de dépôt de plainte ne correspond pas nécessairement à un jugement de valeur sur le travail des policiers. Certains de ces refus partent même, en quelque sorte, d’une bonne intention, ou d’une intention que le policier croit bonne. Nous avons eu des retours de parents de victimes que l’on avait dissuadés de déposer plainte au motif que le procureur n’apprécie pas les parents qu’il juge « procéduriers ».

J’aimerais aborder à présent la question de la coopération internationale. Êtes-vous en mesure d’obtenir des éléments de la part de pays étrangers ? Je prends l’exemple d’un père anglais qui ferait l’objet d’une interdiction de travailler avec des enfants en Angleterre et qui aurait des enfants en France.

Mme Dorine Debonne. Au sein de la brigade locale de protection de la famille où je travaille, nous avons dû échanger avec nos collègues britanniques à propos d’un cas de non-représentation d’enfant, autrement dit d’enlèvement parental. En l’occurrence, les échanges ont été très compliqués, et il a été difficile d’obtenir des éléments nécessaires à l’enquête, d’autant que l’enfant était encore en Angleterre et qu’il fallait à tout prix qu’il revienne en France. C’est la seule expérience avec l’Angleterre que je peux rapporter, et elle n’a pas été positive.

Mme la présidente Maud Petit. Savez-vous comment vos collègues européens travaillent sur les sujets d’inceste ? Avez-vous des connexions sur ce sujet, entre services ? Je vois que vous répondez par la négative. Est-ce que ce manque de communication et ce manque de connaissance de la manière dont vos collègues européens appréhendent ce sujet vous pose un problème ?

Mme Christelle Jaeger. Mieux connaître la vision de nos homologues, en Europe ou ailleurs, serait certainement profitable. Il s’agit également d’une forme de partenariat qui pourrait se développer. Nous pouvons nous appuyer sur l’Agence de l’Union européenne pour la coopération des services répressifs (Europol) et sur les centres de coopération policière et douanière (CCPD) aux frontières, qui nous sont essentiels pour transmettre ou récupérer des informations auprès de pays voisins. Cependant, il est vrai que sur la thématique spécifique des mineurs, nous ne connaissons pas les pratiques de nos voisins. Sans passer par les CCPD ou par Europol, nous n’avons aucune communication directe avec nos homologues.

Mme la présidente Maud Petit. Au cours de nos auditions, nous avons beaucoup évoqué la perception des victimes et des parents protecteurs. J’aimerais à présent changer de perspective et en venir aux parents accusés de non-représentation d’enfant. Sans mentionner de cas individuels, avez-vous des exemples de ce type de situation à nous donner ? Comment une mère accusée de non-représentation d’enfant est-elle traitée ?

Mme Dorine Debonne. Je traite actuellement un dossier de non-représentation d’enfant. Le père a déposé, de mémoire, sept ou huit plaintes pour ce motif contre la mère, dans presque tous les commissariats d’Île-de-France. Je suis l’une des seules enquêtrices ayant contacté la mère, car je savais qu’une procédure était en cours à la brigade des mineurs. Je me suis ensuite rapprochée du substitut du procureur et, en accord avec lui, nous avons décidé d’attendre la conclusion de la procédure à la brigade des mineurs avant de prendre une quelconque décision, positive ou négative, sur les plaintes du père pour non-représentation. Cela paraît tout à fait normal dans le cadre de l’accompagnement de l’enfant comme de la mère.

Mme la présidente Maud Petit. Je vous remercie pour cette réponse, car nous manquons d’informations sur le traitement des parents protecteurs. Avez-vous connu des cas de garde à vue de mères pour une non-représentation d’enfant ?

Mme Dorine Debonne. Nous avons tous des manières de travailler différentes, les magistrats comme les policiers. Néanmoins, le placement en garde à vue d’une mère pour non-représentation d’enfant est extrêmement rare. Il est affaire d’appréciation par les enquêteurs et, le plus souvent, ceux-ci comprennent assez la situation pour ne pas prendre ce type de mesure.

Mme la présidente Maud Petit. Je ne remets nullement en cause ce que vous dites, mais pourtant il arrive qu’une telle situation se produise – j’ai d’ailleurs un exemple concret en tête.

Mme Isabelle Trouslard. Mes compétences ne me permettent pas vous éclairer précisément sur ce point. Mais de manière plus générale, je crois qu’il est important de distinguer les territoires où existent des services spécialisés de ceux où il n’y en a pas. Comme cela a été dit, ce sont souvent des collègues ayant une compétence généraliste qui sont amenés à traiter ce type d’affaires, faute de spécialistes. Le risque d’une prise en charge mal adaptée à la situation s’en trouve accru. Or nous savons que les premières étapes sont déterminantes pour la suite de l’affaire, car il est très difficile, avec les enfants, de revenir en arrière.

Sur cet aspect comme sur les autres, le problème est lié à la formation initiale, à l’acquisition de bons réflexes procéduraux et de bonnes pratiques, et ce problème de formation est général dans la police nationale. Néanmoins, soyons très lucides : les policiers ne sont ni des surhommes ni des surfemmes. Ils font face à des situations quotidiennes très variées où tout est prioritaire : les violences intrafamiliales, le trafic de stupéfiants et, bien évidemment, les enfants victimes. En fin de compte, même si nous travaillons à trouver des solutions, nous n’atteindrons jamais la perfection. Il est illusoire d’imaginer des services où tout le monde serait capable de tout faire à la perfection.

L’amélioration repose sur un apport de moyens, humains et financiers, certes, mais aussi en termes d’outils très concrets tels que des fiches réflexes ou des outils de support, par exemple une hotline que les policiers pourraient appeler lorsqu’ils se sentent démunis sur une affaire et qu’ils ont besoin de réponses urgentes. Sur cet aspect, nous avons sans doute des progrès à faire.

Mme la présidente Maud Petit. Je vous remercie pour ces réponses. Nous avons perçu grâce à vous, et à d’autres auditions, qu’il existe de grandes disparités selon les territoires, et qu’il convient de les résorber.

J’espère avoir été bien comprise au cours de cette audition : en vous interrogeant, je n’ai pas cherché à stigmatiser ou culpabiliser qui que ce soit, mais à comprendre comment se déroulent les procédures, et quelles voies d’amélioration sont susceptibles d’être empruntées. Bien évidemment, nous avons conscience que nous ne pourrons jamais éradiquer des fléaux tels que l’inceste. L’objectif est de les limiter au maximum, et nous sommes tous engagés sur ce sujet.

À cet égard, je tiens à vous remercier pour le travail que vous effectuez en tant que syndicats. On ne le dit sans doute pas suffisamment, mais ce sont souvent les colères des syndicats qui permettent de faire avancer les choses. Nous aussi, au niveau de la représentation nationale, nous avons besoin de les entendre. Nous sommes les porte-parole de la population, mais aussi les vôtres en ce sens, et nous avons besoin de comprendre vos difficultés pour trouver ensemble des solutions.

M. Christian Baptiste, rapporteur. Je tiens à vous remercier également pour votre engagement. Nous vous avons fait parvenir un questionnaire écrit, et nous vous prions d’envoyer vos réponses avant le 22 mai. Cela vous permettra de compléter ou clarifier vos propos, et cela sera très utile à la conduite de nos travaux.

M. Arnaud Bonnet (EcoS). Permettez-moi de poser une dernière question, madame la présidente. C’est une question que j’ai déjà posée lors d’autres auditions et pour laquelle j’ai obtenu des réponses que je qualifierais d’évasives. Elle porte sur le fichier judiciaire automatisé des auteurs d'infractions sexuelles ou violentes (Fijaisv) : savez-vous si un homme condamné à moins de cinq ans de prison est inscrit sur ce fichier ?

Mme Dorine Debonne. Dès lors qu’une personne est condamnée pour une infraction à caractère sexuel, quelle que soit la peine, elle est inscrite de manière quasi automatique au Fijaisv.

M. Arnaud Bonnet (EcoS). Les retours de la justice sur les procédures que vous avez menées vous semblent-ils suffisants ?

Mme Christelle Jaeger. Lorsqu’une affaire se conclut par un procès en cour d’assises, nous en sommes informés, puisque nous sommes convoqués au tribunal pour témoigner. Mais dans les autres cas, nous n’avons pas de retour de la justice. Notre travail s’arrête au moment où nous transmettons notre procédure au parquet ou au juge d’instruction. Les seuls éventuels retours que nous avons sont de nature informelle, parce que nous dialoguons régulièrement avec les magistrats.

Mme Isabelle Trouslard. J’ajoute que la longueur des délais avant les procès est inacceptable pour les victimes, qu’il s’agisse des parents ou des enfants. C’est vrai pour toutes les infractions, et ça l’est d’autant plus pour une infraction très grave comme l’inceste.

Mme Béatrice Roullaud (RN). À ce sujet, que pensez-vous du projet de loi sur la justice criminelle et le respect des victimes déposé par le garde des sceaux, Gérald Darmanin, qui prévoit notamment d’étendre aux crimes la possibilité d’une comparution sur reconnaissance préalable de culpabilité (CRPC) ? Ce projet fait l’objet de vives critiques, et j’aimerais connaître votre point de vue.

M. Benjamin Camboulives. Nous pourrions être favorables à cette disposition si elle permettait d’accélérer le cours de la justice. Cependant, elle nous semble ne constituer qu’un simple palliatif à l’embolie de la justice et au manque de moyens. Mais compte tenu de l’urgence de la situation de la justice en France, il ne nous paraît pas opportun de nous y opposer fermement.

Mme la présidente Maud Petit. Sur les retours de la justice, j’étais parvenue à faire adopter un amendement relatif à une obligation de retour d’information de la justice vers la police. Au Sénat, cette obligation est devenue une simple possibilité, facultative donc – et nous savons bien qu’à partir du moment où une procédure n’est que facultative, elle n’est jamais respectée. Je crois que ce sujet mériterait un nouvel effort.

Mesdames et messieurs, nous arrivons au terme de cette audition. Je vous remercie à nouveau d’y avoir participé, et je vous assure que les informations que vous nous avez transmises seront utiles à notre réflexion et à la rédaction du rapport et des préconisations qui suivront.

*

*     *

  1.   Audition conjointe, ouverte à la presse, de Mme Cécile Cée, illustratrice ; Mme Mirlo Dulaurier, chorégraphe ; et Mme Coline Berry, psychothérapeute et psychanalyste (29 avril 2026)

Mme la présidente Maud Petit. Mes chers collègues, nous débutons nos auditions par une table ronde particulière. Cécile Cée, vous êtes autrice et illustratrice de bandes dessinées et relectrice sensible sur le sujet de l’inceste, notamment. Mirlo Dulaurier, vous êtes chorégraphe et poète, mais également membre de l’association Mouv’Enfants que nous avons reçue au début de nos travaux. Coline Berry, vous êtes aujourd’hui psychothérapeute et psychanalyste. Vos parcours différents en disent long sur les affres que doivent traverser les enfants victimes d’inceste une fois devenus adultes, mais aussi plus globalement, sur la culture de l’inceste qui gangrène en réalité notre société.

Je vous remercie d’avoir accepté de témoigner devant nous aujourd’hui et vous rappelle que cette audition est ouverte à la presse et qu’elle est retransmise en direct sur le site de l’Assemblée nationale. Avant de vous laisser la parole et d’entamer nos échanges, je vous rappelle que l’article 6 de l’ordonnance du 17 novembre 1958 relative au fonctionnement des assemblées parlementaires impose aux personnes entendues par une commission d’enquête de prêter serment de dire la vérité, toute la vérité et rien que la vérité.

(Mmes Cécile Cée, Mirlo Dulaurier et Coline Berry prêtent serment).

Mme Cécile Cée, illustratrice. C’est avec beaucoup d’anxiété que j’aborde cette intervention. J’ai beau être habituée à parler d’inceste et de violence sur enfants, c’est la première fois que je ne suis non pas invitée à le faire, mais convoquée, sous peine d’amende et de prison. Les conditions de cette prise de parole et son importance potentielle pour la cause que je défends, ont entraîné chez moi un état de sidération prolongée depuis que j’ai reçu la convocation, il y a trois semaines.

Cet état que j’ai appris à identifier grâce à cinq années intenses de psychothérapie spécialisée en traumatologie, inclut une sensation de froid intérieur, une accélération du rythme cardiaque, une impression de boule dans la gorge, une sensation de paralysie des membres, de transpiration sous les aisselles, une envie intempestive d’uriner, des diarrhées chroniques, une très grande difficulté de concentration, un état d’hypervigilance rendant impossible le repos comme le travail. Pour le dire plus directement, votre convocation m’a empêchée de dormir, de manger, m’a rendue plus irritable, m’a ralenti pour mes tâches administratives et m’a empêchée de travailler sur mes projets d’autrice depuis trois semaines.

Pourquoi ? Les symptômes décrits plus haut sont des symptômes de stress post-traumatique. Quand ils surviennent et qu’on a la chance de bénéficier d’un accompagnement thérapeutique, une première étape du soin consiste à savoir les identifier. Une deuxième étape vise à comprendre leur sens, parce que ces symptômes ont une fonction ; ils indiquent un danger. Le danger que j’aie pu identifier ici, est subtil, mais puissant : celui de ne pas être crue.

Votre convocation m’a fait redevenir la petite fille impuissante qui n’a d’autre choix que de se confronter aux attentes des adultes sous peine de sanction, à qui on demande de parler, qui a des choses à dire et qui est prête à rassembler tout son courage pour les dire, mais qui sait qu’on ne la croira pas. Elle sait également que cela ne changera rien de parler et qu’elle devra encore se débrouiller seule face aux dangers, aux injustices, pour survivre, pour protéger sa petite sœur et les autres enfants.

J’ai beau avoir 45 ans, mon système nerveux a reconnu ce danger. Le danger réel est celui du désespoir : 80 % des victimes d’incestes ont des pensées suicidaires, et 50 % d’entre elles ont tenté de passer à l’acte. Parler n’est jamais une évidence, contrairement à ce que laisse entendre l’expression inepte de « libération de la parole ». Parler, c’est toujours prendre place dans un dispositif social, un ensemble de conditions matérielles et immatérielles qui encadrent la prise de parole et la déterminent. Par exemple, aujourd’hui, ma parole est déterminée par la présentation qui a été faite de moi, par la convocation que j’ai reçue, par l’autorité que me confère le livre que j’ai publié et qui m’a valu cette convocation, par le micro qui m’est tendu, par votre écoute attentive et par l’écho donné à mes propos, par la retransmission en direct sur la chaîne parlementaire.

Aujourd’hui, ma parole est d’autorité. Pourtant, à l’intérieur de moi, la petite fille qui sait que parler ne sert à rien vit toujours. Si je retourne demain dans ma famille pour tenir le même discours, cette parole n’aura plus aucune valeur. Je redeviendrai la fille indigne, la sœur souffrante, abusive et déraisonnable. Je me mettrai à douter de ce que je dis.

Ce que je viens de vous décrire correspond à des régimes de parole, c’est-à-dire un ensemble de conditions sociales, politiques et historiques, qui déterminent qui a le droit de parler, de quoi on peut parler, sous quelles conditions on sera entendu et quel statut aura ce qui est prononcé. La parole n’est jamais libre, même quand on la proclame libérée. Elle est toujours encadrée par des mécanismes de pouvoir qui trient, filtrent, normalisent, rendent certaines voix audibles et en réduisent d’autres au silence.

Ce que l’on appelle avec complaisance la libération de la parole n’est jamais que la modification, sous la pression des mouvements sociaux, du régime de parole des survivants et survivantes d’incestes et de violences sexuelles, qui parviennent parfois, selon certaines conditions, dans des espaces restreints, limités et temporaires, à être entendues comme une parole vraie.

Cette commission d’enquête représente elle aussi un dispositif qui instaure comme vraie la parole qui s’y exerce, puisqu’avant toute chose, nous avons prêté serment de dire toute la vérité. Cela fait dire à mon fils de 11 ans que ce serment est moyenâgeux, que n’importe qui peut jurer n’importe quoi. Que se passe-t-il si quelqu’un ne dit pas la vérité ? À ma connaissance, rien. J’ai cherché, mais je n’ai pas trouvé de poursuite pour parjure entamée contre une personne venue témoigner dans une commission d’enquête.

Les représentants actuels de la Commission indépendante sur l’inceste et les violences sexuelles faites aux enfants (Ciivise) ont donc pu dire au début de cette commission, en toute tranquillité et au mépris le plus évident de la réalité, que plus de 70 % des quatre-vingt-deux préconisations de la première Ciivise avaient été mises en place ou étaient en cours de l’être. Ainsi, la fonction d’une commission d’enquête parlementaire est peut-être non pas de faire la vérité, mais de brouiller la vérité, puisque tout y est vrai, y compris le « faux », le « un peu faux » ou le « partiellement vrai », comme les recommandations de la Ciivise, partiellement appliquées, paraît-il.

Mon fils a bien raison : ce dispositif est très archaïque et très incestueux. Dans les premières pages de mon livre, j’écris que l’on croit que l’inceste est une histoire de sexe entre un père et sa fille, entre un frère et une sœur. Mais en réalité, l’inceste est tellement autre chose, un rapport à la vérité et au silence. C’est la raison pour laquelle mon système nerveux s’est emballé à l’idée de venir témoigner ici. Est-il est possible de tenir une parole de vérité sur l’inceste dans un espace qui démonétise par avance toute parole, qui ne fait pas la différence entre le faux et le vrai ? Je pense bien que non.

Pourtant, je suis là devant vous, comme la petite fille apeurée que j’étais et qui a essayé de protéger sa petite sœur. Je le fais pour les autres, pour les enfants. Je vais donc essayer de vous dire ce que j’ai compris de l’inceste depuis cinq ans, depuis que j’ai commencé à sortir d’amnésie traumatique et que j’ai réalisé que ce que j’avais vécu s’appelait un inceste.

Avant de commencer, je dois apporter une précision : j’utilise le mot inceste dans un sens politique. L’inceste, tel que je l’entends, est un régime politique de dressage des corps et des psychés au sein de la famille comme institution. Autrement dit, j’analyse l’inceste comme un système social, politique, culturel, non comme un accident individuel. C’est pourquoi je n’accepte pas la distinction qui est habituellement faite entre « inceste » et « incestuel ».

Quand on présente le terme « incestuel » tel que nous l’entendons partout, on a tendance à dire qu’il s’agit d’un inceste sans passage à l’acte. Or, cette définition laisse entendre qu’il y aurait quelque chose comme le « véritable » inceste qui serait conditionné au viol, à la pénétration, et quelque chose de moins grave, de plus confus, qui serait « l’incestuel ». Or, l’inceste, conçu comme une pénétration, ne peut s’exercer sans qu’un conditionnement absolu des membres de la famille, des enfants, et de la société tout entière, ne s’exerce et rende possible cette pénétration.

L’inceste, conçu comme un régime politique, est l’érotisation des rapports familiaux, l’érotisation de la violence familiale. C’est un apprentissage incorporé dès le plus jeune âge de « l’écrabouillement », qui va se traduire par des pratiques familiales, des petites gymnastiques quotidiennes. Cela passe par des éléments repérables comme la nudité familiale, les bisous sur la bouche entre parents et enfants, l’absence de verrou aux portes, le fait d’uriner porte ouverte ou en public, le fait de se doucher collectivement, l’absence d’intimité, y compris psychique – par exemple la lecture des journaux intimes des enfants.

C’est aussi une exposition à la sexualité des adultes, parce que l’on assiste régulièrement à des ébats sexuels d’adultes ou qu’on les entend, parce que la sexualité des adultes est constamment ramenée dans la conversation par des blagues, par la présence d’une ambiance érotisée sur les murs de la maison, dans les vêtements qui sont choisis. L’inceste comme conditionnement peut aussi passer par le contrôle des pratiques corporelles des enfants, par le contrôle du poids des enfants, de leur style vestimentaire, de la masturbation des enfants, par une attention excessive à leur vie affective et sexuelle.

Cela passe aussi par la création collective d’un roman familial unique : personne n’a sa propre histoire dans le groupe familial ; tout le monde doit répéter le roman familial, s’y inscrire et ne pas y déroger. Par exemple, on doit choisir le métier qu’ont choisi nos parents, on doit choisir un partenaire de vie qui correspond aux attentes de nos parents.

Un dernier exemple important est celui de la « parentification », c’est-à-dire la confusion des places et des générations, l’utilisation des enfants comme adultes de substitution, par exemple comme confident pour la mère ou le père sur des sujets affectifs ou sexuels, quand on exige d’un aîné qu’il s’occupe d’un puîné, ou quand des enfants sont confiés à des grands-mères, à des tantes, sans que ces enfants puissent distinguer le rôle maternel de leur mère.

Le rapport de la Ciivise préconise de pénaliser l’incestuel et propose pour cela de s’appuyer sur douze critères établis par des chercheurs, classés par ordre de fréquence : la non-autorisation à penser par soi-même ; l’intrusion dans l’intimité ; la confusion des places ; les confidences concernant la vie affective et sexuelle ; la proximité physique excessive ; l’attention excessive au corps du jeune ; la promiscuité ; l’attention excessive à la sexualité du jeune ; la sexualité par procuration ; le non-respect d’un lieu intime pour la toilette du jeune ; l’exhibition ; le fait de dormir dans la chambre parentale.

Le premier critère concerne donc l’interdiction de penser par soi-même. On a tendance à le négliger ; pourtant, c’est le plus important. Ce critère indique que les familles incestueuses fonctionnent littéralement comme des sectes. À ce sujet, je tiens à citer quelques extraits du compte Instagram « à ventre ouvert » d’une collègue, qui a récemment publié une série sur ce que signifie grandir dans une famille incestueuse et ne pas pouvoir penser par soi-même. « Dans ma famille, penser était dangereux parce que c’était se différencier des autres, avoir un psychisme à soi. C’était aussi avoir et même être quelque chose qui échappait à la famille. Or, rien ne devait échapper à la famille, sinon, c’était une trahison. En présence d’autres personnes, je m’empêchais donc de penser. Il fallait agir tout le temps ou parler sans s’arrêter. Il fallait à la fois se concentrer sur les choses superficielles à dire et faire ; par exemple, jouer, et se concentrer sur des pensées qui ne devaient surtout pas être visibles. Si je ne jouais pas ou si je ne parlais pas de façon fluide, cela pouvait trahir le fait que je pensais. Dès que je ne parlais pas ou n’étais pas dans l’action, mon père me disait, à quoi tu penses ? Et j’étais obligée de répondre. Avec ma mère, ça allait encore plus loin. Elle m’a toujours dit qu’elle pouvait avoir accès à toutes mes pensées. Elle me disait aussi qu’elle voyait ce que je faisais à distance. Penser, même en l’absence de la famille, devenait difficile, impossible, puisque ma mère était toujours présente, omnisciente ».

Paul-Claude Racamier est le psychiatre et psychanalyste qui a conceptualisé l’incestuel, sans le séparer de l’inceste, puisque son livre s’appelle L’inceste et l’incestuel. En quelque sorte, Paul-Claude Racamier a étendu le domaine de la gravité de l’inceste à l’incestuel ; il n’a pas créé quelque chose qui serait moins grave que l’inceste. Il a écrit : « C’est l’interdit qui organise le non-dit des secrets incestuels. Plus que d’un seul interdit, c’est d’un système d’interdictions qu’il faut parler : interdit de savoir, mais également de laisser savoir qu’on sait. Interdit de dire, mais également de laisser dire. Interdit de réfléchir, de questionner, d’imaginer, et par là même de penser, ou du moins de penser de façon organisée et cohérente. C’est bien la vérité qui est interdite, et plus précisément, la vérité sur l’inceste. L’incestuel présente la vérité comme une faute et la pensée comme un crime. »

L’interdit de penser dans les familles incestueuses a sa traduction dans la société, l’inceste constitue un crime de masse. Le nombre de familles incestueuses présentes dans la société est réellement vertigineux. La société est donc forcément impactée, puisque nous vivons tous et toutes, nous sommes tous et toutes socialisés, comme le dit Dorothée Dussy, à l’inceste et à sa silenciation. La langue de l’inceste par excellence est donc la langue de bois. La langue de bois, c’est apprendre à prendre des vessies pour des lanternes, apprendre qu’il est normal qu’un père commente le physique de sa fille, voire prenne son bain avec elle, et qu’il n’y a pas raison de s’inquiéter ou de considérer que notre famille serait bizarre.

Cela conduit Irène Théry, sociologue de la famille, à indiquer que l’inceste est une atteinte au langage. Dans la société, cette présence de l’inceste et de l’incestuel se traduit par une véritable culture de l’inceste qui fonctionne avec la même mécanique que l’inceste dans les familles, qui est celle de « l’exhibé-caché » : la meilleure manière de cacher l’inceste consiste précisément à l’exhiber.

Nous sommes habitués tous et toutes, ici même, à lire des œuvres, à regarder des films, à scroller sur nos téléphones et à observer des familles incestueuses sans se dire qu’elles le sont. Dans mon livre, j’ai donné l’exemple de la famille Gainsbourg, qui est l’idéal-type de la famille incestueuse, avec cette chanson très célèbre, Lemon Incest, dans laquelle Gainsbourg parle de « l’amour que nous ne ferons jamais ensemble ». Face aux réactions suscitées par ces paroles, tout le monde a affirmé que le sens des propos n’avait pas été compris ; puisqu’il est dit « jamais ». Or, ce « jamais » est bien évidemment la marque de l’inceste ; la dénégation est un élément de la langue incestueuse. Ainsi, Gainsbourg a incesté sa fille aux yeux et aux vues de tous et toutes, qu’elle le dise ou non d’ailleurs. En effet, je considère qu’il revient à la société de savoir repérer l’inceste, et non aux victimes d’être capables de sortir de l’inceste. Il a produit des clips, des chansons, des films entiers dans lesquels il a fait jouer à sa fille le rapport incestueux qu’il entretenait avec elle.

Mais Gainsbourg est loin d’être le seul ; On a la famille Kardashian qui expose son inceste sur un nombre incalculable de saisons, toutes les familles qui exhibent leurs enfants sur les réseaux sociaux pour « construire » leur audience. Il faut également mentionner les comptes de parentalité positive qui créent des dispositifs extrêmement incestueux pour livrer la vie intime de leurs enfants en pâture au grand public, au nom d’un bien public supérieur.

Nous sommes là face à une perversion incestueuse. Comment grandir dans ce genre de famille, quand notre mère est adorée par tous ses followers comme étant une mère parfaite ? Quel rapport à la vérité et quelle distance critique pour la construction de soi-même peut-on entretenir ? Une émission récente, qui s’appelle Qui veut épouser mon fils ?, constitue un exemple parfait de quatre familles incestueuses qui sont toutes valorisées, avec lesquelles on « s’amuse ».

Les exemples sont donc extrêmement nombreux et nous vivons sous la présidence d’un homme dont tout le monde sait qu’il a été séduit mineur par une femme adulte. C’est une situation qu’une politique publique de prévention des violences sexuelles devrait nommer comme délictueuse. Au lieu de cela, la puissance du régime présidentiel impose à toutes le silence, la banalisation, la romantisation à travers des livres et la normalisation d’une situation anormale. C’est un exemple typique de culture de l’inceste, qui régit non seulement les familles incestueuses, mais également toute une société bâtie sur l’écrasement d’une large minorité de sa population.

Très souvent, l’incestuel est ce qui reste après l’amnésie. D’après les chiffres, l’amnésie traumatique touche 50 % des victimes d’inceste. Très souvent, quand on pense ne pas avoir été victime de viol, c’est simplement que l’on est amnésique. En revanche, on peut être capable de décrire des éléments que certains qualifieront d’incestuels, mais que je qualifie d’incestueux. Quand j’ai écrit mon livre, j’étais incapable de décrire un viol ; j’ai revendiqué le droit d’être crue sans avoir à décrire ce viol. Il y a cinq ans, si j’avais été interrogée lors d’une enquête de prévalence, je n’aurais répondu positivement à aucune question qui mentionnait des violences sexuelles. J’aurais pensé que cela ne me concernait pas.

En revanche, j’aurais peut-être été capable de prendre conscience, en répondant aux questions, que j’avais peut-être vécu des violences psychologiques et physiques. Je suis sortie d’amnésie pour des raisons propres à ma biographie. On n’y parvient pas facilement ; la mémoire revient par lambeaux, par flashs. Elle se conquiert, même quand on a la chance d’avoir une prise en charge psychothérapeutique. Il y a seulement neuf mois, j’ai retrouvé la mémoire de cinq agressions, par cinq agresseurs différents, vécues avant mes quatre ans. Et il y a quelques mois, j’ai recouvré la mémoire d’un viol accompli par une grand-mère. Aujourd’hui, je suis en mesure de dire que j’ai subi onze viols ou agressions sexuelles avant mes quinze ans. Peut-être en existe-t-il d’autres que je ne connais pas.

Comment est-il possible qu’une telle violence soit admise et tolérée ? Je pense que l’on ne comprend rien à l’inceste si on ne le situe pas dans un continuum de violence. Je ne suis pas la seule à le penser ; c’était écrit, noir sur blanc, dans l’enquête « Violences et rapports de genre » (Virage), qui date de 2015. Il faut bien comprendre que les structures de domination valables dans le reste de la société, comme le racisme, le sexisme, le validisme, l’homophobie ou l’adultisme, sont des structures sur lesquelles l’inceste s’appuie et qui le renforcent également.

Pour comprendre les violences sexuelles, il faut bien comprendre la dynamique de la domination face à la vulnérabilité. À ce sujet, je donne souvent l’exemple que l’on préfère oublier. Qu’y a-t-il de plus vulnérable qu’un bébé ? Il n’existe aucune statistique de viol sur les bébés ; pourtant, les bébés sont la cible parfaite. Dans les souvenirs qui sont remontés à l’occasion de thérapies très poussées que j’ai eu la chance de pouvoir assumer, mon corps – pas ma mémoire visuelle ou mes souvenirs – a retrouvé des viols subis alors que j’étais bébé.

Je vous propose un exercice d’imagination. Imaginez que vous êtes chez vous ou dans votre maison de famille. Vous ouvrez une porte, et tout à coup, un adulte que vous connaissez bien vous semble avoir un comportement étrange avec un bébé qui est dans la pièce ; vous voyez même son doigt ou son sexe pénétrer le bébé. Comment réagiriez-vous à ce moment-là ? Selon toute probabilité, vous ne feriez rien, parce que vous n’y croiriez pas, parce que c’est impossible à croire. Si par malheur vous ne doutiez pas, si par malheur vous ne fermiez pas cette porte, ce qui se passe dans la plupart des cas, bienvenue en enfer. Allez expliquer au reste de la famille que ce grand-père, cet oncle, ce frère est en train de violer le bébé de la famille. Qui vous croira ? Absolument personne. Et si vous persistez, vous perdrez votre famille et le bébé ne sera pas pour autant protégé. C’est à la fois systémique et structurel.

L’exemple des bébés est évidemment imparable, mais le même fonctionnement s’applique aux enfants racisés, aux enfants trans, aux enfants neurodivergents, aux enfants migrants, aux enfants dont les parents ne parlent pas français. Il s’applique aussi, ne l’oublions pas, aux enfants agresseurs. Les statistiques indiquent ainsi que 30 % à 40 % des violences sexuelles commises sur des enfants le sont par d’autres mineurs. Un enfant qui agresse un autre enfant est avant tout une victime de violences sexuelles.

En conséquence, pour aborder la question de l’inceste et des violences sexuelles, il faut prendre en compte la domination adulte. La domination adulte est ce qui crée le statut de minorité, comme le souligne un très jeune chercheur Tal Piterbraut-Merx – qui s’est d’ailleurs suicidé du fait de l’inceste – dans son livre La domination oubliée. Au nom de la fragilité supposée des enfants, on les livre sans contre-pouvoir à leurs parents, qui sont leurs premiers agresseurs, et on crée l’autorité parentale. Les militants enfantistes, dont je fais partie, luttent contre la domination adulte, réclament la transformation de l’autorité parentale en responsabilité parentale.

Ces éléments sont essentiels pour comprendre une dynamique tragique : au nom de cette fragilité des enfants, qui est à la fois réelle et en même temps créée de toutes pièces par les conditions dans lesquelles on les fait vivre, la plupart des parents vont vouloir protéger leurs enfants des agressions sexuelles. Nous le constatons aujourd’hui, à travers toutes les associations de parents qui se sont constituées à Paris, à la suite au scandale du périscolaire.

Je suis une mère lanceuse d’alerte à Paris. Dans l’école de mon fils, un animateur a été arrêté par la police pour pédocriminalité. J’ai donc vécu la silenciation institutionnelle, quelques années avant que le scandale n’éclate. J’ai pu observer comment on oublie toujours, dans les politiques de prévention des violences sexuelles faites aux enfants, que les parents sont les premiers prédateurs de leurs enfants. Je me suis retrouvée dans un conseil d’école face à des parents qui ont considéré que j’étais la « fauteuse de troubles ». Ils ont cherché à me faire taire, alors même qu’ils savaient que cet animateur avait été arrêté par la police et que ce pédocriminel avait été en contact avec des enfants pendant quinze ans.

Aujourd’hui, le rapport de force s’est totalement inversé, par les scandales qui ont été très nombreux, par le mouvement MeToo qui a surgi. Nous avons réussi à tordre le bras aux institutions et à imposer cette parole de vérité. Face à ces viols, à la découverte de l’ampleur du problème, la panique s’empare ensuite de chacun. Que faire ? Certains réclament des caméras dans les écoles ; on produira des images d’enfants au kilomètre, mais par qui ces images seront-elles regardées et stockées ? Par qui seront-elles gérées ? Les fera-t-on fuiter ? Ce faisant, on crée les conditions pour alimenter la machine pédocriminelle et surtout, on apprend aux enfants qu’ils n’ont plus d’intimité, à l’instar des parents que l’on voit sur les réseaux, qui peinent à lâcher le babyphone, qui installent des caméras dans les chambres des enfants et des logiciels de contrôle parental sur leurs téléphones, qui achètent des tags pour les géolocaliser, etc.

En résumé, l’inceste est l’autre face de la pédocriminalité. Si l’on ne prend pas en compte l’inceste dans les politiques publiques de prévention des violences sexuelles faites aux enfants, on renforce ce que l’on prétend combattre. Or, dans notre société, l’enfant est un non-sujet de droit. On s’interroge fréquemment sur la manière de prouver qu’un enfant est bien victime de son père, afin de pouvoir le faire échapper à son incesteur. Mais pourquoi ne se demande-t-on pas comment faire pour simplement autoriser un enfant à ne pas voir qui il ne veut pas voir ? Les enfants parlent, mais selon leur régime de parole propre. Un enfant dira « Je n’ai pas envie d’aller voir tonton » ou « Je n’ai pas envie d’aller à l’école ». Mais notre société, qui n’accorde pas le statut de citoyen aux enfants, considère qu’il ne s’agit pas d’une raison suffisante pour ne pas aller à l’école, et que l’enfant se trompe sur les raisons qui font qu’il ne veut pas aller à l’école.

Par ailleurs, dans les dominations qui structurent les violences sexuelles, le racisme représente l’une des dominations oubliées. Le déni de la race constitue réellement une partie prenante de la culture de l’inceste. Dénier le racisme expose évidemment davantage les enfants sujets aux oppressions racistes aux violences sexuelles, puisqu’ils deviennent des cibles de choix, car on ne les croira pas. Cela invisibilise les victimes et rend leur parole impossible. Surtout, une société fondamentalement raciste est une société fondamentalement incestueuse. L’inceste devient l’horizon de l’eugénisme qui sous-tend cette société et qui se refuse au mélange.

Ainsi, le contrôle des corps nécessaire à la prohibition du métissage est un contrôle incestueux, selon Tina Harpin, chercheuse en littérature comparée, qui a écrit un livre extraordinaire qui s’appelle Inceste, « race » et pouvoir dans le roman états-unien et sud-africain. Les régimes racistes et sexistes ont besoin d’idéaliser la famille comme lieu sûr, de nier l’inceste et de le projeter sur des catégories de populations étrangères, les pauvres, les noirs, les outre-mer, les Ch’tis, etc. Le conseiller principal d’éducation de mon fils, à qui je faisais un signalement pour un enfant qu’il n’avait pas repéré, m’a dit : « je connais bien, j’ai enseigné chez les Ch’tis et en outre-mer ».

L’intrication des dominations est parfois très complexe. Dans mon livre, j’évoque l’histoire de mon frère métisse, dont le père a violé ma tante. Une petite fille est née de ce viol, une de mes cousines est la sœur de mon frère, et les deux enfants sont métisses. Dans ma famille, le père de mon frère a toujours été considéré comme le violeur, puisqu’il était noir. En revanche, on n’a jamais reconnu à ma tante le statut de victime d’inceste, ni de viol. C’est-à-dire que le déni de la race fait qu’on peut à la fois considérer un violeur sans chercher sa victime, et nier à sa victime le statut de victime.

Pour moi, une politique publique qui souhaite réellement s’emparer de la question de l’inceste ne peut faire l’économie d’une lecture sociologique, militante au sens noble, qui cherche à réduire les inégalités issues des dominations, quelles qu’elles soient. Il faut cesser de se raconter la fable de la violence individuelle, inexplicable, qui surgit par hasard, et de l’égalité des victimes face aux violences. Ainsi, on comprendrait mieux pourquoi, malgré toutes les preuves, les victimes ne sont jamais crues. Les victimes ne sont pas crues parce qu’elles sont sujettes à des rapports de domination. À ce sujet, je cite l’exemple de Sophie Abida, une femme racisée, qui détient des preuves audios de viol de sa fille, mais celles-ci ne « suffisent pas » aux yeux de la police et de la justice. Malheureusement, Sophie n’est pas la seule. Une autre disposait des images du viol de son bébé, et on ne la croit pas pour autant.

À présent, je souhaite pointer l’irrationalité et la naïveté des logiques pénalistes. Certains feignent de croire que le passage à l’acte est d’ordre individuel, ne veulent pas voir que la prison s’abat toujours sur les mêmes, notamment sur les enfants. Les enfants sont davantage condamnés que les adultes en cas d’inceste ; ils savent moins mentir et l’on est plus sévère avec eux, en vertu de la domination adulte. C’est ce que montre Sarah Boucault dans De l’autre côté de l’inceste.

Quand on compte ces enfants, les millions de personnes victimes d’inceste, souhaite-t-on vraiment se donner pour horizon, en tant que société, l’emprisonnement de – à la louche – six millions de personnes ? J’ai pris un ratio d’un agresseur pour une victime, mais on me rétorque souvent qu’un agresseur fait plusieurs victimes. Certes, mais une victime a plusieurs agresseurs ; j’en ai onze, pour ma part, avant quinze ans.

Dans son livre Le berceau des dominations, Dorothée Dussy montre que la prison ne sert à rien. Elle ajoute même : « Franchement, à la sortie de certains entretiens, et puis d’autres fois chez moi en y repensant, je me dis qu’on a eu de la chance, vous et moi, de ne pas être devenus pédophiles. Je parle surtout pour moi, parce que pour vous je ne sais pas. On fait tous des choses qui ne correspondent pas à notre personnalité. Tout le monde a l’expérience d’un moment où on est surpris à avoir agi d’une façon qui ne nous ressemble pas et parfois on n’est pas fiers du tout. Notre histoire nous emmène là où on n’a pas toujours conscience d’aller. Notre entourage facilite ou non la mobilisation de ressources qui pourraient nous aider à y voir plus clair, et dans le cas où notre entourage nous dissuade d’aller chercher de l’aide, hé bien ce n’est pas compliqué, on s’enfonce. Quand, en outre, la ressource décriée – la psy, mettons – est une option tentée par quelqu’un qu’on aime, dont on est proche et qui meurt de sa liberté nouvellement acquise, alors c’est cuit. Sans être déterministe, je ne peux pas m’empêcher de te mettre en garde sur ton éventuelle velléité de te croire meilleur ou plus fort que machin, parce que tu n’as pas agressé un enfant.

Tu ne sais pas comment tu aurais géré la situation si ton histoire familiale t’avait fait rencontrer l’inceste, si tu étais cerné de morts depuis ton adolescence, si tu as à peine le droit de pleurer, si tout cela t’avait enfermé à toi-même depuis des décennies. Les travaux sur la bureaucratie nazie nous ont montré que les fonctionnaires du Troisième Reich étaient des gens comme toi et moi, qui faisait simplement leur travail. Bref, ne pavoisons pas et remercions le ciel si on a réussi à ne pas faire trop de mal autour de nous. » J’ajoute que la prison s’inscrit dans une logique sacrificielle. On en attrape quelques-uns pour l’exemple, toujours les mêmes. Il y a là une logique moyenâgeuse.

Pour conclure, je souhaiterais esquisser quelques pistes, pour dessiner un horizon souhaitable. La première exigence d’un enfant confronté à de telles situations est que les violences cessent. Cela implique, de manière très concrète, d’accorder enfin du crédit aux enfants, y compris lorsqu’ils disent qu’ils ne veulent pas voir quelqu’un ou ne pas aller à tel endroit.

Je ne suis pas juriste, je vous laisse réfléchir aux moyens de mettre en place l’ordonnance de sûreté. Il ne faut pas oublier l’état de délabrement de l’aide sociale à l’enfance, qui conduit à ce que les enfants qu’on prétend protéger – de familles pauvres, précaires et racisées, puisqu’on ne va pas extraire les enfants de familles de médecins, ce qui explique d’ailleurs que je sois passée sous les radars, comme Inès Chatin – soient à nouveau violés dans les endroits dans lesquels on les place et finissent par se suicider avant d’avoir 18 ans.

On ne réfléchit pas assez au fait que les enfants ont droit à l’intimité : d’où les parents tirent-ils le droit de publier des photos d’eux sur les réseaux sociaux, de les surveiller comme des prisonniers perpétuels ? Pourquoi les collèges peuvent-ils les punir ? On punit les enfants « difficiles », mais qui sont ces enfants « difficiles » ? Généralement ceux qui sont victimes de violences sexuelles à la maison.

Il est nécessaire de sortir d’une logique de domination. Les victimes ont besoin de reconnaissance, et ce n’est pas à elles de l’arracher. Un questionnaire systématique permettrait de connaître le nombre de victimes, et nous découvririons un crime de masse. Nous comprendrions alors qu’on ne peut pas mettre tout le monde en prison, et que d’autres politiques publiques devraient être mises en place.

C’est une révolution culturelle à mener. On pourrait très bien imaginer l’apposition sur les films ou les livres d’un bandeau, comme pour les cigarettes, le sucre ou l’alcool, précisant que la situation incestueuse décrite dans l’œuvre est passible de sanctions pénales, par exemple. Cela permettrait aux gens d’apprendre ce que sont l’inceste et l’incestuel. Ce bandeau pourrait ainsi être appliqué à l’émission Qui veut épouser mon fils ?, par exemple.

Il faut apprendre à toutes et tous que le « touche-pipi » n’existe pas, qu’il n’est qu’une violence sexuelle euphémisée. Je garde toujours en tête la phrase de Betty Mannechez, une victime d’inceste, qui a écrit le livre Ça n’était pas de l’amour, et qui explique que si M. Dupond-Moretti n’avait pas plaidé à un « inceste heureux », sa sœur serait toujours vivante. Ce n’est pas aux victimes de dénoncer leur inceste, c’est à la société d’apprendre à le repérer.

En conséquence, il faut absolument pénaliser l’incestuel, sur le modèle du harcèlement et conserver en tête que les familles incestueuses ont pour gymnastique préférée de négocier la loi. Or la loi est indispensable pour dire ce qui est licite et ce qui ne l’est pas. Les victimes ont également besoin de soin, je compte sur vous pour leur apporter celui qu’elles méritent.

Mme Mirlo Dulaurier, chorégraphe. Merci à toutes et tous. Je n’ai pas eu les mêmes émotions, même si j’ai le cœur qui bat très vite devant vous, certainement pour l’enfant que j’ai été. Je suis très fière aujourd’hui, pour toutes les femmes de ma famille, d’être là dans cette Assemblée nationale, dont les fonts baptismaux sont le code civil, qui, paraît-il, a été écrit par un homme.

L’existence de cette commission, vos présences, nos présences, témoignent d’un sentiment d’appartenance à une humanité qui ne baisse pas les yeux, qui ne les ferme pas face à l’inceste. Dans le prolongement des travaux de la commission indépendante sur l’inceste et les violences sexuelles faites aux femmes (Ciivise), nous sommes là ensemble. Chaque parole compte, chaque vie compte, chaque vécu a sa place. Je tiens à remercier tout particulièrement Maud Petit, Christian Baptiste et le député Arnaud Bonnet pour la qualité de l’attention portée à nos témoignages.

Je suis dramaturge, artiste du spectacle vivant et praticienne en constellations familiales. J’ai une formation littéraire et artistique, portée par une tradition de consolation et de la quiétude. Je souhaite débuter cette intervention par une citation de la poétesse américaine Sylvia Plath : « Papa, papa, pourquoi toi ? Salaud. » Cette phrase a aussi été celle de ma mère lorsque je lui ai appris, il y a vingt-six ans, ce qu’avait fait son père, mon propre grand-père. Il n’y a pas eu de question pour ma mère, il y a eu une affirmation nette, franche, solide, claire. C’est pour ça, très certainement, que je me sens bien aujourd’hui. Il y a bien sûr, dans cette expression, l’expression de la rage, la sienne, la mienne. Cette rage s’est aujourd’hui transformée en sérénité, en un sentiment de paix.

L’inceste porte une étymologie, une charge symbolique, le souillé, le sale. Jamais je ne me suis sentie sale. Jamais je ne me suis sentie infériorisée. L’agresseur ne détient aucun pouvoir éternel. Et c’est cela dont je suis venue témoigner avec douceur.

Le père de Sylvia Plath était un membre du parti nazi. En écoutant les prises de parole de Cécile Cée, de toutes les femmes, tous les hommes qui sont venus dans cette commission, je me suis demandé si on ne parlait pas de ce que Niki de Saint Phalle abordait déjà en son temps : l’intégrisme masculin.

Mais j’espère surtout que nous parlerons d’elles, de ces artistes, de ces femmes, de ces autrices, de ces illustratrices, de ces poètes, de ces comédiennes, de ces danseurs et danseuses. Que nous apprend la langue, le langage, sur ce que nous avons vécu ? Quelle langue peut-elle dire à un enfant « Ce n’est pas grave » ? Quelle langue peut-elle soutenir qu’il ment ?

J’ai été formée au conservatoire de Paris en arts dramatiques. Quand j’ai appris que cette réalité existait, pour moi dans mon corps, j’ai décidé d’apprendre à danser, pour apprendre le langage du silence, qui nous est transmis par l’inceste. Je me suis entourée de ce langage de la peau, du toucher, de la respiration et du mouvement. En revenant à cette langue première, celle de mon corps, j’ai entendu le refrain que mon corps me tenait à ce moment : « C’est ton chemin et il n’y en aura pas d’autre ».

Promesse ou damnation ? J’ai pensé à mes ancêtres, à ces femmes qui m’avaient précédée, des femmes de Bretagne, des femmes ouvrières agricoles, des femmes mères au foyer, des femmes qui travaillaient entre la mer et la terre, dans la survie. Je suis allée à leur rencontre, sur des terres que je ne pensais jamais revoir. Elles m’ont transmis leurs rituels et leurs rites ; elles m’ont aidée à me remettre en marche. Elles m’ont dit aussi de me mettre au service de ceux qui en ont besoin. Dans ces racines ancestrales, existait déjà un rituel de réconciliation, de réparation, notre Yom Kippour à nous, une traversée. J’ai alors créé un spectacle, « Acanthe », pour reprendre pied dans ma vie et redevenir une femme debout. J’ai été portée par ces constellations de femmes. Elles m’ont permis de reprendre racines.

La réparation est aussi passée par la compréhension du chaos de l’inceste engendré dans notre société. Comprendre les agresseurs et leur mécanisme m’a apporté une forme d’apaisement. Car ils ne sont pas mystérieux, ils reproduisent, ils rejouent ce qu’ils ont eu même vécu et hérité dans des systèmes familiaux marqués par le silence et le passage à l’acte. Cependant, une chose est claire : il n’existe qu’une seule juste place ; celle de l’enfant – avec ses besoins d’amour, d’équilibre et de protection – et celle de l’adulte qui a la responsabilité de le protéger.

Je suis donc praticienne en constellations familiales, un outil salvateur, comme beaucoup d’autres. Il m’a permis de nommer avec les membres de mon entourage ce qui avait été et de dévoiler ceux qui était tu. Oui, il est possible de briser les chaînes, de transformer la douleur en patience, en sérénité ; chacun comme il le peut et comme il le veut. Il n’y a pas de prescription. Chacun est libre, chacune est libre. J’espère partager un message porteur d’espérance : il est possible aujourd’hui de faire différemment avec cela, de composer. À toutes mes sœurs et mes frères de destin, je suis là, à vos côtés. À toutes celles et ceux qui nous regardent, vous n’êtes jamais seuls, vous n’êtes pas seuls. Merci.

Mme la présidente Maud Petit. Je vous remercie pour ce message porteur d’espoir qu’il est utile d’entendre de temps en temps. Vous avez expliqué à travers vos mots qu’il est des situations qui portent à se sublimer. Chaque situation est différente et similaire à la fois ; les ressentis le sont également. Nous avons besoin de toutes vous entendre.

Mme Coline Berry, psychothérapeute. Être entendue ici aujourd’hui est un honneur et je vous en remercie. Mais ce que je ressens en premier lieu, c’est le poids d’être ici. Prendre la parole devant vous suppose de revenir vers des endroits de soi que l’on passe souvent une vie entière à contourner. C’est accepter de rouvrir des souvenirs qui ne sont pas seulement des souvenirs, mais des traumas, des sensations, des images, des fragments de corps qui restent inscrits. C’est accepter de dire l’intime, encore, devant vous, et c’est profondément douloureux. Mais c’est nécessaire. C’est nécessaire pour que vous rencontriez ce que recouvre réellement le mot inceste : non pas un concept, non pas une catégorie juridique, mais une expérience humaine, une réalité vécue, incarnée, inscrite dans mon corps, dans mon psychisme et dans ma vie. C’est nécessaire pour que vous en preniez la mesure, non seulement au moment des faits, mais dans ce que ces faits produisent ensuite, dans les trajectoires, dans les liens et dans les générations. C’est nécessaire, enfin, pour que quelque chose change.

J’ai été victime enfant d’inceste paternel. Je n’ai pas eu de mère protectrice et j’ai fait appel à la justice à l’âge adulte. J’ajoute que tout ce que je vous dis est documenté et que je pourrai vous le remettre par écrit, en contribution.

Je suis née dans la violence. Avant même ma naissance, mon père avait éclaté la tête de ma mère contre un lavabo, puis il l’a frappée enceinte de sept mois. Il lui a donné des coups dans le ventre, il lui a perforé un tympan. C’est dans cette violence que je suis venue au monde. Ce n’est pas un détail, ce n’est pas un contexte accessoire, c’est le point de départ. Je n’ai pas découvert la violence : elle me précède. Elle était là lorsque mon père attaquait déjà l’enfant à naître que j’étais en s’attaquant au ventre de ma mère, et elle ne s’est pas arrêtée. Elle s’est répétée, déplacée, inscrite dans les corps des femmes qu’il frappait, puis dans le mien. Cela dit d’abord quelque chose d’essentiel : pour moi, un homme violent ne peut pas être un bon père. Le juge Durand vous l’a dit : les violences conjugales et l’inceste relèvent d’un même système, d’une même logique de domination, d’un continuum.

Cette violence est aussi une emprise psychologique. Dans ma famille, ou dans ce que je préfère appeler le « clan », le silence sur les violences était la règle, une organisation. On ne parlait pas, on ne nommait pas, on ne dénonçait pas la figure paternelle. Parce que ce qui est en jeu dans l’inceste et les violences conjugales, c’est ce silence imposé. C’est un système d’alliances, de loyauté, de liens qui nous enferment, un clan avec des complices et des gardiens du temple. Et dans un clan, parler, c’est rompre ce silence et c’est se mettre en danger.

L’enfant, étymologiquement « infans », est celui qui ne parle pas, celui qui est sans parole. Cela ne veut pas dire qu’il n’a rien à dire, mais qu’il dépend entièrement de celui qui écoute. Comme tous les enfants, j’ai parlé, à trois ans, mais je n’avais pas les mots. Alors, j’ai parlé avec mon corps et j’ai reproduit sur ma mère les gestes que mon père me faisait subir. Elle l’a confrontée et sa réponse a été de l’insulter et de la disqualifier. J’ai donc appris, dès mes trois ans, que dire ne suffit pas. Déjà quelque chose se fixe.

Puis on m’a fait jouer. Mais « les jeux de l’orchestre » n’étaient pas des jeux. Il s’agissait de viols répétés presque chaque week-end, le sexe de mon père dans ma bouche en guise de trompette ou de flûte. Je garde encore aujourd’hui le souvenir de l’odeur, le souvenir des sensations, le souvenir des images, des traces qui restent et qui ne s’effacent pas. En effet, il faut aussi déconstruire l’idée que l’inceste est le reflet d’une sexualité adulte ; c’est juste la possession du corps de l’autre.

Lorsque j’ai été entendue, adulte, à la brigade des mineurs, on m’a demandé de mimer ses actes avec un crayon qu’on m’a tendu, un crayon sale posé sur le bureau, pour montrer, pour mesurer, pour qualifier, pour décider si ce que j’avais vécu relevait du viol ou de l’agression sexuelle. J’ai dû essayer de justifier cela, encore, à devoir rejouer ce que j’avais subi, encore. Je vous le dis avec toute la sidération qui fut la mienne dans ce bureau de la brigade des mineurs et qui ne m’a pas quittée depuis : pensez-vous sincèrement que la violence que subit un enfant dans l’inceste se mesure en centimètres ? Tout acte d’inceste constitue un crime et devrait être traité juridiquement comme tel.

Mais l’inceste n’est pas qu’un moment, c’est un climat, une imprégnation lente, diffuse, constante. Il y avait les gestes, les baisers, les chatouilles, les jeux imposés. Mais il y avait aussi l’absence de pudeur, la nudité, les portes ouvertes, les corps exposés, y compris dans les rapports sexuels. J’ai grandi sans repère de l’intime, sans limite, sans protection. J’attire d’ailleurs aussi votre attention sur le fait qu’aujourd’hui, les camps de naturistes accueillent des enfants et des familles, sans que cela ne pose aucun problème au regard de la loi.

Pour ma part, j’ai essayé de m’adapter. Je me suis protégée toute seule. À dix ans, j’ai cessé de manger pendant les vacances scolaires pour qu’il me ramène chez ma mère, pour ne plus le voir, pour faire cesser ses viols. J’ai tenu presque deux ans. Je me souviens de la fatigue, du corps qui lâche, mais aussi de cette idée très claire : ce n’est pas un caprice, c’est ma seule façon de me protéger, une stratégie de survie, même au prix de me mettre moi-même en danger de mort, tout, pourvu que cela s’arrête.

J’avais aussi tissé une toile autour de mon lit, pour l’empêcher de s’approcher, la nuit. Quand j’y repense aujourd’hui, je constate à quel point j’ai été seule dans ces moments pour sauver ma peau. Une fois encore, j’ai parlé à mon pédiatre, qui voulait émettre un signalement, mais ma mère s’y est opposée, par peur. C’était ma parole contre la parole d’un homme connu, puissant, et dont elle n’a jamais pu oublier les coups. Là encore, quelque chose s’est inscrit : même quand un adulte entend, cela ne suffit pas. Je rappelle que j’ai grandi à une époque où on pouvait lire les pétitions dans Le Monde ou Libération pour décriminaliser la sexualité entre les enfants et les adultes rédigées par de grandes figures politiques, intellectuelles et artistiques. Autres temps, mais pas autre mœurs, finalement.

Enfin, plus tard, j’ai tenté de lui parler, d’obtenir sa reconnaissance et des excuses, à 20 ans, puis à 38 ans, et sa seule réponse a consisté à me menacer de me renier. J’avais été niée une première fois en tant que sujet, ramenée sans cesse en position d’objet, et désormais menacée d’être re-niée. Au fond, c’était déjà le cas, mais je ne m’en rendais pas compte ou plutôt je refusais de m’y résoudre. Je n’étais pas prête. Le mot victime, en latin, désigne celui qui est offert, attaché, livré, et c’est exactement ça. J’étais prise dans un lien, un lien qui enferme, une emprise, et dont il faut parvenir à se détacher. Mais se détacher, c’est donc rompre avec le clan. C’est un acte immense, surtout pour un enfant, il faut le comprendre. On ne parle que lorsqu’on se sent protégée ou qu’on s’imagine qu’on le sera. Sinon, on se tait, non pas parce que l’on accepte, mais parce que le coût est trop élevé.

Entendez aussi que les conséquences ne disparaissent pas. Elles se prolongent, elles se déplacent, elles s’inscrivent dans le corps, dans la vie psychique, personnelle, intime, professionnelle : dépressions, troubles alimentaires, cauchemars, dissociations, angoisses, tentatives de suicide. Je les connais, tout comme ces années de thérapie, que je suis encore aujourd’hui.

J’ai également été violée à 14 ans par un professeur d’équitation parce que oui, un enfant victime d’inceste a plus de risques de se retrouver à nouveau victime de violences. J’ai ensuite rencontré des hommes violents et l’amour a continué d’être synonyme d’insécurité. Mais cela ne s’arrête pas à soi, cela atteint les enfants, les liens ; car l’inceste produit de la répétition, une répétition de ce crime de filiation que l’on ne choisit pas, mais qui agit et traverse les générations.

Enfin, je tiens à vous parler de la justice, celle que j’ai rencontrée quand j’ai osé enfin porter plainte. La justice qui m’a dit que c’était trop tard. Une justice qui a pu qualifier les faits, requalifier même grâce à la circulaire de M. Dupond-Moretti de 2021, mais qui, en fait, d’une main, m’a dit « c’est grave ce que tu as vécu et ce que tu traverses encore », et de l’autre : « on ne peut plus rien faire, tant pis pour toi ». Mais trop tard pour qui ? Le droit à l’oubli de qui ? Le pire est qu’il existe d’autres traces, d’autres preuves que celles qui sont gravées en moi : parce que parfois, le temps permet de faire émerger des aveux involontaires. Il existe des messages de mon père, entre autres, qui disent qu’il « subissait l’inconsciente liberté de Jane », « Jane avait une liberté excessive avec les corps, c’est vrai ». Il existe aussi un enregistrement, dans lequel il dit « qu’il aurait dû arrêter ses jeux à la con ». Il parle, mais il n’a pas réellement été confronté à ses actes. Lors de son audition à la brigade des mineurs, le commandant n’a jamais insisté, il ne lui a pas parlé de ses violences envers les femmes, les mères de ses deux premiers enfants.

Ma plus jeune demi-sœur aussi a été entendue. Elle avait 8 ans, l’âge de ma fille cadette. Elle dit qu’elle n’aime pas les fessées qu’il lui donne. Elle décrit « des baisers où l’on se lèche, où l’on s’aspire », « les baisers escargots, limaces, aspirateurs ». À 8 ans seulement. Je vous demande de mesurer ce que signifie lécher la joue, la main, se faire lécher par son enfant de huit ans. Ce n’est pas un jeu. Dire que cela n’est pas sexuel en constitue le déni le plus éclatant. Pourtant, la brigade des mineurs a considéré que ce n’était pas inquiétant. Selon moi, cela aurait évidemment dû donner suite à l’ouverture d’une autre enquête, et potentiellement permettre d’invoquer une prescription glissante. Mais cela n’a pas eu lieu, à la fois à mes dépens, mais aussi et surtout peut-être à ceux de cette petite fille.

Enfin, dans le même temps de cette enquête, une procédure en diffamation a été engagée contre moi par mon ex-belle-mère, parfaitement orchestrée par mon père qui lui a fourni toutes les pièces. J’ai été convoquée au tribunal d’Aurillac, une petite juridiction où tout le monde se connaît, se soutient ; encore un entre-soi, toujours. J’ai fait ce que toute victime doit faire, c’est-à-dire porter plainte. Mais cela s’est retourné contre moi en me criminalisant, en lançant une procédure judiciaire longue – cinq ans désormais –, coûteuse matériellement, psychologiquement écrasante.

Ils espéraient qu’elle leur fournirait une tribune pour un ersatz de procès sur le fond, dont la prescription les protégeait. Je ne parlerais pas de l’avocat de la partie adverse et de ses remarques abjectes. C’est dans ce contexte que l’actuelle compagne de mon père m’a giflée, en plein tribunal, sous les yeux du président, qui n’a pas réagi. Je me souviens de ce moment, de cette sensation que même dans ce lieu, rien ne me protégeait. Condamnée pour son geste, j’attends encore qu’elle me verse les dommages et intérêts qu’elle me doit. Je suis encore en attente d’une énième audience en appel au mois de juin.

En portant plainte, j’ai donc été attaquée, dénigrée, traitée de folle, de mythomane, confrontée à des contre-vérités aberrantes sur l’inceste. J’ai passé cinq ans à subir un nombre indécent d’audiences et de procédures en appel et en cassation. La diffamation est devenue leur arme, un autre outil de renversement accusatoire. Vous n’êtes plus victime, vous êtes coupable, car dans ce type de procédure, vous n’êtes même pas présumé innocent. J’ai dû passer une expertise psychologique, puisque la parole de la victime est systématiquement mise en doute. Tout cela, je l’ai vécu et je le vis encore.

Enfin, les médias se sont faits les complices et le porte-voix de mes agresseurs, qui ont saturé les plateaux télé de leurs récits obscènes. On a essayé de me faire taire par tous les moyens, mais le silence n’est plus possible maintenant.

La prescription et la non-rétroactivité des lois doivent également être évoquées. On nous dit que c’est trop tard, mais pour nous, cela n’est jamais terminé. Cela continue, cela revient. Cela vous habite chaque instant du jour et de la nuit. Certains souvenirs restent, bien sûr, parce que des actes se sont répétés trop souvent. D’autres ressurgissent des années plus tard, à la faveur d’un événement, d’une phrase, d’une simple odeur, parfois. Je subis ces réminiscences, psychologiquement, et même matériellement, puisqu’il y a encore à peine un mois, je suis tombée sur une photo de mon père à caractère très explicite, bien enfouie, elle aussi, que j’ai d’ailleurs transmise à mes avocats.

Je suis favorable à l’imprescriptibilité et à la suppression de la non-rétroactivité des lois pour les victimes d’hier. En effet, l’inceste constitue un crime de filiation et d’identité. Pendant des années, on est tellement occupé à survivre, à essayer de surmonter cet insurmontable au quotidien, qu’on n’est pas forcément dans le calendrier de la procédure. Ou si on l’est, la loi ne s’applique pas à vous parce qu’elle a été votée trop tard, encore trop tard. Quand j’ai déposé plainte, j’étais dans les délais, mais pas rétroactivement.

Mesdames et messieurs les députés, je vous demande des actes, des lois, des changements dans les procédures, dans la sémantique même du vocabulaire juridique, qui nous brutalise encore une fois – je pense par exemple au « non-lieu », tellement facile à brandir ensuite pour un agresseur qui veut clamer sa prétendue innocence.

Surtout, dès le début de l’enquête, il faut perquisitionner, expertiser l’agresseur immédiatement, pour empêcher l’organisation du déni, parce que le temps travaille pour lui. La diffamation doit être rendue impossible tant que l’enquête est en cours, il faut protéger les enfants, les mères ou les parents qui les protègent. Je n’imagine même pas ce qu’aurait été ma vie, si en plus j’avais dû être placée chez mon père ou dans un foyer à l’ASE.

Je suis là aujourd’hui, malgré la douleur, malgré ce qu’il m’en coûte, pour faire en sorte que, demain un enfant, qui parle soit entendu, qu’on le regarde et qu’on l’écoute, qu’on le protège. Je suis là pour les 160 000 enfants victimes chaque année, adulte en souffrance en devenir, afin que cesse cette inadmissible impunité. L’inceste représente un crime familial spécifique, qui consiste à tuer un enfant sans lui ôter la vie. L’inceste heureux n’existe pas. Jamais.

Face à l’inceste, le silence de la loi n’est pas une abstention. Votre silence ne peut plus demeurer le complice des pédocriminels. Cela doit devenir une décision, qui doit être suivie d’une mise en pratique urgente des textes. J’espère que les travaux de cette commission ne resteront pas lettre morte, comme les quatre-vingt-deux recommandations de la Ciivise qui ne sont toujours pas appliquées.

Imaginez les politiques publiques qui seraient mises en œuvre si trois enfants par classe souffraient de cancer. Attaquez-vous à ce fléau. Finis les yeux fermés, la bouche cousue et les oreilles bouchées. Je vous en supplie.

Mme la présidente Maud Petit. Je remercie chacune d’entre vous pour vos prises de parole et vos expériences. Nous sommes ici dans le lieu de fabrication de la loi, et il est très important pour nous de vous entendre. Certains nous demandaient si nous allions auditionner des victimes ou d’anciennes victimes. Bien évidemment, des auditions précédentes ont eu lieu avec des associations dont certains membres sont également des victimes. Votre parole est cependant quelque peu différente, car vous avez construit vos vies autour de la culture et de la créativité.

M. Arnaud Bonnet (EcoS). Je vous remercie, même si ce mot ne suffit pas. La suite que nous arriverons à apporter collégialement permettra, je l’espère, de faire avancer les choses. Je vous rejoins : j’espère que cette commission d’enquête est l’une des briques qui permettront, dans un délai court, une bascule de notre société sur cette domination imposée aux enfants. Je m’excuse par avance si nos questions peuvent parfois paraître convenues, mais nous avons besoin de réponses publiques sur des sujets que nous connaissons parfois déjà.

Madame Cée, vous évoquez régulièrement sur les réseaux sociaux la notion de contrôle coercitif. Or, nous savons que dans une majorité des cas, 95 % selon les chiffres dont nous disposons, les enfants n’ont pas de parent protecteur. Établissez-vous un lien entre ce contrôle coercitif et ces chiffres, que je ne peux même plus qualifier de surprenants tant ce phénomène est ancré dans la société ? Quel est votre regard sur ce point ?

Je souhaite également vous interroger sur le rôle de la culture. Vous êtes toutes trois issues du milieu culturel, et il me semble que celui‑ci constitue l’une des briques essentielles des transformations collectives. À travers les chansons, les livres, les œuvres visuelles et scéniques, nous percevons les signaux d’un possible basculement de la société, que nous appelons de nos vœux. Établissez-vous un lien entre cette dynamique culturelle, votre trajectoire personnelle et la nécessité de cette transformation ?

Mme la présidente Maud Petit. Il n’y a jamais de questions convenues. Je souhaite juste apporter une petite précision : Coline Berry n’est pas elle-même issue du monde de la culture, mais son agresseur en fait partie.

Mme Coline Berry. J’ai été agent d’artistes pendant plus de vingt ans, mais je suis devenue thérapeute, ce qui donne effectivement plus de sens à ma trajectoire.

Mme Cécile Cée. Aucune question n’est bête et je comprends l’importance d’avoir à redire des choses ici même. J’ai l’impression que votre interrogation comporte un sous-entendu, mais je vais répondre en expliquant comment j’aborde le contrôle coercitif. La notion de contrôle coercitif me paraît essentielle, car elle déplace le regard : elle invite à ne plus s’interroger uniquement sur ce que les personnes victimes font ou ne font pas pour échapper à ce qu’elles vivent, mais sur les stratégies mises en place pour en faire des victimes.

Lorsque j’ai découvert ce concept, il m’a semblé très éclairant. Dans mon cas, il existait des violences physiques, mais aussi toute une organisation invisible destinée à les masquer. Avec le recul que me donnent ces cinq années de sortie d’amnésie traumatique, j’ai compris que les atteintes que je subissais concernaient essentiellement ma personne. Ma sœur, mon frère, plus grand, n’étaient pas concernés. Il y avait donc un déni familial autour des violences que seule je subissais.

À l’inverse, la notion de contrôle coercitif m’a permis de comprendre que j’avais véritablement vécu dans la terreur. Chez moi, par exemple, une fois par semaine, on entendait des hurlements pour des histoires de millimètres de pelures de pommes de terre. Il fallait contrôler, cacher ce que l’on pelait. Il fallait tout cacher, d’ailleurs, car si on cachait mal ou si on ne cachait pas, une crise était susceptible d’éclater. Et quand la crise n’éclate pas, on est tout autant dans la terreur.

J’ai rapproché dans mon livre la notion de contrôle coercitif de celle d’« incestuel », car l’incestuel est une forme de contrôle coercitif. Cependant, l’incestuel et l’inceste ont cette particularité – et c’est un peu le problème de cette commission qui est focalisée sur l’inceste paternel – que l’inceste ne fonctionne pas comme une violence entre deux individus. On ne comprend rien à l’inceste si on se focalise sur l’agresseur et la victime. Il y a toujours, même si je n’aime pas trop le mot « climat », bien que Paul-Claude Racamier, sur lequel je m’appuie, l’utilise beaucoup, une structuration de la famille sur des générations. Comme l’a montré Dorothée Dussy, l’inceste intervient toujours dans une famille où il est déjà présent. J’ai pour ma part eu la chance de faire un travail de psychogénéalogie où, sur plusieurs générations, les schémas se répètent de manière sidérante. Dans ma famille, sur ma génération, pas une seule personne n’a échappé à une agression de la part d’un autre membre de la famille. Pourtant, certains membres de ma propre famille récusent encore mes propos. Elles ne disent pas que ce que j’ai vécu n’a pas eu lieu, mais estiment qu’il ne s’agissait pas d’inceste.

Ceci est essentiel, car l’inceste est ainsi d’abord un rapport à la vérité et au langage. Irène Théry l’explique dans la postface de Dire, voir, entendre et juger l’inceste. Paul-Claude Racamier souligne que pour fonctionner, il impose une rupture de la capacité de penser par soi‑même. C’est pourquoi l’impossibilité de former une pensée autonome constitue l’un des critères les plus déterminants des environnements incestuels. Dès lors, il serait illusoire de considérer que ces dynamiques ne concernent que quelques familles incestueuses. En réalité, nous vivons dans une société dissociée, qui considère les violences comme un écart à la norme alors qu’elles la structurent.

Vous évoquiez par ailleurs la question des parents non protecteurs et le lien possible avec le contrôle coercitif. Il est évident qu’une personne qui subit un contrôle coercitif aura une capacité limitée à protéger ses enfants. Toutefois, le déni n’a pas besoin du contrôle coercitif. Le contrôle coercitif constitue aujourd’hui une modalité anthropologique contemporaine de l’inceste, mais le déni des violences est bien antérieur à cette modalité particulière.

Dorothée Dussy a ainsi écrit un article sur la situation particulière des mères en régime hétéro-patriarcal. Celles-ci se trouvent soumises à des injonctions contradictoires : être de « bonnes mères » en aidant leurs enfants à se conformer aux normes dominantes, pour que leurs parcours ne soient pas semés d’embûches, tout en étant censées les protéger de violences qui sont précisément structurées par ces mêmes normes – être une mère dans une société patriarcale, être une mère noire dans une société raciste, etc.

 Dorothée Dussy explique que les mères protectrices constituent des mères révolutionnaires, ce qui peut expliquer pourquoi les tribunaux s’acharnent sur elles. La justice n’est pas conçue pour protéger les révolutionnaires.

Sans une lecture de ces phénomènes comme étant liés à la domination structurelle de la société – ce qu’Edouard Durand a défendu à la Ciivise, et la raison pour laquelle il n’y a pas été maintenu –, si on continue à attraper le phénomène par de petits bouts – comment permettre à plus de victimes de porter plaintes, etc. –, on ne mettra pas 6 millions de personnes en prison, on ne recrutera pas 3 millions de gardiens pour les surveiller. C’est un changement culturel qui est nécessaire : il est en cours, mais ne sera pas terminé à la fin de nos vies.

La question de la culture, que vous soulevez, est donc centrale, mais elle doit être abordée sans illusion. La culture n’est que le reflet de la société dans laquelle elle s’exprime. Par exemple, on apprend aujourd’hui aux enfants qui était Molière sans dire qu’il avait un rapport incestueux avec sa belle-fille, qu’il a épousée. Mon fils, qui est très au fait de ces questions, est rentré de l’école en sixième l’an passé en me disant : « Maman, c’est bizarre, la prof de français nous a expliqué l’histoire de Molière, mais elle a dit que ce n’était pas de l’inceste. » J’ai passé une heure et demie à déconstruire la parole de la professeure de français, qui avait beaucoup troublé mon fils, car il essaie de se reconstruire un monde à l’endroit, et en un claquement de doigts, on lui dit que c’est faux. Et la parole des professeurs fait autorité. Cette année, il a appris que Victor Hugo était un modèle de famille épanouie. Or, Victor Hugo a quand même séquestré toute sa famille, maîtresse y compris, pendant plusieurs années à Guernesey et il avait une relation très probablement incestueuse avec sa fille, dont il a déploré la mort. On pourrait égrener mille exemples. Nous avons tous et toutes été socialisés à l’école avec des œuvres qui nous apprennent à fermer les yeux sur ce qu’est l’inceste et à le romantiser, parce que c’est ainsi que fonctionne la société.

Dans son livre, Tina Harpin montre comment la littérature peut à la fois servir de support au roman national – comme il y a un roman familial, il y a un roman national –, mais aussi parfois desserrer cet étau de pensée et produire des contre-récits qui permettent de réfléchir. Bruno Clavier, un psychanalyste qui travaille beaucoup sur l’inceste, dit que nous sortons collectivement d’amnésie –, c’est un phénomène physiologique, mais aussi un phénomène social. C’est pour cela que les chiffres des révélations augmentent autant. Par ailleurs, il existe un #MeTooInceste, mais je suis effarée de la reconduction raciste dans l’appréhension de l’inceste, qui écarte totalement les questions des autres dominations, par exemple racistes ou homophobes. Dans le rapport de l’Institut national d’études démographiques (INED), l’enquête Virage, tout un chapitre est consacré au fait qu’être un enfant LGBT dans une famille, c’est l’assurance de vivre plus de violences, notamment sexuelles. Tous les militants trans en parlent.

N’idéalisons pas trop la culture, mais je crois profondément à la nécessité d’apprendre à repérer ces structures et de développer des politiques publiques. Je proposais l’idée d’un bandeau d’avertissement : je ne sais pas si c’est une bonne idée, mais en tout cas, arrêtons aussi de gaslighter nos enfants à l’école, par exemple. Cela me paraît très important.

Mme Mirlo Dulaurier. Je partage l’idée que la culture, à elle seule, ne dispose pas d’un pouvoir supérieur à celui des autres secteurs de la société. En revanche, il existe un pouvoir du langage : celui de nommer et de situer. À cet égard, la notion de contrôle coercitif constitue un apport essentiel, car elle offre une grammaire commune permettant de désigner des mécanismes d’asservissement, de domination et d’anéantissement. Disposer de ce vocabulaire commun empêche de se réfugier dans des questions abstraites ; cela contraint à regarder la réalité en face.

Vient ensuite la question des fonts baptismaux à partir desquels nous avançons. Et je me pose toujours cette question : à quoi sert la loi, puisqu’elle ne nous respecte pas, ne respecte pas les enfants, ne respecte pas les mères protectrices ? Autrement dit, aller vers la loi, c’est potentiellement aller vers son agresseur, un agresseur symbolique. La question pour nous est aussi de pouvoir interroger le mode de fonctionnement politique d’une nation qui anéantit ses enfants. C’est cruel, nous avons des mythes qui nous en parlent, mais aujourd’hui, nous en sommes clairement là.

Cécile Cée a parlé de Sophie Abida. Elles ont été présentes à vos côtés, nous les avons entendues, et ce qu’elles vivent est peut-être au-delà de l’enfer.

Il s’agit moins d’accidents que d’une maltraitance institutionnelle et même d’un anéantissement institutionnel organisé, structuré et pensé. Cette réalité s’inscrit dans un appareil idéologique structuré et pensé, que Niki de Saint Phale qualifiait « d’intégrisme masculin », et qui rend possible l’effacement des femmes et des enfants.

Autrement dit, en tant que femme de cette nation, il est possible de se poser une question : pourquoi ne pas faire sécession ? Pourquoi continuer à vivre dans un pays qui nous fait autant de mal ? De ce fait, l’enjeu auquel vous, législateurs, être confrontés, est celui du pas d’après. Il s’agit, a minima, de l’imprescriptibilité des crimes sexuels commis sur les enfants.

Mme Cécile Cée. J’ajoute que le contrôle coercitif constitue un prédicteur des crimes de masse. Dans son livre Le contrôle coercitif, Andreea Gruev-Vintila cite le rapporteur des Nations unies, lequel explique que le point commun entre tous les auteurs de crimes de masse concerne leur violente misogynie. Mais on pourrait ajouter, j’en suis à peu près certaine, leur violente misopédie, qui est la haine des enfants. Si l’on cherchait à mieux repérer les violences intrafamiliales, on pourrait empêcher les crimes terroristes. Il suffit de regarder le procès des auteurs du Bataclan ; il y a toujours de l’inceste. En réalité, l’inceste et le contrôle coercitif sont partout. L’inceste est un prédicteur de violences sociales.

Mme Ségolène Amiot (LFI-NFP). Je souhaite d’abord vous adresser un remerciement appuyé, Madame Cée, pour l’éclairage que votre ouvrage Ce que Cécile sait m’a apporté, de même que Le berceau des dominations de Dorothée Dussy. Ces travaux m’ont permis, y compris dans le cadre de cette commission d’enquête, de redéfinir en profondeur ce qu’est l’inceste. Il est indispensable de sortir d’une représentation réductrice qui limite l’inceste à une relation sexuelle entre un parent et son enfant ou entre frère et sœur, afin d’en comprendre la réalité systémique. À cet égard, votre livre devrait, selon moi, être largement diffusé, tant il offre à notre société les clés nécessaires pour comprendre de quoi nous parlons réellement aujourd’hui.

J’aimerais ensuite revenir sur une question que vous avez évoquée plus brièvement, mais qui traverse de manière très forte vos écrits : la dimension classiste de la perception sociale des agresseurs. La manière dont la société regarde – ou ne regarde pas – ces situations varie profondément selon la position sociale des personnes concernées. Lorsqu’il s’agit de figures dotées d’un capital social élevé – médecins, avocats, magistrats, policiers, artistes ou autres personnes bénéficiant d’un prestige symbolique –, la qualification même d’agresseur semble plus difficile à admettre. À l’inverse, lorsque les faits concernent des personnes issues de milieux précaires ou populaires, l’intervention institutionnelle, notamment celle de l’aide sociale à l’enfance, paraît aller de soi.

Mme la présidente Maud Petit. Merci beaucoup pour cette question. À titre personnel, j’ai été saisie par des mères qui m’avaient expliqué, lors de mon premier mandat, que leurs enfants leur avaient été retirés. Il s’agissait de familles de catégories socioprofessionnelles supérieures (CSP+) et les enfants avaient été placés à l’aide sociale à l’enfance. J’ai des exemples, et je sais que d’autres collègues en ont aussi, qui démontrent que, quelle que soit la classe sociale, les enfants peuvent être retirés et placés.

Mme Cécile Cée. Je ne doute pas que vous ayez des exemples, mais les statistiques sont assez implacables : les usagers de l’aide sociale à l’enfance sont, dans une très large majorité, issus de familles précaires. Ce constat statistique rejoint d’ailleurs un autre registre, celui de l’imaginaire collectif. Il n’est même pas nécessaire d’entrer dans le détail des chiffres pour percevoir comment, jusqu’à une période récente, l’inceste a été spontanément associé à « l’autre ». Des travaux comme ceux de Tina Harpin sont, à cet égard, particulièrement éclairants. Dans une société inégalitaire où ceux qui détiennent le pouvoir sont les bourgeois, les blancs, les hommes, etc. la justice de classe s’abat plus volontiers sur des figures situées plus bas. En matière d’inceste comme de violences sexuelles, on tend toujours à penser que c’est le fait de l’autre : parmi les classes populaires, on pense aux élites qui évoluent dans des réseaux pédocriminels obscurs, par exemple.

Nous faisons collectivement comme si nous étions tous du bon côté de la barrière de l’inceste. Ici, dans cette salle, on ne se mettra pas à supposer que certains d’entre nous aient pu agresser des enfants. Or, comme le souligne Dorothée Dussy, cette certitude est illusoire. On a pu aussi oublier qu’on a agressé. L’inceste est beaucoup plus compliqué que la simple opposition entre les gentils et les méchants. Le livre de Sarah Boucault, De l’autre côté de l’inceste, qui s’intéresse aux incestes entre mineurs, est extrêmement éclairant. Au milieu de son livre, elle prend conscience qu’elle a agressé, elle aussi, ce qui est extrêmement courageux de sa part. Quant à moi, je ne sais pas. Certains travaux, notamment ceux de Muriel Salmona, dans son dernier ouvrage Enrayer la fabrique des agresseurs sexuels, rappellent que la dissociation est au cœur de la reproduction des violences.

La socialisation à la dissociation traverse l’ensemble de la société. Quand on prépare une cohorte d’enfants à aller à la guerre, on les prépare d’abord à se dissocier. La dissociation passe par la valorisation culturelle de certaines violences, par l’injonction faite aux garçons de ne pas pleurer, etc. Quand on est une fille, on va retourner la violence contre soi, mais pas toujours. Je pense que les violences commises par les femmes sont largement sous-estimées, notamment parce que l’imaginaire collectif veut que le pédocriminel soit un homme. Cette construction sert un ordre hétéro-patriarcal dans lequel les hommes ont le monopole de l’extérieur et les femmes, celui de l’intérieur. On a donc besoin de se raconter que les femmes à l’intérieur n’agressent pas, et que les hommes sont faits pour l’extérieur – à l’intérieur, ils agresseraient.

Ainsi, les représentations de l’inceste sont profondément déterminées par les rapports de domination. Quand on est « en haut », on le pense « plutôt » du côté des pauvres, des Noirs et des Arabes ; quand on est « en bas », on pense que c’est plutôt les riches. Mais ce sont eux qui détiennent le pouvoir de dire le droit et de rendre la justice.

Mme Mathilde Feld (LFI-NFP). Je vous remercie pour vos témoignages, qui sont profondément bouleversants. À cinquante‑sept ans, après avoir élevé quatre enfants, je prends la mesure, au fil de ces auditions, d’une réalité vertigineuse qui est restée longtemps sous silence. Je découvre véritablement l’ampleur de ce que vous décrivez et je suis frappée, audition après audition, par la béance qui s’ouvre devant nous et par l’ampleur du travail qu’il reste à accomplir.

Une question revient en filigrane dans de nombreuses auditions, celle des moyens. Il faudra une volonté politique forte et des ressources considérables pour transformer en profondeur le climat dans lequel nous évoluons. Dans ce contexte, je souhaiterais vous interroger de manière très pragmatique sur les programmes d’éducation à la vie affective, relationnelle et à la sexualité (Evars) actuellement proposés dans les établissements scolaires. Selon vous, constituent‑ils une étape importante dans la reconstruction de notre société et dans la prévention des violences ?

Mme Cécile Cée. Il s’agit en effet, une question d’une grande importance et très délicate. Jusqu’à présent, je me suis peu exprimée publiquement sur ce sujet, pour une raison simple : les critiques les plus audibles à l’encontre de ces dispositifs Evars proviennent majoritairement de courants réactionnaires. Ils s’y opposent donc pour de très mauvaises raisons.

J’ai pris connaissance du programme Evars tel qu’il a été récemment élaboré et, à la lecture, je l’ai trouvé bien. Toutefois, à mon sens, la difficulté majeure ne réside pas tant dans le contenu du programme que dans le reste. En matière de violences sexuelles, le déni est toujours premier. Tant que l’on n’a pas ça en tête, on patauge dans la semoule.

Une question essentielle demeure : qui met en œuvre ces séances ? Rien ne dit que ceux qui les organiseront seront des personnes bienveillantes, des personnes qui n’agressent pas, des personnes qui choisissent une « bonne planque », pour reprendre les mots d’Edouard Durand. Il n’y a aucune mesure pour empêcher cela.

À mes yeux, une politique publique crédible devrait d’abord reconnaître le caractère massif de ces violences et les traiter comme n’importe quel autre risque majeur. Face à un risque d’incendie, il ne viendrait à l’idée de personne de ne pas établir de plan. On sait comment gérer un incendie : on fait des plans, on installe des extincteurs, on fait des exercices. Dans les établissements accueillant des enfants, il devrait être possible de réfléchir collectivement aux procédures à suivre en cas de signalement ou de soupçon. L’expérience montre que, lorsque des faits troublants émergent, la réaction la plus fréquente consiste à ne rien faire, précisément parce que la personne concernée est appréciée ou parce que l’on doute de sa propre perception.

La protection effective des enfants suppose pourtant de sécuriser les lanceurs ou lanceuses d’alerte. Je suis une ennemie publique numéro une professionnelle ; je m’aliène tout le monde partout où je passe. Dans le 15e arrondissement, où un animateur a réellement été arrêté par la police, j’ai été l’ennemie publique numéro un de la mairie. On m’a accusée d’être celle par qui l’école perdait sa réputation. J’étais en train d’écrire mon livre. Cela ne m’a pas surprise, mais c’était d’une violence extrême. J’ai été choquée de me rendre compte qu’on m’empêchait par tous les moyens de transmettre l’information à tous les parents de l’école, en me discréditant, en me menaçant. Je pensais qu’au moins les parents du conseil d’école qui avaient reçu l’information seraient de mon côté. Pas du tout, parce que c’est très dérangeant. D’abord, peut-être qu’une partie d’entre eux étaient des agresseurs – on ne sait pas, mais c’est probable. Statistiquement, sur trente personnes au conseil d’école, il y a trois agresseurs. Ce sont des statistiques globales, mais nous n’avons pas les moyens d’en avoir de meilleures. Il y a des agresseurs parmi nous. Ces gens-là n’ont aucun intérêt à ce que l’on protège les enfants de la pédocriminalité.

Nous sommes par ailleurs socialisés à ne pas voir. Reconnaître qu’un animateur avec qui on a fait la fête de l’école, qu’on a invité chez soi, puisse représenter un danger est insupportable pour beaucoup. La première chose à faire, si l’on veut lutter contre les violences sexuelles, est de faire exploser nos familles. Car on a tous des agresseurs dans nos familles. En effet, quelle famille compte moins de dix membres, comme le souligne Juliet Drouar ? Si nous ne sommes pas capables de comprendre cela, ce n’est pas la peine de se raconter qu’on va faire de la prévention…

J’ajoute qu’un autre écueil des programmes d’éducation réside dans certaines idées fausses, reprises sans distance critique. On affirme, par exemple, qu’apprendre aux enfants le vocabulaire anatomique exact permettrait de les protéger. J’ai cherché d’où cette idée venait : elle viendrait d’une enquête au Canada qui a rapporté qu’un pédocriminel, alors emprisonné, avait dit que, si un enfant connaissait le nom de ses parties génitales, il ne l’agresserait pas, car il estimait que ça serait plus difficile. Ce témoignage a intégré les programmes de prévention canadiens, avant d’être diffusé en France. Or, cela n’a aucun sens. De même que cette chanson diffusée sur les réseaux sociaux, invitant les enfants à se tourner vers leur père, leur mère ou leur maitresse pour dénoncer des violences sexuelles – alors même qu’ils présentent eux-mêmes le plus de risque au plan statistique. Un tel programme, s’il n’est pas suivi de mesures judiciaires, ne fait que renforcer le système : les enfants qui parlent, sans être ensuite protégés, se rendront compte qu’il ne sert à rien de parler.

J’ai pu en faire l’expérience lorsque, dans l’établissement de mon enfant, j’ai cherché à faire intervenir une association spécialisée, l’Enfant Bleu. Les outils pédagogiques étaient solides, mais l’on m’a expliqué que ces interventions n’avaient pas vocation à accueillir des révélations. Or, nous savons qu’il y a, statistiquement, trois enfants par classe sont concernés.

Mme la présidente Maud Petit. Votre raisonnement est très juste et soyez assurée que les témoignages que nous recueillons depuis le début de nos auditions nous marquent profondément. Je vous remercie de nous aider à réfléchir.

Mme Émilie Bonnivard (DR). Je souhaite vous interroger sur la prévention à destination des auteurs, qui me semble constituer l’un des angles morts de nos politiques publiques. Une psychiatre faisait récemment une comparaison qui m’a frappée : lorsque l’on mène des politiques de prévention routière, on ne s’adresse pas aux piétons, mais aux conducteurs. Or, dans la lutte contre l’inceste, l’essentiel de l’effort porte sur le repérage des enfants et sur la réception de leur parole, ce qui est, par nature, extrêmement difficile à mettre en œuvre.

À l’inverse, très peu d’actions visent les personnes qui auraient des tendances pédophiles ou des désirs incestueux. Ce silence tient sans doute au caractère insupportable de la question. En Allemagne, une campagne de prévention diffusée depuis plusieurs années avant le journal de 20 heures s’adresse directement à ces personnes, en posant un cadre clair : si vous avez des désirs envers les enfants, appelez tel numéro. Je trouve cette approche particulièrement saine, car elle n’excuse rien, mais elle nomme clairement l’interdit et ouvre des possibilités d’accompagnement. Certaines personnes ont grandi dans des familles où elles reproduisent des schémas très lourds. Certains le savent très bien, et d’autres, pour qui cela a tellement été la norme, n’ont pas les clés pour en sortir.

Ma question est donc la suivante : quelle est votre position sur ces programmes de prévention ? Il existe en France un numéro vert et des structures spécialisées, mais ces dispositifs restent peu visibles et insuffisamment déployés. J’estime qu’il faudrait aller beaucoup plus loin. Qu’en pensez-vous ?

Mme Coline Berry. Vos propos font effectivement écho au phénomène de déni évoqué par Cécile Cée. Comme l’a montré Dorothée Dussy, tous ceux qui violent refusent de se dire « violeur » et refusent de dire qu’ils violent. Je ne pense pas que les agresseurs ne sachent pas qu’ils sont des pédocriminels. Il importe toutefois de préciser que l’inceste constitue une forme de pédocriminalité très spécifique : il ne s’agit pas d’une pulsion ponctuelle à la vue d’un prépubère, mais d’un processus structuré de domination.

La métaphore de la sécurité routière me paraît, à cet égard, éclairante. Lorsqu’un excès de vitesse est constaté, une sanction immédiate s’applique. Cette certitude de la sanction produit un effet dissuasif. Or, en matière d’inceste, l’impunité demeure massive : le faible nombre de plaintes et le nombre encore plus réduit de condamnations en témoignent.

La prison ne saurait constituer l’unique réponse, et la question de la prise en charge thérapeutique doit être posée. Toutefois, l’accès aux soins suppose une reconnaissance minimale des faits par leur auteur, ce qui reste difficile lorsqu’il est dans le déni. Il n’en demeure pas moins qu’une sanction claire est indispensable. Pourquoi s’embêter lorsque, sur des générations, on n’est pas inquiétés ?

Mme Mirlo Dulaurier. Cécile Cée a rappelé que la dissociation constitue un élément central : le passage à l’acte, au sein d’une famille, s’inscrit le plus souvent dans une chorégraphie silencieuse, sans conscience explicite de ce qui est en train de se jouer. Rien n’est nommé, pourtant tout advient. Cette dissociation est un premier élément indispensable pour comprendre la figure de l’agresseur intrafamilial.

Dans ce cadre, un affichage extérieur, public et massif du phénomène est souhaité. Dans ma famille, nous avons pu conscientiser, grâce au travail systémique en constellation, que le phénomène remontait à six générations avant nous. Nous étions les héritiers malheureux de six générations de silence dans des milieux ruraux – on l’a entendu, il n’y a pas de classe sociale en la matière. Mettre le doigt sur ces mécanismes de transmission et de silence constitue déjà un pas pour comprendre qu’une campagne d’affichage extérieur est nécessaire.

Dans plusieurs villes de Seine-Saint-Denis, où je réside, des réflexions émergent pour penser collectivement des signaux extérieurs pour les enfants. Offrir à un enfant un repère extérieur structurant, un point de vue sain, peut lui permettre, une fois devenu adulte d’appréhender la société avec un œil différent de celui de l’agresseur.

Mme Cécile Cée. Les discours les plus éclairants sur les violences sexuelles sont, à mon sens, ceux qui proviennent des personnes prenant en charge des auteurs de ces violences. C’est précisément pour cette raison que le travail de Dorothée Dussy me paraît fondamental : elle est allée rencontrer les agresseurs. Nous butons aujourd’hui sur un obstacle majeur, de nature culturelle. Même le logiciel féministe demeure structuré autour d’une opposition entre victimes et bourreaux.

Les travaux de Sarah Boucault, dans son livré De l’autre côté de l’inceste, montrent combien cette dichotomie est insuffisante. Face à cette conception publique de ce qu’est un agresseur, il est intimement impossible de s’y identifier. La notion même de victime n’est jamais qu’une position dans un dispositif, susceptible de se retourner. Une personne peut être victime dans certaines circonstances et exercer par ailleurs d’autres formes de domination ou de violence, être victime un jour et auteur la minute suivante. La fiction que nous nous racontons fait du mal aux victimes car on doit être la « bonne victime », et elle empêche de prendre en charge le problème. C’est pour cette raison que j’ai pris le temps de citer la phrase de Dorothée Dussy : bien malin qui peut se dire n’avoir jamais produit de violence dans une société qui, de plus, tend à inciter à en commettre. Les hommes sont éduqués ainsi ; la virilité est un modèle de violence. C’est l’horizon qu’on offre à nos enfants, et on leur apprend la dissociation dès le plus jeune âge.

Nous sommes avant tout confrontés à un problème culturel, lequel ne doit pas pour autant nous empêcher de prendre en charge les auteurs de violences sexuelles.

Cette réflexion est d’autant plus nécessaire que nous recevons une fausse image de l’inceste. Il repose sur des mécanismes de domination mais aussi d’indifférenciation : dans les familles incestueuses, le corps de l’enfant n’est pas reconnu comme autonome. Chez moi, les portes des toilettes étaient par exemple dotées d’un verrou, mais quand on considérait que quelqu’un prenait trop de temps, on ouvrait la porte avec le couteau de la cuisine. Je trouvais cela normal. Il faut des années de thérapie pour parvenir à démêler le mécanisme. Dans ma famille, j’ai exprimé un mal-être face au manque d’intimité, mais exiger qu’on ne rentre pas dans la salle de bain quand je prenais ma douche était en soi un acte révolutionnaire. C’est toujours difficile d’être celui qui dit que les règles de la famille ne sont pas les bonnes.

De ce point de vue, l’inceste préexiste à nos sociétés individualistes et modernes et s’adapte à des contextes culturels très divers. Les modalités de l’inceste ne sont probablement pas les mêmes chez les mormons aux États-Unis, dans les familles catholiques en France ou dans les familles post-68.

Dans ma famille, on se pensait meilleurs que les autres parce que nous parlions de sexualité à table, et je pensais avoir de la chance d’avoir des parents aussi libres. À cet égard, l’un des problèmes de l’Evars, tel qu’il est vulgarisé sur les réseaux sociaux – pas le programme en tant que tel –, est cette injonction à parler aux enfants. Dans un livre édité par une maison d’édition féministe, les autrices proposaient de faire des ateliers de dessins en famille de vulve et de pénis, puis d’afficher les dessins dans la salle de bain pour que les copains des enfants puissent en profiter. Ce sont probablement des personnes élevées dans des familles incestueuses qui ont écrit ce livre et qui cherchent à s’en défaire.

Imaginer la violence comme se réduisant au viol est une représentation erronée. Pour cette raison, les violences commises par des femmes sont largement sous‑estimées, faute d’appareil social et culturel pour les accueillir. J’ai conscience du danger de mon discours, qui pourrait être récupéré de manière masculiniste. Or, il ne s’agit pas de dédouaner les hommes, de dire que les hommes sont moins violents qu’ils ne le sont, mais que les femmes sont plus violentes qu’on ne le pense, et qu’il y a donc encore plus de violences dans la société qu’on ne le dit. De nombreux témoignages que je reçois sur mon compte Instagram montrent que des personnes, après avoir lu mon libre, prennent conscience d’avoir reproduit non pas des viols, mais des structures incestueuses au sein de leurs familles, à leur grand dam. Je regrette moi-même certaines choses, parce que j’ai été élevée et conditionnée par cela.

Il est par conséquent essentiel de mener une politique publique qui s’adresse aux auteurs de violences, pour les prendre en charge, et qui permette de sortir de cette dichotomie victime-bourreau. Si tel n’est pas le cas, on ne comprend rien. Lors du procès Pelicot, on n’a pas compris pourquoi les auteurs ne voyaient pas qu’ils avaient violé, malgré les preuves. Treize hommes ont explicitement reconnu avoir vécu des violences sexuelles et ils n’ont pas été pris au sérieux puisqu’on ne peut être agresseur si on a été victime. Mais tous ont vécu dans des familles violentes et / ou incestueuses, y compris quand ils disent qu’ils ont vécu des enfances heureuses. Tous ont indiqué leur père était « un peu sévère ». Il faut savoir décrypter ces propos : « un peu sévère », c’est tout ce que l’on est autorisé à dire à propos d’un tyran domestique quand on a été socialisé comme un homme.

Ces hommes ont vécu dans la terreur. C’est la personne qui représente la terreur et, simultanément, la personne qu’ils aiment. L’amour n’est pas un critère discriminant pour dire s’il y a un inceste ou pas. Comment ces hommes qui n’ont jamais été socialisés pour reconnaître ce qu’est une violence pourraient être capables de dire qu’ils ont commis une violence ?

Je ne nie pas la stratégie des agresseurs. Simplement, l’inceste montre à quel point la situation est bien plus compliqué, car l’intime est en jeu. Tout ce que je dis est en train de résonner en chacun de vous, avec vos histoires personnelles, vos familles, et vous bouleverse. Mais la société n’est pas prête à être bouleversée. Pour cette raison, vous êtes Sisyphe sur son rocher…. Néanmoins, dans mon travail, j’essaye de dire que l’on peut décider de se mettre en chemin. Parfois, on rate, mais l’on peut décider de se mettre en chemin.

Mme la présidente Maud Petit. Je pense que nous avons collectivement décidé de nous mettre en chemin. À ce titre, je tiens à remercier à nouveau monsieur le rapporteur d’avoir pris l’initiative de porter ce sujet au sein d’une commission d’enquête. Nous sommes désormais plusieurs à partager la volonté sincère de faire progresser les choses sur cette question essentielle. Les avancées ne seront peut‑être ni aussi rapides ni aussi profondes que nous le souhaiterions, mais une prise de conscience réelle est aujourd’hui à l’œuvre.

Il suffit d’observer les réactions suscitées sur les réseaux sociaux par la diffusion de certains extraits d’auditions pour mesurer combien ce débat résonne dans la société. De nombreuses personnes se sentent concernées. Personnellement, je ne cesse de me demander qui, autour de moi, de façon plus ou moins proche, l’est aussi. Je ne cesse de me poser des questions sur moi-même. Un travail considérable s’est engagé depuis plusieurs semaines et je suis convaincue que ce processus débouchera nécessairement sur des mesures concrètes. Vous avez formulé, tout à l’heure, un grand nombre de propositions, dont plusieurs d’entre nous ont pris note. Ce travail aboutira à quelque chose.

Mme Catherine Ibled (EPR). Merci à toutes pour vos témoignages très forts. L’objectif de cette commission d’enquête consiste précisément à identifier les failles du système judiciaire afin de formuler des propositions. Vous avez toutes les trois mis en lumière des notions centrales, celles de domination et de silence, et avez également évoqué les familles incestueuses, en citant notamment des figures largement exposées sur les réseaux sociaux, comme la famille Kardashian.

À ce titre, je souhaiterais exprimer une préoccupation particulière concernant ces réseaux. Nous vivons dans une société de l’accélération, où les plateformes numériques présentent des failles judiciaires et diffusent des contenus porteurs de rapports de domination, notamment à travers des mouvements masculinistes. Comment, selon vous, pouvons‑nous anticiper ces dynamiques plutôt que d’agir constamment avec retard ? Comment intégrer, dans les propositions issues de cette commission, une réflexion en amont sur le rôle des réseaux sociaux dans la promotion des dominations, notamment sexuelles ?

Mme Cécile Cée. Le principe, pour obtenir un temps d’avance, consiste à privilégier la prévention plutôt que la seule punition, qui intervient toujours trop tard. Aujourd’hui, aucune politique cohérente ne propose une alternative structurée à cette logique punitive archaïque. Comme l’a rappelé le juge Durand, la prévention passe d’abord par le soin, mais aussi par des politiques culturelles.

S’agissant des réseaux sociaux, il serait réducteur d’y voir une source unique du problème. Les discours masculinistes existent partout, y compris au sein de l’Assemblée nationale. Quand on écoute un opéra de Wagner, on écoute la culture de l’inceste autant que quand on écoute Gainsbourg ou qu’on regarde la famille Kardashian.

Les réseaux sociaux ne sont qu’un miroir. À l’inverse, ils peuvent aussi constituer, pour certains enfants vivant dans des familles incestueuses, un moyen de s’en échapper. À ce titre, je suis opposée à la proposition de loi qui consiste à interdire l’accès aux réseaux sociaux aux mineurs de moins de 15 ans, une mesure finalement très adultiste. Les communautés LGBT, notamment, ont largement témoigné du rôle des réseaux qui ont permis de sauver des vies.

Nous avons constamment un train de retard, parce que nous ne disposons pas d’une politique publique claire qui nomme ce que sont l’inceste et le sexisme. Par exemple, notre Président de la République a publiquement indiqué qu’il était très fier de Depardieu. C’est précisément le langage de l’inceste. En réalité, nous sommes gouvernés par des politiques publiques qui ne nomment pas les violences.

Mme Coline Berry. Selon moi, la logique des réseaux sociaux est semblable à celle consistant à laisser ouverte la porte des toilettes ; elle repose sur une banalisation de l’intimité. Pour un jeune qui regarde ces images comme une simple distraction, c’est totalement normal, c’est banal. Comment pourrait-il se rendre compte que faire la même chose chez lui est un problème, si l’adulte n’oppose pas a minima une certaine censure ?

Mme Mirlo Dulaurier. Je souhaite pour ma part souligner la question de la réparation. Nous continuerons, vraisemblablement, à vivre ensemble au sein de nos familles incestueuses. Depuis 1981, la peine de mort a disparu, heureusement, et se pose désormais la question du pas d’après : à quoi ressemble une société capable de se réconcilier avec le principe de réalité ?

Les voies sont nombreuses, les portes multiples, et toutes doivent être ouvertes. La reconnaissance constitue un premier socle, que cette commission contribue à offrir. Vient ensuite le soin, que Cécile Cée a rappelé avec force. Les recommandations de la Ciivise, le rapport Virage et le tissu associatif constituent aujourd’hui des outils et des analyses nécessaires, qui nous permettent d’avancer. Vivre l’inceste, c’est éprouver combien notre société est, anthropologiquement, constitutivement propice à la dévastation des familles. Or la famille est le centre de la société. En conséquence, notre société vit dans le chaos. C’est aussi simple que cela.

Mme la présidente Maud Petit. Je vous remercie d’avoir pris le courage de venir témoigner aujourd’hui à l’Assemblée nationale et d’être venues nous éclairer de vos propos et de vos expériences. N’hésitez pas à nous envoyer des contributions écrites en complément de vos propos, si des éléments n’avaient pas été abordés ici. Nous sommes vraiment désireux de comprendre et d’avancer avec vous.

*

*     *

  1.   Audition, ouverte à la presse, de M. Éric Dupond-Moretti, ancien garde des sceaux (29 avril 2026)

Mme la présidente Maud Petit. Notre commission d’enquête a pour objet d’évaluer le traitement judiciaire des viols et agressions sexuelles incestueuses parentales sur mineurs, avec une attention particulière portée à la prise en compte de la parole de l’enfant et à la situation du parent protecteur.

Nous n’entendrons pas tous les anciens gardes des sceaux, mais il nous a paru important de vous entendre, monsieur Éric Dupond-Moretti, en raison à la fois de votre action ministérielle, concomitante à la première Ciivise (Commission indépendante sur l’inceste et les violences sexuelles faites aux enfants), mais aussi de votre passé d’avocat pénaliste. Je rappelle que vous avez notamment plaidé dans deux dossiers qui ne sont pas sans rapport avec l’objet de notre commission : l’affaire Mannechez, où vous étiez l’avocat des deux victimes ; l’affaire Outreau, où vous défendiez l’un des accusés.

L’article 6 de l’ordonnance du 17 novembre 1958 relative au fonctionnement des assemblées parlementaires impose aux personnes entendues par une commission d’enquête de prêter le serment de dire la vérité, toute la vérité, rien que la vérité.

(M. Éric Dupond-Moretti prête serment.)

M. Éric Dupond-Moretti, ancien garde des sceaux. Je suis honoré et très heureux d’être parmi vous pour évoquer un sujet d’une importance extrême. Mon action pour lutter contre les violences faites aux enfants, plus spécifiquement contre l’inceste, s’est traduite à la fois par une augmentation de budget – nous y reviendrons peut-être –, la défense enthousiaste de plusieurs textes, tels que les lois Billon et Santiago, ainsi que l’édiction d’un certain nombre de décrets et de circulaires de politique pénale générale.

Mon propos liminaire sera bref car je me soumettrai à toutes vos questions. Permettez-moi d’exprimer deux mots de surprise et de remerciement. Je vous remercie parce que votre propos est très clair : nous allons évoquer deux affaires qui concernent mon activité d’avocat.

Mon autorité de tutelle, si j’ose dire, durant toute la période où j’ai exercé en tant qu’avocat, était le bâtonnier de l’ordre, qui d’ailleurs pouvait être saisi par les magistrats devant lesquels j’ai eu l’honneur de plaider.

Je répondrai sur l’affaire Mannechez, parce que je ne me suis jamais exprimé sur celle-ci. C’est une sénatrice qui, la première, en parlant de cette affaire, a évoqué la fameuse formule qui n’est pas de moi et que je n’ai jamais prononcée. Après avoir enquêté – si j’ose dire – et fait quelques recherches, elle m’a présenté des excuses. Je serai néanmoins ravi de répondre à cette question.

S’agissant d’Outreau, je répondrai bien sûr de manière complète. C’est un dossier que je connais par cœur, qui a duré des années. Un certain nombre de choses qui ont été dites ne correspondent pas à la réalité. Je suis tout à fait prêt à vous dire ce que j’ai vu et ce que j’ai fait. Je pourrais me retrancher derrière je ne sais quel écran de fumée ou secret professionnel, et me contenter de vous dire que je ne répondrai que sur mon action ministérielle. Mais ce n’est pas ce que je compte faire. Je suis à votre disposition.

Mme la présidente Maud Petit. Je vous en remercie infiniment. Si vous êtes auditionné cet après-midi, ce n’est pas seulement pour répondre à nos questions, mais aussi pour nous aider à avancer sur un sujet particulièrement complexe.

Nous avons besoin de votre expérience, que vous avez forgée en travaillant sur des dossiers particulièrement complexes et sordides, pour comprendre certains mécanismes, quitte à vous demander d’inverser les rôles, c’est-à-dire de vous mettre à la place de l’avocat des enfants d’Outreau, par exemple.

M. Christian Baptiste, rapporteur. Je vous remercie, monsieur le ministre, de vous prêter à notre audition. Cette commission d’enquête a démarré ses travaux il y a quelques semaines mais nous travaillons tous sur ce sujet depuis plusieurs mois.

L’Assemblée nationale a voté à l’unanimité la création de cette commission d’enquête qui a pour but, évidemment, la protection de l’enfant. Comme vous l’avez dit, il s’agit d’un sujet d’une importance capitale, qui transcende tous les courants politiques et concerne toute la société.

Ma première question est la suivante : faut-il faire des cours criminelles départementales des juridictions spécialisées en matière sexuelle comme certains le suggèrent ?

M. Éric Dupond-Moretti. Avec la mémoire qui est la mienne – je rappelle que j’ai quitté la Chancellerie il y a plus d’un an et demi –, j’ai essayé de reconstituer un certain nombre d’éléments et j’ai réfléchi à cette question. Pour ma part, je suis plutôt favorable à ce que cette juridiction devienne une juridiction spécialisée.

D’abord, il existe déjà des juridictions spécialisées en matière de terrorisme et de stupéfiants. Si le Parlement devait choisir cette voie, je dois évoquer l’écueil constitutionnel qu’il conviendrait d’éviter. Je rappelle qu’en matière de stupéfiants, la juridiction spécialisée n’est pas une juridiction ordinaire au sens où ce sont des magistrats professionnels qui sont appelés à juger ces affaires. Cette modification législative a été adoptée parce qu’on craignait que des pressions s’exercent, notamment sur les jurés. Je ne vois pas pourquoi on ne spécialiserait pas les cours criminelles départementales pour les affaires de mœurs, au sens large du terme.

Quand je suis arrivé au ministère, l’expérimentation était en cours. Puisque vous souhaitez qu’on fasse un petit flash-back, comme avocat, j’avais dit mon opposition à la cour criminelle départementale. Or il s’avère qu’un rapport parlementaire assez bien fait, cosigné par Antoine Savignat, député LR, et Stéphane Mazars, député de notre majorité – tous deux avocats et hostiles au principe même de ces cours – indiquait clairement que ce dispositif avait permis d’accélérer les procédures et d’éviter les correctionnalisations, dont les victimes ne veulent plus. Ce rapport relevait également que le taux d’appel de ces cours est inférieur au taux d’appel traditionnel et, surtout, que la possibilité d’interjeter appel contre la décision permet de porter l’affaire devant une cour d’assises classique.

En même temps, nous avons renforcé le rôle du jury populaire en modifiant, à mon initiative, la majorité requise pour prononcer une condamnation. Je ne suis absolument pas opposé à ce que cette juridiction ne traite que des affaires de mœurs ; au contraire, je n’y vois que des avantages.

Quand on m’a remis ce rapport, je n’étais plus là pour défendre la position qui avait été la mienne en tant qu’avocat, d’autant qu’on me disait que ce dispositif fonctionnait plutôt bien ; je préférais être garde des sceaux qu’ancien avocat, voyez-vous. J’ai donc laissé cette expérimentation se poursuivre.

En matière d’inceste, sans qu’il soit ici question d’un décret ou d’un texte de loi, j’ai souhaité – et cette pratique se développe – que les petits enfants puissent se familiariser avec la salle d’audience. Nous avons puisé cette idée au Canada, où nous nous étions rendus pour nous inspirer des dispositifs de justice amiable. L’un des magistrats que nous avons rencontrés nous a expliqué que, quelques jours avant l’ouverture du procès, on laissait les enfants vagabonder dans la salle, toucher la robe du président, voir les uns et les autres. En effet, c’est une épreuve terrible pour un gamin que de devoir redire un certain nombre de choses.

C’est d’ailleurs l’une des raisons pour lesquelles l’audition de l’enfant dans les Uaped (unités d’accueil pédiatrique des enfants en danger), dont j’ai souhaité le développement et dont nous reparlerons peut-être – est gravée dans le marbre sur disque dur. Il s’agit de lui éviter de redire un certain nombre de choses. Cette audition se déroule dans un local expressément aménagé à cet effet avec des jouets et un décor particulier – je ne dis pas que l’enfant est à l’aise, mais il est peut-être un peu moins mal à l’aise.

Au rang des mesures que j’ai mises en place figurent également le déploiement des chiens d’assistance judiciaire. Il faut développer ce dispositif, j’y insiste. Certaines juridictions – je pense notamment à Paris – n’ont pas souhaité y recourir. Cette méthode, venue des États-Unis, a été initialement appliquée par un ancien procureur de Cahors, qui en avait eu vent. Lors d’un déplacement ministériel, j’ai d’ailleurs rencontré des officiers de police judiciaire (OPJ) ainsi que des magistrats instructeurs qui m’ont indiqué ne plus vouloir entendre un enfant sans la présence d’un chien d’assistance judiciaire.

C’est la raison pour laquelle j’ai signé un contrat, notamment avec la SPA (Société protectrice des animaux), car dresser un chien coûte très cher. Sans entrer dans le détail, j’avais alors précisé qu’on n’était pas obligé de le dresser comme on dresse un chien guide d’aveugle : il suffit que le chien soit gentil, propre et qu’il n’aboie pas de façon incessante. Nous avons ainsi privilégié les labradors. Les magistrats et les OPJ que j’ai rencontrés m’ont assuré que grâce à ce chien, ils arrivaient à débloquer une parole complètement cadenassée : l’enfant qui est avec un doudou réconfortant – en quelque sorte – dira des choses qu’il n’a jamais voulu, osé ou pu dire.

Je vous prie de m’excuser d’avoir débordé du cadre de votre question car je sais votre temps compté. La spécialisation des cours criminelles départementales serait une bonne idée. C’est d’ailleurs une question de cohérence car on y juge déjà les affaires de mœurs. Or plus les magistrats connaissent la matière, mieux ils la traitent.

Mme la présidente Maud Petit. Je vous remercie pour cette première réponse. J’en viens à deux sujets légèrement différents et un peu moins techniques.

S’agissant de l’affaire Mannechez, vous avez été l’avocat des victimes – le père agresseur a d’ailleurs été condamné. Il a été dit, et il se dit encore, vous le savez, que vous avez plaidé « l’inceste heureux ». Vous avez aussi été accusé ultérieurement de collusion avec l’avocat de la défense par Betty Mannechez, l’une des victimes. Je rappelle que sa sœur, également victime d’inceste, a été assassinée par son père lorsqu’elle a voulu le quitter. Dans vos propos introductifs, vous nous avez expliqué que ces propos n’étaient pas les vôtres.

Pourriez-vous revenir sur ce sujet et vous exprimer publiquement devant la représentation nationale sur ce point ?

M. Éric Dupond-Moretti. D’abord, j’ai déjà répondu à la représentation nationale puisqu’on m’a posé la question au Sénat, comme je vous l’ai indiqué. La sénatrice qui me l’a posée m’a ensuite dit qu’elle s’était renseignée et qu’elle savait que les propos qui m’ont été prêtés n’étaient pas les miens.

Mais je vais vous expliquer le contexte. Premièrement, nous sommes vingt ans en arrière. Un jour, arrivent dans mon cabinet deux jeunes femmes qui me disent que leur père est poursuivi pour inceste. L’une d’elles a eu un enfant avec cet homme ; toutes deux souhaitent que leur père s’en sorte mieux qu’en première instance, où il a été condamné. Le propos qui consiste à dire que ce sont les avocats qui ont demandé à ces jeunes femmes de défendre leur père et de minimiser ses actes et leur portée n’est pas vrai. En première instance – où je n’étais pas, madame la présidente –, c’était déjà le système de défense présenté par les parties civiles. Il faut que tout le monde le sache, car c’est une réalité.

En deuxième lieu vient un travail journalistique – enfin, « journalistique » de l’époque actuelle –, qui a permis à la rumeur de prospérer. Le pseudo-journaliste qui a écrit ce livre ne m’a pas contacté. Il y raconte les plaidoiries que nous avons prononcées les uns et les autres. Or il n’y a pas assisté, parce que les audiences se sont tenues à huis clos.

Troisièmement, je tiens à dire que cette satanée phrase qui me colle aux basques – par le seul truchement de la rumeur – a été prononcée par un expert psychologue qui s’était déjà illustré dans l’affaire d’Outreau. Il avait alors dit : « Quand on paie des expertises au tarif de femme de ménage, on a des expertises de femme de ménage. » Je ne sais pas si vous vous souvenez de la polémique que cela avait suscitée à l’époque ; ce n’est pas – comment le dire élégamment ? – le meilleur expert psychologue que j’ai rencontré dans ma vie d’avocat, et j’en ai rencontré beaucoup.

Enfin, le verdict devant la cour d’appel – car l’appel existait déjà à l’époque – fut plus clément pour le père Mannechez qu’en première instance. Mais ce ne sont pas les avocats qui rendent le verdict. Siégeaient à l’audience – pardon ! – trois magistrats professionnels dont un président, M. Grévin, qui n’était pas un père Noël judiciaire – j’ai rarement rencontré des pères Noël judiciaires –, un avocat général et des jurés. Naturellement, les uns et les autres étaient ébranlés par ce que racontaient les deux filles de Mannechez. À l’époque, on était sidérés d’entendre ce qu’elles disaient – ce qu’elles disaient avec force, et qu’elles avaient déjà dit en première instance. Quand le verdict plus clément a été rendu, elles s’en sont félicitées.

On a beaucoup progressé : il n’est pas du tout évident que vingt ans plus tard, l’expert psychologue aurait dit ce qu’il a dit. Peut-être aurions-nous dû être plus circonspects à l’égard de la parole des jeunes femmes. Quoi qu’il en soit, ce n’est pas une initiative de la défense – je parle en réalité de la partie civile, qui était une forme de défense car la mission qui était celle de l’avocat que j’étais, et je n’étais d’ailleurs pas le seul, était de faire en sorte que le père s’en sorte le moins mal possible. Le mot utilisé n’est pas un mot utilisé par la défense. Le contrôle, pardon de le dire, a été un contrôle judiciaire. Peut-on imaginer que trois magistrats professionnels et des jurés se disent tous qu’il s’agissait d’une belle histoire et d’un « inceste heureux » ? Non, ça n’a absolument aucun sens.

Quant au travail journalistique qui a permis à cette affaire de connaître les développements que vous savez, ce n’est pas un travail journalistique. Ce type ne m’a même pas contacté. Il n’a assisté à rien. Pour être tout à fait complet, vous n’ignorez pas que lorsque j’ai été garde des sceaux, ces propos ont été un peu instrumentalisés par ceux qui, politiquement, ne me voulaient pas que du bien.

Mme la présidente Maud Petit. Pourriez-vous nous préciser qui était l’expert judiciaire dont vous avez parlé ?

M. Éric Dupond-Moretti. Oui, il s’agit de M. Viaux, alors expert près la cour d’appel de Rouen, qui s’était déjà bien illustré dans l’affaire d’Outreau par les propos que j’ai rappelés tout à l’heure.

Mme la présidente Maud Petit. Je n’ai pas bien saisi. Qui a utilisé exactement cette expression ?

M. Éric Dupond-Moretti. C’est lui. Il se défausse aujourd’hui mais, bien sûr, c’est lui qui a utilisé cette expression.

Mme la présidente Maud Petit. Pensez-vous que c’est par loyauté envers leur père que les filles ont demandé plus de clémence pour lui ? Comment l’expliquez-vous ?

M. Éric Dupond-Moretti. Il y a forcément un conflit de loyauté lorsque vous êtes partie civile contre votre père, même si vous accablez le parent en question, même si vous ne dites pas « mais non, nous étions d’accord, tout ça se passait merveilleusement ; j’aime l’enfant que nous avons eu ensemble ». Or c’était le discours qui était tenu. Évidemment qu’il y a un conflit de loyauté.

Mais, aujourd’hui, on a beaucoup évolué sur ces questions. On n’a plus du tout le même regard ; la notion d’emprise s’est imposée, légitimement et à juste titre, dans nos esprits.

Je voudrais vous dire quelque chose : ces accusations et cette rumeur, c’est grave. L’avocat n’invente pas un système de défense. Ce n’est pas ça l’histoire. Le mot « avocat » vient du latin advocatus : celui qui porte la voix d’autrui. Ce n’est pas l’inverse.

Je ne parle pas ici de vertu, mais de prudence. Si l’avocat dictait ses propos à son client et qu’à un moment, le client craquait et décidait de dire la vérité – une autre vérité que celle que l’avocat lui aurait soufflée au creux de l’oreille –, ce serait insupportable. Le client prend des risques considérables. Il suffit d’observer quelques procès récents ou médiatiques pour constater qu’il y a parfois des changements de pied ; je n’en dis pas davantage, chacun sait à quoi je fais allusion. Tout ça n’est pas vrai.

Vous avez utilisé le mot « collusion ». Hubert Delarue a été bâtonnier de son ordre, c’est un avocat sérieux. C’est vrai que c’est lui qui va suggérer à ces jeunes femmes de me contacter. Pourquoi ? Parce qu’on se connaît, qu’on a travaillé ensemble et qu’elles veulent changer d’avocat : elles ne sont pas contentes du premier résultat obtenu. Voilà l’histoire.

Oui, cette rumeur a prospéré et je suis ravi de m’expliquer. Alors que je rentrais tranquillement chez moi un dimanche après-midi, j’ai entendu sur France Inter une émission dans laquelle on m’attribuait ce mot. J’ai appelé le journaliste pour lui demander quelle était sa source ; il m’a répondu que c’était le bouquin et qu’il l’avait lu. « Certes, mais avez-vous eu l’idée de me contacter ? », lui ai-je alors demandé. Lorsqu’on a été avocat pendant trente-six ans, on a le principe du contradictoire chevillé au corps et on a l’envie de le faire respecter partout.

Voilà, je pense vous avoir tout dit.

M. Christian Baptiste, rapporteur. Dans quel contexte précis l’expert a-t-il prononcé cette phrase ? Surtout, quel en était l’intérêt technique ?

M. Éric Dupond-Moretti. Nous reparlerons des expertises, en particulier de celles menées il y a vingt ans, notamment lors de l’affaire d’Outreau, ainsi que de certains experts. Je me permets de vous le rappeler – il m’est interdit d’utiliser l’impératif, je vous respecte trop : il y a eu une commission d’enquête après Outreau, présidée par André Vallini et dont le rapporteur était Philippe Houillon. Relisez le rapport. Vous y verrez comment la très grande majorité – pas tous – des experts ont fait n’importe quoi.

Aujourd’hui, aucun expert ne se risquerait à parler d’« inceste heureux » parce qu’il aurait le réflexe, que nous avons tous, de s’interroger sur l’existence d’une emprise ou d’un conflit de loyauté. Ces filles, au fond, ne se sont-elles pas senties obliger de dire des choses et de défendre leur père jusqu’au bout du bout ? Voilà la réalité. Aucun expert aujourd’hui – je le pense et je l’espère – n’écrirait ce que M. Viaux a pu écrire il y a vingt ans. Il y a la sagacité des avocats.

Je le redis : tout ça s’est passé dans un cadre judiciaire. Personne ne peut imaginer que les trois magistrats professionnels et l’avocat général – soit quatre magistrats professionnels – qui composaient cette cour ne se soient pas dit : « Mais enfin, tout ça c’est bidon, il n’y a pas d’inceste heureux, ça n’existe pas ; il s’agit d’une emprise, ça n’est pas vrai. » Pourtant, la Cour a adhéré à ce discours. Pardon de vous le dire, madame la présidente : dans certains dossiers que j’ai plaidés, je n’ai pas été suivi du tout. Il est même arrivé, en dépit de tous mes efforts, que le verdict soit bien plus sévère que le réquisitoire. Ce que je veux dire, c’est qu’il ne s’agit pas d’une magouille entre avocats.

Pour aller au bout de mon propos, je comprends parfaitement le ressentiment de cette jeune femme, doublement victime dans cette affaire, qui a vu sa sœur se faire tuer dans des conditions absolument insupportables. Il est évident qu’aujourd’hui, ce procès n’aurait pas la même physionomie. Pour ma part, je ne veux pas endosser des mots que je n’ai pas prononcés, parce que je ne les ai pas prononcés.

Mme Gabrielle Cathala (LFI-NFP). Il est vrai – je l’ai vérifié – que vous n’avez pas dit cette phrase. Par contre, il me semble que vous avez prononcé les mots « inceste consenti » lors de cette plaidorie – je vous laisse dire si c’est vrai ou non.

M. Éric Dupond-Moretti. J’ai répondu.

Mme Gabrielle Cathala (LFI-NFP). Non, nous avons parlé de l’inceste heureux.

Dans l’affaire Mannechez, autre chose me chagrine. Mme Betty Mannechez s’est récemment confiée à des journalistes, en disant : « Les avocats nous ont convaincues d’affirmer que nous étions amoureuses de notre père et demandeuses de relations sexuelles avec lui ». C’est son témoignage et je crois que, malheureusement, ce ne sont pas les seules paroles – si vous avez prononcé les mots que j’ai cités – ou les seules attitudes problématiques que vous avez pu avoir.

Sur l’affaire du Carlton de Lille – l’affaire dite DSK –, vous avez parlé d’une « affaire de copains qui s’offrent du bon temps » et de libertinage. Lors de l’examen d’une proposition de loi, vous avez défendu l’insertion de la clause des amours adolescentes. J’aimerais aussi évoquer vos propos misogynes : vous avez fait remarquer en conférence de presse que « parmi les journalistes femmes qui [vous avaient] interrogé, personne n’était devant vous les seins nus », demandant si c’était parce qu’il « ne [faisait] pas assez chaud ».

Mme la présidente Maud Petit. Il faudrait rester dans le cadre de la commission d’enquête. Nous parlions de l’affaire Mannechez, pas des amours adolescentes.

Mme Gabrielle Cathala (LFI-NFP). Nous parlons de violences sexuelles et d’inceste, donc nous devons parler de droits des femmes et de droits des enfants. J’en viens à ma question.

Visiblement, le Président de la République envisage de vous nommer Défenseur des droits. Les associations qui défendent les droits des enfants, notamment le collectif Enfantiste, qui compte d’anciennes victimes d’incestes, sont outrées. Monsieur Macron vous a-t-il contacté et a-t-il proposé votre nomination ? Si oui, allez-vous renoncer, sachant qu’une pétition en ce sens, lancée par Mouv’Enfants, a déjà recueilli plus de 30 000 signatures ?

Mme Perrine Goulet (Dem). J’ai aussi une question sur l’affaire Mannechez mais je vais recentrer. On peut ressasser ce qui s’est passé il y a vingt ou trente ans. Cependant, les conditions ont changé – je l’espère. Notre but, c’est de préparer l’avenir, de faire en sorte que la société de demain soit différente et qu’il n’y ait plus de victimes d’inceste.

Dans l’affaire Mannechez, vous l’avez évoqué, il y a un problème d’emprise sur les deux jeunes femmes, conditionnées dès leur plus jeune âge pour « consentir » – j’insiste sur les guillemets – à ce type de relations, pendant des années.

Comment pouvons-nous mieux aider les enfants à lutter contre une telle emprise ? Comment faire en sorte que la justice repère mieux l’emprise, pour accompagner les victimes ?

Par ailleurs, on a beaucoup cité vos propos sur Outreau et commenté la manière dont vous vous seriez comporté avec les enfants pendant les interrogatoires. Depuis, vous avez créé les Uaped.

La justice a encore beaucoup de mal à entendre la parole des enfants, à les écouter et à les croire. En tant que garde des sceaux, qu’auriez-vous souhaité mais n’avez pas pu mettre en place pour qu’elle y parvienne, et pour faire avancer la justice de protection des enfants ?

Selon vous, comment pouvons-nous faire encore évoluer la loi pour lutter contre les violences faites aux enfants et contre l’inceste ?

M. Éric Dupond-Moretti. Madame la députée Cathala, je vous connais, et je vous reconnais – si j’ose dire. Vous sortez du contexte une demi-phrase prononcée il y a vingt ans et votre question, je le dis avec toute la liberté qui est la mienne – je suis un homme libre – ressemble terriblement à notre époque. Sans nuances.

Mme Gabrielle Cathala (LFI-NFP). « Inceste consenti », c’était la question.

M. Éric Dupond-Moretti. Je vais vous répondre, madame. Si vous pensez que je me souviens des phrases précises que j’ai pu prononcer dans une plaidoirie il y a vingt ans… J’ai plaidé plus de mille fois aux assises. Je suis sûr que vous, dans vingt ans, vous vous souviendrez très précisément des quelques mots que vous m’avez adressés – vous avez beaucoup plus de qualités que moi.

Votre souhait est polémique : instrumentaliser une phrase pour détruire quelqu’un dont vous pensez qu’il est un adversaire politique acharné – ce en quoi, madame, vous avez raison.

J’ai déjà répondu pour partie à la question. Moi, quand ces jeunes femmes sont venues me voir, elles avaient déjà tenu la même ligne lors d’un procès dans lequel je n’étais pas. Que vous le vouliez ou non, c’est comme ça.

Ensuite, je l’ai redit, nous avons beaucoup évolué. Aujourd’hui, le procès ne se présenterait plus de la même façon, et pour cause. Ceux qui sont très attachés à la défense des enfants, comme nous tous ici, savent que la notion d’emprise n’avait rien d’une évidence. Je pourrais vous raconter comment, il y a plus de vingt ans, se déroulaient les procès pour viol ou pour inceste. Madame, renseignez-vous : vous verrez à quel point notre connaissance des choses a progressé, à juste titre.

Alors, que me reprochez-vous encore ? Quelle phrase aurais-je dite ?

Mme Gabrielle Cathala (LFI-NFP). De nombreuses associations se demandent si, oui ou non, vous allez devenir Défenseur des droits.

M. Éric Dupond-Moretti. Ah non, il n’y a pas que ça, il y a d’autres phrases que vous me reprochez.

Mme la présidente Maud Petit. Je souhaite que nous restions…

M. Éric Dupond-Moretti. Mais moi, je voudrais vous dire, madame, que vous n’êtes pas mon bâtonnier ; j’ai été trente-six ans avocat, vous n’avez pas à juger ma carrière d’avocat. Et, par précision…

Mme Gabrielle Cathala (LFI-NFP). On parle de ça dans la presse…

M. Éric Dupond-Moretti. Oui, mais dans la presse, tout ce qui est écrit…

Mme la présidente Maud Petit. S’il vous plaît. Je souhaite que nous en restions au traitement judiciaire des violences incestueuses. Il y a déjà énormément à dire sur ce sujet.

Mme Gabrielle Cathala (LFI-NFP). Le traitement judiciaire, des associations s’y intéressent et demandent…

Mme la présidente Maud Petit. Bien sûr, nous avons auditionné beaucoup d’associations sur le sujet.

M. Éric Dupond-Moretti. Madame, j’ai lu dans la presse, avec stupéfaction – étonnement –, que j’étais pressenti par le Président de la République – il faut ensuite, évidemment, l’aval du Parlement – pour être Défenseur des droits. Je peux vous dire que jamais le Président de la République ne m’a parlé de ça, que jamais, jamais, je n’ai souhaité, rêvé, d’un tel poste.

Votre question n’est pas seulement une interrogation. Évidemment, ces associations dont vous parlez, enfin celles auxquelles vous faites spécifiquement référence, poussent des cris d’orfraie. Rassurez-vous, madame : j’aurais toute la légitimité pour l’être, puisque j’ai été trente-six ans avocat, que j’ai défendu des accusés, innocents et coupables, que j’ai défendu de nombreuses victimes – sans doute plus que vous, je ne sais pas si vous êtes avocate…

Mme Gabrielle Cathala (LFI-NFP). J’ai 33 ans …

M. Éric Dupond-Moretti. Voilà. Vous savez, on ne peut pas résumer une carrière de trente-six ans en une phrase tronquée sortie d’un contexte. Rassurez-vous, dormez tranquille, je ne serai pas le prochain Défenseur des droits.

Et maintenant, je vais vous dire, il y en a un peu marre, voyez-vous, de ce manque total de nuance, de circonspection, d’examen des choses.

Madame Goulet, il y a cette rumeur qui me colle à la peau, et il y en a une autre. Durant le procès d’Outreau, à la barre, j’aurais interrogé une petite fille au point que la petite, terrorisée, aurait fait pipi sur elle. On ne m’a pas encore posé la question, mais puisque c’est un peu le sens de la vôtre, c’est pour moi l’occasion d’y répondre.

Je vais vous remettre une enquête complète – cela va vous plaire, madame Cathala – de Libération, qui ne me veut pas particulièrement de bien, sur cette rumeur scandaleuse, infondée et bidon. Pour vous dire comment les choses, parfois, s’emballent. Peut-on imaginer ici, dans cette assemblée de sages, qu’un avocat terrorise une petite fille au point qu’elle fasse pipi sur elle, devant toute la presse française ? Car, pour le coup, Outreau n’était pas à huis clos, toute la presse française, tout le monde, était là : Acacio Pereira du Monde, Stéphane Durand-Souffland, Florence Aubenas – toute la presse judiciaire était là ! Les avocats des parties civiles, les autres avocats, les magistrats, les jurés, le public. Vous pouvez imaginer un truc pareil ? L’avocat torturerait une petite ?

Vous savez quand j’ai entendu parler de ça pour la première fois, madame la présidente ? C’était il y a bien longtemps, devant une commission d’enquête parlementaire. Un psychologue, qui n’avait examiné personne, et qui n’était pas présent dans la salle d’audience, a raconté ça. Moi, sur le coup, je me suis dit : c’est tellement énorme, ce machin-là, et puis il y avait tellement de monde, et puis il n’y a jamais eu de petite fille interrogée dans ces conditions, jamais ; je ne vais pas lui faire un procès. D’ailleurs, pour ne rien vous cacher, je ne savais même pas si c’était possible ; il s’était exprimé dans le cœur de l’Assemblée nationale, je ne savais pas si son propos était couvert par une certaine immunité. En tous les cas, c’est complètement bidon.

Mme la présidente Maud Petit. Quel était le nom de ce psychologue ?

M. Éric Dupond-Moretti. Je ne me souviens plus de son nom. J’étais avocat quand je l’ai entendu raconter ça. En fait, pour ne rien vous cacher, c’est un copain qui m’a envoyé l’extrait où il disait ça – mais alors, comme s’il y était, le type ! Il y avait cent personnes chaque jour, à ce procès. Vous imaginez quand même bien qu’on aurait dit : « quand même, il va trop loin », « c’est scandaleux », « c’est une honte », etc.

Je me doutais que certains me poseraient cette question. Je voudrais donc vous remettre cette enquête complète du journal Libération. (M. Éric Dupond-Moretti remet un document à Mme la présidente Maud Petit.)

Sur le reste, je ne sais pas si on a beaucoup de temps, mais il y a beaucoup de choses à dire – j’ai beaucoup de choses à dire sur ce que j’ai fait, et peut-être sur ce qu’on pourrait envisager.

Mme la présidente Maud Petit. Nous avons tout notre temps.

M. Éric Dupond-Moretti. Par exemple, la question se pose – elle figurait d’ailleurs dans celles que M. le rapporteur m’a transmises – de savoir si l’on pourrait, en partant du rapport « Plan Rouge vif », envisager une ordonnance de protection pour les enfants.

Mme Perrine Goulet (Dem). Nous l’avons votée en janvier.

M. Éric Dupond-Moretti. Oui. Comment peut-on améliorer tout cela ? Je n’ai qu’une réserve.

Je parlerai ensuite de ce que nous avons mis en place après le rapport « Plan Rouge vif » – beaucoup de choses ont été mises en place à mon initiative, je pense en particulier aux pôles spécialisés de lutte contre les violences intrafamiliales. Cela rejoint d’ailleurs ce que je disais tout à l’heure sur la compétence de la cour criminelle départementale.

La seule difficulté, disais-je – nous l’avions déjà rencontrée pour les couples –, c’est le respect du contradictoire. Peut-être parce que j’ai été avocat, je suis de ceux qui pensent qu’on ne peut pas sacrifier les principes cardinaux qui honorent notre justice quand elle les respecte, si noble soit la cause. Parce que l’on prend des risques.

Pour nourrir votre réflexion, je me permets – très librement – de vous conseiller un ouvrage, rédigé par une magistrate toulonnaise, conjointe d’un policier toulonnais – je pense même que c’était son épouse. Ce bouquin s’intitule Papa a fait mal. C’est toute la question du recueil de la parole de l’enfant. Je pourrais vous décrire longuement comment la parole de l’enfant a été recueillie dans le procès d’Outreau et ce que l’on peut envisager de mettre en place. Mais, en deux mots, dans ce livre, la petite, en montrant son sexe, l’aine, dit à l’enseignante – parce que les enseignants et l’école doivent évidemment être impliqués dans la détection des situations incestueuses : « Papa a fait mal. » Ça devient : « Papa m’a fait mal. » Le drame, pour ce couple, c’est que la petite va tomber sur un légiste qui va déceler une déchirure de l’hymen. Et donc, catastrophe. Elle, elle doute de son mari, et puis si ce n’est pas son mari, c’est peut-être le frère de son mari, ou quelqu’un de la famille, enfin c’est un truc terrible. Finalement, la petite sera réexpertisée et le nouvel expert constatera que l’hymen n’a jamais été déchiré. En fait, on est passé d’une incertitude langagière – même pas sémantique – de la part de cette petite fille à une vérité qui a failli être sacralisée. Les deux savent de quoi ils parlent. Elle est magistrate, lui est policier, à Toulon. Ce bouquin est passionnant parce qu’il nous ramène à une obligation impérieuse : la prudence.

Mme Béatrice Roullaud (RN). Dans les deux cas.

M. Éric Dupond-Moretti. Dans les deux cas, évidemment.

Pardon de parler de mon métier d’avocat, mais vous m’avez invité à le faire hors de toute frontière – si j’ose dire. Dans le dossier Outreau, on ne demande pas ce que l’adulte a fait, on dit : « Est-ce qu’il t’a fait ça ? » Tout le bouquin du psychologue de Versailles – son nom m’échappe mais je peux vous l’envoyer – dit qu’on peut induire un certain nombre de réponses, donc prudence. Lui, c’est l’exemple du lapin rouge sur le frigo. Il finit par faire dire à un enfant : « Il y a un lapin rouge sur un frigo. » Il n’y a jamais eu de lapin rouge. Mais dans la façon dont…

Et là-dessus, on a considérablement évolué depuis vingt ans. Les gendarmes, les policiers, les magistrats. Gérald Darmanin, alors ministre de l’intérieur, a demandé à ce qu’on fasse plus attention au recueil de la parole. Moi aussi, je l’ai demandé aux magistrats, et les choses s’améliorent. Parce que si vous dites à un tout petit : « Est-ce que papa t’a fait ça ? », vous avez une chance sur deux – oui ou non. Si vous lui dites : « Qu’est-ce que papa a fait ? », on est déjà dans une forme de prudence. Et la prudence va évidemment de mise avec le judiciaire.

Et le contradictoire, c’est extraordinairement important. On peut accuser quelqu’un en lisant une demi-phrase dans une gazette mais ce n’est pas comme ça que doit marcher la justice de notre pays.

Mme la présidente Maud Petit. Dans l’ouvrage que vous avez cité, Papa a fait mal, y avait-il une situation d’inceste ?

M. Éric Dupond-Moretti. Pas du tout. La situation apparaît lumineuse à partir du moment où le premier expert se trompe. Mais ce qui est passionnant, c’est comment la parole de l’enfant est recueillie. On part de « Papa a fait mal », l’enfant montre cette zone, et ça devient « Papa m’a fait mal ». En réalité, le père était sorti de sa baignoire et il était tombé. Ça démarre comme ça. Donc, attention.

Je pourrais aussi vous parler du dossier Sécher, lequel est resté neuf ans en prison, avant que sa jeune accusatrice se rétracte. Là, il ne s’agit pas d’une histoire d’inceste, mais je vais vous en parler parce qu’elle illustre la nécessité d’une infinie prudence. Cette petite jeune femme fait ce qu’on appelait autrefois une rédaction – je ne sais pas si ça se fait encore dans les écoles, sinon c’est bien dommage. Les enseignants sont alertés par ce qu’elle écrit. Ils vont parler aux parents. Là, il y a une espèce de grande réunion de famille, où on va retrouver les parents et puis le gendarme du village, qui est un ami du père, lui-même militaire. Et puis, il y a un type un peu bizarre, là, dans le village ; tout le monde dit qu’il a un regard bizarre. On le traite d’homosexuel – je dis « on le traite » parce que c’est une réalité, dans ce petit village. Et c’est son nom qui va sortir en premier. Et la gosse dit oui. Et quand elle a dit oui, elle part dans sa chambre. Et elle ne reviendra jamais en arrière. Jamais. La révision – c’est un des procès révisés, il y en a eu treize en France depuis 1945 – a permis de découvrir que la petite est tellement prisonnière de son accusation qu’elle a rédigé un journal intime a posteriori. La réalité, c’est qu’elle a bien été victime, cette gamine, lors d’un déplacement scolaire, et qu’elle n’a jamais voulu dire le nom de celui qui l’avait agressée.

Moi, je vais vous dire quelque chose. Bien sûr que 99 % des accusations correspondent à une réalité. Mais bien sûr ! Et il faut que ce soit notre parti pris. Mais, mais, pour éviter neuf ans de prison à un type totalement innocent – acquittement requis d’ailleurs, et une présidente qui dit : « Ce n’est pas au bénéfice du doute que vous êtes acquitté, monsieur, c’est au bénéfice de l’innocence » –, il faut rester prudent. Une accusation, en soi, ne peut pas être immédiatement sacralisée. Il faut qu’elle passe par le filtre de la justice, en suivant les règles qui sont les siennes.

Voilà ce que je veux dire, ce que j’ai toujours dit comme garde des sceaux. Même si, on y reviendra, un certain nombre de choses ont été faites. Je reviendrai, si vous me le permettez, sur la loi Billon, sur la loi Santiago, sur les décrets et les circulaires que j’ai pris, pour qu’on améliore la situation. Mais ça, c’est du fond. C’est autre chose qu’un propos prononcé qui ne l’a pas été. Ça, ce n’est pas de la polémique, c’est ce qui permet d’avancer.

Mme la présidente Maud Petit. Nous comprenons, mais il nous faut aussi savoir ce que l’on fait de l’enfant en attendant l’enquête et le procès. C’est un point essentiel. Est-ce qu’on l’entend puis, par mesure de sécurité, en prévention, on l’éloigne du parent accusé ? Comment faire ? C’est un nœud pour nous.

M. Éric Dupond-Moretti. J’ai évoqué un premier volet de la difficulté, le recueil de la parole de l’enfant. Et plus l’enfant est jeune, plus c’est compliqué.

Il y a un deuxième écueil : il existe parfois, hélas, notamment dans les divorces – surtout dans les divorces, d’ailleurs, ou les séparations – une possible instrumentalisation. C’est-à-dire qu’il y a des mères, ou des pères d’ailleurs, qui ne veulent pas que le conjoint bénéficie d’une garde. Et un certain nombre d’accusations sont proférées.

Donc, ce que je veux dire, c’est qu’il n’y a pas de solution miracle mais que la trame, en réalité, c’est le contradictoire. C’est un examen approfondi des choses. Ce sont des expertises psychologiques et psychiatriques, évidemment prudentes, circonspectes. Mais même quand on a tout ça réuni, madame la présidente, on n’est pas à l’abri d’une erreur. Donc attention. Je n’ai pas de solution miracle, moi. Si j’en avais une, j’aurais demandé au Parlement de voter un texte dessus.

Mme la présidente Maud Petit. Vous parlez d’instrumentalisation de certains parents, mais quelles sont les statistiques ?

M. Éric Dupond-Moretti. Par définition, je n’ai pas de statistiques, parce que le parent qui instrumentalise ne va pas dire : « j’ai instrumentalisé ». Mais nous savons que ça existe.

Mme la présidente Maud Petit. Mais le parent qui a agressé ne va pas non plus dire qu’il a agressé, monsieur le ministre.

M. Éric Dupond-Moretti. Non, mais ça n’est pas thèse contre thèse. Il faut trouver une forme de synthèse entre ces éléments contradictoires. Il y a un certain nombre de règles, qui sont les règles du probatoire. Il y a un certain nombre de règles de prudence.

Le rapport « Plan Rouge vif » a été un travail exceptionnel, conduit par la députée Émilie Chandler et la sénatrice Dominique Vérien. Elles ont fait un boulot titanesque. Elles sont allées en Espagne ; elles ont entendu le monde entier – tous les intervenants possibles et imaginables. Je l’ai lu – je l’ai dévoré –, et nous avons pris des mesures, dont l’ordonnance de protection, délivrée dans un délai très court. Je rappelle qu’il était de quarante et quelques jours ; nous l’avons réduit une première fois, peut-être une deuxième – pardon si ma mémoire me trahit – pour le ramener à quelques heures. Mais, la difficulté, et on la sentait à l’époque, c’est que dans les précautions à prendre il y avait l’imminence et la gravité du danger.

Non, je n’ai pas de solution miracle. On veut, et c’est bien légitime, protéger l’enfant, mais il faut aussi faire attention aux conséquences d’accusations sur lesquelles on ne se serait pas suffisamment penché. Je vous ai donné deux exemples. Vous pourriez m’opposer – mais ces choses-là ne s’opposent pas – 6 000 cas d’agressions réelles auxquelles…, et vous auriez raison. C’est toute la difficulté. Et c’est toute la difficulté qu’éprouvent au quotidien les parquetiers.

L’une des questions qui m’ont été transmises concerne le nombre de classements sans suite – pourquoi y en a-t-il tant ? À ce propos, je veux dire deux choses. Je ne connais pas un procureur de la République qui n’ait pas à cœur de poursuivre une infraction de cette nature quand il a les éléments pour le faire.

Si vous m’y autorisez, je vais vous donner deux ou trois autres chiffres, que j’ai pu collecter. Vous me pardonnerez de regarder mes notes mais il y a un petit moment que j’ai quitté la Chancellerie. Les condamnations pour viol incestueux ont plus que doublé entre 2017 et 2023. Ce n’est sans doute pas totalement satisfaisant mais c’est quand même une avancée importante. En 2022, il y avait 36 % de classements sans suite ; en 2023, 33 %. Les condamnations pour viol incestueux ont augmenté de 71 %, celles pour agression sexuelle de 93 % en 2022.

Vous m’avez demandé si j’avais pris des circulaires pour attirer l’attention des parquets. Oui, bien sûr, en disant que tout ce qui était inceste devait être envisagé au même niveau que les autres infractions pénales. Mais je vais faire un mea-culpa : cette circulaire, au fond, n’était pas utile. Elle permettait d’affirmer certaines choses, sur le plan de la politique pénale ; mais les parquetiers, s’ils ont un crime d’inceste à traiter, le font avec diligence, sans omettre les conséquences d’un tel crime sur l’enfant – enfin, on ne peut pas imaginer ça, quand même ! Je rappelle que nos magistrats sont garants de la liberté individuelle de par la Constitution, et qu’ils sont quand même sensibilisés à ces questions. Alors pourquoi ?

Après, madame la présidente, pour ne rien vous cacher, est-ce que l’on a le chiffre exact des plaintes déposées ? Est-ce qu’il évolue ? Pourquoi il n’évolue pas plus ? Je ne sais pas.

Quels sont les critères du classement sans suite ? Il y a l’opportunité des poursuites, mais je pense que celui-ci est rarement utilisé en matière d’inceste – bien sûr qu’il est opportun de poursuivre quand on a un viol incestueux. Le reste, c’est une question probatoire. On ne peut pas demander à un procureur de la République de poursuivre quoi qu’il en coûte. Je rappelle aussi, madame la présidente – ce n’est pas rien – que, dans notre procédure pénale, un classement sans suite peut certes intervenir, mais la partie civile peut le contester devant le procureur général, puis saisir le doyen des juges d’instruction.

Mme la présidente Maud Petit. Cette possibilité n’est peut-être pas suffisamment connue.

Vous évoquez la preuve. Faites-vous référence à la preuve matérielle ? Car il est évident que, dans certains cas d’inceste, elle est impossible à apporter : une fellation, un cunnilingus ne laissent pas de preuves matérielles. Comment faire dans ces situations qui, la plupart du temps, se soldent par un classement sans suite ?

M. Éric Dupond-Moretti. C’est presque moi qui devrais vous poser la question, car vous êtes la représentation nationale. Que fait-on ? Peut-on trouver une solution et, si oui, laquelle ?

Peut-on s’affranchir de la prudence indispensable en matière judiciaire ? La réponse est non. Un certain nombre de dossiers donnent d’ailleurs lieu à des poursuites, bien sûr, mais aussi à des condamnations, sans éléments matériels : il n’y a pas des vidéos, des aveux écrits ou que sais-je dans tous les dossiers. Mais cela reste infiniment compliqué.

On peut évoquer, si vous le voulez, un cas qui a fait l’objet d’un travail parlementaire considérable, à savoir l’affaire d’Outreau. Avant cela, je me permets une parenthèse, madame la présidente : c’est moi qui ai promu la qualification de crime pour le cunnilingus. Autrefois, cette qualification n’existait pas – elle était débattue –, parce que le viol supposait un acte de pénétration. On pourrait aussi égrener toutes les aggravations de peine et les modifications apportées par les amendements gouvernementaux déposés dans le cadre de l’examen de la loi Billon, qui était selon moi un grand texte – Mme Billon a fait un boulot absolument exceptionnel. Je peux en dire autant de Mme Santiago, dont le travail a fait l’unanimité et a aussi abouti à un grand texte.

Pour en revenir à Outreau, comment peut-on résumer cette affaire ? L’exercice est compliqué – d’ailleurs, le travail de la commission d’enquête parlementaire a duré des mois et des mois et a donné lieu à de très nombreuses auditions. Outreau, ce sont des années d’instruction, treize acquittés, cinquante personnes mises en cause – cinquante ! –, dont trois huissiers de justice, un curé, un chauffeur de taxi… Tout le monde s’en souvient.

Les enfants d’Outreau ont été violés durant des années par quatre coupables : leur père, Thierry Delay, leur mère, Myriam Badaoui, et les voisins de palier, Aurélie Grenon et son conjoint. Ça, c’est une absolue certitude. Le père, le soir, venait dans la chambre des enfants avec un crâne humain contenant une bougie ; ils étaient terrorisés. Ces enfants, ensuite, ont été instrumentalisés, notamment par Mme Badaoui, qui l’a reconnu, et amenés à accuser des gens – la boulangère, d’autres personnes – à qui, par exemple, Mme Badaoui devait 50 francs.

Seulement, la justice s’est emballée, pour plusieurs raisons. D’abord, avant Outreau, il y a eu Dutroux. Souvenez-vous de la proximité géographique entre les deux affaires : Dutroux, c’est la Belgique ; Outreau, c’est le Pas-de-Calais. Dès lors, tout ce que les enfants vont dire, absolument tout, va être sacralisé par le juge Burgaud, sans aucun recul. Il y avait pourtant des choses folles – je n’emploie pas le terme dans un sens péjoratif. Pour ne donner que quelques exemples, car je ne compte pas plaider ce dossier, l’un des enfants a dit avoir assisté au meurtre d’une petite fille que son père aurait enterrée dans le jardin et a décrit les gestes de ce dernier. Or on n’a jamais trouvé de petite fille qui manquait à l’appel, si j’ose dire.

Mme la présidente Maud Petit. Cet enfant, devenu adulte, maintient pourtant ses propos.

M. Éric Dupond-Moretti. Mais il s’est rétracté à l’audience.

Mme la présidente Maud Petit. Il n’empêche qu’aujourd’hui, il les maintient.

M. Éric Dupond-Moretti. Ne pensez-vous pas, madame, que nous pouvons, ensemble, dire avec beaucoup de tristesse que cet enfant, compte tenu de ce qu’il a vécu, peut dire un certain nombre de choses qui ne sont pas le reflet de la réalité ?

Mme la présidente Maud Petit. Cet enfant a été reconnu victime.

M. Éric Dupond-Moretti. Bien sûr. Ils ont tous été reconnus victimes de leurs parents et de leurs voisins.

Le fait est qu’on n’a jamais retrouvé cette enfant et qu’on ne sait même pas si une enfant est morte. Il y a aussi l’épisode belge : les enfants ont expliqué avoir été conduits en Belgique par le chauffeur de taxi – appelons-le comme ça – et y avoir été victimes de choses absolument incroyables : pénétration par un camion de pompiers avec l’échelle, par des fourchettes côté piques, par des couteaux côté lame, par un sexe de berger allemand. Or l’expert médico-légal ne constate strictement rien.

Là, il fallait que la justice s’arrête, qu’elle se pose quelques questions. J’ai rencontré à plusieurs reprises, à la Chancellerie, le procureur général près la cour d’appel de Lyon, M. Viout, un magistrat absolument remarquable, qui a été chargé de l’indemnisation des acquittés d’Outreau. D’après lui, les premiers voyants auraient dû s’allumer quatre mois après le début de l’instruction. Mais personne n’a rien vu ; personne n’a contrôlé le travail de personne. Je rappelle d’ailleurs que la commission d’enquête parlementaire a formulé quatre-vingts propositions et que la plupart n’ont pas été mises en œuvre. Il y a peut-être là un travail dont, personnellement, j’ai toujours pensé qu’il devait servir à quelque chose. Au fond, la commission d’enquête a procédé à l’autopsie de l’affaire et en a tiré les conséquences, mais le pouvoir politique n’a pas bougé. Quelques réformes ont été conduites – par Rachida Dati, et non par Pascal Clément –, mais c’est tout : le chantier reste une immense friche.

Mme la présidente Maud Petit. Pouvez-vous donner quelques exemples des propositions formulées à l’époque ?

M. Éric Dupond-Moretti. Quatre-vingts propositions ont été faites, notamment sur le fonctionnement de la détention provisoire, qui a été un vrai problème dans l’affaire d’Outreau – je rappelle qu’un des mis en cause est mort en prison.

Pour vous dire à quel point le bon sens n’a pas interpellé les uns et les autres, les enfants ont raconté, à propos de la femme que j’ai défendue et qui a été surnommée « la boulangère » – ce qu’elle n’a jamais été, elle vendait simplement des bonbons, du pain et quelques légumes dans une camionnette –, qu’elle faisait elle-même des baguettes et les leur introduisait dans l’anus avant de les manger. Quand je rencontre cette femme à Amiens, j’ai en face de moi une bonne maman : j’ai immédiatement la certitude que ce n’est pas possible, que cela ne colle pas. On peut se tromper, me direz-vous. C’est vrai – dans les deux sens, d’ailleurs. Mais, par ailleurs, les enfants attribuent cinq enfants à cette femme. Pourquoi ? Parce qu’il y a une autre dame qui vend du pain dans une camionnette et qu’elle a cinq enfants, scolarisés avec les petits Delay. Ces enfants vont devenir les enfants de « la boulangère ». Tout cela pouvait être vérifié.

Trois huissiers de justice ont aussi été mis en cause – un seul est allé en prison, parce que le procureur a estimé qu’il ne pouvait même pas poursuivre les deux autres –, parce que Mme Badaoui devait de l’argent aux huissiers, qui venaient souvent gratter à sa porte. Une femme enceinte a aussi été accusée alors qu’elle se trouvait à 1 000 kilomètres de là. A aussi été mis en cause un type totalement handicapé, qui ne pouvait pas monter les marches de la fameuse tour du Renard.

Tout cela pour dire que tout le monde, vraiment tout le monde, s’est emballé : la justice, mais également les experts. Vous posez, dans le questionnaire que vous m’avez transmis, la question des expertises ; la transition est toute trouvée. Ce qu’ont fait beaucoup d’experts à l’époque – pas tous, quelques-uns sont restés réservés –, c’était n’importe quoi, n’importe comment. C’était une espèce de surenchère : pour être un bon expert, il fallait dire que les enfants disaient la vérité. C’est tout le dilemme entre crédibilité et vérité, sur lequel la commission d’enquête parlementaire s’est ensuite légitimement penchée – pardon d’y faire une nouvelle fois référence, ce n’est pas pour diminuer les mérites de la vôtre, simplement elle a beaucoup travaillé sur cette question.

Ce que je veux exprimer, c’est qu’à une époque, l’inceste ou l’agression d’un enfant devaient être tus ou cachés.

Mme Sandrine Lalanne (EPR). C’est toujours le cas.

M. Éric Dupond-Moretti. Ça existe toujours un peu, mais moins qu’autrefois tout de même, me semble-t-il. Les associations font un boulot extraordinaire, il y a un tas de choses qui se passent, il y a des informations, les gens entendent un certain nombre de choses. À une époque, c’était honteux.

Pour en revenir aux experts, nous avons tout de même entendu une dame, dont le nom n’a aucun intérêt même si je l’ai en mémoire, qui avait importé à elle seule une méthode des États-Unis – car les bonnes méthodes viennent toujours d’outre-Atlantique, n’est-ce pas ? – consistant à regarder les clignements d’yeux pour savoir si l’enfant disait vrai. Des gens ont osé raconter des choses pareilles, et la justice a donné corps à cela. Elle l’a fait jusqu’au bout du bout, d’ailleurs, parce qu’après les acquittements, alors que les autorités politiques ont fait leur mea-culpa – en la personne de Jacques Chirac ou de Dominique de Villepin, Premier ministre à l’époque –, un syndicat de magistrats a toujours refusé d’accepter les acquittements et les a remis en cause.

C’est tellement vrai qu’un des accusés, mineur au moment d’une partie des faits qui lui étaient reprochés, a dû retourner devant la cour d’assises des mineurs alors même qu’il avait été acquitté, parce que sa prévention couvrait à la fois sa majorité et sa minorité. On l’a donc renvoyé à Rennes pour un troisième procès. L’avocat général n’a pu que constater que le dossier était vide et requérir un acquittement. Les avocats des autres accusés avaient d’ailleurs décidé de faire le déplacement. Nous n’avions pas plaidé : nous nous étions levés et nous avions observé une minute de silence.

Tout cela pour vous dire qu’il faut parfois faire preuve de circonspection. Qu’on entende bien mon propos : je ne suis pas contre le fait de condamner, et lourdement, les auteurs de telles agressions. J’ai d’ailleurs renforcé les pénalités encourues – qu’il m’en soit donné acte. J’ai aussi fait en sorte que, dès lors que la victime a moins de 15 ans, le type ne puisse plus dire « il était d’accord » : je ne fais pas mien le discours de Matzneff, je le trouve dégueulasse. D’ailleurs, ce qui nous avait fait réagir, et moi en particulier, c’était la décision scandaleuse d’une cour d’assises qui avait acquitté l’agresseur d’une gamine de 12 ans – j’imagine que vous vous souvenez de cette histoire monstrueuse.

Nous avons donc fixé l’âge de non-consentement à 15 ans et à 18 ans en cas d’inceste, en prévoyant, c’est vrai, un amendement dit « Roméo et Juliette » pour traiter les situations où l’écart d’âge n’était pas très grand. Cet amendement a d’ailleurs été voté par le Parlement – peut-être pas par Mme la députée ici présente, mais le Parlement en a accepté l’augure. Je me souviens d’ailleurs que Mme Billon avait reçu une lettre de gens qui étaient encore ensemble trente ans plus tard. Ne pas consacrer cet amendement « Roméo et Juliette », ç’aurait été dire à leurs enfants que leurs parents étaient des criminels, ou en tout cas qu’ils l’avaient été. C’est un truc de dingo ! Cet amendement était donc, selon moi, bienvenu.

Je souhaite également revenir sur la prescription glissante, qui est aussi une initiative de votre serviteur, même si je n’étais évidemment pas seul. Nous l’avons introduite dans la loi Billon et elle a prospéré, au point de concerner désormais des victimes adultes, dans le cadre d’une relation qui n’est pas forcément incestueuse.

Mme Marine Hamelet (RN). Monsieur le ministre, je comptais bien sûr vous interroger sur l’affaire d’Outreau. Vous avez donné des éléments de réponse qui, je dois vous le dire, ne m’ont pas tout à fait satisfaite. En vous écoutant, j’ai l’impression qu’il y a en vous deux personnages : d’un côté, vous dites qu’il faut écouter la parole de l’enfant, vous parlez des animaux d’assistance, du doudou, de la nécessité de mettre les victimes à l’aise ; de l’autre, et c’est là qu’est tout le contraste, on vous voit, lors de l’affaire d’Outreau, faire en quelque sorte pression sur ces enfants, parce que votre intervention a clairement...

M. Éric Dupond-Moretti. Je vous interdis de dire cela, madame. Vous n’y étiez pas et ce n’est pas vrai.

Mme Marine Hamelet (RN). Le principe de cette commission, c’est que nous nous exprimions à tour de rôle. Si vous me le permettez, je voudrais donc m’exprimer.

M. Éric Dupond-Moretti. Ne choisissez pas l’invective et l’injure.

Mme Marine Hamelet (RN). Ce n’est pas de l’invective : je voudrais simplement m’exprimer. Vous avez fait la même chose avec ma collègue tout à l’heure. Il faut accepter la contradiction, monsieur le ministre. Cela va vous être pénible, mais essayez de m’écouter quelques minutes.

M. Éric Dupond-Moretti. Ça n’est pas pénible, c’est insupportable !

Mme Marine Hamelet (RN). Je considère, au vu des éléments disponibles – et je ne suis pas la seule, beaucoup de témoins l’ont dit – que vous avez fait pression sur ces enfants et que votre intervention a changé le cours du procès. On vous a d’ailleurs surnommé, de façon assez évocatrice, « l’Ogre du Nord ». Ce n’est pas moi qui l’ai inventé.

J’insiste donc sur cette dichotomie : face à nous, un personnage plutôt gentil et conciliant ; pendant ce procès, un personnage tout autre.

S’agissant ensuite de l’affaire Mannechez, vous avez répondu à ma collègue...

M. Éric Dupond-Moretti. Pardon, mais je ne suis pas accusé, ici !

Mme Marine Hamelet (RN). Permettez-vous que je m’exprime ?

M. Éric Dupond-Moretti. Non. Je ne suis pas accusé et vous n’êtes pas mon bâtonnier.

Mme Marine Hamelet (RN). Il ne faut pas vous présenter devant une commission d’enquête, si vous ne voulez pas répondre !

Mme la présidente Maud Petit. Monsieur le ministre, ma chère collègue, je vous demande de faire preuve de respect l’un et l’autre, sans quoi je serai contrainte d’interrompre l’audition. Monsieur, vous pourrez répondre à Mme Hamelet.

Mme Marine Hamelet (RN). Ensuite, disais-je, est venue l’affaire Mannechez. Vous avez tout de même lâché à ma collègue quelque chose que personne n’a noté, à savoir que vous aviez peut-être parlé d’inceste consenti.

M. Éric Dupond-Moretti. Je n’ai jamais dit ça !

Mme Gabrielle Cathala (LFI-NFP). Il a dit qu’il ne s’en souvenait pas.

Mme Marine Hamelet (RN). D’accord.

Parlons aussi du rapport de la Ciivise (Commission indépendante sur l’inceste et les violences sexuelles faites aux enfants). Vous vous êtes réfugié derrière de prétendus problèmes de constitutionnalité. Pouvez-vous nous en dire peu plus sur l’imprescriptibilité des crimes sexuels ?

Vous assurez avoir fait beaucoup – sans doute nous parlerez-vous à nouveau des lois adoptées pendant votre passage au gouvernement, notamment de la loi Billon. Mais le résultat, c’est que 73 % des affaires d’inceste parental sont classées sans suite et que moins de 1 % aboutissent à une condamnation. En vous écoutant, je me demande pourquoi vous n’avez pas mis plus d’énergie à lutter contre ce fléau lorsque vous étiez garde des sceaux. Pourquoi en sommes-nous toujours là ? Pourquoi ne pas avoir mis votre talent, qui est certain, au profit de la défense des enfants, quels qu’ils soient ?

M. Éric Dupond-Moretti. Je serais donc une espèce de personnage schizophrène. Merci de me permettre d’entamer ce soir une psychothérapie dont j’ai sans doute bien besoin, madame la députée.

En réalité, tout cela est prétexte, je l’ai dit, à alimenter la lutte acharnée que mènent ceux qui partagent vos affinités politiques contre ce que je dis et ce que je suis. Vous auriez pu parler aussi d’un procès qui m’a opposé à Jean-Marie Le Pen en personne. Vous n’y étiez pas, mais, de toute façon, le fait d’être là ou non…

Mme Marine Hamelet (RN). Peut-être n’étais-je pas née, monsieur le ministre.

M. Éric Dupond-Moretti. Je ne sais pas, madame. J’ai l’élégance de le croire. Il est en tout cas évident que vous n’y étiez pas, pas plus qu’ailleurs. Votre but, c’est de dire que je suis un sale mec, voilà tout.

Je vais reprendre un certain nombre de points.

Le surnom « l’Ogre du Nord » remonte à bien avant. Peut-être ne prête-t-on qu’aux riches, mais pensez-vous sérieusement, madame, qu’un président de cour d’assises, les deux magistrats professionnels qui l’entourent et un avocat général auraient laissé filer l’audience et auraient laissé un avocat, quel qu’il soit, terroriser un enfant ? Je rappelle qui était présent : Florence Aubenas – elle écrivait à l’époque dans Libération, je ne sais pas si c’est un journal que vous lisez tous les jours –, Stéphane Durand-Souffland du Figaro, Éric Dussart de La Voix du Nord, Acacio Pereira du Monde, ainsi que tous les hebdomadaires. Nulle part dans leurs écrits vous ne trouverez l’ombre de l’once d’une trace de ce dont vous m’accusez.

Une commission d’enquête parlementaire n’est pas une juridiction pénale devant laquelle je viendrais me faire rôtir par ceux qui en auraient envie, en dehors de toute règle. Je viens ici parce que je veux parler de mon bilan ministériel, dont je n’ai pas à rougir. Je ne vous ai jamais reçue à la Chancellerie, vous ne m’avez jamais soumis la moindre proposition – je me permets de renvoyer cette pierre dans votre jardin.

La Ciivise a connu des difficultés intrinsèques dont je ne suis pas responsable. J’ai évidemment lu son rapport, publié, de mémoire, en fin d’année 2023. Nous avons pris en compte un certain nombre de préconisations. Il y avait notamment la question de l’autorité parentale et le fait de ne plus poursuivre le parent qui ne présentait pas l’enfant en cas de suspicion. Et puis, peu de temps après, en mars 2024, est arrivé le texte d’Isabelle Santiago, que j’ai soutenu. Les choses ont donc évolué. Vous qui me reprochez mon incurie, avez-vous déposé un amendement ? Je n’en ai pas le souvenir.

Mme Marine Hamelet (RN). Je n’étais pas députée.

M. Éric Dupond-Moretti. Vous ou les vôtres.

Mme Marine Hamelet (RN). Ils n’étaient que six à l’époque, c’était compliqué. Auriez-vous fait voter ces amendements, monsieur le ministre ?

M. Éric Dupond-Moretti. C’est autre chose. On ne réécrit pas l’histoire, madame ; il est déjà suffisamment difficile de l’écrire. Il m’est arrivé – rarement, c’est vrai –, d’être d’accord avec des propositions que vous faisiez. Je ne veux pas les égrener pour ne pas vous être décidément désagréable.

Parmi les mesures que nous avons prises, j’ai évoqué les unités d’accueil pédiatrique des enfants en danger. Je rappelle également que la loi Billon a aggravé les pénalités, que la répression des délits d’agression sexuelle sur mineur et d’agression sexuelle incestueuse sur mineur a été durcie, mais aussi que nous avons instauré la prescription glissante, ce qui n’est pas rien, puisqu’on a ainsi pu juger, dans le cas de crimes sériels, des actes dont la prescription était acquise.

Je vais vous donner ma position sur la prescription, parce qu’elle est nuancée. D’abord, il y a, c’est vrai, des pays qui ne connaissent pas la prescription. C’est le cas du Canada, par exemple. Nous, nous la connaissons. Elle a un certain nombre d’inconvénients, parce qu’évidemment, passée une certaine date, on ne peut plus poursuivre. Je rappelle toutefois que les délais ont été allongés, notamment dans le texte défendu à l’époque par Marlène Schiappa. Si ma position personnelle est nuancée – pardon de l’être, mais je revendique cela comme une vertu –, c’est parce que certaines parties civiles, et j’en ai reçu beaucoup, m’ont expliqué qu’elles souhaitaient dire les choses sans devoir affronter un procès. Cette position n’est pas majoritaire au sein des associations, mais elle existe.

Ensuite, attention à ce que l’abrogation de la prescription – c’est le Parlement qui en décidera – n’engendre pas des procès totalement déceptifs. Un accusé de 90 ans...

Mme la présidente Maud Petit. Je souris, parce que nous avons eu ce même échange le 18 février 2021.

Alors que je défendais l’imprescriptibilité pour les violences sexuelles faites aux mineurs, vous m’aviez demandé si j’imaginais un accusé de 80 ou 90 ans témoigner à la barre. Je vous avais répondu que je l’imaginais parfaitement. Vous aviez ensuite évoqué le cas de parents dont l’enfant a été tué et qui ne bénéficieraient pas de l’imprescriptibilité. Je vous avais alors dit, ce dont vous vous souvenez peut-être, que j’étais favorable à l’imprescriptibilité de l’ensemble des crimes commis sur des mineurs. Le garde des sceaux, Gérald Darmanin, soutient d’ailleurs cette proposition.

M. Éric Dupond-Moretti. Il ne vous aura pas échappé que Gérald Darmanin n’est pas Éric Dupond-Moretti. Il a le droit d’avoir une position différente de la mienne. Il est pour les peines planchers, pour l’abrogation de l’excuse de minorité...

Mme la présidente Maud Petit. Je vous laisse poursuivre avec l’exemple de cet homme de 90 ans qui arriverait à la barre.

M. Éric Dupond-Moretti. Ce n’est pas un hasard si je l’ai repris, parce que je sais que nous avions évoqué ensemble cette question.

Je ne suis pas un ayatollah de la prescriptibilité. Je dis qu’elle a déjà beaucoup évolué. Par ailleurs, que vous le vouliez ou non, il est vrai que se présenteront des situations où les preuves, dont nous disions déjà qu’elles ne sont parfois pas consistantes, se seront effilochées avec le temps. Et il y aura des procès qu’on aura attendus quarante ans et qui donneront lieu à des acquittements. Ce sera beaucoup plus déceptif pour la victime, qui aura attendu tout ce temps et qui se sera dit, quarante ans après, qu’elle veut tout de même un procès – ce qui n’est pas illégitime, entendez-moi bien, parce qu’il est des plaies qui ne se referment jamais.

La prescription, dans le droit romain, c’est l’idée que le temps peut aplanir les difficultés. Toutefois, nous parlons ici de situations dont je sais qu’elles sont spécifiques, parce qu’il faut un temps fou pour révéler les choses – alors que, dans le cas d’un meurtre, il y a un cadavre, si j’ose dire. J’entends tout cela. Néanmoins, il faut faire attention parce que s’affranchir de règles cardinales – non pas que la prescription en soit une, mais elle existe dans notre droit –, au nom d’une cause, aussi noble soit-elle, pourrait, en bout de course, dans une forme de surenchère, conduire à l’effet inverse de celui recherché. Il ne faudrait pas que des dispositions votées pour des raisons humanistes se retournent contre les victimes.

S’agissant de la prescription glissante, j’étais beaucoup plus nuancé parce que j’avais vécu un procès dans lequel une affaire n’était pas prescrite, tandis que les autres l’étaient. La personne qui avait subi les faits non prescrits était à la barre, reconnue en tant que victime et elle allait obtenir une indemnisation, c’est-à-dire une condamnation à des dommages et intérêts ; mais pas les autres, qui avaient pourtant vécu exactement la même chose. Je me souviens qu’elles racontaient toutes, c’était très troublant, l’odeur de l’agresseur – pardonnez-moi d’entrer dans les détails, mais cela m’avait marqué. Elles avaient évidemment vécu la même chose. Mais l’une d’entre elles était consacrée comme une victime, les autres pas. J’ai considéré qu’il fallait arrêter cela, parce que les victimes des mêmes faits doivent être traitées de la même manière. C’est ce que nous avons fait et cela ne m’a absolument pas gêné, parce que je ne suis pas un dogmatique ni un idéologue, contrairement à d’aucunes et d’aucuns.

Il faut donc poser les bonnes questions, aller au bout de la réflexion et voir dans les pays où la prescription n’existe plus s’il n’y a pas, de temps en temps, une affaire qui ne satisfait pas les victimes. Après, si on me donne tous les gages, d’accord. L’actuel garde des sceaux a le droit de ne pas penser comme l’un de ses prédécesseurs, c’est bien normal. Nous nous distinguons sur plusieurs sujets et c’est normal aussi.

Mme la présidente Maud Petit. Merci, monsieur le ministre.

M. Éric Dupond-Moretti. Ne m’aviez-vous pas demandé autre chose ?

Mme la présidente Maud Petit. Nous aurions tellement de choses à vous demander que cela nous conduirait jusqu’à minuit ! Mais il y a une autre audition ensuite.

M. Éric Dupond-Moretti. Peut-être pourrions-nous convenir d’une nouvelle date à laquelle je pourrais venir devant vous ? Il y a encore beaucoup de choses que je voudrais dire.

Mme la présidente Maud Petit. Nous essaierons de voir si cela est envisageable.

Mme Sandrine Lalanne (EPR). Je partage le constat de ma collègue : en 2026, un enfant sur dix est encore victime d’inceste parental ou familial en France. Selon les chiffres dont nous disposons, 3 % seulement des plaintes aboutissent à une condamnation et presque toutes sont classées sans suite. Au fil des auditions, tous – avocats, magistrats, associations de défense des victimes, etc. – ont parlé d’un phénomène de masse. Pourtant, l’enfant n’est toujours pas protégé – nous attendons l’ordonnance de protection –, pas plus que les mères protectrices, d’ailleurs. Comment pouvons-nous en être encore là ? Nous avons le sentiment d’une absence totale de traitement judiciaire : tout reste à construire, du dépôt de plainte jusqu’au jugement. Quelles seraient vos préconisations pour améliorer toute la chaîne du traitement judiciaire ?

Ensuite, une problématique revient sans cesse au fil des auditions, celle de la preuve. Dans la quasi-majorité des cas, il n’y a pas de preuve matérielle. Il n’y a que la parole de l’enfant. C’est sans doute ce qui explique la situation actuelle : sans preuve matérielle, les représentants des policiers nous le disaient encore hier, l’affaire va être classée. Certes, il faut respecter le principe du contradictoire, mais comment faire du contradictoire avec des enfants en bas âge ou très jeunes ? Comment faire pour que la parole de l’enfant soit considérée comme une preuve recevable ? Des pédopsychiatres nous ont expliqué qu’à cet âge-là, sur de tels sujets, les enfants ne mentent pas. Si nous ne parvenons pas à intégrer la parole de l’enfant comme une preuve recevable, nous ne pourrons pas aller plus loin dans le traitement judiciaire.

Mme Béatrice Roullaud (RN). Avant de poser mes questions, j’aimerais savoir pourquoi, lorsque vous étiez ministre, vous n’avez pas publié l’ensemble des dix-sept décrets d’application de la loi Taquet, qui était très protectrice des droits de l’enfant. L’un d’eux, notamment, prévoyait un référentiel unique partagé pour que les experts et les professionnels disposent d’une base pour évaluer les cas de maltraitance.

Vous avez parlé de l’ordonnance de protection – ou ordonnance de sûreté, peu importe. D’ailleurs, je me ferai un plaisir de vous transmettre la proposition de loi que j’ai déposée sur le sujet. Ce qui m’agace un peu, c’est qu’on mélange la preuve et le respect du contradictoire – qui sont nécessaires et fondamentaux – avec les mesures de protection. Lorsqu’une femme est victime de violences, le contradictoire est respecté et la personne accusée a un avocat ; néanmoins, la loi prévoit que, dans un délai maximal de six jours, le juge doit prendre des mesures de protection. Nous ne demandons pas autre chose pour les enfants ! Lorsqu’un enfant dit : « Papa m’a fait mal », nous ne voulons pas forcément condamner le père et lui faire passer neuf ans en prison. Ce que nous voulons, c’est que si l’enfant dit vrai – et vous avez rappelé que c’est le cas 99 % du temps –, il doit être mis en sécurité. Il sera temps, ensuite, d’établir si le père est coupable ou non et s’il peut conserver ses droits de garde de l’enfant. En attendant, on fait ce qu’a prévu Isabelle Santiago dans sa loi. D’ailleurs, j’avais assisté aux auditions qu’elle avait conduites dans ce cadre. Elle voulait aller plus loin dans la protection de l’enfant et suspendre l’autorité parentale dès lors qu’une procédure était ouverte pour crime, inceste ou violences ayant donné lieu à une incapacité totale de travail de plus de huit jours. J’étais d’accord avec elle, mais elle a dû céder pour faire aboutir son texte – vous savez bien comment cela se passe –, estimant qu’il vaut parfois mieux avancer petits pas par petits pas, parce qu’on ne peut pas tout avoir, tout de suite. Mais un jour, il faudra aller plus loin.

Mme la présidente Maud Petit. Merci. Je vous laisse la parole, monsieur le ministre, pour répondre aux questions sur le contradictoire, la parole de l’enfant comme preuve recevable, les décrets de la loi Taquet et les mesures de protection par principe de précaution.

M. Éric Dupond-Moretti. Vous ne pouvez pas me faire grief de n’avoir pas pris un décret pour un texte que je n’ai pas porté sur les fonts baptismaux ! Faites venir Adrien Taquet. Je veux bien être responsable de tout et porter tous les péchés du monde mais, en tant que garde des sceaux, je n’allais pas prendre des décrets dans un périmètre qui n’était pas le mien – pas plus que dans l’environnement ou l’industrie, par exemple. Si les décrets n’ont pas été publiés, je ne suis pas responsable.

Vous avez cité des chiffres, madame Lalanne, j’en ai donné d’autres ; j’espère que vous les avez entendus. La situation n’est peut-être pas satisfaisante, à l’évidence, mais les choses se sont améliorées, qu’il s’agisse du nombre de condamnations ou du pourcentage de classements sans suite. En ce qui concerne les viols incestueux, les condamnations ont plus que doublé dans une période comprise entre 2017 et 2023.

La question que vous me posez est infiniment complexe. Vous y réfléchissez depuis de longues semaines et vous espérez que l’ancien garde des sceaux que je suis vous donne des solutions que vous n’avez pas trouvées vous-mêmes ! Je vous le dis avec beaucoup de sympathie.

Ce que je pense, c’est que les parquets sont très impliqués. Vous avez auditionné des magistrats : aucun n’a pu vous dire qu’il traitait ce type d’affaires par-dessus la jambe. Ce n’est pas vrai.

Mme Sandrine Lalanne (EPR). Non, mais on en revient au problème de la preuve.

M. Éric Dupond-Moretti. Oui, mais pardon de vous dire que le classement sans suite, ce n’est pas le problème de la preuve ; on n’en est pas à ce niveau-là. On distingue en droit pénal français quatre stades différents : les raisons de suspecter – ce qui permet la garde à    vue –, les indices graves et concordants, les charges et, ensuite, les preuves.

Le garde des sceaux, à part dire qu’il est impliqué pour lutter contre les violences intrafamiliales, quelles qu’elles soient… Permettez-moi d’ailleurs de faire une petite digression : c’est moi qui ai demandé aux procureurs de considérer que les mineurs témoins de violences conjugales étaient aussi des victimes – car le gamin qui assiste à ce genre de faits est bien une victime. S’agissant de la prescription, nous avons allongé les délais – cela va vous faire plaisir, madame la présidente – pour ceux qui ne dénoncent pas des faits dont ils ont eu connaissance ; de sorte que davantage d’affaires soient portées à la connaissance de la justice.

Ensuite, je ne suis pas derrière chaque procureur ; la justice, dans notre pays, est indépendante – ce n’est pas l’ancienne justice hongroise que la nôtre ! Les magistrats sont indépendants et, à part prendre une circulaire de politique générale, le garde des sceaux ne peut pas faire beaucoup plus. S’il donnait un coup de fil à tel ou tel procureur, il ferait l’objet, dans la seconde, d’un article de Mediapart et serait obligé de démissionner ! Je n’ai donc jamais donné un coup de fil à un procureur. Plus sérieusement, les magistrats sont très attentifs à la situation des enfants.

Vous avez donné une amorce de solution, madame la présidente, que je fais mienne, lorsque vous avez dit qu’il y a peut-être un défaut d’information. Beaucoup de gens ne savent pas que, lorsque le procureur classe une affaire sans suite, la procédure ne s’arrête pas forcément et qu’ils peuvent saisir un juge d’instruction, le doyen en l’occurrence, par le vecteur d’une plainte avec constitution de partie civile. Je vous rejoins donc sur ce point : mieux informer les gens de cette possibilité qui leur est offerte serait un moyen d’améliorer le système.

J’ajoute un point que nous n’avons pas encore évoqué : pour accompagner les mineurs, nous avons instauré tout un processus pour qu’ils soient défendus – ce qui peut aussi favoriser la parole de l’enfant et le sentiment d’être soutenu.

Mme la présidente Maud Petit. Tout à fait. Avez-vous des idées à nous communiquer sur l’avocat de l’enfant, notamment ?

M. Éric Dupond-Moretti. Tout ce qui est de nature à protéger l’enfant et à faire en sorte qu’il se sente à l’aise pour parler est bon à prendre. Je parlais, tout à l’heure, du fait de laisser les gamins entrer dans la salle d’audience, toucher la robe du président et s’approprier les lieux : ça libère leur parole ou, tout au moins, cela permet à la parole de s’exprimer avec une certaine liberté. Les chiens d’assistance judiciaire ont le même effet. Pardon, auprès de mes anciens confrères, pour la transition, mais la présence d’un avocat, c’est aussi une manière de protéger l’enfant. Nous avons donc déjà déployé certaines mesures. Peut-être faut-il aller encore un peu plus loin. De toute façon, le travail n’est jamais fini. Mais je ne peux pas laisser dire que rien n’a été fait, ce serait le nihilisme total ; c’est bon pour les plateaux de certaines chaînes d’information en continu où on pratique si bien le « y’a qu’à, faut qu’on… ». En même temps, on ne peut pas dire non plus que tout a été fait ; ce ne serait pas acceptable. D’ailleurs, si tout avait été fait, nous ne serions pas là en train de nous creuser la tête. Cependant, au rang des choses à faire, informer la victime de la possibilité de saisir le doyen des juges d’instruction est une nécessité.

Mme la présidente Maud Petit. Et s’agissant de la parole de l’enfant comme preuve recevable ?

M. Éric Dupond-Moretti. Parfois, la parole de l’enfant suffit à condamner. Mais il n’y a pas que la parole de l’enfant. Il y a aussi celle de la personne accusée qui, éventuellement, reconnaît les faits – ce qui facilite les choses pour une condamnation –, ou qui les nie. Et il y a mille façons de nier : certaines sont convaincantes, d’autres ne le sont pas du tout. Vous m’avez beaucoup interrogé sur mon passé d’avocat : dans ces affaires, c’est souvent du cas par cas, il ne faut pas le perdre de vue. Et si on essaie d’élaborer une grille de lecture en fonction de laquelle on appréhenderait la parole de l’enfant, on risque de se tromper. On exigera aussi une grille de lecture de la parole de l’accusé et selon qu’il dira ceci ou cela, on en tirera des conclusions. Dans certains dossiers, la parole de l’enfant et les dénégations de l’accusé suffisent à emporter condamnation. Nous avons beaucoup évolué sur ce plan. Tout à l’heure, je vous ai parlé d’une affaire qui remonte à vingt ans. Autrefois, nous avions tendance à dire que la victime avait varié dans ses dépositions. Peu d’avocats osent plaider cela de nos jours, parce que nous savons désormais que la mémoire redevient effective petit à petit et que le fait que les dépositions ne soient pas parfaitement identiques peut tout de même être un signe d’authenticité – je reste très prudent.

Mme la présidente Maud Petit. Vous parlez de la dissociation.

M. Éric Dupond-Moretti. Bien sûr. On peut l’interpréter de différentes façons : on peut considérer que des dépositions parfaitement cohérentes sont forcément vraies ou, à l’inverse, qu’elles cachent un mensonge. Il en va de même des dépositions divergentes, si ce n’est qu’autrefois les divergences l’emportaient sur la réflexion à laquelle nous nous livrons désormais, puisque nous savons que la mémoire revient de manière graduée. Voilà comment les choses évoluent. Les réflexes ne sont plus les mêmes et heureusement.

Mme la présidente Maud Petit. Ni les connaissances scientifiques et neuroscientifiques, en particulier.

M. Éric Dupond-Moretti. C’est vrai.

Mme Catherine Ibled (EPR). Vous avez évoqué, monsieur le ministre, une affaire dans laquelle il y avait eu une erreur judiciaire et vous avez souligné la nécessité de protéger aussi les personnes qui sont accusées à tort – vous avez même dit que le procès avait été révisé, ce qui est rare. En tant qu’ancien ministre et ancien avocat non seulement de victimes, mais aussi d’agresseurs, vous avez une vision très globale de la procédure judiciaire. Nous faisons en sorte de protéger les personnes qui peuvent être accusées à tort – c’est normal –, mais comment protéger les enfants de leur agresseur ? Dans les cas d’inceste, l’enfant qui parle reste en général avec son agresseur pendant un certain temps, parce que la procédure prend des mois, voire des années. Comment faire pour que la justice le protège ? Car c’est là l’essentiel. L’actuel garde des sceaux prévoit de créer une ordonnance de protection. Quelle est votre position et, éventuellement, vos propositions en la matière ?

M. Arnaud Bonnet (EcoS). La prescription glissante introduit de fait une disparité entre les victimes, puisqu’elle ne s’applique qu’en cas de crimes sériels ; personnellement, cela me pose problème. Ensuite, la prescription est elle-même déceptive – il n’y a qu’à échanger avec des victimes de M. Le Scouarnec qui n’ont pu être que témoins dans le procès. Je ne crois donc pas qu’on puisse retourner cet argument contre l’imprescriptibilité.

Nous avons parlé de l’expertise, de la preuve ; j’aimerais évoquer le temps de la justice, en particulier dans les affaires qui concernent des enfants, avec les spécificités dues à leur âge. Je prends, au hasard, l’exemple de la fille de M. Franck Lavier, qui a porté plainte contre lui il y a une dizaine d’années ; l’enquête préliminaire a duré pendant cinq ans, ce qui est très long. Outre cette question du temps, il est nécessaire de mener une réflexion de fond – et j’en appelle à votre expérience d’avocat et d’ancien ministre – sur la structuration et la complexité infinie du système judiciaire, qui est difficile à comprendre pour ceux qui ne sont pas dans ce domaine ou qui n’ont pas de formation en la matière – ce qui est mon cas. J’aimerais avoir votre sentiment sur cette complexité et sur le moyen de raccourcir des procédures.

M. Éric Dupond-Moretti. Vous me demandez, madame la députée, comment protéger les enfants. Plusieurs dispositions ont déjà été prises, notamment en matière de déchéance de l’autorité parentale. Ce sont des améliorations majeures par rapport à ce qui existait autrefois. L’actuel ministre de la justice, dites-vous, prépare une ordonnance de protection : je n’y suis pas opposé du tout et je n’ai pas manifesté la moindre réticence à l’encontre de cette proposition. J’explique simplement qu’il faut être attentif aussi au respect du contradictoire : c’est le b.a.-ba de notre fonctionnement judiciaire et nous ne pouvons pas nous en affranchir. C’est tout ce que je dis. Il est bien sûr normal de protéger un gamin. J’ai cité quelques exemples, dont le fait d’avoir demandé que les enfants témoins de violences intrafamiliales soient reconnus comme des victimes et bénéficient d’un véritable statut, mais sans doute reste-t-il beaucoup de choses à améliorer.

L’inceste est une infraction très particulière, parce qu’elle se déroule dans la cellule familiale. L’enfant abusé ou agressé dans un cadre non incestueux sort évidemment plus vite de l’emprise de son agresseur. Donc, pour protéger l’enfant, il y a la déchéance de l’autorité parentale – c’est le texte de Mme Santiago – et, pourquoi pas, l’ordonnance de protection, à laquelle je ne suis pas opposé.

D’ailleurs, M. le rapporteur m’avait demandé quel serait le juge compétent en la matière. Spontanément, mais sans y avoir réfléchi plus que cela, il me semblerait cohérent que ce soit le JAF (juge aux affaires familiales).

Vous me faites part, monsieur le député, de votre réflexion sur la prescription ; je respecte ce que vous dites. J’ai dit avec beaucoup de précaution et une certaine nuance, vous me le concéderez, que l’écueil de l’imprescriptibilité, c’est qu’elle peut être déceptive. Vous n’avez pas écouté le dialogue que nous avons eu, dans le passé, avec Mme la présidente, mais c’est pour moi une réserve. Et puis, certaines associations – pas toutes, loin s’en faut – expriment l’idée que certaines victimes veulent dire les choses, mais ne veulent pas d’un procès. Ce sont des choix importants, qui appartiennent au Parlement. Dans certains pays, la prescription n’existe pas. J’ai eu très souvent cette conversation avec Gabriel Attal lorsqu’il était Premier ministre et moi garde des sceaux, et je lui avais fait part de mes réserves.

Vous m’interrogez sur la complexité de la justice, mais il me faudrait cinq heures pour vous répondre ! Oui, elle est complexe. Déjà, si on évitait – et je m’adresse à certains journalistes –, de ne présenter la justice que sous l’angle du fait divers, nous y gagnerions beaucoup. Parce que la présentation fait-diversière de la justice a pour conséquence de nous faire basculer immédiatement dans le compassionnel et le victimaire, au sens le plus péjoratif du terme. Face au compassionnel, vous ne pouvez pas répondre quelque chose d’intelligent, parce que l’intelligence n’a pas sa place dans ce discours. Il m’est arrivé, au cours de certaines matinales, d’être mitraillé de questions par des journalistes qui me demandaient : « Monsieur le ministre, un homme a tué sa femme hier, que faites-vous ? » Que pouvez-vous répondre ? Que le crime est consubstantiel à l’humanité, que le risque zéro n’existe pas, qu’il y aura toujours un dingo pour tuer sa femme ? Mais si vous faites cela, vous sortez du compassionnel et vous devenez un personnage absolument insupportable.

Donc, oui, la justice est complexe, mais beaucoup de choses ont été améliorées, à commencer par le langage judiciaire. Autrefois, on écrivait par attendus. Il fallait déjà avoir fait un peu de droit pour savoir qu’une phrase commençant par « attendu que » annonçait un argument : si vous n’étiez pas avocat ou si vous ne le saviez pas, cela n’avait rien d’évident.

Au-delà du langage judiciaire, il y a encore des tas et des tas de modifications à apporter pour rendre la justice plus accessible et simplifier son appréhension. J’ai milité pour qu’on organise des sorties scolaires dans les tribunaux. Nous avons signé beaucoup de choses avec les juridictions. D’ailleurs, je voulais aller plus loin, mais je n’ai pas eu le temps de tout faire – on n’est pas propriétaire de son maroquin. J’aurais voulu qu’un travail collectif soit conduit entre les juridictions et les élus, pour permettre aux uns et aux autres de mieux se comprendre – je dis ça, je ne dis rien. Oui, vous avez raison, la justice est complexe. L’école est l’un des vecteurs grâce auxquels nous pourrions mieux l’expliquer.

D’ailleurs, je suis content que vous ayez posé cette question, parce que je suis le garde des sceaux qui a permis que la justice soit filmée. Ces émissions fonctionnent bien, d’ailleurs, elles sont très regardées ; elles sont très didactiques et pédagogiques. Je voulais que la justice entre dans le salon des Français pour qu’ils en comprennent mieux le fonctionnement.

Mme la présidente Maud Petit. Je vous remercie, monsieur le ministre, de vous être rendu disponible. Nous allons devoir conclure, parce que nous avons déjà une heure de retard pour l’audition suivante. Je proposerai à mes collègues qui n’auraient pas pu vous poser toutes leurs questions de nous les transmettre ; vous pourrez y répondre par une contribution écrite.

*

*     *

  1.   Audition conjointe, ouverte à la presse, de M. Christophe Barret, président de la Conférence nationale des procureurs généraux (CNPG), et de M. Frédéric Chevallier, président de la Conférence nationale des procureurs de la République (CNPR) (29 avril 2026)

Mme la présidente Maud Petit. Nous recevons maintenant les représentants des procureurs généraux et des procureurs de la République, qui jouent un rôle primordial dans l’orientation des affaires d’inceste et de non-représentation d’enfant qui nous occupent.

L’article 6 de l’ordonnance du 17 novembre 1958 relative au fonctionnement des assemblées parlementaires impose aux personnes entendues par une commission d’enquête de prêter le serment de dire la vérité, toute la vérité, rien que la vérité.

(M. Frédéric Chevallier et M. Christophe Barret prêtent successivement serment.)

M. Frédéric Chevallier, président de la Conférence nationale des procureurs de la République (CNPR). Merci d’avoir invité les procureurs généraux et les procureurs de la République à venir s’exprimer sur ce qui est pour nous un sujet d’importance, dans tous les sens du terme. Avec les membres du conseil d’administration de la CNPR, soit vingt procureurs en tout, nous avons réfléchi aux questions que vous nous avez fait parvenir, et avons collecté les réflexions de nos collègues dans le cadre des conférences régionales. Bref c’est un sujet qui nous tient à cœur.

S’agissant des procureurs de la République, je propose de partir d’une question qui n’a pas forcément reçu beaucoup de réponses : pourquoi y a-t-il des classements sans suite.

Mme la présidente Maud Petit. Pourquoi il y en a, et pourquoi en tel nombre.

M. Frédéric Chevallier. Le procureur, étymologiquement, est celui qui prend soin, qui protège à la place de l’autre. Avec mes camarades procureurs de la République, nous exerçons au quotidien notre mission constitutionnelle de gardiens de la liberté individuelle, qui s’applique avant tout aux personnes vulnérables – nos anciens et nos plus jeunes. Les violences faites aux enfants sont donc une préoccupation quotidienne. Le garde des sceaux, M. Gérald Darmanin, nous a écrit deux fois : la double circulaire de politique générale est très courte, donc très simple à lire et à comprendre, avec deux fois les mêmes objectifs de politique pénale : s’intéresser nécessairement, obligatoirement, systématiquement aux violences de toute sorte, en particulier faites aux femmes et aux mineurs, à l’intérieur et au-delà de la famille.

Le sujet de votre commission est donc porté aussi par le garde des sceaux, mais même sans cela, il serait un sujet auquel nous sommes confrontés chaque jour dans nos parquets. La journée d’un procureur de la République s’ouvre et se clôt sur la visite du centre névralgique du parquet, la cellule du traitement en temps réel, c’est-à-dire la permanence pénale, où il se renseigne sur l’état des gardes à vue pour connaître le programme de la journée ou du lendemain. Dans mon parquet, sur les quinze à vingt gardes à vue quotidiennes, une grande partie concernent des cas de violences, en particulier intrafamiliales, à l’égard de femmes ou de mineurs : c’est donc une réalité quotidienne.

Notre mission, définie par le code de procédure pénale, est de conduire l’action de la police judiciaire, à charge et à décharge. L’idée, lorsque nous sommes saisis de faits pénalement qualifiables, est que nous puissions parvenir à une vérité judiciaire. L’impartialité caractérise notre action depuis 2013 : nous sommes une partie poursuivante impartiale. C’est un peu un oxymore, mais c’est très simple à concilier. Lorsque je suis saisi des faits, mon rôle est d’essayer de comprendre ce qui a pu se passer et à qui imputer la responsabilité pénale de l’acte. Au terme d’une enquête impartiale, mon but est de traduire devant une juridiction – d’instruction d’abord, de jugement ensuite – les personnes dont j’ai acquis la conviction qu’elles doivent répondre des faits qui leur sont reprochés. En matière criminelle, c’est le juge d’instruction qui exerce alors la poursuite, par le biais d’une ordonnance de mise en accusation.

L’action d’un parquet répond au principe d’opportunité des poursuites. Cela ne veut pas dire que j’ai un blanc-seing pour classer tout ce qui me tombe sous la main : simplement, en tant que procureur, j’ai la capacité et le devoir de mener des investigations et d’apporter une réponse pénale adaptée aux faits qui ont été commis.

Le classement sans suite n’est donc pas un dysfonctionnement. C’est une décision prise par le procureur de la République de ne pas donner suite à l’action publique pénale soit pour une question de droit, soit en l’absence de charges suffisantes. Ce n’est donc pas un désaveu, mais une façon normale de mettre un terme à des investigations qui n’ont pas permis de poursuivre une personne devant une juridiction de jugement.

La difficulté, c’est que, contrairement à ce qui se passe sur les réseaux sociaux, la justice judiciaire en France ne repose pas sur une simple dénonciation. Porter à ma connaissance des faits délictuels ou criminels est une étape nécessaire, mais non suffisante : cela me permet de saisir les enquêteurs – policiers ou gendarmes – pour essayer de comprendre ce qui a pu se passer, mais pas forcément de saisir un juge. La justice, telle qu’on l’entend, suppose en effet que les principes directeurs de la procédure pénale s’imposent à tous les acteurs, avec la garantie d’une égalité des armes, d’une contradiction et d’un échange sur la valeur des preuves qu’on essaie d’apporter devant une juridiction.

Ce travail quotidien, nous l’accomplissons avec d’autant plus d’engagement qu’il s’agit de protéger notamment des mineurs – mais pas seulement. Nous sommes tous convaincus que c’est une mission essentielle. Nous en avons d’autres, bien sûr : le garde des sceaux signale dans sa circulaire de politique pénale le narcotrafic et les atteintes à la République et à ses élus. Les violences faites aux femmes et aux mineurs sont toutefois, dans le quotidien des parquets, des réalités qui requièrent énormément de temps, d’attention et d’énergie.

M. Christophe Barret, président de la Conférence nationale des procureurs généraux (CNPG). Au nom de la Conférence nationale des procureurs généraux, je suis très honoré d’être entendu par votre commission d’enquête et de partager avec vous notre approche.

J’adhère à tout ce qui vient d’être dit par Frédéric Chevallier sur l’importance des faits sur lesquels vous enquêtez, qui sont, pour les plus graves d’entre eux, des crimes, et sur le fait qu’ils touchent les plus vulnérables, les plus innocents au sens premier du terme – les enfants. L’innocent ne voit pas le mal, mais le subit hélas quelquefois.

La Conférence nationale des procureurs généraux regroupe l’ensemble des trente-six procureurs généraux, c’est-à-dire des chefs du ministère public au niveau des cours d’appel. Nos missions sont multiples. Sans ordre de priorité, nous représentons le ministère public en cour d’appel, qui est le second degré de juridiction ; nous animons, coordonnons et contrôlons l’action des procureurs de la République ; nous précisons pour notre ressort les orientations générales de la politique pénale – je suis pour ma part procureur général près la cour d’appel de Grenoble, qui englobe les départements de l’Isère, de la Drôme et des Hautes-Alpes, soit environ 2 millions d’habitants. Le procureur de la République, formellement, est d’ailleurs avocat général auprès d’un procureur général chargé des fonctions de procureur de la République – à Grenoble ou Valence par exemple pour mon ressort. Enfin, nous nous occupons de la gestion des moyens judiciaires. Suivant le principe de séparation des pouvoirs, les moyens budgétaires de la justice sont en effet gérés de manière dyarchique par les chefs de cour – par le premier président de la cour d’appel et le procureur général, donc, et au niveau des tribunaux judiciaires par le président et le procureur de la République.

Frédéric Chevallier le disait : quand on entre dans la magistrature – et ce sont des professions difficiles d’accès –, ce n’est pas par hasard, mais parce qu’on veut s’engager. On veut agir contre l’injustice et être dans le concret – un engagement qui a des points communs avec celui d’un parlementaire. Nous sommes d’ailleurs l’une des rares professions au contact direct du justiciable, c’est-à-dire des victimes et des personnes poursuivies.

Nous ne prêtons qu’une seule fois le serment de magistrat, pour toute notre carrière, quelles que soient les fonctions exercées ensuite. Avant d’être au parquet, j’étais au siège ; et, pour prendre un exemple éminent, le procureur général près la Cour de cassation a été successivement président d’un tribunal, procureur de la République, premier président d’une cour d’appel et procureur général. Lorsque nous changeons de fonction, on ne nous greffe pas un autre cerveau : c’est toujours le même magistrat et la même approche, qui répond à deux caractéristiques indissociables : l’indépendance et l’impartialité.

L’indépendance découle de la séparation des pouvoirs. L’impartialité, c’est ne pas prendre parti – ce qui ne veut pas dire ne pas prendre position. Au contraire, on attend d’un magistrat qu’il décide, qu’il prenne position, mais en expliquant quelle est la motivation de sa décision. L’impartialité va donc de pair avec le contradictoire, heureusement : tout ce que nous faisons est soumis à une possibilité de contestation, de discussion loyale – c’est-à-dire absolue – et de voie de recours. Je suis d’ailleurs le premier ravi lorsque ce contradictoire est exercé.

Le plus facile, pour un procureur de la République, n’est pas du tout de classer sans suite, mais de poursuivre – car cela, on ne pourra jamais vous le reprocher. Le plus difficile est de prendre la décision de classer sans suite – car il faut la motiver en prenant en compte l’ensemble des intérêts. Le ministère public sait très bien ce qu’est un procureur ; dans le langage commun, pourtant, c’est presque une insulte – je l’entendais encore il y a quelques heures : « Mais vous n’êtes pas procureur ! » Or, non seulement j’en suis fier, mais j’en suis heureux. La loi le dit : le procureur ne représente aucun intérêt, ni individuel, ni même collectif. Il représente la société, c’est-à-dire l’intérêt de tous – donc de personne. Selon la loi, votre loi, nous sommes chargés de l’application de la loi. Nous en sommes les défenseurs, et la première fonction de la loi pénale, c’est de protéger. Si elle prévoit des sanctions, c’est pour protéger.

M. Christian Baptiste, rapporteur. Le but de cette commission d’enquête, dont la création a été décidée à l’unanimité dans l’hémicycle, est d’aboutir à une protection optimale de l’enfant. Nous enquêtons sur les angles morts éventuels de la loi, ainsi que sur les dysfonctionnements et les problèmes de coordination entre les différents acteurs qui peuvent survenir dans le traitement judiciaire de l’inceste parental.

Vos réponses à notre questionnaire pourront nous être adressées d’ici le 22 mai. Dans l’immédiat, nous aimerions savoir si vous avez connaissance de poursuites en cours à l’encontre de parents protecteurs dénonçant un inceste parental à l’égard de leur enfant. Ce sont souvent des mères qui se retrouvent dans cette situation, puisque l’inceste parental est commis dans 96 % des cas par des hommes. Lorsqu’un inceste est signalé, cela entraîne souvent une séparation ; mais en attendant que les preuves soient avancées, le père obtient la garde partielle de l’enfant. Pour protéger ce dernier, les mères peuvent décider de ne pas respecter la garde, ce qui entraîne souvent une condamnation rapide, voire un départ en cavale.

Il y a là, manifestement, un problème de coordination entre le juge pénal, le juge des affaires familiales et le juge des enfants. Certains policiers de la brigade de protection des mineurs conseillent même aux parents protecteurs de ne pas présenter leur enfant à la garde du père ! Ils n’en ont pas le droit, puisque ce dernier est présumé innocent tant qu’un jugement n’a pas été rendu ; mais, parce qu’ils sont au fait de l’instruction et connaissent le contexte, ils donnent ce conseil. Or, lorsque la mère ne respecte pas la garde, elle peut être arrêtée dans les deux heures et mise en garde à vue.

Dans le cas de telles poursuites à l’encontre d’un parent protecteur, des peines, fermes ou avec sursis, ont-elles souvent été prononcées, et si oui, pour quelles raisons ?

Mme la présidente Maud Petit. Nous aimerions en effet vous entendre sur le sujet de la non-représentation d’enfant et sur celui des poursuites engagées contre le parent dit protecteur – par exemple lorsque ce dernier est poursuivi pour diffamation, ou que l’expertise oriente vers un « syndrome d’aliénation parentale » (SAP). Dans ce type de situation, le parent qui venait relayer la parole de l’enfant et alerter sur un possible inceste se retrouve en difficulté face à la justice.

M. Christophe Barret. Il faut bien comprendre, tout d’abord, comment fonctionne la justice, en particulier la justice pénale. À l’inverse de beaucoup d’activités, toute la procédure pénale est conçue pour éviter l’erreur judiciaire : c’est à cela que servent les voies de recours. L’erreur judiciaire est possible : ainsi, quand on fait appel, on rejuge complètement une affaire. C’est également le sens des principes du contradictoire, de la présomption d’innocence, et du principe selon lequel le doute doit profiter à la personne poursuivie. La mission judiciaire fondamentale est en effet de rendre une décision avec le moins de risques possible d’erreur judiciaire. C’est pour cela que tout ce que nous faisons est soumis à la discussion contradictoire et au regard de chacun.

Il y a quelques points communs entre la justice civile et la justice pénale. En matière civile, on retrouve bien sûr l’indépendance et l’impartialité des magistrats – et ce, qu’ils soient du siège ou du parquet. On retrouve également le principe du contradictoire : toutes les preuves apportées par l’un sont discutées par l’autre, en temps utile. Ce qui arrive dans les séries américaines, où l’on vous apporte à la dernière minute la preuve qui va changer le cours de l’affaire, est absolument impossible dans la procédure française : le ministère public et les autres parties doivent être mis en mesure de discuter la qualité et le fondement d’une preuve.

La justice pénale et la justice civile diffèrent cependant sur un point : en matière civile, il y a une égalité de positionnement entre les parties – celle qui demande l’action et celle qui lui répond. Le ministère public peut intervenir, mais la plupart du temps, ce n’est pas le cas.

S’agissant de la non-représentation d’enfant, dans ma pratique, le parquet n’était que très rarement à l’initiative des poursuites – sauf exception. Dans notre système, lorsqu’on classe sans suite, qu’on ne poursuit pas, il y a toujours une voie de recours devant le procureur général. Et si le classement est maintenu, il y a la possibilité de se constituer partie civile.

En matière pénale, il y a deux actions : l’action publique – c’est-à-dire la poursuite de l’infraction, qui conduit à une peine si l’on est déclaré coupable – et l’action civile – qui consiste, pour la victime de l’infraction, à demander une indemnisation. C’est évidemment un grand progrès qu’on ait séparé les deux : on est passé d’un système de vengeance privée, dans l’Antiquité, à un système d’exercice de l’action publique par une autorité publique – la partie civile conservant bien sûr l’action civile.

Dans les cas de non-représentation d’enfant, le ministère public n’est que rarement à l’initiative des poursuites parce qu’il s’agit d’un domaine extrêmement particulier et intime. Lorsque le juge aux affaires familiales (JAF) fixe un droit de visite et d’hébergement, il arrive que les parents s’arrangent, en modifient les modalités, instaurent une garde alternée qui n’était pas prévue. La plupart du temps, on laisse donc l’initiative d’une poursuite pour non-représentation d’enfant à celui des parents qui s’en plaint.

En effet, le JAF n’a pas forcément été saisi, ou il n’a pas encore statué – ce qui peut prendre des semaines, voire des mois. Le parent qui se plaint a donc la possibilité de se constituer partie civile et de mettre en mouvement l’action publique. Il peut le faire en saisissant un juge d’instruction : cela arrive dans des affaires très compliquées, par exemple lorsque l’enfant a été conduit à l’étranger. Il existe alors des procédures civiles qui permettent de demander aux États signataires de la convention de La Haye de mettre à exécution la décision du juge confiant le droit d’hébergement à l’un des parents. Mais, le plus souvent, il saisit directement le tribunal correctionnel – la non-représentation d’enfant étant en effet un délit.

La décision de poursuivre est donc très rarement à l’initiative du parquet, car il faut pour cela que soit caractérisée une volonté de s’opposer à la décision du JAF. Or, en vertu des principes que j’ai exposés, cette dernière résulte nécessairement d’un débat contradictoire, où chacun a pu apporter ses arguments avant que le juge ne tranche. Si l’on n’est pas satisfait de la décision du juge, on interjette appel auprès d’une des chambres civiles de la cour d’appel. Il y a alors nécessairement, certes dans des délais souvent trop longs, une décision du juge – en première instance, soit le JAF, soit de façon collégiale ; en appel, ce sont nécessairement trois magistrats – qui établit si le droit d’hébergement ou de visite a été respecté ou non.

En plus de trente ans de magistrature, je ne me souviens que de quelques dossiers où l’on a prononcé des peines d’emprisonnement, soit avec sursis, soit exceptionnellement fermes, dans des cas où la volonté du parent était manifestement de ne pas respecter la décision rendue contradictoirement par le JAF. Je n’ai en revanche pas d’exemple d’initiative du parquet à vous donner.

M. Frédéric Chevallier. Un père protecteur ou une mère protectrice, c’est une tautologie : protéger l’enfant, c’est ce qu’on demande à un père ou une mère.

Ce qui nous préoccupe, lorsque nous sommes saisis, notamment par la cellule de recueil des informations préoccupantes (Crip) – principal pourvoyeur de signalements d’enfants en danger –, c’est l’intérêt supérieur de l’enfant. Je ne connais pas le syndrome d’aliénation parentale que vous évoquiez, mais ce que je connais bien en revanche, c’est l’instrumentalisation qui peut être faite d’un enfant par des parents qui se déchirent. Mon rôle est de mettre à l’abri l’enfant de cette espèce de victimisation secondaire, et j’y veille quotidiennement.

La question n’est donc pas de savoir si je poursuis l’un ou l’autre des parents, mais comment je protège l’enfant, avant toute autre chose. Nous avons pour cela des outils à notre disposition, notamment l’ordonnance de placement provisoire (OPP). On veut en réinventer d’autres, comme l’ordonnance de sûreté de l’enfant, mais nous disposons déjà de cet outil que nous maîtrisons. Son usage doit être très réfléchi, car il peut être dévastateur. Il est curieux d’ailleurs que le droit français donne au procureur de la République – qui n’est pourtant pas une autorité judiciaire indépendante dans le droit de l’Union européenne – la capacité d’extraire un enfant d’un milieu, pour le protéger, sur la base d’une notion civile – celle de danger. L’article 375 du code civil indique en effet que, lorsque la santé ou la sécurité d’un enfant sont menacées ou que ses conditions de vie les compromettent, on peut prendre cette décision, qui normalement devrait relever d’un juge du siège selon le droit de l’Union européenne. En France, on confie la décision de cette protection d’urgence au procureur de la République.

Je suis donc comptable de l’utilisation de cet outil et je dois m’en servir avec pour objectif ultime de défendre l’intérêt supérieur de l’enfant, en le mettant à l’abri de tout, notamment de l’instrumentalisation dont il pourrait être victime.

Mme la présidente Maud Petit. Vous mettez donc cet enfant à l’abri de l’instrumentalisation ; mais le mettez-vous à l’abri des actes d’inceste ?

M. Frédéric Chevallier. Si je place l’enfant, par définition, c’est que je l’enlève de son milieu naturel – le milieu familial, où se commettent les infractions. Le placement de l’enfant permet donc de le retirer du lieu où il est en danger.

Mme la présidente Maud Petit. Nous avons l’impression que vous dites que l’enfant est en danger chez le parent qui instrumentalise ; mais peut-être est-il en danger chez le parent qui est agresseur ?

M. Frédéric Chevallier. L’enfant est en danger auprès du parent dont il se plaint – que ce soit le père, la mère, l’oncle, le grand-père ou la grand-mère.

Mme la présidente Maud Petit. Est-ce que l’enfant s’est plaint du parent qui l’instrumentaliserait ?

M. Frédéric Chevallier. Non.

Mme la présidente Maud Petit. Et pourtant, il est retiré de chez ce parent.

M. Frédéric Chevallier. C’est d’abord parce que l’enfant est victime d’un parent qu’on le protège en le retirant du milieu où il est en danger. Ensuite, les familles réagissent comme elles le veulent : il y a des mères qui ne croient pas leur enfant et qui restent avec leur mari, d’autres qui croient l’enfant et se séparent du père.

La loi impose aux magistrats de favoriser un placement auprès de la famille en capacité d’exercer la protection de l’enfant. Mais, une fois cette protection réalisée, il faut éviter toute instrumentalisation de l’enfant.

La loi concernant la non-représentation d’enfant a d’ailleurs évolué : depuis le décret du 23 novembre 2021, lorsque celui qui doit remettre l’enfant refuse de le faire en avançant une cause légitime, comme l’inceste ou d’autres formes de violence, aucune poursuite n’est engagée pour non-représentation tant que l’enquête n’a pas vérifié la cause invoquée. La mise en œuvre de ce décret se fait quotidiennement, dans les parquets, depuis son adoption.

M. Christophe Barret. C’est d’abord une question de bon sens et de devoir, pour les autorités judiciaires que nous sommes, que de faire primer l’intérêt supérieur de l’enfant. C’est non seulement la loi, mais la Convention internationale des droits de l’enfant qui l’impose, et c’est là notre préoccupation première. Comme l’indiquait Frédéric Chevallier, l’une des richesses de notre dispositif judiciaire est que le ministère public peut intervenir au pénal et au civil – et dans ce dernier cas, notre seul impératif est de protéger les mineurs.

On présente souvent comme antagonistes les principes de l’intérêt de l’enfant – la protection de son intégrité physique, de sa dignité – et de la présomption d’innocence. Or, ce n’est pas le cas : ces principes fondamentaux ne s’effacent pas l’un l’autre, ils s’ajoutent. Notre travail, c’est de permettre au plus important d’entre eux de s’appliquer et aux droits des uns et des autres de s’exercer. Notre impératif, c’est l’intérêt supérieur de l’enfant. C’est pour cela que les OPP sont essentielles. C’est un outil d’urgence.

Le fonctionnement judiciaire est assez comparable à l’organisation d’un hôpital. On y trouve l’équivalent d’un Samu : s’il le faut, on prend un hélicoptère ou une voiture avec un gyrophare à deux tons, on se déplace, on décide au téléphone, dans l’instant. Ainsi certaines OPP peuvent se décider très vite, parce qu’à l’évidence, il faut retirer l’enfant de l’endroit où il se trouve. Il y a également l’équivalent du service des urgences : c’est la permanence qu’évoquait Frédéric Chevallier, où l’on prend un peu plus le temps – on demande aux services d’enquête d’entendre les uns et les autres, de faire une perquisition, de se renseigner, de récupérer la décision du JAF, etc. Et d’autres services permettent de prendre encore davantage de temps.

Notre travail – ce n’est pas facile, mais c’est notre métier – est de prendre des décisions difficiles à prendre parce qu’elles ont des conséquences essentielles. Elles en ont sur le mineur. Elles en ont, même avec la présomption d’innocence, sur la personne qu’on poursuit, car cela peut changer sa vie, même si elle est finalement relaxée. D’autres avant nous ont évoqué l’affaire d’Outreau : ces actions judiciaires peuvent bouleverser des vies, et on ne les décide pas n’importe comment. Nous devons également tenir compte des droits civils – l’autorité parentale, le droit de garder un lien avec son enfant, de l’héberger, de le protéger. Notre travail, c’est de combiner l’ensemble. C’est la raison pour laquelle il est absolument nécessaire que toutes nos actions se fassent sous le sceau du contradictoire et de l’existence de voies de recours.

Lorsqu’on doit prendre une décision d’OPP, dans l’urgence, on saisit aussitôt le juge des enfants – au plus tard huit jours après – qui prendra le temps de mener une investigation éducative. On sait que cet acte a des conséquences énormes sur la vie de l’enfant, de ses parents et de son entourage. Si on le fait, c’est parce qu’on estime qu’il sera mieux dans un foyer que dans son milieu naturel. C’est parfois nécessaire, et c’est une décision qui n’est jamais prise à la légère. Rien n’est figé non plus : cela peut ne durer que vingt-quatre ou quarante-huit heures, le temps qu’on en sache un peu plus sur la situation ou qu’on trouve éventuellement une autre solution.

Mme la présidente Maud Petit. Dans ce second cas, est-il possible que l’enfant soit placé chez le parent dit protecteur, ou dans la famille de ce parent ?

M. Christophe Barret. Le placement n’est pas du tout obligatoire ni automatique, heureusement. Le lieu naturel où doit se trouver un enfant, c’est sa famille – parents, proches, grands-parents. C’est la première chose à laquelle on pense. Lorsqu’on envisage une autre solution, c’est parce qu’il apparaît à ce moment-là qu’on mettrait l’enfant en danger en le laissant où il est.

Ce qui est souvent difficile à faire entendre, c’est que, par hypothèse, nous sommes saisis de situations exceptionnelles. Nous devons gérer ce qui fonctionne le plus mal. Oui, il arrive que des enfants soient déchirés par leurs parents, dans des séparations d’une violence telle qu’elle conduit parfois au pire, y compris à leur égard. Vous avez certainement vu les statistiques sur les homicides dans un cadre familial : les homicides sur conjoint qui s’accompagnent d’homicides sur les enfants n’ont rien d’anecdotique.

Ce ne sont donc pas des situations simplement tendues que nous gérons. Dans ces dernières, les avocats et les JAF jouent un rôle très important ; ce que l’on pourrait souhaiter, c’est que les JAF statuent dans des délais plus courts, ou disposent de procédures d’urgence civiles permettant de gérer le conflit avant qu’il ne prenne une tournure pénale. Mais lorsque nous intervenons, c’est parce que l’intensité de la crise est telle qu’elle met en cause l’intégrité physique et psychologique des enfants, leur existence même. Lorsqu’on est victime d’actes incestueux, c’est toute la vie qui est bouleversée.

M. Christian Baptiste, rapporteur. Il ressort des échanges que nous avons eus hier avec des policiers et de ma propre visite, la semaine dernière, à la brigade de protection des mineurs au commissariat de Pointe-à-Pitre que, sur la question du placement, il existe une bonne coordination, intelligente, entre les policiers – qui mènent l’enquête sur ordre et connaissent bien la situation de terrain des enfants concernés – et les magistrats, quand il s’agit de décider si l’enfant doit être placé chez un parent plutôt que dans un établissement de l’aide sociale à l’enfance. Préconisez-vous au maximum dans votre pratique ce type de concertation avec les policiers pour les décisions de placement ?

Deuxièmement, il est souvent compliqué de fournir une preuve dans les cas d’inceste. Lorsque l’Office mineurs est chargé d’une affaire de cybercriminalité, c’est en général assez rapide ; mais lorsqu’il s’agit pour la brigade de protection des mineurs de réagir à un soupçon d’inceste, les policiers estiment qu’une garde à vue de quarante-huit heures est un peu courte et qu’elle pourrait être portée à soixante-douze heures au moins, à l’instar de ce qui est prévu pour les grands criminels. Pensez-vous que nous devrions inscrire dans la loi l’augmentation de la durée de la garde à vue au début d’une affaire d’inceste afin que les policiers disposent de plus de temps pour rassembler les preuves, souvent difficiles à établir ?

M. Frédéric Chevallier. Souvent, le placement résulte plutôt d’une information émanant des services sociaux, en particulier en début de week-end : c’est le vendredi à dix-sept heures qu’il faut être vigilant, car c’est souvent là que la permanence reçoit des appels d’urgence, pour des raisons qu’il serait trop long d’exposer. Cette coordination-là est donc indispensable.

La grande nouveauté de notre organisation, ce sont les comités de pilotage de la lutte contre les violences intrafamiliales, mis en œuvre dans les juridictions depuis le 1er janvier 2024. Cette organisation transcende le siège, le parquet, les fonctions civiles et les fonctions pénales. Le procureur et le président d’un tribunal ont normalement chacun un référent lié aux questions de violences, notamment intrafamiliales mais pas seulement. Ces deux référents ont pour mission de coordonner l’action du parquet avec le JAF, avec l’application des peines, avec l’instruction et avec le service des enfants. On a constaté, en effet, que le parquet n’était pas toujours bien au fait de situations bien connues par le juge des enfants ou le service de l’application des peines, et inversement. Désormais, la coordination entre les divers services au courant de la situation familiale est une réalité dans toutes les juridictions de première instance.

Par ailleurs, tous les deux ou trois mois à peu près, l’ensemble des parquets réunit ces comités de pilotage avec les forces de sécurité intérieure – policiers et gendarmes – et le réseau associatif, très important pour la prise en charge et la protection des mineurs. Ces actions de coordination, nécessaires, sont désormais répandues à peu près partout. Elles permettent d’avoir des capacités d’action et de réaction très intéressantes avec les forces de l’ordre, le cas échéant. Nous côtoyons donc très régulièrement les brigades de protection des mineurs et, chez les gendarmes, la maison de protection des familles. La loi que vous avez votée impose cette coordination, que nous mettons en œuvre et qui n’a que des intérêts dans la prise en charge des mineurs.

S’agissant de l’augmentation de la durée de la garde à vue, je n’en vois personnellement pas l’intérêt. La garde à vue a beaucoup évolué depuis l’époque, que j’ai connue, où elle se faisait sans avocat – le législateur a opéré une révolution absolument géniale en modifiant cela. Néanmoins, elle n’est pas le lieu où progresse l’enquête. Elle donne avant tout la capacité de mettre quelqu’un hors d’état de nuire pour un temps limité, et d’en disposer pour le déférer devant un juge d’instruction ou de jugement. C’est devenu un moment technique procédural. Ce n’est pas l’endroit où l’on aura de grandes révélations, puisque tout enquêteur commence par notifier à la personne placée en garde à vue son droit au silence – ce qui est dans la plupart des cas suivi d’effet, et je le comprends : comme l’avocat n’a pas du tout accès aux pièces de la procédure, il n’a pas intérêt à ce que son client dise quoi que ce soit avant d’avoir consulté le dossier.

Certaines gardes à vue peuvent durer très longtemps en raison de la nature des faits reprochés – trafic de stupéfiants, délinquance organisée, terrorisme. En ce qui concerne la protection de l’enfant, je ne suis pas certain que cela soit nécessaire, car ce n’est pas là que les choses se décident, en réalité.

M. Christophe Barret. Vous avez employé, monsieur le rapporteur, le terme de « concertation » avec les enquêteurs ; or cela ne peut pas être une concertation, car la décision doit être assumée par le magistrat ou la juridiction. En revanche, plus les décisions sont difficiles, mieux on doit être informé – un peu comme dans une commission d’enquête. Nous échangeons donc avec tous les services, bien évidemment.

Selon la loi, le procureur de la République dirige l’action des enquêteurs, qui lui rendent compte de ce qu’ils font. Il leur donne des instructions : saisir le téléphone et regarder les images qu’il contient, regarder s’il y a eu des consultations de sites pédopornographiques depuis l’ordinateur. Dans les affaires d’inceste avec un mineur, on essaie toujours d’enclencher aussitôt une mesure d’investigation éducative avec des services spécialisés, qui nous informent sur la manière dont la famille fonctionne. En général, les affaires que vous évoquez comportent aussi une procédure civile qui peut contenir des éléments d’information extrêmement importants, notamment sur le droit de visite et d’hébergement.

Ce sont tous ces éléments que nous essayons de rassembler ; mais quand il y a urgence à protéger l’enfant, la décision doit être prise avant qu’on ait tout en main. Cette décision est nécessairement suivie d’une procédure devant un juge, qui permet à chacun d’échanger ses arguments. L’OPP n’étant pas décidée à la légère, il est rare qu’il en soit donné mainlevée dans les vingt-quatre heures – sauf lorsque la décision a été prise, par exemple, pour laisser le temps aux grands-parents d’arriver de l’autre bout de la France. On prend d’ailleurs une OPP pour couvrir juridiquement la responsabilité de ceux qui gardent l’enfant dans l’intervalle. On sait en effet ce que peut représenter pour un enfant la sortie de son cadre familial pour se rendre dans une institution, aussi bien tenue et précautionneuse soit-elle. Il s’agit d’une rupture majeure dans une vie.

Rien n’est donc figé. C’est une dynamique judiciaire qui fait que, dans les jours qui suivent le placement, une audience a lieu devant un juge – qui aura eu le temps de rassembler des éléments sur l’affaire – et où chacun peut s’exprimer et surtout être assisté.

S’agissant de la garde à vue, je partage tout à fait l’avis de Frédéric Chevallier. Les gardes à vue les plus longues sont exceptionnelles – et l’exception, comme son nom l’indique, doit le rester. Cela arrive dans des domaines de criminalité ou de délinquance très complexes, car fondés sur des réseaux. Dans le cas d’un réseau de terrorisme ou de narcotrafic, notre approche devient très différente : une durée de garde à vue plus longue peut être nécessaire – pas toujours – parce qu’on va devoir, par exemple, perquisitionner chez des personnes qu’on n’a pas encore identifiées. Ce n’est pas du tout le cas quand un père est accusé d’inceste sur son enfant. Vous me direz qu’il peut s’agir d’un réseau pédocriminel, mais nous disposons alors d’outils juridiques adaptés. S’il le faut, on peut d’ailleurs toujours recourir à l’association de malfaiteurs, qui permet de mener les investigations nécessaires.

Tout cela, c’est notre raison d’être. La définition de la police judiciaire, en droit, c’est la recherche des infractions, leur constatation et la recherche de leurs auteurs. La raison d’être de la loi pénale que vous votez, c’est de constater les infractions qui existent et de trouver leurs auteurs.

À ce propos, il serait bon de sortir de la religion de la plainte. Nous vivons fort heureusement dans un pays où il n’y a pas besoin que quelqu’un dépose plainte, ni pour ouvrir une enquête, ni pour exercer des poursuites, sauf dans deux domaines rarissimes : les atteintes à l’honneur et les exportations illégales d’armes. Le procureur de la République peut demander aux policiers et aux gendarmes d’ouvrir une enquête et de commencer leurs investigations en se contentant de dire qu’une infraction est susceptible d’avoir été commise. Il n’a pas besoin d’expliquer comment ou pourquoi il l’a appris. Il faut donc sortir de la religion de la plainte car elle fait peser sur la victime une responsabilité qui n’a pas à être la sienne. En revanche, la victime doit avoir le droit de se constituer partie civile pour déclencher l’action publique si jamais le ministère public ne lance pas d’enquête ou de poursuites.

Je me souviens bien, moi aussi, de la période où l’on a vu arriver les avocats en garde à vue – c’est la loi du 15 juin 2000 – mais j’aimerais témoigner d’autre chose concernant la plainte. Quand une femme fait appel aux policiers ou aux gendarmes en se disant victime de violences mais qu’elle ne souhaite pas déposer plainte, on lui propose alors de faire une main courante, qui apparaît souvent comme une démarche inutile. Or, ce n’est absolument pas le cas : dès qu’un service de police ou de gendarmerie est appelé pour réclamer une intervention, y compris par quelqu’un qui entend des cris chez ses voisins, cela veut dire que la puissance publique a été sollicitée et qu’elle doit intervenir. J’ai d’ailleurs fait partie des procureurs de la République qui ont proposé de regarder toutes les mains courantes dans le détail, afin de déclencher une enquête dans chaque cas de violences intrafamiliales et a fortiori d’inceste.

La victime a ensuite le droit de se constituer partie civile, c’est-à-dire de demander l’indemnisation de son préjudice. Lorsqu’il s’agit d’un mineur, bien sûr qu’il doit être mis en situation d’exercer ses droits, à l’aide d’un administrateur ad hoc si ce rôle n’est pas exercé par l’un des parents, et bien sûr qu’il doit être assisté d’un conseil. On doit s’assurer que le mineur peut exercer ses droits, être présent dans l’instance, en étant bien sûr représenté par un avocat.

Dans notre culture générale commune, on a l’impression qu’il faut déposer plainte pour qu’une procédure soit déclenchée, mais il suffit en réalité de porter l’affaire à notre connaissance. La transmission de l’information est fondamentale, car elle nous permet d’enclencher une action judiciaire. Je pense ici aux professionnels, et aux entourages – car qui est au courant, le plus souvent ? Sans faire de parallèle abusif, on voit dans les dossiers d’homicides conjugaux qu’un certain nombre comportent des alertes dont nous avions connaissance : des procédures existaient. Mais c’est loin d’être la majorité. En revanche, dans presque la totalité des dossiers, quand vous interrogez l’entourage – familial, amical, professionnel, scolaire, médical – vous trouvez quelqu’un pour vous dire qu’il n’est pas surpris par ce qui s’est passé. Il en va de même pour l’inceste.

La Commission indépendante sur l’inceste et les violences sexuelles faites aux enfants (Ciivise) rapporte des chiffres effrayants. Je n’ai pas les chiffres ici, mais vous en disposez. De mémoire, il me semble que 5 % des parents déclenchent une procédure en cas d’inceste – on peut alors se demander pourquoi les 95 % restants ne le font pas, même si les réponses sont complexes. Il me semble aussi que 18 % des professionnels croient la révélation qui leur est faite, et que 8 % d’entre eux conseillent de déposer plainte. Or, si l’on veut lutter contre l’inceste, il faut que l’information nous soit transmise. Si ce n’est pas le cas, rien ne se passe – je ne parle même pas d’un classement sans suite. Certes le procureur peut lancer une procédure sans dire pourquoi, mais il faut bien qu’il ait une information. C’est une question de culture de la prévention, et une question d’action : il faut permettre la transmission de l’information à visée protectrice. Ce n’est pas de la délation, c’est de la protection.

M. Frédéric Chevallier. Puisque vous envisagez de modifier la loi, je vous suggère, si vous le pouvez, de systématiser dans tous les départements un lieu qui fonctionne très bien, notamment pour entendre les enfants dans le cadre de l’investigation : je veux parler des unités d’accueil pédiatriques des enfants en danger (Uaped). La question financière se pose malheureusement, ce qui ne devrait pas être le cas : nous devrions avoir les moyens de nos ambitions pour la protection des mineurs.

Tous les procureurs de la République qui en bénéficient en sont extrêmement satisfaits, et ceux qui n’en ont pas en demandent. Les Uaped devraient être systématiquement disponibles, en liaison avec les agences régionales de santé et le centre hospitalier le plus développé du coin. Elles offrent une unité de temps, de lieu et de prise en charge des mineurs qui fait bien avancer les enquêtes.

M. Christian Baptiste, rapporteur. J’en suis encore plus convaincu depuis ma visite de l’Uaped du centre hospitalier universitaire (CHU) de Pointe-à-Pitre.

Mme Ségolène Amiot (LFI-NFP). Messieurs, je vous avoue qu’à vous écouter, j’ai l’impression de ne pas vivre dans le même monde que vous.

Vous nous dites par exemple qu’il faut sortir de la sacro-sainte plainte ; mais ce que nous a appris l’audition des policiers et des gendarmes, c’est que même quand il y a des plaintes, elles ne sont pas transmises !

Vous nous dites que vous êtes là pour faire respecter la loi au nom des intérêts de notre société ; mais qu’est-ce que cela dit de notre société, quand on sait que 160 000 enfants sont agressés chaque année – soit un toutes les deux minutes – et que 80 à 90 % des dossiers sont classés sans suite ? Qu’est-ce que cela dit aux agresseurs, aux victimes et aux parents qui les accompagnent ?

Je suis profondément en colère, car à vous entendre, tout va bien : on fait bien les choses, les dossiers sont menés, on protège les enfants. Mais ce que nous entendons depuis des semaines, c’est que non, les enfants ne sont pas protégés. Pire que cela : on les remet parfois à la garde exclusive de leurs agresseurs ! Vous comprenez, monsieur le procureur général, à quel point cela puisse nous mettre en colère.

Vous avez parlé tout à l’heure de l’intérêt des perquisitions pour l’investigation ; or il ressort des auditions qu’elles sont extrêmement rares, notamment concernant le matériel informatique. Pourtant, on sait très bien que notre téléphone, ou l’ordinateur, est devenu l’équivalent d’un journal intime et qu’on peut tout savoir d’une vie en l’examinant. C’est pourtant très peu pratiqué.

Je m’interroge également sur la rapidité avec laquelle certaines affaires sont classées sans suite après un dépôt de plainte. Nous avons reçu de nombreux témoignages d’affaires classées extrêmement vite, parfois même sans que le mis en cause ait été entendu. Comment est-ce possible ? Je peux vous donner des dates et des lieux.

Certaines affaires sont classées sans suite en code 21, c’est-à-dire pour « infraction insuffisamment caractérisée ». Mais quand on a dans le dossier des photos de la vulve d’une enfant de 5 ans couverte de bleus, comment peut-on croire que ce n’est pas caractérisé et qu’il n’y a pas quelqu’un à poursuivre, qui que ce soit ? Vous avez souligné que vous étiez aussi le gestionnaire de l’argent public, mais n’y a-t-il pas une volonté de savoir ce qui se passe dans la vie de cette enfant et de trouver qui l’agresse, puisqu’il y a manifestement quelqu’un qui l’agresse ?

Comment peut-on se satisfaire d’un classement sans suite code 21 quand on dispose d’expertises psychologiques menées en Uaped, d’auditions en salle Mélanie ? Vous qui représentez notre société pour faire appliquer nos lois, comment pouvez-vous vous satisfaire de 80 à 90 % de classements sans suite, quand on sait à quel point sont peu nombreuses les personnes qui portent l’affaire devant la police et rares les parents qui protègent effectivement leurs enfants ?

Vous dites qu’on devrait se saisir de ce type d’affaire dès qu’un signalement existe, mais combien de signalements de professionnels ne sont pas pris au sérieux ? Combien y a-t-il de cas où il existe trois, quatre, six signalements de professionnels – à l’école, chez le médecin, au club sportif ? Combien de professionnels se mettent en danger pour signaler un cas d’inceste sans qu’il se passe quoi que ce soit par la suite ?

Je n’ai pas l’impression que nous vivions dans le même monde.

M. Christophe Barret. Madame la députée, bien sûr que nous sommes dans le même monde. Peut-être avez-vous trouvé que j’exprimais un peu vivement nos convictions sur ce que nous faisons. Ce monde qui est le mien et aussi le vôtre, le nôtre en somme, c’est un monde dans lequel nous agissons.

J’entends votre colère ; mais je peux vous dire que dans toutes les juridictions de France et de Navarre, des gens compétents et engagés travaillent à plein régime – des gens qui savent pourquoi ils effectuent ce travail. Par exemple, et nous n’en tirons aucune gloire, cela ne nous dérange pas qu’il soit 20 h 51 : on sait quand on commence une journée, mais pas à quelle heure elle se terminera – et cela nous va très bien. Ce qui est en jeu, c’est la vie, ou certains aspects de la vie de nos concitoyens – qu’ils soient victimes ou poursuivis – et, surtout, la vie d’une société.

Deuxièmement, je ne vous ai pas dit que tout allait très bien. Je vous ai même dit qu’il serait bon de changer radicalement d’approche sur certains points, et j’ai encore d’autres propositions à vous faire – je suppose que c’est aussi ce qu’attend une commission d’enquête. Lorsque j’appelle à sortir de la religion de la plainte, c’est justement parce que je sais que beaucoup de gens estiment que rien n’est possible sans dépôt de plainte. Heureusement, nous sommes dans un pays où il n’y a pas besoin de plainte pour déclencher une enquête et exercer des poursuites, et où la victime, en cas de classement sans suite, peut exercer un recours devant le procureur général puis se constituer partie civile. Lorsque je vous dis que le parquet n’exerce pas de poursuites pour non-représentation d’enfant, ce n’est pas une démission de notre part : c’est parce que dans notre cadre juridique, celui qui considère qu’il est victime peut mettre en mouvement l’action publique. Un classement sans suite n’est donc pas la fin de l’histoire. Cela ne peut pas l’être.

Mme la présidente Maud Petit. À ce sujet, quel délai ont les personnes qui se voient notifier un classement sans suite pour saisir le doyen, et y a-t-il un délai de prescription ?

M. Christophe Barret. Il n’y a pas de délai pour saisir le procureur général, qui répond la plupart du temps très vite. Dans ma cour, cela représente quelques centaines de dossiers – cela peut paraître beaucoup, mais ce n’est en fait pas tant que cela à l’échelle de ce qu’on traite. Lorsque quelqu’un conteste un classement sans suite, on regarde cela très attentivement et il arrive qu’on suggère, voire qu’on demande au procureur de la République de reprendre le dossier – nous avons en effet le pouvoir de donner ce genre d’instruction individuelle dans des affaires individuelles.

Pour la constitution de partie civile, il n’y a pas de délai formel de recevabilité mais le délai d’exercice de mise en mouvement de l’action publique correspond en revanche au délai de la prescription – c’est donc loin d’être immédiat.

Vous évoquez, madame la députée, 90 % de dossiers classés sans suite : mais à partir de quoi ? La direction des affaires criminelles et des grâces indique un taux de classement autour de 40 % – et il faut effectivement s’interroger sur les raisons de ce chiffre. Mais le chiffre noir le plus important en volume, c’est celui des signalements qui ne nous arrivent pas. Si 8 % des professionnels conseillent d’aller voir un service de police ou de gendarmerie ou d’écrire au procureur de la République, cela fait 92 % qui ne le conseillent pas : c’est là un sujet majeur et extrêmement préoccupant.

Quant aux perquisitions, nous les effectuons lorsque c’est nécessaire. Vous avez parfaitement raison : de nos jours, notre téléphone contient une grande partie de notre vie. Quand on suspecte quelqu’un de gestes incestueux, on peut et on doit raisonnablement penser que cela ne se produit pas forcément qu’avec ses enfants : évidemment qu’on va regarder dans son téléphone.

Vous trouverez bien sûr des exemples de dossiers mal traités : il arrive que quelqu’un fasse mal son travail, qu’un procureur de la République doive reprendre un substitut. C’est pour cela que le principe du contradictoire est fondamental. Chacune des parties peut réclamer une investigation. C’est prévu par la loi, qui est fort bien faite : il y a un mouvement permanent de regards croisés avant le moment de la décision.

S’agissant de l’argent public enfin, nous sommes l’un des rares pays du monde, y compris en Europe, qui ne fixe pas de limite à l’emploi des moyens humains, techniques ou budgétaires nécessaires à une enquête. Ce n’est pas le cas pour toutes les affaires bien sûr, mais c’est possible en cas de nécessité. Quand on ouvre une enquête pénale aux Pays-Bas par exemple, pays très respectable et très moderne, on budgète les heures d’enquête et les expertises. En France, il n’y a pas de limite : si c’est nécessaire pour ce que la loi appelle la manifestation de la vérité, on peut dépenser beaucoup d’argent pour craquer le code d’un téléphone dans lequel on suspecte que sont cachées des choses que son propriétaire ne veut pas qu’on voie, puisqu’il refuse de nous donner le code.

Je ne vis donc pas dans un monde idéal – c’est une idée qui ne m’effleure même pas, puisque c’est quand quelque chose ne va pas que nous intervenons. En tant qu’élus qui avez des contacts avec vos électeurs, vous savez que certaines choses vont bien, voire très bien, et que d’autres vont mal, voire très mal. Nous sommes des professionnels, nous prenons le recul suffisant.

M. Frédéric Chevallier. Je ne veux pas y passer des heures, mais cette députée pose une question et s’en va. Moi aussi, j’avais un train mais je reste. L’impression qui est donnée est que nous nous satisfaisons, nous autres procureurs, de classer sans suite quand on a trouvé des traces sur la vulve d’une enfant, qu’on a des photos abominables et que des vies ont été brisées. Je vous avoue que cela m’ennuie un peu.

Mme la présidente Maud Petit. Nous cherchons à comprendre comment de telles situations peuvent se produire.

M. Frédéric Chevallier. Une chose est sûre, c’est que cela ne nous amuse pas, de classer sans suite. Si vous pensez que nous sommes des distributeurs de classements sans suite pour des affaires graves concernant des mineurs, alors ce que nous disons depuis le début de l’audition n’a pas été entendu. Nous vivons bien dans le même monde ; mais une vérité judiciaire ne s’établit pas simplement sur la base de l’émotion, telle que Mme la députée l’a exprimée.

Mme la présidente Maud Petit. Des traces sur la vulve d’une enfant, ce n’est pas de l’émotion !

M. Frédéric Chevallier. Nous sommes d’accord, mais ce n’est pas parce que vous avez des traces sur la vulve d’une enfant que vous avez un auteur que vous pouvez condamner – c’est un peu plus compliqué que cela !

Venez donc passer une demi-journée dans un parquet : vous verrez que nous vivons finalement dans le même monde. Notre seul but, et notre boulot, c’est de ne pas laisser impunis ceux qui se rendent responsables d’actes inadmissibles et de les traduire en justice. Il faudra sans doute améliorer les moyens dont nous disposons pour cela, mais nous y consacrons déjà notre temps et notre énergie. Alors quand on nous demande de rendre des comptes au sujet des 80 % de plaintes classées sans suite, cela m’agace un peu : j’ai l’impression que, ça y est, on a trouvé le coupable, c’est le procureur de la République ! Quand même, toute notre mission est d’œuvrer pour que ces victimes de faits inadmissibles ne demeurent pas sans suites pénales !

Mme Béatrice Roullaud (RN). Messieurs les procureurs, merci d’être présents et de rester aussi tard. Vous devez comprendre les questions que nous nous posons. Mes collègues et moi-même recevons régulièrement des lettres de nos circonscriptions. J’ai sous les yeux l’exemple d’une petite fille qui a souffert de quinze vulvovaginites avec extension de l’inflammation à l’anus. Je comprends bien que cela ne suffit pas à trouver l’auteur, mais il y a bien une blessure !

Tous les jours, on s’entend dire qu’il faut surtout faire très attention à la présomption d’innocence. Je ne le supporte plus. Car enfin, la poursuite, ce n’est pas le jugement ! Bien sûr que la présomption d’innocence est nécessaire dans un État de droit – nous y sommes tous attachés – quand il s’agit de poursuivre quelqu’un ou de lui retirer son autorité parentale. Mais en l’espèce, il s’agit de protéger provisoirement un enfant, comme on le fait pour les femmes. Pourquoi un enfant devrait-il être moins bien protégé qu’une femme victime de violences ? Quand une femme se plaint de coups, elle demande au juge d’évaluer si les éléments qu’elle lui apporte sont probants et justifient des mesures de précaution. C’est tout ce que nous souhaitons pour les enfants.

Monsieur le procureur, vous avez dit une chose très juste : il faut que l’information vous remonte. Mais si déjà les plaintes ne vous parviennent pas, je ne vois pas comment cela pourrait être le cas des mains courantes ! Pouvez-vous nous expliquer de quelle façon vous êtes saisis directement – peut-être est-ce au titre de l’article 40 du code de procédure pénale, dans le cas des députés par exemple ? Et pouvez-vous nous dire comment fonctionne la communication avec la Crip ? Je reste en effet traumatisée par l’histoire du petit Bastien – même si ce n’est pas un cas d’inceste –, qui avait fait l’objet de neuf signalements et de trois informations préoccupantes en Seine-et-Marne, et qui n’avait pas été retiré de chez lui. Le procureur n’a-t-il pas été mis au courant, l’affaire est-elle restée au niveau des services départementaux ? Je le crois et je le crains. En attendant, le petit Bastien a été mis dans une machine à laver et il est mort.

La représentation nationale aimerait comprendre pourquoi on ne cherche pas à extraire de chez lui un enfant de 2 ans qui présente des blessures à la vulve – pas forcément pour le placer, puisqu’on sait que 77 % des juges des enfants y ont en effet renoncé au moins une fois dans leur carrière, faute de centres ou de familles d’accueil.

Il faut que l’information vous remonte, nous sommes d’accord – je réfléchis justement à une proposition de loi permettant de saisir directement un procureur ou un juge.

Enfin, j’ai relevé une phrase dans votre propos, selon laquelle le doute bénéficie à la personne poursuivie. En droit, le doute bénéficie au plus faible. Dans le droit du travail, il bénéficie au salarié. Ici, il bénéficie à la personne entravée dans sa liberté. Mais est-il bien logique, lorsqu’un mineur, un bébé est concerné, que le doute bénéficie à la personne poursuivie et non à l’enfant ?

M. Christophe Barret. Madame la députée, sur ce sujet, nous ne parlons pas de la même chose.

Les mesures de protection relèvent de l’article 375 du code civil. Dans le cadre du droit civil, si l’on a le moindre doute, on protège l’enfant. La question ne se pose pas. Il existe d’ailleurs divers degrés de protection avant le placement en centre d’accueil, comme une présence régulière ou la visite des services sociaux ou d’éducateurs – chaque cas est particulier.

Mais cela n’est pas exclusif du plan pénal. J’en profite pour revenir sur la notion, souvent très mal comprise, de la présomption d’innocence. C’est une notion juridique, qui intervient en matière pénale – je ne parle pas du domaine de la protection.

L’ordonnance de placement provisoire, en revanche, est une mesure civile – la plupart des OPP sont d’ailleurs rendues dans des affaires où il n’y a pas de dossier pénal. En effet, le danger qui menace un enfant, par exemple ses conditions d’éducation, ne correspond pas nécessairement à une infraction pénale – hors inceste, bien sûr.

L’innocence, disais-je, est une notion juridique : la loi dit qu’on ne peut condamner quelqu’un que si l’on a démontré sa culpabilité à l’aide d’une preuve – qui est aussi une notion juridique. Il n’y a pas, par exemple, de preuve scientifique : il y a des éléments scientifiques de preuve. Quand on soupçonne un inceste, et si les faits viennent de se produire, on examine les vêtements de l’enfant. Y trouver l’ADN du père, qui touche les vêtements, c’est normal ; y trouver son sperme, c’est évidemment plus qu’anormal. Il s’agit là d’un élément scientifique de preuve ; mais la preuve elle-même est une notion juridique. La présomption d’innocence signifie qu’il revient à la partie poursuivante – c’est-à-dire au ministère public – de rapporter des preuves suffisantes de la culpabilité. C’est dans ce cadre pénal que le doute doit bénéficier à la personne poursuivie. Tout cela, c’est la loi qui le dit.

Mme Béatrice Roullaud (RN). Pardon, monsieur le procureur, mais pendant l’enquête, il ne s’agit pas de prouver la culpabilité mais d’enquêter ! C’est au moment du jugement qu’on s’emploie à ne pas mettre en prison un innocent ; mais si vous considérez que vous avez besoin de la preuve pour mener une enquête, alors évidemment, que ces enfants retournent se faire violer tranquillement par leur père ou par leur mère !

M. Christophe Barret. L’enquête sert à réunir des éléments de preuve, à charge et à décharge. On ne se dit pas qu’on ne va rien faire au nom de la présomption d’innocence ! On défère, on saisit un juge d’instruction, le cas échéant on requiert le placement de la personne en détention provisoire. Tout cela sert à établir la vérité.

Vous dites que les plaintes ne remontent pas ; mais si c’était le cas, ce serait gravissime ! Ce n’est pas le cas. Je vais faire le test devant vous, car je ne connais pas la réponse : monsieur le procureur de la République, combien de plaintes et de procès-verbaux recevez-vous par an ?

M. Frédéric Chevallier. Nous en avons reçu un peu plus de 30 000 l’an dernier.

M. Christophe Barret. Bien sûr, que cela remonte.

Enfin, vous avez partagé avec nous les messages que vous recevez, et je vous en remercie. Mais nous ne nous contentons pas d’un message. Lorsque nous en recevons un, nous déclenchons une enquête tous azimuts : policiers et gendarmes ; perquisitions si c’est nécessaire ; analyse des téléphones perquisitions si c’est nécessaire ; saisine des services sociaux perquisitions si c’est nécessaire ; interrogation de la protection maternelle et infantile pour savoir si elle est intervenue dans la famille ; s’il le faut, saisine du dossier médical de l’enfant.

Oui, il arrive que les enfants aient des bleus, mais ce ne sont pas forcément des enfants battus – cela peut être le résultat d’une maladie hématologique. Notre travail est de rassembler tous les éléments, sans nous contenter d’un seul son de cloche, d’une seule approche. C’est pourquoi il est fondamental que toutes nos actions soient soumises à la possibilité de l’exercice de voies de recours, et que chacun soit assisté par un professionnel du droit qui peut dire – car cela peut arriver, bien sûr – « là, l’enquête est mal faite, elle est incomplète, elle est orientée » et demander de nouvelles investigations. C’est ce qui se passe au quotidien.

L’essence même de la procédure pénale est d’éviter l’erreur judiciaire, autant au bénéfice des victimes que des personnes poursuivies et de la société. Par exemple, c’est rarissime, mais il arrive que des gens s’accusent de faits qu’ils n’ont pas commis. Là encore, la loi est bien faite : elle prévoit que l’aveu, comme tout autre mode de preuve, est soumis à la libre appréciation du juge. Lorsque j’étais juge d’instruction, j’ai traité une affaire dans laquelle une dame s’accusait d’un meurtre qu’elle n’avait pas commis. Heureusement, parce qu’on instruit comme on enquête, c’est-à-dire à charge et à décharge, on a réussi à se douter de quelque chose et à démontrer que ce n’était pas elle. Cela ne veut pas dire que nous vivons dans un monde idéal, mais que nous sommes dans un pays où nous mobilisons tous les moyens que nous avons pour essayer d’apporter les réponses les plus justes, les plus exactes possible. Simplement, ces moyens, nous pourrions en avoir plus.

Mme la présidente Maud Petit. C’est notre souhait que les choses fonctionnent ainsi, mais nous avons malheureusement été mis au courant de situations très concrètes qui témoignent, sinon d’un dysfonctionnement du système, tout du moins de loupés.

On nous a transmis plusieurs exemples dans lesquels des professionnels signalants – pédopsychiatres, psychologues, médecins, infirmières scolaires, enseignants, directeurs d’école – n’ont pas été auditionnés. Pourquoi leur audition n’est-elle pas systématique ? En voici quelques exemples : la cour d’appel de Montpellier a classé sans suite, le 5 juin 2024, une plainte pour inceste insuffisamment caractérisée, sans jamais avoir auditionné la pédopsychiatre qui suivait l’enfant depuis février 2024, ni mis en relation la plainte avec un signalement effectué le 8 février 2024 par le CHU – un signalement du rectorat à la rentrée 2024 n’a pas davantage donné lieu à une réouverture du dossier. Le tribunal judiciaire de Bourges a classé sans suite une plainte sans avoir auditionné un seul des professionnels à l’origine des signalements – une enseignante, des psychologues et un médecin – et en relativisant leurs alertes, au motif qu’ils étaient du même corps de profession que la mère. Le tribunal judiciaire de Périgueux n’a pris en compte ni trois signalements de professionnels, ni les inquiétudes explicitement formulées par les gendarmes dans leur rapport – la plainte au nom de l’enfant n’a même pas donné lieu à l’ouverture d’un dossier au tribunal.

J’ai encore beaucoup d’autres exemples du même genre. Nous ne disons pas que c’est systémique, que la justice fait mal son travail, juste qu’il y a manifestement des loupés. Comment faire en sorte que ces situations-là n’arrivent pas ? Il y a aussi, à certains endroits, des personnes mises en cause qui ne sont pas auditionnées sans qu’on comprenne pourquoi. C’est sur cela que nous vous interrogeons : pas sur le fonctionnement souhaité de la justice, mais sur ces loupés, à certains endroits du territoire, qui ne devraient pas se produire.

M. Frédéric Chevallier. La procédure pénale est ainsi faite que, normalement, les informations doivent nous remonter. Dans ma circonscription, j’ai deux députés qui, sur la base de l’article 40, m’écrivent dès qu’ils ont connaissance de faits qui peuvent être qualifiables pénalement, notamment les atteintes aux élus.

Il peut bien sûr y avoir des insuffisances de la part d’un magistrat du parquet ou d’un officier de police judiciaire : nous ne vivons pas dans un monde fabuleux où tout serait parfait. Mais ce que dit M. le procureur général depuis deux heures, c’est que la procédure pénale est conçue de telle manière qu’il existe toujours un contrepouvoir à une décision. Si un procureur de la République classe sans suite sans avoir entendu la plaignante, il faut que cela se sache : la décision est portée à la connaissance des parties, ce qui rend possible des recours.

Mme la présidente Maud Petit. Ce serait bien que les procédures soient menées complètement et qu’il n’y ait pas besoin de recours.

M. Frédéric Chevallier. Bien sûr, mais quand il y a un trou dans la raquette, on peut réparer la raquette. Votre commission pourrait par exemple, au titre de l’article 40, faire remonter les signalements qui lui parviennent auprès du procureur concerné. Vous pourriez faire jouer les institutions et les contrepouvoirs face à des décisions qui ne sont pas admissibles. Chacun peut, de sa place, faire en sorte que des imperfections ou des erreurs soient réparées.

Le but d’un magistrat du parquet est tout de même que les enquêtes prospèrent, que la chaîne de révélation fonctionne – c’est ce qu’on apprend à l’École nationale de la magistrature (ENM). Les actes attendus d’enquête en matière de violences sexuelles, tous les procureurs les dictent aux officiers de police judiciaire (OPJ), qui sont formés – on a même des OPJ qui sont spécifiquement dédiés à ces sujets, aussi bien chez les policiers que chez les gendarmes ; vous avez également entendu parler des procédures Mélanie et de l’enregistrement audiovisuel. Il y a donc des choses qui fonctionnent.

Il est vrai que nous sommes là pour parler de ce qui ne fonctionne pas, mais encore une fois, on peut toujours réparer ce qu’on considère comme une erreur ou une imperfection. Il ne faut pas se contenter de dénoncer l’absence de tel acte d’enquête, mais nous mettre en capacité de reprendre le dossier en faisant jouer la procédure pénale, qui est tout sauf la capacité d’enterrer les affaires. M. le procureur l’a d’ailleurs rappelé : la seule fonction positive qu’a un procureur général sur un procureur de la République, c’est de lui enjoindre de poursuivre – surtout pas de classer.

Mme la présidente Maud Petit. Vous êtes bien d’accord : un classement sans suite ne signifie pas que la personne mise en cause n’est pas coupable.

M. Frédéric Chevallier. Un classement sans suite ne signifie pas du tout qu’il ne s’est rien passé. Il signifie, non pas qu’on est dans l’incapacité d’apporter la preuve – c’est ce que fait une juridiction – mais qu’on n’a pas de charges suffisantes. Un grand professeur de l’ENM dont j’ai suivi les cours, Christian Guéry, parlait des paliers de la vraisemblance, qu’il faut franchir un par un : les raisons plausibles, au niveau de la garde à vue ; les indices graves et concordants de la mise en examen ; les charges suffisantes, qui permettent un renvoi devant le tribunal ; les preuves, qui rendent la condamnation possible. En tant que procureurs, nous sommes les garants de ce chemin de l’élaboration de la procédure. Notre métier de tous les jours est de réunir les éléments permettant de franchir ces étapes procédurales.

On pense parfois qu’il est plus simple de résoudre un problème d’agression sexuelle ou de viol que de s’attaquer à des comptes sociaux – on ne fait d’ailleurs plus du tout d’atteinte économique et financière. Il est pourtant bien plus simple de sonder un bilan que les cœurs et les âmes d’une famille.

Notre mission constitutionnelle nous place au service des enfants victimes. Nous nous donnons les moyens de remplir cette mission. Quand des imperfections sont dénoncées, il y a toujours moyen d’essayer de réparer les erreurs commises, c’est certain.

Mme la présidente Maud Petit. À l’issue d’un classement sans suite, confirmez-vous que vous pouvez rouvrir la procédure si des éléments nouveaux vous parviennent ? On nous signale que ce n’est pas systématique. Comment évaluez-vous le fait nouveau et la nécessité de rouvrir le dossier ?

M. Frédéric Chevallier. Je le confirme, bien sûr.

Imaginons une plainte classée sans suite, sous le code 21, pour infraction insuffisamment caractérisée : si un témoin qui n’a pas été entendu se présente avec des révélations, le procureur peut bien évidemment faire repartir l’enquête. C’est s’il ne le fait pas qu’il y a dysfonctionnement. Mais on peut toujours imposer à un procureur de relancer une enquête : il existe des voies de droit pour cela. Par exemple, la victime peut accomplir elle-même la démarche, par une citation directe ou une plainte avec constitution de partie civile, à l’issue d’un délai de trois mois. Les cabinets d’instruction sont peuplés de plaintes avec constitution de partie civile : c’est donc bien que les gens exercent ce type de recours. Ou alors quelqu’un écrit au procureur général, qui me demande de lui transmettre la procédure. Dans ce cas, je la réexamine, à la lumière de ce qu’on m’écrit et si j’estime que c’est nécessaire, je fais repartir l’enquête. Je ne voudrais pas que vous pensiez que la procédure ne nous oblige pas à travailler. Elle est faite pour cela, soyez-en assurés.

Mme Sandrine Lalanne (EPR). Pour résumer à gros traits, il ressort systématiquement des auditions que les situations d’inceste sont des huis clos, un parent et un enfant, où il n’y a pas de preuve matérielle. Il n’y a donc que la parole de l’enfant. Or dans notre système judiciaire, l’absence de preuve matérielle entraîne un classement sans suite – je schématise, mais c’est mon impression. Comment la parole de l’enfant peut-elle devenir un élément probant, pour sortir enfin de ce schéma ? Ne faudrait-il pas d’ailleurs que, dans les cas d’inceste, les enfants soient systématiquement auditionnés ?

M. Frédéric Chevallier. N’ayons pas la mémoire courte sur la portée de la parole de l’enfant. Le drame d’Outreau, nous l’avons vécu. Depuis, nous avons compris que la parole d’un enfant, si elle doit être crue, est un élément nécessaire mais non suffisant, qui doit pouvoir être objectivé.

Mme la présidente Maud Petit. L’affaire d’Outreau était un contexte particulier, dans lequel une femme a orienté la parole des enfants. Le problème, c’est qu’on en tire la conclusion que la parole de l’enfant ne serait pas crédible d’une manière générale.

M. Frédéric Chevallier. Non, je crois qu’au contraire, on a compris que la parole de l’enfant devait être objectivée – d’ailleurs, étymologiquement, l’enfant est celui qui ne parle pas. La parole de l’enfant doit être entendue, mais on doit construire autour un récit objectif pour que justice puisse être rendue. La parole permet d’enquêter, mais ne constitue pas à elle seule une preuve permettant de déterminer une culpabilité.

Mme la présidente Maud Petit. Monsieur Chevallier, je sais que vous devez partir, merci infiniment d’être resté au-delà des limites prévues pour cette audition.

Monsieur Barret, peut-on aussi dire que la preuve matérielle seule ne compte pas ? On entend encore souvent dire, par exemple, qu’après examen, l’hymen de l’enfant n’est pas déchiré. Mais la preuve matérielle n’est pas la seule qui compte dans ce genre d’affaire.

M. Christophe Barret. Pour répondre d’abord à une précédente question, bien sûr qu’il peut y avoir des loupés mais, comme je vous le disais, toute la procédure est conçue pour essayer de détecter l’erreur et de la réparer. C’est le sens des voies de recours et de l’intervention des avocats, que nous réclamons d’ailleurs. Je ne vous décris donc pas un monde idéal, mais ce que nous faisons.

Je suis entré dans la magistrature en 1988. Les dossiers, j’en ai vu, et la plupart du temps ils sont difficiles. Ce sont toujours des cas particuliers, même s’ils relèvent très rarement de l’exception. Sauf que l’exception existe : dans le dossier d’homicide volontaire que j’évoquais, la dame est restée en détention provisoire pendant neuf mois et il a fallu que je lui mette sous le nez les déclarations du véritable auteur des faits pour qu’elle admette qu’elle ne les avait pas commis elle-même.

Toute la question est bien sûr celle de la preuve. Ce n’est pas que parole contre parole. D’ailleurs, dans le cas de très jeunes enfants, la parole est extrêmement compliquée à obtenir : même si cela peut être difficile à intellectualiser pour lui, l’enfant se rend bien compte qu’il risque de déclencher un cataclysme s’il raconte ce que lui a fait son papa. C’est tout l’intérêt des Uaped, où des professionnels à l’écoute vont savoir faire parler cet enfant.

C’est un peu comme dans les cas d’homicides conjugaux. Vous vous souvenez peut-être du philosophe Louis Althusser, qui a tué sa femme et en a tiré un livre très obscur de 300 pages ; la plupart du temps, nous n’avons pas un Althusser en face de nous, mais des personnes que nous aidons à trouver les mots pour expliquer les raisons de leur acte.

Heureusement, il n’y a pas que la parole. Quelquefois, nous disposons d’éléments matériels. C’est là que la culture de la prévention est fondamentale : dès qu’il se passe quelque chose de suspect, il faut nous prévenir, car c’est alors qu’on a des chances de retrouver le téléphone ou la culotte de l’enfant avec des traces de sperme.

L’absence d’éléments matériels ne signifie pas pour autant qu’on s’arrête là. On fait la somme de tous les éléments dont on dispose. L’article 353 du code de procédure pénale, qui est très bien écrit, prescrit aux jurés comment ils doivent se déterminer : ils doivent dire « quelle impression ont faite, sur leur raison, les preuves rapportées contre l’accusé, et les moyens de sa défense ». Cela signifie qu’on met tout en perspective : les expertises sur l’enfant, sur le témoin, sur la mère qui a révélé l’affaire, mais aussi le dossier du JAF, dans lequel on a souvent d’autres expertises – notamment des enquêtes sociales.

Mais, c’est vrai, il arrive qu’on n’ait rien d’autre que la déclaration d’un des parents, notamment quand l’enfant n’est encore qu’un bébé. Quand la situation est très conflictuelle en particulier, on regarde les choses avec une attention extrême.

Cela va peut-être vous choquer, mais l’intervention judiciaire ne consiste pas à croire ou à ne pas croire. Elle consiste à entendre ce qui est dit, quelle que soit la manière de l’exprimer – dans un Uaped, on peut par exemple faire dessiner un enfant. Il faut l’entendre, l’écouter, et cela prend parfois du temps. Lorsqu’un enfant est placé, cela peut être un soulagement pour lui : il se retrouve enfin dans un lieu neutre, où il peut parler, mettre en cause l’auteur de l’inceste ou parfois le parent qui cherche à l’instrumentaliser – qui peut être de bonne foi, avoir un doute réel. Il faut donc entendre, écouter et enquêter. Et l’enquête ne se réduit pas à des perquisitions : il faut essayer d’avoir la vue globale la plus complète possible de l’affaire.

S’agissant des affaires que vous évoquiez, madame la présidente, demandez-vous si vous avez regardé toutes les procédures qui constituent le dossier. Il y a nécessairement au moins une procédure civile et une procédure pénale, et sans doute plusieurs dans le cas du double signalement effectué par une pédopsychiatre et par le rectorat, c’est-à-dire le milieu éducatif. C’est ce que nous faisons : nous regardons toutes les procédures avant de nous faire une conviction, et nous les versons loyalement dans le dossier. Regardez notamment si une voie de recours a été exercée : si ce n’est pas le cas, il faut se demander pourquoi.

Mme la présidente Maud Petit. Justement, indiquez-vous les voies de recours possibles dans le classement sans suite que vous transmettez à la partie plaignante ?

M. Christophe Barret. Il est toujours possible de contester le classement devant le procureur général. C’est tout l’intérêt d’être assisté par un avocat : un professionnel du droit maîtrise les procédures, il sait qu’il peut exercer une voie de recours et, le cas échéant, se constituer partie civile – c’est-à-dire mettre en mouvement l’action pénale. Si vous avez des revenus suffisants, le doyen des juges d’instruction ou le tribunal, suivant les cas, fixe une consignation ; il n’y en a pas pour tous ceux qui bénéficient de l’aide juridictionnelle. En théorie, la consignation sert à couvrir certains frais de procédure, même si le montant ne correspond jamais à la réalité. Elle peut aussi servir à freiner les quérulents, c’est-à-dire les gens hyper-procéduriers – vous en avez certainement qui vous écrivent, à vous aussi. En aucun cas elle ne sert à décourager les personnes de bonne foi. Elle est une conséquence de l’impartialité : nous enquêtons à charge et à décharge.

L’intérêt d’une enquête est aussi, quelquefois, de montrer qu’il ne s’est rien passé. On peut avoir un doute parfaitement légitime, par exemple à la vue d’hématomes sur un enfant. Il est alors important de mobiliser tous les moyens d’enquête pour savoir ce qu’il en est. Constater que les hématomes proviennent d’une maladie hématologique et qu’on n’a trouvé aucune trace de l’intervention d’un tiers, c’est un résultat judiciaire qui a une valeur infinie, y compris pour les parents ! Cela permet parfois d’innocenter une personne mise en cause, par exemple dans les affaires d’enfants secoués.

C’est la raison pour laquelle j’ai fait partie de ceux qui ont fait faire des enquêtes sur des crimes prescrits. Je rappelle ici ce que vous a dit Frédéric Chevallier : pour démarrer une enquête, il ne faut rien du tout – il suffit que le procureur le demande ; pour placer quelqu’un en garde à vue, il faut des raisons plausibles ; pour mettre quelqu’un en examen, il faut des indices graves et concordants ; pour le renvoyer devant une juridiction de jugement, il faut des charges suffisantes ; pour le déclarer coupable, enfin, il faut des preuves.

À Grenoble, on s’est retrouvé avec une affaire exceptionnelle : trente-six ans après la disparition d’une jeune femme, on nous a fait parvenir des indices graves et concordants – concrètement, une personne a avoué avoir commis le meurtre. Nous avons trouvé un élément matériel de preuve – un morceau du crâne, dont on a pu établir scientifiquement que c’était bien celui de cette dame. C’était dans la presse, donc je ne révèle rien. L’assemblée plénière de la Cour de cassation, c’est-à-dire sa formation la plus solennelle, a alors décidé que l’affaire était prescrite – je soutenais pour ma part la décision inverse. Il n’empêche qu’on a rouvert l’enquête, alors qu’il n’échappait à personne que l’affaire risquait d’être prescrite. Mais il est fondamental que le crime ait été finalement élucidé – pour les proches de cette dame, pour celui qui a été poursuivi, et pour la société. Il ne s’agit pas d’inceste, mais les mécanismes sont les mêmes.

La question de la prescription m’amène à une suggestion concernant l’inceste. Il existe une procédure particulière pour les personnes déclarées pénalement irresponsables en raison de troubles psychiatriques – ce qu’on appelle une abolition du discernement, selon les termes de la loi. La procédure se déroule devant la cour d’appel, où l’on dit solennellement que telle personne a commis les faits. Aucune peine n’est prononcée, mais c’est très important, pour deux raisons. En disant les choses, premièrement, on reconnaît leurs statuts respectifs à la victime et à la personne qui a commis les faits – même si ce n’est pas une déclaration de culpabilité, puisqu’elle ne peut pas être jugée. Deuxièmement, cela permet de prendre des mesures de sûreté, c’est-à-dire de protection de la victime, de protection de la société et de contrôle de l’intéressé reconnu comme ayant commis les faits.

Dans un article que j’ai écrit sur l’affaire de meurtre prescrit que j’évoquais, je suggère que cela peut être une réponse pour d’autres crimes : certes, on ne pourra pas déclarer coupable ni condamner à une peine, mais il est important de reconnaître judiciairement la position des uns et des autres, et qui a commis des actes répréhensibles.

Mme Béatrice Roullaud (RN). Comment les signalements sont-ils répartis entre ce qui passe par la Crip et ce qui vous arrive directement ?

M. Christophe Barret. En principe, tout soupçon suffisamment étayé doit arriver au procureur. Tout ce qui passe par la Crip a donc vocation à arriver au parquet.

L’une des difficultés que nous rencontrons concerne les personnes qui portent l’information à notre connaissance mais ne veulent pas être entendues – c’est en particulier le cas des médecins. L’article 226-14 du code pénal prévoit qu’ils peuvent dénoncer un crime sans risquer la violation du secret professionnel, notamment lorsqu’une mineure est victime de sévices ou d’atteintes à son intégrité physique ou psychologique. C’est donc un vrai problème lorsque l’Ordre des médecins considère que cela constitue une faute disciplinaire.

Si la loi prévoit cette disposition, c’est pour protéger. Il n’est pas acceptable – même si le secret médical a un sens, celui d’établir un lien de confiance avec le patient – qu’un médecin ayant connaissance d’un crime perpétré contre un mineur ne le dise pas. La loi actuelle, et je pense que c’est une bonne chose, n’oblige pas le médecin à le faire : elle le renvoie à sa conscience de professionnel. Mais je considère justement que son éthique professionnelle doit le pousser à agir, parce que c’est la protection de la victime qui est en jeu. D’autant que souvent, hélas, ce type d’infraction est sériel – il peut s’agir d’un geste isolé, mais la plupart du temps ce n’est pas le cas. Ce sont alors des vies qui sont détruites. Cela légitime qu’on passe outre le secret médical, pour protéger, dans ce type de cas qui reste heureusement exceptionnel.

Mme la présidente Maud Petit. Pouvez-vous nous expliquer pourquoi certaines notifications de classement sans suite arrivent des mois, voire des années plus tard, ou parfois sont faites par téléphone ? Y a-t-il un délai maximal pour la notification à la victime ? Considérez-vous que le droit des victimes est respecté en cas de notification orale par les services de police, suivie d’une notification écrite plus d’un an après ?

M. Christophe Barret. La loi prévoit qu’on notifie le classement – par écrit, donc. On demande parfois au délégué du procureur d’expliquer les raisons pour lesquelles on classe sans suite : c’est une très bonne pratique, car c’est souvent très difficile à comprendre. Il arrive aussi qu’on demande aux associations d’aide aux victimes d’être présentes et d’accompagner les personnes, en orientant par exemple les victimes vers un avocat si elles n’en ont pas.

La notification intervient normalement au moment de la décision du classement. Concrètement, on entre la décision dans l’applicatif Cassiopée, qui édite automatiquement une lettre-type. Comme c’est terriblement froid et administratif, il arrive, rarement, qu’on demande au délégué du procureur d’écrire une lettre spécifique pour expliquer la décision – ne serait-ce que la notion d’infraction « insuffisamment caractérisée ». C’est en effet une notion très compliquée, car elle est juridique. Un classement sans suite n’est pas un classement en opportunité, mais un classement juridique : juridiquement, on estime que les éléments constitutifs de l’infraction sont insuffisamment caractérisés. Ce n’est pas du tout intuitif, surtout quand on n’a pas l’habitude de la procédure pénale.

Si vous me dites que certaines notifications ont été faites par téléphone, c’est que c’est vrai, mais ce n’est pas comme ça qu’on notifie un classement. D’abord, ce n’est pas légal. On peut y voir une question de moyens, mais ce n’est pas que cela. Des moyens, on en a, et on arrive à fonctionner, même si l’on pourrait bien sûr en avoir plus. Si l’on nous demandait de faire notifier tous les classements sans suite par un délégué du procureur, nous serions effectivement bien en peine d’y parvenir. Cela arrive dans certains dossiers très délicats, comme les affaires d’infractions sexuelles, qui touchent à l’intime. Quand j’étais procureur de la République, et d’autres collègues font de même, je prenais alors le temps d’expliquer – c’est d’ailleurs l’occasion de dire que la décision peut être contestée, comme toute décision judiciaire. Nous ne sommes jamais vexés quand on nous dit que l’enquête a été mal faite – nous avons l’habitude d’être critiqués par la défense. Dans ce cas, complétons-la !

Prenez donc des affaires, et demandez à voir toutes les procédures – des affaires anciennes, avec des décisions définitives, car en vertu de la séparation des pouvoirs vous ne pourrez pas demander aux magistrats de vous expliquer leurs décisions dans des affaires en cours. Dans nos audiences, tout n’est pas retranscrit comme dans vos auditions, mais vous aurez tout le détail des procédures écrites. Vous verrez que ce n’est pas si simple. Je n’en veux pas aux gens qui vous parlent avec leurs émotions, leurs sentiments et leur vécu, mais il faut aller au fond du sujet.

Quand un professionnel nous écrit que quelque chose ne va pas – un psychologue par exemple, qui a réussi à délier la parole d’un enfant – tous nos voyants clignotent rouge, évidemment. L’école aussi est une mine d’informations, car les enfants y parlent, aux enseignants, aux copains. Je vous assure d’ailleurs que nous demandons aux recteurs de dire aux enseignants qu’ils ont non seulement le droit de nous transmettre l’information, mais qu’ils en ont le devoir. Ne pas révéler un crime dont on a la connaissance constitue en effet un délit, pour quiconque, sauf pour les personnes tenues par le secret professionnel – uniquement les médecins et les avocats, qui savent aussi beaucoup de choses. Il arrive qu’ils nous en disent.

L’article 40 concerne toute personne chargée d’une mission de service public, mais il est très vague et n’entraîne pas de sanction quand il n’est pas appliqué. Il est néanmoins très bien fait, car il précise que le procureur reçoit les informations et les « renseignements » qu’on lui confie. Cela lui suffit pour demander l’ouverture d’une enquête aux policiers et aux gendarmes. C’est un message très important à faire passer, notamment aux enseignants : ce n’est pas de la délation, de protéger la victime d’un crime ! Quand vous retrouvez un cadavre avec un couteau planté dans le dos, vous prévenez la police ; ce n’est pas différent lorsqu’il s’agit de protéger un enfant. C’est un devoir.

Mme la présidente Maud Petit. Il n’y a pourtant que 1 % de condamnations.

M. Christophe Barret. Ce n’est pas du tout une pirouette de ma part, mais il s’agit du pourcentage de condamnations à partir de ce qui est commis. Je ne suis pas qualifié pour contester ces estimations, qui doivent être assez proches de la vérité. La Ciivise nous dit que seuls 12 % des cas arrivent à la connaissance des autorités : cela signifie que neuf cas sur dix ne nous parviennent pas. Il faut évidemment très bien traiter ces 12 % qui nous arrivent, mais ce chiffre signifie qu’il faut mener un travail d’éducation.

L’intégrité de l’enfant est désormais une valeur protégée, que personne ne conteste. Lorsque je suis entré dans la magistrature, ce n’était pas aussi évident. Au début de ma carrière, j’ai traité des dossiers dans lesquels on nous parlait de choses comme l’initiation de l’éphèbe, à l’image des Grecs dans l’Antiquité ! Je me souviens du dossier d’un homme qui avait des relations sexuelles avec ses deux filles. J’étais juge d’instruction à l’époque. Comme il n’y avait pas encore de juge des libertés et de la détention, c’est moi qui l’avais placé en détention provisoire et je pouvais lire le courrier adressé aux détenus. Les lettres de ses filles étaient absolument terribles : « Papa, on t’aime, c’est inadmissible ce qui t’arrive ». Je les ai donc entendues, même si cela ne se faisait pas trop à l’époque – l’une avait 13 ans, mais l’autre était plus jeune. Elles m’ont dit qu’elles l’aimaient, que ce n’était pas normal qu’il soit en prison, que ce qui s’était passé entre eux, elles le souhaitaient. Vous imaginez bien que le juge des enfants a aussitôt été saisi : il y avait un gros problème éducatif ! Mais l’inculpé ne comprenait pas non plus ce qu’on lui reprochait, puisqu’elles « étaient d’accord ». On entendait ça, à l’époque.

Heureusement, plus personne ne dit qu’on peut faire ce genre de choses au nom de la liberté : c’est désormais un acquis. En revanche, nous devons progresser au niveau de la transmission de l’information. Elle peut être adressée à n’importe qui : aux policiers, aux gendarmes, aux recteurs, aux médecins, ça m’est égal ! Au sein de nos unités médico-judiciaires, les médecins légistes jouent d’ailleurs un rôle très important auprès de leurs confrères pour que les informations soient transmises. Le message est passé, notamment auprès des services de pédiatrie, mais je peux vous garantir que les choses n’étaient pas aussi évidentes il y a trente ans.

Mme la présidente Maud Petit. Nous sommes parfaitement d’accord : les choses ont évolué dans le bon sens depuis trente ans et depuis l’affaire d’Outreau, heureusement. Néanmoins, quand on retrouve 11 000 fichiers pédopornographiques dans un ordinateur et que c’est suivi d’un classement sans suite, je ne peux que me poser des questions.

M. Christophe Barret. Je me pose les mêmes questions que vous. La détention de fichiers pédopornographiques constitue à elle seule une infraction matérielle ; et l’élément moral de l’infraction, c’est-à-dire l’intention coupable, est évident car ces fichiers ne surgissent pas d’eux-mêmes : il faut aller les chercher. Si je suis saisi d’un recours sur ce genre d’affaire, je vais évidemment donner une instruction de poursuite. C’est une question de bon sens.

Je vous assure que mes collègues ne sont pas des gens irresponsables et incompétents. Je ne connais pas le dossier. Il faut d’abord savoir si c’est vrai. Ensuite, il est possible qu’on ne sache pas qui a téléchargé ces 11 000 fichiers. Si l’ordinateur a été saisi au domicile d’une personne mise en accusation, c’est facile ; mais peut-être qu’il a été saisi dans un cybercafé, ou qu’un groupe de personnes y a accès. Dans ces cas-là, on peut regarder par exemple si le téléphone, qui en général est personnel, a borné à côté de l’ordinateur. Je vous garantis en tout cas que je ne connais pas un seul procureur qui irait classer un dossier comprenant des fichiers pédopornographiques – pas besoin qu’il y en ait 11 000, un seul suffit.

L’une des difficultés que nous rencontrons, c’est lorsque la pédophilie s’ajoute à l’inceste – ce qui n’est pas systématique. Nous devons alors fouiller dans la vie du suspect pour savoir s’il y a eu d’autres actes. La loi nous permet notamment d’être compétents même pour les actes commis à l’étranger.

Mme la présidente Maud Petit. Je reviens sur l’affaire des 11 000 fichiers : il s’agissait de l’ordinateur d’un père, qui a été condamné à un an de sursis pour détention de ces images, mais qui n’a pas été condamné pour inceste sur ses enfants.

M. Christophe Barret. Il a donc été poursuivi et condamné.

Il s’agit de deux infractions différentes. L’inceste est une circonstance aggravante, qui s’ajoute nécessairement à des actes matériels – agression sexuelle ou viol.

Mme la présidente Maud Petit. Le fait de trouver ces fichiers pédopornographiques dans l’ordinateur du père alors qu’une plainte a été déposée contre lui pour inceste ne devrait-il pas inciter à se poser des questions ?

M. Christophe Barret. Évidemment qu’on a dû se poser des questions ! C’est du bon sens – il n’y a pas besoin d’être docteur en droit pour cela. S’il y a eu classement sans suite, contestons-le ! Et si le procureur général maintient le classement alors que cela ne semble pas approprié, on peut saisir un juge d’instruction.

Il y a beaucoup de pays où la constitution de partie civile n’existe pas, et où l’on peut contractualiser la poursuite. C’est terrible : je ne te poursuis pas pour tel fait, mais tu m’accordes tel droit de visite, ou que sais-je. Heureusement que nous avons en France la protection d’un ministère public indépendant et impartial, et le droit des parties de mettre en mouvement l’action publique. Il peut y avoir des erreurs, c’est la vie, mais toute notre procédure est bâtie pour les détecter et les rattraper, même si cela peut prendre du temps et que c’est toujours trop long.

Malgré le traumatisme de l’affaire d’Outreau, on ne peut pas généraliser une mise en cause de la parole, pas plus qu’une confiance absolue en elle. Il ne s’agit pas de croire ou de ne pas croire, mais d’entendre, d’écouter et d’enquêter, dans une approche judiciaire respectueuse des droits des uns et des autres. Aucune décision judiciaire n’est légitime sans cela.

Nous nous engageons à faire de notre mieux, c’est-à-dire à mobiliser les compétences, les procédures, les techniques qui nous permettent d’aller aussi loin que possible. Très souvent, les gens sont mécontents – ils ne sont pas satisfaits de la décision. C’est pour cela qu’existent les voies de recours, qui permettent de tout rejuger.

Faire appel est un droit. Il suffit pour cela de dire : « J’interjette appel. » Il n’est pas nécessaire d’expliquer pourquoi, et cela ne peut être critiqué. C’est un droit.

Mme la présidente Maud Petit. Merci d’être resté si tard, et merci pour ces paroles sur le droit de recours : j’espère qu’elles seront entendues.

*

*     *

  1.   Audition, ouverte à la presse, de M. Roland Coutanceau, expert psychiatre, président du Syndicat national des experts psychiatres et psychologues (Snepp) (30 avril 2026)

Mme la présidente Maud Petit. Docteur, monsieur le rapporteur, mes chers collègues, notre commission d’enquête a pour objectif d’évaluer le traitement judiciaire des viols et agressions sexuelles incestueuses parentales sur mineurs. Nous portons une attention particulière à la prise en compte de la parole de l’enfant et à sa protection effective pendant la durée de la procédure.

Bien que la question de l’expertise soit primordiale dans ces dossiers, elle semble aujourd’hui présenter d’importantes failles. La problématique réside dans le manque de formation des experts, voire dans l’existence de biais potentiellement patriarcaux concernant les violences sexuelles, en particulier lorsque des enfants en sont victimes. Docteur Roland Coutanceau, vous êtes expert psychiatre et président du Syndicat national des experts psychiatres et psychologues (Snepp). Vous intervenez très fréquemment comme expert dans les affaires de viols et d’incestes. Ma première question sera donc la suivante : à quoi doit ressembler une expertise réellement professionnelle dans les affaires d’inceste ?

Avant de vous laisser la parole, je vous rappelle que l’article 6 de l’ordonnance du 17 novembre 1958 relative au fonctionnement des assemblées parlementaires impose aux personnes entendues par une commission d’enquête de prêter le serment de dire la vérité, toute la vérité, rien que la vérité.

(M. Roland Coutanceau prête serment.)

M. Roland Coutanceau, expert psychiatre, président du Syndicat national des experts psychiatres et psychologues (Snepp). L’évaluation du témoignage est une tâche difficile. Que l’on soit psychiatre ou pédopsychiatre, il existe une spécificité de l’analyse des comportements, notamment le passage à l’acte des profils incestueux, et de l’analyse du témoignage de l’enfant pour mieux décoder ses propos. Intellectuellement, les psychiatres et pédopsychiatres sont des spécialistes de l’homme et de son traitement, mais ils ne sont pas d’emblée des spécialistes de l’analyse du témoignage. L’analyse du témoignage est l’une des choses les plus difficiles à réaliser dans la société humaine, même dans la vie sociale.

En écho aux questions pertinentes qui m’ont été soumises, je souhaite problématiser l’objet de votre commission autour de plusieurs interrogations. Pour évaluer le témoignage d’un enfant, je recherche quatre éléments, applicables à tout témoignage.

Le premier axe concerne la concrétude du récit, c’est-à-dire sa précision, ses détails, sa chronologie, et sa capacité à être situé dans un espace-temps et un contexte. Il s’agit de la qualité descriptive du factuel dans la capacité de remémoration de l’enfant, d’un prépubère. J’ai beaucoup œuvré pour que mes collègues développent une expertise de citation. Une telle expertise est intéressante, car, quelle que soit l’hypothèse finale de l’expert, chacun peut lire les données de l’expertise et en déduire d’autres conclusions. Le premier élément est donc la concrétude du récit.

Le deuxième axe consiste à rechercher une corrélation ou une coexistence d’éléments factuels et émotionnels dans le récit. Cela est favorisé par un questionnement maïeutique de l’expert, qui peut interroger l’enfant sur ses ressentis ou sur d’éventuels blocages. Il s’agit de chercher des éléments psychoémotionnels au moment du récit et lors de sa restitution par l’enfant. Parmi ces éléments, je privilégie les processus de pensée. Pour l’anecdote, mon premier livre portait sur l’inceste. Les enfants, avant même de dévoiler les faits, réfléchissent : « Est-ce que je peux le dire ? Est-ce que je le dis à maman ? Mais elle va peut-être être triste. Est-ce qu’elle va me croire ? Alors, je vais dire à ma grand-mère, mais ma grand-mère, c’est la mère de maman. » Les processus de pensée sont, à mes yeux, les éléments les plus intéressants du témoignage.

Le troisième axe, central dans tout témoignage, notamment celui des enfants, est le moment du dévoilement. Pourquoi à ce moment-là ? Vous avez tous conscience de la difficulté et de l’interrogation d’un enfant avant de parler. Il est donc crucial d’analyser le moment, la personne à qui l’enfant se confie et la raison du dévoilement. L’analyse du témoignage d’un enfant doit s’intéresser particulièrement à ce moment. Des questions simples permettent de saisir sur le vif ce qui se passe. Les enfants qui ont la force psychique de se demander s’ils doivent parler ou non, sont parfois sidérés et n’y ont pas pensé avant de le dire. D’autres se posent la question : « À qui vais-je le dire ? Pourquoi le dire ? Est-ce qu’on va me croire ? » Le moment du dévoilement, la personne à qui l’on se confie et la raison de ce choix sont essentiels. Tous les processus de pensée entre le moment des faits et celui du dévoilement revêtent une importance extraordinaire.

Pour illustrer cela de manière dynamique, je citerai l’exemple d’une petite fille qui m’a dit : « Quand j’avais huit ans, je pensais que tous les papas faisaient ça. Puis, j’ai pris le risque. Je n’ai pas tout dit à ma copine à neuf ans, mais j’ai compris, en fonction de sa réponse, que ce n’était peut-être pas le cas. À dix ans, je me suis dit que j’allais le dire à ma maman, mais j’ai craint qu’elle ne soit dévastée. Puis, à douze ans, en cinquième, j’ai dit à mon père : “C’est dangereux ce que nous faisons, papa. Je peux avoir un enfant.” » Ce père, issu d’un milieu favorisé, s’est arrêté, se disant que si elle lui disait cela, la prochaine étape serait d’en parler à quelqu’un d’autre. Cet exemple révèle la richesse des processus de pensée de l’enfant entre l’agression sexuelle et le dévoilement. C’est même ce qui m’intéresse le plus.

Le quatrième élément, que vous connaissez tous, est la recherche de signes post-traumatiques. Cependant, en toute franchise, en tant qu’expert depuis quarante ans et incité par votre commission à parler en vérité, je dois dire que la recherche de symptômes post-traumatiques, bien que ce soit l’item le plus connu, est paradoxalement le moins bon. On peut en effet présenter des éléments d’anxiété ou des troubles pour de nombreuses autres raisons, comme des désaccords avec son père. Je porte un regard critique de ma propre histoire et de celle des experts : affirmer qu’un syndrome post-traumatique implique un inceste n’est pas le meilleur critère. Bien sûr, il faut les rechercher, car ce sont les éléments les plus fréquemment rencontrés dans les dossiers. Néanmoins, parmi les quatre éléments que j’ai énumérés, et que chacun peut comprendre – la concrétude du récit, la pertinence des éléments psychoémotionnels, et les processus de pensée entre le moment des faits et celui du dévoilement – ces derniers sont les plus solides en termes de cohérence. Après la commission Viout, et c’est un peu hypocrite, on n’a plus demandé aux experts de se prononcer sur la crédibilité. Il s’agit plutôt de fournir tous les éléments au service de la manifestation de la vérité, mais c’est un peu la même chose.

Ainsi, le troisième axe, celui des processus de pensée internes des enfants entre le moment des faits et le dévoilement, ainsi que le poids du dévoilement, c’est du béton. Pour être un peu provocateur, cela ne s’invente pas. Une fille qui dit à huit ans qu’elle pensait que tous les pères agissaient ainsi, puis qui en parle à sa copine, puis qui envisage de le dire à sa mère en craignant sa réaction, et enfin qui interpelle son père… Il serait machiavélique de penser qu’une enfance peut avoir été briefée pour tenir des propos aussi complexes.

J’aborde maintenant un deuxième point. La bonne nouvelle est que, dans les situations d’inceste où l’enfant ou sa mère rapporte des faits, la majorité des cas sont objectivés. Le système fonctionne donc pour la plupart des situations. Il existe une grille d’évaluation élaborée par des Suisses, plus complète, mais ces quatre éléments sont compréhensibles par tous et peuvent être appliqués à l’analyse du témoignage des êtres humains en général.

Votre question porte donc sur les cas difficiles : pourquoi n’y parvenons-nous pas toujours, ou pourquoi l’objectivation n’est-elle pas toujours à la hauteur des attentes de la justice ?

Avant d’aborder ces cas difficiles, je tiens à souligner que l’évaluation du discours de l’enfant est pluridisciplinaire. J’ai constaté, depuis mes trente ans, une amélioration de la qualité de l’évaluation du témoignage de l’enfant par les officiers de police judiciaire (OPJ) et les brigades des mineurs. La pratique a permis d’acquérir une meilleure qualité.

L’évaluation est donc pluridisciplinaire. L’OPJ a son propre style d’interrogatoire. Deuxièmement, dans les cas de pénétration, une expertise somatique est réalisée. Plus l’enfant est jeune, plus l’expertise du légiste ou du somaticien apporte des éléments objectifs. Troisièmement, et c’est mon domaine, l’expertise psychiatrique intervient. Ensuite, le juge a la capacité d’entendre des témoins. La copine, souvent la première personne à qui les enfants se confient avant même les adultes, est un témoin particulièrement important. Quatrièmement, le juge peut entendre un certain nombre de personnes. J’accorde une grande importance à la première personne à qui l’enfant parle de cette réalité stupéfiante.

Les victimes les plus résilientes que j’ai rencontrées, et cela m’étonnait lorsque j’étais jeune expert, présentaient peu de signes post-traumatiques. Lorsque je les interrogeais, elles me disaient : « Comment un père peut faire ça ? » Celles qui sont les plus fortes, au sens de la résilience décrite par mon ami Boris Cyrulnik, partageaient cette même interrogation. Au début de ma carrière, je travaillais sur les pères incestueux, et la question centrale était : « Comment un père peut-il faire ça ? » Si l’on interroge les gens dans la rue, ils se demandent : « Comment est-ce possible ? » Cela est lié à la représentation que nous avons de la famille. La première personne à qui l’enfant prend le risque de se confier, et les enfants qui peuvent restituer leur pensée interne, leur questionnement sur à qui et pourquoi parler, est fondamentale. Elle est également fondamentale pour objectiver le témoignage. N’oublions donc pas que l’évaluation est pluridisciplinaire, au-delà de la question légitime de l’expertise psychiatrique.

J’en viens maintenant aux raisons des difficultés. J’ai tenté de problématiser ces situations. Je respecte les statisticiens, mais sans chiffrer, il existe des affaires difficiles et douloureuses, avec les interrogations que vous avez soulevées, notamment de la part de parents, en particulier des mères sur le terrain.

Pourquoi est-ce difficile ? Le premier élément, en lien avec la concrétude du récit, les éléments émotionnels, les processus de pensée avant le dévoilement et l’entourage, est l’âge de l’enfant. Des débats scientifiques portent sur la capacité à se souvenir d’événements survenus avant l’âge de trois ans. Un débat est en cours au sein du Snepp entre ceux qui sont témoins de cela et des neurophysiologues. C’est un sujet polémique, et je ne dévoilerai pas ma position, car l’objectif est de problématiser le débat. Cependant, les données scientifiques montrent que la mémoire, en termes de mise en mots des expériences vécues, se développe un peu après trois ans – bien que j’aie moi-même un petit fils hypermnésique de deux ans et demi capable de raconter ce que je lui avais dit il y a un mois… Lorsqu’un nourrisson de dix-huit mois déclare que son père l’a touché, je considère qu’il s’agit de science-fiction. Mon opinion importe peu, mais il faut se demander si, à un âge aussi précoce, les événements peuvent être intégrés dans les circuits de remémoration et de mise en mot de manière à pouvoir être restitués. C’est une problématique, avant trois ans.

Ensuite, il existe diverses tranches d’âge : de trois à six ans, de six à neuf ans, de neuf à treize ans. C’est dans cette dernière tranche que l’objectivation est la plus facile lorsqu’il y a des faits. Entre trois et neuf ans, ce que l’on appelait autrefois l’âge de raison, ce qui m’intéresse est la pensée autonome de l’enfant. On observe que certains enfants, même très jeunes, ont une capacité de pensée propre, une bonne mémoire et une capacité de mise en mot qui leur permet de raconter des faits cohérents, malgré leur jeune âge, en se basant sur les quatre critères que j’ai mentionnés. D’autres, en raison d’une mémoire de moindre qualité ou d’une pensée autonome plus sensible à l’imaginaire, aux pensées de leur mère ou de leur père, et donc plus influençables dans leur pensée interne, produiront un récit moins structuré et moins cohérent. Le juge se demandera alors comment gérer une telle situation. Il existe une tendance à classer rapidement les affaires, comme on le constate dans toutes les démocraties, lorsque l’on estime qu’elles n’aboutiront pas.

Entre trois et neuf ans, la qualité de la mémoire, la capacité de restitution et l’autonomie de pensée sont des éléments cruciaux. L’autonomie de pensée des enfants ne dépend pas uniquement de l’âge. Nous sommes souvent stupéfaits par nos propres enfants ou petits-enfants, dont la pensée peut parfois sembler confuse, nous amenant à nous demander s’ils ont imaginé les faits, ou si leur récit manque de concret lorsqu’on les interroge.

La difficulté réside dans le fait que l’enfant, en fonction de son développement, a un discours moins structuré, moins précis, moins situé dans l’espace-temps, ce qui déstabilise les adultes. Le juge, qui nous représente tous, se retrouve face à ces récits. J’ai déjà rencontré une interne en chirurgie qui, adulte, a fait un récit hypermnésique de son viol devant un OPJ. Le témoignage est plus ou moins qualitatif, et lorsque sa qualité est moindre, le juge peut légitimement se demander où cela va mener.

Le deuxième élément, issu de toute ma carrière, est que l’expert rapporte ce qu’il voit. Nous sommes critiquables, nous ne voyons pas tout, les gens ne nous disent pas tout, et nous n’avons pas toutes les compétences. Cependant, un problème important, surtout lorsque les personnes sont jeunes, est que le témoignage doit être reproductible. Pour que la société objective le témoignage d’un enfant et reconnaisse qu’un événement s’est produit, il faut que ce témoignage puisse être répété, quel que soit l’âge. Demander à la justice d’objectiver un témoignage n’est pas un long fleuve tranquille. On dépose plainte, puis on en parle à d’autres personnes, etc. On comprend que les enfants n’ont parfois pas la maturité nécessaire, et l’on peut même ressentir, comme chez toutes les victimes, une lassitude à répéter les faits. La société a besoin d’une capacité de reproduction du témoignage, ce qui n’est pas toujours possible. J’ai rencontré des enfants, même autonomes, qui ne voulaient plus en parler, souhaitant que la personne à qui ils s’étaient confiés en premier témoigne à leur place, ce qui est bien compréhensible. La difficulté pour la justice réside donc dans la reproduction du témoignage, ce qui est également vrai pour les adultes fragiles, handicapés ou ayant des processus de pensée complexes.

Deux autres éléments, plus sensibles et délicats, élargissent le champ de discussion. Vous êtes préoccupés par la manière d’aider les enfants à parler le plus tôt possible. Notre société est confrontée à deux réalités complexes. Nous voyons de nombreuses histoires d’enfants qui n’ont pas parlé lorsqu’ils étaient petits, alors qu’ils en avaient la capacité. J’ai appris, et c’est un point historique pour les psychiatres, qu’il y a eu une période où le monde psy pensait qu’il ne fallait pas influencer les enfants pour leur témoignage. Cependant, en tant qu’expert médico-légal pour les victimes et les auteurs, j’ai constaté une réalité humaine, également observable chez les adultes : certaines personnes ne nous parlent que si nous devinons ce qu’elles ont à dire. J’ai étudié cette difficulté, car elle me passionnait : le temps qui s’écoule entre le moment où l’on pense qu’il faudrait en parler à quelqu’un et le moment où l’on le fait. J’ai appris dans le domaine médico-légal que, sans influencer, de manière subtile, il faut tendre une perche à celui qui hésite à parler.

Cette approche est également valable dans la vie sociale. J’ai rencontré de nombreuses personnes, en expertise et dans la vie sociale, qui m’ont dit, alors que j’étais psychanalyste plus jeune : « Docteur, vous avez deviné ce que j’ai à vous dire. Je vais être sincère avec vous. » Je n’avais rien deviné, mais j’ai eu l’intelligence stratégique de répondre : « Bien sûr. » La personne m’a alors raconté une histoire incestueuse. Il existe un art du « devinement » pour faire parler les enfants, mais il faut faire preuve d’autocritique et ne pas être soi-même déjà convaincu. Les enfants parlent lorsqu’ils se sentent devinés.

Nous sommes confrontés à deux problématiques. Je ne parlerai pas de fréquence, car il s’agit, à mon avis, de cas minoritaires, mais je respecte les statisticiens. Dans ce monde où nous, adultes, sommes parfois légitimement obsédés par la question de savoir pourquoi des enfants dans des institutions comme Bétharram ou le périscolaire parisien n’ont pas parlé, alors qu’il y avait des adultes autour d’eux, nous nous préoccupons de notre incapacité à libérer plus rapidement la parole.

Il existe également, dans la clinique expertale, des situations où l’expert se dit : « Cette mère ou ce père est convaincu de quelque chose dont je ne trouve aucune trace. » Dans ce monde très sensible, où il est légitime et pertinent de décoder le plus rapidement possible la parole de l’enfant, il arrive que des adultes de l’entourage soient obsédés par ce thème et veuillent croire à des attouchements, alors que nous ne trouvons rien. Je donne des exemples : tous les enfants qui reviennent de chez leur père avec une légère rougeur autour des parties intimes ne sont pas forcément victimes d’inceste. Tous les enfants qui se masturbent n’ont pas forcément été abusés. La clinique est complexe, et parfois, l’enfant est entouré d’une personne ayant une conviction inébranlable. Je n’ai rien contre les convictions, mais j’ai vu des enfants tapoter la main de leur mère en disant : « Mais maman, je ne t’ai jamais dit ça. » Je décris la clinique sans détour, car, comme le dit mon ami Boris Cyrulnik, il faut des idées simples, mais il est nécessaire d’introduire une certaine complexité. Parfois, on peut être convaincu qu’un événement s’est produit, alors que ce n’est peut-être pas le cas.

Enfin, je vous donne un dernier élément, extrêmement rare. Je vous renvoie au livre remarquable de mon amie Marie-France Hirigoyen, Séparations avec enfants. Je n’y croyais pas lorsque j’étais jeune expert. J’ai rencontré, de manière très minoritaire dans ma carrière, des mères qui, stratégiquement, ont affirmé que l’enfant avait été abusé en raison de problèmes de séparation.

La complexité des situations est donc manifeste. Le plus souvent, l’application de la grille d’évaluation est simple, de nombreux faits sont validés et les juges les traitent. Cependant, il peut exister des difficultés en fonction de l’âge de l’enfant et de la difficulté du cas – le rêve d’un juge est toujours la reproductibilité du témoignage, qui lui permet de trancher – d’éléments plus rares, mais réels, liés à l’interprétativité des signes.

En tant qu’expert, je ne déduis pas que l’absence de preuves signifie l’absence de faits. Il se peut que mon savoir-faire ou la volonté de l’enfant de ne pas parler ce jour-là aient limité l’évaluation. Il faut faire preuve de modestie. L’expertise est une évaluation à un moment donné, et l’enfant s’exprime spontanément.

Un dernier élément, polémique dans le débat social, concerne les situations où l’on ne trouve rien. Deux attitudes sont possibles. La première est l’humilité, conduisant à un non-lieu. Le non-lieu ne signifie pas que rien ne s’est passé, mais que nous n’avons pas suffisamment d’éléments pour objectiver les faits. La deuxième attitude consiste à tenter d’expliquer pourquoi nous ne trouvons rien, en étiquetant la personne qui a alerté, souvent un proche – grand-mère, mère, ou même le père. On cherche à expliquer l’absence de preuves en déduisant trop rapidement qu’il n’y a rien, ce qui peut créer une situation désagréable dans le champ social, où la personne qui a amené l’enfant à porter plainte, souvent la mère, est suspectée.

Apparaissent alors des termes, comme « l’aliénation parentale », le syndrome de Münchhausen par procuration (SMPP) – très complexe et très rare, qui ne me paraît pas la meilleure grille de lecture des situations – ou encore le « parent fusionnel ». Il arrive ainsi que des mères ou des parents de bonne foi, ou des grands-parents, se disent : « Qu’est-ce que cette société humaine ? Je fais mon travail, j’apporte des éléments, et finalement, on me dit qu’il n’y a rien à voir. »

Le plus souvent, c’est facile, mais il existe des cas plus complexes, qui sont peut-être au cœur de la question de votre commission : de quels moyens pouvons-nous nous doter pour agir dans les cas où, momentanément, nous n’avons pas objectivé suffisamment d’éléments pour qu’un processus judiciaire s’enclenche et aboutisse ?

M. Christian Baptiste, rapporteur. Je vous remercie, docteur, pour cet exposé brillant. Votre expérience nous éclaire, et il est vrai que, après plusieurs semaines d’auditions et de rencontres avec de nombreux spécialistes et professionnels, nous restons interrogatifs sur les moyens d’assurer la protection de l’enfant et de comprendre ce qui se passe dans sa tête. Vous avez présenté les quatre points essentiels de votre processus pour libérer la parole de l’enfant. Cependant, il y a aussi la question de l’auteur. Nous nous interrogeons souvent sur ce qui se passe dans la tête de l’auteur et sur la manière de le comprendre. Vous avez reçu un questionnaire auquel vous avez encore le temps de répondre par écrit, mais je souhaite aborder ici deux questions.

Premièrement, quel est l’état des connaissances concernant les parents auteurs d’inceste ? Quels sont les principaux facteurs du passage à l’acte des incestueux ? J’ai mentionné précédemment que cela se passe dans la tête des auteurs. L’impunité relative actuelle peut-elle en faire partie, sachant que l’on dénombre 160 000 cas d’inceste, mais que seulement 1 % aboutit à une condamnation effective ? C’est un chiffre extrêmement faible. Quel est le taux de récidive des auteurs condamnés ?

Ma deuxième question est la suivante : quel peut être l’impact pour un enfant victime d’inceste d’être remis en contact avec son agresseur après la révélation des faits ? Comment pourrait-on mettre en œuvre un principe de précaution dans ce domaine ? Je dois d’ailleurs prendre contact avec les centres de prise en charge des auteurs de violences conjugales (Cpca). On m’a donné ce contact dans mon département en Guadeloupe. Je n’ai pas encore pris contact, car notre approche au sein de la commission d’enquête porte sur le traitement judiciaire de l’inceste parental, mais aussi sur la protection des parents, qui sont majoritairement des femmes. Cependant, le phénomène de l’inceste étant sociétal, les auteurs méritent également d’être accompagnés.

M. Roland Coutanceau. Votre question comporte au moins deux aspects distincts. Concernant les auteurs, j’ai eu l’opportunité d’ouvrir la première consultation hors prison pour la prise en charge des auteurs de violences sexuelles en 1991, bien avant la loi Guigou de 1998 sur l’injonction de soins. La réalité est que la dérive incestueuse est plus fréquente qu’on ne le pense. On peut même considérer que les sociétés ont été quelque peu inhibées à s’y atteler, car si l’on interroge les gens dans la rue, la plupart diraient, comme me l’a dit une première victime que j’ai expertisée et qui avait une bonne capacité de réflexion : « Comment un père peut-il faire ça ? » C’est impensable au regard de la projection de ce qu’est la parentalité.

Quelle est la réalité factuelle des auteurs incestueux ? J’avais une représentation différente lorsque j’étais jeune psychiatre, il y a quarante ans. Je n’avais eu aucun cours ni sur l’inceste ni sur les violences conjugales. Je pensais que, sans comprendre pourquoi, certaines personnes étaient pédophiles, avec une attirance pour les prépubères. Pour répondre rigoureusement à votre question, j’accorde une grande importance à l’âge. Agresser un prépubère n’est pas mieux qu’agresser un pubère, mais c’est différent. Cela choque davantage, car on se demande comment on peut investir sexuellement un corps qui n’est pas encore pubère. La triste réalité est que des hommes adultes, hétérosexuels ou homosexuels, ont une potentialité d’attrait pédophile secondaire. Certains êtres humains, à l’âge adulte, peuvent fantasmer sur des adultes ou des pubères. Il existe donc, dans le fonctionnement psychique de certains, une potentialité à voir le corps de l’enfant comme sexualisé. D’ailleurs, mes premiers travaux d’expert sur l’inceste montrent qu’ils en parlent comme d’un partenaire. Cette distorsion du fonctionnement psychique de ces pères incestueux est notable. L’enfant peut être appréhendé fantasmatiquement, et sexualisé. Aujourd’hui, les magistrats, grâce au monde moderne, s’intéressent à l’exploitation numérique du téléphone de l’intéressé. Avoir un intérêt spécifique, au niveau fantasmatique, pour des films pédopornographiques n’est pas neutre. Toutes les démocraties ont interpellé et sanctionné cela.

Il existe donc cette réalité que des hommes hétérosexuels adultes, habituellement attirés par les femmes ou les hommes, peuvent potentiellement avoir une excitabilité pour des enfants. Dans le monde de leur fantasme, l’enfant est perçu, pour parler en sexologue, comme un partenaire sexuel possible, comme un corps sexualisé. En général, la majorité d’entre eux ont un rapport modeste à la sexualité relationnelle. Ce sont des personnes inhibées, timides ; la majorité des pères incestueux ne sont pas à l’aise avec la femme adulte. Ils ont donc un problème avec la sexualité relationnelle, mais pas tous. C’est un monde à part. Pour être très direct, et je crois que c’est l’esprit de votre sensibilité, il faut se demander si l’on ne peut pas dépister et décoder cela plus tôt. Il faut avoir cette tristesse de considérer que plus d’êtres humains qu’on ne le croit peuvent dériver dans un contexte de promiscuité.

J’ai observé une révolution dans ma compréhension des êtres humains lorsque je suis passé de jeune psychiatre psychanalyste à expert sollicité par mes collègues, et après avoir créé des consultations pour les victimes et les auteurs. J’ai constaté que l’être humain, lorsqu’il est dans une bulle, dans un espace clos avec un autre être humain, adulte ou enfant, a une potentialité d’abuser, en fonction du fantasme du moment, de l’alcoolisation aussi. On le voit aussi dans la maltraitance des enfants : lorsqu’on est seul avec un enfant, il existe une potentialité chez cet être humain, pas assez structuré, pas assez adulte, d’abuser l’autre, en fonction de tout ce qui lui traverse l’esprit. L’inceste est l’une des traductions de la potentialité du psychisme humain à dériver vers des comportements de violence ou de sexualisation avec des enfants prépubères. C’est une potentialité de la nature humaine, pas chez tout le monde, mais chez plus de personnes qu’on ne le pense.

Deuxième aspect, toujours concernant les auteurs : les statisticiens nous apportent une bonne nouvelle. L’inceste démasqué, judiciarisé, sanctionné est un élément de frein, de régulation. Je sais qu’il existe des non-lieux. Certaines familles, et certains d’entre vous en ont eu l’écho, n’ont pas vu la justice démontrer les faits, mais un signalement a été fait, et chacun s’est préoccupé de la situation. On a parlé franchement à l’homme soupçonné d’être un père incestueux. Cet élément de réalité est statistiquement un inhibiteur. Il y a une double vérité qui m’intéresse. Évidemment, on se dit que s’il n’y avait que les incestes judiciarisés, je pourrais dire qu’il y a peu de récidives chez les personnes sanctionnées. Mais vous me diriez : « Docteur, qu’en est-il de tous ceux pour qui la société n’a pas prononcé de sanction judiciaire ? » Je pense qu’avant d’arriver aux meilleures études, il s’agit de cas qui ont été examinés.

Cependant, autant je pense qu’il y a un risque dans la nature humaine de dériver dans un espace clos avec un enfant pour le maltraiter ou l’abuser, autant je pense que le fait que quelqu’un démasque ou même interpelle ou dise à quelqu’un « on pourrait te considérer comme tel » est un élément inhibiteur. Par ailleurs, j’ai eu l’occasion de conseiller des mères qui me demandaient : « La justice n’a pas sanctionné, que dois-je faire ? » Si vous aimez votre enfant et qu’il vous en a parlé, vous pouvez le préparer. En fonction de l’âge, on peut dire à un enfant ayant une personnalité cohérente de parler si jamais son père agit à nouveau. On peut également parler aux agresseurs, le faire sans aucune agressivité, et même se permettre de dire : « Je ne peux pas le démontrer, puisque la société ne l’a pas démontré, mais je vais parler franchement. » Il arrive dans ma consultation que nous recevions des familles qui nous envoient des pères incestueux. Nous ne nous substituons pas à la justice, mais le fait d’être démasqué comme ayant commis de tels actes n’est pas neutre.

Je voudrais désamorcer un mot utilisé par les psy. Le problème avec les psy, c’est que certains mots ont trop bien réussi. L’un de ces mots est « pulsion ». Je n’ai jamais vu passer une pulsion, mais j’ai vu passer des fantasmes. La pulsion donne l’idée au commun des mortels qu’elle est incontrôlable. Mais non, les personnes qui agressent font toujours, à un moment donné, le choix de le faire. C’est ce que nous essayons d’objectiver avec elles dans les injonctions de soins. Le fait de démasquer quelqu’un est un argument extrêmement puissant. Petite parenthèse : il m’est arrivé de rassurer des mères assez structurées en leur disant : « Ne soyez pas tristes, vous avez fait votre travail. La société ne l’a pas objectivé, mais il sait que vous pensez qu’il a peut-être fait ça. Vous pouvez continuer à parler à votre enfant. Lui, il a quand même été démasqué. » Moins de personnes interpellées comme telles, même si elles ne sont pas sanctionnées, finissent par être des hommes qui feront attention, même si ce n’est pas absolu.

C’est un élément important. C’est aussi la vérité dans les violences psychologiques : lorsque l’on démasque les gens, ils ont eu cette interpellation sociale. C’est donc quelque chose de fort. Dans l’exemple que je vous ai donné, la petite fille, dans un milieu favorisé, a eu l’intelligence, à douze ans, d’attirer l’attention de son père sur le fait que la pénétration pourrait la rendre enceinte. Il s’est arrêté. Le deuxième élément est que l’on peut aussi préparer l’enfant. Il existe toute une intelligence sociale, peut-être au cœur de la sensibilité de votre commission, qui permet de faire un bon travail dans l’évolution des pratiques, même lorsque, hélas, la justice ne sanctionne pas.

Enfin, les études menées sur les incestes judiciarisés, donc sanctionnés par la justice, notamment une étude anglo-saxonne où des statisticiens ont suivi pendant dix ans des personnes condamnées après des violences sexuelles, montrent que la récidive est faible. Des statisticiens ont eu la patience de suivre pendant dix ans, après leur sortie de prison, des personnes condamnées pour inceste, violences conjugales, violences pédophiles, etc. Les chiffres français sont encore plus faibles. L’inceste judiciarisé récidive peu – ce n’est pas zéro, mais c’est peu. Cela dépend aussi des éléments que je vous ai indiqués. Interpeller quelqu’un, le démasquer, ou même traiter une situation qui, hélas, ne sera pas sanctionnée par la justice, permet tout de même un travail de prévention. Il s’agit de parler les yeux dans les yeux à la personne interpellée. Évidemment, lorsque l’enfant grandit, il est clair que s’il sait qu’il sera écouté en cas de nouvelle tentative. Le questionnement, l’hésitation dont il nous parle – « Je ne savais pas à qui le dire » – et la crainte de ne pas être cru par les adultes, que l’on rencontre aussi chez certains jeunes enfants, ne sont pas les mêmes.

Voilà ce que je voulais vous dire concernant les auteurs.

Du côté de l’enfant, votre question est plus subtile et complexe. Mon expérience m’a permis d’expertiser un grand nombre de jeunes prépubères, dont certains ont été pris en charge dans le cadre de ma consultation spécialisée. J’ai constaté une diversité de réactions plus grande qu’on ne pourrait le penser. Je vais vous exposer ma théorisation, et je pourrai vous donner des exemples concrets si vous le souhaitez. Pour comprendre l’impact sur un enfant d’être touché, agressé, ou violé par son père, son beau-père ou son grand-père, je me suis intéressé à ce qu’ils en pensent. Plutôt que de me fixer sur l’impact de la sexualité précoce avant l’adolescence, qui a un impact statistique certain, je me suis demandé ce qu’est un père incestueux. C’est une trahison de la fonction parentale, tout simplement. Nous écoutons les enfants et essayons de comprendre ce qu’ils en disent. J’ai trouvé plus dynamique de problématiser cela sous cette forme : c’est une trahison.

Face à une trahison, on retrouve une diversité de réactions qui pourrait surprendre certains dans le champ social. La majorité des enfants disent : « Ce n’est plus mon père. Il a fait quelque chose de tellement grave que je le désinvestis. » On retrouve cela dans toute la traumatologie infantile. C’est impensable pour le psychisme en développement, et la première réponse à une trahison forte est de lâcher, de désinvestir. Ce mouvement doit être respecté. Je ne suis personne pour dire qu’il faut pardonner absolument. On pardonne si l’on peut, si l’on veut. Il faut laisser chacun libre. La majorité des enfants désinvestissent. C’est choquant.

Cependant, une deuxième attitude est : « Cela me choque, mais cela dépend de ce qu’il dit. Est-ce qu’il regrette ? Peut-il m’expliquer pourquoi il a fait ça ? » L’enfant est en quête de la parole de son père. Reconnaît-il les faits ? L’importance de la reconnaissance des faits est cruciale pour les victimes. L’enfant dit alors : « Attendons de voir. » Cela dépend de ce qu’il dit, s’il reconnaît, comment il explique ce qui s’est passé. Par exemple, une fille m’a dit : « Oui, ma mère avait quitté mon père. Il était malheureux. J’ai compris qu’il m’avait prise comme sa femme. » C’est une vérité de la réalité psychique de certains pères incestueux, hélas.

Enfin, il y a une troisième attitude, plus surprenante : « Je lui en veux pour ça, mais je lui pardonne quand même. » J’ai rencontré des réalités psychiques différentes quant au destin de ce qu’un enfant fera d’avoir été victime d’inceste. Ces attitudes ne sont pas éternelles. On peut dire : « Je ne veux plus de lui », puis le revoir à l’âge adulte. On peut dire : « Je lui pardonne », puis finalement non, c’est trop grave, et ne plus le voir. J’aime le mot « interroger » comme Socrate, la maïeutique. On n’influence pas, mais on dit : « Qu’est-ce que tu en penses vraiment ? Comment pourrais-tu le dire autrement ? » Il s’agit de faire accoucher les gens de leur réalité psychique. L’inceste est donc une trahison de la fonction parentale.

En ce sens, cela a toujours un impact, auquel s’ajoute l’impact d’une sexualité survenue trop précocement. Voilà comment je peux théoriser l’impact. J’ai créé la consultation pour les auteurs, mais c’est la même chose pour les victimes. Que l’on soit thérapeute ou non, proche ou non, il faut parler en vérité aux personnes ayant vécu des histoires traumatiques de ce type. Je suis peut-être un optimiste, mais j’apprécie le concept de résilience, car je pense que l’on peut se remettre de tout. Ce qui traumatise, c’est d’être blessé durablement. Si je ne comprends pas pourquoi mon père m’a fait ça, je suis durablement blessé. La fille qui dit : « Il était malheureux, ma mère était partie, il n’avait pas de femme, il m’a prise pour sa femme », même si c’est trop simple, c’est une partie de la vérité. Elle sera moins traumatisée que quelqu’un qui dit : « Je ne comprends pas comment on fait ça, c’est atroce. » Penser, comme dirait Boris Cyrulnik, sur ce que l’on subit, permet de moins mal le vivre. Cela laissera toujours une trace.

Dans l’accompagnement, qui était votre question profonde, monsieur le rapporteur, je pense qu’il faut écouter ces enfants, respecter ce qu’ils ressentent, les faire expliciter leurs ressentis. Plus on a une auto-compréhension de la raison pour laquelle le père a agi ainsi, plus on peut trier les sentiments liés à cette trahison de la fonction parentale. Une jeune fille m’a dit : « J’aurais rêvé d’avoir un père qui n’aurait pas fait ça. » Tout est dit. Plus on fait travailler, on fait penser le psychisme, moins on est durablement traumatisé. Les personnes les plus durablement traumatisées sont celles, et c’est compréhensible, qui sont sidérées, scotchées, dévastées, face à l’incompréhensible. Cependant, il y a toujours une possibilité de cicatriser. C’est l’esprit profond de la résilience. C’est difficile, mais cela suppose de parler vrai.

Il y avait peut-être un incident dans votre question, que je comprends très bien, concernant les affaires qui se terminent par un non-lieu : que penser du risque de remettre l’enfant en contact avec l’agresseur ? Le juge, si l’on objective les faits, peut prendre des dispositions. Si l’on n’objective pas, et je pense que c’est au cœur de votre commission, il y a une première critique des experts, mais aussi des autres acteurs, car l’OPJ ou la brigade des mineurs ne trouvent pas non plus, ils n’arrivent pas à faire parler les enfants. Il y a donc une première question : pouvons-nous mieux travailler pour objectiver les situations objectivables ? Oui, vous avez raison de vous préoccuper, en tant que législateur, des classements trop rapides. C’est une question sérieuse. Pouvons-nous mieux travailler dans la pluridisciplinarité pour objectiver ? C’est un vrai sujet. Il vaut mieux identifier quelqu’un et qu’il reconnaisse les faits, que la société ponctue la trajectoire. C’est mieux.

Cependant, dans les autres situations, qui préoccupent aussi forcément, on se dit : « Que pouvons-nous faire si nous n’objectivons pas, momentanément ? » Je ne suis pas législateur, mais que peuvent penser les juges ? Au lieu de penser paresseusement que rien n’a été objectivé – un juge pourrait dire : « Je vais faire comme si rien ne s’était passé » –, peut-être existe-t-il une intelligence sociale pour trouver une forme d’accompagnement au service de la protection des enfants. Pourquoi vous ai-je parlé de l’enfant dans son vécu de la trahison de la fonction parentale ? Il faut aussi l’écouter. Je vois des drames avec les enfants dans les affaires familiales. Certains enfants acceptent assez facilement de voir leur père, alors que la mère est persuadée qu’il y a eu une histoire incestueuse. Ils se laissent faire par le système. D’autres enfants disent : « Non, je ne veux plus le voir. » Et la mère est attaquée pour non-présentation d’enfants.

Au civil, peut-être une intelligence sociale permettrait de traiter intelligemment, tout en respectant le fait que rien n’a été objectivé processuellement, le fait qu’il y a eu un signalement. Je le dis comme je le pense : comment accompagner le mouvement ? En fonction de l’âge de l’enfant, il a son mot à dire, car dans toutes les situations difficiles que j’ai indiquées, il y en a où l’enfant n’arrive plus à objectiver un discours. On m’a dit : « Je ne sais pas, oui, peut-être, ma mère, je ne m’en souviens pas. » Vous n’avez plus de déclaratif de sa part. Ce sont des situations où la mère est persuadée que quelque chose s’est passé, et son enfant dit : « Je ne sais pas, peut-être. » On ne peut pas faire l’économie, en fonction de son développement, de se demander : « Qu’en penses-tu de ce qui s’est dit ? » Quand ils grandissent, même ceux qui disent qu’il ne s’est rien passé ou qu’ils ne s’en souviennent pas savent que leur mère a cette conviction, et elle l’entretient. Il faut trouver des processus intelligents. Nous avons aussi écouté l’enfant, car l’enfant peut avoir beaucoup de choses à dire, mais pas seulement – avec une collègue, nous avons également abordé le conflit de loyauté.

Je distinguerai, pour être très direct, le viol de l’agression sexuelle. Je ne dis pas que l’on est plus traumatisé s’il y a pénétration que si l’on est touché, ce serait faux. Mais même dans l’imaginaire, il y a une subjectivité variable. On peut être tout aussi impacté par un attouchement, un frottement ou une caresse douteuse que par un viol. Statistiquement, c’est un peu différent.

Je dirais qu’il y aurait peut-être une intelligence sociale où le législateur pourrait participer et se dire qu’il y a eu un signalement, un point d’interrogation. Que pouvons-nous faire d’intelligent dans le processus ? C’est complexe, car il faut écouter tout le monde : le père qui continue de nier, la mère qui croit absolument que quelque chose s’est passé, même si on lui dit le contraire, et l’enfant. J’ai connu une époque où les juges disaient : « Les enfants, nous allons laisser ça aux psychologues. » Nous avons vu que la société a évolué petit à petit. J’étais expert à trente ans, j’en ai maintenant quatorze de plus. À un moment donné, les juges se sont dit : « Peut-être allons-nous écouter les adolescents directement pour nous faire notre propre opinion. Nous n’allons pas simplement sous-traiter avec les experts. » Il faut écouter l’enfant et avoir l’intelligence interrogative pour dire : « Qu’en penses-tu de ce que tu dis, ou même si tu ne dis plus rien, mais ta mère dit ça, qu’en penses-tu ? » Il y a une intelligence de la pluridisciplinarité, avant que le juge ne tranche la question processuelle de la garde, du droit de visite, de la visite médiatisée. Il faut mieux évaluer si l’on peut pour objectiver, et aussi mieux évaluer dans des situations où, évidemment, il faudra – parfois, ma position a été mal vécue – se demander : « Que pouvons-nous faire de plus intelligent, sachant que, finalement, nous ne sommes pas parvenus à objectiver ? » Que pouvons-nous faire ? Il faut tenir compte du ressenti profond de l’enfant.

J’ai également vu évoluer la justice. Avant, on considérait que les enfants devaient se taire et qu’on les plaçait où l’on voulait avant dix-huit ans, après quoi ils faisaient ce qu’ils voulaient. Aujourd’hui, je constate que, si un adolescent de quinze ou seize ans dit : « Je ne veux plus voir mon père » ou « Je ne veux plus voir ma mère », le juge se dit finalement : « Dans deux ans il est majeur, je vais respecter cela. » Avant, on disait : « Tu écoutes ce qu’on te dit, tu feras ce que tu veux quand tu seras grand. » La société est devenue plus à l’écoute, ce qui est positif, mais il ne faut pas non plus faire de l’enfant un roi. Dans ces situations où il n’y a pas d’objectivation, il faut mieux accompagner, mieux prendre en compte ce que pense vraiment, au fond de son cœur, cet enfant, en fonction de ce qu’il dit, de ce qu’il ne dit plus, de ce qu’il pense que sa mère pense. Il y a une intelligence à créer un processus d’accompagnement. Je ne sais pas si le législateur peut le mettre davantage en musique, mais c’est peut-être un sujet.

Dernier point, je ne sais pas si vous l’aborderez : la prévention. Je suis, bien sûr, extrêmement intéressé par toute ma pratique de situation déclarée. Mais regardez, c’est au cœur de la question : est-il vrai que des éducateurs, à la ville de Paris, ont abusé des enfants sans que personne ne réagisse ? Qu’en est-il à Bétharram ? Il est surprenant qu’aucun adulte n’ait eu les outils pour se dire qu’il se passait peut-être quelque chose de bizarre. Je suis donc très intéressé par la prévention primaire. Pouvons-nous prévenir le plus tôt possible ? Ma clé clinique est le « devinement ».

On me dit parfois que je ne peux pas demander directement à l’enfant si l’éducateur est en train de le tripoter. Cependant, pour des adultes bien structurés, il est essentiel de s’intéresser à un enfant qui ne va pas bien, qui change de comportement ou dont les résultats scolaires diminuent. Il suffit de poser des questions simples : « Est-ce qu’il se passe quelque chose ? Quelqu’un t’embête ? » Même si je dis ensuite « quelqu’un te touche », il faut reconnaître qu’un contact physique peut aussi être bienveillant. J’ai constaté que les adultes dotés d’intuition, lorsqu’ils parviennent à deviner ce que l’enfant ressent, incitent ce dernier à parler. J’ai vu dans certaines institutions des situations où l’on se demande pourquoi aucun adulte structuré, doté d’un minimum d’antennes, n’a pu deviner ce qui se passait ou tenter d’agir. Nous sommes parfois un peu sidérés. Je pense que le message à transmettre lors de la formation des adultes est qu’il ne faut jamais hésiter à faire comprendre que l’on a peut-être perçu quelque chose de suspect. Les enfants parlent davantage lorsqu’ils se sentent devinés. C’est le message le plus simple que j’ai pu décoder des histoires déclarées et des abus que j’ai rencontrés.

J’ai observé, et je vais critiquer mon propre fonctionnement psychique d’adulte, l’influence de la culture. J’ai assuré des formations sur les violences conjugales, mais je ne les centre jamais sur ce que je vais vous dire, qui est pourtant fondamental. Lors d’une formation destinée aux médecins généralistes sur les violences conjugales, je présente un cas pratique : une femme se présente avec des hématomes bilatéraux et déclare qu’une armoire lui est tombée dessus. Lors du premier tour de table, aucun généraliste n’a osé dire que « cela n’existe pas, une armoire qui frappe des deux côtés ». Ils ont tous affirmé qu’elle était adulte et qu’elle leur dirait ce qu’elle avait à dire le moment venu.

J’ai travaillé sur ce sujet grâce à une généraliste plus perspicace qui a demandé à ses collègues : « Ne trouvez-vous pas qu’une femme qui vient déclarer des hématomes bilatéraux et qui dit qu’une armoire lui est tombée dessus, n’a pas envie que l’on devine que ce n’est peut-être pas une armoire qui est responsable ? » Cette remarque a détendu l’atmosphère. Je leur ai d’ailleurs dit que la plupart des personnes ne parlent que si vous avez deviné. Nous avons mené une séance de brainstorming pour trouver comment, avec leur personnalité propre, ils pourraient renvoyer un message à cette femme. Certains sont plus calmes, d’autres plus subtils, mais tous ont trouvé une phrase qui critiquait l’attitude passive.

Il ne faut pas être obsédé par le problème des attouchements sur les enfants, mais plutôt libérer, dans leur fonctionnement psychique, les adultes qui ont une intuition. Je dis même : « Vérifie ton intuition. » On peut vérifier son intuition avec un enfant. « Est-ce que quelqu’un t’embête ? Est-ce que, parfois, tu es triste à cause du comportement de quelqu’un ? » Je suis très loin d’évoquer l’inceste à ce stade. « Est-ce que quelqu’un te touche ? » Le toucher peut être une plaisanterie, une chatouille. Il faut donc oser, lorsque l’on a une intuition, utiliser des phrases un peu subtiles, un peu ambiguës, et laisser l’enfant s’exprimer pour ne pas être accusé d’injonction.

Certaines mères ont cru bien faire en se filmant en train d’interroger leur enfant. Ces enregistrements ont été invalidés par les avocats de la défense. L’enfer est pavé de bonnes intentions. Cependant, en matière de prévention primaire, je pense que nous pouvons profiter de ces sujets pour dire aux gens d’utiliser subtilement leur intuition pour interpeller l’enfant, sans forcément que cela débouche immédiatement sur une affaire judiciaire. C’est cela la prévention.

Le point le plus subtil, à mon avis, parmi les questions que j’ai vues dans votre commission, est de savoir ce que nous pouvons faire d’intelligent lorsque la justice, momentanément, n’objective pas les faits. Et là aussi, vous avez raison, monsieur le rapporteur, il s’agit de se préoccuper de l’enfant : « Que se passe-t-il pour lui ? Que puis-je faire ? Va-t-il mal vivre le fait que je lui dise, en tant que juge, que son père a un droit de visite ? »

Je pense que la pluridisciplinarité – éducateurs, experts, juges, pédopsychiatres, thérapeutes en victimologie – permet de faire émerger la vérité humaine profonde de l’enfant. Deux situations sont difficiles pour le juge. L’une est lorsqu’un enfant dit « il ne s’est rien passé », alors que la mère affirme le contraire. Que doit faire le juge ? Cependant, je pense que lorsque l’on a parlé vrai aux enfants, ils sont mieux équipés pour se défendre. Par exemple, si un enfant ne me parle d’aucun malaise vis-à-vis de son père suite à une situation non objectivée, mais qu’il me dit « finalement, c’est un peu bizarre », on peut lui demander : « Souhaiterais-tu ne pas le voir ? » Ensuite, le juge prendra sa décision.

Certains juges me disent aussi : « Oui, mais je ne vais pas m’incliner devant l’enfant roi. » La société des hommes n’a pas objectivé les faits, il n’y a pas eu de condamnation. Les gens vont crier à la « présomption d’innocence » et demander la restitution de leurs droits. Le juge aussi, finalement, face à votre sujet, doit gérer ces situations bâtardes. Le législateur peut-il les aider à avoir plus de liberté de choix ? C’est peut-être la chose la plus intelligente que nous puissions faire.

Mme la présidente Maud Petit. Je vous remercie infiniment, docteur, pour ces explications très éclairantes. J’ai une série de questions à vous poser en rebond à vos propos, afin d’obtenir davantage de détails et de précisions.

En premier lieu, vous avez évoqué la « concrétude du récit ». Je souhaite savoir ce que vous entendez exactement par là. Cela signifie-t-il que le récit doit être très construit ? Nous savons très bien que lorsqu’un récit semble trop construit, il peut être interprété comme une récitation, voire un mensonge. Cela m’évoque également la question de la dissociation, car nous savons qu’un enfant en état de dissociation peut avoir un discours peu construit, revenir sur certaines sensations ou détails qu’il avait précédemment donnés, ce qui pourrait être interprété comme un mensonge. Je souhaite connaître votre sentiment sur ce sujet de la concrétude et de la dissociation.

Ma deuxième question concerne les auditions : auditionnez-vous systématiquement l’enfant, la mère et le père, puisque ce sont les trois personnes impliquées ? Pour une expertise, voyez-vous et entendez-vous chacune de ces trois personnes ? Je sais que cela dépend de la demande du juge, mais par précaution et par principe, ne faut-il pas absolument entendre ces personnes, dont vous devrez de toute façon parler par la suite ?

Enfin, lorsque, à l’issue de votre expertise, vous ne trouvez rien de concret et que vous n’avez pas réussi à objectiver les faits, comment le formulez-vous dans votre document, dans votre expertise ? Comment cela est-il dit ? Je crois comprendre que vous ne souhaitez pas utiliser le concept d’aliénation parentale, pouvez-vous me le confirmer ?

M. Roland Coutanceau. Non, je ne vais pas le critiquer totalement. Je vais plutôt expliquer ce que cela signifie en termes plus simples. Les mots ont un impact. Il faut exprimer les choses le plus concrètement possible. J’apprécie le concret, comme vous l’avez compris.

Mme la présidente Maud Petit. D’accord, je vais vous laisser la parole. Je souhaite savoir comment vous formulez votre expertise et à quel moment vous introduisez peut-être quelque chose qui ressemblerait au syndrome d’aliénation parentale (SAP).

Vous avez également dit tout à l’heure que lorsqu’un parent agresseur ou potentiellement agresseur était démasqué, cela le freinait. La pulsion ne conduit pas forcément au passage à l’acte. Très bien, mais lorsqu’il n’y a pas de sanction, lorsqu’on aboutit à un classement sans suite, cette personne ne va-t-elle pas se retrouver dans une situation d’impunité et se dire : « J’ai été inquiété, mais il ne s’est rien passé, et donc maintenant, je suis totalement libre d’agir ? » J’aimerais une réflexion sur ce point également.

M. Roland Coutanceau. Très bien, je vais aborder deux points. L’un est méthodologique, l’autre est une position qui m’est propre, et je respecte les opinions divergentes.

S’agissant de la concrétude du récit, mon rêve serait que les gens soient hypermnésiques et puissent restituer toutes leurs émotions ! C’est hélas un fantasme d’écoutant, d’évaluateur. Je leur dis : « N’essaie pas de tout me raconter ; raconte-moi des morceaux dont tu te souviens parfaitement ».

Je contourne ainsi le fait que les gens, dans leur témoignage, comblent inconsciemment les lacunes de leur mémoire face à quelqu’un de trop exigeant. C’est une très mauvaise idée. Ensuite, il est facile pour d’autres de critiquer un récit jugé creux. Je donne donc comme consigne, même à quelqu’un qui a subi une situation répétée, de ne pas essayer de tout se rappeler. Je tutoie les enfants, après leur avoir demandé leur autorisation, car je trouve cela plus vivant. Le vouvoiement crée une distance. Je respecte cependant les collègues qui vouvoient.

Je dis donc : « N’essaie pas de tout me raconter. Concentre-toi sur les choses dont tu te souviens parfaitement. Ce n’est pas grave si je ne connais pas toute la séquence. » La réalité humaine que j’observe en tant qu’expert est la suivante : est-il possible de tout raconter, même en étant un adulte bien structuré, de bon niveau, avec une bonne mémoire, après une agression où l’émotion a été intense ? La réponse est non. Il faut donc mettre à l’aise la personne qui témoigne en lui disant que quelques « pépites » de restitution cohérentes avec les quatre critères que j’ai énoncés suffisent. C’est suffisant. Je mets donc la personne à l’aise pour éviter qu’elle ne se sente obligée de tout dire.

Je dirais même que, dans la cohérence, comme on parlait auparavant de crédibilité, un segment d’histoire présentant de la concrétude – dans l’espace-temps, avec les émotions, et raconté à la première personne – suffit à objectiver les faits. Nous n’avons pas besoin d’être une caméra qui aurait tout filmé.

Il y a un deuxième élément : c’est ma position personnelle. Je pense profondément, et j’ai l’honnêteté de le dire, que c’est une thèse : du côté des auteurs comme des victimes, lorsqu’on a vécu quelque chose d’aussi ahurissant qu’une agression sexuelle, on s’en souvient toujours un peu. J’ai travaillé avec des auteurs et on me disait qu’ils refoulaient leurs souvenirs. Je déteste le mot « déni ». Moi, je dis qu’ils s’en souviennent parfaitement. Certains psychopathologues me diront que les auteurs dénient les faits. Quand je suis arrivé au Centre national d’observation (CNO), il y avait toutes les longues peines, soit la plupart des incestueux qui étaient condamnés à plus de dix ans de prison. Certains psychologues estimaient qu’il ne fallait pas les confronter à ce qu’ils avaient fait, car les dénégateurs pourraient se déprimer, se suicider. Je n’ai jamais pensé cela.

Je pense que la psychologie du comportement, du comportement transgressif, est une psychologie du conscient. Je pense théoriquement, et je veux croire méthodologiquement, qu’il s’en souvient parfaitement. Si je me dis qu’il existe un mécanisme mystérieux qui le dévasterait s’il avouait une agression et qui le pousserait à se suicider une fois sorti de mon bureau, je m’inhibe moi-même. Ainsi, par théorisation, je pense qu’on ne peut pas oublier. Vous voyez, quand vous agressez quelqu’un, il existe une méthodologie de la stratégie pour abuser de l’autre. Pourrait-se faire malgré lui ? Non, la réponse est non. Dans le monde des comportements, j’ai des repères de l’ordre du conscient, et je le dis aussi pour les victimes.

Je vais taquiner mes collègues : la dissociation n’est pas totalement heureuse, car finalement, cela semble dire que la personne ne peut pas s’en souvenir parce que c’est tellement émotionnel que cela a déstructuré sa mémoire, sa remémoration. Au fond, d’abord, je pense à tort, peut-être, qu’on ne se dissocie pas totalement. Je demande souvent à des victimes : « Est-ce que tu ne t’en souviens pas, ou est-ce que tu n’as pas envie d’en parler ? » La moitié répond : « Je n’ai pas envie d’en parler », ce qui signifie qu’elles peuvent s’en remémorer si elles le souhaitent, mais que cela leur coûte. Je critique certains concepts de la psychanalyse, du déni, de la dissociation, que l’on projette un peu dans le champ d’une réalité. C’est difficile d’être violé. Les personnes les plus hypermnésiques, les enfants ayant la meilleure mémoire que j’ai écoutés, sont capables de se souvenir des détails les plus sordides.

Mme la présidente Maud Petit. Oui, mais vous avez aussi l’inverse, des personnes qui ne se souviennent pas, en tout cas consciemment, de ce qui s’est passé, et d’autres par bribes.

M. Roland Coutanceau. Je respecte cette position. Je n’utilise pas cette hypothèse, et je pense même que méthodologiquement, elle m’inhibe. Par exemple, que ce soit avec un auteur ou une victime, si je pense qu’au-delà du choc émotionnel, la personne peut s’en souvenir, je me sens plus dynamique pour la faire accoucher. En tant que psychothérapeute, je m’appuie sur une statistique issue d’une étude : les victimes qui vont le moins mal, et vous le constatez d’ailleurs dans le champ social, sont celles qui ont laissé revenir les situations subies, qui se les sont remémorées pour s’y confronter et les cicatriser. J’ai un problème avec la dissociation, car je pense que l’on suppose trop vite, que les victimes ne peuvent pas s’en souvenir. Je pense qu’elles peuvent ne pas vouloir s’en souvenir momentanément ; il y a trop d’émotionnel par rapport à la qualité factuelle de la restitution.

Mme la présidente Maud Petit. C’est inconscient de leur part, ce n’est pas forcément une démarche volontaire.

M. Roland Coutanceau. Vous avez compris que, par méthodologie – je suis très honnête, je suis un dialecticien –  j’ai choisi de penser que tous ces mécanismes étaient conscients chez l’auteur comme chez la victime. Cela me donne plus de dynamisme. Si je me dis que c’est un mécanisme inconscient, je ne peux qu’attendre que cela se débloque. Cependant, je reconnais que c’est une position méthodologique, je ne suis pas absolu. Je ne dis pas que la dissociation n’existe pas, je dis que l’on se tourne trop vite vers ces éléments. Quand j’étais jeune, on parlait de refoulement ; aujourd’hui, on parle de dissociation.

Je pense qu’il n’est pas possible de se faire violer encore et encore par son père et ne se souvenir de rien, selon ma position intellectuelle. Dire que « pendant un temps, elle n’y pensait pas, et puis, finalement, tout d’un coup, à tel âge, le souvenir a surgi » est une mythologie de la représentation de la mémoire. Nous allons créer un débat polémique au Snepp intitulé « La mémoire traumatique : mythe ou réalité ? », car nous sommes des problématisateurs. Vous avez compris ma position : je choisis de penser – et je ne vous dis pas que c’est la vérité absolue – que c’est plus souvent « je n’ai pas envie de m’en rappeler » que « je ne peux pas me rappeler ». C’est ma thèse, mais en même temps, je respecte les collègues qui pensent le contraire.

Mme la présidente Maud Petit. Je crois qu’il s’agit de neuroscience. C’est une incapacité véritable pour les personnes d’avoir accès aux souvenirs. Le corps peut se souvenir, le corps va l’exprimer avec des comportements, des attitudes, par exemple le fait de se doucher en permanence toute la journée qui peut témoigner qu’il y a eu viol, mais la personne ne se souvient pas de la situation du viol en elle-même.

M. Roland Coutanceau. Je respecte la position, mais je ne la partage pas.

Mme la présidente Maud Petit. D’accord, j’entends bien. Nous allons avancer. Est-ce que dans les auditions, vous entendez systématiquement l’enfant, la mère et le père ?

M. Roland Coutanceau. En tant qu’expert, je souhaite voir le père, la mère et l’enfant. Cependant, parfois, pour des raisons que je ne comprends pas toujours, il y a un « saucissonnage » des expertises. Par exemple, des juges des enfants me demandent d’évaluer le père sans que je voie la mère ou l’enfant, car le juge estime que l’éducateur lui fournit la réalité psychique de l’enfant.

En tant qu’expert, pour surmonter la difficulté d’objectiver les faits, pour approcher une certaine réalité, il faut voir tout le monde. C’est du bon sens. En ce sens, je préfère rendre une expertise au juge aux affaires familiales (JAF), même si elle peut parfois être infructueuse, plutôt qu’on me dise de voir le père comme si j’étais un spécialiste de l’inceste, mais sans savoir ce que dit l’enfant. Je peux mieux interroger le père si j’ai la concrétude du noyau dur très précis dont se rappelle l’enfant.

Je privilégie cette approche. Je pense que fragmenter les évaluateurs crée une confusion qui empêche de démontrer quoi que ce soit. J’ai dit à un juge : « Mais attendez, monsieur le juge, si l’on disait : “Vous êtes le juge de l’auteur, et votre collègue sera le juge de la victime” ? » C’est absurde. Permettez-moi de titiller un peu la société française. En France, nous ne prenons pas beaucoup de risques. La fragmentation des évaluations favorise la non-objectivation !

Je fais partie d’un courant psychocriminologique qui affirme qui, si vous voulez que l’on vous dise quelque chose d’intéressant, il faut nous laisser voir l’un et l’autre. Certains objectent : « Attendez, ne risquez-vous pas d’être victime de votre intime conviction ? » Non, ce sont des professionnels, ou du moins, il faut prendre ce risque. Je suis d’un courant humaniste, j’apprécie les droits de l’homme, mais pas jusqu’à la folie. Au fond, si un avocat me dit : « Vous comprenez, si on vous laisse voir la victime, vous allez peut-être être trop incisif à l’égard de mon client », je réponds : « Oui, mais c’est cela, essayer de trouver la vérité. » Pourquoi n’arrivons-nous pas à faire émerger la vérité ? Pourquoi tant de choses se terminent-elles en queue de poisson ? Parce que nous sommes un peu hypocrites. Ce n’est pas interdit pour les juges, mais quand les personnes se connaissent, n’y a-t-il pas une pertinence à ce que ce soit le même expert qui voie les deux ?

Mme la présidente Maud Petit. Mais n’est-il pas nécessaire, pour expertiser l’enfant, d’être un spécialiste, un pédopsychiatre, par exemple ?

M. Roland Coutanceau. Je sais que c’est un sujet récurrent dans le champ social. D’abord, le fond de ma pensée est que l’analyse du témoignage est en soi une spécificité, et qu’être pédopsychiatre n’est pas le critère essentiel. Lorsque j’étais jeune, j’ai fait de la pédopsychiatrie parce que cette discipline n’était pas encore constituée en sous-spécialité. Les anciens ont donc été formés à tout, heureusement.

Cependant, la plupart des psychiatres et des pédopsychiatres honnêtes vous diront : « Je suis un spécialiste de l’être humain ». Cependant, sont-ils des spécialistes du comportement ? Non. J’ai appris tout ce que je sais sur le comportement par l’expertise, en évoluant dans le monde médico-légal, et non pas par la formation initiale. La plupart des psychiatres, d’ailleurs, ne souhaitent pas être experts ; ils considèrent que c’est une pratique à risque. Beaucoup de pédopsychiatres diront : « Je suis un bon pédopsychiatre, mais je n’ai pas envie d’être expert. Analyser un témoignage ne m’intéresse pas, je ne sais pas le faire, ou alors je dirai paresseusement qu’il y a des signes post-traumatiques. »

Ce n’est donc pas le sujet, même si je suis un peu provocateur. Pire encore en France, il y a de moins en moins de pédopsychiatres, et de moins en moins de pédopsychiatres sur les listes d’experts. En effet, les pédopsychiatres préfèrent le confort de la thérapie et du diagnostic, car évaluer une situation représente une prise de risque. C’est donc un faux problème quelque part, et en plus, en France, ce serait absurde. Par exemple, il est arrivé que des personnes nous attaquent en disant : « Mais vous n’êtes pas sur la liste des pédopsychiatres. » Or, il y en a très peu. Les juges vous demanderont alors, en tant que législateurs, de les aider à trouver des pédopsychiatres, car ils n’en trouvent plus. Mais même intellectuellement, plus profondément, ce que je dis, c’est qu’analyser un témoignage est une spécialité, une compétence spécifique qui exige de la prudence, malgré toutes les bonnes questions que l’on m’a posées. Je tenais à le souligner, car c’est un faux débat, c’est pourquoi j’étais un peu incisif, mais ce n’est pas le sujet sur le terrain en tout cas.

Mme la présidente Maud Petit. Lorsque vous ne trouvez rien, aucune objectivation des faits incriminés, comment le formulez-vous dans l’expertise, et à quel moment intervient, par exemple, cette fameuse aliénation parentale ?

M. Roland Coutanceau. Dans les documents que je vous ai envoyés, j’ai choisi d’intituler un chapitre « La difficile objectivation et l’interprétation discutable qu’on en donne parfois ». L’honnêteté intellectuelle consiste à dire : « Je n’ai pas objectivé. » C’est cela l’humilité. Je ne suis pas parvenu à faire parler cet enfant suffisamment pour que le juge puisse en tirer des conclusions et poursuivre l’affaire. C’est cela la vérité.

Bien sûr, il y a un autre sujet : le juge se retrouve face à des mères qui sont persuadées que les faits sont avérés. Je comprends la souffrance de quelqu’un à qui l’on dit de porter plainte, qui joue le jeu, et à qui la société répond : « Nous n’y parvenons pas. » Il y a là un enjeu : allons-nous théoriser pourquoi nous n’y parvenons pas ? Je pense qu’il faut avoir l’humilité de dire que nous n’y parvenons pas. En même temps, je vous ai exposé toutes les difficultés : la mémoire de l’enfant, son âge, etc. L’enfant peut ne pas vouloir se souvenir, ou il peut ne pas vouloir attaquer le père à ce point, surtout s’il s’agit d’agressions sexuelles ou d’attouchements plutôt que de viols, dont il est plus difficile qu’il en fasse l’économie.

Première idée : il faut être humble. En tant que société, dans la pluridisciplinarité, nous n’y sommes pas parvenus. Ensuite, la question de l’hypothèse. Quelqu’un dans l’entourage de l’enfant peut dire, avec insistance : « Moi, je sais que c’est vrai, j’y crois. » Je comprends humainement cette réaction. Le juge a sa propre vérité. Les gens attaquent la justice et l’expert qui n’a pas fait son travail, qui n’a pas objectivé, qui n’est pas capable, qui n’est pas pédopsychiatre, etc.

J’ai vu des personnes qui n’allaient pas si mal en disant : « Je n’ai pas envie, moi, en tant que jeune, de passer par la justice des hommes. C’est absurde, je ne suis pas intéressé de le répéter. Je sais ce qui s’est passé, je sais ce que je pense de mon père, je sais quelle relation je vais avoir désormais avec lui, et finalement, je n’ai pas besoin de la justice des hommes. » C’est minoritaire, mais cela existe.

Abordons le sujet sensible de l’aliénation parentale. D’abord, nous allons critiquer la qualification de « syndrome » : pas terrible. Tous les experts de mon âge, les plus anciens, les experts nationaux, ont tous constaté ce que nous ne croyions pas quand nous étions jeunes : qu’une très, très, très, très faible minorité de mères peuvent, de mauvaise foi, accuser quelqu’un pour de mauvaises raisons. Il arrive qu’elle l’avoue après en disant : « J’en voulais tellement à mon mari », ou que l’enfant dise : « Maman, ce sont des bêtises. » C’est extrêmement minoritaire.

Sur la question de savoir si l’on peut manipuler les enfants, je vous renvoie au dernier livre de Marie-France Hirigoyen sur les séparations avec enfants. Ça existe, mais c’est très minoritaire. Est-ce nécessaire de l’épingler ? Peut-on manipuler un enfant pour lui faire dire ce qui nous arrange ? Oui. Est-ce très fréquent ? Non. Est-ce hyper minoritaire ? Oui. Je préfère le formuler autrement que sous ce vocable.

Le concept est très conflictuel, car les avocats des auteurs l’utilisent à mauvais escient, de mauvaise foi totale ! Entre mes 30 et mes 40 ans, je n’y croyais pas : ça serait criminel, pour une mère, de faire croire à son enfant qu’il a été incesté ! C’est l’objet d’un combat parce que tout le monde l’instrumentalise. Il faut admettre, face à ce que concept polémique, que c’est rare : ne nous pressons pas de faire des procès d’intentions à la mère.

Ce type de situation pose problème aux juges, quand la société des hommes n’objective pas. Que demande l’avocat du mis en cause ? Qu’on restitue le droit de visite au père, au moins modestement. Le juge me dit alors : « Docteur, que fais-je si j’ai un refus de restitution par la mère de l’enfant ? » Ma réponse : il faut d’abord entendre l’enfant. Peut-être a-t-il quelque chose à dire. En effet, il faut distinguer un enfant qui ne dit rien et un enfant qui dit : « Je ne veux pas voir mon père ».

La société a parfois persécuté des mères. Il est important que le législateur aide le juge lorsque rien n’a été démontré. Sans idéaliser l’enfant, je dis qu’il faut toujours l’auditionner, il faut toujours savoir ce qu’il dit.

Si l’expert dit que « la mère est peut-être interprétative », cela signifie, au fond : « Vous vous méprenez, madame, sur les signes qui ne veulent pas forcément dire qu’il y a agression. » Cependant, si la mère comprend en filigrane ce que l’expert dit, elle n’est pas contente, surtout si elle pense qu’elle a raison. Ainsi, ce concept pose des problèmes par la polémique qu’il crée. Il faut le dire autrement, et aidons le juge à gérer les situations de non-lieu au regard du droit de visite.

Ces situations existent, j’en suis témoin. J’ai interrogé, avant de venir, tous les experts qui ont beaucoup d’expérience. Tous ont dit : « J’ai dans ma vie rencontré au moins une femme dont mon évaluation concluait qu’elle avait manipulé de A à Z. » Ce n’est donc pas fréquent. Il faut dépassionnaliser ce concept qui est polémique. Vous connaissez l’histoire, certains disent que le premier Américain qui a évoqué ce concept était peut-être lui-même un pédophile. Quoi qu’il en soit, il faut que vous aidiez le juge. Car, par rigueur juridique, ils sont parfois obligés d’attaquer la mère pour non-représentation d’enfant !

Mme la présidente Maud Petit. Que faudrait-il faire ?

M. Roland Coutanceau. Nous sommes au cœur de la question du législateur ou de la réflexion du juge. Je crois beaucoup au processus, car le processus est la réponse aux problèmes formels.

L’enfant a-t-il une autonomie de pensée, une pensée propre ? Que dit-il, lui ? A-t-il envie de voir son père, est-il indifférent, etc. Il faut donc que le juge recueille un maximum d’éléments. Si vous voulez qu’un expert expérimenté puisse dire quelque chose, il faut le laisser voir tout le monde, il faut qu’il dispose du maximum d’informations provenant de bons professionnels, qu’ils soient éducateurs, psychologues, pédopsychiatres, psychiatres, qui relèveront le défi. Il faut écouter l’enfant, il faut écouter la mère, qui peut être interprétative, etc.

Je pense qu’il faut mener à bien l’évaluation qualitative la plus humaine possible, et ensuite, peut-être, autoriser un processus d’accompagnement dans le doute. C’est à nous, tous les professionnels, de dire au juge : « Regardez, nous mettons en place une pratique d’accompagnement de la famille. » Par exemple, une juge aux affaires familiales venant du Canada a permis la mise en place d’un processus, avec l’accord des parents, dans lequel toute la famille est entendue pendant vingt séances avec un médiateur et un psychologue. Je ne sais toutefois pas si elle le fait pour cela.

Mme la présidente Maud Petit. Vous avez dit que lorsque l’agresseur était démasqué, il se freinait, et que donc il n’y avait pas de passage à l’acte.

M. Roland Coutanceau. Statistiquement, oui.

Mme la présidente Maud Petit. Ce n’est donc pas forcément systématique, mais en général, cela se produit ainsi. Lorsqu’il n’y a pas eu de sanction ou lorsqu’il y a un classement sans suite, cela ne lui donne-t-il pas un sentiment d’impunité ? Il peut se dire : « Je peux passer à l’acte, puisque finalement, j’ai été inquiété, mais il ne s’est rien passé derrière. »

M. Roland Coutanceau. C’est une question légitime. Elle est au cœur des débats que nous avons aujourd’hui. Faut-il sanctionner fermement lorsque les gens transgressent ? La réponse est oui. Cependant, la peine est-elle la seule manière de sanctionner fermement ? Vous avez aussi le problème des adolescents. Je pense que sur ces sujets sensibles de la transgression dans la relation humaine, il faut dire les choses « les yeux dans les yeux », par exemple dire à quelqu’un : « Il y a un non-lieu, mais ne crois pas que cela signifie que rien ne s’est passé. » Lorsque la justice des hommes ne sanctionne pas, il faut que les professionnels qui rendent compte de la situation prennent un risque. Il faut renforcer le sens de ce que signifie et ne signifie pas un non-lieu.

Par ailleurs, il n’y a pas que démasquer le père, il y a informer l’enfant. Des enfants m’ont dit : « Le juge a accordé le droit de visite, et maman n’a pas envie de se confronter à une attaque pour non-représentation d’enfant, donc je vais voir papa. » Je lui dis : « Dès qu’il se passe quelque chose de glauque, tu le diras. » Celui qui le menace de le dire exerce une forme de dissuasion. La dissuasion a changé de place. Avant, c’est le père qui disait : « Si tu le dis, tu auras affaire à moi. » Là, c’est l’enfant qui dit : « Si tu me touches, tu auras affaire à moi. » Je donne des outils aux enfants qui subissent. Il y a des mamans qui respectent la justice et la reprise du droit de visite, et des mamans plus combatives qui vont se faire condamner pour non-représentation d’enfants.

Ce n’est pas parce qu’il y a un non-lieu que rien n’est fait. Je donne des arguments à l’enfant pour qu’il dispose d’une force de dissuasion. Ils le comprennent bien. Si un enfant peut dire à son père : « Si tu m’embêtes, je le dis à maman », le nombre de ceux qui vont récidiver va encore diminuer.

Mme la présidente Maud Petit. Je vous remercie. Je vais passer la parole à nos collègues.

Mme Béatrice Roullaud (RN). Merci, madame la présidente. Je vais commencer par vous adresser deux remerciements pour deux phrases que vous avez prononcées. La première : « J’ai vu que l’être humain avait une potentialité d’abus quand on est dans un cercle clos. » Je vous remercie, c’est ce que j’ai toujours pensé, et c’est très éclairant pour le reste. Le deuxième remerciement est pour avoir dit : « Il faut trouver un processus intelligent en tenant compte du ressenti de l’enfant. » Nous sommes des législateurs, nous allons travailler sur ce point, j’ai des idées précises. Tout à l’heure, vous avez dit qu’il était nécessaire d’aider les juges, car dans des situations complexes, ils ne savent pas quoi faire et appliquent bêtement la règle de droit, que nous devons changer. Je dirais tout simplement qu’il faut peut-être mettre l’enfant au cœur du sujet, le considérer comme sujet, et non pas comme objet. Nous allons y réfléchir ensemble, mais je crois qu’il faut que, lorsque l’enfant se plaint, lorsqu’il dit : « Je ne veux pas voir papa, j’ai mal au ventre », lorsqu’il se cache dans le jardin parce qu’il ne veut pas aller en week-end, notre devoir en tant que législateur est effectivement de travailler à prendre en compte sa parole.

Pensez-vous, car je l’ai entendu une fois d’un psychiatre à la télévision, et je voudrais que vous me disiez si vous partagez la même opinion. Voilà ce que disait l’expert : il affirmait que la violence, dans notre processus, emprunte les mêmes chemins que l’hypersexualité ou la pornographie. Je voudrais que vous m’en parliez en tant qu’expert. Ma deuxième question technique est la suivante : pensez-vous qu’il y ait un lien fréquent ou systématique entre l’inceste, la pornographie et la pédophilie ? Peut-on lier cela ?

Mme Claire Marais-Beuil (RN). Dans votre livre Vivre après l’inceste, vous dites que vous redonnez parfois la parole entre le père incestueux et l’enfant, pour que l’enfant puisse choisir, que le père puisse se reconnaître et parfois donner le libre choix à l’enfant sur les rapports qu’il aura plus tard. Le conseillez-vous systématiquement ? À quel moment ? Le fait-on à chaque fois ? Lorsque vous n’objectivez pas cet inceste, comment l’expliquez-vous à la personne signalante, aux parents signalants ? Je ne suis pas sûre qu’ils puissent l’entendre, mais peuvent-ils l’entendre ? Et enfin, chez les parents incestueux, il existe souvent un rapport de domination par rapport à l’enfant. Est-ce que cela entraîne de votre part un risque plus important dans votre analyse de la récidive, parce que cette sensation de domination peut rester, même si le père incestueux le reconnaît ?

M. Roland Coutanceau. Je pense que la chose la plus intelligente que le législateur peut faire est de dire qu’il faut donner la parole à l’enfant, en fonction de son âge, pour qu’il exprime ce qu’il pense de tout cela, puisqu’il est impliqué dans la procédure et qu’il est ballotté. On a petit à petit donné la parole aux adolescents, y compris auditionnés par le juge, ce qui n’était pas le cas quand j’avais trente ans. Je ne vois pas pourquoi on ne pourrait pas demander la même chose à un enfant prépubère qui a une pensée autonome. Pour aider le juge et la société à trouver une solution, écoutons l’enfant, sans l’idéaliser, car ce n’est pas lui qui va faire la loi. En tant que parent, il faut l’écouter et analyser ses dires. Je pense que nous avons une expertise presque fondamentale d’évaluation du vécu de l’enfant.

Ensuite, il existe souvent un mélange de sexe et de violence. Nous allons interroger un spécialiste de la neurophysiologie lors de notre prochain colloque, donc je ne vais pas être trop catégorique. Je pense qu’il ne faut pas trop transférer des termes issus de la neurophysiologie.

L’attrait pédophilique peut être secondaire. Cela signifie que la personne est habituellement attirée par les adultes et qu’elle est aussi attirée par les enfants. Très peu de pères m’ont dit : « Je suis attiré uniquement par les petites filles. » C’est rarissime. La pédophilie exclusive est très peu fréquente dans l’hétérosexualité. Par contre, elle est significativement importante dans l’attrait pédophilique homosexuel. Je ne saurais pas vous dire pourquoi, mais c’est une vérité. La plupart sont des attractions secondaires. Ils sont aussi attirés par les enfants, et une minorité ont une exclusivité de leur pédophilie.

Mme Claire Marais-Beuil (RN). Dans votre livre, vous parlez justement de redonner une parole entre le père incestueux et l’enfant, de façon à ce que le père puisse parfois reconnaître ou au moins qu’il y ait un échange et que l’enfant puisse choisir ce qu’il veut faire ensuite. Le prévoyez-vous à chaque fois ? Et si oui, à quel moment ? Comment l’analysez-vous ?

M. Roland Coutanceau. Vous l’avez compris, je suis un pragmatique. Il y a des enfants qui me disent : « Après ce qui s’est passé, je ne veux pas voir mon père. » Je respecte cela. C’est aussi simple que ça. Il faut attendre et voir. La confrontation est un sujet géré différemment par les juges. Si l’enfant dit que la confrontation l’intéresse, elle peut avoir lieu dans le bureau du juge ou au moment du procès.

Dans un procès, j’ai vu l’avocat général, très impliqué, dire : « Monsieur, vous venez d’écouter votre fille à la barre, levez-vous ! » La jeune femme avait les larmes aux yeux en disant : « J’en veux à mon père, mais je l’aime un peu quand même. » L’avocat insistait : « Qu’est-ce que vous dites ? Vous êtes en train de nier ! » Il y avait un espace réel où leur père pouvait reconnaître ou non, s’excuser ou non, et c’est important pour qu’ils digèrent ce qu’ils vont faire de ce qui s’est passé.

Je pose le principe dans mes consultations, sauf quand un enfant dit : « Je n’ai pas envie de voir ce salopard. » Qui suis-je pour l’en empêcher ? Je n’ai pas une idéologie du pardon. Cependant, quand les enfants sont curieux de ce que le père en dit, je pense que cela aide. Dans la thérapie, c’est plus dynamique, parce qu’il se forge son propre jugement et cela l’aide à évoluer. Que fait-il de cette trahison de la fonction parentale ?

Il reste le point délicat que vous avez soulevé : le timing. À quel moment le faire ? Je comprends pourquoi peu d’équipes le font, car c’est une prise de risque. Tous ces éléments permettent de mieux se reconstruire d’une trahison quand on a sa propre idée de ce qu’il a fait en trahissant la fonction parentale de son père. Je trouve que dans les thérapies, cela aide beaucoup, donc il ne reste que le côté subtil du timing. On peut penser que c’est quand l’enfant a l’autonomie de pensée et lui poser franchement la question. Cela nous autorise quelque part à mettre cet échange en présence, soit dans le bureau du juge, dans l’instruction, soit au moment du procès, soit ensuite quand on est dans les thérapies, dans le processus de prise en charge.

Je serais très curieux de ce que vous allez créer en tant que législateur, peut-être pour favoriser l’aspect processuel, et pour aider les juges également.

Mme la présidente Maud Petit. Nous y réfléchirons, et c’est précisément le but de cette commission d’enquête : aboutir, dans la rédaction du rapport, à des préconisations.

M. Christian Baptiste, rapporteur. Il s’agit également d’aider les juges. D’ailleurs, dès les premières auditions avec le juge Durand, c’est vraiment ce message qu’il nous a laissé : on croit que les juges ont tout pouvoir, alors qu’effectivement, au niveau de la loi aussi, il y a sûrement des améliorations à apporter. C’est bien cela l’objet de la commission, le traitement judiciaire. Si nous faisons un traitement judiciaire, c’est bien pour vérifier les angles morts et apporter effectivement les évolutions législatives nécessaires.

*

*     *

  1.   Audition conjointe, ouverte à la presse, de Mme Monia Zoghlami, présidente de la Fédération nationale des administrateurs ad hoc, et de Mme Adeline Gouttenoire, professeure des universités (30 avril 2026)

Mme la présidente Maud Petit. Comme vous le savez, notre commission d’enquête a pour objet d’évaluer le traitement judiciaire des viols et agressions sexuelles incestueuses parentales sur mineurs, avec notamment une attention particulière portée à la prise en compte de la parole de l’enfant et à sa protection effective pendant la procédure. Il nous a semblé important et intéressant de vous réunir aujourd’hui pour évoquer la question de l’administrateur ad hoc, qui a été mentionné à plusieurs reprises au cours de nos auditions comme un élément protecteur pour l’enfant victime d’inceste au cours de la procédure.

Je remercie donc de leur présence Mme Monia Zoghlami, présidente de la Fédération nationale des administrateurs ad hoc, et Mme Adeline Gouttenoire, professeure des universités, agrégée de droit privé et de sciences criminelles, spécialiste de la protection de l’enfance. Je rappelle que cette audition est ouverte à la presse et qu’elle est retransmise en direct sur le site de l’Assemblée nationale.

Avant de vous laisser la parole, je vous rappelle que l’article 6 de l’ordonnance du 17 novembre 1958 relative au fonctionnement des assemblées parlementaires impose aux personnes entendues par une commission d’enquête de prêter le serment de dire la vérité, toute la vérité, rien que la vérité.

(Mme Monia Zoghlami et Mme Adeline Gouttenoire prêtent serment.)

Mme Adeline Gouttenoire, professeure des universités. Je présenterai le cadre procédural général dans lequel s’inscrivent les violences sexuelles incestueuses parentales. Je devrais plutôt dire les cadres procéduraux, car toute la difficulté réside précisément dans leur pluralité. Je ne ferai que mentionner la manière dont l’administrateur ad hoc intervient dans ces procédures, avant de laisser Mme Zoghlami approfondir cette question.

Je tiens à préciser que je suis également présidente de l’Observatoire départemental de la protection de l’enfance (Odpe) de la Gironde et administratrice ad hoc près la cour d’appel de Bordeaux. En toute transparence, j’ajoute que je suis membre du comité scientifique de l’association Docteurs Bru, qui prend en charge des jeunes filles victimes d’inceste. À ce titre, j’ai été chargée d’un rapport sur la procédure pénale relative aux violences sexuelles intrafamiliales, envisagée du point de vue des victimes mineures, qui devrait être publié prochainement. Je pourrai bien entendu vous transmettre l’ensemble de ces documents.

Lorsque l’on est confronté à une situation potentielle d’inceste parental, où l’un des parents allègue des faits d’inceste commis par l’autre parent à l’égard de l’enfant, plusieurs procédures, pénales et civiles, s’imbriquent : la procédure pénale potentiellement, l’intervention du juge des enfants et celle du juge aux affaires familiales. Je les aborderai dans cet ordre.

Concernant la procédure pénale, nous savons qu’elle ne peut être déclenchée que par une plainte ou un signalement au procureur. J’émettrai à chaque étape quelques propositions ou critiques sans les développer outre mesure. La plus grande difficulté, ne nous le cachons pas, réside dans le déclenchement de l’enquête par le parquet. Nous observons des situations où, malgré plusieurs informations préoccupantes et des signalements, rien ne se produit. Alors que nous avons beaucoup progressé sur le traitement des violences conjugales, avec des déclenchements d’enquête extrêmement rapides, un décalage subsiste. Aujourd’hui, si une mère et son enfant portent plainte, l’une pour violences conjugales, l’autre pour violences sexuelles, la mère bénéficiera vraisemblablement d’un traitement rapide de son affaire, voire d’un jugement en comparution immédiate dans les semaines qui suivent. L’enfant, lui, peut attendre des années. Il y a donc un véritable travail à mener sur la veille du traitement des informations préoccupantes et des signalements judiciaires, en lien avec le rôle que peut jouer la cellule de recueil des informations préoccupantes (Cripp) du département. Dans certains tribunaux, des comités de pilotage réunissent les différentes parties concernées, notamment en cas de pluralité de procédures. Le juge des enfants, informé de l’enquête pénale, peut également solliciter la gendarmerie ou la police pour connaître l’état d’avancement de l’enquête et la relancer.

À ce stade, un administrateur ad hoc peut être désigné. Le critère actuel de désignation est l’insuffisance de protection par un parent, ce qui me semble problématique. En effet, si c’est l’autre parent qui porte plainte, on considérera que l’enfant est protégé. Or, dans ce type de conflit, je pense qu’il existe une opposition d’intérêts. Il faudrait donc élargir le critère et utiliser celui, issu du droit civil, de l’opposition d’intérêts pour permettre la désignation d’un administrateur ad hoc, nonobstant la protection assurée par l’un des parents. Cela donnerait une plus grande importance à la parole de l’enfant et à sa place dans la procédure. Il faut savoir que l’administrateur ad hoc est désigné au pénal quel que soit l’âge de l’enfant, puisque celui-ci, en tant que victime, est juridiquement incapable jusqu’à ses 18 ans dans la procédure pénale. Lorsqu’un administrateur ad hoc est désigné au pénal, il est crucial qu’il le soit également ensuite en assistance éducative. On pourrait envisager, comme c’est le cas en matière de violences conjugales, que le juge des enfants soit systématiquement averti lorsqu’une enquête pénale concerne un enfant.

Je rappelle que, lorsque l’enquête est déclenchée, la loi Santiago de 2024, qui a entraîné de grands progrès pour la défense des droits de l’enfant, prévoit qu’en cas d’agression sexuelle, l’exercice de l’autorité parentale est automatiquement suspendu. Toutefois, cette suspension n’intervient qu’au moment où la procédure est engagée, et non durant l’enquête, ce qui est logique au regard de la présomption d’innocence et du maintien des liens. Cependant, comme cette suspension est automatique, rien ne se passe concrètement ; aucun écrit n’est produit. Il serait donc important, même si c’est un détail, que le parquet prenne acte de cette suspension et rédige un document pour le transmettre aux deux parents, et notamment au parent potentiellement auteur.

À ce stade, l’intervention d’un avocat doit être envisagée. L’administrateur ad hoc ne réalisant pas lui-même les actes de procédure, il désignera un avocat pour ce faire. Cela paraît indispensable, mais pendant l’enquête de police, l’avocat n’est pas rémunéré si la procédure se solde par un classement sans suite. Il faudrait donc envisager un financement de l’avocat dès le stade de l’enquête, afin que l’administrateur ad hoc n’ait pas de réticences à y recourir.

L’autre procédure est l’assistance éducative, devant le juge des enfants, en cas de danger, conformément à l’article 375 du code civil. Le juge des enfants peut être saisi par le procureur, en cas de danger grave et imminent, ou par un parent. Le problème est que, dans la situation qui nous occupe, les deux parents sont séparés et un juge aux affaires familiales (JAF) est a priori déjà intervenu. Or, on ne peut saisir un juge des enfants lorsqu’un JAF a déjà statué et rendu une décision sur le même objet. L’articulation est donc délicate. Il n’empêche que le juge des enfants devrait être automatiquement saisi par le parquet lorsqu’une procédure pénale, ou même une simple enquête, est ouverte, quitte à ce qu’il vérifie ensuite si le JAF a pris les mesures de protection nécessaires. Il ne me semblerait pas inopportun que les deux juges soient saisis, même si la question du JAF est complexe. Le juge des enfants pourrait alors considérer qu’il n’y a pas lieu de prendre une mesure de protection si le JAF a déjà assuré celle de l’enfant. Cela me paraît important, car le juge des enfants est le juge du danger. Si on a une suspension de l’autorité parentale, la question ne se pose pas.

Concernant l’administrateur ad hoc, il peut être désigné par le juge des enfants si ce dernier estime que cela est dans l’intérêt de l’enfant. C’est aujourd’hui une possibilité, non une obligation. Là encore, il me semble qu’a minima, lorsqu’une procédure pénale est en cours, la désignation de l’administrateur ad hoc devrait être systématique. Il faut également s’assurer que ce soit le même professionnel qui intervient au pénal et au civil. De plus, cet administrateur ad hoc devrait pouvoir désigner un avocat. Je tiens à attirer votre attention sur l’articulation avec une éventuelle loi qui désignerait systématiquement un avocat pour tous les enfants, même privés de discernement. Il paraît important de ne pas écarter l’administrateur ad hoc pour les enfants non discernants. Cela ne signifie pas qu’il ne mandatera pas d’avocat, mais il est essentiel qu’il puisse conserver son rôle en assistance éducative. Nous avons développé depuis trois ou quatre ans une véritable compétence des administrateurs ad hoc en la matière. N’oublions pas que l’administrateur ad hoc est un spécialiste de l’enfance ; il est donc important qu’il puisse intervenir auprès des enfants en assistance éducative. Il faut trouver un équilibre pour que l’avocat et l’administrateur puissent tous deux intervenir.

Je reviens au juge aux affaires familiales. Sans jeter l’opprobre sur personne, il est vrai que dans ces affaires d’inceste parental, l’articulation avec le juge aux affaires familiales est cruciale. On observe que de nombreux JAF continuent de prononcer des droits de visite, voire des résidences alternées, alors même qu’existent des suspicions d’inceste. J’ai été confrontée récemment à un cas où, malgré trois informations préoccupantes et deux signalements, un tel droit a été maintenu. On assiste à un renvoi de responsabilités. Le procureur de la République peut prendre une ordonnance de placement provisoire (OPP) pour placer l’enfant chez l’autre parent. Le juge des enfants le peut aussi. En revanche, s’il ne s’agit que d’un problème de droit de visite, le juge des enfants n’est pas compétent. Le procureur peut prendre une OPP en urgence, mais il demandera généralement de saisir le JAF pour obtenir une résidence exclusive ou une suspension du droit de visite. Le JAF, de son côté, demandera au parquet de placer l’enfant. Je pense qu’il existe là un enjeu de formation des JAF et de moyens à leur allouer.

La question de l’ordonnance de protection de l’enfant est intéressante. Je pense que l’ordonnance de protection actuelle, et notamment son nouveau régime, l’ordonnance provisoire de protection immédiate, devrait pouvoir être prononcée par le JAF lorsque l’enfant est en danger, même en l’absence de violences au sein du couple. Aujourd’hui, ces ordonnances sont subordonnées à l’existence de violences conjugales. Il me paraîtrait simple d’étendre ce dispositif à toutes les hypothèses où un enfant est en danger, indépendamment des violences conjugales. C’est difficile à admettre, mais aujourd’hui, un enfant qui subit des violences a intérêt à ce que ce soit dans un contexte de violences conjugales, car les dispositifs mis en place sont assez efficaces. Ces outils devraient bénéficier à tous les enfants dès qu’un risque de violence est constaté.

J’en viens à un vrai problème technique : il n’y a pas d’administrateur ad hoc devant le JAF. Techniquement, cela s’explique par le fait que le JAF statue sur les droits des parents, non sur ceux de l’enfant. Néanmoins, un arrêt de la Cour de cassation a admis l’intervention d’un administrateur ad hoc dans une procédure de délégation de l’exercice de l’autorité parentale. Il me semble donc qu’un texte devrait le permettre, afin que l’enfant puisse être représenté. Le JAF devrait pouvoir recourir à cet outil lorsqu’il se prononce sur les modalités de l’exercice de l’autorité parentale, mais aussi en cas de délégation ou de retrait de celle-ci. L’administrateur ad hoc devrait également représenter l’enfant dans toutes les procédures relatives à son statut, y compris en matière de filiation, de déclaration judiciaire de délaissement parental ou d’adoption, où il est aujourd’hui absent.

Enfin, je souhaite évoquer une situation particulière : celle où le parent protecteur refuse de représenter l’enfant par crainte pour sa sécurité. Un texte peu connu, l’article D. 47-11-3 du code de procédure pénale, issu d’un décret de novembre 2021, prévoit que lorsque le parquet est saisi d’une plainte pour non-représentation d’enfant, si l’auteur des faits invoque des violences, le procureur doit d’abord enquêter sur ces violences avant d’engager des poursuites. C’est pour moi un texte efficace, effectif et précis, qui permet de conseiller aux mères inquiètes de ne pas représenter l’enfant. Elles peuvent se rendre à la gendarmerie pour déclarer leur refus de le faire en raison d’un danger. Cela se fera sous la forme d’une main courante, mais il faudrait un dispositif spécifique. Si le père porte plainte pour non-représentation, une enquête sera menée sur les faits invoqués par la mère. Ce dispositif protège l’enfant de manière immédiate, mais il est probable que, dans tous les commissariats, on regarde d’un drôle d’œil la mère qui s’en prévaut… On va se heurter à un problème de formation des policiers et des avocats. Il faudrait également, dans ce cas, désigner un administrateur ad hoc pour relayer la parole de l’enfant et faire état des informations préoccupantes ou des signalements existants.

Pour conclure, ce dispositif de protection immédiate de l’enfant doit être développé et généralisé. Il faut travailler à la mise en place d’un processus coordonné de protection immédiate, comme cela a été fait pour les violences conjugales, avec des outils comme les téléphones grave danger.

Mme Monia Zoghlami, présidente de la Fédération nationale des administrateurs ad hoc. Madame la présidente, monsieur le rapporteur, je souhaiterais tout d’abord vous remercier de l’opportunité qui m’est donnée de vous présenter, en ma qualité de présidente de la Fédération nationale des administrateurs ad hoc, le travail complexe, technique et méconnu de cette mission, pourtant essentielle à la représentation des intérêts judiciaires des mineurs victimes.

La Fédération nationale des administrateurs ad hoc regroupe des collectivités territoriales, des structures associatives habilitées ainsi que des administrateurs ad hoc exerçant à titre individuel. Je dirige moi-même l’une de ces structures, l’association Themis, un service d’accès au droit pour les enfants et les jeunes situé en Alsace, qui exerce cette fonction depuis vingt-cinq ans. Notre fédération a pour objectif de former les professionnels, d’uniformiser les pratiques sur le territoire et de faire remonter les préoccupations de ses 70 adhérents, notamment quant à la création, souhaitée depuis de nombreuses années, d’un véritable statut lié à cette fonction.

La mission d’administrateur ad hoc consiste à représenter les intérêts d’un mineur dans le cadre d’une procédure judiciaire et à l’accompagner tout au long de celle-ci. Elle repose sur l’engagement d’apporter à chaque enfant une information juridique et sociale et une garantie quant au respect de ses intérêts et de ses droits. L’intervention de l’administrateur ad hoc pour les enfants victimes d’infractions pénales se fonde sur l’article 706-50 du code de procédure pénale. Cet article prévoit la possibilité, et non l’obligation, pour un magistrat de désigner un administrateur ad hoc en lieu et place des représentants légaux, s’il constate une insuffisance de protection des intérêts du mineur par ces derniers. Il nous appartient dès lors de nous constituer partie civile au nom et pour le compte du mineur que nous représentons.

La désignation en matière d’inceste n’est pas systématique. Il est intéressant de rappeler qu’elle l’était lors de la première définition de l’inceste dans le code pénal, avant que cette disposition ne soit déclarée contraire à la Constitution par une décision du Conseil constitutionnel de 2012. Cette désignation systématique n’a pas été reprise par le législateur ; il appartient donc au magistrat d’évaluer au cas par cas la capacité du parent non mis en cause à assurer la protection des intérêts de son enfant. La désignation peut intervenir à tous les stades de la procédure : par le procureur de la République en phase d’enquête, par le juge d’instruction, ou plus rarement, juste avant la phase de jugement. Nous constatons une évolution vers des désignations par le parquet le plus en amont possible, ce qui témoigne d’une volonté des juridictions de mieux accompagner l’enfant victime dès sa première audition. Ces désignations précoces nous permettent d’assurer une présence et un soutien aux côtés des enfants auditionnés, quelle que soit la gravité des faits.

Nous constatons également des avancées concernant le recueil de la parole des enfants, notamment grâce à des gendarmes de plus en plus formés au protocole d’audition du National Institute of Child Health and Human Development (Nichd), à la généralisation des maisons de protection des familles et à la mise en place, encore trop lente, des unités d’accueil pédiatrique enfants en danger (Uaped). De notre place, nous observons l’impact considérable qu’une procédure pénale peut avoir sur un enfant. Au-delà du traumatisme initial, la procédure elle-même est susceptible de provoquer des souffrances psychiques, parfois aux effets différés : culpabilité, angoisse, sidération.

Nous sommes convaincus qu’il faut permettre aux enfants de prendre part au procès qui les concerne, tout en étant conscients des difficultés que cela peut engendrer. C’est cet accompagnement que nous devons proposer aux enfants victimes, a fortiori lorsque les violences sont à caractère sexuel et commises au sein de la famille. L’administrateur ad hoc doit prendre des décisions cruciales : s’opposer ou non à une confrontation, se positionner sur une éventuelle correctionnalisation, solliciter des expertises, interjeter appel d’une ordonnance de non-lieu. Pour ce faire, il travaille en étroite collaboration avec un avocat qu’il a choisi.

Pour toutes ces raisons, la formation des administrateurs ad hoc nous semble incontournable. Aujourd’hui, pour être habilité, il faut avoir entre 30 et 70 ans, un casier judiciaire vierge, ne pas avoir fait l’objet d’une faillite personnelle, résider dans le ressort de la juridiction et justifier d’un intérêt suffisant pour les questions de l’enfance. C’est tout. Aucune formation qualifiante n’est exigée, ce que la fédération déplore depuis des années. Tous les textes internationaux et de nombreux rapports exigent une formation adaptée pour les professionnels en contact avec des enfants. J’insiste sur le rôle difficile de l’administrateur ad hoc, qui doit rechercher le meilleur intérêt pour l’enfant qu’il représente, mais aussi l’accompagner dans des situations humainement insupportables. Il paraît invraisemblable de confier une telle mission sans exigence de formation, d’éthique, sans pluridisciplinarité et sans un accompagnement des professionnels sous forme de supervision ou d’analyse de pratiques.

Un mot sur les indemnités. L’administrateur ad hoc est indemnisé via les frais de justice à la fin de sa mission, c’est-à-dire à la majorité de l’enfant ou lorsque le jugement est devenu définitif. Le montant est forfaitaire : 175 euros pour une désignation par le parquet, 450 euros en matière criminelle par un juge d’instruction – avec un supplément de 300 euros pour une présence aux assises ou devant la cour criminelle départementale –, et 250 euros en matière délictuelle – avec un supplément de 100 euros pour une présence au tribunal correctionnel. Le montant maximal est donc de 750 euros pour accompagner un enfant pendant des mois, voire des années. Cette grille n’a pas été réévaluée depuis 2008.

Certains services habilités bénéficient de subventions départementales, mais cela reste rare – c’est le cas depuis 2007 en Alsace, et depuis peu en Gironde – et rien n’oblige les départements à financer cette mission. En conséquence, des services saturés exercent à perte et envisagent d’arrêter cette activité. Il existe une grande disparité territoriale : certaines juridictions n’ont aujourd’hui aucun administrateur ad hoc habilité, ou alors une unique personne physique qui ne peut évidemment pas, à elle seule, couvrir toutes les missions susceptibles de lui être confiées. Des enfants ne sont donc pas accompagnés de la même manière selon leur lieu de vie, ce qui est fortement regrettable.

Je tiens à la disposition de votre commission un guide pratique, publié en septembre 2024 avec le soutien de la direction générale de la cohésion sociale (DGCS), qui détaille notre accompagnement. Je vous remercie de votre attention.

Mme la présidente Maud Petit. Merci beaucoup, mesdames, pour ces propos introductifs. Je reste interloquée par ce que j’ai entendu. Je trouve les conditions dans lesquelles vous travaillez indécentes, mais nous y reviendrons. Monsieur le rapporteur, je vous cède la parole pour une première série de questions.

M. Christian Baptiste, rapporteur. Merci pour cette intervention qui nous éclaire. J’avoue que je disposais de peu d’informations sur les administrateurs ad hoc, et j’imagine que c’est un sentiment assez répandu. J’espère que cette commission d’enquête permettra non seulement d’éclairer votre rôle, mais aussi de valoriser votre fonction. Vous l’avez déjà un peu abordé, mais mes deux questions sont les suivantes : quelles sont les principales difficultés que vous rencontrez dans l’exercice de votre fonction, particulièrement dans les affaires d’inceste parental ? Et surtout, comment évaluez-vous la manière dont la parole des victimes est prise en compte par les enquêteurs et les magistrats, et les modalités d’audition des mineurs vous semblent-elles adaptées ?

Mme Monia Zoghlami. Sur les principales difficultés rencontrées dans les affaires d’inceste parental, elles sont nombreuses. Il y a tout d’abord le fait d’accompagner un enfant qui n’est ni cru ni soutenu par sa famille, ce qui a un effet dévastateur. Il y a aussi le sentiment de culpabilité de l’enfant, parfois entretenu par l’autre parent ou la fratrie, ou qui naît spontanément lors d’une audition devant le juge d’instruction ou d’une confrontation avec son agresseur.

On pourrait également relever le manque de fluidité entre l’instruction et l’assistance éducative. Comme l’a rappelé Mme Gouttenoire, il serait très intéressant que l’administrateur ad hoc désigné au pénal le soit systématiquement en assistance éducative, afin d’avoir une vision globale de la situation de l’enfant.

Une autre difficulté majeure concerne les classements sans suite au stade de l’enquête et la décision que nous devons prendre. Comme cela a été dit, il n’y a pas d’avocat à ce stade. Faut-il engager un recours devant le procureur général ? Peut-on obtenir une désignation par le juge aux affaires familiales en charge des tutelles des mineurs pour se constituer partie civile devant le doyen des juges d’instruction ? Ces classements sont de plus très peu expliqués aux enfants dans des termes compréhensibles.

Enfin, une dernière difficulté que nous avons identifiée au sein de la fédération est celle d’obtenir des magistrats des expertises pour chiffrer les postes de préjudice. Les magistrats ne désignent pas toujours des experts compétents en la matière et refusent parfois une réserve des droits ou une demande d’expertise complémentaire – l’expertise Dintilhac, qui permet un chiffrage au plus près de la réalité des préjudices –, ce qui nous empêche de chiffrer au plus près de la réalité les demandes indemnitaires, poste de préjudice par poste de préjudice.

Mme Adeline Gouttenoire. J’adhère complètement à tout ce qui vient d’être dit. Pour compléter, l’un des problèmes majeurs est la temporalité. La durée des procédures est très compliquée à gérer pour un enfant ; un procès aux assises peut prendre quatre ans. C’est catastrophique. Pendant ce temps, il faut que l’enfant vive. L’administrateur ad hoc doit donc gérer son placement, ses contacts éventuels. On ne peut pas se contenter d’attendre ; des mesures doivent être prises au fur et à mesure. C’est un vrai problème, et c’est pourquoi nous plaidons pour une spécialisation des juridictions pénales en matière de violences, notamment sexuelles, sur mineurs.

Il y a aussi la question de la gestion de la famille, notamment de l’autre parent, qui peut être contrarié par la désignation d’un administrateur ad hoc. C’est la raison pour laquelle le caractère automatique de la désignation a été supprimé. Il faut donc travailler avec ce parent. Dans certains départements, comme le mien, il existe des mesures en milieu ouvert spécialisées sur l’inceste, qui sont extrêmement intéressantes, et qui permettent de gérer la famille.

Un autre manque criant est la prise en charge psychologique de l’enfant. Nous avons un vrai problème, qui rejoint la question plus générale de la santé mentale. Un enfant qui a vécu un tel traumatisme, souvent aggravé par une séparation et un rejet familial, n’est généralement pas accompagné. Il ne s’agit pas d’un simple suivi, mais d’une prise en charge du trauma qui devrait intervenir immédiatement. C’est rarement le cas, même après. À Bordeaux, par exemple, une prise en charge systématique existe pour les enfants victimes de violences conjugales ; il faudrait mettre en place la même chose pour les enfants concernés par une procédure pour violences sexuelles, dès le début de celle-ci, notamment pour éviter la victimisation secondaire.

Enfin, il convient de tenir compte du rouleau compresseur de la procédure. Un jeune peut être convoqué la veille de son bac blanc ou le jour même pour être entendu à l’autre bout de la France ! Il est essentiel de mieux prendre en compte la place de la victime, notamment lorsqu’elle est jeune, pour éviter cette victimisation secondaire. Le huis clos, par exemple, n’est pas obligatoire pour les mineurs victimes, même en cas d’infraction sexuelle. Il faut le demander, et en général on l’obtient, mais il nous arrive d’entendre des remarques du parquet sur le fait que la justice devrait être rendue publiquement. Il faudrait un huis clos systématique, avec la possibilité pour l’enfant de demander la présence de certaines personnes – les proches, les éducateurs, etc.

Je suis tout à fait d’accord sur la formation, mais il faut aussi revaloriser le rôle de l’administrateur ad hoc, qui est trop souvent utilisé pour faire le chauffeur, aller chercher l’enfant, le ramener, etc. Notre rôle est de représenter l’enfant dans la procédure, d’avoir voix au chapitre et de pouvoir dire non à une confrontation, par exemple, à l’autre bout du pays, deux jours avant le baccalauréat.

Mme Monia Zoghlami. Sur les auditions, j’ai déjà mentionné des avancées. J’ai connu des auditions d’enfants dans un coin de bureau, avec des allées et venues incessantes de collègues du policier, etc. Cela a évolué, notamment avec la création de salles Mélanie dans de nombreuses brigades de gendarmerie et la formation au protocole Nichd.

Cependant, les auditions sont parfois très longues. On dit aux enfants qu’ils sont filmés pour leur éviter de répéter leur histoire, ce qui est faux. Un enfant va devoir répéter son récit devant les enquêteurs, le juge d’instruction, son parent agresseur en cas de confrontation, devant l’expert psychologue, et souvent devant la juridiction de jugement. Il n’est pas rare que le président de la cour criminelle départementale ou de la cour d’assises requiert la présence de l’enfant victime. On ne peut pas leur dire qu’ils ne répéteront pas, alors qu’ils le feront cinq, six ou sept fois.

Parfois, la manière de procéder est violente : une interpellation de l’auteur à six heures du matin, où l’on vient chercher les enfants en pyjama pour les emmener à l’Uaped. Ce type de situation peut être très perturbant. On n’a parfois pas le choix, car il est nécessaire d’auditionner l’enfant pendant la garde à vue du parent, mais cela n’aide pas à mettre l’enfant en confiance. D’où l’intérêt d’avoir un administrateur ad hoc dès le début pour créer un lien, expliquer et rassurer. Je suis convaincue de l’utilité de notre désignation dès le début de l’audition.

Mme Adeline Gouttenoire. Je souscris entièrement à cela. Les progrès existent, c’est certain, mais ils ne sont ni généralisés ni suffisants. L’Uaped, qui permet l’audition filmée, l’expertise médico-légale et psychologique en un même lieu, est un bon exemple. Ainsi, à Bordeaux, une grande métropole, l’Uaped n’est ouverte que deux jours par semaine, ce qui est totalement insuffisant. Les outils existent, mais pas en quantité et en qualité suffisantes. Une salle Mélanie ne sert à rien si l’enfant est entendu par un policier non formé ; cela peut même faire des dégâts.

C’est pourquoi je pense que l’administrateur ad hoc devrait assister à l’audition, ce qui n’est pas toujours le cas. À Bordeaux, la police le refuse. Pourtant, c’est rassurant pour l’enfant et cela nous permet de voir dans quelles conditions il a été entendu. J’ai vu des enfants qui m’avaient fait des confidences et qui, face aux enquêteurs, se sont braqués et n’ont rien répété vu les conditions dans lesquelles ils ont été entendus. Qu’en déduit-on ? Que ce qu’ils m’avaient dit était faux ? C’est toute la question dans ces affaires d’inceste, où l’enfant ne dit pas toujours la même chose, qui ne va pas toujours oser parler.

Quand l’enfant parle, on ne donne pas assez d’importance à sa parole. Souvent, l’enfant est entendu, mais il ne se passe rien. L’auteur n’est pas mis en garde à vue, ni entendu, ou alors très longtemps après, ce qui lui laisse le temps de préparer sa défense. Le problème est l’inertie de départ. L’audition de l’enfant peut avoir lieu tardivement du fait de services d’enquête surchargés. Par ailleurs, dans ces affaires, on attend des preuves matérielles, mais par hypothèse, il n’y en a pas dans les cas d’inceste parental. Nous n’en aurons jamais. La seule possibilité, c’est la parole de l’enfant et son état général. Dans le cas que je citais, l’enfant avait été hospitalisé et disait vouloir mourir quand il était chez son père. Il faisait systématiquement des crises d’angoisse à chaque fois qu’il devait aller chez son père. Il faut que tous les professionnels évoluent sur ce point. Je pense que cela doit être considéré comme un élément de preuve suffisant pour suspendre les contacts, au moins temporairement. C’est là-dessus qu’il faut travailler, et l’administrateur ad hoc a un rôle essentiel à jouer pour mettre ces éléments en avant. Combien de classements sans suite avons-nous vus, avec des enfants qui ont répété la même chose, parfois à deux, faute de preuves ? Mais quelle preuve attend-on ?

M. Christian Baptiste, rapporteur. Le débat sur les auditions est très intéressant. Hier, lors de l’audition des syndicats de police, une incompréhension est apparue sur la multiplicité des auditions. Nous sommes d’accord sur le fait qu’il faut l’éviter. Ma question est donc la suivante : êtes-vous favorable à la limitation de cette multiplicité d’auditions et, si oui, comment ? J’ai visité l’Uaped de mon département, en Guadeloupe, qui dispose d’une salle Mélanie où les dépôts de plainte peuvent se faire. Mais il est vrai que ces unités manquent de moyens, notamment de psychologues. Si les Uaped étaient mieux équipées, avec des médecins et des psychologues pouvant établir des diagnostics, cela faciliterait le travail des enquêteurs.

Ma deuxième question porte sur la formation au protocole Nichd. Le protocole prévoit la formation des policiers, mais aussi des intervenants sociaux. Pensez-vous qu’il serait judicieux de former également les intervenants sociaux à ce protocole ?

Mme Monia Zoghlami. Une précision : parlez-vous de la formation des intervenants sociaux présents au sein de l’Uaped ou de ceux qui interviennent plus largement dans l’accompagnement des enfants ?

M. Christian Baptiste, rapporteur. Je faisais référence à la formation des personnes qui interviennent plus largement dans l’accompagnement des enfants.

Mme Monia Zoghlami. Très bien. Nous devons faire attention à ne pas devenir des enquêteurs bis, ce qui n’est pas notre rôle. D’ailleurs, lorsque nous recevons un enfant pour un premier entretien, nous ne revenons jamais sur les faits.

Sur la démultiplication des auditions, si la première est claire, on peut éviter de réentendre l’enfant. Parfois, une deuxième audition est nécessaire, car l’enfant est fatigué ou  peu enclin à parler immédiatement. Lorsqu’une information judiciaire est ouverte, il serait intéressant que le juge d’instruction ne procède pas lui-même à l’audition dans son bureau, mais qu’il demande par commission rogatoire aux premiers enquêteurs, qui ont déjà créé un lien avec l’enfant, de faire préciser certains points. L’enfant serait ainsi réentendu par les mêmes personnes.

Enfin, lors des auditions que j’ai pu accompagner à l’Uaped, on ne commence pas par l’expertise. L’audition menée par les services de police ou de gendarmerie a lieu en premier, et l’expertise médicale dans un second temps. On ne peut donc pas poser un diagnostic qui faciliterait le travail de l’enquêteur en amont de l’audition.

M. Christian Baptiste, rapporteur. Un parent peut-il se présenter à l’Uaped avec son enfant en disant qu’il a une difficulté ? Certains parents, comme nous le disaient les procureurs, ne veulent pas porter plainte tout de suite. Ils veulent d’abord avoir confirmation de la parole de l’enfant par une expertise, par exemple.

Mme Adeline Gouttenoire. Il faut préciser que l’expertise n’est en principe possible que sur réquisition du parquet. Un parent ne peut pas se rendre à une Uaped ou à l’UMJ en disant : « Mon enfant me dit cela, pouvez-vous l’examiner ? » Ce n’est pas possible. Pour qu’il y ait une expertise ou une audition, il faut une réquisition du parquet. L’audition a lieu en premier, puis l’expertise, où l’expert recherche des éléments physiques pouvant corroborer les propos de l’enfant. Si des parents ont un doute, ils peuvent se rendre dans ce type de structure, mais il sera plutôt procédé à un entretien psychosocial avec des psychologues ou des travailleurs sociaux, qui jugeront de l’opportunité de porter plainte.

Concernant la répétition de l’audition, je suis d’accord pour l’éviter à tout prix. C’est pénible pour l’enfant, et un jeune enfant ne répétera jamais les choses de la même manière, ce qui pourrait être utilisé contre lui. Cela peut lui porter préjudice.

Enfin, à l’audience, le magistrat ne devrait pas obliger l’enfant à parler. Si l’enfant me dit qu’il ne veut pas parler, je le dis au juge, qui en général le respecte. Parfois, le mineur change d’avis en entendant son parent. Notre rôle est alors de lui dire que c’est le moment de s’exprimer. Mais il faut que cette audition soit bénéfique pour l’enfant, et non un risque de voir sa parole mise en doute ou de le confronter à une épreuve trop difficile.

Mme la présidente Maud Petit. Je voudrais vous poser une question sur les disparités territoriales. Vous nous avez donné quelques informations. Avez-vous des données sur les départements et territoires d’outre-mer ? Une recherche rapide montre qu’il n’y a que trois administrateurs ad hoc dans le Val-de-Marne, dont un indisponible, soit deux en activité. Je n’ose imaginer la situation à Mayotte. Que pouvez-vous nous dire de ces territoires ultramarins ?

Mme Monia Zoghlami. La fédération regroupe 70 adhérents, mais pas la totalité des administrateurs ad hoc du territoire. Nous avons des adhérents en outremer, notamment une administratrice ad hoc à Mayotte qui exerce à titre individuel.

Mme la présidente Maud Petit. Elle est donc seule sur l’ensemble du territoire ?

Mme Monia Zoghlami. Il me semble qu’il y a aussi une association qui n’est pas adhérente à la fédération. Mais oui, cette administratrice exerce seule, et les difficultés qu’elle rencontre sont très lourdes. Il y a également des administrateurs ad hoc en Basse-Terre. Ils sont moins nombreux qu’en métropole, où la situation est déjà très disparate. Il est très compliqué d’obtenir une cartographie exacte. Le ministère de la Justice, qui tient à jour la liste de toutes les cours d’appel, pourrait vous fournir ces informations. Même pour moi, en tant que présidente de la fédération, obtenir une liste à jour est très difficile, car cela dépend du bon vouloir des cours d’appel.

Mme Adeline Gouttenoire. Cette cartographie est de toute façon très variable dans le temps. En Gironde, nous étions plutôt bien dotés, mais la moitié de mes administrateurs ad hoc viennent de fêter leur 70e anniversaire et ont donc disparu des listes. Il existe également un manque de notoriété de la profession. Il faudrait la faire connaître pour recruter, mais la limite d’âge est un problème. Qui peut-on recruter pour des fonctions aussi lourdes, émotionnellement difficiles et mal rémunérées ? Essentiellement des personnes à la retraite. Mais si l’on part à la retraite à 67 ans, comment demander à quelqu’un de s’investir pour trois ans ?

Le modèle économique de l’administrateur ad hoc, basé sur le bénévolat lors de sa création, n’a pas changé en près de quarante ans. Pourtant, les missions se sont multipliées. On ne peut pas à la fois augmenter le nombre de missions et ne pas en assurer les moyens. En Gironde, nous avons dû demander au parquet de ne plus nous désigner systématiquement au stade de l’enquête, car nous n’avions plus les moyens d’assurer ces missions. L’intervention des administrateurs ad hoc a aussi été étendue aux procédures de violences conjugales, ce qui est très lourd. Nous sommes face à une crise urgente qu’il faudrait résoudre en favorisant le recrutement.

Mme Claire Marais-Beuil (RN). Merci pour toutes ces informations. J’avais deux questions. Premièrement, lorsque vous n’êtes pas nommé dès le début, mais que vous intervenez en cours d’instruction, comment se passe votre relation avec l’enfant qui a déjà entamé un parcours ? Deuxièmement, que se passe-t-il lorsqu’un administrateur ad hoc doit cesser sa mission en cours de procédure, par exemple parce qu’il atteint l’âge de 70 ans ? Comment ce changement est-il géré ? Ne serait-il pas utile de permettre à un administrateur, même s’il dépasse un peu l’âge, de continuer au moins jusqu’à la fin de sa mission ?

Mme Adeline Gouttenoire. En pratique, la mission de l’administrateur ad hoc se poursuit au-delà de la majorité de l’enfant. C’est un cas assez rare, et je ne peux affirmer que ce soit une pratique universelle, mais en général, les juridictions tolèrent que sa mission continue tant qu’il figure sur la liste des administrateurs. Le véritable problème survient lors du renouvellement de cette liste, comme nous en avons fait l’expérience. À ce moment-là, il n’est plus possible de continuer, notamment en raison des risques liés aux assurances.

Quelle que soit la date de notre intervention, nous prenons toujours le train en marche. Il m’est arrivé, dans des affaires qui ne concernaient pas l’inceste, d’être désignée deux mois seulement avant un procès d’assises. On arrive alors dans un dossier où personne ne nous connaît, pas même les travailleurs sociaux. De nombreux événements se sont déjà produits, et l’on doit composer avec la situation telle qu’on la découvre. L’enfant, bien sûr, nous observe. Je considère que l’administrateur ad hoc n’est pas un psychologue ; il a un rôle spécifique à jouer, et l’enfant, lorsqu’il est en âge de comprendre, perçoit qu’une personne vient l’aider. Il constate que cette aide arrive tardivement, mais elle arrive. Nous nous efforçons alors de rattraper le temps perdu en accédant au dossier et en désignant immédiatement un avocat, qui peut lui-même y accéder. Nous consacrons un temps considérable à combler ce retard.

Parfois, ce temps perdu est irrattrapable, car des actes ont été posés, ou au contraire n’ont pas été posés, alors que nous les aurions demandés. Il arrive que l’enfant ait été placé durant toute la procédure dans des conditions que nous n’aurions jamais acceptées. C’est un problème réel, mais il vaut toujours mieux intervenir, même tardivement, que de ne pas intervenir du tout.

M. Christian Baptiste, rapporteur. Quelle formation est requise pour devenir administrateur ad hoc ?

Mme Monia Zoghlami. Je le répète, aucune formation n’est légalement exigée. Au sein de l’association Themis, nous avons toutefois fait le choix de confier ces missions à des juristes. Il me semble en effet qu’une connaissance du droit constitue un préalable important, car la mission est à la fois complexe et technique. Elle requiert une maîtrise des différentes procédures judiciaires. Une formation reposant sur des bases juridiques solides me paraît donc essentielle.

Pourtant, parmi nos adhérents, très peu de services confient cette mission à des juristes. Nous sommes une minorité à exercer la fonction d’administrateur ad hoc avec ce profil ; la plupart sont des travailleurs sociaux, notamment des éducateurs spécialisés.

Je souhaite conclure sur le cas des administrateurs ad hoc exerçant à titre individuel. Dans ce domaine, on observe une grande hétérogénéité. Je suis régulièrement contactée par des personnes intéressées. Madame Gouttenoir, vous évoquiez la nécessité de recruter des administrateurs ad hoc ; je me demande s’il ne vaut pas mieux s’abstenir de recruter en l’état actuel, sans exigence de formation. En effet, une intervention mal préparée peut causer plus de dégâts qu’autre chose dans l’accompagnement d’un enfant. Certaines personnes m’appellent, souvent après avoir été marquées par un fait divers dramatique à la télévision, en me disant : « J’ai vu qu’il existait des administrateurs ad hoc, je pense que je pourrais faire ça ». En discutant avec elles, je me rends compte qu’elles n’ont aucune intention de se former, car elles estiment déjà savoir comment accompagner un enfant et le « tenir par la main ». Je schématise, mais c’est l’idée. Ce point de vigilance me semble capital : la mission d’accompagnement et de représentation des intérêts de l’enfant n’a de valeur que si elle est confiée à un administrateur ad hoc dûment formé.

Mme Adeline Gouttenoire. Bien que juriste, je ne partage pas entièrement ce point de vue. Je ne suis pas convaincue que le juriste soit systématiquement le mieux placé pour être administrateur ad hoc. Sa mission première est de déterminer l’intérêt de l’enfant, et je ne suis pas certaine que cette compétence soit exclusivement juridique. Il ne faut pas oublier qu’un avocat intervient dans la plupart des procédures, à l’exception de l’assistance éducative. Or, en assistance éducative, je constate mes propres limites. Bien que je travaille dans la protection de l’enfance, il m’arrive de manquer de compétences en travail social ou en psychologie.

À mon sens, il n’est pas obligatoire d’être juriste. En revanche, il est essentiel d’être un professionnel de l’enfance, que l’on soit pédiatre ou enseignant, et d’avoir conscience de la nécessité de compléter ses compétences en étant accompagné par un avocat. C’est pourquoi une structure collective est bénéfique. Notre association, bénévole et de droit privé, rassemble plusieurs profils, ce qui nous permet de mutualiser un secrétariat et de nous répartir les dossiers en fonction des besoins. Par exemple, j’interviendrai sur un dossier à forte composante juridique, tandis que d’autres affaires ne le nécessiteront pas.

Je suis également favorable à la formation, mais il faut s’interroger sur sa nature. Si nous exigeons de nos administrateurs ad hoc une licence en droit cumulée à une licence de psychologie, nous rencontrerons des difficultés de recrutement. Il faudrait plutôt, comme notre association a tenté de le faire avec des moyens limités, donner aux associations d’administrateurs ad hoc les ressources pour créer des formations spécifiques et pluridisciplinaires. Nous savons définir les besoins des administrateurs en matière de droit, sans qu’il soit nécessaire d’y consacrer six mois. L’objectif serait de fournir des bases solides et des ressources pour poser des questions. Au sein de mon association, je gère les aspects juridiques, mais lorsque je suis confrontée à une question de travail social, je me fais aider. Il m’est même arrivé, dans des procès d’assises très lourds, de bénéficier d’une supervision psychologique.

Mme la présidente Maud Petit. Je vous remercie. Vous avez répondu de manière très complète aux questions que nous vous avions adressées en amont, et les échanges qui ont suivi ont permis d’approfondir ces sujets. Nous vous remercions pour le temps que vous nous avez consacré ce matin, qui nous permettra d’avancer dans notre rôle de législateur au sein de cette commission d’enquête.

Mme Adeline Gouttenoire. Si vous avez besoin de documents, n’hésitez pas à nous en faire la demande.

  1.   Audition, ouverte à la presse, de Mme Gaëlle Colin, sous-directrice en charge de la formation continue à l’École nationale de la magistrature (30 avril 2026)

Mme la présidente Maud Petit. L’École nationale de la magistrature (ENM) tient une place centrale dans la manière dont les magistrats sont intellectuellement armés face aux dossiers particulièrement complexes d’inceste. L’École porte aussi une lourde responsabilité dans le traitement judiciaire qui est fait aujourd’hui de ces dossiers, sur la base de connaissances acquises il y a plusieurs années, voire plusieurs décennies, en formation initiale ou continue. Je pense bien sûr à la lecture biaisée que permet le concept d’aliénation parentale, qui était encore enseigné récemment à l’ENM aux jeunes magistrats. Vous nous direz donc quand cet enseignement a cessé, si tel est bien le cas.

Vous avez aussi, heureusement, la capacité d’inverser le cours des choses grâce à la formation continue. Je sais que des magistrats aguerris et au fait des dernières connaissances scientifiques œuvrent aujourd’hui au sein de l’École sur ces questions. Néanmoins, cette formation est optionnelle, ce qui limite la portée de votre action.

Pour faire le bilan de l’action de l’ENM dans ce domaine, j’accueille donc cet après-midi Mme Gaëlle Colin, magistrate, sous-directrice en charge de la formation continue de l’École nationale de la magistrature. Les questions qui nous occupent ne vous seront pas inconnues, car vous avez exercé, avant votre nomination à l’ENM, au parquet et au siège, en cour d’assises, dans l’hexagone, mais aussi en outremer, et en particulier à Fort-de-France.

Je rappelle que cette audition est ouverte à la presse et qu’elle est retransmise en direct sur le site de l’Assemblée nationale. Avant de vous laisser la parole, je vous rappelle que l’article 6 de l’ordonnance du 17 novembre 1958 relative au fonctionnement des assemblées parlementaires impose aux personnes entendues par une commission d’enquête de prêter le serment de dire la vérité, toute la vérité, rien que la vérité.

(Mme Gaëlle Colin prête serment.)

Mme Gaëlle Colin, sous-directrice en charge de la formation continue à l’École nationale de la magistrature. J’ai l’honneur, comme vous l’avez indiqué, de représenter Madame la directrice de l’École nationale de la magistrature, qui regrette de ne pouvoir être disponible aujourd’hui. Je tiens surtout à vous dire à quel point l’ENM apprécie de pouvoir vous présenter la formation des magistrats français en matière de prise en charge des violences sexuelles commises à l’encontre des mineurs, et plus particulièrement de l’inceste. Je sais que les enseignements et formations dispensés par l’ENM ont souvent été abordés lors de vos auditions antérieures et je suppose qu’ils le seront encore à l’occasion des auditions à venir. C’est pourquoi il me semblait particulièrement pertinent de pouvoir vous les détailler aujourd’hui, même si l’exhaustivité ne sera pas possible. Je m’efforcerai néanmoins d’être la plus complète possible. Si je n’étais pas en capacité de répondre dès à présent à toutes vos interrogations, notamment sur la formation initiale, j’en serais navrée, mais sachez que mes collègues de Bordeaux, qui m’ont beaucoup aidée à préparer mes propos, ne manqueront pas de vous apporter les précisions nécessaires par la suite.

Je commencerai par de très courts propos préliminaires pour vous présenter quelques informations générales sur la formation des magistrats, ainsi qu’une présentation succincte de l’organisation de notre école, qui n’est peut-être pas aussi connue qu’on ne le pense, afin de faciliter la compréhension de la suite.

L’École nationale de la magistrature est en charge à la fois de la formation initiale des magistrats et de leur formation continue. La formation initiale des magistrats, qui sont pour l’essentiel issus de trois concours, est d’une durée de trente et un mois. C’est une durée assez atypique dans le paysage des grandes écoles du service public. Elle est composée d’une période de scolarité dans les locaux bordelais de l’ENM et de nombreux stages en juridiction, dans les tribunaux et les cours d’appel, mais aussi au sein d’autres institutions et professions partenaires, comme les cabinets d’avocats. L’ENM est une école d’application, ce qui est parfois méconnu : elle ne revient pas sur les enseignements juridiques dispensés à l’université, mais prépare ses élèves à l’exercice d’un métier. Les enseignements dispensés doivent permettre aux futurs magistrats d’acquérir des connaissances à la fois théoriques adaptées à la pratique et des connaissances plus concrètes concernant l’ensemble des fonctions qu’un magistrat est censé exercer au cours de sa carrière : juge des enfants, juge d’instruction, substitut du procureur, etc. Une formation de douze mois permet également aux stagiaires issus du concours professionnel, créé récemment, de disposer d’une formation beaucoup plus longue qu’auparavant, qui leur permet d’acquérir des connaissances suffisantes pour exercer à terme des fonctions non spécialisées de juge ou de substitut du procureur.

Dès la fin de cette formation initiale, l’ensemble des magistrats en exercice est astreint, depuis 1972, à une obligation de formation continue d’une durée de cinq jours par an, et ce tout au long de leur carrière, soit une quarantaine d’années pour un auditeur de justice classique. Pour cette formation continue, l’ENM accueille dans ses locaux parisiens les magistrats et les autres publics qu’elle forme, notamment les attachés de justice, qui travaillent beaucoup sur les violences intrafamiliales, les assistants spécialisés ou encore les magistrats à titre temporaire. Chaque année, l’ENM conçoit environ 600 actions de formation continue nationale, ce qui constitue un catalogue très dense. Ce catalogue parisien est complété par une offre régionale, grâce aux relais dont dispose l’école dans l’ensemble des cours d’appel de métropole et d’outre-mer, auxquels j’apporte une attention particulière.

Un mot rapide sur notre organisation pédagogique, qui est commune à la formation initiale et à la formation continue. Nos enseignements sont regroupés en huit pôles de formation : le pôle justice civile, le pôle justice pénale, le pôle environnement judiciaire, qui nous intéressera plus particulièrement aujourd’hui, où l’on aborde les données scientifiques en matière de psychiatrie et de psychologie, le pôle communication judiciaire, qui traite de la communication institutionnelle, mais aussi de la communication à l’audience, un pôle humanités judiciaires, un pôle dédié aux questions économiques, sociales et environnementales, un pôle dédié à l’administration des juridictions et enfin, un pôle consacré à la dimension européenne et internationale de la justice.

S’agissant plus spécifiquement des violences intrafamiliales et des violences sexuelles faites aux mineurs, de très nombreux enseignements et formations ont été conçus et longuement réfléchis par les pôles justice civile, justice pénale, environnement judiciaire et communication judiciaire. Nous partons du principe que tout magistrat sera confronté au cours de sa carrière, quelle que soit sa fonction, au traitement judiciaire de ces violences : magistrat du parquet, juge aux affaires familiales, juge des enfants, juge d’instruction, assesseur et président d’audience correctionnelle, ou encore assesseur et président de cour criminelle départementale et de cour d’assises.

Nous mesurons pleinement l’importance de la qualité des enseignements que nous devons dispenser en ce domaine. Nous avons véritablement à cœur d’être au plus près des connaissances scientifiques, du maillage institutionnel et des différentes réformes normatives qui portent sur la question de l’inceste. Je souhaite vous faire passer le message que notre offre n’est jamais figée. Chaque année, nous analysons l’efficience et la pertinence de l’intégralité de nos enseignements, en nous basant sur les retours des apprenants, sur les demandes de notre ministère de tutelle, et sur les travaux scientifiques en cours. Les universitaires ou les membres du conseil d’administration et du conseil pédagogique de l’ENM sont souvent surpris de voir à quel point nous remettons tout sur la table chaque année. Nous supprimons, transformons et créons au gré des besoins et de l’actualité. C’est pourquoi nous sommes déjà particulièrement attentifs aux fruits de vos travaux parlementaires, qui constituent pour nous une source de réflexion.

Une dernière précision rapide, que vous avez soulignée, madame la présidente : à ce jour, seuls les enseignements dispensés dans le cadre de la formation initiale sont imposés dans leur contenu. Dans le cadre de la formation continue, les magistrats ont certes l’obligation de suivre une formation, mais ils en ont le libre choix. Sur ce point, une évolution normative est en cours, puisque le garde des sceaux, ministre de la justice, a souhaité récemment rendre obligatoire pour certaines catégories de magistrats le suivi d’une formation continue en matière de violences intrafamiliales et de violences sexuelles et sexistes. L’ENM mettra en œuvre cette réforme lorsqu’elle entrera en vigueur.

Si vous en êtes d’accord, je vous propose de reprendre les questions que vous nous aviez transmises, de manière synthétique. Je commencerai par la formation initiale. Le ministère de la justice s’est engagé dans un plan pluriannuel de recrutement, et les enseignements dont je vais vous parler touchent un nombre de plus en plus important de futurs magistrats. En 2016, les promotions comptaient environ 350 auditeurs de justice. La promotion de 2024 en comptait 491, et celle de 2025, 499.

Concernant les violences intrafamiliales en formation initiale, nous distinguons les conférences en amphithéâtre, les travaux collectifs en plus petit comité et les directions d’études en format classe. Une séquence importante en amphithéâtre est dédiée aux violences intrafamiliales, avec l’intervention de Gwenola Joly-Coz et d’Éric Corbaux, les auteurs du rapport « À Vif ». Nous y évoquons les enjeux de la prise en charge, l’impact de ces violences sur le conjoint victime et les enfants, les dispositifs de protection des victimes et de prise en charge des auteurs, ainsi que les dispositifs judiciaires : téléphone grave danger, ordonnance de protection, bracelet anti-rapprochement, suspension provisoire puis retrait de l’autorité parentale, etc. Nous mettons également en valeur des politiques de juridiction volontaristes, comme les pôles spécialisés dans les violences intrafamiliales (VIF) ou les audiences et circuits de traitement différenciés qui se pratiquaient à Poitiers. Toutes ces bonnes pratiques sont mises en valeur dès la formation initiale. Il y a aussi des séquences sur la prise en charge des victimes dans les unités médico-légales, des conférences sur le psychotraumatisme, la psychopathologie et la prise en charge des auteurs d’infractions sexuelles. Toutes ces formations sont obligatoires.

Depuis quelques années, nous proposons également des travaux collectifs innovants. Nous pratiquons l’andragogie, une pédagogie appliquée aux adultes, où les auditeurs de justice sont des apprenants très actifs. Nous leur proposons de visiter des structures d’accueil des victimes ou de visionner des films, comme Ladybird de Ken Loach, qui donnent lieu à des débats marquants. Nous menons aussi des activités collectives sur le droit comparé, qui ont récemment donné lieu à un podcast sur le traitement judiciaire des violences faites aux femmes en Europe. Enfin, je citerai la participation d’auditeurs de justice à un travail de recherche sur l’appréhension de l’étranglement non létal, un geste qui peut être le signal de faits plus graves à venir.

Les directions d’études, ces classes qui rythment la scolarité à Bordeaux, comportent énormément de simulations d’audience avec des dossiers « fil rouge » portant très souvent sur les violences intrafamiliales. Cela concerne les juges des enfants, les juges aux affaires familiales, les magistrats du parquet avec des ateliers de traitement en temps réel, les juges d’instruction, les magistrats du siège pénal et les juges de l’application des peines. Depuis 2022, nous créons des séquences « interfonctionnelles » pour décloisonner les enseignements et faire travailler ensemble les différents futurs magistrats, ce qui préfigure les pôles VIF.

J’en viens aux séquences qui abordent en profondeur la question de l’inceste et le recueil de la parole de l’enfant. D’importantes séquences de formation concernent les techniques d’entretien, avec des exercices de simulation qui font l’objet d’un débriefing par un psychologue et un magistrat. Les auditeurs sont ainsi formés à l’écoute active et à la manière de poser des questions, avec un retour immédiat. Nous confions ces formations notamment à Romain Job, psychologue en charge de la formation des gendarmes selon le protocole d’audition du National Institute of Child Health and Human Development (Nichd). Le message délivré aux auditeurs de justice concernant les situations de conflits parentaux complexes, comme la dénonciation par un parent de violences sexuelles commises par l’autre, est d’accueillir par principe la parole de l’enfant et de mettre en œuvre les mesures qui permettent sa protection, dans le respect du contradictoire.

Une séquence consacrée à l’aliénation parentale a eu lieu l’année dernière. Le message délivré par les magistrats de l’ENM lors de cette intervention visait à énoncer qu’il était absolument impossible d’utiliser les termes de « syndrome d’aliénation parentale » (SAP) – si tant est que cela se soit dit un jour. Il a été rappelé que c’était un concept sans aucune assise scientifique et sujet à controverse, sans nier pour autant la possibilité, très résiduelle, d’une manipulation de la parole de l’enfant par l’un des parents dans certaines situations très complexes. Il a été réaffirmé la nécessité d’un accueil de la parole de l’enfant et de la mise en œuvre immédiate d’outils de protection. C’est le sens des enseignements portés par l’ENM aujourd’hui. Sur l’inceste proprement dit, les auditeurs de justice travaillent sur des dossiers dédiés en simulation d’audience. Une fois leur affectation connue, les juges des enfants bénéficient d’une formation renforcée sur ce point. Une conférence donnée par un psychologue, leur est imposée cette année – ainsi qu’aux futurs parquetiers, juges d’instruction et juges non spécialisés – pour appréhender les spécificités de l’inceste, en identifier les différents types, recueillir la parole de l’enfant victime, comprendre les traumatismes causés par l’inceste et les prises en charge nécessaires aux enfants victimes comme aux auteurs. Cette année a été diffusé dans ce cadre le film Dalva d’Emmanuelle Nicot.

Sur la formation continue, pour éviter une liste fastidieuse, je mettrai l’accent sur certaines formations. Nous avons un cycle approfondi de formation dédié aux violences intrafamiliales (Cavif), visant à spécialiser les magistrats. Il s’ouvre par une session socle intitulée « Les violences faites aux femmes : connaissances et concepts », assurée par Gwenola Joly-Coz et Éric Corbaux. Ils ont élaboré un livret définissant tous les concepts clés, qui est remis aux apprenants et mis en ligne pour toute la magistrature. Ivan Jablonka et Andreea Gruev-Vintila y interviennent également.

Dans le cadre de ces sessions, nous apportons des connaissances juridiques, mais nous cherchons surtout à permettre aux magistrats de mieux maîtriser les concepts de psychologie, de psychiatrie, de traumatologie et de médecine légale. Nous reprenons les enjeux liés au recueil de la parole de l’enfant, les conséquences des violences sexuelles familiales et la question de l’autorité parentale. Une session phare sur les violences sexuelles sur mineurs aborde les aspects médico-légaux, l’expertise judiciaire et l’audition des mineurs victimes. Nous avons quelques « best-sellers » dans nos catalogues, de grosses sessions pouvant accueillir jusqu’à 120 personnes. Ce qui est intéressant, c’est que les magistrats y côtoient des enquêteurs, des médecins, des professionnels de la protection de l’enfance. Nous travaillons énormément sur l’interprofessionnalité.

Sur 100 % d’apprenants, 15 % ne sont pas magistrats. Le magistrat n’est absolument pas isolé ; il est mis en présence de ces différents publics durant toutes ces journées de formation. La session sur les violences sexuelles est dirigée par Caroline Rey-Salmon, pédiatre et médecin légiste, et par Sylvain Barbier-Sainte-Marie, procureur de la République d’Arras et ancien chef de la section des mineurs du parquet de Paris. Nous avons également une session consacrée à l’enfant en danger, en collaboration avec la direction de la protection judiciaire de la jeunesse (Dpjj) et son école. Nous travaillons aussi sur la parole de l’enfant de manière théorique, en reprenant le protocole Nichd, et nous passons à la pratique avec des sessions dédiées à des exercices d’audition, où nous revenons sur le fonctionnement de la mémoire et la suggestibilité des victimes. J’ai peur d’être un peu trop précise et de perdre votre attention, donc je vais peut-être m’arrêter là pour répondre à vos questions.

M. Christian Baptiste, rapporteur. Merci, madame la sous-directrice, pour votre éclairage. J’ai deux questions. La première concerne le syndrome d’aliénation parentale. Est-il abordé au cours de la formation ? Quels messages sont aujourd’hui délivrés par les formateurs dans ce domaine ? Les formations dispensées permettent-elles au magistrat de distinguer le conflit parental des violences intrafamiliales ? Ensuite, quelle est la doctrine dispensée par l’ENM en matière de maintien du lien parental, notamment dans le cadre de violences intrafamiliales ?

Mme Gaëlle Colin. Sur l’aliénation parentale, comme je l’ai indiqué, le message qui est aujourd’hui passé est qu’il n’y a aucune assise scientifique, que l’on ne parle pas de « syndrome » et que la communauté scientifique le réfute largement. C’est véritablement ce qui est dit. Madame Joly-Coz et Monsieur Corbaux en parlent durant leur formation, et cela fait partie de la documentation que nous mettons à disposition sur notre plateforme pédagogique. Il n’y a pas de flou sur cette thématique. Si, par extraordinaire, nous faisions appel à un intervenant qui tiendrait un autre discours – ce qui peut arriver, car nous renouvelons très régulièrement notre vivier de près de 3 000 intervenants annuels –, le personnel de l’ENM, toujours présent aux formations, interviendrait pour rectifier le tir. Aujourd’hui, il n’y a plus d’ambiguïté sur ce terrain.

Sur le maintien du lien parental, le mot « doctrine » nous surprend toujours, car nous considérons que nous n’avons absolument pas vocation à en diffuser une aux magistrats. Nous souhaitons surtout leur offrir un bagage juridique, institutionnel et scientifique suffisant et sans cesse actualisé pour leur permettre d’exercer leur office dans les meilleures conditions possible. S’agissant du maintien du lien parental dans les situations de violences, l’École propose différentes interventions qui vont de la présentation du cadre juridique de l’exercice des droits parentaux aux impacts médicaux, psychologiques et pédopsychiatriques des violences commises sur l’un des parents sur les enfants. Nous ne cessons de rappeler les termes de la loi du 18 mars 2024, dite loi Santiago, qui prévoit des dispositifs permettant de suspendre, voire de retirer, l’exercice de l’autorité parentale dans des situations de violences. Nous rappelons aussi en permanence tous les dégâts psychiques potentiels du maintien du lien sur les enfants dans certaines situations. Il n’y a pas de doctrine ; en revanche, les textes de loi sont sans cesse rappelés, tout comme la nécessaire préservation de l’intérêt de l’enfant et de sa santé mentale.

Mme Andrée Taurinya (LFI-NFP). Merci de venir jusqu’à nous, c’est très enrichissant. Je voulais vous poser une question sur les formateurs que vous avez évoqués. Vous avez cité des psychologues et des pédiatres. Pourquoi n’y a-t-il pas de pédopsychiatres ? Était-ce un oubli ? En effet, lors d’une précédente audition, des pédopsychiatres nous ont bien expliqué la spécificité de leur apport, qui m’a paru vraiment pertinente. Par ailleurs, les psychologues qui interviennent, comme Romain Job, sont-ils spécialisés dans la psychologie des enfants et dans la thématique précise des violences faites aux mineurs ?

Mme Gaëlle Colin. L’ENM a la chance d’être une école reconnue qui attire les intervenants. Nous n’avons pas de difficulté à faire venir le spécialiste de telle ou telle matière, car chacun en saisit les enjeux. Nous disposons d’un panel d’environ 3 000 intervenants par an, ce qui est une véritable chance. Nous choisissons à chaque fois le spécialiste de la matière. Parfois même, nous pouvons créer du contradictoire en invitant deux personnes qui ne partagent pas la même opinion, afin que les magistrats aient connaissance de tous les débats qui animent la communauté scientifique.

Nous faisons intervenir énormément de psychiatres et de pédopsychiatres. Le nom de Muriel Salmona me vient immédiatement en tête ; elle intervient beaucoup et nous lui confions même des sessions. Dans les programmes qui pourront vous être communiqués, vous verrez beaucoup d’autres noms de psychiatres.

Mme la présidente Maud Petit. Un sujet qui n’a pas été abordé, à mon sens, est celui de la dissociation traumatique. En disant cela, je pense bien évidemment à Muriel Salmona, mais aussi à la professeure Coraline Hingray et au docteur Hélène Romano. Vous n’en avez pas parlé. Enseignez-vous sur ce sujet précis ? C’est un point parfois problématique dans le recueil de la parole de l’enfant, puisque la dissociation peut ressembler à du mensonge. On sait que c’est un phénomène neurobiologique, mais on sait aussi que, malheureusement, il peut être interprété comme suspect par les enquêteurs et par les magistrats.

Mme Gaëlle Colin. Tout à fait. Nous évoquons la dissociation. D’une part, lors de la formation sur les violences faites aux femmes, dirigée par Éric Corbaux et Gwenola Joly-Coz, le concept de dissociation est défini dans le livret qui est remis aux apprenants, en plus d’être traité à l’oral. D’autre part, il est abordé dans la session sur les violences sexuelles sur mineurs et dans celle sur les traumas et pratiques judiciaires. Mais là encore, vous le verrez apparaître en détail dans les programmes que je vous transmettrai.

Mme la présidente Maud Petit. Il faudra nous les transmettre, effectivement. Merci. Les auditions de la commission nous démontrent régulièrement une quantité importante de classements sans suite, un non-recours à l’expertise ou aux voies de recours, et parfois une méconnaissance des mécanismes du psychotraumatisme. Comment expliquez-vous ces lacunes qui semblent persister malgré la richesse des formations que vous proposez ?

J’avais aussi une question sur la certitude que tous les magistrats participent réellement à la formation continue, même si elle est obligatoire. Pouvez-vous nous assurer que tous les magistrats suivent leurs cinq jours de formation chaque année ? On sait qu’avec une quantité importante de dossiers à traiter, le manque de temps peut les contraindre à reporter ces échéances et donc à ne pas y assister.

Mme Gaëlle Colin. S’agissant du taux de classement sans suite important, je n’ai pas d’explication très étayée à vous livrer sous ma casquette de l’ENM. Le recueil de la preuve reste une question centrale dans ces procédures. Comme mes collègues vous l’ont sans doute mieux dit que moi, un classement sans suite ne signifie pas nécessairement que les faits n’ont pas eu lieu, mais que le recueil de la preuve n’a pas été possible dans des proportions suffisantes pour saisir une juridiction.

Sur le taux de formation, il y a un peu plus de dix ans, 50 % du corps des magistrats respectaient leur obligation de formation. Aujourd’hui, nous sommes à plus de 80 %. Pourquoi cette progression ? J’espère que c’est d’abord parce que l’offre est attractive et que les magistrats y trouvent une réponse à leurs attentes. C’est également parce que tout l’écosystème judiciaire insiste davantage sur la nécessité de la formation tout au long de la vie, notamment nos instances de nomination. Le Conseil supérieur de la magistrature en parle régulièrement, et il y a même eu des décisions disciplinaires qui pouvaient évoquer le non-respect de cette obligation par un magistrat pendant de très longues années.

Mme la présidente Maud Petit. Quelles sont les sanctions ? Elles doivent être dissuasives.

Mme Gaëlle Colin. Le Conseil supérieur de la magistrature sera bien plus précis que moi. De plus, dans le cas que j’ai en tête, ce n’était pas le seul manquement disciplinaire. Quoi qu’il en soit, c’était un message très fort qui était envoyé aux magistrats. Les chefs de juridiction et les chefs de cour s’emparent de plus en plus de ce sujet et, au moment de l’évaluation, recommandent de plus en plus le suivi d’une formation. Le respect de l’obligation de formation est clairement en phase ascendante, l’objectif étant d’atteindre évidemment les 100 %.

Mme la présidente Maud Petit. Vous nous dites donc qu’à ce jour, le taux est de 80 %. C’est une belle progression, félicitations. Cela veut donc dire qu’il y a encore 20 % de magistrats qui ne suivent pas cette obligation. Savez-vous si le taux de formation varie selon les territoires ? Par exemple, le taux de formation continue est-il aussi important à Mayotte que dans le centre de la France ? Avez-vous noté des disparités territoriales dans la participation à ces formations ?

Mme Gaëlle Colin. Nous ne disposons pas de statistiques par ressort de cour d’appel, donc je ne peux pas faire cette analyse. En revanche, ce que je constate de manière empirique, c’est qu’il n’y a pas de territoire plus « mauvais élève » qu’un autre. C’est très individuel. Effectivement, il peut y avoir une année où un magistrat verra sa charge de travail s’accroître en raison d’un sous-effectif dans sa juridiction et ne pourra pas se former.

S’agissant des questions ultramarines, ce sont au contraire des territoires qui se forment de plus en plus, c’est très visible. Nous y développons prioritairement la formation déconcentrée, voire délocalisée : elle est conçue à Paris, mais dispensée dans les territoires, de façon à ce qu’ils aient un choix très large. Nous avons des cours d’appel extrêmement dynamiques en la matière, je pense notamment à celles de Basse-Terre et de Fort-de-France, qui offrent en région des catalogues qui concurrencent presque notre offre nationale. Sauf difficultés budgétaires ponctuelles qui ont été rattrapées par la suite, je ne connais aucune cour d’appel qui interdit à ses magistrats de faire le déplacement annuel pour se former, même depuis Papeete. Les magistrats de Papeete viennent en formation, ils y tiennent beaucoup. Je ne pourrais pointer du doigt aucun territoire en particulier.

Mme la présidente Maud Petit. Y a-t-il des magistrats qui, systématiquement, n’assistent pas à ces formations continues ?

Mme Gaëlle Colin. Il y en a nécessairement, puisque le taux n’est pas de 100 %. D’après des réflexions assez empiriques, il s’agit très souvent de magistrats en toute fin de carrière, ou de ceux qui sont très spécialisés dans des contentieux techniques et qui estiment avoir épuisé ce que nous pouvions leur offrir dans leur domaine de technicité. Oui, cela existe.

M. Arnaud Bonnet (EcoS). Merci à vous d’être présente pour répondre à nos questions. Nous sommes face à des défaillances manifestes de notre justice pour protéger les enfants actuellement ; c’est un constat que nous pouvons tous faire au sein de cette commission d’enquête. Il y a d’une part le manque de moyens judiciaires et des services de protection de l’enfance, qui est documenté et régulièrement dénoncé. Un chiffre est particulièrement saisissant : 77 % des juges des enfants ont déjà renoncé à prononcer des décisions de placement d’enfants en danger, faute de place disponible ou de structure adaptée. Cette réalité soulève une première question : comment préparez-vous un juge à exercer ses fonctions tout en sachant que cette situation, ce principe de réalité, ne lui permettra pas d’exercer pleinement son office ?

Ma deuxième question porte sur la formation relative à l’expertise. On nous a signalé un certain nombre de difficultés sur les expertises. Les magistrats sont-ils formés à ce sujet ? Il existe des experts qui n’ont pas les compétences nécessaires pour réaliser leur expertise. Y a-t-il un travail là-dessus au moment de la formation ? J’avais un peu les mêmes interrogations sur la formation continue, car nous avons des retours de certains magistrats dont les conclusions sont parfois surprenantes au vu de certaines preuves manifestes.

Mme la présidente Maud Petit. En complément, comment l’ENM prépare-t-elle les magistrats à détecter les expertises qui s’écartent des recommandations scientifiques et institutionnelles ?

Mme Gaëlle Colin. Sur la première question concernant l’état de l’aide sociale à l’enfance et les difficultés des conseils départementaux, nous informons les élèves magistrats de la réalité qu’ils vont rencontrer sur le terrain. Nous les incitons beaucoup à développer les partenariats et à échanger avec leurs différents partenaires institutionnels au niveau territorial. Au-delà de cela, je n’ai pas de baguette magique. En tout cas, ils sont informés et ne découvrent pas la situation à leur prise de poste.

S’agissant des expertises, la manière de rédiger une mission d’expertise et de choisir un expert est évidemment enseignée en formation initiale et rappelée en formation continue, notamment à l’occasion des formations préparatoires au changement de fonction. C’est une spécificité de la magistrature : à chaque fois qu’un magistrat change de fonction, il doit suivre deux semaines d’enseignement théorique et deux semaines de stage pratique à l’ENM. Ce sont des piqûres de rappel très intenses tout au long de la carrière. Si, après dix ans comme juge d’instruction, je veux devenir juge des enfants, je devrai revenir à l’ENM pour reprendre les fondamentaux.

Toutes ces questions d’expertise y sont étudiées. L’avantage, c’est qu’en formant les magistrats aux concepts scientifiques en vigueur, un magistrat qui reçoit aujourd’hui une expertise mentionnant le syndrome d’aliénation parentale verra immédiatement une lumière rouge s’allumer et l’identifiera.

Mme la présidente Maud Petit. Parfois, cela n’est pas dit de façon aussi explicite. Comme certains ont compris qu’il ne faut plus utiliser le sigle SAP, ils en déroulent plutôt une définition. Cela devient un peu plus subtil. Les magistrats sont-ils bien formés à la détection de cette subtilité ?

Mme Gaëlle Colin. Oui, c’est ce que je vous disais sur la formation initiale. Nous décrivons dans le détail les théories qui étaient développées par les tenants du SAP ; nous ne nous contentons pas de dire qu’il faut s’en méfier. Pour désigner un expert compétent, on se fie aux listes d’experts rattachées aux cours d’appel, mais on peut aussi faire appel à d’autres experts non inscrits. Les magistrats échangent beaucoup entre eux. Le zéro erreur n’est pas garanti, mais un expert défaillant, quand on le repère à l’audience, est tout de suite signalé à la commission d’experts de la cour d’appel pour qu’il y ait une intervention. Nous sommes très vigilants, en dépit de la carence d’experts, surtout en matière psychiatrique, que nous subissons.

S’agissant de vos questions sur les magistrats qui ne se forment pas, le caractère obligatoire de la formation en matière de violences intrafamiliales et sexuelles présente un intérêt. Si le projet en cours devait être adopté, nous mettrons en œuvre cette formation, avec les attestations démontrant qu’elle a bien été suivie.

M. Arnaud Bonnet (EcoS). J’en profite pour poser trois autres questions. Il nous a été fait mention de certains magistrats particulièrement experts dans la mise en protection des enfants et l’utilisation des outils existants. Y a-t-il à l’ENM une formation par les pairs qui se fait sur la base de l’expertise de ces magistrats ?

Deuxième question : que pensez-vous du nombre de magistrats que la France forme chaque année ? Est-il suffisant, par exemple, en comparaison avec les chiffres européens ?

Enfin, on parle quasiment systématiquement de la mère, mais quid des formations sur les pères agresseurs, leurs recours et leurs stratégies pour éviter une décision de justice qui leur serait défavorable ? Avez-vous des formations en ce sens ?

Mme Gaëlle Colin. Oui, j’ai oublié de le préciser, mais en formation initiale et surtout continue, nous faisons massivement appel à nos pairs. Mon équipe est composée de 11 formateurs pour 600 formations ; nous ne dispensons évidemment pas les enseignements nous-mêmes. Nous faisons appel à des magistrats spécialistes ou qui se sont distingués par une bonne pratique particulière. Le magistrat qui a développé une bonne pratique peut se manifester directement auprès de nous, ou alors la force du réseau nous permet de l’identifier. Nos programmes ne se ressemblent pas d’une année sur l’autre ; ils sont toujours remis en cause et enrichis. Ce vivier d’intervenants est très vivant.

Sur le nombre de magistrats en France, ce n’est pas mon rôle de commenter. Je note simplement que les moyens donnés au ministère de la Justice n’ont jamais été aussi importants qu’en ce moment. Plus 1 500 magistrats en cinq ans, c’est une excellente nouvelle. On peut sans doute toujours faire mieux, mais je ne suis pas en position de juger si c’est suffisant. En tout cas, on va vers le mieux.

Votre dernière question portait sur les pères qui mettraient en place des stratégies d’évitement. Il n’y a pas de session de formation entièrement dédiée à cette thématique. J’imagine que c’est abordé avec le reste, mais sur ce point, je ne peux pas m’engager et je pourrai vous faire une réponse écrite.

Mme la présidente Maud Petit. Merci. Je voudrais revenir sur la formation qui sera rendue obligatoire d’ici trois ans sur les violences intrafamiliales, par le biais de la circulaire de mars de cette année. Y aura-t-il un module spécifique sur l’inceste ?

Mme Gaëlle Colin. Le contenu pédagogique n’est pas encore défini. Le caractère obligatoire de la formation en matière de violences sexuelles va concerner une très grande majorité de magistrats, puisque cela peut toucher tout assesseur en cour criminelle départementale, soit globalement tous les magistrats du siège de France. Nous allons avoir un public très important à former. En cour criminelle départementale comme en cour d’assises, ces dossiers sont traités massivement. Je suppose donc que oui, il y aura un module sur l’inceste, mais je ne peux pas le certifier aujourd’hui, car la réflexion est encore en cours.

Mme la présidente Maud Petit. Comment les magistrats sont-ils formés au recueil de la parole de l’enfant, pour éviter les questions suggestives, culpabilisantes ou invalidantes ? Pouvez-vous nous donner quelques exemples ?

Mme Gaëlle Colin. Je n’anime pas ces formations moi-même, donc je ne peux pas vous répéter exactement ce qui se dit. Ce que je sais, c’est que nous sommes véritablement formés aux techniques d’audition et d’interrogatoire. Pour les victimes, on parle d’audition. On insiste sur la nécessité de ne pas poser de questions fermées, de ne pas influencer le discours de la victime, surtout si c’est un enfant, de ne pas culpabiliser et de ne pas véhiculer de jugement de valeur dans les questions. Oui, c’est dit et redit en formation, tant initiale que continue.

Mme la présidente Maud Petit. Une autre question sur les preuves et sur la place de la preuve matérielle. On a encore le sentiment que la preuve matérielle est systématiquement recherchée, qu’elle serait la preuve reine. Pourtant, on sait aujourd’hui qu’on peut, à travers un faisceau d’indices, réussir à objectiver qu’il y a bien eu inceste. Comment travaillez-vous sur cette question pour expliquer que la preuve matérielle n’est pas la seule qui doit permettre d’objectiver l’acte, d’autant que dans ces histoires d’inceste, il n’y a pas toujours de preuve matérielle ?

Mme Gaëlle Colin. Je partage totalement cette analyse. Le contenu de la formation est celui-ci : dans les dossiers d’inceste, la preuve matérielle ou biologique est très souvent inexistante. Le travail sur le faisceau d’indices, l’étude des témoignages et le discours de la victime lui-même, corroboré ou non par les autres éléments du dossier, c’est ce qui permet d’aboutir éventuellement à une condamnation si ce faisceau est caractérisé.

Mme la présidente Maud Petit. Avez-vous des formations sur la preuve d’une façon générale ? Proposez-vous des modules de formation continue pour les magistrats qui, formés il y a quelques années, devraient actualiser leurs connaissances ?

Mme Gaëlle Colin. Nous avons des sessions dédiées à la preuve pénale, à la preuve scientifique, etc. Cependant, la question de l’absence de preuve matérielle ou biologique irrigue l’ensemble des sessions qui concernent les pratiques des fonctions. Nous avons des formations thématisées, comme « La parole de l’enfant en justice », où l’on parle des dossiers d’inceste 95 % du temps. Nous proposons aussi des formations dites de « pratiques de fonction », où des juges d’instruction de différents territoires se regroupent pour parler de leur pratique quotidienne. Là, ils abordent le traitement des affaires qu’ils rencontrent, et ceux qui instruisent des dossiers d’infractions sexuelles en parlent évidemment. Mais ce n’est pas un intitulé de session en tant que tel.

M. Arnaud Bonnet (EcoS). Je complète ce que disait ma collègue. Nous sommes alertés par le fait qu’il existe des sites et des forums sur lesquels, de manière très explicite, les agresseurs s’échangent des informations sur comment violer en toute impunité ou comment réaliser une soumission chimique indétectable. À mon sens, il faut insister sur ce point, car la preuve physique dans toutes ces affaires est parfois inexistante. Il nous reste la parole de l’enfant. Nous discutions notamment avec le pôle « cold case » de leurs techniques pour évaluer la réalité des paroles prononcées. Ils nous disaient que leurs pratiques dans la recherche de preuves n’étaient heureusement pas dirigées uniquement vers les preuves physiques, car sur des affaires qui ont quarante ans, cette preuve est inexistante. Mais on sait très bien que sur un viol d’enfant, au bout de trois ou quatre jours, il n’y a parfois plus de trace. Il y a donc une nécessité d’approfondir encore plus ces formations. C’était aussi le sens de ma question sur les stratégies de l’agresseur, qui sont indispensables à connaître pour un magistrat afin d’avoir une réelle appréciation d’une situation.

Mme Gaëlle Colin. J’ai beaucoup parlé de la victime, mais un gros volet de nos formations concerne les auteurs et leur traitement judiciaire. La pédocriminalité et la cyberpédocriminalité sont évidemment enseignées, et les magistrats connaissent très bien les techniques utilisées par ces personnes via les réseaux sociaux. Tout cela est enseigné dès la formation initiale.

Mme la présidente Maud Petit. Avez-vous des indicateurs qui permettent de mesurer l’impact réel des formations sur les décisions judiciaires des magistrats ? Avez-vous constaté une évolution flagrante des pratiques depuis l’introduction de certains modules sur les violences sexuelles intrafamiliales, par exemple ? Un chiffrage est-il possible ?

Mme Gaëlle Colin. C’est toute la frustration que nous avons à l’ENM. Nous évaluons la qualité de nos formations, la manière dont elles sont conçues, mais pas leur impact sur le terrain. Les seuls qui peuvent faire ce constat sont les chefs de cour et les chefs de juridiction. S’agissant de l’évolution des pratiques, je n’ai pas de données chiffrées, si ce n’est mon expérience personnelle et des partages avec mes collègues. Le regard porté sur les violences sexuelles a véritablement évolué dans le bon sens, mais je n’ai pas de chiffres à vous donner en la matière.

Mme la présidente Maud Petit. Très bien. Nous aimerions savoir si le docteur Paul Bensussan est intervenu dans le cadre de la formation initiale ou continue à l’ENM. Si c’est le cas, quelle est la date de sa dernière intervention et quel en était l’objet ? Et combien de fois est-il intervenu ?

Mme Gaëlle Colin. Le docteur Paul Bensussan n’intervient plus à l’ENM sur la question des violences sexuelles depuis 2011. Entre 2008 et 2011, il est intervenu dans la session qui s’appelait déjà « Les violences sexuelles sur mineurs », dans une séquence sur l’expertise psychiatrique et psychologique des auteurs, avec Geneviève Cédile, psychologue et psychanalyste. En 2011, il est également intervenu dans une session consacrée à la présidence des assises, sur le thème « Criminalité sexuelle intrafamiliale et analyse de la parole de la victime : les outils d’une approche expertale objective existent-ils ? ». Depuis 2011, plus rien sur cette thématique. En revanche, en 2022, il est intervenu dans une session intitulée « Crimes de sang, crimes de sexe » sur le sujet « Le malade mental criminel, responsabilité de l’expert psychiatre ». Depuis 2011, il n’évoque plus les infractions sexuelles.

Mme la présidente Maud Petit. Nous vous avions également posé une question sur le psychologue Hubert van Gijseghem.

Mme Gaëlle Colin. J’ignorais son existence avant votre questionnaire. Il n’est jamais intervenu à l’ENM, ni en formation initiale ni en formation continue.

Mme la présidente Maud Petit. Je pense que vous avez répondu à beaucoup des questions que nous avions envoyées en amont et à celles des collègues. Il me semble que nous avons fait un tour assez exhaustif, donc nous pouvons terminer cette audition. Vous nous avez proposé de nous faire parvenir des documents. S’il vous est possible de le faire d’ici au 21 mai, ce serait parfait. Merci beaucoup, Mme Colin, pour votre disponibilité cet après-midi et les réponses que vous nous avez apportées. Je vous souhaite une bonne fin de journée.

*

*     *

  1.   Table ronde, ouverte à la presse, réunissant les associations suivantes : Dr Emmanuelle Piet, présidente du Collectif féministe contre le viol ; M. Maxime Montaut, président et fondateur de Wanted Pedo ; Mme Mié Kohiyama, fondatrice de BeBraveFrance ; Mme Sophie Decis, responsable juridique au sein de l’association Enfance et Partage, et Me Rodolphe Costantino, avocat (30 avril 2026)

Mme la présidente Maud Petit. Nombreuses sont les associations à avoir souhaité être entendues par la commission, et leur éclairage est indispensable à nos travaux. Nous sommes donc ravis d’accueillir nos invités d’aujourd’hui.

L’article 6 de l’ordonnance du 17 novembre 1958 relative au fonctionnement des assemblées parlementaires impose aux personnes entendues par une commission d’enquête de prêter le serment de dire la vérité, toute la vérité, rien que la vérité.

(Mme Emmanuelle Piet, M. Maxime Montaut, Mme Mié Kohiyama, Mme Sophie Decis et M. Rodolphe Costantino prêtent successivement serment.)

M. Maxime Montaut, président et fondateur de Wanted Pedo. Merci à ceux qui ont fait en sorte que notre association puisse s’exprimer aujourd’hui. Créée en 2014, elle est composée de citoyens de tous les milieux professionnels. Depuis douze ans qu’elle existe, nous n’avons eu de cesse de tirer des sonnettes d’alarme, de dénoncer la pédocriminalité et l’inceste, ainsi que tous les dysfonctionnements sociojudiciaires que l’on constate dans les procédures associées.

Nous avons fait tout notre possible pour soutenir les familles touchées par ce fléau qui sollicitaient notre assistance. Nous le savons, cette aide ne s’achète pas et n’a pas de prix pour elles. C’est précisément ce dont ont besoin les victimes : d’assistance, de bienveillance, d’écoute, de soutien, mais surtout et avant tout de justice. Nous ne sommes pourtant que de simples citoyens. De simples citoyens bienveillants.

Depuis 2014, nos constats sont sans appel. Ce sont les mêmes qu’a dressés M. Édouard Durand au Sénat en 2017. Ce sont les mêmes que la Ciivise (Commission indépendante sur l’inceste et les violences sexuelles faites aux enfants) a formulés en 2021. Ce sont les mêmes qu’ont établis toutes celles et tous ceux qui ont eu le courage de venir prendre la parole devant cette commission, en 2026 – nous les saluons.

Nous espérons donc que tout ce travail effectué ne tombera pas une énième fois aux oubliettes, qu’il ne s’agit pas d’une simple enquête-cadre, que tout cela ne servira pas à rien. En effet, au sein de notre association, si nous ne sommes pas pessimistes, nous sommes réalistes. Nous savons très bien que des personnes, des lobbys, feront tout pour que les mesures qui s’imposent d’urgence ne soient pas appliquées. Vous allez me demander qui : ceux qui vont se moquer des victimes et des familles qui ont eu le courage de venir s’exprimer ; ceux qui vont rédiger des articles de presse pour critiquer le travail de la commission ; ceux qui vont – s’ils ne l’ont déjà fait – menacer ou intimider ses membres, en vous disant d’arrêter, de ne rien faire, qu’il ne faut pas faire ceci ou cela. C’est d’ailleurs comme ça que nous les reconnaîtrons, ces personnes.

Nous avons attentivement suivi les débats. Je ne reprendrai pas point par point tout ce qui a été mis en avant depuis le début de la commission, mais vais plutôt essayer d’apporter des éléments complémentaires et de formuler quelques recommandations qui nous paraissent incontournables. Il y a aussi quelques chiffres que nous aimerions voir rendus publics : nous comptons sur vous pour essayer de les fournir, car vous avez des moyens bien supérieurs aux nôtres.

Parmi les recommandations essentielles, je parlerai d’abord de la procédure Mélanie. Dans notre expérience, à de multiples reprises, pour ne pas dire huit fois sur dix, le matériel n’était pas en état de marche – lorsque la procédure Mélanie était suivie. Soit le micro ne fonctionnait pas, soit c’était la caméra, soit les deux, ce qui est problématique pour la suite de la procédure. Il faut bien sûr plus de salles Mélanie. On en compte moins de 600. D’ailleurs, nous aimerions connaître le nombre d’auditions annuelles qui y ont lieu, pour pouvoir évaluer précisément leur utilité.

Il faut aussi que les policiers et gendarmes soient plus souvent habillés en civil : quand les enfants sont auditionnés au commissariat par des policiers en uniforme avec une arme à la ceinture, ça les impressionne et ça les dissuade de parler. Ça aussi, nous l’avons vu à de multiples reprises.

Nous voudrions que les officiers de police judiciaire soient plus souvent formés à recueillir la parole de l’enfant, par exemple avec le protocole Nichd (National Institute of Child Health and Human Development). En France, ils ne sont que 2 500. Il faut aussi former les magistrats ainsi que tous les intervenants judiciaires – gendarmes, policiers, acteurs sociaux, experts psychologues – sur les violences intrafamiliales et sur la psychologie de l’enfant, ainsi que sur les pervers narcissiques et la manipulation qu’ils exercent.

Il faut faire des enquêtes poussées, ne plus se contenter d’auditionner le père, la mère et l’enfant. Cela veut dire rendre les perquisitions systématiques et saisir du matériel informatique, ce qui peut permettre de trouver des informations compromettantes et, surtout, de colorer la personnalité du mis en cause.

Il faut auditionner tous les professionnels qui réalisent des signalements, même après un classement sans suite. Cela pourrait permettre la manifestation de la vérité et, surtout, la protection de l’enfant.

Il ne faut plus poursuivre le parent protecteur pour non-représentation d’enfant après une dénonciation de faits d’inceste. Il faut suspendre les droits de visite et d’hébergement du parent déviant, sans attendre une mise en examen qui n’arrivera que des années après, voire jamais.

Il faut que tous les entretiens réalisés par la structure chargée d’une AEMO (assistance éducative en milieu ouvert) ou d’une MJIE (mesure judiciaire d’investigation éducative) soient enregistrés, pour toute l’équipe pluridisciplinaire – les référents, les éducateurs, les psychologues et les assistantes sociales. Cela permettrait que les intervenants ne déforment pas les propos de l’enfant ou du parent ni le déroulement de l’entretien dans le rapport final adressé au juge des enfants.

En effet, les juges des enfants sont influencés par ces équipes qui enquêtent à leur place. Tristement, c’est à cause de ces rapports faussés et de leurs recommandations, que les juges suivent à 80 %, que des enfants se retrouvent séparés de leur parent protecteur, placés en foyer ou carrément chez la personne qu’ils ont eu le courage de dénoncer. Là, pour l’enfant, c’est la triple peine. Un, il subit des viols ou des agressions sexuelles ; deux, après que sa mère lui a dit de tout raconter à la police pour être protégé, il n’obtient pas justice et n’est pas protégé ; trois, il est séparé de son parent protecteur et placé en foyer, ou carrément chez son bourreau. Ça, nous l’avons vu à de multiples reprises. Je vous laisse juste essayer d’imaginer les traumatismes supplémentaires, sans parler des conséquences sur sa compréhension de la justice et, plus tard, sa perception de ce qui est juste.

À ce moment-là, l’enfant se dit : « Ça ne sert à rien que je raconte tout, je ne suis plus protégé, je ne vois plus mon papa ou ma maman. » Car il existe également des pères protecteurs. Ils sont moins nombreux mais, quand leur ex-femme est déviante ou qu’elle se met en couple avec un pédocriminel ou un homme violent et qu’ils déposent plainte pour protéger l’enfant, ils doivent faire face aux mêmes méthodes et aux mêmes dysfonctionnements exactement, à savoir l’objection du syndrome d’aliénation parentale, du conflit parental, du transfert d’angoisse sur l’enfant.

On parle surtout de transfert d’angoisse sur l’enfant lorsque des mères ont été victimes dans leur adolescence : si elles ont le malheur de raconter ça aux services sociaux, les experts vont s’en servir pour dire qu’elles font un transfert sur leur enfant, ce qui est quand même lunaire.

C’est comme ça en France. Lorsqu’on est un enfant, on se fait traiter de menteur ; lorsqu’on est un parent protecteur, on subit les foudres de la justice – si on ne renonce pas. Les membres d’une association qui ont des convictions subissent également les foudres de la justice. Je suis bien placé pour en parler : moi-même, en douze ans, j’ai subi plus de soixante auditions, trois procès pour diffamation – avec deux relaxes – et vingt et un jours de détention. Vingt et un jours de détention pour avoir été soupçonné de complicité de soustraction de mineur – en réalité, soupçonné d’avoir aidé une mère à partir en cavale pour protéger sa petite fille de 4 ans qui dénonçait des faits d’inceste paternel. Je ne peux pas en dire plus, un procès aura lieu à la fin de l’année.

J’en viens à nos recommandations.

Le rapport réalisé par les services sociaux, qui est rendu au juge, devrait normalement être consulté un mois à l’avance. Ce n’est jamais le cas. Il est donné la veille, quand le juge ne le découvre pas le jour de l’audience.

Lorsqu’il y a des poursuites, nous aimerions que les procédures soient accélérées, afin de ne pas hypothéquer le développement de l’enfant. En effet, la durée moyenne est de huit ans – huit ans de procédure, huit ans d’attente. En France, dans le domaine judiciaire, ce sont les plus longues.

On voit énormément d’articles sur l’inceste, la pédocriminalité, les affaires en cours, et on constate de nombreux classements sans suite et non-lieux. Souvent, à la suite de faits nouveaux, qu’ils concernent de nouvelles victimes ou la même, l’individu est enfin renvoyé en correctionnelle. On vous laisse imaginer : si les victimes n’avaient pas déposé plainte, ces individus n’auraient jamais été jugés.

Je me permets ici une petite saillie humoristique et provocatrice : il faut vite remplacer les juges par des intelligences artificielles – beaucoup de gens y pensent ! Pourquoi ? Avant cette commission, j’ai demandé à plusieurs intelligences artificielles quels profils d’auteurs de crimes et de délits elles incarcéreraient en priorité si elles étaient juges et que les places de prison étaient limitées. Elles me répondent directement : les crimes violents et sexuels, sur mineurs en particulier. Sur mineurs ! Vous pouvez faire le test.

Or, d’après nos estimations, seulement 0,2 % des violeurs d’enfants en France vont physiquement en prison – 1 sur 500. Pourquoi ? Parce que, en France, les adultes ne croient pas les enfants. C’est comme ça. On ne croit pas les enfants. On leur dit de se taire. Il y a aussi des classements sans suite, des correctionnalisations de viols, des aménagements de peine, sans parler des prisons de luxe réservées aux agresseurs sexuels – des établissements qui ont en leur sein plus de 85 % d’agresseurs sexuels violents, dont des pédophiles. C’est apparemment un fleuron français. Nous en avons comptabilisé neuf.

La Ciivise annonçait qu’une plainte pour inceste sur dix aboutit à une condamnation. Les chiffres augmentent de 10 % tous les ans. En 2025, la police et la gendarmerie ont enregistré 75 000 victimes mineures de violences sexuelles. Ce chiffre comprend les viols, les tentatives de viol, les agressions, les atteintes sexuelles, l’exploitation sexuelle, dont la pédopornographie, l’exhibition sexuelle et le harcèlement sexuel.

Mais quid du nombre de classements sans suite ? Nous aimerions bien savoir combien il y en a eu, pour ces 75 000 victimes. Nous souhaiterions aussi connaître les statistiques sur le nombre de dépôts de plainte qui font suite à des révélations d’actes incestueux parentaux, ainsi que le nombre d’enfants placés en foyer ou chez le parent déviant après un dépôt de plainte pour inceste. Et pouvons-nous connaître le nombre de parents protecteurs qui ont dû partir en cavale après des classements sans suite et des procédures qui n’ont abouti à rien ? On n’a pas ces chiffres-là, en France. Ils permettraient certainement de provoquer un électrochoc, pour que toutes ces situations dramatiques cessent enfin.

On constate que le fléau est vraiment massif dans notre pays, et que l’absence de répression l’est tout autant. Quant à la dissuasion, elle est quasiment inexistante. Pour avoir rencontré des milliers de personnes en France, des centaines de victimes et de familles de victimes, ce qu’il faut absolument remettre dans nos tribunaux, c’est de la bienveillance – avec un b majuscule – et de l’humain – avec un h majuscule. En tout cas, à l’égard des victimes, parce que la bienveillance pour les pédocriminels existe déjà. J’ai vu des juges ne pas regarder les victimes pendant les audiences, en faisant mine de dormir, tête baissée. J’ai vu la justice juger des mères seules pour non-représentation d’enfant le soir tard, parfois très tard, jusqu’à 22 heures, quand il n’y a plus personne pour être témoin.

Comment fait-on pour s’assurer de l’entière probité des juges, des personnes chargées du recueil de la parole de l’enfant, des experts et autres intervenants qui encadrent ce type de procédures ? Dois-je rappeler que les magistrats sont des citoyens qui peuvent tout à fait se rendre coupables de pédocriminalité, en parallèle de leur travail ? Rappelons le cas du juge Bailly, à Dijon, et celui du juge Broaly, de Lyon, qui a essayé d’ouvrir un orphelinat au Cambodge. Que doit-on penser des dossiers de pédocriminalité que ces personnes ont traités pendant des années ? Ont-ils été réexaminés ? Je ne le crois pas. Selon nous, il faudrait le faire.

Pourquoi ne pas s’inspirer de ce qui existe ailleurs ? On peut par exemple diffuser les procès en direct sur internet, afin que la justice rendue au nom du peuple français soit totalement transparente. Voir ces audiences serait très intéressant et pédagogique, cela donnerait confiance au grand public. En Amérique, c’est d’ailleurs ce qui se passe, et aucun juge n’est mis en danger, au contraire. Cela montre que les procédures sont transparentes.

Pour conclure, avant d’exposer la proposition de l’association, j’aimerais partager avec vous la lettre d’une mère qui a souhaité contribuer à la commission.

« Madame, monsieur,

« Ce témoignage est lu parce que je n’ai pas été entendue directement. Je ne suis pas ici pour parler de procédure. Je suis ici pour parler de ce que cela fait concrètement de protéger son enfant.

« Huit ans, huit ans que ma fille a parlé et huit ans que ma vie est devenue une autre vie. Protéger son enfant, ça a voulu dire partir, ne pas réfléchir, ne pas préparer. Partir, fuir, quitter son pays, ce n’est pas un choix, c’est un acte de survie. Ça a voulu dire tout laisser – une maison, un travail qu’on aime, une famille, nos amis, toute une vie – mais aussi vivre sans repères. Ça a voulu dire vivre avec la peur, la peur qui ne vous quitte jamais, la peur d’un appel, la peur d’une porte qui craque, d’un contrôle, la peur que tout bascule, chaque jour, à chaque instant.

« Ça a voulu dire devenir invisible, se justifier partout, exister comme si on n’avait plus le droit d’exister. Ça a voulu dire la solitude. Même entouré, on est seul, parce que personne ne peut comprendre tant qu’il ne l’a pas vécu.

« Ça a voulu dire perdre des moments qui ne reviendront jamais. J’ai perdu ma grand-mère. Je n’ai pas pu lui dire au revoir. Je n’ai pas pu être là pour l’enterrer.

« Ça a voulu dire être traitée comme une criminelle, recherchée, menottée, extradée, incarcérée ; pour finir, séparée de ma fille. Une mère séparée de son enfant pour l’avoir protégée.

« Ce n’est plus juste survivre. C’est choisir. Choisir de rester debout, même quand tout pousse à se taire, même quand le système socio-judiciaire est contre toi. Parce que l’on sait, parce qu’on a vu et parce que se taire, ce serait cautionner. Alors, j’ai dû fuir, mais ce n’était pas mon premier choix. Avant cela, j’ai alerté, j’ai écrit, j’ai sollicité, j’ai cherché des réponses dans le cadre prévu. Aucune réponse, aucune.

« Aujourd’hui, j’ai rempli vos formulaires. Ils sont longs, exigeants, difficiles. Mais je les ai remplis avec une seule attente : être enfin entendue, que mon dossier soit examiné, pour qu’enfin la vérité soit recherchée. Je ne demande pas qu’on me croie ; je demande simplement qu’on enquête. Protéger son enfant ne devrait jamais faire de toi une folle. Quand protéger son enfant devient un acte de résistance.

« Je n’ai pas écrit pour convaincre, j’ai écrit pour dire, dire ce que ça coûte, dire que c’est dur, dire que ça détruit, dire ce que ça laisse, et rappeler une seule chose : un enfant parle et tout commence. Alors que les choses devraient se passer autrement.

« Aujourd’hui, je vous le demande : regardez, cherchez et protégez. Parce qu’aujourd’hui, dans notre pays, protéger son enfant peut vous coûter votre vie et se taire peut vous coûter votre enfant. Merci. »

Voilà, c’est le texte d’une personne qui vous a écrit et qui demande à être entendue.

J’en viens à notre requête, qui n’est ni utopique, ni irréalisable. Si nous y travaillons tous, cette mesure ferait grandement avancer la cause, dans le bon sens. Ce serait vraiment un beau pied de nez à tous ceux qui veulent que le travail de cette commission n’aboutisse à rien.

Nous demandons la réhabilitation des mères en lutte qui ont dû fuir le pays pour protéger leurs enfants ; qu’une commission indépendante examine leur dossier en vue de demander une grâce présidentielle. Les rapports successifs de l’ONU sur le sujet, qui épinglent la France, pourraient justifier une telle initiative. La justice est débordée et ne revient jamais sur ces décisions, mais avec ce processus, en moins de six mois, elles pourraient revenir, accueillies comme des héroïnes – ce qu’elles sont. Surtout, on arrêterait de les traiter comme des terroristes. Car, étrangement, les enquêtes préliminaires sont bâclées, il y a très peu de perquisitions, les professionnels qui signalent des situations dangereuses pour l’enfant ne sont pas auditionnés ni entendus au procès. Par contre, quand une mère part en cavale pour protéger son enfant, de très gros moyens sont déployés. Très gros, bien plus gros que pour attraper les pédocriminels.

Merci de nous avoir écoutés.

Mme Emmanuelle Piet, présidente du Collectif féministe contre le viol. Le Collectif féministe contre le viol a été créé en 1986. Il gère trois lignes téléphoniques.

La ligne Viols Femmes Informations existe depuis quarante ans. Nous l’avons ouverte en 1985 avec l’idée que c’était pour parler de viols d’adultes, de jeunes femmes victimes. La première année, la moitié des appels ont concerné des viols de mineurs. Et ç’a été comme ça pendant quarante ans. Tous les ans, entre 50 et 60 % des personnes qui appellent ont été violées enfant. Il y a aussi quelques enfants. C’est pour ça que quand la Ciivise a commencé ses travaux, nous leur avons proposé d’ouvrir une ligne. Le titre Viols Femmes Informations était un peu dissuasif : nous avions seulement 4 % d’appels de garçons. Nous avons donc proposé une ligne neutre, Violences sexuelles dans l’enfance. Elle reçoit 20 % d’appels de garçons. On sait que ce n’est pas tout à fait assez, mais c’est déjà beaucoup mieux. Les publications disent que, chez les enfants, 30 % des victimes sont des garçons, donc on y arrive.

En juillet dernier, à la demande du ministère de la santé, nous avons ouvert une dernière ligne pour les victimes de Le Scouarnec – une petite ligne confidentielle.

Depuis 1986, nous dénonçons les viols par inceste. Nous avons livré trois batailles successives. Je vous ai apporté toutes les études que nous avons menées pendant toutes ces années, sur les situations d’inceste que nous avons rencontrées. C’est à peu près superposable tous les ans, et les progrès ne sont pas terribles. Vraiment. Nous l’avons appelé notre dossier « Dénis de justice ».

Nous animons des groupes de parole. Le premier consacré à des victimes d’inceste a eu lieu en 1986-1987. Les filles ont alors fait un film avec Carole Roussopoulos, qu’elles ont choisi d’intituler La Conspiration des oreilles bouchées. C’est dire à quel point cela m’irrite quand on leur dit de parler, quand on nous dit de faire parler les victimes : toutes les victimes ont toujours, un jour, parlé, et elles se sont toutes fait envoyer sur les roses ! Donc si on débouchait nos oreilles… Il est temps.

Notre première bataille, en 1986, concernait la prescription. On avait eu une petite Claudine qui avait témoigné à la télé, complètement cachée, et le père avait porté plainte pour diffamation : c’était de droit puisque les faits étaient prescrits. Elle avait 27 ans, cela lui était arrivé à 8 ans. Il y a eu un procès, elle a été condamnée à 1 franc symbolique – je pense que ça lui est resté un peu en travers. On a donc mené une vraie bataille et on a obtenu le premier report de prescription, dix ans après la majorité. À l’époque, nous étions allés voir M. Badinter, qui nous avait dit que c’était un principe intangible de la République et que jamais ça n’évoluerait. Maintenant, on en est à trente ans après la majorité, et je ne désespère pas.

Si je ne désespère pas, c’est parce qu’on a appris avec la ligne téléphonique et la parole des victimes que les violeurs ne sont pas des violeurs uniques. Maintenant qu’on demande aux victimes si elles savent s’il a violé quelqu’un d’autre, dans 40 à 60 % des cas, elles connaissent une autre victime. S’il a violé sa fille, il va violer peut-être sa petite-fille, et il a déjà violé des nièces et des cousins. Et il est dommage qu’à un procès, les trois dernières puissent être là mais que les anciennes ne soient que témoins – ça, ce n’est pas juste. C’était il y a cinquante ans et il n’y a pas de preuves ? Mais si ça s’est passé hier et qu’il n’y a pas de preuves, quelle est la différence ? S’il n’y a pas de preuves, il ne se passera rien. Mais quand même, quand il y a des preuves, c’est vraiment dommage qu’on ne puisse pas les utiliser.

La prescription est donc une bataille dans laquelle nous sommes engagés depuis 1986, parce que ça a tout de suite été renvoyé aux victimes. Quand on a commencé, il y avait des dames de 80 ans qui téléphonaient en disant : « J’ai été violée à 4 ans. Toute ma vie, j’ai pensé à ça. Personne ne m’a jamais entendue. Personne ne m’a jamais crue. C’est la première fois que je peux parler en étant crue. » Et puis, il y avait des petites filles qui téléphonaient en disant : « Hier, j’ai mis des punaises, demain, je vais mettre une ficelle, qu’est-ce que je fais après-demain ? » Tout ça, c’est insoutenable, et ce qui est particulier avec les viols par inceste, c’est que ce n’est pas one shot. C’est cinquante viols, c’est tous les soirs. Et c’est cinq ans de terreur – je dis cinq ans, mais ça peut être beaucoup plus long. C’est cinq ans de terreur ! « Est-ce que je rentre maintenant ? Est-ce qu’il est là ? Est-ce que je vais partir ? Qu’est-ce que je vais faire ? » Elles ne pensent plus qu’à ça, et c’est vraiment terrorisant. Il faut arriver à penser à quel point ça l’est. C’est la folie.

Par exemple, quand un enfant parle, on ne le protège pas. C’est la deuxième chose qu’il faudrait faire, un principe de vraie précaution. L’ordonnance de protection pour les femmes victimes de violences conjugales a été un mieux magnifique : elle n’est pas encore complètement au point, mais c’est vraiment bien. Il faudrait la même chose pour les enfants – et au moment même où ils parlent, pas quand on prend la plainte ou je ne sais quoi ! C’est quand ils parlent qu’on en a besoin. C’est pour ça qu’adopter le même processus que celui de l’ordonnance pour les femmes victimes serait une très belle chose.

Nous menons une autre bataille, contre les visites médiatisées. On est violé par quelqu’un et il va falloir aller le voir une fois tous les quinze jours ? Je reçois dans ma profession des enfants victimes pour les aider à grandir et quand l’une a des visites médiatisées obligatoires, on fait un jeu. Je vous raconte, parce que c’est fou.

Elle doit aller à la visite médiatisée – elle a de la chance si quelqu’un reste tout le temps, parce que souvent, les accompagnants en profitent pour faire autre chose. Je lui demande : « Qu’est-ce que tu ne voudrais pas que ton papa te dise ? » Je me souviens par exemple d’une petite que j’ai vue il n’y a pas très longtemps, à qui le père avait aussi donné une claque qui lui avait percé le tympan. Elle me répond : « Il va dire que c’était une petite claque quand même, et puis il va dire “mais ta mère, elle raconte n’importe quoi”. » On va lister toutes les choses qu’elle ne veut pas entendre, on va en faire un petit carnet et, dans sa tête, elle mettra un point à chaque fois qu’il aura dit une des choses qu’elle ne veut pas entendre. Et ça va faire moins mal. Mais c’est un peu fou quand même. Et si elle a tout trouvé, on lui fera un cadeau.

Tu vois comment on arrive à faire des trucs dégoûtants, simplement parce que la justice nous propose des choses épouvantables ! Je dois dire que ça les aide plutôt, donc on continue. Mais j’aimerais mieux travailler sur autre chose, à ce moment-là, avec ces enfants-là.

Troisième bataille, après la prescription et la vraie précaution : le retrait de l’autorité parentale. Ça, c’est une bataille très longue.

On a un peu gagné, puisque la proposition de retrait de l’autorité parentale est de droit maintenant, dans l’audience civile après la cour criminelle et la cour d’assises. Mais plein de fois, elle est refusée. Plein de fois, on ne la gagne pas. Et cette petite fille devra aller à la prison dire bonjour à papa périodiquement, on l’obligera à lui écrire. Là, il y a quelque chose qui ne va pas.

Pour nous, ce devrait être vraiment systématique, pas seulement systématiquement proposé, ce qui est quand même fou. Et puis, si tu as violé un de tes enfants, est-ce bien raisonnable qu’on t’envoie encore les autres ? Quid de cette fratrie à qui on ne dit rien de ce qu’il est permis de faire quand on est un papa ? Ça, ça rend fou.

Je voulais parler des procès, parce que le coup du plaider-coupable me chauffe un peu. Si on fait du procès un petit colloque entre un procureur et un présumé innocent, si on prévient la victime qu’elle n’a que dix jours pour donner son avis et si, en plus, l’accusé de réception n’arrive pas à la bonne adresse, parce que c’est exactement comme ça que ça se passe en ce moment, on aura l’impression d’un recul énorme de la prise en compte des victimes dans notre justice.

J’ai accompagné beaucoup de victimes. Le Collectif féministe contre le viol accompagne des victimes dans les procès, se constitue partie civile à leur côté, à leur demande. Voici ce qu’on voit régulièrement.

Je me souviens d’avoir accompagné en correctionnelle, dans un autre cadre, un jeune garçon qui avait violé son petit frère. Dans cette audience correctionnelle, à Bobigny, il y avait dix affaires : un gars qui avait enlevé son enfant et l’avait emmené se shooter en Égypte avant de l’abandonner dans la rue ; un père qui avait violé deux enfants ; deux ou trois histoires d’hommes qui avaient frappé assez fort leur femme ; mon client, le gamin qui avait violé son petit frère ; et deux enfants qui avaient volé le contenu d’une cave – 234 euros. C’étaient les seuls qui comparaissaient incarcérés.

À la sortie du procès, le gosse que j’accompagnais n’avait pas compris à quoi il était condamné. Ça s’était passé à 10 heures du soir, en un quart d’heure : il n’a rien compris. Il a fallu que je lui explique après. Ça, ça ne va pas. Et le plaider-coupable, c’est encore pire.

On ne veut pas de correctionnalisation. On nous dit que ça a beaucoup diminué, mais même pas vrai ! Il y en a plein. Il suffit d’aller se farcir une audience correctionnelle, on en voit une dizaine dans l’après-midi, vraiment ! Il y a encore plein de plaintes qui sont correctionnalisées.

On aimait bien les procès d’assises, parce que les membres du jury populaire n’y connaissent rien et que comme ils doivent décider, on leur explique : du coup, on comprend ce qui se passe. Ça n’a l’air de rien, mais quand les magistrats sont déjà au courant du dossier, l’oralité n’a pas le même sens. J’ai même vu des jurés poser des questions. Pendant un procès qui dure deux ou trois jours, on a le temps d’essayer de penser, de comprendre, et la victime a le temps d’être connue. Mais elle ne sera pas reconnue si on juge en catimini avec un plaider-coupable, sans compter qu’on aura des « Oui, je l’ai fait, mais un peu ! » – je vois bien, moi, comment ils font et comment ils reculent après coup.

J’ai une autre idée là-dessus. J’ai pris en charge, à la prison de Villepinte, pendant trois ou quatre ans, des enfants agresseurs sexuels. Ils n’avaient pas fait des trucs très doux – encore que, à l’époque, on aimait bien embêter les jeunes.

Tous ces enfants – 119, ça commence à faire un certain effectif – avaient subi des choses épouvantables quand ils étaient petits : maltraitance grave ; agression sexuelle ; abandon ; mort violente injuste autour d’eux ; venir d’un pays déjanté où on a assisté ou participé à des massacres. L’un d’eux, maman s’était pendue devant lui.

Ce qui m’a frappée à l’époque, c’est la honte que j’ai ressentie. On avait étudié, avec le service éducatif auprès du tribunal, leurs dossiers. Tous avaient subi ces horreurs et ce qu’ils avaient en commun, c’est que personne n’avait rien fait du tout pour les protéger. Or c’est ça qui fait basculer un gamin dans la reproduction de ce qu’il a subi. Personne n’a dit à ces enfants « Ce qu’on t’a fait, c’est dégueulasse. Tu n’y es pour rien ».

J’ai le souvenir – je les vois encore, ces enfants – de trois d’entre eux qui avaient violé et torturé une très vieille dame. Ce n’est pas bien, évidemment. Mais le meneur de cette délicieuse petite bande, à 6 ans, avait dans son dossier de l’aide sociale à l’enfance : « Fait des siestes salaces avec sa grand-mère ». Pas soigné, pas dit : personne ne lui a dit, à ce gosse, que les grands-mères n’ont pas le droit de faire des trucs comme ça. Du coup, les vieilles, il les déteste ! Ça ne l’excuse pas, mais ça explique. Et ça nous donne vraiment une responsabilité fondamentale.

Je me suis engagée, pendant quarante ans, dans une campagne de prévention des agressions sexuelles dans les écoles. On a rencontré 100 000 enfants, 100 000 parents, 80 000 professionnels. On a fait pratiquement un signalement par classe.

J’ai suivi des enfants par la suite. Ces gosses, ils te disent, quand ils arrivent dans ton cabinet médical : « Tu crois que, quand je serai grand, je ferai un truc comme ça ? » « Mais non, je ne crois rien du tout. Si tu trouves que c’est dégueulasse, ce qu’on t’a fait, il n’y a aucune raison pour que tu le reproduises. » Sauf que ça, jamais personne ne le leur a dit. On a un gros boulot de prévention à faire, et j’ai grand espoir que les Evars (éducation à la vie affective et relationnelle et à la sexualité) nous aident pour cela.

Sur les enquêtes, que dire ? On en a fait. On a fait pour la Cour des comptes – on vous l’enverra si vous voulez – une enquête d’un mois sur les refus de plaintes. Elle disait qu’elle n’arrivait pas à les documenter : nous, en un mois, on en a eu plein. C’est vraiment des paroles qui empêchent que la plainte soit prise. Ces cas ne sont donc pas comptabilisés dans vos chiffres, et c’est bien dommage. Il y a vraiment énormément de refus de plaintes, et de façon pas sympa en plus. On entend des « Allons, c’est ton papa, tu ne peux pas dire des choses comme ça ! » et d’autres trucs dont on se dit que ce n’est plus de notre époque. Mais ça existe encore.

Je fais de la formation de policiers et de magistrats depuis cinquante ans – je suis vieille ! Ce qui m’impressionne, c’est que c’est une espèce de tonneau des Danaïdes. Ce qu’on voudrait, c’est des brigades où ils sont tous formés, pour que déposer une plainte ne soit pas la loterie nationale. Parce que, comme à la loterie, on ne gagne pas à tous les coups : « Ah, c’est con, le spécialiste est en congé » ; « Ah, dommage, elle est enceinte » ; « Ah, pas de pot, le plaintier n’y connaît rien ». Ce qu’on veut, c’est qu’il ne soit pas possible, en France, de tomber sur un policier ou un gendarme qui n’est pas compétent. En matière de violences sexuelles, c’est le minimum qu’on peut demander aux forces.

C’est le cas en Belgique. Je suis allée visiter les centres belges : c’est formidable, parce qu’on va à l’hôpital. L’accueil de la personne violée, enfant ou adulte, c’est à l’hôpital. Et là, tu es d’abord soigné comme quelqu’un qui vient d’avoir un vrai accident de vie – parce que c’est un vrai accident de vie. Tu vas raconter, on va faire des prélèvements, et puis on te les gardera quoi qu’il se passe après. Et après, on peut porter plainte. Pour les enfants, il va de soi qu’on va porter plainte. Là, les policiers viennent, ils se déplacent dans ce lieu plutôt humain et chaleureux, et ils font une audition sur place, avec une procédure adéquate, dont un enregistrement. Pour les adultes, ça donne 60 % des personnes qui portent plainte, et pour les enfants, ça marche vraiment. On a des professionnels.

Et puis c’est vraiment accueillant. Il faut aller visiter ! Par exemple, je suis allée à l’hôpital Saint-Pierre, c’est formidablement sympathique, l’accueil est pensé. Or les enfants, les personnes victimes de viol ont besoin d’un accueil pensé, pas des UMJ (unité médico-judiciaire) de chez nous, où on reçoit en même temps les agresseurs et les victimes et où les chiottes sont dégoûtantes et sentent le vomi parce qu’on y reçoit aussi les alcoolos. Je vous le dis tel quel, parce que les UMJ, le plus souvent, c’est ça. Ce n’est pas un endroit accueillant.

Nous, on aime les Uaped (unité d’accueil pédiatrique des enfants en danger). Sauf qu’il y en a qui sont ouvertes deux jours par semaine ! « Ah ben c’est crétin, vous avez été violée samedi mais nous, on est ouverts le mercredi et le spermatozoïde ne va pas durer jusque-là ! » Il y a un vrai besoin de renforcement. Les Uaped, c’est bien sur le papier, mais en vrai il faut qu’elles soient ouvertes H24. C’est très important.

Voilà. Mais quarante ans de lutte, c’est compliqué à résumer.

Mme Mié Kohiyama, fondatrice de BeBraveFrance. Je suis ici en tant que cofondatrice de BeBraveFrance, mais je suis aussi membre exécutif du Brave Movement, qui est un mouvement relativement jeune puisqu’il a été fondé en 2022. L’idée est de renforcer la voix des survivants et des victimes, et de reconnaître leur expertise, leur expérience vécue, comme un élément essentiel de la participation aux politiques publiques.

Les deux combats principaux que je mène au sein du Brave Movement sont le combat pour l’imprescriptibilité et l’appel à la création d’un conseil national de survivants et de victimes. Ce projet est en cours d’examen par la haute-commissaire à l’enfance.

Je me suis demandé quel apport je pouvais offrir à votre commission, dont je salue les travaux. Je me suis dit que j’allais explorer, non sans difficulté, et essayer de vous faire comprendre l’intrication entre la justice, la procédure judiciaire et les psychotraumatismes. C’est très important, parce que les victimes d’incestes principalement – j’en ai été une – sont les principales victimes de ce qu’on appelle l’amnésie traumatique. Je ne vais pas développer, vous avez auditionné des psychiatres et des psychologues.

Il est très important de comprendre ces intrications. Cette expérience vécue de si nombreuses victimes et survivants rend plus pressante la nécessité qui est la nôtre, en tant que société, de rendre ces crimes imprescriptibles.

Je commencerai par les faits. Je vais parler, si vous me le permettez, comme l’a fait mon ancien collègue Frédéric Pommier, auquel je rends hommage, qui parle de ce qui lui est arrivé quand il a été violé enfant à la troisième personne. Ce n’est pas que je me prenne pour Alain Delon, mais c’est beaucoup plus facile comme ça.

Nous sommes en 1977 et je suis cette petite fille de 5 ans. J’ai été violée par un cousin de 39 ans, plusieurs fois en une journée. Je suis seule chez ma grand-tante, je ne suis pas protégée. Je ne sais pas ce qui s’est passé dans mon cerveau. Toujours est-il que, quelques mois plus tard, en classe, je fais plusieurs dessins, comme celui que j’ai ici. On y voit ce monsieur à moustache, cet enfant sans bouche qui crie au secours.

Nous sommes en janvier 1978. La maîtresse de l’époque n’a pas réagi. On peut dire que c’est l’époque. Peut-être. On peut aussi se rappeler que, quelques mois plus tôt, en 1977, des intellectuels parisiens ont signé des tribunes pour défendre des pédocriminels et appeler à la décriminalisation des agressions sexuelles sur mineurs.

C’est important d’en parler, non pour adopter une vision passéiste des choses mais pour se rappeler qu’il y a tellement de générations, en France, qui n’obtiendront jamais justice, notamment nos amis victimes de l’affaire Bétharram – plus de 200 plaintes, dont 198 pour des faits prescrits. Il faut avoir une réelle réflexion sur la notion d’impunité, parce que l’impunité explique pourquoi ces violences se poursuivent. Vous avez rappelé les chiffres, je n’ai pas besoin de le faire, mais la question se pose.

Je voulais vous dire à quel point il a été difficile pour cette petite fille de survivre à ces faits. À l’âge de 10 ans, elle fait pourrir des sandwiches dans l’armoire de sa chambre. Elle a cinq zéros en CE2, alors qu’elle est une petite fille brillante. À 14 ans, elle pèse 38 kilos. Elle est hospitalisée en hôpital psychiatrique, où elle voit un grand professeur qui lui conseille d’aller faire un petit tour en Éthiopie, parce que, là, elle comprendra ce qu’est la faim dans le monde.

Bien sûr, les choses ont évolué, mais le parcours de soins des victimes et des survivants est toujours très compliqué – parce qu’il y a peu de centres du psychotraumatisme, parce que peu de psychiatres et de psychologues sont réellement formés au psychotrauma, alors même que le soin et la thérapie sont très importants. La justice n’est pas une thérapie, mais elle participe au processus de reconstruction.

Je me suis énormément interrogée. J’ai vécu adolescente, jeune femme et femme adulte sans la moindre conscience de ces viols. Puis, à l’issue d’un choc émotionnel, j’ai commencé à avoir des retours de mémoire très précis de mon enfance : le parc où je jouais aux billes ; l’assistante, à la cantine, qui me servait des coquillettes avec une grosse louche.

Dans le cadre d’une enquête journalistique – j’étais journaliste à l’époque –, je suis allée voir un officier de gendarmerie, qui me parle d’enfants violés, disparus, assassinés. Et il me dit : « Le seul qui a survécu, peut-être que si on l’interrogeait sous hypnose, on apprendrait des choses, mais la justice française ne reconnaît pas l’hypnose ». Je ne sais pas pourquoi, à ce moment-là, ça a fait tilt. J’avais ces phénomènes de mémoire qui explosaient telle la lave d’un volcan, et je ne comprenais pas ce qui m’arrivait.

J’ai poussé la porte d’un hypnothérapeute et, dans les deux minutes où il m’a allongée sur cette table, j’ai hurlé le surnom de mon agresseur. « Jeannot ! » La loi ne nous autorise pas à parler des auteurs de faits prescrits, mais je peux dire son surnom. J’ai, à ce moment-là, retrouvé de façon extrêmement précise, comme si j’avais une caméra à la main, les images des scènes de viol qu’il m’a fait subir.

La résurgence de mémoire traumatique met en pièces les victimes. S’engager dans un processus judiciaire prend du temps. Il faut être en quelque sorte l’enquêtrice, l’enquêteur de sa propre mémoire, pour se présenter aux autorités judiciaires. C’est ce que j’ai fait. J’ai enquêté. J’ai interrogé ma mère, j’ai interrogé des proches. J’ai reconstitué peu à peu le puzzle de ce fameux été où j’étais chez ma grand-tante, seule – ma petite sœur venait de naître et ma grande sœur était en Angleterre.

À ce moment, je suis une petite fille de 5 ans. Je demande à ma mère d’écrire à l’agresseur, dans l’espoir qu’il reconnaisse les faits, et que j’obtienne peut-être des indices sur cette mémoire qui m’a été volée. Évidemment, il ne répond pas. Elle lui écrit une troisième lettre, avec accusé de réception, et écrit aussi au procureur, à ma demande.

À ma grande surprise, en août 2011, une policière à laquelle je rends hommage – elle se reconnaîtra – m’appelle et me dit : « Vos parents nous ont écrit, mais ils n’ont pas été victimes. Vous l’avez été : souhaitez-vous déposer plainte ? » Je sais que les faits sont prescrits, je suis un peu surprise. Et là commence un peu l’enfer.

Pendant trois semaines, moi qui n’avais jamais pris un arrêt maladie, je me suis arrêtée, parce que je voulais être sérieuse dans le dépôt de plainte. Je me suis soumise, telle la pire des inquisitrices, à un interrogatoire personnel extrêmement poussé, en m’autopersuadant que je racontais n’importe quoi, que tout cela n’était qu’un fantasme, et toutes les belles histoires de l’époque.

C’était une torture totale. Mais j’ai dû me rendre à l’évidence, après être allée voir trois fois la psychologue du commissariat. Je lui ai dit « Si jamais vous pensez que je raconte des craques, je n’irai pas déposer plainte », et elle m’a répondu : « Je suis désolée de vous le dire, mais tout ce que vous avancez ressemble fort à des violences sexuelles subies dans l’enfance ».

Je me suis présentée à cette policière en septembre 2011, dans un service spécialisé qui n’existe plus – dommage – à Lyon. Je suis tombée sur une jeune policière, qui se rappelle – nous sommes restées en contact – que je tremblais sur ma chaise quand je parlais. Ce qui est intéressant, c’est qu’elle m’a confié qu’elle n’était absolument pas formée au psychotrauma ni à l’amnésie traumatique.

Mais elle avait un bon sens, une intelligence, elle m’a écoutée. Elle se rappelle – je ne m’en souvenais plus – qu’au milieu de ma description des faits, je lui ai demandé, tremblante : « Vous me croyez ? ». Elle m’a répondu « Bien sûr, je vous crois ». Et à ce moment-là, je me suis détendue. Plus tard, elle m’a appris s’être formée, peu après mon audition, aux principes de la sidération et de l’amnésie traumatique, et s’être rendu compte que, en tant que policière, elle était passée à côté de certaines histoires.

Je veux aussi faire part de ce qui s’est passé ensuite. Mon agresseur a été auditionné en janvier 2012. Il a reconnu tous les détails de ma mémoire traumatique : la barbe en collier, la gourmette, les sous-vêtements à rayures qu’on portait à l’époque. Évidemment, il a nié les faits. Classement sans suite. J’ai écrit au procureur en lui disant que je souhaitais être confrontée à ce monsieur. Le procureur a auditionné une deuxième fois cet agresseur, qui a refusé la confrontation. Fermez le ban.

Cette confrontation était extrêmement importante pour moi. Le cauchemar datant de trente-deux ans, je voulais y mettre un visage. Je voulais pouvoir dire à ce monsieur, qui a toujours la barbe en collier, mais plus la gourmette, que je n’avais plus peur de lui. C’était très important pour moi. Je pense que si les victimes et les survivants le demandent, soit dit sans vouloir généraliser, il faut donner suite à leur demande. Pour l’heure, c’est la loterie : certains enquêteurs le font, d’autres ne le font pas ; certains juges le font, d’autres ne le font pas.

Cette mémoire traumatique est toujours présente. Il faut s’imaginer que j’avais peur que mon agresseur vienne me tuer chez moi ! J’avais des cauchemars, des reviviscences physiques. Je revivais, trente-deux ans après le viol, comme si j’étais à nouveau violée dans le temps présent. Pour moi, la procédure judiciaire était extrêmement importante. Ce n’était pas la thérapie : la thérapie, je n’en parlerai pas ; bien sûr, je la menais parallèlement. Mais confier à la société, à la justice une réponse à ce qui m’était arrivé était extrêmement important.

Évidemment, les plaintes ont été classées sans suite, du fait de la prescription. Nous sommes allés jusqu’en Cour de cassation, en 2013, dont la jurisprudence admet, depuis une décision de la chambre criminelle en matière financière rendue en 1967, que le délai de prescription court à partir du moment où l’infraction est constatée – soit, en l’espèce, la conscience des faits qu’a la victime. Cette observation m’offre l’occasion de vous remercier, madame Petit, pour tout ce que vous avez fait sur ce sujet. Notre pourvoi a été rejeté. Je me rappelle les mots de l’avocat général : « Franchement, cette histoire d’amnésie traumatique… et puis, on va avoir des chariots de victimes qui déposeront plainte ! C’est au législateur de se prononcer. »

C’est alors qu’a commencé un combat collectif. Je sors peu à peu de tous ces états que je vous ai décrits et je me rends compte que la seule solution, pour lutter contre ces violences que la société dénie et y mettre un terme, c’est rejoindre un mouvement collectif. C’est très important. Je rejoins donc le mouvement collectif en France. Là, on commence à se battre pour la prescription, à la suite de pionnières telles qu’Emmanuelle Piet, Muriel Salmona et d’autres.

On s’est d’abord battus pour la reconnaissance de l’amnésie traumatique. Un amendement avait été voté au Sénat, en 2018, dans le cadre de la loi renforçant la lutte contre les violences sexuelles et sexistes. Il a été rejeté par la commission mixte paritaire. Je précise que j’étais au Sénat quand le gouvernement a présenté un amendement de suppression ; j’ai failli me jeter par-dessus la balustrade tellement ce fut violent.

Aujourd’hui, on se bat pour l’imprescriptibilité, et on peut tout à fait y inclure la prise en compte des psychotraumatismes et de l’amnésie traumatique. Mais ce qui importe, c’est d’avoir conscience du parcours des victimes et de leur lutte intérieure, avec tous ces psychotraumatismes. Quand les victimes et les survivants sont confrontés à la justice, qui leur oppose des murs de réponses négatives, c’est d’une violence absolue. Il faut avoir les reins solides pour ne pas passer l’arme à gauche. Et Dieu sait que certaines victimes ont malheureusement choisi ce chemin.

Je conclurai mon propos en répétant ce que j’ai dit pour l’introduire : il est très important, comme vous le faites, d’entendre de manière plus institutionnalisée les victimes et les survivants et de leur permettre cette participation aux politiques publiques, sur le long terme. Ni l’inceste ni les violences sexuelles sur les enfants ne disparaîtront demain. Créer un conseil national de survivants et de victimes est une garantie pour leur donner une véritable parole politique sur le long terme.

Quant à l’imprescriptibilité, je pense que nous y arriverons. Les choses se débloquent bien. Je vous remercie encore une fois, madame Petit, pour l’incroyable travail de fond que vous avez fait. Je rappelle, au nom du Brave Movement, que trente-cinq pays ont supprimé la prescription pénale, dont seize dans l’Union européenne. C’est possible. Une directive est actuellement au cours de trilogue à Bruxelles. La France doit se saisir de cette dynamique pour avancer sur ces sujets.

Mme Sophie Decis, responsable juridique au sein de l’association Enfance et Partage. Je vous remercie de nous avoir invités dans le cadre de cette commission d’enquête. Dans Œdipe Roi, Sophocle rappelle aux Grecs, en 450 avant Jésus-Christ, que l’interdit de l’inceste est le garant de la démocratie. En effet, l’apprentissage de cet interdit spécifique doit faire naître en chaque être humain la conscience morale, individuelle et collective.

Cela fait presque cinquante ans que l’association Enfance et Partage a fait son quotidien de la défense des droits de l’enfant, par des actions de prévention et de sensibilisation, et surtout par l’accompagnement des familles et des victimes dans leur parcours judiciaire et dans leur reconstruction psychologique. L’accompagnement que nous proposons est important pour les familles, car il leur permet de ne pas affronter seules ces situations traumatisantes et complexes. Par une écoute bienveillante et un soutien, par des conseils concrets, une orientation précise vers des ressources juridiques et psychologiques, cet accompagnement gratuit et personnalisé aide les parents à comprendre leurs droits, à essayer de protéger leurs enfants et à avancer dans les démarches nécessaires.

Depuis presque cinquante ans, nous avons vu évoluer les droits et les lois. Nous y avons participé, parfois, avec mon ami maître Costantino ici présent. Nous avons vu l’enfant devenir un sujet de droit, son droit à être entendu faire l’objet d’une législation, sa parole crue mais aussi bafouée – comme un mouvement d’avant en arrière, comme s’il ne fallait pas aller trop loin.

Mais il ne suffit pas d’affirmer que l’enfant est sujet de droit. Le système doit permettre que l’enfant devienne sujet de sa parole, que sa parole soit prise en compte, qu’il devienne un interlocuteur valable.

Le traitement de l’inceste ne s’est pas transformé en un seul mouvement. Il a évolué par étapes, entre banalisation et réforme, souvent sous l’effet de débats publics et d’affaires médiatisées qui ont obligé le droit à se repositionner. Malheureusement, dès qu’une question majeure déstabilise le système, il s’organise pour ne pas regarder la réalité en face, pour rester dans le déni.

Notre quotidien, au sein de l’association Enfance et Partage, est d’entendre ces mères, ces pères aussi, nous dire que, face à la révélation de leur enfant, après un temps de sidération – le temps de réaliser que leur vie va changer – elles vont devoir agir, dénoncer les faits. Ces mères n’auront que des décisions risquées à prendre, des choix difficiles à faire, tout en sachant qu’elles se heurteront à un univers inconnu, la justice, mais aussi à la suspicion et au doute.

Elles seront soumises à des injonctions contradictoires : dénoncer les faits, sinon ce sera le placement, et en même temps respecter les décisions de justice et remettre l’enfant au présumé agresseur pour respecter ses droits, sinon ce sera le placement. Le déni de la parole a trop souvent pour corollaire la condamnation du parent qui dénonce.

Outre faire entendre la parole de leur enfant, ces parents, ces mères devront survivre, socialement : s’engager dans une procédure représente un coût financier, familial, social, professionnel très important. C’est une question d’endurance, un marathon, nous disent-elles. Cet engagement aura des impacts directs sur leur santé – somatisation, perte de sommeil, problèmes psychologiques – et sur leur travail – absences, arrêts, obligation de temps partiel, licenciements –, des impacts financiers et des impacts sur leur famille.

Pour que mon propos liminaire ne soit pas trop long, je vais me centrer sur quelques points. Bien évidemment, il faut assurer la protection de l’enfant dès les premières révélations, garantir une protection immédiate. Je vous parle de l’ordonnance de protection : notre association porte cette demande depuis 2022 au sein du collectif. Nous l’avions nommée ordonnance de protection ; elle a été rebaptisée ordonnance de sûreté par la Ciivise.

Cette proposition est née d’un constat partagé sur les situations parfois ubuesques rencontrées par les parents protecteurs, entre protection et mise en cause dans des situations d’inceste parental. Nous étions particulièrement inquiets de ce moment charnière qu’est la révélation par l’enfant et la plainte. Car, quoi, après la plainte ? Après, on constate un engrenage terrible, qui aboutit parfois à une mise en accusation de celui qui porte cette parole, et surtout une non-protection de l’enfant.

Aujourd’hui, il nous faut une législation impérative pour garantir une protection immédiate des enfants de la part des pouvoirs publics. La mise à l’abri de l’enfant victime est une nécessité impérieuse et urgente. Le code civil, en son article 373-2-8, permet déjà au ministère public de saisir à tout moment le juge aux affaires familiales (JAF) à l’effet de statuer sur les modalités d’exercice de l’autorité parentale. Il est donc parfaitement possible, lorsqu’il y a un signalement ou un dépôt de plainte, que le procureur de la République informe sans délai le juge aux affaires familiales afin que ce dernier puisse prendre des mesures d’urgence. Or, selon l’expérience des associations membres du CPLE (Collectif pour l’enfance), cette faculté du procureur de la République n’est que très rarement mise en application. Ainsi, ce dispositif d’ordonnance de protection ou de sûreté permettra de réaffirmer le rôle pivot que doivent jouer les parquets dans la protection de l’enfance.

La loi du 18 mars 2024 a constitué une avancée, mais elle protège trop tard. Le travail continue pour le CPLE, et certains représentants ont rencontré le cabinet du garde des sceaux. Au cœur des discussions, la création de cette ordonnance de sûreté, pour rappeler un principe essentiel : la protection doit intervenir dès la révélation des faits. Protéger l’enfant, bien évidemment, ce n’est pas condamner : protéger, c’est prévenir.

Mais après cette mise à l’abri, il nous faut dire un mot des enquêtes préliminaires – je serai brève parce que nombre de personnes en ont parlé devant vous. Bien évidemment, concernant les auditions des enfants, il nous faut des auditions précoces et protocolisées. Pourquoi protocolisées ? Parce que ces protocoles limitent l’aléa : est-ce que je vais tomber sur le bon policier ? Sur le bon juge, le bon éducateur ? Ça vaut pour toute la chaîne.

Pourquoi est-ce important ? Parce que l’on sait la valeur fondamentale, presque cardinale, que la justice va accorder, peut-être à tort, à cette première parole, à cette première audition. D’ailleurs, on entend souvent, de la bouche même des enquêteurs qu’une bonne audition est un indispensable, sans quoi le dossier est très mal parti.

Recueillir la parole des enfants victimes nécessite une sélection, une formation et une constante motivation de ceux qui sont en première ligne. On a les Uaped, qui ont amélioré la prise de parole, mais ce n’est vraiment pas suffisant. La Défenseure des droits a, encore, pointé que les conditions de recueil sont insatisfaisantes et que la réalité de terrain n’est pas à la hauteur des enjeux. Par ailleurs, les délais entre les faits relatés par l’enfant et son examen à l’UMJ sont parfois excessifs. On sait que les protocoles comme le protocole Nichd donnent un témoignage fiable.

Au-delà de cette première parole, il va nous falloir travailler sur les enquêtes préliminaires. Nous voyons trop souvent des enquêtes préliminaires non efficientes, avec un minimum d’actes. Or on sait que ce sont des enquêtes dans lesquelles il faut multiplier les actes. Il faut faire des recherches approfondies. Cela nécessite du temps et des moyens. Toute enquête préliminaire devrait être menée selon une méthode commune, pour trouver des éléments objectifs : les circonstances de la révélation, avec audition obligatoire et systématique de la personne qui signale – professionnel ou tiers ; rechercher à qui l’enfant s’est confié ; rechercher quand, pourquoi, dans quelles circonstances il a parlé. Il ne s’agit pas juste de croire l’enfant, mais de le comprendre.

Dans 90 % des cas, lorsqu’il y a un classement sans suite puis une plainte avec constitution de partie civile, on se rend compte que les éléments dans l’enquête préliminaire sont insuffisants. Quatre-vingt-dix pour cent des cas : ce n’est pas moi qui l’ai dit, mais un des responsables du syndicat des magistrats instructeurs que vous avez entendu ici même. Il nous faut donc un protocole d’enquête adapté aux violences sexuelles sur mineurs, qui encadre la collecte des preuves matérielles, biologiques, numériques, pour limiter les aléas et les pratiques hétérogènes.

Il nous faut des moyens, mais il faut aussi – peut-être serait-ce une solution, parce que je sais que nous n’avons pas d’argent pour augmenter les moyens – réfléchir à une priorisation de ces affaires. Ne devraient-elles pas être priorisées, dans leur traitement ? À Paris, le délai moyen entre le début de l’investigation et la garde à vue de l’agresseur est de dix-huit mois. Dans le cadre de notre accompagnement, nous contactons régulièrement les services de police et de gendarmerie pour suivre l’avancée de la procédure : il n’est pas rare – c’est même très fréquent – que l’on nous réponde que c’est dans la pile. Ils sont en train de gérer les plaintes de 2024. Nous avons 200 procédures en retard.

Il nous semble aussi qu’il faut une coordination entre les différents magistrats. La protection des enfants victimes de violences sexuelles doit être holistique, c’est-à-dire qu’elle doit s’intéresser au sujet dans sa globalité. Il nous faut une coordination effective et obligatoire entre parquet, juge des enfants, JAF. Il nous faut décloisonner, avoir une approche intégrée, pluridisciplinaire et cohérente. On sait que c’est possible puisque cela se fait dans les pôles VIF, sur les violences intrafamiliales ; ça doit pouvoir se faire pour les enfants.

Il nous paraît aussi important de clarifier les compétences respectives du JAF et du juge des enfants, difficulté à l’origine d’un très grand contentieux et de décisions parfois contradictoires, avec une démultiplication des actes d’enquête sociale et autres. Cela crée une grande lassitude chez ces enfants.

Enfin, l’alpha et l’oméga de la réussite d’une politique de protection, c’est une formation initiale et continue de tous les professionnels. Il faut injecter du savoir, surtout dans le domaine des violences sexuelles. Comme vous le savez, les procédures, c’est du droit, mais pas que. Il nous semblerait indispensable de généraliser les formations sur le psychotraumatisme et de s’interroger aussi sur la capacité de l’institution judiciaire à intégrer ces connaissances et à ajuster ses pratiques en conséquence. Il faut que les différents acteurs prennent conscience des impacts psychotraumatiques des agressions sexuelles spécifiques sur les enfants : comportement atypique, amnésie émotionnelle, difficulté à se remémorer les faits. Il faut peut-être aussi inciter les professionnels à faire le lien entre violences conjugales et inceste – ç’a été documenté.

Si j’avais le temps, je vous parlerais de deux autres points qui me semblent importants : le statut des administrateurs ad hoc, bien sûr, et la création de conditions permettant aux professionnels de signaler en toute sécurité. Je vous le dis parce qu’à l’association, on est très souvent interpellé par des professionnels de tous milieux qui ont des difficultés à signaler.

Je souhaiterais pour conclure dire un mot des victimes – on en accompagne beaucoup – qui parviennent, de longues années après les faits, bien après leur majorité, à déposer plainte, et des difficultés insurmontables auxquelles elles se heurtent pour qu’une enquête soit menée, et dans des délais raisonnables. Si l’enjeu restera toujours de créer des conditions pour qu’un enfant parle, et surtout qu’il soit entendu avant que le temps ne s’écoule, la loi a permis, par les nouvelles règles de prescription, à de nombreuses personnes majeures ayant été victimes de déposer plainte plus tard. Nous ne pouvons que saluer ce mouvement, et je ne doute pas qu’il ira plus loin.

Lorsqu’une victime engage une procédure judiciaire, elle nourrit l’espoir d’obtenir réparation et reconnaissance. Cependant, lorsque le processus s’étire sur des années, cet espoir se transforme en frustration, en détresse. L’attente prolongée maintient la victime dans un état d’incertitude et ravive régulièrement le traumatisme initial. Chaque convocation, chaque report d’audience ravive la douleur et empêche la reconstruction psychologique. Ces délais peuvent également entraîner des conséquences sociales importantes : isolement – « à partir du moment où on parle, on est radioactif », dit une victime –, perte de confiance envers les institutions, voire stigmatisation. Sur le plan économique, la longueur des procédures peut générer des frais et accentuer la précarité. En somme, la lenteur judiciaire ne se limite pas à un dysfonctionnement administratif : elle devient un facteur aggravant du préjudice subi.

Il nous faut améliorer la célérité des procédures, renforcer la communication avec les victimes et leur offrir un accompagnement psychologique adapté. La justice ne doit pas seulement être rendue, elle doit l’être dans un délai raisonnable, afin de préserver la dignité et la santé mentale des personnes concernées.

M. Rodolphe Costantino, avocat. Je prends la parole en mon nom propre et non au nom de l’association Enfance et Partage. Non pas que je trahisse cette association dont j’ai été l’avocat pendant trente ans et dont je suis encore régulièrement l’avocat dans tout un tas de dossiers, mais juste pour que cette parole puisse être conforme au serment que j’ai fait, qu’elle soit totalement franche, totalement libre, pas serve, pas politiquement correcte et pas compassée non plus, de manière qu’on puisse dire les choses pour ce qu’elles sont.

Cela me permet de vous dire immédiatement que, si je me réjouis évidemment de constater que le sujet occupe toujours, préoccupe même et intéresse la représentation nationale, j’ai répondu à votre convocation avec peu d’enthousiasme. Je dois à la vérité de le dire.

Non pas que le temps qui passe au contact de ces affaires, depuis trente années, puisque mon cabinet ne fait que ça et n’a jamais fait que ça, ait fait de moi un homme revêche et aigri ! Mais ceux qui, comme moi, ont été les combattants de la première heure ; ceux qui n’ont pas attendu l’essor du victime business, qui produit aujourd’hui beaucoup de bénéfices secondaires pour tout un tas de gens, mes confrères y compris ; ceux qui acceptèrent, il y a vingt ou trente ans, de passer sous les fourches caudines de l’espèce de ringardise qu’il pouvait y avoir à s’investir dans ces sujets – je me rappelle être allé une fois à la fête organisée par la presse judiciaire, accompagné par maître Marie Grimaud, que vous avez déjà entendue, et arriver au palais devant un aréopage de journalistes disant : « Ah, voilà les parias de la profession ! » ; bref tous ceux qui, comme moi, ont connu cela, qui ont éprouvé les commissions, les auditions, les rédactions de propositions et de projets de loi sans lendemain, les redites, les fausses joies, les espoirs déçus, les fausses avancées ou alors les avancées à pas de fourmi, la déception, la colère parfois, sont devenus très circonspects sur l’utilité de leurs interventions. Pourtant, comme l’a dit quelqu’un tout à l’heure, on y va parce qu’on ne sait jamais, ça peut donner quelque chose. Voilà l’état d’esprit dans lequel je viens ; pardon de le dire avec franchise.

Je suis parfois très effrayé d’entendre encore parler du protocole Nichd comme d’une nouveauté, alors que le professeur Viaux en parlait déjà dans un rapport de 2001, ce professeur qui est pourtant un expert éminent et grand spécialiste des incestes – je dis bien « des » incestes puisqu’un de ses derniers ouvrages s’intitule Les incestes.

Je ne vais pas reprendre tout ce qui vous a été dit par tous ces intervenants que vous avez entendus depuis des semaines, et ce n’est pas fini, sur les constats d’échec et les dysfonctionnements existants. Vous en êtes déjà évidemment parfaitement convaincus. Je ne vais pas non plus égrainer les responsabilités des uns et des autres, parce que ça ne servirait finalement pas à grand-chose. Je veux simplement dire, avant d’aller plus loin dans mon propos, qu’il y a de bons magistrats et de mauvais magistrats – c’est comme ça. Il y a de bons et de mauvais experts, psychologues ou psychiatres. Il y a de bons et de mauvais avocats. Il y a de bons et de mauvais textes, comme il y a des paroles militantes qui font avancer et des paroles militantes ou des attitudes qui sont parfaitement contre-productives.

Je pense qu’il ne faut pas qu’on oublie – je vais le dire aussi simplement que je le ressens – que les magistrats ne voient pas d’un très bon œil tout ce que nous faisons, tout ce que nous disons, et la manière que nous avons d’aborder ces sujets. Les magistrats ont leurs convictions, qui sont évidemment tout à fait respectables. Ils sont très accrochés à leur indépendance. Ils sont très accrochés aussi à la séparation des pouvoirs et ils voient tous ces mouvements qui auraient vocation, d’une manière ou d’une autre, à leur dire comment il faudrait rendre la justice avec beaucoup de défiance. D’une certaine manière, ils disent, notamment à la représentation nationale – si ça ne se dit pas officiellement, ça se dit dans les couloirs du palais : « Vous êtes bien gentils, vous vous faites l’écho de ce qui se dit dans la rue – forcément puisque vous êtes élus, vous devez votre place à ces mêmes gens qui vous réclament, qui vous demandent. Mais nous, nous sommes magistrats, nous ne sommes pas élus. La justice, c’est nous qui la rendons et nous entendons bien la rendre comme nous le souhaitons. »

C’est comme ça. Cette résistance, elle existe et il faut en être parfaitement conscient. Ce qu’on va frontalement apporter, il ne faudra pas frontalement l’imposer, parce que ça ne marchera pas. Une règle de droit, c’est bien ; la voir appliquée correctement, c’est une autre histoire, et ce sont eux qui en ont la charge. Il va donc falloir faire avec leur résistance, et les convaincre du bien-fondé de ce qu’on veut faire et de là où on veut aller.

Ce que je suis venu vous dire, et ce sera l’essentiel de mon propos, c’est que cette masse gigantesque de dossiers d’abus sexuels, d’inceste, etc. que notre société connaît maintenant depuis quelques années, la chaîne judiciaire n’y était pas du tout préparée. Vraiment pas du tout : de l’enquête jusqu’aux juridictions de jugement, cela a été un véritable tsunami – c’est un fait. Devant ce phénomène, je pense que l’institution judiciaire a d’abord fait le choix de se sauver elle-même de la noyade, au besoin en faisant passer quelques plaignantes ou plaignants par-dessus bord. « Les femmes et les enfants d’abord », c’est pour les canots de sauvetage ; chez nous, c’est plutôt ceux qu’on va faire passer par-dessus bord en premier. C’est comme ça. On connaît tous les petits expédients qui ont permis cette survie : les classements sans suite, la correctionnalisation à outrance – parfois sans même demander à la victime, alors que la jurisprudence en avait fait une obligation –, la création des cours criminelles, dont on a déjà dit deux ou trois choses, et puis demain ce plaider-coupable en matière criminelle.

C’est tout cela, mais pas seulement. En matière d’inceste désormais, le parquet, bien souvent, botte en touche au pénal et transmet la situation au juge des enfants. Quantité de juges des enfants sont aujourd’hui aux prises avec des dossiers sur fond d’inceste. C’est l’une des problématiques auxquelles nous sommes confrontés. Pourtant, le juge des enfants, comme le juge aux affaires familiales, n’a ni la vocation, ni les moyens d’être le juge de l’inceste. D’ailleurs, il va le dire d’emblée : dès qu’on évoque la problématique, lors de la première audience, il va dire « attendez, ce n’est pas mon sujet, je ne suis pas compétent pour ça, je ne suis pas saisi de ça ». On ne sait pas très bien de quoi il est saisi exactement, mais pas de ça.

Tout au plus, on peut l’inviter à être le juge de l’incestuel. On lui dit : « Si l’inceste est un crime ou un délit, l’incestuel n’en est pas un, et de ça, au moins, vous êtes le juge. » Alors là, il vous regarde avec de grands yeux, en se demandant « Mais qu’est-ce qu’il me dit, lui, de quoi je dois m’occuper ? C’est quoi, l’incestuel, l’inceste ? De quoi on parle ? »

Voilà donc un juge qui non seulement se trouve saisi d’un dossier qui va au-delà de son champ légal de compétence, mais qui, de surcroît, se trouve saisi par défaut du magistrat compétent – le juge pénal, le parquet – qui lui envoie un message implicite mais néanmoins très clair : « Saisissez-vous de ce dossier parce que, en matière pénale, il n’y a rien à faire ». Vous avouerez que ce ne sont pas les meilleures conditions pour recevoir un dossier : si ce n’est pas de sa compétence et que, en plus, celui qui le lui a envoyé dit qu’il n’y a rien à trouver en matière pénale, qu’est-ce qu’il va chercher !

Ajoutons à cela que le juge des enfants est le plus souvent un jeune juge – il y a beaucoup de premiers postes, c’est une vérité statistique – ce qui en fait un magistrat peu expérimenté, dans des matières où on a besoin d’un peu d’épaisseur pour appréhender des situations franchement compliquées. Ajoutons aussi que ce juge est complètement débordé – je passe sur le nombre de dossiers dont les juges des enfants sont saisis, avec une double compétence puisqu’ils sont à la fois les juges des enfants victimes et les juges des enfants auteurs. Ajoutons encore que le bon fonctionnement de son cabinet dépend des relations qu’il entretient avec les services de l’aide sociale à l’enfance, à qui il délègue plus ou moins une grande part de son travail et parfois de ses compétences. On se dit que cette configuration n’est pas la meilleure ; c’est pourtant celle à laquelle nous sommes régulièrement confrontés.

Il y aurait donc lieu d’espérer que les pouvoirs de ce juge soient finalement assez limités, et à tout le moins que quelques garde-fous existent. Mais c’est exactement le contraire : c’est ce juge, dont on ne parle finalement pas beaucoup, qui est à l’origine des désastres judiciaires dont nous parlons. C’est ce juge qui est à l’origine de toutes ces affaires où des femmes disent avoir été désenfantées, etc. Cela ne se passe pas en matière pénale.

En matière pénale, quand on a passé le stade de l’enquête préliminaire ou le stade de l’instruction et qu’on arrive devant les juridictions de jugement, on s’en sort plutôt tout à fait correctement. Je ne dis pas que c’est sans encombre, je ne dis pas qu’il n’y a pas de lutte, mais le vrai problème dans la prise en charge de ces affaires, c’est quand le pénal s’en désintéresse. C’est le gros du bataillon, pour la bonne et simple raison qu’il y a des classements sans suite en pagaille : on se retrouve donc devant le juge des enfants pour discuter de ces faits alors que lui ne veut pas en discuter et n’en a pas les moyens – alors pourtant qu’il a des pouvoirs absolument exorbitants sans quasiment aucun garde-fou.

D’ailleurs, je vous le dis très clairement et très solennellement, dans un élan très balzacien : ce n’est pas le juge d’instruction qui est l’homme le plus puissant de France – c’est bien fini ! C’est le juge des enfants qui est l’homme ou la femme le plus puissant de France, parce qu’il n’y a personne pour le contrôler. Personne, vous m’entendez ? Et ça, c’est éminemment important, mesdames et messieurs. Le juge des enfants, c’est celui qui ordonne les placements. C’est celui qui prend à cette occasion les prérogatives du juge aux affaires familiales, c’est-à-dire que lui revient la charge de décider des droits de visite et d’hébergement ou ce qu’on veut d’autre dans ce domaine. C’est celui qui vient capter l’autorité parentale. Et c’est celui qui contrôle ensuite les conditions de son propre placement, sans que personne vienne y mettre le nez – c’est le texte qui le dit –, de sorte que si les conditions du placement sont désastreuses pour l’enfant, ce qui arrive parfois, le juge des enfants est le seul à pouvoir intervenir.

C’est tellement vrai que dans un dossier récent de notre cabinet, à maître Grimaud et à moi-même, la cour d’appel d’Aix-en-Provence a reconnu que le placement d’une enfant se faisait dans des conditions constitutives d’une violence institutionnelle caractérisée. En trois mois, elle avait déjà changé de lieu de placement trois fois ; il y avait eu une rupture de la scolarisation pendant des mois – une fois le juge des enfants intervenu, elle avait été placée et déscolarisée, parce qu’on ne savait pas où la mettre ; il y avait eu aussi un arrêt du suivi psy en cours, des défauts de soins. Bref elle était dans un état absolument épouvantable, bien pire que celui dans lequel elle était arrivée, puisqu’en définitive c’est tout autre chose qu’elle dénonçait. Or, si la Cour a reconnu cet état de fait, elle a précisé également qu’elle était uniquement juge de la motivation qui avait conduit au placement – est-ce qu’il y avait des motifs pour placer ou pas ? – mais qu’elle n’avait pas le pouvoir d’intervenir sur les conditions du placement, parce que ça, c’était au juge de s’en enquérir. Autrement dit, même sur la question des conditions du placement, le juge est seul.

Alors nous, les avocats, qu’est-ce qu’on peut demander, dans des situations comme celles-là ? Pas grand-chose. La seule chose que l’on puisse faire, c’est demander une audience anticipée par voie de courrier. On dit « le placement est désastreux, vous avez pris une décision de placement » – on pourrait revenir sur les conditions dans lesquelles ces décisions sont prises – « de cet enfant qui a dénoncé un inceste et dont la mère a relayé la parole ». Je peux demander cette audience anticipée, mais je n’ai aucun moyen de forcer le juge à me l’accorder.

Le plus souvent d’ailleurs, le juge ne va même pas me répondre. Ou il va me dire : « J’ai placé pour six mois ou pour un an, vous faites mention d’un certain nombre de faits mais je n’ai pas du tout ce retour de la part des services, donc non, je ne ferai pas d’audience. » Ça, c’est dans le meilleur des cas, c’est-à-dire celui où il me répond, mais sinon il ne me répond pas. Savez-vous que, dans cette matière, et c’est sans doute la seule, son silence ne vaut pas refus et ne peut pas donner lieu à un appel ? Il gère donc sa petite affaire comme il veut, et nous n’y pouvons rien : même si les situations sont absolument désastreuses, même si tous les signaux d’alarme sont au rouge, le juge fera ce qu’il veut.

Vous me direz qu’il y a l’appel – mais vous connaissez les délais de l’appel ! Et encore, ils ont été réduits : la loi a exigé que la cour d’appel statue dans les quatre mois. Ils se débrouillent pour le faire à peu près – pas toujours – mais au bout de quatre mois, la situation n’est déjà plus la même. Et puis, de toute façon, cette chambre, on l’appelle souvent la chambre des confirmations…

Je vous dis que le juge des enfants fait ce qu’il veut mais il a des obligations légales, notamment en matière d’assistance éducative. Par exemple, lorsqu’on fait un placement, le code de l’action sociale et des familles dit qu’un projet pour l’enfant, le PPE, doit être réalisé dans un certain délai pour garantir le bon développement de l’enfant, selon ses besoins fondamentaux. Il est établi dans l’objectif d’une construction commune entre les titulaires de l’autorité parentale, les tiers qui sont impliqués dans la vie de l’enfant, les services départementaux et le service à qui l’enfant a été confié. Or, le plus souvent, on n’a pas de PPE : il est inexistant, on n’a pas eu le temps. Et pour autant, il n’y a pas de sanction. Il ne se passe rien.

En matière d’assistance éducative, on doit avoir un avis du parquet. J’entendais dire tout à l’heure que le parquet devait prendre sa place… Bien souvent, nous n’obtenons pas cet avis, et quand nous l’avons, c’est juste un pro forma avec la mention « vu ». Là non plus, il n’y a pas de sanction. Les voies de recours sont totalement inefficientes. Le délai est de quatre mois pour la cour d’appel. Quant à la cassation, je n’en parle même pas : il faut au moins dix mois pour faire valoir que la loi n’a pas été respectée, ni dans sa lettre ni dans son esprit. D’ailleurs, il y a très peu, ou pas, de jurisprudence de la Cour de cassation sur la gestion de ces dossiers par le juge des enfants. Personne ne va en cassation parce qu’on sait que c’est complètement anachronique : le jour où on aura une décision, on sera peut-être déjà sorti d’affaire ; en tout cas, on ne sera plus chez le juge des enfants mais chez le juge aux affaires familiales, qui aura pris le relais.

J’ai des affaires, vous ne le croiriez pas ! Une femme défendue par mon cabinet ne voit ses enfants qu’une heure par mois depuis dix ans. Une heure par mois, et ça fait dix ans que ça dure ! J’ai presque envie de vous dire : allons au bout de l’histoire, imaginons qu’elle fasse partie du pourcentage minime de mères qui ont proféré des allégations mensongères. Pourquoi pas. Personnellement, je n’y crois pas – cela fait dix ans que je la côtoie, je sais en sous-main ce que ses enfants lui disent et lui écrivent, mais qu’on ne peut pas relater car le père interviendrait immédiatement ; cette espèce d’amour en cage, c’est affreux. Mais donc, imaginons : est-ce que ça mérite que vous ne puissiez voir vos enfants qu’une heure par mois pendant dix ans ? Je vous assure, c’est de la folie. Parfois, ma robe, j’ai envie de la jeter par terre et de la piétiner ; je me dis que je ne sers à rien. C’est effrayant, ce qu’on voit. On a des exemples de gestion de ces affaires, dans nos cabinets, qui vous feraient frémir. Ça fait peur. Et tout ça, en toute impunité.

Je vous invite à réfléchir à des réformes. Certaines dispositions tout à fait réalisables, peu coûteuses, évidemment contraignantes, seraient parfaitement utiles.

D’abord, la collégialité devrait être obligatoire en matière de placement et de renouvellement de placement, sauf urgence du fait d’un danger imminent. L’absence de collégialité devrait résulter d’une décision spécialement motivée, considérant qu’il n’est pas possible de réunir trois magistrats en extrême urgence. Et la collégialité devrait être de droit en matière d’assistance éducative : on doit l’obtenir quand on la demande, sans que la décision soit discrétionnaire. Sinon, on vous l’accordera plus facilement si vous êtes susceptible de porter votre cas à la connaissance d’un journaliste, par exemple. On se dira « avec celui-là, je m’expose à des emmerdements, donc on va faire ce qu’il demande » mais on ne l’accordera pas à quelqu’un d’autre. Ce n’est pas normal. On ne peut pas fonctionner ainsi.

Surtout, vous feriez œuvre utile en envisageant de créer ce que j’appellerais un référé droit de l’enfant en cours de mesure de placement. C’est quand même la seule juridiction devant laquelle il n’y a pas de procédure en référé ! J’ai évoqué tout à l’heure les cas où le placement met en péril les droits fondamentaux des enfants. L’article 375 du code civil permet précisément au juge de considérer que l’enfant est en danger sur le plan de son éducation, de sa santé, de sa sécurité ou de sa moralité. Or dans certains cas, alors qu’un danger avait justifié la saisine du juge des enfants, l’enfant se retrouve dans une situation pire qu’auparavant : soudainement, il ne reçoit plus d’éducation, personne ne s’occupe de sa santé, etc. En pareil cas, je ne devrais pas avoir à écrire trois fois au juge des enfants pour l’implorer de bien vouloir m’accorder une audience avec les services afin de mettre à plat la situation, sachant qu’il ne me répond pas et que je ne l’obtiens jamais. Je devrais pouvoir le saisir immédiatement par un référé droit de l’enfant. Je le répète, la juridiction du juge des enfants est la seule pour laquelle il n’y ait pas de référé.

Il faudrait également réformer d’autres aspects, de manière raisonnable évidemment – je suis partisan de la realpolitik, conscient que certaines choses peuvent se faire, d’autres pas. Je trouverais normal que dans les situations de placement, les délais d’appel soient réduits : quatre mois, c’est très long ; en fait, ça n’a pas de sens. Il doit en aller de même pour la cassation. Si on ne le fait pas pour les enfants en danger, pour qui le fera-t-on ? Nous faisons face à des situations désastreuses. Et, je le redis, cela concerne des enfants qui ont eu l’audace de dire qu’ils avaient subi quelque chose.

On parle beaucoup du syndrome d’aliénation parentale, mais il y a une notion dont on ne parle jamais, fourre-tout épouvantable sur lequel il faudra bien finir par s’interroger : le conflit parental. Pas une des décisions du juge des enfants ou du juge aux affaires familiales, quand elles vont à l’encontre de la protection de l’enfant, ne manque d’invoquer cette espèce de sacro-saint conflit parental, notion qui dit tout sans rien dire du tout.

Parfois, je demande au juge de le caractériser, ce conflit parental, de me dire en quoi il consiste. Les parents ne sont pas d’accord, soit, mais quoi d’autre ? Une fois qu’on a dit ça, que fait-on ? Vous le savez pertinemment : on dit que, puisque c’est un conflit parental, les propos de l’enfant, que prétend relayer la mère, sont bidon. Pourtant – même si je sais bien qu’on ne rend pas la justice avec de la statistique – il y a des statistiques, connues depuis vingt ans, confirmées par des études : on sait que les allégations mensongères sont en proportion infinitésimale.

Le juriste n’est pas très éloigné du scientifique : il doit avoir un raisonnement déductif et non téléologique, c’est-à-dire qu’il ne doit pas partir de sa conviction. On ne retient pas les seuls arguments qui corroborent sa conviction, ce n’est pas comme cela que ça marche. C’est pourtant comme cela que la justice semble bien souvent fonctionner.

Il faudrait donc réfléchir à cet argument du conflit parental, qui est extrêmement toxique. Je ne sais pas par quel moyen nous pouvons y réfléchir ni imposer quelque chose aux magistrats, mais il faudrait au moins que cette notion soit caractérisée quand elle est employée pour anéantir la parole de l’enfant.

Mme la présidente Maud Petit. Merci beaucoup à vous tous. Je peux parfaitement comprendre le sentiment de lassitude, d’usure, voire de résignation que vous ressentez. À force d’assister à des commissions d’enquête, à des colloques, on finit par se lasser si cela ne débouche sur rien de concret. Les choses ont un peu avancé – je pense à la prescription glissante, à l’abolition de la notion de consentement pour les viols sur mineurs de 15 ans – mais on avance très doucement, car le temps politique est lent, très lent, et soumis à des aléas : changements de gouvernement, dissolutions, départs de parlementaires engagés... Et il faut parfois tout recommencer à zéro quand certains, par ego, tiennent à laisser leur trace. Pendant ce temps, les victimes souffrent. Nous devons donc aussi faire notre auto-analyse.

Je me sens contrainte de le répéter à chaque audition : je ne veux pas que l’on nourrisse de faux espoirs. Heureusement que cette commission d’enquête existe, mais elle arrive bien tard, quasiment en fin de législature. La prochaine élection présidentielle sera suivie d’une dissolution. Il nous reste donc un an – et encore, la période de campagne électorale ne pourra pas être mise à profit pour travailler. Cela dit, je suis pragmatique et je sais que les membres de la commission ont la volonté d’avancer. Puisque nous vous demandons vos préconisations et vos retours d’expérience, je veux croire que nous trouverons un moyen de légiférer – et d’agir ensuite, car la loi, à elle seule, ne changera pas les choses. La loi peut imposer de former, mais encore faut-il que les formations soient démultipliées auprès de l’ensemble des professionnels en contact avec les enfants victimes. Peut-être rédigerons-nous une proposition de loi transpartisane, ou peut-être devrons-nous amender un projet de loi présenté par le gouvernement. Je ne sais pas encore très bien quel chemin nous prendrons, mais je veux croire que nous continuerons d’avancer.

M. Christian Baptiste, rapporteur. Vous avez déploré, maître Costantino, que les choses n’aient guère évolué en trente ans. Quelle orientation prendre pour que nous n’ayons pas à faire le même constat dans trente ans ? Pour nous qui nous engageons dans cette démarche, pour ceux qui le font dans chaque génération, l’objectif est la protection de l’enfant. Or cette protection n’a pas beaucoup avancé. Où faut-il taper pour que cette protection de l’enfant victime de l’inceste parental ne stagne pas ?

Mme la présidente Maud Petit. Nos invités ont déjà livré de nombreuses préconisations : l’accélération des procédures ; la réhabilitation ou la grâce des mères ; la nécessité d’entendre la parole des enfants avant de décider de visites médiatisées ou en parloir ; la nécessité de s’intéresser à la fratrie, qui peut compter d’autres victimes ; la formation bien sûr, en particulier dans les brigades ; l’imprescriptibilité ; la création d’un conseil des survivants – dont nous a aussi parlé la haute-commissaire à l’enfance ; l’ordonnance de sûreté pour l’enfant ; l’audition des personnes qui font un signalement ; l’instauration d’un protocole d’accueil unique ; le traitement prioritaire de ces affaires par la justice ; la coordination des magistrats entre le pénal et le civil – nous en avons déjà entendu parler à plusieurs reprises ; la diminution du nombre d’auditions de l’enfant ; la généralisation des formations sur le psychotrauma ; l’analyse des liens entre violences conjugales, violences intrafamiliales et inceste ; le statut et la formation des administrateurs ad hoc ; le renforcement de l’accompagnement psychosomatique ; le contrôle du juge des enfants ; l’obligation d’une prise de décision collégiale s’agissant des placements, sauf urgence absolue – c’est une proposition intéressante, que nous n’avions pas encore entendue ; et la création d’un référé droit de l’enfant.

Souhaitez-vous aborder d’autres sujets ?

Mme Emmanuelle Piet. Je voudrais insister sur le lien avec les violences conjugales. Des femmes nous ont dit : « Quand il me violait, il disait “ça fera chier ta mère” ». Les Espagnols se réfèrent à un syndrome vicariant dans lequel l’homme violent punit la mère par l’entremise d’autres personnes, en l’occurrence de l’enfant. C’est un phénomène que nous remarquons extrêmement souvent. Ils font du mal à l’enfant, notamment au moment de la passation, pour faire souffrir la femme. Autant on a beaucoup progressé en matière de violences conjugales – on sait depuis la résolution du Conseil de l’Europe de 2010 que les enfants n’en sont pas témoins mais victimes –, autant on ne voit pas que, pour certains hommes, l’enfant n’existe plus que comme une arme pour punir la femme. Il faut y consacrer des recherches et des réflexions, car nous le constatons extrêmement fréquemment. Or pour les magistrats, cela n’existe pas : ils appellent ça le conflit parental. C’est pourtant une utilisation bien spécifique de l’enfant « pour faire chier la dame », disons-le.

Je me souviens d’une audition chez les flics où j’étais venue faire un signalement. Pendant deux heures, j’ai exposé le carnet d’une petite fille ; elle expliquait que le soir, son père lui donnait une boisson amère et que le matin, elle se retrouvait dans le lit de son père avec un drôle de liquide sur la culotte. J’ai demandé une analyse des cheveux de la petite, mais je ne l’ai jamais obtenue. Et au bout de deux heures d’audition, le gars m’a dit : « Vous êtes sûre que la mère ne la manipule pas ? »

C’est à tomber. Cette culture persiste. Vous parlez de formation, mais pas n’importe laquelle ! Pour l’instant, ce n’est pas encore ça. Ces faits ne sont ni faciles ni agréables à croire. Dans les formations que j’anime pour des professionnels, je prononce une phrase qui pourrait être celle d’un enfant et je demande aux participants ce qu’ils ont entendu ; il arrive que 100 % de ces professionnels, qui assistent pourtant à une formation sur la prévention des agressions sexuelles, atténuent les propos. Même chez des personnes bienveillantes, qui ont envie de progresser, il y a un mécanisme qui refuse d’imaginer ce que le gosse a vécu. C’est très humain, et c’est sur cela qu’il faut travailler.

Mme la présidente Maud Petit. On a vite tendance à croire que la mère utilise son enfant comme un outil contre le père, mais on ne conçoit pas l’inverse. Est-ce parce qu’on n’en entend pas suffisamment parler ? Comment faire connaître ce phénomène ?

Mme Emmanuelle Piet. J’ai travaillé sur les violences conjugales pendant la grossesse. Dans ce cadre, j’ai envoyé une thésarde interroger vingt-huit femmes qui fréquentaient un foyer pour femmes battues. Absolument toutes avaient été tabassées pendant la grossesse, 30 % sur le ventre. On voit déjà que c’est un bon père… Elles étaient 82 % à avoir subi des agressions sexuelles pendant la grossesse, 67 % des viols. C’est dire à quel point, dans la symbolique de l’homme violent, l’enfant apparaît comme un intrus : il prend la place, il gêne, voire il rappelle des choses que le père a vécues dans son enfance. La grossesse est un moment clé. J’ajoute que ces femmes avaient trois fois plus d’enfants prématurés que la moyenne. C’est un fait documenté : les femmes victimes de violences conjugales pendant leur grossesse ont trois fois plus d’enfants prématurés.

Une autre thésarde s’était intéressée aux enfants de petit poids, c’est-à-dire nés à terme à moins de 2 kilos. Leurs mères avaient été trois fois plus victimes de violences conjugales. La proportion est sensiblement la même pour les morts in utero et les fausses couches tardives. L’homme violent est teigneux avec les enfants, et c’est dangereux. Je n’ai rien inventé quand j’ai donné ces sujets de thèse : j’avais vu cela il y a quarante ans au Québec, mais ça n’infuse toujours pas dans la pensée collective. Ça ne se fait pas de ne pas aimer ses mômes, ça ne se fait pas d’être toxique pour ses enfants, on n’arrive pas à l’imaginer. Cette culture n’est pas encore entrée dans les esprits. Dès lors, les faits deviennent inimaginables – il est vrai que défoncer la vulve d’un bébé de 2 jours, c’est incompréhensible. Personne n’a envie de l’imaginer, mais c’est de ça qu’il est question.

J’ajoute que tous ces chiffres sont très sous-évalués car avant l’âge de 4 ans, il n’y a pas de mémoire rétrospective – on aura beau faire tous les efforts, on ne retrouvera rien. De nombreux enfants sont victimes avant 4 ans et parlent, les mamans essayent de les défendre, mais passé cet âge, il n’y aura plus de souvenirs. Or on sait qu’il y a plein de bébés victimes. Les professionnels qui s’occupent des petits enfants doivent développer une vigilance particulière, car ils ne présentent pas les mêmes symptômes que les enfants plus âgés. À cet égard, il y a un manque de culture évident, et il faut progresser.

Contrairement à M. Costantino, depuis cinquante ans que je m’occupe de ce sujet, je trouve qu’on a progressé de façon extraordinaire. En matière de violences faites aux femmes, on a vraiment progressé : on ne considère plus qu’elles mentent toutes, le viol conjugal est reconnu – l’État vient même d’être condamné par la Cour européenne des droits de l’homme pour l’usage de la notion de devoir conjugal, et je m’en réjouis car j’ai participé à l’affaire.

De même s’agissant des enfants, on avance. Il y a des choses qu’on ne peut plus dire. Par le passé, j’ai pu entendre des experts expliquer dans des tribunaux qu’une petite fille de 7 ans avait une histoire d’amour avec un adulte. Ce n’est plus possible. Les actes de pénétration sur les enfants de moins de 15 ans ne peuvent plus être considérés comme de simples atteintes sexuelles, on ne peut plus parler de consentement d’un enfant de moins de 18 ans en cas d’inceste. Ce sont des progrès extraordinaires. Certes, il faut les faire appliquer. Mais rappelez-vous que jusqu’en 1945, les enfants chiants, qui avaient des problèmes, on les envoyait au bagne ou au Bon Pasteur : ce n’était pas plus gai ! On a quand même vachement progressé dans la façon dont on s’occupe des enfants. Maintenant, il est même interdit de les taper : s’il existait une sanction, je ne vous en voudrais pas, mais c’est chouette quand même !

Mme la présidente Maud Petit. Il y a des sanctions ! Pour tout vous dire, on m’avait demandé que la proposition de loi interdisant les violences éducatives ordinaires ne prévoie pas de sanction pénale, pour s’assurer qu’elle soit adoptée. Mais oui, des parents violents sont condamnés. Je remercie d’ailleurs la Cour de cassation pour sa prise de position très forte sur le fait qu’il n’existe pas de droit de correction d’un parent sur son enfant – et je rappelle que la Journée internationale de la non-violence éducative est aujourd’hui. Merci d’avoir parlé de ce sujet.

Mme Sophie Decis. Historiquement, les droits des enfants ont évolué par à-coups et en suivant les avancées des droits des femmes. Nous plaidons d’ailleurs pour une ordonnance de protection des enfants sur le modèle de celle qui existe pour les femmes, qui n’est peut-être pas encore assez connue mais qui fonctionne. C’est une évolution qui me donne de l’espoir. On va avancer.

J’ajoute, à la suite du docteur Piet, que 80 % des violences conjugales commencent lors de la première grossesse. Cela impacte l’histoire de la mère et du couple jusque dans la séparation. Souvent, on s’étonne que, comme par hasard, l’enfant dénonce des violences pile au moment où ses parents se séparent mais c’est parce que, la plupart du temps, il part vivre avec sa maman, figure d’attachement à laquelle il va enfin parler. Mais les violences conjugales subies par la femme impactent son parcours et la façon dont elle se positionne par rapport à son ex-conjoint violent : elle n’aura pas nécessairement le comportement de la bonne mère ou de la bonne victime, on lui reprochera d’être hystérique, d’être trop ceci ou trop cela.

Une grande majorité des mamans qui nous contactent ont donc été victimes de violences conjugales. C’est une donnée extrêmement importante qu’il faut avoir à l’esprit pour comprendre le processus.

Ensuite, un classement sans suite a un impact important ; c’est comme une chape de plomb. Un classement sans suite, c’est dire à ces mères que « il n’y a rien », même si les faits sont qualifiés d’insuffisamment caractérisés. Or « insuffisamment caractérisé » n’a jamais signifié qu’il n’y a rien : c’est seulement insuffisamment caractérisé. Lorsque ces mamans arrivent devant le juge des enfants – et je fais écho en cela aux propos de Me Costantino –, elles sont en proie à leur inquiétude, et voilà que le juge des enfants leur dit qu’ici, on ne parle pas de ça. Mais alors, on parle de quoi ? Ces mamans continuent à parler de ce problème qui a motivé leur dépôt de plainte et tout ce qui suit, mais elles ne sont absolument pas entendues.

C’est pour cela qu’il serait important de pouvoir travailler en pôle, en associant parquet, juge des enfants et JAF. En effet, peut-être les procédures d’enquête préliminaire ne permettront-elles pas de réunir assez d’éléments pour amener à une condamnation ; mais quand on relit en détail ces enquêtes préliminaires, en regardant les paroles – ce qu’a dit l’enfant et les réponses de la personne accusée –, on trouve des éléments qui permettront sur un autre plan, le plan civil, de protéger ces enfants. Ce travail global et pluridisciplinaire se fait dans les cas des VIF. J’y reviens à chaque fois, parce qu’on fait des progrès dans ce domaine : on s’est rendu compte qu’en matière de violences intrafamiliales, on ne peut pas tout séparer, que tout est imbriqué. Il doit en aller de même pour la protection de l’enfant. Il doit y avoir des pôles dans lesquels les magistrats, chacun avec sa spécialité – JAF, juge des enfants, parquet –, doivent pouvoir aborder globalement une situation.

Enfin, je disais que l’enfant doit devenir un interlocuteur valable pour les professionnels. C’est ce que montre une situation dont nous sommes saisis, où une petite fille a dénoncé des violences sexuelles à l’âge de 5 ans, bien après la séparation de ses parents – car les enfants dénoncent parfois ces faits bien après le conflit parental, quand on n’est plus du tout dans ce conflit. L’affaire a été classée sans suite et l’instruction s’est conclue par un non-lieu. La mère a été relaxée pour non-représentation d’enfant mais la décision, tout en reconnaissant que des éléments de danger caractérisés justifiaient cette non-représentation, prévoyait des droits de visite en lieu neutre pour l’auteur des faits.

Cette petite fille, qui a maintenant 10 ans, doit donc encore dire pourquoi elle ne peut pas voir son père. Cinq ans plus tard, elle doit redire les faits dont elle a été victime. La lassitude ne touche pas seulement les professionnels, mais aussi les enfants – lassitude de recommencer à raconter, au fil des années, en l’occurrence cinq ans.

Lorsque cette petite fille dit, dans ce centre, qu’elle ne peut pas entrer, pas voir son père, on lui dit : « Ah bon ? Mais pourquoi ? » Elle raconte, et on lui dit : « Mais pourquoi ? Va lui dire ! » Ainsi, dire : « Je ne peux pas entrer dans cette pièce à cause de ce qu’il m’a fait » n’est pas suffisant. L’enfant n’est pas un interlocuteur valable. Pourtant, les professionnels de ce centre ont l’air tout à fait empathiques et il n’y a pas de forçage quand les choses se passent difficilement. Mais l’enfant n’est pas un interlocuteur, ou du moins sa parole n’est pas suffisante. Dans ce cas, il y a eu un classement sans suite, une instruction et un non-lieu confirmé par la chambre de l’instruction.

Mme Mié Kohiyama. Que peut-on faire, dans les trente prochaines années, pour mettre fin à ces violences ? Déjà, je rends hommage au mouvement sociétal qui, même s’il énerve certains juges, a fait qu’on en est là aujourd’hui. L’âge de consentement légal, c’est bien un mouvement sociétal qui l’a obtenu. Il est très important que vous, élus de la République, continuiez à parler des violences intrafamiliales et incestueuses, qui demeurent tabou : il ne faut pas lâcher, il faut continuer.

L’idée du conseil national de survivants, structure à long terme, est de laisser tous ces sujets à l’agenda de façon pérenne. Il ne s’agit pas qu’ils viennent de temps en temps dans une commission, puis disparaissent. Le conseil national des survivants allemand, par exemple, qui existe depuis 2015, a mené une enquête sur les violences intrafamiliales, avec un rapport à la clé. Ces structures doivent servir aussi ce propos.

J’ajoute que les violences intrafamiliales et l’inceste touchent tous les pays du monde. Ainsi, en octobre, nous allons marcher 670 kilomètres à travers l’Australie parce qu’une des membres exécutifs du Brave Movement, qui a été victime d’inceste paternel, est aujourd’hui atteinte d’un cancer incurable – on sait que les maladies auto-immunes sont une des conséquences de ces violences. Elle souhaite faire cette marche pour obtenir l’ouverture d’une commission royale australienne sur les violences sexuelles intrafamiliales, sachant qu’une telle commission a déjà été créée pour les violences sexuelles commises sur les enfants, mais en excluant l’inceste.

Deuxièmement – mais je ne sais pas comment vous, élus de la République, pourrez répondre à cette question – tout ce dont nous parlons, cette culture quasiment automatique qu’ont certains juges, relève bien de théories antivictimaires. Le syndrome d’aliénation parentale est une théorie antivictimaire, tout comme les fausses allégations, la thèse selon laquelle il n’y aurait pas plus de 6 % de cas dans le monde, ou encore la manière dont on a traité l’amnésie traumatique, avec la théorie des faux souvenirs – même si les choses ont évolué. Ne pourrait-on pas, au lieu de dire qu’il faut former les magistrats et les enquêteurs aux psychotraumatismes, aborder vraiment cette question sous l’angle des théories antivictimaires non validées scientifiquement ?

Je reviens enfin sur une demande importante : il s’agirait, si les victimes de faits prescrits le souhaitent, de systématiser la confrontation avec l’auteur présumé, sans laisser le choix à ce dernier. En France, certains parquets le font, mais ce n’est pas le cas partout.

M. Christian Baptiste, rapporteur. Vous aurez jusqu’au 22 mai pour répondre par écrit au questionnaire que nous vous avons soumis, mais je voudrais savoir si vous êtes fréquemment saisis ou consultés par des mères en situation de non-représentation d’enfants ?

Mme Emmanuelle Piet. J’ai apporté les études que nous avons faites depuis 1986 sur ces questions que nous appelons dénis de justice. Nous avons fait, jusqu’à 2013, douze études sur les mères qui nous contactaient, avec ces mères qui parlent pour leurs enfants, des petits exemples et des verbatims. Cela représente 5 % de notre masse d’appels, mais pour notre personnel, c’est un infernal, parce que nous n’avons pas beaucoup de solutions pour ces femmes alors que nous parvenons à donner un vrai coup de main et un peu d’optimisme aux autres victimes.

Il faut arrêter avec le délit de non-représentation d’enfants. Ces mères risquent la taule tout le temps, elles sont embêtées tout le temps, et pour nous, les écoutantes des différentes lignes, c’est vraiment très compliqué. C’est pour cela que nous faisons ces études. Ces situations sont souvent sans solution et, si on a un peu d’imagination, on imagine en plus ces enfants qui vont continuer à être victimes, ce qui n’est pas très rigolo : un week-end sur deux, d’autres moments à longueur de temps… Quant aux mères, elles ont des dettes effroyables, après avoir vendu leur maison et payé des frais d’avocats à ne savoir qu’en faire. Ce sont vraiment des situations épouvantables. Cela représente donc 5 % de nos appels sur la ligne Violences sexuelles dans l’enfance, et c’est vraiment une prise de tête. Il faut que ça change.

M. Rodolphe Costantino. La question est récurrente. Chez nous, le jour maudit, c’est le vendredi, parce que c’est la veille du week-end, avec les droits de visite et donc les questions de ces mamans qui appellent en demandant : « Qu’est-ce que je fais, maître ? »

La réponse que nous sommes obligés de leur faire est terrifiante, et cynique. Parfois, je sais, ou du moins j’imagine, ce à quoi j’expose l’enfant quand je dis à la mère qu’elle doit remettre l’enfant. Je sais très bien ce que ça veut dire. Ce sont des cas de conscience terribles.

D’autant que, dans ces affaires, les conseilleurs ne sont pas les payeurs. Aussi terrifiant cela soit-il, il y a toujours des gens pour dire à ces mères, y compris quand, en désespoir de cause, elles appellent une association – je ne porte aucune accusation : « Ce n’est pas possible, vous ne pouvez pas faire ça ! Tant pis, c’est votre responsabilité ! », etc.

Il nous faut donc essayer de les convaincre d’un truc totalement fou, mais auquel la situation nous contraint : leur dire qu’en réalité, elles n’ont pas le choix, parce que si elles protègent leur enfant dans l’immédiat – c’est-à-dire maintenant, pour ce week-end, le prochain et peut-être celui d’après – elles s’exposent, au long cours, à ne plus pouvoir le protéger parce qu’il leur sera enlevé.

Parce que rien n’est pire. Quand vous arrivez devant le juge aux affaires familiales ou devant le juge des enfants, la besace est bien lourde et bien pleine quand vous n’avez pas présenté l’enfant. C’est même la première chose que disent nos contradicteurs : « Mais comment ? Cette mère se fait justice à elle-même pour des faits qui ne sont pas démontrés ? Elle a privé le père et l’enfant de relations pendant deux, trois, quatre mois ! » La messe est dite, il ne faut pas se raconter d’histoires.

Le seul choix, pour nous, est donc de dire à ces mamans que si elles veulent pouvoir garder la main, malgré tout, il faut continuer de remettre l’enfant à son père et essayer de faire au mieux avec ça. Pire encore : il n’est pas rare que, lors d’un dépôt de plainte, le policier lui-même dise à la mère de ne pas remettre l’enfant. On l’a vu cent fois.

Mme la présidente Maud Petit. Je vais même vous faire une confidence : des juges aussi ont préconisé de ne pas remettre l’enfant ! Mais personne ne l’écrit. Ce nœud, particulièrement douloureux pour le parent qui se trouve dans cette situation, est une injonction contradictoire. Les parents concernés sont pris en étau, ou plutôt écartelés entre le respect de la loi et la protection de leur enfant. D’un côté, il faut dénoncer les faits et protéger l’enfant, de l’autre côté, la justice vous enjoint de remettre l’enfant à l’autre parent, qui est potentiellement agresseur et qui, potentiellement, continuera à l’être le week-end ou durant son jour de garde.

Nous avons déjà engagé des réflexions sur la non-représentation d’enfant. Faut-il diminuer le quantum de peine applicable, en en faisant, par exemple, une contravention ? Suspendre les plaintes à ce titre tout le temps que durera la procédure pour agression incestueuse ? C’est en réflexion – nous en avons pris note et nous ferons le point pour savoir comment porter ce sujet dramatique.

Mme Emmanuelle Piet. Ce n’est pénalisé que pour les femmes, qui représentent 83 % des condamnations ! Il faut supprimer ce truc-là, qui n’a aucun intérêt et n’est utilisé que par les hommes violents continuer à avoir la main.

Mme la présidente Maud Petit. D’autant que, l’infraction étant caractérisée immédiatement, on met le pied dans un engrenage infernal.

Mme Sophie Decis. Ces situations très complexes, qui nous arrivent quotidiennement, nécessitent une analyse fine du dossier. Nous disposons quand même du décret Castex, dont il serait intéressant de connaître l’application effective sur le territoire : il prévoit que le parquet, avant de lancer des poursuites pour non-représentation d’enfant, doit vérifier la réalité des faits qui ont entraîné cette non-représentation.

À l’association, nous informons les mamans de l’existence de ce décret et nous le leur donnons lorsqu’elles sont convoquées au commissariat pour non-représentation d’enfants. Elles peuvent alors en faire état, dire que l’enquête est en cours, qu’elles protègent leur enfant et que, normalement, le parquet doit vérifier la vraisemblance des violences avant de les poursuivre. Ce qui est étonnant, c’est que les mères sont souvent convoquées beaucoup plus vite pour non-représentation d’enfant que l’enfant ne sera entendu pour des faits beaucoup plus graves. C’est donc pour elles quelque chose d’incompréhensible.

Le décret Castex a été très longtemps méconnu par les avocats et autres professionnels. Il est donc important de pouvoir informer sur l’existence de ce cadre qui a été posé. Le décret est-il appliqué, et comment ? Je pense que c’est à la main de chaque parquet, ou même de chaque parquetier, de chaque personne. Il est appliqué de façon presque personnelle. On retrouve là aussi l’aléa ou l’aléatoire des procédures : selon que vous avez affaire ou non au bon juge ou au bon policier, vous serez protégé ou pas.

Cette épée de Damoclès rend les situations ubuesques pour ces mamans. Qui plus est, il arrive que, après avoir déposé plainte puis après avoir remis l’enfant, contraintes par leur avocat ou par la loi, elles se voient carrément reprocher par la justice de ne pas le protéger ! On leur demande pourquoi elles ont remis l’enfant alors qu’elles ont dénoncé trois semaines plus tôt des faits de violence ! Elles se demandent vraiment ce qu’elles doivent faire.

Mme la présidente Maud Petit. Et après, on dit qu’elles sont folles ! Il faudrait se demander pourquoi !

M. Rodolphe Costantino. En effet, si elles ne le sont pas, elles le deviennent. Le système est fou.

Vous vous demandiez, madame la présidente, s’il fallait réduire la peine par exemple, mais cela n’apportera pas de solution, car ce n’est pas le risque pénal encouru qui pose problème. Ces mamans-là sont prêtes à aller en correctionnelle pour s’expliquer.

Mme la présidente Maud Petit. Mais ce serait mieux de l’éviter.

M. Rodolphe Costantino. Bien sûr, mais ce n’est pas cet enjeu-là qui est le plus terrifiant. La question n’est pas de protéger une mère des sanctions pénales qui pourraient lui tomber dessus demain – ce serait presque une moindre sanction, même si, symboliquement, c’est insupportable quand ça arrive. Ce qui est terrible, ce sont les conséquences, les arguments qui en sont tirés devant le juge aux affaires familiales ou devant le juge des enfants (JE). Comme je le disais tout à l’heure, on leur reproche d’être des mères inconséquentes, voire pas respectables, parce qu’elles ne sont pas respectueuses des droits de l’autre – des droits du père. C’est de ce mécanisme terrifiant que nous devons les protéger quand nous leur disons qu’elles doivent présenter l’enfant quand même. Ce n’est pas pour leur éviter le tribunal correctionnel pour le délit de non-représentation d’enfant – honnêtement, quand elles font la balance, elles s’en fichent. Si, pour protéger leur enfant, elles doivent risquer une peine de prison avec sursis, elles sont évidemment prêtes à le faire. Ce qui est problématique, ce sont les conséquences qu’auront ces actes devant le JAF et devant le JE.

Mme la présidente Maud Petit. L’idéal est quand même bien d’éviter qu’on en arrive à de telles situations, avec potentiellement garde à vue et amendes sous astreinte, parce que ces mères sont ruinées – assez rapidement d’ailleurs. Il y a là un sujet.

Je voudrais vous entendre sur un point lié à tout cela. Vous avez rappelé qu’on dit à ces mères qu’elles ne sont pas respectueuses des droits de l’autre – c’est-à-dire, la plupart du temps, du père. Mais les personnes qui disent cela aux mères ne se rendent pas compte qu’elles se comportent exactement de la même façon envers celles-ci, qu’elles vont les éloigner de leur enfant, leur retirer l’autorité parentale, leur laisser voir leur enfant une heure par mois pendant dix ans ? Ça vaut dans un sens et pas dans l’autre ? Ça ne fait pas « tilt » dans la tête de ces personnes ?

Comment se fait-il qu’on ne prenne pas conscience de ce que, pour permettre à un parent de voir son enfant, on prive totalement l’enfant de son autre parent ? Ça dérange dans un sens, mais pas dans l’autre. Je ne comprends pas.

Mme Emmanuelle Piet. Ça s’appelle le patriarcat. Dans le temps, le père avait le droit de vie ou de mort : ça s’est un peu amélioré, mais c’est, philosophiquement, toujours le même droit fondamental du père à tout. On sait que 83 % des parents célibataires sont des femmes, avec des hommes qui ne viennent jamais voir les enfants, mais tout le monde s’en fout. Il subsiste donc dans ce domaine une vraie pensée complètement patriarcale, et c’est ce qu’on paye. C’est pour cela que je supprimerais volontiers, et définitivement, le délit de non-représentation d’enfant – d’abord parce qu’il n’est applicable qu’aux femmes.

Mme Mié Kohiyama. On en revient au nœud de l’histoire : le patriarcat est incarné par la justice patriarcale et, comme toute pensée et toute société, cette justice est destinée à évoluer. Il faut donc réfléchir, dans la formation des magistrats, à leur manière de penser les choses. On a l’impression que, de façon automatique, en cas de non-représentation d’enfant, sans penser les choses, on accuse la mère. Comme la docteure Piet, je suis pour la suspension de l’infraction. La réduction du quantum de peine n’est même pas symbolique : c’est toujours faire porter le chapeau à la mère et la rendre coupable, alors qu’elle a souhaité protéger ses enfants. Non.

Mme la présidente Maud Petit. Vous parlez de la justice, mais 76 % des magistrats sont des femmes.

Mme Mié Kohiyama. La justice patriarcale, c’est une manière de penser.

Mme la présidente Maud Petit. Oui, mais comment l’explique-t-on quand 76 % des magistrats sont des femmes ? Chiffre publié le 8 mars dernier sur le site du ministère de la justice !

Mme Sophie Decis. Dans ce domaine, la justice et la pensée sont empreintes de la notion du maintien du lien à tout prix. Quand on a l’audace de couper ce lien parce que l’enfant a fait des révélations, quand on ne respecte pas ce que dit la justice, celle-ci vous sanctionne. Certaines décisions du juge aux affaires familiales sont très étonnantes. On voit dans la rédaction des jugements et des arrêts que le juge veut faire plier le parent qui n’a pas respecté une décision de justice. « On lui a dit qu’elle devait remettre son enfant et elle ne l’a pas fait ! » On demande à ces mères de s’y plier, et si elles ne le font pas elles sont condamnées au nom de ce maintien du lien. C’est étonnant parce que très souvent, les pères ne respectent pas leurs obligations d’aller prendre leurs enfants ou d’aller les voir. Ils le font quand ils peuvent, quand ils veulent, et on ne leur dit rien. Ils doivent venir, ils ne viennent pas, l’enfant attend et ils ne sont jamais inquiétés pour cela.

M. Christian Baptiste, rapporteur. Nous avons reçu ce matin les administrateurs ad hoc. Quelle appréciation portez-vous sur leur accompagnement des enfants victimes d’agressions sexuelles incestueuses dans la procédure pénale ?

Mme Sophie Decis. À Enfance et Partage, nous sommes très sensibilisés à cette question car nous sommes administrateur ad hoc devant deux tribunaux judiciaires, à Saint-Étienne et à La Rochelle. Cette fonction a été créée en 1910 pour protéger les biens des enfants de la puissance paternelle – déjà à cette époque, on pensait que l’enfant devait être protégé ! Le rôle de l’administrateur ad hoc a été étendu en 1989 aux situations d’inceste. En effet, l’époque mettait davantage l’accent sur les mères qui ne protégeaient pas leurs enfants – avant de passer aux mères menteuses et manipulatrices – et dans nombre de procédures, des enfants victimes d’inceste arrivaient seuls au tribunal ou en cour d’assises, sans être accompagnés de quiconque. On a donc créé l’administrateur ad hoc, chargé de représenter les droits et la parole de l’enfant pendant toute la procédure.

C’est, à notre avis, un personnage très important dans la procédure pénale. Son champ d’intervention a grandi de façon exponentielle depuis dix ans et est désormais très large. Depuis la loi Taquet, il intervient notamment en matière d’assistance éducative, de succession, de reconnaissance paternité et au niveau pénal. Or, malheureusement, il n’existe ni statut ni formation pour cette fonction. Il n’a pas été légiféré sur le statut et les pratiques sont totalement hétérogènes selon les tribunaux et les personnes qui s’inscrivent pour être agréées. Certains professionnels le sont. Ainsi, les associations départementales de France Victimes inscrivent de plus en plus souvent des professionnels pour être administrateurs ad hoc, mais les pratiques restent trop hétérogènes. Faute de formation et, en fait, de définition exacte de ce qu’est un administrateur ad hoc, chacun exerce cette mission selon son ressenti et selon ce qu’il pense qu’elle doit être. Il y a donc là un vrai travail à faire, qui serait une avancée. Un décret relatif au statut de l’administrateur ad hoc était attendu, et rien n’est venu.

Qui plus est, cette fonction relève quasiment du bénévolat : vous êtes payé 475 euros pour des procédures pénales en instruction qui durent parfois quatre ou cinq ans ! Les administrateurs ad hoc sont traités comme des bénévoles, sans formation obligatoire ni statut. Nous pensons, à Enfance et Partage, qu’un vrai travail reste à faire. L’administrateur ad hoc est désigné pour représenter, tout au long de la procédure, les droits de l’enfant. Il pourra se constituer partie civile pour l’enfant dans une procédure pénale et lui désigner un avocat. N’étant, par ailleurs, ni le père ni la mère, il a une parole neutre.

Il y a vraiment un travail à faire. Je vous invite à lire la note formidable publiée en 2024 par la Convention nationale des associations de protection de l’enfant et la Fédération nationale des administrateurs ad hoc, intitulée Créer les conditions d’un véritable statut. Tout y est dit.

M. Arnaud Bonnet (EcoS). J’en reviens à l’obligation de représentation des enfants, qui est essentiellement dirigée vers la mère alors que le devoir de visite, qui serait plutôt dirigé vers le père, n’est absolument pas mis en œuvre. C’est vraiment très révélateur et il faut y réfléchir.

Mme Emmanuelle Piet. En Seine-Saint-Denis, un dispositif d’accompagnement protégé des enfants a été instauré pour les visites médiatisées dans un contexte de violences conjugales. Cela me semble très intéressant : un professionnel va chercher l’enfant chez la mère, discute avec lui ; si l’enfant ne veut pas voir son père, il ne l’emmène pas ; durant le trajet, il discute avec l’enfant – il se passe quelque chose ; il laisse l’enfant au père, si celui-ci est bien là et qu’il n’est pas bourré, et revient le chercher à l’heure fixée par le juge, pas une autre.

Le premier père à avoir expérimenté ce dispositif a demandé à la JAF : « Vous voulez dire que je ne verrai pas ma femme ? » Lorsqu’elle lui a dit que c’était précisément l’objectif, il a répondu qu’il ne voulait pas du gosse. Pourtant, trois semaines après, il l’accueillait. Ce père était spontané, sa réaction était lisible.

Cette mesure d’accompagnement protégé évite d’abord les meurtres. Elle a été instaurée en Seine-Saint-Denis à la suite d’une étude menée par le procureur sur trente-six meurtres, dont la moitié avait été commise durant les visites – ça dit beaucoup de choses ! Il faut en finir avec cette conception quasi religieuse du droit de visite, souvent présenté comme fondamental pour l’enfant, y compris lorsque le père est un violeur, un tueur ou qu’il frappe la mère. L’ordonnance de protection en faveur des femmes a permis d’amorcer cette évolution, mais il faut poursuivre le travail de conviction.

Mme Sophie Decis. Je rebondis sur les obligations des pères. Il y a quelques années, une proposition de loi avait été déposée concernant les « enfants derrière la fenêtre » – ceux qui attendent leur père qui ne vient jamais, ou quand ça l’arrange, quand il n’est pas en vacances. En l’occurrence, le droit de visite est voulu par l’enfant, mais cela rejoint votre question. Il y avait eu à l’époque toute une réflexion sur la façon de légiférer sur ces cas où un des parents ne respecte absolument pas ce droit qui, finalement, devrait être une obligation.

Mme Emmanuelle Piet. Quelqu’un qui ne veut pas exercer ce droit, c’est casse-gueule !

Mme Sophie Decis. Vous avez raison. Peut-on l’obliger à l’exercer, et l’exercera-t-il bien ? C’est une vraie question.

Mme la présidente Maud Petit. Le sujet est très complexe et nourrit de nombreuses réflexions : chaque question en soulève d’autres dans d’autres domaines.

Je vous remercie infiniment de votre présence. Je veux croire que ces travaux sont porteurs d’espoir. Nous sommes mobilisés, tout comme le ministre, que nous auditionnerons prochainement afin de préciser comment il pourra être moteur sur ce sujet et nous accompagner. Soyez assurés que nous avons tous la volonté de progresser de manière plus concrète.

*

*     *

  1.   Audition, ouverte à la presse, de Mme Muriel Eglin, magistrate, vice-présidente de l’Association française des magistrats de la jeunesse et de la famille (AFMJF), et de Mme Muriel Crebassa, magistrate, membre de l’association AFMJF (5 mai 2026)

Mme la présidente Maud Petit. Notre commission d’enquête a pour objet d’évaluer le traitement judiciaire des viols et agressions sexuelles incestueuses parentales sur mineurs, avec notamment une attention particulière portée à la prise en compte de la parole de l’enfant et à sa protection effective pendant la procédure.

Nous recevons cet après-midi les représentantes des magistrats de la famille – juges des enfants et juges aux affaires familiales –, dont l’action est en réalité au cœur de nos débats. En effet, comment protéger lorsqu’une procédure pénale est en cours – le législateur a partiellement répondu à cette question par la loi Santiago –, mais aussi et peut-être surtout : comment protéger l’enfant en dehors de toute procédure pénale, lorsque l’infraction n’a pas été reconnue comme telle, mais que les faits, eux, existent bel et bien ?

J’accueille donc Mme Muriel Eglin, vice-présidente de l’Association française des magistrats de la jeunesse et de la famille (AFMJF) et première vice-présidente du tribunal pour enfants de Bobigny, ainsi que Mme Muriel Crebassa, membre de l’association et première vice-présidente du tribunal pour enfants de Versailles.

Je rappelle que cette audition est ouverte à la presse et qu’elle est retransmise en direct sur le site de l’Assemblée nationale.

Avant de vous laisser la parole et d’entamer nos échanges pendant environ deux heures, je vous rappelle que l’article 6 de l’ordonnance du 17 novembre 1958 relative au fonctionnement des assemblées parlementaires impose aux personnes entendues par une commission d’enquête de prêter serment de dire la vérité, toute la vérité, rien que la vérité.

(Mmes Eglin et Crebassa prêtent serment.)

Mme Muriel Eglin, magistrate, vice-présidente de l’Association française des magistrats de la jeunesse et de la famille. La question de l’inceste constitue le quotidien du travail des juges des enfants. L’AFMJF note aujourd’hui avec satisfaction que le débat public s’est véritablement saisi de la question de l’inceste et que les textes ont commencé à évoluer depuis quelques années en faveur de la prise en compte de la parole des enfants et de la protection en cas de violences. Nous le repérons notamment avec le développement des unités d’accueil pédiatrique enfants en danger (Uaped), la prise en compte des violences conjugales comme motif de retrait de l’autorité parentale dès 2016, la création de l’ordonnance de protection qui contribue à protéger les enfants contre les violences commises par l’autre parent et la loi Santiago, qui a instauré la suspension automatique de l’exercice de l’autorité parentale et des droits de visite en cas de poursuite pour agression sexuelle incestueuse ou de crime commis sur l’autre parent. C’est une cause de satisfaction.

Néanmoins, nous constatons un certain nombre de manques. Le premier est d’ordre symbolique : nous regrettons que l’interdit fondamental de l’inceste ne soit pas officiellement inscrit parmi les fondements normatifs de notre société, comme peut l’être, par exemple, l’interdiction des violences dites éducatives dans le code civil. L’inceste n’est mentionné que dans le code pénal et non dans le code civil ; il s’agit donc d’une norme que l’on ne doit pas transgresser, mais pas d’une norme prescriptive de comportement. Son inscription dans le code civil pourrait être symboliquement porteuse de sens pour les familles et pour la manière d’aider les enfants.

Par ailleurs, le code pénal ne tient pas compte de certaines réalités. Notamment, le viol ou les agressions sexuelles entre cousins, qui peuvent présenter des différences d’âge conséquentes, sont actuellement vécus comme incestueux. De plus, les recompositions familiales peuvent être porteuses de dynamiques incestueuses, parfois non repérées comme telles du fait de l’absence de liens de sang en dépit de la construction d’une vie familiale. C’est le cas lors de relations sexuelles entre enfants nés de parents différents mais en couple – ils n’ont aucun lien de sang, mais la dynamique de la sexualité entre eux est tout à fait incestueuse – ou de la part d’un adulte de la belle-famille.

Qu’elle soit assumée ou porteuse d’un secret de famille, la relation incestueuse est une confusion générationnelle majeure. Elle produit des conséquences délétères sur l’évolution psychique des enfants : souffrance immédiate, blocages, troubles de l’apprentissage, troubles de la sexualité plus tard, handicaps acquis. Elle cause également des dommages au niveau de l’intégration des règles sociales, avec une non-intégration des limites relationnelles, une absence de confiance dans les adultes et de l’indifférenciation entre les membres de la famille. Ce sont là des dommages considérables non seulement pour les enfants eux-mêmes au moment où ils le vivent, mais aussi pour leur avenir en tant que parents ou en tant que frères et sœurs. L’affirmation claire de l’interdit de l’inceste constitue selon nous une condition à la structuration du sujet et une prévention qu’il serait important d’inscrire dans notre ordre juridique.

Mme Muriel Crebassa, magistrate, membre de l’AFMJF. Concernant les critiques, vous en avez déjà entendu un certain nombre et vous portez d’emblée un regard critique mais constructif sur le sujet.

Les enquêtes de police peuvent être trop lentes et insuffisamment approfondies. Nous connaissons les difficultés d’effectifs et de formation de tous les professionnels concernés ; des professionnels sont spécialisés, mais pas sur l’ensemble du territoire. Surtout, l’objectif de l’enquête est la démonstration des faits dénoncés ; elle se centre sur un passage à l’acte, tandis que l’inceste relève en réalité d’une dynamique familiale. La focale devrait donc être beaucoup plus large. Au lieu de rechercher uniquement une preuve matérielle, qui n’est pas toujours présente, il conviendrait de prêter attention à une multitude de signaux du dysfonctionnement familial. Sans cette analyse, on peut passer pendant des années à côté de situations de violences sexuelles intrafamiliales ou réduire un contexte global incestueux à un passage à l’acte unique, ce qui est une négation de la nature même de l’inceste.

De plus, on peut encore constater un manque d’attention et de réactivité des professionnels de l’enfance, parfois dû au manque de formation ou d’effectifs à tous les niveaux de la chaîne de protection de l’enfance. Il est difficile pour les professionnels de repérer les signaux faibles dans des situations où la silenciation est très présente : par exemple, la confusion des places dans une famille, l’inversion de l’ordre des générations, les couchages non séparés, etc. Ces signaux sont d’autant plus difficiles à interpréter qu’à une période où le cododo tend à se pratiquer à un âge de plus en plus avancé, on assiste à une sorte de brouillage des repères.

Certains outils très pratiques, comme la construction de génogrammes, ne sont pas suffisamment mis en œuvre. Dessiner un génogramme d’une famille – il donne des éléments sur les répétitions et on se rend compte que l’inceste se situe souvent à plusieurs niveaux – n’est pas encore un réflexe professionnel. Les évaluations sont trop souvent centrées sur la famille nucléaire, d’où l’importance des génogrammes pour élargir la focale. Un aspect personnel intervient aussi chez les professionnels. Comme le reste de la population générale, une partie d’entre eux ont un vécu familial singulier et la confrontation à celui-ci peut les bousculer. Il peut y avoir une tendance à ne pas voir ou une attention déterminée par l’usure professionnelle ou par le traumatisme vicariant. L’exposition répétée à des récits douloureux peut entraîner un traumatisme chez le professionnel. Tout cela pourrait être efficacement contré par la formation, la pluridisciplinarité et surtout la supervision.

En tout état de cause, l’inceste constitue un danger immédiat pour l’enfant, tant physique que psychique. Une réponse pénale à l’inceste est nécessaire, même si la protection de l’enfant ne peut dépendre de l’issue de la procédure pénale. Autrement dit, si une réponse pénale n’est pas possible, cela ne doit pas empêcher la protection de l’enfant par d’autres moyens. Il faut éviter d’écarter trop vite la procédure pénale et d’orienter rapidement le dossier en assistance éducative, car nous avons besoin de nous appuyer sur des décisions qui peuvent être prises par d’autres juridictions et qui viennent sanctionner un ou plusieurs passages à l’acte.

La réponse pénale doit intervenir le plus rapidement possible pour éviter la perpétuation de la relation dangereuse pour l’enfant et ne soit pas en décalage avec l’évolution de la famille. L’enfant doit être accompagné durant ce temps d’investigation sur les plans juridique, éducatif et thérapeutique. Il doit pouvoir, quand il n’a pas de parent protecteur, être mis à l’abri dès que possible. Il est également indispensable de travailler sur les liens familiaux pour prévenir les phénomènes de répétition transgénérationnelle et pour faire évoluer la structure familiale. Il faut veiller à repérer les ressources familiales au-delà de la famille nucléaire, sur lesquelles il serait possible de s’appuyer au-delà de l’autre parent – qui peut être protecteur, mais parfois seulement dans une certaine mesure –, et ne pas laisser la famille nucléaire dans un face-à-face avec les institutions.

À partir de ces éléments, l’AFMJF souhaiterait vous présenter des propositions pour tenter de remplir en partie ces objectifs.

Mme Muriel Eglin. Je précise que nous avons intégré dans nos propositions des éléments du questionnaire que vous nous avez envoyé. Si tout n’y figure pas, nous pourrons y revenir. Nous avons aussi préparé une contribution écrite, avec des réponses à vos questions, que nous vous remettrons dans quelques jours pour tenir compte des autres questions que vous nous aurez posées pendant les débats.

Notre première proposition serait la création d’un centre de ressources national sur l’inceste et de centres d’accueil spécialisés pour les victimes d’agressions sexuelles. L’AFMJF a déjà proposé cette création, notamment lors des débats précédant la loi du 21 avril 2021 et lors de notre audition par la Commission indépendante sur l’inceste et les violences sexuelles faites aux enfants (Ciivise). Ce centre de ressources national apporterait un encadrement clinique du processus de révélation des faits, via le développement sur l’ensemble du territoire de centres d’accueil spécialisés.

Il pourrait élaborer un protocole national de prise en charge des enfants qui ont dénoncé un inceste. Cette mission d’évaluation et d’accompagnement pourrait être mise en œuvre par les centres d’accueil spécialisés, en lien avec le parquet, qui pourraient ainsi apprécier les enjeux, les risques en présence – maintien ou non de l’enfant, présence ou non d’un parent protecteur – et les leviers d’accompagnement possibles. Le cas échéant, ces centres pourraient se voir confier une mission d’expertise judiciaire, ainsi que l’évaluation des capacités parentales à protéger les enfants, pour donner au procureur les éléments lui permettant de savoir s’il est nécessaire de saisir le juge des enfants. Ils permettraient aussi d’offrir une prise en charge spécialisée de ces traumatismes qui intègre, lorsque c’est possible, le travail avec les parents.

Ces lieux pourraient également constituer des espaces de réflexion et d’écoute pour les professionnels de la protection de l’enfance, afin de les aider à se dégager de la paralysie et du déni parfois entraînés par les fonctionnements familiaux pervers. La pluridisciplinarité et la supervision sont indispensables pour les professionnels en contact avec les enfants victimes d’inceste et les familles à dynamique incestueuse. Je prendrai pour exemple les centres de ressources pour l’autisme, dont le développement a considérablement amélioré la détection et la prise en charge. Un centre de ressources pour l’inceste pourrait avoir le même objectif d’établir des repères partagés entre professionnels.

Actuellement, les Uaped constituent une première marche vers ce type de structure, mais nous constatons leur manque de moyens. Les victimes doivent parfois attendre très longtemps avant d’être examinées. À Bobigny, l’un des plus grands départements de France, l’Uaped ne fonctionne qu’un jour par semaine, car l’hôpital public n’a pas les moyens de déléguer suffisamment de personnels soignants et de pédopsychiatres pour participer à la prise en charge, aux examens et aux auditions.

Le défaut d’évaluation approfondie au moment de l’enquête conduit le parquet à une politique de saisine systématique du juge des enfants en assistance éducative et à différer l’évaluation de l’enfant. Or des évaluations plus précoces, avec des propositions claires d’organisation familiale et d’accompagnement thérapeutique, permettraient une prise en charge adaptée plus rapide, et éviteraient une saisine systématique lorsqu’un parent est protecteur et se saisit des propositions. Ces centres de ressources nous semblent constituer un avenir très souhaitable.

Mme Muriel Crebassa. Il nous paraît essentiel que tous les professionnels en contact avec des enfants puissent repérer les signaux forts et faibles émis par l’enfant victime d’inceste, quel que soit son âge et même lorsque la parole n’est pas son outil premier d’expression, ou par le fonctionnement familial lui-même. La formation doit donner des outils pour décrypter les symptômes de l’inceste et apprendre aux professionnels à partager leurs doutes, et confirmer ou pas une hypothèse grâce à ces regards croisés.

Côté magistrats, au-delà de la formation initiale qui, pour certaines fonctions comme juge des enfants, est spécialisée au moment de la préaffectation – la fonction de juges aux affaires familiales (JAF) l’est dans les grandes juridictions, mais pas dans les petites, où ils sont polyvalents –, nous pensons qu’une formation continue spécifique au traitement de ces situations devrait être mise en place dans la première année de fonction, car tous les magistrats y sont confrontés : JAF, juge d’instruction, tribunal correctionnel, juge des enfants, procureur, juge d’application des peines. La première année est importante, car c’est une sorte de répétition des apprentissages. Et c’est dans la confrontation à la pratique que les questions émergent et que les connaissances peuvent être approfondies. La formation aux techniques d’écoute et au questionnement ouvert et bienveillant, sur les conséquences de l’inceste, ses symptômes et ses manifestations physiques, comme sur l’accompagnement des enfants, doit être plus largement engagée.

J’entendais un avocat qui demandait pourquoi il n’y avait pas de salles Mélanie dans les juridictions. Le recueil de la parole dans une audience n’est pas la même chose que dans le cadre d’un dépôt de plainte ; le débat est contradictoire. De plus, une relation de confiance peut se créer entre le juge des enfants et l’enfant, et les conditions de recueil de la parole ne sont pas les mêmes que dans une enquête pénale : nous ne sommes pas là pour démontrer, mais pour entendre et répondre.

Pour mieux laisser émerger une parole, il convient d’insister sur l’importance de l’éducation à la vie relationnelle, affective et à la sexualité (Evars) à l’école, qui se diffuse par capillarité à d’autres secteurs. Dans les Yvelines, ce dispositif est aussi utilisé pour les enfants placés : après un premier bilan de santé, un entretien spécifique est mené. C’est une initiative intéressante, car nous n’avons pas forcément d’éléments, au moment du placement, sur une situation incestueuse. De façon générale, la question de la sexualité est rarement évoquée spontanément dans les rapports éducatifs, alors que c’est un point important, y compris pour dédramatiser.

Mme Muriel Eglin. Si les moyens humains ne sont pas à la hauteur des besoins, l’amélioration attendue ne se produira pas. Je parle des travailleurs sociaux, médecins, policiers et de tous les magistrats. Le manque de temps conduit à une moindre attention aux signaux faibles, une moindre capacité à partager l’information et à l’oubli des réflexes.

Le problème le plus grave concerne les moyens mis à disposition des enquêteurs. Il n’est pas acceptable que certaines enquêtes préliminaires durent parfois plusieurs années, en raison du manque de disponibilité des enquêteurs, de l’éclatement des lieux de résidence, de la non-réponse aux convocations ou des délais de retour des examens psychologiques, etc. Pendant ce temps, les enfants grandissent, les situations s’installent, les liens sont parfois rompus avec les parents lorsque l’enfant est placé, et la suspicion persiste sur l’auteur présumé. Plus l’enfant est jeune, plus le temps qui s’écoule conduit à une perte de possibilités d’une parole qui ne soit pas polluée. Dans d’autres situations, faute d’enquête dans un délai raisonnable, la perception du danger s’émousse. On oublie qu’il y a eu une dénonciation et on considère, si elle n’est pas réitérée, que le danger est passé.

Même si une enquête conduit à un classement sans suite ou à un non-lieu – quand on en est informé, ce qui n’est pas toujours le cas –, il est crucial pour la famille de disposer rapidement d’un cadre clair. Mieux vaut un non-lieu rapide que trois ans après. Plus l’enquête dure, plus le cadre provisoire s’installe et plus il est difficile de revenir dessus, ce qui peut maintenir les enfants en danger ou installer dans le temps des ruptures de contact qui n’ont pas forcément lieu d’être. C’est pourquoi il est important de renforcer massivement les brigades des mineurs et les services de gendarmerie spécialisés.

Les juges des enfants arrivent très régulièrement en audience d’assistance éducative, quelques jours après une ordonnance de placement provisoire, avec zéro élément au titre de l’enquête. Nous n’avons pas les procès-verbaux des auditions des enfants et des parents. On arrive parfois à les récupérer si on a de bons contacts avec le parquet et si le collègue est présent. Mais parfois, elles n’ont même pas eu lieu. On doit donc se prononcer sans dévoiler l’enquête en cours, pour ne pas gêner les investigations, alors que tous les éléments doivent répondre au principe du contradictoire… Nous nous retrouvons dans des situations cornéliennes tout à fait insatisfaisantes.

Mme Muriel Crebassa. De notre point de vue, une bonne qualité de réponse judiciaire passe par une saisine immédiate du parquet par les services d’enquête, dès lors qu’ils reçoivent une plainte ou un signalement. Cette immédiateté permet au procureur de la République de délivrer des instructions, de recueillir des éléments utiles sur la situation familiale et de saisir en temps utile les services sociaux et la Crip, et éventuellement le juge des enfants avec les éléments confortant son intervention. Ce n’est pas nécessairement le cas aujourd’hui : le suivi des plaintes peut s’avérer très aléatoire. Il serait important que le ministère public puisse fixer et contrôler les délais, en étant régulièrement informé du déroulé des enquêtes, via un point de vigilance régulier, par exemple tous les trois mois.

Un autre aspect est la désignation systématique d’un administrateur ad hoc pour l’enfant dès que le parquet est saisi. Les situations d’inceste révèlent des dysfonctionnements familiaux profonds et, même si un parent accompagne son enfant dans la procédure, une contradiction d’intérêts est possible, soit du fait d’un contexte de séparation, soit en raison d’une protection incomplète – il peut y avoir une ambivalence chez le parent protecteur, qui peut être sous emprise. Il est important de désigner un adulte dédié à la représentation de l’enfant, qui lui explique aussi la procédure et lui donne de la lisibilité. Dans certaines juridictions, l’administrateur ad hoc désigné au pénal se signale au juge des enfants et peut être désigné aussi en assistance éducative, ce qui crée une continuité d’intervention.

Il reste une difficulté de taille : nous manquons d’administrateurs ad hoc. Peu inscrits, peu mobilisables, leur recrutement est difficile et la rémunération est un sujet, même s’il y a eu une petite amélioration dernièrement grâce à l’article 375-1 du code civil. Le projet de loi sur l’avocat en protection de l’enfance pourrait également avoir un impact sur ce point et sur le rôle de l’administrateur ad hoc en assistance éducative.

Mme Muriel Eglin. Je vais maintenant aborder une autre proposition importante, que nous souhaitons appeler l’« ordonnance de protection de l’enfant » et que le projet de loi sur la protection de l’enfance nomme « ordonnance de sûreté de l’enfant ». Nous préférons le terme « protection », plus significatif.

Avant cela, je voudrais faire un détour par le rôle du juge des enfants. Les juges des enfants ne sont pas les seuls acteurs judiciaires de la protection de l’enfance. Le ministère public – par son pouvoir d’engager des poursuites pénales et de prendre des mesures de protection –, le juge aux affaires familiales – la distribution de l’autorité parentale est essentielle, et a un caractère protecteur qui est trop souvent oublié – et le tribunal civil qui statue sur le retrait de l’autorité parentale y participent également. Les juges des enfants n’ont pas tous les pouvoirs, notamment pas celui de faire partir un parent du domicile, de sorte que la seule protection possible est parfois le placement de l’enfant, même si la mesure est douloureuse et peut être vécue comme injuste.

Les juges des enfants interviennent lorsque les deux parents sont défaillants dans leur devoir de protection, et que des mesures administratives ne suffisent pas. La France a la particularité d’avoir une protection de l’enfance essentiellement judiciaire, alors que la loi consacre depuis vingt ans le principe de la subsidiarité de l’intervention du juge. L’AFMJF est d’accord avec ce principe et souhaite le faire progresser. Cette déjudiciarisation a aussi la vertu de responsabiliser chacun dans le rappel de la loi. La loi n’est pas l’apanage de la justice, et doit être rappelée par tous les intervenants.

Depuis plusieurs années, on observe des confusions croissantes entre le rôle du juge des enfants et celui du JAF. En dehors des cas de poursuite pénale, aucun mécanisme n’assure la protection immédiate de l’enfant lorsqu’il existe des indices sérieux de danger chez son parent non-gardien. Faute pour les JAF de pouvoir statuer dans des délais raisonnables ou en l’absence d’éléments probants – il n’a pas de moyens d’investigation autres que ceux présentés par les parties –, les juges des enfants ont eu recours à deux pratiques. La première, légale, consiste à confier les enfants au parent qui n’en a pas la garde, ce qui est une modification limitée et temporaire des modalités de l’exercice de l’autorité parentale, prise dans l’urgence et dans l’attente d’une décision du JAF. L’autre pratique, déclarée illégale par la Cour de cassation dans un avis du 14 février 2024 et un arrêt du 2 octobre 2024, consistait à confier les enfants au parent qui en a la garde, sous la forme d’un placement à domicile permettant de fixer les droits de visite de chacun. L’AFMJF estime que ce rappel de la Cour de cassation est salutaire. La pratique doit en être aujourd’hui résiduelle.

En effet, certaines saisines du juge des enfants sont quasi exclusivement liées à des conflits parentaux, pour obtenir des décisions plus rapides, des mesures d’investigation pour obtenir des informations à destination du JAF – et gratuites, de surcroît –, ou pour imposer un droit de visite ou légitimer le non-respect des droits de visite. Ces pratiques entretiennent une confusion et détournent le juge des enfants de sa mission de protection face au danger. Si le juge des enfants est saisi d’un grand nombre de situations de ce type, il utilise son temps pour gérer des situations de conflit, et non de danger. On assiste alors à des situations dans lesquelles le juge des enfants, n’ayant plus le temps de traiter l’ensemble du contentieux qui lui est dévolu, suspend des droits de visite, ou accorde des autorisations exceptionnelles, sans entendre les parties et sans organiser de débat contradictoire.

Consciente de ces confusions, l’AFMJF propose de rationaliser les articulations entre le juge des enfants et le JAF : le juge des enfants serait compétent pour les mesures d’assistance éducative et le JAF serait seul compétent pour les modalités d’exercice de l’autorité parentale, y compris le transfert en urgence d’un mineur chez son autre parent. Le parquet aurait un rôle d’articulation. Le juge des enfants n’interviendrait en matière d’autorité parentale que dans le cas où l’enfant est placé chez un tiers digne de confiance ou dans un établissement de l’aide sociale à l’enfance, et à l’issue immédiate du placement.

C’est dans cette perspective que l’AFMJF propose un dispositif qui s’appuie sur un rôle renforcé du parquet et qui se rapproche du projet d’ordonnance de sûreté de l’enfant. Le juge des enfants prononcerait exclusivement des ordonnances de placement provisoire (OPP) chez un tiers ou dans une institution – l’ordonnance serait prise par le parquet la nuit et le weekend, avec une convocation sous quinzaine. Le JAF serait compétent pour les « ordonnances de protection de l’enfant », une décision protectrice et urgente concernant l’exercice de l’autorité parentale, qui permettrait de confier l’enfant en urgence à l’autre parent ou de modifier ses droits de visite. Le parquet pourrait la prendre dans l’urgence, puis saisir le JAF à bref délai – sous un mois ou deux, le temps que l’enquête apporte des éléments – pour une décision pérenne sur le fond.

Ce dispositif renforcerait le rôle du parquet, en lui laissant l’opportunité des mesures, préviendrait l’instrumentalisation du juge des enfants, et clarifierait les compétences entre ce dernier et le JAF. Il limiterait l’intervention judiciaire à une seule audience devant le JAF après une mesure d’urgence, au lieu de deux actuellement – une audience de retour d’OPP devant le juge des enfants puis, plus tard, une audience devant le JAF. Cela diminuerait la pression sur le système en limitant les doubles saisines, et limiterait les mesures d’investigation destinées en réalité à alimenter une procédure devant le JAF. Pour nous, il est important que le juge des enfants, dont la mission est d’ordonner des mesures pour restaurer les compétences parentales, ne soit pas chargé de réguler l’exercice de l’autorité parentale quand l’enfant n’est pas confié à un tiers.

Mme Muriel Crebassa. Je précise que le terme de « sûreté » est problématique, car pour les magistrats, une mesure de sûreté est une mesure de contrainte, comme un contrôle judiciaire ou une détention provisoire.

L’appellation « ordonnance de protection de l’enfant » renverrait à l’ordonnance de protection qui concerne les parents victimes de violences. Ce serait un pendant, car la difficulté actuelle de l’ordonnance de protection est qu’il n’est pas possible de prendre de décision autonome pour les enfants.

Pour une prise de décision éclairée, il nous semble important de protocoliser les circuits de partage d’informations, afin que les différents services puissent faire une mise en état correct des dossiers, et les actualiser après avoir pris leur décision. Il arrive aujourd’hui, quand on est juge des enfants, de demande aux parents la transmission de la décision du JAF… Cette transmission doit s’appuyer sur un dispositif institutionnel. Il faudrait une sensibilisation continue des magistrats, spécialisés et non spécialisés, et de leurs greffiers, avec un accès des JAF à notre applicatif métier de juge des enfants. Cet accès est déjà une réalité dans de nombreuses juridictions, mais il conviendrait de l’officialiser, sachant que c’est un outil local et non national. Il me semble que c’est appelé à évoluer. L’outil SISPoPP, dont le déploiement est plus ou moins avancé dans les juridictions, nous semble important, mais il est chronophage à renseigner. Cette mission est donc généralement confiée aux assistants de justice dans les juridictions, mais il n’y en a pas partout.

Pour le juge correctionnel, la généralisation des pôles VIF (violences intrafamiliales) au sein des tribunaux est une bonne chose – ce sont des lieux d’échanges d’information, d’échanges sur les pratiques, sur la compréhension des textes et l’articulation entre les différents magistrats –, mais les pièces d’une procédure à l’autre ne circulent pas nécessairement, notamment pas au sein de ces pôles. Il est problématique que le tribunal correctionnel ou la cour d’assises ne soit pas renseigné sur ce qui se passe en assistance éducative, alors qu’il doit statuer sur le retrait de l’autorité parentale. Les magistrats pénaux se sentent souvent insuffisamment éclairés pour statuer sur ces questions, puisque l’enquête pénale s’est centrée sur les faits, non sur la famille.

Il y a là un problème de procédure, car le retrait de l’autorité parentale est ici une décision civile prise après une décision pénale : quelle procédure est-elle dès lors applicable ? Il serait bien d’éclaircir les questions de procédure et d’en faire un point d’attention dans la formation. On pourrait aussi imaginer, quand la juridiction n’est pas assez renseignée, de prévoir un renvoi sur la question de l’autorité parentale, comme on le fait pour les intérêts civils, le temps de recueillir les informations nécessaires.

S’agissant du JAF, il nous semble important de ne pas prévoir de suspension automatique de l’autorité parentale au seul stade de la dénonciation, en raison des risques d’instrumentalisation de l’enfant dans le cadre de séparations conflictuelles, qui sont de plus en plus nombreuses. Les médiations et les espaces de rencontre ne sont pas à la hauteur des besoins dans ce domaine. Les décisions de suspension sont graves et doivent faire l’objet d’une évaluation et d’un débat contradictoire préalable. Protéger ne signifie pas systématiquement supprimer tout contact, mais évaluer les besoins de l’enfant à un instant T. En cas d’accusation de violences sexuelles, cela implique de permettre au JAF, s’il est le premier informé, de saisir le procureur en vue d’une enquête qui, si elle est menée avec célérité, viendra alimenter le dossier civil et lui permettra d’engager des poursuites pénales et/ou de saisir le juge des enfants en assistance éducative. Il pourra aussi tirer les conséquences, dans ce contexte, de la non-application des décisions du JAF, qui doivent structurer le quotidien des enfants et assurer une protection de premier niveau : leur non-application donnera des indications sur la capacité des parents à respecter les limites fixées.

Mme Muriel Eglin. Un dernier point nous paraît central dans la pratique des juges des enfants : l’évaluation et la prise en charge des enfants dans les situations d’inceste.

Si l’inceste est avéré et qu’une condamnation a été prononcée, l’enfant doit être protégé de la poursuite des relations incestueuses. Le traumatisme peut être aggravé par la seule poursuite des relations, même médiatisées, avec le parent responsable. Dans ce cas, une suspension totale des contacts apparaît nécessaire.

Que la matérialité des faits soit établie ou non, un enfant qui dénonce un inceste ou qui fait l’objet d’un signalement de cette nature devrait immédiatement bénéficier d’une évaluation globale de sa situation familiale. L’inceste est le révélateur de lourds dysfonctionnements familiaux, souvent enfermés dans une chape de silence qui ne demande qu’à se refermer. De même, après un classement sans suite, un non-lieu ou une relaxe, l’appréciation de la protection de l’enfant répond à d’autres critères que celui de la vérité judiciaire, même si elle est nécessaire prise en compte. Le fait que l’inceste ne soit pas établi pénalement n’empêche pas d’intervenir pour protéger l’enfant et sa fratrie, car le danger procède d’un fonctionnement familial global. Les juges des enfants voient quotidiennement des fonctionnements familiaux qui peuvent être dits « incestuels », avec un flou dans les places de chacun ou une absence d’intimité. Le fonctionnement peut être incestueux, avec un rôle des parents totalement perverti, des relations affectives sexuellement connotées ou instrumentalisées par les adultes, même si on n’a pas abouti à une condamnation.

Dans ce cas de figure, le fonctionnement pathologique de la famille ne se résume pas au seul comportement du parent abuseur et à la seule mise à l’abri de l’enfant. Une analyse de l’ensemble du fonctionnement familial est nécessaire pour déterminer la pertinence d’un suivi au long cours. Il arrive que toute la construction familiale doive évoluer.

L’évaluation et l’accompagnement devraient permettre de comprendre le contexte des violences incestueuses, de vérifier si d’autres éléments confirment la situation, de déterminer la réponse la mieux adaptée, de mesurer les perspectives d’évolution des parents et de déterminer les ressources familiales sur lesquelles s’appuyer, et quelles compétences judiciaires mobiliser. L’évaluation doit aussi permettre de mesurer le caractère protecteur ou non du parent non-auteur, car tous ne le sont pas, mais certains peuvent le devenir avec un accompagnement en sortant de l’emprise. Mais il faut pouvoir le nommer et le travailler. Enfin, la prise en charge permettra de restaurer des limites et de construire des compétences parentales.

L’AFMJF propose que cette évaluation et cet accompagnement soient effectués conformément à un protocole national, qui pourrait être conçu par le centre de ressources que j’évoquais. Ce protocole permettrait d’harmoniser les pratiques, de pallier les différences de niveau de formation des différents professionnels et de ne pas oublier certains points essentiels. Il pourrait prévoir une audition obligatoire par l’Uaped dans un délai contraint, puis une évaluation pluridisciplinaire des besoins de l’enfant et de la famille par les centres d’accueil spécialisés. Un rapport d’évaluation rapide serait produit, sur lequel le parquet pourrait s’appuyer. Ce rapport comporterait des préconisations d’accompagnement et donnerait un avis sur la nécessité de poursuivre les investigations. Il serait transmis au procureur, et à l’aide sociale à l’enfance et aux parents, pour leur donner des outils pour comprendre les besoins de protection de leurs enfants.

Il serait ainsi possible de déterminer comment le parent non-auteur peut protéger son enfant, et comment l’enfant pourra intégrer les limites relationnelles avec ses pairs pour ne pas reproduire les situations d’abus ou être à nouveau victime. Derrière les arbres, l’ouvrage récent de Frédéric Pommier, raconte comment, ayant été victime de violences sexuelles, il a été perçu par d’autres comme quelqu’un qu’on pouvait abuser. On repère des phénomènes de répétition d’abus dans les histoires des enfants.

Au vu de cette évaluation, le procureur serait en mesure de prendre une ordonnance de protection de l’enfant, de saisir le JAF lui-même ou de saisir le juge des enfants si nécessaire. Cela permettrait de mettre en place un suivi très rapidement. Cela permettrait également de voir rapidement s’il n’y a pas de perspective de changement chez le parent auteur, notamment en cas de déni massif alors que les faits sont établis, ou de revendication de l’inceste comme mode relationnel. Il conviendrait alors d’orienter rapidement les enfants vers un changement de statut et non de rester dans le cadre d’une protection de l’enfance qui vise à restaurer des compétences parentales qui n’existeront jamais.

L’absence de protocole de prise en charge entraîne des disparités territoriales et temporelles très importantes. Il suffit parfois qu’un professionnel parte pour que le service entier perde sa qualité de pratique. Ensuite, les moyens de la protection de l’enfance demeurent insuffisants. Partout en France, on observe une pénurie de dispositifs. Les délais de mise en œuvre des mesures éducatives en milieu ouvert peuvent atteindre une année, voire deux ans en Seine-Saint-Denis l’année dernière. Le manque de temps à consacrer à chaque situation conduit à des impossibilités de faire. Le manque d’équipements de prise en charge adaptée en psychotrauma, en thérapie familiale ou en visites médiatisées conduit soit à ne pas soigner, soit à ne pas organiser de liens, soit à ne pas protéger.

Les difficultés à trouver des experts psychologues et psychiatres pour réaliser des expertises ou des consultations familiales entraînent des délais d’analyse très longs, qui sont incompatibles avec les besoins de l’enfant. Cette situation est dramatique. Je considère que ces pénuries constituent un scandale pour la protection de l’enfance car, faute de moyens adaptés, les juges des enfants sont contraints de choisir entre ne pas protéger, ou pas suffisamment, et rompre des liens sans perspective de reconstruction, ce qui n’est pas davantage protecteur.

Une rupture des liens non accompagnée d’un travail soulève en effet des questions pour l’avenir de l’enfant : quel travail d’élaboration pourra-t-il mener pour prévenir la répétition et quelle compréhension aura-t-il de la protection qui lui a été accordée durant son enfance ? Dans un tel contexte, le développement des connaissances sur l’inceste, les recommandations de bonnes pratiques et les alertes sur les insuffisances du système peuvent être vécus par les professionnels comme des injonctions paradoxales menant à l’épuisement. Ce sont des métiers très difficiles que d’accompagner des enfants victimes d’inceste ou les familles dont les enfants doivent être protégés.

Plus les difficultés apparaissent et moins les capacités de réponse sont disponibles, plus les professionnels sont confrontés à un sentiment d’impuissance extrêmement douloureux. Lorsqu’on est bien formé et conscient des conséquences pour les enfants, cette situation est très compliquée au quotidien et pousse des professionnels à quitter leurs fonctions pour se tourner vers d’autres métiers. Nous l’avons observé dans la filière des travailleurs sociaux, notamment après la période de la covid-19, et nous le voyons actuellement chez les juges des enfants, qui évoquent leur épuisement et le manque d’outils de supervision et d’accompagnement. Les demandes de déspécialisation et les cas d’épuisement professionnel se multiplient dans les tribunaux pour enfants, ce qui n’est pas sans lien, à mon sens, avec ce sentiment d’impuissance quotidien face à des situations particulièrement lourdes et douloureuses.

Enfin, les acteurs judiciaires et sociaux de la protection de l’enfance sont encore peu moteurs pour faire évoluer le statut de l’enfant en proposant des retraits de l’autorité parentale ou des aménagements. La loi de 2016 n’a pas encore produit toute son évolution dans la culture de l’autorité parentale en protection de l’enfance. La notion de « projet pour l’enfant », c’est-à-dire un projet de vie sur lequel s’appuyer pour construire son avenir au-delà de l’échéance de la prochaine mesure d’assistance éducative, n’est absolument pas intégrée, ni par les juges des enfants, ni par les travailleurs sociaux. Lorsque nous le demandons, cela met actuellement les services en difficulté. Un travail important sur les pratiques professionnelles reste à faire. Par exemple, nous pourrions en faire un sujet de débat en l’intégrant comme thématique dans le rapport annuel des tribunaux pour enfants. Nous pourrions demander à la Direction des affaires civiles et du Sceau de recueillir des données statistiques sur le nombre et les délais de prononcé des retraits de l’autorité parentale et des déclarations judiciaires de délaissement. Cette question pourrait aussi être soulevée dans le cadre des mesures judiciaires d’investigation éducative ou posée aux avocats d’enfants au cours de la procédure d’assistance éducative, une fois les capacités parentales dûment évaluées. En tout cas, nous disposons de marges de progression significatives. Nous attendions de la loi de 2016 une évolution culturelle, mais celle-ci est très lente à se mettre en place.

M. Christian Baptiste, rapporteur. Comme beaucoup de vos collègues l’ont déjà signalé, la problématique majeure dans les affaires d’inceste parental réside dans les moyens, la formation et, évidemment, la volonté politique. On peut même estimer qu’au niveau législatif, des changements majeurs ne sont pas forcément nécessaires, mais qu’il est impératif que les acteurs de terrain soient bien formés et que les moyens suivent.

Je m’interroge sur les conséquences que vous tirez d’un classement sans suite ou d’un non-lieu quant à la protection à apporter à l’enfant dans le cadre de votre office. Ce type de décision peut-il conduire à ne plus considérer les révélations de l’enfant ? Peut-être l’enquête n’est-elle pas suffisamment approfondie par la police, et peut-être moins par la gendarmerie qui, d’après les informations que l’on nous donne, serait un peu plus assidue, notamment concernant les salles Mélanie. Mais tout cela peut être dû à l’accumulation des dossiers. Un classement sans suite est souvent attribué à la difficulté de la preuve, particulièrement complexe en matière d’inceste, mais l’engorgement des services et l’amoncellement des dossiers peuvent également expliquer des enquêtes insuffisamment approfondies.

Mme Muriel Crebassa. C’est toute la difficulté, mais cela relève aussi d’une œuvre de pédagogie que nous devons mener auprès des familles. Se concentrer uniquement sur un passage à l’acte pour le qualifier pénalement fait parfois passer à côté d’une situation incestueuse. En tant que juges des enfants, nous disposons d’outils d’évaluation et d’une formation spécialisée qui nous permettent d’analyser la situation au-delà de la question de la preuve matérielle. L’assistance éducative ne se fonde pas sur une telle preuve. Même si, par exemple, une requête en assistance éducative du parquet, accompagnée d’un certificat médical constatant des coups, nous aide, cela reste contestable. Nous allons donc au-delà de la preuve matérielle pour nous concentrer sur la dynamique familiale et le positionnement des parents. Ce qui est important, c’est de questionner leur rapport à la loi.

Je pense au témoignage de Cécile Cée, dont le livre est absolument fabuleux pour décrire ce qu’est un fonctionnement familial incestuel, avec tous ces éléments qui ne sont pas immédiatement décodés ou vus de l’extérieur, mais qui, mis bout à bout, nous permettent de comprendre un contexte de domination.

Concernant le classement sans suite, notre travail de pédagogie consiste à expliquer que nous ne sommes pas le juge de la vérité d’un fait dénoncé, mais le juge de la protection de l’enfant. Nous nous centrons sur notre propre critère d’intervention, qui est de nous assurer que le cadre éducatif quotidien de l’enfant correspond à ses besoins. Dans ces situations incestueuses, le problème est rarement isolé ; il peut y avoir d’autres problématiques éducatives, et nous allons donc tirer les fils. À l’ouverture de la procédure, nous pouvons ordonner une mesure d’investigation éducative. Certains services ont une approche systémique, qui met en évidence les questions de place, de protection inversée, de fragilité inversée, etc.

Un classement sans suite est motivé par l’absence de preuves suffisantes selon le parquet. Pour nous, la question est différente. Nous lisons la parole de l’enfant différemment. Nous pouvons croiser cette parole, telle qu’elle est retranscrite, avec d’autres éléments qui nous sont rapportés par l’école ou d’autres : l’énurésie, l’encoprésie, la potomanie, tout un ensemble de symptômes très révélateurs de violences sexuelles. Le fait de dormir avec un des parents ou l’existence d’une hiérarchie particulière dans la fratrie sont autant d’éléments qui nous alertent.

Mme Muriel Eglin. Lorsqu’un classement sans suite est prononcé et que nous en sommes informés, nous nous faisons communiquer les éléments de la procédure pénale pour les verser à notre dossier d’assistance éducative. Cela nous permet de garder en tête, même des années plus tard, que la situation a commencé par ces faits, et de ne pas l’oublier. Cela nous permet également d’évoquer le classement sans suite en audience d’assistance éducative, en expliquant, comme l’a dit ma collègue, que les éléments de danger qui justifient notre intervention sont certes la révélation, mais aussi son contexte. Nous faisons circuler la parole et posons la question de savoir, par exemple, pourquoi l’enfant a fait de telles révélations et ce que les parents en pensent. Leurs réponses et leur élaboration nous fournissent des informations et permettent de lever le voile sur d’autres problématiques.

Le fait que le juge des enfants nomme comme anormal un comportement que la famille considère comme normal – par exemple, l’indifférenciation des places, le fait que les enfants prennent certaines décisions ou dorment dans le lit parental – nous donne des outils pour intervenir. Nous analysons la situation au regard des révélations, mais aussi des constats faits au domicile. Certes, il y a des résistances très fortes et une volonté de démontrer que tout va bien, mais notre travail, et c’est là l’importance de la formation, consiste à reposer sans cesse la même question jusqu’à ce que quelque chose se déclenche. Parfois, nous obtenons des éléments, parfois non, mais l’œuvre pédagogique est là.

Même si l’inceste fraternel n’est pas le sujet principal de votre commission d’enquête, ce type de situations, même sur la base de simples suspicions, permet de démontrer que chaque parent a un problème dans l’édiction de la limite, de la loi et de la protection de chacun des enfants. Nous voyons souvent des familles qui protègent l’auteur supposé plutôt que la victime. Cela nous permet de rappeler l’interdit de l’inceste, l’interdit des relations sexuelles intrafamiliales, non consenties, ou entre un adulte et un mineur avec une grande différence d’âge. Le rappeler n’est pas un luxe. Cela peut paraître évident, mais le rôle du juge des enfants est aussi d’être le juge de l’évidence : rappeler l’interdit de la violence, des coups, des humiliations, et la nécessité de construire une éducation qui allie fermeté, bienveillance et exigence, sans violence. Tout cela est complexe, mais nous pouvons le rappeler.

Il est donc important que nous fassions l’effort de demander les éléments de la procédure pénale, même classée sans suite, pour les verser au dossier. Ainsi, lorsque les services éducatifs consultent le dossier, ils voient les déclarations qui ont été faites, et tout cela contribue à construire la représentation que l’on peut avoir de la famille. C’est difficile, mais ce n’est pas impossible.

Mme Muriel Crebassa. Autant les procédures pénales doivent être rapides, autant, pour les situations incestueuses ou incestuelles, la temporalité s’inscrit dans la durée. Le temps long est important, car c’est dans l’observation du fonctionnement familial que nous allons corroborer les faits. Cependant, le temps long n’empêche pas la protection et la prise de décision. Le juge des enfants prend une mesure de protection, et dans le cadre de cette mesure, le service accompagnant – que ce soit en milieu ouvert, même si dans les cas d’inceste nous sommes plutôt sur des placements ou des accueils chez l’autre parent – observera la situation, ce qui permettra de corroborer ce que l’enfant a pu dire.

Je voulais aussi revenir sur le fait que nous avons l’obligation de recueillir la parole de l’enfant. Comme le contexte et le cadre sont différents, notre façon de la recueillir l’est aussi. Nous pouvons revenir sur les faits dénoncés, mais d’une autre manière, ce qui nous permet de nous forger notre propre opinion sur leur réalité. La parole n’est donc pas figée au moment de la plainte ; par d’autres canaux, et sans multiplier les auditions, nous pouvons recueillir des éléments complémentaires.

M. Christian Baptiste, rapporteur. Votre formation spécialisée vous permet-elle de distinguer les tensions liées aux conflits parentaux des violences intrafamiliales ?

Mme Muriel Crebassa. Je suis codirectrice d’une session de formation sur les séparations parentales, que nous appelions « hautement conflictuelles » jusqu’à cette année et que nous nommons désormais « complexes ». Je la codirige avec le docteur Anne-Sophie Mintz, pédopsychiatre, ce qui est très riche car nous croisons nos regards. Les apports concernent les frontières de compétences entre le juge aux affaires familiales et le juge des enfants, car elles ne sont pas si claires sur le terrain. Il est important de bien délimiter ces champs de compétences et l’AFMJF est très soucieuse d’éviter toute porosité.

Il y a aussi des apports cliniques. Au fil de ces sessions, nous nous sommes rendu compte que la complexité pour les collègues résidait dans la distinction entre ce qui relève du conflit – qui, au moment d’une séparation, est une tension compréhensible – et de relations parentales dissymétriques, où l’un des parents exerce une domination sur l’autre. Il faut pouvoir repérer cette dissymétrie et la dimension de contrôle coercitif qui peut s’exercer, par exemple, via les enfants, qui deviennent le bras armé du parent violent, ou via des enfants victimisés par la mère violentée qui peut potentiellement porter des accusations contre le père. Dans ces contextes de contrôle coercitif, la domination peut aussi être sexuelle.

Mme la présidente Maud Petit. Une séparation conflictuelle suppose, me semble-t-il, des personnes dans une situation quasi égale. Lorsqu’on parle de violence conjugale, il y a bien d’un côté un agresseur et de l’autre une victime. C’est pourquoi vous avez utilisé le terme de séparation « complexe » plutôt que « conflictuelle ». Toutes les situations ne sont pas conflictuelles ; parmi les situations de séparation, certaines sont dues à de la violence conjugale, avec un agresseur et une victime.

Mme Muriel Crebassa. C’est précisément ce que j’évoquais en distinguant les relations symétriques des relations dissymétriques. Le conflit est symétrique, tandis que le contrôle coercitif, l’emprise ou la violence conjugale sont dissymétriques. Ce qui peut nous perturber dans notre pratique, c’est que dans ces situations de contrôle coercitif, l’auteur peut amener la victime à adopter un comportement exacerbé. Décoder ce qui relève du symétrique et du dissymétrique peut nous prendre du temps, d’où l’importance de la temporalité.

J’ai en tête un exemple récent où le service éducatif parlait sans cesse de conflit parental. J’avais demandé une expertise pour que ce service comprenne que nous n’étions pas dans un conflit, mais dans une dissymétrie. L’expertise a conclu en ce sens : le père continuait d’exercer une emprise sur la mère via les enfants, qui en étaient l’objet. Pourtant, le service éducatif a continué à parler de conflit. Je l’ai donc dessaisi et j’ai confié la mesure à un autre service. Cela illustre à quel point, comme pour les situations incestueuses et incestuelles où les services peuvent passer à côté, le dysfonctionnement familial peut parfois contaminer les professionnels et les empêcher de voir. La dissymétrie est difficile à déceler, notamment à cause des comportements réactifs de la mère qui peuvent nous faire penser qu’elle est « un peu énervée », ce qui masque sa place de victime.

Mme Muriel Eglin. À titre d’exemple, j’ai eu récemment une situation signalée pour des violences de la mère sur ses enfants et une situation sociale complexe. Le père paraissait sympathique et digne de confiance, et même les services proposaient de lui confier les enfants. Nous savions qu’il y avait eu des violences conjugales, mais nous avons pu remettre les choses à leur place et nous rendre compte que si la mère avait été violente avec les enfants, c’était en réaction aux violences qu’elle avait subies. Elle s’était retrouvée à la rue, en situation de très grande précarité avec ses enfants, qui avaient aussi été témoins des violences conjugales. En difficulté, elle a effectivement frappé ses enfants. Mais nous avons pu travailler avec elle ; elle a pu s’apaiser, trouver un logement et cesser d’être maltraitante. Nous avons évité de justesse une situation où les enfants auraient été confiés au père, qui aurait pu ensuite les utiliser à sa guise contre la mère.

Mme la présidente Maud Petit. Effectivement, la situation que vous décrivez relève de l’emprise et probablement de la manipulation ; je pense au terme de « pervers narcissique ». La violence psychologique, invisible, est très importante, car elle ne laisse pas de traces sur le corps. Comment la mesurer ? D’ailleurs, une personne qui porte plainte pour violences psychologiques éprouve toujours des difficultés à les prouver. Je salue votre vigilance. Combien de temps cela a-t-il pris et qu’est-ce qui vous a permis de détecter cette situation ?

Mme Muriel Eglin. Cela a pris plusieurs années. Les enfants ont été placés à l’aide sociale à l’enfance à un moment donné, en raison de la grande précarité et des difficultés maternelles, tandis que le père, à l’époque, n’était pas en situation de les reprendre. La question de les lui confier s’est posée au moment de leur retour au domicile, la mère étant toujours en difficulté. C’est la vigilance d’une de mes collègues juges des enfants qui a permis de déceler le fonctionnement manipulatoire du père. À l’audience, et même dans la salle d’attente, il avait réussi, par une petite remarque, à faire sortir la mère de ses gonds. Ma collègue a alors gelé la situation, ce qui a permis de dire les choses et de les remettre en place. Dans la durée, lorsqu’il y a un auteur et une victime, l’investissement parental de l’auteur ne tient pas forcément, car son objectif est la prise de pouvoir sur l’autre, et non l’éducation des enfants. Tous ceux qui ont des enfants le savent, c’est un engagement qui dure toute la vie, qui est long et qui nécessite un investissement et une présence.

Mme la présidente Maud Petit. D’où l’intérêt de poser à ces parents la question du projet parental qu’ils portent pour leur enfant et de ne pas se focaliser uniquement sur le rapport à l’autre parent. Il est important de s’inscrire dans la durée.

Mme Muriel Crebassa. La séparation masque souvent des relations violentes, car on se focalise sur l’organisation de la résidence des enfants et du rythme des visites, ce qui nous empêche de voir et de parler des enfants eux-mêmes. Lorsque, dans le débat, on recentre la discussion sur les besoins des enfants, le parent qui est dans l’emprise et le contrôle coercitif se révèle incapable d’en parler. J’irai même plus loin : comme l’éducation suppose un investissement de longue durée et que, pour ce type de parent, les enfants n’existent pas en tant que sujets mais en tant qu’objets, cette incapacité finit par émerger avec le temps. On peut le constater une première fois, puis une deuxième, et à la troisième fois, le parent n’est plus capable de faire semblant de s’intéresser aux enfants.

Mme la présidente Maud Petit. Estimez-vous que suffisamment de vos collègues sont alertés sur ces sujets, sur l’ensemble du territoire, y compris en outre-mer ? Pensez-vous qu’ils sont assez sensibilisés à ce point particulier ? Je fais un parallèle avec ce que vous disiez sur la recherche de preuves autres que matérielles ; il s’agit ici de chercher des preuves autres que la violence physique, c’est-à-dire tout l’aspect psychologique. Or cela demande du temps, alors qu’il faut parfois faire vite. Comment vos collègues fonctionnent-ils aujourd’hui ?

Mme Muriel Eglin. En théorie, nous sommes tous sensibilisés à cette question, car l’information circule, mais le passage de la théorie à la pratique, c’est-à-dire savoir repérer ces situations, est complexe. De plus, nous ne travaillons pas seuls ; nous collaborons avec des services éducatifs qui sont un peu nos yeux et nos oreilles auprès des familles et qui vont repérer, ou non, un certain nombre de choses. Il s’agit donc de compétences partagées qui se nourrissent mutuellement. Ce n’est pas un hasard si les lois successives sur la protection de l’enfance exigent des formations communes à tous les acteurs pour avoir des repères partagés et pouvoir penser les situations ensemble.

Le débat public aborde beaucoup plus aujourd’hui les violences conjugales et les notions telles que le contrôle coercitif. Ces concepts commencent à être bien mieux partagés, mais cela demande un effort et une attention de tous les instants, car les signes sont subtils. Il faut du temps, et nous sommes face à des personnes qui peuvent être très manipulatrices. Personne n’est à l’abri de la manipulation, nous compris. La collégialité est également un outil. La loi Taquet de 2022 a permis de mettre en place des audiences collégiales en assistance éducative pour les situations très complexes, où nous sentons qu’il y a des éléments que nous n’arrivons pas à caractériser. Cela nous aide à partager nos impressions, nos compétences, et à transmettre ce que nous avons appris en formation aux collègues plus jeunes.

Mme la présidente Maud Petit. Cette collégialité devrait-elle être plus régulière, voire obligatoire ? Ce n’est peut-être pas possible faute de moyens suffisants, mais c’est un des sujets.

Mme Muriel Eglin. Si nous parvenons à déjudiciariser davantage en renforçant considérablement l’offre de prévention et de soutien à la parentalité pour les situations qui ne sont pas d’une gravité exceptionnelle ou lorsque les parents peuvent s’en saisir – je ne parle pas forcément de l’inceste, mais de la protection de l’enfance en général – et si nous aidons les services sociaux à opérer une révolution culturelle en étant plus proactifs dans leurs propositions d’aide et d’accompagnement, nous tarirons la source des signalements à l’autorité judiciaire. Cela permettrait de dégager du temps pour les juges des enfants et de consacrer davantage de temps à la collégialité. Par exemple, à Bobigny, quand nous avons mis en place la collégialité, cela paraissait impossible faute de temps. Nous avions deux réunions de service par mois ; j’en ai supprimé une pour créer une audience collégiale mensuelle. Personne ne le regrette, car c’est un véritable temps de partage, de construction de compétences et de croisement des visions. Le juge des enfants est fondamentalement un juge assez seul dans sa prise de décision, même s’il est très entouré de services sociaux, de psychologues, etc. Le partage de la responsabilité de la décision est donc quelque chose de très intéressant.

Mme Muriel Crebassa. La formation dont je vous parlais tout à l’heure accueille une soixantaine de personnes par an ; les collègues sont en demande. La collégialité est un temps important, tout comme les réunions de service où nous partageons nos pratiques et nos difficultés. La supervision, que nous avons évoquée, est active dans nos deux juridictions et elle est absolument essentielle pour affiner nos lectures dans des situations qui nous mettent en difficulté. Il existe donc de nombreux outils autres que la collégialité. Le fait de laisser les collègues s’en saisir est intéressant, car ce n’est pas simple. Chacun arrive avec son bagage, sa sensibilité. Travailler en collégialité n’est pas dans la culture des juges des enfants, sauf en matière pénale. C’est donc une révolution culturelle que nous sommes en train d’amorcer, mais elle est absolument passionnante et fondamentale. Il relève aussi des chefs de service et des coordonnateurs de tribunaux pour enfants d’animer cela et de s’assurer que la formation est suffisamment suivie et investie par les collègues.

Mme Perrine Goulet (EPR). Concernant l’ordonnance de protection de l’enfant, je suis d’accord avec vous sur le terme, car il faut que la justice parle à l’enfant. Lui dire qu’il va être placé « sous sûreté » n’est pas très clair, alors que « sous protection » parle à tout le monde. Nous avons voté un texte en ce sens le 29 janvier, mais j’ai l’impression que votre proposition est différente de ce que nous avons voté. En janvier, nous avons voté un délai de 72 heures pour le parquet, puis une orientation vers le JAF s’il y a un parent protecteur et vers le juge des enfants en cas de mesure éducative. Parlons-nous de la même chose ou y a-t-il une subtilité que je n’ai pas perçue ?

Autre point, vous avez parlé de protocoliser le partage d’informations entre magistrats. Sauf erreur de ma part, le JAF a la particularité de ne pouvoir statuer que sur les pièces qui lui sont amenées par les parties. Je comprends bien la transmission d’informations du JAF vers le juge des enfants, mais j’ai l’impression que l’inverse n’est pas autorisé, car cela contreviendrait à ce principe. Est-ce que j’ai mal compris, ou est-ce que cela suppose de faire évoluer le rôle du JAF, ce qui me conviendrait très bien ?

Sur le projet pour l’enfant (PPE), un éducateur m’a suggéré de fusionner les écrits pour le juge et le PPE en un document global, ce qui permettrait peut-être d’enfin déployer ce projet. Je suis ravie de vous avoir entendu parler de « capacités parentales ». J’ai essayé d’introduire ce terme dans le texte de 2022, mais on m’a prise pour une folle. Pourtant, si on veut mettre en place des procédures de délaissement, il faut se poser ce genre de questions.

Ces dernières semaines, on nous a parlé d’un « dogme du maintien du lien » chez les magistrats. Avez-vous l’impression que beaucoup de vos collègues y sont encore attachés ? Tous les témoignages que nous avons entendus l’évoquent. Si oui, que faut-il faire pour lutter contre ce dogme ?

On nous a aussi beaucoup parlé de non-représentation d’enfant, avec des procédures qui seraient plus rapides pour le parent auteur de la non-représentation que pour le parent accusé d’inceste. Comment assurer une concomitance des procédures ? Il est difficile d’admettre que l’on juge plus vite celui qui se dit protecteur que celui qui est visé comme auteur.

Enfin, comment est-il encore possible aujourd’hui, comme nous l’avons vu dans un témoignage la semaine dernière, qu’une enfant soit retirée parce qu’elle a été victime d’inceste, mais que l’on laisse les frères et sœurs sur place ?

Mme Muriel Crebassa. Concernant la communication de pièces entre le JAF et le juge des enfants, si le JAF a connaissance de l’existence d’une procédure d’assistance éducative, il doit se faire communiquer le dossier. Il peut donc aller chercher des pièces et peut aussi ordonner une expertise. S’il est principalement nourri par les pièces des parties, il existe déjà des entorses à ce principe. La coordination entre les deux juges est essentielle et fonctionne globalement plutôt bien, mieux en tout cas qu’entre le juge correctionnel et le juge des enfants, ou le juge correctionnel et le JAF.

Sur la question de la fratrie, la dynamique est familiale et globale. Penser qu’il y a un parent agresseur, un enfant incesté et que rien ne s’est passé pour les autres est une erreur d’analyse. Cela dit, au sein d’une fratrie, nous pouvons prendre des décisions avec des niveaux de protection différents, en fonction de nombreux facteurs. Il peut être compliqué pour un enfant de la fratrie d’être séparé de son parent semi-protecteur, alors que pour l’enfant à l’origine du signalement, la séparation est absolument nécessaire parce que le parent protecteur est encore un peu ambivalent. J’ai entendu le témoignage de Steffy Alexandrian, qui était intéressant à cet égard ; sa description du déroulé fait froid dans le dos, mais elle avait le mérite d’être claire. C’est une vraie question, y compris pour les professionnels sensibilisés à l’inceste : la situation de la fratrie doit, à tout le moins, être examinée de près.

Sur le dogme du maintien du lien, il y a une trentaine d’années, lorsque nous avons commencé, la culture professionnelle était effectivement de ne pas rompre les liens. Ce n’est plus le cas aujourd’hui. Nous avons bien conscience que le maintien du lien peut être plus délétère que constructif. Mais cela prend aussi du temps de savoir dans quelle direction aller. Autant il peut paraître évident de l’extérieur d’interrompre le lien dans une situation d’inceste, autant sur la durée, comme nous le disions à propos du couvercle qui se referme, il peut être difficile pour les enfants d’être séparés, même du parent incesteur. Il y a des mouvements dans la famille qu’il faut essayer d’accompagner. À partir de 18 ans, nous ne les protégeons plus. Comment faire pour que ces enfants arrivent à la majorité en sachant eux-mêmes se protéger d’un retour au lien ? Nous devons trouver des outils de transition. C’est là que c’est acrobatique et complexe, ce n’est pas binaire. Il faut faire attention à ne pas trop simplifier les logiques. Le maintien du lien peut être très réclamé par les membres de la famille et il peut être très difficile de résister à cette pression et de provoquer une interruption totale de contact.

Mme Perrine Goulet (EPR). Comme vous l’avez très justement démontré, nous sommes dans des dynamiques familiales malveillantes. Il n’est donc pas illogique que, sous la pression familiale, les enfants veuillent continuer à voir leur parent incesteur, puisqu’ils sont dans une dynamique qui n’est pas saine. J’avoue avoir beaucoup de mal à entendre, comme me l’ont dit certains magistrats, que l’on maintienne le lien avec le parent parce que l’enfant le demande. On sait que la dynamique est telle qu’il en aura envie. Mais c’est aussi, à mon avis, à la société de protéger l’enfant. Peut-être qu’à 18 ans, s’il le souhaite, il y retournera, mais j’ai du mal à entendre cet argument.

Mme Maud Petit. Nous sommes plusieurs à nous en étonner.

Mme Muriel Crebassa. Je n’ai pas dit qu’il fallait rétablir le lien dès que l’enfant le demande, car nous savons très bien mesurer ce qu’est la parole d’un enfant sous emprise. Ce matin, je me suis trouvée face à une situation où des parents avaient prostitué leur fille ; un de leurs amis a été condamné aux assises pour une fellation imposée à cette jeune fille. Aujourd’hui, elle est très tiraillée. Le placement dure depuis quatre ans, les parents n’évoluent pas et un retrait de l’autorité parentale serait intéressant car ils n’ont pas été protecteurs. Pour autant, ils n’ont jamais été poursuivis eux-mêmes.

Le cheminement de cette jeune fille doit être accompagné. Il faut lui permettre d’entendre, avec l’aide de l’administrateur ad hoc et de l’avocat, que nous allons l’aider à faire émerger sa propre parole. Tout cela prend du temps. Cela suppose aussi des confrontations et de pouvoir dire : « Tu vois, on a rétabli un droit et là, ça s’est très mal passé. » Ce matin, je lui ai expliqué qu’elle avait récupéré le numéro de sa mère et organisé des appels téléphoniques en dehors de la protection. Je lui ai dit : « Plutôt que de cacher les choses, ce qui maintient dans le secret, exprime tes demandes. On trouvera des solutions, mais des solutions qui te protègent. » Car ce lien caché l’a amenée à refaire des scarifications et nous ne comprenions pas pourquoi elle allait plus mal. Les mouvements familiaux ne sont pas linéaires.

Mme Muriel Eglin. Le principe posé par la loi est le maintien du lien. Néanmoins, nous statuons dans l’intérêt de l’enfant et, quand le maintien du lien est contraire à son intérêt, nous ne le maintenons pas. Il y a la parole de l’enfant et sa demande. Certes, dans les familles incestueuses, il y a de la manipulation et de l’emprise. Ce n’est pas parce qu’un enfant demande quelque chose que nous allons lui dire oui. Parfois, il est vraiment important de lui dire non et de se confronter à sa colère ou à ses fugues, mais de tenir bon. Mais parfois, c’est compliqué et ça conduit à des contournements qu’on ne parvient pas à accompagner.

Lundi dernier, en audience, j’avais le cas d’un enfant placé dès sa naissance, avec de très grandes difficultés parentales et familiales, sans inceste. Le lien est maintenu. J’ai posé la question au psychiatre de l’enfant : pourquoi ne pas rompre le lien si c’est si compliqué et si les parents n’avancent pas ? Il m’a répondu que la rupture était aussi quelque chose d’extrêmement coûteux pour l’enfant, car il pouvait ressentir un sentiment d’abandon, de non-valeur totale, se sentir comme un déchet. C’est compliqué. Si on arrive à construire des liens d’attachement pour l’enfant avec une famille d’accueil, des parrains, des membres de la famille élargie, c’est plus facile de rompre les liens avec une famille dysfonctionnelle. Si on n’y arrive pas, on prive l’enfant de quelque chose en plus.

Nous sommes face à une complexité assez importante. Je voudrais évoquer la situation d’enfants pour lesquels une rupture du lien a été préconisée et qui, quelques années après, sont dans une errance totale parce qu’on n’a rien mis à la place. On pense la rupture avant de penser le remplacement. Notre devoir, en tant que juges des enfants, est de pousser les services à développer le parrainage, à aller chercher les familles élargies pour construire autour de l’enfant un filet de potentialités affectives sur lequel il pourra se construire. Le système français de protection de l’enfance s’est structuré sur le mythe de l’assistante sociale qui retire les enfants ; tout le reste, nous ne l’avons pas encore construit. Cela produit des situations qui peuvent paraître incompréhensibles, car nous devons faire face à des complexités infinies et travailler dans la dentelle, en essayant des choses et en regardant si elles fonctionnent.

Sur le délai de 72 heures, le texte a été voté avec un délai de 72 heures pour que le parquet réponde. Nous trouvons que ce n’est pas adapté. Cela met les parquets en tension. À la permanence, ils font face à toutes sortes d’urgences multiples et variées, parfois vitales. Ils doivent pouvoir se concentrer là-dessus et prioriser. Quand la loi impose des délais aussi brefs à des magistrats aussi occupés, cela risque de les écarter des vraies urgences vitales. De plus, il y a un certain nombre de demandes de suspension de droits de visite ou de changement de résidence. Certaines sont justifiées et nécessitent une intervention rapide, d’autres non. Cela signifie mobiliser du temps de magistrat pour des situations où il n’y a pas de gravité à attendre.

Je dirais qu’il faut aussi parfois faire confiance aux magistrats dans l’exercice de cette difficile action de déterminer ce qui est urgent et ce qui ne l’est pas, une compétence qui se construit par la pratique. Plus on corsète les magistrats, plus on risque de ne pas tenir compte d’autres situations. Il a été prévu que, s’il y a un parent protecteur, c’est le JAF qui est compétent, et s’il n’y en a pas, c’est le juge des enfants. Notre proposition est un peu différente : si la question porte sur les modalités d’exercice de l’autorité parentale – pouvoir de décision, lieu de résidence, droit de visite –, c’est le JAF. Si elle porte sur un placement à l’extérieur de la famille ou sur une mesure éducative d’accompagnement, c’est le juge des enfants.

Mme Muriel Crebassa. Dans des situations de conflit parental avec équilibre des forces – pas dans des situations de violences conjugales donc –, quand nous sommes saisis d’une requête parce que le délai devant le JAF est de quinze mois, nous le sentons tout de suite. Quand on demande aux parents ce qu’ils attendent de l’assistance éducative, ils n’ont besoin d’aucun accompagnement. Nous pouvons ainsi nous centrer sur les situations de danger effectif, avec des parents qui n’ont pas de ressources.

Concernant la non-représentation d’enfant, la dépénalisation serait tout à fait bienvenue. Le délit de soustraction de mineur à une personne ayant autorité existe et pourra sanctionner un abus. Le fait de ne pas remettre l’enfant à son parent à l’occasion de ses droits de visite et d’hébergement est déjà une soustraction de mineur, mais cela doit être démontré autrement. La dépénalisation éviterait ces problèmes de délais procéduraux qui se percutent.

Sur le PPE et la question de le regrouper avec le rapport éducatif : pourquoi pas ? Le rapport éducatif nous dit ce qui se passe pendant l’année et fixe les objectifs pour la suite. Cependant, le PPE, actuellement, est un outil de discussion avec les parents et les enfants sur les objectifs de la mesure. Dans les Yvelines, il est assez bien renseigné dans les cas de placement, et donne lieu à une participation active de la famille ou à un refus actif, et les enfants peuvent y mettre leurs propres objectifs. Il a un intérêt en tant qu’outil de collaboration, ce qui n’est pas le cas du rapport éducatif, qui est la restitution par le service de son travail.

Mme Muriel Eglin. Sur le projet pour l’enfant, je voudrais ajouter que les formulaires actuels sont élaborés d’une manière qui ne donne envie ni de les remplir ni de les lire. Un travail formidable a été accompli, notamment par le département du Nord, qui a construit des outils pour les parents et les enfants qui les aident à exprimer leurs besoins et ce qui est important pour eux. En listant ces éléments, on voit se dessiner un projet pour l’avenir. Avec de tels outils, on pourrait remplacer les rapports éducatifs par le projet pour l’enfant, car pour savoir où l’on va, il faut regarder d’où l’on vient et faire le bilan de l’année écoulée. Par exemple, en matière pénale, avec les services de la protection judiciaire de la jeunesse, nous avons décidé d’une trame globale de rapport qu’ils mettent à jour avec les éléments nouveaux, ce qui leur évite d’avoir trop d’écrits à produire. Il faut travailler sur ce point, et le département du Nord est assez exemplaire sur le projet pour l’enfant.

Mme Ségolène Amiot (LFI-NFP). La question de la définition du droit de visite a été beaucoup soulevée devant nous. Que signifie un droit de visite un week-end sur deux ? Lorsque le parent ne se présente pas à 10 heures comme prévu, mais à 16 heures, et qu’il dépose ensuite plainte pour non-représentation d’enfant, est-on toujours dans le cadre de l’exercice de ce droit ? Les mères protectrices deviennent tributaires du bon vouloir de l’autre parent, qui continue d’exercer une domination. J’aimerais recueillir votre avis sur l’éventualité de créer un devoir de visite plutôt qu’un droit, ce qui mettrait l’enfant au centre et permettrait au second parent d’avoir une vie en dehors de l’ex-conjoint.

Concernant les classements sans suite pour infraction insuffisamment caractérisée, le rétablissement des droits de visite qui s’ensuit interroge. Peut-être n’a-t-on pas eu assez de preuves pour condamner, mais cela suffit-il à garantir l’innocence tout en exposant à nouveau un enfant au risque ? Est-ce que vous recevez des alertes de la part des enquêteurs qui, même sans pouvoir caractériser une infraction, ont des doutes ? Existe-t-il un espace formalisé pour ce genre d’alertes ?

Sur le retrait des droits parentaux sur la fratrie, lorsqu’un adulte est reconnu agresseur, est-il apte à être en contact avec d’autres enfants, les siens ou ceux d’une nouvelle conjointe ? Cela ouvre la question d’un fichier public, accessible à tous, des personnes reconnues coupables d’agressions sur enfants. Si je rencontre quelqu’un et que je l’accueille chez moi avec mon enfant, j’aimerais savoir en amont s’il n’a pas été condamné pour pédocriminalité. Je n’ai aucun moyen de le savoir, à moins de lui poser frontalement la question, et la réponse ne sera jamais « oui ». Ne devrait-on pas rendre cette information publique pour protéger les enfants ? Et n’est-il pas pertinent, par principe de précaution, de dire qu’une personne condamnée ne doit plus avoir de contact avec aucun enfant ?

Enfin, vous avez parlé d’enfants en errance après une rupture avec leurs parents. Cela me pose la question de la temporalité. Il s’agissait manifestement d’une rupture temporaire, sinon il y aurait eu adoption. Aujourd’hui, il y a entre deux et sept ans d’attente pour adopter, ce qui signifie que des familles sont aptes. Cela pose la question du temps de l’enfant face au temps de l’adulte. Ne sommes-nous pas trop cléments vis-à-vis du temps dont l’adulte a besoin pour travailler sur lui-même, au détriment du temps de l’enfant, qui est en pleine construction et pour qui ce temps n’est pas récupérable ?

Mme Muriel Eglin. Sur la définition du droit de visite et la domination par les horaires, de plus en plus de juges aux affaires familiales précisent dans leurs jugements que si le parent ne s’est pas présenté dans les trente minutes ou l’heure qui suit le début de la visite, le droit est caduc pour cette fois. Cela peut facilement être intégré aux décisions.

Parler d’un devoir de visite, pourquoi pas, mais quelles seraient les conséquences s’il n’est pas respecté ? Ne pourrait-on pas plutôt parler d’un droit de l’enfant à la visite, plutôt que d’un droit du parent ? Le droit de visite fait partie du droit au maintien d’une vie privée et familiale ; c’est un droit de l’enfant et un droit du parent. La Convention internationale des droits de l’enfant nous dit que l’intérêt de l’enfant doit être la considération primordiale. Normalement, nous devons faire prévaloir le droit de l’enfant. Mais il serait intéressant de changer d’appellation et de dire que « l’enfant bénéficiera d’un droit de visite auprès de son parent » plutôt que « le parent bénéficiera d’un droit de visite ». Lorsque l’enfant est placé, c’est de ses droits de visite dont il s’agit. La manière dont on nomme les choses influe sur la façon dont on les pense et dont on agit au quotidien.

Sur le rétablissement des droits de visite après un classement sans suite, c’est tout à fait ce que disait ma collègue sur la nécessité d’avoir une évaluation à 360 degrés et non pas uniquement une enquête sur un acte. Le classement sans suite porte sur un acte précis. L’évaluation, elle, permet d’avoir des éléments de contexte pour décider de rétablir ou non un droit de visite.

C’est pour cela que nous souhaitons la mise en place d’un protocole d’évaluation et d’accompagnement des enfants victimes d’inceste. L’objectif est de disposer d’éléments d’évaluation beaucoup plus substantiels qui puissent être utilisés par le procureur de la République et par le juge des enfants, puis transmis par le procureur au juge aux affaires familiales. Il s’agit de dépasser la simple question de savoir si un acte a été commis ou non, pour réunir un faisceau d’indices et d’éléments permettant d’apprécier différemment la pertinence de rétablir ou non des droits de visite.

Sur la question des fratries et du retrait des droits parentaux, les textes prévoient que lorsque le tribunal correctionnel se prononce sur le retrait de l’autorité parentale ou de son exercice, cette décision concerne l’ensemble des enfants sur lesquels s’exerce cette autorité. La question de savoir si les tribunaux correctionnels en ont connaissance et s’ils prononcent effectivement ce retrait en est une autre.

Je ferai une brève incise à ce sujet concernant les violences intrafamiliales et les pôles VIF. Nous avons constaté à Bobigny, où nous avons mis en place ce dispositif de manière très proactive et volontaire, que le partage d’informations ne fonctionne que s’il fait l’objet d’une animation. Il faut en parler régulièrement aux collègues, ressortir les fiches initiales pour leur rappeler les conditions, et dédramatiser par exemple le retrait de l’exercice de l’autorité parentale en expliquant qu’il peut être réversible si les parents le demandent, qu’il n’est pas forcément définitif et qu’il a une visée protectrice. Il faut le rendre vivant. Or cette animation requiert des moyens en magistrats, en greffiers et en attachés de justice, car ces missions de partage d’informations sont souvent confiées aux membres de l’équipe autour du magistrat. C’est une démarche efficace et utile, mais elle doit être constamment entretenue.

Concernant la publication des condamnations pour agressions sexuelles, cette information est déjà partiellement publique par le biais des inscriptions au fichier des auteurs d’infractions sexuelles. Je crois me souvenir qu’une expérimentation menée en Angleterre avait abouti à de multiples agressions de voisinage, des personnes condamnées se faisant harceler, voire agresser. Est-ce le résultat que nous souhaitons ? Car rendre cette information publique produira inévitablement ce type de conséquences. Si cela peut fournir des indications pour la protection, peut-être qu’une meilleure éducation de tous à la vie affective, sexuelle et relationnelle au sein de l’école permettrait d’être plus à l’aise avec les signaux faibles de mauvais comportements et plus au clair avec ce qui est interdit et ce qui est autorisé. En tout état de cause, l’AFMJF ne se prononce pas en faveur d’une publicité des condamnations ou à un étiquetage des personnes.

Enfin, sur la divergence entre le temps de l’enfant et le temps de l’adulte, nous avons déjà souligné dans nos propos la nécessité d’être plus rapides et plus efficaces sur les questions de changement de statut de l’enfant. Les procédures sont encore très lentes. Je pense qu’il faut en débattre, développer ce point dans la formation et surtout s’appuyer sur la recherche et les comparaisons internationales. D’autres pays procèdent différemment, et bien souvent, une plus grande fermeté aboutit à de meilleurs résultats. C’est un sujet sur lequel nous devons continuer à travailler.

Mme Muriel Crebassa. Sur l’adoption et l’adoptabilité, il ne faut pas se faire trop d’illusions. Les situations d’inceste ne sont pas forcément découvertes durant la petite enfance, mais plus tard. Or les adoptants qui acceptent des enfants plus grands ayant des besoins spécifiques, comme ceux qui ont été victimes d’inceste, ne sont pas si nombreux. En revanche, le retrait de l’autorité parentale peut avoir un vrai sens pour permettre un autre parcours : l’enfant peut devenir pupille de l’État et bénéficier de l’accompagnement d’un tuteur. L’adoption n’est pas forcément la principale voie de sortie. Le nombre d’enfants adoptables après des procédures de retrait d’autorité parentale, notamment des adolescents, est moins élevé qu’on le croit.

M. Christian Baptiste, rapporteur. Comment appréciez-vous, d’une manière générale, la qualité des expertises ? Existe-t-il des critères particuliers ? Surtout, avez-vous déjà reçu des expertises qui se sont révélées inexploitables ?

Mme la présidente Maud Petit. Que penseriez-vous de la mise en place d’un protocole pour les expertises, qui pourrait guider l’ensemble des experts judiciaires et les amener à répondre systématiquement à un certain nombre de questions, notamment sur les personnes à voir et à entendre ? Faudrait-il également exiger un minimum d’années d’expérience ? Le texte précise simplement une durée « suffisamment longue », mais à quoi cela correspond-il ? Trois ans, cinq ans ? Enfin, que pensez-vous de l’instauration de formations continues régulières que ces experts devraient suivre pour être réinscrits et certifiés à nouveau ?

Mme Muriel Eglin. Nous manquons considérablement d’experts, qu’il s’agisse de psychiatres, de pédopsychiatres ou de psychologues. Le manque est à la fois quantitatif et qualitatif, mais le problème de la quantité est tel qu’il nous conduit à nous censurer considérablement dans les expertises que nous ordonnons.

Ensuite, c’est nous qui choisissons les experts. Il est donc de notre responsabilité, lorsque nous cherchons un expert qui n’est pas inscrit sur la liste, de susciter des candidatures, de recevoir les candidats, de les évaluer et de nous enquérir de leur expérience.

Concernant les protocoles, il existe un diplôme universitaire d’expertise pour les médecins, qui est très intéressant, bien que principalement axé sur le préjudice corporel. Les missions d’expertise sont rédigées par nous, les juges. Il existe des missions standardisées, mais si l’on prend le temps, on peut aussi construire des missions sur mesure en se demandant précisément ce que l’on veut savoir. Cela demande du temps, encore une fois. Il est également possible de s’entendre avec l’expert sur le contenu de la mission et d’échanger au préalable ; la loi n’interdit nullement de lui soumettre une proposition de mission et de discuter avec lui d’éventuels ajustements, quitte à ce que le coût soit plus élevé.

Le point le plus important est de ne pas déléguer à l’expert la responsabilité de la décision. Il est un auxiliaire ; c’est à la justice d’assumer la responsabilité finale.

Sur la durée de l’expérience, je pense que quelques années sont nécessaires ; sinon, l’expertise ne repose sur rien de solide. Pour les expertises psychologiques et psychiatriques notamment, une pratique clinique suffisamment longue est indispensable. Il ne s’agit pas d’une expertise comptable ; la dimension humaine est centrale et cette spécialisation se construit au contact des pratiques.

Enfin, en tant que juges, nous avons le droit, à la réception du rapport, de rappeler l’expert pour lui signifier qu’il n’a pas répondu à une question ou que sa réponse est incompréhensible. Nous pouvons lui demander de compléter son rapport, ce que les experts font généralement pour ne pas risquer d’avoir une mauvaise réputation.

Mme Muriel Crebassa. La situation dépend aussi des territoires, certains étant mieux pourvus en experts que d’autres. Il peut arriver que des expertises soient inexploitables ; dans ce cas, nous ne désignons plus l’expert en question ou nous avons un échange avec lui pour lui expliquer en quoi il ne répond pas à nos attentes. Parfois, les experts eux-mêmes peuvent nous interpeller.

Notre rôle est d’être précis dans la mission. J’ai entendu lors de certaines auditions une grande déception quant au fait que l’expertise était centrée soit sur l’auteur, soit sur la victime, mais jamais sur le relationnel. Or, si la mission ne demande pas explicitement d’analyser la relation parent-enfant, l’expert n’abordera pas ce sujet pour lequel il n’est pas mandaté.

La question du financement est également cruciale. Nous avons des experts qui travaillent en collégialité, avec des regards croisés, ce qui est extrêmement précieux mais aussi très coûteux, car ils fonctionnent sous forme de structure avec des frais de fonctionnement. Étant gardiens du budget des frais de justice, nous nous censurons beaucoup. Il arrive que nous les nommions, mais ils sont alors recalés du fait du montant demandé – alors même que nous l’avions accepté –, ce qui peut conduire à ce que le paiement total leur soit refusé. Cela nous est arrivé récemment, ce qui nous met en difficulté car ces experts, que nous jugeons précieux, finissent par ne plus accepter de missions. Il faut une rémunération à la hauteur du travail fourni.

Mme la présidente Maud Petit. Prenons le cas des Yvelines : vous auriez un expert psychiatre, mais qui ne serait ni spécialiste de l’enfant, ni spécialisé dans le recueil de la parole lors des auditions. Estimez-vous que cette personne pourrait pratiquer une expertise sur des enfants et rendre un rapport satisfaisant ? C’est une question problématique, car il est essentiel d’être spécialisé dans un domaine pour pouvoir porter une parole d’expert. Que fait-on quand on a peu d’experts et que cette personne, bien que n’étant pas réellement compétente en la matière, est souvent sollicitée ?

Mme Muriel Crebassa. C’est une question de recrutement local. Il faut susciter des candidatures et des vocations, mais c’est un processus complexe. Je ne vois pas pourquoi on désignerait un psychiatre quand on a besoin d’un pédopsychiatre. Il faut être clair sur ses choix. Soit on ne fait pas l’expertise, soit on essaie de trouver d’autres moyens.

Côté juge des enfants, les mesures d’investigation éducative sont assez intéressantes, car les services qui les mènent sont dotés de psychologues et, pour certains, de pédopsychiatres. La protection judiciaire de la jeunesse (PJJ), par exemple, dispose de psychologues spécialisés dans l’enfance qui ne voient que des adolescents et des enfants. Nous essayons de faire avec tous les moyens dont nous disposons.

Pour nous, l’expert idéal est une personne qui a plusieurs années d’expérience clinique avec des enfants et des adultes, et qui suit régulièrement des formations. La psychologie et la pédopsychiatrie sont en effet des matières extrêmement vivantes, où les connaissances s’approfondissent sans cesse. Nous avons besoin de professionnels qui actualisent leurs savoirs.

Mme la présidente Maud Petit. Nous sommes d’accord sur ce point : l’actualisation régulière des connaissances, au regard des progrès de la science et de la médecine, est indispensable. Vous soulignez également la nécessité d’une pratique clinique. Si un expert n’en a pas ou ne reçoit pas d’enfants dans son cabinet par ailleurs, comment peut-il porter une expertise sur des enfants en situation incestueuse ?

Mme Muriel Crebassa. Les experts ne peuvent pas être uniquement experts. Il est fondamental qu’ils aient en parallèle une activité clinique. Pour être un observateur utile et compétent, il est important qu’ils aient une expérience clinique continue.

Mme Muriel Eglin. Lorsqu’on arrive dans un nouveau ressort, on ne connaît pas forcément tous les experts et on se fie à ceux qui sont inscrits sur la liste, ce qui constitue normalement une garantie de compétence. Si votre question est de savoir s’il nous arrive de travailler en mode dégradé, la réponse est oui, faute de ressources.

Par exemple, en justice pénale des mineurs, face à des mineurs auteurs de violences sexuelles, nous avons l’obligation légale d’ordonner une expertise psychiatrique, sous peine de nullité de la procédure. Si nous sollicitons un pédopsychiatre qui nous annonce un an de délai, nous finissons par désigner un psychiatre, tout en sachant que nous devrons interpréter son expertise avec la distance qu’impose son manque de spécialisation. Je suis tout à fait d’accord que ce n’est pas une situation satisfaisante, mais la réalité est compliquée.

Quand je suis arrivée en Seine-Saint-Denis il y a six ans, j’ai rapidement rencontré les pédopsychiatres du département pour tenter de susciter des vocations d’experts, car nous n’en avions pas, ou très peu, et ils n’étaient jamais disponibles. L’un d’eux a accepté de se former à l’expertise, et nous avons pu lui en confier. Nous lui avons souligné les points positifs et ceux que nous souhaitions voir améliorés. C’est une manière de procéder très positive, mais elle demande une énergie considérable pour un résultat modeste : un expert qui réalise quatre expertises par an pour un tribunal comptant dix-sept juges des enfants. La ressource nous manque, et il est vrai que nous nous habituons souvent à fonctionner en mode dégradé.

Mme Béatrice Roullaud (RN). Vous avez dit beaucoup de choses très intéressantes, notamment qu’il faudrait systématiquement désigner un administrateur ad hoc. Or mon expérience d’avocate m’a montré que, malheureusement, ce n’est pas toujours le cas ou que cela prend du temps. Je pense que la présence d’un avocat, non seulement en matière de mesures éducatives, mais dans toutes les instances pénales, serait nécessaire pour l’enfant. J’aimerais avoir votre avis sur ce point.

Je souhaiterais également connaître votre opinion sur ce que vous avez appelé l’ordonnance de protection, idée à laquelle je ne peux que souscrire, car l’objet est bien de protéger. Dans de nombreux cas, le juge et le procureur ne sont pas informés des situations de maltraitance, ou que des signalements n’aboutissent à rien. Ce qui me gêne, c’est la différence de traitement entre un adulte et un enfant. Une femme majeure victime de violences peut saisir un juge qui doit statuer sur l’état de danger dans les six jours. J’ai déposé une proposition de loi à ce sujet et je voudrais savoir ce que vous en pensez : ne pourrait-on pas étendre ce système à l’enfant ? Étant mineur, il ne pourrait le faire lui-même, ni son parent s’il est défaillant, mais des tiers, comme le corps enseignant, le corps médical ou la famille bienveillante, pourraient saisir un juge afin qu’il se prononce sur la situation préoccupante.

Je vous rappelle l’histoire du petit Bastien, qui faisait l’objet de mesures éducatives et qui est mort après avoir été mis dans une machine à laver. Tout le monde savait. Cette histoire me taraude, car il n’est pas le seul. Mon souci, notamment dans les cas d’inceste où règne le non-dit, serait de permettre à des personnes protectrices de saisir un juge qui pourrait prendre une ordonnance de protection.

Enfin, vous avez dit que l’enfant devrait être au cœur du sujet. C’est lui qui est concerné par les droits de visite et d’hébergement. Il ne devrait pas être un objet de droit pour ses parents. Ne pensez-vous pas qu’on devrait, notamment au civil, prévoir dans les textes que l’avis de l’enfant soit obligatoirement recueilli, voire qu’il soit incontournable ? Actuellement, dans une procédure de divorce, l’enfant n’est pas partie au procès et ne peut pas faire appel. Pourquoi ne pas en faire un sujet de droit, représenté par un avocat, qui pourrait faire appel d’une décision qui le concerne directement ?

Mme Muriel Eglin. Sur le principe, nous sommes favorables à la systématisation de la désignation d’un avocat pour l’enfant, droit qui existe déjà, mais qui est inégalement appliqué. Nous émettons toutefois un bémol : le principe de subsidiarité de l’intervention judiciaire en protection de l’enfance n’est pas réellement appliqué. Le système judiciaire traite un nombre extrêmement important de situations qui, pour beaucoup, pourraient être gérées dans un cadre administratif où l’enfant aurait également le droit à un avocat, mais sans désignation systématique. Pour justifier que les enfants soient systématiquement accompagnés par un avocat devant le juge, il faudrait d’abord parvenir à une meilleure application de la subsidiarité, afin que les juges des enfants soient moins saisis et ne consacrent pas un temps considérable à des situations dont la gravité ou le degré de conflictualité ne justifient pas un tel déploiement de moyens. La présence systématique d’avocats augmenterait en effet le temps d’audience, à moyens constants.

En ce qui concerne le mandat de l’avocat, pour les enfants capables de discernement, la mission est claire. Pour les autres, le code civil prévoit que le juge des enfants peut désigner un administrateur ad hoc pour porter leur parole. Cependant, il n’y en a pas assez et leurs droits sont limités à ceux de l’enfant. Or un enfant incapable de discernement n’a aucun droit en assistance éducative, puisque ce sont ses parents qui les exercent pour lui. L’administrateur ad hoc ne peut donc pas faire appel, ni instruire un avocat : c’est un simple accompagnant. Une réflexion serait donc à mener sur une nouvelle mission de l’avocat de l’enfant. À Bobigny, nous avons désigné systématiquement des avocats pour les enfants de retour de la zone irako-syrienne, y compris très jeunes. La cour d’appel a infirmé cette décision, faute de base légale, mais nous avons trouvé cette pratique extrêmement intéressante en termes de contenu de l’audience et de place donnée à l’enfant. Quel est le rôle de l’avocat dans ce cadre ? Porte-t-il la parole de l’enfant, l’intérêt de l’enfant ? Le représente-t-il ? Au nom de quoi ?

Sur la question de faire de l’enfant un sujet de droit, il faut savoir que devant le juge des enfants, celui qui est capable de discernement dispose déjà de droits procéduraux : il peut formuler des demandes et faire appel. Ce n’est pas le cas devant le juge aux affaires familiales. Faire de l’enfant une partie à la procédure devant le JAF est un débat ancien et disputé ; certains pays l’ont fait. L’AFMJF ne s’est pas encore prononcée fermement sur cette question. Nous constatons cependant un développement considérable de l’audition des enfants par les juges aux affaires familiales et une meilleure prise en compte de leur parole, qui n’est plus considérée comme un simple renseignement. Et on lui donne plus de poids au fur et à mesure qu’il grandit. Aujourd’hui, il ne doit plus rester beaucoup de juges qui imposent des droits de visite à un adolescent de 16 ans exprimant clairement son opposition. L’enfant a le droit d’être entendu par le JAF s’il en formule la demande.

Mme Muriel Crebassa. Toute la difficulté réside dans la masse. L’un des revers de la médaille de l’augmentation des auditions devant le juge aux affaires familiales est que certains collègues délèguent ces auditions, ce qui n’est pas la même chose que de les mener soi-même pour rechercher les informations nécessaires à la décision.

Concernant les avocats et administrateurs ad hoc pour les mineurs de retour de zone de guerre, dans les Yvelines, nous désignons un avocat pour les enfants discernants et un administrateur ad hoc assisté d’un avocat pour les non-discernants. Il y a eu une grande discussion sur l’applicabilité de l’article 388-2 du code civil à l’assistance éducative alors qu’il existe par ailleurs un texte spécial : c’est encore appliqué très différemment sur le territoire faute d’arbitrage de la Cour de cassation sur ce point. La direction de la Protection judiciaire de la jeunesse (PJJ) semble considérer que ce n’est pas cumulable. Nous avons besoin d’une clarification sur le statut et le mandat de l’avocat pour les plus petits.

Quant aux signalements non transmis au parquet, la cellule de recueil des informations préoccupantes (Crip) a un travail d’évaluation et de filtre à faire. Cependant, les enfants peuvent saisir eux-mêmes le juge des enfants. L’information sur ce droit devrait faire partie de l’éducation à la citoyenneté dans le cadre scolaire.

Nous sommes plus prudents quant à l’idée de donner des droits aux enfants dans les séparations parentales, car nous essayons de les protéger du conflit. Les y intégrer, c’est aussi les mettre à une place qui peut être très délicate. Cela n’empêche nullement de les entendre, bien au contraire, et ils le sont de plus en plus, heureusement, car cela nous fournit des éléments très concrets sur ce qu’ils vivent avec chacun des parents.

Enfin, sur l’extension de l’ordonnance de protection à l’enfant, des outils existent déjà. Un enfant peut se présenter à l’école ou à l’aide sociale à l’enfance (ASE) pour demander une mise à l’abri, qui peut durer jusqu’à 72 heures. Ce temps permet une première évaluation. Ces dispositifs sont cependant peu connus et sans doute insuffisamment utilisés.

Mme la présidente Maud Petit. Les enfants peuvent demander à être placés en foyer pour être protégés, mais cela pose un problème majeur puisque les enfants placés à l’aide sociale à l’enfance en France peuvent devenir victimes d’autres types de violences. Comment gérez-vous cette situation, notamment le risque de fugue ?

Mme Muriel Crebassa. Vous parlez des services d’accueil d’urgence, qui peuvent être des lieux de concentration des situations les plus inflammatoires. Cela suppose des structures particulièrement solides et leur répartition sur le territoire n’est pas égalitaire. Cela étant, lorsque l’ASE accueille un enfant, elle peut aussi l’interroger sur ses personnes ressources – parrain, marraine, voisin, mère d’un ami – et le mettre à l’abri chez elles, ce qui arrive régulièrement.

La réponse institutionnelle n’est pas toujours satisfaisante. Cependant, il se trouve aussi des situations qui fonctionnent bien dans la protection de l’enfance. Heureusement, il existe des lieux d’accueil sécurisants et protecteurs, avec des vrais liens qui se construisent enter l’enfant et les éducateurs. Sinon, je crois que j’aurais démissionné depuis longtemps. En tout cas, faire appel aux tiers est important.

Mme Muriel Eglin. À l’AFMJF, nous proposons de prendre le problème dans l’autre sens. Plutôt que de chercher comment placer plus et retirer plus, il faudrait développer davantage la prévention : des lieux d’écoute où les enfants et les parents en difficulté sauraient qu’ils trouveront une oreille attentive, des outils d’accompagnement, des réseaux de soutien et de répit. Cela éviterait que des milliers d’enfants soient aspirés dans le système de protection de l’enfance. D’autres pays, comme le Québec, ont des services de prévention beaucoup plus accessibles.

Je vous propose de vous transmettre les propositions de l’AFMJF sur l’évolution du système de protection de l’enfance, qui ont été présentées à l’inspection générale de la justice. Elles insistent sur la prévention, l’appui sur les familles élargies et les ressources identifiées par les familles et les enfants eux-mêmes.

Par ailleurs, nous, juges des enfants, avons la responsabilité de signaler les dysfonctionnements, de visiter les établissements et de montrer que nous contrôlons les dispositifs. Mais là encore, il faut du temps.

Mme Béatrice Roullaud (RN). S’appuyer sur la famille bienveillante ne contredit pas mon propos, mais dans certains cas, l’enfant est en danger immédiat. Je pense à cet enfant repéré après sa naissance avec des fractures. Des mesures éducatives sont prises, mais le juge le rend à ses parents. L’enfant est mort un mois après, tué par son père. Dans ce cas, il fallait un avocat pour le mineur, tout de suite.

Les deux approches, celle du temps long de la prévention et celle du temps court de l’ordonnance de protection, sont nécessaires et ne s’excluent pas, mais quand un nourrisson arrive au CHU avec des fractures, il faut réagir immédiatement. Sinon, la société est coupable.

Mme Muriel Eglin. Dans ce type de situation, quand il y a des interrogations sur le repérage et la pertinence des décisions, notamment en cas de mort d’enfant, il faudrait vraiment faire des retours d’expérience avec toute la chaîne de protection de l’enfance pour comprendre ce qui a dysfonctionné. Parfois ce sont des choses que l’on n’a pas vues et parfois des erreurs graves. Je pense qu’il est important de pouvoir tirer les leçons des erreurs que nous commettons. La pratique du retour d’expérience n’est pas encore très développée en matière de protection de l’enfance. Ce n’est pas facile, mais cela peut être très riche d’enseignements.

Mme la présidente Maud Petit. Vous parliez tout à l’heure des enfants qui dormaient dans le lit des parents. Cela m’amène à la réflexion qu’il faut absolument, pour traiter ce sujet, avoir une politique publique transversale. Je pense en particulier à la politique du logement. On construit beaucoup de logements sociaux avec seulement deux chambres : une pour les parents, une pour un ou deux enfants. Que se passe-t-il s’il y a plus, de surcroît des frères et sœurs ? Cette question de politique publique et de taille des logements doit être prise en compte dans les projets de construction et d’aménagement du territoire.

Ma question porte sur la prévention de la reproduction des schémas de violence, que ce soit en devenant agresseur ou en restant victime. Je pense en particulier à l’affaire Mannechez. J’ai eu hier une longue discussion avec le journaliste qui a documenté cette affaire. Nous avons parlé de l’enfant né de la relation incestueuse entre Virginie et son père, Denis Mannechez. Cet enfant se retrouve sans mère, puisque son père-grand-père l’a tuée, et il est élevé par l’un de ses oncles, qui est en même temps son frère. Je me pose la question du devenir de cet enfant, aujourd’hui âgé de 24 ans. Même si cet oncle-frère lui a donné un cadre aimant, qu’en est-il de son accompagnement psychologique ? Ma question porte sur l’accompagnement de ces enfants qui deviendront des adultes et qui risquent de reproduire ces schémas.

Mme Muriel Crebassa. La première réflexion qui me vient est que cette situation pourrait même mener à une demande d’adoption de l’oncle envers son neveu, ce qui créerait une confusion des places qu’il faudrait refuser. Cela montre à quel point il faut que les adultes qui accueillent ces enfants soient particulièrement solides et bien accompagnés. Il faut choisir des adultes bien au clair sur la question des places.

Sur le plan juridique, la filiation de cet enfant avec son père-grand-père ne peut être établie ; la loi l’interdit. Il est donc légalement orphelin de père. Il est le neveu de celui qui l’élève, et non son frère. Cette confusion des places, le fait qu’on ne sache plus qui est qui, est un marqueur très important des familles incestueuses.

Quant au risque de reproduction, il nécessite un travail à la fois éducatif et thérapeutique pour l’ensemble de la famille. Chacun doit bouger sur ses positions et clarifier sa place. Cela suppose véritablement du soin, et nous manquons de lieux de consultation familiale où ce travail pourrait se faire, par exemple entre la mère qui a dénoncé l’inceste et l’enfant. Il faut que ces confusions de places et de générations soient reprises avec chacun des membres de la famille.

Mme Muriel Eglin. Je vous renvoie aux travaux de Boris Cyrulnik sur la résilience. Il n’y a pas deux parcours identiques. Nous n’avons pas tous la même capacité à nous relever des coups de la vie et cela dépend beaucoup de la manière dont nous sommes accompagnés. Si les institutions peuvent offrir un accompagnement de qualité, cela peut permettre à des personnes qui ont vécu le pire d’apprendre à vivre avec et d’en faire autre chose.

Il n’y a pas de fatalité. C’est un message que je transmets souvent aux enfants comme aux parents. Ce n’est pas parce que tous les clignotants sont au rouge qu’on aura une vie terrible ou qu’on deviendra une mauvaise personne. Il est vraiment important de passer ce message pour garder espoir, à la fois pour ceux qui veulent s’en sortir et pour les aidants qui doivent avoir confiance dans leur capacité à y parvenir.

Mme la présidente Maud Petit. Vous avez raison. Je vous remercie de le dire et de bien rappeler que toutes les victimes ne deviennent pas des agresseurs et que toutes les victimes ne redeviennent pas victimes plus tard. C’est très important.

Mme Muriel Eglin. Vous avez évoqué la question du logement, et j’en suis très contente, car on ne met pas assez souvent en lien la politique de protection de l’enfance et les autres politiques publiques qui touchent à la vie des familles. C’est un élément très important. Je vous renvoie à ce sujet aux travaux de l’institut de recherche du ministère de la justice, qui a organisé tout un cycle de conférences l’année dernière sur le thème « Logement et protection de l’enfance ». C’était extrêmement intéressant.

Mme la présidente Maud Petit. Je vous remercie de votre présence.

*

*     *

  1.   Audition, ouverte à la presse, de Mme Isabelle Metge, présidente de l’Association nationale des enquêteurs sociaux (Andes), Mme Marie‑Noëlle Morin, vice-présidente, et Mme Aude Pommier, secrétaire de l’association (6 mai 2026)

Mme la présidente Maud Petit. Notre commission d’enquête a pour objet d’évaluer le traitement judiciaire des violences sexuelles incestueuses parentales sur mineurs, avec notamment une attention particulière portée à la prise en compte de la parole de l’enfant et à sa protection effective pendant la procédure.

Les enquêteurs sociaux jouent un rôle primordial dans la protection de l’enfant, notamment en ce qu’ils apportent aux magistrats les éléments d’information sur lesquels se fonderont leurs décisions. Pour bien comprendre le cadre de leurs interventions, nous recevons aujourd’hui Mme Isabelle Metge, présidente de l’Association nationale des enquêteurs sociaux (Andes), accompagnée de Mme Marie-Noëlle Morin, vice-présidente, et Mme Aude Pommier, secrétaire de l’association.

Je rappelle que cette audition est ouverte à la presse et qu’elle est retransmise en direct sur le site de l’Assemblée nationale.

Avant de vous céder la parole, je rappelle que l’article 6 de l’ordonnance du 17 novembre 1958 relative au fonctionnement des assemblées parlementaires impose aux personnes entendues par une commission d’enquête de prêter le serment de dire la vérité, toute la vérité, rien que la vérité.

(Mmes Isabelle Metge, Marie Noëlle Morin et Aude Pommier prêtent serment.)

Mme Isabelle Metge, présidente de l’Andes. Nous tenions à vous remercier du temps que vous nous consacrez, dans cette commission, sur le sujet fondamental de la protection et de la parole de l’enfant. Nous souhaitons également témoigner de nos missions d’enquête sociale, qui sont souvent peu ou mal connues, et fréquemment confondues avec les investigations ordonnées par le juge des enfants, alors que nous travaillons principalement avec le juge aux affaires familiales (JAF).

Qu’est-ce qu’une enquête sociale du JAF ? Qui sont les enquêteurs sociaux ? La fonction d’enquêteur social n’est pas une profession, mais une mission ponctuelle, d’une durée de trois à cinq mois selon les cas, pour laquelle nous sommes nommés par un JAF. Ces enquêtes sociales peuvent être menées au sein d’une association ou en tant qu’indépendant.

L’Andes, que je préside, est une association loi de 1901 composée de bénévoles, qui rassemble entre 80 et 100 adhérents sur tout le territoire, y compris en Guyane et à La Réunion. Nous comptions auparavant des membres en Martinique et en Guadeloupe. Nos adhérents sont des personnes indépendantes ou des associations.

Il est important de souligner que nous ne sommes ni un syndicat ni un employeur. Chaque enquêteur est responsable de ses écrits et de sa méthode de travail. En tant qu’association, nous n’exerçons aucun contrôle sur les rapports de nos adhérents, bien que nous leur fournissions une charte contenant des repères déontologiques auxquels nous leur demandons de se conformer.

L’Andes a été créée en 1985 par des enquêtrices sociales, car la profession est très féminine, pour répondre à l’isolement de cette pratique, à sa diversité et au flou qui entourait nos missions.

Un moment décisif a été l’adoption d’un référentiel, dans le cadre du décret n° 2009-285 du 12 mars 2009 relatif aux enquêteurs sociaux et à la tarification des enquêtes sociales en matière civile. Auparavant, chacun procédait comme il le pouvait, avec des pratiques variant d’un tribunal ou d’un enquêteur à l’autre, sans qu’aucun texte de loi ne régisse nos missions. En 2009, une commission a élaboré ce référentiel, et le décret qui a suivi a constitué une véritable avancée en réglementant notre exercice. Il a notamment instauré une inscription sur les listes de chaque cour d’appel après prestation de serment, avec un renouvellement tous les cinq ans.

Parallèlement, un référentiel métier a été publié, détaillant les attentes du magistrat, en particulier la demande d’une synthèse et d’une analyse approfondie des situations familiales. Cela témoigne d’une exigence de professionnalisation, de compétences et de formation continue pour les enquêteurs sociaux.

Mme Aude Pommier, secrétaire de l’Andes. En mars 2024, l’Andes a engagé une démarche visant à clarifier les réalités professionnelles de terrain des enquêteurs sociaux libéraux, qu’ils soient adhérents ou non. L’association souhaite disposer d’une connaissance affinée des profils des professionnels qui réalisent ces missions d’investigation très spécifiques. Pour ce faire, l’Andes a pris attache avec plusieurs cours d’appel en France hexagonale, en Guyane et à La Réunion. Ainsi, 500 questionnaires ont été transmis par voie électronique entre le 1er janvier et le 15 février 2024 et 50 courriels nous sont revenus pour cause d’adresse inexistante. Nous avons reçu 80 questionnaires en retour, ce qui représente un taux de réponse extrêmement faible de 16 %.

Les analyses qui suivent émanent donc strictement des informations qui nous ont été communiquées et ne sont pas représentatives de la réalité plurielle des enquêteurs sociaux. Il en ressort que, pour 80 % des répondants, la fonction d’enquêteur social n’est pas l’activité principale. Leur activité principale est le plus souvent salariée dans le secteur privé ou s’inscrit dans le cadre d’une activité libérale indépendante, souvent plurielle. La majorité des enquêteurs possèdent un diplôme d’État ou un diplôme universitaire – travailleurs sociaux, psychologues – complété la plupart du temps par des formations supérieures dans le domaine de l’enfance ou de la famille. Leur niveau d’études est généralement équivalent à un bac+4 ou bac+5. Les répondants soulignent l’importance de disposer d’une grande capacité d’autonomie pour mener à bien ces missions.

La durée moyenne d’une enquête sociale, rapportée aux données dont nous disposons, est de 38 heures, incluant les temps de trajet et de rédaction. Il est à noter que la majorité des enquêteurs sociaux se déplacent les week-ends et les jours fériés, notamment lorsque l’une des parties réside hors du département.

La tarification et le paiement des enquêtes sociales sont également disparates. Une enquête peut être payée en quelques semaines, quelques mois, voire plusieurs années. Certains services administratifs régionaux (SAR) peuvent exiger des justificatifs spécifiques ou s’appuyer sur des barèmes différents. Il est important de relever que l’enquêteur social avance l’intégralité des frais afférents, y compris les frais de formation, que nous jugeons impérieux.

En conclusion, l’Andes souhaite rappeler l’intérêt majeur que les enquêteurs sociaux portent aux questions relatives à l’intérêt de l’enfant, aux dynamiques familiales et aux mécanismes des conflits parentaux et conjugaux. Mener une enquête sociale requiert de grandes capacités, des compétences théoriques et expérientielles, ainsi qu’une forte autonomie. Il nous est encore complexe à ce jour de connaître le nombre réel d’enquêteurs sociaux en France, l’Andes n’étant pas représentative de l’ensemble de ce corps de professionnels. De surcroît, chaque cour d’appel dispose d’une grande autonomie dans la gestion de ses listes d’enquêteurs sociaux, et chaque magistrat demeure libre de confier ses enquêtes à qui il le souhaite et autant de fois qu’il le souhaite. Leurs attentes, qui émergent des ordonnances, peuvent également être différentes.

Pour favoriser la professionnalisation de ses adhérents et fidéliser les nouveaux professionnels, l’Andes propose chaque année des formations à l’image de l’évolution de la société et des préoccupations des enquêteurs sociaux. Dans le cadre de nos journées d’étude annuelles, nous invitons des professionnels de terrain reconnus et émérites ainsi que des magistrats pour présenter une thématique choisie. Je citerai de manière non exhaustive Mme Claude Halmos, Mme Marie-Rose Moro ou encore Mme Liliane Daligand, que nous remercions pour la qualité de leurs interventions. Parmi les thématiques abordées figurent les effets de la séparation subie conflictuelle sous l’angle de l’attachement, les familles multiculturelles en conflit, la pratique éthique de l’enquête sociale ou encore l’audition d’un enfant qui ne souhaite plus se rendre chez l’un de ses parents. Au-delà de ces journées, l’Andes organise des webinaires, des temps d’intervision et accorde un grand intérêt au tutorat des nouveaux professionnels.

Mme Marie-Noëlle Morin, vice-présidente de l’Andes. Lorsque des parents saisissent un JAF, l’enfant peut être auditionné par le juge dans le cadre d’une séparation parentale, d’un conflit ou d’un contentieux. De plus en plus de parents se saisissent de cette possibilité et proposent à leurs enfants d’être entendus.

Dans ma juridiction, je réalise ces auditions de mineurs à la demande des JAF. Dans d’autres, ce sont des associations ou des indépendants qui s’en chargent, ou encore les magistrats eux-mêmes. Cela dépend de la taille et des choix de la juridiction. Cette audition est une procédure distincte de l’enquête sociale. Elle est souvent demandée en amont d’une audience avec les parents, ou juste après, lorsque le juge a besoin d’informations complémentaires et souhaite entendre l’enfant, mais manque de temps.

Lors de ces auditions, les enfants sont systématiquement assistés d’un avocat ou d’une personne tierce désignée par la juridiction. Quand un mineur demande à être entendu, le barreau est saisi et un avocat est désigné d’office. L’enfant est donc préparé en amont par son avocat, et c’est ce dernier qui apprécie s’il y a discernement ou non, car nous recevons des demandes d’audition pour des enfants de plus en plus jeunes. J’ai, par exemple, déjà reçu des enfants de huit ans. Les magistrats peuvent aussi décider de ne pas recevoir un enfant jugé trop jeune, par exemple avant l’âge de dix ans. Chaque magistrat a sa propre pratique, et nous sommes confrontés à cette absence de pratique unique sur le territoire.

Mme la présidente Maud Petit. Cela signifie-t-il que les enfants en très bas âge ne peuvent pas faire l’objet d’une enquête ?

Mme Marie-Noëlle Morin. Ils ne sont pas auditionnés dans ce cadre formel. Mais si les juges estiment ne pas avoir assez d’éléments pour prendre leur décision concernant de jeunes enfants, ils ordonneront une enquête sociale, au cours de laquelle ces enfants seront entendus. Un enfant peut être auditionné à titre individuel avec un avocat, et faire l’objet par la suite d’une enquête sociale où il sera de nouveau entendu. Dans ce cas, ce n’est pas moi qui mène l’enquête sociale ; un autre enquêteur est nommé. L’enfant peut donc être entendu à plusieurs niveaux dans le cadre d’une procédure de séparation parentale.

Actuellement, les demandes d’audition de mineurs sont extrêmement nombreuses. Dans une toute petite juridiction de Bretagne, un seul des trois juges me sollicite, et j’entends une centaine d’enfants par an.

Mme la présidente Maud Petit. Disposez-vous de statistiques plus globales ?

Mme Marie-Noëlle Morin. Le problème est que nous n’arrivons à obtenir de chiffres nulle part.

Mme la présidente Maud Petit. Êtes-vous systématiquement sollicitée lorsqu’il est question d’inceste, par exemple ?

Mme Marie-Noëlle Morin. Nous ne savons pas à l’avance ce qui sera dit durant l’audition. En général, l’enfant a écrit un mot disant « je ne veux plus aller chez papa », « je ne veux plus aller chez maman », « je veux y aller moins souvent », ou au contraire « je veux la résidence alternée, mais maman ne veut pas ». Les sujets tournent souvent autour de cela. La difficulté de l’audition est que l’on ne sait jamais ce qui peut émerger.

Il faut noter que nous recevons tous les types de familles, pas seulement celles qui sont connues des services sociaux ou éducatifs. Toutes les catégories socioprofessionnelles sont représentées. On rencontre des enfants qui ne sont pas forcément suivis et qui n’ont parlé à personne, pas même à un psychologue. Et soudain, ils viennent livrer une parole.

La plupart du temps, les enfants sont préparés par leur avocat, qui a donc déjà recueilli leur parole. Mais il arrive que des paroles se déposent, qui n’avaient été entendues ni par l’avocat ni par personne d’autre. Cela arrive souvent dans le cas de situations délicates, comme des révélations d’inceste ou de comportements inadaptés des parents.

Mme la présidente Maud Petit. Pouvez-vous nous repréciser les formations suivies par les enquêteurs sociaux ? Existe-t-il une formation spécifique au recueil de la parole de l’enfant ? Vous décrivez une situation typique où un enfant, n’ayant parlé à personne auparavant, vous livre soudain quelque chose de lourd et d’important. Comment êtes-vous formées à ce recueil de parole ?

Mme Marie-Noëlle Morin. J’ai suivi quelques formations courtes sur le recueil de la parole de l’enfant, car c’était tout ce qui existait. La formation sur les auditions de mineurs est très récente ; un diplôme universitaire (DU) a été créé il y a seulement un ou deux ans, et je projette de le faire l’année prochaine. Ces formations courtes sont proposées par le ministère de la justice ou les cours d’appel.

Nous avons tous une formation de base en travail social – assistante sociale, éducateur spécialisé, éducateur de jeunes enfants – ou en psychologie, à laquelle s’ajoutent des formations complémentaires. J’ai également un long parcours antérieur dans la protection de l’enfance, où j’ai mené de nombreuses mesures d’investigation pour le juge des enfants. Notre formation est donc un cumul de connaissances théoriques et d’expérience de terrain.

Mme Mathilde Feld (LFI-NFP). Je voudrais savoir si tous les enquêteurs sociaux ont, comme vous, une expérience préalable dans le domaine de la protection de l’enfance, ou si votre parcours est une exception.

Mme Isabelle Metge. Lorsque l’on postule pour devenir enquêteur social, il est demandé de justifier d’une expérience qualifiée de « significative » dans le domaine de l’enfance et de la famille. Cependant, aucune formation spécifique n’est exigée ; tout dépend du parcours professionnel de chacun. Par exemple, je suis titulaire d’un diplôme d’État d’éducateur spécialisé et je suis également psychologue. Si j’ai des compétences en matière de recueil de la parole de l’enfant, c’est parce que je me suis formée personnellement au cours de mon cursus, et non parce que cela nous est demandé en tant qu’enquêteur social. C’est précisément pour cette raison qu’il nous semble essentiel, au sein de l’Andes, d’aborder ces questions lors de nos journées d’étude annuelles, en faisant intervenir un magistrat et un spécialiste. Nous avons d’ailleurs déjà organisé des journées sur le recueil de la parole de l’enfant, mais cela relève de notre propre initiative et rien ne nous est imposé.

Mme la présidente Maud Petit. À ce sujet, pensez-vous qu’il serait pertinent de travailler à un statut des enquêteurs sociaux, incluant un parcours de formation initiale et continue ?

Mme Isabelle Metge. Il me semble indispensable d’instaurer une formation continue. La question d’un diplôme spécifique d’enquêteur social s’est posée à une époque, mais quel diplôme serait plus pertinent qu’un diplôme d’État de travailleur social à bac+3 ou un master de psychologie à bac+5 ? Je crois qu’il faut continuer à recruter des personnes possédant déjà ce bagage, mais y adjoindre une obligation de formation continue, avec des formations qui collent aux sujets de préoccupation actuels. J’exerce cette fonction depuis vingt-cinq ans et j’ai vu la famille évoluer. Les thématiques que nous abordons doivent suivre cette évolution afin que nous soyons à même de recueillir les éléments pertinents.

Mme la présidente Maud Petit. C’est une évolution de la famille, de la société, mais aussi de la science, de la recherche et de la médecine. C’est en effet indispensable.

Mme Aude Pommier. La pluralité de nos formations crée un collectif extrêmement riche, qui favorise un portage commun et un croisement des regards. Par ailleurs, l’exigence de formation continue se vérifie déjà, dans une certaine mesure, lors du renouvellement de notre inscription sur les listes de la cour d’appel. À cette occasion, nous devons justifier et valoriser notre engagement dans des formations, que nous finançons, afin de garantir une pratique éthique et ajustée de l’enquête sociale.

Mme Marie-Noëlle Morin. Je compléterai en précisant que les dossiers de candidature sont relativement similaires d’une cour d’appel à l’autre. On nous demande de justifier de nos travaux, de nos écrits, ainsi que de toutes les formations continues suivies au cours des cinq dernières années d’exercice, une exigence renouvelée tous les cinq ans.

Cependant, en tant qu’association nationale, l’Andes n’a aucune prise sur les décisions des cours d’appel, qui relèvent des procureurs. Nous constatons des pratiques très disparates, avec des personnes assermentées qui n’ont pas forcément un parcours correspondant aux attentes. L’Andes reçoit des appels d’enquêteurs fraîchement assermentés qui ne savent même pas ce qu’est une enquête sociale.

Mme la présidente Maud Petit. Ce point est problématique.

Mme Marie-Noëlle Morin. C’est en effet problématique, car ces enquêteurs vont être amenés à rencontrer des familles, et cela interroge sur leur capacité à recueillir la parole de l’enfant, et celle des parents, sans y avoir été formés.

Mme la présidente Maud Petit. Cette situation fait écho à celle des administrateurs ad hoc, qui n’ont ni statut défini ni formation particulière, et qui, pourtant, accompagnent des enfants ayant vécu un traumatisme. Ce sont des interrogations importantes, et notre rôle de législateur sera assurément de vérifier ces pratiques et de mieux les encadrer.

Mme Mathilde Feld (LFI-NFP). Je me demande s’il ne serait pas pertinent d’établir un profil type ou un cadre harmonisé pour ces dossiers de candidature. Je ne sais si c’est légalement possible, mais nous, législateurs, pourrions peut-être exiger que toutes les cours d’appel aient les mêmes exigences en matière de profil et de formation.

De plus, cette succession de recueils de la parole de l’enfant est extrêmement problématique. Je m’interroge en particulier sur ce premier accueil de la parole qui, sans remettre en cause vos compétences, ne me semble pas offrir un cadre suffisant, y compris pour vous-mêmes, pour recevoir de telles révélations.

Mme Marie-Noëlle Morin. J’ai été confrontée, dans le cadre d’une simple audition ponctuelle, à la parole d’une enfant dénonçant des faits vécus auprès d’un parent. J’ai prévenu cette enfant qu’elle serait certainement réentendue, car son avocat s’est saisi du dossier et une plainte a été déposée par la mère. Je savais qu’elle serait réentendue plusieurs fois, à plusieurs niveaux : peut-être dans le cadre d’une enquête au pénal, et certainement au civil, car la procédure devant le JAF s’est poursuivie. J’ai entendu cette révélation, venant de cette enfant qui en parlait pour la première fois, et je n’étais pas bien en sortant, car je savais que je ne pourrais pas continuer à l’accompagner.

Mme la présidente Maud Petit. Que faites-vous dans ce cas-là ?

Mme Marie-Noëlle Morin. Dans ce cas précis, l’avocat était présent. J’ai notifié au JAF ce qu’il s’était passé. Normalement, les parents ont accès à ces comptes rendus, j’ai donc spécifié qu’il y avait des éléments très précis dans cette audition. Le JAF et l’avocat de l’enfant ont alors saisi le procureur de la République. L’avocat a dit à la mère de ne plus envoyer sa fille chez le père. Je sais que le père a été entendu assez rapidement derrière, à la demande du procureur.

Mme la présidente Maud Petit. Le temps de réaction a donc été relativement rapide, comparativement à d’autres situations.

Mme Marie-Noëlle Morin. Mais ce n’est pas toujours le cas.

Mme la présidente Maud Petit. Quand vous dites « un temps relativement rapide », était-ce inférieur à un mois ?

Mme Marie-Noëlle Morin. Je ne m’en souviens plus précisément.

Mme la présidente Maud Petit. Mais cela pouvait être de l’ordre d’un mois.

Mme Marie-Noëlle Morin. Oui, cela pouvait être une période d’au moins un mois.

Mme la présidente Maud Petit. Savez-vous si le père a été entendu rapidement ? Y a-t-il eu une perquisition ?

Mme Marie-Noëlle Morin. Que ce soit pour les auditions de mineurs ou les enquêtes sociales, nous n’avons jamais la suite des dossiers. Sur une enquête sociale, nous ne recevons même pas les décisions du JAF, sauf si les parents nous appellent pour nous informer de ce qui a été décidé.

Mme la présidente Maud Petit. C’est un sujet récurrent : le manque de retour d’information vers tous les services qui sont intervenus dans un dossier, y compris la police ou la brigade des mineurs, après un dépôt de plainte ou un classement sans suite. Nous comprenons que, vous concernant, c’est exactement la même chose.

Mme Isabelle Metge. Pendant une enquête sociale, qui dure de trois à cinq mois, l’enfant peut être amené à parler, car un lien de confiance se tisse. Quand un enfant ne veut pas aller chez un parent, je lui dis : « Explique-moi pourquoi, pour que je te comprenne. Ton père dit une chose, ta mère en dit une autre, et toi, tu es malade tous les vendredis, tu ne vas plus à la gymnastique, tu pleures, tu es malade tous les lundis en revenant à l’école. Aide-moi à te comprendre, je suis là pour ça. » À ce moment-là, quelque chose se noue avec l’enfant. Le problème, c’est que du jour au lendemain, nous pouvons faire un signalement et disparaître de la vie de cet enfant.

Mme la présidente Maud Petit. Qui effectue le signalement ?

Mme Isabelle Metge. Nous rendons compte au magistrat. Si nous décelons un élément inquiétant au bout de quinze jours ou d’un mois, nous ne laissons pas passer quatre mois. Nous rédigeons un prérapport et le JAF peut saisir le procureur.

Mme la présidente Maud Petit. Et à partir de ce moment-là, vous n’avez plus de nouvelles, c’est bien cela ?

Mme Isabelle Metge. En effet. La réalité administrative n’est pas la réalité psychique de l’enfant. Il s’est confié, il s’est livré à une personne qui est devenue quelqu’un dans sa vie, et cette personne disparaît. Nous ne savons pas qui prendra le relais, ni quand, car il arrive qu’après un signalement, personne n’intervienne avant des mois, voire que personne n’intervienne jamais. Qu’advient-il alors de la parole de l’enfant ? Quel effet cela produit-il d’avoir fait confiance à un adulte, alors que d’autres ont été maltraitants, et de le voir disparaître sans qu’il y ait de continuité ? On va lui demander de raconter, encore et encore. Or, un enfant ne raconte pas la même chose six mois ou un an plus tard, ce qui ne signifie pas pour autant qu’il ment.

De plus, les parents ont accès à ce que nous avons écrit. Il s’ensuit que l’enfant doit rendre des comptes sur ce qu’il a raconté à l’enquêtrice. On l’accuse alors de fabuler, d’être manipulé par sa mère, ou l’on qualifie l’enquêtrice d’incompétente.

Mme la présidente Maud Petit. Qui tient ce type de propos ? Est-ce des personnels de police ou des JAF ?

Mme Isabelle Metge. Le parent peut menacer l’enfant qui refuse de se rendre au temps d’accueil, en disant, par exemple, « tu veux que ta mère aille en prison et que toi, tu ailles dans un foyer ? » La menace d’être placé en foyer revient fréquemment.

Un point me semble également important : la confusion fréquente entre la violence conjugale et le conflit conjugal, ou entre la violence parentale et le conflit parental. Ce sont deux choses diamétralement opposées. Quand on les confond, c’est une double peine pour l’enfant. Si, en rentrant de l’école, il trouve sa mère avec un coquard et la lèvre fendue parce qu’elle a croisé son père, comment voulez-vous que cet enfant puisse parler si quelque chose lui arrive à lui aussi ?

Mme la présidente Maud Petit. Vous parlez de confusion entre les violences conjugales, où il y a clairement un agresseur et une victime, et le conflit familial. Pensez-vous qu’il s’agisse d’une véritable confusion ou d’une confusion délibérée, notamment de la part d’experts judiciaires ?

Mme Isabelle Metge. Je ne sais pas.

Mme la présidente Maud Petit. Les mots « conflit familial » pourraient être utilisés, par exemple par un avocat, pour masquer des violences conjugales.

Mme Isabelle Metge. L’exemple que j’ai en tête concerne un travailleur social.

Mme Marie-Noëlle Morin. Je pense qu’il existe aussi une méconnaissance des professionnels sur cette différence. Même si les travailleurs sociaux ont des formations de base, la distinction entre conflit et violence n’est pas toujours maîtrisée. J’ai eu récemment le cas, dans une enquête, où j’ai interpellé des travailleurs sociaux au sujet d’une situation de violence avérée et reconnue, sur la mère et l’enfant. Ils m’ont répondu qu’ils avaient mené une évaluation d’information préoccupante en parallèle de mon enquête et qu’ils avaient conclu à un « conflit parental ». Je les ai repris en leur disant qu’il ne s’agissait pas d’un conflit parental, mais de violences, y compris sur enfant. L’information préoccupante a fait l’objet d’un classement sans suite au motif que, sur le plan éducatif, la mère tenait la route et que le père habitait désormais à 400 kilomètres. Il n’y a donc eu aucune suite de la part de l’aide sociale à l’enfance (ASE).

Mme la présidente Maud Petit. Les parents se sont donc éloignés géographiquement ?

Mme Marie-Noëlle Morin. La mère s’est éloignée pour se protéger. Les droits du père ont été suspendus par le JAF. Mais une enquête sociale a tout de même été ordonnée, car le père conteste avoir été violent, malgré les certificats médicaux, et réclame un droit sur ses filles.

Mme Isabelle Metge. Les avocats affirment souvent, pour semer le doute, qu’il ne s’agit pas de violence conjugale, mais d’un conflit parental. Pourtant, il y a bien l’un qui donne des coups et l’autre qui les reçoit.

Mme la présidente Maud Petit. C’est une façon de minimiser la situation. Trouvez-vous que les juges sont sensibles à l’utilisation de ce vocabulaire ?

Mme Marie-Noëlle Morin. Les magistrats évoluent aussi dans leurs pratiques. Certains sont très sensibilisés aux violences conjugales et aux violences sur les enfants, mais cela dépend des juridictions et de leur parcours, car certains ne restent que deux ans à un poste. Cela dépend aussi de leur appétence personnelle pour ces sujets. On observe une évolution, et, dans certaines juridictions, la différence entre conflit et violence est bien faite. Ailleurs, ce n’est pas systématique. Il ne faut néanmoins pas généraliser.

Mme la présidente Maud Petit. En effet, il ne faut pas généraliser, mais on constate que dans certaines juridictions, certaines personnes ont tendance à utiliser certains termes plus que d’autres.

Vous n’avez pas utilisé le terme d’« aliénation parentale ». A-t-il déjà été évoqué dans des dossiers que vous avez eus à traiter ?

Mme Marie-Noëlle Morin. Je ne l’ai pas entendu de la part de professionnels, mais d’un parent contre l’autre. C’est un terme très utilisé, très « tendance », de la part de certains parents. De la part des professionnels, on l’entend un peu moins, mais cela arrive régulièrement, que ce soit des travailleurs sociaux ou d’autres.

Mme Isabelle Metge. Cela correspond aussi à une époque. Il y a quelques années, l’aliénation parentale était souvent invoquée pour expliquer le refus d’un enfant d’aller chez l’autre parent. On l’entend moins aujourd’hui. Je pense qu’on est un peu revenu sur ce concept, si l’on peut l’appeler ainsi.

Mme la présidente Maud Petit. Oui, comme ce syndrome n’est pas reconnu au niveau international, par l’Organisation mondiale de la santé (OMS), par exemple, on se dit qu’il faut peut-être moins l’utiliser. On passe alors au terme de « conflit familial », qui est moins contesté. Ce glissement sémantique est une habileté.

Mme Aude Pommier. Je rebondis sur une question précédente pour préciser que le cadre de l’enquête sociale ne nous permet pas d’assister aux audiences, contrairement, par exemple, aux audiences menées au terme d’une mesure judiciaire d’investigation éducative. De ce fait, nous ne savons pas comment notre rapport est accueilli par le magistrat ni comment il s’en saisit. Nous ignorons la suite de la procédure, notamment quand un enfant a parlé.

Par ailleurs, il peut arriver que nos interventions soient concomitantes à une évaluation d’information préoccupante par l’ASE, ce qui oblige l’enfant à évoquer les mêmes faits à plusieurs reprises et à différents endroits. Il peut aussi y avoir un placement immédiat dans le cadre d’une mesure d’accueil provisoire, avec l’intervention d’un administrateur ad hoc. Nous pouvons ainsi intervenir dans des familles qui sont « multi-investiguées » sur des temps similaires. Nous avons bien conscience que cela peut être inacceptable, extrêmement douloureux et traumatisant pour l’enfant, et c’est une situation parfois très inconfortable pour nous aussi.

Mme Isabelle Metge. Je voudrais ajouter ce qui, à mon sens, est dommageable : la déperdition de tout le matériel que nous pouvons apporter. Nous travaillons avec ces familles, au cœur de leur intimité. Nous disposons d’informations recueillies en rencontrant l’enfant chez l’un ou chez l’autre et en nous déplaçant à l’école, à la crèche ou chez les grands-parents. Pourtant, si une mesure d’assistance éducative en milieu ouvert (AEMO) est décidée par la suite, nous ne sommes jamais contactés. J’ai l’impression que tout ce travail reste lettre morte et que, si l’enfant a parlé, sa parole n’est pas reprise ensuite.

Un enfant parle si sa parole est entendue. Mais si sa parole n’est pas entendue, à quoi bon parler ? Certains enfants ne parlent plus, non pas parce qu’ils n’ont rien à dire, mais parce qu’on ne les entend pas. Ne rien faire, c’est comme ne pas entendre. Nous avons une responsabilité à cet égard.

Mme Béatrice Roullaud (RN). Vous avez parlé du mal de ventre du vendredi, que j’observais aussi chez mes clientes. Je vous remercie de l’avoir dit, car on reste trop souvent sourd à ce que dit un enfant qui se cache dans le jardin pour ne pas aller chez son père ou qui a mal au ventre. Je ne comprends pas qu’on ne l’entende pas et qu’on ne cherche pas d’abord à savoir ce qu’il veut avant de se demander s’il y a un conflit entre les parents.

Vous avez aussi dit une phrase très importante : un enfant parle si sa parole est entendue.

Il faut distinguer les auditions menées dans le cadre d’une enquête sociale de celles qui sont réalisées car le code civil le demande, lorsque des parents divorcent. Ces dernières peuvent concerner des parents qui ne sont pas en conflit. Le code civil prévoit que l’enfant doit indiquer s’il souhaite être accompagné par un avocat et entendu par le juge. Selon les juridictions, cette audition est menée par le juge, un psychologue ou une association. Ce sont deux choses différentes, même si elles peuvent coexister.

Vous avez dit que les parents ont accès au rapport. En théorie, un avocat ne doit pas communiquer le rapport tel quel à son client. C’est parfois difficile, mais notre mission est d’en restituer le contenu de manière adaptée, car il peut contenir des phrases choquantes. Une restitution gérée par l’avocat est sans doute plus intelligente pour tout le monde.

Vous avez dit qu’un enfant se confie à vous parce qu’il sent une écoute. J’étais avocate et j’avais cette écoute, mais tous les avocats ne l’ont pas. Vous avez précisé que, dans ce cas, vous rédigez un prérapport. Ne faites-vous pas également un signalement ? Quelles sont vos obligations à ce sujet ? Trop de signalements n’aboutissent à rien. Quelle est la part de vos signalements qui ont débouché sur quelque chose ?

Par ailleurs, vous dites que la parole de l’enfant se perd, avec le risque que le rapport d’enquête sociale tombe aux oubliettes. Ne pensez-vous pas qu’il faudrait créer une plateforme sécurisée, une sorte de dossier où seraient consignées les auditions de l’enfant, consultable par les professionnels de la justice et ceux qui l’entourent ?

Mme Isabelle Metge. Oui, nous faisons des signalements. Quant à savoir ce qu’ils deviennent, la réponse est : pas grand-chose, souvent.

Mme Béatrice Roullaud (RN). Continuez-vous à en faire ? Est-ce un réflexe systématique lorsque vous craignez une maltraitance ?

Mme Isabelle Metge. Oui, j’en fais. J’avoue qu’à un moment, j’étais désillusionnée, me disant que cela ne servirait à rien. Mais je me dis que ma position est là. Mon pouvoir est limité, mais il va jusque-là. Je vais donc jusqu’au bout de ce que je peux faire, sans présupposer ce qui se passera après. Mais j’admets avoir été parfois désabusée.

Mme Marie-Noëlle Morin. Concernant les signalements, j’en fais beaucoup également, et nous ne savons absolument pas ce qui se passe derrière, sauf rares exceptions lorsque des collègues d’un département avec qui nous sommes en lien nous tiennent informés. Mais en règle générale, nous ne sommes jamais contactés après un signalement.

Cela renvoie à la question du partage d’informations à caractère secret. Certains départements refusent aujourd’hui de communiquer avec les enquêteurs sociaux, au motif que nous ne ferions pas partie du « système » de la protection de l’enfance, bien que nous agissions dans l’intérêt de l’enfant. On observe une tendance culturelle à se retrancher de plus en plus derrière le secret professionnel. Cette problématique est moins flagrante avec le milieu associatif, mais avec les services départementaux, c’est parfois un obstacle. Des magistrats nous ont même dit renoncer à ordonner des enquêtes sociales dans certains départements.

Mme la présidente Maud Petit. Pouvez-vous nous donner la liste de ces départements ?

Mme Marie-Noëlle Morin. Le Maine-et-Loire est concerné. Une adhérente nous a également parlé d’un autre département récemment.

Mme la présidente Maud Petit. Si vous pouvez nous transmettre la liste de ces départements qui se montrent réticents à travailler avec vous, ce serait utile.

Mme Béatrice Roullaud (RN). Pouvez-vous préciser pourquoi des magistrats n’ordonnent plus d’enquête sociale ?

Mme Marie-Noëlle Morin. Ces magistrats savent que, pour les situations déjà connues des services sociaux, les enquêteurs sociaux n’obtiendront aucune information, faute d’échange avec les services sociaux de secteur et l’ASE. Une magistrate de la Sarthe, intervenue lors d’une de nos journées d’étude il y a trois ou quatre ans, nous avait confirmé les grandes difficultés rencontrées par les enquêteurs sociaux dans ce département. Cela a peut-être évolué depuis. Lors d’une journée d’étude à Nantes, des travailleurs sociaux de la Sarthe nous avaient confirmé avoir reçu pour consigne de ne pas communiquer avec les enquêteurs sociaux JAF. Je crois me souvenir que notre enquêtrice du Maine-et-Loire a évoqué une situation similaire récemment. Et puis, il y a des travailleurs sociaux qui, à titre personnel, refusent de nous parler, alors même qu’une mesure éducative est en cours et que nous cherchons à savoir s’il existe un danger chez un parent.

Mme Isabelle Metge. Cette perte d’information entraîne une perte de confiance pour l’enfant. C’est ce qui me désole le plus : que l’enfant puisse perdre confiance dans l’adulte.

Mme la présidente Maud Petit. Je me souviens avoir entendu, au début de mon premier mandat, des directeurs de foyers expliquer qu’il fallait empêcher les liens affectifs de se tisser avec l’enfant. On impose à l’enfant une relation très froide, ce qui est incompréhensible. Ces enfants sont ballottés, éloignés de parents potentiellement violents, mais aussi parfois de parents protecteurs, et se retrouvent avec des adultes inconnus, changeant régulièrement de foyer ou de famille d’accueil. Ils sont traumatisés par tout cela, en plus du trauma des actes incestueux eux-mêmes. Et quand ils trouvent enfin une personne de confiance à qui parler, cette personne disparaît de leur vie. Il faut se mettre à leur place lorsqu’il se demande où elle est passée et pourquoi il ne la revoit pas. Ils n’auront jamais de réponse.

Mme Aude Pommier. La question de l’information préoccupante peut se poser en cours de mesure, mais il peut aussi nous arriver, au terme de l’enquête sociale, de préconiser la saisine du juge des enfants au vu d’une situation de danger. Là encore, nous sommes tributaires du bon vouloir du magistrat de nous informer s’il a suivi ou non nos préconisations. Nous ne le savons pas toujours. Certains magistrats jugent important de nous le dire, et c’est ainsi que nous nourrissons un partenariat de qualité, mais souvent, nous ne savons absolument rien.

Mme la présidente Maud Petit. Décririez-vous une culture du silo, où chacun reste dans sa fonction ?

Mme Aude Pommier. Cela rejoint l’idée d’un dossier commun partagé de l’enfant. Dans certaines juridictions, le cloisonnement n’est pas si important. Ce n’est pas ce que je perçois dans la juridiction qui me confie le plus de mesures, où le travail entre le juge des enfants et le JAF se fait, parfois même avec le juge des tutelles, puisque nous sommes aussi désignés pour des mesures de tutelle concernant les mineurs et les majeurs. Dans d’autres juridictions, en revanche, cette culture du silo est encore prégnante, et solliciter la consultation d’un dossier au cabinet du juge des enfants, en tant qu’enquêteur social, reste compliqué.

Mme la présidente Maud Petit. Si vous pouvez identifier ces lieux où des réticences existent, je vous invite à nous les remonter.

Mme Mathilde Feld (LFI-NFP). Premièrement, comment peut-on justifier le refus des départements de vous parler ?

Deuxièmement, avez-vous des préconisations à nous faire concernant ce qui me semble hallucinant, à savoir ce cumul d’auditions que vous avez évoqué, où l’enfant peut être entendu quasiment en même temps par l’ASE et par vous ? L’idée d’un dossier commun me semble dangereuse dans la mesure où les informations numériques sont fragiles et qu’il s’agit de données ultrasensibles. Humainement, quelles préconisations feriez-vous pour empêcher que ce cumul d’auditions ne se produise ?

Mme Marie-Noëlle Morin. Concernant le refus des départements, nous n’en connaissons pas le motif. Quand j’ai commencé à faire des enquêtes pour le JAF, j’ai été confrontée à cela dans mon département. Dans les Côtes-d’Armor, une note de service interdisait à l’époque les échanges avec les enquêteurs JAF. La situation a évolué et ce n’est plus le cas aujourd’hui. Toutefois, en cas de refus de nous communiquer des informations, nous en ignorons le motif.

Mme Isabelle Metge. Il me semble qu’il y a une forme de déconsidération de l’enquête sociale. Je pense que notre travail, notre formation et nos diplômes ne sont pas reconnus à leur juste valeur. Comme le juge des enfants intervient en cas de danger avéré, on considère peut-être que le JAF est secondaire et que notre travail n’est pas à la hauteur. Je pense que les choses sont également très cloisonnées.

Mme la présidente Maud Petit. C’est la culture du silo, même entre magistrats, encore aujourd’hui.

Mme Isabelle Metge. À Toulouse, où je travaille, c’est en tout cas bien cloisonné. On ne passe pas facilement de l’un à l’autre, les informations ne circulent pas de manière fluide.

Mme Aude Pommier. Je constate également que la fonction d’enquêteur social est encore associée à des fantasmes. On nous assimile parfois à un enquêteur de police ou à une sorte d’assistante sociale libérale, une figure hybride qui peut nourrir une forme de méfiance. Les travailleurs sociaux des départements peuvent ainsi être réticents à échanger avec nous, par méconnaissance de nos intentions et de ce qui motive nos interventions, alors que nous sommes simplement un partenaire de la protection des familles et de l’intérêt de l’enfant.

Mme Marie-Noëlle Morin. En même temps, il arrive qu’une information préoccupante soit émise sur un territoire, et que les services, apprenant qu’une enquête JAF est en cours, décident de ne pas donner suite à l’information préoccupante. Le problème est qu’il n’y a pas de suite pour les enfants. J’ai déjà dû interpeller des services sociaux en leur disant qu’il y avait un danger pour un enfant, des carences éducatives graves, et que rien ne suivait derrière. Cette réalité ne s’observe pas partout. Sur les territoires où nous sommes un peu plus connus, nous arrivons à travailler en réseau et à faire bouger les choses. Mais la situation reste encore assez morcelée.

Mme Isabelle Metge. Concernant les préconisations, je pense qu’un document partagé pourrait être pertinent pour retrouver des informations. Mais je crois avant tout à l’incarnation de la fonction et de la personne. Ce qui serait bien, c’est que quelqu’un – éventuellement un administrateur ad hoc – soit présent dès le début, non pas comme une simple fonction, mais comme une personne référente. Cette personne suivrait l’enfant, ferait le lien, lui expliquerait pourquoi les choses se font, ou ne se font pas, et à quel rythme.

On ne se représente peut-être pas ce que cela signifie, mais un enfant de quatre ans victime d’abus verra peut-être son affaire traitée dans quatre ans. C’est-à-dire dans un délai équivalent à son âge. C’est comme dire à un adulte de cinquante ans que sa plainte sera traitée quand il aura cent ans. Si c’est un non-sens pour l’adulte, pourquoi ne le serait-ce pas pour l’enfant ? Et que fait l’enfant de tout cela ?

Je crois donc aux documents partagés, mais il faut de l’humain derrière. La souffrance n’est pas un concept ; elle s’inscrit dans un corps, elle empêche de grandir et elle détruit. Face à cela, il faut de l’humain.

Mme la présidente Maud Petit. Vous nous avez expliqué votre rapport à l’enfant et à sa parole. Dans vos enquêtes, comment appréhendez-vous l’entretien avec le mis en cause, le parent accusé d’actes incestueux, par exemple ?

Mme Isabelle Metge. Dans ma pratique, je reçois d’abord les personnes individuellement avant de me rendre à leur domicile. Lors de l’enquête sociale, je ne suis pas à la recherche de preuves ou de l’absence de preuves. Au cours de mes investigations, j’analyse ce qui est cohérent et ce qui ne l’est pas, ce qui pose question, ce qui interroge et ce qui me paraît manquer de logique. Il ne m’appartient pas de déterminer si une personne est coupable ou non, mais je peux en revanche mettre en lumière la situation de l’enfant face à ces éléments. Je ne sais pas si ce père – car il s’agit souvent d’hommes – sera condamné, mais mon rôle est de décrire la souffrance de l’enfant.

J’ai récemment rendu une enquête sociale concernant une situation où un point-rencontre, un lieu médiatisé, avait été mis en place. L’enfant présentait systématiquement des poussées d’urticaire, hurlait tous les vendredis en se rendant au point-rencontre, vomissait, et le lundi, de retour à l’école, elle était incapable de faire quoi que ce soit. Il faut souligner l’importance des enseignants, qui sont de véritables alliés. Il n’y a aucune difficulté à collaborer avec eux ; ils se placent résolument du côté de l’enfant, qu’ils côtoient quotidiennement. Ils observent son état à son retour du temps d’accueil chez le père ou de la visite chez la mère. Ils sont des partenaires précieux, animés par un désir de bien faire. Je faisais justement le point avec l’enseignante de cette enfant, qui me décrivait comment elle était couverte d’eczéma et comment elle était incapable de travailler le lundi, absente psychologiquement. Au point-rencontre, elle vomissait pour ne pas voir son père. Ce sont là des éléments factuels que nous rapportons.

Mme la présidente Maud Petit. Sur un temps long, combien de temps consacrez-vous en moyenne à une enquête sociale de ce type pour parvenir à déterminer ce qui se passe au sein de la famille, à définir son climat, à entendre les proches et à observer l’enfant dans ses activités à l’école ou en centre de loisirs ? Combien de temps vous faut-il pour observer tout cela ?

Mme Isabelle Metge. Une enquête sociale représente une quarantaine d’heures de travail.

Mme la présidente Maud Petit. Ce n’est pas réalisé sur une semaine.

Mme Isabelle Metge. Non. La richesse de notre travail réside aussi dans la possibilité de l’inscrire dans la durée.

Mme la présidente Maud Petit. Ce temps vous paraît-il suffisant ? Parvenez-vous à détecter suffisamment d’éléments dans ce laps de temps ? Vous arrive-t-il parfois, comme j’ai cru le comprendre tout à l’heure, de détecter des faits avant même la fin des quarante heures et, dans ce cas, de prévenir les autorités compétentes ?

Mme Isabelle Metge. Oui, c’est ce que j’évoquais en parlant du prérapport. Je me souviens de l’une de mes premières enquêtes : un enfant ne voulait pas aller chez son père, affirmant qu’il était méchant et qu’il frappait le chien. Il ne présentait pas cela comme une raison de ne pas s’y rendre, mais insistait sur le fait que son père tapait le chien. Je lui ai donc demandé de m’expliquer ce qui était si difficile pour lui lorsqu’il allait chez son père. Parfois, les enfants ne peuvent pas verbaliser les choses, d’où l’importance de la formation pour reconnaître les signes et utiliser d’autres supports à la parole. Parfois, c’est le corps qui parle. Avec cette petite fille, nous jouions avec des Playmobil. Elle reconstituait sa famille et, lorsque venait le tour du père, elle lui enlevait ses vêtements. Je lui ai alors demandé : « Et le chien, où est-il là-dedans ? », et elle plaçait le chien avec le père. Nous avons appris par la suite que le père avait des pratiques zoophiles avec le chien. Cet enfant ne pouvait pas le dire ; la seule chose qu’elle pouvait exprimer, c’est qu’il faisait du mal au chien.

Mme la présidente Maud Petit. En effet, l’enfant ne conscientise pas ce qui est en train de se passer. Il voit bien qu’il y a un problème avec le chien, mais il ne sait pas l’expliquer. Cette histoire est atroce.

Mme Isabelle Metge. Lorsque nous nous rendons dans les familles, nous rencontrons beaucoup de situations glauques.

Mme la présidente Maud Petit. L’entrée dans l’intime de certaines familles est en effet terrible. Et les enfants vivent cela en permanence.

Mme Aude Pommier. Au-delà du nombre d’heures, une enquête dure généralement environ trois mois, un délai dont nous pouvons solliciter la prorogation si nous estimons qu’il est nécessaire d’investiguer davantage. Cette prolongation peut nous être accordée par le magistrat. Nous sommes souvent désignés au stade du référé, où les parties attendent très rapidement une prise de position de notre part : le père peut souhaiter voir ses droits de visite transformés en droits de visite et d’hébergement, tandis que la mère attend ardemment que ces mêmes droits soient supprimés. Nous devons composer avec ces dynamiques dans lesquelles les parties nous entraînent, afin de prendre le temps nécessaire pour que l’enfant puisse évoquer des choses parfois extrêmement douloureuses. Il faut aussi rappeler que nous intervenons dans des familles parfois inconnues de l’ASE.

Mme la présidente Maud Petit. Cela concerne toutes les catégories socioprofessionnelles, y compris des personnes très bien sous tous rapports.

Incluez-vous votre temps de rédaction dans les quarante heures ?

Mme Isabelle Metge. Oui. Ce temps de rédaction constitue une part importante, car le rapport est le document qui sera transmis au magistrat pour lui donner une lecture de la famille et de ce que nous avons observé.

Pour en revenir à la question de la formation, je constate que de nombreux enquêteurs sociaux affirment rencontrer l’enfant dans un « lieu neutre » de la maison, à savoir sa chambre. Or, il n’y a pas d’endroit moins neutre qu’une chambre, car c’est souvent là que les abus ont lieu. Si l’on y sollicite la parole de l’enfant, rien ne sera dit.

Mme la présidente Maud Petit. Cela confirme ce que nous disions sur la formation : elle est indispensable. Il est inadmissible que des enquêteurs sociaux aujourd’hui n’aient pas conscience de cela. Il y a donc un travail urgent à mener sur la formation, peut-être pas initiale, mais en tout cas continue, pour sensibiliser à ce genre de réalités.

Mme Isabelle Metge. Ils partent du principe que la chambre est le lieu de l’enfant, où il pourra parler, mais c’est souvent le lieu où les abus se sont passés.

Mme la présidente Maud Petit. C’est le lieu où vient l’agresseur.

Mme Isabelle Metge. Je dispose d’un bureau ou d’un lieu neutre, avec des jeux pour les enfants. Mais lorsque je me rends dans une famille, je demande à l’enfant : « Où veux-tu que nous nous rencontrions ? » Si c’est dans la cuisine ou ailleurs, je demande aux adultes de sortir et je reste seule avec lui. C’est l’enfant qui décide. Chaque situation est unique, chaque traumatisme est unique, et il faut réinventer un canevas à chaque fois. Il n’y a pas de protocole à appliquer, car chaque enfant est unique.

Mme la présidente Maud Petit. D’après vous, faudrait-il un protocole strict, ou faut-il vous laisser la liberté de choisir vos outils et votre manière d’appréhender l’enfant ?

Mme Isabelle Metge. Le protocole encadre les diligences, comme le nombre d’entretiens, mais il est impératif de laisser la possibilité de s’adapter à la situation familiale et de déterminer dans quelles conditions la parole de l’enfant peut émerger.

Mme la présidente Maud Petit. Vous préconisez donc un protocole, mais une liberté dans la pratique.

Mme Marie-Noëlle Morin. Ce protocole existe déjà. Nous avons un référentiel et des diligences à accomplir.

Mme la présidente Maud Petit. Pourriez-vous nous le transmettre ?

Mme Marie-Noëlle Morin. Nous l’avons peut-être déjà fait. Ce protocole prévoit au moins deux entretiens avec chaque parent, dont un en présence des enfants.

Mme la présidente Maud Petit. Je ne pense pas qu’il s’agisse du protocole Nichd (National Institute of Child Health and Human Development).

Mme Marie-Noëlle Morin. Non, c’est un protocole inscrit dans un arrêté, qui précise ce que doit contenir le rapport social. Nous disposons cependant d’une marge de manœuvre assez souple, car il n’est pas toujours possible, par exemple, de rencontrer un parent avec son enfant s’il n’a aucun droit. De plus, les enquêteurs sociaux ne sont pas tous équipés de la même manière. Nous n’avons pas tous un bureau indépendant, car cela engendre des frais. Certains ne font donc que des entretiens à domicile, ou bien nous trouvons d’autres lieux. J’utilise beaucoup, par exemple, les maisons de justice et du droit ou, désormais, les maisons France services, qui nous prêtent facilement des bureaux. Nous parvenons à trouver des lieux plus neutres, mais le protocole de base existe bel et bien.

Mme la présidente Maud Petit. Si ce protocole existe, pourquoi certains enquêteurs proposent-ils à l’enfant de parler dans sa chambre, au lieu de lui demander où il se sentirait le mieux pour parler ? Cet élément ne figure pas dans le protocole, mais ne faudrait-il pas l’y indiquer, surtout si l’entretien doit se dérouler au domicile ?

Mme Isabelle Metge. Cela relève du cœur même du métier. Si l’on doit expliquer aux gens en quoi consiste leur profession, cela signifie qu’ils n’ont pas leur place.

Mme la présidente Maud Petit. L’enjeu est plutôt de s’assurer que la formation est suivie par tous les enquêteurs sociaux.

Je vous cède la parole, monsieur le rapporteur.

M. Christian Baptiste, rapporteur. Au départ, je m’interrogeais sur la nature exacte du métier d’enquêteur social, et vous avez répondu à plusieurs de mes questions. Vous avez notamment précisé que votre rôle n’est pas de rechercher des preuves, mais d’entendre la souffrance des enfants dans le but de les protéger de l’inceste. Ma question porte précisément sur la conduite à tenir face à un enfant victime d’inceste. Vous avez parlé d’un protocole, donc j’imagine que c’est ce qui guide votre action.

Je suis toutefois assez interpellé par la considération que la justice semble vous porter, en vous situant en dehors de son champ. J’ai entendu parler d’un problème de considération, et vous avez mentionné certains départements. Je suis assez frappé par cette attitude et j’aimerais que vous m’expliquiez pourquoi vous ressentez ce manque de considération et, surtout, ce qu’il faudrait faire pour que vous obteniez la reconnaissance que vous attendez.

En vous écoutant, j’ai bien compris que vous parvenez à cerner l’environnement social de l’enfant victime d’inceste. Dans le processus judiciaire, des décisions de placement sont prises par les magistrats, qui ont besoin d’informations précises sur cet environnement. Je sais que les enquêteurs de la police ou de la gendarmerie jouent un rôle important, car ils instruisent les affaires et sont en contact direct avec cet environnement. Ils peuvent fournir des informations cruciales pour faire le bon choix de placement, car certains placements peuvent être catastrophiques, précisément par manque d’informations.

Ce qui m’interpelle, c’est que vous menez une enquête, mais vous n’avez aucun retour sur les décisions qui sont prises par la suite. Nous avons eu un grand débat sur l’audition de l’enfant victime d’inceste parental et la nécessité d’éviter la multiplication des auditions. De votre côté, vous entendez l’enfant victime d’inceste parental, des décisions sont prises, et vous n’êtes pas informés de la suite, alors que les éléments que vous avez recueillis pourraient être très importants. Il pourrait également être très utile de vous consulter par la suite. Quand je dis « consulter », je ne parle pas d’une démarche obligatoire, mais d’une démarche d’intelligence. Dans le phénomène de l’inceste parental, de nombreux acteurs interviennent et nous avons constaté d’importants problèmes de coordination, ne serait-ce qu’au niveau de la justice elle-même. Entre le juge pénal, le juge des enfants et le JAF, ce problème de coordination a été soulevé et reconnu par la justice. Cette coordination doit s’étendre aux enquêteurs. Je suis donc perplexe : on vous demande un travail, mais vous n’avez pas d’informations en retour, alors que vous avez recueilli des données sur l’environnement social qui pourraient être très utiles. Comment vivez-vous cette situation ?

Notre objectif, dans cette commission d’enquête, est la protection de l’enfant et des parents protecteurs. Il s’agit de bien identifier les dysfonctionnements qui pourront aider non seulement la justice, mais surtout la protection de l’enfant.

Mme Marie-Noëlle Morin. Je voudrais apporter une précision. Lorsque nous avons connaissance de faits d’inceste ou de comportements inadaptés d’un parent et que nous les consignons dans un rapport, il arrive assez souvent, lorsqu’une procédure pénale est engagée, que nous soyons auditionnés par les gendarmes ou la police. Nous pouvons même nous retrouver à témoigner en cour d’assises ou au tribunal correctionnel. Être auditionné par la gendarmerie ou la police est fréquent tandis qu’aller jusqu’au tribunal est plus rare. C’est souvent de cette manière que nous connaissons la suite de l’affaire, parce que nous sommes sollicités. Il y a un an, par exemple, j’ai été entendue par la gendarmerie à la suite des révélations d’un enfant à l’école. Dans mon département, un théâtre-forum est en effet organisé dans les écoles, ce qui encourage les enfants à parler et génère de nombreux signalements. J’avais une enquête sociale en cours pour le JAF dans cette situation, et on m’a demandé de venir témoigner à la gendarmerie. C’est toujours très compliqué. J’avais rédigé un rapport, tout y était écrit, et j’ai simplement rapporté les éléments du rapport. Mais nous ne connaissons les suites que dans ce cadre, et les suites pénales sont finalement assez rares.

Mme Isabelle Metge. Paradoxalement, je suis souvent informée de la suite par les parents eux-mêmes, qui me rappellent parfois. Un lien se crée avec l’enfant, mais aussi avec le parent qui se sent démuni. Régulièrement, des mères me rappellent pour me dire où elles en sont, ce qui a changé ou non, et elles sont souvent désemparées. C’est pourquoi les lois sont essentielles, car, sans un cadre légal protecteur, qui protège ?

Concernant la considération, je pense que nous sommes victimes de l’idée persistante que l’enfant relève du juge des enfants, tandis que le JAF ne traiterait que du contentieux de la séparation des parents. Dans cette vision, l’enfant est un peu oublié, considéré comme l’appendice du père ou de la mère, sans existence propre. Cette représentation est renforcée par le fait que le juge des enfants dispose de mesures que le JAF n’a pas, comme une AEMO ou un placement. Cette déconsidération vient peut-être de l’idée que, lorsque la situation devient « sérieuse », elle fait l’objet d’un signalement et ne nous appartient plus. Pourtant, tout le travail de terrain en amont, c’est nous qui le faisons.

Mme Aude Pommier. Nous sommes de plus en plus désignés pour des enquêtes sociales concernant de très jeunes enfants. Actuellement, j’en mène une pour un bébé de huit mois. Il est donc impérieux de se former, et heureusement, nous, adhérents de l’Andes, nous nous en donnons les moyens. En effet, investiguer auprès d’un bébé de huit mois ne convoque pas les mêmes compétences qu’échanger avec un adolescent de quinze ans. Cela exige des analyses différentes et des connaissances spécifiques sur la manière dont un nourrisson manifeste sa souffrance, par des comportements régressifs ou des troubles du comportement.

Quant à la manière dont nous vivons ce manque de considération, nous l’observons à travers la difficulté à fidéliser les enquêteurs sociaux sur le long terme. Beaucoup exercent ces fonctions quelques années, puis partent, pour diverses raisons que j’ai évoquées dans mes propos introductifs. Ce manque de considération impacte nécessairement la qualité du service rendu. Nous ne sommes pas des acteurs de la justice ; nous apparaissons dans les organigrammes des cours d’appel comme des « partenaires de justice ». Nous venons en soutien.

M. Christian Baptiste, rapporteur. Lors d’une audition, un magistrat nous disait qu’il faut « sortir de la religion du dépôt de plainte », sous-entendant que toute personne détenant une information sur un cas d’inceste peut saisir le procureur. Vous est-il arrivé de faire un signalement auprès du procureur sur la base de situations que vous avez constatées, sans passer par la police et surtout si les parents ne souhaitaient pas le faire ?

Mme Isabelle Metge. Tout le monde peut déposer plainte, mais si nous ne le faisons pas lorsqu’il y a des faits, quel autre moyen avons-nous ? Ce n’est pas parce que certaines plaintes n’aboutissent pas ou sont infondées que les plaintes fondées doivent être tues.

Mme Béatrice Roullaud (RN). Je voulais vous demander si, de votre point de vue, le fait pour un travailleur social d’être chargé d’une famille dans le cadre de mesures éducatives, et donc d’être en contact à la fois avec les parents – dont un potentiellement maltraitant – et l’enfant, ne constitue pas un frein au signalement. En d’autres termes, pensez-vous qu’il serait important, en cas de suspicion de maltraitance, de séparer les fonctions, avec des enquêteurs dédiés aux enfants ? Cela éviterait que vous soyez en quelque sorte juge et partie, devant à la fois dénoncer des maltraitances et accompagner les parents vers une meilleure éducation. Pensez-vous que les enquêteurs sociaux devraient être distincts de ceux qui sont chargés de faire des préconisations pour la famille ?

Mme Isabelle Metge. Nous n’intervenons pas dans le cadre de mesures éducatives.

Mme Mathilde Feld (LFI-NFP). Premièrement, vous avez dit que la chambre de l’enfant n’est probablement pas l’endroit où il se sent le plus à l’aise, car c’est souvent là que se déroulent des choses terrifiantes. Cela m’amène à m’interroger sur le concept des salles Mélanie, que l’on a conçues pour ressembler à une chambre d’enfant. Est-ce une bonne idée ?

Deuxièmement, vous avez parlé des enseignants comme de précieux partenaires. Or, dans mon expérience d’élue, j’ai souvent entendu des directeurs de maisons départementales de la solidarité (MDS) s’alarmer du nombre ridiculement bas de signalements provenant des écoles, alors que, statistiquement, il devrait y en avoir cent fois plus. Comment analysez-vous cet écart ?

Troisièmement, vous dites n’avoir aucun retour sur vos enquêtes, sauf en cas de procédure pénale. Ne pourriez-vous pas, à l’inverse, lorsque votre enquête suggère qu’une procédure pénale devrait être engagée, demander au juge qui vous a missionnée pourquoi il n’y en a pas ?

Mme Isabelle Metge. Concernant les écoles, je pense qu’il y a toujours une réticence à faire un signalement quand on est en contact direct avec les parents. Il est peut-être plus simple pour un enseignant de participer à une démarche initiée par un professionnel extérieur, comme un enquêteur social, que de faire lui-même le premier pas.

Mme Marie-Noëlle Morin. Je rappelle que jusqu’au 1er mars 2022, les enseignants n’étaient pas soumis au secret professionnel. Depuis cette date, tous les fonctionnaires, y compris les enseignants du public, le sont. Je m’aperçois que, sur la région Bretagne, il y a un vrai changement d’approche, en tout cas dans les écoles primaires. On peut toujours bien travailler avec eux, mais on les sent beaucoup plus réticents à dire les choses depuis qu’ils sont soumis au secret professionnel. Je sais qu’ils ont été formés par les inspections académiques, mais ils doivent comprendre qu’ils ont le droit et le devoir de partager l’information, notamment dans le cadre de la protection de l’enfance. Il y a surtout une différence entre le public et le privé, où les enseignants ne sont pas soumis à ce secret professionnel. Ce fameux secret est brandi comme un étendard par de nombreux professionnels, y compris médico-sociaux. J’ai reçu récemment un courriel d’une addictologue qui me disait que, sans réquisition, elle ne me parlerait pas.

Mme Mathilde Feld (LFI-NFP). Vous dites que l’enseignement privé n’est pas soumis à ce secret professionnel. Y a-t-il par conséquent plus de signalements dans l’enseignement privé ?

Mme Marie-Noëlle Morin. Il n’y a pas forcément plus de signalements, mais la parole n’est pas la même. On sent bien que, dans le public, il y a eu un changement autour de cette question, surtout dans le primaire. Au collège et au lycée, beaucoup d’enseignants ne sont même pas au courant qu’ils sont soumis au secret professionnel. La date de 2022 est récente, donc cela met du temps à infuser. C’est en tout cas une remarque qui nous a été renvoyée par des adhérents : le travail avec certaines écoles a un peu changé.

Cependant, les enseignants sont contents de nous voir arriver. Même s’ils n’ont pas signalé, ils sont très heureux de notre intervention et nous pouvons travailler de manière positive avec eux. On peut vraiment tirer beaucoup d’informations en allant dans les écoles. Ils passent beaucoup de temps avec les enfants et sont donc de très bons observateurs de ce que vit l’enfant et du comportement des parents à la sortie de l’école.

Mme Isabelle Metge. Les enseignants sont aussi des interlocuteurs privilégiés pour déceler ce que j’évoquais tout à l’heure, lorsque l’enfant ne peut pas parler. D’autres signes parlent pour lui : son mal-être, sa souffrance, le décrochage scolaire. On peut décrocher scolairement, non pas parce qu’on est un cancre, mais parce qu’on est traversé par d’autres choses et que l’apprentissage ne peut plus se faire ou devient beaucoup plus difficile.

Mme la présidente Maud Petit. Cela m’évoque la question de l’importance, peut-être aussi, de l’infirmière scolaire. Il n’y en a pas assez, mais est-ce que des informations vous remontent également via ces professionnelles en établissement scolaire ?

Mme Isabelle Metge. Quand c’est possible, nous les sollicitons, mais elles assurent des permanences un jour à droite, un jour à gauche. Il en va de même pour les assistantes sociales, qui couvrent des secteurs entiers. C’est une véritable perte de chance pour le jeune qui souhaiterait les rencontrer.

Mme la présidente Maud Petit. Était-ce plus simple avant ?

Mme Isabelle Metge. Il y a quelques années, il y avait une professionnelle par établissement. Aujourd’hui, elles sont sur des secteurs. Il me semble que l’assistante sociale que j’avais contactée m’avait dit gérer 400 ou 500 élèves.

Mme Marie-Noëlle Morin. Certains lycées, soi-disant « sans problème », n’ont plus d’assistant social. Auparavant, il y avait un assistant social par collège et lycée. Aujourd’hui, ils couvrent un nombre incalculable d’établissements. Le service social scolaire est démuni. La situation est la même pour les infirmières, qui sont réparties sur plusieurs sites. Nous travaillons bien avec eux quand ils sont présents et connaissent la situation, mais ils ne sont clairement pas assez nombreux. Dans mon secteur, une assistante sociale avec qui je travaille régulièrement couvre un lycée de plus de 1 000 élèves, un collège de 500 élèves, et deux autres collèges ruraux de 300 ou 400 élèves. Elle gère donc 2 000 à 3 000 élèves. Or, c’est impossible de tout connaître. Et, au moment où l’élève a envie de parler, il n’y a personne dans le bureau.

Mme Isabelle Metge. Je me souviens d’une situation où, pour la défense du père, on avançait : « S’il s’était passé quelque chose, elle va tous les jours au lycée. Pourquoi n’aurait-elle pas été voir l’assistante sociale ou l’infirmière ? »

Mme la présidente Maud Petit. Parce qu’il n’y avait ni assistante sociale ni infirmière.

Mme Isabelle Metge. C’est ça.

Mme la présidente Maud Petit. Concernant l’utilisation du 119, avez-vous remarqué si les enfants et les adolescents sont sensibilisés à ce numéro ? Le connaissent-ils ? L’ont-ils utilisé, dans les enquêtes que vous avez menées ? Ont-ils su, à un moment donné, qu’il y avait cette possibilité d’appeler le 119, un numéro qui, je le rappelle, n’apparaît pas sur la liste des appels émis ?

Mme Marie-Noëlle Morin. Non, nous n’avons pas de retour à ce niveau-là. Je n’ai pas eu écho de son utilisation. En audition, je constate que de jeunes filles de 12, 13 ou 14 ans apprennent via TikTok qu’elles peuvent être entendues par un magistrat. Elles sont très informées par les réseaux sociaux sur leurs droits. Mais le 119, je n’ai pas eu connaissance de situations où les enfants l’ont appelé.

Mme la présidente Maud Petit. Le numéro est donc peut-être méconnu des jeunes, alors qu’il est affiché dans les établissements scolaires, comme j’ai pu le constater.

Vous parliez des réseaux sociaux. Toute la question est de savoir s’il faut en limiter l’accès aux jeunes, sachant qu’ils peuvent y trouver des informations et du soutien. On m’a envoyé il y a quelque temps la vidéo d’une jeune fille qui racontait sur TikTok que sa mère pratiquait sur elle des cunnilingus. Elle a eu besoin de le dire. La vidéo a été énormément « likée », ce qui suggère que beaucoup de personnes se sentent concernées. Elle a parlé, elle a été entendue par ceux qui suivent sa page, et cela a été relayé. Il y a donc parfois un rôle positif de ces réseaux sociaux.

Il manque une campagne nationale. Je me bats pour cela depuis longtemps, notamment lorsque j’ai porté la loi contre les violences éducatives ordinaires. Avec plusieurs collègues et associations comme StopVEO, nous demandions une campagne nationale du gouvernement pour dire qu’on ne frappe pas ses enfants et qu’il faut les protéger. Ce sont les associations qui mènent ces campagnes, pas le gouvernement.

Mme Marie-Noëlle Morin. Je ne suis ni pour ni contre l’interdiction des réseaux sociaux aux jeunes, mais sous forme de boutade, je dirais que j’interdirais les réseaux sociaux aux parents en conflit. Ils nourrissent les insultes, les propos dénigrants. Si un parent a porté plainte contre l’autre pour des faits d’abus, tout va être déballé sur les réseaux sociaux.

Mme la présidente Maud Petit. Parlez-vous de la médiatisation des procédures ?

Mme Marie-Noëlle Morin. Oui, tout est mis sur la place publique. Quand on mène une enquête où ce phénomène existe, c’est difficile à gérer. 

Mme la présidente Maud Petit. Ne peut-on pas interpréter ce besoin de certains parents de médiatiser leur vécu comme une recherche d’écoute qu’ils estiment ne pas trouver auprès des institutions ? Pensez-vous que cela peut parfois desservir ces parents ?

Mme Marie-Noëlle Morin. Je pense que cela peut les desservir, car cela leur donne une image négative. Certaines mères pourraient, par exemple, être qualifiées d’hystériques. Mais c’est aussi, effectivement, l’expression de mères qui n’ont pas su trouver les endroits où parler. C’est vrai que, lorsque nous arrivons dans une enquête où ce phénomène a déjà eu lieu, c’est complexe. Nous avons beaucoup de très jeunes parents en ce moment, entre 20 et 25 ans, sans vie commune réelle, avec des bébés, des séparations, et où l’un réclame la garde à cor et à cri. Avec cette génération, les réseaux sociaux sont omniprésents.

M. Christian Baptiste, rapporteur. Nous connaissons bien ce phénomène : de jeunes adultes qui font des enfants sans avoir de base solide.

Vous arrive-t-il, dans vos rapports, de ne pas tout dire volontairement, de ne pas écrire des choses que vous voyez et observez ?

Mme la présidente Maud Petit. Quelle est l’idée derrière votre question, monsieur le rapporteur ? Quel intérêt y aurait-il à ne pas tout dire ?

M. Christian Baptiste, rapporteur. Est-ce que, peut-être pour ne pas accabler un parent ou dans des situations compliquées, il vous arrive de ne pas consigner dans votre rapport certaines choses que vous constatez ?

Mme la présidente Maud Petit. Je trouverais cela inquiétant si c’était le cas.

Mme Aude Pommier. Nous ne cacherons jamais un élément qui mérite d’être écrit, dit, dénoncé ou révélé. En revanche, nous entrons dans l’intimité des familles. Lors des entretiens d’anamnèse, les parents nous confient parfois des choses terribles de leur histoire personnelle. Certains de ces événements n’apportent pas un éclairage spécifique à nos préconisations en faveur des enfants et ne méritent donc pas de figurer dans un rapport qui va suivre ces personnes. C’est un choix que nous faisons dans le cadre de l’éthique de notre travail. Mais dès lors qu’un élément est essentiel à la compréhension de la problématique de l’enfant ou de la fratrie, bien évidemment, nous n’en ferons pas l’impasse.

M. Christian Baptiste, rapporteur. Je parlais bien d’éléments nécessaires, pas de choses futiles.

Mme Isabelle Metge. La perception de ce qui est nécessaire ou non peut varier d’un professionnel à l’autre. Cependant, en exerçant ce métier depuis longtemps au même endroit, j’ai pris conscience d’une chose : quand j’écris un rapport, je l’écris aussi pour l’enfant. Les parents refont leur vie et les avocats passent à autre chose, mais, pour l’enfant, les écrits restent. Des enfants sont revenus me voir, une fois devenus de jeunes adultes, afin de me poser des questions sur le rapport. Cela m’a fait écrire différemment. Je me dis que celui pour qui cette trace sera essentielle, c’est l’enfant. Quand j’écris, c’est en pensant à lui.

Mme la présidente Maud Petit. Merci infiniment de le préciser, car l’enfant victime grandit et tout cela contribue à sa construction dans sa vie d’adulte. C’est absolument indispensable.

Mme Marie-Noëlle Morin. Pour ajouter un élément, je demande aussi à l’enfant ce qu’il souhaite transmettre comme information. On leur explique, même aux tout-petits, que cela va rester écrit longtemps et qu’ils pourront le lire plus tard. Je leur demande systématiquement : « Je dois écrire quelque chose sur toi. Qu’est-ce que tu m’autorises à écrire ? » Je précise toutefois : « Il y a des choses que je serai obligée d’écrire, car je pense que tu es en danger ou que tu vis des choses qu’on ne peut pas garder pour soi. » Nous discutons avec les enfants, nous échangeons, et nous leur expliquons que certains éléments devront être notés. Mais pour le reste, je leur demande ce qu’ils souhaitent voir dit et transmis au juge qui va prendre des décisions importantes pour leur vie.

Mme la présidente Maud Petit. Oui, vous sollicitez sa parole dans tous les sens du terme.

Mme Béatrice Roullaud (RN). Vous avez souligné que le secret professionnel peut être une limite. Je suis persuadée que la crainte de poursuites – certains médecins sont poursuivis pour leurs signalements – n’est pas un avantage. Par contre, dans le secteur public, les fonctionnaires sont soumis à l’article 40 du code de procédure pénale et ont donc un devoir de déclarer les crimes ou délits dont ils ont connaissance.

Vous m’avez indiqué que vous n’intervenez jamais dans le cadre de mesures éducatives, mais uniquement dans un cadre civil, pour un divorce, voire pénal. Même si cela ne vous concerne pas directement, je souhaiterais avoir votre avis professionnel. Vous semble-t-il cohérent que, dans le cadre de la protection de l’enfance, les mêmes travailleurs sociaux soient chargés à la fois de faire des préconisations aux familles qu’ils suivent et de procéder à d’éventuels signalements de maltraitance ? Ne pensez-vous pas que cela peut être un frein, puisqu’ils sont en contact avec ces familles ?

Mme Aude Pommier. Pour vous répondre, il faut d’abord préciser qu’en matière d’assistance éducative, on ne parle plus d’enquêteur social. Dans le cadre d’une mesure d’investigation menée par la protection judiciaire de la jeunesse (PJJ), par exemple – ce que j’ai fait dans de précédentes fonctions –, il peut y avoir une volonté de scinder l’accompagnement : des professionnels investiguent auprès des parents tandis que d’autres investiguent auprès des enfants. C’est une pratique qui existe. De même, dans les services de l’ASE, lors de l’évaluation d’une information préoccupante, un binôme est généralement constitué : l’un s’attache à recueillir les éléments auprès du parent, et l’autre à évaluer la situation du côté du mineur.

Mme Isabelle Metge. Pour revenir à une question précédente, je pense que les réseaux sociaux constituent un moyen pour atteindre les jeunes. Je ne rencontre aucun jeune qui ne soit pas sur un ou plusieurs réseaux sociaux. Puisqu’on y trouve le meilleur comme le pire, essayons d’en tirer le meilleur. Dans ma pratique libérale, je reçois des jeunes qui ne viennent pas voir un psychologue sur le conseil de leurs parents, mais sur celui de rappeurs qui parlent de la souffrance mentale et psychique des jeunes. Il faut donc utiliser les réseaux sociaux et y mettre des contenus pertinents.

Mme la présidente Maud Petit. Je suis tout à fait d’accord sur le fait de mettre des contenus pertinents. Je suis sûre qu’il y a moyen d’utiliser les algorithmes pour diffuser des informations aux enfants sur les situations d’inceste.

Mme Isabelle Metge. Il est important d’incarner les choses. Le 119, c’est bien, mais ça reste un numéro. Un réseau social, où l’on mettrait des contenus et où l’on ferait parler des gens qui s’adressent aux jeunes, aurait une autre portée.

Mme la présidente Maud Petit. Je vous remercie infiniment pour votre participation et pour vos propos. N’hésitez pas à nous transmettre les informations que nous vous avons demandées.

*

*     *

  1.   Audition, ouverte à la presse, du Dr Paul Bensussan, expert psychiatre près la Cour de cassation (6 mai 2026)

Mme la présidente Maud Petit. Nous poursuivons nos auditions en recevant le Dr Paul Bensussan, dont il a beaucoup été question au cours de nos auditions.

Vous êtes psychiatre et expert auprès des tribunaux judiciaires, notamment de la Cour de cassation, depuis plusieurs années. Vous interveniez encore récemment à l’École nationale de la magistrature (ENM).

Vous êtes – vous nous l’expliquerez – un tenant du syndrome d’aliénation parentale, concept très décrié depuis plusieurs années par diverses institutions internationales. Ce concept, forgé par un Américain dont on entend qu’il a pu défendre la pédophilie, apparaît en effet constituer un alibi plus que pratique pour le parent auteur d’inceste à l’encontre d’un parent dit protecteur. Mais peut-être nous détromperez-vous.

Nous aborderons également la question de la qualité des expertises psychiatriques réalisées sur les familles, et les difficultés, pour les médecins, de signaler les faits dont ils peuvent avoir connaissance.

Avant de vous céder la parole, je rappelle que l’article 6 de l’ordonnance du 17 novembre 1958 relative au fonctionnement des assemblées parlementaires impose aux personnes auditionnées par une commission d’enquête de prêter le serment de dire la vérité, toute la vérité, rien que la vérité.

(Dr Paul Bensussan prête serment.)

Mme la présidente Maud Petit. Avez-vous bien dormi cette nuit, docteur ?

Dr Paul Bensussan, expert psychiatre près la Cour de cassation. Oui, convenablement. Pourquoi cette question ?

Mme la présidente Maud Petit. Pour m’assurer que vous étiez dans un bon état d’esprit. Vous aviez raison de ne pas vous inquiéter puisque tout va bien se passer.

Dr Paul Bensussan. Je suis très honoré d’être entendu par votre commission et je vous remercie de me donner la parole. Comme vous l’avez signalé, j’ai entendu des choses à mon sujet et j’ai constaté des avis très défavorables, non seulement à mes travaux, mais au principe même de mon audition. Je m’efforcerai de ne pas répondre aux nombreuses invectives et d’avancer plutôt des arguments tirés de la littérature scientifique, tout en rectifiant certaines contrevérités proférées devant vous.

Je suis psychiatre et mes travaux portent depuis de nombreuses années sur les allégations d’abus sexuels, en particulier lorsqu’elles surgissent dans des contextes de séparation parentale conflictuelle. Je ne viens nullement ici nier la réalité de l’inceste, ni son ampleur, ni sa gravité. Je viens en revanche rappeler qu’en matière d’expertise, la protection de l’enfant ne doit être confondue ni avec le dogmatisme ni avec l’idéologie.

De novembre 2000 à novembre 2002, j’ai fait partie d’une commission à la Chancellerie intitulée « Allégations d’abus sexuels dans des contextes de séparation parentale conflictuelle », ce qui laisse supposer que la magistrature se préoccupait déjà de la flambée – il n’y a pas d’autres termes – des allégations d’inceste dans les divorces très contentieux.

J’ai été aux côtés de la défense dans l’affaire d’Outreau pour la critique méthodologique d’une expertise, et j’ai été entendu par la commission chargée de tirer les enseignements du traitement judiciaire de cette affaire, présidée par Jean-Olivier Viout.

J’avais alors proposé de supprimer le terme de crédibilité du jargon de l’expertise, et ce pour deux raisons principales. Premièrement, tout est crédible. Je pense avoir tout vu en matière d’abus sexuels sur mineur, jusqu’aux actes de torture, de barbarie et aux meurtres. Rien n’est inconcevable. Malheureusement, l’humain est capable de tout. Deuxièmement, « crédible » vient étymologiquement de « croire ». J’estime, à l’inverse des positions militantes, que le rôle de l’expert ne doit pas être de croire ou de ne pas croire, mais d’analyser et de décrypter.

À ceux qui douteraient de mon engagement pour la protection de l’enfance, je me permets de citer quelques lignes d’Andrée Ruffo, juge des enfants au Canada et fondatrice du Bureau international des droits des enfants (IBCR), une figure respectée. Dans la préface de mon premier ouvrage consacré aux fausses allégations d’abus sexuels, elle écrit : « Vous avez eu, docteur Bensussan, le courage de dire que tout n’est pas si clair, que la vérité est complexe et que la recherche de celle-ci est une démarche demandant intégrité, compétence et perspicacité. Ce livre est un outil éducatif de premier ordre, un outil de sensibilisation et de partage, porteur d’espoir et susceptible de générer un sens accru de responsabilité pour tous ceux qui, comme moi, ont à prendre chaque jour des décisions qui marquent la vie des enfants. » Je ne cite pas ces lignes par vanité, mais pour rappeler qu’il y a un monde entre la protection de l’enfance et le militantisme, et ce monde a à voir avec l’exigence de nuance. La vérité est complexe, je vais tenter de vous le faire ressentir et peut-être même percevoir.

J’ai été surpris par l’intitulé de cette commission, car les mères protectrices ne constituent pas une catégorie clinique, psychologique ou juridique. Il aurait été préférable d’évoquer les parents protecteurs.

Il m’a également semblé percevoir, au fil des auditions, sans que cela suscite l’étonnement des membres de la commission, une vision caricaturale des institutions : une justice complice ou laxiste qui protégerait les abuseurs, voire, dans la bouche d’un magistrat, qui organiserait l’impunité des abuseurs, quand elle ne jetterait pas en prison les mères qui veulent protéger les enfants ; un Conseil national de l’Ordre des médecins (Cnom) qui réduirait au silence par la « terreur », Eugénie Izard vous disant même qu’il est « le bras armé des agresseurs ».

Enfin, j’ai été étonné par la place occupée par l’aliénation parentale, qui m’a même semblé prendre le pas sur la question de l’inceste. Je pense qu’il y a une confusion et une intrication dans l’esprit de certains membres de la commission, et à coup sûr des militants, et je vais tenter d’apporter un peu de nuance.

Concernant les allégations d’inceste, je rappelle que prendre au sérieux la parole d’un enfant ne relève pas de la croyance. J’ai entendu, au fil des auditions, des choses très violentes à mon sujet, me désignant comme l’expert qui viendrait défendre les pères contre les mères. Je vais m’efforcer de ne pas m’abaisser à ce niveau. Je vous fais part d’un souvenir ancien : un magazine grand public avait pris pour titre un propos du docteur Pierre Sabourin, pédopsychiatre qui fut à l’époque l’équivalent de l’actuel Maurice Berger : « Je ne dirai jamais à un enfant victime : “Je ne te crois pas” ». Je vous rassure, je ne dirai pas cela non plus. Mais il y a deux aberrations dans ce slogan. D’abord, si la justice a établi que l’enfant est une victime, l’expert n’a plus sa place. Ensuite, on ne dit évidemment pas : « je ne te crois pas » à un enfant reconnu victime.

Dans la vraie vie, nous sommes confrontés à deux risques. Le premier est le faux négatif, la terreur de tout le monde : ne pas avoir « cru » à un abus alors qu’il était réel, avec toutes les conséquences que vous avez entendues, comme le fait de rendre l’enfant à son agresseur. Mais il y a aussi le faux positif : « croire » à un abus qui n’a pas eu lieu. Je ne veux pas hiérarchiser ces deux risques, mais vous devez comprendre qu’ils causent tous deux des dommages. Si vous « croyez » à un abus qui n’a pas eu lieu, vous prendrez les mesures qui s’imposent et l’enfant grandira avec la conviction d’avoir été abusé. Il aura donc toutes les séquelles d’une victime d’inceste, auxquelles s’ajoutera un abus psychologique.

Je voudrais maintenant dissiper un piège rhétorique auquel je n’ai jamais trouvé de réponse. Certaines personnes, mues par la noblesse de la cause, défendent une pensée extrême et simple – pour ne pas dire simpliste – et affirment : « si un enfant dévoile, c’est toujours vrai ». Si, face à elles, on tente d’introduire ne serait-ce qu’un peu de nuance ou de complexité, on endosse malgré soi la posture de celui qui affirme en miroir : « c’est toujours faux », de celui qui ne croit pas. J’ai déjà été qualifié de négationniste, et je n’ai pas besoin de vous dire, avec le nom que je porte, ce que cette formule m’a inspiré. Je rappellerai la citation d’Alain : « Rien n’est plus dangereux qu’une idée quand on n’a qu’une idée ». Je m’efforcerai donc, si vous le permettez, de ne pas être le monomane du « toujours faux » face aux monomanes du « toujours vrai ».

Deux questions principales se posent. Premièrement, les fausses allégations d’abus sexuels existent-elles ? Deuxièmement, si elles existent, sont-elles suffisamment nombreuses pour justifier une évaluation ? À ces deux questions, je réponds par l’affirmative.

Surtout, je tiens à souligner l’importance du contexte. Nous disposons d’une littérature scientifique abondante, et je pourrai vous communiquer, si vous le souhaitez, une foule de références qui démontrent que le pourcentage de vraies ou de fausses allégations varie sensiblement en fonction de ce contexte. Je ne citerai pas mes propres travaux, puisqu’ils sont contestés, mais un pédopsychiatre de référence, le professeur Jean-Yves Hayez, qui s’exprime sur le cas où l’enfant dévoile spontanément.

Mme la présidente Maud Petit. De quelle année date cette publication ?

Dr Paul Bensussan. Elle date de 1994. L’article, paru dans la revue Psychiatrie de l’enfant, s’intitule « De la crédibilité des allégations de mineurs d’âge en matière d’abus sexuels ». Jean-Yves Hayez y écrit qu’il existe 3 à 8 % de faux lorsque la révélation est le fait du mineur lui-même. Ce taux augmente si l’enfant est très jeune, en raison de la suggestibilité naturelle du tout-petit ; il passe alors de 10 à 15 %. En revanche, il atteint des proportions considérables, de 35 à 60 % des cas, lorsque la révélation est le fait d’un parent dans un contexte de séparation contentieuse. En somme, il faut distinguer le cas d’un enfant qui va se confier à son institutrice en moyenne section de maternelle de l’allégation intervenant dans un contexte de divorce haineux, émaillé de plaintes multiples, où des parents se déchirent pour la garde d’un enfant et ne se font plus confiance. Dans ce dernier cas, l’allégation surgira juste avant les vacances ou avant un week-end, alors que la suppression d’un droit de visite a déjà été demandée pour d’autres raisons.

Mme la présidente Maud Petit. Pour quelles autres raisons, par exemple ?

Dr Paul Bensussan. L’enfant s’ennuie, ne veut plus y aller ou est revenu avec un bleu.

Mme la présidente Maud Petit. Vous avez donc des demandes de suppression de droit de visite parce que l’enfant s’ennuie.

Dr Paul Bensussan. Bien sûr. L’enfant ne veut plus y aller.

Mme la présidente Maud Petit. Pouvez-vous nous transmettre les documents correspondants ?

Dr Paul Bensussan. J’en ai des dizaines.

Mme la présidente Maud Petit. Je vous demande si vous pouvez nous les transmettre.

Dr Paul Bensussan. Il s’agit d’expertises et leur anonymisation demanderait des jours. Mais j’ai une expertise en tête. L’enfant rentre enrhumé, s’est écorché les genoux après une chute à vélo et n’est pas suffisamment couvert lorsqu’il va à l’école. Cela va vous faire plaisir, madame la présidente, car il s’agissait d’un père qui demandait la suppression d’un droit de visite maternel.

Mme la présidente Maud Petit. Pourquoi envisagez-vous que cela me ferait plaisir ?

Dr Paul Bensussan. Je vous le dirai peut-être plus tard.

Mme la présidente Maud Petit. Expliquez-moi pourquoi vous induisez que cela pourrait me faire plaisir d’entendre cela.

Dr Paul Bensussan. Puisque vous me le demandez, madame la présidente, j’ai été étonné de vous voir retweeter un tweet très violent de Marie-Christine Gryson-Dejehansart à mon encontre. Je sais bien qu’un retweet ne signifie pas forcément une approbation, mais je vous avoue que cela m’a surpris venant de la présidente de la commission.

Mme la présidente Maud Petit. Suggérez-vous que je suis orientée ?

Dr Paul Bensussan. Je n’ai dit que ce que je voulais vous dire.

Mme la présidente Maud Petit. Suggérez-vous que j’ai déjà un a priori dans cette commission ?

Dr Paul Bensussan. Je vous formule un étonnement. Je vous laisse l’interprétation du fait qu’une présidente de commission retweete un tel message.

Mme la présidente Maud Petit. Si vous êtes présent ici cet après-midi, c’est bien que je n’ai pas d’orientation à ce stade de la commission.

Dr Paul Bensussan. Alors, je m’en réjouis profondément.

Mme la présidente Maud Petit. Qu’en pensez-vous ?

Dr Paul Bensussan. J’en suis à présent intimement persuadé et cela me sécurise tout à fait.

Dans cette expertise, le père avait allégué tout ce que je viens de vous énumérer, avant de déclarer qu’il était persuadé que son ex-épouse abusait sexuellement de leur enfant. J’étais désigné par un juge aux affaires familiales (JAF). Comprenant un peu à qui j’avais affaire, j’ai rédigé mon rapport avec mille précautions. J’ai indiqué que nous avions affaire à deux parents aimants, faisant preuve de beaucoup de sollicitude et d’inquiétude. Dans l’attente de mon rapport, le magistrat avait confié la garde au père, de crainte que la mère soit réellement abuseuse. La scène était terrible, car, au moment de quitter le cabinet, l’enfant s’accrochait désespérément à sa mère. J’ai écrit, très prudemment, que je n’avais pas retrouvé chez cette mère les facteurs de risque de la propension à l’abus sexuel sur mineur et qu’à terme, une fois le calme revenu, la résidence paritaire serait sans doute la meilleure solution. Cela n’a pas suffi et le père a porté plainte contre moi pour non-dénonciation de crime. À ses yeux, il était certain que j’avais décelé l’inceste et que je n’avais pas voulu en parler. Pour résumer, il a été mon plus fidèle persécuteur pendant une vingtaine d’années, jusqu’à ce que je le fasse condamner par un tribunal correctionnel récemment. Vous voyez que nous sommes sur un terrain passionnel.

J’ai entendu Maurice Berger affirmer devant vous que, lorsqu’un enfant parle, c’est à 99,9 % exact. La précision à la décimale m’a impressionné, car cela signifierait que le docteur Berger est capable de distinguer le vrai du faux avec une telle précision, ce que personne ne sait faire. On peut donner des fourchettes, mais pas un chiffre à la décimale près. D’ailleurs, un classement sans suite, un non-lieu, une relaxe ou un acquittement ne signifient en aucun cas que l’abus n’a pas eu lieu. Je ne sais donc pas ce que ce chiffre signifie.

Il affirme encore, lors de cette même audition, qu’il y a entre 0,5 % et 6 % – même précision admirable – de fausses allégations volontaires. Je souligne le mot « volontaire », car je vous ai dit que j’allais essayer d’introduire un peu de complexité. Or je n’ai entendu jusqu’à présent devant vous que les termes de « vérité » et de « mensonge ». Le qualificatif « volontaire » renvoie à la question du mensonge, et du mensonge du tout-petit, ce qui est encore plus scandaleux. Or, bien sûr, un petit enfant ne ment pas. Une mère qui protège son enfant ne ment pas. Ou alors, comme vous l’a dit Roland Coutanceau, c’est extrêmement rare. Il nous faut distinguer le mensonge de l’erreur.

Encore une fois, prendre au sérieux la parole de l’enfant n’est pas la prendre à la lettre. Il est indispensable de se demander comment la révélation a surgi, dans quel contexte, quelles ont été les toutes premières questions posées à l’enfant, par qui, combien de fois et quels étaient les signes. Lorsqu’un enfant de dix-huit mois dit : « papa bobo cul-cul », est-ce que cela veut dire que son père l’a sodomisé sans ménagement, qu’il lui a donné une fessée ou qu’il a fait son change sur un anus irrité ? On n’en sait rien.

Le mensonge est un slogan dans ce débat ; il ne m’intéresse pas. D’ailleurs, la psychiatrie n’est pas un détecteur de mensonges. En revanche, il faut analyser scrupuleusement tous les paramètres – je peux vous les énumérer si vous le souhaitez.

Faites-moi penser à vous lire un extrait de la circulaire dite Royal, adressée aux enseignants et aux personnes de l’éducation nationale, qui leur demandait, au début des années 2000, de signaler un abus sexuel s’ils en avaient connaissance – ce qui est bien le moins. Les signes d’alerte qui sont énumérés dans cette circulaire posent problème. J’y reviendrais si j’en ai le temps.

Je vais vous lire un extrait d’une expertise que j’ai été amené à critiquer et vous allez me dire si l’enfant est menteur : « “La petite fille, je la connaissais, j’y étais, elle avait 5 ans, en robe rouge. Des fois, elle parlait, elle avait peur. Elle a été massacrée par mon père. Elle a été violée. Mon père, il avait comme les policiers, un bâton. J’étais dans sa chambre, je disais arrête, il continuait. Elle a saigné à la jambe.” L’enfant a les yeux écarquillés, il semble assister de nouveau à la scène, sa respiration est haletante. “Elle hurlait, mon père il continuait, et elle est morte et les grands regardaient.” L’enfant poursuit sans pause : “C’était la nuit. Après, il y avait quelque chose qui craquait en dessous du lit, c’est la petite fille emballée dans le balatum.” » Vous imaginez que cet enfant avait 8 ans, n’avait pas trois mots de vocabulaire, et on ne lui demande pas comment il a entendu parler du balatum, ce revêtement de sol, cousin du linoléum. L’extrait se poursuit ainsi : « J’ai hurlé, j’étais prêt à sauter par la fenêtre. J’avais peur, plein de sang en dessous du lit. Il y a eu aussi deux petits garçons et une fille massacrée. Un petit garçon a été enterré dans le jardin. » L’enfant a montré l’endroit, mais il n’y avait pas de cadavres ni d’enfants disparus. Le rapport d’expertise affirme : « L’enfant n’est en aucune façon mythomane, n’a pas de tendance à l’affabulation. Aucun élément de nos examens ne permet de penser que l’enfant invente des faits. Il a une perception de la réalité qui est celle de toute personne non délirante. Il distingue le vrai du faux. »

Mme la présidente Maud Petit. Parlez-vous d’une expertise sur un enfant d’Outreau ?

Dr Paul Bensussan. Cette expertise concernait en effet l’affaire d’Outreau. Dans cette affaire, je précise que les enfants étaient gravement victimes. Je ne l’ai jamais contesté et je ne le conteste pas devant vous. Ils ont subi des atrocités depuis le berceau.

Toutefois, les meurtres d’enfants en question n’ont pas existé. L’enfant ne mentait pas ; il en était convaincu, au point d’en avoir le souffle coupé et de revivre des scènes qui n’avaient jamais existé. La nécrophilie de son père n’existait pas davantage. Il s’agissait malheureusement de l’inceste le plus sordide, mais il ne déterrait pas de cadavres dans les cimetières et ne sodomisait pas leurs chats et leurs chiens. Les animaux de la ferme de Belgique qui auraient sodomisé les garçons de la fratrie n’ont pas été retrouvés. Cet enfant ne mentait pas. Encore une fois, mentir, c’est altérer sciemment la vérité. Je pense que beaucoup parmi vous se souviennent des images de pelleteuses retournant la terre des jardins à la recherche de ces cadavres. Lorsque le président de la cour d’assises a demandé à Myriam Badaoui, la mère incestueuse : « Mais, madame, vous nous dites donc que vos enfants ont menti ? », elle a répondu : « Non, monsieur le président, ils n’ont pas menti, mais parfois ils se trompent. » Vous voyez pourquoi je veux sortir de cette dichotomie entre mensonge et vérité.

L’une des expertes, celle que vous avez retweetée, madame la présidente, n’a pas été reconduite sur la liste des experts du fait de son militantisme.

Mme la présidente Maud Petit. Comment est-ce détecté ? Quelle est la procédure ?

Dr Paul Bensussan. C’est l’avis du procureur général, et non le mien. Véronique Malbec, procureure générale près la cour d’appel de Rennes, a écrit à son homologue de la cour d’appel de Douai : « Il ressort de l’ensemble des interventions écrites, anciennes et contemporaines de [cette experte] une remise en cause véhémente d’experts judiciaires, d’universitaires ainsi qu’une critique systématique des décisions d’acquittement rendues par les cours d’assises. Cette démarche militante trahit un manque d’objectivité, d’impartialité et de neutralité qu’on doit pourtant exiger d’un expert judiciaire. »

Selon la formule d’Hubert Van Gijseghem, psychologue canadien, on ne peut pas faire d’expertise avec un cœur qui saigne. La cause de la protection de l’enfance est parfaitement noble, mais on ne doit pas être expert comme on embrasse une cause. On doit être expert pour éclairer la justice.

L’aliénation parentale a occupé dans vos débats une place importante, et je crois qu’il faut dissiper un malentendu. Tout d’abord, l’analyse critique d’une allégation d’abus sexuels ne suppose évidemment pas le recours au concept d’aliénation parentale. Inversement, les situations de rejet d’un parent par un enfant ne supposent pas qu’il y ait eu un abus sexuel. Ces deux notions, selon moi, doivent être dissociées si l’on veut y voir clair.

L’aliénation parentale est une situation de rejet d’un parent par un enfant dont on ne comprend pas la cause ou qui, à tout le moins, ne peut pas s’expliquer par la qualité antérieure de la relation. On a parfois, même de la part du parent favori, un témoignage sur la qualité du lien passé. J’utilise personnellement des échelles de compétences parentales, qui évaluent la connaissance qu’un parent a de son enfant : le nom de ses meilleurs amis et de sa maîtresse d’école, ses dernières notes, ses aliments favoris, etc. Ces échelles permettent de voir parfois que l’on a deux parents compétents, dont l’un est rejeté sans explication et l’autre est le parent favori.

Des messages simplistes, accusant les mères d’induire ce rejet, ont été diffusés. Or, dans ma statistique personnelle, on a environ 40 % de rejets de mères contre 60 % de rejets de pères. Je pourrais vous apporter des échantillons de messages haineux adressés par des enfants à leur mère ; vous verrez que cela n’a rien à voir avec un abus sexuel, mais que cela fait littéralement froid dans le dos.

Je ne plaque pas un diagnostic. Le fait que ce concept ne soit pas reconnu dans les classifications ne signifie pas qu’il n’existe pas. Je pourrais vous faire part de pressions, de menaces – je pèse mes mots – et d’insultes sur des universitaires qui ont osé aborder ces questions. Il y a dans les classifications actuelles des notions qui me suffisent amplement à décrire ce désordre, par exemple « l’abus psychologique de l’enfant » ou « l’enfant affecté par une séparation parentale conflictuelle ».

Mais, surtout, pour faire une analogie, le trouble de stress post-traumatique apparaît en 1980 dans les classifications. Est-ce que cela signifie qu’avant, ce trouble n’existait pas ? Bien sûr que non. De même, le jeu pathologique fait son entrée en 1980 dans les classifications. Est-ce que cela veut dire qu’il n’y avait pas de joueurs pathologiques avant cette date ?

Mme la présidente Maud Petit. Si je suis votre logique, vous espérez que d’ici quelques années le SAP soit reconnu ?

Dr Paul Bensussan. Il ne s’agit pas d’espoir.

Mme la présidente Maud Petit. Cela revient à ça, puisque vous dites que certains symptômes préexistaient à leur reconnaissance au sein des classifications. Votre logique semble être de dire que, dans probablement peu de temps, le SAP sera enfin reconnu.

Dr Paul Bensussan. Ce n’est pas ma logique. Ma logique est de vous dire que la non-inscription dans une classification ne reflète pas la non-existence. Je vais vous faire une démonstration par l’absurde. Je pense que la perversion existe et je suppose que vous êtes tous ici persuadés qu’elle existe. Or elle n’est pas présente dans les classifications. De même, le contrôle coercitif, auquel se réfèrent abondamment mes plus virulents détracteurs, n’apparaît pas non plus, alors qu’il existe évidemment.

Il existe deux sortes de controverses. La première est scientifique : les critères diagnostiques sont-ils bons ? Y a-t-il une bonne concordance diagnostique, c’est-à-dire la capacité pour des psychiatres de sensibilités différentes de poser un même diagnostic sur un même sujet ? Par exemple, des signes hautement spécifiques de la schizophrénie, comme la discordance, ont disparu des classifications parce que la concordance entre psychiatres était mauvaise. La seconde sorte de controverse est passionnelle, comme lorsque l’on qualifie l’aliénation parentale de « bouclier des pères abuseurs ».

Sur ce sujet, la décision de relaxe qui me concerne tranche parfaitement. Il n’appartient pas à la chambre disciplinaire de trancher un débat théorique sur le concept d’aliénation parentale qui, même s’il ne fait pas consensus, n’en suscite pas moins un large débat scientifique. Cette relaxe, d’une netteté absolue, ne signifie pas une indulgence, mais elle ne signifie pas non plus, comme l’a écrit Maître Pascal Cussigh, président de CDP – Enfance, un mépris du Cnom pour la protection de l’enfance. Affirmer des choses pareilles, c’est faire preuve de mépris pour l’intelligence.

Mme la présidente Maud Petit. L’aliénation parentale étant d’ordre psychiatrique, donc médical, elle ne relève effectivement pas de la déontologie.

Dr Paul Bensussan. Cette notion fait l’objet de milliers de publications.

Je voudrais vous citer une collègue respectée, je crois, de toute la profession : Marie-France Hirigoyen. Ses travaux sur le harcèlement moral et sexuel ont été traduits dans plus de vingt langues. Dans son dernier ouvrage Séparations avec enfants, elle considère l’aliénation parentale comme « un traumatisme aux effets dévastateurs ». Dans sa lettre adressée à l’ONU en avril 2026, que je pourrai vous communiquer dans son intégralité si elle m’y autorise, elle écrit : « Il est important que l’ONU reconnaisse l’existence de situations d’aliénation parentale et qu’elle prenne des mesures pour sensibiliser les gouvernements et les autorités compétentes aux risques et aux conséquences de cette forme de maltraitance. » Je tiens à votre disposition une riche bibliographie sur ce phénomène prétendument inexistant.

Concernant le Cnom, je ne reviendrai pas sur ma relaxe, mais je vous en donnerai tous les détails. La plainte déposée par quatre associations demandait non seulement une sanction déontologique, mais également mon retrait de la liste des experts. J’ai ici la décision de relaxe et la lettre du procureur général près la cour d’appel de Versailles. Je pense que cela se suffit à soi-même.

Je voudrais cependant relever les propos pour le moins étonnants de pédopsychiatres que vous avez entendus, Françoise Fericelli et Eugénie Izard, qui, contrairement à moi, ont été sanctionnées. Il ne faut surtout pas confondre un signalement fait dans les règles, avec prudence, avec un certificat médical téméraire, qui va au-delà de ce que le médecin a pu constater lui-même, ou un certificat de complaisance, rédigé avec parti pris pour servir une des parties. Je tiens à votre disposition une lettre de rétractation d’un pédopsychiatre qui s’est laissé abuser dans un procès hautement médiatisé.

Françoise Fericelli dit : « on a suivi 100 % de mes expertises pendant douze ans ». C’est une affirmation forte. Mais cela n’a aucun sens, car, dans la vraie vie, un président ne contacte pas l’expert à l’issue de sa décision, ou cela signifie que cette personne s’enquiert systématiquement de la décision qui suit son expertise. Cette personne n’est plus sur les listes d’experts depuis 2022. Je ne sais pas pourquoi, honnêtement. A-t-elle été écœurée par une sanction ordinale ? N’a-t-elle pas été reconduite ? Je n’en sais rien. Mais cette phrase me paraît extrêmement inquiétante, car elle montre que l’expert s’assoit dans le fauteuil du juge et est persuadée que ses conclusions seront toujours suivies.

Je vous livre cette citation : « La confusion contre-nature du juge et de l’expert a engendré au cours du siècle un monstre intellectuel qui a opéré des ravages, un angélisme exterminateur. Le juge a besoin d’experts libres. Être libre ne signifie pas être arbitraire, mais être indépendant des passions collectives et des campagnes médiatiques. »

La protection de l’enfant est un domaine trop grave pour être réduit à des slogans, fussent-ils généreux. Elle demande de l’empathie, bien sûr, mais une compassion sans méthode est dangereuse. Elle demande de l’écoute, mais une écoute sans analyse est faussement bienveillante et inexploitable en matière psycholégale. Elle demande du courage, mais le courage n’est pas uniquement de dénoncer ; il est aussi parfois de résister à ce que tout le monde voudrait croire. L’expert doit avoir toujours à l’esprit les deux risques auxquels seul Maurice Berger, avec ses 99,9 %, semble échapper : le risque de faux positifs et le risque de faux négatifs. Bien souvent, c’est le risque de faux positifs qui est privilégié – je peux le comprendre si l’on a la croyance qu’il n’y a que 0,1 % de faux.

Ne faudrait-il pas alors, comme le suggère le juge Édouard Durand, dépoussiérer ce principe encombrant et mal compris de la présomption d’innocence ? Pourquoi ne pas radier les experts qui osent parler d’aliénation parentale ? Cette suggestion est étonnante venant d’un magistrat, car elle suppose ce qu’on appelle le renversement de la charge de la preuve. Si je suis mis en cause pour un abus sexuel qui ne laisse aucune trace médico-légale, je devrais pouvoir prouver que ce geste n’a pas eu lieu, ce que je ne pourrai jamais faire.

Mme la présidente Maud Petit. Malheureusement, il est tout aussi difficile, de l’autre côté, de prouver un tel acte quand il n’a pas laissé de traces.

Dr Paul Bensussan. Je vous listerai tout ce que nous devons analyser lorsque nous sommes face à un dévoilement. L’expertise ne se fait pas à partir de la seule parole de l’enfant. En effet, la parole de l’enfant n’émane pas toujours de l’enfant lui-même, mais peut venir d’un parent inquiet. Que faire si l’enfant, face à un policier bien formé, à un psychologue ou à un expert, ne confirme pas ? Ce n’est plus une parole d’enfant. Surtout, ce n’est pas toujours une parole. Cela peut être un symptôme : des maux de ventre, des vomissements, des terreurs nocturnes, une phobie scolaire ou encore des troubles du comportement en milieu scolaire. On doit impérativement savoir ce qui se passait à ce moment-là dans l’environnement de cet enfant. La parole de l’enfant n’est donc pas toujours une parole et n’émane pas toujours de l’enfant. Il est nécessaire de ne pas être réducteur.

Je reviens sur le renversement de la charge de la preuve. Au fond, cela reviendrait à faire ce que Marcela Iacub, historienne du droit et directrice de recherche au Centre national de la recherche scientifique (CNRS), qualifie d’« exception sexuelle du droit » : parce que la maltraitance sur enfants est si grave, on ne pourrait pas s’accommoder des principes du droit pénal. C’est aux juristes et aux législateurs de se prononcer. Je n’ai pas à avoir un avis en tant que psychiatre, mais, venant d’un magistrat, cette suggestion m’inquiète.

Je terminerai avec cette citation de mon maître, le professeur Serge Brion, qui m’a donné envie de faire de l’expertise lorsque j’étais son interne. Un jour, alors que je lui demandais conseil sur la façon de rédiger dans un dossier très complexe, il me dit : « Moi, Paul, en expertise judiciaire ou privée, je dis ce que je pense. Sinon, il ne fallait pas me le demander. » Cette phrase, faussement triviale, pleine de bon sens, mais aussi de courage, a guidé ma carrière, et je suis content, à l’occasion de cette audition, de rendre hommage au professeur Brion.

Mme la présidente Maud Petit. Je vous remercie, docteur, pour ces propos introductifs.

Pouvez-vous détailler le plus précisément possible le temps total que vous consacrez à une expertise complète, incluant la lecture du dossier, l’entretien avec chaque personne et le temps de rédaction ?

Dr Paul Bensussan. Je consacre au minimum une à deux demi-journées à l’étude du dossier, car les pièces qui nous sont communiquées sont extrêmement nombreuses dans les affaires complexes. Les cas les plus simples, ceux que je m’attendais à voir en m’inscrivant sur la liste d’experts, sont ceux où un parent présente une pathologie mentale.

Mme la présidente Maud Petit. Vous consacrez donc une à deux demi-journées à la lecture du dossier, l’entretien avec chaque personne et la rédaction.

Dr Paul Bensussan. Non, je consacre une à deux demi-journées à la seule étude des pièces.

Mme la présidente Maud Petit. Ma question portait sur le temps total que vous consacrez à une expertise complète, ce qui inclut la lecture du dossier, les entretiens et la rédaction.

Dr Paul Bensussan. Le temps total représente pas moins de cinq à six demi-journées.

Mme la présidente Maud Petit. Combien de temps passez-vous en moyenne avec les enfants pour les entretiens ?

Dr Paul Bensussan. Non, je ne peux pas vous donner de moyenne. Cela peut aller de vingt minutes pour un enfant excédé qui ne veut rien dire, qui manifeste un semi-mutisme ou qui s’agite, à une heure, voire une heure et demie, pour un préadolescent qui en a énormément sur le cœur. Dans ce dernier cas, c’est quasiment un entretien d’adulte.

Mme la présidente Maud Petit. Rencontrez-vous systématiquement l’enfant, le père et la mère ? Dans quel ordre ? Entendez-vous l’enfant avec chacun de ses parents ? Entendez-vous des proches et d’autres enfants de la fratrie ? Certaines personnes, une mère, par exemple, peuvent-elles refuser de se soumettre à l’expertise, éventuellement sur le conseil d’un avocat ?

Dr Paul Bensussan. Je vais faire comme le Docteur Maurice Berger et dire que je convoque les enfants dans 99,9 % des cas. S’il s’agit d’un enfant au biberon et qu’on me dit qu’il est terrorisé quand il voit son père, je le convoque, car j’ai besoin d’observer ce qui se passe, même si c’est non verbal. Pour les enfants de moins de dix-huit mois, si les inquiétudes ne portent que sur la compétence parentale du parent qui accueille, je ne les rencontre pas. J’ai vu des huissiers faire des constats sur des sièges bébé.

Mme la présidente Maud Petit. Que faites-vous si le juge vous demande d’entendre ces enfants ?

Dr Paul Bensussan. Le juge indique toujours : « selon le choix de l’expert ». J’ai fait partie pendant deux ans d’une commission réunissant juges et experts au tribunal de Versailles où nous avons évoqué toutes ces problématiques, notamment l’audition des tout-petits. Les JAF s’accordaient à dire qu’en dessous de 3 ans, si les deux parents n’avaient pas d’inquiétude sur la croissance ou le développement psychomoteur, cela n’avait pas un grand intérêt, surtout si l’inquiétude ne portait que sur la compétence du parent mis en cause.

Mme la présidente Maud Petit. Avez-vous des cas où l’un des deux parents refuse de se soumettre à l’expertise ?

Dr Paul Bensussan. Bien sûr.

Mme la présidente Maud Petit. Pour quel motif ?

Dr Paul Bensussan. Le motif est : « Pas lui, surtout pas lui ». Cela se fait avec le soutien d’avocats, d’associations, etc. Dans ce cas-là, je dis au juge que cela m’est égal et qu’il peut nommer un autre expert. Très généralement, le juge répond que c’est moi qu’il souhaite dans le dossier. Cela me demande quatre fois plus de temps qu’un dossier normal, car je sais qu’il y aura une plainte ou des doléances. Et je suis prisonnier, car je ne peux pas dire ce que je ne pense pas.

Mme la présidente Maud Petit. Quand vous n’avez pas entendu ce parent qui ne s’est pas présenté, tirez-vous tout de même des conclusions dans votre rapport d’expertise sur ce parent que vous n’avez pas vu ?

Dr Paul Bensussan. Je n’ai qu’un seul cas de ce type. Quand le juge maintient ma désignation, je convoque et les gens se rendent à l’audition. Mais j’ai un cas où une mère a refusé de se présenter. C’était une situation d’allégation d’abus sexuels. Même le point-rencontre avait jeté l’éponge. Le père avait la garde, mais la mère, durant l’heure de visite et sous le nez des éducateurs, continuait à marteler sa vérité à son enfant, au point que les personnels du point-rencontre ont parlé de maltraitance et ont dit au juge qu’ils ne pouvaient plus cautionner cela. J’avais donc de nombreuses pièces, mais cette mère ne s’est pas présentée.

Mme la présidente Maud Petit. Vous avez donc rendu un rapport d’expertise sans avoir rencontré la mère, en tirant des conclusions sur la base de pièces. De quels types de pièces, par exemple ?

Dr Paul Bensussan. Les rapports des psychologues du point-rencontre, toute la procédure pénale qui était très abondante, les témoignages, l’évaluation de l’enfant ou encore l’observation de l’enfant avec son père. J’avais demandé au magistrat que faire, puisqu’elle n’était pas venue. Il m’a répondu que je devais rédiger. Pour conclure sur ce cas, la mère a attaqué tout le monde : l’avocat du père, qui était le bâtonnier de Chartres, et les JAF de Chartres. Selon elle, le tribunal de Chartres est complice des agresseurs.

Mme la présidente Maud Petit. Quelle méthodologie utilisez-vous pour répondre à la mission la plus souvent demandée par les juges ?

Dr Paul Bensussan. Lorsque je vois le ou les enfants, j’ai besoin d’avoir entendu au préalable le discours des deux parents. Je convoque donc les parents séparément. Il m’est arrivé, pour mettre en confiance, de proposer une phase initiale en présence des deux parents, si c’est supportable pour eux. Je ne l’impose jamais. Cela permet à l’enfant de voir que, lorsque c’est important, ses parents peuvent se trouver dans la même pièce sans s’invectiver. Puis, une fois que l’enfant est à l’aise avec moi, je leur demande de sortir. Ce protocole sécurise énormément les enfants.

Mme la présidente Maud Petit. Avez-vous accès à l’intégralité du dossier judiciaire, ou uniquement aux pièces transmises par le magistrat ? Comment vérifiez-vous que le dossier est complet ?

Dr Paul Bensussan. Je ne demande aucune pièce au magistrat, mais je les demande aux avocats des parties. Certains avocats vous transmettent leur dossier entier, avec 140 pièces incluant les factures d’EDF. Dans ma convocation type, je précise que je ne souhaite pas recevoir les témoignages, car ils sont toujours contestés. Je demande les rapports de psychologues, de médecins ou encore les comptes rendus d’hospitalisation.

Mme la présidente Maud Petit. Vous n’êtes pas pédopsychiatre, vous l’avez rappelé en propos liminaire. Je vais vous poser une question sur votre capacité à évaluer un enfant. Quelles sont les formations spécifiques, les certifications ou les supervisions que vous avez suivies à cette fin ?

Dr Paul Bensussan. J’ai apporté des attestations de confrères très reconnus qui qualifient cette accusation d’absurdité. Il ne faut surtout pas être pédopsychiatre pour faire une expertise familiale. Le juge attend une évaluation des interactions familiales, des dynamiques en cause, de la compétence de chaque parent et, bien sûr, de l’état psychologique de l’enfant. Il m’est arrivé de faire appel à des sapiteurs dans des cas de pathologie très spécifiques, comme un autisme sévère, mais pas toujours. La question n’est pas de faire un bilan neuropsychologique, mais de savoir si le parent a un lien de qualité avec l’enfant et s’il peut l’accueillir.

Sur ma formation, le professeur Van Gijseghem atteste qu’il m’a lui-même formé à la technique du Statement Validity Analysis (SVA). J’ai fait de nombreuses publications sur la psychologie du témoignage. Et je pense, pour avoir visionné beaucoup d’auditions filmées, qu’un policier bien formé est meilleur qu’un psychiatre ou un pédopsychiatre non formé.

Mme la présidente Maud Petit. Ma question portait sur la formation. En vous entendant, j’ai presque l’impression que les pédiatres ou les gynécologues ne sont pas si importants, puisqu’il y a des médecins généralistes. Or les spécialités sont importantes. L’enfant est une spécificité. Il faut une formation spécifique pour savoir comment lui parler, comment l’aborder et quel type de questions lui poser. C’est important.

Dr Paul Bensussan. J’ai beaucoup publié sur ce sujet. Pour avoir été formé aux techniques d’interrogatoire d’enfants et avoir été requis pour visionner des auditions d’enfants, j’estime en savoir suffisamment, et même beaucoup plus qu’un pédopsychiatre qui ne verrait, par exemple, que des enfants malades. La comparaison que vous faites avec la pédiatrie suppose qu’on vient faire soigner une pathologie.

Mme la présidente Maud Petit. Non, je parlais de spécialité. Le pédiatre ou le gynécologue ont une connaissance plus poussée qu’un généraliste.

Dr Paul Bensussan. Vous pouvez proposer, dans les évolutions législatives, que seul un pédopsychiatre puisse faire de l’expertise en affaires familiales. Mais je vous ai apporté des attestations qui qualifient toutes ce dogme d’absurdité. Au contraire, ces écrits disent qu’il faut absolument être généraliste. Deuxièmement, il faut savoir interroger un enfant, et je n’ai rien à démontrer sur ce point.

Mme la présidente Maud Petit. Si des pédopsychiatres ou des psychiatres n’étaient pas disponibles sur la liste des experts, estimez-vous qu’un dentiste, à la limite, pourrait auditionner un enfant ?

Dr Paul Bensussan. Madame la présidente, vous utilisez la dérision.

Mme la présidente Maud Petit. Ce n’est pas de la dérision.

Dr Paul Bensussan. Vous auriez pu dire aussi un mécanicien automobile.

Mme la présidente Maud Petit. Ce n’est pas de la dérision, je vais jusqu’au bout de votre logique.

Dr Paul Bensussan. Ma logique n’aboutit pas à dire qu’un mécanicien automobile, un dentiste ou un commerçant pourrait auditionner un enfant. Je vous ai dit ce que je pensais, mais vous n’avez pas souhaité m’entendre : un policier bien formé est parfait par rapport à un psychiatre ou un pédopsychiatre non formé.

Mme Florence Herouin-Léautey (SOC). Vous avez dit qu’un policier bien formé est mieux qu’un pédopsychiatre. À quoi doit-il être bien formé ? Et comment ?

Dr Paul Bensussan. Je parlais d’un pédopsychiatre non formé aux techniques d’interrogatoire, comme le protocole Nichd ou les techniques de SVA. Il s’agit de savoir poser des questions ouvertes, non inductrices, en tenant compte de la suggestibilité de l’enfant. La parole de l’enfant n’est qu’un des six paramètres qu’il faut examiner dans un dévoilement. Pour la recueillir, il vaut mieux avoir été sensibilisé à la psychologie du témoignage. Pensez-vous qu’un spécialiste de l’autisme ou du trouble déficit de l’attention avec ou sans hyperactivité (TDAH) serait meilleur pour un enfant qui ne serait pas atteint de ces pathologies ? Je vous laisse cette appréciation, mais ce n’est pas la mienne.

Mme la présidente Maud Petit. Vous dites que s’ils ne sont pas formés au recueil de la parole, ils ne sont pas en mesure de mener efficacement des entretiens, mais vous, qui n’êtes pas un spécialiste de l’enfant, vous considérez que vous pouvez le faire malgré tout.

Dr Paul Bensussan. Ce n’est pas moi qui le considère, c’est l’ensemble des JAF de France, le procureur général près la cour d’appel et le Cnom. Personne parmi ces autorités ne vous dira qu’il faut un pédopsychiatre en affaires familiales.

Mme la présidente Maud Petit. C’est ce que nous avons entendu lors d’auditions.

Dr Paul Bensussan. Je parle seulement des autorités que je viens d’indiquer, et non de militants.

Mme la présidente Maud Petit. Mais je ne vous parle pas de militants.

Dr Paul Bensussan. Vous me direz de qui vous parlez.

Mme la présidente Maud Petit. C’est vous qui devez nous répondre.

Dr Paul Bensussan. Nous n’irons pas bien loin de cette manière. En tout cas, dans les textes actuels, il ne faut pas être pédopsychiatre pour réaliser une expertise en affaires familiales. Mes confrères réputés considèrent qu’il est absurde de prétendre cela. Enfin, il y a l’argument plus trivial, mais réaliste, que Roland Coutanceau a soulevé devant vous : il n’y en a pas. Nous serions donc en panne.

Mme la présidente Maud Petit. Je vous rejoins sur ce point. Il manque peut-être effectivement des experts spécialistes de l’enfance. S’il y en avait, il serait peut-être plus intéressant que ce soit eux qui pratiquent ces expertises.

Dr Paul Bensussan. Peut-être, mais cela ne les dispenserait pas d’avoir une très bonne connaissance de l’inceste et des dynamiques familiales dans les familles incestueuses.

Mme la présidente Maud Petit. Bien évidemment.

Dr Paul Bensussan. Et ça, ce n’est pas de la pédopsychiatrie.

Mme la présidente Maud Petit. Non, ce sont des formations complémentaires. Justement, vous formez-vous régulièrement et continuellement ? Cherchez-vous à assister à des formations pour vous mettre à jour des avancées de la science ?

Dr Paul Bensussan. C’est exigé. Pour être reconduit sur les listes, il faut attester d’un certain nombre de formations.

Mme la présidente Maud Petit. C’est donc déjà le cas pour être reconduit ?

Dr Paul Bensussan. Oui, c’est déjà le cas.

Mme la présidente Maud Petit. Quelle est votre dernière formation dans les cinq dernières années ?

Dr Paul Bensussan. Je ne l’ai pas en tête, mais je les ai communiquées à ma cour d’appel. Je suis régulièrement des formations.

Mme la présidente Maud Petit. Pouvez-vous nous les transmettre aussi, s’il vous plaît, docteur ?

Dr Paul Bensussan. Elles sont transmises à ma cour d’appel et à la Cour de cassation.

Mme la présidente Maud Petit. N’avez-vous pas souvenir de la dernière formation que vous avez suivie et de sa date ?

Dr Paul Bensussan. C’était peut-être en 2002… Je plaisante, madame la présidente.

Mme la présidente Maud Petit. Savez-vous que cette audition est enregistrée ? Si vous dites cela, nous conserverons donc cette date.

Dr Paul Bensussan. Oui, mais je précise que c’est une remarque en forme d’ironie, car je trouve votre questionnement extrêmement agressif, dans la mesure où il supposerait mon incompétence.

Mme la présidente Maud Petit. Pas du tout. C’est vous qui l’interprétez comme ça. Je vous demande un élément factuel. J’aimerais connaître l’année de votre dernière formation.

Dr Paul Bensussan. Ça doit être en 2024 ou 2025. Je vous donnerai la liste intégrale.

Mme la présidente Maud Petit. Merci beaucoup.

Dr Paul Bensussan. Mais la date et l’heure exactes, je ne les ai pas.

Mme la présidente Maud Petit. Disposez-vous du jour et du lieu ?

Dr Paul Bensussan. Vous aurez ces éléments.

Mme la présidente Maud Petit. Avez-vous été formé à la dissociation, à l’amnésie traumatique, au mécanisme de dévoilement, à la suggestibilité, aux faux souvenirs – vous avez parlé de fausses allégations, mais pas encore de faux souvenirs – et aux biais cognitifs ?

Dr Paul Bensussan. J’ai fait quelques dizaines de communications sur ces thèmes. Je vous enverrai un CV exhaustif, cela ira plus vite.

La théorie du psychotrauma telle qu’elle vous a été exposée est extrêmement réductrice. En effet, la dissociation expliquerait l’amnésie traumatique ; s’il y a amnésie, cela prouve que l’abus a eu lieu ; si le souvenir ressurgit, cela prouve aussi que l’abus a eu lieu. C’est une sorte de théorie performative, c’est-à-dire autovalidante.

La théorie de l’amnésie traumatique est brandie pour expliquer qu’un souvenir peut ressurgir intact, comme la boîte noire d’un avion retrouvée après un crash, après avoir été enseveli dans l’oubli, parfois pendant des décennies. L’un des biais de cette théorie est de réunir des faits de nature très différente. Un trauma ponctuel, comme un viol par un inconnu, s’accompagne généralement d’une angoisse de mort. Lorsqu’un trauma ponctuel est aussitôt dévoilé par un enfant et que les parents et la justice ont une réponse appropriée, les séquelles peuvent être minimes, en tout cas, ne sont pas les mêmes qu’un abus prolongé sur toute la durée de l’enfance. L’inceste comporte une dimension dévastatrice qui n’est pas que sexuelle : l’abolition de la distance intergénérationnelle – c’est l’un des dommages les plus profonds et les plus pérennes de la relation incestueuse – et la confusion entre les gestes affectueux et les gestes abusifs. Ce que Reynaldo Perrone a qualifié de relation d’emprise décrit ce glissement insidieux qui induit dans l’esprit de la victime une confusion l’empêchant de dire si la violence a eu lieu et de situer le début de la violence. Le cas le plus classique est la relation entre beau-père et belle-fille, qui est la relation incestueuse la plus fréquente. Un beau-père arrive dans la vie d’une femme divorcée avec une fillette ; la mère dira qu’il l’aimait comme sa fille ; puis, à l’adolescence, on découvre un inceste. Mais à quel moment cela a-t-il commencé ? C’est une perte de confiance parfois pour la vie dans le monde des adultes. Vous devinez bien qu’entre l’agression ponctuelle et cela, ce n’est pas la même amnésie traumatique ni la même dissociation. La dissociation suppose une notion de terreur, comme dans le trouble de stress post-traumatique.

Mme la présidente Maud Petit. Reconnaissez-vous quand même que la dissociation existe ?

Dr Paul Bensussan. Bien sûr. Les réactions dissociatives sont définies par des situations de terreur intense où la personne agit de façon automatisée, avec un cerveau déconnecté du corps. Une bombe explose dans une salle de cinéma : des gens se ruent vers la sortie tandis que d’autres sont figés sur leur siège.

Mme la présidente Maud Petit. Et un viol par un ascendant ?

Dr Paul Bensussan. Bien sûr. Mais, encore une fois, ne confondons pas la brutalité d’une agression avec le glissement progressif du geste affectif au geste abusif. Ce dernier ne va pas provoquer une dissociation au sens strict. Il va provoquer des dommages extrêmement graves, mais on ne peut pas tout appeler dissociation, mémoire traumatique ou amnésie traumatique.

Mme la présidente Maud Petit. Pour être sûre de bien vous comprendre, expliquez-vous qu’un enfant incesté ne subit pas d’amnésie traumatique et de dissociation ?

Dr Paul Bensussan. Je n’ai pas dit cela.

Mme la présidente Maud Petit. Pouvez-vous reformuler ?

Dr Paul Bensussan. L’état dissociatif, tel qu’il est défini dans le DSM (Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux), est lié aux traumas qui génèrent le trouble de stress post-traumatique. Un enfant incesté subira de graves dommages. Il peut également avoir une amnésie partielle ou totale des faits, bien sûr. Mais la notion d’amnésie traumatique, telle qu’elle vous est présentée, dans laquelle le souvenir du trauma ressurgirait intact comme la boîte noire d’un avion, est scientifiquement très contestée. Je ne dis pas qu’elle est fausse, mais qu’elle est très contestée.

Mme la présidente Maud Petit. Mais, si je fais un parallèle avec ce que vous disiez sur l’aliénation parentale, elle sera probablement acceptée dans quelques années ?

Dr Paul Bensussan. Vous m’avez fait dire des choses que je n’ai pas dites. Par ailleurs, le refoulement existe déjà. La question est de savoir si ces souvenirs, en exploitation médico-légale, permettent d’affirmer que les choses se sont passées exactement comme cela et de trouver le nom de l’abuseur. Quand quelqu’un, lors d’une séance d’hypnose, dit se souvenir, c’est peut-être vrai, mais, en exploitation médico-légale, parler de cela comme d’une preuve absolue n’est pas pertinent.

Permettez-moi de vous parler du cas d’une grand-mère qui m’a beaucoup marqué. J’étais persuadé qu’il y avait au moins un manque de fiabilité et elle a été condamnée pour inceste. Un enfant, dont les parents se déchirent après une séparation, est emmené chez une psychologue pour des crises de colère à l’âge où l’on fait de telles crises. Il fait une crise spectaculaire, et la psychologue conclut à un abus sexuel et l’écrit. Le père est d’abord incrédule – « ce n’est pas possible ; mon fils était chez ma mère pendant les vacances ; elle a une relation extraordinaire avec mon fils ». La psychologue maintient son analyse – dans un congrès, elle se serait ridiculisée. Par la suite, le père se souvient en rêve avoir lui aussi été abusé par sa mère et porte plainte contre elle. Je ne vous donnerai pas le détail du dossier qui compte des centaines de pages, mais il n’y avait rien Le récit de l’enfant était contradictoire, impliquant parfois le grand-père – l’enfant disait tantôt : « Papy était là, il n’a rien fait », tantôt : « j’ai hurlé mais Papy n’a pas pu venir » ou encore : « mon père était là mais mon grand-père l’a empêché ». Le récit de l’enfant était extrêmement improbable. Le grand-père a été relaxé, alors que, selon la description de l’enfant, il était au minimum complice. En appel, la grand-mère a été condamnée, sur la base de la question : « Pourquoi votre petit-fils vous accuserait-il, madame ? »

Mme la présidente Maud Petit. Ce type de décision est très rare. On a plutôt tendance à entendre l’inverse : des non-lieux après des accusations. Était-ce une condamnation à du sursis ou à une peine ferme ?

Dr Paul Bensussan. La grand-mère a été condamnée à cinq ans de prison. Il n’y a pas eu de mandat de dépôt, mais il y aura un aménagement de peine.

Mme la présidente Maud Petit. L’affaire est-elle récente ?

Dr Paul Bensussan. Elle date de quelques mois. Une entrée dans la délinquance par un abus sexuel, chez une femme sans antécédents judiciaires – son ordinateur a évidemment été passé au crible –, c’est du jamais-vu.

Mme la présidente Maud Petit. Je suis assez surprise que, sans plus d’éléments, il y ait une telle condamnation. Je vous crois, mais je suis surprise d’une décision qui condamnerait à cinq ans ferme sur la seule base d’une accusation d’un petit-enfant et d’un rêve du fils. Étiez-vous expert dans ce dossier ?

Dr Paul Bensussan. Oui. En première instance, la sœur du père, donc la tante de l’enfant, avait qualifié son frère de « fou » et affirmé qu’il avait des comptes à régler avec leur mère, qu’elle jugeait incapable de commettre de tels actes. En appel, elle a complètement changé de version et a dit : « Cette accusation m’étonne, mais je ne peux pas désavouer plus longtemps la parole de mon neveu. »

Mme la présidente Maud Petit. Il me semble avoir noté que vous disiez qu’un enfant devait être constant dans son récit pour être crédible, même si j’ai bien compris que vous invitez à ne pas utiliser le terme « crédible ».

Dr Paul Bensussan. Je n’ai pas dit cela.

Mme la présidente Maud Petit. Si l’enfant est trop constant, on pourrait prendre cela pour de la récitation, et donc un mensonge. Si l’enfant varie, on pourrait conclure qu’il ment. J’ai du mal à comprendre. À quel moment prend-on véritablement en compte la parole de l’enfant, y compris ses contradictions, qui peuvent faire partie du schéma de la dissociation ? Faut-il de la constance dans la parole ? Revenir sur un point signifie-t-il que l’ensemble du témoignage est faux ?

Dr Paul Bensussan. Une nouvelle fois, vous me faites dire quelque chose que je n’ai pas dit. Non seulement je n’ai pas dit que le récit devait être constant pour être crédible, mais je vous dis même que la constance est plutôt en défaveur de la crédibilité. Les aveux de trous de mémoire et les variations d’une audition à l’autre sont plutôt des indices de fiabilité.

Mme la présidente Maud Petit. À l’époque de votre ouvrage L’inceste et le piège du soupçon, écrit en 1999, aviez-vous déjà cette pensée ou avez-vous évolué sur ce point ?

Dr Paul Bensussan. Je vous avoue que je n’ai pas relu mon premier ouvrage avant de venir. J’ai suivi un certain nombre de formations, dont je vais vous faire parvenir la liste, et j’ai évolué.

Mme la présidente Maud Petit. C’est très bien de nous le dire. Nous avons besoin de l’entendre, car en 1999, vous écriviez qu’il fallait de la constance, car son absence pouvait signifier un manque de crédibilité.

Dr Paul Bensussan. J’ai évolué, puisqu’aujourd’hui, et la littérature scientifique l’établit parfaitement, un discours archi-constant est plutôt en défaveur d’un témoignage fiable.

Je vous redis, madame la présidente, que la parole de l’enfant ne s’analyse pas seule, ce qui explique la relative inadéquation de la critique sur la nécessité d’être pédopsychiatre. Je vais vous lire la liste des paramètres à étudier pour analyser un dévoilement. Aucun d’eux ne peut être éludé dans l’analyse d’un dévoilement.

Le premier paramètre concerne la personnalité et les antécédents du présumé abuseur. Les variables qui sont considérées comme favorisant une propension à l’abus sexuel sur mineur sont : enfance difficile avec une carence affective précoce et grave, solitude affective et isolement social, instabilité professionnelle, présence de paraphilies multiples – ce terme désignant ce que l’on appelait autrefois les perversions sexuelles –, antécédents criminels non sexuels – il peut paraître étrange que des délits de nature différente constituent un facteur de risque, mais c’est le cas –,impulsivité pathologique, abus d’alcool, pauvreté de l’élaboration mentale, immaturité affective, antécédents d’agression subie dans l’enfance et appartenance au sexe masculin.

Que signifient ces variables ? Il ne s’agit bien sûr que de statistiques, établies sur des cohortes de milliers d’abuseurs. On peut présenter tous ces paramètres et ne pas avoir commis d’abus, comme on peut n’en présenter aucun et en avoir commis. Toutefois, lorsque, dans une expertise, je ne retrouve, comme seul facteur de risque, que l’appartenance au sexe masculin, je le mentionne. La probabilité que cet homme soit statistiquement un abuseur peut alors être estimée comme faible.

Mme la présidente Maud Petit. Dans le laps de temps qui vous est imparti pour établir une expertise, comment pouvez-vous être certain de déceler tous ces éléments ?

Dr Paul Bensussan. L’abus d’alcool, l’immaturité affective ou des carences affectives précoces se décèlent bien sûr. C’est mon métier.

Mme la présidente Maud Petit. Ces personnes vont-elles vous avouer spontanément qu’elles sont dépendantes à l’alcool ?

Dr Paul Bensussan. En expertise, les radars sont allumés. De plus, lors d’une séparation, l’ex-conjoint peut déclarer : « Il buvait, je le voyais bien le soir ». Je dispose donc d’un recoupement d’informations. Même si vous doutez de ma formation, j’ai tout de même une formation clinique que certains considèrent comme sérieuse et nous parvenons bien sûr à identifier ces signes.

Le deuxième paramètre est la personnalité du parent protecteur non abuseur. Ce paramètre est important, par exemple dans le cadre de l’expertise d’une femme qui a accusé l’homme dont elle se séparait, mais également son précédent partenaire, ou de l’expertise d’une femme qui a eu recours à dix-neuf avocats, car tout conseil de modération était vécu comme un désaveu, entraînant le renvoi de l’avocat.

Mme la présidente Maud Petit. Parlez-vous d’une grille de paramètres à évaluer ?

Dr Paul Bensussan. Oui. Je vous transmettrai la référence bibliographique.

Lors d’une expertise menée en Suisse qui m’a marqué, la mère affirmait que le père aurait abusé de deux fillettes dans la cabine de change de la piscine au prétexte de les aider à se rhabiller. Une reconstitution a même été effectuée dans la cabine pour démontrer que les faits décrits n’étaient pas réalisables dans un tel espace. Treize avocats se sont succédé. Je me souviens encore du bâtonnier de Lausanne, qui défendait le père, voyant son confrère se faire congédier en pleine audience. La mère l’a renvoyé parce que l’avocat avait déclaré que sa cliente accepterait des visites en point-rencontre dans des conditions sécurisées. Le juge a décidé de placer les enfants en internat pendant un an, avec un week-end chez l’un des parents, puis chez l’autre, afin de statuer, une fois l’année écoulée, sur le parent le plus compétent. Connaissez-vous la fin de cette affaire ? Les enfants ont perdu leur mère, car elle ne leur a plus jamais donné signe de vie. J’écris dans mon premier ouvrage que certains parents préfèrent perdre leurs enfants plutôt que de les partager. Le père m’a envoyé ses vœux chaque année. Aujourd’hui, ses filles sont mariées et, même si leur mère est toujours vivante, elles n’ont plus de mère.

Mme la présidente Maud Petit. J’aimerais maintenant que vous nous donniez des exemples en sens inverse.

Dr Paul Bensussan. Il y en a une foule également. Mais je voudrais finir la grille d’analyse, si vous le permettez.

Mme la présidente Maud Petit. Allez-y.

Dr Paul Bensussan. Le troisième paramètre est la nature exacte du premier dévoilement. Il s’agit d’analyser les symptômes, les paroles, les soupçons, les changements de comportement ainsi que le contexte spatio-temporel. Que se passait-il dans la famille à ce moment-là ? La situation était-elle paisible ou, au contraire, les parents se déchiraient-ils pour la garde ? Il faut aussi considérer les enjeux de la séparation, lorsqu’il y en a une.

Le quatrième paramètre est l’évaluation clinique de l’enfant lui-même.

Nous ne devons pas nous dispenser de l’analyse de tous ces paramètres. Ce n’est pas une trahison de l’enfant, mais une exigence de rigueur, la seule manière de ne pas confondre protection, dogmatisme et précipitation.

Mme la présidente Maud Petit. Disposez-vous d’une grille pour l’évaluation clinique de l’enfant ?

Dr Paul Bensussan. Je récapitule avec les parents le développement psychomoteur et je recherche des signes qui pourraient être en faveur d’une dépression de l’enfant – diminution des activités ludiques, perte du rire ou du sourire, agressivité ou changement de comportement en milieu scolaire, apparition de phobies, terreurs nocturnes et troubles du sommeil.

Mme la présidente Maud Petit. Les mettez-vous dans votre rapport systématiquement ?

Dr Paul Bensussan. Je les mets s’ils sont présents. Je ne fais pas partie des experts qui rédigent trois pages avec tout ce que les gens n’ont pas.

J’aimerais maintenant évoquer la circulaire de l’éducation nationale, que j’ai déjà évoquée, sur l’obligation de signaler toutes les situations d’abus sexuels dont l’enseignant aurait connaissance ou dont on lui ferait part. Vous voyez tout de suite le glissement sémantique entre une situation dont il a connaissance et des faits dont on lui ferait part. Tous les signes qui doivent attirer l’attention sont énumérés : l’agitation, l’agressivité ou, au contraire, un enfant trop calme, des dessins sexualisés ou, au contraire, pas du tout sexualisés – je le dis de mémoire mais je vous assure que je ne déforme pas –, de même que différents symptômes, comme des maux de ventre. Cette circulaire demandait aux enseignants constatant tout ou partie de ces signes de signaler. Vous imaginez si je dessine un arbre et des fleurs – c’est vraiment la caricature des excès dans le domaine.

Mme la présidente Maud Petit. S’agissant de grille d’évaluation clinique de l’enfant, vous avez mentionné quelques points : le développement psychomoteur, les signes de dépression, les activités ludiques, le changement de comportement lors d’activités scolaires, l’agitation ou, au contraire, un calme excessif. Je vous ai demandé si l’examen de ces points était systématique lors de vos auditions. Vous m’avez répondu que, si l’enfant est présent, tout cela est passé en revue et consigné pour appuyer votre rapport.

Or on m’a transmis un de vos rapports d’expertise. Vous avez auditionné une petite fille, mais, à aucun moment, vous ne précisez l’ensemble de ces points. Vous vous focalisez sur l’arrivée de la petite fille avec son père, avec qui elle semble très à l’aise. Vous ne mentionnez nulle part, dans ce rapport de près de quatre-vingt-dix pages, ces points précis. C’est pourquoi je suis assez surprise de vous entendre dire cela. En revanche, une phrase m’a étonnée. Vous parlez de la phase de mise en confiance avec la petite et vous précisez dans votre rapport : « ravissante, habillée élégamment ». Quel est l’intérêt de préciser que la petite est ravissante ?

Dr Paul Bensussan. J’aurais pu écrire : « rayonnante ». Je ne sais même pas de quelle expertise vous parlez. J’ai réalisé 3 000 expertises et vous m’en sortez une sans me donner de contexte. Je n’ai pas révisé les 3 000 avant de venir.

Mme la présidente Maud Petit. C’est tout de même assez surprenant de parler d’enfant ravissante.

Dr Paul Bensussan. Parfois, je décris des enfants qui sont rayonnants.

Mme la présidente Maud Petit. « Rayonnant », à la limite. « Ravissant » signifie « qui plaît beaucoup, qui touche par la beauté, le charme ». C’est un peu particulier, docteur.

Dr Paul Bensussan. Disons que c’est un mot auquel j’aurais pu substituer « rayonnante ». Cela signifie que j’ai probablement décrit une enfant souriante.

Mme la présidente Maud Petit. Vous n’avez pas précisé cela. Vous dites qu’elle est ravissante et élégamment habillée, pour une petite de 4 ans.

Dr Paul Bensussan. Oui, c’est important. En psychiatrie, on décrit toujours la présentation : négligée, soignée, sophistiquée, recherche excessive ou, au contraire, tendance à l’incurie. Cela signifie que l’apparence de cet enfant était soignée. Honnêtement, je ne peux pas vous en dire plus de mémoire.

Mme la présidente Maud Petit. Dans cette expertise et dans celles que j’ai pris la peine de lire ce week-end, vous ne détaillez pas ces points de la grille, ce qui m’a surprise.

Par ailleurs, pouvez-vous nous parler du biais de confirmation, dont vous parliez dans votre premier ouvrage ?

Dr Paul Bensussan. Je vais vous expliquer en partant de l’expérience de psychologie scientifique qui en est à l’origine. Le chercheur Robert Rosenthal a donné à ses étudiants deux lots de souris : un lot doté d’une intelligence supérieure grâce à une sélection génétique et un lot standard. Il a demandé à ses étudiants de confronter ces souris à une série de tests, comme des labyrinthes. Vous ne serez pas surprise d’apprendre que les souris intelligentes ont mieux réussi que les autres. Cependant, Rosenthal a ensuite expliqué à ses étudiants que les deux lots étaient en réalité rigoureusement comparables.

Le biais de confirmation est le fait que le chercheur va, sans même s’en rendre compte, écarter ce qui ne correspond pas à son hypothèse de départ et retenir ce qui est congruent. Si vous lisez votre thème astral, madame la présidente, vous négligerez peut-être certains aspects pour vous dire que d’autres aspects vous ressemblent. On écarte ce qui n’est pas congruent sans s’en rendre compte et on retient ce qui est congruent. Il ne s’agit pas de manipulation, c’est un biais involontaire.

Mme la présidente Maud Petit. Autrement dit, on a une intuition de départ et on va chercher les éléments qui confirment cette intuition.

Dr Paul Bensussan. Oui. Encore une fois, on le fait en toute bonne foi.

Mme la présidente Maud Petit. Mais, si vous considérez dès le départ qu’il y a un conflit parental, n’aurez-vous pas tendance à chercher tous les éléments qui vous mèneront à la conclusion qu’il y a un conflit parental ?

Dr Paul Bensussan. Je ne crois pas, car, dans de nombreuses expertises, j’ai préconisé des visites en point-rencontre ou en présence de tiers de confiance. Surtout, j’ai pu conclure qu’il était impossible de reprendre les visites dans un contexte donné, même si j’estimais que le dévoilement n’était pas fiable, car le niveau de défiance était trop élevé. J’ai pu faire précéder la reprise du lien d’une thérapie père-enfant – puisque c’est le plus souvent le père qui est mis en cause. Si c’est un beau-père qui est mis en cause – car parfois, c’est le père qui s’inquiète par rapport au nouveau conjoint, et cette situation, la plus fréquente en matière d’inceste, ne peut pas être prise à la légère –, je vois évidemment l’ex-conjoint, mais, quel que soit mon avis, je préconise que les visites n’aient lieu, pour le moment, qu’en l’absence du beau-père mis en cause. Cela tranquillise tout le monde. Évidemment, la mère peut réagir en disant : « Il essaie de me pourrir la vie, j’ai le droit d’avoir ma vie amoureuse, il veut m’imposer de voir ma fille sans mon nouveau compagnon. » Mais quelle est la priorité ? Premièrement, c’est l’intérêt de l’enfant et, deuxièmement, c’est le retour de la confiance. Il faut donc faire des concessions, et pas seulement ouvrir le parapluie.

Mme la présidente Maud Petit. Ce que je voulais vous entendre dire, c’est que vous ne partez pas d’un postulat dès le départ, en posant un cadre de fausses allégations possibles ou de conflit parental, pour orienter votre décision à la fin du rapport d’expertise.

Dr Paul Bensussan. D’abord, je me permets de vous reprendre sur le terme de « décision ». Je ne suis pas comme Françoise Fericelli, qui est suivie dans 100 % des cas par les juges, je n’estime pas rendre une décision. C’est le juge qui décide.

Mme la présidente Maud Petit. Vous avez raison, tous les mots sont importants.

Dr Paul Bensussan. C’est un lapsus signifiant sur la confusion entre le juge et l’expert. Je le relève avec le sourire, mais je le relève quand même. Ce n’est pas une décision, c’est le magistrat qui décide. Je ne m’enquiers pas de savoir s’il me suit ou non. Comme le disait le professeur Brion, je dis ce que je pense ; sinon, il ne fallait pas me le demander.

Est-ce que la connaissance d’une séparation très contentieuse va m’orienter ? Il est vrai que la littérature scientifique établit que le pourcentage de fausses allégations augmente considérablement quand des parents se déchirent pour la garde. Est-ce que cela va m’influencer ? Cela ne m’influencera certainement pas dans le sens d’un a priori, mais je dois l’avoir présent à l’esprit, car, dans l’analyse de la genèse de la révélation, je vais examiner comment cela s’est passé. On peut avoir deux bons parents, une situation calme, et l’enfant se confie spontanément. Parfois, la mère tombe de sa chaise et ne veut pas y croire. C’est une bombe.

Mme la présidente Maud Petit. Cela arrive très souvent, malheureusement.

Dr Paul Bensussan. On a alors quelqu’un qui est sidéré. Ensuite, il faut voir quelles questions sont posées à l’enfant. Au Canada, où l’on est plus familier de la psychologie scientifique, des campagnes de prévention de l’abus sexuel ont été menées dans les écoles. Il faut savoir que ce qu’on appelle une campagne de prévention est en réalité une campagne de détection, visant à trouver des incestes occultes. Pour un tout-petit, il est extrêmement compliqué de distinguer un bon d’un mauvais toucher. Si le père lui tape sur les fesses, est-ce un mauvais toucher ? C’est difficile, pour lui, de le déterminer. Ces campagnes se terminent souvent par la phrase : « même des papas peuvent faire ça », après avoir bien sûr montré un agresseur extrafamilial. Ensuite, une psychologue intervient et demande : « As-tu vécu des choses comme ça ? » Or, on constate que 50 % des enfants de 4 à 7 ans pensent que leur papa pourrait leur faire ça. À propos de ces expériences, Hubert Van Gijseghem dit que, grâce à ces campagnes, on détectera peut-être des situations d’inceste qui n’auraient pas été détectées autrement. Mais est-ce qu’instiller le doute dans une moitié de la population infantile sur un abus sexuel possible par le père en vaut la peine ? C’est une question à laquelle je ne réponds pas.

Mme la présidente Maud Petit. Est-ce instiller un doute ou faire de la prévention pour que, le jour où l’enfant se retrouve malheureusement dans cette situation, il puisse être alerté ? C’est bien tout l’intérêt des campagnes et des programmes, comme l’éducation à la vie affective, relationnelle et sexuelle (Evars), par exemple. Il ne s’agit pas d’induire chez les enfants que cela va leur arriver ou que cela leur est peut-être arrivé, mais de faire de la prévention.

Dr Paul Bensussan. Dans ces expériences, les enfants disent : « mon papa pourrait faire ça ». Il ne s’agit pas d’un papa en général, mais de leur propre père. Ils se projettent, c’est une identification projective normale. Je ne réponds pas à cette question, mais il me paraît important de le souligner.

Mme la présidente Maud Petit. Je vous demandais si, dans vos expertises, vous posiez dès le départ un cadre en disant : « méfions-nous des fausses allégations possibles et retenons bien qu’il peut y avoir des conflits parentaux ». Est-ce quelque chose que vous inscrivez dans vos rapports ?

Dr Paul Bensussan. Je ne crois pas le faire systématiquement. Si l’expertise est vraiment centrée sur l’analyse d’un dévoilement, je vais effectivement en parler. Je rédige d’une façon probabiliste. Pour une mère inquiète, ce mot de « probabiliste » est insupportable. Pour ma propre fille non plus, je n’aurais pas envie d’une approche probabiliste. Mais, encore une fois, on ne fait pas d’expertise avec un cœur qui saigne, comme le dit Hubert Van Gijseghem. Je pense qu’il est normal de se référer à la littérature scientifique. Je rédige dans cette approche. Je conclus en listant les signes en faveur d’un dévoilement fiable et les signes en défaveur. Mais je vous mets au défi de trouver une seule de mes expertises dans laquelle je m’exprime de façon péremptoire en disant que cet abus n’a pas eu lieu. Je ne parle pas comme ça. Je ne suis pas comme mes excellents collègues qui obtiennent un résultat de 100 %.

Mme la présidente Maud Petit. J’ai lu une autre de vos expertises où, dès le départ, vous rappelez un contexte : « Bien que les allégations d’abus sexuels dans des contextes de séparation parentale conflictuelle soient aujourd’hui moins nombreuses, Hubert Van Gijseghem, alors titulaire de la chaire en psychologie à Montréal, constatait au début des années 1990 que le problème de la fausse allégation d’abus sexuels dans le contexte du divorce prend des proportions alarmantes et qu’elle est devenue l’arme ultime, et de loin la plus efficace, pour régler le compte d’un conjoint dorénavant indésirable. De façon moins polémique, un pédopsychiatre belge reconnu au niveau européen, Jean-Yves Hayez, rappelait dans une étude que, lorsque la révélation surgit en dehors de toute suggestion émanant d’un adulte, les mensonges, les fabulations ne dépassent pas 3 à 8 %. Ce chiffre s’accroît néanmoins considérablement dans le cas précis de la révélation amenée par un parent dans les litiges à la séparation du couple. » À ce moment-là, vous n’avez pas encore forcément parlé du contexte du cas d’espèce.

Dr Paul Bensussan. Dans quel chapitre sommes-nous ?

Mme la présidente Maud Petit. C’est au départ que vous posez cela, pour bien rappeler que ce genre de choses peuvent arriver.

Dr Paul Bensussan. Madame la présidente, vous piochez une expertise parmi 3 000 sans me dire de laquelle il s’agit. Je ne l’ai pas sous les yeux, mais je suis prêt à parier que ce passage n’est pas « au départ », comme vous dites. Je pense que c’est dans le chapitre « Discussion », c’est-à-dire une fois que j’ai analysé tout ce qui a été dit et ce que j’ai observé. Je suis prêt à le parier. Si vous me dites que j’écris cela en préambule de tout, je serais très étonné.

Mme la présidente Maud Petit. Je confirme que cela se trouve dans le chapitre « Discussion », effectivement.

Dr Paul Bensussan. Ce chapitre vient après tous les examens cliniques, les interrogatoires et l’étude des pièces. Il est dommage de biaiser votre questionnement.

Mme la présidente Maud Petit. Je vous pose la question. Cela vous donne l’occasion de répondre.

Dr Paul Bensussan. Je ne suis ni devant un magistrat instructeur ni en garde à vue. Selon la loi de Brandolini, il est beaucoup plus difficile de réfuter des sottises que de les énoncer. Si je dois me battre pour montrer que je ne suis pas le négationniste de l’enfant, cela demande énormément d’énergie. Mais je pense qu’au minimum, madame la présidente, s’agissant d’une expertise dont je n’ai pas le rapport sous les yeux, vous auriez pu me dire à quel endroit cela se trouve.

Mme la présidente Maud Petit. Je viens de vous le préciser et je reconnais que c’est dans la partie « Discussion ». Expliquez-nous pourquoi cette partie est différente des autres.

Dr Paul Bensussan. Vous venez de le confirmer en réponse à ma question, mais vous aviez dit le contraire auparavant. Le chapitre « Discussion », qui précède la conclusion, est placé après les examens cliniques ainsi que le résumé du dossier et de certaines pièces. Je trouve plutôt rassurant qu’un expert se réfère à la littérature plutôt que de faire des expertises au doigt mouillé. Quand on dit : « 100 % de mes rapports sont suivis », cela interroge sur la méthodologie. L’épistémologiste Georges Canguilhem disait : « Est scientifique ce qui est réfutable ou vérifiable ». Si j’avance une référence bibliographique, elle est réfutable ou vérifiable. Or je trouve qu’un travail d’expertise doit être réfutable ou vérifiable.

Mme la présidente Maud Petit. Je vous remercie de cette précision, mais mon interrogation allait un peu plus loin. Par exemple, vous n’avez pas cité d’autres textes ou sources. Celles que vous mentionnez datent des années 1990. Vous avez cité des travaux de Green de 1986. Les choses ont évolué. Vous disiez vous-même tout à l’heure, docteur, que votre réflexion avait évolué. Ce qui m’a interpellée à la lecture de votre rapport, c’est de ne voir que cette littérature dans le chapitre « Discussion ». Pourquoi n’allez-vous pas chercher aussi les travaux du docteur Muriel Salmona, par exemple ? J’aimerais comprendre votre méthodologie. De plus, je voudrais savoir pourquoi vous utilisez ces références alors que nous sommes en 2026.

Dr Paul Bensussan. Si, dans un rapport de quatre-vingt-dix pages, à la fin d’un raisonnement, je conclus que le dévoilement d’abus sexuel ne me semble pas fiable, il est normal que j’appuie mon analyse sur les publications qui vont dans ce sens. Si j’écrivais que Muriel Salmona considère qu’un enfant ne peut pas inventer une telle chose – d’ailleurs, Maurice Berger vous l’a dit –, je dirais des choses que je ne pense pas. Il existe un processus de psychologie scientifique, mis en évidence par Christine Ollivier-Gaillard, qui s’appelle le processus de contamination par l’interrogatoire. Cela signifie que le récit d’un tout-petit peut être influencé par un questionnement inducteur et répété. J’ai eu le cas d’une mère qui me disait, à propos de sa fille, qu’elle interrogeait à chaque retour de chez son père : « Je m’en doutais, je m’en doutais, elle me disait non, et, au bout de six mois, enfin, elle a fini par parler. » Convoquez Muriel Salmona, elle vous parlera de dissociation, d’amnésie traumatique et de mémoire traumatique. Mais, de mon côté, je suis obligé de dire ce que je pense. Sinon, il faudrait désigner Muriel Salmona pour toutes les allégations d’inceste.

Mme la présidente Maud Petit. Sur l’ensemble des rapports que vous avez produits, pouvez-vous nous donner une estimation du pourcentage de cas dans lesquels vous objectivez les actes d’inceste de la part d’un parent mis en accusation ? J’utilise le terme de parent car cela peut aussi venir de la mère. Je fais d’ailleurs une petite correction : le titre de la commission d’enquête porte sur les « parents protecteurs » et non « les mères protectrices ».

M. Christian Baptiste, rapporteur. Vous avez bien reçu le questionnaire que je vous ai adressé. Que lisez-vous en haut à gauche ?

Dr Paul Bensussan. Ah oui, il est écrit « parents protecteurs ». Mais quand on fait une recherche sur internet au sujet de la commission, on lit partout : « mères protectrices ».

M. Christian Baptiste, rapporteur. Nous sommes dans une instance solennelle. Il peut y avoir des abus de langage, mais, dans une instance solennelle, il faut faire attention à ce qu’on lit. Je pense que vous vous en excuserez.

Dr Paul Bensussan. Je présente bien volontiers mes excuses en précisant toutefois que l’expression « mères protectrices » est partout.

M. Christian Baptiste, rapporteur. Près de 96 % des viols incestueux parentaux sont commis par des hommes. En général, on parle de « parents protecteurs ».

Nous ne sommes pas un tribunal. Nous avons créé, par un vote à l’unanimité, cette commission d’enquête sur ce sujet très sensible et transpartisan. Nous ne sommes pas là pour juger quiconque. J’ai entendu certains propos vous concernant. Je n’ai pas fait de recherches volontairement, car j’aime écouter. Vous avez reçu les questions et vous avez jusqu’au 22 mai pour y répondre par écrit. Mais vous défendez la thèse que la parole de l’enfant n’est pas toujours celle de l’enfant et qu’elle peut ne pas être vraie s’agissant de l’inceste.

Dr Paul Bensussan. Quand je dis qu’elle n’est pas celle de l’enfant, je veux dire qu’il arrive qu’une mère rapporte ce que son enfant lui a dit, mais que l’enfant ne le confirme ni devant les policiers, ni devant les psychologues, ni devant les experts. J’ai simplement dit cela. Cela ne veut pas dire que l’abus n’a pas eu lieu, mais qu’à ce moment-là, ce n’est plus la parole de l’enfant.

M. Christian Baptiste, rapporteur. Sur les 160 000 cas d’inceste que nous connaissons, rares sont les affaires qui aboutissent. Vous avez fait la démonstration du syndrome d’aliénation parentale, en vertu duquel les paroles ne sont pas confirmées. Mais, lorsque les enquêtes sont bien menées, avec des professionnels formés, nous avons des situations qui sont des incestes avérés. Sur l’ensemble de ces cas, quelle est la part selon vous de situations d’aliénation parentale ?

Quand une plainte est déposée, sur quels critères vous fondez-vous pour estimer que l’enfant ne serait pas en danger avec son père – évaluation dont celui-ci pourrait se prévaloir pour demander une modification des modalités de garde ?

Mme la présidente Maud Petit. Comment déterminez-vous qu’un homme ment ou ne ment pas lorsqu’il est expertisé ? Nous avons beaucoup parlé des mères qui pourraient faire de fausses allégations, mais les pères peuvent mentir aussi.

Dr Paul Bensussan. Je n’ai pas dû être assez clair. Vous me demandez comment savoir si un père ment. Je n’ai cessé de vous dire qu’il fallait arrêter avec cette dichotomie entre mensonge et vérité. J’ai toujours dit que la psychiatrie est un très mauvais détecteur de mensonges. Il ne s’agit pas de savoir si une allégation est mensongère. Si quelqu’un est intimement convaincu que l’abus a eu lieu, cette personne est sincère. Mais confondre l’authenticité émotionnelle avec la vérité et la véracité est catastrophique.

Il y a trois sortes de vérité, comme je l’avais expliqué dans une interview la veille de la rétractation de Myriam Badaoui dans l’affaire d’Outreau – je ne prétends pas qu’elle en a été le déclencheur mais elle a eu un écho retentissant : il y a la vérité psychologique – ce que chacun a ressenti ; la vérité judiciaire – ce que la justice va retenir ; et la vérité historique, qui nous échappe. Il faut avoir la modestie de dire que nous n’y étions pas. Nous n’avons pas l’enregistrement, nous ne saurons jamais vraiment ce qui s’est passé. Même aujourd’hui, quand des experts remettent en cause les acquittements, ils n’ont pas plus accès à la vérité historique que vous et moi.

Évidemment, les pères peuvent aussi mentir. Aucun homme n’est assez con pour dire : « C’est vrai, j’ai incesté mon enfant, j’aime bien me glisser sous sa couette. » Personne ne dit cela. Les dénégations ne forgent pas l’analyse. En revanche, je peux observer des signes d’immaturité, une alcoolodépendance ou encore une proximité excessive. La capacité à respecter les frontières d’un enfant ne se limite pas à ne pas le toucher sexuellement. Un parent qui frappe à la porte avant d’entrer, même pour un tout-petit, est respectueux. Un parent qui comprend, à un simple regard de son enfant, qu’il n’a plus l’âge de sortir de la douche sans peignoir, fait preuve de ce respect. Personne ne peut édicter de norme là-dessus. Interrogez des parents naturistes, ils vous diront que ce n’est pas un problème. D’autres trouveront cela extrêmement choquant. Si vous interrogez dix pédopsychiatres, vous aurez dix avis. Le respect des frontières de l’enfant, le tact et la compétence parentale sont des éléments d’analyse.

Concernant la fréquence du vrai et du faux et de la culpabilité, ma réponse est la même : ce n’est pas moi qui décide de la culpabilité.

M. Christian Baptiste, rapporteur. Mais dans votre expertise, vous dites clairement si vous estimez qu’il y a eu inceste ou viol.

Dr Paul Bensussan. Je ne m’exprime pas ainsi. Je ne dis pas : « cela a eu lieu » ou « cela n’a pas eu lieu » car j’en suis incapable. Je présente les éléments en faveur et ceux en défaveur. Lorsque j’ai des doutes, non pas forcément sur la réalité d’un inceste, mais sur un inconfort de l’enfant – un enfant qui a été interrogé à de multiples reprises ne peut pas, après un non-lieu, retourner simplement chez son père, il faut restaurer un lien de confiance. Bien souvent, je propose une thérapie familiale. J’explique aux enfants, même très jeunes – à 4 ans, on le comprend –, que le patient n’est pas lui, ni son père, mais le lien entre eux. C’est ce lien abîmé qu’il faut soigner. Je suggère alors aux parents une thérapie père-fils ou père-fille, que le juge ne peut imposer – les injonctions de soins n’existent pas.

M. Christian Baptiste, rapporteur. Vous parlez de restaurer la relation, mais dans les situations claires et nettes où il y a inceste, une thérapie de lien parent-enfant me semble douteuse.

Nous avons auditionné de nombreuses personnes et avons une vision panoramique. L’inceste existe réellement. Les auteurs doivent être accompagnés, mais les victimes doivent être reconstruites. J’ai écouté avec attention une pédopsychiatre parler du trouble dissociatif de l’identité ; c’est impressionnant. Ces enfants sont polytraumatisés : par l’acte incestueux lui-même, et par le fait de ne pas avoir été protégés.

Quand vous parlez de thérapie de lien entre l’auteur et la victime, j’ai des difficultés à comprendre. D’ailleurs, lorsqu’un inceste est avéré, le parent auteur est-il toujours un parent ? Doit-il conserver l’autorité parentale ? Cette commission d’enquête porte sur les dysfonctionnements du système.

Vous disiez qu’un policier bien formé peut être meilleur qu’un pédopsychiatre non formé au recueil de la parole de l’enfant. Il est clair qu’il y a un manque de formation, de moyens et de volonté politique.

Ce qui nous intéresse, c’est de protéger les enfants. C’est pourquoi je vous ai demandé comment on peut envisager un lien avec un parent qui a violé son enfant, alors que celui-ci est déjà traumatisé.

Dr Paul Bensussan. Je vous rassure, je suis d’accord avec ce que vous venez de dire, car vous parlez des incestes avérés. Quand je parlais de restaurer une confiance, je faisais référence à des affaires qui arrivent devant le JAF alors que la justice pénale a déjà conclu par la négative. Le juge nous saisit alors pour savoir si l’on peut rétablir des visites. Je ne parlais pas d’incestes avérés. On peut considérer que tous les abus allégués sont avérés et, dans ce cas, on n’a plus besoin d’experts. Mais ce n’est pas ce qu’attendent les juges. Ce que je disais ne s’applique qu’aux situations où l’abus n’est pas démontré ou est très incertain, et où la confiance est mise à mal. Sinon, cela n’a aucun sens.

Les pères ayant violé ne sont plus des pères ; ils se sont déchus eux-mêmes de leur fonction parentale. Il n’y a pas de plus grave transgression que l’inceste. Je n’ai jamais cherché à minimiser la réalité, la gravité ou l’ampleur de l’inceste.

Ce que je disais sur le rétablissement du lien ne s’applique qu’aux allégations non démontrées. Dans ces cas-là, je ne propose pas un rétablissement ex abrupto, ce qui n’aurait aucun sens. Les effets indésirables du point-rencontre, souvent préconisé dans les situations d’incertitude, sont de corroborer dans l’esprit de l’enfant l’idée qu’il serait en danger avec son père. En effet, une mère sincère dira à son enfant qui s’inquiète de devoir revoir son père : « Ne t’inquiète pas, tu ne seras jamais seul avec lui. » Si les éducateurs laissent l’enfant seul avec le parent mis en cause, il arrive que l’autre parent porte plainte. Je préconise parfois un point-rencontre, mais seulement dans des situations extrêmes.

Il existe d’autres solutions, toujours dans le cas d’incestes non avérés. Parfois, le juge nous saisit sur la base d’un simple soupçon. Dans ce cas, je peux demander la présence de tiers de confiance. Les grands-parents sont souvent une bonne option, car ils sont souvent privés de leurs petits-enfants dans ces conflits – le droit des grands-parents est très mal défini dans le code civil. Être désigné tiers de confiance est un engagement très lourd, car il n’est pas question de laisser l’enfant seul avec le parent, même pour aller acheter le pain. Cela peut aussi être des amis qui ont conservé l’estime des deux conjoints. Il y a une gradation dans les mesures de précaution.

Je crois en tout cas qu’il faut vous mettre en garde contre un fantasme très répandu : l’idée qu’un non-lieu ou une relaxe équivaut à renvoyer l’enfant à son bourreau qui pourra agir en toute impunité. Ce n’est pas comme ça dans la vraie vie. Roland Coutanceau vous l’a dit, et je souscris à ses propos : l’inceste judiciarisé est l’infraction pénale sexuelle la moins récidivante. Même si la justice pénale est passée à côté et qu’un classement sans suite a été prononcé, l’individu mis en cause a eu chaud aux moustaches. Il dira à sa nouvelle compagne : tu le changes, je ne m’en mêle pas, je ne m’en approche pas ». Il a peur. Je ne dis pas que c’est bien de renvoyer l’enfant chez lui, mais l’idée qu’un acquittement, qui est très marquant, entraîne une récidive n’est pas une vision réaliste.

Mme la présidente Maud Petit. Votre confrère n’avait pas répondu à ma question : un classement sans suite ou un non-lieu ne peut-il pas donner à la personne mise en accusation l’impression qu’elle a certes eu peur, mais que, comme rien ne s’est passé, elle peut tranquillement recommencer ?

Dr Paul Bensussan. On peut le craindre, mais ce que j’observe est au contraire une très grande frayeur et une perte de spontanéité. Si le parent a une nouvelle compagne, il lui demandera de raconter l’histoire du soir à sa place. Ils ont peur. Une garde à vue ou une mise en cause, c’est marquant, même en cas de relaxe.

Mme la présidente Maud Petit. Vous nous parlez d’une peur du gendarme qui stopperait toute pulsion chez ces personnes.

Dr Paul Bensussan. Il s’agit de la peur d’une mauvaise interprétation et d’induire un trouble dans l’esprit de l’enfant. Si j’ai été mis en cause et que la plainte a été classée sans suite, oserai-je reprendre un enfant de 4 ans sur mes genoux ? Il y a une perte de spontanéité. L’idée qu’une judiciarisation non suivie de condamnation équivaut à un « open bar » où l’on peut faire ce que l’on veut en toute impunité me paraît une idée presque théorique. Cela doit exister, mais me semble très théorique.

Mme Florence Herouin-Léautey (SOC). Ce que vous venez de décrire me semble perturbant, sauf si vous n’évoquez que le cas des parents mis en cause qui n’auraient pas commis ce crime. Le mécanisme de l’inceste ne s’inscrit pas dans une simple peur du gendarme. C’est une déviance, une déstructuration des liens familiaux. Je déduis de vos propos sur les précautions prises par peur par un parent que ce biais pourrait s’installer chez celui qui n’aurait pas été un agresseur. Dans le cas d’un parent incesteur non condamné, ce mécanisme s’applique-t-il ?

On estime à 160 000 le nombre d’enfants victimes d’agressions sexuelles chaque année, dont 130 000 dans le cadre familial. Pourtant, il n’y a que 22 300 enquêtes ouvertes, 75 % sont classées sans suite et seules 2 000 condamnations sont prononcées. Cette commission a été créée précisément pour interroger cet écart entre le nombre de victimes et le si faible nombre de condamnations. Quel regard portez-vous sur ces chiffres ? Leur accordez-vous une crédibilité ?

Enfin, j’ai compris de vos propos que la présomption d’innocence était un pilier de notre droit – ce que je crois – qui ne pouvait être réinterrogé à l’aune de la protection des enfants. Toutefois, il existe des mécanismes comme la détention provisoire, qui n’entache pas la présomption d’innocence, ou la suspension à titre conservatoire d’une activité professionnelle le temps d’une enquête, au nom de l’intérêt supérieur de l’enfant. Ces principes vous semblent-ils aller à l’encontre de la présomption d’innocence ?

Dr Paul Bensussan. J’évoquais les situations d’inceste non avérées. Dans les cas avérés, je vous ai dit ce que je pensais : le père incestueux s’est déchu lui-même.

Mme Florence Herouin-Léautey (SOC). Que signifie « avérés » ?

Dr Paul Bensussan. Reconnus par la justice.

Mme Florence Herouin-Léautey (SOC). Il y a seulement deux mille condamnations annuelles.

Dr Paul Bensussan. Pour répondre à votre première question, on peut en effet penser que, chez un père incestueux dont les actes n’ont pas été condamnés, la frayeur sera moindre que chez un parent mis en cause à tort. Ce risque sera en effet plus important, surtout s’il est très impulsif, alcoolodépendant, immature ou a été lui-même victime d’abus. On en revient à cette notion de propension à l’abus sexuel sur mineur. Certains tirent profit de l’expérience. Ne parlons pas d’un inceste avec des faits de viol, car il n’y a rien à en dire, nous sommes tous d’accord. Mais quelqu’un qui a instauré une proximité excessive, ce que Paul-Claude Racamier appelle le climat incestuel – ne pas respecter les frontières, le tact ou la pudeur, ne pas avoir pris de précautions pour que l’enfant ne perçoive pas les ébats entre son père et sa nouvelle compagne, etc. –, même sans actes pénalement répréhensibles, doit absolument apprendre à rétablir les frontières. Je crois qu’une thérapie doit être proposée dans ce type de cas.

Concernant votre deuxième question sur la présomption d’innocence, ce n’est pas au psychiatre de se prononcer sur son importance. Mais l’ancien garde des sceaux, Éric Dupond-Moretti, a clairement dit, et je ne peux que souscrire à son avis, qu’aucune cause, aussi noble soit-elle, ne doit faire déroger à la présomption d’innocence, sauf à créer une « exception sexuelle du droit », pour reprendre la formule de Marcela Iacub. Toutefois, si l’on fait une exception, je suis prêt à parier que beaucoup d’autres seront à venir.

J’ajoute un point sur l’amnésie traumatique. Cet argument est avancé pour augmenter les délais de prescription, qui permettent déjà à une victime de porter plainte jusqu’à 48 ans pour des faits commis à l’âge de 3 ans. Tous les magistrats instructeurs savent que ces dossiers sont impossibles à instruire, mais c’est la loi. La mémoire n’est plus assez fiable et l’abuseur est peut-être en Ehpad.

Mme la présidente Maud Petit. Cela ne pose pas de problème, car la victime, elle, souffre jusqu’au bout de sa vie.

Dr Paul Bensussan. La réparation judiciaire est indispensable, mais la vocation première de la justice n’est pas la réparation psychologique. Cela signifierait tirer un instituteur atteint d’Alzheimer de son Ehpad pour savoir s’il a attouché une enfant en petite section il y a quarante-cinq ans.

Cet argument de l’amnésie traumatique est avancé notamment pour obtenir l’imprescriptibilité. Je comprends l’intérêt symbolique, car ce crime créé des désordres pour la vie, mais moins l’intérêt au sens juridique, car ce seront des dossiers impossibles à instruire.

Concernant la troisième question, je ne sais pas comment est établi le chiffre de 160 000 victimes annuelles. Quelles sont vos sources, madame la députée ?

Mme Florence Herouin-Léautey (SOC). Ce sont les chiffres de la Commission indépendante sur l’inceste et les violences sexuelles faites aux enfants (Ciivise), en partie basés sur les 30 000 questionnaires qu’ils avaient réceptionnés.

Dr Paul Bensussan. Sur le plan méthodologique, c’est très sérieux. Les chiffres sont donc en partie basés sur 30 000 questionnaires. Et l’autre partie ?

Mme Florence Herouin-Léautey (SOC). Je vous rappelle que nous posons les questions et que vous formulez les réponses.

Dr Paul Bensussan. Vous n’avez pas posé de question sur ces chiffres, vous les avez assénés sans esprit critique en reprenant les déclarations de la Ciivise. Ces chiffres sont fondés en grande partie sur des autoquestionnaires, ce qui n’a strictement aucune valeur méthodologique. C’est ce qui permet de dire que 1 % des violeurs sont condamnés. Comment ce pourcentage est-il établi ? Je ne sais pas dès lors que certaines situations réelles ne font pas l’objet de plaintes. On peut soumettre des questionnaires à la population générale : « madame, vous est-il arrivé dans votre vie de subir une agression sexuelle ou un viol ? Oui, il m’est arrivé d’avoir des rapports que je n’avais pas désirés. » Les autoquestionnaires sont intéressants pour prendre la température du moment, mais il n’est pas possible d’avancer ces chiffres comme des réalités et d’en déduire que seules 2 000 des 160 000 victimes sont reconnues. Je regrette que des membres d’une commission parlementaire ingurgitent ces chiffres sans esprit critique.

Mme la présidente Maud Petit. Nous savons parfaitement que ce sont des estimations. Nous ne les prenons pas pour argent comptant, et ces estimations sont probablement bien en deçà de la réalité.

M. Christian Baptiste, rapporteur. En tant que député, j’accueille ces chiffres avec un esprit très critique, car je pense qu’ils sont très inférieurs à la réalité. Vous le savez très bien. Dans nos territoires d’outre-mer ou dans d’autres régions, nous savons que ces chiffres sont très loin de la réalité. Il suffit de discuter avec les gens. Ce sujet reste tabou, il y a une omerta. Je suis donc très critique sur ces chiffres, car ils sont très loin de la réalité.

Dr Paul Bensussan. Monsieur le rapporteur, je vous rejoins. Ayant beaucoup travaillé aux Antilles – en Guadeloupe, en Martinique et à Saint-Martin –, j’ai été très étonné de constater non seulement la fréquence de l’inceste, mais aussi la relative tolérance de la société et sa banalisation. Je vous rejoins également, madame la députée, sur le fait que l’immense majorité des agressions sur mineurs se produisent dans le milieu familial, bien que j’aie exprimé un scepticisme quant aux chiffres que vous avez cités et surtout sur la manière dont ils ont été recueillis. C’est une évidence absolue et incontestable.

Je souhaiterais toutefois apporter une nuance qui me paraît très importante. L’abus sexuel intrafamilial constitue la situation la plus fréquente d’abus sexuels sur mineurs, mais il peut être le fait d’une personne qui n’est pas pédophile et qui commet un inceste qualifié d’opportuniste – c’est souvent le cas entre un beau-père et sa belle-fille. À l’inverse, il existe d’authentiques pédophiles, dont la pathologie est parfaitement documentée, par l’expertise de leurs disques durs, par exemple, qui ne s’en prennent pas à leurs propres enfants et commettent donc des agressions extrafamiliales. Je tenais à introduire ces quelques nuances qui, sur le plan criminologique, sont importantes.

Mme la présidente Maud Petit. On m’a rapporté l’exemple d’un homme qui agissait à l’inverse de ce que vous décrivez : il agressait uniquement ses propres filles. Dans cette affaire, sur ses quatre filles, trois ont été incestées, mais pas la quatrième. Lorsqu’on lui a demandé la raison, il a répondu : « Je ne la reconnais pas comme mon enfant ». Il choisissait donc délibérément de s’en prendre à ses filles.

Dr Paul Bensussan. Ce que j’ai voulu dire, c’est qu’il existe des incestes de nature pédophilique et des incestes qui ne le sont pas. Par exemple, dans le cas d’un beau-père et de sa belle-fille, cette dernière ne l’intéressera pas avant sa puberté ; c’est lorsqu’elle deviendra une jeune fille qu’elle commencera à susciter son intérêt. Par ailleurs, certains pédophiles ne commettent pas d’agressions intrafamiliales. Je n’ai rien dit de plus. Le cas que vous évoquez est bien une situation d’inceste.

Mme Béatrice Roullaud (RN). Pouvez-vous me préciser le cadre dans lequel vous êtes désigné comme expert, car cela n’est pas très clair pour moi. Je n’ai pas bien compris si vous étiez mandaté par le JAF ou par un juge pénal, ce qui est très différent.

Dr Paul Bensussan. Je suis plus souvent désigné par un JAF. Lorsque je suis désigné par un magistrat instructeur, je demande une expertise conjointe. L’expertise conjointe consiste à désigner un même expert pour le parent mis en cause et le parent non-abuseur. Je la demande, car, dans la majorité des situations d’inceste, nous ne constatons pas de pathologie psychiatrique. Que vais-je dire au magistrat dans le cadre d’une expertise pénale classique ? Je répondrai aux questions standards de la mission : « Monsieur X ne présente pas de pathologie mentale ni de trouble de la personnalité. Il nie les faits. Si les faits sont avérés, il est pénalement responsable de ses actes. Il peut ou doit faire l’objet d’une injonction de soins. » Autrement dit, cela n’apporte strictement rien.

En revanche, l’expertise conjointe permet, comme je l’ai indiqué tout à l’heure, de prendre en compte tous les paramètres. Par exemple, il arrivait qu’un juge d’instruction me dise qu’il a déjà désigné quelqu’un pour la mère. Dans ce cas, je refuse la mission, car je n’apporterai rien. Un juge d’instruction pourrait être réticent par peur que la mère pense qu’il la soupçonne. C’est simplement que j’ai besoin de savoir pendant combien d’années elle n’a rien vu, quels sont les premiers signaux qui ont attiré son attention, quelles questions ont été posées à l’enfant et de quelle façon, en me concentrant le plus possible sur le moment du dévoilement. Or, on ne peut obtenir ces informations qu’en entendant toutes les parties. C’est pourquoi j’ai recours à cette méthodologie.

Mme Béatrice Roullaud (RN). J’ai l’impression, à vous entendre, que l’enfant n’est pas au cœur des préoccupations. Vous avez dit que vous deviez répondre au juge sur le contexte familial, et non sur le conflit familial. Pour moi, il s’agit d’une aberration. Si l’on vous désigne pour un enfant, la première question à se poser est de savoir si cet enfant est en souffrance. Le reste, c’est-à-dire l’analyse du contexte familial et l’écoute des uns et des autres, sert à expliquer la situation, certes, mais la priorité absolue est de déterminer si cet enfant a fait l’objet de violences ou d’inceste. C’est cela qui doit être central ; que les époux ne s’entendent pas n’est, à mon sens, pas le sujet. J’ai été assez choquée par vos propos sur le lien.

J’ai cru déceler – et vous me démentirez si j’ai mal interprété – une légère attaque envers le juge Édouard Durand, que j’admire, car il est l’un des rares à affirmer qu’il faut retirer l’enfant de la mâchoire du loup, des griffes du bourreau. C’est ce qui doit se passer. Je le répéterai de commission en commission : nous ne sommes pas là pour juger, c’est le rôle du juge. Nous sommes là pour déterminer s’il y a un doute sérieux, une réelle possibilité que l’enfant soit abusé. C’est la mission des professionnels qui entourent l’enfant.

Nous devons effectivement appliquer un principe de précaution. Vous avez commencé votre discours en parlant de la preuve et de la présomption d’innocence. Je ne peux plus supporter d’entendre cela. Bien entendu, en tant qu’ancienne avocate, je suis très attachée à la présomption d’innocence, mais elle ne doit pas être un prétexte pour ne pas protéger l’enfant et ne pas prendre de mesures d’urgence, comme le dit d’ailleurs le juge Édouard Durand. Peut-être que celui que l’on croit être un violeur ne l’est pas, et il est important qu’il puisse se défendre et que cette présomption soit respectée. Mais cela ne signifie pas que, dans le doute, on ne doit pas protéger l’enfant, comme le prévoit la loi adoptée à l’initiée d’Isabelle Santiago : lorsqu’une procédure est engagée contre un homme accusé de crime ou d’infraction sexuels, l’enfant lui est retiré le temps de la procédure. C’est cela qui doit servir de ligne rouge. Le fait de commencer par invoquer la présomption d’innocence m’a un peu irritée.

Tout à l’heure, vous avez énoncé des chiffres : 3 à 8 % de possibilités de mensonge, un taux qui augmente quand l’enfant a entre 10 et 15 ans. Ensuite, vous avez parlé d’un pourcentage de 35 à 75 % lorsque la révélation émane de parents en instance de divorce. Là encore, cela me gêne qu’on lie cette question au divorce. Je souhaiterais entendre vos observations sur ce point.

Dr Paul Bensussan. Tout d’abord, formulé comme vous le faites, je pourrais presque rejoindre le juge Durand. En effet, doit-on laisser un enfant « entre les griffes de son bourreau », pour reprendre vos termes ? Non, je suis plutôt contre. Nous sommes donc d’accord.

Appliqué sans discernement, le principe de précaution peut faire des ravages. Ce sont des affaires où il faut parfois faire preuve de courage professionnel. Si l’on décide, dès qu’il y a une allégation, de suspendre immédiatement le droit de visite le temps de l’enquête, vous savez bien, pour avoir été avocate, que ce temps peut se compter en années. La question que l’enfant posera au parent protecteur sera : « Pourquoi est-ce que je ne peux pas voir papa ? » La réponse, si l’on est très prudent, sera : « Parce que le juge ne le souhaite pas pour l’instant » ou, plus directement, « Parce qu’il t’a fait du mal ». Autrement dit, on fait grandir l’enfant dans la conviction de la culpabilité de son père.

Je vous vois hocher la tête, mais c’est ainsi que les choses se passent. Si vous le contestez, ma réponse ne vous intéresse pas.

Mme la présidente Maud Petit. Poursuivez, docteur.

Dr Paul Bensussan. Comment expliquer à un enfant de 4 ans cette situation ? Pensez-vous qu’il aura très envie de revoir son père à l’âge de 8 ans, une fois le volet pénal terminé ? Et, si le volet pénal conclut que les faits ne sont pas avérés, vous direz que cela ne prouve pas que les faits n’ont pas eu lieu et qu’on risque de remettre l’enfant « entre les griffes de son bourreau ». Je pense qu’il faut un peu de courage professionnel, de nuance et de complexité.

Concernant les chiffres, vous les avez déformés, madame la députée. Tout d’abord, ce ne sont pas les miens. Quand vous me demandez d’où je les sors, j’ai cité le professeur Jean-Yves Hayez, le titre de sa publication et son année de parution. Il ne s’agit pas de 3 à 8 % d’enfants qui mentent, mais de 3 à 8 % d’allégations infondées, ce qui n’est pas tout à fait la même chose. Je n’ai pas cessé depuis bientôt trois heures de combattre ce simplisme qui oppose vérité et mensonge, car c’est plus complexe que cela. Ensuite, vous avez évoqué 10 à 15 % quand l’enfant a 15 ans. Or, c’est 10 à 15 % lorsque l’enfant est tout petit, en raison de la suggestibilité naturelle du jeune enfant, qui a pu être influencé lors des interrogatoires domestiques. Enfin, ce n’était pas 35 à 75 %, mais 35 à 60 % lorsque la révélation surgit dans un contexte de séparation contentieuse.

C’est une réalité sur laquelle je peux vous fournir vingt références bibliographiques. D’ailleurs, dans les préconisations qui ont suivi l’affaire d’Outreau, il est mentionné la nécessité d’analyser le contexte dans lequel la révélation a surgi ; il influe évidemment sur la probabilité d’une fausse énonciation.

J’entends que l’on puisse dire – et je crois que c’est la position du juge Durand, si je ne la déforme pas – que, quelles que soient les statistiques, c’est tellement grave qu’il faut choisir la précaution. C’est très bien. Mais je n’aimerais pas être mis en cause pour une affaire sexuelle dans le cabinet du juge Durand. Si je suis victime, j’adorerais, mais, si j’étais injustement mis en cause, je n’aimerais pas, car je recevrai le même traitement qu’un agresseur. Les pédopsychiatres que j’ai cités tout à l’heure affirment au fond que la situation est si grave qu’on n’accepte pas le faux négatif et qu’il vaut mieux accepter le faux positif.

Tout ce que j’ai essayé de vous dire, c’est qu’une expertise technique digne de ce nom ne doit pas relever du militantisme, même pour une cause noble. Elle doit être menée dossier par dossier, au cas par cas, et non dans une attitude systématique. Ce type d’attitude est bon pour les associations.

Mme la présidente Maud Petit. Vous préconisez donc de l’impartialité.

Mme Florence Herouin-Léautey (SOC). C’est un sujet tellement grave et sérieux que vous avez tout à l’heure dit à ma collègue présidente : « Si je vous demande par questionnaire si vous avez été victime d’une agression sexuelle, que vous cochez oui, alors… » et vous n’avez pas fini votre phrase. La vérité aujourd’hui, pour les agressions sur les femmes ou les enfants, c’est que nous sommes très loin du compte s’agissant des situations qui sont effectivement prises en charge par la justice et qui aboutissent.

Dr Paul Bensussan. Madame la députée, je ressens votre émotion, qui est très grande et visible. Pardonnez-moi de vous dire que l’expert, comme le médecin psychiatre d’ailleurs, doit se distancier et rendre un avis technique dossier par dossier, cas par cas. C’est un avis technique qui est attendu de nous, pas un avis émotionnel. Mais votre émotion, je la respecte et elle n’inspire que le respect. Cependant, on ne peut pas travailler avec cette émotion. Je vous redis cette formule d’Hubert Van Gijseghem, que peut-être vous trouvez insupportable : on ne fait pas d’expertise avec un cœur qui saigne.

Mme Florence Herouin-Léautey (SOC). C’est votre rôle d’expert, nous sommes entièrement d’accord, et je n’en attends pas moins des experts et des professionnels. Mais cela ne vous autorise pas à l’ironie et à la dérision lorsque vous échangez avec nous sur ce sujet.

Dr Paul Bensussan. Je crois avoir toujours apporté des réponses nuancées. Je vous ai dit que je ne répondais pas aux invectives, et vous en avez entendu de nombreuses à mon sujet. Je me suis efforcé de ne pas y répondre. La seule ironie était d’ordre méthodologique : quand vous m’avancez un chiffre comme une certitude et que vous me dites ensuite qu’il est fondé sur des autoquestionnaires, pardonnez-moi, mais je trouve que ce n’est pas rigoureux. Je n’ai pas fait que de la psychiatrie. En effet, j’ai fait de la recherche scientifique et pharmacologique. J’ai également été formé aux statistiques ainsi qu’aux études épidémiologiques et pharmacologiques. Ce n’est pas ainsi que l’on établit des chiffres. Vous pouvez me dire qu’ils sont encore très supérieurs, mais il reste que, par définition, nous ne connaissons pas ces chiffres, puisqu’il y a malheureusement – et je le déplore avec vous, sans aucune démagogie – des situations d’inceste non dévoilées et non judiciarisées, ainsi que des viols, majoritairement conjugaux, non judiciarisés. Je ne nie pas cette réalité, mais j’ai le droit de vous demander, madame, sans que vous y voyiez une ironie déplacée, d’où sortent ces chiffres.

Mme la présidente Maud Petit. Je voudrais revenir sur les outils qui peuvent aider à la révélation d’un enfant. Parmi ces outils, nous avons visité il y a quelques semaines l’Office mineurs (Ofmin) et la brigade de protection des mineurs, et, dans la salle Mélanie, il y avait des poupées sexualisées. Je voudrais savoir ce que vous pensez de la présence de ces poupées sexualisées pour recueillir la parole de l’enfant. Les utilisez-vous ?

Dr Paul Bensussan. C’est scientifiquement inacceptable. Il est parfaitement démontré que la poupée sexualisée induit de façon naturelle la désignation par l’enfant de zones génitales. Si vous me les demandez, je vous trouverai les références bibliographiques qui critiquent cette pratique.

Mme la présidente Maud Petit. Oui, j’ai effectivement besoin de les avoir, car j’ai lu des évaluations scientifiques qui disent le contraire.

Dr Paul Bensussan. Je vous donnerai des études qui démontrent que cet outil peut être utilisé en thérapie, à l’instar du dessin d’enfant. Le dessin peut montrer l’évolution d’un enfant victime en thérapie, mais ce n’est pas un outil diagnostique. On reproche aux poupées sexualisées d’être extrêmement inductrices. Vous savez bien que, lorsqu’on soumet ces poupées à un enfant, il a déjà été interrogé de multiples fois – par sa mère, sa grand-mère, le pédiatre, le médecin traitant, le psychologue scolaire ou son père. En tout cas, il a subi un certain nombre d’interrogatoires domestiques. Retenez bien cette expression que j’ai déjà mentionnée, car elle est très importante : le processus de contamination par l’interrogatoire. Quand on utilise ces poupées, on court le risque – je ne dis pas que c’est toujours le cas – d’observer des gestes génitalisés de la part d’un enfant qui a été interrogé à de multiples reprises. Maintenant, si vous me dites que le soupçon remonte à la veille au soir, c’est très différent, mais quand l’enfant arrive dans les locaux de la brigade de protection des mineurs, on n’en est généralement pas là.

Mme la présidente Maud Petit. Les références scientifiques actuelles prônent plutôt l’utilisation de ces poupées, considérant qu’elles aident à la communication et permettent de clarifier les propos. Si l’enfant a indiqué certaines choses, il peut peut-être les montrer. Cela permet de dépasser la honte ou l’embarras et de diminuer son anxiété. De plus, il est parfois plus simple pour un enfant de montrer que de dire, d’où l’utilisation de plus en plus encouragée de ces poupées. D’ailleurs, une étude indique que cela peut réduire les risques de faux positifs, car l’enfant montrera peut-être des choses qui ne correspondent pas à ce qu’il a pu dire.

Dr Paul Bensussan. Je retiens certains éléments que vous avez mis en avant : la clarification ainsi que l’effet anxiolytique et apaisant qui permet à l’enfant de s’exprimer. Ma critique, que vous trouvez peut-être trop vive, portait sur le fait d’en faire un outil de validation. C’est-à-dire que c’est plus un outil illustratif. Cependant, la validation par le dessin, comme je l’ai souvent vu – je mets d’ailleurs les dessins en annexe de mes rapports quand il y en a –, ou par l’utilisation de la poupée sexualisée est, selon moi, majoritairement critiquée par la littérature scientifique. Il y a sûrement des publications qui disent que c’est très bien, mais ce n’est pas mon opinion, et je ne suis pas le seul à le penser.

Mme la présidente Maud Petit. Cela peut aider.

Dr Paul Bensussan. Je suis d’accord, mais il ne faut pas en faire un outil irréfutable.

Mme la présidente Maud Petit. Cela ne doit, de toute façon, pas être le seul outil, mais ça peut aider.

Mme Béatrice Roullaud (RN). Une personne qui suit toutes nos auditions me fait savoir à l’instant qu’elle a été assez choquée par vos propos selon lesquels quelqu’un qui a été acquitté n’a certainement pas envie de recommencer, tant le traumatisme de la cour d’assises est grand. Elle me demande de rappeler que Franck Lavier, qui a été placé en détention provisoire dans l’affaire d’Outreau puis acquitté en 2005, avec pour défenseur Maître Dupond-Moretti, a touché presque 1 million d’euros de dommages-intérêts de la part de l’État. Il aurait, d’après cette personne, reçu des excuses du Président de la République. Quelques années plus tard, sa fille, à l’âge de 16 ans, a porté plainte contre lui parce qu’elle était, elle aussi, victime d’agressions sexuelles. Le père a cette fois été condamné en 2023 à six mois de sursis avec inscription au fichier des auteurs d’infractions sexuelles ou violentes (Fijaisv). Nous avons là l’exemple de quelqu’un qui a été acquitté et qui a continué. J’en conviens, cela doit effrayer certaines personnes, mais je tenais quand même à rappeler ce fait.

Mme la présidente Maud Petit. Merci de l’avoir rappelé. Le rapporteur y avait pensé aussi et cela avait été dit lors de l’audition de M. le ministre Dupond-Moretti.

Dr Paul Bensussan. Je n’aime pas parler de dossiers que je ne connais pas. Je crois avoir vu qu’il s’agissait d’une affaire de corruption de mineur, c’est-à-dire d’exposition de sa fille à la sexualité ou à l’imagerie pornographique. Je ne suis pas certain qu’il y ait eu agression sexuelle.

La récidive dépend de ce que la littérature appelle la propension, qui est liée à des facteurs comme l’abus d’alcool, l’immaturité ou les carences affectives. Plus on les cumule, plus on est à risque. Ce n’est pas une loi absolue. Je rejoins ce que vous a dit Roland Coutanceau : l’inceste judiciarisé récidive peu. Mais bien sûr et malheureusement, on ne peut pas dire qu’il ne récidive jamais. La plus récidivante de toutes les infractions sexuelles est l’exhibitionnisme. L’inceste judiciarisé est en bas de l’échelle. Toutefois, ce ne sont que des lois statistiques et je comprends bien que, quand on se préoccupe d’un enfant en particulier, la statistique importe peu.

Mme la présidente Maud Petit. Pouvez-vous nous fournir des documents ? D’où viennent ces chiffres ?

Dr Paul Bensussan. Je n’ai pas donné de chiffres. J’ai dit « la plus récidivante » ou « la moins récidivante ».

Mme la présidente Maud Petit. Oui, mais il faut bien avoir des chiffres pour savoir si elle l’est plus ou moins.

Dr Paul Bensussan. Vous ne les avez pas demandés à Roland Coutanceau, mais je veux bien les chercher.

Mme la présidente Maud Petit. Il ne me répondait pas, je ne pouvais donc pas lui poser la question.

Dr Paul Bensussan. Ce sont des données classiques de criminologie. Je peux faire une recherche. Si vous me le demandez, je les trouverai.

Mme la présidente Maud Petit. Ou nous dire où les trouver, si vous ne les avez pas.

Dr Paul Bensussan. J’essaierai de vous donner des références précises. Honnêtement, je ne les ai pas en tête, mais je pense que je ne serai pas démenti par mes collègues. On sait que toutes les infractions sexuelles ne sont pas également récidivantes. L’inceste, une fois judiciarisé, est assez peu récidivant. Cela ne veut pas dire que le risque est nul.

M. Christian Baptiste, rapporteur. Vous avez dit tout à l’heure que, dans nos territoires d’outre-mer, par exemple en Guadeloupe, il y avait une grande tolérance à l’inceste. Je ne sais pas ce que cela veut dire. Qu’entendez-vous par là ? Pour moi, l’inceste est intolérable, quel que soit le territoire. D’ailleurs, l’inceste n’a ni frontières, ni religion, ni classe sociale ; il est intemporel. Les moyens dont nous disposons, comme les salles Mélanie ou les unités d’accueil pédiatrique des enfants en danger (Uaped), n’existaient pas forcément auparavant.

Premièrement, avez-vous des liens avec des associations de défense de pères ? Si ce n’est pas le cas, pourquoi, dans votre ouvrage Le piège du soupçon, remerciez-vous chaleureusement la Fédération des mouvements de la condition paternelle (FMCP) et SOS Papa pour leur aide dans l’écriture de cet ouvrage ?

Deuxièmement, avez-vous qualifié le juge Édouard Durand de « fanatique » ? Si oui, pourquoi ?

Troisièmement, parmi les 3 000 expertises que vous avez réalisées, combien concluent que la parole de l’enfant accusant son parent n’a pas été confirmée – autrement dit qu’il ne disait pas vrai ? Quelle proportion représentent-elles ?

Dr Paul Bensussan. En parlant de tolérance, j’ai peut-être employé un mot malheureux. Je voulais parler d’une banalisation, que vous avez vous-même soulignée. Je crois d’ailleurs qu’un intervenant, qui venait d’outre-mer, a dit devant la commission que la fréquence de l’inceste y est terrible. Quand je parlais de tolérance, je voulais dire que les magistrats instructeurs qui nous désignaient nous disaient : « Ici, vous n’imaginez pas comme c’est fréquent ». Cela ne veut pas dire que ces faits sont tolérables, mais qu’aux yeux des magistrats instructeurs – qui sont tous des métropolitains venus aux Antilles pour différentes raisons –, il y a une banalisation et que cette situation est plus fréquente qu’en métropole. Même les peines étaient réduites et les incestes avérés étaient correctionnalisés – du moins avant l’instauration des cours criminelles. Il y avait ce climat-là.

Concernant SOS Papa, c’est une fadaise qui me colle à la peau. Vous me donnez l’occasion de la contredire, même si ça a déjà été dit cent fois. En 1999, j’ai participé à un colloque sur les allégations d’abus sexuels lors de séparations parentales, organisé par SOS Papa. Nous étions deux intervenants : un magistrat et moi, parce que j’avais publié sur ce sujet. Par la suite, j’ai mentionné que j’étais en train d’écrire un ouvrage. Or la recherche bibliographique nécessitait, avant internet, de se rendre à la bibliothèque de Sainte-Anne. Il y avait les toutes premières bases de données, comme Medline, réservée aux médecins, mais cela demandait un temps abyssal. J’ai demandé une recherche bibliographique à SOS Papa, qu’ils m’ont faite et transmise. Vous avez parlé de « remerciements chaleureux ». Je ne crois pas avoir utilisé ces termes. J’ai listé des gens que je remerciais et ils en faisaient partie, car ils m’avaient invité à prendre la parole. Ensuite, j’ai dû produire à de nombreuses reprises l’attestation du président de SOS Papa certifiant que je n’ai jamais été inscrit ni sympathisant. D’ailleurs, je n’ai jamais été inscrit à rien et je ne suis pas un militant – je ne vais même pas à une réunion de copropriétaires. Je n’aime pas l’effet de meute. Cela me donne l’occasion de citer George Orwell : « Il faut toujours hurler avec les loups, voilà ce que je pense. C’est la seule manière d’être en sécurité. » Moi, je me suis un peu exposé.

Je ne pense pas avoir fait d’attaque ad hominem contre le juge Durand, bien que je critique ses positions. Le mot de « fanatique » qui m’a été attribué figure dans la plainte déposée contre moi auprès du Cnom. Je m’en suis expliqué auprès de lui et il l’a très bien compris.

L’enfant est sacré ; l’abus sexuel est une profanation. Mais l’interprétation et le décryptage de la parole d’un enfant ne sont pas une deuxième profanation. Dans un colloque réservé aux professionnels, j’ai parlé, non pas du juge Durand, mais des gens qui voulaient à tout prix prendre à la lettre la parole de l’enfant, considérant que si l’enfant le dit, c’est que c’est vrai. J’ai parlé de « fous de Dieu ». Savez-vous que le Coran, par exemple, est un texte qu’on n’a pas le droit d’interpréter, car il est divin ? J’ai fait un parallèle entre l’intégrisme et les gens qui voudraient qu’on n’interprète pas et qu’on n’analyse pas la parole de l’enfant. Pour ces gens, une parole est un dévoilement, et donc un abus réel. Dans ce cas, je l’ai toujours dit, nous n’avons pas besoin d’experts. Il suffirait alors de prendre un magnétophone, d’enregistrer l’enfant et d’aller chez le juge.

Enfin, il est très difficile de donner une statistique. Il y a des dossiers en matière pénale, d’autres en matière civile, et des intrications entre les deux. Parfois, la juridiction pénale est close tandis que, d’autres fois, elle est en cours. J’ai critiqué ceux qui amalgamaient différentes catégories dans un seul chiffre, je ne peux donc pas vous en donner un. Cependant, de très nombreuses fois, j’ai dit qu’une attitude était extrêmement louche et qu’il n’était pas question de ne pas prendre de précautions, comme un point-rencontre ou un tiers de confiance. C’est mon quotidien.

À ce propos, je ne peux pas ne pas relever ce que Pascal Cussigh vous a dit : « Paul Bensussan est désigné des dizaines de fois par jour par la cour d’appel de Versailles. » Je n’ai pas vu un sourcil se lever d’étonnement.

Mme la présidente Maud Petit. Combien de fois par an êtes-vous saisi pour ce type de dossier, par exemple ?

Dr Paul Bensussan. Je transmets chaque année à la cour d’appel mon rapport annuel d’activité. Je fais une centaine d’expertises, mêlant civil et pénal, par an, ce qui est une petite activité d’expert.

Mme la présidente Maud Petit. Et concernant ces dossiers précisément ?

Dr Paul Bensussan. Je ne peux pas vous le dire. Je suis encore plus incapable, monsieur le rapporteur, de vous dire : « j’ai conclu vrai » ou « j’ai conclu faux », parce que je ne conclus pas comme ça. Je liste les éléments en faveur et en défaveur. La décision du juge ne m’appartient pas ; je remplis ma mission d’expert.

M. Christian Baptiste, rapporteur. Donnez-nous une idée du nombre de vos conclusions en défaveur de la parole d’un enfant évoquant des faits qui s’avèrent réels.

Dr Paul Bensussan. La question que vous posez est celle du faux négatif : ne pas croire à un abus réel. Je ne peux pas vous donner de chiffre, car je ne fais pas de suivi, contrairement à Françoise Fericelli, selon laquelle 100 % de ses expertises ont été suivies par les magistrats pendant douze ans.

Il y a un biais dans ma statistique personnelle. Comme j’ai publié sur ces thèmes très sensibles qui m’ont valu tant d’attaques, avant même mon inscription près la Cour de cassation en 2007, j’étais désigné par de nombreuses juridictions et cours d’appel, bien au-delà de ma cour d’appel de rattachement, ce qui est inhabituel. Les juges savaient que j’avais publié sur ce thème et cela les intéressait d’avoir un avis spécialisé. J’ai donc une statistique biaisée.

À ce sujet, je vous remercie, monsieur le rapporteur, car vous me donnez l’occasion de dire quelque chose de très important sur l’aliénation parentale, qui, comme vous le savez, n’existerait pas. J’ai des exemples de missions dans lesquelles le magistrat m’interroge sur cette problématique, y compris en dualité. Madame la présidente, vous avez demandé à Roland Coutanceau s’il utilise le concept d’aliénation. C’est normal, puisqu’Édouard Durand vous a dit qu’un expert qui parle de ce syndrome ne devrait même pas être expert. Roland Coutanceau vous a répondu que cela existe, mais que c’est excessivement rare. Je ne vais pas vous parler de fréquence.

Mme la présidente Maud Petit. Il a dit qu’il ne réfutait pas ce concept.

Dr Paul Bensussan. Oui, mais il a dit que c’était extrêmement rare, ce qui a peut-être apaisé certaines craintes. Mais, quand je suis interrogé sur ce sujet, dois-je refuser de répondre parce que des associations vont encore m’attaquer ? Un magistrat me nomme en dualité pour parler de cette question. Cela m’est complètement égal d’utiliser les termes ; ce qui compte pour moi, c’est de décrire la dynamique familiale. Et cela, je crois que je suis reconnu pour le faire plutôt bien.

Mme Béatrice Roullaud (RN). Est-ce que cela signifie que vos expertises correspondent aux attentes des magistrats, puisque vous êtes souvent désigné, y compris par des cours d’appel dont vous ne relevez pas ?

Mme la présidente Maud Petit. N’est-ce pas un biais cognitif ?

Dr Paul Bensussan. Cela veut dire que je reçois très fréquemment des appréciations de magistrats qui me remercient pour la rigueur de mon analyse. J’ai une liste épaisse comme un bottin de magistrats qui soutiennent, par exemple, ma réinscription. Je vous rappelle que la plainte déposée contre moi demandait non seulement une sanction déontologique, mais aussi mon retrait des listes d’experts. Ils demandaient que je ne sois plus désigné pour des affaires impliquant des mineurs. J’ai donc sollicité les juges qui apprécient mon travail pour qu’ils donnent leur avis. C’est cela qui me fait dire que je pense être apprécié des magistrats. Mais je ne raisonne pas en termes de vrai ou faux.

Mme la présidente Maud Petit. Je crois que vous n’avez pas répondu à ma question sur le nombre d’expertises où vous avez conclu qu’un père est véritablement auteur d’inceste, c’est-à-dire des cas où vous avez réussi à objectiver l’acte ou les actes incestueux.

Dr Paul Bensussan. Je ne tiens pas de statistiques et je ne conclus pas en vrai ou faux. Je pense que, de très nombreuses fois, j’ai dit qu’il existe de sérieux signaux d’alarme et qu’il n’est pas raisonnable de rétablir un droit de visite, et je proposais des solutions par gradation. Il faut comprendre que je peux intervenir alors que l’instance pénale est close, par exemple après un classement sans suite. Je ne vais pas rouvrir le dossier.

Mme la présidente Maud Petit. Mais cela veut-il dire que, parce qu’il y a un classement sans suite, vous allez conclure qu’il n’y a rien dans le contexte familial ?

Dr Paul Bensussan. Cela ne veut pas du tout dire cela. Cela veut dire que tous les voyants judiciaires se sont éteints, sauf ceux qui sont allumés devant le JAF. Il arrive tout de même qu’un non-lieu signifie qu’il n’y a rien – ou pas grand-chose – dans le dossier. Ce n’est pas seulement parce que 1 % des auteurs sont condamnés. Il arrive qu’un dossier soit très maigre et que je constate une excellente relation avec le parent mis en cause.

Mme la présidente Maud Petit. Je vous posais la question sur la situation inverse. Y a-t-il des rapports dans lesquels vous concluiez que le père était fort probablement auteur ? Je ne vous demande pas un pourcentage, mais, si vous avez de telles expertises, je vous invite à nous en envoyer au moins une qui concluait dans ce sens.

Dr Paul Bensussan. Je ne peux pas vous en envoyer une, car je ne vois pas quel mot-clé je devrais rechercher pour la retrouver. Mais je peux évidemment attester sous serment que, quand il y a des précautions à prendre, je les préconise. Toutefois, je ne vais pas faire rouvrir l’instance pénale quand elle est close. Il m’est arrivé de dire qu’il y a un doute, une proximité excessive et peut-être des gestes abusifs. Bien sûr.

Mme la présidente Maud Petit. Si cela peut rouvrir une procédure et faire condamner cette personne, ce n’est peut-être pas plus mal.

Dr Paul Bensussan. Mais je ne suis pas au stade du signalement, puisque, dans l’hypothèse que j’évoque, qui est assez fréquente, le JAF demande un avis d’expert alors que la juridiction pénale a déjà tranché. Je ne vais pas dire qu’on remet les compteurs à zéro, ça ne va pas.

Mme la présidente Maud Petit. Mais pourquoi non ? Si vous constatez un climat familial incestueux, avec un probable passage à l’acte…

Dr Paul Bensussan. Bien sûr.

Mme la présidente Maud Petit. … vous ne pouvez pas vous dire que l’instance pénale est close et ne pas conclure à la probable culpabilité du père. Au contraire, si vous détectez cela, il faut dire que ce parent a un comportement suspect. Peut-être que cela peut permettre de rouvrir des dossiers et d’aider l’enfant.

Dr Paul Bensussan. Soit je me suis mal exprimé, soit vous me faites dire des choses que je n’ai pas dites. Je vais donc préciser ma pensée. Si j’estime que le classement sans suite ou le non-lieu a été prononcé à tort parce que je repère des signaux inquiétants, je le dis, bien évidemment. J’ai voulu dire que, sauf si l’on part du principe de Maurice Berger selon lequel 99,9 % des allégations sont exactes – auquel cas on n’a plus besoin d’experts –, il arrive que des affaires soient classées parce qu’il ne s’est pas passé grand-chose. On ne peut pas dire que tous les magistrats pénalistes et les commissariats de France sont à la solde des abuseurs.

Mme la présidente Maud Petit. Nous sommes parfaitement d’accord sur ce point.

Dr Paul Bensussan. Je vous parlais de ce que je préconise lorsque le dossier pénal est assez vide ou inconsistant. Mais s’il y a un classement sans suite et que tous les voyants s’allument dans mon expertise, je vais évidemment le dire.

M. Christian Baptiste, rapporteur. Nous avons parlé de cas d’inceste parental avéré. À l’inverse, vous est-il arrivé de conclure au terme de vos expertises que des incestes n’étaient pas avérés ?

Dr Paul Bensussan. Pas dans ces termes.

M. Christian Baptiste, rapporteur. Dans lesquels ?

Dr Paul Bensussan. Ceux dont je vous parle depuis trois heures vingt maintenant. J’indique qu’il y a peu d’indices de fiabilité ou que de nombreux indices sont en défaveur d’une fiabilité.

Mme Béatrice Roullaud (RN). Comment pouvez-vous être sûr que ce qui apparaît visuellement comme un bon rapport avec un parent en est réellement un ? Souvent, un enfant craintif, abusé ou violenté fera tout ce que veut son agresseur. La simple vision peut donc être trompeuse.

Dr Paul Bensussan. Votre question est très importante, parce qu’un enfant peut aimer son abuseur.

Mme la présidente Maud Petit. On parle plutôt de loyauté envers le parent.

Dr Paul Bensussan. Il existe des situations paradoxales, même si vous ne voulez pas les entendre. La réalité est qu’un enfant peut aimer son abuseur. Votre question est donc très importante, car elle montre que l’on ne peut pas se fonder sur les seules manifestations d’affection. Est-ce bien le sens de votre question ?

Mme Béatrice Roullaud (RN). Vous semblez très sûr de vous pour dire qu’un enfant est bien avec son père. On a l’impression que vous oubliez la rigueur scientifique que vous invoquez à d’autres moments. Excusez-moi de vous poser la question de cette façon. Mon questionnement n’est pas agressif, mais nous aimerions comprendre.

Dr Paul Bensussan. Votre questionnement n’est pas agressif, mais je commence à être un peu las des accusations d’incompétence et de légèreté. Vous me dites avec une grande douceur que j’oublie ma rigueur scientifique, alors que, depuis trois heures et demie, je vous parle de la nécessité de cette rigueur.

J’analyse l’antériorité de la relation. Il existe souvent de très nombreux éléments pour se faire une idée. Parfois même, le parent protecteur dit lui-même que cela se passait bien, que l’enfant était content d’aller chez l’autre parent après la séparation et que le père était très investi. On dispose de témoignages d’institutrices, de nounous, de très nombreux éléments. Fort de ces éléments, ajoutés à un dévoilement que l’on estime peu fiable sur la base de critères vérifiables et à une sensation de manque exprimée par l’enfant, on peut préconiser que les rencontres avec le parent aient lieu en présence des grands-parents. Il faut admettre un pourcentage de risques. C’est un domaine qui demande du courage, et non du dogmatisme.

Je vous donne un autre exemple, non lié à des faits de nature sexuelle. J’ai expertisé un père schizophrène, avec un délire mystique grave. Ses enfants étaient terrorisés. Ce père, qui a déposé plainte contre moi, a mis en avant, pour expliquer mes conclusions, ma religion juive au motif qu’elle m’empêchait d’adhérer à la foi chrétienne. J’aurais pu dire qu’il est schizophrène, délirant et qu’il ne pouvait plus revoir ses enfants, mais je trouvais cela atroce, car il les aimait et ses enfants l’aimaient. J’ai préconisé un droit de visite, mais jamais sans les grands-parents que j’avais auditionnés. C’est une conclusion un peu courageuse, car dire non aurait été un parapluie protecteur. J’ai dit qu’il devait se soigner, qu’on devait augmenter son traitement et qu’il reverrait les enfants avec les grands-parents paternels. Cet exemple non sexuel vous permet peut-être de mieux comprendre de quelle façon on peut raisonnablement proposer telle ou telle solution.

Mme la présidente Maud Petit. Je vous remercie beaucoup d’avoir répondu à nos nombreuses questions pendant plus de trois heures. Nous analyserons tous les éléments pour la production d’un rapport et de préconisations.

Dr Paul Bensussan. Souhaitez-vous que je vous envoie mes réponses écrites à vos questions ?

Mme la présidente Maud Petit. Oui. J’ai demandé à nos administrateurs de vous faire parvenir la liste de l’ensemble des éléments que nous vous avons demandés. Le dernier élément était l’une de vos expertises indiquant clairement qu’un père était probablement coupable. Nous vous ferons parvenir cette liste de nos demandes pour que vous puissiez nous transmettre les documents, dans la mesure du possible, avant le 22 mai, puisque nous terminons les auditions à cette date et que nous procéderons à la rédaction du rapport courant juin.

Dr Paul Bensussan. L’expertise doit-elle être anonymisée ?

Mme la présidente Maud Petit. Nous pouvons garantir l’anonymat. Ce ne sera pas transmis ni publié.

Dr Paul Bensussan. J’ai en tête des exemples qui ne sont pas encore jugés.

Mme la présidente Maud Petit. De toute façon, ce ne sera pas publié.

Dr Paul Bensussan. Pourrais-je avoir simplement un engagement de confidentialité qui stipule que je n’ai pas besoin d’anonymiser ces rapports ?

Mme la présidente Maud Petit. Nous pourrons vous le fournir. C’est vraiment pour nos travaux et la rédaction du rapport.

Dr Paul Bensussan. J’aimerais évoquer un dernier point. J’ai fait l’objet d’une plainte pour l’utilisation du terme de « fanatisme » au cours d’un colloque à l’université catholique de Lille sur le thème « Aliénation parentale, regards croisés ». Il y avait donc des partisans et des détracteurs du concept. Quand j’ai fait l’objet de la plainte, j’ai demandé à l’organisateur, un professeur de droit, d’attester que je m’étais bien comporté. Je vous lis son courriel de refus : « Bonjour, je suis désolé des attaques qui vous sont adressées. Néanmoins, je préfère rester en dehors, car j’ai fait l’objet d’insultes publiques, de diffamation au sujet de l’aliénation parentale. Mon université a même reçu plusieurs mails m’attaquant personnellement. Je vous souhaite bon courage. » Si j’ai parfois eu un ton un peu emporté, c’est parce que c’est ce que je subis. Il faut prendre conscience de ce climat détestable.

Mme la présidente Maud Petit. Je vous remercie, docteur. On n’oubliera pas non plus les enfants victimes d’inceste.

Dr Paul Bensussan. Si vous le souhaitez, je vous ferai parvenir ce courriel.

Mme la présidente Maud Petit. Vous nous ferez parvenir les éléments que l’on vous demandera. Nous n’oublions pas les enfants victimes de ces actes atroces ni les parents qui cherchent à les protéger et qui sont en difficulté devant la justice aujourd’hui.

*

*     *

  1.   Audition conjointe, ouverte à la presse, de Mme Andreea Gruev-Vintila, maîtresse de conférences en psychologie sociale, et de Mme Muriel Salmona, psychiatre et présidente de l'association Mémoire traumatique et victimologie (7 mai 2026)

Mme la présidente Maud Petit. Comme vous le savez, notre commission d’enquête a pour objet d’évaluer le traitement judiciaire des viols et agressions sexuelles incestueuses parentales sur mineurs, avec notamment une attention particulière portée à la prise en compte de la parole de l’enfant et à sa protection effective pendant la procédure.

Nous nous intéresserons aujourd’hui aux dynamiques familiales à l’œuvre dans l’inceste parental et aux conséquences traumatiques que celui-ci peut avoir sur ses victimes et co-victimes.

J’accueille pour nous en parler la Mme Muriel Salmona, psychiatre et présidente de l’association Mémoire traumatique et victimologie, spécialisée dans la prise en charge des victimes de violences, et Mme Andreea Gruev-Vintila, maîtresse de conférences en psychologie sociale, membre du Haut Conseil à l’égalité entre les femmes et les hommes, et spécialiste du contrôle coercitif.

Je vous rappelle que l’article 6 de l’ordonnance du 17 novembre 1958 relative au fonctionnement des assemblées parlementaires impose aux personnes entendues par une commission d’enquête de prêter serment de dire la vérité, toute la vérité, rien que la vérité.

(Mmes Andreea Gruev-Vintila et Muriel Salmona prêtent serment.)

Mme Muriel Salmona, psychiatre et présidente de l’association Mémoire traumatique et victimologie. J’ai mené de très nombreux travaux sur les troubles psycho-traumatiques et leurs conséquences sur les victimes. Leur fil rouge a été d’éclairer et de décrypter tous les mécanismes en jeu dans le cadre du trauma et de montrer la gravité des conséquences de ces violences, particulièrement celles faites aux enfants, sur leur santé physique et mentale. Ces conséquences s’inscrivent le plus souvent sur le très long terme, en raison d’une absence quasi systématique de protection et de prise en charge.

Les violences, et plus spécifiquement les violences sexuelles incestueuses sur les enfants, constituent un problème de santé publique majeur, reconnu comme tel au niveau international, européen et désormais national. Ces violences nécessitent des soins médico-psychologiques urgents ainsi qu’une prise en charge médico-légale très rapide, car elles représentent de très graves violations des droits humains qui portent gravement atteinte à l’intégrité des victimes.

J’ai également mené un plaidoyer pour la lutte contre les violences, ainsi que pour l’information et la formation de tous les professionnels, afin qu’ils disposent des outils nécessaires. Mon parcours personnel démontre à quel point, lorsque j’ai commencé la psychiatrie, le psycho-traumatisme était frappé d’une omerta totale. Il n’existait pas, tout comme pour la plupart des violences subies par les patients. Après trente-cinq ans de carrière, et malgré les informations et les formations dispensées, nous sommes encore loin de disposer de professionnels spécialisés et d’une offre de soins à la hauteur de la gravité des conséquences.

Ma prise de conscience de la gravité des traumas remonte à mon adolescence, face à mon père. Il avait subi de très graves traumatismes liés à la guerre d’Indochine, ainsi que des violences sexuelles, physiques et des maltraitances graves dans son enfance, au sein d’une famille issue d’un milieu très défavorisé. Il est mort très précocement d’un cancer de la gorge et du poumon, lié à son alcoolisme et à son tabagisme. J’ai toujours été persuadée que sa souffrance et son état étaient la conséquence de son histoire. J’avais également été très sensibilisée en découvrant la Shoah et le sort de ses victimes ; j’avais l’impression que ces personnes, comme mon père, avaient été abandonnées à devoir survivre au pire, avec des conséquences extrêmement graves, sans que personne ne s’en préoccupe. Confrontée à la prise en charge médicale de mon père, j’ai décidé de faire médecine, puis de me spécialiser en psychiatrie, dans une logique de secours à ces personnes.

J’ai débuté la psychiatrie avec des professeurs remarquables, mais je me suis ensuite retrouvée en hôpital psychiatrique, dans un milieu extrêmement violent. Ce qui m’a choquée, durant mes études de médecine puis en psychiatrie, c’est qu’il n’était jamais question de trauma ni de victimes de violences. Pourtant, dès mes débuts, je n’entendais que cela. Lorsque je posais des questions directes aux patients sur leur histoire et les violences subies dans leur enfance, ils me rapportaient des récits terrifiants. En psychiatrie, c’était pire encore : tous les patients me parlaient de violences extrêmes, mais aucun lien n’était jamais fait entre elles et leurs symptômes ou leurs problèmes de santé mentale et physique. Face à ce degré de maltraitance, je ne suis pas restée en milieu hospitalier. Je me suis installée en libéral et me suis formée seule, notamment grâce à Louis Crocq et à la psychiatrie militaire, qui a véritablement introduit la notion de trauma en France.

Auparavant, on parlait de névrose traumatique dans un cadre beaucoup plus psychanalytique. Avec la Première guerre mondiale, les psychanalystes ont joué un rôle important en affirmant que les soldats traumatisés devaient être soignés et non fusillés pour traîtrise, mais ils soutenaient en parallèle que ces hommes présentaient des troubles de la personnalité antérieurs. La cause n’était pas la guerre, mais les individus eux-mêmes. Ce n’étaient pas les violences qui étaient mises en cause, mais les victimes et leur histoire. Le traitement utilisé et que Freud a défendu, était le « torpillage », c’est-à-dire l’électrocution des patients, qui a été repris plus tard avec la sismothérapie et les électrochocs, encore très employés aujourd’hui. La psychanalyse a eu le mérite de soulever le problème, mais la méthode de traitement était tout aussi problématique, car très dissociante. L’aspect médical et organique était laissé de côté, bien que Freud lui-même ait émis l’hypothèse de possibles atteintes organiques. Avant le début du XXe siècle, Oppenheim avait déjà suggéré qu’il s’agissait certainement de microlésions neurologiques, mais il a fallu attendre près d’un siècle pour que ces hypothèses soient réexaminées.

C’est ainsi que j’ai acquis des connaissances sur le trauma, en me référant aux travaux internationaux, notamment américains. J’ai constaté qu’une prise en charge centrée sur le trauma et les violences était efficace, ce qui a depuis été largement démontré par les études scientifiques. J’ai rapidement commencé à écrire des articles et à intervenir dans des formations, notamment avec le centre de victimologie de Paris. Mon fil rouge a toujours été de rendre justice aux victimes, en montrant le caractère universel de leurs souffrances. Elles présentaient toutes des symptômes similaires. La définition du psychotrauma, qui date des années 1980, a spécifié qu’il s’agit d’un terme médical pathognomonique des situations traumatiques. Autrement dit, le psychotrauma est une preuve que quelqu’un a vécu des violences ; le lien de causalité est démontré. Pourtant, on entend encore dire que les symptômes ne sont pas spécifiques. Or le psychotrauma se définit très précisément. En analysant la mémoire traumatique, la dissociation, les stratégies de survie et le parcours du patient, nous pouvons obtenir énormément d’informations.

C’est pourquoi, avec le Dr Denis Mukwege, je participe au comité scientifique de la chaire internationale de lutte contre les violences sexuelles dans les conflits. Nous travaillons auprès de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) et du procureur général de la Cour pénale internationale pour que l’analyse des troubles psychotraumatiques soit reconnue comme une preuve médico-légale, au même titre qu’une enquête balistique. Nous avançons également sur ce point dans le cadre d’une action de recherche validée par l’Agence nationale de la recherche (ANR).

Cette volonté de rendre justice aux victimes passait par la nécessité de leur faire savoir que leurs troubles étaient une réaction normale et universelle face aux violences, et non le résultat de leurs propres incapacités. Le regard se porte trop souvent sur la victime, la rendant quasiment responsable de son malheur. De nombreux symptômes psychotraumatiques sont ainsi mal diagnostiqués : troubles du comportement, du développement, autistiques ou psychotiques. Beaucoup de victimes sont étiquetées à tort comme psychotiques. Des enquêtes montrent que plus de 70 % des personnes hospitalisées en psychiatrie ont vécu des situations traumatiques. Pourtant, les psychiatres, qui sont le premier recours pour les victimes, ne sont toujours pas formés à la psychotraumatologie. Lors de mon travail avec Adrien Taquet, alors secrétaire d’État chargé de l’Enfance, un bilan sur la formation des médecins a révélé des lacunes énormes. La Commission indépendante sur l’inceste et les violences sexuelles faites aux enfants (Ciivise), à laquelle j’ai participé, a fait le même constat.

Mes travaux ont donc consisté à recenser les connaissances sur le psychotrauma, à œuvrer pour leur reconnaissance et à décrypter les mécanismes pour les rendre accessibles à tous. L’objectif est de contrecarrer le discours anti-victimaire, la culture du viol et les stéréotypes. Nous avons mené trois enquêtes sur les représentations des Français concernant les violences sexuelles. Elles montrent que ces stéréotypes perdurent. La dernière enquête révèle même une aggravation chez les jeunes : 50 % d’entre eux pensent qu’il est habituel qu’une victime qui déclare un viol mente. De même, 40 % considèrent que ce n’est pas un viol si la victime était endormie, si elle avait bu, ou si elle ne s’est pas débattue. Ces stéréotypes sont encore très présents. La connaissance des mécanismes neuro-traumatiques permet de comprendre pourquoi une victime est sidérée, paralysée, et ne peut ni fuir ni se défendre. Elle explique pourquoi la victime reste piégée avec l’agresseur, dans un état de soumission, et pourquoi elle peut sembler déconnectée, sans émotion, donnant l’impression que les violences n’ont pas de conséquences.

Je forme des magistrats à l’École nationale de la magistrature (ENM) depuis plus de dix ans. Lors d’une formation où j’expliquais la dissociation traumatique – cette anesthésie émotionnelle qui est une stratégie de survie du cerveau –, un procureur m’a interpellé. Il m’a dit : « Alors cette femme qui subissait des actes de torture et de barbarie de son conjoint et qui semblait n’avoir aucune conséquence… je n’aurais pas dû classer sans suite. » Il a dit cela devant 300 personnes. C’est la réalité, notamment pour les enfants. Contrairement à une idée reçue, les conséquences sont d’autant plus graves que les enfants sont jeunes, que les violences sont sexuelles, qu’il y a pénétration, qu’elles sont répétées, qu’elles s’inscrivent dans la durée et que la victime reste exposée à l’agresseur. Ce sont tous les facteurs aggravants que l’on retrouve dans les violences sexuelles incestueuses. L’existence d’un handicap ou d’une vulnérabilité particulière sont également des éléments aggravants.

J’ai donc été très engagée dans la défense des personnes les plus vulnérables aux violences sexuelles : les femmes, les enfants, les personnes en situation de handicap. J’ai mené un plaidoyer pour que la loi change, notamment sur la notion de consentement et l’âge de consentement. Il faut aussi savoir que l’association de violences sexuelles et physiques, ainsi que l’exposition aux violences conjugales, aggravent le trauma. Une violence conjugale multiplie par trois le risque de violences sexuelles. Nous avons essayé de lutter contre les idées reçues, par exemple sur les bébés, qui, contrairement à ce que l’on pensait, subissent des traumas encore plus graves, qui ne sont pas liés au mal-être de leur mère. Le fait de rester exposé à l’agresseur est l’élément essentiel qui maintient la dissociation traumatique, cette anesthésie émotionnelle qui explique l’amnésie traumatique. De la même façon que la douleur est associée aux émotions, on se souvient des choses avec ses émotions ; sans elles, tout est gris, dans le brouillard, et les évènements deviennent inaccessibles. Les gens demandent comment il est possible d’oublier un viol. Pourtant, c’est très fréquent : dans les violences sexuelles incestueuses, 50 % des victimes connaissent des périodes d’amnésie traumatique plus ou moins longues, qui peuvent durer parfois toute leur vie. Je le constate au sein de la commission d’enquête indépendante relative à Notre-Dame-de-Bétharram, où la quasi-totalité des victimes – essentiellement des hommes, donc – que nous avons auditionnées ont connu de telles périodes d’amnésie traumatique.

Les violences sexuelles incestueuses sont le creuset de traumas très graves et très fréquents. Les enfants sont les premières victimes de violences sexuelles, et la majorité de ces violences sont intrafamiliales. Mon objectif a été de diffuser ces informations à travers des articles et des livres, comme Le Livre noir des violences sexuelles en 2013 ou, plus récemment, Enrayer la fabrique des agresseurs. Les grandes enquêtes de victimation américaines montrent que subir des violences sexuelles durant l’enfance est le principal déterminant de la santé cinquante ans plus tard. C’est le premier facteur de risque de mort précoce, de loin, que ce soit par suicide, par accident ou par maladie – cardiovasculaire, cancer. C’est aussi le premier facteur de risque de dépression, de diabète, de troubles alimentaires et de troubles addictifs. On ne devient pas alcoolique ou toxicomane par hasard, mais pour tenter d’échapper à la souffrance extrême d’une mémoire traumatique qui fait revivre sans cesse les violences. Comme le cerveau l’a fait au moment des violences, on tente de s’anesthésier à nouveau.

C’est enfin le premier facteur de risque de subir à nouveau des violences, dans un continuum, et d’en commettre. Le risque pour une victime de violences physiques et sexuelles intrafamiliales de subir à nouveau des violences – sexuelles ou conjugales – est multiplié par 16. Le risque pour un homme ayant subi ces mêmes violences dans l’enfance de devenir auteur de violences conjugales et sexuelles est multiplié par 14, d’après une grande enquête de l’Organisation des Nations unies (ONU) réalisée en 2017.

Tout cela pourrait être évité. Le cerveau est extrêmement vulnérable aux violences, en particulier sexuelles : ce sont les violences dont les conséquences sont les plus graves. Elles provoquent des atteintes neurologiques très importantes : atteinte de connexions dendritiques, diminutions de zones du cortex – certaines structures cérébrales peuvent perdre jusqu’à 30 % de leur volume, c’est prouvé par imagerie par résonance magnétique fonctionnelle (IRM) –, des atteintes des circuits émotionnels et des circuits de la mémoire, avec des atteintes métaboliques, cardiovasculaires et endocriniennes. Ces atteintes médicales sont d’autant plus importantes que l’enfant est jeune et les violences répétées et s’inscrivant dans la durée.

Cependant, et c’est essentiel, si un enfant est protégé et bénéficie de soins spécialisés, toutes ces atteintes peuvent régresser. Le cerveau possède une neuroplasticité et une capacité de régénération très importantes. On peut donc éviter la cascade de conséquences et des vies totalement fracassées si l’on protège et si l’on soigne les enfants. D’où l’importance de les identifier, de prendre en compte leur témoignage, de soigner les traumas et de leur rendre justice. C’est le seul moyen d’assurer leur sécurité et celle des autres enfants. Actuellement, nous ne le faisons pas. Nous n’avons pas de culture de la protection en France, ni de la prise en charge du trauma. Nous laissons les personnes survivre seules aux violences, puis à leurs conséquences, ce qui constitue une perte de chance épouvantable.

Pour survivre seul, il existe deux stratégies : soit les conduites d’évitement – retrait, phobies, troubles obsessionnels de contrôle, hypervigilance, peur permanente –, soit on avance sur un terrain miné, ce qui requiert une forme d’anesthésie – alcool, drogue, conduites à risque, mises en danger que l’on va ensuite reprocher à la victime – pour ne pas être submergé par les reviviscences traumatiques, véritables machines à remonter le temps qui font revivre les évènements. Il en allait de même pour les soldats des tranchées ou du Vietnam : il fallait de l’alcool, des cigarettes ou de la drogue pour sortir.

Enfin, on est traumatisé si on subit des violences directement, si on est témoin de violences – les enfants témoins sont donc traumatisés –, mais aussi lorsqu’on commet des violences. Dès lors, on peut reproduire des violences pour générer une anesthésie émotionnelle. C’est le fil conducteur de la reproduction des violences de proche en proche, et de génération en génération. Cela signifie que si on soigne les enfants, ils ne reproduiront pas les violences qu’ils ont subies. On peut également être traumatisé en essayant de protéger les victimes ; c’est le traumatisme vicariant, par exemple des professionnels qui vont au secours des victimes. Les grandes enquêtes de l’ONU ont reconnu que la prise en charge du trauma était le nœud de la lutte contre les violences et de la protection des victimes.

Enfin, subir des violences est aussi le premier facteur de précarité, de marginalisation et d’aggravation des vulnérabilités, des handicaps préexistants, et des discriminations, notamment sexistes et liées au handicap. Les conséquences sociales sont donc énormes.

Mme Andreea Gruev-Vintila, maîtresse de conférences en psychologie sociale à l’université Paris-Nanterre. Je voudrais commencer par saluer le travail colossal que vous accomplissez dans cette commission d’enquête, un travail véritablement remarquable qui laissera une trace importante dans la France contemporaine pour cette génération et la suivante, et particulièrement vous, madame la Présidente, depuis la loi sur les violences éducatives ordinaires qui est enseignée à tous mes étudiants de première année à Nanterre.

Je suis maîtresse de conférences en psychologie sociale à l’université Paris-Nanterre et autrice du livre Le Contrôle coercitif au cœur de la violence conjugale. Des avancées scientifiques aux avancées juridiques. Je vous remercie d’avoir mis l’accent aujourd’hui sur la question des dynamiques parentales dans lesquelles s’inscrivent les violences sexuelles faites aux enfants, qui ne se limitent pas au père ou au beau-père mais qui peuvent aussi être le fait de frères aînés, par exemple, comme le décrit très bien la Dre Salmona dans son dernier livre sur la fabrique des agresseurs sexuels. Vous l’avez dit, je suis également membre du Haut Conseil à l’égalité et du Conseil national des universités en section psychologie, et experte pour la Commission européenne sur les programmes de lutte contre les violences fondées sur le genre et envers les enfants.

J’ai obtenu mon doctorat il y a un peu plus de vingt ans et une habilitation à diriger des recherches. Je suis auteure d’une centaine de publications dans des revues scientifiques françaises et internationales évaluées par les pairs, notamment sur les processus psychosociaux impliqués dans les violences et sur leur retentissement. L’ouverture apportée en France par la Dre Salmona a été cruciale pour moi qui était psychologue sociale. Je m’intéresse également aux aspects juridiques et sociaux de la violence depuis une vingtaine d’années. Et c’est depuis mon article rédigé avec une doctorante sur le contrôle coercitif sollicité par Mme Isabelle Rome, aujourd’hui ambassadrice des droits humains mais à l’époque du Grenelle sur les violences conjugales haute fonctionnaire à l’égalité au ministère de la justice. À l’issue de ces travaux, elle a publié en 2021 un livre avec Éric Martinent, un collègue professeur de droit, qui s’intitule L’Emprise et les violences au sein du couple. C’est depuis cet article que les recherches internationales que je présente sur le schéma de comportement qu’on appelle coercitif ont alimenté des formations à l’ENM, la jurisprudence, une proposition de loi et un certain nombre de circulaires de politique civile en 2025 et en 2026.

Avant d’engager ces recherches sur le contrôle coercitif au cœur des violences conjugales, mes recherches portaient sur le terrorisme et le totalitarisme politique. Ce que je vous présente n’est donc pas issu d’une vision scientifique féministe. Je suis plutôt partie de ma vision psychosociale, qui n’était ni genrée ni spécialement informée par des cultures, ni par une temporalité. C’est par ces données que je suis arrivée à des questions que les féministes peuvent se poser, mais ce n’était pas ma démarche. C’est après les attentats de 2015, en dirigeant un projet de l’ANR sur la radicalisation violente et l’antisémitisme, que j’ai commencé à réfléchir à la violence dans l’espace public, mais aussi dans l’espace privé, où elle tue chaque année davantage que les attaques terroristes et particulièrement des femmes et des enfants, sans pour autant susciter une mobilisation comparable. Travaillant sur les représentations sociales, j’ai pris conscience du décalage immense entre, d’une part, la représentation sociale de la violence conjugale et sa traduction juridique, et d’autre part, la réalité de terreur permanente et de captivité totale que vivaient les victimes, en grande majorité des femmes ayant des enfants avec leurs agresseurs, ce qui permet au contrôle coercitif de créer les conditions pour ensuite s’attaquer aux enfants. Ces femmes avaient une expertise extrêmement fine du danger, capable de décrypter à la respiration de l’agresseur s’il fallait fuir avec les enfants, en fonction de ses pas dans l’escalier ou de la dilatation de sa pupille. Quand je leur demandais pourquoi elles ne partaient pas, elles me répondaient craindre que la justice confie leurs enfants à ces hommes violents et dont elles savaient maîtriser l’environnement pour maintenir un niveau de risque réduit pour les enfants. En partant, au contraire, elles perdaient la capacité de protéger leurs enfants un week-end sur deux et pendant les vacances. Ce décalage m’a conduite aux travaux d’Evan Stark sur le contrôle coercitif, qui présente la violence intrafamiliale non comme une série d’agressions, mais comme un régime de captivité.

Pourquoi parler du contrôle coercitif dans une commission d’enquête sur l’inceste ? Parce que le lien entre le contrôle coercitif et l’inceste ou plutôt les violences multiples subies par les enfants au sein des familles est structurel. Dans de nombreuses situations, la violence sexuelle sur un enfant n’est possible que parce que l’adulte qui aurait pu le protéger a été préalablement empêché par l’autre adulte. Ce dernier a installé chez le parent qui aurait dû protéger l’enfant, comme chez l’enfant lui-même, un régime d’isolement, de secret et de menace. Des survivantes que vous avez auditionnées ont d’ailleurs utilisé mon livre pour contextualiser les violences qu’elles ont subies. C’est aussi ce qu’on lit dans le livre de Valérie Bacot, qui a fini par tuer son agresseur. En fait, ce qui rend ces violences possibles, durables et indicibles, c’est le régime de contrôle qui s’exerce d’abord sur l’adulte qui pourrait protéger l’enfant, puis sur l’enfant lui-même.

Je voudrais poser quelques chiffres : nous comptons en France un quart de million de victimes de violences conjugales chaque année, dont plus de huit sur dix sont des femmes. Dans huit cas sur dix (82 %), elles ont des enfants avec leurs agresseurs. Ceux-ci sont donc concernés et victimes des violences sur la mère même s’ils ne sont pas visés directement par l’hostilité et les comportements du père. Selon le Haut Conseil, il s’agirait d’à peu près 400 000 enfants, mais selon ma collègue Nadège Sévérac, qui travaille avec la protection de l’enfant, 4 millions d’enfants seraient co-victimes de violences conjugales, soit un tiers des enfants scolarisés en France. Face à cela et malgré les efforts déployés notamment depuis le Grenelle des violences conjugales, il faut prendre la violence intrafamiliale dans sa globalité. C’est pourquoi il convient de reconnaître le contrôle coercitif, ce schéma de comportement par lequel l’agresseur piège ses victimes pour obtenir leur obéissance et les priver de toute autonomie, de liberté, de la capacité d’agir par elles-mêmes ou pour leurs enfants, avec ou sans violence physique, par l’isolement, la surveillance, par le contrôle. En fait, les enfants, comme les mères, ne peuvent parler que s’ils sentent que la parole augmentera leur sécurité et non le risque. L’une des raisons pour lesquelles les mères hésitent à parler et à signaler, c’est parce qu’il y a la question de la dissociation et du psychotrauma, mais il y a aussi un calcul entre le risque et la sécurité.

Dans ce contexte où d’isolement, de surveillance, de harcèlement, de menaces, de contrôle du temps, des ressources, de l’argent, des activités, des fréquentations, les enfants peuvent devenir des instruments aux mains de ces hommes. L’utilisation des droits parentaux – autorité parentale, droit de visite – peut constituer un moyen de maintenir un contrôle coercitif après une séparation. Pourquoi dis-je « les hommes » ? Parce que les statistiques nationales britanniques, où le contrôle coercitif a une traduction juridique depuis près de dix ans, montrent que, depuis 2023, entre 97,5 % et 97,7 % des personnes condamnées pour ce délit sont des hommes. C’est pourquoi on peut considérer que le contrôle coercitif est un comportement masculin. Ce n’est pas que les hommes sont plus méchants que les femmes, mais que la société tend à juger leurs comportements de contrôle comme plus légitimes. Par exemple, un homme en colère nous apparaît comme déterminé, engagé vers son objectif, mais pas une femme. Comme le montrent les études britanniques, les femmes peuvent exercer un certain contrôle, mais sans jamais parvenir à installer dans la vie des hommes un état de captivité et de terreur permanent, comme les hommes peuvent y arriver dans la vie des femmes et des enfants.

Le contrôle coercitif exercé par les hommes sur les femmes est la cause et le contexte prévalant de toutes les violences envers les enfants – physiques, psychologiques, sexuelles et économiques. C’est aussi le précurseur majeur des homicides familiaux : il y a les féminicides directs, les suicides provoqués, mais aussi les homicides d’enfants, le suicide de l’auteur et, très rarement, meurtre de l’auteur par la victime. Des rapports en France, comme celui de Véronique Jacob à l’époque du Grenelle, en Australie ou au Canada montrent que ces homicides s’inscrivent toujours dans une trajectoire de contrôle coercitif. Des magistrats comme Isabelle Rome, Gwenola Joly-Coz ou Éric Corbaux le disent aussi depuis des années. L’assassinat récent d’une jeune fille de 14 ans dans l’Aisne, par l’homme présenté comme son petit ami, comme les affaires Mannechez ou Jacqueline Sauvage dont le contrôle coercitif est la trame de fond. Ce sont des années de mise sous siège permanent, qui précèdent un passage à l’acte de l’auteur ou, en ultime recours de la victime tentant de se défendre. Tant que nous ne regarderons pas le contrôle coercitif, nous arriverons toujours trop tard, que ce soit dans des situations d’homicide ou dans des situations de violences sur les enfants.

J’entends de plus en plus une confusion qui monte entre violences domestiques et conflit parental. Cela a été évoqué à plusieurs reprises, y compris hier, sans que cela ne soit jamais défini dans le cadre de cette commission.

Mme la présidente Maud Petit. En effet, l’expression a été utilisée hier sans que la personne qui l’employait la définisse. Je m’efforce pour ma part de rappeler régulièrement qu’il existe bien une différence entre le conflit parental et les violences conjugales.

Mme Andreea Gruev-Vintila. Cette thèse montante du conflit parental est portée par la même personne qui défendait hier des concepts pseudo-scientifiques et que je ne nommerai pas, parce que je refuse de donner une légitimité sociale à quelque chose qui est infondé scientifiquement.

La recherche scientifique montre un décalage immense entre la prévalence des violences conjugales et domestiques et ce que les systèmes judiciaires veulent bien voir. Une étude britannique d’octobre 2025 révèle que 87 % des affaires familiales comportent des éléments de violence domestique, soit 9 dossiers sur 10 arrivant devant les juges aux affaires familiales. Cela veut dire que c’est la violence domestique, le contrôle coercitif qui est la trame ordinaire du contentieux familial.  Or ce n’est reconnu comme un enjeu que dans 42 % des cas, alors même que la Grande-Bretagne a dix d’avance. Des données australiennes concordantes font état de 83 %. L’ordre de grandeur est le même. Selon la commissaire britannique qui a commandé cette étude, cette méconnaissance tient à une culture persistante du maintien du contact à tout prix et à des représentations obsolètes de la violence intrafamiliale qui sont très proches de celles que j’ai analysées dans mon livre sur le contrôle coercitif et qui ont opéré dans l’élaboration de la loi famille de 2002, des personnes récemment auditionnées par votre commission ayant été très actives à la même époque pour alimenter ce type de représentations déformantes et invisibilisatrices de la violence conjugale. Ce sont ces représentations reconnues aujourd’hui comme obsolètes qui ont orienté pendant très longtemps et même aujourd’hui parfois les décisions des magistrats.

Le cadre du contrôle coercitif offre une issue. En France, notamment à Douai, récemment à Lyon, plus de 250 décisions de justice s’y réfèrent déjà. La cour d’appel de Poitiers a été la première juridiction à l’utiliser pour retirer l’autorité parentale à des pères violents vis-à-vis de la mère de leurs enfants.

Un point crucial est l’inclusion du contrôle coercitif dans le rapport de 2026 du Haut Conseil à l’égalité (HCE) sur le masculinisme, un mouvement qui est structuré, financé, doté de relais politiques, économiques et numériques. Ce rapport qualifie ce mouvement de menace pour l’ordre public et d’enjeu de sécurité nationale. J’étais d’ailleurs heureuse de voir parmi les membres de votre commission quelqu’un comme Michel Criaud, qui est à la commission de la défense nationale. Le rapport du HCE montre comment les mouvements dits de pères séparés instrumentalisent une rhétorique trompeuse de l’égalité parentale pour contester les droits des femmes et l’autorité judiciaire de l’état de droit. Leurs revendications visent non seulement les femmes et les enfants, mais plus largement la justice, perçue comme faisant obstacle à l’autorité naturelle des pères, dans une dynamique qui se veut mobilisatrice, plus large, de remise en cause des droits des femmes. « Leur action se caractérise par des discours et des pratiques ouvertement hostiles aux femmes, présentant la défense des droits des pères sous l’appellation trompeuse d’égalité parentale », dit ce rapport. Nous l’avons malheureusement encore vu dans l’affaire Cédric Prizzon, cet ancien policier familier des réseaux masculinistes soupçonné d’un double féminicide des mères de ses enfants, ou avec ce père jugé à Créteil pour avoir tué ses trois filles à la séparation de leur maman. Ces actes relèvent moins du fait divers que d’une trajectoire de radicalisation masculiniste, d’un véritable terrorisme misogyne qui interroge la capacité de nos institutions à protéger les femmes et les enfants visés.

Une question revient souvent : ces hommes sont-ils conscients de ce qu’ils font aux enfants et aux femmes ? La bonne question n’est pas de savoir s’ils sont conscients du mal qu’ils font – ils ne s’en préoccupent pas –, mais plutôt quels avantages ils retirent de leurs comportements. Les recherches internationales montrent qu’ils savent très bien verbaliser ce que le contrôle coercitif leur apporte : obtenir l’obéissance, c’est-à-dire verrouiller une organisation familiale dans leur intérêt, avec des conséquences sur le socle de votre commission ; contrôler les ressources et imposer le silence et l’effacement des victimes ; contrôler le récit des faits. Dans la deuxième édition de mon livre, j’indique qu’ils peuvent lister 80 avantages et 5 inconvénients. Cela signifie que le contrôle coercitif a un caractère fonctionnel. Il leur sert et n’est pas juste un dérapage. C’est une organisation du quotidien qui produit des avantages concrets pour l’auteur. C’est pour cette raison que la recherche et les praticiens convergent vers une réponse judiciaire coordonnée, raison pour laquelle est défendue l’introduction du contrôle coercitif, plutôt que de tout miser sur des thérapies – thérapie de couple, thérapie de l’agresseur, etc.

Plusieurs États européens, comme l’Ecosse, ou extra-européens ont tiré les conséquences de ces avancées scientifiques. En France, malheureusement, la tentation est forte de rattacher le contrôle coercitif au harcèlement conjugal, ce qui est une erreur à la fois conceptuelle et pratique. Le travail mené au Sénat que nous essayons de redresser en seconde lecture ne saisit ni la multidimensionnalité du contrôle coercitif, ni sa poursuite après la séparation dans le cas où les agresseurs ont des enfants avec les victimes. Nous offrons finalement aux agresseurs des modalités de contrôle coercitif après la séparation dans l’état actuel du droit. Ils peuvent saisir à l’infini des instances au nom des droits parentaux ; ils peuvent multiplier les procédures, les accélérer, les ralentir ; ils peuvent déposer des incidents ; ils peuvent saisir la protection de l’enfance. Les juges pourraient être plus concernés : j’ai en tête un cas où 26 magistrats ont été saisis sur 9 ans dans la même affaire. Ce « harcèlement judiciaire » présente un triple avantage pour les agresseurs puisqu’il permet d’épuiser physiquement, psychiquement et financièrement le parent victime, créant une inégalité d’accès au droit qui devrait préoccuper davantage. C’est pourquoi, avec des juristes comme Benjamin Moron-Puech et Alice Dejean de La Batie, nous avons travaillé sur un amendement à la proposition de loi d’Aurore Bergé adoptée en 2025, que vous avez cosignée et qui était portée par Sandrine Josso, pour créer une incrimination autonome du contrôle coercitif et en tirer les conséquences dans tous les domaines du droit qui sont concernés – droit de la famille, droit des contrats, droit du travail, droit de la fonction publique, protection de l’enfance, etc.

Les enfants sont bien des victimes à part entière du contrôle coercitif. Comme le montrent les travaux d’Emma Katz, il faut comprendre que tout ce qui est fait à la mère nuit à l’enfant. Les enfants ne sont pas seulement victimes s’ils voient ou s’ils entendent des violences ou du contrôle coercitif mais ils sont aussi victimes s’ils en subissent les effets. D’ailleurs, dans tous les cas, ils en subissent les effets. Lorsque l’agresseur, après la séparation, pense qu’il ne peut plus atteindre la mère de façon directe, il peut passer par les enfants, il peut les transformer en victimes, souvent de violences sexuelles mais aussi d’autres violences, ou il peut tout simplement les tuer.

Quant au risque de détournement du concept de contrôle coercitif, l’expérience de l’Écosse montre que cette crainte ne s’est pas avérée. Ce n’est pas le concept qui est dangereux, mais l’usage flou qui permet de tout dire, sauf qui contrôle qui. Nous l’avons vu avec des concepts pseudoscientifiques évoqués devant de cette commission qui peuvent être retournés pour fragiliser mère protectrice et enfant. La différence avec le contrôle coercitif, c’est qu’il est scientifique. La réponse n’est donc pas de renoncer au concept, mais de préciser et de professionnaliser son usage, de définir clairement sa finalité : l’atteinte aux droits fondamentaux, la répétition des comportements, la distinction entre la protection ferme d’un enfant d’une entreprise d’assujettissement. L’antidote au détournement, c’est la rigueur conceptuelle et celle de la traduction juridique. Bien encadrer la reconnaissance du contrôle coercitif, y compris sur les enfants, est donc un levier essentiel pour sortir du système d’impunité.

Je voudrais terminer en proposant un changement de question qui me paraît central. Pendant des années, la question était : pourquoi n’est-elle pas partie ? pourquoi n’a-t-elle pas protégé ses enfants ? Mon travail sur le contrôle coercitif m’a permis de comprendre que la question pertinente consiste plutôt à se demander comment l’agresseur s’y est pris pour empêcher sa victime de partir. Le contrôle coercitif emploie des tactiques totalitaires similaires à celles utilisées sur les prisonniers de guerre, sur les membres de sectes, dans les systèmes de torture et dans le totalitarisme politique : l’isolement, la terreur, la confusion, et la destruction du lien aux autres et à soi-même.

Comme l’a dit la Dre Salmona, et ce point est crucial, nous sommes face à un enjeu majeur de santé publique, mais également d’égalité et de sécurité nationale. C’est pourquoi je souhaite conclure très clairement : il est absolument urgent – et je sais que plusieurs ministres ainsi que certains de vos collègues y travaillent – d’inscrire en deuxième lecture à l’Assemblée nationale l’infraction autonome de contrôle coercitif, articulée avec le droit de la famille et tous les domaines du droit concernés. Notre proposition d’amendement est disponible en ligne.

Le coût budgétaire de cette loi est minimal, mais son impact est considérable. En matière de prévention des féminicides, des homicides d’enfants et de protection de l’enfance, ainsi qu’en termes de renforcement de la capacité de notre État de droit, cette mesure est essentielle pour prévenir, protéger, mieux poursuivre et nous doter de politiques coordonnées, qui sont les quatre piliers de la convention d’Istanbul.

Au nom de cette jeune fille de 14 ans que nous avons toutes et tous perdue hier et de tous les enfants que nous pouvons encore protéger, reconnaître le contrôle coercitif en droit, c’est décider de prévenir ces homicides et les violences faites aux enfants, plutôt que de les commenter après coup. Je compte sur votre commission.

Mme la présidente Maud Petit. Je vous remercie pour ces paroles. Vous avez expliqué avec une grande clarté ce qu’est le contrôle coercitif et l’impérieuse nécessité de le faire reconnaître législativement en en faisant une infraction. Je pense que les discussions sur ce sujet reprendront. En tout cas, je m’engage naturellement à en parler avec ma collègue Sandrine Josso.

Mme Muriel Salmona. Il est essentiel de garder à l’esprit que, dans le cas de l’inceste et des violences sexuelles, il ne s’agit jamais de sexualité. Ce ne sont pas des dérives de la sexualité, mais un processus de domination visant à soumettre, exploiter, instrumentaliser et réduire en esclavage les membres de sa famille. C’est une volonté d’avoir des esclaves autour de soi, totalement soumis. Le trauma, combiné au contrôle coercitif, est un levier pour y parvenir.

Il est important de le souligner, car les violences sexuelles sont souvent perçues à travers le prisme de la sexualité, donc de la pulsion ou de la frustration, alors qu’il s’agit d’une intention délibérée et très efficace de détruire et de soumettre quelqu’un. C’est pourquoi cet outil est utilisé en temps de guerre et dans toutes les situations de crime contre l’humanité : il est extrêmement efficace et parfaitement intentionnel pour produire cette soumission.

Cette violence bénéficie également à l’agresseur en lui permettant de gérer une mémoire traumatique. Il gère ses propres traumas en exerçant de la violence ; c’est une instrumentalisation d’une conduite de survie pour son propre compte. Il y a donc à la fois une volonté d’asseoir son pouvoir et de se débarrasser de sensations insupportables liées aux violences qu’il a lui-même subies, souvent depuis l’enfance, mais aussi aux violences qu’il a commises. En effet, celles-ci génèrent aussi des troubles psychotraumatiques et une mémoire traumatique, qu’il va anesthésier et dont il va se débarrasser grâce aux violences qu’il inflige. C’est un système diabolique qui se met en place.

On n’est jamais responsable des violences que l’on subit, ni des conséquences psychotraumatiques qui en découlent. En revanche, on est parfaitement responsable des conduites et des stratégies de survie que l’on met en place pour gérer ces traumas. Si ces conduites de survie s’exercent à l’encontre d’autrui, dans le cadre d’un contrôle de l’autre au lieu d’un contrôle de son propre univers, et par des violences qui deviennent des conduites dissociantes pour s’anesthésier, alors on est totalement responsable. C’est formellement interdit et ce sont de graves violations des droits humains. Il est très important d’avoir cela en tête, car sinon, il peut y avoir une difficulté à penser les choses en termes de reproduction des violences.

M. Christian Baptiste, rapporteur. Je voudrais vous remercier pour votre contribution et votre présentation très éclairante qui nous confirme dans notre démarche.

Docteure Salmona, je vous écoutais attentivement, notamment lorsque vous avez présenté les chiffres concernant les enfants victimes d’inceste parental et les conséquences, qu’ils soient victimes directes ou témoins. J’imagine que ces chiffres sont bien établis et vérifiés. Ce qui est paradoxal, c’est le faible nombre d’affaires qui sont réellement traitées et jugées. Bien que nous ne disposions pas de données scientifiques issues de nos activités, nous savons pertinemment que les chiffres avancés sont largement sous-estimés  ̶  je parle des cas d’inceste parental. Si les chiffres que vous avancez reposent sur un travail scientifique, je me demande s’ils ne sont pas eux-mêmes largement sous-estimés.

Madame Gruev-Vintila, êtes-vous convaincue que, si le contrôle coercitif était reconnu dans un cadre légal, avec une reconnaissance juridique, cela permettrait de mieux traiter ce phénomène, c’est-à-dire de mieux le pénaliser ? Pensez-vous que cela pourrait contribuer à faire baisser le nombre de cas d’inceste parental ?

Mme Muriel Salmona. Effectivement, les chiffres sont sous-estimés. Dans mon dernier livre, un chapitre entier explique très précisément pourquoi et comment. Des études scientifiques démontrent à quel point tout est sous-estimé, en raison d’un déni général, de la loi du silence qui s’impose aux victimes et de toute la propagande anti-victimaire, des stéréotypes et de la culture du viol qui créent une fausse représentation. Les chiffres sont sous-estimés par rapport aux enquêtes de victimation, mais aussi par rapport aux troubles psychotraumatiques. Énormément de troubles psychotraumatiques ne sont ni identifiés, ni évalués, ni reliés au trauma tout simplement à cause de l’amnésie traumatique. Si les personnes ne se souviennent pas du trauma, on ne peut pas faire le lien. C’est pourquoi une meilleure connaissance des troubles psychotraumatiques et de leurs symptômes permettrait une bien meilleure évaluation.

Le cœur du problème est d’identifier les victimes. Pour cela, il faut mettre en place des dépistages systématiques et poser très régulièrement des questions aux enfants, dans des conditions adaptées à leur âge et à leur trauma. Il faut aussi leur donner des outils, car les enfants ont tendance à se sentir coupables et honteux, sentiment que l’agresseur organise chez eux. Ils n’ont pas les mots. Si on ne leur donne pas les outils pour les trouver, ils ne peuvent pas s’exprimer. Ils ont souvent la tête retournée par l’agresseur qui leur a dit qu’ils avaient aimé ça ou que c’était ce qu’ils voulaient. Il faut pouvoir démonter tout cela. C’est pourquoi nous avons développé des outils, illustrés par Claude Ponti, qui sont gratuits. Tous les professionnels nous disent qu’ils aident les enfants à parler.

Ensuite, au niveau judiciaire, il règne une méconnaissance de tous ces mécanismes, une tendance à se focaliser sur la victime plutôt que sur l’agresseur et l’idée que ce serait la victime qui créerait l’agresseur, et non l’inverse. On analyse toujours l’attitude de la victime, ce qu’elle a fait, ce qu’elle n’a pas fait, comme étant la cause des violences, comme si le pauvre agresseur était tombé sur quelqu’un qui l’avait fait chuter. Ce n’est pas cela. Ce sont des agresseurs qui ont une intentionnalité. Pour reprendre ce que je disais, les conduites addictives, les stratégies dissociantes et les conduites à risque deviennent très rapidement addictives. Que ce soient les violences contre soi, comme les scarifications, ou les violences contre autrui pour s’anesthésier, elles sont addictives. L’agresseur développe une addiction avec un phénomène de tolérance et de dépendance à l’effet anesthésiant des violences. Il va donc augmenter le niveau de violence. On le voit parfaitement avec la pédocriminalité sur internet, où nous sommes passés de 1 million d’images et de vidéos recensées en 2014 à 100 millions en 2023. Cela explose.

Dans un contexte de violence, la victime se retrouve dans une situation inhumaine, incompréhensible et terrorisante qui provoque une effraction dans son cerveau. Celui-ci se paralyse, comme on peut le voir sur des IRM : le cortex et les fonctions supérieures se paralysent. Face à l’alarme qui s’allume dans le cerveau pour signaler le danger, il n’y a plus de capacité à réagir, à penser l’événement et à contrôler cette alarme, tout en ne pouvant échapper aux violences. L’alarme produit des hormones de stress, l’adrénaline et le cortisol, qui servent normalement à pouvoir agir, à pouvoir fuir. S’il n’y a pas de réponse, l’alarme continue de monter, avec des taux d’adrénaline et de cortisol qui deviennent très rapidement cardiotoxiques et neurotoxiques. On peut mourir de stress, faire un arrêt cardiaque. Au niveau neurologique, cela entraîne des atteintes très importantes.

C’est là que le cerveau met en place un mécanisme de secours. La victime est paralysée, elle a l’impression que son cœur et sa tête vont exploser. Le cerveau active alors un joker qui déconnecte le circuit émotionnel et, en même temps, le circuit de la mémoire. Cela stoppe la sécrétion d’adrénaline et de cortisol en isolant la structure d’alarme. Comme cette structure est isolée, elle ne peut plus produire d’alerte au danger. C’est ce qui provoque la dissociation traumatique. Ce processus s’accompagne de la sécrétion d’un cocktail d’équivalents de morphine et de kétamine qui droguent la victime. Elle est complètement déconnectée. C’est ce qui lui donne l’impression d’être spectatrice de l’événement, que celui-ci est irréel. Elle n’a plus d’émotions. Or nous nous défendons avec nos émotions. Nous ne pouvons contrecarrer la stratégie d’un agresseur qu’avec nos émotions. Sans émotions, on est vide, comme morte intérieurement. On ne peut pas résister à un agresseur qui peut dire : « Déshabille-toi, suis-moi dans la salle de bain. » La victime se déshabille, elle s’exécute. Et après, on lui demande : « Mais pourquoi vous êtes-vous déshabillée ? »

Cela s’accompagne d’une anesthésie émotionnelle qui donne cette impression d’indifférence, de déconnexion, comme s’il n’y avait pas d’impact sur la victime, alors qu’il est énorme. C’est un coma psychique. En même temps, cela déconnecte la mémoire. La mémoire de l’événement va être enregistrée de façon non décryptée par les fonctions supérieures, comme une sorte de magma non conscient où tout est mélangé. C’est ce qu’on appelle la mémoire traumatique, qui va rester piégée dans la structure d’alerte, l’amygdale cérébrale, et qui va s’activer au moindre stimulus lié au trauma. La victime est donc dissociée et le reste tant qu’elle est confrontée à l’agresseur. Elle ne ressent rien. Elle a une mémoire traumatique qui s’allume dès qu’un élément rappelle les violences, mais elle ne ressent pas d’émotions et n’en parle donc même pas. Elle a l’impression d’avoir des pensées bizarres qui lui traversent l’esprit.

Mme la présidente Maud Petit. Ce qui peut nous laisser interloqués quand on entend parler de l’amnésie traumatique, c’est que, peut-être, cela ne se voit pas. Je sais bien qu’il peut y avoir des signaux, un comportement assez particulier de la victime, comme le besoin de se laver plusieurs fois par jour, qui peut indiquer un viol. Mais on n’arrive pas forcément à le voir. La personne continue sa vie. À quel moment peut-on dire qu’il y a eu dissociation ? À quel moment peut-on se dire qu’elle a oublié ? Quelques années plus tard, on dira qu’elle a traversé une période d’amnésie traumatique, mais à quel moment survient-elle ? Est-ce du jour au lendemain, après l’agression ? À quel moment l’oubli se produit-il ?

Mme Muriel Salmona. La dissociation est une machine à effacer les choses. Vous vivez une situation, on vous étrangle, on vous viole ; vous êtes dissociée, déconnectée. Du coup, cet événement va paraître irréel. Il va paraître irréel parce qu’il est sans émotion. C’est comme s’il n’existait pas. Ce n’est pas un véritable oubli, c’est une impossibilité d’accéder avec les émotions à l’événement tel qu’il s’est produit.

Mme la présidente Maud Petit. En fait, on se dit : « Cela a été tellement violent que j’ai dû l’imaginer, j’ai dû le rêver. » On ne le conscientise pas. Il y a une petite trace dans l’esprit, mais on ne conscientise plus le fait que c’est quelque chose que l’on a vécu.

Mme Muriel Salmona. C’est cela. C’est comme si on ne l’avait pas vécu. D’ailleurs, les enfants le disent particulièrement : « C’est comme si je l’avais vu à la télévision, de l’extérieur. » Si un événement se produit sans que vous ressentiez d’émotion, c’est comme si vous ne l’aviez pas réellement subi. Adélaïde Bon, dans son livre remarquable La Petite Fille sur la banquise, que je vous conseille, explique très bien qu’elle savait avoir subi une agression sexuelle. Elle pensait que ce n’était qu’une agression, mais c’était un viol, ce qui a pu être requalifié plus tard grâce à sa mémoire traumatique. Mais comme elle n’avait rien ressenti, elle pensait que ce n’était pas grave.

Les femmes victimes de violences conjugales disent souvent : « Écoutez, Docteure, franchement, il peut me tuer, ce n’est pas grave. » Quand quelqu’un vous dit cela, cela signifie qu’il y a eu de nombreuses tentatives de meurtre. Mais « ce n’est pas grave ». En revanche, elles ont peur pour leurs enfants, mais pas pour elles-mêmes, parce que tout ce qu’elles ont subi leur paraît irréel. De plus, la dissociation traumatique provoque une anesthésie émotionnelle, mais aussi physique. On ne ressent pas la douleur. Vous recevez des coups, mais vous ne ressentez rien. C’est comme s’ils n’existaient pas. C’est très particulier.

C’est pour cela que ces victimes, particulièrement celles d’inceste, ont une telle tolérance à la douleur et à l’horreur qu’elles peuvent se retrouver très facilement en situation prostitutionnelle. Les proxénètes les repèrent et les choisissent comme cibles en priorité, parce qu’elles supporteront l’insupportable, ce qui arrange bien les clients. J’ai travaillé avec un médecin de l’Agence France-Presse (AFP) et la plupart des grands reporters de guerre ont retrouvé de très graves violences dans l’enfance qui n’avaient pas été conscientisées, précisément parce qu’ils avaient développé une sorte de tolérance. Je le vois aussi avec toutes les victimes de l’affaire de Bétharram que nous avons auditionnées. Elles disent toutes avoir été anesthésiées et n’avoir pris conscience de la gravité de ce qu’elles avaient vécu qu’au moment de la médiatisation. Cette médiatisation les a en quelque sorte protégées, car il y avait beaucoup d’autres victimes, ce qui leur a permis de parler enfin. Tout a été remis à l’endroit. C’est là qu’elles sont sorties d’une amnésie traumatique, qui est souvent partielle et pas forcément complète, mais qui est comme un brouillard. C’est comme en montagne : vous êtes dans le brouillard, la montagne est là, mais vous ne pouvez pas la voir. Mais si on s’approche et si on pose des questions, les personnes répondent souvent.

Mme la présidente Maud Petit. C’est exactement cela. Il est très important de bien faire comprendre ce mécanisme pour que la dissociation ne soit pas balayée d’un revers de main. Il s’agit de se dire qu’on a le sentiment que quelque chose s’est passé, mais sans trop comprendre. En fait, la sortie d’amnésie, ce n’est pas qu’on se souvienne de tout d’un coup ; c’est qu’un événement, une odeur, une voix, un contexte, une médiatisation permet de se dire : « Mais en fait, ce que j’avais un peu dans la tête, ce que j’imaginais, c’est réel. » Est-ce bien cela ?

Mme Muriel Salmona. C’est cela, mais il y a une condition supplémentaire : la nécessité de ne plus être exposé aux violences, de ne plus être exposé aux agresseurs. Car ce sont eux qui continuent à faire perdurer la dissociation. Tant que la victime reste exposée à l’agresseur – c’est pourquoi il est si grave que les enfants restent exposés à leur violeur –, elle reste complètement déconnectée.

Mme la présidente Maud Petit. Ne plus être en contact avec l’agresseur, c’est aussi la prise de conscience et la sortie de l’amnésie.

Mme Muriel Salmona. Ce qui se passe, c’est que si elles ne sont plus connectées à l’agresseur, le moindre lien qui rappelle les violences est alors vécu avec émotion. Il prend tout son sens, il devient quelque chose de concret, une réalité. C’est à ce moment-là que, par exemple, les victimes de l’affaire de Bétharram disent qu’elles se sont effondrées, parce que d’un seul coup, elles voient ce qu’elles ont subi.

Ce qu’il faut savoir, c’est que la dissociation, même si elle anesthésie, ne diminue pas la gravité du traumatisme. Au contraire, elle l’aggrave. Ce n’est pas parce que vous mettez la main sur une plaque électrique et que vous ne ressentez rien que vous n’êtes pas brûlée. Les victimes dissociées ne peuvent pas se défendre contre les éléments traumatiques qu’elles subissent.

Il faut donc une protection. Dans le cas de violences intrafamiliales, la sortie de l’amnésie se produit souvent vers 40 ou 50 ans, au moment où la famille devient moins prégnante autour de la victime. C’est à ce moment-là qu’elle est protégée du contexte traumatique. Et c’est là que tous les éléments qui, auparavant, réveillaient déjà une mémoire traumatique, mais une mémoire anesthésiée qui ne donnait pas d’information sur la gravité et la réalité des faits, prennent tout leur sens.

Mme la présidente Maud Petit. D’où l’importance de l’imprescriptibilité.

Mme Muriel Salmona. Voilà, car cela peut se produire des années et des années après.

Cette disjonction produit une dissociation. Un autre élément très important est que, face à une victime dissociée, si l’on est un peu formé, on se rend compte très rapidement qu’on ne ressent rien soi-même. Nous fonctionnons avec des neurones miroirs : avec quelqu’un, on ressent les émotions d’autrui. Face à une personne dissociée, bizarrement, on ne ressent plus rien. On peut se retrouver avec quelqu’un qui raconte une tentative de meurtre sans même réagir ou qui raconte quelque chose que l’on va soi-même oublier, parce qu’on est contaminé par la dissociation.

Quand on est dissocié, on ne peut pas se protéger du discours de l’agresseur, et tout son discours va coloniser la victime : « Tu es responsable », « tu ne vaux rien. » C’est ce qui va revenir continuellement et qui va aussi délégitimer la victime. Ensuite, quand la mémoire traumatique refait surface, elle devient totalement insupportable, car on revit l’événement tel qu’il s’est produit, avec la violence, les sensations, l’horreur, la torture. C’est à ce moment-là qu’apparaissent d’un côté des conduites d’évitement et de contrôle, et de l’autre, des conduites qui servent à faire redisjoncter le cerveau. J’ai une jeune patiente de 16 ans dont le cousin, qui l’avait violée à 7 ans, allait venir. Elle me racontait que l’idée était insupportable. Elle commençait à paniquer, à avoir une attaque de panique. Elle essayait de se couper avec un couteau ; si cela ne fonctionnait pas, elle se mettait sur le rebord de la fenêtre, au cinquième étage, avec un baladeur, en se balançant. Cela paraît fou, mais ce n’est rien par rapport à l’horreur de revivre le viol subi à 7 ans, qui est une torture absolue. La gravité des conduites à risque est une bonne représentation de celle des violences subies, car elles sont toujours moins graves que ces violences.

Le décryptage de la mémoire traumatique permet de situer le contexte. La mémoire traumatique fait revivre l’événement à l’identique. Cela fait revivre le contexte. Si cela s’est produit quand la personne était bébé et ne savait pas encore parler, lorsque la mémoire traumatique s’allume, la victime ne peut plus parler. Si elle ne savait pas écrire, elle ne peut plus écrire. Si elle ne savait pas conduire et que quelque chose déclenche la mémoire, elle ne sait plus conduire.

Mme la présidente Maud Petit. C’est comme revenir à l’état dans lequel on était au moment de l’agression. Le bébé ne parle pas, n’écrit pas. La victime est replongée dans cette période, dans l’enfant qu’elle était à ce moment-là.

Mme Muriel Salmona. C’est une machine à remonter le temps. Tout notre travail consiste à intégrer cette mémoire traumatique en mémoire autobiographique contextualisée, pour que la victime puisse se dire : « Maintenant, je sais que j’ai subi cela, mais aujourd’hui, je ne suis pas en train de le subir. » Tant qu’elle le revit comme si c’était encore présent, elle n’a pas la possibilité d’y échapper en le contextualisant.

Mme la présidente Maud Petit. Comment appelez-vous le fait de se rassembler ? Il y a la dissociation et le fait de se retrouver, de retrouver tous les morceaux. Y a-t-il un terme pour désigner cela ?

Mme Muriel Salmona. Oui, c’est l’intégration. C’est le processus d’intégration qui permet à la fois de ne plus être dissocié, donc d’avoir accès à ses émotions, à une représentation de soi qui correspond à un vécu émotionnel, et d’échapper à la colonisation par l’agresseur. Tant qu’on est dissocié, on ne peut pas lutter contre les paroles de l’agresseur, ni identifier qu’elles viennent de lui et non de soi. La plupart des victimes peuvent avoir peur d’être des monstres ou avoir des phobies d’impulsion, car elles peuvent penser que toutes les horreurs qu’elles ont en tête viennent d’elles, alors qu’elles viennent de l’agresseur et de ce qu’il a fait.

Il faut donc qu’elles puissent se libérer de la colonisation de l’agresseur. C’est tout un travail que nous menons. Nous leur expliquons que tout ce qui n’est pas cohérent appartient au système de l’agresseur. « Ce n’est pas vous. Il n’est pas normal que vous vous sentiez responsable alors que vous avez subi le pire. C’est l’agresseur qui vous a responsabilisée. C’est lui qui a dit que vous étiez à l’origine de cela. La honte vient de l’agresseur, qui a été d’un mépris total et vous a regardée comme une chose. » On retravaille sur tout cela, ce qui permet petit à petit de décrypter ce qui nous appartient et ce qui ne nous appartient pas. Sinon, une victime de violence est habitée à la fois par les violences qu’elle a vécues, mais aussi par l’agresseur ; d’où son pouvoir sur elle. Tant que l’agresseur est là et maintient ce contrôle, il la contrôle aussi mentalement, par rapport à ce qu’elle doit penser.

Ce qu’il faut savoir, c’est que la société entière, en laissant une impunité aussi incroyable, est colonisée par le discours des agresseurs. C’est un discours extrêmement violent, qui nous colonise par sa violence et son incohérence, et qui nous dissocie. C’est ainsi qu’on peut répéter des choses complètement aberrantes et violentes auxquelles, normalement, on ne devrait pas adhérer. C’est comme cela que des femmes peuvent tenir des propos misogynes.

Mme la présidente Maud Petit. C’est pour cela qu’il est assez surprenant de recevoir des courriels de personnes ayant assisté à l’audition d’hier m’accusant d’agression.

Mme Muriel Salmona. Je travaille avec Denis Mukwege, qui me dit que le Congo ne s’en sort pas parce que les bourreaux sont partout. Chez nous aussi, l’impunité est quasi totale – moins de 10 % de plaintes, au moins 73 % de classements sans suite.

Mme la présidente Maud Petit. Et encore moins de condamnations, bien sûr.

Mme Muriel Salmona. La situation est grave. Il faudrait que le trauma soit considéré comme une preuve. Quand je rédige des certificats, j’explique des choses si précises sur la mémoire traumatique et son décryptage que nous obtenons des requalifications de faits. Il faut utiliser tous les éléments.

La Ciivise a bien démontré que les enquêtes étaient loin d’être complètes, que les victimes ne sont pas prises en charge. C’est une urgence médico-psychologique, une urgence médicale, mais elles ne sont pas prises en charge, on les laisse traumatisées. On les met en contact avec l’agresseur dans le cadre de confrontations ou d’audiences de justice restaurative, où elles se redissocient. C’est une catastrophe de mettre une victime face à un agresseur. Même si ce n’est pas son agresseur, cela dissocie tout le monde et réactive l’agresseur. Les victimes le réactivent, cela lui fait revivre des choses désagréables, et il va les agresser pour se débarrasser de sa propre mémoire traumatique.

Mme la présidente Maud Petit. D’après vous, comment faudrait-il faire pour vulgariser votre discours et vos études ?

Mme Muriel Salmona. Nous avons créé de nombreux modules. J’ai une mission d’un an, confiée par la ministre déléguée en charge du handicap, pour améliorer la prise en charge, le repérage, les soins et la protection des victimes de violences en situation de handicap. Nous avons produit de nombreux documents, des modules, des vidéos, des livrets, distribués à 100 000 exemplaires. Tous les professionnels, y compris les brigades des mineurs, nous disent que les enfants parlent beaucoup plus parce qu’ils comprennent.

Il faut que les gens comprennent, car les victimes ont des comportements qui paraissent complètement paradoxaux. Elles se croient folles. Elles sont colonisées par l’agresseur, elles ont peur d’être des monstres. Une femme qui a subi des violences depuis toute petite, lorsqu’elle est avec son enfant, peut avoir des images d’agression sexuelle dans la tête. Ces images sont celles qu’elle a subies, mais elles proviennent aussi de l’agresseur et ne sont pas décryptées comme telles, car tout est mélangé comme dans un magma. J’ai pris en charge des victimes du terrorisme ; toutes avaient peur d’être devenues des monstres après le 13 novembre, car elles ressentaient une violence en elles. C’est pareil pour les victimes de l’affaire Bétharram. Elles nous disent toutes : « On a une violence en nous, on a des phobies d’impulsion. » Mais cette violence ne vient pas d’elles, elle vient de ceux qui ont exercé les violences. Si on explique cela à un enfant qui vient de subir des violences sexuelles, que ses comportements inappropriés, sa violence, ne viennent pas de lui mais de l’agresseur, cela change tout. Je reçois un petit garçon de 5 ans. Je lui dis quelque chose de gentil et il me répond avec un air mauvais : « Je m’en bats les couilles. » Je lui dis : « Ce n’est pas toi qui parles. Qui dit ça ? » Il répond tout de suite : « C’est mon père. » Je lui explique alors : « Je vais t’expliquer pourquoi tu dis ça. Ça ne t’appartient pas. Ce n’est pas toi. » On peut agir, mais il faut vraiment mettre en place une culture de la protection et une culture du soin qui n’existent pas. Le soin n’est pas à la hauteur.

Mme Andreea Gruev-Vintila. Au-delà de la culture du soin et de la protection, il y a aussi la culture des droits de l’enfant. Vous m’avez demandé si j’étais convaincue qu’il était judicieux de traduire juridiquement le contrôle coercitif. Je ne fonctionne pas à partir de mes convictions, mais à partir de la connaissance scientifique que nous en avons. Et pour l’instant, elle nous dit que oui, c’est une bonne chose.

Bien sûr, la question de l’inceste est structurelle. Vous avez auditionné ma collègue Dorothée Dussy, qui a expliqué son travail sur ce sujet et pourquoi l’inceste est un phénomène fondateur. Cependant, vous travaillez pour cette génération et les suivantes. Le travail que vous menez depuis plusieurs semaines, vous le faites pour les trente ou cinquante prochaines années. Nous parlons donc des enfants d’aujourd’hui, de leurs enfants et probablement de leurs petits-enfants.

Le contrôle coercitif nous aide-t-il à mieux pénaliser ces violences ? Je dirais que cela va beaucoup plus loin. Il nous aide à mieux prévenir, à mieux protéger, et à nous coordonner pour construire des politiques, aujourd’hui et demain, qui permettent aux enfants de vivre plus en sécurité. Les décisions récentes de plusieurs juridictions – Poitiers, la cour d’appel de Douai et de Paris, celle de Saint-Denis, le tribunal judiciaire de Sens – montrent que les magistrats en ont besoin, au pénal comme au civil. Le contrôle coercitif nous offre une meilleure définition des violences conjugales et intrafamiliales.

Pour la génération suivante, le contrôle coercitif apporte une façon d’objectiver ces comportements, d’aider nos magistrats, de former nos professionnels à la réalité de ces violences et non à la vision que les agresseurs veulent nous imposer. C’est aussi un moyen de montrer la capacité de notre état de droit de protéger les droits des femmes et des enfants au sein même des familles, là où ces droits sont violés en permanence, ce que le droit actuel ne permet pas. C’est pourquoi nous avons conceptualisé le contrôle coercitif en France comme une question d’atteinte aux droits.

En démontrant cette capacité de notre État, nous permettons aussi à nos enfants et à leurs enfants d’être éduqués au respect de leurs droits. Nous concluons cette audition sur le travail que vous avez déjà entamé sur l’exercice de l’autorité parentale sans violences physiques et psychologiques. Car en utilisant ces moyens, on porte atteinte non seulement à l’intégrité de l’enfant, mais aussi à ses droits, dont le premier est de vivre une vie sans violence et sans peur au sein de sa famille. Donc, la réponse, monsieur le député, est oui à 120 % pour la traduction juridique du contrôle coercitif, et ce, de toute urgence.

Mme la présidente Maud Petit. Hier, je demandais s’il existait une grille d’analyse des agresseurs permettant de les reconnaître et de détecter s’ils étaient susceptibles d’avoir agressé sexuellement leur enfant, donc d’être auteurs d’inceste, chez les hommes en particulier. On nous a donné quelques descriptifs de ces personnes : une forte consommation d’alcool et de cigarettes, des addictions diverses, une forte propension au sexe, de la paraphilie, comme le fétichisme, et divers troubles. Ces éléments permettraient de déterminer une propension à passer à l’acte et à devenir agresseur, pas systématiquement bien sûr, mais je me posais une question que je n’ai pas eu le réflexe de poser hier : ce profil ressemble aussi profondément à celui d’une victime. Je suis convaincue que ce sont des troubles de victimes. Je l’ai vu à titre personnel chez un proche et je suis convaincue qu’il y a un traumatisme violent d’enfance chez cette personne.

Mme Muriel Salmona. Ce ne sont que des troubles psychotraumatiques. Toutes les enquêtes le montrent, au moins 80 % des agresseurs auraient déjà subi des violences auparavant, particulièrement dans leur enfance. Je suis convaincue qu’ils ont tous subi des violences très importantes et qu’ils les reproduisent. Cependant, ce n’est pas par ce biais que l’on peut identifier un agresseur. Ce serait catastrophique et profondément injuste pour tous ceux qui ont ces troubles sans être agresseurs. L’immense majorité des victimes ne reproduira pas les violences subies.

Toutes les personnes qui ont subi des violences dans l’enfance vont subir une colonisation par l’agresseur et avoir des phobies d’impulsion. Si jamais elles ont le malheur de dire qu’elles se demandent parfois si elles ne pourraient pas être attirées par un enfant ou si elles ont des images, on peut leur renvoyer qu’elles sont à risque de passer à l’acte. Pas du tout, parce que les femmes qui ont subi des violences dans leur enfance ont peur d’être des monstres. Si elles regardent un film dans lequel il y a un viol, elles ont l’impression d’avoir une excitation liée à ce qu’elles voient, alors que c’est celle de l’agresseur qui les envahit.

Mme la présidente Maud Petit. Pour autant, les femmes sont si nombreuses à être victimes et, en même temps, à ne pas reproduire ces violences. On ne le comprend pas non plus.

Mme Muriel Salmona. Elles reproduisent, mais le plus souvent sur elles-mêmes.

Mme la présidente Maud Petit. En redevenant victimes, par exemple en choisissant un conjoint violent.

Mme Muriel Salmona. C’est aussi la société qui crée ce système. Le choix des conduites de survie – évitement, contrôle, conduites dissociantes à risque, etc. – est très genré. La société va plus proposer à un garçon une posture de sexualité agressive qu’à une femme. Mais de nombreux hommes ne tombent pas du tout là-dedans. Dans l’affaire Bétharram, la plupart se sont même empêchés d’avoir des relations avec des femmes ou d’avoir des enfants, tellement ils avaient peur. Il faut faire attention, car c’est aussi le problème avec les numéros d’alerte : il ne faut pas que les professionnels qui écoutent renvoient aux personnes qu’elles sont à risque.

Mme la présidente Maud Petit. Si elles ont ces troubles, ces comportements, cela voudrait dire qu’elles peuvent potentiellement devenir agresseuses. Ce serait catastrophique.

Mme Muriel Salmona. À ce moment, ce serait quasiment les pousser au suicide. C’est grave. Beaucoup de jeunes se suicident parce qu’ils ont peur de passer à l’acte, alors qu’ils ne le feraient pas. Il faut plutôt mener une enquête. L’agresseur, par définition, tient un propos mystificateur. Il ne va pas raconter sa vie ni toutes les agressions qu’il a commises. Cela arrive mais c’est très rare. C’est vraiment au travers des victimes que l’on peut repérer les agresseurs. Et pour cela, il faut aller chercher les victimes. Pour aller chercher les victimes, il faut interroger. Une personne sur cinq a subi des violences sexuelles dans l’enfance. Il faut donc interroger tous les enfants et dépister.

Mme Andreea Gruev-Vintila. Je tiens à vous féliciter pour le travail que vous faites et pour les auditions que vous menez, qui ne sont pas toujours simples. Je vous souhaite de continuer et de pouvoir compter sur les scientifiques, les universités et les centres de recherche, qui sont très sous-financés en ce moment.

Mme la présidente Maud Petit. J’ai pris bonne note qu’il faudra mieux travailler le budget la prochaine fois, dans la mesure du possible.

Docteure Salmona, vous avez évoqué l’association de violences physiques à des violences conjugales et le fait que des personnes commettent des violences sur les animaux. Peut-on en déduire que ce sont potentiellement des personnes qui seront violentes avec leurs enfants ou qui le sont déjà avec leur conjoint ou conjointe ?

Mme Muriel Salmona. Oui, tout à fait, c’est corrélé. J’ai le chiffre concernant la violence physique intrafamiliale : elle multiplie par trois le facteur de risque de commettre des violences sexuelles. Pour les animaux, je sais que des corrélations ont été démontrées, il faudrait retrouver les enquêtes.

En tout cas, ce qui indique le plus un risque de passage à l’acte, ce sont les violences déjà commises, par exemple des condamnations antérieures. C’est aussi ce que rapportent les victimes. On sait que plus une personne a commis des violences graves, plus le risque de passage à l’acte en termes de viol est élevé. Ce n’est pas suffisamment recherché. Dès qu’il y a des plaintes pour violences conjugales ou intrafamiliales, par exemple, il faudrait rechercher s’il n’y a pas autre chose. Il serait peut-être utile aussi de regarder ce qu’il y a dans les téléphones portables et les ordinateurs.

Mme la présidente Maud Petit. Bien sûr, mais je crois avoir compris que les moyens humains et matériels manquent, ce qui fait que, malheureusement, les enquêtes ne sont peut-être pas menées comme il le faudrait ou en tout cas pas dans les délais requis.

Mme Muriel Salmona. Un tiers des actes qui devraient être faits ne le sont pas, selon l’enquête de l’inspection générale de la justice que la Ciivise avait demandée. Pour des violences sexuelles sur enfants, qui sont des violences aggravées, des violations des droits humains, un tiers des actes d’enquête nécessaires ne sont pas réalisés. Quand on voit aussi que seulement 5 % des victimes bénéficient d’une prise en charge médicale en urgence, alors que c’est une urgence, un problème se pose. Nous parlons de crimes, de violations très graves des droits humains ; le problème de budget ne devrait pas intervenir. Ce n’est pas possible.

Ce qui me semble hallucinant, c’est qu’on n’ait pas plus peur pour les enfants. J’ai oublié de vous dire une chose : j’ai parlé de l’explosion des images pédocriminelles sur internet, mais la plupart de ces images sont faites dans le cadre familial. Ce sont des violences sexuelles incestueuses. Le phénomène explose.

Mme la présidente Maud Petit. Le phénomène explose. Et on a l’impression, qui n’est pas qu’une impression, que les pouvoirs publics réagissent peu. Probablement se disent-ils qu’il n’y a pas tant de victimes que cela, puisqu’il n’y a pas tant de plaintes. Toutes ces victimes sont en grande majorité invisibles et invisibilisées. Peut-être que cela empêche de prendre conscience de l’ampleur de ces phénomènes.

Mme Muriel Salmona. Là aussi, des recherches ont été menées. Nous avons tous les éléments sur l’ampleur de ces violences, tous les éléments sur leur gravité. Nous avons une reconnaissance internationale et européenne de la gravité de ces violences et de leurs conséquences. Nous avons des chiffres qui, bien que sous-estimés, sont déjà d’une ampleur incroyable. Le dernier chiffre sur la France indique que 25 % des femmes ont subi des violences sexuelles dans l’enfance. Un quart des femmes ! Tous ces chiffres, nous les avons, mais il y a ce qu’on appelle une anti-épistémologie : on a tous les éléments et on ne fait rien. Cela ne peut plus être une méconnaissance. C’est pareil pour les mécanismes psychotraumatiques : nous avons les IRM qui démontrent leur réalité et l’efficacité du traitement si on le met en place. On sait que c’est une urgence médico-psychologique. Pourquoi personne ne dit aux victimes que c’est une urgence ?

Mme la présidente Maud Petit. Vous êtes nombreux à le dire, mais peut-être pas encore suffisamment. Nous, nous ne sommes peut-être pas encore assez nombreux à prendre le relais. Mais je crois qu’une prise de conscience commence à émerger au niveau des parlementaires, ce qui est important. Vous êtes au niveau scientifique et médical ; il faut absolument que le politique se saisisse de ces sujets pour avancer. Malheureusement, le temps politique est très lent. Il est trop lent. On peut dire que ça infuse doucement, mais je crois que ça infuse sûrement.

Mme Muriel Salmona. Oui, mais ce que je ne comprends vraiment pas, ce qui pourrait me faire pleurer, c’est de voir à quel point mes patients ne sont jamais protégés. Les enquêtes que nous avons menées montrent que 83 % des victimes de violences sexuelles n’ont jamais été ni protégées ni reconnues. Ce que je ne comprends pas, c’est pourquoi les personnes n’ont pas peur pour les enfants, pour leurs propres enfants. Un enfant sur cinq ! Vous avez vu ce qui se passe dans le périscolaire. Dès qu’il y a une situation avec des failles de sécurité, les enfants sont exposés.

Mme la présidente Maud Petit. Il y avait déjà des alertes dix ans auparavant.

Mme Muriel Salmona. Oui, et les personnes ne font rien. Cela signifie qu’il y a un mépris absolu pour les victimes. Il y a une véritable propagande. On revient à ce que je disais tout à l’heure. C’est un peu comme ce qui s’est passé au Rwanda : on nous a farci la tête de propagande anti-victimaire, avec une sorte de mépris pour les victimes, comme si elles ne valaient rien.

Mme la présidente Maud Petit. Et je me permets de le dire dans cette enceinte, les victimes, en fait, « elles nous emmerdent ». Elles viennent encore se plaindre, dire que ça ne va pas, porter plainte, revenir au commissariat pour une simple main courante, etc.

Mme Muriel Salmona. Tout le monde se débarrasse du problème et on a tendance à protéger les agresseurs. C’est hallucinant. Ce sont les agresseurs qui sont protégés. Il règne une sorte de fascination pour eux. J’ai de nombreux témoignages, que je vous ai transmis, de personnes qui racontent comment, malgré toutes les preuves, rien n’a été fait. Ce n’est pas une question de preuve. Les preuves, on peut les avoir, il faut les chercher. Mais encore faut-il vouloir les avoir. L’histoire du violeur de Karine Jambu : condamné à 30 ans de réclusion criminelle, il sort au bout de huit ans et peut s’installer dans la même ville qu’elle. Personne ne pense une seconde qu’il va refaire des victimes. Bien sûr que si !

Mme la présidente Maud Petit. Je me pose aussi la question.

Mme Muriel Salmona. Je ne comprends pas ces décisions. Il y a de nombreuses décisions qui sont complètement incompréhensibles.

Je dis toujours à mes patients : tout ce qui n’est pas cohérent, tout ce qui est incompréhensible, appartient au système de l’agresseur. C’est ce que me dit, avec désespoir, Denis Mukwege, qui a failli être tué à plusieurs reprises pour son action en faveur des femmes victimes de viol. Il me dit : « De toute façon, c’est fichu. Les bourreaux sont à tous les niveaux. » Ce sont eux et leur parole qui font loi, car ils sont en position dominante. Il faut absolument casser cela. Il faut que de plus en plus de personnes disent : « Non, nous ne voulons pas de ce monde-là. » Un monde qui produit du trauma, du malheur, une reproduction sans fin de la violence et une position dominante. Il faut savoir que les inégalités se fondent en effet sur la violence pour se mettre en place. La violence est nécessaire pour faire perdurer les inégalités, les injustices en cascade, la précarité, la marginalisation et la discrimination.

Mme la présidente Maud Petit. Cela représente pourtant un coût important pour la société, un coût important pour la santé.

Mme Muriel Salmona. On a essayé de modéliser les coûts, en pensant que cela ferait peut-être bouger les pouvoirs publics. Mais non. Le Président de la République annonce un plan contre l’inceste. Je lui ai écrit en 2021, je vous transmettrai ma lettre. On nous dit qu’on va nous entendre, mais quasiment rien n’a été fait. Sur les 82 préconisations de la Ciivise, vous avez vu ce qui s’est passé. Il y a une volonté de ne pas agir et il faut regarder cette volonté en face.

Je voudrais déjà qu’on commence par demander pardon aux victimes. Je vous ai parlé de mon histoire et du fait que mon engagement a été provoqué par mon père, qui avait été victime. Moi aussi, j’avais été victime, mais ce n’est pas ça qui a provoqué mon engagement. Les victimes ont été formatées pour ne pas penser à elles. La plupart des personnes qui s’engagent pour les victimes sont des personnes qui ont été traumatisées et pour qui c’est le plus coûteux. Vous avez entendu des témoignages sur le coût que représente le simple fait de venir ici. C’est toujours nous qui faisons le travail, mais il faut que cela s’arrête. Au moins, il faut que nous soyons soutenus. Donc, merci.

Il faut aussi se dire que l’on peut agir. C’est le message que je veux faire passer. On peut identifier et dépister les victimes, on peut les protéger avec une volonté réelle. On peut agir sur le trauma. Ce n’est pas une fatalité. La violence n’est pas une fatalité. On peut le faire, mais il faut le faire. Il y a urgence.

Mme la présidente Maud Petit. J’en ai parfaitement conscience et je suis en parfaite adéquation avec ce que vous dites. Si cela ne tenait qu’à moi, ce serait fait depuis longtemps.

Mme Muriel Salmona. Je le sais bien, je vous connais.

Un élément est essentiel : ce qui s’est produit avec MeToo, c’est qu’on a donné de la légitimité à la parole des victimes. Cela leur a déjà fait énormément de bien.

Mme la présidente Maud Petit. Maintenant, il faut passer à l’étape suivante. On libère la parole, ce qui est très important, mais on ne peut pas se contenter de constater que la parole s’est libérée s’il n’y a pas d’écoute suffisante derrière.

Mme Muriel Salmona. Voilà. Il faut secourir, protéger les victimes, les soutenir, leur rendre justice et les soigner. Les soigner, c’est leur dire : « Vous avez de la valeur, vous avez des droits. » Il s’agit de leur redonner une légitimité. Mais pour l’instant, la société leur dit tout le contraire.

Mme la présidente Maud Petit. Je voudrais revenir sur ce que vous avez dit concernant l’enfant qui est protégé et bénéficie d’une prise en charge. Vous avez dit que, grâce à cela, il peut se reconstruire. À l’âge adulte, n’est-ce pas trop tard ? Est-il quand même possible de se réparer avec de l’affection, de l’accompagnement, de la compréhension ?

Mme Muriel Salmona. Le cerveau a une puissance extraordinaire. Il est bien fabriqué. Oui, c’est possible à n’importe quel âge. J’ai pris en charge des personnes de plus de 90 ans pour qui cela a changé la vie : la relation avec leurs proches, le soutien qu’elles ont pu recevoir, la prise en charge. Cela leur a changé la vie, sauf que les 90 années précédentes, elles les ont vécues en survie. Ce n’est jamais trop tard, mais il faudrait que ce soit fait tout de suite.

Les derniers chiffres de l’enquête VRS-SSMSI me rendent malade : 5 % des victimes de violences sexuelles sont prises en charge au niveau des urgences médicales, alors que c’est une urgence. Même en cas de viol avec violences physiques, elles sont au mieux 15 % à avoir une prise en charge. Pourquoi n’y a-t-il pas de campagnes pour dire : « Si vous avez subi des violences sexuelles, voilà ce qu’il faut faire. Vous devez être vue en urgence par des médecins. » Avec Najat Vallaud-Belkacem, lorsqu’elle était ministre des droits à l’égalité hommes/femmes, nous avions commencé à mettre en place les kits viol. La France est l’un des rares pays à ne pas en avoir.

Mme la présidente Maud Petit. Ce sont des kits qui auraient été déployés dans toutes les urgences, et même pour les médecins ?

Mme Muriel Salmona. Oui, pour les médecins ou les infirmières en pratique avancée. Des kits qui permettent de savoir ce qu’il faut faire, avec des cases à cocher.

Mme la présidente Maud Petit. C’est-à-dire repérer une violence, identifier qu’une situation est une violence, et savoir qui appeler, qui contacter.

Mme Muriel Salmona. Non, ça c’est la mission qu’on m’a confiée : donner à tous les professionnels des institutions pour personnes en situation de handicap la conduite à tenir, ce qu’il faut faire et ne pas faire. Dans le cadre de cette mission, il y a aussi la prise en charge médicale. Il faut que tous les médecins soient capables de faire les gestes d’urgence, comme pour un accident. Il y a des gestes d’urgence pour éviter les traumas, diminuer le stress, faire du premier secours psychologique. Sans oublier la dimension médico-légale, avec le recueil de preuves. Savez-vous que 20 % des filles victimes de violences sexuelles incestueuses se retrouvent enceintes ? On n’en parle pas beaucoup.

Mme la présidente Maud Petit. Avez-vous des chiffres pour l’outre-mer ? En Martinique, quand j’étais enfant, j’entendais dire qu’une jeune fille de 14 ou 15 ans qui était enceinte avait un mauvais comportement. On ne se disait pas qu’elle avait potentiellement été victime de je ne sais qui, peut-être à l’intérieur même du foyer. C’était elle qui était jugée responsable de sa situation. Et il y avait un nombre relativement important de ces jeunes filles en outre-mer.

Mme Muriel Salmona. Nous savons que ce phénomène est encore plus important qu’en métropole. De nombreuses enquêtes portent sur les tentatives de suicide chez les jeunes, les conduites agressives, la scarification et les mises en danger. Entendons parler des violences comme étant à l’origine de ces comportements ? Le premier facteur de risque de tentative de suicide est d’avoir subi des violences, particulièrement des violences sexuelles. De même, le premier facteur de risque de souhaiter se scarifier ou d’avoir des conduites addictives est d’avoir subi des violences. Toutes les études le démontrent. Pourtant, on peut encore organiser une journée nationale de prévention du suicide sans quasiment jamais parler des violences. Vous en conviendrez, on n’en parle pas comme de la première cause.

Il est impératif d’en parler. Plus nous en parlerons, plus les victimes se sentiront légitimes pour prendre la parole à leur tour. À l’inverse, si nous n’en parlons pas, cela signifie que nous n’avons que faire de ce qu’elles ont vécu. Si nous ne leur posons pas de questions, cela veut dire que leur vécu nous est indifférent et que nous n’allons pas les écouter. Il faut que dans toutes les institutions, dans toutes les structures qui reçoivent du public, des affiches indiquent la conduite à tenir en cas de violence. Il faut qu’un parcours soit défini, que les professionnels disposent d’un outil, à l’image du kit viol, qui leur permette de savoir quoi faire. Ce kit est conçu pour qu’en l’ouvrant, je sache immédiatement comment procéder aux prélèvements des preuves, par exemple. Tout y est très bien expliqué, de même que la manière de dispenser les premiers soins. En effet, plus les soins sont précoces, idéalement dans les six heures qui suivent, mais même dans les douze heures, plus nous avons de chances d’éviter des conséquences psychotraumatiques. Il existe de véritables stratégies. Le traitement du stress est absolument essentiel, puisque c’est le stress extrême qui est à l’origine du trauma.

La protection doit être mise en place. J’ai beaucoup travaillé sur ce sujet avec Ernestine Ronai, avec la mission interministérielle pour la protection des femmes contre les violences et la lutte contre la traite des êtres humains (Miprof) et sur l’ensemble du protocole Féminicide. Dans ce cadre, les enfants sont hospitalisés, nous procédons à une évaluation du trauma et nous le traitons en urgence. Nous ne les laissons pas livrés à eux-mêmes et nous organisons leur protection. Lors du premier cas de féminicide que nous avons eu à traiter avec ce protocole, le père, qui avait égorgé sa femme et sa belle-mère devant les enfants, avait été hospitalisé en psychiatrie. Les psychiatres avaient estimé qu’il était très malheureux de ne pas avoir de nouvelles de ses enfants et qu’il souhaitait les avoir au téléphone. Heureusement, nous avions mis en place le protocole pour les protéger. J’ai un autre témoignage à vous livrer. Dans le cas d’un homme psychotique, extrêmement violent, les psychiatres n’avaient rien trouvé de mieux que de demander au juge de rétablir un droit de visite, au nom de la santé mentale du père. Et celui-ci a violé sa fille. Tout est à l’envers, tout le monde pense à l’envers. Il faut que tout soit écrit et dit.

Mme la présidente Maud Petit. Il faudrait un protocole pour les pouvoirs publics, une conduite à tenir.

Mme Muriel Salmona. C’est précisément ce que je vais faire. La ministre chargée du handicap m’a confié une mission bénévole d’un an pour mettre en place un protocole qui précisera la marche à suivre face à une révélation de violence, qu’elle survienne parce que vous avez posé la question ou à la suite d’un acte de violence. S’il s’agit de violences sexuelles ou de viols, ce sont des violences aggravées qui nécessitent un signalement au procureur. J’ai examiné le protocole de l’éducation nationale et, franchement, il n’est pas du tout satisfaisant. La question du soin n’y est pas du tout abordée. Elle n’est en tout cas pas mise en avant.

Par ailleurs, chacun a l’obligation de signaler. Il faut que tout le monde cesse de se dérober et se sente concerné. Il est important de comprendre que ces violences sidèrent et dissocient tout le monde. Chacun se retrouve à avoir du mal à penser. Il faut donc constamment injecter de la pensée à l’endroit pour pouvoir lutter contre la propagande à l’envers.

Mme la présidente Maud Petit. Vous avez parfaitement raison de le souligner. Cependant, nos échanges me font prendre conscience d’un autre écueil, qui est dramatique au niveau politique. Les changements de gouvernement sont réguliers. L’année prochaine auront lieu une élection présidentielle et des élections législatives. Celles et ceux qui arriveront aux responsabilités auront peut-être envie d’orienter leurs priorités vers autre chose. Tous les travaux qui auront été menés risquent d’être mis au tiroir s’il ne reste plus grand monde de ceux qui les ont conduits. C’est cela qui est particulièrement pénible. Je le dis en tant que femme politique : souvent, certains se disent en arrivant : « Nous voulons laisser notre trace. » Ils recommencent tout, alors qu’il existe déjà une littérature et des travaux considérables qu’il faudrait utiliser immédiatement, sans avoir à tout reprendre à zéro. Car, comme vous l’avez dit tout à l’heure, docteure Salmona, nous n’avons plus le temps d’attendre ni de réfléchir.

Mme Muriel Salmona. Les victimes ont besoin de ces avancées. Pour ma part, je ne cesse de le répéter. Rendez-vous compte, cela fait vingt ans que je répète les mêmes choses. Tout ce que je vous ai dit aujourd’hui, je le savais déjà il y a vingt ans et je le dis depuis vingt ans à tous les pouvoirs publics, à tous les niveaux.

Mme la présidente Maud Petit. Vous devez être désespérée que je vous pose encore des questions auxquelles vous avez déjà répondu maintes fois.

Mme Muriel Salmona. Non, et je le comprends. Votre questionnaire était très bien fait. C’est précisément pour cela qu’il faut des structures pérennes. Vous l’avez redit, mais j’insiste : c’est un problème de santé publique, un problème de droits fondamentaux, un problème de sécurité et un problème social très important. Cela touche à tout. Toutes les urgences, tous les grands problèmes de santé publique trouvent leur source dans les violences.

Mme la présidente Maud Petit. Et toutes les catégories socioprofessionnelles sont concernées.

Mme Muriel Salmona. Il faut une structure qui soit pérenne. C’est pourquoi le Conseil des survivants peut être une excellente solution : une structure indépendante du politique, qui perdure et qui s’appuie sur des commissions indépendantes. C’est ce que j’ai dit à la ministre : tout cela est bien gentil, mais il faut être sûr que les protocoles soient appliqués et qu’il y ait un contrôle. C’est comme aux États-Unis ou au Canada où, pour les procédures judiciaires sur les violences sexuelles, des commissions indépendantes composées de professionnels et d’experts reprennent de nombreux dossiers pour vérifier que tout a été fait de manière cohérente. Ce n’est pas à la Cour européenne des droits de l’homme d’être systématiquement saisie. Une commission nationale indépendante d’experts doit pouvoir dire : « Non, là, cela ne va pas, ce n’est pas possible », et intervenir. Il faut que ces commissions soient pérennes. Il faut les concevoir, c’est urgent.

J’ai quatre petits-enfants et j’ai peur pour eux. D’ailleurs, toutes les victimes de Bétharram que j’auditionne me disent à quel point elles ont peur pour leurs enfants et leurs petits-enfants. Et elles ont raison. Une journaliste m’a même demandé : « Est-ce que ce n’est pas embêtant que les parents aient peur ? » Il serait embêtant qu’ils n’aient pas peur.

Mme la présidente Maud Petit. Ce qui est terrible, c’est qu’il y a de moins en moins d’enfants qui naissent en France. On appelle à faire à nouveau des enfants, mais je fais ce triste constat : en même temps, nous ne sommes pas capables de les traiter correctement. Heureusement, il y a des parents aimants, des parents qui font bien les choses, qui font comme ils peuvent, souvent.

Mme Muriel Salmona. J’ai des enfants extraordinaires qui s’occupent de façon extraordinaire de leurs propres enfants, mais je sais que cela ne garantit pas qu’il ne leur arrivera rien. Ce n’est pas une garantie, et c’est cela qui est terrible. Ce n’est même pas une garantie, parce que nous sommes face à un monde avec lequel nous sommes obligés d’être en interface avec lui. On ne peut pas les mettre sous cloche. On peut leur donner le plus d’outils possible. Par ailleurs, je rappelle toujours que ce n’est pas aux victimes de violences de devoir tout faire. Ce n’est pas comme cela que les choses doivent se passer. Il faut effectivement mettre en place tout un système qui protège, en amont et en aval.

Mme la présidente Maud Petit. Comment faire comprendre à un adulte qui souffre de traumas, pouvant s’expliquer par des violences subies dans l’enfance, qu’il doit se faire accompagner ?

Mme Muriel Salmona. C’est ce que nous faisons en permanence. C’est intéressant car, lors de ma première grande enquête en 2007-2008, nous avons demandé aux victimes ce dont elles avaient besoin. Elles avaient besoin d’être informées sur le trauma pour pouvoir justement identifier que ce qu’elles présentent est lié à ce trauma. Les livrets que nous avons conçus pour les enfants visent à leur permettre de faire ces liens et de comprendre un peu ce qui leur arrive. Bien entendu, à travers ces livrets pour jeunes enfants, ce sont aussi tous les gens qui les accompagnent qui peuvent comprendre. Il est donc très important de connaître tous ces éléments. Le guide que je vais vous remettre, intitulé Quand on te fait du mal et illustré par Claude Ponti, qui plaît beaucoup aux enseignants et aux professionnels de l’enfance, est accompagné d’un guide extrêmement complet qui explique la conduite à tenir, d’une fiche pratique, de modules et de bien d’autres choses. Il faut donner ces informations. Dans le cadre de ma mission sur le handicap, nous allons mettre des affiches partout. Il faut, en les adaptant aux différents handicaps, que tout le monde puisse savoir que cela existe et comment réagir.

Mme la présidente Maud Petit. Des affiches, certes, mais aujourd’hui, en 2026, il existe ce qu’on appelle les réseaux sociaux. Je pense que l’information doit passer, notamment auprès d’un public de jeunes, de préadolescents, d’adolescents et de jeunes adultes, par les réseaux sociaux. Si le gouvernement, par exemple, trouvait le moyen de mener une campagne avec des associations peut-être sur TikTok – même si je n’apprécie pas particulièrement cette plateforme –, sur Instagram, etc., le message pourrait passer beaucoup plus facilement. Que pensez-vous de la possibilité d’utiliser ces réseaux sociaux pour en faire quelque chose de positif plutôt que de destructeur chez les enfants ?

Mme Muriel Salmona. Ma fille aînée, Laure Salmona, est la directrice du collectif Féministes contre le cyberharcèlement. Nous travaillons de concert. Bien entendu, il faut donner des informations sur la réalité des violences. Il est très important que les victimes sachent qu’elles ne sont pas seules, en remettant les choses à l’endroit : la victime n’est pas responsable des violences, ce sont les agresseurs qui ont organisé les choses. Quand on travaille avec des patientes victimes de violences conjugales, qui sont tombées sur un homme qui se révèle atroce, et qu’on reprend le fil des événements, on s’aperçoit qu’il n’était pas… Certes, il était un prince charmant au départ, mais en discutant avec elles, on découvre que plein de choses ne leur plaisaient pas chez cet homme. Elles avaient de nombreux signaux d’alarme, des red flags. Mais l’agresseur les a très rapidement dissociées par de petites phrases, de petits comportements et, d’un seul coup, elles ne peuvent plus utiliser ces signaux d’alarme. Elles sont piégées. C’est une stratégie. Ce n’est pas elles qui ont choisi la mauvaise personne ; elles ont été choisies par une personne qui avait de très mauvaises intentions à leur égard.

Mme la présidente Maud Petit. Elles ont été choisies parce qu’elles étaient potentiellement des victimes ?

Mme Muriel Salmona. Ce qu’il faut savoir, c’est que les victimes « allument » les agresseurs, en ce sens qu’un agresseur repère les victimes. Une étude canadienne le montrait avec des violeurs en série. On leur faisait passer des images de femmes en t-shirt et en jean, qui marchaient sans qu’on voie vraiment leur visage. On leur demandait qui ils auraient choisi de violer. Et bingo, ils choisissaient les femmes qui avaient déjà subi des viols. C’est donc elles qui les « allumaient ».

Mme la présidente Maud Petit. N’y a-t-il pas un moyen d’aider ces personnes victimes à changer d’attitude, de comportement ? Je n’ose pas dire de « grandir », mais de les aider à avoir une autre posture, à marcher les épaules en arrière…

Mme Muriel Salmona. Cela ne marche pas. Cela a été testé. Ce qui marche, c’est de ne plus avoir de troubles psychotraumatiques. Tant que vous avez des troubles psychotraumatiques, l’agresseur va les repérer.

Mme la présidente Maud Petit. Oui, parce que ce serait comme mettre un pansement ou du maquillage sur une plaie.

Mme Muriel Salmona. Exactement, et je peux vous dire que ce serait vraiment sous-estimer les agresseurs. Ils vont quand même les repérer. Ce n’est pas comme ça que ça fonctionne. Ce qui est scandaleux, c’est de ne pas apporter des soins à ces personnes, car on les laisse en danger. Quand on voit le nombre de jeunes qui se retrouvent en situation de prostitution, les proxénètes les repèrent, ils les recherchent. Quand vous avez subi des violences très jeune, particulièrement intrafamiliales, vous subissez ensuite une cascade d’injustices. C’est horrible, vous êtes piégé en permanence. À l’école, vous êtes harcelé. Pour toute victime de violences, il faut rechercher ce qu’elle a subi et il faut rechercher les agresseurs. Si un enfant est harcelé à l’école, il faut savoir ce qui lui est arrivé auparavant, peut-être chez la nourrice ou à l’école. Il faut rechercher les agresseurs. Et quand on en a trouvé un, il faut vérifier s’il n’a pas fait d’autres victimes dans son entourage. Vous avez vu, aussitôt qu’on commence à rechercher, on en trouve 70, 100 ou même 400 avec Joël Le Scouarnec. Ces individus sont dans des addictions graves à la violence et ils n’arrêtent pas. Il faut donc vraiment agir là-dessus.

C’est tout un système qui remet les choses à l’endroit. Tout ce qui s’est passé avec la Ciivise, avec toutes les missions, toutes les enquêtes, toutes les commissions, a permis de faire des constats, mais il faut maintenant passer à l’acte. Dans ma lettre, je disais au Président de la République que, sur le plan du droit international, le fait qu’en France on ne protège pas les victimes, qu’on ne poursuive pas et qu’on ne condamne pas les agresseurs, nous expose à des poursuites devant la Cour pénale internationale.

Mme la présidente Maud Petit. Peut-être faudrait-il en arriver là. Peut-être que c’est cela qui déclencherait une réaction.

Mme Muriel Salmona. C’est ce que j’avais dit à Dupond-Moretti quand il m’avait reçue, et je dois dire que cela l’avait un peu frappé. Nous sommes en train d’étudier cette possibilité au niveau de la Cour pénale internationale. On n’a pas le droit de faire ça ! Toutes les fausses excuses, comme les budgets, ne tiennent pas. Nous sommes face à des urgences humaines. Les enfants sont l’avenir de la France. Si nous ne sommes pas capables de protéger nos enfants, dans quel monde voulons-nous vivre ?

Mme la présidente Maud Petit. Dans quel monde vivons-nous déjà ? On ne comprend pas les violences dans la société aujourd’hui.

Mme Muriel Salmona. Parce que les violences structurent la société, comme je vous l’ai dit. Elles permettent les inégalités, les positions de domination, les privilèges. Elles structurent une société à laquelle bon nombre de gens adhèrent.

Mme la présidente Maud Petit. Sur un tout autre plan, je voudrais connaître votre analyse de ces parents qui ne sont pas protecteurs, qui se doutent de quelque chose ou qui en ont parfaitement conscience et qui ne vont pas protéger leur enfant. Comment expliquez-vous ce comportement ? En tant que mère, si je voyais qu’on agresse mes enfants, je pense que l’agresseur passerait un sale quart d’heure, et peut-être moi aussi. Comment expliquer ces comportements ? Est-ce uniquement de l’emprise ? C’est peut-être un peu réducteur.

Mme Muriel Salmona. Oui, c’est réducteur. J’ai eu de nombreuses patientes qui étaient complètement dissociées pour elles-mêmes. Comme je l’expliquais, vis-à-vis d’elles, elles trouvaient que rien n’était grave et qu’on pouvait les tuer, mais quand il s’agissait de leurs enfants, non, là, il fallait faire quelque chose. Ensuite, des personnes protègent le système patriarcal avant tout, ainsi que leurs propres intérêts. Les agresseurs ont le chic pour se rendre indispensables et pour forger une image de soi catastrophique de la victime.

Pourquoi les femmes retournent-elles auprès de leur agresseur après avoir enfin réussi à partir ? Quand elles partent et ne subissent plus de violence ni de contact avec l’agresseur, elles sortent de la dissociation. Du coup, elles revivent les violences subies avec de vraies émotions. Elles sont alors envahies par des crises d’angoisse, des attaques de panique, l’impression de mourir à nouveau. Elles peuvent traverser un état de crise totale qui peut même donner l’impression d’une crise psychotique. Elles peuvent facilement se dire : « C’est depuis que je l’ai quitté que ça m’arrive. Il a raison, je ne suis pas fichue de vivre sans lui. » Si elles y retournent, elles sont de nouveau dissociées et se sentent apaisées. C’est un piège très fréquent.

Ce que l’on observe dans les structures familiales incestueuses, c’est aussi que l’inceste existe souvent depuis plusieurs générations et se reproduit de génération en génération, ainsi que de proche en proche. Il y a de nombreux agresseurs importants qui verrouillent tout, imposent le silence à tout le monde et qui ont raison, qui ont la puissance et qui font la loi à l’intérieur de la famille.

Mme la présidente Maud Petit. Sur ce point particulier des familles où l’inceste perdure depuis des générations, est-ce que le fait qu’une nouvelle génération ait compris ce qui s’était passé dans la génération précédente et en parle en famille, entre cousins par exemple, peut permettre de stopper la reproduction sur les générations suivantes ?

Mme Muriel Salmona. Cela peut le permettre, mais là aussi, des soins sont nécessaires pour comprendre. Le problème, c’est que souvent, dans ces cas, entre cousins, un certain nombre sont déjà en position d’agresseur. Vous pouvez toujours leur parler, mais ils ont déjà agressé, donc cela n’a aucun effet sur eux. Ils sont dans leur système, ils ont besoin de continuer à agresser et sont dans un énorme conflit d’intérêts par rapport à eux-mêmes. Le plus souvent, ce sont ceux qui parlent, qui essaient de prévenir tout le monde, qui sont éjectés de la famille et qui perdent tout contact avec elle. Parfois aussi, des alliances se créent entre plusieurs personnes, et cela fait un bien fou.

Les personnes qui dénoncent ces faits ne vont pas les reproduire dans la famille qu’elles vont créer. Mais si elles ne reçoivent pas de soins, elles peuvent être tellement colonisées par le trauma qu’elles n’oseront pas avoir de famille. C’est malheureux, car ce sont elles qui devraient absolument avoir des enfants, parce qu’elles seraient protectrices. C’est pourquoi 50 % des soins consistent en une compréhension des mécanismes : comment cela fonctionne, qu’est-ce qui s’est passé, comment fonctionne la colonisation par l’agresseur dans la mémoire traumatique, comment fonctionne la dissociation, quand êtes-vous dissocié, comment en sortir. Ce sont des soins à la fois d’urgence et un travail continu qui prend souvent beaucoup de temps, pas seulement trois, dix ou vingt séances.

Mme la présidente Maud Petit. Il est très intéressant que vous disiez que, dans une famille, celles et ceux qui ont pu être colonisés par ce système incestueux ou incestuel peuvent ne pas vouloir d’enfants. Mais est-ce qu’elles peuvent aussi ne pas réussir à en avoir, c’est-à-dire qu’elles auraient une volonté d’avoir des enfants et que, comme par hasard, elles n’y arrivent pas ?

Mme Muriel Salmona. Oui, tout à fait, c’est décrit. Elles peuvent avoir des fausses couches à répétition, car leur corps est dans un tel état traumatique. C’est aussi cela la réunification dont nous parlions : la réunification avec son propre corps, ne plus le penser comme un ennemi, mais le reprendre comme quelque chose qui permet d’être aligné avec lui et d’avoir un sentiment de libération. C’est aussi pour cela que je tiens le coup : parce que je vois des patients aller mieux et que cela fait du bien. J’ai mené une campagne sur la culture de la protection et la culture du soin, avec quinze mesures à adopter en urgence. Je vous l’ai envoyée, je pense que vous l’avez.

Mme la présidente Maud Petit. Oui, c’est ce que j’allais vous dire. Nous avons besoin de vos nombreuses recommandations pour nourrir nos travaux et pour nous-mêmes formuler des préconisations à l’issue du rapport qui sera rédigé.

Mme Muriel Salmona. Je crois en la force de l’information. Si j’ai pu développer tous les travaux que j’ai menés, c’est aussi grâce à internet, qui m’a permis de monter en puissance. Cela m’a donné accès à tous les travaux réalisés dans le monde entier, m’a confirmé que je n’étais pas seule, a validé ce que je disais et m’a ouvert d’autres perspectives. C’est comme ça que les choses avancent. C’est pour cela que j’ai créé mon association en 2009 : pour rendre toutes ces informations accessibles. Il faut que ces informations deviennent une sorte de culture commune et non parcellaire sur le psychotrauma.

La psychiatrie, vous l’avez vu, est une urgence absolue. Les jeunes patientes que je reçois, qui sont passées par des hospitalisations en psychiatrie parce qu’elles étaient anorexiques, avaient fait des tentatives de suicide, avaient des conduites à risque très importantes ou des crises d’angoisse d’allure psychotique, se sont quasiment toutes retrouvées en chambre d’isolement, sous contention, et elles ont été agressées sexuellement. Ce n’est pas possible. J’ai quitté l’hôpital psychiatrique parce que je trouvais que c’était d’une violence inouïe, totalement intolérable. Cela me fait mal de voir que la plupart des traitements du psychotrauma ont été des traitements hyperviolents visant à dissocier totalement les victimes et à les faire taire définitivement. La lobotomie, par exemple, est une destruction du centre émotionnel du cerveau. Or qui a été lobotomisé, à votre avis ? 80 % de femmes.

Mme la présidente Maud Petit. C’est-à-dire qu’on n’a pas pensé que les hommes violents pouvaient être lobotomisés, par exemple ?

Mme Muriel Salmona. Non, pas du tout. La première femme qui a été lobotomisée était une femme en situation de prostitution qui avait subi toutes les horreurs possibles et imaginables. En fait, la psychiatrie a servi à invisibiliser et à faire taire les victimes avec des neuroleptiques à hautes doses. Je vois des jeunes qui ont subi des violences très graves – exposition aux violences conjugales, violences physiques, violences sexuelles – qui vont très mal, sont déscolarisés en cinquième, s’alcoolisent, commettent de petites délinquances et sont marginalisés. On les prend en charge, on travaille avec eux sur ce qu’ils ont subi, on les soigne. Ils reprennent des études et vont jusqu’en master. C’est incroyable. La capacité de récupération est énorme. C’est pareil pour les femmes victimes de violences : une fois qu’elles vont bien, elles retrouvent des capacités intactes. Le problème des violences est aussi qu’elles permettent de hiérarchiser le monde et de construire artificiellement des inégalités de façon très importante.

Nous sommes dans l’urgence. Il faut que tout le monde s’y mette et il faut contrôler tout le monde. Le compte rendu de l’enquête de la Ciivise menée avec l’inspection générale de la justice et l’inspection générale des affaires sociales est édifiant. On y entend que les procureurs ne sont pas intéressés par la prise en charge de ces affaires, qui constituent pourtant la majeure partie de leur contentieux pénal. Ils ont reconnu prendre leurs décisions de classement sans suite par téléphone, pour des crimes aggravés qui sont considérés comme les plus graves violations des droits humains.

Mme la présidente Maud Petit. C’est le problème, que l’on ne peut occulter, du manque de personnel, de magistrats et d’un stock de dossiers important. Cela n’explique peut-être pas tout, mais cela doit aussi être pris en compte.

Mme Muriel Salmona. Prenons l’exemple de la jeune fille qui a été à l’origine de la prise de conscience qu’il n’était pas possible de considérer qu’une enfant de 11 ans était consentante, l’affaire de Pontoise. Les viols qu’elle avait subis de la part d’un homme de 28 ans étaient initialement jugés comme une simple atteinte sexuelle. Juste avant son audience en comparution immédiate, un jeune homme de 24 ans, espagnol d’origine marocaine, a été jugé. Sa femme était enceinte, ils n’avaient plus de travail, allaient être expulsés, et il avait accepté de servir de mule pour transporter du cannabis. Il s’est fait prendre à son arrivée. On savait que l’agresseur de la petite, s’il était jugé pour une simple atteinte sexuelle, n’aurait que du sursis. Le jeune homme de 24 ans, lui, a pris quatre ans de prison ferme, sans remise de peine possible. Il ne parlait pas un mot de français et était complètement perdu. Le tribunal a reconnu que son histoire était vraie. Ils l’ont condamné à quatre ans ferme d’emprisonnement.

Mme la présidente Maud Petit. Ce n’est donc pas une histoire de manque de places de prison.

Mme Muriel Salmona. C’est bien la preuve qu’il règne un mépris total pour les victimes. C’est un peu tant pis pour elles. Il y a aussi toute une dimension raciste qui est intervenue, je pense. Ce ne sont pas que des problèmes de moyens. S’il y a des problèmes de budget, c’est bien parce qu’on ne met pas ces budgets en priorité et donc qu’on considère que ce n’est pas si grave. Pourquoi a-t-on laissé la pédocriminalité prendre cette ampleur sur internet ? Pourquoi n’a-t-on pas régulé les choses avant ?

Mme la présidente Maud Petit. Concernant le budget, il ne vous aura pas échappé que, depuis 2022, il est compliqué, en tout cas à l’Assemblée nationale, d’interférer sur le budget. Nous n’avons pas la main pour modifier les crédits et les affecter à certaines dispositions plus qu’à d’autres.

Mme Muriel Salmona. Là où vous pouvez avoir la main, c’est pour dire que ce n’est pas possible. On n’entend pas suffisamment que c’est scandaleux, qu’une telle perte de chance est condamnable. On ne peut pas se permettre d’agir comme ça. C’est comme si une personne renversée par un bus, avec de multiples fractures, était renvoyée chez elle pour se réparer toute seule et qu’on lui reprochait ensuite de ne pas s’être bien réparée.

Mme la présidente Maud Petit. C’est intéressant ce que vous dites, car cela ramène à ce que l’on voit et ce que l’on ne voit pas. Si vous avez un handicap physique, on va acter que vous êtes handicapé. Si votre handicap est invisible, on va vous demander de le justifier. Vous parlez de quelqu’un qui se fait renverser par un bus et qui est fracturé : cela se voit. Mais une personne victime d’une agression ou d’un viol, comment le voir ? N’y a-t-il pas un nœud par rapport à cela aussi ?

Mme Muriel Salmona. Déjà, on peut voir. On a des IRM, on a des atteintes neurologiques.

Mme la présidente Maud Petit. Oui, mais quand vous croisez cette personne dans la rue ou à l’Assemblée nationale, vous ne la voyez pas de la même façon.

Mme Muriel Salmona. Je suis d’accord, mais quand on interroge les gens isolément et qu’on leur demande si c’est grave de violer un enfant, tous disent que c’est très grave. Mais quand il y a une vraie victime en face, ce n’est jamais grave. Il y a un bug.

Dans notre dernière enquête, c’était très intéressant. On demande aux gens s’ils connaissent la sidération, si c’est normal d’être paralysé. 80 à 90 % répondent oui. Ils connaissent. Pareil pour la dissociation ou l’amnésie traumatique. Mais si on leur demande : « Si une victime ne s’est pas défendue, est-ce que c’est un viol ? », 40 % disent non. D’où vient cette dissonance cognitive ?

Mme la présidente Maud Petit. C’est un manque d’information.

Mme Muriel Salmona. Non. Ce n’est pas un manque d’information, puisqu’ils sont informés. C’est la preuve qu’ils sont parasités par des images hyper-négatives des victimes. Aussitôt qu’on suggère que la victime pourrait être mise en cause, ils sont d’accord. Et ça, ça vient de la propagande anti-victimaire qui est omniprésente.

C’est comme pour le racisme ou le sexisme. Les gens peuvent affirmer que les femmes sont aussi capables que les hommes, mais dans des circonstances précises, ils auront les pires réflexes. Parce qu’il y a une propagande. Le problème est le suivant : un discours juste, qui respecte les droits, qui est cohérent et solidaire des victimes, n’est pas traumatisant. En face, un discours haineux, misogyne, de culture du viol, est d’une violence inouïe est traumatisant et colonise les esprits. C’est là où il faut agir. Il faut saturer l’espace public d’un discours bienveillant envers les victimes, sinon c’est la propagande anti-victimaire qui sature cet espace. On voit où cela mène. Au Rwanda, en quelques mois, radio Mille Collines a permis un massacre insensé. Il faut saturer l’espace, et cela ne coûte pas si cher. La commission peut servir à cela si elle est bien relayée, et je trouve positif qu’elle bénéficie d’une bonne couverture médiatique sur les réseaux sociaux.

Mme la présidente Maud Petit. Je dirais surtout sur les réseaux sociaux. La couverture médiatique traditionnelle commence à prendre un peu. Mais sur les réseaux sociaux, cela prend énormément. C’est là qu’on se dit que beaucoup de personnes se sentent concernées. Il faut que cela monte.

Mme Muriel Salmona. C’est ce que me disent les victimes. Aussitôt qu’il y a un discours qui est juste, qui est dans le vrai, dans la solidarité, dans la reconnaissance de la gravité des violences, cela leur fait un bien fou. Cela les renforce. Mais il faut lutter contre l’inverse. Vous voyez, il y a plusieurs strates. Certaines ont des coûts importants, mais les soins en psychiatrie, par exemple, ne sont pas chers. On devrait pouvoir les financer. Pourquoi des internes en psychiatrie sortent-ils encore sans avoir été formés à la psychotraumatologie ?

Mme la présidente Maud Petit. Pourquoi des psychiatres et des médecins généralistes ne sont-ils pas formés à la psychotraumatologie ?

Mme Muriel Salmona. Pourtant, le docteur Gilles Lazimi fait un travail énorme de formation universitaire. Mais cela reste limité à quelques universités. J’ai eu une expérience à la faculté de médecine de Lyon où, pendant trois ans, nous avons formé les étudiants de première année, futurs médecins, sage-femmes et infirmières. Au bout de trois ans, l’évaluation a montré que c’était l’une des formations qu’ils avaient trouvé la plus utile et la plus intéressante.

Mme la présidente Maud Petit. Il ne faudrait pas que ce soit un choix ; il faudrait que cette formation soit obligatoire, un tronc commun dès le début des études.

Mme Muriel Salmona. Il faudrait que ce soit obligatoire. Avec Adrien Taquet, nous avions demandé au responsable de la formation continue de simplement considérer les formations sur les violences sexuelles faites aux enfants comme prioritaires. Pas contraignantes, juste prioritaires. On nous a répondu par la négative, en nous disant que cela n’intéresserait pas les médecins, qu’ils avaient des choses beaucoup plus importantes à faire.

Mme la présidente Maud Petit. C’est pour cela que je vous pose la question : faut-il proposer ou faut-il imposer ?

Mme Muriel Salmona. Il faut imposer. On a auditionné le doyen des doyens de l’époque et, pendant près d’une heure, m’a considérée comme complètement allumée. Pour lui, dépister les violences sexuelles, c’était, dans sa consultation qu’il considérait comme importante, demander à une patiente venue avec son mari pour un problème grave : « Alors, on vous a violée dans l’enfance ? » C’était sa vision du dépistage. Cela montre le mépris. Et il ne faut pas oublier que 50 % des étudiants en médecine subissent des violences sexuelles.

Mme la présidente Maud Petit. À l’université. C’est une question dont on n’entend parler que depuis deux ou trois ans.

Mme Muriel Salmona. Les plus hauts responsables sont quand même des hommes. Moi-même, en tant qu’étudiante en médecine, j’ai subi plusieurs fois des violences sexuelles. Ma première intervention chirurgicale a été horrible. Au début, je voulais devenir chirurgienne et sauver les gens. J’ai été vaccinée. Première intervention, je tiens les écarteurs. Déjà, j’arrive dans la salle, on doit se déshabiller. Les deux internes et le chirurgien se mettent contre le mur et me regardent avec un petit sourire en faisant des commentaires. J’aurais dû partir, mais je reste. C’était une dame de 80 ans avec une fracture du col du fémur. Ils prennent la tête du fémur et miment une pénétration en faisant plein de bruit. Tout le monde est écroulé de rire. Je commence à m’évanouir. Je ne peux pas supporter et je sors. Je n’ai jamais remis les pieds dans une salle d’intervention.

Mme la présidente Maud Petit. Une violence sexuelle ordinaire.

Mme Muriel Salmona. Je me suis dit que je ne me ferais jamais opérer.

Mme la présidente Maud Petit. Il faut parfois !

Mme Muriel Salmona. Bien sûr, mais à ce moment-là, c’est ce que je me suis dit, et j’ai abandonné la chirurgie. Il faut voir de quel milieu il s’agit. C’est pour cela qu’il faut imposer. Si on attend que des gens qui ont trop de conflits d’intérêts, qui sont dans une position dominante et qui ont déjà commis trop de violences adhèrent à une réelle remise en question, cela n’arrivera pas.

Mme la présidente Maud Petit. Pour des psychiatres qui seraient experts judiciaires, par exemple, faudrait-il imposer des formations, notamment lorsqu’ils sont chargés de recueillir la parole d’un enfant ?

Mme Muriel Salmona. On ne peut pas faire une expertise judiciaire sans avoir une formation en psychotraumatologie. Ce n’est pas possible. Au Canada, par exemple, certaines questions sont interdites aux victimes.

Mme la présidente Maud Petit. Par exemple : « Comment étiez-vous habillée ? »

Mme Muriel Salmona. Sur certains points, ils ne transigent pas. Il faut un système assez large.

Mme la présidente Maud Petit. Cela paraît évident à l’étranger et tellement insurmontable ici en France.

Mme Muriel Salmona. Le problème est que nous avons très peu d’experts et que le fait de ne pas les payer ou très en retard fait que ceux qui peuvent avoir un intérêt à faire ces expertises ne le font pas toujours pour les bonnes raisons.

Mme la présidente Maud Petit. C’est entendu.

Mme Muriel Salmona. Je l’ai vu aussi pour les victimes du Bataclan. J’ai assisté à une expertise, c’était hallucinant de violence. Pourtant, j’étais là et j’ai pris la défense de ma patiente. Mais elle a quand même été malmenée, alors que là, franchement, il ne pouvait même pas y avoir de mise en cause d’une victime d’attentat.

L’expert lui avait donné rendez-vous à deux pas du Bataclan, dans un cabinet d’orthophonie.

Mme la présidente Maud Petit. Pour la remettre dans le contexte ?

Mme Muriel Salmona. Oui. Ensuite, on a appris qu’il avait agressé une trentaine de victimes avant qu’on commence à s’émouvoir de la situation. C’est ça le problème : là où il y a des victimes, il peut y avoir des agresseurs. Là où il y a des enfants, il peut y avoir des agresseurs.

Mme la présidente Maud Petit. Peut-être un dernier mot, car nous allons conclure cette audition, sur l’utilité de mener un travail auprès des établissements scolaires. On sait que les enseignants, les personnels éducatifs et administratifs sont précieux pour le recueil de la parole des enfants et pour les signalements. Faudrait-il leur passer des messages particuliers, leur donner des moyens particuliers ?

Mme Muriel Salmona. J’en ai la preuve, car c’est fou le nombre d’enseignants, de psychologues scolaires, d’infirmières scolaires, de directeurs d’établissements qui me demandent des brochures et qui sont très heureux d’avoir le guide. Ils ont vraiment soif d’avoir des outils. Cela fait chaud au cœur de voir qu’il y en a autant, dans toutes les écoles. Il y a beaucoup de gens très demandeurs, mais il faut aussi leur apporter les moyens. C’est l’association qui a tout fait. Claude Ponti a travaillé gratuitement. Nous, bien entendu, nous faisons le travail bénévolement. Nous avons pu éditer plus de 100 000 exemplaires et les envoyer par la poste – je ne sais pas si vous vous rendez compte du coût – uniquement grâce aux dons et aux revenus des formations que je fais. Et tout cela sans aucune subvention, alors même que nos outils sont maintenant sur tous les sites ministériels.

Mme la présidente Maud Petit. Quelle est la réaction des ministères ?

Mme Muriel Salmona. Ils apprécient et cela fait partie des outils. Mais nous sommes vraiment dépendants de gens très engagés, mais qui ne sont pas éternels. Là aussi, il faut arriver à mettre quelque chose de pérenne en place. Par exemple, j’ai 700 enveloppes à envoyer, c’est moi qui fais tout. Heureusement, La Poste nous fait un tarif préférentiel. On ne peut pas demander à tout le monde de fonctionner ainsi. Il faut que ce soit régalien, à grande échelle. Les bonnes intentions ne suffisent pas, il faut que ce soit un minimum cadré, surtout quand cela concerne les enfants.

Mme la présidente Maud Petit. Le numérique est à utiliser.

Mme Muriel Salmona. Cela nous a permis de monter en puissance. Là aussi, il faut que ce soit cadré, surtout que cela concerne les enfants.

Mme la présidente Maud Petit. Cette commission a nourri beaucoup d’espoirs et d’attentes. Il ne faut absolument pas que tout cela retombe, mais nous sommes face à des échéances : la fin de la mandature, le budget en octobre, puis la campagne présidentielle en janvier-février 2027, qui ne laissera plus de temps pour le travail législatif. Tout cela devra être repris immédiatement au moment du renouvellement de l’Assemblée nationale, dès juin ou juillet, par les députés de cette commission qui, je l’espère, seront réélus et se battront pour faire mettre en œuvre les préconisations.

Mme Muriel Salmona. Peut-être faudra-t-il inscrire ces sujets dans les programmes.

Mme la présidente Maud Petit. Peut-être qu’une nouvelle équipe arrivera aux responsabilités. Quelle qu’elle soit, il sera absolument crucial de venir, dès le premier gouvernement, demander des campagnes pour la protection des enfants.

Mme Muriel Salmona. On risque de se retrouver avec de nouveaux gouvernements où il n’y aura même pas de ministre chargé des droits des enfants et de la protection de l’enfance.

Mme la présidente Maud Petit. En tout cas, avec le Haut-Commissariat à l’enfance, il existe une structure pérenne. Je veux saluer le travail de la haute-commissaire, qui travaille de façon transversale avec les différents ministères, ce qui est indispensable. Il faut arrêter de travailler en silos sur ces questions. Le Haut-Commissariat est une réponse qui permet de mettre tout le monde en lien. Le Conseil des survivants serait également important, et je pense que cela fera partie de nos préconisations.

Mme Muriel Salmona. Il faudra lui donner un pouvoir d’action, pour qu’il puisse surveiller tout ce qui est fait et tout ce qui ne l’est pas.

Mme la présidente Maud Petit. Je vais prêcher un peu pour ma paroisse, mais réélire des députés qui ont déjà réalisé un travail en amont serait une très bonne chose, car ils seraient opérationnels tout de suite pour pousser et faire mettre en place les dispositions souhaitées.

*

*     *

  1.   Audition, ouverte à la presse, de M. Laurent Nuñez, ministre de l’intérieur (12 mai 2026)

Mme la présidente Maud Petit. Notre commission d’enquête a pour objet d’évaluer le traitement judiciaire des viols et agressions sexuelles incestueuses parentales sur mineurs. Elle porte une attention particulière à la prise en compte de la parole de l’enfant et à sa protection effective pendant la procédure.

Dès le début de nos travaux, il nous a été indiqué que la première audition de la victime était d’une importance capitale pour la suite de la procédure judiciaire, et qu’une audition mal conduite rendait peu probable l’aboutissement d’un dossier d’inceste.

Or, si des progrès ont été accomplis au cours des dernières années, force est de constater que le nombre d’enquêteurs formés au protocole Nichd (National Institute of Child Health and Human Development), celui des salles Mélanie ou encore le recours aux unités d’accueil pédiatrique enfants en danger (Uaped) sont encore trop limités pour produire des effets mesurables sur les taux de condamnation.

Au-delà de la première audition de l’enfant victime, c’est aussi la nature des actes d’investigation menés qui pèse sur la manifestation de la vérité. Là encore, nous disposons de trop nombreux témoignages qui pointent du doigt le manque cruel d’investigations poussées.

Nous souhaitions donc évoquer avec vous, monsieur le ministre, l’adéquation des moyens humains et financiers aux enjeux colossaux de l’inceste, et surtout tracer des perspectives concrètes pour apporter une amélioration notable au traitement judiciaire de ces affaires dans un futur proche, tout en respectant, bien sûr, la présomption d’innocence, les droits de la défense et les droits de la victime.

M. Christian Baptiste, rapporteur. Cette commission d’enquête a été créée parce que des enfants continuent de dénoncer des violences sexuelles sans être pleinement protégés par notre système ; parce que des parents protecteurs – le plus souvent des mères – alertent sur des cas où des enfants ont été maintenus ou renvoyés auprès du parent désigné comme agresseur ; parce que des enfants préfèrent se donner la mort plutôt que de retourner auprès de celui qui leur prend la vie petit à petit ; parce que des associations, des victimes, des professionnels de santé, des magistrats, des avocats et des enquêteurs nous signalent des dysfonctionnements graves dans le traitement judiciaire et institutionnel de ces affaires.

Depuis plusieurs mois, notre commission auditionne l’ensemble des acteurs concernés et effectue des déplacements sur le terrain afin de comprendre comment ces situations sont traitées dans notre pays. Nous avons notamment visité des Uaped, des brigades de protection de la famille ainsi que l’Ofmin (Office mineurs). Nous y avons rencontré des enquêteurs profondément engagés, mais également confrontés à des difficultés très concrètes – des volumes de signalement extrêmement importants, des outils parfois insuffisants, des besoins de formation, des disparités territoriales, des capacités d’analyse qui ne permettent pas toujours de répondre à l’ampleur du phénomène.

Votre ministère occupe une place centrale dans la chaîne de protection. Le recueil de la parole des enfants, les investigations, les cyberenquêtes, l’analyse des contenus pédocriminels, la coordination des services spécialisés, les moyens humains et technologiques alloués aux enquêteurs sont autant de sujets sur lesquels nous souhaitons vous entendre, monsieur le ministre, pour comprendre si notre pays donne réellement à ses forces d’enquête les moyens de protéger les enfants victimes de violences sexuelles et d’inceste.

Mme la présidente Maud Petit. Avant de vous laisser la parole, monsieur le ministre, je rappelle que l’article 6 de l’ordonnance du 17 novembre 1958 relative au fonctionnement des assemblées parlementaires impose aux personnes entendues par une commission d’enquête de prêter le serment de dire la vérité, toute la vérité, rien que la vérité.

(M. Laurent Nuñez prête serment.)

M. Laurent Nuñez, ministre de l’intérieur. Au cours de ma carrière de haut fonctionnaire, j’ai été confronté à de nombreux drames et à des violences de toutes natures – terrorisme, criminalité organisée, trafic de stupéfiants – mais les faits d’inceste constituent une violence toute particulière, qui toucherait un Français sur dix. Dans ces affaires, malgré l’engagement des services de protection de l’enfance, des enquêteurs, des magistrats, des professionnels de santé et de l’éducation nationale, le sentiment d’échec des pouvoirs publics est patent.

Au sein du ministère de l’intérieur, des efforts conséquents ont été réalisés, notamment dans le cadre de la loi d’orientation et de programmation du ministère de l’intérieur 2023-2027 (Lopmi), pour mieux prendre en compte le phénomène des violences sexuelles intrafamiliales. Des crédits ont ainsi été dédiés à l’augmentation du nombre des enquêteurs spécialisés, à celle des intervenants sociaux, qui jouent un rôle important au sein de la police et de la gendarmerie, et à la pérennisation du dispositif de plaintes hors les murs des commissariats et ou des brigades de gendarmerie.

En 2024, 19 254 faits d’inceste ont été recensés. Pour être précis, il s’agit de violences sexuelles intrafamiliales non conjugales commises à l’encontre des mineurs.

La lutte contre les violences intrafamiliales, sexuelles, sexistes, constitue une priorité gouvernementale. D’importants moyens humains et financiers sont dédiés au traitement de ces violences, y compris l’inceste. Le garde des sceaux, que vous recevrez demain, vous présentera certainement les fondamentaux de la politique pénale en la matière ainsi que les évolutions du droit et de la procédure pénale. Des changements majeurs sont en effet intervenus au cours des trente dernières années. La prescription a été portée à trente ans en 2018, le point de départ du délai étant fixé à la majorité de la victime. Ce délai peut être prolongé depuis 2021 si les faits ont été réitérés sur un autre mineur. Les peines ont été aggravées, notamment par la loi du 21 avril 2021 visant à protéger les mineurs des crimes et délits sexuels et de l’inceste, adoptée à l’initiative de Mme la sénatrice Annick Billon. Surtout, pour la première fois dans l’histoire du droit pénal, cette loi a inscrit les termes de relations incestueuses dans le code pénal. Le fait de nommer revient à dire à la société que cela existe, malgré la prohibition ancestrale de l’inceste dans toutes les sociétés.

Je rappelle que toute intervention ou saisine des forces de l’ordre sur des faits de violences intrafamiliales, qu’ils soient caractérisés ou supposés, a fortiori sur des mineurs, donne systématiquement lieu à l’ouverture d’une procédure judiciaire. Toutes les plaintes relatives à des faits de violences sexuelles sur des mineurs ou majeurs sont prioritaires pour les services d’enquête, y compris en cas de prescription apparente des faits. Elles font l’objet d’un suivi par la hiérarchie, lequel est facilité par l’utilisation de logiciels de suivi dédiés. Une revue des portefeuilles des enquêteurs mutés est systématiquement effectuée afin d’éviter que des dossiers se trouvent sans affectataire. Si une affaire devait être négligée pour défaut d’investigation, une procédure disciplinaire serait ouverte pour établir les responsabilités.

Si ces affaires sont prioritaires pour les services d’enquête, elles ne donnent pas toutes lieu à des poursuites et n’aboutissent à des condamnations que dans un nombre limité de cas. Cela ne signifie pas que les plaintes seraient infondées ou que les investigations auraient été négligées. Vous connaissez les difficultés probatoires inhérentes à ces faits, toujours commis sans témoin, le plus souvent sans preuve matérielle objective. La preuve, dont la charge incombe au ministère public, est principalement fondée sur le récit de la victime, sa constance dans les moindres détails, les circonstances de la révélation des faits et leur impact traumatique.

C’est précisément parce que la parole de la victime est souvent l’élément central de la procédure que la manière dont nous la recueillons est absolument décisive. C’est là que se jouent souvent les suites de l’enquête. C’est vrai pour l’ensemble des infractions mais davantage pour l’inceste, et plus encore lorsqu’il s’agit d’enfants, qui ne mesurent pas forcément à quel point ce qu’ils subissent est interdit, entretenus qu’ils sont par l’agresseur dans la négation de cet interdit.

Le recueil de la parole exige de la formation. La sensibilisation des policiers et des gendarmes aux violences sexuelles, notamment celles commises sur des mineurs, a très nettement progressé ces dernières années. Elle commence, s’agissant de la posture à adopter auprès des victimes, dès la formation initiale : des modules spécifiques, pour lesquels il est fait appel à des enquêteurs spécialisés et à des psychologues, sont consacrés aux violences intrafamiliales et aux atteintes sexuelles sur mineurs. Elle est complétée tout au long de la carrière dans le cadre de la formation continue ou de recyclage.

Nombre des personnes que vous avez auditionnées ont mentionné le protocole Nichd, qui permet à la fois de recueillir la parole de manière fiable et de préserver l’enfant d’une souffrance supplémentaire grâce à l’utilisation de questions ouvertes et à l’adaptation des échanges aux capacités cognitives. Depuis 2016, plus de 3 000 enquêteurs y ont été formés – 1 032 policiers et 2 116 gendarmes. C’est évidemment perfectible et nous serons attentifs à vos recommandations en la matière. Le protocole Nichd représente le niveau le plus abouti de ce qui peut être fait en matière de recueil de la parole de l’enfant, mais cela ne signifie pas que rien de bien ne peut être fait sans lui : il existe de nombreux autres modules de formation qui permettent à des enquêteurs d’accueillir et d’auditionner correctement l’enfant victime.

Le recueil de la parole nécessite également des lieux adaptés. Les auditions de mineurs victimes doivent se dérouler dans des locaux confidentiels, neutres et non anxiogènes. C’est tout l’objet, depuis les années 1990, des salles Mélanie. Ce sont des espaces dotés de jouets et de matériel pédagogique, favorisant la mise en confiance, équipés de systèmes d’enregistrement et de glaces sans tain permettant à d’autres enquêteurs ou professionnels de suivre l’entretien sans perturber le récit de la victime. La gendarmerie dispose de 286 salles Mélanie réparties sur le territoire national, complétées par 436 kits mobiles pour les interventions en dehors des structures fixes. La police nationale, elle, en compte 88.

Les Uaped sont complémentaires des salles Mélanie puisqu’elles permettent une prise en charge globale des enfants victimes de violences sexuelles, au-delà du seul traitement judiciaire. Quand elle est pleinement fonctionnelle et située à proximité du service d’enquête et du domicile de la victime, l’Uaped est un atout majeur puisque tous les actes, depuis l’audition du mineur jusqu’aux examens médicaux ou psychologiques, peuvent alors être effectués dans une unité de temps et de lieu.

Le recueil de la parole et plus globalement la résolution de ces affaires complexes exigent évidemment des enquêteurs en nombre suffisant. J’ai annoncé en février dernier un plan Investigation prévoyant de recruter 700 ETP (équivalents temps plein) supplémentaires, dont 400 seront fléchés vers le traitement des violences intrafamiliales, y compris les violences sexuelles faites aux mineurs. Ces effectifs viendront renforcer les brigades traitant de ces affaires et poursuivre le déploiement du réseau territorial de l’Ofmin.

Les enquêteurs doivent disposer d’outils juridiques à la hauteur de leur mission. À cet égard, il m’est signalé très régulièrement – et cela a dû vous l’être également au cours des auditions – que le délai de quarante-huit heures de garde à vue est souvent insuffisant pour mener à bien les investigations, notamment pour exploiter les supports numériques qui ont été saisis – téléphone, ordinateur, messagerie – ou pour auditionner l’entourage de la victime – les autres enfants, la famille – dont les déclarations sont essentielles pour contextualiser les choses et consolider la ou les preuves. À l’instar des règles en matière de criminalité organisée, il peut paraître souhaitable de donner la possibilité au juge des libertés et de la détention de prolonger la garde à vue de vingt-quatre heures. J’aurai l’occasion, dans le cadre du projet de loi dit Ripost, de solliciter une telle extension du délai pour la délinquance financière et il me paraîtrait tout à fait pertinent de faire de même pour l’inceste.

Il est important de rappeler que la police et la justice interviennent malheureusement après les faits, parfois très longtemps après. L’action des forces de l’ordre ne peut se suffire à elle-même. Il est crucial de sensibiliser l’ensemble des professionnels, des bénévoles et des citoyens qui côtoient les mineurs au quotidien pour qu’au moindre doute, les enquêteurs soient saisis. Les campagnes de prévention du gouvernement à cet égard marquent les esprits. Elles rappellent l’interdit de l’inceste, y compris aux mineurs qui doivent pouvoir sortir du secret que l’auteur incestueux leur a très souvent imposé. À l’automne 2023 a été lancé un plan de lutte contre les violences faites aux enfants pour la période 2023-2027, sous l’impulsion de la Première ministre et de Mme Charlotte Caubel, alors secrétaire d’État chargée de l’enfance, dans le cadre duquel une multitude d’affiches, de films, de vidéos, et de témoignages avaient été diffusés. Cette campagne a été relancée en octobre et novembre 2024.

M. Christian Baptiste, rapporteur. Lors de nos déplacements, des enquêteurs nous ont indiqué qu’ils n’étaient pas matériellement capables de traiter l’ensemble des signalements reçus. Ainsi, selon leurs dires, à l’Ofmin, seuls 5 % d’entre eux peuvent faire l’objet d’une analyse approfondie, faute de moyens. Des gendarmes nous ont confirmé que les violences intrafamiliales et les violences sexuelles sur mineurs représentaient une part importante de leur activité quotidienne. Considérez-vous que les moyens humains, technologiques et budgétaires alloués à la lutte contre la pédocriminalité, les violences sexuelles sur mineurs et l’inceste sont à la hauteur du phénomène ? Pouvez-vous nous préciser le budget consacré respectivement à l’Ofmin, aux brigades de protection de la famille, aux enquêteurs spécialisés mineurs, aux outils numériques d’analyse, et plus spécifiquement à la lutte contre l’inceste et la pédocriminalité ? Pouvez-vous comparer ces moyens avec ceux mobilisés pour d’autres priorités de sécurité intérieure, notamment la lutte contre le narcotrafic ?

Lorsque l’État décide de faire d’un sujet une priorité nationale, il sait mobiliser des moyens considérables. Pourquoi la protection des enfants victimes de violences sexuelles ne bénéficie-t-elle pas de la même montée en puissance ?

M. Laurent Nuñez, ministre. Je ne connais pas précisément la répartition des moyens budgétaires entre les différentes structures. Je vous en ferai part en réponse au questionnaire qui nous a été adressé, ainsi que, dans la mesure du possible, d’éléments de comparaison avec d’autres priorités de la politique de lutte contre la délinquance.

Outre l’Ofmin, on compte des brigades de protection des familles, dans la police nationale, des maisons de protection des familles pour la gendarmerie nationale, et des enquêteurs spécialisés. Je le répète, tous les dossiers relatifs à des violences intrafamiliales sont prioritaires pour les enquêteurs. Les 400 enquêteurs supplémentaires que j’ai évoqués vont se consacrer aux affaires de violences intrafamiliales, dans leur ensemble, dont l’inceste. Ce sera donc un renfort conséquent.

Je confirme que la lutte contre ces violences est une politique prioritaire. Des enquêtes actives sont menées systématiquement. Le taux d’élucidation des affaires d’inceste n’est pas comptabilisé en tant que tel : ce que nous comptabilisons, c’est le taux d’élucidation des viols commis sur des mineurs, qui est passé, police et gendarmerie confondues, de 69,2 % en 2017 à 57,5 %. Cette diminution s’explique par le fait que le nombre de faits constatés a été multiplié par trois. Cela répond en partie à votre remarque sur les 5 % de signalements qui seraient traités à l’Ofmin – ce que je vérifierai.

Les services d’enquête comme ceux de la justice se heurtent principalement à la difficulté de l’administration de la preuve des faits dénoncés, d’autant plus complexe que lesdits faits sont anciens. Or le pourcentage de faits anciens révélés va croissant. Les chiffres sont assez révélateurs : en 2016, 12 % des mineurs victimes révélaient des violences sexuelles datant de plus de dix ans ; en 2024, ils étaient 24 %. Pour 16 % d’entre eux en 2016, et pour 18 % en 2024, les violences sexuelles avaient été commises entre cinq et dix ans auparavant. Ces chiffres sont en partie le signe d’une libération de la parole bienvenue et d’une efficacité des campagnes d’information : les faits sont de plus en plus souvent révélés et ils peuvent être assez anciens.

L’Ofmin a été créé en août 2023 et son réseau territorial est en cours de déploiement. L’objectif est de professionnaliser davantage le traitement des violences faites aux mineurs. En 2025, l’Office a coordonné une vaste opération nationale qui a abouti à l’interpellation de quatre-vingts pédocriminels sur le territoire national. Je l’ai dit, des renforts sont prévus dans le cadre du plan de renforcement de la filière d’investigation judiciaire.

La police nationale, donc l’Ofmin, dispose d’un logiciel de suivi des portefeuilles qui s’appelle SuiviJud 2, qui permet à la hiérarchie de placer des marqueurs numériques sur les procédures les plus sensibles – ce qui est le cas évidemment des affaires d’inceste – afin de veiller à leur traitement prioritaire par les enquêteurs. Une centaine de circonscriptions de police sont dotées de ce logiciel dans lequel plus de 300 000 dossiers sont enregistrés. Du côté de la gendarmerie, une doctrine a été fixée en matière de lutte contre les violences intrafamiliales concernant les mineurs, notamment l’inceste. De nombreuses formations sont dispensées dans ce domaine et cent maisons de protection des familles sont présentes sur l’ensemble du territoire, au niveau local, départemental et régional.

Mme la présidente Maud Petit. Pouvez-vous déjà préciser la répartition, par service et géographique, des 400 ETP supplémentaires que vous avez annoncés, en distinguant notamment les territoires d’outre-mer, la région parisienne et les autres territoires ?

Par ailleurs, nous avons compris que la protection de l’enfance est prioritaire pour les enquêteurs et nous les en remercions. Nous avons rencontré de nombreuses personnes très investies dans leur travail. Mais le flux de dossiers est tellement massif que les enquêteurs sont obligés de faire un tri. Vous avez évoqué un logiciel qui permet de pointer les affaires les plus sensibles mais il restera énormément d’autres affaires, peut-être un peu moins sensibles, qui ne pourront pas être traitées : c’est dramatique.

M. Laurent Nuñez, ministre. Sur les 700 postes supplémentaires prévus par le plan Investigation, 400 iront aux violences intrafamiliales et 300 à d’autres thématiques, notamment la criminalité organisée, comme le Premier ministre l’a annoncé tout à l’heure en réponse à M. Ciotti. La répartition de ces 400 ETP entre structures est en cours d’arbitrage. Je m’engage à vous transmettre les chiffres une fois qu’elle aura été arrêtée – dans les jours qui viennent, je pense.

Pour ce qui est de la gendarmerie, sur le plan de création de 239 brigades entre 2024 et 2027, 80 ont été installées en 2024 et 58 autres l’auront été en 2026 ; il en reste 101 à créer. Certaines d’entre elles sont totalement dédiées aux violences intrafamiliales et travailleront donc évidemment sur les dossiers d’inceste. Je pense à celle d’Avesnes-sur-Helpe.

En ce qui concerne la police nationale, les postes dédiés au traitement des violences intrafamiliales – en protection des familles, en atteintes aux personnes, dans les commissariats – ont été publiés le 3 mars 2026 et la liste des candidatures est en cours d’examen.

Les 400 postes d’enquêteur supplémentaires seront répartis entre l’ensemble de ces services, et une partie permettra bien sûr d’abonder l’Office mineurs et surtout de déployer ses unités territoriales. À ce stade, deux antennes ont été officiellement installées en métropole – à Bordeaux et Marseille – et deux en outre-mer – à Cayenne et à Saint-Denis de La Réunion. D’autres ouvertures sont prévues au cours de l’année 2026, à Lyon, Strasbourg, Versailles, Évry, Cergy, Melun, où les antennes sont prêtes à être installées, ainsi qu’à Fort-de-France. À terme, il existera un détachement dans chaque territoire d’outre-mer. Grâce au développement de son réseau territorial, l’Ofmin disposera de personnes ressources formées dans ses antennes et détachements, à même de sensibiliser les services d’enquête qui leur sont rattachés.

Quant au tri que vous déplorez, toutes les procédures sont suivies de près et nous veillons à éviter de nous trouver dans ce genre de situation. Une attention toute particulière est portée par les services enquêteurs à ces dossiers qui, je vous le redis, sont totalement prioritaires.

M. Christian Baptiste, rapporteur. Le cursus de formation requis pour intégrer une brigade de protection de la famille permet-il aux enquêteurs d’être familiarisés avec les spécificités de l’inceste, notamment les mécanismes d’emprise et de silenciation, mais également de comprendre le psychotrauma chez l’enfant et l’adolescent ? Dans la négative, que faudrait-il faire pour y parvenir ?

M. Laurent Nuñez, ministre. La question de la formation est vraiment centrale. Je vais vous présenter les cursus en détail.

Au sein de la police nationale, les brigades de protection des familles sont des unités spécialisées dans le traitement des violences intrafamiliales, des atteintes aux mineurs et des infractions à caractère sexuel. Au sein de la gendarmerie nationale, ce sont les maisons de protection des familles (MPF) qui exercent une mission analogue sur le plan judiciaire, en appui des brigades territoriales et des brigades de recherche. En outre, elles assurent une mission centrale de prévention et de sensibilisation auprès des victimes, de l’éducation nationale, des professionnels du secteur social, éducatif et médical ainsi que du grand public.

S’agissant de la gendarmerie, la formation des militaires qui servent en maison de protection des familles intègre bien les mécanismes d’emprise et de psychotraumatisme à tous les stades – formation initiale, continue puis spécialisée, cette dernière prenant la forme d’un stage de niveau 3 au CNFRI (Centre national de formation au renseignement et à l’investigation). Elle se fait avec l’aide de psychologues et d’associations partenaires.

Toutefois, les spécificités propres à l’inceste – notamment la durée des faits, la proximité de l’auteur, les dynamiques de loyauté familiale – justifient un approfondissement ciblé dans les cursus. Une réflexion est en cours pour garantir et renforcer la fréquence des formations de recyclage et mieux prendre en compte les particularités du trauma chez l’adolescent. La gendarmerie nationale entend poursuivre cette évolution avec les acteurs spécialisés – voyez que je vous réponds en toute transparence.

D’une manière générale, les formations en gendarmerie sont élaborées pour prendre en charge toutes les victimes, qu’elles soient majeures ou mineures, et de manière adaptée à la personne selon la situation opérationnelle et les faits dénoncés. Les notions d’inceste parental et de violences sexuelles sur mineurs sont directement abordées dans tous les modules. À ce jour, 51 835 militaires de la gendarmerie ont été formés à la prise en compte des violences intrafamiliales depuis 2020, et 842 à l’expertise des mécanismes psychologiques à l’œuvre.

Dès la formation initiale, tous les gendarmes reçoivent une formation sur les violences intrafamiliales et sexuelles, sous la forme de cinq modules dispensés au cours d’une journée de huit heures, laquelle est précédée d’un enseignement à distance obligatoire. La formation est adaptée au statut, donc au niveau de responsabilité qui est attendu du militaire, qu’il soit gendarme adjoint volontaire, sous-officier ou officier.

Ensuite, dans le cadre de la formation continue, elle est obligatoire pour tous les gendarmes au contact du public. Elle est décentralisée au niveau des groupements de gendarmerie départementale.

Ces formations ont pour objectif d’améliorer l’écoute et l’orientation des victimes, mais aussi de repérer les signaux faibles de violence, notamment dans la sphère familiale. Elles tendent à garantir la bonne prise en compte de la situation ainsi que son traitement. Elles sont élaborées en partenariat avec des psychologues ainsi qu’avec les partenaires institutionnels – l’autorité judiciaire et les professionnels de santé – et associatifs. Elles portent sur le comportement et la posture à adopter face à la victime, le traitement, ainsi que les mécanismes propres à la psychologie de la victime. Une formation plus spécialisée, dispensée par le CNFRI, vise à mieux identifier le contexte des violences intrafamiliales et les différents types de maltraitance, ainsi qu’à acquérir des connaissances approfondies sur les mécanismes de violence et leurs conséquences.

S’agissant de la police nationale, les policiers qui suivent le cursus de la brigade de protection de la famille sont formés à la lutte contre les violences intrafamiliales, notamment aux techniques de prise en compte de la parole des victimes, dont les mineurs. Le dispositif, à l’instar de celui de la gendarmerie, comprend plusieurs modules pédagogiques dédiés aux violences faites aux enfants. Chaque module destiné à la police nationale est décrit en détail dans les réponses au questionnaire écrit que je vous transmettrai.

Nous sommes parfaitement conscients que, lors des auditions, des marges de progression subsistent dans la détection des signes de nature psychologique ainsi que dans l’appréhension des risques par les effectifs. Nous y travaillons. Mais, comme vous le constatez, notre dispositif de formation est déjà très large.

Mme la présidente Maud Petit. Dimanche dernier, alors que j’assistais à une commémoration importante au Sénat, on m’a transmis un témoignage concernant une petite fille de 3 ans et demi, qui a confié au nouveau compagnon de sa mère ce que son grand-père lui fait subir. Elle ne voulait rien dire pour que sa « maman ne soit pas triste ». Le compagnon a eu le réflexe de la filmer. La mère a immédiatement consulté le pédiatre, puis a déposé plainte dans un commissariat des Hauts-de-Seine. Les agents l’ont alors informée qu’ils entendraient sa fille sans elle.

Ils se sont rendus à l’école de la petite sans prévenir la mère, en pleine classe, puis l’ont appelée pour lui dire : « On a entendu votre fille, elle n’a pas avoué. »

La mère a été choquée ; je l’ai été aussi. Elle a même été dévastée d’entendre ça.

À ce stade, plusieurs éléments nous interpellent. Hier, lors d’un déplacement dans les Yvelines, des enquêteurs nous ont expliqué qu’ils pouvaient effectivement se rendre dans les écoles, ce qu’on peut parfaitement comprendre. Se déplacent-ils en civil ou en tenue ?

Dans le cas présent, j’ignore si les agents étaient en civil ou en tenue, mais le fait est que de nombreux enfants de l’école ont vu que des policiers étaient là et qu’ils venaient interroger cette petite fille. Les enfants savent, et eux aussi ont été traumatisés. On peut d’ailleurs comprendre qu’elle ait été tellement impressionnée qu’elle n’a tout simplement pas pu parler.

Par ailleurs, le choix du vocabulaire utilisé pose évidemment problème. Je veux croire qu’il s’agit d’une maladresse, mais hier, parlant d’une autre situation, les enquêteurs ont également utilisé l’expression « l’enfant n’a pas avoué ». Je pense que ce mot doit complètement disparaître du vocabulaire des personnes formées au recueil de la parole de l’enfant. C’est un coupable, qui avoue ! Un enfant qui se tait peut avoir plusieurs raisons de le faire : il est dissocié, il ne comprend pas la situation, il est terrorisé par l’auteur, il a peur des conséquences pour sa famille, il ne comprend pas ce qui se passe. Au nom de mes collègues, je vous alerte sur ce genre de situations qui ne doivent absolument pas se reproduire.

M. Laurent Nuñez, ministre. Il m’est difficile de rebondir sur une affaire que je ne connais pas. Je ne sais pas quel service a été saisi de ce dossier, dans un département que je connais pourtant bien pour y avoir été préfet de police pendant trois ans et demi. À ce stade, je ne peux pas faire de commentaire.

Mme la présidente Maud Petit. Je ne vous demande pas de réagir sur cette affaire en particulier, mais plutôt de faire passer le message dans les brigades et les commissariats. Je ne doute pas de la bonne volonté des agents, mais lorsque les choses se déroulent ainsi, les conséquences peuvent être dramatiques.

M. Laurent Nuñez, ministre. Vous verrez dans nos réponses au questionnaire écrit, s’agissant des lieux d’audition – qui peuvent être des salles Mélanie, des Uaped, des services communs… –, que ces auditions se déroulent parfois en extérieur afin de faciliter le recueil de la parole ou de ne pas attirer l’attention d’autres personnes qui seraient concernées. Ces entretiens ont parfois lieu en milieu scolaire, mais ce n’est pas la règle générale. Cela dépend de chaque cas ; je ne connais pas celui que vous avez évoqué.

L’emploi du terme d’aveu n’est évidemment pas approprié, nous sommes d’accord. L’objectif de cet acte d’investigation est d’obtenir une preuve, ou la confirmation d’une dénonciation. Ce constat confirme, comme je le disais tout à l’heure, que le besoin de formation est permanent.

Enfin, sur la tenue, je peux simplement vous dire qu’en général, les services enquêteurs interviennent en civil. L’intervention en tenue ne se fait qu’en cas d’urgence, dans le cadre d’une intervention et non d’une investigation.

Il m’est difficile de commenter une enquête que je ne connais pas. Ce que je connais, en revanche, c’est l’engagement des enquêteurs sur ces dossiers et leur volonté de toujours aboutir.

Mme la présidente Maud Petit. Encore une fois, mon intention n’est pas de vous faire commenter ce cas particulier : c’est un cas qui en illustre d’autres. Je vous demande surtout de faire repasser un message à ce sujet.

M. Christian Baptiste, rapporteur. Lors de notre déplacement à l’Ofmin, on nous a indiqué que la France dépendait encore largement des signalements transmis par des acteurs étrangers, notamment l’organisme américain NCMEC (National Center for Missing and Exploited Children). En France, les plateformes numériques ne sont soumises à aucune obligation générale de signalement aux autorités françaises concernant les contenus pédocriminels ou le grooming, à savoir les sollicitations de mineurs à des fins sexuelles.

Avez-vous conscience du problème de souveraineté et de protection des enfants que cela pose ? Pouvez-vous vous engager à soutenir l’instauration d’une obligation légale de signalement par les plateformes numériques et à renforcer les moyens permettant à la France d’identifier elle-même ces contenus, ces auteurs et ces réseaux ?

Par ailleurs, au cours de nos travaux, on nous a alertés sur l’existence de groupes de discussion en ligne dans lesquels circulent des discours extrêmement hostiles aux mères protectrices, s’échangent des conseils visant à couper les enfants de leurs mères après une séparation, se trouvent aussi des contenus beaucoup plus graves relevant de stratégies de prédation sexuelle. Certains groupes diffusent même des guides expliquant comment approcher une mère célibataire afin d’accéder à ses enfants, ou comment obtenir la confiance d’un entourage familial afin de se retrouver seul avec des mineurs.

Les services du ministère de l’intérieur assurent-ils un suivi de ces phénomènes ? Existe-t-il une stratégie spécifique en matière de surveillance et de lutte contre les réseaux numériques, qui favorisent des violences intrafamiliales, sexuelles ou incestueuses ?

M. Laurent Nuñez, ministre. S’agissant des contenus incitant à la pédocriminalité, la plateforme Pharos (plateforme d’harmonisation, d’analyse, de recoupement et d’orientation des signalements) peut être saisie par tout internaute. Ce service, rattaché à la DNPJ (direction nationale de la police judiciaire) et compétent en matière de terrorisme et de pédocriminalité, peut saisir le parquet de Nanterre et même déférencer des sites. Dans le cadre d’un projet de loi que je défends, je souhaite élargir ses prérogatives afin qu’il puisse intervenir contre les contenus incitant à la discrimination, à la haine ou à la violence.

Il est très compliqué d’agir contre des discussions en ligne dès lors qu’elles ont lieu au sein de groupes fermés. Il faut d’abord déterminer à quel type de criminalité elles se rattachent. Le cyberinfiltration de ces groupes est le seul moyen de pénétrer ces boucles et d’identifier les participants – ce qui est le véritable sujet.

La question que vous allez immédiatement me poser est de savoir si, dans les enquêtes que nous menons, nous arrivons à infiltrer ce type de groupes. Juridiquement, c’est possible ; c’est même le seul moyen de lutter contre ces groupes fermés au sein desquels des acteurs échangent sur les process visant à approcher des enfants. Ce sont des groupes de prédateurs. L’infiltration est la seule technique à notre disposition, mais elle est opérante, à défaut de pouvoir recourir à d’autres moyens, comme l’accès à ces communications chiffrées.

M. Christian Baptiste, rapporteur. Je ne suis pas sûr que vous ayez répondu à ma question sur les signalements émanant d’acteurs étrangers et le renforcement de la souveraineté de la France en matière d’information.

M. Laurent Nuñez, ministre. Je crains de n’avoir pas bien compris la question relative à la souveraineté.

M. Christian Baptiste, rapporteur. On nous a indiqué qu’en France, les plateformes numériques n’étaient pas soumises à une obligation générale de signalement aux autorités de ce qui a trait aux contenus pédocriminels ou de grooming. Selon l’Ofmin, la France dépend largement des signalements transmis par des acteurs étrangers, notamment le NCMEC. Pouvez-vous vous engager à renforcer les moyens permettant à la France d’identifier de manière autonome ces réseaux, ces contenus et leurs auteurs ?

M. Laurent Nuñez, ministre. Les plateformes sont tenues d’effectuer certains signalements. De notre côté, nous avons la possibilité de procéder à des réquisitions, et nous l’utilisons. La question est de savoir si les plateformes y répondent ; or nous savons que ce n’est pas toujours le cas. C’est ce qui explique les demandes que nous avons formulées par ailleurs pour accéder à un certain nombre de contenus – mais c’est un autre sujet.

Il est vrai que des opérateurs étrangers, notamment celui que vous avez cité, effectuent des signalements. C’est d’ailleurs également le cas pour d’autres criminalités, par exemple en matière de lutte antiterroriste. Existe-t-il pour autant une atteinte à la souveraineté française ? Pas forcément. Lorsqu’on a une information, on l’exploite. Pour avoir dirigé un service d’investigation judiciaire, évidemment sous l’autorité du parquet, je peux vous dire qu’un certain nombre d’informations, y compris en matière de pédocriminalité, sont captées par des services étrangers, notamment américains. Mais l’inverse est aussi vrai : nous avons des enquêteurs cyber qui détectent des pédocriminels et transmettent l’information aux services compétents.

Enfin, non seulement les plateformes peuvent être saisies et doivent nous soumettre un certain nombre de contenus, mais elles ont elles-mêmes l’obligation de radier ce type de publications. Une responsabilité incombe à cet égard aux opérateurs.

Mme Perrine Goulet (Dem). J’ai constaté que les deux services des forces de l’ordre ne s’impliquaient pas de la même manière dans les Uaped : les gendarmes s’y rendent assez facilement, les services de police moins, faute notamment d’un nombre suffisant de postes Noemi (nouvel ordinateur environnement du ministère de l’intérieur) permettant de réaliser des auditions sur place. C’est tout de même embêtant. Avez-vous conscience de ce décalage ?

Pourriez-vous faire un point sur l’état d’avancement du plan de création de nouvelles salles Mélanie ?

On constate que l’offre de formations au protocole Nichd est restreinte, si bien que peu d’agents en bénéficient. Mais lorsque les gendarmes ne peuvent accéder à la formation de quinze jours, ils bénéficient au moins d’une sensibilisation de trois jours, qui ne semble pas exister dans les services de police. Ce serait pourtant intéressant. Renforcer la formation au recueil de la parole est essentiel afin de surmonter les écueils qui subsistent.

Quant aux maisons de protection des familles, leur fonctionnement varie beaucoup d’un territoire à l’autre. Certaines ne se consacrent qu’à la sensibilisation, tandis que d’autres ne réalisent que des auditions. Or les deux sont importants. Compte tenu des difficultés que nous rencontrons et du nombre de dossiers en attente, ne faudrait-il pas toutes les obliger à conduire les auditions des enfants les plus en difficulté ?

Par ailleurs, il n’existe pas de brigade de protection de la famille dans les petits commissariats de police. Comment envisagez-vous de garantir la présence d’enquêteurs spécialisés dans les petits territoires comme le mien ?

Il existe un guide consacré au recueil de la parole des femmes victimes de violence, qui donne une espèce de canevas. Ne faudrait-il pas créer un outil similaire pour les adultes qui ont été victimes enfants, dont la parole n’est pas toujours bien prise en compte ?

Vous avez également évoqué une prolongation de la garde à vue de vingt-quatre heures. Pourquoi pas quarante-huit heures, sachant le temps qu’il faut pour analyser des systèmes d’information, identifier l’entourage, éventuellement se déplacer à l’école ? Cela porterait la garde à vue à quatre-vingt-seize heures au total, comme en matière de trafic de drogue. Or l’inceste est un véritable fléau, à l’instar du trafic de drogue.

Enfin, la révision de la directive européenne contre les abus sexuels sur enfants n’est toujours pas publiée. Or la fin de la dérogation permettant de recevoir les signalements du NCMEC, actée par le Parlement européen, va faire nettement diminuer le nombre de signalements. Agissez-vous auprès du Parlement européen pour faire évoluer la situation ?

M. Laurent Nuñez, ministre. Les Uaped proposent une approche globale : ces structures offrent un accueil complet et sécurisé à l’enfant victime, dans un lieu unique, afin de recueillir sa parole dans les meilleures conditions tout en lui dispensant des soins. Situées au sein d’un centre hospitalier, elles regroupent des professionnels de santé spécialisés dans la prise en charge de l’enfant et de l’adolescent, et comportent une salle d’audition adaptée.

Lorsqu’il y va de l’intérêt du mineur et des nécessités de l’enquête, l’audition est effectuée dans une Uaped. Je ne reviens pas sur les conditions – que vous connaissez parfaitement – pour bénéficier du dispositif, mais elles seront détaillées dans mes réponses écrites, notamment pour les enfants de moins de 5 ans qui présentent une vulnérabilité.

Dans certaines situations exceptionnelles, on peut considérer qu’il est préférable d’organiser l’audition du mineur en dehors d’une Uaped, alors même que le dispositif existe. Il s’agit de situations – je les cite à dessein – dans lesquelles les parents de la victime sont suspectés de violences sexuelles ou de maltraitance. Le but est de ne pas éveiller l’attention, afin de préserver les preuves qui pourront être recueillies lors de l’interpellation. En outre, pour recueillir la parole d’un enfant en difficulté, il est parfois souhaitable que l’audition ait lieu dans un espace qu’il connaît déjà et dans lequel il va se sentir en confiance. C’est pourquoi, dans un nombre de cas extrêmement limités, des enfants qui remplissent pourtant les conditions pour être entendus en Uaped n’y sont pas auditionnés.

La direction générale de la police nationale ne dispose pas de statistiques relatives à la répartition des auditions effectuées dans les salles Mélanie ou dans les Uaped. Ces deux dispositifs sont complémentaires. Vous l’avez souligné, le recours aux Uaped varie d’un département à l’autre – certains sont même encore dépourvus d’Uaped, en tout cas conformes au cahier des charges. De plus, certaines Uaped ne proposent pas la prise en charge globale que l’on pourrait attendre d’elles ; certaines se limitent à la mise à disposition d’une salle d’audition. Souvent, ce sont donc les salles Mélanie qui pallient le manque d’Uaped. Il y a une articulation entre les deux : on utilise l’un plutôt que l’autre en fonction des disponibilités.

À cet égard, la DNPJ et la gendarmerie nationale diffusent des instructions, dont les références seront citées dans les réponses écrites. Le principe consiste à privilégier l’audition des mineurs dans les salles Mélanie, lorsqu’elles existent, ce qui est le cas dans un important nombre de cas. Néanmoins, conformément aux préconisations formulées par la direction des affaires criminelles et des grâces en août 2024, l’orientation vers une Uaped est à privilégier lorsque l’intérêt supérieur du mineur le justifie. Tout dépend donc de la situation.

Je n’ai pas de données sur le nombre d’Uaped. Quant aux salles Mélanie, j’ai donné les chiffres en introduction : la gendarmerie nationale en compte 286 et la police nationale 88. Il est prévu d’en créer 22 nouvelles pour la police.

S’agissant des maisons de protection des familles, le but est que chacune d’entre elles procède à terme à des auditions.

J’en viens à la doctrine sur le recueil de la parole des enfants. Les deux instructions diffusées dans la police nationale et la gendarmerie nationale – dont les références figureront dans le questionnaire – constituent un guide de recueil de la parole de toutes les victimes de violences intrafamiliales, y compris des enfants mineurs, y compris dans les situations d’inceste. De son côté, l’Office mineurs finalise la rédaction d’un guide pratique pour le traitement judiciaire de l’inceste, qui décline les actes d’enquête à réaliser dans le cadre de ces affaires. Toutefois, les modalités du process de l’enquête ainsi que les éléments de parole à recueillir figurent déjà dans les instructions, qu’il s’agisse des enquêtes sur l’entourage, de l’investigation numérique ou des déplacements dans certains lieux.

S’agissant de l’extension de la garde à vue, j’ai indiqué tout à l’heure que nous aimerions avoir vingt-quatre heures supplémentaires pour prolonger certaines enquêtes. Je rappelle toutefois que la garde à vue peut se terminer par l’ouverture d’une procédure au cours de laquelle ces actes d’enquête pourront également être pratiqués. Pour le reste, je ne suis pas législateur – et, sans vouloir paraître liberticide, l’allongement des gardes à vue ne me pose aucun problème ! Toutefois, si vous décidez de la porter à quatre-vingt-seize heures au total, il faudra veiller à la proportionnalité de la mesure afin qu’elle soit conforme à la Constitution. Je répète que lorsqu’une information judiciaire est ouverte, les policiers et les gendarmes vont réaliser, sous l’autorité d’un magistrat, des actes d’investigation identiques à ceux effectués au cours de la garde à vue et qui vont même au-delà, sans être contraints par les mêmes délais.

Enfin, je n’ai pas d’éléments de réponse à vous donner s’agissant de la directive contre les abus sexuels sur mineurs.

Mme Béatrice Roullaud (RN). J’ai bien entendu vos réponses sur le délai de garde à vue, mais j’abonde dans le sens de ma collègue. Je ne sais pas bien quel type d’acte on peut réaliser en vingt-quatre heures supplémentaires : une enquête de voisinage ou l’audition de la famille, par exemple, exigent plus de temps.

Si j’insiste, c’est que, quand nous avons eu la chance de visiter la brigade de protection des mineurs à Paris, on nous a rapporté le cas d’un enfant très jeune qui s’était plaint de violences sexuelles avec des mots très précis. Aucune enquête près du voisinage ou de la famille n’avait été menée, et l’affaire n’avait pas donné lieu à des poursuites. À cet égard, on sait que tout dépend du procureur auquel on a affaire : l’un va vouloir poursuivre quand même, pour voir, tandis que l’autre trouvera que ce n’est pas la peine, puisqu’il n’y a pas d’autre élément que la parole de l’enfant. Il me semble pour ma part que la parole d’un enfant très petit qui a des mots très précis pourrait déjà être suffisamment alarmante pour diligenter une enquête. Toujours est-il que, plusieurs mois plus tard, des faits similaires se sont produits au sein de la famille, entraînant cette fois des poursuites. Les éléments matériels existaient déjà, mais faute d’investigations plus approfondies, aucune poursuite n’avait été engagée. Pendant ce temps, cet enfant a été livré à ses bourreaux, à ses parents violeurs.

Cela illustre bien pourquoi je suis favorable à une extension du délai de garde à vue supérieure à vingt-quatre heures. Je suis très heureuse de savoir que vous n’y êtes pas hostile, et même plutôt favorable. Un délai supplémentaire de quarante-huit heures, ce ne sera pas liberticide ; ce qui l’est, en revanche, c’est de laisser un violeur en liberté face à des victimes suppliciées. Replaçons la liberté au bon endroit, et l’église au milieu du village.

Par ailleurs, pensez-vous possible de donner des instructions pour que des investigations approfondies soient menées dès lors qu’un très jeune enfant emploie des mots très précis ? Quand un tout petit parle de sexe ou de zizi dans la bouche, c’est rarement parce qu’il a vu un film porno ou que sa mère lui a dicté ses propos. Vous nous direz que des enquêtes sont systématiquement menées, mais non : ça, c’est la théorie. En pratique, on sait très bien que tout est urgent, que tout est prioritaire, que la volonté des agents est réelle mais que les moyens manquent. À Meaux, 450 dossiers de violences intrafamiliales sont en attente.

Enfin, vous avez indiqué tout à l’heure que l’infiltration de réseaux très inquiétants était possible juridiquement. Rassurez-moi : elle est déjà pratiquée ?

M. Laurent Nuñez, ministre. Je ne reviens pas sur la garde à vue ; je rappelle seulement que l’ouverture de l’information judiciaire permet de réaliser les mêmes actes d’investigation.

L’infiltration des réseaux est pratiquée, oui. C’est ainsi qu’a été conduite l’opération de l’Ofmin que j’ai évoquée, qui a permis d’interpeller quatre-vingt-deux pédocriminels.

Quant aux instructions relatives aux actes d’investigation, elles relèvent de la politique pénale décidée par le garde des sceaux. Ce que je peux vous dire pour ma part, c’est que dans chaque situation, les enquêteurs réalisent des actes d’investigation importants : ils procèdent à des auditions, voient l’entourage, examinent le milieu dans lequel évolue l’enfant. Pour le reste, je préfère réserver ma réponse, d’autant que vous auditionnez le garde des sceaux très prochainement.

En tout état de cause, tous les signalements sont pris au sérieux. C’est la consigne qui est dispensée dans toutes les formations et appliquée par l’ensemble des enquêteurs.

Mme Ségolène Amiot (LFI-NFP). D’abord, existe-t-il des documents listant les actions à mener et les preuves à rechercher pour aider les enquêteurs ? Si oui, pourriez-vous nous les communiquer ?

En effet, lors de nos travaux, il a été question de victimes qui n’avaient pas été entendues pendant plus de dix-huit mois après leurs premières alertes, ou d’adultes ayant recueilli la parole de l’enfant qui n’avaient jamais été auditionnés au cours des enquêtes, alors qu’ils avaient effectué des signalements. De la même manière, il nous a souvent été signalé que le matériel informatique – ordinateurs, téléphones – était rarement saisi et analysé.

Ensuite, vous avez parlé d’un taux d’élucidation des enquêtes pour agression sexuelle sur les enfants qui serait de plus de 50 %. J’aimerais que vous précisiez ce que vous entendez par élucidation : est-ce quand on a juste terminé l’enquête, quand on a déterminé une culpabilité, quand la police pense qu’il y en a une ?

Avez-vous des protocoles particuliers concernant les adultes ou les enfants en situation de handicap – des endroits particuliers pour recueillir la parole par exemple ? Il a été question des salles Mélanie, mais y a-t-il des salles adaptées aux personnes atteintes de troubles du spectre autistique, qui ont besoin de lieux particuliers pour pouvoir s’exprimer ?

Par ailleurs, en écho à ce qu’a pu dire Mme la présidente tout à l’heure, j’insiste sur la nécessité de veiller constamment à se mettre à hauteur d’enfant lorsqu’on mène une enquête. Il est bien évident que si l’on arrive en mode Dark Vador à l’école, le gamin a peur. Il a juste peur, et non, il ne révélera rien.

Toute dernière question, monsieur le ministre. On sait qu’il y a 160 000 enfants victimes chaque année, et qu’il y a 325 000 adultes victimes chaque année, donc un demi-million de victimes et un demi-million d’agresseurs chaque année en France. Dès lors, pensez-vous que, par rapport à d’autres sujets comme les stupéfiants, les moyens alloués à cette question sont suffisants en France ?

M. Laurent Nuñez, ministre. S’agissant de la saisie du matériel informatique, je note que vous avez connaissance de cas où elle n’a pas eu lieu. Normalement, l’exploitation du matériel informatique fait systématiquement partie des actes d’investigation. Je note, et je vérifierai.

S’agissant du taux d’élucidation, le chiffre que je vous ai donné tout à l’heure correspond au taux d’élucidation des viols sur mineurs, puisque nous ne suivons pas spécifiquement la catégorie de l’inceste. De manière générale, ce qu’on appelle élucidation désigne les affaires où un mis en cause a été entendu et fait l’objet d’une décision de poursuite par le parquet ou le juge d’instruction : il n’y a pas encore condamnation, mais des poursuites sont engagées contre un auteur. Le taux d’élucidation couvre les cas où l’on a trouvé l’auteur.

S’agissant des personnes qui sont en situation de handicap, adultes et enfants, je suis moins spécialiste : j’avais compris que c’était plutôt aux Uaped d’intervenir dans ce genre de situations. C’est à vérifier, mais je pense qu’ils s’adressent en priorité aux enfants de moins de 5 ans, et au-delà dans les situations telles que celles que vous décrivez.

Sur les moyens, encore une fois, je vous fournirai si elle est disponible à temps la répartition entre ceux qu’on alloue par exemple à la lutte contre le narcotrafic et ceux qu’on alloue à ce type de criminalité – car c’est évidemment une criminalité. Pour nous, cela reste des priorités. Nous y affectons des moyens matériels, informatiques et humains – et c’est encore démontré avec les emplois qui sont créés dans le cadre du plan Investigation.

Mme Catherine Ibled (EPR). Il y a quelques jours, nous avons auditionné des représentants des syndicats de police sur le traitement judiciaire des violences incestueuses. Au-delà de leur professionnalisme, leurs témoignages ont mis en lumière des disparités persistantes dans les conditions de recueil de la parole de l’enfant, tant en matière d’organisation que de moyens matériels. Il a déjà été question du déploiement encore inégal des salles Mélanie sur le territoire national, et je vous remercie pour les précisions que vous avez données : je ne reviendrai donc pas sur le sujet. En revanche, j’aimerais m’attarder un peu sur la question de la formation, même si vous l’avez également abordée.

Contrairement aux gendarmes, les fonctionnaires de police ne bénéficient pas de manière systématique d’une formation spécialisée au recueil de la parole de l’enfant victime, notamment pour des raisons de moyens humains et financiers. Vous avez d’ailleurs très bien expliqué tout à l’heure cette différence, en parlant de formation initiale et continue pour les gendarmes et de modules pédagogiques pour les policiers des brigades de protection de la famille. Alors, monsieur le ministre, comment comptez-vous permettre à la police nationale de combler son retard ? Que comptez-vous faire pour cela, compte tenu de l’importance de la problématique du recueil de la parole de l’enfant, qui constitue le point de départ essentiel à un traitement judiciaire efficace des violences incestueuses ?

Ma seconde question n’est sans doute pas de votre ressort, mais peut-être pourrez-vous nous orienter. Il s’agit d’une directrice d’école qui a fait cette année un signalement, en suivant les modalités de la ville, à propos d’une adolescente victime d’inceste depuis plusieurs années. Elle fait ce signalement, comme on le lui a demandé, auprès de la Crip (cellule de recueil des informations préoccupantes) de la ville. Et au bout de quatre mois, elle découvre qu’il ne s’est rien passé. L’adolescente a été violée pendant plusieurs années, elle l’écrit noir sur blanc, et il ne se passe rien. Ce qu’on lui répond, c’est que du fait des vacances, son dossier n’a pas pu être géré.

Je sais que la Crip n’est pas de votre ressort, mais comment faire pour que ce genre de situation ne se reproduise plus ? Comment faire pour que les instituteurs, les directrices d’école puissent dénoncer et avoir des réponses ?

Mme la présidente Maud Petit. Une question très intéressante, comme toutes celles qui portent sur les signalements et sur leurs suites.

M. Laurent Nuñez, ministre. S’agissant de la formation, j’ai donné des détails tout à l’heure pour les gendarmes, mais j’en suis resté aux modules pour les policiers. Je vais vous donner des éléments plus précis.

Il est bien clair que le recueil de la parole des mineurs suppose une formation particulière. Comme les gendarmes, tous les policiers, quel que soit leur grade, sont formés dans les écoles de police à la thématique des violences faites aux enfants, notamment à partir de situations extrêmement concrètes – comme l’accueil, la prise en charge, l’intervention, la fugue.

En 2025, 8 500 policiers, tout de même, ont été formés en matière de violences faites aux enfants, en formation initiale, continue et qualifiante. En formation initiale, il s’agit de 6 516 élèves, dont 85 commissaires, 434 officiers, 3 422 gardiens de la paix, 2 436 policiers adjoints et 139 cadets de la République ; en formation continue, de 366 policiers de tous grades et de 5 agents externes au ministère de l’intérieur. En outre, 244 agents ont suivi la formation sur l’audition de l’enfant victime, et 224 agents celle sur le protocole d’audition du National Institute of Child Health and Human Development. Enfin, 1 164 agents ont suivi des formations qualifiantes d’officier de police judiciaire qui traitent de la thématique des violences faites aux enfants.

Le cursus de la brigade de protection des familles comprend donc une formation des policiers dans la lutte contre les violences intrafamiliales, particulièrement sur les techniques de prise en compte de l’audition, et particulièrement sur ce sujet des mineurs victimes. Ce dispositif comprend plusieurs modules pédagogiques, que je citais tout à l’heure. Le déploiement progressif du réseau territorial de l’Ofmin, pour répondre à votre préoccupation, permettra de former des personnes ressources dans les antennes en détachement, qui pourront sensibiliser les services d’enquête qui leur sont rattachés. L’Office organise d’ores et déjà chaque année plusieurs sessions de formation au bénéfice d’enquêteurs de la police et de la gendarmerie nationale. Par ailleurs, le développement par l’Ofmin de fiches réflexes sur la thématique des violences faites aux mineurs contribue à professionnaliser les enquêteurs – j’évoquais tout à l’heure le guide qui est en cours de rédaction.

S’agissant du signalement de la directrice d’école, je n’ai pas saisi tout le cheminement.

Mme Catherine Ibled (EPR). Il semble que la procédure, pour une directrice d’école à Paris, soit de faire les signalements auprès de la Crip 75. Elle fait un signalement, elle envoie toutes les informations. N’ayant pas de nouvelles – ils indiquent qu’on peut attendre les réponses trois mois – elle relance la Crip, qui lui répond qu’ils n’ont pas eu le temps de gérer le dossier parce que c’était les vacances.

Mme la présidente Maud Petit. Il y a d’autres témoignages de ce genre, monsieur le ministre.

M. Laurent Nuñez, ministre. Je vous crois volontiers et je note, mais la procédure se fait en l’espèce entre l’établissement scolaire et le parquet. Le ministère de l’intérieur n’intervient pas du tout.

Mme Mathilde Feld (LFI-NFP). Monsieur le ministre, toutes les interventions précédentes ont bien montré à quel point les moyens manquaient, en dépit des efforts qui ont été faits et que je reconnais volontiers. C’est le cas en particulier pour le déploiement des salles Mélanie et des Uaped dans les milieux ruraux. Vous avez parlé du déploiement d’antennes de l’Ofmin, par exemple à Bordeaux : je m’en félicite évidemment, puisque je suis députée de la Gironde, mais si l’on vient du bout de la 12e circonscription, il faut encore faire 80 ou 90 kilomètres pour y arriver !

Je vous interpelle donc vraiment sur la question des moyens. Vous avez dit à plusieurs reprises que la lutte contre l’inceste était une priorité pour vous, mais cela ne se voit pas tellement dans les documents. Par exemple, on ne voit nulle part le mot inceste dans la stratégie de prévention de la délinquance, y compris dans l’axe 2 « Garantir un continuum de prévention de l’enfance à l’âge adulte ». Je pense qu’il serait très important aussi de l’intégrer dans ce qui se fait en termes de prévention et de soutien à la parentalité. Pour ma part, je suis née en 1969 et je n’ai jamais entendu parler d’inceste de ma vie. Ce serait bien que cela arrive aujourd’hui dans les parcours de soins, dans les parcours de vie de toutes les familles. Vous le savez, on l’a répété à l’envi, mais il faut continuer quand même : un enfant sur dix est victime. Il faut absolument que ça se sache.

J’ai une question sur les actes d’investigation, qui a déjà été abordée par Ségolène Amiot : au départ, quand la plainte est déposée, avez-vous des protocoles particuliers prévoyant que l’enquêteur doit faire ci ou ça, qu’il doit aller chercher le téléphone de l’accusé par exemple ? Si vous n’en avez pas, il serait bon d’y remédier. Mais si vous en avez, quels sont vos moyens de contrôler que ces prescriptions sont bien suivies de façon systématique ?

Enfin, il est souvent revenu dans nos auditions que nous manquons de chiffres. Pourriez-vous diligenter des enquêtes de façon à en obtenir ? Par exemple, est-on capable de chiffrer aujourd’hui le nombre de parents, surtout des mères, qui sont poursuivis pour non-représentation d’enfant ? Il serait très intéressant d’avoir des chiffres sur ce point.

M. Laurent Nuñez, ministre. Je ne reviens pas sur la question des moyens, j’ai donné beaucoup d’éléments sur les effectifs et vous aurez mes réponses écrites. Le nombre d’enquêteurs qui travaillent sur ces sujets est conséquent. Le nombre de brigades qu’on a développées aussi. Nous avons bien sûr des salles Mélanie, mais pas seulement : entre les maisons de protection des familles, les brigades de protection des familles et ce qui se fait en police, nous avons tout un tas de services importants.

En témoigne le fait que, dans la zone gendarmerie, 30 % des gardes à vue se font pour des violences intrafamiliales – et encore ces 30 % ne sont-ils qu’une moyenne : dans certaines parties du territoire national, c’est beaucoup plus. Je confirme donc que ce sujet reste une priorité.

Sur les actes d’investigation, nous avons effectivement des instructions, à la fois en police et en gendarmerie. Je n’appellerai pas cela un mode d’emploi, mais disons qu’il s’agit d’un certain nombre d’informations sur les investigations qui sont à réaliser – même si le tout se fait bien sûr sous l’autorité du parquet : celui-ci peut donner un certain nombre d’orientations, et chaque affaire est différente des autres. Vous verrez dans ma réponse écrite que l’on demande que toutes les investigations utiles à la manifestation de la vérité soient réalisées : constatations matérielles, recueil de témoignages, environnement de la victime et de la personne, opérations de perquisitions et saisies, investigations techniques le cas échéant, et bien sûr garde à vue chaque fois qu’elle est justifiée.

Les affaires d’inceste sont donc traitées avec la même rigueur que toutes les violences intrafamiliales, et nous avons bien un guide qui définit les différentes modalités de l’enquête. Mais encore une fois, un tel guide ne peut qu’être théorique : ensuite, beaucoup relève de l’impulsion qui est donnée par l’enquêteur en fonction des circonstances de l’affaire et du parquet qui dirige les enquêtes. Ce qui est certain, même si je vérifierai le point qui a été soulevé tout à l’heure, c’est que la preuve numérique est systématiquement recherchée. Pour nous, c’est extrêmement important.

Vous trouverez dans notre réponse écrite, madame la députée, les références de l’ensemble des instructions concernant les actes d’enquête à réaliser, qu’elles relèvent de la DNPJ ou de la gendarmerie nationale.

Quant aux chiffres des poursuites pour non-représentation d’enfants, ils relèvent du ministère de la justice. Nous n’avons pas ces données.

Mme la présidente Maud Petit. Monsieur le ministre, j’aimerais prolonger la question de Mme Feld. On se demande souvent pourquoi il n’y a pas de statistiques nationales consolidées sur, par exemple, le nombre de plaintes pour violences sexuelles incestueuses, le taux d’enquête réellement menées, le nombre de refus d’enregistrer des plaintes – c’est interdit par la loi, mais malheureusement, cela arrive encore en pratique : on vous propose de déposer une simple main courante, quand on ne vous dit pas de revenir le lendemain ou d’aller dans un autre commissariat. Bref on n’a pas ce genre de chiffres : pouvez-vous vous engager à en produire ? Les avez-vous ?

Et puis, il y a vraiment un sujet qui nous interpelle. On a un petit peu l’impression que la police exécute assez rapidement des réquisitions pour aller récupérer un enfant chez une mère dite protectrice, mais qu’elle n’est pas aussi rapide pour auditionner un père qui est mis en cause. Avez-vous conscience de cela ou pas ? Quand il y a dépôt de plainte pour non-représentation – et parfois certaines personnes s’amusent à en déposer dans plusieurs commissariats, à plusieurs endroits différents – il y a une réaction assez rapide de la police. En revanche, lorsqu’il s’agit d’aller rechercher une personne mise en cause, on a l’impression – mais c’est peut-être une mauvaise impression – que c’est beaucoup moins rapide.

M. Laurent Nuñez, ministre. S’agissant des refus de plainte, nous n’avons pas de chiffres, pas de données. Mais tout de même, ce sont des affaires extrêmement graves : pour avoir une bonne connaissance maintenant de la police et de la gendarmerie, je vous assure que sur des sujets aussi importants, le maximum est fait, y compris dans la prise de plainte. Quant aux diligences qui sont mises en œuvre selon qu’il s’agit d’aller récupérer un enfant chez une mère protectrice – je reprends volontiers votre expression – ou d’aller auditionner un mis en cause, dans le second cas il peut y avoir un certain nombre d’actes d’enquête à réaliser. Évidemment, s’il y a une urgence, il y a une intervention immédiate, je peux vous le garantir.

Mme la présidente Maud Petit. Cette rapidité s’expliquerait-elle par le fait que l’infraction de non-représentation d’enfant est caractérisée immédiatement ?

M. Laurent Nuñez, ministre. Ce qui est certain, c’est qu’il y a des signalements qui supposent un certain nombre d’actes d’enquête, ce qui peut expliquer ce sentiment que vous avez d’un retard. Dès qu’un enfant est susceptible d’être victime, quel que soit le motif, quel que soit l’endroit, il y a généralement une intervention des policiers ou des gendarmes très rapide – dès qu’on a cette notion de dangerosité. En revanche, quand on a un signalement, il y a une enquête qui démarre et un certain nombre de vérifications qui sont opérées : cela peut donner le sentiment que l’intervention n’est pas immédiate. En tout cas, chaque fois qu’un enfant se trouve en situation de danger avéré, quelle que soit sa situation…

Mme la présidente Maud Petit. Mais comment la police peut-elle savoir, sur un simple dépôt de plainte du parent qui n’a pas l’enfant avec lui à l’heure dite, si cet enfant est effectivement en danger ?

M. Laurent Nuñez, ministre. Parce que c’est vérifié immédiatement.

Mme la présidente Maud Petit. Comment, en vous déplaçant ?

M. Laurent Nuñez, ministre. Bien sûr.

Mme la présidente Maud Petit. Si cet enfant était en danger avec son parent protecteur, ce serait constaté immédiatement.

M. Laurent Nuñez, ministre. Je ne peux pas répondre de toutes les interventions de police et de gendarmerie, mais oui, un certain nombre d’actes de vérification sont effectués immédiatement. Il n’y a pas deux poids, deux mesures : quand un enfant est en danger, susceptible d’être une victime, il y a une intervention immédiate.

Mme la présidente Maud Petit. Et une fois sur place, comment constatez-vous ce danger ? Quels sont les éléments qui vous permettent de vous déterminer ?

M. Laurent Nuñez, ministre. Ça peut être des éléments factuels – une séquestration par exemple, dans le pire des cas – ou ça peut être des éléments juridiques – un des parents fournit des éléments qui attestent que l’enfant ne doit pas se trouver là où il est, avec le parent avec lequel il est. La matérialité juridique de l’infraction a été révélée et donc il y a un déplacement, oui bien sûr.

Mme la présidente Maud Petit. Ce n’est donc pas forcément un danger : ce peut être simplement que l’enfant n’est pas dans le bon lieu.

M. Laurent Nuñez, ministre. Ça peut être un danger, ça peut être une matérialisation juridique. Je n’ai pas réponse à toutes ces questions. Je suis le garant de la réactivité et de la rapidité des forces de sécurité intérieure dans ce genre de cas.

Mme la présidente Maud Petit. Nous, nous devons nous poser ces questions.

M. Laurent Nuñez, ministre. Mais moi, je n’ai pas de réponse à toutes ces situations que je ne connais pas.

Mme la présidente Maud Petit. Je vous posais simplement la question. C’est une réflexion commune, monsieur le ministre.

M. Laurent Nuñez, ministre de l’intérieur. Ce sont des situations que je ne connais pas, et chaque cas est particulier. Ce que je peux vous dire, madame la présidente, c’est que quand un enfant est en danger, quelle que soit sa situation, il y a une intervention de police. Quand un parent part avec un enfant dont il n’a pas la garde, qu’il risque de partir à l’étranger, qu’il risque de se soustraire au contrôle sur le territoire national, oui, il y a des interventions qui sont menées assez rapidement.

Mme la présidente Maud Petit. Et si, dans cette situation-là, le parent qui est en non-représentation d’enfant a porté plainte quelque temps auparavant pour signaler que son enfant pouvait être face à un parent agresseur ? Ne mettez-vous pas en lien ces deux plaintes, une pour des actes d’inceste et une pour non-représentation d’enfant ? Comment évaluez-vous le danger entre les deux situations ? J’ai un petit peu l’impression, monsieur le ministre, mais je ne veux pas vous prêter de mauvais propos, que la non-représentation d’enfants serait plus grave, en fait, que les actes d’inceste dénoncés.

M. Laurent Nuñez, ministre. Non, pas du tout, vraiment. Vous me faites dire ce que je n’ai pas dit, madame la présidente.

Mme la présidente Maud Petit. C’est bien pour cela que j’ai précisé que je ne veux pas vous prêter de mauvais propos.

M. Laurent Nuñez, ministre. Je ne suis pas enquêteur, je ne travaille pas sous l’autorité d’un parquet, d’un magistrat. Je suis un ministre de la République, ministre de l’intérieur, en responsabilité des policiers et des gendarmes de ce pays. Quand une personne se présente dans un service de police ou de gendarmerie et dit que son enfant est aux mains d’un proche parent et qu’il est victime d’inceste, il y a situation de danger. Je ne suis pas en train de dire que les policiers et les gendarmes ne se déplacent pas. Il y a situation de danger et ils se déplaceront immédiatement, je vous le confirme.

Mme la présidente Maud Petit. Bien. Nous allons passer à d’autres questions.

M. Arnaud Bonnet (EcoS). Vous nous avez parlé de 400 enquêteurs de plus pour traiter les violences intrafamiliales, mais pour quel volume de plaintes ? Il nous a été signifié que, dans une brigade, plus de la moitié des plaintes concernaient des faits de cette nature.

On nous a aussi fait part d’une difficulté au départ de l’affaire – pas seulement la prise de parole de la victime, mais le point de départ de l’enquête, qui va être décisif. Il arrive que le mis en cause soit averti avant la saisie de son matériel : il va ainsi effacer son ordinateur et son téléphone, parfois changer de numéro de téléphone, parfois se préparer avec un avocat. Dans un grand nombre de cas en effet, des procédures civiles, devant le JAF (juge aux affaires familiales) ou le juge des enfants, sont déjà ouvertes au moment où l’enfant révèle les faits : le parent protecteur est alors juridiquement contraint d’y faire état de l’enquête pénale, ce qui occasionne une rupture du secret de l’enquête, avec un défaut de réactivité des forces de police qui n’est pas de leur fait mais dû au manque de personnel. Quelles instructions le ministère de l’intérieur entend-il donner pour que le matériel du mis en cause soit saisi immédiatement après le dépôt de plainte, en particulier lorsqu’il y a une procédure civile en parallèle ? Il faudrait aussi voir comment amoindrir les coûts de cette recherche numérique, dont il nous a été signifié qu’elle pouvait être abandonnée faute de moyens.

Par ailleurs, prenons une année de référence, par exemple 2024 : combien de plaintes pour viol sur mineur ont été enregistrées, et dans combien de ces dossiers le matériel numérique a-t-il été effectivement saisi et exploité ?

S’agissant du déploiement des effectifs supplémentaires, j’appelle votre attention sur les services d’enquêtes pédocriminelles, notamment en ligne, au vu de l’ampleur qu’elles revêtent.

Je vous signale aussi tout particulièrement la question de l’accompagnement psychologique des personnels, qui semble répondre à des protocoles différents. Il mériterait d’être renforcé et davantage cadré.

Enfin, quels dispositifs permettent de s’assurer qu’on ne trouve pas, au sein de la police et de la gendarmerie, de personnels qui aient eu des soucis de cet ordre ?

M. Laurent Nuñez, ministre. Il y a beaucoup de questions sur les procédures de violences intrafamiliales.

D’abord, 400 ETP supplémentaires, c’est toujours mieux que rien du tout, nous en serons d’accord. Vous les mettez en regard de l’ensemble des procédures qui sont en stock, ce à quoi ils n’ont pas vocation à répondre ; mais je pense qu’ils vont améliorer significativement les choses. De la même façon, nous visons à aménager le traitement de certaines affaires, de certaines procédures, pour mieux pouvoir nous consacrer à la prise en charge des violences intrafamiliales. Tout ce que nous faisons en termes d’amélioration des procédures et de recrutement d’effectifs nous permettra de passer plus de temps sur ce type de procédures.

Sur la saisie du matériel, je ne peux pas vous dire, sur l’ensemble des plaintes pour viol, si elle a systématiquement lieu ou pas. Il me semble que oui, systématiquement, on saisit le matériel. Mais franchement, ce sont des statistiques dont nous ne disposons pas. Je vérifierai, mais je ne crois pas que nous en disposions. Néanmoins, encore une fois, l’investigation numérique fait vraiment partie des priorités. Ce sont des actes d’enquête qui sont effectués parce qu’ils permettent de rechercher les preuves de l’acte, et aussi de vérifier un environnement – pour savoir s’il n’y a pas d’autres victimes. Il est donc extrêmement important de saisir ce matériel.

Concernant l’accompagnement psychologique des personnels, vous avez raison, c’est une question importante. J’ai rencontré beaucoup d’agents qui ont travaillé sur ces questions : on ne sort pas indemne de l’audition d’un mineur victime d’inceste, victime de viol d’une manière générale. C’est extrêmement complexe. Oui, il y a des psychologues dans la police et dans la gendarmerie qui accompagnent nos personnels – sans doute pas assez. Il y a beaucoup d’entraide au sein des brigades, qu’il s’agisse des maisons de protection des familles, des brigades de protection des familles ou de brigades aussi importantes que la brigade de protection des mineurs à la direction de la police judiciaire de la préfecture de police. Elles ont des auditions extrêmement difficiles à mener et il est tout à fait exact que nos agents aient besoin d’accompagnement psychologique. Il y a sans doute un certain nombre d’efforts à faire de ce côté-là.

Quant à la façon de s’assurer que les forces de sécurité intérieure n’aient rien à se reprocher dans ce domaine, c’est un peu la vie courante : le traitement n’est pas différent de celui de nos autres concitoyens. En tout cas, nos fonctionnaires, comme tous les fonctionnaires, doivent être exemplaires dans leur vie civile et, chaque fois qu’une faute pénale est commise, des procédures disciplinaires sont évidemment engagées. Malheureusement, dans un certain nombre de cas limités, cela a pu arriver, effectivement.

Mme Gabrielle Cathala (LFI-NFP). Monsieur le ministre, j’ai sous les yeux le rapport de la mission inter-inspections d’évaluation des procédures de signalement, enquête, classement et poursuites en matière de violences sexuelles faites aux enfants. C’est un rapport de juillet 2022 qui avait été commandé par la Ciivise (Commission indépendante sur l’inceste et les violences sexuelles faites aux enfants) et qui m’inspire plusieurs questions.

Il apparaît que les agents des « groupes mineurs » sont frappés par un important turnover. Il y a donc une déperdition de la formation. Comment faites-vous face à ce phénomène ?

Que faites-vous par ailleurs, pour prolonger la question d’Arnaud Bonnet, à propos du traumatisme vicariant ? La Ciivise préconise de se tourner vers des séances avec des psychologues individuels plutôt que collectives ; or il me semble que le ministère de l’intérieur recourt aussi aux séances collectives. Quelle est la pratique ?

Ma dernière question concerne les « stocks invisibles », autrement dit ces plaintes qui n’ont pas le temps d’être traitées et qui sont de fait classées, sans avoir été correctement analysées. Le rapport fait état d’un nombre important de dossiers. En 2022, en moyenne, un enquêteur affecté en sécurité comptait 95 dossiers dans son portefeuille, ce chiffre pouvant dépasser les 200 dossiers dans les services les plus en difficulté. Le nombre important de dossiers en stock dans les services d’enquête, notamment dans la police nationale, ou délaissés en raison de la mobilité des enquêteurs, cause souvent un allongement des délais d’enquête qui compromet l’élucidation des faits. Le retard pris par certains services d’enquête dans le traitement des procédures et l’amenuisement du préjudice perçu par le parquet et l’entourage de la victime peuvent conduire à un désengagement de cette dernière, puis à des classements en opportunité au regard de l’ancienneté des faits.

Parmi ces enquêtes, il y a bien sûr des cas de violences sexuelles. Quelle est l’ampleur de ces stocks invisibles, qui ne sont pas traités puis qui sont classés sans suite ? On le sait, un classement sans suite, cela ne veut pas dire qu’il ne s’est rien passé !

M. Laurent Nuñez, ministre. Le turnover existe en effet dans les services spécialisés en matière de lutte contre les violences intrafamiliales. C’est bien pour cela que nous souhaitons fidéliser nos personnels des filières investigations, dans la police nationale notamment. Le plan Investigation entend ainsi faciliter le travail de nos agents – par des formations, par des aménagements de procédures, par la numérisation – et prévoit un certain nombre de primes d’investigation. Mais ce sont toujours, de toute façon, des services qui sont compliqués. J’ai connu beaucoup d’agents et de collaborateurs qui y sont passés, et, oui, la charge est très dure.

Ce qui me mène à votre question sur l’accompagnement psychologique : il peut être individuel ou collectif, les deux existent. Mais je partage la remarque de M. le député Bonnet sur le fait qu’on doit toujours faire mieux sur ces sujets.

Quant au classement sans suite des procédures, je n’ai pas d’informations : il faudra les demander au garde des sceaux.

Mme Florence Herouin-Léautey (SOC). Quand nous avons visité l’Ofmin et la brigade de protection des mineurs, ou pour ma part le commissariat Brisout-de-Barneville à Rouen, à chaque fois les équipes nous ont expliqué comment, chaque jour, elles devaient prioriser les signalements auxquels elles donneraient suite, choisir les personnes qu’elles auditionneraient. Un fait récent a la primeur sur un fait ancien. Un cas où la preuve est plus facile à matérialiser déclenche plus volontiers une convocation et donc une enquête.

J’ai cru entendre le chiffre de 5 % des signalements qui ouvrent une enquête. Quels sont vos chiffres ? Il serait intéressant de savoir combien de signalements font l’objet d’une enquête, et quelle proportion cela représente.

Par ailleurs, comme d’autres collègues, je salue l’arrivée de 400 enquêteurs supplémentaires dédiés aux violences intrafamiliales. Pouvez-vous nous dire à quoi ils viennent s’ajouter et, au regard du nombre de signalements auxquels vos services ne peuvent pas donner suite aujourd’hui, combien il en faudrait encore de plus ? J’imagine que ces 400 postes ne suffiront pas à inverser la tendance. Et sur l’ensemble de ces enquêteurs, combien en reste-t-il à former ? Vous nous avez dit combien avaient été formés en 2025, mais combien ne le sont pas ? Car il faut bien dire que la libération de la parole à laquelle on assiste se heurte à de terribles réalités.

Enfin, je voulais vous interroger sur ce livret de formation de la Ciivise qui porte le logo de votre ministère et qui est resté lettre morte depuis sa sortie. Il s’agit pourtant d’une formation de trois jours qui couvre chaque étape du signalement, chaque professionnel amené à intervenir auprès des parents et des enfants qui signalent, et qui donne une meilleure compréhension de ce dont on parle quand il s’agit d’inceste et d’agressions sexuelles sur les enfants.

Mme Julie Ozenne (EcoS). Il y a beaucoup de détails qui pourraient améliorer les choses, dont certains concernent la police nationale. On sait que la première prise de parole de l’enfant victime est primordiale pour la poursuite de l’enquête, mais il y a aussi l’aveu, la preuve testimoniale. Comment l’obtient-on au mieux ? Nous avons vu avec les enquêteurs de police que chacun a sa méthode personnelle ; en revanche, les gendarmes ont recours au retex, au retour d’expérience. La police nationale pourrait-elle s’inspirer des méthodes de la gendarmerie dans ce domaine pour améliorer un peu son process ?

Un autre des détails qui nous ont été signalés par les enquêteurs concerne la procédure écrite. La prise de notes les gêne beaucoup dans la prise du témoignage, ou au moment de la révélation d’une preuve lors de l’audition du mis en cause ou d’un autre acteur.

Bref il s’agit là de deux petits détails, mais il y en a une foule d’autres. N’y aurait-il pas une transformation profonde à envisager au sein de la police nationale ?

M. Laurent Nuñez, ministre. S’agissant du nombre de signalements qui donnent lieu à ouverture d’enquête, c’est M. le rapporteur qui a parlé de 5 %. Comme je l’ai dit, nous allons vérifier ce chiffre, qui me paraît très nettement minoré.

Sur l’investigation, je vous communiquerai par écrit les chiffres des enquêteurs que nous avons. Je précise que lorsque je parle de 400 enquêteurs chargés de traiter les violences intrafamiliales, il ne s’agit pas que de violences faites aux mineurs : ce sont souvent les mêmes services et les mêmes enquêteurs spécialisés qui traitent des deux. Ces 400 postes s’ajoutent à plus de 500 enquêteurs dans les maisons de protection des familles et, pour la police, plus de 1 000 enquêteurs dans les brigades de protection des familles. Eux sont dédiés aux violences intrafamiliales, dont les violences aux mineurs.

Sur la formation sur l’inceste, vous aurez des réponses écrites. Je pense que nous pouvons utiliser le livret de formation de la Ciivise, bien sûr. C’est à vérifier – je ne connais pas ce point – mais nous travaillons très bien avec la Ciivise.

En matière de preuve, je ne connais pas la méthode des retex. La preuve est recueillie par tous moyens, suivant les procédures habituelles. Les policiers et les gendarmes utilisent différentes techniques. Il y a la prise de parole, il y a ce que va dire l’enfant. Quand un enquêteur interroge l’enfant, il y a d’autres personnes qui observent sans être vues le comportement de l’enfant, sa gestique, la façon dont il s’exprime. Parfois même c’est enregistré de manière à pouvoir revoir ensuite les mimiques que fait l’enfant, qui peuvent traduire une forme de réponse, une orientation.

Mme la présidente Maud Petit. Notre collègue parlait plutôt de l’audition du mis en cause. Ce n’est pas la même procédure.

M. Laurent Nuñez, ministre. Oui, j’y viens. Je précise juste encore à propos des enfants qu’on utilise aussi beaucoup les dessins. C’est important pour le recueil de preuves.

Quant à la procédure écrite pour l’audition du mis en cause, j’avoue que ça dépasse un peu mes compétences. Les auditions sont de toute façon enregistrées. Je n’ai pas d’autres réponses à apporter.

Je reviens sur le livret de la Ciivise, madame la députée, pour vous dire que je vais me renseigner plus avant.

Mme la présidente Maud Petit. L’audition du mis en cause est enregistrée en audio, pas en vidéo, n’est-ce pas ? Or il est important de pouvoir voir son visage quand les questions lui sont posées.

M. Laurent Nuñez, ministre. Elles sont enregistrées en vidéo.

Mme la présidente Maud Petit. D’accord, merci pour cette précision.

*

*     *

  1.   Audition, ouverte à la presse, de M. Gérald Darmanin, garde des sceaux, ministre de la justice (13 mai 2026)

Mme la présidente Maud Petit. Notre commission d’enquête a pour objet d’évaluer le traitement judiciaire des viols et agressions sexuelles incestueuses parentales sur mineurs, avec une attention particulière portée à la prise en compte de la parole de l’enfant et à sa protection effective pendant la procédure.

Depuis le début de nos auditions, nous faisons face à des discours contraires : d’un côté, des associations, des avocats et des victimes qui font état d’un traitement dégradé et très insuffisant des affaires d’inceste, avec des conséquences absolument désastreuses sur les enfants victimes ; de l’autre, des magistrats qui estiment, pour beaucoup, que le droit est suffisant pour protéger l’enfant, et que le taux de condamnation, en bout de chaîne, est simplement le reflet des difficultés inhérentes à la nature de ces infractions.

Monsieur le ministre, combien d’enfants ayant révélé des faits d’inceste vivent encore auprès de leur agresseur, parfois séparés de leur parent protecteur ? Combien de parents se sentent contraints de fuir la France pour échapper à une justice impuissante à protéger leurs enfants ? Que fait-on pour empêcher les auteurs de viols incestueux de récidiver, encore et encore ?

J’ai conscience de la dureté de nos questions ; mais ce sont celles auxquelles vous devez, comme nous, répondre au terme de nos travaux. Je veux croire que votre expérience en tant que ministre de la justice, ministre de l’intérieur et ancien député favorisera des échanges pragmatiques et constructifs.

M. Christian Baptiste, rapporteur. Monsieur le garde des sceaux, je vous remercie d’avoir accepté de venir devant notre commission d’enquête.

La justice est au cœur même de cette commission : c’est pour comprendre les décisions judiciaires, leurs conséquences sur les enfants et les éventuels dysfonctionnements de la chaîne de protection que cette commission a été créée.

Hier, nous recevions le ministre de l’intérieur. Nous avons beaucoup parlé du travail des enquêteurs, des difficultés rencontrées sur le terrain, du manque de moyens, du recueil de la parole des enfants et des investigations menées dans les dossiers d’inceste et de violences sexuelles sur mineurs.

Mais au bout du compte, c’est la justice qui tranche. Il existe des situations dans lesquelles des éléments matériels sont pourtant établis : qu’il s’agisse parfois de constatations médicales – par exemple des fissures anales –, de contenus pédopornographiques découverts ou de traces physiques. Malgré cela, les dossiers aboutissent à des classements sans suite pour infraction insuffisamment caractérisée ou à des décisions qui continuent d’exposer l’enfant aux parents mis en cause.

La question du manque de moyens est souvent évoquée. Ce manque est réel. Mais nous nous interrogeons aussi sur les dispositifs existants, les expertises, l’articulation entre le civil et le pénal, la place accordée à la parole de l’enfant et la manière dont notre justice appréhende encore les violences incestueuses. Car derrière ces dossiers, il y a des enfants, des enfants qui doivent être protégés. La question qui traverse l’ensemble de nos travaux est finalement simple : notre système judiciaire est-il réellement construit pour protéger l’enfant lorsqu’il dénonce des violences sexuelles intrafamiliales ?

Mme la présidente Maud Petit. Cette audition est ouverte à la presse et retransmise en direct sur le site de l’Assemblée nationale.

Je vous rappelle que l’article 6 de l’ordonnance du 17 novembre 1958 relative au fonctionnement des assemblées parlementaires impose aux personnes entendues par une commission d’enquête de prêter serment de dire la vérité, toute la vérité, rien que la vérité.

(M. Gérald Darmanin prête serment.)

M. Gérald Darmanin, garde des sceaux, ministre de la justice. En tant que ministre, je réponds à toutes les convocations de l’Assemblée nationale et du Sénat, monsieur le rapporteur. Mais une commission d’enquête dont les travaux portent sur le traitement judiciaire de l’inceste et, de manière générale, sur la protection des enfants revêt un caractère particulier.

Pour répondre à votre question, madame la présidente, je ne suis pas très fier de notre système – c’est le moins que l’on puisse dire. Je pense même que la façon dont nous organisons la protection de l’enfance est, à plusieurs égards, scandaleuse ; je ne parle pas seulement du ministère de la justice, mais aussi du ministère de la justice. Notre manière de protéger les victimes de manière générale, et les enfants en particulier – qui sont assurément les victimes les plus vulnérables –, est une défaillance grave de notre système.

Depuis un an que je suis ministre de la justice, je me suis exprimé à plusieurs reprises sur ce sujet. La victime n’est au centre ni du travail de la justice, ni du système judiciaire, ni du procès pénal. Cela peut paraître bizarre de le dire ainsi, mais je constate que de nombreuses voix soutiennent que c’est normal, au motif qu’on fait le procès de l’auteur, qu’on s’y penche sur le profil de l’auteur, que l’on y inflige des peines à l’auteur ; le procès ne serait pas le lieu de la victime qui, bien sûr, a sa place dans notre système judiciaire, mais une petite place.

Par ailleurs, on constate, de manière très concrète, qu’il n’existe ni un juge des victimes ni une direction dédiée aux victimes au ministère de la justice. J’en créerai une dans quelques jours ; cela fait un an que j’ai lancé ces travaux. Le ministère de la justice, donc l’ensemble des services sous son autorité – à commencer par l’autorité judiciaire, qui a une place particulière dans son fonctionnement – est irrigué par cette idée que la victime n’est pas au cœur de l’action. En effet, ce qui est au cœur de l’action judiciaire, c’est la manifestation de la vérité – et donc, accessoirement, l’écoute de la victime –, mais c’est surtout, me semble-t-il, l’auteur.

On constate que les victimes les plus vulnérables sont particulièrement touchées, voire handicapées, par ce fonctionnement – on l’a vu lorsqu’il a fallu améliorer le traitement des violences faites aux femmes. Il est évident que les enfants le sont particulièrement.

Ce constat que la situation est scandaleuse et que notre écosystème est particulièrement défaillant, je le dois à mon expérience de maire, de ministre de l’intérieur – j’y reviendrai – mais aussi de ministre des comptes publics car j’avais alors les douanes sous mon autorité. À cet égard, je remercie les directeurs des douanes qui m’ont accompagné, notamment Mme Braun-Lemaire qui dirigeait cette administration lorsque j’étais ministre. La DNRED (direction nationale du renseignement et des enquêtes douanières) et les douanes ont notamment lutté contre les viols en direct sur le dark web.

Cela fait maintenant près de dix ans que j’essaie de m’intéresser à cette politique. J’ai constaté cette défaillance partout, notamment dans le département du Nord, particulièrement touché par les dysfonctionnements de l’aide sociale à l’enfance (ASE) ou par les violences faites aux enfants.

Au ministère de l’intérieur, j’ai créé le premier office de protection des mineurs, l’Ofmin (office mineurs), qui compte quasiment une centaine d’enquêteurs. Quand je suis arrivé au ministère de l’intérieur, il n’existait aucun office de police judiciaire spécialisé. Or si certaines enquêtes sont simples, si j’ose dire – bien sûr, le drame est toujours absolu –, qu’il s’agisse du viol d’un enfant par un parent, un membre du cercle familial ou sur un lieu de socialisation des enfants, il existe aussi une criminalité organisée autour du viol et de la maltraitance profonde des enfants. Si c’est vrai pour de nombreux pays, notamment d’Asie ou d’Afrique, c’est aussi le cas pour notre propre consommation. Quand je dis « notre », je parle bien de celle des Français.

Je rappelle que beaucoup de gens – notamment la magistrature et les services de police, lesquels se demandaient pourquoi nous prenions une telle mesure – étaient opposés à la création de cet office. Il existait évidemment des services spécialisés, notamment à la préfecture de police, mais ils regroupaient sous la même qualification de maltraitance des enfants aussi bien des dossiers de vols de portefeuilles commandités par des réseaux étrangers que des affaires de viols d’enfants. Leur conception de l’enfance était large et leur compétence, peu spécialisée – c’est le moins que l’on puisse dire.

Nous avons créé cet office pour montrer qu’il existait de véritables systèmes de criminalité organisée. Comme tout service de renseignement de la police judiciaire, ce service a commencé par établir une cartographie des risques pour évaluer l’état de la menace. C’est ce qui nous a permis par la suite de mener des enquêtes sous pseudonyme – le ministre de l’intérieur a dû vous en parler. J’ai été extrêmement impressionné, pour ne pas dire profondément honteux, lorsqu’ils m’ont montré sur une grande carte numérique – que j’ai fait installer à l’entrée de l’Office – les points de connexion de la semaine sur des sites pédopornographiques ou des plateformes d’échange de ces contenus. Je peux vous assurer que les points de connexion en France étaient immensément nombreux ; dans chaque rue de chaque commune où l’on zoomait, on constatait une connexion.

J’ai aussi rencontré des policiers, des policières et des gendarmes extrêmement impliqués, qui font un métier affreusement difficile et qui sont eux-mêmes pères et mères de famille. Certains se font passer, vous le savez bien, pour des enfants et échangent des photos et des vidéos pour essayer de confondre un pédocriminel. Je ne peux m’empêcher d’avoir une pensée particulière pour ces gens qui font un travail qui doit les toucher personnellement.

Par ailleurs, durant mes quatre ans et demi au ministère de l’intérieur, j’ai doublé le nombre d’unités d’accueil pédiatrique des enfants en danger (Uaped) ainsi que celui des salles Mélanie. Il existe maintenant 151 Uaped et 400 salles Mélanie, soit près de 600 structures en tout.

Nous avons équipé de dispositifs d’enregistrement vidéo l’intégralité des salles d’audition d’enfants, ce qui n’était pas le cas auparavant. Une des raisons du mauvais traitement judiciaire tient au fait que, le procureur de la République exigeant d’avoir l’intégralité des propos, les enfants devaient répéter plusieurs fois leur récit – ce qui constituait un trauma –, de sorte qu’ils finissaient par se contredire. Or à 3 ou 4 ans, il est très difficile d’être constant.

Notre préoccupation est d’obtenir ces preuves. Je tiens à souligner en passant que l’une des difficultés tient au fait que nous avons très peu de moyens technologiques pour aider les enquêteurs, les policiers, les gendarmes ou les magistrats qui traitent ces sujets de façon annexe. En effet, il n’existe aucun outil de transcription automatique – de technologie speech-to-text – adapté aux voix d’enfants, en l’absence de bases de données vocales. Nous avons d’ailleurs lancé une start-up d’État il y a deux ans afin de combler cette lacune ; si nous pouvions disposer d’une transcription directe, nous gagnerions énormément de temps. En l’état, une salle Mélanie permet d’auditionner un, parfois deux enfants par jour, tant il est difficile de tout taper, de tout entendre et de tout regarder attentivement.

Lorsque je suis arrivé au ministère de la justice, j’ai été frappé d’apprendre que chaque juge des enfants traitait entre 450 et 500 dossiers, qui comprennent tous les types de mesures – aussi bien l’assistance éducative que les condamnations pénales lorsqu’ils font des bêtises. Or comment peut-on travailler quand on a 450 à 500 dossiers à traiter concernant des enfants aux âges et aux profils différents ? J’ai donc réorienté une partie des postes de magistrats créés, ce qui a déplu à une partie de la majorité ou de l’opposition à l’Assemblée nationale, car il s’agissait de postes promis par mes prédécesseurs qui n’ont pas été pourvus. J’ai néanmoins créé 50 postes supplémentaires de juges des enfants, même s’il en faudrait 200 à 300 de plus – nous aurons l’occasion d’en reparler.

Cela étant dit, j’aimerais vous faire part des propositions qui, je l’espère, répondront au constat que je dresse : notre système est scandaleux et honteux et nous devrions, en effet, présenter nos excuses s’agissant de la façon dont est gérée la protection de l’enfance.

D’abord, je considère que le principe de précaution doit s’appliquer à la parole de l’enfant. Sur ce point, je suis en désaccord avec une immense partie des magistrats de mon ministère – même si ce n’est pas le cas de tous. Certes, il faut distinguer le vrai du faux et ne pas être l’otage de séparations douloureuses, je n’ignore rien de tout cela. Néanmoins, le principe de précaution, s’il est appliqué en droit de l’environnement, devrait s’imposer lorsqu’il s’agit de l’humanité que représente un enfant, qui pourrait être complètement traumatisé. Par ailleurs, on laisse perdurer des violences alors que nous avons reçu une alerte.

Bien qu’il soit très critiqué par mon administration et une partie des magistrats, je défends, avec Mme Rist, un texte qui prévoit, en son article 1er, de créer l’ordonnance de sûreté de l’enfant. Cette disposition a d’ailleurs été validée par le Conseil d’État – j’anticipe l’avis qui sera rendu public cette semaine. J’espère que ce texte, qui consiste à appliquer le principe de précaution, sera voté par les parlementaires.

En vertu de cette mesure, le père – ou la mère, mais dans l’immense majorité des cas, ce sont les pères qui sont les auteurs des faits d’inceste ou de maltraitance – se verrait ainsi privé de son enfant pendant quelques semaines. Sans doute est-ce trop. Pourtant, n’importe quel père bien intentionné – je suis moi-même le père de deux petits garçons – peut le comprendre, à condition que la justice aille vite et lève très rapidement les doutes afin de protéger cet enfant. Il s’agit d’une révolution dans notre droit.

Certains parquetiers, bien que non spécialisés en la matière, sont parfois amenés à prendre des mesures très vite, dans le flot des urgences, en particulier le vendredi après-midi, jour de la garde alternée. Ils se fondent sur certains éléments – les antécédents, un divorce douloureux, d’éventuels signalements – puis, pour les avoir vus faire des dizaines de fois, annoncent la décision par téléphone ; cela ne dure quelques instants. Ce n’est pas du tout une bonne manière de fonctionner : en agissant ainsi, on ne protège pas les enfants, en dépit de la bonne volonté des magistrats.

Je souhaite vivement que cette ordonnance, qui permettrait de protéger l’enfant et de mettre en œuvre le principe de précaution, soit très rapidement appliquée. Cela nous obligerait surtout à agir très vite, ce qui m’amène à mon deuxième point. En effet, nous mettons un temps infini non seulement à traiter les plaintes – sachant que 75 % de celles qui concernent les mineurs sont classées sans suite –, mais aussi, au bout du compte, à protéger l’enfant et à condamner les éventuels auteurs.

Vous examinerez bientôt un texte relatif aux délais d’audiencement, qui atteignent cinq à six ans en matière de viols incestueux. Imaginez le traumatisme d’un enfant qui subit des viols dès l’âge de 6 ou 7 ans. Il retourne dans le système éducatif – s’il n’a pas fait de tentative de suicide, s’il n’a pas développé de maladie chronique, s’il a trouvé un cadre protecteur, ce qui n’est pas évident, etc. Je pense, évidemment, aux gamins de l’ASE, qui connaissent des difficultés sociales encore plus graves et dont une grande partie soit est handicapée, soit voit son espérance de vie réduite par rapport aux autres enfants. C’est un traumatisme immense ; c’est pourquoi nous devons traiter ces affaires rapidement.

Comment le ministère de la justice peut-il aller vite sans bénéficier de moyens supplémentaires immenses ? Depuis plusieurs mois, j’étudie une solution. Néanmoins, je ne pense pas avoir le poids politique nécessaire pour l’imposer à l’Assemblée nationale, tant elle suscitera l’opposition des avocats et, sans doute aussi, de la magistrature.

Il s’agit d’instaurer un juge unique des familles, ce qui résoudrait de nombreux problèmes, notamment l’écartèlement des magistrats entre le civil et le pénal. Entre le civil et le pénal, les gens doivent se parler, s’accompagner et écouter le temps de la justice. Le juge des familles, qui résulterait de la fusion des fonctions des différents magistrats chargés des enfants, serait adossé à un parquet spécialisé. Il ne me paraît pas nécessaire de créer un parquet national : ce serait absurde dès lors qu’il ne s’agit pas d’une criminalité organisée en tant que telle. Néanmoins, chaque ressort de France devrait disposer d’un parquetier ou d’une parquetière qui serait spécialisé. Il ne s’agirait pas d’un référent car celui-ci finit par être référent de tout – la laïcité, les élus, les enfants. Cela impliquerait la création d’environ 200 postes, ce qui n’est pas un nombre démesuré. Même dans le plus petit ressort de France où le parquet ne compte parfois que trois magistrats, on accepterait d’en affecter un quatrième, qui serait intégralement spécialisé dans la protection de l’enfance.

Si nous arrivons à créer une ordonnance de sûreté, afin d’appliquer le principe de précaution, et à instaurer un juge des familles, qui rassemblerait le civil et le pénal, nous gagnerons beaucoup de temps. En effet, les parents peuvent voir leur responsabilité pénale engagée, tandis que les problèmes de garde, les droits de visite et d’hébergement relèvent du civil. Quant à l’enfant, il n’aurait alors qu’un seul interlocuteur.

D’ailleurs, les gamins de l’ASE ou confiés à la PJJ (protection judiciaire de la jeunesse) parlent de « leur » juge avec lequel ils entretiennent un rapport particulier ; c’est parfois la seule figure d’autorité qu’ils aient rencontrée. De même, dans d’autres circonstances que celles de l’inceste, ce sont les parents qui demandent au juge : « Dites-lui, monsieur le juge, madame le juge, que… » Il existe vraiment un rapport particulier entre le juge et l’enfant, qu’il soit victime ou délinquant – et il est souvent les deux.

Nous gagnerions ainsi, je le redis, beaucoup de temps. Néanmoins, je sais qu’une immense partie des auxiliaires de justice et des magistrats sont opposés à la création de ce juge unique et d’un parquet spécialisé dans chaque ressort.

Je me suis également exprimé en faveur de l’imprescriptibilité des crimes commis sur les mineurs ; je le répète. Je comprends bien le débat théorique et juridique que soulève cette question mais les défenseurs de la prescriptibilité avancent un argument assez fallacieux. En effet, on peut mettre énormément de temps à sortir d’un trauma vécu dans l’enfance. J’ai personnellement connu quelqu’un qui, à 75 ans, a avoué avoir été violé quand il était petit et qui pleurait comme un enfant, justement. Il y a des moments où on a envie d’en parler. Par exemple, à l’heure de sa mort, on peut éprouver l’envie de révéler, peut-être à ses propres enfants, les traumas qu’on a vécus. Il est difficile de ne pas évoquer cette question et de ne pas reconnaître le statut de victime.

Par ailleurs, les preuves que l’on recueille aujourd’hui ne sont plus les mêmes qu’en 1960 : il existe désormais des preuves numériques ou médicales. Dès lors, l’argument selon lequel un procès aurait lieu sans preuve est en grande partie faux. Une partie des enfants victimes de viols ou d’inceste aujourd’hui pourront témoigner et conserver un certain nombre de données, ce qui n’était évidemment pas le cas en 1960. Je comprends le débat de 1960 mais j’ai du mal à le comprendre en 2026.

Nous avons été assez injustes à l’égard des travaux de la Ciivise (Commission indépendante sur l’inceste et les violences sexuelles faites aux enfants), dont j’ai reçu les membres à plusieurs reprises, tant au ministère de l’intérieur qu’à celui de la justice. Je comprends qu’il existe des questions de personnes ; je ne veux pas entrer dans ces considérations. Une grande partie de leurs préconisations devraient être suivies. Entendre la parole de l’enfant est tout à fait compatible avec le respect de la présomption d’innocence.

Enfin, notre système broie ces enfants parce qu’il est le même pour tout le monde. Or ce fonctionnement est délirant en raison des délais, des répétitions, des traumatismes secondaires qu’il engendre, et de l’absence de place accordée à la victime au cœur du procès, de l’instruction ou de l’enquête. Si nous devons faire des choix de politique publique, il nous faut prendre une bretelle d’autoroute à part pour les enfants et y mettre notre poids de corps. Il s’agit non pas de créer une justice spécialisée, mais une justice prioritaire ; c’est un point très important. Or cela ne nécessite pas énormément de moyens : il suffirait de 400 magistrats supplémentaires, affectés au parquet ou qui seraient juge des victimes ou juge des familles, soit l’équivalent d’une promotion annuelle de l’ENM (École nationale de la magistrature).

Il s’agirait d’une révolution dans notre façon de fonctionner, tout comme le seraient le principe de précaution et l’imprescriptibilité. Nous n’aurons sans doute pas réglé le problème profond de l’inceste, mais nous aurons sans doute apporté une réponse à ceux qui, en raison des défaillances de notre action publique, continuent de subir les traumatismes qu’ils ont pourtant eu le courage de dénoncer.

Mme la présidente Maud Petit. Je vous remercie beaucoup, monsieur le ministre, pour ces propos introductifs. Il est particulièrement agréable d’entendre quelqu’un qui connaît ses dossiers.

Comment en êtes-vous venu à vous prononcer en faveur de l’imprescriptibilité de l’ensemble des crimes, que je défends depuis mon élection en 2017 et qui suscite des réticences de part et d’autre ?

M. Gérald Darmanin, ministre. Je n’ai jamais varié ; je ne me suis jamais prononcé contre l’imprescriptibilité. Toutefois, comme je n’étais pas ministre de la justice, je maîtrisais moins bien ce sujet – la prescription est souvent présentée comme un dogme du droit pénal – auquel j’avais moins réfléchi. Je ne m’étais donc pas permis de participer au débat public sur ce point.

Lorsque je suis devenu ministre de la justice, je me suis rapidement interrogé sur cette question. Le fait que l’imprescriptibilité fasse l’unanimité contre elle m’a un peu inquiété ; il est toujours bizarre de constater une opposition quasi générale. Dans ce cas, j’ai alors tendance à faire preuve d’esprit de contradiction.

S’agissant de l’imprescriptibilité de l’ensemble des crimes, nous pourrions en discuter. En revanche, le débat sur les preuves est dépassé. Deux questions se posent. Il y a d’abord l’idée que la société doit, au bout d’un moment, pardonner et oublier. C’est facile à dire pour la société ; on ne peut pas demander cela à une victime d’inceste, qui a connu une meurtrissure très profonde. Le traumatisme subi par une personne qui a été violée enfant est irréversible, c’est incontestable. À l’argument selon lequel l’imprescriptibilité devrait être réservée aux seuls crimes contre l’humanité, car ce sont les crimes les plus graves, je réponds qu’en violant un enfant, on tue son humanité. Certes, cet argument est peut-être un peu facile mais il me touche personnellement.

Ensuite, au-delà du fait que la société doit tourner la page au bout d’un certain temps – car on ne peut poursuivre les individus de sa vindicte sur des générations –, je considère que l’argument le plus faible, pourtant souvent invoqué, est celui du manque de preuves. D’ailleurs, cet argument est tellement faux que la justice elle-même a accepté, sous l’impulsion du législateur, de réaliser des actes d’enquête même lorsque les faits étaient prescrits ; c’est un peu antagoniste. Il est donc bizarre de raisonner ainsi. Avec les preuves dont nous disposons aujourd’hui, je crois qu’il sera possible d’engager des poursuites à l’avenir.

On peut certes débattre de la pertinence d’une condamnation pénale au bout de cinquante ans ou de la reconnaissance symbolique du statut de victime assortie de réparations civiles. On peut toujours discuter de ce qu’impliquerait la fin de l’imprescriptibilité ; ce n’est pas un mauvais débat : faut-il incarcérer quelqu’un cinquante ans après les faits, quand il a 85 ou 90 ans ? On peut toujours en discuter.

En revanche, le moment symbolique de la condamnation, de la révélation de la vérité et de la reconnaissance que la personne qui accusait ne mentait pas est fondamental. Et des dommages civils peuvent évidemment être envisagés.

Cela faisait à peine deux ou trois mois que j’étais garde des sceaux lorsqu’on m’a posé la question ; je me suis alors prononcé en faveur de l’imprescriptibilité des viols commis sur des enfants. Du reste, à la suite d’une de mes interventions, le procureur général près la Cour de cassation, Rémy Heitz, a également soutenu cette position, car, précisément, les preuves ont évolué.

M. Christian Baptiste, rapporteur. Il y a à peu près un an, j’ai posé une question au gouvernement sur l’inceste, à laquelle vous avez répondu quelques jours plus tard, en exprimant une position qui est conforme à ce que vous venez de dire.

Depuis le début de nos auditions, une question revient sans cesse : comment protéger immédiatement un enfant qui dénonce des violences incestueuses alors même que l’enquête pénale n’est pas achevée ?

Vous avez affirmé tout à l’heure que le débat sur les preuves était dépassé. Dès lors, êtes-vous favorable, lorsqu’un enfant dénonce des violences sexuelles intrafamiliales, à la suspension à titre conservatoire du droit de visite et d’hébergement, voire de l’autorité parentale, du parent mis en cause, le temps que la justice vérifie les faits ?

M. Gérald Darmanin, ministre. Je suis très favorable à l’application du principe de précaution, à condition que la justice aille vite – il nous appartient de le garantir. En effet, il n’est pas acceptable qu’un père ou une mère qui n’aurait rien fait ou qui serait l’otage d’un moment très compliqué de sa vie de famille ne voie pas son enfant. Je considère néanmoins que cette atteinte aux droits des personnes est moins grave que le fait de laisser un enfant continuer à se faire violer par son père ; j’établis ici une échelle de gravité des conséquences. Cela ne signifie pas pour autant qu’un parent doit être privé de son gamin pendant six mois en raison d’un divorce très conflictuel et de l’existence d’un doute qui n’aurait pas été levé : la justice ne remplirait pas là sa mission de service public.

C’est tout le sens de la création de l’ordonnance de sûreté ; j’ai envisagé qu’elle relève du parquet, elle pourrait aussi relever du siège : nous pourrons discuter des modalités, l’essentiel est que la justice aille vite.

Par ailleurs, l’une des difficultés de la justice tient à la diminution du nombre d’experts. Il faut donc augmenter le nombre de ces professionnels, notamment de psys, pour aider la justice et les services enquêteurs à discerner des choses. Il faut travailler sur l’ensemble de l’écosystème, sans quoi nos intentions se réduiront à du « y’a qu’à, faut qu’on ». Je suis persuadé que l’instauration d’un juge unique des familles nous aiderait beaucoup, puisque sa compétence engloberait à la fois les aspects civils et pénaux.

En résumé, je suis favorable au principe de précaution, y compris lorsque son application conduirait à suspendre le droit de garde ou l’autorité parentale.

M. Christian Baptiste, rapporteur. Plusieurs parents protecteurs, majoritairement des mères, nous ont expliqué avoir été poursuivis ou menacés de poursuites pour non-représentation d’enfant après avoir refusé de remettre leur enfant à un parent mis en cause pour violences incestueuses.

Dans le même temps, plusieurs professionnels nous ont rappelé que le code de procédure pénale permet notamment aux procureurs et aux juges d’informer certaines autorités ou administrations lorsqu’un mineur est susceptible d’être en danger.

Pourtant, malgré l’existence d’outils juridiques de protection, certaines familles nous décrivent encore des situations dans lesquelles l’enfant continue d’être remis aux parents mis en cause pendant la procédure. Quel bilan tirez-vous du décret de 2021 relatif à la non-représentation d’enfant ? Permet-il réellement d’éviter les poursuites contre les parents protecteurs lorsque des violences sexuelles sur mineurs ont été dénoncées ? Êtes-vous favorable à la reconnaissance d’un statut spécifique, similaire à celui des lanceurs d’alerte, pour les parents protecteurs qui dénoncent afin de les protéger du harcèlement judiciaire ?

Des consignes claires sont-elles données afin de mieux prendre en compte le contexte incestueux avant d’engager des poursuites pour non-représentation d’enfant ? Plus largement, êtes-vous favorable à un renforcement du principe de précaution judiciaire lorsqu’un enfant dénonce des violences sexuelles intrafamiliales ?

Enfin, êtes-vous favorable à l’imprescriptibilité des violences sexuelles commises sur les mineurs, ainsi que le proposent nos collègues Perrine Goulet et Arnaud Bonnet dans leur proposition de loi ?

M. Gérald Darmanin, ministre. Je ne reviens pas sur ma position s’agissant de l’imprescriptibilité : oui, j’y suis favorable.

Je ne sais pas s’il faut créer un statut particulier pour les parents protecteurs. Je n’y suis pas opposé, mais je n’y ai pas réfléchi. Normalement – je dis bien normalement –, les poursuites engagées à l’encontre de ce parent sont suspendues. Toutefois, ce n’est pas toujours le cas, notamment faute d’un nombre suffisant de magistrats formés à ces questions.

Certes, j’ai rappelé cette règle dans une circulaire de politique pénale, mais je ne suis pas certain que les magistrats lisent tous les jours les instructions du garde des sceaux, contrairement à ce que m’assure ma directrice des affaires criminelles et des grâces. Du reste, je constate que 60 % des magistrats qui auraient dû suivre une formation annuelle ne la suivent pas – notamment parce qu’ils sont débordés, bien sûr.

C’est pourquoi je suis très heureux que vous débattiez bientôt du texte relatif au renforcement des juridictions criminelles. Pour la première fois, un garde des sceaux prévoit d’inscrire dans la loi organique que si les magistrats ne suivent pas les formations annuelles obligatoires liées à leur spécialité – qu’il s’agisse des magistrats de la cour criminelle qui jugent des viols ou des juges des enfants –, ils ne pourront plus siéger. Ces formations les aideront beaucoup à comprendre ces situations et à mettre à jour leurs connaissances en la matière.

Une petite anecdote : je réunis souvent des magistrats en assemblée générale quand je vais dans les tribunaux, ou les chefs de cour. Un jour, alors que nous parlions d’un sujet en particulier – je ne vous dirai pas quoi, c’était assez énorme – quelqu’un a levé la main et dit qu’il faisait depuis trente ans ce dont nous parlions : on n’allait pas lui expliquer comment s’y prendre. Je me suis permis de répondre qu’on pouvait mal faire quelque chose pendant trente ans. Tout le monde doit se former, les magistrats aussi. Beaucoup d’entre eux le font, et l’École nationale de la magistrature a fait de nombreux progrès en matière de formation initiale et, surtout, continue.

Les poursuites, normalement, sont suspendues. Je ne pense pas qu’il faille changer la loi, mais simplement l’appliquer et former les magistrats, ce qu’on essaie de faire. Je n’ai pas de pouvoir de sanction à leur égard. Ce ne sont pas des préfets ni des policiers, on ne les dirige pas de la même façon, c’est le moins qu’on puisse dire – car on ne les dirige pas. Si cela ne figure pas dans la loi organique, on aura du mal à s’assurer qu’ils suivent une formation.

Je veux également insister sur un point, même si je sais qu’il n’est pas évident lorsque certaines affaires sont très touchantes et médiatiques. Je suis saisi, en tant qu’élu local et, plus encore, en tant que ministre de la justice, de faits dont on se dit qu’ils sont horribles et que le système judiciaire est totalement délirant. Pourquoi, par exemple, une femme continue-t-elle à être poursuivie, pourquoi devrait-elle absolument donner son enfant à un ex-mari qui est manifestement un bourreau ? On a envie de croire ces récits. Mais j’ai en tête un cas médiatique au sujet duquel beaucoup de gens m’ont interpellé. Treize magistrats différents, dans autant de décisions de justice, avaient donné tort à cette femme. Tout le monde peut avoir son intime conviction à propos de la détresse d’une mère ou un doute sur les faits qui sont rapportés, mais le rôle du ministre n’est pas de dire, après treize décisions prises par des magistrats indépendants, que le gamin ne doit pas être présenté au papa. Ce serait un peu compliqué.

Si on met des moyens et qu’on applique un principe de précaution très fort, comme je vous le propose, il faut en contrepartie faire confiance au système judiciaire. Si le principe de précaution, en matière d’écologie, consiste à se dire qu’un problème risque peut-être de se poser même si tout le monde dit qu’il ne se pose pas, et donc à s’interdire de faire quoi que ce soit, alors l’activité économique est évidemment bloquée. Je sais que ce n’est pas facile dans le monde des réseaux sociaux et des médias et quand l’émotion est aussi forte, mais lorsque des gens très sérieux se sont penchés à plusieurs reprises sur un cas – et dans celui de cette dame il s’agissait de magistrats spécialisés pour une partie au moins des décisions –, ce n’est pas à nous de refaire la justice à la place de juges indépendants.

Mais oui, vous avez raison, il faut suspendre les poursuites, mais faut-il prévoir un statut spécifique en la matière ? Je crois qu’il faut simplement appliquer la loi, et je m’évertue à faire en sorte que ce soit le cas.

M. Christian Baptiste, rapporteur. Vous avez parlé de formation. Plusieurs professionnels auditionnés par notre commission ont expliqué que certains enfants victimes avaient le sentiment de ne pas être crus par l’institution judiciaire lorsqu’ils dénonçaient des violences incestueuses. Plusieurs spécialistes nous ont également rappelé qu’en matière d’inceste les mécanismes de psychotrauma, d’emprise, de sidération ou encore de silenciation pouvaient profondément modifier la manière dont un enfant parle, se comporte ou raconte des faits. Sans formation spécifique, certains comportements de l’enfant peuvent ainsi être interprétés à tort comme des incohérences ou des signes de mensonge. Pensez-vous que l’ensemble des magistrats appelés à traiter des affaires de violences sexuelles, notamment concernant des mineurs, ont eu une formation suffisante en ce qui concerne le psychotrauma, les mécanismes d’emprise, les violences incestueuses et le recueil de la parole des enfants ? Êtes-vous favorable à ce que tous les magistrats intervenant dans ce type de dossier bénéficient d’une formation spécialisée obligatoire afin de mieux appréhender les spécificités des violences sexuelles intrafamiliales et d’éviter que certains biais culturels ou certaines représentations erronées conduisent à des décisions insuffisamment protectrices de l’enfant ?

M. Gérald Darmanin, ministre. Les formations sont-elles suffisantes ? Non. Il y a des exceptions mais les magistrats ne sont pas assez formés, surtout aux concepts que vous avez évoqués – l’écoute et les nouvelles applications scientifiques de la psychologie de l’enfant. Par ailleurs, il y a très peu de psys pour enfants, et de formateurs. Vous avez raison, les magistrats ne sont pas formés, ou très peu.

Je suis donc favorable à la formation, et je la rends même obligatoire. En revanche, je ne suis pas assez compétent pour dire si les formations actuelles sont les bonnes ou non. Ce n’est pas au ministre de se prononcer et je connais peu de choses dans ce domaine, si ce n’est ce que je lis – et même si cela me passionne. Je ne voudrais pas verser dans l’ultracrépidarianisme en prétendant savoir alors que je n’ai qu’une opinion, très lointaine, mais on peut tout à fait auditer les formations. Les grandes institutions le font en général, et je suis tout à fait prêt à m’engager à aller en ce sens.

Pour en avoir beaucoup parlé avec l’École nationale de la magistrature, qui est chargée de la formation initiale comme continue, je crois que l’une de nos difficultés, outre le fait que les magistrats ne suivent pas toujours les formations, ou alors d’une manière un peu distante, sous la forme de webinaires, par exemple – je n’ai rien contre ceux-ci mais il me semble qu’ils ne suscitent pas la même attention que lorsqu’on est dans la même pièce et qu’on travaille en petit groupe –, est liée au nombre d’experts, de formateurs et de psys qui peuvent nous aider.

Prenons un exemple difficile, au civil. Lors d’un divorce, les parents, s’ils n’ont pas un avocat commun, essaient de présenter le maximum d’éléments en leur faveur. Ils peuvent donc cacher des difficultés concernant un enfant ou au contraire les souligner, voire les exagérer, et le juge doit arriver à distinguer ce qu’il en est réellement afin de protéger l’enfant. Je crois que le juge ne peut pas le faire tout seul et qu’il ne peut pas non plus s’appuyer uniquement sur ce que disent les avocats. Face à ce genre de difficultés, il faut des psys pour écouter les parents comme les enfants. Et je ne vous parle même pas de cas d’inceste ou de violences sexuelles, mais de questions plus bénignes, de petites difficultés – si l’enfant veut rester dans la même école ou continuer à aller au foot, ce qu’il ne pourrait pas faire s’il était chez son papa, par exemple.

L’enfant est souvent pris en otage – et je redis que je ne parle même pas ici de violences sexuelles. Or ce que je constate du côté des juges des enfants et des magistrats qui s’occupent des divorces, c’est l’absence totale de disponibilité des psys. On ferait beaucoup en faveur de la prise en compte de la voix de l’enfant, pour reprendre le nom d’une grande association, si la justice avait des psychologues à sa disposition. Il faudra peut-être mener une politique publique particulière dans ce sens. Le projet de loi sur la justice criminelle, voulu par le ministère de l’intérieur, prévoit de mobiliser des psychologues lors des enquêtes, ce qui est une bonne disposition. Il faudrait peut-être réfléchir à un statut particulier de psychologue pour enfants auprès du ministère de la justice et de l’ensemble de la chaîne pénale.

Oui, il faut des formations. Je ne sais pas si celles qui existent sont au niveau mais je m’engage à ce qu’elles soient auditées et à rendre publics les résultats de cet examen par l’intermédiaire de votre commission ou, si elle a achevé ses travaux à ce moment-là, des parlementaires. J’insiste également sur le manque de formateurs et de psys qui veulent nous accompagner.

Mme la présidente Maud Petit. Je reviens sur une question que j’ai posée hier et que certains internautes ont également formulée. Dans le cas où un père mis en cause pour pratiques incestueuses – c’est en cours d’instruction – porte plainte pour non-représentation d’enfant, qu’est-ce qui est considéré comme prioritaire ? Les forces de l’ordre ont, apparemment, propension à intervenir assez rapidement au domicile du parent accusé de non-représentation d’enfant, alors que les procédures visant celui qui est accusé de pratiques incestueuses semblent s’éterniser.

M. Gérald Darmanin, ministre. La logique – et c’est ce qui se passe normalement même si je veux bien croire qu’il y ait des exceptions – veut que la plainte pour non-représentation d’enfant soit suspendue le temps que la justice statue sur l’inceste. C’est un peu le même mécanisme que si l’on porte plainte pour diffamation alors qu’on est soi-même accusé d’autre chose : la procédure concernant la diffamation est suspendue en attendant l’issue de la première accusation, qui est plus grave.

J’imagine bien que ce n’est pas toujours ce qui se passe puisque je reçois moi-même des témoignages qui le démontrent. Cela dépend beaucoup, me semble-t-il, du statut de l’auteur présumé. Quand des gens sont mis en examen, c’est qu’il existe des indices graves et concordants, comme le dit la loi. La personne n’est pas coupable à ce stade, mais il y a quelque chose. Lorsque quelqu’un est mis en examen dans une affaire d’inceste, mais ne se trouve pas en détention provisoire, on ne peut pas imaginer l’instruction d’une plainte pour non-représentation d’enfant.

Je ne connais pas le cas que vous évoquez. Néanmoins, j’ai vu des difficultés lorsqu’une plainte avait été déposée pour inceste ou viol mais que l’enquête des policiers n’était pas terminée, que le procureur n’avait pas tout à fait poursuivi ou qu’un magistrat n’avait pas encore convoqué tout le monde. On se trouve alors dans une période interstitielle – interstitielle mais qui peut durer très longtemps – où tout n’est pas très clair ; mais les circulaires de mes prédécesseurs et de moi-même demandent, conformément à l’esprit de la loi, de s’occuper de la question de l’inceste avant celle de la non-représentation d’enfant.

Mme la présidente Maud Petit. Je crois comprendre que le jeu des citations directes est problématique, parce qu’elles conduisent à des réactions immédiates. Il y a vraiment une difficulté, monsieur le ministre.

M. Gérald Darmanin, ministre. Oui. Cela pose une question plus large, qui est celle de l’organisation de l’accusation. Ce serait une révolution pour la justice mais à partir du moment où le garde des sceaux ne donne plus d’instructions individuelles, puisque la loi Taubira l’en empêche – il n’y a plus que des instructions générales, des circulaires de politique pénale –, et plus encore si le parquet devient totalement indépendant – les nominations devront faire l’objet d’un avis conforme du Conseil supérieur de la magistrature si la révision constitutionnelle va jusqu’à son terme, ce que je souhaite personnellement –, on peut se demander pourquoi des citations directes et des plaintes avec constitution de partie civile restent possibles. Le procureur de la République, qui n’est plus sous l’autorité directe du garde des sceaux, décide de l’opportunité des poursuites. Doubler ce système par des citations directes et des plaintes avec constitution de partie civile complexifie beaucoup notre procédure. Il existe un appel quand le procureur a classé sans suite : chacun peut écrire, gratuitement, au procureur général pour expliquer qu’il ne comprend pas pourquoi, et les procureurs généraux jouent leur rôle. Le jeu des différentes saisines, de différents juges, parfois dans des endroits différents, crée des difficultés qui sont inacceptables et que nos concitoyens ne comprennent pas.

Par ailleurs, nous n’avons pas de système informatique. Nous avons un peu progressé puisque nous sommes passés de la préhistoire à l’Antiquité numérique ; et je vais essayer de faire en sorte que nous arrivions au Moyen Âge avant mon départ. J’ai connu deux grands ministères, Bercy où j’ai fait l’impôt à la source et l’intérieur où nous avons pu dématérialiser la plainte, avec Visioplainte. Le ministère de la justice est très arriéré sur ce plan. Une partie des difficultés vient tout simplement de ce que les greffiers font tout à la main. La justice ressemble à une trésorerie avant l’impôt à la source. Il y avait du papier partout, parce que tout était incompatible ; maintenant vous n’en voyez plus. La justice n’a pas fait cette révolution alors qu’on parle tout le temps de l’IA (intelligence artificielle). Des avocats et des notaires l’utilisent pour soulever des motifs de nullité ou pour faire des démarches, mais nous répondons en raisonnant en nombre de greffiers et en papier. Il y a donc une asymétrie.

La multiplication des procédures de saisine et le fait que nous n’avons pas de bases de données – je caricature un peu mais chacun voit bien comment fonctionnent, très courageusement d’ailleurs, les tribunaux – peuvent conduire à des loupés incontestables, qui desservent les enfants, les familles et ceux qui saisissent la justice. Je comprends très bien que cela produise un sentiment très profond d’injustice quand il s’agit de son enfant.

Mme la présidente Maud Petit. Que pourrait-on faire dans l’immédiat ?

M. Gérald Darmanin, ministre. C’est une question très compliquée, d’autant que certaines personnes sont un peu devenues des spécialistes – dans ma circonscription, une dame venait de se plaindre de son ex-mari et les non-représentations d’enfant se comptaient en dizaines –, mais si on voulait aller très vite, on pourrait envisager une dépénalisation. Cela ne veut pas dire qu’on ne le sanctionne pas, mais qu’on ne le pénaliserait plus. Cela resterait, bien sûr, sanctionné par la justice mais aller jusqu’à une garde à vue est peut-être un peu disproportionné. Je ne veux pas exprimer un avis définitif, parce que la question est très sensible, mais c’est un peu comme le principe de précaution : on choisit à quelle échelle on l’applique.

Mme la présidente Maud Petit. Nous ouvrons le débat.

M. Christian Baptiste, rapporteur. Merci, monsieur le ministre, de répondre aussi directement et aussi franchement à nos questions.

Beaucoup de familles, mais aussi des enquêteurs et des professionnels, nous ont fait part de leur incompréhension profonde face à certains classements sans suite, motivés par une insuffisante caractérisation des infractions. Bien que des éléments existent, certaines affaires n’aboutissent pas. Je vais prendre un exemple concret, pour que vous nous répondiez en partant d’éléments réels. Le 20 mai, une mère passera en comparution immédiate à la suite de trente-neuf plaintes pour non-représentation d’enfant déposées par le père. Les vérifications de la brigade de protection des mineurs (BPM) ont établi qu’il avait effectué des recherches en ligne de type « viol d’anus d’enfant », que sa sœur avait déclaré, sur procès-verbal, avoir subi des relations sexuelles imposées par lui de 3 à 13 ans, en précisant qu’elle n’était pas consentante, que son cousin avait déclaré qu’il lui avait « volé sa première branlette », qu’il faisait appel à des proxénètes pour des girls et que des photographies d’anus, prises en gros plan sur ses propres enfants, au prétexte de la varicelle, avaient été retrouvées, sans même que la totalité des contenus numériques ait été saisie et exploitée. La procédure pénale visant le père a été classée sans suite, mais celle concernant la mère protectrice débouche sur une comparution immédiate. Comment expliquez-vous, monsieur le ministre, que la machine judiciaire et policière mobilise la voie la plus rapide et la plus lourde contre la mère protectrice et la voie de l’effacement contre le père, à l’égard duquel la BPM a pourtant réuni des éléments ?

Cela soulève une question fondamentale. Comment caractérise-t-on, juridiquement et judiciairement, une violence sexuelle incestueuse sur mineur ? Existe-t-il des référentiels, des lignes directrices ou une doctrine nationale permettant d’aider les magistrats et les enquêteurs à évaluer la gravité et la cohérence des éléments recueillis ? Plus généralement, ne faudrait-il pas mieux définir la manière dont les différents indices et éléments matériels sont appréciés dans les affaires d’inceste afin d’éviter que l’absence de preuve parfaite conduise mécaniquement à des classements sans suite, alors même que plusieurs signaux graves sont réunis ?

M. Gérald Darmanin, ministre. Je ne connais pas cette affaire, mais j’imagine, et j’entends parler d’autres similaires : je lis mon courrier tous les jours et j’entends vos interpellations. Par ailleurs, je ne m’exprimerai pas au sujet d’une affaire en cours.

Comment arrive-t-on à ce niveau de classements sans suite ? Entre 70 et 80 % des plaintes sont concernées, pour à peu près toutes les infractions. Ce n’est pas propre aux violences sexuelles. Cela ne constitue pas une excuse.

La première question est celle du dépôt de plainte. S’agissant de la façon dont les policiers et les gendarmes prennent les plaintes, nous avons beaucoup progressé. L’affaire que vous évoquez date peut-être d’il y a un certain temps. Si elle est antérieure à 2020, cela peut davantage se comprendre. Après 2020, nous avons quand même fait beaucoup d’efforts, mais il est possible que ce type de cas existe encore. Je ne dis pas le contraire. Surtout, la présence d’un avocat, celui de l’enfant ou de la maman qui l’accompagne, lors du dépôt de plainte, est une aide. C’est votre serviteur qui a fait modifier, en 2021, le code de procédure pénale et le code de la sécurité intérieure pour que la présence de l’avocat soit autorisée. Jusque-là, la loi disait que la victime pouvait venir avec une personne majeure pour déposer plainte. Il n’était pas écrit expressis verbis que cela pouvait être un avocat, ce qui faisait que des policiers ou des gendarmes le refusaient. Ce n’est plus possible désormais.

Le projet de loi sur la justice criminelle comporte une disposition extrêmement importante qui concerne aussi les enfants, même si l’on pense en premier lieu aux femmes. Une victime pourra bénéficier de l’AJ (aide juridictionnelle) pour se faire accompagner par un avocat. Il existe des viols incestueux dans toutes les classes sociales, mais on est incontestablement plus vulnérable quand on est pauvre, qu’on rencontre des difficultés sociales. Si cette disposition est votée, il y aura chaque année, dans le cadre de l’AJ, 50 millions d’euros de plus dans le budget de l’État pour l’accompagnement des victimes par des avocats. Il est en effet important que les plaintes soient bien prises. L’avocat pourra s’assurer lui-même auprès de l’enquêteur que le maximum d’éléments est recueilli, en insistant sur la nécessité d’un examen médico-légal, en présentant des preuves, etc.

Nous avons ensuite une difficulté en ce qui concerne les enquêteurs. Le ministre de l’intérieur a dû vous dire que le nombre de plaintes déposées par des femmes pour violences conjugales ou sexuelles explosait. Il était de 400 000 par an lorsque j’étais ministre de l’intérieur. C’était alors le deuxième contentieux dans les commissariats de police et les brigades de gendarmerie. Il faut se rendre compte que cela représente vraiment beaucoup de travail, surtout que les consignes sont maintenant de mettre en garde à vue, presque tout le temps, de saisir les armes s’il y en a, de regarder les fichiers : c’est quand même lourd. Dans un grand commissariat ou une grande brigade de gendarmerie, il existe un flux spécialisé, mais c’est un peu plus difficile ailleurs.

Même si je n’y suis pas totalement arrivé lorsque j’étais ministre de l’intérieur, ma conviction – je l’ai dit à l’actuel ministre, dont j’accompagne le plan très ambitieux en la matière –, est qu’il n’est pas nécessaire d’être policier ou gendarme pour devenir OPJ (officier de police judiciaire). C’est notamment vrai pour les enquêtes fiscales. Quand j’étais ministre des comptes publics, j’ai créé une police fiscale indépendante du ministère de l’intérieur. Les plaintes fiscales étaient alors peu étudiées puisqu’il y avait peu de policiers à l’OCLCIFF (Office central de lutte contre la corruption et les infractions financières et fiscales) ou spécialisés dans ces questions. Or un contrôleur des impôts peut très bien être officier de police judiciaire, comme le sont les douaniers, pour mener des actes d’investigation. Si vous voulez avoir très vite beaucoup d’OPJ, notamment pour les affaires concernant les enfants, vous pouvez demander à toutes sortes de gens spécialisés dans l’enfance de faire au moins les premiers actes, afin d’avancer dans l’instruction des plaintes. Il peut s’agir d’éducateurs ou de psys pour enfants qui se requalifient : on peut imaginer bien des choses. Beaucoup de gens me disent qu’on n’a qu’à augmenter le nombre d’OPJ, mais il faut passer un concours exigeant, qui est présidé par un magistrat. De nombreux policiers et gendarmes s’y présentent, mais 50 % le ratent. Le ministre de l’intérieur ne peut pas créer des OPJ très facilement.

Troisième problème : celui de la conception de la preuve. Sans doute devons-nous évoluer sur ce point. Les procureurs de la République ont bien vu que la protection des enfants était la priorité, avant même le narcotrafic, des trois circulaires de politique pénale que j’ai prises depuis que je suis garde des sceaux, et aucun d’entre eux n’a envie de classer un viol d’enfant, évidemment. On m’a expliqué – je ne dis pas que cela correspond à mon opinion – qu’une partie des procureurs de la République ne voulait pas faire subir à l’enfant une relaxe. Imaginons que les preuves ne soient pas très claires : on a des photos dans des SMS, par exemple, mais pas les dates. Or ceux qui sont accusés vont forcément se défendre. Les procureurs de la République essaient d’avoir des dossiers en béton, si je puis dire, avant de poursuivre, et cela marche très bien. Si plus de 80 % des plaintes pour crime sexuel sont classées, 96 % des gens sont condamnés à une peine de prison ferme lorsqu’une instruction a été ouverte. Le taux de non-lieu ou de relaxe n’est que de 4 % : le parquet essaie d’avoir un dossier le plus sérieux possible pour être à peu près assuré qu’il y aura une condamnation à la fin. Comme on attend six ans en cas de viol et huit ans pour un homicide, par défaut d’audiencement, les procureurs de la République font des choix. La situation est-elle acceptable ? Non, mais je vous explique comment fonctionne le système aujourd’hui.

Quatrième point, le Parlement a dénié au ministre de la justice et à ses services la possibilité d’intervenir dans des affaires individuelles. Qu’aurait fait le ministre si vous lui aviez écrit, avant l’adoption de la loi Taubira, pour lui dire que vous trouvez une situation affreuse et que la mère ne la comprend pas ? Il aurait appelé le procureur général pour lui dire : « Cher ami, vous allez m’ouvrir une enquête et vous allez poursuivre ! » Cette intervention aurait figuré au dossier, et ensuite un juge indépendant se serait prononcé. Je n’ai pas, moi, le moyen d’appeler le procureur de la République : si je le fais, je passe devant la Cour de justice de la République. Des gens m’envoient des dossiers de ce genre, et je suis interpellé par des parlementaires de tous les bords politiques, qui trouvent scandaleuses certaines affaires, dans à peu près tous les domaines – des militants politiques sont poursuivis ou, au contraire, des fraudes fiscales sont classées. Je réponds que la justice est indépendante et que le Parlement lui-même a décidé qu’on ne pouvait plus intervenir, sauf de manière systémique – c’est ce que nous allons essayer de faire ensemble.

Quand un procureur de la République classe une plainte, pour une raison ou une autre, vous pouvez écrire au procureur général. Il vous répondra peut-être, mais nous n’avons pas de corde de rappel. Je ne souhaite pas rouvrir la question des instructions individuelles – je ne veux pas de mauvais débat sur ce point – mais je trouve que nous nous sommes privés d’une arme en nous interdisant de dire à un procureur de la République que tel dossier constitue une priorité de la politique pénale. Ce serait inscrit dans le dossier, on verrait que le cabinet du garde des sceaux est intervenu : la belle affaire ! Une instruction est ouverte : ensuite, le juge fait ce qu’il veut, puisqu’il est indépendant.

On peut réfléchir à des améliorations systémiques, mais le procureur de la République agit de manière indépendante. Il ne peut pas recevoir de consigne du procureur général à la demande de la Chancellerie. S’il ne veut pas déclencher des poursuites, il ne le fait pas. Tant mieux, peut-être, si c’est cela l’indépendance totale de la justice, mais des victimes ne comprennent pas et des enfants continuent peut-être à se faire violer.

S’agissant de la preuve, nous pouvons, en effet, apporter beaucoup de changements. En ce qui concerne le dépôt de plainte aussi. La question des enquêteurs est par ailleurs absolument essentielle. On manque vraiment d’OPJ. Il faut trouver un moyen d’accélérer, notamment pour les sujets dont nous sommes en train de parler.

Mme Émilie Bonnivard (DR). Alors que les victimes d’inceste et de violences sur mineur sont estimées à 160 000 par an en France, seulement 2 000 condamnations sont prononcées, soit 1,24 % du nombre de cas. La reconnaissance de la parole de l’enfant comme élément probant est fondamentale : c’est bien souvent la seule preuve de l’agression. Comment pourrait-on renforcer concrètement la crédibilité de cette parole dans le processus judiciaire ? Est-ce possible sans remettre en cause le principe du contradictoire ?

S’agissant des ordonnances de sûreté, vous avez évoqué une application du principe de précaution, et je vous en remercie.

J’ai une autre question qui est un peu décalée par rapport au périmètre de votre ministère, mais je voudrais avoir votre avis car vous connaissez parfaitement le sujet. Que pensez-vous de l’idée de mener des campagnes de communication en matière de prévention de l’inceste et de viol sur mineur ? Vous l’avez dit, les points de connexion aux sites pédopornographiques sont multiples. Mener une campagne de communication permettrait de favoriser la prise de parole des enfants, de prévenir les passages à l’acte en orientant leurs auteurs potentiels vers un numéro vert et de leur faire connaître le renforcement de l’efficacité avec laquelle la justice identifie, poursuit et condamne les auteurs de ces faits. Il existe des campagnes de prévention routière. S’agissant d’un fléau aussi massif que l’inceste, des campagnes gouvernementales seraient-elles possibles ?

Enfin, je veux vous remercier, monsieur le ministre, pour votre mobilisation sincère et concrète afin d’avancer très vite sur ce sujet, souvent contre l’ordre judiciaire établi, notamment en matière d’imprescriptibilité. Je crois qu’on s’en souviendra. Nous avons de la chance de vous avoir : le temps qui a été perdu, nous le constatons tous, à notre grande honte, peut être rattrapé dans les prochains mois grâce à vous, et grâce à nous, si nous accélérons considérablement le rythme avant l’élection présidentielle. Comment pourrions-nous agir ensemble, d’une manière concrète et rapide ? Pouvez-vous nous donner la liste de tous vos projets concernant la protection de l’enfance et la lutte contre l’inceste ? Quelles seraient vos préconisations s’agissant des initiatives que nous pourrions prendre pour avancer en complétant votre travail ?

M. Gérald Darmanin, ministre. Si des choses utiles et transpartisanes peuvent être faites dans l’année qui vient, je pense qu’elles doivent venir du Parlement. La politisation serait sans doute trop forte si le ministre faisait des propositions. Ce serait plutôt à votre commission d’enquête de s’en charger et je suis tout à fait prêt à vous accompagner. On peut faire voter, en un an, un grand texte sur la protection de l’enfance et la lutte contre l’inceste, qui pourrait être accompagné d’un rapport annexe prévoyant des moyens. Ce serait une sorte de mini-loi de programmation portant sur ce sujet assez interministériel – la justice n’est pas la seule concernée. Je serais très favorable à aller dans ce sens ; nous voulons tous faire quelque chose d’utile durant cette dernière année. S’il y a un domaine qui ne devrait pas être marqué par un fort clivage entre les candidats à l’élection présidentielle, c’est bien celui-là, à mon avis. Nous avons une liste très importante de propositions, que je pourrai vous faire parvenir. Elles ont déjà été très largement étudiées et une partie des écritures sont prêtes.

Le projet de loi de Stéphanie Rist, que je soutiens, concerne davantage l’ASE mais il prévoit aussi la création de l’ordonnance de sûreté, qui est une énorme question. Nous sommes manifestement assez d’accord dans cette salle, mais ce n’est pas si évident que cela.

S’agissant des statistiques, il faut faire attention à l’utilisation des classements sans suite pour mesurer notre efficacité. Le chiffre actuel porte aussi sur les affaires prescrites. Nous n’avons pas de statistiques concernant les plaintes qui, tant que la prescription ne sera pas abolie en la matière, ne donneront pas lieu à des poursuites. Il faudrait distinguer – les ministères de l’intérieur et de la justice n’ont pas cet outil, ce qui est dommage – les dossiers relevant de la prescription et pour lesquels ce n’est pas la peine d’engager des poursuites, sauf exception, et ceux dans lesquels on pourrait agir. Ce chiffre serait important, mais nous ne le connaissons pas.

Je suis très favorable à une campagne de communication. Ce n’est sans doute pas ce qui produira un changement profond, mais cela peut y contribuer. Le ministère de la justice va ainsi lancer dans quelques jours la campagne « Je suis victime », qui s’adresse aux enfants et dont j’ai pris l’initiative après le scandale du périscolaire à Paris. Il est compliqué d’être maire – je l’ai été. Nous avons sans doute des ratés à Tourcoing, qui compte une centaine d’écoles, mais je suis très étonné qu’on ne demande pas leur casier judiciaire aux gens qui veulent travailler dans le périscolaire dans une grande ville comme Paris. Cela me paraît très particulier. On peut l’expliquer en cas de turnover très important chez les dames qui s’occupent de la cantine, mais il ne s’agit pas de cela en l’occurrence. Nous avons un petit problème de sensibilité à traiter si même les grands élus ou les grands dirigeants de l’administration territoriale ne se rendent pas compte que c’est le minimum minimorum qu’on attend de l’école publique. Le ministère de la justice s’apprête donc à lancer une campagne de communication qui sera sinon immense, du moins importante. Je suis persuadé qu’il revient d’abord aux professionnels en lien avec les enfants de se mobiliser.

Il en va d’ailleurs de même des féminicides et des violences conjugales. Seules 30 % des femmes mortes sous les coups de leur conjoint avaient porté plainte ou avaient effectué un signalement à la police ou à la gendarmerie. Ce chiffre montre que nous sommes très mauvais et que nous devons nous améliorer. Mais il montre aussi que 70 % des femmes n’avaient eu aucun contact avec les forces de l’ordre. En revanche, elles avaient certainement consulté un médecin, qui avait peut-être constaté, à plusieurs reprises, des hématomes ou une détresse psychologique. Or rien n’est fait de ces informations. C’était également le cas des enfants, mais nous avons heureusement changé les choses.

À cet égard, je rappelle qu’en tant que ministre de l’intérieur – qui est aussi chargé des cultes –, j’avais voulu lever le secret de la confession ; j’avais eu une explication claire avec l’Église catholique. Il est pour moi évident qu’il ne peut y avoir de secret médical – il a été levé pour les enfants mais pas pour les femmes –, de secret religieux, ni de secret professionnel au sens large si un enfant est en danger. Qu’il s’agisse des services municipaux du logement, des bailleurs sociaux, des intervenants du temps périscolaire ou des clubs de sport, des médecins, des psychologues, des orthophonistes…, de nombreux acteurs sont susceptibles d’entendre le témoignage d’un enfant. Ce recueil peut être plus efficace encore que notre communication d’ordre général.

Enfin, oui, la parole d’un enfant sera d’autant mieux entendue si la justice place la victime, et non l’accusé, au cœur de son action. Cela suggère un profond changement de paradigme, qui ne vaut pas que pour les enfants.

Mme Béatrice Roullaud (RN). Je tiens d’abord à vous remercier d’avoir dit clairement que le principe de précaution ne s’opposait pas à la présomption d’innocence : il ne préjuge en rien de la culpabilité de la personne écartée de l’enfant maltraité. Ce positionnement devrait servir de fil rouge à nos travaux.

M. le rapporteur a lu un témoignage relatif à une mère protectrice poursuivie pour trente-neuf plaintes pour non-représentation d’enfant. Elle sera jugée le 20 mai prochain et nous serons tous très attentifs à la décision qui sera rendue. Pour éclairer la représentation nationale, je voudrais vous faire part d’un autre dossier similaire, que m’a rapporté une grand-tante, et à propos duquel j’ai fait un signalement auprès du procureur au titre de l’article 40 du code de procédure pénale. Quinze vulvo-vaginites avec extension de l’anus ont été constatées aux urgences chez une enfant. Sa mère a porté plainte et la petite fille a alors dit : « Didier me touche la pissa et l’ami de Didier aussi. » Aujourd’hui, l’enfant a été retirée à sa mère protectrice, et apparemment elle voit toujours son grand-père.

Au-delà de ces faits que je n’ai pu vérifier, mais que j’ai tout de même dénoncés au procureur, je voulais vous interroger sur la dépénalisation de la non-représentation d’enfant. Il faut être prudent, car si cela devait nous arriver à nous, par exemple dans le cadre d’un divorce, nous serions heureux d’être protégés par l’existence de ce délit. Mais ne pourrait-on pas prévoir un fait justificatif, comme la constatation de certains éléments, qui rendrait la condamnation impossible ?

Lorsque j’étais avocate, des mères me disaient que leur enfant se cachait dans le jardin pour ne pas aller voir leur père ; des enfants me racontaient avoir mal au ventre tous les vendredis parce qu’un juge les obligeait à aller voir leur père. Au XXIe siècle, alors que nous savons que les enfants ont des sensations dès qu’ils sont dans le ventre de leur mère, il est absolument anormal et cruel d’imposer à un enfant de voir un de ses parents s’il ne le souhaite pas, s’il hurle, s’il revient avec des boutons. Nous pourrions donc prévoir un fait justificatif, y compris en cas de constatation de symptômes, au nom duquel on ne pourrait pas poursuivre le parent qui refuse de voir son enfant maltraité.

S’agissant ensuite des signalements, vous avez certainement lu le livre de Karine et Laurence Brunet-Jambu, qui ont été auditionnées dans le cadre d’une précédente commission d’enquête. Karine, alors jeune fille, a été violée toute son enfance. La tante de Karine a porté plainte plusieurs fois avant de parvenir à faire reconnaître la culpabilité de l’agresseur. La justice a reconnu son erreur, au point, je crois, de verser des dommages et intérêts. Le livre, qui a fait l’objet d’un téléfilm, est très éclairant sur certains dysfonctionnements.

Vous avez parlé, et j’en suis ravie, de l’ordonnance de sûreté. Il pourrait aussi y avoir une ordonnance de protection, sur le modèle de ce qui existe en cas de violences faites aux femmes. Une femme maltraitée peut saisir un juge qui, en six jours, se prononce sur l’utilité de mesures provisoires. Concernant un enfant, son représentant légal, un médecin ou encore un membre du corps enseignant pourrait pareillement saisir un juge, qui statuerait dans le même délai. C’est un projet que je défends et sur lequel j’appelle votre attention.

M. Gérald Darmanin, ministre. L’ordonnance de sûreté semble très similaire à l’ordonnance de protection dont vous parlez. Si vous ne l’avez pas eu, je vous communiquerai le texte ; il est justement calqué sur ce qui existe pour la protection des femmes, dispositif que nous prévoyons d’améliorer. Il faut que la levée de doute – ou non d’ailleurs – ait lieu dans un temps court, aussi bien pour l’enfant que pour le parent qui ne peut plus le voir. Les premières mesures seraient prises par le parquet, tandis que leur éventuelle prolongation appartiendrait plutôt au magistrat du siège. Nous utilisons deux noms différents, mais vous voyez qu’il s’agit bien du même dispositif.

L’intérêt du juge unique des familles que j’appelle de mes vœux, c’est d’éviter les contradictions entre les différents magistrats saisis au sujet d’une même famille ou d’un même enfant. Je ne connais pas les dossiers que vous évoquez, mais une difficulté que j’ai souvent observée tient au fait qu’un juge aux affaires familiales dit une première chose, un juge correctionnel une deuxième et un juge des enfants une troisième. Ballottés d’une partie du tribunal à une autre, la famille et l’enfant sont en grande difficulté car l’autorité judiciaire est divisée – sachant que le délai pour accéder aux juges peut être long, qu’ils changent parfois d’affectation et qu’ils ne se parlent pas toujours entre eux. C’est peut-être moins vrai dans les petits tribunaux, mais imaginez la situation à Paris et dans les grands centres urbains.

Au risque de le dire d’une manière caricaturale pour les magistrats, le juge unique des familles serait, pour ce public, le guichet unique du service public de la justice. C’est à nous de nous organiser pour envisager la situation d’une famille et d’un enfant à 360 degrés. Il y a le volet de la garde, celui de la famille au sens civil du terme, celui de l’assistance éducative. Il arrive aussi que l’enfant en question ait fait des bêtises, ce qui peut se comprendre s’il a subi des traumas aussi importants dans sa famille. Un tel système permettrait en outre de s’intéresser à ses frères et sœurs, car on peut penser que si un enfant est maltraité, sa fratrie l’est aussi. Et il y a le volet correctionnel, car des violences contre un enfant peuvent aller de pair avec des violences contre la mère ou encore contre les animaux.

Il s’agirait d’une véritable révolution pour mon ministère, mais je pense que les dysfonctionnements que vous avez évoqués seraient moins fréquents avec ce juge unique.

Quant au fait justificatif, pourquoi pas ! Je ne suis pas en désaccord avec cette idée, mais à condition, justement, que nous ayons un juge unique pour ne pas ballotter la famille entre les différentes décisions de justice. Ce juge connaîtrait les conditions parfois difficiles du divorce, saurait s’il y a eu des difficultés pénales, si l’enfant fait l’objet d’une assistance éducative, ou encore si une plainte pour viol a été déposée il y a quinze ans contre le père. Ce serait d’ailleurs autant de faits justificatifs potentiels.

Mme la présidente Maud Petit. Je précise que le fait d’avoir d’une part un juge des enfants, de l’autre un juge aux affaires familiales, est une exception française. Ailleurs, il y a un magistrat unique.

Mme Gabrielle Cathala (LFI-NFP). Je m’adresserai à la fois au ministre de la justice que vous êtes et au ministre de l’intérieur que vous étiez.

Les violences sexuelles faites aux enfants font malheureusement souvent l’objet d’enquêtes indigentes. C’est la conclusion du rapport de la mission inter-inspections sur l’évaluation des procédures de signalement, enquête, classement et poursuites en matière de violences sexuelles faites aux enfants – document remis en 2022 à la suite d’une commande de la Ciivise. D’après ce rapport, la qualité des procédures transmises à l’autorité judiciaire connaît une baisse signalée par les parquets, non pas dans la retranscription des auditions des victimes mineures, mais au regard du recours partiel et parfois insuffisant aux techniques d’investigation visant à rechercher des éléments matériels. À titre d’exemple, la mission a noté que dans seulement 30 % des dossiers de son échantillon, au moins un acte d’investigation avait été réalisé. C’était il y a quatre ans : les choses ont-elles changé depuis ?

Ce même rapport aborde également ce qu’on appelle les stocks invisibles, en amont de la chaîne pénale. Pointé par les chefs de cour et de juridiction, ce phénomène serait commun à tous les services d’enquête – à commencer par ceux de la police nationale – et à tous les parquets, quelle que soit leur taille. Ces stocks représenteraient entre 25 % et 40 % des procès-verbaux et des procédures enregistrées chaque année – un rapport de l’Inspection générale de la justice de 2021 indiquait déjà les mêmes chiffres. Et en 2023, Le Monde révélait que 2,7 millions de plaintes seraient en perdition dans les commissariats. Ce total concerne toutes les infractions, mais peut-être savez-vous combien d’affaires ont spécifiquement trait aux violences sexuelles incestueuses ? Votre ministère a-t-il des statistiques en la matière ?

Nous avons parlé du délit de non-représentation d’un enfant. Êtes-vous favorable à son abrogation ou, à tout le moins, à sa modification ?

Enfin, nous parlons souvent des questions pénales, moins des questions civiles. L’obligation alimentaire, par exemple, impose à un descendant de payer l’Ehpad de son père qui l’aurait agressé ou violé si ce dernier n’a pas les moyens de le faire lui-même. De même, les biens d’une personne sans descendants reviennent, en cas de décès, à ses ascendants en ligne directe, si bien qu’un père incestueux peut hériter de sa victime. Qu’en pensez-vous ?

M. Gérald Darmanin, ministre. C’est justement à la suite du rapport de la Ciivise et après avoir reçu ses représentants que j’ai, en 2023, décidé de créer l’Ofmin, qui répond à l’une de vos préoccupations et aux constats de la Ciivise. Il est vrai que les enquêtes étaient grosso modo mal faites, entre autres en raison du manque d’enquêteurs.

L’Ofmin est chargé de grandes enquêtes nationales ou internationales, liées à la Thaïlande, à des pays d’Afrique, du Maghreb ou d’Europe. Je me souviens notamment d’une grosse affaire, en 2024, c’est-à-dire peu après la création de l’Office, qui avait donné lieu à une trentaine d’interpellations partout en France de personnes qui violaient leurs propres enfants et qui s’échangeaient des vidéos et des photos. Sans cet organe, les personnes auraient été arrêtées chacune dans leur coin et nous n’aurions pas su qu’elles agissaient en réseau. Grâce à l’Ofmin, nous avons découvert beaucoup de choses de cette nature.

De plus, le rôle d’un office de police judiciaire tel que celui-ci est d’établir une doctrine, une instruction, des formations et de vérifier qu’elles sont appliquées partout. Son boulot est donc d’élaborer des procédures, des formations, des concepts, d’informer sur les jurisprudences, de dire que certaines questions doivent être posées ou, au contraire, ne pas l’être. Dit autrement, l’Ofmin est chargé de professionnaliser la chaîne de police judiciaire.

Il faudrait interroger ses représentants, mais je crois que l’Office a permis de grandement améliorer l’action de la police. Plus de 600 policiers, sans compter les gendarmes, sont formés chaque année à la lutte contre les violences intrafamiliales.

S’agissant ensuite des classements, je ne pense pas que nous ayons les statistiques que vous demandez, mais je me renseignerai. À cet égard, l’une de nos difficultés a trait au recueil des preuves numériques, difficulté elle-même liée à la forme de préhistoire numérique que j’évoquais – ce qui est aussi un peu le cas du ministère de l’intérieur.

J’ajoute que nous souffrons aussi de désaccords assez profonds avec nos partenaires européens sur la définition de la preuve numérique et sur ses modalités de conservation. Éric Dupond-Moretti avait beaucoup porté ce dossier, qui est extrêmement compliqué car affreusement technocratique et parce qu’il demande des moyens très importants. Ça ne marche pas totalement, c’est le moins qu’on puisse dire.

Concernant les 2,7 millions de plaintes, il y a de tout. Pour être honnête, beaucoup de plaintes ne sont pas déposées dans l’optique d’obtenir des poursuites. Quand on en dépose une parce que sa voiture a été rayée ou parce qu’on a perdu son téléphone portable ou sa carte d’identité, c’est surtout pour des raisons d’assurance ou vis-à-vis de son employeur. Ces plaintes ne servent, on le sait bien, pas à grand-chose. J’ai été battu au Parlement il y a deux ans sur ce point, mais nous pourrions très bien imaginer un système pour ne pas embêter les policiers et les gendarmes avec cela. C’est d’ailleurs pour cette raison que j’ai créé la plainte en ligne, qui n’est pas destinée aux atteintes graves aux personnes, mais aux gens qui ont besoin de montrer un document à leur employeur, par exemple.

Normalement, un bon commissaire de police ou un bon capitaine de gendarmerie tient sa boutique et distingue les plaintes qui relatent de graves atteintes aux personnes de celles qui rapportent des faits qui ne seront jamais poursuivis parce qu’honnêtement, ça n’aurait aucun intérêt. Quant au procureur de la République, son rôle est de se rendre tous les mois dans les commissariats et les brigades pour faire le point avec les enquêteurs sur les différentes affaires. Donc, normalement, nous devrions pouvoir vous donner des chiffres nationaux sur ce qui relève des plaintes surnuméraires, disons, et ce qui correspond aux plaintes que nous ne poursuivons pas faute d’enquêteurs ou en raison d’une mauvaise organisation.

S’agissant de la dépénalisation de la non-représentation d’enfant, je ne sais pas si je suis pour, je le disais, mais je suis d’accord sur le fait qu’il faut en débattre. C’est une question compliquée, mais c’est effectivement l’une des voies envisageables pour protéger les parents protecteurs, même s’il faudra préserver certaines limites pour éviter les éventuels abus.

Enfin, il me semble qu’en matière civile, sujet que vous avez raison d’aborder, une dispense d’obligation alimentaire peut être prononcée par le juge quand la culpabilité de l’ascendant a été démontrée. Peut-être pourrait-on réfléchir à en faire une peine automatique. Quant à l’héritage, je ne sais pas. On pourrait élargir les dispositions existantes, me dit-on, ce qui semble signifier qu’il n’est actuellement pas possible de bloquer la succession. Nous regarderons ce point.

Mme Gabrielle Cathala (LFI-NFP). Il y a certes des exceptions, mais seulement en cas de condamnation. Or on sait à quel point les auteurs de violences incestueuses sont rarement condamnés.

Mme Mathilde Feld (LFI-NFP). Je ne mettrai évidemment pas en cause votre bonne foi, monsieur le ministre. Mais je me demande comment vous pouvez vous satisfaire du budget de votre ministère. Vous avez soulevé la question des moyens dans chacune de vos réponses ou presque. L’insuffisance est criante.

Vous avez parlé à plusieurs reprises de la conflictualité ; j’aimerais évoquer l’audition de Mme Sihem Ghars, fondatrice du collectif Incesticide. À cette occasion, elle a expliqué que l’inceste et le viol des enfants sont organisés, réfléchis par les auteurs avant même la naissance de ces enfants. Les auteurs choisissent des femmes vulnérables pour faire des enfants avec elles dans l’objectif de commettre un inceste – peut-être de reproduire celui qu’ils ont vécu. Il est très important d’avoir ce schéma en tête pour bien comprendre que les situations de conflictualité peuvent être organisées : le violeur sait bien sûr qu’il viole ; la mère, elle, en général, ne le sait pas. Il crée alors les conditions de la conflictualité pour pouvoir dire ensuite que c’est pour cette raison que sa compagne l’accuse de violer leur enfant. C’est l’une des raisons pour lesquelles tant d’affaires n’aboutissent pas.

Par ailleurs, il existe un délit de subornation de témoin. Selon Mme Ghars, tout est déjà prévu par la loi, mais celle-ci n’est pas toujours appliquée. Cela tient pour partie aux moyens de la justice. Il y a aussi la question des compétences ; nous en avons parlé au sujet des experts. Dans l’attente de l’ordonnance de sûreté, ne pourrait-on pas utiliser ce délit pour éloigner de façon immédiate la personne accusée de violences ?

Enfin, Mme Ghars nous exhortait à agir au sujet de 225 familles, qui disposent de 2 019 pièces documentées prouvant la mise en danger d’enfants actuellement livrés à leurs violeurs. Elle nous demandait, à nous députés, de faire des signalements auprès des tribunaux et des procureurs chargés de ces dossiers, avec votre soutien, monsieur le garde des sceaux. Les procureurs seraient ainsi dans l’obligation d’ordonner le placement provisoire des enfants concernés pendant huit jours dans une famille protectrice ou auprès de tiers, et ce quelle que soit la décision antérieure du juge aux affaires familiales ou du juge des enfants. En cas de signalement au titre de l’article 40 du code de procédure pénale, le procureur a en effet ce pouvoir.

M. Gérald Darmanin, ministre. Je ne sais pas où vous avez vu que je me satisfaisais de mon budget. Ce n’est pas le cas : je veux plus d’argent, la justice en a besoin.

Mme Mathilde Feld (LFI-NFP). Vous faites bien partie du gouvernement.

M. Gérald Darmanin, ministre. Oui, parce que je préfère faire avec ce que j’ai et essayer de les faire bien ; c’est le principe de la réalité politique. Vous-même n’êtes peut-être pas d’accord sur absolument tout dans votre parti politique…

Votre silence vaut sans doute acceptation.

Je répète que j’essaie de faire ce que je peux. Je pense démontrer que je m’efforce d’être utile ; c’est toujours la question à se poser quand on exerce des responsabilités politiques. Je regrette donc votre ton agressif.

Mme Mathilde Feld (LFI-NFP). Il n’y avait aucune agressivité.

M. Gérald Darmanin, ministre. Si, madame. Pourtant, je vous respecte vraiment.

Mme Mathilde Feld (LFI-NFP). Moi aussi.

M. Gérald Darmanin, ministre. En l’occurrence, vous essayez de créer une polémique là il n’y en a vraiment pas. J’y reviens : je ne sais pas où vous avez entendu, au cours de cette première heure et demie d’audition, que j’étais satisfait de quelque chose, particulièrement de mon budget. C’est dommage, eu égard à l’esprit de la discussion que nous avons au sujet des enfants.

Quoi qu’il en soit, je comprends votre point de vue sur le délit de subornation, mais encore faut-il qu’il soit utilisé par les magistrats. Si des magistrats, qui sont indépendants, décident de ne pas appliquer une disposition, c’est parce qu’ils choisissent une autre option. Ce n’est pas au ministre de la justice de leur dire d’appliquer la loi ; ce n’est pas du tout comme cela que notre démocratie fonctionne.

Par ailleurs, je suis la seule personne en France à ne pouvoir faire un signalement au titre de l’article 40 du code de procédure pénale. Cela m’est constitutionnellement interdit.

Pourquoi créons-nous l’ordonnance de sûreté ? Car elle sera à la main du procureur de la République. C’était l’objet de ma réflexion tout à l’heure : parce que le Parlement le demande, parce que l’opinion publique le demande parfois, nous avons un peu abandonné la possibilité de mener une politique pénale. De fait, la seule chose que peut faire un garde des sceaux, c’est de prendre une circulaire – même pas une instruction ! –, et encore sans utiliser le mot « systématique ». Par exemple, je ne peux pas demander aux procureurs de poursuivre de manière systématique les auteurs de violences sur des enfants. Lorsque je l’ai fait, des syndicats de magistrats, que vous connaissez sans doute, ont attaqué ce mot présent dans cette circulaire devant le Conseil d’État ; et la circulaire a été retoquée.

De la même manière, j’ai été le premier garde des sceaux à enjoindre les procureurs de la République de visiter systématiquement les lieux de placement, où il y a aussi de la maltraitance. Cette circulaire, qui n’était donc même pas une instruction, a aussi été attaquée devant le Conseil d’État en raison de l’usage du mot « systématiquement ».

J’entends donc ce que vous dites, et je suis tout à fait d’accord avec vous ; c’est pour cela que je regrette le début de notre échange. On peut vouloir dégager des moyens très importants pour la justice ; mais pour que le procureur de la République visite les lieux de placement de son ressort, il ne faut pas des milliards d’euros, il faut juste des gens qui acceptent d’appliquer les consignes du garde des sceaux, quel qu’il soit. Comme on me le refuse, je suis obligé de mener un travail de conviction et de me répéter auprès des procureurs de la République, que je reçois tous les mois ou tous les mois et demi. Mais si le procureur de Valenciennes ou d’ailleurs me dit zut, je ne peux rien faire !

Ainsi allons-nous sans doute présenter de nouveaux textes législatifs parce que les délits qui demandent l’action d’un magistrat du siège ne sont pas toujours utilisés. Je ne peux rien faire d’autre que le regretter. Je ne sais pas si l’ordonnance de sûreté, qui sera à la main du procureur de la République, fonctionnera à 100 %, mais je pense qu’elle permettra de mieux protéger et d’appliquer le principe de précaution.

Je ne peux que vous encourager à saisir les chefs de juridiction au sujet des faits que vous avez évoqués, mais je répète que le garde des sceaux ne peut pas le faire. Je ne peux pas signaler une affaire, et encore moins à des magistrats du siège.

En revanche, ce que peut faire le ministre de la justice – c’est normalement son      rôle –, c’est réfléchir avec les parlementaires à une nouvelle organisation, raison pour laquelle je vous invite vraiment à envisager la création d’un juge unique des familles ; cela réglerait nombre des problèmes que nous évoquons aujourd’hui. Dans leur grande majorité, les magistrats sont débordés, rencontrent des problèmes et n’ont accès qu’à une partie de la vérité car ils ne traitent pas l’intégralité du dossier. Un juge unique remédierait à cette situation, étant entendu qu’une telle rationalisation, avec un guichet unique, ne demanderait pas nécessairement des moyens considérables.

Mme Catherine Ibled (EPR). Je vous remercie sincèrement de votre présence, monsieur le ministre, ainsi que de vos réponses et propositions. Je sais que ce sujet vous préoccupe.

Les crimes physiques et psychologiques subis par les enfants sont destructeurs : les protéger contre l’inceste, c’est indispensable. On parle d’enfants broyés, qui feront des adultes abîmés, broyés. Or, nous l’avons entendu à maintes reprises, les enfants sont trop souvent oubliés par une justice défaillante.

Le projet de loi relatif à la protection de l’enfance comprendra l’ordonnance de sûreté. Dans l’attente de l’éventuelle création du juge unique des familles, cette ordonnance relèvera-t-elle de la compétence du juge aux affaires familiales ou du juge des enfants ? La question a souvent été abordée au cours des auditions.

Par ailleurs, dans les familles dysfonctionnelles, si l’urgence est bien entendu de protéger l’enfant victime, il faut aussi protéger les frères et sœurs ainsi que le parent protecteur – le plus souvent la mère. Nous savons que les conduites addictives, liées à l’alcool ou aux stupéfiants, peuvent constituer un facteur aggravant, comme pour les violences faites aux femmes. Il existe aussi parfois une reproduction de l’inceste de génération en génération. Plutôt que d’éloigner de l’agresseur l’enfant et éventuellement sa famille, ne faudrait-il pas inverser la logique de protection en écartant le parent agresseur du foyer, avec un accompagnement et des soins adaptés, afin de garantir la sécurité immédiate de la cellule familiale ?

Enfin, j’ai interrogé hier le ministre de l’intérieur sur un cas de ma connaissance, mais il m’a répondu qu’il relevait plutôt de votre ressort. Une directrice d’école, à Paris, a fait un signalement à la cellule départementale de recueil, de traitement et d’évaluation des informations préoccupantes (Crip) au sujet d’une adolescente de 14 ans qui lui a raconté qu’elle était violée depuis six ans par un membre de sa famille. Sans nouvelles, après quatre mois, elle a rappelé la Crip, qui lui a indiqué que le dossier avait été enregistré pendant des vacances, si bien qu’elle ne s’en était pas occupée. Celui-ci est tombé aux oubliettes. Vous avez parlé tout à l’heure de préhistoire numérique : j’espère qu’au Moyen Âge de l’intelligence artificielle et du numérique, nous trouverons des solutions pour que les signalements soient pris en compte. Nous avons entendu beaucoup d’exemples de ce type au cours des auditions.

M. Gérald Darmanin, ministre. Vous avez parfaitement raison au sujet des signalements, particulièrement lorsqu’ils concernent les enfants. Des moyens informatiques supplémentaires pourraient nous aider à les traiter, car il est clair qu’ils doivent l’être systématiquement. Disposer de parquetiers spécialisés pourrait aussi nous permettre d’être plus rapides ; ce n’est pas qu’une question de moyens numériques, mais aussi de ressources humaines.

Dans l’attente d’un éventuel juge des familles, nous avons prévu que l’ordonnance de sûreté serait à la main du juge des enfants, car c’est lui qui est actuellement chargé de la protection des enfants en danger. Rappelons à cet égard que cette ordonnance n’aura pas seulement vocation à traiter les questions d’inceste, mais tous les enjeux liés à la garde. Voilà notre raisonnement, mais si vous pensez qu’un autre juge devrait être investi de cette compétence, nous sommes ouverts à la discussion.

Je partage également votre avis s’agissant de la prise en charge de l’auteur de violences. Pour ce qui est de celles faites aux femmes, la norme a longtemps été de les déplacer elles, ce qui impose de coopérer avec les collectivités et les bailleurs pour leur trouver un logement. En tant que ministre de l’intérieur, j’ai d’ailleurs constaté que les maires, sans lien avec leur couleur politique, étaient plus ou moins volontaires dans ce domaine. Il y a parfois une différence entre leur discours à la télévision et la mise en pratique, même quand il ne s’agit que de trouver un logement. Il faut souvent d’ailleurs travailler au niveau de l’intercommunalité, voire du département, car, dans une petite commune, victime et auteur peuvent se croiser. Il y a donc à la fois une question de principe et un enjeu de relations avec les collectivités.

De même, ce n’est pas que par manque d’argent mais aussi par manque d’acceptation que nous n’avons pas assez de lieux d’accueil neutres, où les enfants continuent de voir leurs parents tout en bénéficiant d’une protection. En effet, les magistrats pourraient consentir à la non-représentation de l’enfant en échange d’une visite dans un tiers-lieu, par exemple hébergé par une association. De telles structures existent, mais on peine à trouver des collectivités prêtes à les accueillir, car elles craignent que ces lieux soient sources de problèmes.

Quant à l’ordonnance de sûreté, je pense qu’elle doit être de la compétence des juges des enfants, mais nous sommes prêts à entendre toute autre idée.

Mme la présidente Maud Petit. Plusieurs intervenants ont recommandé que la compétence revienne au juge aux affaires familiales : c’est pourquoi la question vous a été posée.

Mme Andrée Taurinya (LFI-NFP). Je voudrais vous interroger sur le sort des parents protecteurs, et notamment des « mères désenfantées », pour reprendre le titre d’un colloque organisé par M. Simon Husser en février, colloque auquel j’ai eu l’honneur de participer. J’ai rencontré plusieurs mères protectrices ces derniers mois ; elles m’ont livré le même récit, où il est question de femmes ruinées, humiliées, harcelées par un système judiciaire qui n’a pas su protéger en temps utile leur enfant en danger et qui s’acharne ensuite contre celles qui assument ce devoir moral.

C’est le produit du délit de non-représentation d’enfant, qui est un outil de harcèlement judiciaire dans les mains du parent agresseur contre le parent protecteur. Il donne lieu à 750 condamnations par an, parfois à de la prison ferme, qui frappent à 80 % des femmes. La jurisprudence estime depuis longtemps que la non-représentation d’enfant reste constituée même si les modalités de l’obligation de représentation sont modifiées ultérieurement. Ainsi, une mère ne peut se prévaloir d’une décision du juge aux affaires familiales qui fixe rétroactivement la résidence du mineur chez elle, dès lors qu’à la date des faits, la décision de justice statuant sur la résidence du mineur était exécutoire. C’est souvent le début d’une longue descente aux enfers qui contraint parfois des parents à fuir à l’étranger lorsqu’ils sont confrontés à des dilemmes insupportables.

Je vous ai entendu évoquer la possibilité de dépénaliser le délit de non-représentation. Permettez-moi de vous prendre au mot : vous engageriez-vous à déposer un projet de loi en ce sens ?

Par ailleurs, lorsque j’ai vu votre nom sur la convocation de notre commission d’enquête, qui se penche sur le traitement judiciaire de faits de violences sexuelles – certes plus spécifiquement sur des violences commises dans un cadre familial – j’ai immédiatement pensé à la maxime de Jean de La Fontaine : « Selon que vous serez puissant ou misérable, les jugements de cour vous rendront blanc ou noir. » Ce que l’on appelle vérité judiciaire m’importe peu dans ce contexte. Je sais qu’il s’agit d’une fiction juridique et, comme toute fiction, elle ne sera jamais conforme à la réalité matérielle. Mon mandat de parlementaire me permet de vous dire ceci en face : vous voir aujourd’hui porter un discours répressif au nom de victimes de violences sexuelles me trouble au plus haut point.

M. Gérald Darmanin, ministre. Je n’ai pas dit que j’étais favorable à la dépénalisation de la non-représentation d’enfant mais qu’il fallait mener une réflexion à ce sujet et, sans doute, livrer ce combat, bien qu’il soit très compliqué à engager. L’idée a été émise que la dépénalisation empêcherait les gardes à vue, les poursuites à l’encontre de mères ou de pères qui protègent leur enfant. Cela étant, il y a des cas dans lesquels des gens, sciemment, ne présentent pas leur enfant. Lorsque ces actes sont répétés, il me paraît important de les sanctionner.

J’ai l’impression que vous faites peu de cas des décisions de justice et que vous attaquez l’indépendance des magistrats, ce qui est regrettable dans un État démocratique – le fait d’être représentant du peuple n’empêche pas, parfois, de dire n’importe quoi, manifestement. Bien sûr, chacun peut avoir sa vérité, mais alors on n’est plus en démocratie. Ce serait votre dictature. Il faut respecter les décisions de justice, en l’occurrence celles par lesquelles le juge aux affaires familiales fixe la garde alternée ; elles sont rendues par des magistrats indépendants.

La question n’est pas l’absence de sanction de la non-représentation d’enfant : il s’agit de savoir si elle doit constituer un délit. Je ne m’engage absolument pas à déposer un texte de loi puisque ce n’est pas ce que j’ai dit. J’ai indiqué mon accord pour que nous menions cette réflexion ensemble. Ma religion n’est pas faite sur ce point. Je ne pense pas que l’on puisse se prononcer sur cette question si rapidement, alors qu’elle touche profondément les familles.

Mme Florence Herouin-Léautey (SOC). Comme d’autres, je me réjouis d’un certain nombre d’annonces que vous avez faites aujourd’hui. Nous serons bien sûr attentifs à ce que tout cela se traduise dans les actes et dans les votes.

Je voulais revenir sur un terme que vous avez employé dans vos propos liminaires et qui m’a fait réagir. Vous avez dit que l’une de vos connaissances vous avait « avoué », à 75 ans, avoir subi des agressions sexuelles. Cela fait écho à un exemple cité par Mme la présidente hier, qui indiquait qu’à la suite d’un signalement, des enquêteurs de police seraient allés auditionner une petite fille de 3 ans et demi dans son école et, une fois revenus au commissariat, auraient conclu qu’elle n’avait pas « avoué ». Or l’aveu, c’est la reconnaissance d’une infraction ; c’est ce que l’on attend de l’auteur, pas de la victime. Cet abus de langage nous montre le chemin collectif qu’il nous reste à parcourir en matière de violences sexistes et sexuelles, d’agressions et de viols.

Dans le même esprit, parce que les mots ont un sens, l’expression de « classement sans suite » est très douloureusement vécue par les victimes, alors même qu’elle ne vaut pas non-culpabilité. Souvent, l’infraction n’est seulement pas suffisamment caractérisée. Que pensez-vous de la proposition de le renommer « enregistrement sans poursuite » ou, à tout le moins, qu’une réflexion soit menée pour que la terminologie n’engendre pas une douleur supplémentaire ?

Enfin, on peut espérer que les moyens supplémentaires des enquêteurs, dont le ministre Nuñez nous a fait part hier, conduisent à plus de condamnations. Pensez-vous qu’il soit nécessaire de renforcer les moyens des services spécialisés pour le suivi sociojudiciaire des agresseurs ? Je pense au manque notoire de psychiatres : près de 40 % des postes sont vacants à l’hôpital. On déplore un manque criant de psychiatres, de psychologues, d’infirmiers psychologues exerçant en détention. Pensez-vous qu’il faille concomitamment ajouter des moyens à ce maillon de la chaîne ?

M. Gérald Darmanin, ministre. S’agissant de votre dernière question, sans doute faut-il continuer à améliorer l’ensemble de la chaîne et à évaluer les moyens nécessaires. Les mesures annoncées par le ministre de l’intérieur doivent être accompagnées par tous, y compris par le ministère de la santé, qui est notre autre partenaire essentiel. Qu’il s’agisse des auteurs ou des victimes, nous avons besoin de mesures de prévention et d’accompagnement sanitaires.

On peut bien sûr changer les mots, mais je ne sais pas si cela évitera le réel. Cela étant, à la Chancellerie, nous sommes en train de travailler à une nouvelle façon de présenter les motifs de classement des plaintes, en nous efforçant de faire preuve d’honnêteté vis-à-vis des gens. Nous allons demander aux services enquêteurs qu’ils expliquent, dans la lettre qu’ils enverront aux plaignants, que certaines affaires sont classées en raison de l’insuffisance du nombre d’enquêteurs et des moyens d’investigation, ce qui n’est pas tout à fait la même chose que le manque de preuves ni, à plus forte raison, l’absence d’infraction. Cela montrera que le classement sans suite n’est pas une preuve de non-culpabilité – ni, bien sûr, de culpabilité.

J’ai fait ajouter sur la trame des messages des procureurs de la République – à titre indicatif, puisque je ne peux pas les obliger – que toute personne recevant le courrier précité peut saisir le procureur général, gratuitement, pour faire appel de la décision rendue. On ajoute aussi l’adresse à laquelle écrire. Beaucoup de gens ignorent qu’ils peuvent le faire sans le concours d’un avocat. J’ai demandé également qu’y figurent les numéros des associations de victimes présentes dans le ressort, qui sont à même de les conseiller, de les accompagner et peut-être même de leur expliquer les raisons du classement.

Donner au classement le nom d’« enregistrement », pourquoi pas ? J’ai demandé un rapport sur les violences faites aux femmes à Mme Joly-Coz, première présidente de la cour d’appel de Papeete, qui est très impliquée sur cette question. Elle m’a proposé deux mesures particulièrement intéressantes. D’abord, elle suggère de repenser le classement sans suite, non seulement en changeant sa dénomination mais aussi la manière de faire. Ensuite, elle a émis des recommandations sur les ITT (incapacités totales de travail). Lorsqu’à la suite d’un viol ou de violences, on vous donne six, huit ou neuf jours d’ITT, cela constitue une nouvelle violence, alors que les conséquences de ces actes se feront sentir à vie. Les gens auront tendance à relativiser les faits au vu des quelques jours d’ITT reconnus. Or cela ne veut rien dire. Nombreux sont ceux qui subissent un trauma et vont travailler le lendemain ou quelques jours après. Une réflexion est à mener sur ce point avec le ministère de la santé. Il est problématique de faire reposer des poursuites, un jugement, une condamnation sur ce qu’a constaté un médecin d’une façon qui n’est plus habituelle. Il faut faire sauter ce carcan car les victimes ont le sentiment que la justice ou la police les maltraite, ou du moins leur parle comme s’il ne s’était rien passé, tandis que la médecine leur dit qu’elles ne sont pas vraiment malades et qu’au bout de quelques jours, elles peuvent retourner au travail. Voilà les deux questions sur lesquelles il faut travailler.

Mme la présidente Maud Petit. C’est d’autant plus vrai que, la plupart du temps, on souffre de ces traumas à vie.

Mme Ségolène Amiot (LFI-NFP). Monsieur le ministre, vous avez dit qu’il était difficile, notamment dans le cas d’une séparation conflictuelle, de séparer le bon grain de l’ivraie, de démêler le vrai du faux, de discerner la part d’exagération ou même d’invention dans les propos d’un plaignant. J’aimerais rappeler que seuls 5 % des parents jouent peut-être un rôle protecteur, c’est-à-dire portent plainte contre l’autre parent. Parmi ces 5 %, on relève, selon les études, entre 2 % et 8 % de fausses déclarations. Autrement dit, en matière d’inceste parental, celles-ci se comptent en unités. De ce fait, dire qu’il est difficile de faire le tri me paraît totalement à côté de la plaque puisque, vous l’avez dit, l’intérêt et la protection de l’enfant devraient primer quoiqu’il arrive.

D’après les témoignages qui nous ont été livrés, lorsqu’une mère vient déposer plainte – puisque le parent protecteur est en règle générale la mère –, on se demande longuement si son témoignage est fiable, si elle n’a pas un intérêt à mentir et à déposer plainte contre le père – il est vrai que cette enquête-là est plus facile à mener que celle sur les faits dénoncés. Cela nous conduit à nous interroger sur les faisceaux de preuves concordantes, sur ce qui peut réellement constituer une preuve. Compte tenu de la nature des faits, nous n’aurons jamais de preuve absolue puisque nous ne sommes pas sur place et que les preuves dites biologiques ne se conservent que très peu de temps. En réalité, il n’y a que des faisceaux d’éléments concordants qui peuvent constituer une preuve.

Vous avez évoqué les circulaires qui peuvent être transmises aux magistrats. La circulaire sur l’interdiction de l’utilisation du syndrome d’aliénation parentale n’est toujours pas pleinement effective, alors que la résolution du Parlement européen relative à cette question dispose que le syndrome d’aliénation parentale, mais aussi les notions et concepts du même ordre, doivent être proscrits. Comme vous l’avez dit, la rédaction des circulaires réclame une grande prudence. Cela étant, il me semble que vous pourriez en transmettre une afin de préciser les éléments pouvant constituer une preuve.

Par ailleurs, il va peut-être falloir allouer des moyens supplémentaires à l’enquête, puisque les services d’enquête sont aussi gestionnaires des moyens qui leur sont alloués. Il est coûteux et manifestement compliqué d’aller chercher des éléments dans un téléphone ou un ordinateur portable. Or c’est là que résident les preuves : notre journal intime, notre jardin secret, toute notre vie sont aujourd’hui dans ces appareils. Malheureusement, il n’y a pas de saisie ni de vérification systématique, probablement faute de moyens – en tout cas, c’est ce qu’on nous a dit ici.

À cet égard, puisque vous avez cité cet exemple, n’allez pas, de grâce, recruter des OPJ parmi les pédopsychologues, car nous en avons besoin et nous en manquons.

M. Nuñez, hier, a évoqué un taux d’élucidation des enquêtes compris entre 53 % et 63 %. Nous lui avons demandé des explications sur ce point. On peut se demander quelle est l’origine de l’écart entre les 53 % à 63 % d’élucidation par les services de gendarmerie et de police et le taux de condamnations, qui s’élève à 1 %. Comment expliquer ce taux de non-condamnation de près de 99 % ?

M. Gérald Darmanin, ministre. S’agissant de la première question, je ne crois pas du tout que nous soyons en opposition. Les magistrats eux-mêmes disent qu’il est difficile de séparer le bon grain de l’ivraie, pour reprendre vos termes, mais j’ai bien dit que ce n’est pas une excuse : c’est pour cela que j’ai proposé l’ordonnance de sûreté de l’enfant. Je ne m’abrite pas derrière le fait qu’il soit parfois difficile d’entendre un parent, puis l’autre, dans le cadre d’un divorce – les problèmes qui se posent, d’ailleurs, ne concernent heureusement pas seulement l’inceste. J’ai justement dit que, malgré les difficultés, il fallait d’abord accepter d’appliquer le principe de précaution et protéger l’enfant avant de mener l’enquête. Enquêter ne signifie pas que l’on suspecte un mensonge. Même si un pourcentage de 8, 10 ou 12 % de fausses déclarations peut paraître faible, cela représente tout de même sans doute quelques milliers de personnes : cela mérite que l’on s’attache à mettre au jour la vérité, mais après avoir protégé l’enfant – je partage tout à fait votre point de vue à cet égard. Je l’ai dit tout à l’heure, même si le père est innocent et qu’il subit une accusation infondée, il peut comprendre qu’en vertu de la règle générale – qu’il doit s’appliquer –, il ne pourra pas voir ses enfants pendant quelques semaines, le temps de lever le doute. Je crois que la société est prête à cela, et j’y suis prêt moi aussi : oui, pour toute plainte, il faut protéger l’enfant, et la mère protectrice, enquêter, trancher. J’ai ajouté que cette procédure nous imposait, de notre côté, d’aller vite.

J’ai essayé de montrer qu’il n’était pas nécessaire d’être policier ou gendarme pour être OPJ : c’est une révolution que doit accomplir le ministère de l’intérieur. La tâche n’est pas évidente. Je l’ai fait, je l’ai dit, pour les contrôles fiscaux. La personne désireuse d’exercer les fonctions d’OPJ devrait passer un concours. Il n’est pas nécessaire de porter une arme : il s’agit d’accomplir des actes d’enquête. Il existe plusieurs types d’OPJ : certains sont très spécialisés, il y a des APJ (agents de police judiciaire)… On peut imaginer que les membres de la police municipale – qui fait l’objet d’un projet de loi actuellement en discussion –, puissent être, dans certains cas, OPJ – les gardes champêtres le sont dans certains cas ; le maire lui-même a des pouvoirs de police judiciaire.

Un pédopsy pourrait exercer son métier tout en assumant les fonctions d’OPJ. Je m’explique. Je me suis battu pour qu’un OPJ soit présent auprès de chaque unité de la BAC (brigade anticriminalité). En effet, si des baqueux qui ne sont pas OPJ tombent sur 10 kilos de shit, ils ne peuvent pas le constater, dresser de procès-verbal, notifier les droits, réaliser les premiers actes d’enquête. Ils sont donc obligés d’appeler l’OPJ, qui doit se déplacer. L’OPJ présent au sein d’une BAC pourrait exercer son métier de baqueux et, accessoirement, lorsque c’est nécessaire, constater des infractions. Je ne souhaite pas que les nouveaux OPJ issus du concours soient tous placés dans les services mais qu’ils puissent constater, ici ou là, certains faits.

Pour prendre un exemple qui ne concerne pas les enfants, pourquoi un directeur de prison ne pourrait-il pas être OPJ ? Il pourrait constater, au sein de l’établissement, la présence de shit ou d’un téléphone portable, la commission d’actes de violence, etc. Au lieu de se contenter de faire un signalement au titre de l’article 40 au procureur de la République, il pourrait lui adresser de premiers actes d’enquête, par exemple un procès-verbal de ce qu’il a vu. On gagnerait ainsi beaucoup de temps. C’est dans cet esprit que je proposais que les pédopsys puissent devenir OPJ tout en continuant, évidemment, à exercer leurs fonctions, mais la question est ouverte – peut-être les pédopsy ne sont-ils pas le meilleur exemple possible, mais vous voyez la direction dans laquelle je veux aller.

À ma connaissance, le syndrome d’aliénation parentale n’est quasiment plus retenu par les magistrats ; mais il n’a pas disparu de l’argumentaire des avocats.

Mme la présidente Maud Petit. Le concept est toujours utilisé, également, par certains experts judiciaires psychiatres.

M. Gérald Darmanin, ministre. On le rencontre encore au sein de professions juridiques autres que les magistrats ou chez des professionnels qui assurent un accompagnement dans le cadre de la procédure judiciaire. Notre travail consiste moins, à mon sens, à convaincre les magistrats de l’abandonner que d’expliquer aux autres professionnels qu’il s’agit d’une victimisation secondaire et, à ce titre, d’un problème important. Je vous encourage, par exemple, à sensibiliser l’ordre des avocats à cette question.

Je ne connaissais pas le chiffre fourni par M. Nuñez quant au taux d’élucidation. Pour ma part, j’aurais dit plus de 50 %, donc nous ne sommes pas très loin. Cela étant, nous ne comparons pas les mêmes masses. Le taux de 1 % que vous évoquez concerne les condamnations prononcées au terme de la procédure judiciaire ; ce 1 % est calculé par rapport au nombre de plaintes. Je pense – je vous le dis en tant qu’ancien ministre de l’intérieur – que le taux d’élucidation de 53 % concerne les enquêtes ouvertes et menées sérieusement : le pourcentage que vous citez ne se rapporte pas au total des plaintes déposées mais aux enquêtes sur lesquelles le procureur de la République ou le juge d’instruction a décidé d’affecter une équipe d’OPJ qui s’y consacre et rend compte de son travail. J’essaye d’expliquer, pas de justifier : le procureur ne va pas mobiliser une équipe d’OPJ pour une procédure lacunaire – en dehors même de la question de la preuve. Il va concentrer les moyens sur les dossiers à peu près sûrs, pour lesquels il y a des chances élevées d’élucidation, non pas pour améliorer les statistiques mais pour disposer d’un dossier complet qui permette d’aboutir, in fine, à une condamnation. Cela étant, il existe évidemment des affaires qui ont été élucidées mais n’ont pas donné lieu à une condamnation.

Le taux d’élucidation est très élevé, en général, dans la police et la gendarmerie, hormis pour les cambriolages, pour lesquels il faudrait mobiliser des moyens technologiques que la police utilise assez peu. En effet, on recourt prioritairement à la police technique et scientifique pour les attaques aux personnes et aux biens.

Il faudrait vous en assurer auprès du ministre de l’intérieur mais je pense donc que nous ne comparons pas les mêmes bases. Mais il est vrai qu’il y a très peu de condamnations parce que très peu d’enquêtes sont ouvertes et qu’un très faible nombre d’enquêteurs suivent ces plaintes. C’est un cercle vicieux. Cela étant, le taux d’élucidation que vous indiquez n’est pas si mauvais s’agissant d’affaires objectivement complexes, où les preuves disparaissent rapidement et qui ne donnaient lieu, jusqu’à présent, qu’à une faible mobilisation des pouvoirs publics. Si on y affecte davantage d’enquêteurs et de moyens, on va forcément donner plus de dossiers à juger à la justice. La question de la filière OPJ est essentielle pour augmenter le nombre de personnes présentées devant la justice.

Mme la présidente Maud Petit. Le contrôle coercitif est en train d’entrer dans le droit français. Il a été consacré par la jurisprudence – en l’occurrence, par la cour d’appel de Poitiers, en 2024. L’Assemblée nationale a reconnu, en janvier 2025, un délit autonome de contrôle coercitif lors de l’examen en première lecture d’une proposition de loi visant à renforcer la lutte contre les violences faites aux femmes et aux enfants, que le Sénat a à son tour votée en avril 2025. Il est bloqué depuis lors dans notre assemblée. Il faudrait que nous réactivions l’examen de ce texte.

Il me semble qu’il serait intéressant d’inscrire dans la loi le principe de l’exclusion de l’utilisation de l’aliénation parentale, en l’absence d’aval ou de consensus scientifique ; cela a été fait, par exemple, en Espagne, en 2021.

Pouvez-vous nous rappeler comment sont choisis les experts judiciaires ? Comment le ministère contrôle-t-il la qualité des experts psychiatriques et psychologiques dans les dossiers d’inceste ? Pourquoi les victimes dénoncent-elles régulièrement des expertises centrées – plutôt que sur les violences alléguées – sur le comportement du parent protecteur, qui occulteraient le fait que la personne mise en cause pourrait mentir elle aussi pour se protéger ?

M. Gérald Darmanin, ministre. Les décisions relatives au contrôle coercitif n’ont pas été examinées par la Cour de cassation car elles n’ont pas fait l’objet de recours. Elles font donc jurisprudence. Je suis favorable à ce que ces dispositions soient inscrites dans la loi. Dans l’immédiat, j’ai pris une circulaire pour demander aux juridictions d’appliquer la notion de contrôle coercitif. Les magistrats l’utilisent de plus en plus. Cela exige sans doute que les procédures civile et pénale soient conduites à peu près en même temps, car le contrôle coercitif peut relever des deux champs. Dans cette circulaire, j’ai demandé aux cours d’appel – car il leur est plus facile qu’aux tribunaux d’appliquer cette mesure, au moins dans un premier temps – de tenir une même audience, pénale et civile, dans les cas de violences intrafamiliales, pour analyser dans toutes ses dimensions le cas de la plaignante. Nous voulons éviter de lui imposer, six mois après, de revenir pour une audience civile ou pénale. Nous avons écrit cette circulaire avec M. Corbaux, qui était alors procureur général à Poitiers, et Mme Joly-Coz, qui est première présidente de la cour d’appel de Papeete.

Je suis favorable à l’inscription dans la loi de l’exclusion de l’utilisation de l’aliénation parentale. S’il y a un moyen législatif de le faire, j’accompagnerai le processus bien volontiers.

Les experts sont choisis par les cours d’appel, qui établissent les listes. Je ne peux évidemment pas réformer les décisions des cours d’appel ni procéder à leur place au choix des experts, encore moins dire aux experts ce qu’ils doivent écrire ou comment ils doivent se comporter.

De nombreuses victimes me disent avoir vécu, au cours d’une audience ou de l’instruction, une grande violence, parfois plus importante que celle produite par le regard de l’accusé, du fait des mots prononcés par l’expert. Il arrive, par exemple, que l’on répète devant tout le monde que la personne mise en cause a été violée quand elle était petite et qu’il est normal qu’elle reproduise cela plus tard. On fait resurgir, avec mots très durs, des moments particulièrement difficiles. À cela s’ajoute le comportement parfois de magistrats, mais aussi d’avocats. Il en résulte des expériences très traumatisantes.

Une réflexion est donc menée, dans tous les pays qui nous entourent, sur l’intérêt d’organiser des moments où les experts ne témoignent pas publiquement afin d’éviter ce type de traumatismes – cela renvoie à une forme de procès simplifié ou de plaider-coupable. Je ne rouvre pas le débat. Mais je rappelle que l’Espagne vient d’instaurer le plaider-coupable criminel, que le plaider-coupable délictuel y existe de longue date et qu’il est largement répandu. La France est condamnée chaque année par la CEDH (Cour européenne des droits de l’homme) pour victimisation secondaire. Tout le monde me dit que c’est bien dommage, mais qu’on ne peut pas faire évoluer les choses eu égard aux droits de la défense, à l’équilibre du procès à la française et au fait que le procès est une catharsis – il est sans doute une catharsis pour beaucoup mais constitue un traumatisme pour quelques victimes.

Je ne peux que constater que peu de gens défendent l’option du plaider-coupable. J’en suis toujours un peu étonné, car nous créons vraiment des traumas. Et certains témoignages dissuadent parfois les gens de porter plainte, car ils craignent de subir les mêmes choses. Ceux qui défendent le statu quo desservent la cause, je crois.

Pour revenir aux experts, la quasi-totalité d’entre eux sont sans doute formidables, mais je ne les choisis pas : c’est le rôle des cours d’appel.

Mme la présidente Maud Petit. Un internaute nous a adressé les questions suivantes : « Existe-t-il, au niveau national, un protocole précis et harmonisé encadrant les entretiens de recueil des témoignages des enfants victimes ou présumés victimes, avec des méthodes adaptées selon les tranches d’âge et le développement psychologique de l’enfant ? Si ce protocole n’existe pas de manière uniforme et obligatoire, pouvez-vous nous en donner les raisons ? Dans les faits, quelle part est laissée à l’appréciation individuelle des enquêteurs, des services ou des juridictions ? Par ailleurs, existe-t-il un formalisme national concernant la retranscription de la parole de l’enfant, la conservation des nuances verbales, le contexte émotionnel, les formulations spontanées de l’enfant ou encore les éventuelles reformulations des adultes qui auditionnent l’enfant ? Des contrôles sont-ils réalisés pour limiter les risques d’interprétation involontaire, de perte d’informations, de biais liés aux convictions personnelles ou de banalisation progressive de récits pourtant traumatiques à force d’expositions répétées des professionnels ? »

M. Gérald Darmanin, ministre. Ce sont des sujets que nous aborderons lors de l’examen du projet de loi sur la justice criminelle. Je suis très favorable à l’enregistrement vidéo des dépôts de plaintes et de certaines auditions, pour éviter à la victime d’avoir à répéter sans cesse, parfois devant des personnes différentes – par exemple, en cas de changement de juge d’instruction ou d’enquêteur, ce qui est fréquent sur une période de cinq ou six ans –, et surtout en l’absence de question nouvelle, des propos qui peuvent être source de traumatisme. Pour les enfants, j’ai fait installer dans toutes les salles Mélanie de notre pays un dispositif d’enregistrement complet, audio et vidéo – normalement, je dis bien normalement, c’est effectif. Le procureur de la République a désormais la possibilité de projeter les vidéos lors de l’audience. En principe, les enfants n’ont donc pas à répéter leurs propos. Le système est sans doute beaucoup mieux fait pour les enfants que pour les adultes.

La question des moyens, en particulier le nombre d’enquêteurs, entre en ligne de compte. Mais des gendarmes m’expliquaient aussi que la retranscription de l’audition d’un enfant qui a subi un viol nécessite sept heures – de mémoire ; ils doivent tout taper, tout relire, au mot près. Ils en font donc une par jour. Nous aurions donc intérêt à améliorer la technique employée – en recourant par exemple au speech-to-text, comme je le disais –, ou à accepter, du moins dans un premier temps, un procès-verbal synthétique. Celui-ci serait accompagné de la vidéo complète, ce qui permettrait au procureur de la République de se référer aux passages qui l’intéressent, au mot près, grâce au recours à l’intelligence artificielle. Cela me paraîtrait une meilleure politique publique, mais il faut que nous en discutions.

Quant au protocole, il relève en grande partie du ministre de l’intérieur. Marlène Schiappa, lorsqu’elle était ministre déléguée auprès de moi, a été la première à demander à l’ensemble des policiers et des gendarmes de respecter un protocole. En particulier, il leur était demandé de ne pas poser certaines questions à une femme venant porter plainte – règle qui n’existait pas avant 2020. Cela ne signifie pas que certains d’entre eux ne posent pas des questions qui ne figurent pas sur la liste – c’est à l’enquêteur, normalement, d’utiliser son intelligence. Par ailleurs, le rôle de l’avocat consiste à signaler au policier qu’il n’a pas le droit de poser telle question, que cela constitue une victimisation secondaire ou discrédite la parole de la victime.

Pour les enfants, il existe un protocole, appelé Nichd (National Institute of Child Health and Human Development). C’est le fil conducteur que doivent suivre les enquêteurs. Une des difficultés est qu’entre les premiers constats et le passage devant le juge d’instruction, l’enfant a grandi, et il est parfois nécessaire de le réentendre. En tout état de cause, l’application d’un protocole standardisé est nécessaire malgré les difficultés.

J’appelle l’attention de votre commission sur un point. Lorsque quelqu’un qui est par exemple accusé d’inceste est mis en examen et placé en détention provisoire, mais ensuite libéré en raison de la longueur du délai avant l’audiencement, il est astreint à un contrôle judiciaire qui lui interdit, par exemple, d’entrer en contact avec la victime ou d’habiter dans la même commune qu’elle. Mais si, à la suite de sa condamnation à une peine d’emprisonnement – pour le cas que j’ai en tête, c’était sept ans de prison –, il interjette appel et que le tribunal n’a pas prévu l’exécution provisoire de la peine, il n’est plus soumis au contrôle judiciaire : il peut alors résider dans la même commune que la victime et entrer en contact avec elle, ce qui risque d’engendrer un profond traumatisme. La police n’aura pas de motif d’intervenir. La loi est, à cet égard, mal faite. Il nous faut instituer, dans ce cas de figure, un contrôle judiciaire.

Mme la présidente Maud Petit. Pouvez-vous aussi revenir sur les contrôles menés pour limiter les risques d’interprétation involontaire, de perte d’informations, de biais liés aux convictions personnelles ?

M. Gérald Darmanin, ministre. La formation des enquêteurs et des magistrats, si elle est bien faite, doit leur permettre d’éviter, dans toute la mesure du possible, les biais personnels. Cela étant, cela reste la justice des hommes et la police des hommes.

M. Christian Baptiste, rapporteur. Monsieur le ministre, je vous remercie pour la franchise et la clarté de vos réponses.

Nous entendons, par cette commission d’enquête, identifier des pistes d’amélioration du traitement judiciaire des violences sexuelles incestueuses parentales et de la protection de l’enfant et des parents concernés. À la suite de la présentation du rapport, j’adresserai un courrier à M. le Premier ministre, en ma qualité de rapporteur, avec l’appui de la commission, pour insister sur l’importance du sujet. Nous souhaitons qu’au terme du processus, le gouvernement, quel qu’il soit, s’empare du sujet et dégage les moyens nécessaires.

Nous avons bien entendu que, pour vous, une loi peut être adoptée assez rapidement cette année. Ce sera aussi l’objectif de nos préconisations, dont chacun pourra se saisir. Nous voulons solennellement présenter ce rapport à M. le Premier ministre et nous comptons sur votre appui. Si vous-même, ainsi que le ministre de l’intérieur, pouvez être présents à cette occasion, nous en serions très honorés.

M. Gérald Darmanin, ministre. Avec plaisir, monsieur le rapporteur.

Mme Émilie Bonnivard (DR). Monsieur le ministre, nous vous serions reconnaissants de nous transmettre l’ensemble des textes que vous envisagez sur la question qui fait l’objet de nos travaux.

Mme la présidente Maud Petit. Merci beaucoup, monsieur le garde des sceaux, pour cette audition très intéressante et la franchise de vos réponses.

*

*     *

  1.   Audition, ouverte à la presse, de M. Paul Gaudin, président de l’association Jamais sans Papa, Mme Marie Saunier, vice-présidente déléguée, et Maître Christelle Do Carmo De Sales, avocate au barreau du Val-de-Marne (19 mai 2026)

Mme la présidente Maud Petit. Votre association, Jamais sans papa, a souhaité être entendue par notre commission, ce qui nous paraissait légitime, notamment afin d’aborder le douzièmement de la résolution créant la commission d’enquête. Je précise que l’association SOS Papa a formulé la même demande, mais n’a pas souhaité participer à l’audition commune de ce jour, comme nous le leur avions proposé. Je l’ai donc invitée à contribuer par écrit à nos travaux.

Avec l’association Jamais sans papa, vous défendez le lien du père et de l’enfant dans des contextes de séparation parentale – ce qui n’est pas le sujet de notre commission et ne sera donc pas abordé ici. En revanche, nous nous intéressons à la façon dont des associations comme la vôtre peuvent se retrouver à apporter leur soutien à des parents – des pères en particulier, puisque c’est l’objet même de votre association – mis en cause pour des faits d’inceste.

Nous sommes désormais bien au fait de la rhétorique utilisée par certaines de ces associations, particulièrement promptes à accuser les mères – je cite – d’aliénation parentale, d’implantation de faux souvenirs aux enfants ou de manipulations en tous genres.

Ma première question est donc la suivante : y a-t-il, parmi vos adhérents, des personnes mises en cause pour des faits d’agressions sexuelles et de viols incestueux ? Le cas échéant, quels sont les conseils que vous leur prodiguez en matière judiciaire ?

J’en viens à ma seconde question : s’ils sont tous présumés innocents, certains sont peut-être néanmoins coupables. Comment gérez-vous ce cas de conscience ?

M. Christian Baptiste, rapporteur. Je vous remercie d’avoir accepté de venir devant notre commission d’enquête. Notre objectif est très clair : comprendre comment notre système judiciaire, administratif, médical et social traite les situations de violences sexuelles incestueuses, et surtout comprendre pourquoi, dans un certain nombre de cas, les enfants continuent de ne pas être protégés malgré des alertes graves.

Notre travail n’est pas de faire le procès des pères ni des mères ; il consiste à regarder les faits, uniquement les faits, et à nous poser une question centrale : lorsqu’un enfant révèle des violences sexuelles intrafamiliales, les décisions sont-elles bien motivées par la recherche de son intérêt supérieur ?

Depuis le début de nos auditions, nos interlocuteurs nous décrivent des réalités extrêmement complexes, douloureuses. Nous savons évidemment que certaines séparations donnent lieu à des conflits parentaux très importants. Mais nous savons aussi qu’il existe des situations dans lesquelles des accusations de violences sexuelles ont été minimisées, requalifiées en simples conflits familiaux ou encore analysées à travers des concepts très contestés scientifiquement.

C’est précisément pour cela que cette audition est importante. Nous souhaitons comprendre votre vision de la coparentalité, votre approche des situations dans lesquelles les violences incestueuses sont alléguées, votre rapport aux notions d’aliénation parentale ou de conflit de loyauté, mais aussi les garanties que vous estimez nécessaires pour éviter que des enfants réellement victimes ne soient insuffisamment protégés.

Car au fond, la vraie question est peut-être celle-ci : dans le doute, notre société préfère-t-elle prendre le risque d’éloigner temporairement un parent ou prendre le risque de laisser un enfant potentiellement victime exposé à un agresseur ?

Mme la présidente Maud Petit. L’article 6 de l’ordonnance du 17 novembre 1958 relative au fonctionnement des assemblées parlementaires impose aux personnes entendues par une commission d’enquête de prêter le serment de dire la vérité, toute la vérité, rien que la vérité.

(M. Paul Gaudin, Mme Marie Saunier et Mme Christelle Do Carmo De Sales prêtent successivement serment.)

M. Paul Gaudin, président de l’association Jamais sans papa. Préalablement, nous vous remercions pour cette audition. Notre propos liminaire sera relativement étoffé, car il nous paraît important que les choses soient claires dans votre esprit et dans l’esprit de tous ceux qui peuvent nous entendre.

Nous le prononcerons à plusieurs voix. En effet, notre association est une personne morale qui a l’habitude de la collégialité ; nous n’allons pas changer devant vous, nous apparaissons tels que nous sommes.

Mme Marie Saunier, vice-présidente déléguée. Jamais sans papa (JSP) a été créée par un couple, les époux Chauvel, en 2001. Leur but était de défendre le droit de l’enfant à bénéficier de l’amour et de l’éducation de ses deux parents en cas d’éclatement de la famille.

Cette association est née à Valence, dans la Drôme. Dans un premier temps, elle a solidarisé des personnes de la Drôme qui estimaient que les enfants subissaient une trop grande perte parentale, s’agissant des pères en particulier. Ensuite, l’association s’est étendue à l’échelle nationale et de nombreuses femmes l’ont rejointe. Aujourd’hui dénommée JSP, elle tient son identité de sa marque historique, Jamais sans papa, mais à présent, nous avons une marque jumelle : Sans parents, au pluriel bien entendu.

L’une des spécificités de JSP est de préconiser la médiation. C’est ce que nous conseillons en premier aux personnes qui nous sollicitent car il faut faciliter le passage du couple parental à l’exercice apaisé de la parentalité séparée. L’évolution de notre dénomination prend là tout son sens, puisque nous croyons vraiment au dialogue. Nous recevons d’ailleurs une quantité substantielle d’appels d’interlocutrices : des mamans en difficulté, des nouvelles conjointes, des sœurs, des grands-mères. Cela a donné aux femmes une vraie place dans la gouvernance et dans le fonctionnement de l’association.

Nous sommes également en lien avec de nombreuses avocates – je précise sciemment « en lien » ; nous ne sommes pas prescripteurs. Depuis la création, nous avons enregistré plusieurs milliers d’adhérents répartis dans toute la France. Chaque jour, nous accueillons plusieurs nouveaux adhérents et recevons plus d’une quinzaine d’appels de personnes impactées parce qu’un parent refuse tout lien avec l’enfant. Ce sont des personnes de tous horizons et de toutes catégories sociales – ouvriers, chefs d’entreprise, ingénieurs, médecins, hauts fonctionnaires, etc. Le rythme actuel est de l’ordre d’environ 600 à 700 nouvelles adhésions annuelles.

Il nous paraît également important de vous préciser que JSP est statutairement une association apolitique, asyndicale et non confessionnelle. Elle n’est composée que de bénévoles.

Le maintien du droit des enfants à entretenir d’égales relations avec leurs deux parents – notamment avec le père, parent pauvre à cet égard en cas de séparation – nous rassemble. Nous sommes convaincus que l’intérêt de l’enfant réside, dans la grande majorité des cas, dans cet équilibre. Bien sûr, il va sans dire que sa sécurité et sa sérénité sont des priorités absolues. C’est dans cet esprit que s’inscrit l’accompagnement de nos adhérents, qui est la première mission de JSP.

Ces positions figurent sur notre site, elles sont connues de nos adhérents. Notre méthode nous distingue très nettement de l’image que certains voudront vous donner des associations de pères. La mission que nous nous sommes donnée se décline en différents axes.

Avant toute chose, notre écoute vise à chercher à comprendre les ressorts d’une situation, afin de détecter au mieux les signes de détresse délétère. À cet égard, nous avons créé un petit groupe interne consacré à la prévention du suicide.

Notre processus de premier contact est documenté en interne. Il consiste en un échange de vingt à trente minutes, essentiellement consacré à l’écoute. À son terme, quelques minutes sont réservées à la présentation de JSP. Cet échange initial permet aussi de procéder à une première vérification qu’il existe une cohérence minimale avec nos objectifs et nos valeurs. Ensuite, après adhésion, nous essayons, autant que faire se peut, d’offrir un débrief le plus exhaustif possible de la situation, avec pour objectif une écoute attentive, sans parti pris.

Il s’agit de permettre un meilleur discernement et une présentation concise de leur histoire, car ce sont des préalables indispensables à un exposé efficace auprès d’un tiers. En outre, c’est l’occasion de partager les expériences vécues au sein de l’association, afin d’apporter un premier éclairage.

Nous rappelons systématiquement la position centrale de l’enfant et qu’il faut le préserver à tout prix. Nos adhérents bénéficient des différentes ressources de l’association : les permanences téléphoniques, le site internet, le forum. Nous proposons un soutien juridique par l’intermédiaire d’avocats que JSP recense. Nous mettons à disposition un soutien humain pour faire face aux épreuves rencontrées ; il s’appuie sur différents intervenants – médiatrice, psychothérapeute, psychologue clinicien, kinésiologue, conseillère conjugale, coach. Nous offrons la possibilité de participer à différents groupes et réunions, en présentiel comme en visio. Ces intervenants professionnels se sont engagés à accorder un premier échange gratuit aux nouveaux adhérents JSP. Nous proposons ce contact – téléphonique, en visio ou en présentiel – davantage en fonction des compétences du professionnel que de sa proximité ou de son intérêt marchand. Notre préoccupation, je le répète, reste l’intérêt de l’enfant et l’utilité sociale ou sociétale de notre action associative.

Par parenthèse, les personnes qui se rapprochent de JSP le font malheureusement trop souvent lorsque le dialogue est rompu entre les parents. Mais ce n’est pas forcément chez ces derniers qu’il faut en rechercher la responsabilité exclusive. Fort heureusement, cette démarche intervient parfois dès la genèse de la séparation et là, notre spécificité prend sans doute encore plus son importance.

Nous accompagnons à la fois des mères et des pères, à la fois des parents protecteurs et des parents accusés. Les voies institutionnelles légitimes sont les mêmes pour tous et nous sommes profondément légalistes.

Nous enrichissons les connaissances de nos adhérents d’éléments objectifs : décisions de justice, classements sans suite, expertises judiciaires, attestations institutionnelles. Nous orientons vers les voies institutionnelles – le JAF (juge aux affaires familiales), la Crip (cellule départementale de recueil, de traitement et d’évaluation des informations préoccupantes), l’Uaped (unité d’accueil pédiatrique des enfants en danger), les avocats, etc.

La notion de parent protecteur est centrale dans l’intitulé de votre commission. Nous accompagnons des parents protecteurs au sens étymologique du terme, c’est-à-dire des pères, des mères, des grands-parents, qui cherchent à protéger un enfant d’un risque documenté, en mobilisant les voies institutionnelles légitimes – signalements à la Crip, consultations médicales, plaintes fondées sur des éléments objectifs, respect des décisions en vigueur du JAF.

Nous ne nous reconnaissons pas dans une certaine acception militante du terme qui désigne, dans certains discours, un parent qui s’arroge unilatéralement le droit de couper le lien avec l’autre parent, au nom d’une conviction protectrice. Le vrai parent protecteur protège son enfant. Il ne cherche pas à éliminer l’autre parent. Cette nuance traverse toute notre méthodologie et l’accompagnement que nous proposons.

La thématique de votre commission nous interpelle donc à plusieurs titres. D’abord, nos enfants doivent en tout premier lieu être protégés de l’inceste. Ensuite, ils doivent tout autant être protégés d’une rupture de lien abusive avec un des parents, à la suite de graves allégations non confirmées par la suite.

Nous avons regardé la plupart des auditions que vous avez conduites depuis février. Nous avons écouté les experts, les magistrats et les collectifs. Vos auditions ont produit des constats institutionnels précieux que nous saluons et que nous mobiliserons devant vous. Mais elles ont aussi laissé un angle mort considérable, celui des situations où une allégation grave ne se confirme pas et des conséquences que cela produit sur les enfants et la famille. Cet angle mort n’est pas dû au hasard. Il tient en partie à l’asymétrie de traitement que nous avons observée entre la parole de scientifiques mesurés et les voix militantes les plus dogmatiques.

C’est cette asymétrie que nous venons corriger aujourd’hui, non pas pour contester votre travail, mais pour qu’il soit complet. Notre position est simple et nous voulons l’énoncer sans ambiguïté : la protection des enfants contre les violences sexuelles intrafamiliales est une exigence absolue, partagée sans réserve. La protection des parents et des enfants contre les ruptures de liens injustifiées est une exigence tout aussi absolue. Ces deux exigences ne s’opposent pas, elles se renforcent. Le juge Édouard Durand l’a dit le 31 mars devant cette commission : la présomption d’innocence et la protection de l’enfant « ne s’opposent pas ». Nous partageons cette position et nous la défendons des deux côtés du dossier. C’est ce que nous venons documenter et promouvoir pendant cette audition.

M. Paul Gaudin. Sans doute pouvons-nous revendiquer une certaine expérience dans le domaine qui vient de vous être exposé. Je m’explique : environ un quart de nos adhérents ont fait l’objet, dans leur parcours, d’accusations d’attouchements ou d’inceste. Un quart ! Ce n’est pas la majorité de nos adhérents, vous l’avez compris, mais cela est tout de même significatif. Cela représente quasiment 150 parents par an. Et aucun – entendez-moi – n’a à notre connaissance été condamné.

Alors oui, il faut faire preuve d’humilité. Nous sommes une association ; nous travaillons avec les moyens que nous avons. Toutefois, le manque de précision des données chiffrées sur la thématique de la commission n’a échappé à personne. Nous avons pris connaissance ces jours-ci, madame la présidente, de vos propos retranscrits par l’AFP (Agence France-Presse) : « Il y a une vraie urgence à s’attaquer au traitement judiciaire de l’inceste. Personne n’est capable de nous donner des statistiques fiables et identiques. » Nous rejoignons vos propos. Cette imprécision que vous évoquez ne doit occulter aucun des effets de ce traitement judiciaire. Aucun.

Alors ce jour, nous allons faire et réitérer des propositions techniques, dont beaucoup convergent avec celles formulées par plusieurs personnalités et institutions auditionnées par votre commission.

En premier lieu, nous voudrions évoquer ce sur quoi nous convergeons avec un certain nombre des personnes auditionnées et aussi ce qu’elles n’ont pas dit. Permettez-moi tout d’abord une remarque sur le périmètre même de votre commission. Son intitulé officiel vise les parents protecteurs, notamment les mères protectrices. Ce « notamment » nous paraît essentiel : il implique aussi les pères, les grands-pères, les grands-parents et d’autres figures parentales. Nous ne soulevons absolument pas ce point pour contester vos travaux, mais parce que JSP documente précisément cet angle mort, celui des parents protecteurs qui ne sont pas des mères.

Nous voudrions tout d’abord souligner un certain nombre de points fondamentaux dans nos approches, qui convergent avec plusieurs constats issus de vos auditions. Protéger les enfants victimes et protéger les personnes injustement accusées relève de notre même exigence de justice à tous.

La présomption d’innocence, « c’est la loi » rappelait le procureur général Christophe Barret, le 29 avril devant vous. Et d’évoquer quelque chose qui nous parle à tous, Outreau, comme rappel de la nécessité d’objectiver les accusations, même lorsque la parole de l’enfant est sincère.

Il ne peut exister d’exception de droit dispensant d’appliquer la présomption d’innocence. Pourquoi ? Mais parce qu’il est totalement impossible de faire la preuve d’un fait négatif ! Dans un contexte de séparation, la proportion d’allégations qui ne sont finalement pas établies est loin d’être négligeable. Le taux de fausses allégations varie fortement selon le contexte : faible lorsque la révélation est spontanée, il est beaucoup plus élevé lors des séparations hautement conflictuelles. Le professeur Bensussan l’a également rappelé devant vous le 6 mai.

Or, monsieur le rapporteur, chaque procédure instrumentalisée mobilise des ressources qui manquent ensuite à de véritables victimes. Le 2 avril, le professeur Maurice Berger a indiqué devant vous une quotité de 35 %. Le secrétaire général de la Ciivise (Commission indépendante sur l’inceste et les violences sexuelles faites aux enfants) a spontanément évoqué la possibilité d’allégations utilisées pour évincer un parent. L’existence d’allégations non fondées a également été mentionnée, le 28 avril, par M. Camboulives, porte-parole d’Alternative police CFDT.

Comment comprendre les ruptures de lien que nous documentons ? Nous proposons d’examiner plus largement les phénomènes de manipulation, d’emprise ou d’instrumentalisation de l’enfant réellement observables. Le 30 avril, Mme Gaëlle Colin, qui s’exprimait au nom de l’École nationale de la magistrature (ENM), a reconnu « la possibilité très résiduelle d’une manipulation de la parole de l’enfant ». Sur 250 dossiers instruits, seules deux situations relevaient véritablement d’une aliénation parentale caractérisée, a indiqué de son côté le magistrat instructeur Raffray, le 9 avril. Autre citation avec laquelle nous convergeons, celle de M. Frédéric Chevallier, président de la Conférence nationale des procureurs de la République (CNPR), qui a déclaré le 29 avril : « Je ne connais pas le syndrome d’aliénation parentale (SAP) […], mais ce que je connais bien en revanche, c’est l’instrumentalisation qui peut être faite d’un enfant par des parents qui se déchirent. » Vous avez là toute l’essence de notre proposition d’instaurer un référentiel scientifique national distinguant les différentes formes de rupture de lien – nous y reviendrons.

Dans les contentieux familiaux, nous voyons régulièrement produits des certificats médicaux qui outrepassent les règles déontologiques. Un certificat médical ne peut contenir que des faits personnellement constatés par le médecin. Un médecin ne peut certifier des violences qu’il n’a pas lui-même observées, comme l’indiquait explicitement, le 16 avril, le docteur Christine Louis-Vahdat, voix du Conseil national de l’Ordre des médecins (CNOM).

Puisque ces règles déontologiques existent, chacun doit en revendiquer la stricte application dans l’intérêt collectif et dans l’intérêt des enfants. Et que l’on ne nous dise pas quoi que ce soit sur une quelconque limitation à agir du corps médical car il dispose bien sûr, en cas de suspicion, de la possibilité de faire une information préoccupante (IP).

Même les points rencontre, présentés comme des mesures neutres de précaution, peuvent parfois produire un effet inverse, lorsqu’il est suggéré à un enfant à travers le dispositif lui-même, par une réflexion du type « Ne t’inquiète pas, tu ne seras pas seul », qu’il existerait nécessairement pour lui un danger à être seul. Ce mécanisme a été parfaitement décrit devant vous par le docteur Bensussan, le 6 mai. Nous ne plaidons pas pour la suppression de ces dispositifs, souvent absolument indispensables, mais contre leur usage automatique, lorsque d’autres solutions plus proportionnées existent, comme le recours à un tiers de confiance. Nous reviendrons aussi dans nos propositions sur les points rencontre et la pratique des visites médiatisées.

Par ailleurs, nonobstant tout le respect que nous avons pour vous, élus de la nation, nous voulions vous indiquer avoir été quelque peu interloqués par une certaine forme de contraste entre la rigueur des questions posées à l’occasion de certaines auditions et la déférence accordée à certains experts militants, dont les positions apparaissent moins étayées scientifiquement.

Cette question de l’équilibre est pourtant centrale. Le 15 avril, plusieurs associations de mères protectrices ont défendu devant vous des positions ouvertement militantes, qualifiant l’aliénation parentale d’« invention abjecte », remettant en cause la présomption d’innocence ou promouvant une présomption de victimité. Nous ne contestons ni la sincérité ni la souffrance des membres de ces associations, mais une commission d’enquête parlementaire ne peut se limiter à une seule grille de lecture militante. Elle doit produire un état des lieux équilibré et objectivable.

Nous souhaitons également attirer votre attention sur un point de méthode. Des positions convergentes exprimées par plusieurs intervenants peuvent refléter la cohérence d’un même courant intellectuel ou militant plutôt qu’un consensus scientifique. Cette distinction est importante pour évaluer la portée probante de ces convergences. À l’inverse, les positions documentées des magistrats, des procureurs, des représentants de l’ordre des médecins et des experts, lorsqu’elles convergent, méritent d’être intégrées avec la plus grande attention. Toutes ces voix se sont exprimées lors de vos auditions. Elles sont instruites, argumentées, et ont parlé sous serment.

Surtout, un élément essentiel manque encore : aucune audition n’a réellement documenté de manière détaillée les conséquences d’une allégation non fondée ayant provoqué une rupture durable entre un enfant et l’un de ses parents. Or soit ces situations n’existent pas, ce qui contredirait plusieurs des témoignages entendus, soit elles existent et n’ont pas été étudiées. C’est précisément cet angle mort que nous venons documenter.

Mme Marie Saunier. Avant de décrire le mécanisme procédural, permettez-nous d’expliciter un cadrage : tous les cas documentés par notre association concernent des allégations d’inceste apparues dans le cours d’une procédure de séparation conjugale. Ce n’est pas une posture théorique mais bien notre champ d’accompagnement. Cela ne veut pas dire que nous nions ou minimisons les autres configurations : un auteur d’inceste peut agir lorsque la famille est encore composée, qu’aucune procédure pénale n’est engagée ni qu’aucun conflit conjugal ne s’est déclaré. Nous affirmons, sans ambiguïté et sans la moindre relativisation, l’existence de l’inceste comme un crime issu d’une perversion qui peut s’exprimer indépendamment de tout contexte conjugal. Sur ce point, nous rejoignons le constat unanime de la commission d’enquête et des intervenants que vous avez auditionnés.

Si JSP s’inscrit dans le débat ouvert par cette commission, c’est non pas pour contester la réalité du crime, mais pour documenter, depuis un angle qui n’a pas été suffisamment représenté jusqu’ici, le fonctionnement procédural qui suit certaines révélations. Le traitement judiciaire des parents protecteurs doit prendre en compte cette dimension dans toute son étendue.

L’inceste ne se limite pas à la cellule parentale stricte : il peut impliquer des grands-parents, des oncles, des tantes, des beaux-pères ou des belles-mères, autant d’auteurs potentiels qui appartiennent au cercle familial élargi. À cette dimension systémique s’ajoutent les phénomènes transgénérationnels – réminiscences, reviviscence –, par lesquels des dynamiques traumatiques anciennes peuvent peser sur les configurations présentes, sans que cela exonère pour autant les auteurs d’une responsabilité individuelle. La protection effective d’un enfant requiert que cet écosystème familial soit considéré comme un tout et non comme une somme d’individus isolés.

J’en viens au mécanisme que nous observons. Il n’est pas spectaculaire, il est silencieux. Il ne produit pas une décision scandaleuse isolée, mais une accumulation de décisions individuellement défendables mais qui, mises bout à bout, aboutissent à un résultat souvent très perfectible.

Première étape du processus de séparation parentale : la révélation. Un parent signale ou bien un enfant parle. Dans neuf cas sur dix, cela se produit dans un contexte de séparation récente ou de conflit parental aigu. Ce contexte ne prouve rien, ni dans un sens ni dans l’autre. Cependant, il crée une contamination immédiate : tout ce qui suivra sera lu à travers le prisme du conflit. Pourquoi les accusations apparaissent-elles à cette occasion ? S’agit-il d’une démarche opportuniste de l’un des parents pour écarter l’enfant de son autre parent ? À l’inverse, pourquoi de telles accusations, qui revêtent un degré de gravité aussi élevé, ne sont-elles pas suffisamment prises en considération, traitées et sanctionnées par des mesures drastiques immédiates ? Le conflit pollue l’interprétation de tout.

Deuxième étape : la décision civile de précaution. Le juge aux affaires familiales, souvent saisi en urgence, prend une mesure de restriction – suspension des droits, visites dans des points rencontre ou visites médiatisées. Cette décision est compréhensible puisque le juge ne peut pas prendre le risque de laisser un enfant en danger. Nous ne la contestons pas. Nous notons néanmoins qu’elle est prise en quelques jours ou quelques semaines à partir d’éléments très parcellaires et qu’elle va structurer tout ce qui suivra pendant des mois, voire des années, quand bien même ce n’était pas l’intention première du magistrat.

Troisième étape : la procédure pénale. Elle suit sa propre temporalité : elle dure en moyenne douze à dix-huit mois avant un classement, beaucoup plus si l’affaire va jusqu’au jugement. Lors de son audition, le 9 avril dernier, le magistrat instructeur Sébastien Colombet l’a dit, il gère 140 dossiers, alors que la Chancellerie préconise d’en avoir soixante-douze. Le système fonctionne structurellement en mode dégradé. La vérité judiciaire prend du temps mais, pendant ce temps-là, l’enfant grandit, avec un seul de ses parents. En l’état, le temps judiciaire n’est pas compatible avec le temps de l’enfant.

Quatrième étape : les visites en points rencontre ou les visites médiatisées sont ordonnées. Elles ne sont pas exécutées dans les conditions prévues, faute de lieux ou de créneaux disponibles et parce que les intervenants changent. Un enfant qui devrait voir son parent une fois par semaine dans un lieu médiatisé peut rester quatre, six, huit mois, un an, voire davantage, sans voir son parent, parce que l’association gestionnaire n’a pas de disponibilités, parce que le parent n’a pas les moyens de payer les frais annexes ou que l’autre parent oppose des obstacles pratiques que rien ne sanctionne. Ceux-ci sont bien trop souvent invisibles dans les dossiers, alors qu’ils laissent des traces dans la mémoire des enfants et leur développement psychologique et affectif.

Cinquième étape : le classement. La procédure pénale est close, très souvent à la suite d’un classement 21 – infraction insuffisamment caractérisée. Ce classement ne dit pas que les faits n’ont pas eu lieu mais, comme l’a expliqué le Syndicat de la magistrature (SM), que la preuve n’a pas pu être apportée au niveau requis par le droit pénal. Ainsi, ce classement ne dit pas que les faits sont faux, c’est une conclusion procédurale.

Enfin, sixième étape : l’inertie civile. C’est ici que le mécanisme devient critique. Après le classement, la situation civile n’est pas automatiquement réexaminée. La demande doit être formulée, instruite, audiencée ; cela prend du temps. Pendant ce temps, la configuration installée se consolide. L’enfant a grandi dans cette configuration ; il l’a intégrée. Et quand, enfin, le juge réexamine la situation, il trouve un enfant qui a dit non à ce parent pendant au moins dix-huit mois. Il interprète ce non comme une preuve de quelque chose, alors que ce non peut simplement être la conséquence de dix-huit mois d’absence fabriqués par le système.

Nous ne sommes pas les seuls à décrire ce mécanisme. Huit institutions auditionnées sous serment par votre commission ont reconnu, chacune avec son vocabulaire, l’existence d’une fraction minoritaire, mais réelle, de dossiers dans lesquels l’allégation initiale ne correspond pas aux faits : l’École nationale de la magistrature, l’Ordre des médecins, les syndicats de police, la Fédération des administrateurs ad hoc. Le 30 avril, le président du Syndicat national des experts psychiatres et psychologues (Snepp) a déclaré sous serment : « Tous les experts de mon âge [ont vu] qu’une très, très, très, très faible minorité de mères peuvent, de mauvaise foi, accuser quelqu’un pour de mauvaises raisons ». Certes, aucun de ces témoins n’a parlé d’un phénomène majoritaire. Tous ont évoqué un phénomène minoritaire, mais documenté. C’est de ce phénomène que JSP témoigne devant vous – elle le connaît bien, en son sein.

Ce mécanisme n’est pas le résultat d’une erreur humaine isolée. Il n’est pas le fait d’un mauvais juge, d’un mauvais procureur ou d’un mauvais expert, mais d’une architecture défaillante. Or une architecture se répare avec des outils, non avec des procès d’intention.

M. Paul Gaudin. Permettez-nous de vous livrer très rapidement quelques exemples pour illustrer nos propos.

Je commencerai par le dossier de l’un de nos adhérents. Le couple est établi depuis plusieurs années. Officiellement, la maman part passer quelques jours chez ses parents, qui sont à quelques centaines de kilomètres. Elle ne revient pas. Elle ne permet pas à l’enfant de voir son père, sans aucun motif dans un premier temps. Au bout de quelques mois, apparaît une accusation d’attouchements, d’inceste. L’enfant a déjà été privé de son père. Une plainte est déposée. Le juge aux affaires familiales est saisi – je passe les délais liés à la compétence territoriale, qui pose parfois problème. Au vu de l’accusation, le juge s’alerte et demande à un expert d’enquêter. Dans le même temps, la plainte suit son cours. Avec sagesse, le magistrat demande en parallèle d’organiser des visites en point rencontre, mais elles ne sont pas exécutées. Il y a donc continuité d’une situation de fait. Une enquête est effectuée auprès du père, mais la mère refuse de s’y soumettre. Les mois passent, l’enfant ne voit plus son père. La plainte finit par être classée sans suite. Le rapport d’enquête montre la situation et, finalement, après que le magistrat l’a reçu, la plainte est classée. Une nouvelle audience aboutit à la décision non seulement de permettre à l’enfant de reprendre contact avec son père, mais aussi de retourner au domicile, dans la maison dans laquelle elle a grandi. Deux ans se sont écoulés sans que l’enfant ait vu son père.

Les précautions ont été prises – très bien. La conclusion semble tenir compte de l’ensemble des éléments. Nous avons tendance à faire confiance à la justice, laquelle a sans doute bien travaillé dans ce cas. Néanmoins, mesdames et messieurs les députés, croyez-vous qu’une séparation de deux ans ne constitue pas une violence pour un enfant âgé de cinq ou six ans ? Pour JSP, c’est aussi une violence très grave. C’est d’autant plus remarquable lorsqu’on a affaire à des enfants plus âgés. Nous sommes aussi confrontés à des situations dans lesquelles les jeunes perdent pied, véritablement. Nous avons plusieurs exemples de jeunes adolescents, notamment, qui, avant de retrouver leur équilibre, passent par des parcours médicaux très lourds.

Je pourrais évoquer d’autres exemples. Un exemple typique, c’est une demande de garde alternée comme élément déclencheur : une accusation de violence intervient entre la demande et l’audience. Dans l’exemple dont je parle, elle est suivie d’une accusation d’inceste. Il y a rétractation des enfants – ils indiquent bien que ce n’est pas le cas. De plus, deux experts judiciaires convergent. Malgré tout, la mère poursuit ses démarches.

Troisième exemple, celui d’un couple séparé. Le dossier instruit que la mère entre dans une association de défense contre les violences faites aux enfants et là, elle dénonce des violences faites à son enfant. L’expert fait l’hypothèse d’une aliénation parentale. Ce dossier a été visé par la cour d’appel de Rennes il y a quelques semaines seulement, et cette cour n’est pas particulièrement genrée.

Nous pourrons vous transmettre ces exemples, sous forme anonymisée, pour respecter notre déontologie vis-à-vis de nos adhérents.

Mme la présidente Maud Petit. Bien sûr, surtout pour des affaires en cours. Je vous remercie pour ces propos introductifs.

Nul ne nie l’existence de fausses allégations. Personne, dans cette commission, ne l’a jamais nié, ni les personnes auditionnées, ni le rapporteur, ni moi-même, ni les collègues membres. Personne. En revanche, vous avez indiqué vous-mêmes qu’une fraction minoritaire des allégations sont fausses et qu’une très faible proportion de mères mentent. Nous sommes donc tous d’accord sur ce constat.

Mme Christelle Do Carmo De Sales, avocate au barreau du Val-de-Marne. Je voudrais revenir sur un point, puisque M. le rapporteur a fait le parallèle entre l’impératif de protéger l’enfant victime et le maintien du lien. Il faut dire ce qui est. Est-ce qu’on s’accorde pour dire que l’importance réelle de protection de l’enfant veut qu’on sacrifie, même temporairement, le maintien du lien entre l’enfant et son autre parent ?

Je voudrais aussi évoquer, notamment, le sujet des non-représentations d’enfant. Nous sommes tous d’accord pour dire que, face à de tels faits, il faut trouver des solutions pour protéger l’enfant. Là n’est pas la question. Toutefois, nous avons entendu dans le cadre de votre commission une personne auditionnée se dire scandalisée que des avocats préconisent de déposer plainte pour non-représentation d’enfant. Ce qu’il faut comprendre, c’est que, même s’il s’agit de cas minoritaires, lorsqu’un parent conteste les accusations et qu’il n’a réellement rien fait, il est impossible pour lui d’accepter la non-représentation de l’enfant – d’accepter de ne pas le voir.

Cela pose la question des délais du traitement judiciaire : si les enquêtes étaient très rapides et duraient un ou deux mois, n’importe quel parent serait d’accord pour préserver l’enfant. Le ministre Gérald Darmanin a expliqué, lors de son audition, que n’importe quel père peut comprendre d’être séparé de son enfant le temps que l’enquête soit menée. Néanmoins, si ce parent n’a rien fait – au contraire du ministre, j’emploie le terme de parent et non pas de père –, il lui est impossible d’accepter une telle rupture. C’est pourquoi il n’a pas besoin d’un avocat pour déposer plainte pour non-représentation d’enfant.

La question, c’est la durée du traitement judiciaire. Le ministre a ajouté que, dès lors qu’une plainte est déposée, il faudrait protéger l’enfant et le parent protecteur – il a utilisé le terme de mère protectrice – le temps de mener l’enquête, mais dans un délai rapide – il a parlé de quatre à cinq semaines. Il n’y aurait aucune difficulté à suspendre la relation, à suspendre les droits de visite ou l’hébergement, si ce délai était respecté.

De plus, cela aurait une incidence sur beaucoup d’autres délais et sur les plaintes pour non-représentation d’enfant. En effet, il arrive que l’audition des parents n’ait lieu que vingt-quatre mois après la plainte. On peut avoir deux plaintes par mois pour non-représentation ; sur vingt-quatre mois, cela fait quarante-huit plaintes. Si le délai de traitement était court, de l’ordre de quatre ou cinq semaines, il n’y en aurait peut-être qu’une.

Mme la présidente Maud Petit. Le délai de traitement judiciaire est trop long, nous sommes tous d’accord sur ce point, y compris le garde des sceaux.

Mme Christelle Do Carmo De Sales. Nous l’avons entendu à plusieurs reprises. On va nous dire que ce délai est dû à un manque de moyens et de personnel formé. Si on souhaite réformer et faire avancer les choses, on peut donner la priorité à la protection de l’enfant – c’est très bien – mais il faut peut-être aussi réfléchir à des solutions pour ne pas se concentrer uniquement sur l’intérêt de l’enfant, au motif qu’il serait trop compliqué de faire autrement, pour des questions de moyens. J’insiste, il n’y aurait pas de plaintes pour non-représentation d’enfant si les délais de traitement étaient rapides. Et cela désencombrerait aussi les services enquêteurs.

Mme la présidente Maud Petit. Nous sommes tous d’accord sur ce point et le garde des sceaux a indiqué qu’il souhaitait réduire les délais et multiplier le nombre de magistrats affectés sur ces affaires.

Mme Christelle Do Carmo De Sales. Avec des délais plus courts, il n’y a aucune difficulté.

Mme la présidente Maud Petit. Nous sommes sur la même longueur d’onde.

Vous avez parlé d’une personne scandalisée par le fait que des avocats préconisent de porter plainte pour non-représentation d’enfant. Je ne sais pas si c’est de moi dont vous parliez…

Mme Christelle Do Carmo De Sales. Pas du tout !

Mme la présidente Maud Petit. En tout cas, j’assume parfaitement d’avoir dit que je trouvais problématique que des parents – des pères, en l’occurrence – multiplient les dépôts de plainte dans plusieurs commissariats différents.

Mme Christelle Do Carmo De Sales. Il ne s’agissait pas de vous, mais d’une personne auditionnée.

 

 

La réunion est suspendue de dix-sept heures vingt-cinq à dix-sept heures quarante-cinq.

 

 

M. Christian Baptiste, rapporteur. Je vous remercie tous les trois pour vos interventions.

S’agissant de votre remarque sur le périmètre de nos travaux – vous avez notamment parlé de mères protectrices –, j’aimerais que vous lisiez l’intitulé de notre commission d’enquête, inscrit en haut à gauche du questionnaire que je vous ai transmis.

M. Paul Gaudin. Je vous prie de m’excuser, monsieur le rapporteur, mais je ne l’ai pas sous les yeux.

M. Christian Baptiste, rapporteur. Dans ce cas, je vais le lire : « Commission d’enquête sur le traitement judiciaire des violences sexuelles incestueuses parentales commises contre les enfants et la situation des parents protecteurs, notamment des mères protectrices ». Le périmètre de nos travaux n’est donc pas limité pas aux mères protectrices, même si la grande majorité des parents concernés sont des mères, parce que les auteurs d’agressions sexuelles incestueuses sont, à plus de 96 %, des pères – ce sont les chiffres, qui sont d’ailleurs peut-être sous-estimés.

Mme la présidente Maud Petit. J’ajoute que la commission concerne l’inceste parental. Vous avez souligné que d’autres membres de la famille, par exemple les grands-parents, pouvaient commettre ce genre d’atrocités. Nous sommes parfaitement d’accord. Toutefois, le rapporteur a choisi de ne parler que des parents, père ou mère, qui agressent leurs enfants.

M. Christian Baptiste, rapporteur. Notre commission d’enquête a pour objectif de mettre en évidence les dysfonctionnements du traitement judiciaire des violences sexuelles incestueuses parentales, quels qu’ils soient. Vous en avez évoqué certains, sur lesquels je ne reviendrai pas : notre but est de trouver des pistes d’amélioration.

Votre association milite pour une égalité réelle entre le père et la mère. Comment articulez-vous ce principe avec les situations dans lesquelles un enfant révèle des violences sexuelles commises par l’un des parents ? Pour nous, ce qui importe, c’est la parole de l’enfant et la manière dont elle est traitée juridiquement. Selon vous, la défense de l’égalité parentale doit-elle parfois céder devant le principe de précaution, pour protéger l’enfant ? Plus concrètement, lorsqu’un enfant formule des accusations de violences sexuelles intrafamiliales, estimez-vous préférable de maintenir le lien avec le parent mis en cause pendant l’enquête ou de le suspendre provisoirement, tant que les faits ne sont pas clarifiés ?

Mme Christelle Do Carmo De Sales. Vous nous demandez s’il faut maintenir, à tout prix, le lien entre l’enfant et le parent ou s’il est préférable de le suspendre. C’est ce que j’ai indiqué précédemment : nous sommes tous d’accord pour suspendre le lien, mais avec des outils qui permettent de le maintenir par un autre biais, notamment les espaces de rencontre. Mais cela pose un autre problème : il faut parfois attendre douze mois. Selon moi, tout est question de délai. Face à des déclarations de l’enfant ou d’un parent, ou à des constats médicaux ou autres, on cherche à savoir si c’est l’autre parent qui est responsable ; c’est peut-être lui, peut-être pas. Il faut donc maintenir un lien, par le biais des points rencontre. Mais quand le parent attend douze mois avant qu’une rencontre soit organisée, il est illusoire de parler du maintien du lien, puisque celui-ci n’est pas effectif.

Dans l’un des départements d’Île-de-France, les délais peuvent atteindre douze mois ; c’est-à-dire que vous êtes sur une liste d’attente. Pas plus tard que la semaine dernière, un espace de rencontre a écrit à un parent pour lui expliquer qu’il ne serait pas reçu – du tout – et l’inviter à prendre contact avec le JAF pour trouver une autre solution. On en est là. Le maintien du lien n’existe pas. Nous sommes d’accord pour le suspendre, tout en le maintenant via d’autres solutions. Mais il faut que ce soit effectif. On pourrait peut-être permettre au parent bénéficiaire du dispositif d’espace rencontre de chercher lui-même un lieu disposant de délais plus courts, et de proposer cette solution au JAF.

Mme la présidente Maud Petit. Quelque chose me paraît paradoxal dans vos propos. À la question « Faut-il suspendre le lien ? », vous répondez oui,…

Mme Christelle Do Carmo De Sales. Suspendre les droits de visite.

Mme la présidente Maud Petit. La question, c’était suspendre le lien. Vous répondez oui, mais en maintenant des liens par le biais d’un espace de rencontre.

Mme Christelle Do Carmo De Sales. Je parlais de supprimer l’hébergement au domicile du parent. Mais le maintien du lien… J’ai des dossiers dans lesquels, vingt-quatre mois après le dépôt de plainte, le parent n’a toujours pas été convoqué – c’est la réalité. Suspendre le lien pour deux ou trois ans, c’est quand même risqué si, au final, on se rend compte qu’il n’y a pas de suite. On n’est pas à dire qu’on remet l’enfant en hébergement.

Mme la présidente Maud Petit. Donc vous dites qu’il faut suspendre l’hébergement, non le lien. Est-ce bien cela ?

Mme Christelle Do Carmo De Sales. Dans les espaces de rencontre, les visites durent une heure ou deux et des intervenants sont présents.

Mme la présidente Maud Petit. Mais si l’enfant est véritablement victime d’inceste et que ce parent l’agresse – encore une fois, je ne dis pas le père ou la mère –, pensez-vous qu’il soit bon, pour l’intérêt de l’enfant et sa santé psychologique, de maintenir ce lien, même si c’est en dehors du lieu d’hébergement du parent ?

Mme Christelle Do Carmo De Sales. Cela dépend des éléments dont on dispose. Parfois, la procédure est déclenchée à la suite de la plainte de l’un des parents, sans que l’enfant ait été auditionné. Le parent déclare, par exemple : « L’enfant m’a dit que… », mais l’enfant, lui, n’a pas été entendu. On n’a pas de constat médical, on n’a rien. Il faut donc savoir à quel moment on se situe. Faut-il ou non suspendre tout lien dès lors qu’une plainte a été déposée ? Il faudrait une gradation en fonction des éléments.

Mme la présidente Maud Petit. La temporalité est importante, en effet. Faut-il suspendre le lien dès lors qu’une plainte est déposée ou faut-il attendre que l’enfant soit entendu dans une salle Mélanie et qu’il y ait des constats médicaux ? Est-ce bien sur cette question que vous voulez que nous nous prononcions, et que nous apportions des précisions ?

Mme Christelle Do Carmo De Sales. Oui. Parce que si nous avons uniquement une plainte… On a des JAF qui nous disent, pas nécessairement sur ce thème-là, qu’il leur faut d’autres éléments que la plainte. Tout dépend donc du stade où on est ; il faut moduler les préconisations.

M. Christian Baptiste, rapporteur. La question qui se pose est la suivante : faut-il suspendre le lien provisoirement, en attendant que la parole de l’enfant, et celle de la personne mise en cause, aient été clarifiées ?

Si, demain, une mère était accusée de violences sexuelles sur son enfant, trouveriez-vous normal que l’enfant continue à dormir chez elle pendant toute la durée de l’enquête ?

Mme Marie Saunier. En tant qu’association, nous voyons beaucoup de plaintes déposées à des moments précis. Il arrive par exemple que tout se passe sans réel problème pendant plusieurs mois, voire plusieurs années, après la séparation et la définition du mode de garde mais que, au moment où le papa rencontre une nouvelle compagne et la présente à son enfant, une accusation d’inceste sur les enfants survienne. On peut alors se poser des questions. Il faut bien sûr mener des recherches : auditionner les enfants, voir des psychologues, lancer une enquête judiciaire, etc.

Mme la présidente Maud Petit. Avez-vous déjà observé la même situation lorsque c’est la mère qui rencontre un nouveau compagnon ?

Mme Marie Saunier. Oui.

Mme la présidente Maud Petit. Dans de tels cas, arrive-t-il que des pères dénoncent des faits d’inceste, par exemple de la part du nouveau compagnon de la mère ?

Mme Marie Saunier. Nous sommes rarement contactés par des pères qui portent plainte pour inceste. C’est vraiment exceptionnel. Et ça a été prouvé, on a les dossiers. Dès qu’on a un doute, de toute façon, on demande un dossier, et on en parle collégialement. On n’accepte pas toutes les demandes d’adhésion. Pour certains cas graves, nous exprimons systématiquement un refus. Lorsqu’on a des doutes, on demande un dossier complet. Si on ne nous envoie pas le dossier complet, il va voir ailleurs.

Mme la présidente Maud Petit. Comment faites-vous pour vous assurer que les parents membres de votre association ne sont pas des agresseurs qui nient les faits ? Un protocole est-il prévu pour détecter de telles personnes, y compris d’ailleurs parce que leur présence risquerait de salir votre association ?

M. Paul Gaudin. Je vous renvoie à notre exposé liminaire. Nos process prévoient un temps d’écoute avant l’adhésion. En cas de besoin, nous n’hésitons pas à demander des éléments tangibles – des jugements, éventuellement des expertises – afin de mieux appréhender la personnalité de celui qui nous contacte.

Mme la présidente Maud Petit. En l’absence du moindre élément, comment pouvez-vous savoir que la personne est honnête et vous dit la vérité ?

M. Paul Gaudin. Comme tout être humain qui se retrouve face à une autre personne, nous utilisons notre faculté de discernement – qui est plus ou moins développée. Par ailleurs, personne n’est parfait et nul n’est à l’abri d’une erreur.

Mme la présidente Maud Petit. Un mensonge est très difficile à détecter.

M. Paul Gaudin. Certainement. Néanmoins, avec l’expérience, nous savons quelles questions poser pour prendre des décisions de façon pertinente.

Monsieur le rapporteur, vous avez tout à l’heure avancé le chiffre de 97 % – si je me rappelle bien. Je vous demande pardon mais nous n’avons pas de chiffres – pas de chiffres suffisamment précis.

Mme la présidente Maud Petit. Je tiens à corriger une petite erreur : il s’agit de 96 ou 97 % d’hommes, non de pères.

M. Paul Gaudin. Donc, vous l’avez dit vous-mêmes, cela n’entre pas dans le champ de cette commission d’enquête puisque celle-ci porte uniquement sur l’inceste parental. D’ailleurs, ce choix me gêne un peu car l’adjectif « parental » ne signifie pas forcément « paternel » ou « maternel ». La parentalité couvre la sphère familiale de façon plus globale. Faut-il, si l’on s’en tient à l’étymologie, exclure de la parentalité les grands-parents ? Je n’en suis pas convaincu.

M. Christian Baptiste, rapporteur. Comme vous le suggérez, nous pourrions ne pas limiter le champ de cette commission au père et à la mère mais inclure le grand-père et la grand-mère. À mes yeux, c’est du pareil au même, mais nous nous intéressons surtout à l’inceste commis par le père ou par la mère.

Nous savons très bien que les chiffres, approximatifs, dont nous disposons – par exemple celui que j’ai donné tout à l’heure – sont largement sous-estimés par rapport à la réalité de l’inceste parental. Nous nous sommes rendus dans une brigade de gendarmerie des Yvelines. J’ai demandé qui étaient, pour les cas qu’ils avaient traités, les mis en cause. Il s’agissait, à 100 %, d’hommes – bien sûr, cette brigade n’est pas représentative de l’ensemble du territoire. Certains cas ne sont pas connus ; l’inceste est un phénomène de société, nous le savons tous.

Soyons clairs : l’objectif de la commission d’enquête n’est absolument pas d’opposer l’homme à la femme ou le père à la mère. Nous ne voulons pas faire le procès de l’un ou de l’autre. Mais même si l’on étendait la notion de parentalité et que l’on incluait les viols commis par d’autres membres de la famille, il resterait que ce sont toujours en grande majorité des hommes qui commettent des violences sexuelles contre les enfants. Vous ne pouvez pas me dire le contraire. C’est un phénomène de société.

J’en viens à mes questions. Votre association accompagne les parents accusés de violences sexuelles incestueuses. À quelles vérifications précises procédez-vous, concrètement, avant d’apporter votre soutien ? Comment prenez-vous en considération la sécurité de l’enfant ? Comment évitez-vous le risque – qui existe, vous êtes bien placé pour le savoir – d’être instrumentalisé par des auteurs de violences ? Avez-vous déjà refusé d’accompagner certains parents en raison de la gravité des faits qui leur étaient reprochés ou après avoir pris connaissance de certains éléments figurant dans le dossier ? Comment vous assurez-vous que la défense du lien parental n’entraînera pas une mise en danger de l’enfant ?

M. Paul Gaudin. Dès qu’il existe un doute sur la personnalité de notre interlocuteur, nous étudions les documents qui nous sont fournis et peuvent nous éclairer. Cette question se pose à tout le monde. Je le disais tout à l’heure, c’est une question de contact humain. Dans cette commission, vous pouvez être confronté au problème de la sincérité de certains intervenants. Dans la société, on est tous confrontés à la difficulté de devoir faire preuve de discernement. Lorsque nous avons une personne humaine en face de nous, devons-nous systématiquement refuser même l’échange, parce que nous doutons de sa totale fiabilité ? La réponse est non.

Mme la présidente Maud Petit. Peut-être en va-t-il de même pour les mères accusées de SAP ?

M. Paul Gaudin. Il en va de même pour tout le monde. Monsieur le rapporteur, il n’est pas du tout question d’opposer hommes et femmes. Pour protéger nos enfants, il faut justement avoir une approche équilibrée, ce qui suppose de disposer d’éléments tangibles, lesquels ne se résument pas au nombre de plaintes enregistrées dans un commissariat, car ces plaintes peuvent avoir différentes origines.

Peut-être disposerons-nous à l’avenir d’éléments tangibles. J’ai entendu parler de projets parlementaires – que vous devez connaître mieux que nous – visant par exemple à effectuer un recensement statistique des décisions de justice. Ça, ce sont des preuves tangibles. Aujourd’hui, vous ne les avez pas.

M. Christian Baptiste, rapporteur. Il existe des statistiques relatives aux décisions de justice qui ont été prises dans des affaires d’inceste parental. De quels chiffres disposez-vous ?

M. Paul Gaudin. Comme l’a dit Mme la présidente, nous ne disposons pas de chiffres absolument formels.

Mme la présidente Maud Petit. Certes mais les chiffres qui remontent, dans leur grande majorité, vont dans le même sens : les affaires se concluent par un classement sans suite – et c’est bien le problème. D’ailleurs, on peut se demander quel intérêt auraient les mères à mentir, à formuler de fausses allégations puisque, dans la grande majorité des cas, elles sont déboutées, leurs plaintes aboutissent à un classement sans suite, voire – pire – se voient retirer l’autorité parentale.

Mme Béatrice Roullaud (RN). Chaque association défend la cause pour laquelle elle a été créée – je ne vous ferai pas de procès sur ce point.

En revanche, j’aimerais comprendre votre philosophie. Vous avez dit tout à l’heure, de façon un peu péremptoire, que le parent qui protège n’est pas celui qui coupe le lien. Vous avez ajouté que vous n’assistiez pas les parents qui voulaient couper le lien de façon unilatérale – ce que je peux comprendre du point de vue juridique.

Pensez-vous donc que couper le lien est plus dramatique pour l’enfant que de le violer ou de le violenter – j’étends le champ de notre discussion ? Selon moi, si l’enfant risque d’être violé ou violenté, il est absolument nécessaire de couper le lien pour le protéger. Dans ce cas, le parent qui coupe le lien est bien celui qui protège.

M. Paul Gaudin. Je vous remercie pour cette question, frappée au coin du bon sens. Il est évident qu’il faut protéger un enfant qui est violé par un de ses parents. Mais, parce qu’il y a quand même un mais, un individu peut-il prendre unilatéralement une décision à la place d’un juge ou d’un procureur ? Notre pays dispose tout de même d’un système judiciaire solide.

Pour vous répondre clairement, on peut accepter que le lien soit coupé pendant trois ou quatre semaines – soit le délai proposé par le ministre de la justice – pour protéger l’enfant en cas de soupçon. Cette durée correspond à celle que l’enfant passe, pendant les vacances d’été, chez l’un puis chez l’autre de ses parents séparés. Mais au-delà, la rupture du lien, c’est extrêmement violent pour un enfant, c’est extrêmement violent – c’est ce que nous soutenons, et nous l’assumons.

Mme la présidente Maud Petit. Même en cas d’inceste ?

M. Paul Gaudin. Non, ne me faites pas dire ce que je n’ai pas dit.

Mme la présidente Maud Petit. La question qui est posée est bien la suivante : en cas d’inceste et de viol avérés, faut-il rompre le lien, y compris pendant plus de trois semaines ?

M. Paul Gaudin. Pardonnez-moi mais nous n’avons pas parlé de viol avéré. Cela supposerait une décision de justice.

Mme Ségolène Amiot (LFI-NFP). Non, justement !

M. Paul Gaudin. Si. Pour pouvoir parler d’un viol avéré, il faut qu’une décision de justice ait été prononcée. Si l’on dispose d’éléments très solides, un procureur est saisi et s’exprimera.

Mme la présidente Maud Petit. Vous l’avez admis tout à l’heure, les juges reconnaissent eux-mêmes qu’un classement sans suite ne signifie pas que les faits sont inexistants. Parfois, ils manquent tout simplement d’éléments pour les caractériser.

Mme Ségolène Amiot (LFI-NFP). J’ai écouté avec attention vos propos liminaires. Vous avez tracé un signe d’égalité entre le fait d’être accusé injustement d’inceste et le fait d’être victime d’inceste. Or l’inceste, l’agression sexuelle d’un parent sur son enfant est, en soi, une abjection absolue. Car plusieurs liens sont alors rompus, notamment le lien de confiance, non seulement avec les parents mais aussi avec le reste du monde parce que dans 94 % des cas, les plaintes sont classées sans suite – ce qui ne signifie pas que 94 % des plaintes reposent sur de fausses accusations.

Il faut avoir à l’esprit cette réalité : 160 000 enfants sont victimes d’agression sexuelle chaque année, soit un toutes les trois minutes. Depuis le début de cette audition, plus de vingt enfants ont été agressés sexuellement. Notre commission d’enquête a pour objet de trouver les moyens de mieux protéger les enfants.

Vous avez dit que le vrai parent protecteur n’est pas celui qui cherche à couper le lien avec l’autre parent. Or le vrai parent protecteur a l’obligation de protéger son enfant, quel que soit l’agresseur. Nous parlons ici du second parent mais prenons un autre exemple : si vous êtes parent d’un enfant qui accuse son professeur de musique de l’avoir agressé, vous n’allez évidemment pas lui imposer de continuer à suivre ces leçons jusqu’à la fin de l’année sous prétexte que les cours ont déjà été payés ou que le professeur a développé un lien particulier avec son élève.

Un parent agresseur bénéficie-t-il toujours, à vos yeux, du statut de parent, ce qui justifierait de maintenir le lien ?

Par ailleurs, vous avez dit que 25 % de vos adhérents étaient accusés d’agression sexuelle. Ce qui m’inquiète, c’est que le forum de votre site internet comprend une section « Erreurs à ne pas commettre ». Quels conseils donnez-vous aux parents qui se retrouvent ainsi accusés ? Comment vous assurez-vous que ces conseils ne contribuent pas au harcèlement auquel peut se livrer un agresseur à l’encontre d’une ex-compagne ou de ses enfants et que vous ne participez pas à un système de domination ? Car l’inceste consiste bien à dominer l’autre et à lui rendre la vie impossible, même une fois que la parole a été délivrée.

Mme Marie Saunier. Je demande au parent de proposer à l’autre parent – celui qui l’accuse – le recours à une médiation, et de demander une expertise psychiatrique et psychologique ainsi qu’une expertise des liens. Dans ce dernier cas, le psychologue rencontre chaque personne du foyer séparément, ce qui permet d’obtenir de nouveaux éléments sur lesquels le juge, qui a besoin de connaître la situation en détail, pourra s’appuyer. Les enquêtes effectuées dans le cadre judiciaire sont également d’un grand secours.

Mme la présidente Maud Petit. Le juge formule déjà ces demandes.

Mme Marie Saunier. Peut-être mais, en attendant, nous les formulons de notre côté. D’ailleurs, l’expertise des liens n’est pas toujours accordée. D’après ce que nous avons observé, le juge des enfants accède davantage à ce type de demande que le juge aux affaires familiales.

Par ailleurs, si je dis que le parent qui protège n’est pas celui qui coupe le lien, c’est dans notre contexte à nous, d’association. Nous rencontrons beaucoup de cas dans lesquels un des parents veut éloigner l’enfant, et il ne s’agit pas toujours d’inceste. Je pense par exemple à une mère qui part à 800 kilomètres et qui refuse de transmettre des documents importants de l’enfant, par exemple le carnet de santé. Pour nous, c’est quand même un signe.

Mme Ségolène Amiot (LFI-NFP). J’imagine bien que vous préconisez une médiation – même si le juge le fait aussi, souvent bien en amont du jugement d’ailleurs. Je demande quelles sont les erreurs à ne pas commettre que vous mentionnez sur votre site. Quels conseils donnez-vous ?

M. Paul Gaudin. Avant de vous répondre, je tiens à dire que j’ai été surpris de vous entendre établir une comparaison entre un parent et un professeur de musique.

Mme Ségolène Amiot (LFI-NFP). Je comparais deux agresseurs.

M. Paul Gaudin. Certes mais un parent et un professeur de musique, ce n’est pas tout à fait pareil.

Je voudrais éclairer la commission sur ce qu’est la réalité du terrain. Je vous remettrai un procès-verbal de constat d’huissier d’une discussion qui a été enregistrée de manière licite, entre une mère et son avocate. Elle a été enregistrée par sa propre fille et le père l’a finalement retrouvée dans le téléphone de sa fille. L’entretien intervient au lendemain d’une séparation. L’avocate en question, alors que la mère, qui était en couple depuis de très nombreuses années, lui dit : « Je l’aime encore », lui dit : « Attendez, vous êtes la mère protectrice. Il faut l’éliminer. » Vous m’entendez ? C’est dans ce procès-verbal. « Il faut l’éliminer » – elle parle du père – « le mieux », dit-elle ensuite, « ça serait qu’il vous frappe » – c’est là. Mais ça ne suffit pas. Parce que l’adolescente qui accompagne sa mère dit : « Mais non, mais papa, il est pas violent. » « Ah bon, ben dans ces cas-là, il va falloir dire au juge : “Il couche avec la petite” » – il y a une petite sœur. Ça, c’est de la réalité de terrain, madame la députée.

Mme la présidente Maud Petit. La mère a-t-elle déposé plainte contre le père pour inceste ?

M. Paul Gaudin. Oui, vingt-quatre mois plus tard.

Mme la présidente Maud Petit. C’est un conseil que lui avait donné l’avocat.

Vous n’avez pas répondu à notre collègue s’agissant des recommandations qui figurent sur votre site.

M. Paul Gaudin. Je vais le faire tout de suite – et je vous transmettrai les documents correspondants. Le guide des erreurs à ne pas connaître liste quelques erreurs majeures que nous avons identifiées grâce à notre expérience.

La première, c’est la non-représentation d’enfant, justement. Nous sommes en France, pas au Far West, par conséquent on respecte la loi et on ne se substitue pas aux autorités policières, judiciaires ou médicales. Même dans le cas d’une mère qui serait incestueuse, nous ne disons pas à nos adhérents de ne plus présenter l’enfant. Nous leur conseillons de solliciter la Crip ou des spécialistes qui exercent dans le milieu hospitalier – car, pour revenir à la discussion que nous avons eue tout à l’heure, il y a des aspects médicaux. Quelles que soient les raisons invoquées par l’adhérent – peur, soupçon, désaccord avec une décision de justice –, JSP suggère toujours de respecter la décision en vigueur du JAF. Si l’enfant est en danger, et comme la plainte doit être fondée sur des éléments objectifs, il faut très vite prendre rendez-vous pour une consultation médicale auprès de l’Uaped. Mais jamais de non-représentation décidée unilatéralement.

Ensuite, il ne faut jamais discréditer l’autre parent, notamment lors d’une audience. Ça ne se fait pas ; ça ne sert à rien. Il faut construire. Si l’autre parent est un malade, il faut bien sûr en être conscient, mais cela n’empêche pas de respecter les prérogatives des professionnels du droit – des juges et des policiers.

Autre erreur à ne pas commettre : l’utilisation des enfants comme messagers. Nous disons à nos adhérents qu’ils ne doivent pas faire transiter par l’enfant des messages, des reproches destinés à l’autre parent. Ce type de comportement n’a pas sa place dans le cadre d’une telle démarche.

Il ne faut pas non plus dénigrer l’autre parent devant l’enfant. Même s’il y a matière à critiquer celui-ci, il faut s’en tenir à ce qu’en diront les juges, les policiers et les médecins. Ce n’est, en aucune manière, au parent 1 – pour employer une terminologie dans l’air du temps – de dénigrer le parent 2.

Le parent ne doit pas non plus questionner l’enfant de manière suggestive. Dans un des dossiers que j’ai cités tout à l’heure, le parent accusateur a dit – l’enregistrement de ces propos a été produit en justice – qu’il posait sans cesse la même question à son enfant et que ça marchait. Forcément !

Tous ces éléments sont très importants pour votre réflexion sur le traitement judiciaire.

Il ne faut pas publier d’éléments d’un dossier relatif à un contentieux parental ni exposer l’enfant, de quelque manière que ce soit, sur les réseaux sociaux.

Cela, madame la députée, fait partie des choses que nous considérons comme des erreurs.

Il ne faut entreprendre, de manière unilatérale, aucune action qui violerait la décision rendue par le JAF : changer de résidence sans autorisation, déménager sans prévenir, partir à l’étranger pour soustraire l’enfant à l’autre parent. Or c’est arrivé dans le cadre d’affaires évoquées au cours de cette commission d’enquête. Cela peut d’ailleurs valoir au parent une condamnation – je pense notamment à une décision américaine de renvoyer un enfant en France, considérant qu’il y avait eu soustraction et que c’était inacceptable. Même si un parent a des raisons de croire que…, nous ne lui conseillons pas d’agir ainsi.

Mme la présidente Maud Petit. On trouve donc assez facilement ces recommandations sur le site de l’association ?

M. Paul Gaudin. Oui.

Mme Ségolène Amiot (LFI-NFP) et Mme Céline Thiébault-Martinez (SOC). Il faut être adhérent !

Mme la présidente Maud Petit. S’il faut être adhérent, cela explique pourquoi nos collègues n’y ont pas eu accès. Par conséquent, nous vous demandons de les transmettre à la commission.

Mme Céline Thiébault-Martinez (SOC). Je voudrais revenir sur l’ambiance que vous créez ou que créent des associations comme la vôtre. Vous vous présentez comme des défenseurs et des défenseuses de l’intérêt de l’enfant et de l’égalité parentale. Mais vos positions, y compris celles que vous défendez cet après-midi, suscitent des interrogations. Elles tendent à minorer la réalité des violences intrafamiliales et à remettre en cause la parole d’un des parents – vous avez expliqué à plusieurs reprises qu’on ne pouvait jamais être sûrs de la véracité de ce qui avait été affirmé, qu’un mensonge était toujours possible, etc.

Le problème, c’est que nous ne parlons pas de situations abstraites, de fantasmes mais bien de conflits parentaux et de violences intrafamiliales, dont l’enfant est une covictime, très souvent dans un contexte d’emprise. C’est pourquoi d’ailleurs on parle de parents protecteurs. On assiste à une surréaction après une surexposition à des faits graves.

Des associations comme la vôtre contribuent à créer une atmosphère particulière. Par exemple, sur la page du groupe Facebook Papas en colère, qui compte 30 000 membres, on peut lire des propos visant à décrédibiliser le système judiciaire ; ils disent par exemple que les plaintes ne servent à rien, sauf quand elles sont déposées par des femmes. Vous proposez aussi des stratégies visant à pousser l’autre parent à bout, sans laisser de traces.

Par ailleurs, sur votre site, vous critiquez systématiquement la parole publique et les propositions de politiques publiques.

Tout cela contribue à banaliser les violences intrafamiliales et affaiblit la parole des victimes. Dans une certaine mesure, cela peut conduire des parents à commettre des actes ignobles. Cédric Prizzon par exemple, mis en cause pour un double féminicide, était un gros contributeur du groupe Papas en colère.

Tout d’abord, comment garantissez-vous que votre association, ou d’autres qui représentent les pères, ne transforment pas la défense du lien parental en outil de déni des violences intrafamiliales ? Selon moi, c’est le cas, et cela met en danger les enfants ainsi que les parents protecteurs.

Ensuite, dans une tribune publiée ce week-end, le garde des sceaux a proposé de créer un principe de précaution en matière de violences sexuelles sur les enfants. Qu’en pensez-vous ? Ce principe s’appliquerait-il aux cas que nous avons évoqués aujourd’hui ?

Ma dernière question porte sur le modèle économique de votre association. Vit-elle uniquement grâce aux cotisations des adhérents ou avez-vous des financeurs ? Si vous en avez, pouvez-vous nous en communiquer la liste ?

M. Paul Gaudin. Lorsque vous avez parlé d’associations « comme la [n]ôtre », vous avez mentionné le groupe Facebook Papas en colère. Mais ça n’a rien à voir avec notre association, madame. Absolument rien à voir. Nos idées ne sont pas du tout les mêmes.

Mme Céline Thiébault-Martinez (SOC). Nous pourrons en juger une fois que vous nous aurez envoyé la liste des conseils que vous donnez aux pères.

M. Paul Gaudin. S’agissant du principe de précaution, je ne peux pas vous répondre immédiatement puisque, comme je l’ai déjà dit, notre association n’est pas l’expression d’un individu uniquement ou de quelques personnes. Nous avons un conseil d’administration relativement étoffé, qui se réunit régulièrement et qui prend des positions. En prévision de cette audition, par exemple, nous avons évoqué la question de l’imprescriptibilité et, globalement, notre position rejoint les préconisations de votre commission d’enquête. Je ne peux pas m’exprimer au nom d’un groupe sans prendre l’avis des uns et des autres.

Mme la présidente Maud Petit. Serait-il possible que vous nous transmettiez cet avis par écrit avant le 21 de ce mois ?

M. Paul Gaudin. Ce sera compliqué, pardonnez-moi.

M. Paul Gaudin. Pour ce qui est de nos financements, justement si nous avions des subventions et un salarié, nous serions en mesure de vous répondre dans les deux jours. Mais nous ne les avons pas. Depuis quelques années, nos financeurs sont exclusivement nos adhérents. Par le passé, certaines collectivités nous ont alloué de petites subventions pour de l’équipement – un ordinateur par-ci, un ordinateur par-là –, mais, désormais, seuls nos adhérents nous financent.

J’ajoute que dans notre approche, qui nous distingue des autres, nous avons une dimension sociale. Nous sommes ouverts à des adhérents de toutes catégories sociales et, vous le verrez sur notre site et pourrez nous en rendre grâce – si vous vouliez y consentir de temps en temps, ce serait agréable : lorsqu’il s’agit d’un demandeur d’emploi ou d’une personne en difficulté, nous la faisons bénéficier d’un tarif d’adhésion plus avantageux. Nous avons même une commission spéciale sur ce sujet et il nous est arrivé d’accorder une adhésion symbolique à une personne qui nous avait été envoyée par les services sociaux.

Mme la présidente Maud Petit. Avez-vous des adhérents en outre-mer ?

M. Paul Gaudin. Oui, aux Antilles notamment.

Mme Mathilde Feld (LFI-NFP). Le nom de votre association résume à lui seul la vision que vous défendez de la parentalité et du couple. Disposez-vous d’études scientifiques qui évaluent la gravité de la rupture du lien entre l’enfant et le parent et qui montrent quels traumatismes en découlent ?

Vous avez expliqué que votre association reçoit quinze appels environ par jour. Pourriez-vous nous préciser s’il s’agit plutôt d’hommes ou de femmes ?

Par ailleurs, nous savons – cela a été démontré à plusieurs reprises, notamment au cours des auditions – que les agresseurs créent de la conflictualité précisément pour masquer les faits. Ils savent, eux, qu’ils violent depuis des années, alors que l’autre parent ne le sait pas. S’ils sentent que l’enfant est sur le point de parler, ils peuvent développer des stratégies pour masquer la révélation par le conflit. Qu’en pensez-vous et comment en tenez-vous compte dans vos appréciations ?

Enfin, dans les conseils que vous donnez à vos adhérents, vous dites de ne pas utiliser les enfants comme messagers. À partir de quand considérez-vous qu’un enfant est un messager ?

Mme Marie Saunier. Nous n’avons pas d’études au sein de l’association, mais certains pères déplorent un absentéisme très important de leur enfant à l’école. Il y a aussi des enfants qui font des tentatives de suicide ; ce n’est pas rare.

Mme Ségolène Amiot (LFI-NFP). Quand ils sont incestés, ce n’est pas rare, en effet !

Mme Marie Saunier. Mais pas seulement ! Également lorsqu’ils sont en plein conflit de loyauté. Soyons clairs, nous condamnons l’inceste et ne disons pas que cela n’existe pas. Mais qu’on achète un enfant, par exemple, ou qu’on le conditionne à dire des choses sur le parent, cela arrive – nous voyons bien, dans les résultats d’audience, lorsqu’un enfant a été manipulé.

Mme Mathilde Feld (LFI-NFP). Je vous parle d’études scientifiques sur la rupture du lien.

Mme Marie Saunier. Certains enfants vivent très mal la rupture du lien : leur comportement à l’école change, avec des notes en baisse ou un fort absentéisme ; ils peuvent aussi faire des tentatives de suicide.

Mme Mathilde Feld (LFI-NFP). Ma question est très précise : existe-t-il des études établissant un lien entre le trauma d’un enfant, son comportement à l’école, etc., et la rupture parentale ? Tous les comportements que vous décrivez sont tout à fait symptomatiques des enfants incestés – nous ne nous retrouverons pas sur ce point. Je parle d’études scientifiques qui montreraient que la rupture du lien avec l’un des deux parents provoque des traumatismes importants chez un enfant.

M. Paul Gaudin. Nous n’avons pas de moyens pour réaliser des études nous-mêmes, vous l’aurez compris. Je vous renvoie juste à la dernière alerte d’une personne mondialement reconnue : Marie-France Hirigoyen. Cela peut être intéressant.

Mme Mathilde Feld (LFI-NFP). Je ne saisis pas votre réponse.

M. Paul Gaudin. Elle a développé une étude sur la rupture du lien, qui est remontée au niveau des Nations unies, si je ne me trompe pas.

Mme la présidente Maud Petit. Vous avez donc, comme nous, une difficulté à avoir des chiffres consolidés.

Pourriez-vous répondre aux autres questions ? Est-ce que ce sont plutôt les pères ou les mères qui vous appellent ? Et que pensez-vous de la stratégie qui consiste à générer des conflits pour masquer les choses ?

M. Paul Gaudin. Cela peut varier selon les périodes, mais ce sont majoritairement des hommes qui nous appellent. C’est un fait. À une époque, j’avais estimé la proportion des femmes à 20 %. Mais il faut avoir l’humilité de reconnaître que nous n’avons pas de statistiques précises.

Mme Gabrielle Cathala (LFI-NFP). Un mot n’a pas encore été prononcé : masculinisme. Vous êtes une association masculiniste, comme SOS papa ou d’autres. D’ailleurs, c’est grâce à l’adoption d’un amendement de notre groupe sur la proposition de résolution tendant à la création de cette commission d’enquête que vous êtes convoqués aujourd’hui ; et je m’en réjouis.

À ce propos, madame la présidente, j’aimerais que SOS papa ne soit pas seulement invitée à transmettre une contribution, mais qu’elle soit convoquée pour venir devant nous.

Mme la présidente Maud Petit. L’association a été convoquée, mais elle a refusé de venir cet après-midi à la table ronde. C’est pourquoi nous avons dû trouver une solution de dernière minute.

Mme Gabrielle Cathala (LFI-NFP). Refuser de venir devant une commission d’enquête est passible de poursuites pénales.

Nous voyons bien, monsieur, que vous tournez autour du pot. En réalité, vous voulez privilégier le maintien du lien familial avec le père, au nom de la sacralité de la famille, comme si elle n’était pas un lieu où perdurent les violences et la toxicité pour les enfants.

Permettez-moi de vous rappeler quelques chiffres : 96 % des violeurs et des agresseurs sont des hommes ; 94 % des viols sont classés sans suite ; et 1 % seulement des crimes sexuels sur enfant aboutit à une condamnation. Il n’est donc pas surprenant que sur le quart de vos adhérents qui ont fait l’objet d’accusations d’attouchements ou d’inceste, aucun n’ait été condamné à votre connaissance ; il y a statistiquement peu de chance que vous tombiez sur des papas condamnés.

En revanche, les femmes et les enfants qui parlent devraient avoir droit à la présomption de vérité. En effet, quel serait leur intérêt de perdre leur temps à aller à la police ou devant la justice, et de dépenser tout l’argent que souvent ils n’ont pas, en frais d’avocat ou autres, si c’était pour mentir ? Vous semblez mettre tous les mensonges sur un pied d’égalité, puisque vous dites, en gros, que les divorces et les séparations sont conflictuels et qu’il y a, dans ces situations, des mensonges. Cependant, lorsque le parent gardien est la mère, il y a à peine 2 % de fausses allégations. Cela veut dire que dans 98 % des cas, la mère dit la vérité. On devrait se dire que lorsqu’un enfant parle ou qu’une mère fait part d’agressions subies par son enfant, souvent avec des traces et des preuves recevables, ils méritent d’être crus, plutôt que de partir du principe que le pauvre papa est victime du mensonge de l’affreuse mère qui manipule ses enfants.

J’ai dit que vous étiez une association masculiniste. J’en viens à votre site. J’ai envisagé de payer 40 euros pour adhérer et d’inventer une histoire afin de voir ce que l’on me conseillerait. Je n’ai pas accompli cette démarche par manque de temps, mais je finirai par le faire.

Par ailleurs, je m’étonne de certains contenus publiés sur votre site. Par exemple, la justice serait féministe parce que 70 % des magistrats sont des femmes – c’est vraiment le degré zéro de l’analyse politique. On y trouve également une critique du HCE, le Haut Conseil à l’égalité entre les femmes et les hommes, qui serait une officine de je ne sais quoi. En outre, vous mettez en avant le syndrome d’aliénation parentale, en affirmant : « L’aliénation parentale est un fait, qu’on l’appelle ainsi ou autrement – “désaffection parentale”, etc. ; elle est largement documentée et reconnue internationalement. » Or l’aliénation parentale est une notion développée par un pédocriminel, qui n’a jamais été étayée scientifiquement. On ne l’enseigne d’ailleurs même plus à l’École nationale de la magistrature car elle est datée et ne correspond pas à la réalité. En vérité, c’est une notion qui permet de s’en prendre aux femmes.

En réalité, je n’ai vraiment aucune question à vous poser ; en 2026, vous devriez avoir honte de tenir de tels propos. Du reste, le droit des pères n’est pas inscrit dans notre droit, notamment dans le bloc de constitutionnalité. En revanche, ce qui existe, ce sont les droits humains, les droits des femmes et l’intérêt supérieur de l’enfant.

Mme Marie Saunier. Vous nous traitez d’« association masculiniste ». Comment expliquez-vous qu’il y ait des femmes au sein de l’association ? Qu’aurions-nous à y faire, si ce n’est défendre…

Mme Ségolène Amiot (LFI-NFP). Il existe des femmes masculinistes, tout comme il existe des hommes féministes.

Mme Marie Saunier. Je ne pense pas du tout l’être. Cela fait huit ans et demi que je suis bénévole au sein de Jamais sans papa. J’aurais autre chose à faire de ma retraite que d’aider à ce que perdure le lien familial – en toute sécurité, bien sûr. On est bien d’accord sur ce point. Je reviens là-dessus : l’inceste, on le condamne. Ça, c’est certain, on le condamne.

Mais on est là pour aider. On a des pères qui veulent assumer leur fonction de papa, qui veulent être présents. Ils l’ont été par ce qu’ils ont fait – certains ont pris un congé parental. On n’est plus il y a cinquante ans. Le père n’est pas uniquement là pour de l’alimentaire, il est aussi là pour donner de l’amour, pour donner du temps. Les femmes ont droit à une carrière, donc le père est très investi.

Alors pourquoi faudrait-il, après une séparation, qu’on enlève le père ? Pourquoi ? Nous ne sommes pas masculinistes. Non, ça, je refuse de l’entendre, ce n’est pas vrai.

Mme Gabrielle Cathala (LFI-NFP). Vu ce que vous publiez sur le site, si !

Mme Marie Saunier. S’agissant du site, je vais vous expliquer. Il a été fait il y a quelques années. M. Gaudin a pris la présidence il y a un peu plus de deux ans environ, et nous n’avons pas eu le temps de le mettre à jour, faute de moyens, parce que nous ne sommes que des bénévoles. Si vous saviez le nombre d’heures que nous passons à l’association pour essayer d’aider les pères et d’en soutenir certains…

En effet, quand la maman part avec les enfants et que l’homme s’est construit là-dessus, sur le familial, je vous laisse imaginer quand il rentre dans une maison vide et qu’on l’accuse, pas seulement d’inceste, on peut l’accuser de violences, etc. Il faut déjà qu’il fasse le deuil du couple. Et puis, il y a le manque des enfants.

Et tout le monde n’est pas aidé. Il y a des pères qui sont partis pour suivre la maman à des milliers de kilomètres – à des centaines au moins. Il y a des papas qui quittent leur travail, leur maison, leurs amis pour rejoindre la maman qui est partie à 800 kilomètres. Est-ce que vous pensez que c’est du masculinisme, ça – de s’accrocher aux enfants ?

Mme Gabrielle Cathala (LFI-NFP). Vous avez dit que votre site était daté parce qu’il a été fait il y a plusieurs années. Or les citations que j’ai relevées sont tirées d’articles publiés dans l’onglet Actualités. Celui sur le rapport 2026 du HCE a été publié le 26 janvier dernier – je ne pense pas que ce soit très ancien ; celui sur le regroupement JSP Nord-Est, le 1ᵉʳ avril 2026 ; la note critique du livre Démasculiniser la justice, par Magali Lafourcade, le 20 novembre 2025.

Je constate que, lorsque vous avez le temps, vous pouvez mettre votre site à jour : tous ces articles ont été publiés en 2026 ou en 2025. Et je maintiens que le contenu de ces articles est masculiniste.

M. Paul Gaudin. Je ne crois pas que nous soyons là, ni les uns ni les autres, pour recevoir des insultes. Et ce propos est insultant. Ce propos est insultant. En rien et nulle part nous ne pouvons être comparés à des mouvances masculinistes. Absolument pas. D’autant plus… Évidemment, maintenant, Mme la députée s’en va. C’est plus facile de dire les choses, et ensuite…

Mme la présidente Maud Petit. Mme la députée Cathala doit aller voter ; c’est la raison pour laquelle je lui ai donné la parole.

Mme Gabrielle Cathala (LFI-NFP). Mme la députée Cathala va voter sur la proposition de loi organique relative à la Nouvelle-Calédonie.

M. Paul Gaudin. Je vous remercie, madame. Je ne peux pas accepter d’entendre des propos qui dénotent bien là un véritable militantisme, et non une volonté de faire un état des lieux, de faire avancer les choses et de construire.

Ce n’est pas acceptable pour nous d’entendre ça. Vous savez qu’un certain nombre de vos confrères s’émeuvent de l’ambiance à l’Assemblée nationale. Là, pardonnez-moi, mais pour moi, ce n’est pas digne de notre République.

Je vais reprendre juste un mot qui a été dit par Mme Cathala : 94 % des viols ne sont pas suivis de condamnation. Non mais de quoi parle-t-on ? De 94 % des plaintes ! Mais elle a parlé des viols. Excusez-moi, c’est inacceptable d’entendre ça. Ça veut dire que les magistrats sont des bons à rien – qu’ils entendent bien ! –, ils sont des bons à rien et ils sont incapables de porter un jugement correct. Ce n’est pas acceptable.

Quant à adhérer pour 40 euros, je ne savais pas qu’en tant que députée, Mme Cathala devait être considérée comme demandeur d’emploi. Nos propos de tout à l’heure ont été absolument inaudibles. Ça s’appelle du parti pris, messieurs dames. Je suis désolé.

Mme la présidente Maud Petit. Il s’agit des propos de la députée Cathala ; je ne doute pas qu’elle en assume pleinement la responsabilité.

Mme Andrée Taurinya (LFI-NFP). Le mot « masculiniste » n’est pas une insulte : il désigne un fait. Ce n’est d’ailleurs pas plus insultant que de qualifier de « militantes », comme vous l’avez fait en introduction, les associations que nous avons reçues lors de précédentes auditions. Vous aussi représentez une association militante, qui n’agit pas dans le même sens que celles que nous avons interrogées jusqu’à présent.

Toujours dans votre propos liminaire, vous avez accordé une place importante à la science. Cela me semble intéressant et j’aurai donc, comme ma collègue Mathilde Feld, des questions scientifiques à vous poser.

J’ai bien compris que les membres de votre association sont bénévoles et que vous n’avez pas les moyens de payer des salariés pour réaliser des études. D’autres associations sont dans la même situation et s’appuient néanmoins sur des études scientifiques pour déployer leur action. À cet égard, lorsque M. le rapporteur a cité les chiffres de la Ciivise, j’ai vu à vos visages, à vos mimiques, que vous aviez des doutes. Comment jugez-vous le rapport remis en 2023 par cet organe, rapport qui est le fruit de deux ans de travail et qui a bénéficié de moyens que vous n’avez pas ? Le mettez-vous en doute ? Si oui, sur quels fondements scientifiques – issus d’autres structures que la vôtre – vous appuyez-vous ?

Par ailleurs, vous avez évoqué un cas où, après des années de séparation sans problème, une plainte pour inceste a tout à coup été déposée au moment où le père a eu une nouvelle compagne. Combien de cas de ce type votre association a-t-elle rencontrés jusqu’à présent ? Vous en avez cité un, mais notre commission d’enquête doit réfléchir sur la base de recensements plus larges.

Enfin, comme l’a dit ma collègue Gabrielle Cathala, vous semblez reconnaître le syndrome d’aliénation parentale, que vous avez évoqué à plusieurs reprises. Puisque vous aimez la science, regrettez-vous que, en 2020, l’Organisation mondiale de la santé (OMS) ait retiré ce syndrome de la classification internationale des maladies (CIM) ? Si oui, sur quelle base scientifique vous appuyez-vous ?

Mme Marie Saunier. Notre association n’est ni masculiniste ni féministe. Nous défendons le droit de l’enfant à grandir avec ses deux parents. Les cas que nous rencontrons, à JSP, sont ceux de pères qui veulent continuer à s’investir. A-t-on le droit de priver l’enfant de son père – en dehors des cas d’inceste révélés, bien sûr ?

Mme la présidente Maud Petit. Des cas révélés ou des cas prouvés ?

Mme Marie Saunier. Des cas prouvés.

Mme la présidente Maud Petit. Vous avez dit « révélés ».

Mme Marie Saunier. Des cas prouvés, veuillez m’excuser.

Et, pour répondre à la question, c’est un fait récurrent : des accusations tombent pile au moment où le papa refait sa vie et retrouve une compagne. On le retrouve très souvent.

Mme Andrée Taurinya (LFI-NFP). Combien avez-vous de cas ? Parce que « récurrent », du point de vue scientifique, ça ne veut rien dire.

Mme Marie Saunier. Nous ne sommes que des bénévoles. Personnellement, je consacre plus qu’un temps complet à l’association, alors que j’ai aussi une vie familiale et d’autres choses à faire. Nous donnons le temps que nous avons et tant que nous n’aurons pas de salariés, nous ne pourrons pas compiler ces chiffres ; ce n’est pas possible.

Mme la présidente Maud Petit. Il y a des associations qui, toutes seules, font un travail monstrueux et parviennent à dégager des statistiques.

M. Paul Gaudin. S’agissant du rapport de la Ciivise, nous n’avons pas suffisamment d’éléments pour nous positionner de manière très claire. Nous sommes toujours sur ces problèmes de chiffres – je vous renvoie aux propos de Mme la présidente. Vous parlez de science, mais la science, c’est des chiffres. Les statistiques et les probabilités, il faut faire attention avec.

Cela étant, je tiens à dire que notre association est d’abord orientée vers le nécessaire accompagnement des personnes en souffrance. Comme nous l’avons dit, nous passons beaucoup de temps à cette mission, qui est notre mission première. Donc vous nous pardonnerez.

Enfin, sur les éléments à documenter, j’ai répondu en citant la proposition de Marie-France Hirigoyen, ce qui me permet de faire le lien avec le syndrome d’aliénation parentale. Pour ce qui nous concerne, nous n’en parlons pas, car il s’agit d’un terme médical, et nous ne sommes pas médecins.

Mme Andrée Taurinya (LFI-NFP). Je vous ai demandé si vous le reconnaissiez.

M. Paul Gaudin. Nous ne le reconnaissons pas. Par contre, il faut distinguer le syndrome et ce que l’on peut voir en réalité. Marie-France Hirigoyen a demandé la reconnaissance par l’ONU des situations d’aliénation parentale comme une forme de maltraitance. Ce n’est donc pas le syndrome d’aliénation parentale, mais l’aliénation parentale tout court, mais on peut appeler les choses par un terme ou par un autre.

Mme la présidente Maud Petit. Il serait intéressant d’avoir la réponse de l’ONU.

M. Paul Gaudin. Oui, tout à fait.

Mme la présidente Maud Petit. L’avez-vous ?

M. Paul Gaudin. La demande date d’avril dernier ; elle est très récente. Par ailleurs, je pense qu’il ne faut pas se battre sur des mots. Nous avons le devoir de plutôt chercher des phénomènes.

Mme la présidente Maud Petit. Ce ne sont pas seulement des mots : cela a des conséquences dramatiques sur certaines personnes.

M. Paul Gaudin. C’est bien ce que je dis. Vous n’allez certainement pas me contredire : l’emprise est quelque chose que l’on constate entre deux adultes. Comment pourrions-nous donc imaginer qu’il ne peut y avoir d’emprise entre un adulte et un enfant ? Voilà la vraie question. Qu’on appelle cela « désaffection parentale » ou autrement, il s’agit d’un phénomène d’emprise d’un adulte sur un enfant. Nous ne sommes d’ailleurs pas les seuls à le penser : plusieurs décisions de tribunaux judiciaires – celui de Montpellier, le 20 juin 2025, ou celui de Rennes, très récemment – font état d’avis d’experts en ce sens.

Quant à la notion d’aliénation parentale, vous avez récemment entendu le docteur Bensussan, qui a été traîné devant l’Ordre des médecins à ce sujet et qui a été relaxé. Et il y a donc la demande récente de Marie-France Hirigoyen.

Mme la présidente Maud Petit. L’Ordre des médecins n’était pas qualifié pour se prononcer sur ce point, justement parce qu’il a considéré que la question était d’ordre médical.

Mme Julie Ozenne (EcoS). En général, les représentants d’association que nous recevons, qu’ils soient présidents ou simples membres, sont d’anciennes victimes de parents ou de proches incesteurs. Est-ce aussi votre cas ? Le cas échéant, leur avez-vous pardonné ?

Mme Marie Saunier. Ce n’est pas mon cas : j’ai eu la chance de grandir entourée d’amour.

Mme la présidente Maud Petit. En cas de non-représentation d’enfant, le parent concerné peut être condamné à verser des sommes sous astreinte. Une mère que j’ai rencontrée devait ainsi 800 000 euros – elle est parvenue à en verser 200 000. Les montants peuvent donc être faramineux. Avez-vous des informations sur les parents qui perçoivent ces sommes ? Savez-vous ce qu’ils font de cet argent ?

M. Paul Gaudin. Dans un cas que j’ai à l’esprit, la condamnation à verser une astreinte n’a pas véritablement freiné le dérapage, pour dire les choses ainsi, et les non-représentations successives de l’enfant. En définitive, le tribunal a tranché largement à la baisse par rapport à ce qui avait été initialement décidé par le juge.

Mme la présidente Maud Petit. Vous dites que le montant dû, je suppose par la mère, a été revu à la baisse. Mais je vous demandais ce que les parents qui touchent ces sommes en font.

M. Paul Gaudin. Je répondrai que nous n’avons pas d’expérience dans ce domaine, car les mesures d’astreinte sont vraiment très rares.

Mme la présidente Maud Petit. D’accord, c’est très rare, mais je m’attendais à ce que vous répondiez que vous conseillez aux parents qui touchent cet argent de le placer, par exemple auprès de la Caisse des dépôts, pour qu’il soit reversé à l’enfant à sa majorité.

Mme Marie Saunier. Personnellement, je n’ai jamais rencontré ce cas, donc je n’ai rien pu conseiller. Cela étant, il convient bien sûr que l’argent revienne à l’enfant. Il faut donc qu’il soit bloqué et qu’il ne profite à aucun des parents.

M. Paul Gaudin. Vous me faites penser à une réflexion – très répandue : plutôt que de payer des frais d’avocat, il serait préférable de mettre l’argent de côté pour que notre enfant fasse des études et entre dans la vie dans de bonnes conditions.

Mme la présidente Maud Petit. Bien évidemment, mais quand tout se passe bien.

M. Paul Gaudin. C’était pour dire que votre souhait est de facto, certainement, le premier réflexe. Tous les adhérents avec lesquels nous parlons des questions financières nous disent qu’il serait tout de même beaucoup plus constructif et beaucoup plus utile pour leur enfant de mettre de l’argent de côté plutôt que de se déchirer.

M. Christian Baptiste, rapporteur. Je vous ai écoutés tout au long de l’audition et j’ai bien compris que vous militez pour des parents, en l’occurrence des pères – car l’association s’appelle Jamais sans papa –, qui viennent vous voir parce qu’ils estiment que, dans leurs démarches judiciaires, leur parole n’est pas entendue, ou alors de manière insatisfaisante. Peut-être repréciserez-vous les choses, mais j’ai compris que les papas qui vous sollicitent veulent que leur parole soit entendue d’une manière ou d’une autre.

Quelle importance donnez-vous à la parole de l’enfant ? Parmi toutes les situations dont vous avez connaissance, n’y a-t-il vraiment aucun cas d’enfant mettant en cause une violence incestueuse dont il serait victime ? Quand un enfant signale à l’un de ses parents qu’il est agressé sexuellement, toute une procédure peut être enclenchée. Or, si je comprends bien, parmi les parents qui viennent vous voir, aucun n’a un enfant qui dit être agressé. C’est bien cela ? Enfin, êtes-vous favorables à l’instauration d’un principe de précaution, comme l’a évoqué le garde des sceaux ?

Mme la présidente Maud Petit. Y a-t-il, parmi vos adhérents, des parents dont l’enfant a fait des révélations sur l’autre parent ?

Mme Marie Saunier. Oui, c’est arrivé. Je pense à deux pères en particulier. Pour certains pères, cela se retourne contre eux : on ne les croit pas – là, on ne les a pas crus, parce qu’on a pensé qu’ils voulaient la garde exclusive. Et puis nous connaissons un papa qui malheureusement n’avait pas de preuves ; il n’avait que ce qu’il avait entendu.

Mme la présidente Maud Petit. Ces papas se sont donc retrouvés dans la même situation que ces nombreuses mères qu’on ne croit pas.

Mme Marie Saunier. Mais l’histoire n’est pas finie ; ce n’est que le début.

Par ailleurs, monsieur le rapporteur, l’association s’appelle Jamais sans papa, mais aussi Jamais sans parents. Quelques mères, qui subissent une emprise du papa, nous ont rejoints. C’est rare, très rare même, parce que… c’est comme ça, mais nous avons quelques femmes parmi nos adhérents. Nous nous appelons donc aussi Jamais sans parents.

M. Christian Baptiste, rapporteur. Pour qu’on soit bien clairs, le nom Jamais sans papa n’existe plus ? Désormais, c’est Jamais sans parents ?

Mme Marie Saunier. C’est JSP – Jamais sans papa, Jamais sans parents. Nous avons fait évoluer le nom il y a deux ans, ou un peu moins, parce que nous voulions que l’association soit ouverte à tout le monde et parce que nous pensons qu’un enfant a besoin aussi bien d’un papa que d’une maman, pourvu, bien sûr, que ce soit en toute sécurité. Il est difficile, pour bien grandir, de n’avoir qu’un de ses deux parents ; il faut les deux, c’est ce que nous pensons. Mais pourvu, je le redis, qu’il s’agisse de parents sécures.

M. Paul Gaudin. Sur la parole de l’enfant et d’autres sujets que nous avons évoqués, nous avons des propositions, que je regrette de n’avoir pu développer. Par exemple, nous plaidons pour un référentiel national non seulement pour le recueil de la parole de l’enfant, mais aussi sur les ruptures de liens et sur la question dont nous avons parlé – je ne reprononcerai pas les mots, je me réfère de nouveau aux travaux de Marie-France Hirigoyen. Un tel référentiel permettrait d’avoir une écoute harmonisée dans tout le pays.

Mme la présidente Maud Petit. Concernant le recueil de la parole de l’enfant ? Vous pensez au protocole Nichd (National Institute of Child Health and Human Development) ?

M. Paul Gaudin. Notamment. Je pense aussi à tout ce qui touche aux liens parentaux. C’est important de mesurer s’il y a une situation d’emprise ou non.

Au-delà de tout cela, et je crois que nous nous rejoindrons pleinement sur ce point – il me semble que le garde des sceaux l’a d’ailleurs proposé –, il faudrait une meilleure articulation entre pénal et civil, ce serait bénéfique en matière de délais. Pourquoi pas, aussi, prévoir une case « danger immédiat » dans les formulaires de saisine du JAF ?

Mme la présidente Maud Petit. Le garde des sceaux propose aussi l’instauration d’un juge unique, car la distinction entre le juge des enfants et le juge aux affaires familiales est une exception française. Cela pourrait régler cette question.

M. Paul Gaudin. Un juge unique n’améliorerait pas nécessairement les délais. Il faudrait un processus spécifique, car je pense que nous sommes tous d’accord pour mettre à l’abri les enfants victimes de violences. La case « danger immédiat » dont je parle ne serait d’ailleurs pas réservée à l’inceste. Je pense au cas de la petite Amandine, qui est décédée en raison de la maltraitance d’un de ses parents il y a quelques mois.

Mme la présidente Maud Petit. Que pensez-vous de l’ordonnance de sûreté ? Peut-être n’en avez-vous pas encore parlé avec vos adhérents.

M. Paul Gaudin. Je ne m’exprimerai pas précisément sur ce point.

Mme la présidente Maud Petit. Cela ne fait pas partie de vos recommandations.

M. Paul Gaudin. Nous ne connaissons pas suffisamment bien le principe de cette ordonnance pour que je me prononce au nom du groupe.

Mme Christelle Do Carmo De Sales. Il me semble que l’ordonnance de sûreté ne sera pas soumise à un dépôt de plainte préalable, alors que cela permettrait d’avoir des éléments. En effet, si on saisit le JAF avec une telle ordonnance visant directement l’enfant, car une ordonnance de protection peut concerner un parent et, ou, des enfants qui seraient victimes ou témoins…

Mme la présidente Maud Petit. L’ordonnance de sûreté n’est pas encore définie. Rien n’est adopté.

Mme Christelle Do Carmo De Sales. Comme je viens de le dire, il faudrait certains critères car, de ce que j’ai pu voir, il ne faudrait pas nécessairement une plainte préalable. Or il est compliqué, pour un magistrat, de mettre un enfant sous protection sans éléments. Il en va de même pour l’ordonnance de protection pour les femmes victimes de violences.

Mme la présidente Maud Petit. Rien n’a encore été décidé et soyez assurée que nous avons entendu votre point de vue. Je rappelle à cet égard que toutes les auditions seront compilées dans le cadre de l’élaboration du rapport, qui comportera des préconisations.

Je suis obligée de mettre un terme à cette audition, qui a déjà largement débordé ; j’en suis confuse pour la Défenseure des droits, qui attend depuis plus d’une heure. Si vous n’avez pu développer toutes vos recommandations, je vous invite à nous les transmettre par écrit, la date limite étant le 21 mai.

M. Paul Gaudin. Justement, je me fais l’écho de personnes, dont l’un de nos adhérents, qui souhaiteraient être entendues par cette commission d’enquête. Je crois qu’il serait bon que vous les receviez, car leurs propos, sans préjuger de leur qualité, seraient différents – et peut-être plus difficiles à entendre pour vous – de ceux que vous avez recueillis jusqu’à présent, y compris les nôtres. Selon nous, ils contribueraient à la pluralité dont vous devez vous enrichir.

Mme la présidente Maud Petit. C’est ce que nous avons fait cet après-midi avec vous, et nous vous en remercions.

*

*     *

  1.   Audition, ouverte à la presse, de Mme Claire Hédon, défenseure des droits, et Mme Marguerite Aurenche, cheffe du pôle « défense des droits de l’enfant » au sein de la direction de la protection des droits et des affaires judiciaires (19 mai 2026)

Mme la présidente Maud Petit. Notre commission d’enquête a pour objet d’évaluer le traitement judiciaire des viols et agressions sexuelles incestueuses parentales sur mineurs, avec une attention particulière portée à la prise en compte de la parole de l’enfant et à sa protection effective pendant la procédure. Or le Défenseur des droits est naturellement un recours pour les justiciables – les parents et les enfants – qui s’estiment lésés dans leurs droits par l’institution judiciaire ou les forces de l’ordre.

L’article 6 de l’ordonnance du 17 novembre 1958 relative au fonctionnement des assemblées parlementaires impose aux personnes entendues par une commission d’enquête de prêter le serment de dire la vérité, toute la vérité, rien que la vérité.

(Mmes Claire Hédon et Marguerite Aurenche prêtent successivement serment.)

Mme Claire Hédon, Défenseure des droits. Je précise que Marguerite Aurenche est une magistrate judiciaire en détachement au sein de notre institution ; elle a exercé les fonctions de juge des enfants – il me paraît important que vous le sachiez pour la suite de notre discussion.

Ce n’est peut-être pas à vous qu’il est nécessaire de rappeler que notre institution est inscrite dans la Constitution depuis la réforme de 2008. La question de la défense des droits de l’enfant traverse en fait l’intégralité de son travail, dans ses cinq domaines de compétence. La défense des droits et libertés des usagers dans leurs relations avec les services publics nous conduit à invoquer régulièrement l’intérêt supérieur de l’enfant, par exemple à propos d’aides sociales de la Cnaf (Caisse nationale des allocations familiales). Pour la défense et la promotion des droits de l’enfant, au cœur de notre action, c’est évident. Outre nos compétences en matière de droit des enfants, nous utilisons celles qui touchent à la lutte contre les discriminations s’agissant par exemple de la façon dont un enfant en situation de handicap est accueilli à l’école, et celles qui portent sur la déontologie des forces de sécurité pour apprécier la façon dont un enfant, auteur ou victime, est entendu – il s’agit du contrôle externe que vous avez évoqué. Enfin, s’agissant de l’orientation et de la protection des lanceurs d’alerte, nous avons des lanceurs d’alerte dans la petite enfance.

Nos deux grandes missions sont protéger les droits – donc traiter les réclamations dans nos domaines de compétence – et promouvoir les droits et les libertés. J’insiste sur ce dernier point : dès l’origine, le législateur a considéré qu’au-delà de la résolution de cas individuels, il nous revenait aussi de dire ce qu’il faudrait faire pour que les droits soient mieux respectés ; c’est à ce titre que nous produisons des rapports, rendons des avis au Parlement et sommes entendus par ce dernier dans le cadre de commissions d’enquête.

Autre point important : 80 % de nos réclamations – 165 000 l’an dernier – sont traitées par la médiation, qui est notre principal outil d’action. Les trois quarts de ces médiations ont abouti à un règlement à l’amiable ; lorsque les deux parties ont réellement été d’accord pour entrer en médiation, le taux de résolution a été de 89 %. Lorsque la médiation n’est pas possible, nous rendons des décisions portant recommandation. Nous ne sommes pas la justice, mais nous avons de forts pouvoirs d’enquête : on ne peut pas nous opposer le secret des affaires lorsque nous demandons des pièces, convoquons des personnes ou effectuons des visites sur place, sauf dans le domaine de la défense.

Nous nous appuyons sur 260 agents, majoritairement au siège, et 650 délégués territoriaux, qui sont bénévoles. Nous sommes tenus de veiller à la bonne application de la Cide (Convention internationale des droits de l’enfant), donc à la défense des droits de l’enfant et de son intérêt supérieur. Nous avons la possibilité d’examiner les éventuels dysfonctionnements des services, publics et privés, qui seraient intervenus et dont l’intervention aurait porté atteinte, directement ou indirectement, aux droits de l’enfant.

Parmi les réclamations reçues en 2025, 3 316 relevaient du champ des droits de l’enfant. Ces saisines portent principalement sur l’éducation, la protection de l’enfance, la santé et le handicap. En revanche, les réclamations portant spécifiquement sur les violences sexuelles incestueuses commises dans un cadre parental sont peu nombreuses. Cela ne signifie évidemment pas que les difficultés seraient marginales. Cela tient d’abord au fait que nous ne sommes pas, dans ces situations, un recours de première ligne. En effet, lorsqu’un enfant révèle des violences sexuelles intrafamiliales, plusieurs procédures sont souvent déjà engagées pour établir la réalité des faits, d’une part, et, d’autre part, pour protéger l’enfant : une procédure pénale, une procédure devant le juge aux affaires familiales (JAF), parfois une procédure d’assistance éducative devant le juge des enfants.

Notre intervention est alors encadrée. L’article 33 de la loi organique nous impose, lorsque les faits donnent lieu à une enquête, une information ou des poursuites en cours, d’obtenir l’autorisation de la juridiction ou du parquet compétent avant de mettre en œuvre nos pouvoirs d’instruction. Par ailleurs, le rôle du Défenseur des droits n’est pas, dans ces situations, d’établir si les violences dénoncées ont eu lieu, ni d’interroger les responsabilités individuelles dans ces dossiers. Il est d’analyser les éventuelles défaillances des services publics ou privés qui, par leur action ou inaction, ont pu porter atteinte aux droits de l’enfant concerné, au-delà des situations individuelles.

Nous l’avions déjà fait, il y a quelques années, devant la Ciivise (Commission indépendante sur l’inceste et les violences sexuelles faites aux enfants), dans une contribution à laquelle je vous renvoie ; les constats que nous dressions sont encore d’actualité. C’est par ce prisme que nous conduisons nos travaux depuis plusieurs années ; ils nous permettent d’identifier des difficultés persistantes en la matière. Elles interrogent toutes, au fond, la capacité de nos institutions à partir réellement de l’enfant.

J’aborderai plus particulièrement quatre points : la nécessité de mieux entendre et recueillir la parole de l’enfant ; les failles dans le traitement judiciaire des situations de violences incestueuses ; la situation des parents dits protecteurs, notamment les mamans dites protectrices ; la nécessité de déployer une véritable politique publique d’éducation à la vie affective.

Une exigence fondamentale est de mieux entendre et recueillir, de manière générale, la parole de l’enfant. Elle est édictée à l’article 12 de la Cide, qui consacre un principe essentiel : le droit de tout enfant à être entendu. Le repérage des situations de danger, de maltraitance ou de violences sexuelles commises contre un enfant n’est possible que si sa parole est écoutée, recueillie et surtout prise en compte. Cela peut sembler évident. Pourtant, dans les situations dont je suis saisie, ce principe se heurte encore trop souvent à une réalité inquiétante. Entendre un enfant, ce n’est pas seulement enregistrer ce qu’il dit, c’est créer les conditions dans lesquelles il peut parler, c’est aussi savoir observer ce qu’il ne dit pas : ses changements de comportement, ses silences, ses manifestations d’angoisse, ses contradictions apparentes, son langage non verbal.

Lorsque les violences sont commises dans le cadre familial, la parole de l’enfant peut être particulièrement difficile à recueillir. Elle peut être fragmentée, tardive. Elle peut évoluer avec le temps. Elle peut être entravée par la peur, l’emprise, la culpabilité et les conflits de loyauté. C’est précisément pour cette raison que les professionnels doivent être formés à l’entendre. Je pense aux enquêteurs, aux magistrats, aux éducateurs, aux enseignants, aux professionnels de santé, aux travailleurs sociaux, et plus largement à tous les adultes présents dans les institutions fréquentées par les enfants.

Mon institution a consacré plusieurs travaux à cette question. Dans notre rapport annuel 2019, intitulé « Enfance et violence : la part des institutions publiques », nous avons rappelé qu’une institution peut elle-même produire de la violence lorsqu’elle considère l’enfant uniquement comme l’objet d’une intervention, sans recueillir sa parole, sans lui expliquer les décisions qui le concernent, sans le placer véritablement au centre des préoccupations. Ce droit n’est donc pas secondaire. Il impose aux adultes de mettre l’enfant en situation de s’exprimer, d’être informé, d’être accompagné et d’être entendu dans des conditions adaptées.

Cette exigence est encore plus forte lorsque l’enfant révèle des violences sexuelles, et plus encore lorsque ces violences sont susceptibles d’avoir été commises par un parent. Le moment de l’audition par les forces de l’ordre est à cet égard crucial. Une audition mal conduite peut fragiliser la parole de l’enfant, aggraver sa souffrance et compromettre la qualité de l’enquête, en particulier la recherche des preuves.

Mon institution a, à l’époque, formulé plusieurs recommandations sur ce point – elles ne concernent pas seulement les violences sexuelles et sont toujours d’actualité : renforcer la formation initiale des agents aux spécificités de l’audition du mineur victime ; systématiser la formation au protocole Nichd (National Institute of Child Health and Human Development) pour les agents appartenant aux brigades de protection des familles et les brigades des mineurs ; étendre les salles d’audition dédiées.

Des progrès ont été accomplis, sans aucun doute. Par exemple, les unités d’accueil pédiatrique enfants en danger (Uaped) permettent de recueillir la parole de l’enfant dans un cadre adapté. Elles permettent également de mieux articuler le judiciaire, le médical et le psychologique. Ces dispositifs ne sont toutefois pas encore suffisamment déployés et ne sont pas également accessibles dans tous les territoires.

Surtout, je constate que les pratiques restent hétérogènes. De nombreux enfants qui allèguent des violences ne sont pas orientés vers les Uaped, sans que l’on arrive à distinguer les critères mis en place pour décider ou non d’une orientation dans ces unités. Un nombre important d’auditions d’enfants victimes sont encore conduites par des enquêteurs qui ne sont pas assez formés. Même lorsque les agents ont été formés, ils ne disposent pas toujours du temps, du matériel, des locaux ou de l’organisation nécessaires pour appliquer les protocoles dans de bonnes conditions.

Or une audition adaptée demande du temps. Elle suppose souvent deux professionnels. Elle suppose une salle adaptée, du matériel d’enregistrement qui fonctionne, une préparation, puis une retranscription. Elle suppose aussi que les magistrats puissent visionner les enregistrements, ce qui n’est pas toujours possible, notamment faute de temps. J’ai par exemple été saisie de situations dans lesquelles des mineurs venus déposer plainte en gendarmerie ou en commissariat ont été invités à revenir un autre jour en raison de l’absence de l’enquêteur compétent, d’un manque de temps ou de l’absence d’un certificat médical. Ces pratiques sont très préoccupantes. Le cas d’un enfant qui vient révéler des violences ne devrait pas être renvoyé à plus tard. Parler demande du courage. Il appartient aux adultes et aux institutions d’être à la hauteur de cette parole et du moment où l’enfant veut parler.

Nous avons également été saisis de situations dans lesquelles les auditions étaient conduites dans des conditions inadaptées : questions fermées, questions suggestives, pressions sur l’enfant, promesses de récompense, chantage affectif ou formulations induisant les réponses. De telles pratiques peuvent retirer à l’audition une grande partie de sa valeur probatoire. Elles peuvent aussi être profondément violentes pour l’enfant.

J’aimerais ensuite vous alerter sur les failles dans le traitement judiciaire des situations de violences incestueuses. Dans plusieurs saisines relatives à des dénonciations d’infractions sexuelles sur mineur, j’ai pu faire le constat d’enquêtes parfois très sommaires. Les professionnels qui sont en contact quotidien avec l’enfant – enseignants, éducateurs, professionnels médico-sociaux – ne sont pas toujours sollicités ou entendus. Il en va de même d’autres membres de la famille, du voisinage ou de l’entourage de l’enfant.

Or l’enquête ne peut pas se limiter à une confrontation entre deux paroles : celle de l’enfant, ou du parent qui porte sa parole, et celle du parent mis en cause. Il faut chercher à sonder, à comprendre l’environnement de l’enfant. Il faut recueillir les observations de ceux qui le voient au quotidien. Il faut interroger les changements de comportement, la vie scolaire de l’enfant, les éléments médicaux, sociaux et familiaux. C’est d’autant plus important que l’issue de l’enquête pénale sert ensuite de socle à de nombreuses décisions : du parquet, du juge aux affaires familiales, du juge des enfants.

Un classement sans suite pour infraction insuffisamment caractérisée ne signifie pas toujours que l’enfant n’est pas en danger. Il signifie que l’infraction pénale n’a pas pu être caractérisée, ce qui n’est quand même pas la même chose. Cette distinction est fondamentale. L’impossibilité de caractériser pénalement des faits de violences sexuelles ne doit pas conduire à refermer toute interrogation sur la situation de l’enfant. Qu’il dise ou non la vérité, l’enfant, par sa parole, engage les adultes à se pencher sur sa situation. Et celle-ci doit conduire, chaque fois que nécessaire, à se demander si une évaluation socio-éducative doit être engagée, si la cellule départementale de recueil des informations préoccupantes (Crip) doit être saisie et si une mesure de protection, accompagnée le cas échéant d’un suivi psychologique, doit être envisagée.

Je tiens à rappeler que l’existence d’une enquête de police ou de gendarmerie ne doit pas faire obstacle à une évaluation par les services de l’aide sociale à l’enfance (ASE). L’évaluation doit partir de l’enfant : de ce qu’il dit, de ce qu’il manifeste, de ce que son comportement révèle.

Or nous constatons encore des défaillances dans la communication entre les parquets et les Crip. Des signalements portant suspicion de faits de nature pénale peuvent donner lieu à une enquête puis à un classement sans suite sans qu’une transmission soit faite à la Crip pour permettre d’évaluer le danger ou le risque de danger auquel l’enfant pourrait être exposé.

Cette articulation est pourtant essentielle. La justice pénale a pour finalité d’établir l’existence d’une infraction et, le cas échéant, de sanctionner son auteur. La protection de l’enfance a quant à elle pour finalité de protéger l’enfant contre un danger ou contre un risque de danger. Ces deux logiques doivent dialoguer, mais elles ne doivent pas être confondues l’une avec l’autre.

Dans le même temps, je considère qu’il faut améliorer le traitement des informations préoccupantes par les Crip. Dans certains départements, des informations préoccupantes restent en attente plusieurs mois avant d’être transmises à des évaluateurs. Pendant ce temps, des enfants pourtant repérés comme étant en danger ou comme risquant de l’être restent au domicile sans intervention adaptée. Lorsque les évaluations sont finalement réalisées, il se peut que la situation se soit déjà dégradée.

Le référentiel national de la Haute Autorité de santé constitue un outil important pour encadrer ces évaluations, mais il n’est pas toujours utilisé, ou en tout cas pas toujours respecté. Certaines situations sont renvoyées vers un service déjà mobilisé, sans le regard du tiers, alors même que ce service n’est pas toujours en capacité de prendre le recul nécessaire pour évaluer efficacement la situation au vu des nouveaux éléments qui ont été dénoncés.

Il faut donc donner aux départements les moyens d’évaluer mieux, plus vite et de manière pluridisciplinaire. Il faut aussi améliorer le suivi national de l’activité des Crip, disposer d’indicateurs partagés et mieux former les professionnels extérieurs à la protection de l’enfance sur ce que doit être une information préoccupante.

La situation actuelle a des conséquences délétères sur le délai global de la procédure judiciaire. Le délai des enquêtes pénales est également très problématique. En 2019, mon institution avait rendu une décision après avoir été saisie d’une situation particulièrement préoccupante : aucun acte d’enquête n’avait été accompli pendant dix-sept mois entre la première audition de la victime et celle du mis en cause, tandis que cinq années s’étaient écoulées entre le dépôt de la plainte et le jugement de l’affaire. De tels délais ne sont évidemment pas acceptables. Cinq ans, pour un adulte, c’est un temps considérable. Pour un enfant, c’est un pan entier de son développement ; c’est parfois le temps même de l’enfance. Dans l’intervalle, l’enfant peut continuer à voir le parent mis en cause. Il peut être confronté à des décisions contradictoires, il peut être maintenu dans un environnement dangereux.

Aujourd’hui, les débats s’animent sur la manière de protéger sans délai l’enfant qui dénonce. C’est naturellement indispensable, mais il est tout aussi indispensable de se donner les moyens de réellement prioriser ces enquêtes.

L’enfant peut aussi se trouver seul dans une procédure qu’il ne comprend pas. En effet, il faut le dire, trop souvent, l’enfant évolue seul tout au long de la procédure. Lors du dépôt de plainte, l’adulte qui l’accompagne peut être exclu, parfois légitimement, de l’audition. Un administrateur ad hoc n’est toutefois pas toujours désigné. L’assistance par un avocat n’est pas systématique et lorsque l’enfant est assisté, l’avocat n’est pas toujours spécialisé.

Actuellement, la désignation d’un administrateur ad hoc pour le mineur victime est laissée à l’appréciation des magistrats. Votre commission d’enquête pourrait envisager que lorsque l’enfant dénonce des violences sexistes et sexuelles, notamment incestueuses, un administrateur ad hoc soit systématiquement désigné en cas de dépôt de plainte. Cela permettrait au parent protecteur de se décentrer de la procédure, d’être moins engagé dans celle-ci et, de ce fait, moins suspecté de manipulation à l’égard de son enfant. Quant à ce dernier, il bénéficierait ainsi de la présence d’un tiers. Dès lors qu’il serait désigné, l’administrateur ad hoc pourrait mandater un avocat qualifié qui assisterait l’enfant dans les procédures pénales qui le concernent.

Mais, là encore, quels moyens donnera-t-on à la justice pour qu’elle puisse désigner des administrateurs ad hoc quand le statut de ceux-ci, voire leur existence, est remis en cause parce que le financement n’est pas assuré ?

L’enfant et ses parents peuvent également se trouver seuls face à une décision de classement sans suite. Lorsque cette décision leur est transmise, ce qui n’est pas toujours le cas, elle est rarement expliquée dans sa teneur comme dans sa portée. Il est pourtant essentiel que les mineurs victimes et les adultes qui les accompagnent puissent comprendre ce qui a été décidé, pourquoi et quelles sont les suites possibles, notamment sur le terrain de la protection de l’enfance.

C’est un fait que les procédures ouvertes en assistance éducative auprès du juge des enfants concernent, pour beaucoup, des enfants qui sont au centre de conflits parentaux majeurs. Nombre d’entre elles font également suite à l’ouverture d’une enquête pénale ou au classement sans suite d’une procédure conduite à l’encontre de l’un des parents pour des allégations de violences sexuelles incestueuses. Ce glissement du rôle du juge des enfants vers celui de juge arbitre d’un conflit parental ou d’une procédure pénale infructueuse a déjà été mis en évidence devant votre commission.

Enfin, l’exécution effective des mesures de protection est primordiale ; nous l’avions fortement souligné dans notre décision-cadre du 28 janvier 2025 relative à la protection de l’enfance. En effet, de plus en plus de saisines qui nous sont adressées concernent la non-exécution ou l’exécution tardive de mesures judiciaires en protection de l’enfance : mesures d’assistance éducative en milieu ouvert (AEMO), mesures renforcées, mesures de placement. Ces délais exposent directement les enfants à un risque. Une mesure d’assistance éducative en milieu ouvert non exécutée peut conduire à une aggravation de la situation puis à un placement en urgence. Un placement non exécuté peut conduire à des solutions improvisées, parfois inadaptées aux besoins fondamentaux de l’enfant.

Ces délais fragilisent aussi l’autorité de la justice, et plus largement l’État de droit. Lorsque le juge des enfants ordonne une mesure de protection qui n’est pas exécutée ou qui l’est avec plusieurs mois de retard, c’est la crédibilité des pouvoirs publics qui est atteinte. De plus, nous manquons toujours de données nationales consolidées permettant de connaître précisément le nombre de mesures en attente d’exécution, les délais moyens et les raisons de ces retards.

Le troisième point que je souhaitais évoquer est la situation des parents dits protecteurs – qui, très souvent, sont des mères.

Je constate, par les réclamations que nous recevons, la situation de parents qui portent les révélations de leur enfant auprès des autorités compétentes mais dont la parole n’est pas toujours entendue ou prise en compte. Ces parents peuvent se trouver dans des situations d’une très grande complexité. Ils estiment devoir protéger leur enfant, mais ils peuvent, dans le même temps, être confrontés à une décision de justice organisant des droits de visite et d’hébergement au bénéfice du parent mis en cause. Ils peuvent recevoir des messages contradictoires : certains services d’enquête peuvent leur indiquer de ne pas remettre l’enfant au parent mis en cause, mais ils craignent des poursuites pour non-représentation d’enfant. Cette insécurité juridique est profondément déstabilisante. Elle place le parent protecteur dans une situation impossible : s’il remet l’enfant, il craint de ne pas le protéger ; s’il ne le remet pas, il craint d’être poursuivi.

Le décret du 23 novembre 2021 constitue une première avancée. Il prévoit que lorsqu’une personne est mise en cause pour non-représentation d’enfant et qu’elle soutient que les faits reprochés sont justifiés par des violences commises sur le mineur par la personne qui a le droit de le réclamer, le procureur de la République doit vérifier ces allégations avant d’envisager toute poursuite. Encore faut-il que cette avancée soit connue et appliquée ; elle doit aussi être expliquée aux justiciables.

Il ne s’agit évidemment pas d’ignorer la présomption d’innocence. Il ne s’agit pas davantage de considérer que toute dénonciation devrait automatiquement conduire à écarter un parent. Mais j’aimerais rappeler que l’intérêt supérieur de l’enfant doit guider l’action des institutions et que le doute ne peut pas toujours conduire à maintenir l’organisation habituelle des droits de visite lorsque l’enfant se dit exposé à des sévices.

Je voudrais également attirer votre attention sur les biais qui peuvent affecter le traitement de ces situations. Dans certains dossiers, la parole de la mère semble parfois être analysée d’abord à travers le prisme du conflit parental, avant même que ne soit examinée la situation propre de l’enfant. Le risque est de déplacer le centre de gravité du dossier : au lieu de s’interroger sur ce que vit l’enfant, on s’interroge sur la crédibilité, la personnalité ou les intentions supposées du parent qui porte sa parole.

J’ai rendu une décision le 23 mars 2026 sur un cas qui illustre assez bien cette situation. Une mère dénonçait le comportement d’une fonctionnaire de police ayant diligenté l’enquête à la suite de plaintes déposées contre son ex-époux pour des violences commises sur leur enfant âgée de 5 ans. Elle dénonçait d’une part la divulgation à des tiers d’informations relatives à sa vie privée qu’elle estimait diffamatoires, d’autre part le traitement dénigrant dont elle indiquait avoir fait l’objet de la part de cette policière lors de ses propres auditions. De plus, l’enfant avait été auditionnée à plusieurs reprises sans accompagnement par un représentant légal ou par la personne majeure de son choix, et sans que les procès-verbaux mentionnent clairement que ses représentants légaux avaient été informés de ce droit. Dans ce dossier, certains éléments transmis par la mère n’avaient pas été intégrés à la procédure, tandis que des pièces produites par le mis en cause et tendant à discréditer la mère avaient été transmises sans vérification suffisante.

J’ai considéré que ces éléments conduisaient à douter de l’impartialité avec laquelle l’enquête avait été diligentée. J’ai également considéré que le fait d’écarter certains témoignages portant sur les violences à l’égard de l’enfant au motif de doutes sur la crédibilité de la mère ne respectait pas l’intérêt supérieur de l’enfant.

Je le rappelle : on ne doit pas se laisser enfermer dans une lecture exclusivement conflictuelle des révélations de l’enfant. L’enquêteur doit examiner les faits, les signaux, les témoignages, les pièces, l’environnement de l’enfant, avec impartialité et prudence.

La question de l’autorité parentale et des droits de visite et d’hébergement appelle aussi une vigilance particulière, car elle a des conséquences concrètes sur la vie et la protection de l’enfant. Le droit prévoit déjà certains mécanismes. S’agissant du parent condamné pour des faits incestueux, des évolutions législatives sont intervenues ; je n’y reviendrai pas. S’agissant du parent mis en cause, le 17° de l’article 138 du code de procédure pénale prévoit que, dans le cadre d’un contrôle judiciaire, lorsque certaines obligations sont prononcées – notamment celles prévues au 9°, 17° ou 17° bis –, la décision de ne pas suspendre le droit de visite et d’hébergement dont bénéficie la personne mise en examen à l’égard de son enfant mineur doit faire l’objet d’une motivation spéciale.

Les débats portent aujourd’hui sur la fixation en urgence, dès le dépôt de plainte, de la résidence du mineur chez le parent dit protecteur, ainsi que sur la suspension de l’exercice de l’autorité parentale et des droits de visite et d’hébergement du parent mis en cause. Je rappelle que le juge aux affaires familiales, compétent sur les conditions d’exercice exclusif de l’autorité parentale, peut être saisi en urgence par l’assignation à bref délai ou en référé, y compris en référé d’heure à heure, lorsque le cas requiert célérité.

Il existe donc une procédure qui permet au parent protecteur d’assurer la protection de l’enfant en demandant la modification ou la suspension des droits de l’autre parent, voire le retrait de l’exercice de l’autorité parentale.

Avant toute évolution législative, il me semble indispensable de disposer d’un bilan précis de l’application de ces dispositions : nombre de saisines, délais d’audiencement devant les JAF, sens des décisions rendues, difficultés rencontrées. Ces données sont nécessaires pour mieux identifier ce qui fonctionne, ce qui ne fonctionne pas, et les éventuels ajustements à envisager. Il faut évaluer avant de décider quoi que ce soit de nouveau.

J’en viens à mon dernier point : l’inscription de la lutte contre les violences sexuelles faites aux enfants dans une véritable politique publique d’éducation à la vie affective.

Les difficultés que je viens d’évoquer ne peuvent pas être traitées uniquement par des ajustements procéduraux. Elles appellent une politique publique dotée de moyens suffisants.

L’article 19 de la Convention internationale des droits de l’enfant impose à l’État de protéger les enfants contre toutes formes de violence, ce qui suppose d’agir à tous les niveaux. Et, dans ce cadre, la prévention à l’école est essentielle.

Depuis plusieurs années, mon institution souligne l’importance d’une approche globale de l’éducation à la vie affective et relationnelle. Cette éducation ne doit pas être réduite à ses aspects biologiques. Elle doit permettre aux enfants de comprendre leur droit de dire non, le respect de leur corps et de celui des autres, les situations de danger, l’emprise, les violences sexuelles, l’accès à la pornographie ou encore la prostitution.

Ces séances peuvent aider un enfant ou un adolescent à mettre des mots sur ce qu’il vit. Elles peuvent aussi lui faire comprendre qu’il a le droit d’en parler, que certains comportements d’adultes sont interdits et qu’il peut demander de l’aide. Mais leur mise en œuvre reste insuffisante.

Les programmes d’éducation à la vie affective et relationnelle (Evar) dans le premier degré, et d’éducation à la vie affective et relationnelle, et à la sexualité (Evars) dans le second degré, sont loin d’être systématiquement assurés dans tous les établissements – je me réjouis néanmoins de la nouvelle dynamique existant depuis 2025. Leur application dépend souvent de la mobilisation des infirmières scolaires, alors même que la médecine scolaire est confrontée à de fortes difficultés, et de la volonté des enseignants.

Dans les collèges et les lycées, la détection des violences est également tributaire des assistants sociaux, qui sont trop peu nombreux et toujours plus sollicités. Nous déplorons que les écoles du premier degré en soient dépourvues.

Si l’on veut que l’éducation nationale joue pleinement son rôle dans la prévention et le repérage des violences sexuelles commises contre les enfants, il faut lui en donner les moyens. Nous resterons bien sûr très attentifs à la mise en application dans l’ensemble du territoire de ce dispositif, qui prévoit au minimum trois séances annuelles.

Pour conclure, je tiens à souligner que l’intérêt supérieur de l’enfant demeure insuffisamment pris en compte par les pouvoirs publics. Trop souvent, les enfants ne sont pas considérés comme de véritables sujets de droit. Trop souvent aussi, les préoccupations, les conflits et les représentations des adultes prennent le pas sur leur parole, sur l’expression de leur mal-être et sur ce qu’ils tentent de nous dire. Il est donc urgent de prendre des mesures fortes pour prévenir, repérer et faire cesser les violences dont les enfants sont victimes. Ces violences brisent des vies, compromettent des avenirs, empêchent des potentialités de s’épanouir. Protéger les enfants est une exigence fondamentale ; c’est le devoir d’une nation comme la nôtre.

M. Christian Baptiste, rapporteur. Je vous remercie pour cet exposé clair, méthodique et exhaustif.

Vous avez dit que l’enquête ne peut se limiter à une confrontation entre la parole de l’enfant et celle du mis en cause, et qu’il est nécessaire de comprendre l’environnement quotidien de l’enfant. Les nombreuses auditions que nous avons menées nous ont en effet montré qu’une approche systémique était nécessaire. Bien sûr, vous n’êtes pas là pour déterminer qui dit vrai, de l’enfant ou du mis en cause. Mais lorsque vous cherchez à comprendre l’environnement de l’enfant, quelles sont les principales difficultés que vous rencontrez ?

Mme Claire Hédon. Je vous l’ai dit, l’aspect pénal ne relève pas de notre rôle mais de celui de la justice. Nous nous intéressons en revanche à la façon dont la parole de l’enfant a été prise en considération.

Dans les situations de violences sexuelles, comme dans les situations de harcèlement, nous sommes frappés de constater qu’on n’interroge pas l’entourage – les autres élèves, les enseignants, les encadrants dans les centres que l’enfant fréquente, etc. – pour essayer de mieux comprendre ce qui s’est passé et pour recueillir différents éléments.

Mme Marguerite Aurenche, cheffe du pôle « Défense des droits de l’enfant » au sein de la direction de la protection des droits et des affaires judiciaires. Nous nous interrogeons sur la manière dont l’enfant est auditionné plutôt que sur la teneur de ses propos – qui relève de l’autorité judiciaire.

Dans les dossiers dont nous sommes saisis, nous dénombrons très peu d’actes d’enquête – c’est d’ailleurs ce qui vous est rapporté depuis plusieurs semaines ; ils sont parfois réalisés trop tardivement pour être véritablement efficaces : l’environnement de l’enfant est examiné alors qu’il n’est plus d’actualité. De manière générale, la dynamique familiale soulève très peu d’interrogations.

M. Christian Baptiste, rapporteur. Ce manque de prise en considération de l’environnement des enfants a-t-il un impact sur l’efficacité du traitement des plaintes ?

Mme Claire Hédon. Je distingue deux écueils, sur lesquels je veux insister : non seulement l’efficacité du traitement de la plainte dans ces conditions, mais aussi la violence qui est faite aux enfants par l’institution lorsqu’ils ne sont pas entendus correctement.

Mme Mathilde Feld (LFI-NFP). Je suis heureuse de pouvoir vous remercier chaleureusement, madame Hédon, non seulement pour votre présence aujourd’hui, mais pour l’ensemble des travaux que vous menez avec beaucoup de talent. J’ai eu l’occasion de lire plusieurs de vos rapports, qui sont très documentés et très intéressants, quel qu’en soit le sujet.

Vous dites que les programmes Evar et Evars reposent sur la mobilisation des infirmières et l’engagement des enseignants davantage que sur la volonté des chefs d’établissement. Pourriez-vous nous en dire plus ? Quelles recommandations pourriez-vous faire à ce sujet ? Vous avez fait référence au manque de moyens – vous ne l’avez pas évoqué en ces termes, mais c’est ainsi que j’ai compris vos propos.

Mme Claire Hédon. Merci de vos remerciements. Tout cela n’est possible que grâce aux équipes de l’institution, qui font un travail absolument remarquable, basé sur le droit.

Les dispositifs Evar et Evars ne bénéficient pas d’heures dédiées dans les programmes. C’est le premier aspect à modifier si l’on veut que ces enseignements aient vraiment lieu. Leur application est soumise à la bonne volonté non seulement du chef d’établissement, mais de chacun des enseignants et des infirmières. Elle repose aussi beaucoup sur les associations, qui sont confrontées à un vrai problème de financement. Néanmoins, on sent une volonté, au ministère de l’éducation, de garantir ces trois sessions annuelles.

Il faudrait avant tout évaluer l’application de ces dispositifs : chaque établissement devrait rendre des comptes pour que l’on sache si les trois sessions ont eu lieu et, si oui, combien d’heures ont été dispensées, et par qui.

Ce programme est un élément capital en matière de prévention ; je ne vois pas d’autre manière de prévenir les violences sexuelles faites aux enfants que l’information et la formation, et ce le plus tôt possible – il y a beaucoup de choses que l’on peut dire aux enfants, même tout petits.

On en demande beaucoup à l’éducation nationale, c’est vrai, mais c’est le lieu où passent tous les enfants : c’est bien là que la prévention doit être faite. Il faut absolument demander un bilan de la mise en œuvre de ces programmes maintenant qu’ils sont en place depuis un an. Cependant, la faute n’incombe pas entièrement aux établissements : quels moyens leur donne-t-on pour cela ? Je ne les accuse pas.

M. Arnaud Bonnet (EcoS). Nous avons reçu tout à l’heure l’association Jamais sans papa, qui milite pour le maintien du lien avec les deux parents. Qu’en pensez-vous, compte tenu de l’intérêt supérieur de l’enfant ? Les pédopsychiatres que j’ai rencontrés sont assez catégoriques quant à la décision à prendre en la matière. Par ailleurs, ils m’ont expliqué qu’il est impossible de faire un signalement prénatal. Je pense en particulier à une famille dont trois enfants ont été placés en raison de violences manifestes, mais pour laquelle un signalement prénatal est impossible ; alors que la parentalité a déjà été déficiente, rien n’est prévu pour accompagner une nouvelle naissance.

Vous avez raison au sujet des programmes Evar et Evars : les heures fléchées, en particulier, sont indispensables. L’OMS (Organisation mondiale de la santé) préconise un ratio d’une infirmière pour 500 élèves ; en France, il est d’une infirmière pour 1 200 élèves, d’où la difficulté de ces personnels à accompagner la mise en œuvre de ces programmes – sans même parler des établissements primaires, qui sont dépourvus d’infirmière.

Mme Claire Hédon. Le manque d’infirmières et de médecins scolaires est absolument crucial en matière de prévention, mais aussi d’accès aux soins et de prise en charge de la santé mentale – tous ces aspects sont liés.

Je ne suis pas pédopsychiatre. Le maintien du lien avec les deux parents ? Eh bien non, pas toujours : tout dépend de la situation. Évidemment, quand il y a eu des violences, notamment sexuelles… non ! Un tel maintien ne peut se faire à tout prix. En tout état de cause, cette décision appartient aux juges.

Vous m’interrogez sur les signalements prénataux ; il arrive que des enfants soient placés dès la naissance. Permettez-moi d’insister sur le fait que le soutien à la parentalité est totalement défaillant. Pourtant, il peut éviter des placements, comme on me l’a notamment expliqué à la maison des adolescents de Verdun. Si l’on veut protéger les enfants, il est absolument indispensable d’instaurer un soutien à la parentalité. Cela demande des moyens, mais c’est ce qui permettra de mieux lutter contre les violences faites aux enfants.

Mme Marguerite Aurenche. En effet, on ne peut pas faire un signalement pour un enfant qui n’est pas encore né. En amont, on peut au moins alerter le juge des enfants, a fortiori s’il suit déjà trois enfants de la fratrie placés en assistance éducative.

Il est également possible d’assurer une bonne coordination, notamment au moment de la naissance, pour que les choses aillent très vite.

Mme Andrée Taurinya (LFI-NFP). Je m’associe aux remerciements de ma collègue Mathilde Feld : vous nous êtes véritablement précieuse. J’ai lu avec beaucoup d’intérêt votre dernier livre, La République des droits, dans lequel vous insistez particulièrement sur la nécessaire vigilance de tous en matière d’effectivité des droits.

Jusqu’à mon élection en 2022, j’étais enseignante. En 2001 déjà, la loi relative à l’interruption volontaire de grossesse et à la contraception prévoyait trois séances annuelles d’éducation à la santé et à la sexualité. Entre la promulgation de cette loi et mon élection, je peux vous assurer que je n’ai jamais vu pratiquer ces trois séances dans les différents collèges où j’ai enseigné. Le programme Evars, qui date quant à lui de 2025, propose aussi trois séances ; non seulement c’est insuffisant, mais il faut qu’elles soient sacralisées et inscrites dans les emplois du temps.

Vous avez raison d’insister sur l’importance de la prévention ; toutes les procédures judiciaires imaginables ne pourront jamais faire cesser l’inceste.

Dans votre livre, vous rappelez qu’un enfant n’a pas besoin d’un adulte pour saisir la Défenseure des droits. Pensez-vous qu’il soit possible de demander à l’éducation nationale de fournir à chaque élève, au moment de la rentrée, un petit document lui expliquant comment le faire ? Peut-être y avez-vous déjà pensé.

Dans votre livre, vous insistez aussi sur l’accessibilité du langage : nombre d’enfants se retrouvent au milieu de procédures judiciaires sans vraiment comprendre ce qui leur arrive, notamment parce qu’on ne leur explique pas, avec leurs mots à eux, ce qu’ils devraient comprendre.

Mme Claire Hédon. Nous avons demandé que soient apposées dans tous les établissements scolaires primaires et secondaires et dans toutes les universités nos affiches consacrées aux droits des enfants et à la lutte contre les discriminations, avec le numéro 39 28, dédié à cette dernière. Je partage votre analyse : ces informations devraient être diffusées partout.

Chaque année, quatre-vingts à cent jeunes ambassadeurs des droits de l’enfant (Jade), engagés dans le cadre du service civique, reçoivent une formation d’un mois dispensée par nos soins. Ils interviennent durant une année scolaire complète dans les écoles, les collèges et les lycées pour sensibiliser aux droits de l’enfant et à la lutte contre les discriminations. Comme il leur arrive de recueillir des paroles inquiétantes des élèves, nous avons mis en place une procédure spécifique. Il s’agit, d’une part, de les accompagner après qu’ils ou elles ont entendu ces témoignages, d’autre part de transmettre les informations au pôle « Défense des droits de l’enfant », à qui il revient de décider si un signalement au procureur est nécessaire et vers qui il faut renvoyer le plus rapidement possible.

Toutefois, nous n’avons pas d’effectifs suffisants pour être présents partout dans les établissements et il nous semble essentiel de généraliser ce dispositif : tout ce qui permet aux enfants et aux jeunes de connaître leurs droits contribue à libérer la parole.

Par ailleurs, s’agissant des séances consacrées à l’Evars, je sens au sein de l’éducation nationale une volonté plus affirmée de les prendre en compte, mais il apparaît nécessaire que des évaluations soient effectuées au bout d’un an pour savoir ce qui a été réellement mis en place. Je partage vos inquiétudes.

Mme Béatrice Roullaud (RN). Les établissements scolaires font déjà beaucoup. C’est souvent grâce aux signalements transmis par leurs personnels – Atsem (agents territoriaux spécialisés des écoles maternelles), directeurs d’école, notamment – que des plaintes sont déposées et que les affaires sont jugées. Le problème, c’est que certains signalements ne sont pas suivis de réelles mesures de protection. D’abord, il n’y a pas de remontées systématiques vers le procureur. Ensuite, les Crip les traitent un peu comme elles le souhaitent : elles peuvent décider de ne pas transmettre au procureur ou bien choisir de mettre en place des mesures éducatives.

Je citerai une nouvelle fois le cas du petit Bastien, dans mon département de Seine-et-Marne. Il est mort à 3 ans après que son père l’a enfermé dans une machine à laver alors que tout le monde le savait maltraité : il avait fait l’objet de neuf signalements et de trois informations préoccupantes ; les services éducatifs avaient procédé aux remontées. Que pensez-vous d’un élargissement aux enfants des ordonnances de protection destinées aux victimes de violences conjugales ? Un délai de six jours pourrait être fixé pour saisir le juge.

Fort heureusement, bientôt, tout enfant faisant l’objet d’une mesure d’assistance éducative pourra être assisté d’un avocat. Cette présence ne devrait-elle pas être systématique pour toutes les audiences civiles et pénales ?

Enfin, j’évoquerai les actions de l’association Les Papillons, qui n’est peut-être pas suffisamment connue. Elle s’emploie à installer dans les écoles des boîtes aux lettres dans lesquelles les enfants peuvent glisser des petits mots ensuite relus par des personnes formées, à même de détecter des cas de viol, d’inceste ou de maltraitance.

Mme Claire Hédon. Vous évoquez les ordonnances de protection. Sachez que, dans des délais très brefs, le juge des enfants peut être saisi et ordonner un placement. Il est déjà possible d’agir en urgence.

S’agissant des ratés de la protection de l’enfance, nous les avons nous aussi constatés. Nous avons, par exemple, été saisis du cas d’un enfant mort au domicile de ses parents alors qu’il aurait dû être placé.

Quant aux avocats appelés à assister les enfants, il faudra absolument les former et consacrer des moyens suffisants à l’aide juridictionnelle pour rendre le dispositif efficace. Nous voyons arriver des avocats commis d’office qui ne connaissent pas forcément la teneur des dossiers : leur présence ne suffit pas à garantir à l’enfant un appui solide.

Mme Marguerite Aurenche. Dans les cas dont nous sommes saisis, nous constatons souvent des failles dans la mise en place des mesures de protection immédiates alors qu’elles répondent à une impérieuse nécessité. La Défenseure des droits a évoqué la saisine des juges aux affaires familiales. Nous savons que leurs bureaux, comme ceux des juges des enfants et des parquetiers, sont saturés. Il faudrait évaluer les possibilités de les saisir rapidement, notamment en référé, ainsi que les délais dans lesquels ils rendent leurs décisions lorsqu’ils sont saisis par le parent protecteur. Vous faites un parallèle avec les mesures destinées aux victimes de violences conjugales : pourquoi ne pas envisager en effet, dans certaines situations, d’encadrer plus strictement les délais de saisine ?

Le juge des enfants doit-il de manière systématique être saisi in fine ? Nous voyons bien que certaines situations n’appellent pas forcément des mesures d’assistance éducative dans la mesure où l’un des parents peut prendre en charge l’enfant de manière adaptée. Il y a un risque de brouillage : le juge des enfants deviendrait un simple point de passage vers la filière des juges aux affaires familiales. On mettrait alors à mal l’ensemble des services et surtout la logique même sur laquelle repose le système actuel.

Vous vous interrogez également sur la possibilité de recourir à un magistrat unique, au moins pour le civil. Pour le pénal, cela me semble très compliqué. Comment ce juge pourrait-il assurer des fonctions de protection, actuellement dévolues au juge des enfants, alors qu’il a été amené à condamner l’un des parents ? Le travail du juge des enfants auprès des parents est très spécifique, rappelons-le.

Il importe de réfléchir à une meilleure coordination, sens dans lequel vont les pôles spécialisés en matière de violences intrafamiliales, et de promouvoir une approche plus globale du quotidien de l’enfant. Il est aussi indispensable d’identifier précisément les failles.

Cela dit, le point crucial reste les délais et la qualité des enquêtes ainsi que la capacité à croire les enfants. Comment faire avancer tout cela ?

M. Christian Baptiste, rapporteur. La notion d’inceste a connu de récentes évolutions en droit pénal. Êtes-vous favorables à une législation plus sévère, plus spécifique ou bien plus large ?

Estimez-vous suffisante la formation initiale et continue reçue par les magistrats et les forces de l’ordre ? Sont-ils sensibilisés aux enjeux de l’inceste parental et plus largement aux violences sexuelles sur mineur ?

Enfin, les moyens humains et financiers mis à la disposition des policiers, gendarmes, magistrats, éducateurs et assistants sociaux vous semblent-ils adaptés au traitement judiciaire des affaires d’inceste ?

Mme Claire Hédon. Il faut absolument que la formation initiale soit complétée régulièrement par des formations continues. Nous avons récemment rendu une décision au sujet de la conduite d’une enquête faisant suite à un viol. La policière, pourtant formée à l’accueil des personnes victimes de violences sexuelles, a demandé à la jeune femme qui venait déposer plainte : « Pourquoi ne vous êtes-vous pas débattue ? Pourquoi n’avez-vous pas résisté ? », ce qui traduit une méconnaissance totale de l’effet de sidération. À son compagnon, qui n’est pas l’auteur du viol, ont été posées des questions sur ses relations sexuelles avec la victime : « est-ce qu’elle est du genre timide ou petite cochonne ? » – je reprends les termes exacts. Enfin, la police a tellement insisté pour organiser une confrontation avec l’auteur que la jeune femme a fini par accepter ; il était accompagné d’un avocat, alors qu’elle était seule car personne ne l’avait informée de son droit à être assistée. Il ne fait pas de doute qu’il faut améliorer la formation des forces de sécurité, certainement aussi des magistrats.

S’agissant des moyens d’enquête, il arrive que les enregistrements ne fonctionnent pas, je le disais, ou que les locaux ne disposent pas de salles assurant aux enfants un accueil correct. Nous avons même connaissance de cas d’enfants ayant été entendus sans être accompagnés par un adulte référent.

Mme Marguerite Aurenche. Sur l’évolution législative, nous voyons les choses d’un peu loin : nous ne nous penchons pas sur le fond, donc pas sur les possibilités de qualifier juridiquement l’inceste. Nous soutenons bien sûr les évolutions récentes, notamment au sujet de la notion de consentement, qui ont conduit à se dégager de nombreux obstacles, mais il nous semble que, pour ce qui est de la qualification pénale, la législation actuelle permet tout à fait de traiter les situations rencontrées.

Mme la présidente Maud Petit. Serait-il intéressant que le Défenseur des droits dispose de pouvoirs d’injonction plus contraignants ? Avez-vous déjà formulé auprès des pouvoirs publics des recommandations qui sont restées sans réponse ?

Mme Claire Hédon. Pour les pouvoirs de contrainte, il y a la justice ; que nous en disposions prêterait à confusion. Je ne pense pas que nous ayons intérêt à aller en ce sens. Nous nous sommes beaucoup rapprochés de l’institution judiciaire. Par exemple, ces dernières années, nous avons participé à deux colloques organisés avec le Conseil d’État et la Cour de cassation, laquelle nous reconnaît une fine connaissance du terrain et une expertise juridique qui lui sont utiles pour formuler ses observations.

En revanche, que nos recommandations soient davantage suivies, oui, ce serait une bonne chose. L’intérêt général, la protection des personnes et le respect du droit nous guident. Une institution comme la nôtre constate l’écart entre le droit annoncé et son effectivité. Dans beaucoup de cas, ce qui est nécessaire, ce n’est pas que la loi soit modifiée mais qu’elle soit appliquée. À cet égard, nous comptons beaucoup sur le Parlement pour s’assurer de l’application effective des lois votées. C’est avant tout à cet aspect que nous veillons dans le suivi de nos recommandations. Cela fait des années que nous réclamons une meilleure mise en œuvre du programme Evars et une prise en charge plus rapide en matière de santé mentale. Certains enfants ayant besoin de séances d’orthophonie attendent jusqu’à trois ans : pour un élève de CP, imaginez ce que cela signifie. Le coût à long terme est totalement absurde.

Mme la présidente Maud Petit. Faut-il renforcer les capacités d’enquête du Défenseur des droits ou les moyens actuels vous paraissent-ils suffisants ?

Mme Claire Hédon. Nous disposons de vrais moyens d’enquête, que nous avons hérités de la Halde (Haute Autorité de lutte contre les discriminations et pour l’égalité) lors de la création de notre institution. À cette époque, le regroupement de cinq domaines de compétence a pu être critiqué, mais ces pouvoirs d’enquête, le Défenseur des enfants n’en était pas doté et, sans eux, nous n’aurions jamais pu mener le travail que nous avons accompli dans le domaine de la protection de l’enfance. Nous avons toujours pu obtenir les pièces que nous demandions, faire les visites sur place que nous voulions et auditionner les personnes que nous souhaitions entendre. Nous avons été obligés de faire des rappels à la loi, mais jamais de saisir la justice.

Mme Sandrine Lalanne (EPR). Vous avez insisté, madame Aurenche, sur la nécessité de bien identifier les failles actuelles et d’améliorer la coordination entre juges aux affaires familiales et juges des enfants, enjeu qui revient souvent au cours des auditions. Pourriez-vous illustrer vos propos par quelques exemples ?

Mme Marguerite Aurenche. Comme il y a deux juges, il peut y avoir deux appréhensions d’une même situation. Qu’il y ait des regards différents est plutôt sain ; toute la question est de savoir comment la manière dont ils se déploient se traduit pour l’enfant. Dans certaines juridictions, la configuration même des locaux ne favorise pas la communication entre le juge aux affaires familiales, qui prend des décisions en matière d’autorité parentale et de résidence, et le juge des enfants. En cas de danger, l’analyse de la situation peut être contradictoire, ce qui biaise sa compréhension par l’enfant, par ses parents et par les services éducatifs : un juge des enfants estimera qu’il faut placer l’enfant et suspendre les droits du père tandis que le JAF se prononcera en faveur de leur maintien.

Cette coordination serait possible s’il y avait des échanges. Il n’en reste pas moins qu’il s’agit de deux personnes différentes, avec des approches différentes. Celle du juge des enfants est très spécifique : il doit suivre sur le long terme l’enfant en évaluant le danger lié à son environnement familial. La mise en place d’un magistrat unique exigerait de repenser totalement le système et notre façon d’appréhender les fonctions.

Mme la présidente Maud Petit. Je vous remercie, mesdames, pour votre participation à cette audition. Je m’associe aux félicitations qui vous ont été adressées, en ayant une pensée pour tous les délégués du Défenseur des droits qui œuvrent sur l’ensemble de notre territoire, avec un petit clin d’œil à Alain Daboval, délégué du Val-de-Marne.

*

*     *

  1.   Audition conjointe, ouverte à la presse, de parents protecteurs : Mme Sophie Abida, Mme Christelle Calmet, Mme Priscilla Majani, Mme Charlotte Millet, et Mme Cynthia Volget (21 mai 2026)

Mme la présidente Maud Petit. Je vous avoue que ce n’est pas sans une certaine émotion que j’ouvre cette réunion. En effet, nous entamons aujourd’hui notre dernière journée d’auditions, après plusieurs semaines particulièrement lourdes.

Il nous a semblé indispensable pour clore nos travaux d’entendre sous serment des témoignages directs de parents protecteurs, comme le souhaitaient M. le rapporteur ainsi que plusieurs députés membres de la commission.

Je vous remercie, mesdames, de votre présence ce matin. Je sais le courage qu’il faut pour venir témoigner devant nous. Vous prendrez donc chacune à votre tour la parole pour nous exposer les difficultés auxquelles vous avez fait face dans vos parcours judiciaires et dans ce combat pour protéger vos enfants.

Avant de vous laisser la parole et d’entamer nos échanges, je vous rappelle que l’article 6 de l’ordonnance du 17 novembre 1958 relative au fonctionnement des assemblées parlementaires impose aux personnes entendues par une commission d’enquête de prêter le serment de dire la vérité, toute la vérité, rien que la vérité.

(Mmes Priscilla Majani, Charlotte Millet, Cynthia Volget, Sophie Abida et Christelle Calmet prêtent successivement serment.)

Mme Priscilla Majani. Tout d’abord, je vais revenir sur les circonstances avant mon départ. Ensuite, je ferai une comparaison entre l’enquête pour viols sur mon enfant et les moyens déployés contre moi. Je terminerai par des propositions de solutions pour remédier à tous ces dysfonctionnements, qui se répètent dans toutes les affaires.

En 2011, ma fille Camille, alors âgée de 5 ans, me fait des révélations d’agressions sexuelles. Puis, quelques jours plus tard, elle décrit des actes criminels répétés et réguliers. Avec ses mots d’enfant, elle parle de viols par sodomie. Elle raconte que cela se produit plusieurs fois par semaine et depuis déjà plusieurs années.

Encore sous le choc, je me rends à la police pour porter plainte. Ma fille est entendue à plusieurs reprises par un policier, puis par une psychologue. Elle explique et réexplique les mêmes faits plusieurs fois à plusieurs personnes. Elle fait même des dessins très explicites. Sa parole est quasiment systématiquement remise en cause par le policier. Il lui suggéra même à de nombreuses reprises que c’est moi qui la manipule.

Mais du haut de ses 5 ans, Camille, elle, persiste. Il lui posera des questions pièges, des questions même accusatrices. Lorsqu’elle dit être fatiguée, il lui posera encore vingt-deux questions. À ce moment-là, elle ne raconte plus, elle se défend. Le policier se mettra à rire devant Camille quand elle lui décrira ce qu’elle subit.

Mme la présidente Maud Petit. Pourriez-vous nous donner la date à laquelle se sont déroulés les faits ?

Mme Priscilla Majani. C’était en janvier 2011.

Que dire lorsqu’il se permet d’inscrire sur le réquisitoire pour la psychologue « l’enfant ne parle pas d’attouchements ni d’agressions sexuelles », alors que ma fille parle clairement de viols répétés et réguliers ? Que dire de sa requalification en corruption de mineurs ?

L’enquête se résumera pour ma fille à voir une psychologue et un gynécologue. Aucune enquête sur le mis en cause ni aucune saisie de ses supports numériques ; elle se termine par une petite audition durant laquelle il n’y aura aucune question sur les viols.

L’enquête est classée en trois jours par un simple coup de fil, avec cette obligation de rendre l’enfant dans l’heure. Au début, j’ai cru à un malentendu, à un dysfonctionnement local. Et je préviens que compte tenu de ce qu’elle vient de me dire, je ne la rendrai pas.

Alors je monte aussitôt à Paris, je me rapproche de l’unité spécialisée de l’hôpital et ils entendent ma fille lors de plusieurs rendez-vous. Ma fille parle encore et ils font un signalement. Mais comme le système est bien verrouillé, je n’obtiens bien évidemment aucun document.

À mon retour, je suis interpellée à mon domicile, menottée et placée en garde à vue pour non-représentation d’enfant. Il s’agit de deux fois une semaine de non-représentation d’enfant. Alors que ma fille dénonce des crimes répétés, c’est moi qui me retrouve derrière les barreaux, dans une cellule de garde à vue.

C’est un véritable électrochoc. Pendant ma garde à vue, les forces de l’ordre se rendent à plusieurs reprises à mon domicile pour récupérer Camille. Mais grâce à Dieu, elle n’y était plus. Au sortir de la garde à vue, je suis placée sous contrôle judiciaire avec obligation de rendre Camille le soir même à l’agresseur qu’elle désigne, avec pour moi obligation de soins psychiatriques, voire hospitalisation si nécessaire, et une convocation à comparaître un mois plus tard pour un jugement pour non-représentation d’enfant.

Les règles sont posées et je comprends. Je comprends que le dysfonctionnement est encore plus sérieux que je ne le pensais. Je comprends que le seul moyen pour continuer de protéger ma fille est de partir. Je me pose alors deux questions simples : est-ce que je vais pouvoir continuer à vivre normalement, à aller au travail, tout en sachant ce qui se passe pour Camille ? Est-ce que je vais pouvoir faire ce simple geste de la donner à l’agresseur qu’elle désigne ? La réponse est non. Claire, limpide, évidente.

Je prends donc la décision de partir, persuadée qu’en six mois la situation serait réglée et que le danger serait reconnu. Ce sera pour onze ans. Un mois après mon départ, à cette audience, je serai effectivement condamnée à un an ferme pour non-représentation d’enfant, ce qui est la peine maximale pour deux fois une semaine de non-représentation d’enfant.

En quelques heures, j’ai tout quitté : ma carrière d’ingénieur en aéronautique, officier militaire, ma famille, mes amis, ma maison avec jardin, vue sur la Méditerranée dans un beau quartier. Cette location dans laquelle je venais d’emménager et de faire trois mois de travaux. J’avais une vie réglée, stable, une position sociale, une carrière professionnelle toute tracée, un confort de vie, un bel environnement, un salaire confortable. J’ai été contrainte de tout abandonner en quelques heures, de fuir mon propre pays. (Silence.) J’ai dû fuir un pays qui non seulement ne croit pas les enfants, ne les protège pas, mais leur impose, par décision judiciaire, de vivre avec l’agresseur qu’ils désignent et de continuer à vivre un véritable enfer.

J’ai dû fuir la France, car elle ne donne pas la possibilité aux mères de protéger leur enfant autrement. La France ne donne pas de place aux mères qui refusent que ces viols continuent. Elle nous pousse dans nos retranchements les plus extrêmes. Nous sommes criminalisées, condamnées, traquées. J’ai dû tout quitter, vivre cachée, simplement pour que les viols sur ma fille s’arrêtent. Car c’est simplement cela que demandent les enfants : que ça s’arrête. (Silence.)

Pendant onze longues années, j’ai vécu avec la peur au ventre, la peur que les horreurs recommencent pour ma fille. Une vie de stress, une survie à chercher des solutions encore et encore. Comme vous pouvez l’imaginer, à l’heure du numérique, fuir est très compliqué. N’importe qui peut vous reconnaître, vous dénoncer. Vous ne fuyez plus un seul agresseur, vous fuyez les forces de l’ordre de tout un pays et même de plusieurs pays.

Les migrants et les réfugiés politiques ont plus de droits que nous. Pour nous, il n’y a aucun refuge, aucun lieu sûr. La convention de La Haye nous verrouille tout : tout déplacement, tout pays, toute solution. Chaque jour, nous risquons que notre enfant retourne chez son agresseur. Alors on avance jour après jour et on se dit : « C’est un jour de moins. Un jour où il n’y aura pas de viol. » Même un criminel risque moins que nous. Alors qu’il risque simplement pour sa propre liberté, nous, nous risquons des viols perpétrés sur nos enfants.

Alors, est-il normal qu’une mère soit contrainte de fuir la France pour protéger son enfant ? Est-il normal qu’une mère qui veut simplement mettre fin à ces crimes se retrouve avec des mandats d’arrêt affichés dans tous les commissariats comme une grande délinquante, condamnée, emprisonnée ? Est-il normal qu’une mère doive se cacher de toutes les forces de police nationales et internationales pour que les viols sur son enfant s’arrêtent ? En France, forcer son enfant à subir des violences sexuelles est devenu une obligation. Le protéger est devenu une infraction.

Je souhaiterais maintenant revenir sur le déploiement judiciaire exceptionnel dirigé contre moi. Alors que j’étais en train de surmonter l’impossible, me traquer ne leur suffisait pas. Ils se sont acharnés sur ma famille avec une instruction qui a duré près de cinq ans. Quinze ans de procédure. Elle a donné lieu à deux mandats d’arrêt cinq jours après mon départ en l’espace de quinze jours ; une vingtaine d’interrogatoires, y compris de personnes que je n’ai jamais vues de ma vie ; de multiples gardes à vue de tous les membres de ma famille ; de nombreuses perquisitions dont une perquisition simultanée dans cinq départements différents ; des contrôles judiciaires pendant plusieurs années de deux membres de ma famille avec des obligations de pointage hebdomadaire ; des retraits de passeport pendant des années ; des recherches internationales dans plusieurs pays ; douze années d’écoute téléphonique ; l’ouverture de tous les courriers pendant dix ans ; la saisie d’une vingtaine d’ordinateurs et de téléphones ; la diffusion de la photo de ma fille dans tous les commissariats ; l’affichage de sa photo sur des panneaux publicitaires de quatre mètres par trois ; 5 000 pages de dossiers soigneusement montés contre moi et ma famille par des policiers et des magistrats sans scrupules ; onze jugements au pénal, avec à chaque fois des peines maximales. Quinze ans de procédure.

Ma mère, 90 ans, et une autre personne de ma famille ont été condamnées pendant des années à de la prison ferme pour complicité. Le jugement a été cassé trois fois par la Cour de cassation. Au final, en 2023, ma mère a été condamnée à 60 000 euros d’amende. Moi, j’ai été condamnée à cinq ans ferme pendant des années et, en appel en 2023, à deux ans et neuf mois ferme, contrainte de verser 78 000 euros de dommages et intérêts.

Les moyens déployés ici ont été considérables, si nous les comparons aux trois jours d’enquête menés à la suite de ma plainte pour viols répétés et réguliers sur une enfant de 5 ans, où le mis en cause n’a fait l’objet ni d’une garde à vue, ni d’une perquisition, ni d’une enquête sérieuse, ni d’une saisie de téléphones ou d’ordinateurs, ni d’un contrôle judiciaire, ni d’un examen psychologique ou psychiatrique. Par ailleurs, aucune recherche n’a été menée sur lui et son entourage n’a pas été auditionné.

Alors, est-ce une absence de preuves ou une absence de recherche de preuves ? Comment une enquête pour viols sur une enfant de 5 ans peut-elle durer trois jours ? On observe sans difficulté un traitement inégal. Il y a bien ici deux poids, deux mesures.

J’ai donc fait deux ans de prison ferme. Deux ans de prison ferme parce que la France refuse de protéger nos enfants, nous oblige à les livrer à leurs bourreaux et condamne ceux qui les protègent.

C’est donc face à tous ces dysfonctionnements répétés dans toutes les affaires que je vais terminer par deux propositions de solutions. La première est une action urgente. Aujourd’hui, les enfants victimes de violences sexuelles sont placés par décision judiciaire chez la personne qu’ils désignent comme leur agresseur. Cette situation n’est plus acceptable. Elle impose une réponse législative urgente, ferme et structurante.

Ainsi, je propose une réécriture de l’ordonnance de protection provisoire votée à l’Assemblée nationale en janvier 2026, qui avait une intention louable, mais qui, dans les faits, n’aura de protection que le titre. Pourquoi cela ? Parce qu’elle repose sur une notion de danger qui n’est pas précise. Quels sont les critères du danger ? On ne le sait pas. On laisse ainsi une large marge d’appréciation au procureur. Dans une situation comme la mienne ou d’autres, le procureur pourrait voir le danger venir de la mère qui manipulerait et non de l’agresseur désigné par l’enfant.

La protection doit être déclenchée dès les révélations des faits par l’enfant, comme cela est déjà le cas dans plusieurs pays et comme cela est prévu dans les textes internationaux. La protection doit s’imposer, même en l’absence de poursuites ou de condamnation pénale à l’encontre de l’agresseur, ou en cas de classement sans suite. La protection inclut que l’enfant doit rester chez son parent protecteur prioritairement à tout placement.

Dans la rédaction actuelle de ce texte, le procureur statuerait en soixante-douze heures sur une décision aussi grave qu’un placement, sans l’intervention d’un juge indépendant. Le procureur n’est pas une autorité indépendante au sens des principes constitutionnels ni un magistrat spécialisé en droit de la famille ou de l’enfance. Même dans les situations d’urgence, le droit au contradictoire, au procès équitable et au droit à la vie de famille doit être respecté.

Cela introduit une rupture, car dans les autres ordonnances similaires – ordonnance de protection en matière de violences conjugales ou ordonnance de placement –, c’est le juge qui statue et non le procureur.

Ce texte est nécessaire, central et urgent. Mais j’appelle votre attention sur le fait que toutes les rédactions n’aboutiront pas forcément à une protection réelle des enfants. Le contenu ne doit pas conduire à accentuer le déséquilibre déjà existant. C’est pourquoi je vous ai soumis une autre rédaction. Pour toutes les situations en cours, je propose la publication de décrets d’application visant à recenser tous les enfants qui ont dénoncé des violences sexuelles et qui sont actuellement placés chez leur agresseur. Cela permettra aux juges aux affaires familiales de statuer sur toutes les affaires en cours selon ce nouveau texte, et d’assurer aux mères en fuite et à leurs enfants une protection et l’absence de poursuite. Afin de n’oublier personne, nous allons faire ce recensement également de notre côté. Nous vous demandons de porter ce texte en urgence avec nous devant l’Assemblée nationale ainsi que de soutenir ses décrets d’application.

Ma deuxième proposition de solution est une loi intégrale pour les violences sexuelles faites aux enfants. Pourquoi une loi intégrale ? Tout au long des auditions, vous avez pu constater les nombreux dysfonctionnements dans toutes les affaires et à tous les niveaux d’intervention. Si nous n’imposons pas le changement par des lois plus contraignantes, la situation actuelle ne changera pas. Je crois que le temps des interprétations individuelles ou des théories non validées est maintenant révolu. Il est temps de faire évoluer notre législation pour qu’elle soit plus précise, plus impérative.

La loi serait fondée sur les propositions que je vous ai transmises, qui regroupent quatre-vingts propositions et reprennent vingt recommandations de la Ciivise (Commission indépendante sur l’inceste et les violences sexuelles faites aux enfants). Elle aurait pour vocation à être enrichie et améliorée grâce aux contributions des associations de victimes et de professionnels.

Elle proposerait notamment un cadre pour structurer l’intervention des professionnels, comme c’est le cas dans la plupart des domaines tels que la santé, l’industrie ou les finances, avec des protocoles actés, détaillés et scientifiquement validés pour les différents intervenants, des mécanismes d’audit et de certification, des labels pour valoriser les pratiques les plus innovantes, et des textes législatifs qui encadrent l’ensemble. Ainsi, cette loi intégrale pour les violences sexuelles faites aux enfants s’appuierait sur les propositions contenues dans le document que je vous ai transmis.

Ces dysfonctionnements ne laissent plus d’alternative. Aussi, je vous propose de nous aider à porter ce projet devant l’Assemblée nationale. Ce changement législatif est indispensable pour protéger réellement les enfants, en plus de l’action urgente de mise en sécurité de tous les enfants. Je vous remercie de votre attention.

Mme Charlotte Millet. D’abord, je voulais vous remercier de nous donner la parole. Je n’ai pas beaucoup médiatisé mon cas – enfin, le cas de ma famille – parce qu’à chaque fois, mon ex-mari déposait des plaintes contre nous pour diffamation. J’ai toujours été relaxée mais, voilà, j’avais très peur. Et puis surtout, je n’avais plus d’argent, même si j’avais un excellent avocat qui me défendait.

Donc j’aimerais vous remercier, car cette audition me permet aussi de retrouver ma place. J’habite dans un petit village de montagne en Haute-Savoie où tout le monde me prend pour une folle car personne ne comprend pourquoi ni mes enfants ni moi n’avons été protégés. Ça, ce n’est juste pas possible. Moi, ça me rassure d’être ici et ça m’apaise. Je voulais donc vous remercier d’avoir créé cette commission d’enquête qui nous a beaucoup, beaucoup appris et qui nous reconstruit. Moi, ça m’a vraiment donné des pistes.

Je pense que je suis là parce qu’effectivement j’ai été mariée pendant sept ans à un homme violent, qui était violent avec nos trois enfants. On a eu trois enfants en trois ans, on a déménagé tous les deux ans. Il était trader en France puis, il a voulu aller en Suisse. En fait, il m’a éloignée de mes amis qui étaient à Paris pour retourner dans ma famille. Donc on est retourné en Haute-Savoie et en Suisse. J’ai les deux nationalités.

Plus ça allait, plus il était violent, diffamant, insultant. Il l’a même reconnu lors d’une expertise psychiatrique. Au bout de sept ans, je suis partie après qu’il a essayé de me tuer devant les enfants en me jetant par la fenêtre. Le problème, c’est que c’était tellement violent que quand il a commencé à me frapper, alors que mon fils était juste à côté de moi, j’étais terrorisée, j’étais bloquée, je ne réagissais pas. C’est mon fils Édouard qui a hurlé pour que je réagisse. Et ce sont mes enfants qui m’ont tirée, qui ont fait contrepoids, pour ne pas que mon mari me défenestre.

À la suite de ça, j’ai pris mes enfants sous le bras et je suis partie. Deux ou trois jours après, j’ai porté plainte pour les coups, car c’était facile de s’en souvenir : j’avais des ecchymoses. Mais comme j’ai fait une amnésie traumatique, je n’ai pas porté plainte pour la tentative de défenestration. Mais il a reconnu les coups.

Cinq ans après tout ça, un de mes enfants s’est suicidé. Je pense que c’est pour ça que je suis là. Il s’est suicidé parce que la justice m’obligeait à le présenter à son père. Une fois qu’on a été séparés, il ne voulait pas aller en vacances une semaine sur deux chez son père.

Mon avocat a insisté en disant : « Si vous ne le présentez pas, c’est du pénal, c’est de la non-représentation d’enfant, vous allez aller en prison et moi je ne veux pas vous défendre pour ça. » J’obligeais donc mon fils Edouard à aller la moitié des vacances scolaires chez son père, alors qu’il avait dénoncé des violences de tout genre. Il m’avait révélé des violences sexuelles que son père l’obligeait à faire à chaque période de vacances scolaires, quand ils étaient chez leurs grands-parents à Carantec. Pendant la sieste, il lui montrait des vidéos pornos sur son téléphone portable et sur son ordinateur et il demandait des choses sexuelles à mes enfants. Moi, je ne pensais même pas possible qu’on puisse demander ça. Les enfants culpabilisaient. Ils ne comprenaient pas ce qui leur arrivait. Ils avaient 8, 9 et 6 ans – ils ont 3 ans d’écart. C’était juste atroce.

Sauf que moi, je n’ai pas pu dénoncer ça car le juge des enfants m’avait dit : « Madame, s’il y a un problème, eh bien on place vos enfants directs à l’ASE (aide sociale à l’enfance). » Moi, je ne voulais pas qu’ils aillent à l’ASE parce que mon fils aîné a été déclaré autiste. On s’est rendu compte par la suite qu’il souffrait d’un syndrome de stress post-traumatique complexe. Mais quand les enfants sont petits, en fait, les symptômes sont les mêmes. En tout état de cause, le juge des enfants n’avait même pas pris conscience que mon enfant souffrait de TSA (troubles du spectre de l’autisme). Pourtant, un rapport du pédopsychiatre qui le suivait indiquait qu’il avait besoin de soins particuliers. Mais le juge des enfants, qui a vu ça, n’en a même pas tenu compte.

Pour lui, de toute façon, c’était de ma faute, c’était moi la fautive, parce que j’en avais la garde exclusive. C’était donc de ma faute si mes enfants n’allaient pas bien. Quand j’ai dit au juge des enfants qu’à la fin de son CP, mon fils ne savait ni lire ni écrire, il m’a répondu : « Mais madame, moi je l’ai entendu. Et puis les grands-parents disent qu’il lit très bien,… il lit très bien, quoi. » Malgré le signalement du pédopsychiatre de mon fils qui a expliqué que mes enfants étaient en danger avec leur père, mes enfants n’ont pas été protégés.

Un deuxième pédopsychiatre, diligenté par les juges aux affaires familiales, a dit la même chose, que les enfants n’étaient pas en sécurité avec leur père et donc qu’il ne fallait pas que celui-ci ait de droit de visite et d’hébergement. Mais malgré ça, les enfants étaient obligés de voir leur père. Ça, c’était en 2016.

Mon fils s’est suicidé, il avait 10 ans. Il s’est pendu dans sa chambre après l’école, de retour de vacances chez son père. Lors de l’enterrement, donc quelques jours plus tard, les amis d’Edouard sont venus me voir et m’ont dit : « Charlotte, tu sais, on avait un secret. Edouard nous avait dit un secret, mais on ne devait pas te le dire parce qu’il avait peur que son père le frappe encore plus. Et puis, il savait que la justice ne t’écouterait pas. En fait, il voulait se suicider depuis plusieurs années, parce que c’est le seul moyen qu’il avait trouvé pour échapper aux violences de son père. » J’ai donc appris ça. Les trois enfants à qui il l’avait dit avaient un sentiment de culpabilité. Je leur ai dit : « Vous n’y êtes vraiment pour rien ! Vous n’y êtes vraiment pour rien. » Mais eux aussi étaient complètement traumatisés.

Il y a donc eu une enquête sur la mort d’Édouard. Déjà, pour vérifier si ce n’était pas moi qui l’avais tué, puisque ça s’était passé chez moi, à mon domicile. Mais on était dans une autre pièce ; ce sont son frère et sa sœur qui l’ont trouvé pendu. Juste après, je l’ai dépendu. On a essayé de le réanimer pendant deux heures… Le médecin généraliste qui nous suivait et qui a essayé de le réanimer connaissait notre cas. Il savait pourquoi Edouard avait fait ça et qu’on n’en pouvait plus. C’était l’apogée d’une situation hyper violente.

Mais ce n’était plus seulement les violences du mari, c’était surtout les violences institutionnelles qu’on subissait depuis cinq ans, depuis que j’avais eu l’outrecuidance de quitter mon mari et surtout de porter plainte contre lui pour violences conjugales.

Donc en 2021, pendant le covid, mon fils se suicide. Le procureur saisit le juge des enfants pour placer les enfants chez moi. Tout le monde a alors pris conscience de la situation. La juge des enfants m’a dit : « Moi, je suis terrorisée, on fera tout ce que vous voudrez, tout ce que les enfants veulent. J’ai tellement peur que ça se reproduise. »

Les enfants, qui disaient qu’ils ne voulaient pas retourner chez leur père, qu’ils avaient peur, ont été entendus. Ça a duré pendant deux ans. Les enfants ont été entendus pendant deux ans. J’ai trois enfants. Le premier s’est suicidé. Juste après le suicide du premier, la deuxième – qu’on appellera Justine parce qu’il faut aussi la protéger – a dit à son pédopsychiatre qui la suivait, justement parce qu’elle présentait de sacrés signes, que son père la violait aussi à chaque période de vacances scolaires. La pédopsychiatre a tout de suite fait un signalement. Le procureur a saisi le juge.

Mais malgré ça, au bout de deux ans, la plainte pour viols a été classée sans suite. Comme pour Priscilla, l’enquête s’est résumée à une audition en salle Mélanie de ma fille. Souffrant elle aussi d’amnésie traumatique, elle n’a rien dit d’exceptionnel. En plus, sachant qu’elle avait quand même mis six mois à se confier à sa pédopsychiatre, elle n’allait pas en deux heures se confier à des gendarmes dont elle connaissait l’attitude envers nous – je vous raconterai ce qui s’était passé auparavant. Ensuite, un psychologue l’a entendue et a dit : « Elle ne ment peut-être pas parce qu’effectivement elle présente des symptômes, mais elle ne m’a rien dit. Cela ne signifie pas pour autant qu’elle ment et qu’il ne s’est rien passé. » Enfin, ils sont allés interroger le père qui a dit : « Oh là, moi j’ai rien fait. » Bon, allez, classée. Tac.

En deux ans, ça a été classé ! Pas d’enquête, pas de perquisition, alors que les enfants étaient beaucoup sur les réseaux sociaux. Mon ex-mari et mes parents les mettaient tout le temps devant des ordinateurs. Mon ex-mari avait offert un téléphone à mon fils et à ma fille à l’âge de 10 ans. Ils regardaient tout le temps des sites pornos – enfin, mon fils. Il y avait donc des choses à vérifier. Le père, il avait certainement des choses. La famille avait des choses à dire parce que les nièces de mon ex-mari ont toutes des troubles du comportement alimentaire. Il n’y a eu aucune enquête : ça a été classé. Pour le juge des enfants, un classement signifie qu’il ne s’est rien passé et que donc l’enfant ment. Et moi aussi, je mens puisque je dis qu’il est violent depuis toujours.

Alors que mon ex-mari n’avait pas voulu revoir ses enfants pendant l’enquête, après le classement, il a exigé de les revoir tout de suite et de les avoir non-stop chez lui, au moins pendant la moitié des vacances scolaires. Là, la juge des enfants s’est tout de suite saisie. Elle n’a pas tout de suite levé le placement chez moi car ça faisait deux ans que mon ex-mari ne s’était pas déplacé, qu’il n’avait pas vu ses enfants. À l’audience, au lieu de discuter avec eux, de prendre des nouvelles pour savoir comment ils allaient, il les a tout de suite incendiés en leur disant : « Oui, c’est inadmissible que vous ne vouliez pas me voir ! Mais qu’est-ce qui vous arrive ? » On était tous atterrés. La juge n’a donc pas pu lui remettre tout de suite les enfants. Elle a attendu un an et a levé le placement.

Les enfants ont dû revoir leur père pendant la moitié des vacances scolaires, puis lors de visites médiatisées. En fait, ça veut dire qu’après la mort d’Edouard, pendant deux ans, la justice et les services sociaux ont harcelé les enfants pour qu’ils revoient leur père. Ils étaient obligés de revoir leur père. Je ne les présentais donc plus.

Tous les mois ou à chaque vacance scolaire, les services sociaux venaient chez moi – et surtout les gendarmes, qui me disaient que mon mari avait à nouveau porté plainte et que je devais aller les voir. Un jour, mon ex-mari, accompagné de ma mère, de mon oncle et de ma tante, a même pénétré illégalement chez moi, au début des vacances scolaires où il devait avoir les enfants, pour les enlever. Les enfants ont dû se réfugier sous leur lit pour se planquer et j’ai dû appeler les gendarmes pour faire fuir mon mari et ma famille qui voulaient les prendre d’office. Cette situation est juste impossible !

En fait, après la mort d’Édouard, la juge aux affaires familiales (JAF) avait quand même demandé qu’il y ait des visites médiatisées tous les mois. La première fois, les enfants ne voulaient pas sortir de la voiture ; la psychologue de l’association les a convaincus de le faire à condition qu’ils ne soient pas obligés de voir leur père, et la visite a eu lieu. Mais ensuite, tous les mois, je devais trouver un médecin qui atteste que les enfants n’étaient pas en état de voir leur père. Un médecin l’a fait, puis plus personne ne voulait le faire, parce qu’à chaque fois, le père portait plainte contre les médecins en disant que les attestations n’étaient pas normales.

Nous avons vécu un enfer jusqu’en 2025, jusqu’à l’année dernière, où le juge des enfants a enfin écouté les enfants qui lui disaient qu’ils ne voulaient pas voir leur père. L’aîné avait quand même 15 ans et la petite 12 ans. Nous avons obtenu cela parce que la juge des enfants a enfin écouté les préconisations de la Ciivise, qui disait juste que chaque enfant devait être accompagné d’un administrateur ad hoc et avoir un avocat.

La juge, qui avait dit cinq ans auparavant qu’elle était terrorisée à l’idée d’un nouveau suicide, était rassurée, au bout de cinq ans, de ne plus être seule face à mon ex-mari violent et à son avocate hyper-virulente. Jusqu’alors, en effet, quand mon ex-mari avait exigé, après le classement sans suite, de revoir ses enfants, elle se retrouvait face à moi et mon avocate, et face au père. Je pense donc qu’en fait, elle était terrorisée par ce père qui exerçait des pressions en disant qu’on n’avait pas le droit de placer des enfants chez la mère, que c’était inadmissible et qu’il allait en référer plus haut. Je crois qu’elle était terrorisée de se trouver seule, avec la personne qui note, face à quelqu’un qu’elle savait violent, et qu’elle avait peur de le contrer. Dès lors qu’elle a été avec des « ad hoc » et l’éducateur de l’AEMO (assistance éducative en milieu ouvert), qui soutenaient les enfants, elle a enfin pu dire « stop » à mon ex-mari et à son avocate, et dire pour la première fois : « Là, on va écouter les enfants. »

Il faut bien voir que, depuis dix ans que j’ai quitté mon ex-mari et que nous sommes en procédure – j’ai connu quarante audiences –, jamais un juge n’a remis en place mon ex-mari, parce que, chaque fois, il arrivait en se plaignant et en se faisant passer pour la victime, parce qu’il avait perdu, en dix ans, tous ses droits parentaux. En 2019, lors du divorce, il avait perdu l’autorité parentale, puis plus ou moins son droit de visite et d’hébergement – non parce qu’il avait perdu son autorité parentale, mais parce qu’à la suite de la mort d’Édouard, il s’était vu imposer des visites médiatisées en lieu neutre.

En fait, personne ne l’avait jamais remis en place. Tous les juges l’écoutaient. Et là, pour une fois, en 2025, la juge lui a dit : « Mais, monsieur, si vous n’avez plus de droits sur vos enfants, si vous n’avez plus le droit de les voir, s’ils ne veulent plus vous voir, c’est juste parce que vous avez perdu tous vos droits, et ce n’est pas par hasard : c’est juste parce que la justice vous a enlevé vos droits. Donc, ça suffit ! Arrêtez. » Mais il a quand même fallu dix ans pour qu’un juge ait le courage de prendre ses responsabilités et de dire « stop » à la personne violente. S’il se permettait de se faire passer pour une victime, c’est parce qu’avant, il avait toujours eu une impunité non-stop.

Je vais revenir rapidement sur notre histoire. Il était violent. On a tout essayé. Avant, nous étions en Suisse et, pendant que nous étions mariés, nous avons fait deux fois des médiations. Il ne s’agissait pas de médiations familiales : en Suisse, ce sont des visites systémiques pour les violences conjugales. Mais chaque fois, au bout de six mois, il arrêtait le traitement en disant de continuer sans lui.

Ce qui nous avait amené à cette démarche était le fait que notre fils aîné – que j’appellerai Côme –, depuis sa naissance ou du moins depuis qu’il était tout petit, avait de graves troubles du comportement. Quand il est né, il pleurait tout le temps. Très vite – au bout de six mois –, il a fait de l’encoprésie, c’est-à-dire qu’il n’allait pas aux toilettes et faisait ses besoins dans sa culotte. Et quand il était stressé, il tapait tout le temps dans ses mains. Il était hyper-agressif dès qu’il avait un stress. Il avait du retard de développement cognitif et de langage. C’était invivable parce qu’il était tout le temps très perturbé et très agressif envers ses frère et sœur. Il n’arrivait pas à rester tout seul et était incapable de jouer.

J’ai tout de suite essayé de le soigner et, très vite, on nous a envoyés dans un centre pour violences conjugales dans un hôpital spécialisé, à Lausanne. Là, celui qui était alors mon mari a témoigné. Je l’y avais emmené parce qu’il avait frappé mon fils Édouard, qui avait plein de bleus. J’avais pris une photo et lui avais dit que je le quittais. Je suis donc partie en prenant les enfants sous le bras et je suis allée chez ma mère mais, au bout de cinq jours, celle-ci ne voulait plus nous garder. Mon mari nous disait qu’il allait se soigner et qu’il était désolé. Je lui ai donc dit : « OK, je reviens, mais tu te soignes. »

Dans ce centre, il a reconnu devant les médecins qu’il frappait ses enfants. Plus précisément, il disait : « Je lui donne des baffes de temps en temps ». Or, en Suisse, c’était interdit, les baffes – c’est là que j’ai vu tout l’intérêt d’une loi. Le psychiatre lui a dit : « En Suisse, c’est interdit, monsieur. » Mais il disait que c’étaient des petites baffes et que si Édouard avait des bleus, c’était parce qu’il marquait fort. On lui a alors clairement répété la loi : « C’est interdit, monsieur. On va faire un signalement. » Monsieur a dit OK, mais finalement nous sommes partis en France et le signalement n’a jamais été envoyé parce que les psychiatres n’ont pas voulu se mouiller.

En France, en avril 2015, il a essayé de me défenestrer et j’ai porté plainte. Il a reconnu les coups, je suis partie, puis nous nous sommes remis ensemble parce que je n’avais aucun soutien de la famille. Il a recommencé à me frapper mais, entre-temps, il avait vu une avocate qui lui avait certainement dit : « Si vous la refrappez, ne reconnaissez rien et faites-vous mal aussi : comme ça, vous direz que c’est elle qui vous a provoqué. »

Juste après avoir reconnu les faits la première fois, il m’a envoyé un mail depuis ma propre boîte mail, dont il avait tous les codes. Dans ce mail, il écrivait : « Laurent, si tu veux divorcer, ce sera une mise à mort. Il n’y aura pas de loi. Ça va être terrible », en faisant croire que c’était moi qui l’avais écrit. Quand j’ai vu cela dans ma boîte d’envoi, je n’ai pas compris. Six mois plus tard, quand il m’a frappée à nouveau, j’ai appelé les gendarmes parce que je voulais quitter la maison et reprendre des affaires pour partir, mais les gendarmes ne voulaient pas m’aider. Ils ont entendu mon mari m’injurier et me traiter de folle, de pute, d’incompétente et de fainéante pendant vingt minutes, pendant que je préparais mes affaires pour partir. Ils n’ont rien dit quand mon mari m’injuriait. Il était en dépression et ne faisait rien de la journée que boire et fumer. Quand je suis partie avec mes affaires, j’ai jeté en l’air son cendrier qui contenait une centaine de clopes. Il est alors devenu fou et a commencé à me sauter dessus. Les gendarmes n’ont pas été trop de deux pour l’empêcher de me frapper. En partant, j’ai dit aux gendarmes que je porterais plainte le lendemain parce que, comme ils l’avaient constaté, il pouvait être très violent, mais les gendarmes m’ont dit : « Mais, madame, c’est vous qui l’avez provoqué. Nous ne prendrons pas votre plainte. » Effectivement, j’y suis allée le lendemain et ma plainte n’a pas été prise.

Une semaine après, il essayait, cette fois, de m’étrangler dans le garage, en disant : « De toute façon, les gendarmes te prennent pour une folle : tu pourras toujours porter plainte ! » Je suis quand même allée voir les gendarmes qui, au début, m’ont dit que je les énervais un peu mais qui, en voyant les marques, ont bien voulu prendre la plainte. Mon mari a quand même été placé en garde à vue pendant vingt-quatre heures, mais il n’a rien avoué puisqu’il avait été hyper-bien coaché. Après ces vingt-quatre heures de garde à vue, il est sorti. C’était juste avant les vacances de Noël, où nous avions prévu de longue date de partir une semaine chez ses parents, à Paris. J’ai dit aux gendarmes qu’il ne fallait surtout pas qu’il parte, parce qu’il ne s’était jamais occupé de ses enfants, qu’il était en dépression, que les enfants étaient hyper-perturbés et qu’ils avaient peur de lui. Les gendarmes m’ont dit : « Madame, calmez-vous. Laissez-le un peu avec ses enfants, le pauvre ! Il est tellement malheureux sans eux. » Mes parents ont dit : « Charlotte, calme-toi ! » Moi, j’étais tellement épuisée que je n’ai pas contré.

Il est rentré une semaine plus tard. Au début, il voulait garder les enfants et, finalement, je crois que les enfants se sont rebellés à Paris. Je reçois un mail me disant : « Tu vas être contente, je rentre ce soir avec les enfants, à la sortie de ton travail. » Sortant de mon travail à dix-neuf heures, je reçois un appel anxieux de mon fils qui me dit : « Maman, rentre tout de suite à la maison. Tu viens quand ? » Je lui dis : « J’arrive, mais vous êtes avec votre papa. – Non, maman, viens tout de suite ! » J’arrive chez moi. C’était dehors, il était dix-neuf heures, il faisait nuit et froid. Je trouve mon mari allongé sur la terrasse, livide. Il me dit : « Charlotte, ne prends surtout pas le couteau de cuisine qui est sous mon banc. » Je lui dis que je ne vais pas le prendre. Je le regarde et il me montre son ventre : les boyaux sortaient. Il était seul avec les trois enfants, dont l’aîné de 6 ans, avec des troubles autistiques et de graves troubles du comportement, qui avait pris le téléphone pour m’appeler en urgence. Imaginez le stress des enfants – et les deux petits !

Mme la présidente Maud Petit. C’est-à-dire qu’il s’était auto-mutilé ?

Mme Charlotte Millet. Oui. Avant de le faire, il avait dit adieu à ses trois enfants : « Votre mère veut m’envoyer en prison, et moi, je ne le supporte pas. Elle veut me couper de vous. Je ne supporterais plus de ne plus vous voir. Donc, je vous dis adieu. Je vais m’enfermer dans les WC. Ne venez pas me voir. Je vous aime. Adieu. » Cela, c’est mon fils qui me l’a dit – il l’a aussi écrit dans le compte rendu des psychiatres lorsqu’il a été hospitalisé.

Leur père s’est enfermé dans les toilettes. Il avait pris à Paris, chez sa mère qui est insulinodépendante, une seringue d’insuline. Il se l’était injectée, puis était allé dehors pour m’attendre. Vu que l’insuline ne marchait pas, il avait pris un couteau. Il avait quand même préparé son coup, parce qu’il avait aussi pris du Tramadol par le biais de son beau-frère qui est obstétricien. Il s’est donc ouvert le ventre, devant ses enfants ! J’ai tout de suite appelé le 15 et me suis occupée des enfants. J’ai demandé à ma sœur, qui était à cinq minutes, de venir, mais elle a refusé. Ça l’embêtait. J’ai donc appelé la nounou, qui a mis vingt minutes pour venir. Les enfants ont donc vu les pompiers qui arrivaient et leur père qui était en train de mourir. Moi, j’étais complètement terrorisée. Une scène d’enfer. La petite avait 3 ans, Édouard 5 ans.

Les jours d’après, et même pendant des années, Édouard criait : « À l’aide, à l’aide ! » Côme faisait toutes les nuits des cauchemars et des terreurs nocturnes, et se réveillait en hurlant. Ces cris, je les connaissais bien parce que, quand j’étais étudiante, je dormais chez mon grand-oncle, déporté à Dora et rescapé des camps de concentration, qui criait toutes les nuits de la même façon. Toutes les nuits, je disais à mon fils : « Tu rêves, ce n’est pas la réalité, tu peux te rassurer, tu peux te rendormir. » Ce que mes fils subissaient tout le temps, c’étaient les mêmes traumatismes que ceux des gens qui étaient allés dans les camps de concentration.

J’ai dit au gendarme qui est venu : « Bon, vous voyez, vous ne m’avez pas écoutée, et voilà ce qui se passe. » Ce n’était pas fini pour autant. Mon pauvre mari s’était ouvert le ventre, mais de telle façon qu’en fait, ce n’était pas mortel. Il est donc allé à un hôpital psychiatrique en Suisse. Moi, j’avais demandé auparavant une ordonnance de protection, qui a été décalée d’un mois. Comme le gendarme avait dit que c’était moi qui provoquais mon mari et que le procureur n’avait vu que ça, le procureur a dit au juge des affaires familiales, à propos de mon ordonnance de protection, que les violences étaient réciproques et que je n’étais donc pas en danger, d’autant moins que mon mari était en hôpital psychiatrique. Qui plus est, la première plainte, où il avait reconnu les premières violences six mois auparavant, s’était perdue. Résultat : je n’ai pas été protégée.

Après l’ordonnance de protection, mon mari est sorti. Étant hospitalisé en Suisse, il a créé son insolvabilité en rentrant en France et en se désinscrivant du chômage suisse : la clinique psychiatrique où il était l’a viré et, une semaine après l’ordonnance de protection, non accordée, il est ressorti et a exigé d’avoir son fils. J’étais obligée de le lui donner – mes avocats m’ont dit qu’il fallait le faire. Pendant une semaine, il a eu les enfants et ça s’est hyper-mal passé. Quand j’ai récupéré les enfants, il est venu dans le chalet et a pris mon téléphone. Lorsque j’ai voulu le reprendre parce qu’il contenait des choses confidentielles, il m’a arraché le pouce – j’ai dû être opérée un mois après, parce que mon pouce n’était plus sur la main. Je suis allée porter plainte, mais il était venu avant : il s’était fait mal avec un couteau de cuisine et avait dit aux gendarmes que c’était moi qui lui avais fait mal. Lui, néanmoins, à la différence de moi, n’avait aucune séquelle et on avait déjà vu qu’il avait l’habitude de s’automutiler. En plus, il avait dit à son psychiatre qu’il avait fait ça pour me nuire et passer pour une victime, et pour nuire aussi à ses enfants, qui n’avaient pas voulu rester en vacances avec lui à Paris. C’était juste par représailles et pour se faire passer pour une victime.

Le gendarme le savait, mais il a dit qu’il y avait des violences réciproques. Il a bien vu que mon mari avait les codes de mes mails, tandis que, moi, je n’avais pas les siens. Alors que l’on sait bien aujourd’hui que cela relève du contrôle coercitif, ma plainte a été classée sans suite. Nous avons alors vu le juge aux affaires familiales pour les mesures provisoires. Je lui ai expliqué tout ce qui se passait, que mon mari avait failli se suicider, qu’il m’avait frappée, qu’il avait toujours été violent envers ses enfants, qu’il ne s’était jamais occupé d’eux et qu’il en était incapable parce qu’il était, de surcroît, en dépression. Malgré cela et, surtout, malgré le fait que la pédopsychiatre qui venait de faire une analyse de notre fils et chez qui mon mari avait emmené les trois enfants, voyant comment il se comportait avec eux, et surtout avec notre aîné, qu’il culpabilisait pour tout et rabaissait même devant elle, avait fait un signalement, lequel avait été envoyé au procureur et communiqué au juge, celui-ci a néanmoins donné au père des droits de visite et d’hébergement normaux, c’est-à-dire un week-end sur deux et la moitié des vacances scolaires.

Les choses se passaient toujours très mal à chaque période de vacances scolaires. Un mois après, à la suite du signalement, le juge des enfants est intervenu, mais n’écoutait que mon mari qui se faisait passer pour une victime, tandis que j’étais, moi, la mauvaise mère, l’incapable etc. Puisque le gendarme avait dit que c’était moi qui provoquais, c’était moi la méchante, et le juge des enfants n’a pas protégé les enfants, uniquement parce qu’il n’écoutait que mon mari et, comme le juge de l’ONC (ordonnance de non-conciliation), ne regardait aucune preuve. À la fin de l’audition du juge de l’ONC – c’est-à-dire du JAF –, je lui ai dit : « Attention, mon mari raconte n’importe quoi. C’est un manipulateur. Tous nos amis l’appelaient l’affabulateur, le mythomane. Faites attention : regardez toutes les preuves, parce qu’il ne vous a raconté que des bêtises », mais le juge n’a rien regardé. Preuve en est qu’alors que la première chose que je lui avais dite était : « Attention, nous avons vendu notre chalet », il m’a attribué ce chalet pour résidence principale. Les juges ne regardent pas les pièces – ils disent qu’ils ont trop de choses. Le juge des enfants n’a donc pas regardé les pièces ni le signalement, et le juge aux affaires familiales non plus. C’est un vrai problème.

Après, ça a continué. Quand il a ses enfants chez ses parents, mon mari dit qu’il n’est pas leur père parce que je suis une pute. Les juges sont saisis et disent qu’il faudra encadrer les droits de visite et d’hébergement avec les grands-parents – mais c’est chez les grands-parents que ça s’est passé ! Il en est allé ainsi jusqu’au divorce. Or le divorce, s’il m’attribue la garde principale et enlève l’exercice de l’autorité parentale à mon mari, prévoit toujours des droits de visite et d’hébergement de la moitié des vacances scolaires, avec les grands-parents. Donc, en fait, ça ne sert à rien : il continue ses violences.

Il a été condamné à cinq mois de prison avec sursis pour violences conjugales, mais il n’a rien respecté. Rien du tout. Lorsque mes enfants faisaient une bêtise, je leur disais : « Attention, tu es en sursis, tu as fait une bêtise. Cette fois-ci, on passe, mais si tu recommences, puisque tu es en sursis eh bien, tu auras une sanction. » Puisque mon mari était en sursis, je pensais qu’il y aurait des sanctions s’il ne respectait pas ses obligations. Il devait chercher du travail, se soigner et, surtout, ne pas entrer en contact avec moi : le lendemain du jugement il m’a envoyé 150 mails. Il ne payait plus sa pension, ne s’est jamais soigné et n’a jamais cherché de travail. Bêtement, j’ai écrit au juge d’application des peines pour lui expliquer qu’il ne faisait rien, mais il n’y a eu aucune sanction. Je pensais qu’il allait aller en prison, mais il ne s’est rien passé.

Mme la présidente Maud Petit. Aujourd’hui, où en êtes-vous ?

Mme Charlotte Millet. Aujourd’hui, ça va, et c’est pour ça que je peux témoigner. Les enfants ne sont plus obligés d’aller voir leur père. Mon fils aîné, Côme, va très bien, grâce au traitement du pédopsychiatre qui a fait le signalement, le docteur Fericelli, que vous avez entendue. Au début, on croyait que c’était de l’autisme et, finalement, le traitement a amélioré sa situation. Alors qu’avant il ne jouait pas et était incapable d’aller avec d’autres enfants, il a maintenant 17 de moyenne, même s’il est en bac pro. Il est bien dans sa peau, ses profs l’adorent et il a plein de copains. C’est une vraie réussite. Il n’a plus de terreurs nocturnes.

Ma fille, en revanche, soignée elle aussi par le docteur Fericelli – qui avait fait un signalement –, ne va pas bien. En 2022, mon mari ayant déposé quatre plaintes contre le docteur Fericelli auprès du Conseil de l’Ordre, ce dernier l’a sanctionnée. Voyant cela, la juge des enfants a dit : « Ah ! mais, madame, il faudrait changer de soignant pour la petite Justine qui ne va pas bien, parce que le docteur Fericelli n’est pas neutre : il faudrait que vous trouviez un autre docteur. » Je lui ai répondu que, premièrement, ce n’était pas ce que disait la Ciivise, pour qui un médecin ne doit pas être neutre quand il y a des violences et quand il dénonce de l’inceste. Deuxièmement, que dans notre région, il y avait deux ans d’attente pour consulter un pédopsychiatre.

Malgré cela, la juge a dit qu’il fallait arrêter avec le docteur Fericelli. Ma fille a donc arrêté, mais ne voulait plus se faire soigner. En septembre dernier, harcelée à l’école – comme mon fils Édouard avant de se suicider et comme mon fils aîné quand il n’était pas soigné –, elle a fait une phobie scolaire. Résultat : en septembre, elle ne voulait plus aller à l’école et elle avait des idées très noires. Elle a dû être hospitalisée pendant trois mois en clinique psychiatrique, d’où elle sort tout juste. Pour l’instant, ça va mieux parce qu’elle n’est plus obligée d’aller voir son père – parce que la justice l’a enfin écoutée.

Mme la présidente Maud Petit. Je vous reme rcie pour votre témoignage. Comme vous êtes plusieurs à devoir vous exprimer, nous ne pouvons pas vous entendre aussi longuement que nous le souhaiterions.

Je vais maintenant donner la parole, en visioconférence depuis la Guadeloupe, à Mme Christelle Calmet, qui a dû se lever à quatre heures ce matin pour être parmi nous.

Mme Christelle Calmet. Madame la présidente, monsieur le rapporteur, mesdames et messieurs les députés membres de la commission, permettez-moi de vous exprimer ma profonde reconnaissance pour votre courage, votre engagement et l’attention que vous portez aux enfants victimes de violences sexuelles incestueuses parentales et aux mères protectrices. Par vos travaux et votre écoute, vous nous offrez un espace où nos paroles peuvent être enfin entendues. Nos témoignages, associés à votre engagement, constituent des fondations essentielles pour faire évoluer notre société et mieux protéger les enfants, qui en sont l’avenir. À travers cette commission, vous donnez à ma fille et à moi-même la possibilité de faire entendre nos voix, notre histoire et notre combat pour la justice.

En novembre 2013, mon enfant a 2 ans et demi. Après quatre années de vie commune marquées, pour ma part, par des violences psychologiques et sexuelles, j’ai trouvé la force, grâce à mon avocate et à une association venant en aide aux femmes victimes de violences sur la Basse-Terre, de fuir le domicile conjugal afin de me protéger, ainsi que ma fille. Ce qui m’avait conduite à préparer cette fuite était qu’il avait disparu avec elle pendant trois jours. Or ma fille était exclusivement allaitée. Lorsqu’il m’a contactée au deuxième jour d’absence et que j’ai entendu ma fille pleurer, j’ai décidé de m’organiser. J’ai engagé la demande de divorce par la suite.

En 2014, un droit de garde classique a été mis en place et, le premier week-end, il a déposé sa première plainte. D’autres ont suivi pour les petites et pour les grandes vacances. J’avais rompu les relations, sur le conseil de la psychologue de l’association qui m’accompagnait depuis plus d’un an : au vu des mots qu’elle avait mis sur la personnalité de ce monsieur, j’avais eu affaire à un manipulateur pervers narcissique. J’ignorais complètement ce que c’était et j’en ai eu froid dans le dos. La psychologue m’avait dit qu’en pareil cas, l’une des démarches consistait à éviter de laisser toute faille par laquelle il pourrait pénétrer, et donc à éviter toute communication, pour me préserver, et j’ai suivi ses conseils.

Le divorce a été prononcé en 2015 puis, en octobre-novembre 2016, sont apparus chez ma fille les premiers signaux d’alerte, que je n’ai malheureusement pas su comprendre à ce moment-là. Elle pleurait à chaque fois à la vue de son père, refusait de partir avec lui, s’agrippant à moi comme si sa vie en dépendait. J’ai interprété ses réactions comme l’expression d’un attachement à moi. Je me suis dit que ça irait et que, de toute façon, c’était son papa et que c’était une question d’habitude puisqu’elle était encore petite. Même quand sa tante paternelle venait la chercher, elle s’agrippait. Je discutais avec sa tante, j’étais confiante.

J’ai minimisé sa souffrance, espérant qu’il ne s’agissait que d’une maladresse quand elle m’en a parlé la toute première fois, puisqu’elle n’a pas reparlé, par la suite, de cette agression sexuelle. J’ai retrouvé ses propos, que j’avais alors transmis à mon avocate par mail en 2016 – j’ai oublié car je n’ai pas eu de suites. Je me suis dit que j’avais peut-être mal compris ce qu’elle avait dit, puisque l’avocate n’y avait pas répondu. Il n’y a donc pas eu de suites. Ma fille n’a pas continué à se plaindre de ce qu’elle vivait – c’était en lien avec l’introduction du doigt.

Les mois ont passé et il nous a fait vivre un véritable enfer, multipliant les procédures et accusations mensongères dans des plaintes de non-représentation d’enfant. C’était faux. C’était assez incompréhensible parce que, pour moi, logiquement, quand des gens divorcent, chacun reprend sa route et l’essentiel est de s’organiser dans l’intérêt de l’enfant – mais, en fait, cela n’a pas été le cas.

Le premier week-end de garde, en 2015, ma voiture était en panne et je suis donc restée à la maison. Je lui ai envoyé un message pour dire que ma voiture était en panne et qu’il faudrait qu’il vienne chez moi récupérer la petite, et j’ai averti la crèche. Le soir arrivant, alors que je pensais le trouver devant la maison, j’ai reçu un appel de la gendarmerie. Je leur ai dit que j’avais envoyé un message à monsieur, mais ils n’en ont eu cure. J’étais confiante et je me suis dit que l’échange par SMS prouverait ma bonne foi mais, en fait, ils n’en avaient que faire. La situation était assez particulière, parce que je ne comprenais pas où ils voulaient en venir.

Je me suis dit qu’avec le temps, certaines personnes pouvant avoir du mal à accepter un divorce ou une séparation, cela se calmerait. Non, ça ne s’est jamais apaisé.

En février 2017, il y a eu une ordonnance du JAF qui a modifié le droit de garde classique en garde alternée, qui prenait effet le 1er septembre 2017. Je me suis dit : « Très bien, elle grandit, il va y avoir une relation père-fille et, moi, je pourrai utiliser ce temps » ; je voulais reprendre des études de droit pour être juge des enfants. 

En juillet 2017, donc deux mois avant la mise en place de la garde alternée, mon enfant me fait de nouvelles révélations. Et, cette fois-ci, je me suis dit : « J’entends. » Je n’ai pas minimisé et j’ai pensé à les consigner. Je savais que je devais l’écouter pleinement et être attentive à chaque mot, pour me battre pour elle. Il y avait quelque chose de palpable là. Même si je me disais : « Pourvu que tu aies mal compris encore, pourvu, parce que tu vas rentrer dans un truc contre cette personne, qu’il faut éviter, qu’il faut éviter à tout prix ».

Dans les premiers jours, les questions se sont bousculées. Que nous arrivait-il ? À qui pouvions-nous parler ? Fallait-il déposer plainte ? Et, malgré tout, au plus profond de moi, j’espérais encore, vraiment, que les déclarations de ma fille ne se confirment pas, tant la réalité était insoutenable.

Donc, que faire quand ma fille de 5 ans et demi me disait, je vais citer ses mots tel qu’elle parlait à cette période : « Maman, papa me fait mal à ma foufounette avec sa main. Il me fait mal à mon petit trou rose. » « Maman, j’ai très mal à ma foufounette. J’ai mal, maman. » « Il dit qu’il fait ce qu’il veut. Il veut pas me laisser faire ma toilette toute seule. » Il y a eu plusieurs épisodes. « Maman, je veux vomir. » Que faire quand ma fille me disait : « Papa veut pas me donner mon gant pour faire ma toilette. Il dit que le gant, c’est pour lui, pas pour moi. »

À un autre moment : « Papa m’a forcée à regarder un film, sinon c’était la fessée. Il y avait un monsieur qui enlevait son slip et la dame sa culotte, et la dame est montée sur le monsieur. Il était dans un lit. Le monsieur et la dame étaient marron. » « Maman, je peux te parler ? Et si je te dis que dormir avec mon papa, ça se passe pas bien ? Et puis, j’en ai marre, j’en ai marre ! » Un petit bout de chou qui parle comme ça !

Que faire quand ma fille de 6 ans me disait : « Maman, tu as un petit trou rose ? Est-ce qu’il y a du sang qui sort de ton petit trou rose ? » « Papa me fait mal à mon petit trou rose, plein de fois. » « J’ai une surprise pour toi. » Il s’agissait d’un dessin. J’étais allée la chercher chez lui à la sortie de l’école, il y avait ce jour-là des Olympiades et c’est à ce moment-là qu’elle me dit qu’elle a une surprise pour moi. Je lui dis super. Et quand j’arrive pour la récupérer au domicile, elle me montre ce dessin, que j’ai toujours conservé. Elle a fait ce dessin recto verso ; au recto, il y a un personnage, avec une tête qui ressemble un peu à celle d’un pirate, avec des cœurs brisés. Je me suis dit : « Tiens, c’est un pirate, c’est mimi. » Je n’avais pas encore compris la symbolique. En fait, m’a-t-elle expliqué : « C’est mon papa. Il se coupe la tête avec le couteau et il y a du sang qui sort de sa bouche. Il m’a fait mal à ma foufounette. » Et au verso de ce dessin, il y a des cœurs, tout à fait normaux, bien dessinés, avec écrit « maman ».

À un autre moment, elle dit s’adressant à son papa, qu’elle voit arriver alors qu’il venait la récupérer à la maison un autre week-end : « Je ne veux pas partir avec toi. Tu m’as fait mal à mon petit trou rose. » Que faire quand ma fille lui disait cela, quand il venait la chercher devant notre maison ?

Que faire quand ma fille me disait : « Papa m’a donné une fessée avec la boucle de sa ceinture » ? « Il m’a traitée de menteuse parce qu’il croyait que je t’avais dit le secret qu’il m’avait dit de ne pas te dire : je vais envoyer ta maman en prison. » « Il m’a donné une autre fessée avec sa ceinture parce que j’avais construit une cabane avec des chaises et un paréo. Il m’a donné une fessée avec sa ceinture parce qu’il croyait que j’avais fait tomber de la poussière qui était sur la table et c’était pas moi. » « Il a frotté ses mains avec du savon et a mis dans ma foufounette et, après, il a mis du savon sur le bout de son doigt et l’a mis fort dans mon petit trou rose et ça me faisait mal. » « Il m’a fait mal au petit trou rose, je lui ai dit de ne pas faire ça. Il m’a dit je suis ton père, je fais ce que je veux. » « Il m’a fait mal tous les jours à mon petit trou rose. Pendant la douche, il mettait du savon dans mon petit trou rose, avec son index. » « Il me fait mal. Il me fait ma toilette souvent avec de l’eau froide, parce qu’il dit que l’eau tiède, c’est pas pour moi. »

Dans un autre témoignage, mon enfant dit : « Ma grand-mère m’a fait très mal à mon œil. » C’était en février 2018. « Ma grand-mère m’a fait très mal à mon œil avec la portière de la voiture. » Elle parle de sa grand-mère paternelle. « Elle m’a pas soignée et m’a même pas dit pardon. Et papa m’a même pas soignée, alors que j’avais mal. »

Sur cette période, elle devait rentrer le 2 février, mais il ne l’avait pas ramenée. J’ai attendu le 7 février pour déposer plainte pour non-représentation d’enfant, parce que je trouvais toujours une excuse. Mais les jours passaient, et je me suis dit : « Christelle, il faut aller encore à la gendarmerie… pfff. Bon, il faut y aller. » Donc, il l’a ramenée le 7. C’est là que j’ai vu qu’elle avait ce bleu. Et elle a dit avoir mal à sa foufounette en sortant de la voiture – j’y reviendrai. La plainte n’a pas eu de suite.  « Comme il avait mis la clim et que j’ouvrais la porte, et ben il entendait que je voulais faire le 119 avec le téléphone fixe pour dire tout le mal que papa m’a fait. Il m’a donné une fessée et il m’a dit : Va te coucher, jeune fille. »

Que faire quand ma fille me disait : « Maman, j’ai encore beaucoup de secrets cachés dans ma tête, mais je ne vais pas te les dire. » « Maman, je peux te dire un secret ? » « Maman, viens voir ma culotte. » « Maman, j’arrive pas à dormir, le monstre est là, il veut pas partir. » « Je peux avoir du lait au chocolat, s’il te plaît ? Reste avec moi. Je veux pas rester seule. » « Maman, je peux te parler ? Pendant qu’on regardait le film chez papa, il a pris ma main gauche et l’a mise sur son zizi qui était tout droit. Il était dur et c’était gluant au bout de son zizi. Et c’était rose, au bout, là où il y a le petit trou. Il a mis sa main sur ma foufounette. Il a pris mon cou avec sa main pour pencher ma tête, pour mettre ma bouche sur le bout de son zizi qui était gluant. Le truc était transparent et ma bouche, et ma langue, après, était gluante comme une limace et c’était acide. Je lui ai dit d’arrêter, de ne pas faire ça, quand ma bouche était sur son zizi. Il m’a dit : Va dans ta chambre, tu seras privée de sortie. » Elle explique qu’elle avait la bouche gonflée. Quand elle me le raconte, elle a la bouche gonflée ; elle me fait signe avec le doigt qu’elle a quelque chose dans la bouche et, en fait, elle va dans le lavabo se libérer, pour vomir. « Maman, c’est pour ça que j’aime pas parler de ça, parce que ça me fait vomir à chaque fois. »

Donc des questions s’ajoutaient aux premières. Comment un adulte, un père, peut-il s’obstiner à vouloir faire la toilette en ciblant en priorité les parties intimes de sa fille ? Alors que celle-ci est autonome sur ce plan depuis l’âge de 4 ans. Pourquoi n’entend-il pas l’opposition de sa fille de 5 ans et demi quand il touche à son intimité d’enfant en y introduisant son doigt ? Comment expliquer ces vomissements répétitifs, dans cette période et jusqu’à aujourd’hui ? Comment expliquer que le sexe d’une enfant de 5 ans et demi ait des écoulements jaune verdâtre ? Écoulements pour lesquels le pédiatre va prescrire un traitement par antibiotiques à large spectre, qui va s’avérer inefficace.

Il fallait que j’agisse pour protéger mon enfant. Toutes les démarches que j’ai entreprises avaient pour seul but de rechercher de l’aide auprès des différentes institutions : gendarmerie, JAF, juge des enfants, juge d’instruction, procureur. J’ai tout fait, j’ai tout vu, tout entendu. Ce que ma fille a subi n’a jamais été pris au sérieux.

Ce samedi 23 septembre 2017, quand elle se plaint, quand elle exprime la souffrance qu’elle a au niveau de son intimité, j’appelle une de mes connaissances pour avoir un conseil. Cela s’est passé après un autre événement : au moment de la passer à la douche, elle était dévêtue et elle s’est mise à frotter sa vulve sur ma jambe droite, en montant et en descendant. Je ne l’ai pas repoussée brutalement, mais j’ai été surprise. Je lui ai dit : « Pourquoi tu fais cela ? » Et c’est là qu’elle m’a expliqué ce qu’elle avait vu. Et c’est là que j’ai appelé une connaissance. Je lui ai dit : « Qu’est-ce que je dois faire ? » Il m’a répondu qu’il fallait aller aux urgences.

Je me rends aux urgences du CHBT (centre hospitalier de la Basse-Terre). Le médecin qui ausculte mon enfant note dans son rapport qu’il faut faire un dépôt de plainte, parce qu’il y a des traces de sang dans les urines. Leur examen démontre… Et le gynécologue de garde me conseille d’adresser mon enfant à la médecine légale au CHU (centre hospitalier universitaire) de Pointe-à-Pitre et de faire une déclaration de police. Donc, tout est marqué.

À la sortie des urgences, il était très tard. Je me rends à la gendarmerie de Saint-Claude et de la famille me rejoint là-bas – je partais de Basse-Terre pour me rendre à Saint-Claude. En route, j’appelle la gendarmerie. Je suis donc attendue à la caserne. Il devait être 22 heures ou 23 heures. J’explique au gendarme qui nous accueille, avec la plainte, ce qu’il nous est préconisé de faire. Il me dit, après lecture : « Il n’y a pas de mort, il n’y a pas de sang. Je ne vais pas déranger le procureur pour ça. » Désabusée, j’ai envie de lui dire : « C’est écrit que, oui, il y a des traces de sang. » Il nous invite à repartir et à revenir le dimanche 24 septembre 2017. En attendant, nous allons quand même au commissariat de Basse-Terre, puisqu’on a besoin d’être entendu, de comprendre. À la police de Basse-Terre, on nous dit : « Non, vous habitez Saint-Claude. On ne peut pas vous recevoir. » Donc, le dimanche 24 septembre, retour à la gendarmerie pour expliquer l’événement qui s’était produit la veille.

Le lundi 25 septembre, rendez-vous est pris à la brigade de prévention de la délinquance juvénile à Baie-Mahault. Ma fille a été entendue dans la salle Mélanie et le jeudi 28, elle a été reçue à l’UMJ (unité médico-judiciaire). Puisque mon enfant est reçue, je suis reçue par une assistante sociale, parce que la psychologue était en congé. Donc, oralement, ce médecin me dit : « L’hymen n’est pas défloré. Il reste quelques irritations. Il faut qu’elle soit protégée. Et puis, ce film ... » Je comprends que mon enfant a parlé du film. Sur le problème d’écoulement vaginal et des démangeaisons, la secrétaire m’explique que le docteur a dit que c’était le rôle du pédiatre de faire un prélèvement ; pas le sien.

Le 4 octobre 2017, un gendarme m’appelle et dit : « Pas de viol. L’hymen n’est pas défloré. » Et puis, il relate les propos du père expliquant qu’il regardait un film à l’eau de rose et qu’il a peut-être frotté un peu fort lors de la toilette. Et conclut qu’elle doit retourner chez son père. Je suis plutôt stupéfaite et je lui dis : « Mais monsieur, les propos sont… J’entends… J’ai du mal à encaisser ce qu’elle dit, mais un enfant ne peut pas imaginer des choses que vivent des adultes lors de relations. » Je dis encore : « Mais, monsieur, la plainte est faite pour attouchements sexuels. » En fait, je n’arrivais pas à faire l’association père et viol. J’avais du mal… Voilà.

Il y a des documents que j’ai pu lire, en l’occurrence l’audition qui relate l’échange de mon enfant et où les choses sont écrites. Tout est retracé, il y a des vidéos où tout est très clair, tout est très clair. La lecture de ce document laisse comprendre que, oui, on cherche quand même par tous les moyens à avoir une réponse mais, en même temps, la façon dont le gendarme posait la question et menait l’échange, c’était comme s’il avait eu envie qu’elle dise qu’il n’y avait rien eu de grave, en fait. Non ! Elle dit : « Il a fait rentrer son doigt. » Il a fait rentrer. Elle exprime précisément aussi, surtout dans ces moments-là, que tout est toujours ciblé vers la foufounette pendant la toilette. Quand on fait la toilette d’un enfant, on commence par le visage, par le cou et on descend petit à petit. Elle, tout est toujours ciblé, dans ses déclarations, vers la foufounette. Toutes les questions qui sont posées démontrent bien qu’il y a eu – et ce n’est pas une vue de l’esprit – qu’il y a eu agression sexuelle, qu’il y a eu viol. J’ai compris avec les années et grâce aussi à l’information qui m’a été apportée par des professionnels extérieurs, que ce n’est pas parce qu’un hymen n’est pas défloré… à partir du moment où on introduit un doigt par quelque orifice, sans le consentement de la personne, c’est un viol.

Le 13 octobre, j’appelle la brigade de nouveau et je leur explique que ma fille se plaint de violences qui perdurent, après une semaine de garde alternée puisqu’elle a dû retourner chez son père. Et le gendarme, sur un ton agacé, me répond : « Vous n’allez pas monter à Saint-Claude tous les jours. De toute façon, le dossier est classé sans suite. Votre fille se plaint ? Appelez l’ASE. » Je lui dis : « C’est quoi cette ASE ? À la limite, donnez-moi un numéro. L’essentiel est que j’arrive à trouver quelqu’un qui soit à notre écoute. » J’explique aussi que je voudrais la copie du rapport et il me dit que je n’ai qu’à écrire au procureur.

Je saisis alors un avocat pour demander une copie de ces rapports. Cet avocat me dit oralement : « Il n’y a pas de dossier classé sans suite. » Parce que moi, dans tout cela, je pensais – c’était ma vision – qu’il y aurait eu une confrontation pour voir ce qu’il en était, qu’il y aurait eu une enquête sérieuse puisque ma fille parlait de films, etc., pour voir chez ce monsieur où étaient les éléments. Mais il n’y a pas eu de confrontation. Tout m’a été dit par téléphone. C’est assez particulier parce que, même si on n’est pas dans le milieu, la correction voudrait que si je fais une démarche d’aller vers, je sois reçue à nouveau pour qu’on m’explique les démarches qui sont faites. Mais il n’en a rien été.

J’ai dû changer de pédiatre parce que son pédiatre d’origine, que j’avais vu en août 2017 à son retour de congé – puisque chaque année elle avait un PAI (projet d’accueil individualisé) pour des crises d’asthme –, m’a répondu, lorsque je lui ai expliqué ce qui s’était passé en juillet-août et demandé son aide : « On marche sur des œufs ». Et c’est tout. On est reparti sans qu’il l’ait auscultée, sans qu’il ait échangé avec elle pour savoir ce qu’il en était. Le nouveau pédiatre qu’on a dû trouver en raison de ses problèmes gynécologiques établit le 27 octobre un certificat médical, car il constate des troubles du comportement psychotraumatiques.

Je demande au JAF une audience en référé, parce que je n’ai aucun support officiel disant qu’il y a eu un classement sans suite. Je saisis le JAF en référé pour montrer que je dois protéger mon enfant. Mais en fait, ce jugement nous déboute, le 27 novembre 2017, de toutes nos demandes. Pourquoi ? Parce que je n’ai pas réussi à prononcer le mot viol, parce que monsieur a dit que la petite se douchait seule à son domicile et parce que ça leur semblait normal de faire une association avec le fait que les parents étaient séparés depuis 2013. Je l’ai quitté pour des violences conjugales ; j’ai expliqué, j’ai écrit au bureau d’aide aux victimes, j’ai été accompagnée par l’association. Personne n’en avait cure. Mais l’histoire du conflit parental a commencé à rentrer dans le jeu et les propos que l’enfant pouvait tenir, personne n’en avait cure. Et ça, c’était quelque chose qui ne les dérangeait pas. Ils se sont plutôt focalisés sur le fait que Mme Calmet n’avait pas pu dire clairement les choses.

En décembre 2017, il y a eu un signalement fait par la directrice de l’école – elle était en primaire –, suite aux confidences faites par ma fille. Sur cette période de 2017, j’étais assez ébranlée. Des parents m’ont donné le numéro d’un contact au service de l’aide à la parentalité, en m’expliquant qu’il s’agissait d’une psychologue. J’y vais ; il s’en est suivi trois mois d’accompagnement de mon enfant au service de l’aide à la parentalité par cette psychologue, qui a émis, au mois de mars, un rapport.

En février, lorsque j’avais porté plainte contre Monsieur pour non-représentation d’enfant, plainte qui n’avait pas été prise en compte, je l’avais emmenée aux urgences parce qu’elle avait encore plus mal à son intimité, à son petit trou rose, elle arrivait à peine à marcher. Je lui avais demandé la permission de regarder pour voir et, effectivement, c’était enflé ; je lui avais expliqué qu’il fallait aller aux urgences. Elle ne voulait pas. Je lui avais mis du Mitosyl, de la gaze, pour que ça l’apaise, mais j’avais insisté pour aller aux urgences. Aux urgences du CHBT, on m’a expliqué que si je n’avais pas une réquisition, on ne pouvait pas la recevoir. Mais les gendarmes m’ont dit pas téléphone : « Si vous n’avez pas une ordonnance des médecins des urgences, ce n’est pas la peine de venir. » C’était un chassé-croisé et nous nous sommes retrouvées au milieu de nulle part, avec personne pour nous venir alors en aide.

Avant de retourner voir le pédiatre de ma fille, qui était sur Grande-Terre et parce qu’il fallait un document, je suis allée consulter un médecin à Basse-Terre, à Baillif. Celui-ci a pris en charge ma petite, vu ce qu’il en était, après l’avoir reçue seule dans son espace. Elle a fait son rapport. Le pédiatre a également reçu ma fille et fait un constat. Il a également écrit directement au procureur et c’est ainsi que la deuxième plainte a été déposée. Mais en fait, cette plainte n’intéressait personne. Rien n’a été pris en compte.

Par le biais de mes avocats, nous avons tenté d’avoir un rendez-vous avec le procureur, avec les éléments, pour comprendre ce qui se passait ; parce que je n’y comprenais absolument rien. Nous avons été reçus au moment où la psychologue du service de l’aide à la parentalité nous confirmait qu’à travers tout le travail qu’elle avait fait avec mon enfant, elle avait suffisamment d’éléments. Elle m’a dit : « Madame Calmet, il va falloir être forte. Il y a suffisamment d’éléments pour que ça soit un viol. Ce rapport, je vais le transmettre au procureur. » Je lui ai demandé : « Vous êtes sûre de ce que vous me dites ? », parce que, moi, si j’avais pu arrêter cette affaire pour que tout redevienne normal, je l’aurais fait. Elle m’a dit : « C’est cela. Ce dossier doit être transmis au procureur. » Je lui ai demandé par précaution : « Pourriez-vous me faire confiance et le mettre sous pli. Nous avons pu obtenir un rendez-vous avec le procureur. Je vais le lui remettre en main propre avec les avocats. » Nous avons eu ce rendez-vous avec le procureur et la substitut de l’époque. Et en fait, aucun document n’a été ouvert, aucune conversation constructive dans l’intérêt de l’enfant n’a été prise en compte et on nous a remis à la porte comme nous étions venus.

J’ai dû protéger, au mois d’avril 2018, ma petite au vu de ce qu’elle disait. J’avais rencontré un médecin dans un centre médico-social, qui avait été mon pédiatre quand j’étais petite et qui exerçait toujours, et à qui j’étais allée demander conseil. Il m’avait conseillé d’écrire au juge des enfants. Je me suis dit : le juge des enfants, c’est le bon Dieu des enfants. J’ai donc écrit au juge des enfants pour expliquer les raisons pour lesquelles je gardais ma petite. Elle m’a répondu qu’elle n’était pas habilitée pour dire si je devais garder ou non ma fille, mais elle me préconisait quand même des choses. C’était sa première réponse. Dans un deuxième temps, nous avons eu une convocation devant ce juge, pour parler de l’histoire de ma fille. Je me suis dit : « On va l’écouter ». Il y aura quelqu’un de bienveillant, etc. Une audience avait été fixée en fin d’année 2018.

En décembre 2018, il y a eu une décision de justice avec placement à l’ASE. Ça a été plutôt rude. C’était plutôt rude, mais je me suis dit : « Au moins, il ne va pas la toucher. » Au cours de ce placement, il y a eu une certaine négligence dans les démarches et j’avais été contrainte d’écrire à la présidente du conseil départemental pour lui signifier, puisqu’elle était le garant, qu’il y avait une absence de PPE (projet pour l’enfant), alors que cela aurait dû se faire dans un délai de trois mois. Je n’ai eu aucune réponse.

Sur l’année 2019, il y a eu un rapport de psy. Il y a eu une audience de placement fin 2019 pour l’année 2020, puis un autre rapport de psy qui n’évoque jamais aucune prise en charge sérieuse d’un enfant qui a exprimé en amont une problématique d’agression sexuelle. Tout a toujours été relié au conflit parental, disant même que ma fille répétait mes mots. Or c’est moi qui répétais ce qu’elle révélait en matière de secret, etc., mais ils ont pris un malin plaisir à nuire à la mère protectrice que je suis, au lieu de se focaliser sur une démarche concrète d’accompagnement sérieux.

Donc, il n’y a jamais eu de PPE. L’éducateur ne s’est jamais rendu au domicile de l’assistante familiale. Cela a été assez difficile, d’autant qu’en août 2020, l’assistante familiale a emmené ma fille au centre commercial Milenis aux Abymes où elle a été agressée par un monsieur alors qu’elle était seule dans les toilettes. L’assistante familiale m’a appelée pour m’expliquer qu’il s’était passé quelque chose et qu’elle devait aller à la police des Abymes. Je lui ai demandé comment il était possible qu’on laisse mon enfant seule dans les toilettes. Un homme, qui était dans les toilettes d’à côté, avait fait glisser son téléphone portable sous la cloison de séparation pour prendre mon enfant en photo. Le temps que j’arrive à Grande-Terre – puisque j’étais à Basse-Terre –, j’ai demandé à l’assistante de déposer une plainte et de ne pas s’en tenir à une main courante. C’est tout le contraire qui a été fait.

Durant tout ce processus, pendant qu’elle était à l’ASE, aucune démarche officielle n’a été faite. Personne ne s’y est intéressé. Tout le monde a mis sous le tapis ce qui était arrivé à ma fille dans ce centre. Tout le monde s’est tu. Pour ça, ils sont forts. Mais quand il s’agit de révéler, de prendre en charge sérieusement, il n’y a personne. Quand un parent protecteur – ce peut être un père protecteur, parce qu’il y a de bons pères qui aiment leurs enfants – disparaît de la circulation la première année de classement, c’est la famille qui vient rendre visite. On me reprochait de ne pas vouloir signer de PVE (procès-verbal électronique), mais je leur ai dit qu’ils étaient hors délai, qu’on ne faisait pas ça quand on voulait faire les choses correctement, et qu’ils voulaient nous faire tourner en bourrique. Il faut être carré dans ce que l’on fait.

En 2018, comme j’ai protégé ma fille, le monsieur a porté plainte pour non-représentation d’enfant et j’ai été condamnée, dans un premier temps, à deux mois de prison avec sursis et deux ans de mise à l’épreuve. Il avait demandé 3 000 euros de dommages et intérêts et 1 500 euros pour autre chose. J’ai fait appel de la décision. Je crois qu’ils se sont gentiment amusés à me condamner à deux mois de prison avec sursis et trois ans de mise à l’épreuve. En revanche, lui, pour sa non-représentation de février, n’a jamais été inquiété. Tout ce système était assez inquiétant. Je me suis demandé si je n’aurais pas dû me taire. J’ai demandé plusieurs fois à ma fille si elle était bien sûre de ce qui lui était arrivé, alors même que le document de la brigade, que j’ai découvert bien plus tard, confirmait ses propos.

Le procureur s’étant débarrassé de nous, nous avons dû saisir le juge d’instruction. Mon nouvel avocat, que j’avais pris en 2020 et qui était inscrit au barreau de Paris, a découvert que Monsieur avait été mis en examen pour viol le 18 septembre 2019. Les informations nous sont parvenues très tardivement. Nous avons fait une demande d’acte pour que les professionnels qui ont alerté le procureur puissent entendre ma fille, afin de faire avancer l’affaire.

J’ai redécouvert à l’occasion de la préparation de cette audition que, dans une commission rogatoire, le juge d’instruction avait entendu à décharge le monsieur, sa maman, sa sœur, son frère, des enseignants. Ma fille aussi avait été entendue, parce qu’elle était en famille d’accueil. Ses mots ont été retranscrits. En relisant ces documents, j’ai été frappée par certains éléments. Globalement, on me jette la pierre, puisque nous sommes une famille toxique, que je suis trop procédurière et que j’empêche le monde de tourner en rond. Mais ce document relate aussi ce que ma fille a dit et vécu, quand elle l’a révélé pour la première fois : que son père lui a mis son kiki dans la bouche, lorsqu’ils regardaient un film où des gens étaient apparus. Elle décrivait le sexe comme mou et disait qu’elle avait craché le liquide dans les toilettes. Il lui demandait d’arrêter de crier. Elle lui disait en avoir parlé à sa mère.

Ces éléments sont pourtant probants. Qu’est-ce qui dérange ? À cette période, il y a eu une affaire : Monsieur a porté plainte contre mon frère pour une prétendue tentative d’assassinat. Les gendarmes ont mené leur enquête. Ils ont fait une belle enquête. Ils ont fini par découvrir que c’était faux. Ils ont interpellé une tierce personne – c’est assez rocambolesque –, qui a été condamnée parce que, selon eux, elle était à l’origine des confidences qui avaient permis au père de porter plainte contre mon frère. Mon frère a été blanchi. La tierce personne a été condamnée, mais pas celle qui avait porté plainte. Dans le dossier du juge d’instruction, il y a un document qui concerne cette affaire, qui dénigre mon frère. Ça a fait partie des informations qui ont contribué à qualifier notre famille de toxique. Alors que la petite avait parlé très clairement, les documents veulent prouver, à leur manière, que Monsieur est victime.

Mme la présidente Maud Petit. Ce que vous nous expliquez, c’est que, au lieu de prendre en compte la parole de l’enfant et toutes les preuves, la justice a utilisé des situations connexes pour écarter sa parole et les faits la concernant.

Mme Christelle Calmet. Absolument.

Mme la présidente Maud Petit. Je suis désolée, étant donné que nous avons encore deux mères à entendre, pourriez-vous conclure votre témoignage ? Dans quelle situation êtes-vous aujourd’hui ? Je veux, non pas vous priver de la parole, simplement la donner à tout le monde.

Mme Christelle Calmet. Je comprends. Cela fait un an que ma fille a pu revenir à la maison. Toutes les décisions antérieures ont fait que, à la sortie de l’ASE, elle a été chez le monsieur. L’an dernier, comme elle voulait faire une tentative de fugue, il y a eu une intervention des gendarmes à Saint-Claude, après que je les ai appelés – j’habite aux Abymes. Elle voulait fuguer, elle voulait que je vienne la chercher. J’ai essayé de l’en dissuader, en lui disant qu’il faisait nuit, que c’était dangereux. Elle n’en avait rien à faire. Je craignais qu’elle fugue et que, moi, à 60 kilomètres, je ne puisse rien faire. Elle est avec nous depuis un an. Elle continue une thérapie commencée il y a plusieurs années. On avance petit à petit.

J’ai plusieurs propositions à vous faire et des questions à vous poser.

Premièrement, il serait judicieux d’intégrer des polygraphes dans un système judiciaire destiné en priorité aux présumés auteurs d’inceste, de viols et d’autres crimes et délits, et d’élargir leur usage aux professionnels de tous grades, dont on est en droit de douter de l’intégrité et de l’impartialité malgré le serment qu’ils ont prêté. Ils devraient également servir pour les témoins qui font de fausses attestations, pour les parents qui manipulent leurs enfants. Ce pourrait aussi être un sérum de vérité – ça existe dans d’autres pays.

Deuxièmement, l’ordonnance de non-lieu est contestable, puisque les enregistrements et les DVD prouvent l’agression sexuelle et physique. L’expert lui-même la rapporte. Que pensez-vous d’une telle situation alors que les auditions ont une valeur probante reconnue ?

Troisièmement, dans une situation identique à la mienne, quelles seraient vos démarches et vos limites ?

Quatrièmement, le service de l’enfance est juge et partie dans ce dossier, puisque le psychologue de l’ASE était à la fois à l’écoute du violeur et de la victime. Il faudrait un contrepouvoir, sachant que l’auteur des faits avait travaillé en tant que psychologue au conseil départemental de Guadeloupe. Ce service ne doit pas être le seul partenaire de la juridiction. Que pensez-vous de cette situation ? Un homme s’est fait passer pour psychologue, alors qu’il n’a aucun diplôme. C’est une usurpation de titre. Je me suis tue tout le long de l’affaire, pour ne pas donner l’impression que je m’acharnais sur lui. Il faut que l’enquête soit menée. Je suis une lanceuse d’alerte, là.

Enfin, alors que 8 000 kilomètres nous séparent, comment pourrions-nous maintenir ensemble cette chaîne d’union entre l’Hexagone et les départements et territoires d’outre-mer ?

Je remercie Mme Natacha Nestor, qui fait un excellent travail. À titre personnel, j’exprime le désir de continuer à m’engager aux côtés de tous ceux qui le souhaitent. La peur doit changer de camp. Je suis une mère, je suis une jeune grand-mère et je suis aussi une femme libre et de bonnes mœurs. Je suis engagée à œuvrer pour la justice sociale à mon échelle. Toutes les personnes bienveillantes sont les bienvenues, les hommes aussi – je remercie à ce titre M. Baptiste. Il faut qu’on continue après la rédaction de votre rapport. Vous pouvez compter sur moi. Comme on dit en créole, se grenn’ diri ka fé sak diri, ce sont les grains de riz qui font les sacs de riz. Nous y arriverons.

Mme la présidente Maud Petit. Je vous remercie, madame Calmet, pour votre témoignage et le courage que vous avez eu de prendre la parole devant la représentation nationale.

Mme Cynthia Volget. Madame la présidente, monsieur le rapporteur, mesdames, messieurs les députés, je tiens à saluer votre courage, car c’est de cela qu’il est question. Cette commission aborde l’inceste parental, parle des dysfonctionnements judiciaires, des parents protecteurs, des mères protectrices. Mais au cœur de ce sujet, c’est l’enfance, ce sont nos enfants, des générations sacrifiées, au nom du respect d’un totem, celui de la famille, celui du linge sale qui se lave en famille, dans le huis clos, dans les bureaux feutrés des tribunaux, ici, dans l’Hexagone, mais aussi dans nos territoires ultramarins. Permettez-moi de citer Paul Éluard : « En ce temps-là, pour ne pas châtier les coupables, on maltraitait des filles. / On allait même jusqu’à les tondre. / Comprenne qui voudra / Moi mon remords ce fut / La malheureuse qui resta / Sur le pavé / La victime raisonnable / À la robe déchirée / Au regard d’enfant perdue / Découronnée défigurée / Celle qui ressemble aux morts / Qui sont morts pour être aimés. »

En 2026, pour ne pas juger les présumés coupables, on maltraite des mères, on leur retire leur enfant, on les criminalise, on les place en garde à vue, on les fait passer pour folles, quand on ne va pas jusqu’à l’internement psychiatrique, on les réduit au silence. Et c’est ainsi que la parole de l’enfant est oubliée, effacée, que les éléments objectifs, médicaux, obtenus sur réquisition de police, n’ont plus leur part dans les procédures. C’est donc la peur au ventre, le cœur en bataille, que je vous fais face aujourd’hui, prenant toute la mesure et toute l’ampleur des représailles qui m’attendent à la sortie de cette salle.

En 2020, le premier ministre Jean Castex déclarait aux femmes : « N’hésitez pas à sortir de l’ombre, à sortir de la condition indigne qui vous est faite ! Vous serez accueillies. Les auteurs des violences seront poursuivis sans relâche. » Mesdames et messieurs, j’ai découvert amèrement l’expérience des affres de notre système judiciaire, car, avant cette déclaration du premier ministre, j’ai parlé, j’ai témoigné, j’ai saisi la justice afin d’obtenir pour moi et pour mon enfant une écoute, afin de permettre la manifestation de la vérité. Je me suis opposée à un système qui ne cherche pas à écouter, un système qui préfère invisibiliser, un système qui vous parle de conflit parental, alors qu’on ne parle pas de conflit parental lorsqu’une femme, sous réquisition de police, se voit délivrer trente jours d’ITT (incapacité totale de travail) au titre du retentissement. J’ai témoigné, je n’ai jamais choisi d’être médiatisée. Je n’ai jamais choisi la lumière. J’ai d’ailleurs pendant longtemps été dans l’ombre avant de montrer mon visage. J’ai témoigné sous mon vrai prénom, d’abord dans Mediapart. Je vais vous dire ce que m’a déjà valu ce premier témoignage dans un article paru le 25 novembre 2020 : à proximité de mon domicile, j’ai retrouvé des tags qui disaient « 1,3 million de pères privés du droit de garde par principe ».

Il faut comprendre qu’une femme, une mère, qui fait appel à la justice, ne le fait pas par plaisir. Elle ne le fait pas, après s’être levée un matin en se disant : « Tiens, aujourd’hui, je vais me lancer dans des années de procédure. Je vais me lancer dans des démarches qui vont avoir un coût économique, qui vont me maintenir dans un continuum de violences et au cours desquelles je vais continuellement subir les violences institutionnelles. » Le garde des sceaux vous l’a dit : c’est une honte, une honte. Notre système est défaillant. On vous dira que la mère, la femme, n’a l’autorité parentale que depuis 1970. Mais vous avez eu accès à des témoignages, vous avez entendu des professionnels ici même. Dans de nombreuses décisions, les mères, les femmes, se retrouvent, parce qu’elles ont accompagné leur enfant dans la parole, déchues de leurs droits, déchues de leur identité même de mère. Elles se retrouvent avec leur enfant placé à l’aide sociale à l’enfance ou chez la personne que cet enfant a désignée. Diaty Diallo a écrit que celui qui parle trahit. Celle ou celui qui parle, d’avoir parlé, a déjà tort.

Le principe même de la procédure judiciaire dans notre pays est celui-ci : quand vous entreprenez une démarche judiciaire, la suspicion est déjà sur vous, dès l’instant où vous ouvrez la porte. On ne va pas regarder les réquisitions de l’UMJ (unité médico-judiciaire). On ne va pas regarder les vidéos des auditions de l’enfant. On ne va pas lire les PV. On ne va pas regarder les expertises. Non, on va jeter la suspicion et l’opprobre sur vous, en vous disant que vous êtes en train de générer un conflit parental, que vous êtes dans une démarche de vengeance, que vous êtes une folle, que vous êtes un danger. Voilà ce que fait le système.

Je prends cette parole, comme l’ont fait les autres mères à mes côtés, dont je salue le courage et la dignité. Car il en faut des miettes de dignité après des années de procédure, quand on vous a retiré toute humanité, quand on vous a retiré ce qui fait votre existence, votre enfant. Je ne suis pas militante, je ne suis pas activiste. Je suis et je reste une mère qui vit dans le deuil forcé d’un enfant. Je suis aussi – et cela doit s’entendre – une femme noire, une femme qui a été confrontée à des paroles qui n’ont pas leur place dans les tribunaux, qui n’ont pas leur place lorsque l’on a des entretiens avec des travailleurs sociaux judiciaires. Je suis originaire de la Martinique, mais dans les procédures on considère que la Martinique est une sous-terre, une terre qui ne fait pas partie de la France. Mais je suis citoyenne française. On me dira même, parce que, à l’époque, mon fils avait les cheveux longs, que c’est dans mon pays, dans la culture de mon pays, que les garçons ont les cheveux longs, mais qu’ici en France ce sont les filles.

Dans ce parcours, où des professionnels ont pris la peine de me confier la garde de mon enfant, pendant les cinq premières années de sa vie, où des professionnels médicaux ont pu attester leur inquiétude, je me suis soudainement retrouvée criminelle. D’abord, une première injonction d’un commandant de police va m’ordonner, en 2021, de ne pas remettre mon enfant. Néanmoins, la justice estimera que ce commandant s’est pris pour un shérif, et je n’aurai plus la résidence de mon enfant. À ce moment-là, la Ciivise existe déjà. La question de la protection de l’enfance fait l’objet de réflexions. Il y a ce fameux décret du 23 novembre 2021, dont vous avez évoqué le principe avec les représentants du ministère de la justice et du ministère de l’intérieur. Il demande que des investigations soient menées avant de poursuivre le parent pour non-représentation d’enfant.

Le 22 mars 2022, je vais être interpellée, en présence de mon enfant, devant chez moi, plaquée contre un mur, menacée d’une arme et menée dans un commissariat de police, qui n’était pas celui de ma résidence, où je m’étais rendue pour déclarer que justement j’allais faire une non-représentation d’enfant. Pardonnez-moi la digression que je vais faire sur les conditions de ma garde à vue – elle a son importance. Tout à l’heure, on a parlé du retentissement psychologique des victimes collatérales de ces procédures – nos familles, nos proches, les professionnels de santé qui vont croire et qui vont tenter, à leur niveau, d’accompagner les enfants et les mères. Je vais donc me retrouver en garde à vue dans des conditions d’indignité que je ne souhaite à personne. Mais si ça ne concernait que moi, je pourrais m’en faire une raison.

Mon enfant est mené dans ce commissariat. Il sera remis au parent qui le réclame. Et moi je vais être maintenue dans une geôle. Mais ma mère, alors âgée de 65 ans, va être également maintenue dans une geôle. Pour quelle raison ? En tant que grand-mère, elle s’est déplacée au commissariat, parce que, au moment de mon interpellation, je revenais de chez le médecin avec mon enfant. Elle s’est donc légitimement présentée en se disant qu’un enfant de cet âge n’avait pas sa place dans un commissariat. On va lui opposer qu’il faut absolument l’auditionner, elle aussi. Très vite, on va jeter la suspicion sur elle aussi, et donc la maintenir en garde à vue. Mais en fait, ce n’est pas ça le pire. Ma mère a survécu à un cancer. Elle porte sur elle, sur son corps, les stigmates d’une double mammectomie. Elle porte des prothèses pour garder le semblant d’une silhouette de femme qui a sa dignité. On va s’amuser avec ses prothèses. Ma mère va être humiliée dans sa propre chair. Quant à moi, je ferai des crises d’asthme multiples, et chaque fois que je demande mon inhalateur j’entends les autres détenus, les hommes, qui hurlent : « Salope, ferme ta gueule ! »

C’est donc ainsi que je vais être maintenue en garde à vue et qu’on va me faire voir un homme, qui se présente comme psychiatre, mais qui a été condamné pour usurpation du titre de psychiatre. Cet homme va, dans un entretien totalement lunaire, me rappeler que je dois me soumettre, que je dois arrêter, parce que ce qui m’attend si je continue, c’est l’internement. Et cet homme, sans contradictoire, sans exercice d’un examen proprement clinique auquel est normalement soumis tout médecin respectable, va décider que je suis paranoïaque. Il faut savoir que nous sommes en mars 2022 et que, précédemment, il y avait déjà eu des expertises, notamment une expertise de la cellule familiale en 2020, qui n’avait relevé chez moi aucun trait pathologique, aucun trait de danger. En revanche, cette expertise dit bien que je ne suis pas le parent dont la personnalité est structurée dans la domination et le rapport de force.

Il faudra que j’encaisse ces conditions, que je retrouve la force, parce que je dois demeurer le phare pour mon enfant, je dois demeurer solide pour lui, pour l’accompagner, pour rester là, pour être celle qui va prendre les coups. Les jours qui ont suivi ma garde à vue, je n’ai pas honte de le dire, j’ai été dans un tel stress post-traumatique que la simple vue de policiers dans la rue, la simple vue d’une voiture de police, entendre une sirène de police, me faisait m’uriner dessus. La justice civile va considérer que ce document fait par cet individu dans le cadre de la garde de vue a force de vérité. Ce document sera l’objet qui permettra de silencier ma parole et celle de l’enfant. D’autres expertises psychiatriques seront menées par des experts agréés par la Cour de cassation de Paris – l’un d’entre eux sera même mandaté judiciairement par la juge des enfants. Cet expert va reconnaître le lien maternel positif, va reconnaître que je ne suis pas paranoïaque, que je suis une personne qui n’a aucun trait dangereux. Néanmoins, on continuera de me faire passer pour celle qui est atteinte de fragilités psychologiques et psychiatriques et qui, par seule envie de vengeance, va porter atteinte à la réputation.

La subornation est constante lorsque l’on s’adresse à la justice. Elle peut venir des acteurs socio-judiciaires qui vont vous rappeler encore une fois qu’il ne s’agit que d’un conflit parental, que vous devez arrêter, et arrêter de parler, qu’en fait ça suffit, que vous êtes procédurière, que vous empêchez l’ordre établi de demeurer serein, que vous venez le perturber. De nouvelles constatations vont être faites sur mon enfant et une réquisition des services UMJ va être demandée, le jour de la fête des mères. Ma fête des mères, je l’ai passée dans un service à regarder mon fils se faire examiner par un médecin légiste, et à écouter les mots de mon enfant – et ses maux aussi.

Au commissariat, on m’explique qu’il ne s’agit plus juste de violences – c’est la plainte que j’avais déposée, comme l’attestent les procès-verbaux. Le parquet, les policiers vont requalifier les faits sur la base de l’examen mené par le service d’unité médico-judiciaire. Comme si cela ne suffisait pas, on va me donner une nouvelle injonction de police. Ma réaction, c’est de la refuser, parce que j’ai déjà vécu cette scène. On m’avait déjà enjoint de ne pas remettre mon enfant. Le résultat, ça a été ma mise en garde à vue. On me dit : « Madame, vous n’avez pas compris. On est en train de vous parler de faits qui relèvent d’agressions sexuelles. On vous dit que vous n’allez pas remettre l’enfant, et on va vous l’écrire. » C’est ainsi que je reçois cette injonction écrite : « Je note que vous m’informez que, pour des mesures de précaution par rapport à l’enquête, l’enfant ne sera pas remis à son père. » Mesdames et messieurs, malgré cet écrit, malgré le constat, malgré la désignation de la brigade des mineurs par le parquet, une ordonnance de placement sans contradictoire va être prise avec usage de la force publique s’appuyant bien entendu sur le rapport mené en mars 2022 par cet individu qui se dit psychiatre.

C’est ainsi que ma porte va être défoncée, que des agents de police, armés de boucliers de protections anti-émeute, de Taser, vont entrer dans mon domicile pour procéder au placement demandé par un juge des enfants. J’ai beau leur montrer les documents, j’ai beau ne marquer aucune opposition – il sera dit que j’aurais marqué une opposition… Ce jour-là, j’ai enregistré l’intervention, et je la tiens à votre disposition si nécessaire, parce que je suis fatiguée, je suis lassée que l’on veuille faire croire que je suis une affabulatrice, que le simple fait de voir apparaître mon visage dans un documentaire est une atteinte à l’honneur. Je parle de l’atteinte à l’honneur de mon enfant et de tous ces enfants dont la parole est piétinée. Je parle de l’atteinte à l’honneur de toutes ces familles qui ne voient plus les enfants qui ont parlé, parce qu’ils se sont retrouvés placés à l’aide sociale à l’enfance ou chez celui ou celle qu’ils ont désigné.

Il existe déjà une pléthore de dispositifs dans notre système judiciaire. Une circulaire a notamment été prise le 28 mars 2023 par le garde des sceaux de l’époque ; elle indique que les violences à caractère sexuel, ou les violences commises dans un cadre intrafamilial ayant entraîné une incapacité totale de travail pour le mineur, appellent une réponse pénale ferme. La voie du défèrement est privilégiée dès lors que la procédure fait apparaître la nécessité d’éloigner rapidement le mis en cause de l’environnement du mineur ou d’éviter qu’il ne soit en contact habituel avec des mineurs. Les textes internationaux peuvent également être mobilisés, à commencer par la Convention d’Istanbul. La résolution du Parlement européen du 6 octobre 2021, dont la France est signataire, indique que l’exercice des droits de visite ou de garde ne doit pas compromettre les droits à la sécurité de l’enfant victime, et ce dans l’intérêt supérieur de ce dernier.

Mais en fait, dans toutes les affaires dont nous parlons, dans tous les témoignages que vous recevez, y compris de la part de professionnels, rien n’est exécuté. On piétine, parce que l’on ne veut pas entendre. Lorsque le garde des sceaux parle de « honte » ou de « système défaillant », pensez-vous que ceux qui ont agi contre l’intérêt supérieur de l’enfant soient empêchés de dormir la nuit ? Je pose la question. Pensez-vous qu’ils soient éclaboussés par la honte ? J’en doute. Lorsque, lors d’auditions, on vous dit que, pour retrouver vos droits, vous devez arrêter les procédures pénales ; lorsque l’on écrit dans des décisions que vos accusations sont « infondées »… C’est là que réside toute l’importance de mon parcours, sur lequel je ne m’étendrai pas car je souhaite surtout attirer votre attention sur ce qui touche de nombreux enfants et de nombreuses familles. En l’occurrence, le parquet avait saisi la brigade des mineurs, et l’enfant s’est retrouvé placé à l’aide sociale à l’enfance. Face à la lenteur de la justice – ce n’est pas moi qui le dis, mais le garde des sceaux lui-même –, j’ai saisi le doyen des juges d’instruction en août 2022 afin de demander l’ouverture d’une instruction. Celle-ci s’est faite par voie de consignation. Un réquisitoire a été pris par le parquet et un juge d’instruction a été nommé. Ce magistrat a alors accompli un acte important. Lors de vos auditions, certains ont affirmé que le juge d’instruction ne pouvait pas communiquer avec les juges aux affaires familiales. Pourtant, vous avez reçu des juges d’instruction qui vous ont expliqué que, si le secret de l’instruction s’applique, certains éléments peuvent néanmoins être communiqués. Ce juge d’instruction a donc écrit aux juges au civil pour leur faire part des éléments dont il était saisi en sa qualité de magistrat instructeur dans le cadre de la procédure pénale.

Mesdames et Messieurs, je me retrouve face à des décisions où il est écrit qu’il n’y a « aucune procédure pénale en cours ». Je pèse mes mots : de nombreuses décisions m’ont retiré la garde de mon enfant en stipulant, noir sur blanc, qu’il n’y avait « aucune procédure pénale en cours » et que mes accusations étaient « infondées », alors que je disposais d’un soit-transmis par un juge d’instruction rappelant sa charge de magistrat instructeur pour des faits criminels. Je ne suis pas là pour jeter le discrédit sur la justice. Je ne suis pas là pour vous demander de juger. La présomption d’innocence existe ; toutefois, quand elle est exercée comme une guillotine, quand elle est utilisée pour vous faire taire, ce n’est pas possible. Ce n’est pas possible dans cette France qui, je le rappelle, a formulé deux promesses lors des deux derniers quinquennats : les victimes seront crues, les enfants seront protégés. Deux quinquennats, deux promesses.

Alors il y a ceux qui témoignent – les victimes devenues adultes, ceux qui ont le courage de parler –, mais qu’est-ce que ça change ? Rien. On vous parle de réformes, on vous dit que l’on va changer les choses, mais pendant ce temps, que se passe-t-il pour ces enfants ? Que se passe-t-il pour ces mères ? Il se produit ce qui s’apparente à des thérapies de conversion – et je mesure la portée de mes propos. Les termes sont forts, mais ils sont nécessaires pour rendre intelligible ce qui se passe à huis clos, ce qui n’est visible ni à vos yeux, en tant que parlementaires, ni à ceux des Françaises et des Français, alors même que les décisions de justice sont rendues au nom du peuple français. Si j’utilise ce terme de « thérapies de conversion », c’est parce que voilà ce qui se passe : on cherche à vous convertir à l’abandon, à vous convertir au silence. On vous fait comprendre que, si vous voulez que ce continuum de procédures et de violences prenne fin, il va falloir vous taire.

On reprend toujours cette même sémantique du « conflit parental ». Mais ce n’est pas cela, un conflit parental. On ne se dispute pas pour savoir si l’enfant ira dans telle ou telle école, ou pour choisir entre l’équitation et le football. Il s’agit ici de jeux de domination. La voilà, la vraie question : celle de la domination. Et lorsque c’est l’institution même, celle à laquelle vous vous adressez pour obtenir protection et manifestation de la vérité, qui l’exerce, vous ne pouvez que vous interroger. Nous ne sommes d’ailleurs pas les seuls à nous interroger, puisque la Cour européenne des droits de l’homme condamne régulièrement la France pour victimisation secondaire. Le Comité contre la torture de l’ONU s’est lui aussi emparé de la situation des enfants et des procédures judiciaires dans notre pays, envoyant un signal d’alarme très fort. Je ne sais pas si vous vous en rendez compte : il s’agit d’un comité traitant de la torture ! On nous parle souvent de ce qui se passe dans des pays lointains, de ce qu’est la torture, mais vous rendez-vous compte que le système judiciaire impose à des mères de ne plus avoir aucun contact avec leur enfant, d’être coupées de tout lien avec lui ? Il s’installe alors une communication vicariante qui contamine tout. Les professionnels scolaires, médicaux ou socio-judiciaires ne s’appuient alors plus sur les faits objectifs ; ils reprennent le discours qui finit par désigner celle qui a porté la parole comme la sorcière qu’il faut brûler sur le bûcher.

J’aimerais citer la magistrate honoraire Marie-Pierre Porchy, qui a longuement réfléchi à la responsabilité de notre système judiciaire dans l’accompagnement de l’enfant qui parle. Elle tire une conclusion majeure : lorsque la parole d’un enfant n’est pas entendue et qu’il est oublié par le système, il est condamné au mutisme. L’enfant ne « porte pas plainte » ; il « se plaint ». Si l’adulte et l’autorité chargés de le soutenir ne remplissent pas leur rôle, le système plonge l’enfant dans l’assujettissement. Il doit se soumettre et finit, quel que soit son âge, par porter seul la responsabilité de son silence, avec l’idée qu’il doit sauvegarder la cohésion de sa famille. C’est d’ailleurs ce qu’on lui impose parfois lors de son placement à l’aide sociale à l’enfance : on lui fait comprendre que, s’il veut un jour retourner dans sa maison, il ne doit plus parler. Cela interroge fondamentalement les frontières et l’immixtion des rôles de chacun.

On parle de réformer le système judiciaire et de créer de nouveaux tribunaux ou des cours de justice spécialisées dans ces questions, mais, encore une fois, ces sujets ont été évoqués à maintes reprises. Au sein d’un tribunal, la communication ne devrait pas connaître de frontières : tout le monde dispose d’un ordinateur et d’une adresse e-mail. Lorsqu’il existe une suspicion de danger pour un enfant, je ne comprends pas comment on en arrive à des situations où, pour préserver le principe de précaution censé s’appliquer, on privilégie systématiquement le placement. Pourquoi est-ce le parent qui accompagne l’enfant dans sa parole et le conduit à l’unité médico-judiciaire pour être examiné, qui se retrouve mis en cause ? Pourquoi est-ce ce parent-là que l’on accuse d’affabulation, de manipulation ou d’emprise mentale sur l’enfant ? Il faut savoir.

On met en avant l’impartialité de la justice, mais notre système reste composé d’êtres faillibles, qui ont pu se laisser entraîner par des convictions idéologiques. C’est précisément ce que recouvre le concept d’aliénation parentale, cette idéologie qui est venue gangrener notre système judiciaire – elle s’est instaurée au sein même des centres de formation des magistrats et des travailleurs socio-judiciaires. Alors, qu’allons-nous faire ? Allons-nous regarder une génération être sacrifiée ? Est-ce là ce que l’on attend de nous ? Vous savez, devoir répéter inlassablement la même histoire dans l’espoir d’être enfin crue, devoir produire sans cesse les mêmes preuves, c’est épuisant. J’évoquais tout à l’heure le prétendu psychiatre qui a rendu un rapport crucial dans la procédure que j’avais alors en cours pour violences volontaires et harcèlement par ex-conjoint : ce fut la clé qui a servi à verrouiller le secret, à me faire taire. Alors même que Mediapart a révélé, en septembre 2023, qu’il s’agissait d’un copier-coller de pages Wikipédia, ce rapport m’est encore opposé aujourd’hui. C’est incompréhensible. Oui, j’ai pris la parole dans le documentaire Mères en lutte ; cela me vaut d’être aujourd’hui poursuivie. Témoigner à visage découvert serait, pour certains, une « atteinte à l’honneur ». Parce que ce psychiatre a écrit que j’étais paranoïaque et atteinte de troubles, l’expertise mandatée par le juge des enfants s’est vue privée de toute valeur. Nous en sommes là : un copier-coller Wikipédia possède, aux yeux du système, une valeur probante supérieure à celle d’une expertise judiciaire.

Je le redis : je ne suis ni militante ni activiste. Je suis une femme, je suis une mère ; je suis une femme noire. Demain, c’est la commémoration de l’abolition de l’esclavage sur mon île, la Martinique. Voici ce que je ressens : je me sens comme mes aïeules. Mon enfant est considéré comme un bien meuble que l’on a pris et déménagé, tandis que moi, je n’ai pas d’existence. Je n’ai plus d’existence.

La stratégie à l’œuvre consiste à faire peur, à isoler, à garantir l’impunité. Je parle bien ici de l’impunité de l’institution judiciaire elle-même, car on vous explique qu’il n’existe aucun recours, si ce n’est d’utiliser ceux, souvent inefficaces, qui sont mis à la disposition des justiciables. On vous plonge dans des années de procédures, dans les violences économiques, dans une marginalisation sociale. Dans l’écosystème où nous évoluons, si les personnes que vous rencontrez ne sont pas informées et conscientes de ces dysfonctionnements, vous passez pour quelqu’un qui se croit dans une série Netflix ou dans le monde de Martin Matin. Mais nous n’allons pas nous réveiller, un matin, pour aller frapper à toutes les portes et expliquer ce que sont ces dysfonctionnements !

Je tiens à exprimer ma profonde reconnaissance aux élus et aux députés qui ont fait preuve de courage et d’humanité à mon égard. Ils ne m’ont pas regardée avec mépris ; ils ont su m’écouter avec le recul que leur imposent leurs fonctions et, dans le respect de la séparation des pouvoirs, ils ont su avoir une lecture objective des faits. Ils ont pris le soin d’interroger les acteurs judiciaires et sociaux sur ce qui était en train de se produire. Est-il normal, par exemple, qu’un enfant soit placé en province, et que, alors que la décision judiciaire est la même pour les deux parents, l’un d’eux – pourtant mis en cause – soit autorisé à recevoir l’enfant seul à son domicile, tandis que l’autre se voit imposer deux heures de trajet aller-retour pour voir l’enfant ? Lorsque j’ai commencé à soulever ces dysfonctionnements, je l’ai fait en tant qu’être humain. Je ne suis ni avocate ni juriste ; je suis simplement une personne qui tente, avec les moyens à sa disposition, de réfléchir pour comprendre les dynamiques à l’œuvre.

Quand votre enfant, alors qu’il est placé, se plaint de maux dentaires, que vous alertez les autorités par des e-mails restés sans réponse, que vous saisissez les responsables du conseil départemental pour signaler que votre enfant ne va pas bien, qu’il a des problèmes de santé mais qu’il est envoyé dans un désert médical, que vous sollicitez le Défenseur des droits qui finit lui-même par s’interroger sur la situation, que pouvez-vous faire de plus ? Mon unique enfant s’est fait opérer sous anesthésie générale pour l’extraction de quatre dents. Je peux vous montrer dans quel état était sa dentition ; il a fini par développer un abcès. Il s’est écoulé huit mois entre ma première alerte et le moment où il a enfin pu être opéré, une fois la levée du placement effectuée. Huit mois, pour un enfant de 5 ans !

On dira sans doute que je suis dans la défiance, que j’ose critiquer le système de l’aide sociale à l’enfance ; on me qualifiera, encore une fois, de femme « méchante », « mauvaise » ou « dangereuse », qui n’a à l’esprit que le désir de se venger. Je n’ai pas le désir de me venger : je demande juste la manifestation de la vérité. Je demande, sur la base de faits objectivés, que l’on prenne le temps d’entendre et de réaliser que des erreurs matérielles bien réelles ont été commises. Il est temps de mettre fin à cette inversion de la culpabilité et de cesser de criminaliser les parents protecteurs.

Ce que je dis là, je le dis pour toutes ces mères. Je parle pour celles qui n’ont pas la force de s’opposer et qui subissent en silence, mais aussi pour celles qui ne sont plus là. Car il est une réalité tragique des parcours judiciaires : on y perd, peu à peu, la santé. Certaines femmes voient leur santé physique ou mentale s’effondrer ; elles développent des pathologies, font des AVC ou des infarctus, et ne sont plus là pour témoigner. Si l’institution nous place symboliquement dans une tombe, certaines se retrouvent, in fine, physiquement dans la tombe.

Que vous dire de plus, si ce n’est qu’en entendant parler de « réarmement démographique », je me suis demandé si la France aimait véritablement ses enfants. Prend-elle réellement en compte la parole de ceux qu’elle est censée protéger et écouter ? Je me réjouis de ce qui a été évoqué, notamment la mise en place d’une ordonnance de sûreté. Toutefois, pardonnez ma réserve : j’ai quelques appréhensions quant aux débats parlementaires à venir. Je garde en mémoire la loi Santiago, dont la portée a été largement édulcorée alors qu’elle n’avait pour seule vertu que de protéger l’enfant – non en prenant le parti de l’un ou l’autre des parents, mais pour préserver l’intérêt supérieur de l’enfant, qui est le cœur du sujet. Nous l’oublions souvent, en nous égarant dans des digressions : le plus important, c’est l’enfant. J’ai par ailleurs relevé que certains groupes masculinistes, promoteurs du concept d’aliénation parentale, sont reçus tant à l’Assemblée nationale qu’au Sénat. Il est donc à craindre que les lois censées protéger les plus vulnérables ne soient, une fois de plus, censurées. Je veux toutefois croire en une volonté transpartisane pour faire évoluer notre droit et permettre à notre justice de retrouver sa dignité. Mais comme l’écrivait Montesquieu : « Il n’y a pas de plus cruelle tyrannie que celle que l’on exerce à l’ombre des lois et avec les couleurs de la justice. »

Je ne monopoliserai pas davantage la parole, mais j’espère que les conclusions de vos travaux seront entendues. Si je devais formuler des suggestions, j’inviterais le garde des sceaux et le premier ministre à utiliser la possibilité qui leur est offerte de saisir l’Inspection générale de la justice (IGJ). Créée par décret le 5 décembre 2016, cette instance a une mission de contrôle sur les juridictions. Le ministre de la justice vous l’a dit : il ne dispose d’aucun pouvoir d’intervention directe sur les dossiers. Qu’il utilise alors les outils dont dispose la Chancellerie ! Il serait peut-être opportun de mener des investigations et des audits au sein des juridictions, afin de comprendre ce qui est vraiment fait dans ces situations.

Il faudrait également s’interroger sur la validité des rapports sociaux ou médicaux contestables, qui sont réalisés par des personnes non agréées et peuvent pourtant fonder des décisions de placement ou de retrait des droits parentaux. Je sais que vous avez auditionné suffisamment de professionnels pour avoir été éclairés sur ce point ; je ne m’étendrai donc pas davantage.

Enfin, je tiens à rappeler que la justice se doit d’être indépendante. Je m’interroge toutefois sur les immixtions qui peuvent se produire, que ce soit au sein de certaines juridictions pour mineurs ou de la part de certains travailleurs sociaux. Certes, nombre de professionnels savent faire leur travail et font preuve d’un engagement exemplaire, allant parfois jusqu’à sortir de leur devoir de réserve pour dénoncer des dysfonctionnements et s’exposant ainsi à des conséquences professionnelles. Mais d’autres sont défaillants. Se pose alors la question des immixtions qui, menées sans respect du principe du contradictoire, permettent des subornations visant à silencier ; certains acteurs socio-judiciaires établissent ainsi des notes pour influencer les décisions et obtenir des classements sans suite. Je le répète : un classement sans suite pour « éléments insuffisamment caractérisés » ou un non-lieu ne sont pas des preuves d’innocence. Il faut l’entendre. Trop souvent, ces décisions sont opposées aux victimes comme un argument définitif. Cette réalité a été soulignée ici-même par la Défenseure des droits, Claire Hédon, et je tenais à le redire.

Je souhaite enfin apporter une précision. J’espère que ma parole sera entendue avec bienveillance par cette commission, mais je suis consciente qu’elle pourrait être perçue négativement par certains, qui chercheraient à me bâillonner davantage. Je tiens donc à préciser, publiquement, que je n’ai pas de casier judiciaire. Je tiens à la disposition de cette commission mes antécédents judiciaires – qui sont inexistants. Quand on vous donne l’étiquette de « criminelle » et que la suspicion pèse sur vous vingt-quatre heures sur vingt-quatre comme une épée de Damoclès, il est nécessaire de le souligner. Je suis une mère, une femme. Les miettes de dignité qu’il me reste, je les assemble pour vous faire face. Je demande juste la manifestation de la vérité et que notre justice soit neutre et impartiale, dans le respect des uns et des autres.

Mme la présidente Maud Petit. Merci infiniment, Cynthia Volget, pour votre témoignage, tout aussi puissant que ceux que nous avons pu entendre jusqu’à présent. Je comprends parfaitement la lassitude qui vous habite à devoir répéter inlassablement les faits dans l’espoir que les choses avancent un peu plus rapidement. Néanmoins, je veux croire que cette commission d’enquête permettra de relancer le mouvement. Je le répète : nous avons un garde des sceaux qui comprend ces enjeux et qui, je le pense, a la volonté de faire évoluer les choses favorablement.

Mme Cynthia Volget. Si vous me le permettez, j’ajouterai ceci : quand le cri devient parole et que la parole devient mouvement, il faut demeurer dans l’espérance. Je demeure, pour ma part, dans cette espérance. Je réitère mes remerciements et ma reconnaissance à l’égard de toutes celles et ceux qui seront attentifs à vos travaux, et envers les acteurs du gouvernement qui vont faire en sorte que les choses changent – car elles doivent changer.

Mme Sophie Abida. Ma convocation et mon audition ici représentent bien plus qu’un symbole. Avant toute chose, je souhaite porter à votre connaissance un fait extrêmement révélateur du climat dans lequel de nombreuses mères dites protectrices évoluent aujourd’hui. Il y a moins de quarante-huit heures, mon conseil m’a informée que la partie adverse s’était précipitée pour écrire en urgence au juge aux affaires familiales chargé de mon dossier – magistrat qui doit rendre son délibéré dans quelques jours concernant mes droits parentaux – afin de l’informer de ma convocation devant votre commission. Autrement dit, le fait même qu’une mère vienne témoigner devant une commission parlementaire, chargée d’enquêter sur le traitement judiciaire de l’inceste et des mères protectrices, est immédiatement utilisé contre elle. Cette démarche n’a évidemment qu’un seul objectif : exercer une pression implicite sur ma prise de parole devant la représentation nationale et tenter, une fois encore, d’influencer le regard porté sur ma situation.

Mme la présidente Maud Petit. Madame Abida, je me permets de vous interrompre un instant pour apporter une précision indispensable. Cette audition est publique. Vous avez été convoquée par cette commission d’enquête et, à ce titre, vous êtes protégée. Si nécessaire, je rédigerai, en ma qualité de présidente, un courrier officiel rappelant que votre présence résulte d’une convocation par la représentation nationale. Il ne peut y avoir aucune conséquence préjudiciable liée à cette convocation, à laquelle vous étiez tenue de répondre. Je tiens à ce que cette mise au point soit consignée au procès-verbal de cette audition. Je vous invite à poursuivre votre témoignage.

Mme Sophie Abida. Je vous remercie, madame la présidente. Ce que je viens d’évoquer, je le qualifie précisément de « terreur institutionnelle » – et je mesure le poids de ces mots. On nous fait comprendre, explicitement et implicitement, que parler nous coûte, ou pourrait nous coûter, nos enfants. Alors progressivement, beaucoup choisissent le silence. Elles se taisent non parce qu’elles mentent, mais parce qu’elles comprennent qu’à partir du moment où elles dénoncent des violences, des incohérences judiciaires ou des défaillances institutionnelles, elles sont perçues non plus comme des mères protectrices mais comme des mères « problématiques ». Voilà la réalité.

Ce mécanisme est d’autant plus violent qu’il ne dit jamais son nom. Il ne prend pas la forme d’une interdiction officielle ; il agit par intimidation diffuse, par pressions implicites, par une succession de décisions défavorables et par l’installation d’une peur durable, liée à un épuisement physique et psychologique. On nous fait comprendre qu’une mère « apaisée » est une mère qui se tait ; qu’une mère « coopérante » est une mère qui cesse d’alerter ; qu’une mère « acceptable » est une mère qui renonce publiquement à dénoncer ce qu’elle estime être des violences ou des défaillances graves. Cette pression produit une véritable silenciation.

Je ne suis pas ici pour déclarer une guerre aux institutions. Je suis ici parce que je crois précisément que les institutions démocratiques doivent être capables d’entendre ce que produisent certaines pratiques judiciaires lorsqu’elles deviennent, pour les mères comme pour les enfants, des mécanismes de silenciation. Aucune disposition légale n’interdit aujourd’hui à un parent engagé dans une procédure familiale ou pénale d’être entendu. Il ne peut être davantage soutenu que la participation à des travaux parlementaires serait révélatrice, par nature, de l’instrumentalisation médiatique d’un dossier.

Encore une fois, je ne suis pas ici pour mener une guerre contre les institutions. Je suis ici parce qu’au-delà de mon dossier, il existe une réalité systémique qu’on ne peut plus nier et que cette commission a précisément pour mission d’entendre. Mon affaire est devenue, malgré moi, emblématique ; elle est le symbole d’un phénomène beaucoup plus vaste. Je ne suis pas une exception ; je ne suis pas seule ni isolée. Je suis l’une des nombreuses femmes prises dans un système où les alertes maternelles finissent par être traitées comme des fautes, où la parole protectrice devient automatiquement suspecte. Je suis venue parler de toutes celles qui m’écrivent depuis plus de trois ans, via les réseaux sociaux, en me disant : « Sophie, nous avons peur de parler parce que nous avons vu ce qui t’est arrivé, à toi et à tes enfants ». Car lorsque des décisions successivement défavorables sont perçues comme des réponses punitives à la prise de parole, un message collectif est adressé à toutes les femmes : se taire devient une condition implicite pour espérer préserver le lien avec ses enfants. C’est précisément ce climat de peur, d’autocensure et de culpabilisation que je viens porter devant votre commission.

Je m’appelle Sophie Abida. Je suis une mère, toujours en lutte à ce jour, et présidente de l’association MMR (Mouvement des mères en révolte). Je ne suis pas ici uniquement en tant que mère ; je le suis en tant que témoin et victime d’un système qui, lorsqu’une mère signale des viols incestueux commis sur ses enfants ou des violences intrafamiliales, commence trop souvent, non par protéger l’enfant, mais par évaluer la dangerosité de la mère qui parle.

Le 13 février 2023 est une date gravée en moi au fer rouge. C’est le jour où j’ai assisté (Mme Sophie Abida s’interrompt) à l’arrachage de mes enfants.

Je tiens à préciser quelque chose d’essentiel. Ce jour-là, j’étais venue demander protection pour mes enfants. Mais ce qui s’est produit ce jour-là a été d’une violence indescriptible. Sans préparation, sans accompagnement psychologique, sans que mes enfants aient le temps de comprendre ce qui leur arrivait, sans même qu’ils puissent préparer leurs affaires ou dire au revoir à leur maison, à leurs repères, à leur mère tout simplement, en quelques minutes, leur monde s’est effondré. Ce jour-là, mes enfants ont reçu une double condamnation. La première était de leur dire : « On ne vous croit pas, on pense que votre mère est derrière tout ça. » Et la seconde, plus destructrice, leur imposait, au cœur même d’un palais de justice, une scène d’arrachement d’une brutalité extrême, alors qu’ils étaient déjà en état de détresse. Je revois encore mes enfants se cacher sous mon manteau (Mme Sophie Abida s’interrompt), trembler, hurler, supplier qu’on les laisse avec leur maman ; supplier qu’on les protège et qu’on les croie. Mais aucun adulte n’a arrêté cette scène. Aucun adulte n’a entendu leur supplice. Mes enfants m’ont été arrachés des bras. Ce ne sont pas des mots excessifs : c’est exactement ce qui s’est passé ce jour-là.

Dans la sidération, j’ai sorti mon téléphone de ma poche et j’ai commencé à filmer presque instinctivement, parce qu’une partie de moi comprenait déjà que personne ne croirait ce que nous étions en train de vivre. On a tenté à plusieurs reprises de m’arracher mon téléphone des mains pour empêcher ces images d’exister. J’ai résisté comme j’ai pu, tout en essayant de maintenir mes enfants contre moi. Puis j’ai été encerclée par des agents de sécurité, violentée, enfermée dans une pièce. Pendant ce temps, j’entendais au loin les pleurs de mes enfants. Je crois qu’aucune mère n’oublie un son pareil. (Mme Sophie Abida s’interrompt.)

Et tout cela, mesdames et messieurs de la commission, parce qu’une expertise a été faite sans moi par une experte psychologue qui a osé dire que j’étais une mère instable et fragile, mais sans m’avoir jamais entendue, ni expertisée ; autrement dit, un faux en écriture.

Lorsque je suis sortie du tribunal, en état de choc, je me suis assise sur les marches du palais de justice. C’est là que j’ai décidé de faire quelque chose de ces images. J’ai créé un compte sur un réseau social. Je ne savais même pas réellement ce que j’étais en train de faire. Je ne pensais ni à la médiatisation ni à l’exposition publique. J’appelais simplement au secours. Je voulais comprendre si d’autres parents vivaient des scènes similaires. Je voulais savoir si j’étais seule, si ce que nous venions de vivre était réellement possible dans un pays censé protéger les enfants. Et ce qui s’est passé ensuite m’a bouleversée. Des centaines de messages, puis des milliers ont afflué : des récits tous plus insoutenables les uns que les autres. Des enfants arrachés à une sortie d’école. D’autres extraits de leur salle de classe. Des mères qui décrivent la même sidération, les mêmes cris et les mêmes scènes de terreur. Alors j’ai compris que ce que nous avions vécu avec mes enfants ne relevait pas d’un accident isolé. J’étais simplement en train de rendre visible quelque chose jusque-là resté caché dans le silence et la honte.

Il y a encore quelques années, très peu de mères osaient parler publiquement de ce que leur enfant vivait dans certains parcours judiciaires. Beaucoup ont commencé à parler parce qu’elles ont vu qu’elles n’étaient plus seules. Et aujourd’hui, on paye le prix de cette parole. On me le dit désormais ouvertement : si je n’ai plus mes enfants aujourd’hui, c’est parce que ma parole publique ferait de moi une mère plus dangereuse que le parent auteur de violences. C’est ce que je vis aujourd’hui. Non pas pour avoir violenté mes enfants, non pas pour leur avoir fait du mal, mais pour avoir témoigné, pour avoir utilisé ma liberté d’expression, afin de raconter ce que nous avions vécu.

Puis vint un piège. Un mois après l’arrachage de mes enfants, on me dit qu’une place s’est subitement libérée dans un centre de visites médiatisées, alors qu’on m’avait avertie quelques semaines auparavant qu’il faudrait attendre entre six à huit mois pour pouvoir revoir mes enfants. Je savais au fond de moi que se tramait quelque chose de pas net : sûrement un piège. J’ai dit à ce moment-là à mon avocate : « Je veux y aller. Peu importe ce qui se passera, je veux serrer mes enfants dans mes bras. Je veux les rassurer et leur dire que je suis toujours là et que je serai toujours là pour eux. »

Je décide de me rendre dans ce centre de visites médiatisées pour voir mes enfants. Au bout de quinze minutes, la personne responsable de ce centre me somme de ramasser mes affaires. Je lui demande pourquoi : « C’est une heure de visite, madame, et non pas quinze minutes. » Elle me répond : « Madame Abida, vous comprendrez plus tard ! » Je vois alors débarquer cinq policiers en civil, qui mettent leur brassard orange autour de leur bras et qui préparent des menottes. Mes enfants sont sommés de déguerpir à une vitesse éclair pendant que je suis menottée, dans ce même centre.

De là, je sors, puis je suis mise en garde à vue. Quarante-huit heures d’enfer, puisqu’à ce moment-là, je protégeais encore mon dernier bébé, que j’allaitais encore, qui n’avait que 2 ans. Je tentais encore de protéger mon dernier enfant, par principe de précaution et état de nécessité. Je subis un engorgement. Je demande un tire-lait lors de la garde à vue. Il m’a été impossible de l’avoir. J’ai dû presser ma poitrine à la main. J’ai subi des moqueries dans ce commissariat : « Quel goût a le lait maternel ? », « On peut venir boire à la source ? » (Mme Sophie Abida s’interrompt.)

Suite à cela, une comparution immédiate, alors qu’il n’y avait pas lieu d’en avoir une dans mon cas. Puis je suis placée en détention provisoire. Je suis placée à l’isolement et non pas dans une cellule avec d’autres détenues – mais je reviendrai plus tard sur les conditions de cette détention.

Depuis trois ans, cette rupture de lien avec mes enfants est toujours présente, et ce malgré de nouveaux signalements apportés à mon dossier. Aujourd’hui encore, ma médiatisation m’est reprochée par les magistrats, comme si parler devenait une faute plus grave que les violences elles-mêmes ; comme si, finalement, la véritable transgression n’avait pas été ce que mes enfants dénonçaient et subissaient, mais le fait d’avoir refusé de rester silencieuse. Le deuxième expert, désigné par une cour d’appel, nomme en ces mots que j’aurais contaminé émotionnellement tout le monde, c’est-à-dire les abonnés de mon compte Instagram, les journalistes, les avocats, le monde entier. Je suis contagieuse !

La réalité est que cela fait dix-neuf mois que je suis sans contact de mes enfants, et cela, mesdames et messieurs de la commission, en toute illégalité des textes applicables, puisque le maintien des liens avec les parents doit être primordial. En trois ans et trois mois de procédure, je n’aurai vu mes enfants que vingt heures. Vingt heures, ce n’est même pas une journée ! Mais je l’ai fait, en trois ans de visites entrecoupées, car j’ai été coupée à plusieurs reprises dans mes visites médiatisées.

On peut parler aujourd’hui d’effacement parental sans que personne s’inquiète des dégâts dévastateurs que cela produit sur les enfants et que cela produira plus tard sur eux. En théorie, notre droit protège l’enfance. Mais en pratique, beaucoup de mères découvrent une mécanique institutionnelle glaçante. Plus elles alertent et plus elles deviennent suspectes. En France, dans les dossiers d’inceste, le système socio-judiciaire traite encore trop souvent la mère protectrice comme le problème à neutraliser plutôt que comme une alliée de protection.

Depuis plusieurs années, la France est pourtant régulièrement condamnée et rappelée à l’ordre par les juridictions et instances internationales pour ses défaillances dans la protection des femmes et des enfants victimes de violences de toutes sortes. La Cour européenne des droits de l’homme (CEDH) a condamné à plusieurs reprises la France pour des enquêtes défaillantes, des absences de protection effective, des traitements judiciaires inadaptés de violences sexuelles et des atteintes à la vie familiale. Rien qu’en 2023, il y a eu douze condamnations. Sur neuf années, entre 2015 et 2023, cela représente 106 arrêts de condamnation contre la France. Très récemment encore, la CEDH a condamné la France s’agissant du traitement judiciaire d’un viol subi par une adolescente, rappelant qu’un État ne peut exiger d’un enfant ou d’une victime des réactions stéréotypées pour reconnaître une agression sexuelle. Eh oui, parce qu’aujourd’hui, on demande à une victime de prouver son viol ou son inceste. Ce n’est pas aux victimes de prouver leur agression, mais bien aux enquêteurs de faire leur travail.

J’ai saisi le Grevio, le Groupe d’experts sur la lutte contre la violence à l’égard des femmes et la violence domestique, qui est un organe de contrôle de la Convention d’Istanbul, et celui-ci a également exhorté la France, le 16 septembre 2025, à mieux protéger les femmes et les enfants victimes de violences. « Le Grevio exhorte les autorités françaises à prendre des mesures fortes afin de faire en sorte que les violences sexuelles fassent davantage l’objet de poursuites, notamment en améliorant les enquêtes et le recueil des preuves », ont écrit les auteurs du rapport.

Mais malgré des condamnations internationales, des exhortations, des alertes, les juridictions socio-judiciaires françaises continuent souvent de fonctionner avec des mécanismes archaïques profondément genrés. Quand une mère alerte sur les violences ou sur l’inceste de son enfant, le système ne commence pas par examiner le danger dénoncé : il commence par examiner la mère. Sa vigilance devient suspecte. Son instinct de protection devient une pathologie. Les mères sont pathologisées. Et pendant ce temps-là, l’enfant apprend une chose insoutenable : parler peut faire perdre sa mère.

Je vais reprendre une phrase que mon fils m’a dite lors d’une visite médiatisée : « Maman, arrête de parler de ça, de ce qu’on te dit, même si on continue de…, car on ne va plus se revoir. On va recouper nos visites médiatisées. Garde pour toi ce que je te dis, Maman. » Voilà la terreur installée même au cœur des enfants. Parler peut faire perdre sa mère.

J’évoque ici mon parcours, qui est aussi celui de tant d’autres mères. Depuis trois ans, j’alerte sur les violences graves, autant physiques que sexuelles, subies par mes enfants. J’ai saisi les rapporteurs spéciaux des Nations unies, le Haut-Commissariat aux droits de l’homme. Après plusieurs mois d’analyse et d’enquête, cinq rapporteures spéciales, dont Reem Alsalem de l’ONU, ont adressé, en juillet 2023, une communication officielle au gouvernement français concernant la situation de mes enfants et celle des enfants de deux autres mères, dont Mme Priscilla Majani, et les dysfonctionnements institutionnels dénoncés. La France a répondu au Haut-Commissariat aux droits de l’homme en septembre 2023, soit deux mois après, mais cette réponse n’apportait aucune solution concrète à des enfants qui avaient été arrachés à leur mère, alors même que des enquêtes préliminaires étaient en cours concernant les violences dénoncées. Les enfants restaient placés chez le parent mis en cause.

Face à cela, je pense que vous êtes au courant, mesdames et messieurs de la commission, en janvier 2024, les rapporteures spéciales des Nations unies ont publiquement exhorté la France à agir de toute urgence pour protéger les enfants contre l’inceste et les abus sexuels intrafamiliaux, à entendre et respecter la parole des enfants avant toute décision de garde, à mener des enquêtes effectives et adéquates sur des allégations de violences sexuelles incestueuses, à mettre fin au traitement discriminatoire et aux violences institutionnelles subies par les mères qui tentent de protéger leur enfant – entre autres exhortations.

Les experts ont également dénoncé le fait que malgré des allégations crédibles d’abus sexuels incestueux, certains enfants restaient placés chez les mis en cause, tandis que les mères étaient poursuivies, sanctionnées pour avoir tenté de protéger leur enfant. Ils ont exprimé aussi une vive préoccupation face à l’utilisation des accusations dites d’aliénation parentale pour discréditer les révélations de violences sexuelles et détourner l’attention des violences dénoncées.

Quand une démocratie est publiquement rappelée à l’ordre par les Nations unies pour sa manière de traiter les enfants victimes d’inceste et les mères protectrices, cela devrait provoquer naturellement un électrochoc. Pourtant, sur le terrain judiciaire français, beaucoup d’entre nous continuent de vivre exactement les mêmes mécanismes destructeurs. Et cela se déroule dans un immense huis clos institutionnel.

Les audiences devant les juges aux affaires familiales et devant les juges des enfants, comme vous le savez, se tiennent toutes à huis clos. Ce huis clos, censé protéger les enfants, devient parfois un espace d’opacité, permettant des violences institutionnelles extrêmement graves et sans réel contrôle extérieur. Ce qui est dit en audience est souvent profondément déformé dans les décisions rendues. Des propos sont reformulés, minimisés, sortis de leur contexte. Des inquiétudes légitimes deviennent des obsessions maternelles. Des alertes deviennent des stratégies conflictuelles. Le fameux conflit parental devient un champ lexical copié-collé dans toutes les ordonnances rendues.

Ces audiences devraient, à mon sens, être enregistrées ou filmées, au moins dans certaines situations sensibles, afin de garantir une traçabilité réelle des débats et protéger les familles contre les déformations et les réécritures institutionnelles. Car aujourd’hui, trop de décisions se prennent dans des espaces où la parole des familles est captée, interprétée, mais non convenablement retranscrite.

Pour ma part, depuis plus de quatre ans de procédure, j’ai pu constater les différentes discriminations de genre. Par exemple, comment peut-on prétendre à l’impartialité d’un tribunal lorsqu’une véritable armada de sécurité et de forces de l’ordre est déployée pour escorter un mis en cause dans des faits graves, une personne déjà condamnée pénalement, et ce depuis son arrivée au tribunal jusqu’à sa sortie d’audience ? Des agents l’attendent derrière les portes à toutes les audiences, l’escortent jusqu’à la salle, puis de nouveau jusqu’à la sortie. Beaucoup de moyens sont déployés pour un mis en cause ! Comme si c’était lui qu’il fallait protéger, et non les victimes.

Cette mise en scène institutionnelle finit par matérialiser ce que tant de victimes dénoncent : une inversion de culpabilité devenue réelle, visible et concrète. La protection semble désormais accordée aux parents mis en cause, pendant que les victimes, elles, sont traitées comme des problèmes à surveiller. Comment croire encore à la neutralité de la justice lorsqu’à chaque audience, mon téléphone est systématiquement confisqué par la sécurité du tribunal, alors que celui du mis en cause ne l’est jamais ? Lorsque je demande les raisons de cette différence de traitement, les agents de sécurité me répondent : « Madame, il s’agit des consignes de la magistrate chargée de votre dossier. » Une magistrate qui impose des consignes différenciées entre les parties dans une affaire aussi grave ne peut pas raisonnablement prétendre exercer une justice neutre. La partialité de la justice se mesure non seulement dans les ordonnances rendues, mais aussi dans l’attitude institutionnelle adoptée envers chaque partie, et ce tout au long de la procédure judiciaire.

Autour de ces audiences, gravitent aussi des systèmes de prise en charge profondément dysfonctionnels et défaillants. Je veux parler ici de certains rapports de services sociaux ou éducatifs, qui deviennent des outils d’effacement parental. Dans la majorité des dossiers où sont prononcées des mesures judiciaires d’investigation éducative (MJIE), ou des assistances éducatives en milieu ouvert (AEMO), les services sociaux développent ce qu’on appelle une forme d’identification à l’agresseur. Ils finissent en quelque sorte par faire alliance avec lui. Les rapports deviennent des rapports de complaisance.

Lorsqu’un juge des enfants écrit noir sur blanc dans une ordonnance qu’il faut maintenir ou travailler les liens avec la mère, certains services ne travaillent aucun lien réel. Ils organisent au contraire l’effacement progressif de cette mère. Je le vis moi-même depuis plus de trois ans. Chaque nouvelle alerte devient suspecte. Chaque signalement émanant d’un tiers devient un possible complot maternel. Chaque inquiétude est pathologisée. Rien n’est pris au sérieux. Et les rapports, parfois lus la veille des audiences par les services sociaux, deviennent pratiquement impossibles à contester objectivement dans des délais aussi courts.

Pendant ce temps-là, le parent qui détient la garde exclusive – souvent le père dans ces dossiers – refuse fréquemment un avocat pour l’enfant, un suivi psychologique indépendant, ou toute prise en charge spécialisée du psychotraumatisme. Pourtant, de nombreuses mères demandent précisément cela : que les enfants soient réellement suivis.

Ces enfants développent des mécanismes de survie extrêmement inquiétants, et je tire la sonnette d’alarme : suradaptation, dissociation, parentification, mutisme traumatique, loyauté forcée et parfois même identification à l’agresseur. Certains finissent même par rejeter le parent protecteur. Non pas parce qu’ils ne l’aiment plus, mais parce que psychiquement – et il faut l’entendre, les magistrats ne l’entendent pas ! –, survivre dans ce système exige de s’aligner sur le parent dominant. Or pendant ce temps, l’institution interprète ce rejet comme la preuve que la mère est pathogène ou qu’elle mentait. C’est un renversement assez tragique.

Il existe aussi un paradoxe profondément violent qu’il est important que je soulève. Lorsqu’un enfant dénonce des violences physiques ou des faits incestueux, sa parole est immédiatement suspectée, même lorsqu’il existe des éléments médicaux préoccupants, des signalements de professionnels de santé, des symptômes traumatiques sévères, des révélations répétées. À ce moment-là, les suspicions se déplacent souvent non pas vers les violences dénoncées mais vers la mère. On soupçonne une influence, une manipulation, une instrumentalisation de l’enfant. La parole devient fragile, peu fiable, peu crédible, possiblement induite.

Survient alors parfois un basculement assez terrifiant. Dans la plupart des dossiers – je ne parle pas que du mien –, quand cet enfant est ensuite placé chez le parent mis en cause et séparé durablement de sa mère, sa parole devient subitement crédible. Lorsqu’il dit qu’il ne veut plus voir sa mère, lorsqu’il dit qu’il ne veut plus vivre avec elle, lorsqu’il dit qu’il ne l’aime plus, en inventant subitement des maltraitances de sa mère, ou lorsqu’il dit qu’il a inventé les violences dénoncées, alors cette parole-là est immédiatement validée. Elle devient recevable, exploitable et fiable. Les mêmes institutions qui expliquaient auparavant qu’un enfant pouvait être influencé deviennent soudainement incapables d’envisager la sidération traumatique, les mécanismes de survie, l’emprise, la loyauté forcée, la dissociation et l’identification à l’agresseur.

Pourtant, dans votre commission, vous avez vu de nombreux spécialistes en psychotraumatisme qui vous ont bien expliqué qu’un enfant dépendant d’un parent potentiellement violent, incestueux, peut développer des stratégies psychiques de survie extrêmement puissantes. Parfois, survivre signifie nier, minimiser, se rétracter ou faire alliance avec le parent dominant, tout simplement. Certains enfants finissent même par dire que tout a été inventé. « Maman m’a forcé à mentir. » « Je ne me souviens plus. » « Rien ne s’est passé. » Tragiquement, c’est souvent à ce moment-là que la parole de l’enfant est enfin considérée comme crédible par certaines juridictions, alors même qu’elle intervient dans un contexte de rupture de lien, de pression psychique et d’emprise.

Ensuite, ces mêmes déclarations sont retranscrites dans les décisions judiciaires pour pouvoir justifier rétrospectivement les soupçons portés contre la mère. Comme si, finalement, le système disait : « Nous avions raison de nous méfier d’elle puisque maintenant l’enfant confirme qu’elle mentait. » Mais cette logique est extrêmement dangereuse, et je tire la sonnette d’alarme, car elle transforme des mécanismes traumatiques de survie en validation institutionnelle. L’enfant devient manipulé par la mère. Le parent protecteur devient toxique et pathogène. Et le parent mis en cause devient le parent stabilisateur. C’est un renversement psychique et judiciaire d’une violence immense. Et tant que les juridictions familiales ne seront pas sérieusement formées au psychotraumatisme infantile, aux mécanismes d’emprise et aux stratégies de survie des enfants victimes, ces erreurs fatales continueront de produire des conséquences irréversibles.

Car tout cela finit par converger vers une même mécanique : l’effacement parental du parent protecteur. Je vous le dis ici avec une extrême gravité : ce système est une machine qui broie ; une machine qui broie les enfants ; une machine qui broie les mères ; une machine qui transforme la protection en destruction. Et vivre cela pendant des années, c’est ressentir une mort lente, invisible et douloureuse.

Je souhaite également appeler l’attention sur une réalité dont on parle très peu : les conséquences physiques et psychiques extrêmement graves de cette maltraitance institutionnelle sur les mères protectrices.

Depuis plus de trois ans, j’échange avec de très nombreuses mères confrontées au même schéma. Les enfants dénoncent des violences physiques, psychologiques ou incestueuses paternelles, puis ces enfants sont brutalement arrachés à leur mère pour être placés soit à l’ASE, soit chez le parent dénoncé. Et après cela, un phénomène revient constamment : nos corps s’effondrent. Je ne parle pas ici uniquement du stress post-traumatique complexe que nous avons presque toutes développé, mais de maladies physiques graves, qui apparaissent après les séparations forcées et le harcèlement socio-judiciaire. Des femmes développent des troubles cardiaques, des atteintes rénales, des maladies inflammatoires, des troubles sévères du sommeil, des troubles alimentaires, des envies suicidaires, des AVC, des maladies auto-immunes et parfois même des cancers. Comme si, finalement, le corps finissait par exprimer ce que l’institution refuse d’entendre.

Je fais partie de ces femmes. J’ai développé une maladie aux reins, une tumeur, qui est apparue soudainement. Mais la liste est longue. Car ce que vivent beaucoup de femmes relève d’un état de stress prolongé extrême : la peur permanente, la surveillance judiciaire constante, les convocations, les expertises, les accusations, les ruptures de lien prolongées avec leurs enfants et l’impuissance absolue face à la souffrance de ces derniers.

Mais au-delà des maladies physiques, il existe une autre réalité encore plus grave. De nombreuses femmes sont poussées au suicide. Je parle ici du suicide forcé, au sens systémique du terme. Évidemment, nous ne disposons pas de statistiques officielles sur le nombre de mères protectrices qui se sont suicidées après des années de violence institutionnelle et de harcèlement socio-judiciaire, mais cette réalité-là, il faut l’entendre, parce qu’elle existe ! Elle est connue de toutes celles qui traversent ces situations ; ces réseaux de mères.

Certaines femmes meurent brutalement d’un arrêt cardiaque après des années de procédure. Je pense notamment à une mère – j’ose la nommer : Souad – décédée il y a deux ans après un combat judiciaire destructeur autour de la protection de ses enfants. D’autres finissent par mettre fin à leurs jours parce qu’elles ne supportent plus la torture psychique de l’arrachement, du discrédit permanent, de l’effacement maternel organisé.

Oui, il faut poser cette question publiquement : combien de femmes ont été poussées au suicide par ces mécanismes institutionnels ? Combien de corps devront encore lâcher avant que ce système soit enfin regardé en face ? Car cet engrenage est devenu dangereux. Dangereux pour les enfants, qui grandissent parfois durant des années en étant séparés de leurs parents protecteurs, malgré des signaux alarmants. Et dangereux pour les femmes qui ont résisté, qui ont alerté, qui ont tenu, qui ont été combatives, jusqu’au jour où leur corps, lui, n’a plus tenu.

Lorsqu’une société détruit à ce point celles qui tentent de protéger leurs enfants, alors ce n’est plus seulement un dysfonctionnement judiciaire : c’est un phénomène de santé publique et de droits humains.

Comme vous le savez, le coût du déni judiciaire pèse lourd sur la balance. Il coûte des enfances brisées, des vies détruites, des années de reconstruction psychologique, des hospitalisations, des traitements, des addictions, des passages à l’acte suicidaires, des placements et des générations entières marquées par le traumatisme. La non-protection des enfants a un coût colossal : plus de 9 milliards d’euros pour la société.

Mais le prix le plus insoutenable reste celui payé par les enfants eux-mêmes, car on les oublie. Oui, on les oublie ! Dans toutes les ordonnances, on se focalise sur le parent qui a tenté de protéger. On ne parle plus d’enfants ; on ne les évoque plus. Et derrière chaque mère réduite au silence, il y a une société qui préfère gérer les conséquences du traumatisme plutôt que de prévenir la violence. Une société qui échoue à protéger ses enfants finit toujours par payer le prix de cette défaillance. Ce prix se compte ensuite en santé mentale, en violence reproduite, en souffrances chroniques et en vies fracassées. Comme le rappelait Nelson Mandela, on ne peut juger de l’âme d’une société qu’à la manière dont elle traite ses enfants.

Il y a des mères qui ont connu l’extrême de l’extrême de la violence institutionnelle, et j’en fais partie – comme d’autres femmes qui, elles, n’ont jamais eu la possibilité de médiatiser leur histoire ou d’alerter publiquement. J’ai connu l’emprisonnement. J’ai connu la détention provisoire. J’ai été incarcérée parce que je n’ai pas voulu présenter mes enfants alors que ces derniers subissaient des violences graves, auxquelles j’ai assisté quand j’étais encore en couple, et des viols incestueux, alors que le mis en cause avait déjà fait l’objet d’un rappel à la loi pour violences physiques et psychologiques sur les enfants – faits qu’il n’avait pas contestés –, alors qu’il avait récidivé et alors qu’il avait été condamné une seconde fois à une peine de trois mois d’emprisonnement avec sursis. Mais malgré cela, lorsque j’ai tenté de protéger mes enfants, c’est moi qu’on a enfermé.

Et pas dans n’importe quelles conditions ! J’ai été placée trois semaines en isolement. Non pas dans une cellule normale : à l’isolement ! Je ne devais avoir aucun contact avec les autres détenues. Je n’avais pas le droit aux promenades, pas le droit à la bibliothèque, pas le droit à la salle de sport. J’étais enfermée seule dans une cellule isolée. Lorsque j’ai demandé à un surveillant pénitencier pourquoi je faisais l’objet d’un tel régime, il m’a répondu qu’il s’agissait d’instructions du parquet dont je dépendais. Autrement dit peut-être une punition.

Le rapporteur spécial des Nations unies sur la détention arbitraire et la torture est intervenu dans mon dossier et a contacté le parquet en question et le centre pénitentiaire. Concernant les conditions de mon isolement, il a rappelé qu’un isolement doit être motivé, réévalué régulièrement et strictement encadré. Rien n’a été fait ! J’ai subi cela et la violence ne s’est pas arrêtée là.

J’ai également subi des constitutions de partie civile de la part de magistrats directement liés à mon dossier familial. Une juge des enfants a porté plainte contre moi pour violences, alors que je n’ai nullement été violente : j’ai seulement filmé une scène d’arrachement de mes enfants, dans laquelle, je le précise, on ne la voit pas. Une autre juge aux affaires familiales impliquée dans mon dossier s’est, elle, constituée partie civile contre moi, dans mon propre procès pour non-représentation d’enfant, alors que c’est une procédure différente et qu’on ne peut se constituer partie civile dans un tel procès. Pourquoi ? Parce que j’ai alerté publiquement, parce que j’ai parlé des dysfonctionnements institutionnels sur les réseaux sociaux, parce que j’ai témoigné auprès de journalistes, parce que j’ai pris la parole sur des plateaux télévisés. Je précise un point essentiel : je n’ai jamais nommé ces magistrats publiquement. Je n’ai fait qu’exercer ma liberté d’expression sur des décisions judiciaires et des mécanismes institutionnels que je dénonçais.

Mais malgré ce conflit d’intérêts manifeste, ces magistrats ne se sont jamais déportés de mon dossier concernant mes enfants. Ils ont continué à prendre des décisions sur nos vies. Avec mon avocate, nous avons demandé à de nombreuses reprises un dépaysement et fait valoir ce qu’on appelle dans le jargon judiciaire une suspicion légitime pour conflit d’intérêts et atteinte à l’impartialité. Parce que, évidemment, cela constitue une infraction à l’article 6 de la CEDH, qui prévoit le droit à un procès équitable. Cela nous a été refusé à plusieurs reprises.

Je le dis ici avec gravité : c’est une maltraitance institutionnelle ! Être enfermée pour avoir tenté de protéger ses enfants, être isolée, être poursuivie par des magistrats qui continuent ensuite de statuer sur votre vie familiale, être empêchée d’obtenir un tribunal réellement impartial, ne plus avoir accès en réalité au procès équitable garanti par l’article 6 de la CEDH. Lorsqu’un tel engrenage est enclenché dès le départ, il devient extrêmement difficile de faire reculer la machine, car ce système fonctionne comme une mécanique d’écrasement. Je suis écrasée. Peu importe que vous coopériez ou pas, peu importe que vous vous soumettiez aux injonctions, peu importent les preuves, peu importent les alertes internationales : rien ne semble suffire à arrêter cet engrenage. Et c’est précisément cela qui est terrifiant : le sentiment qu’au-delà des individus, il existe parfois une logique institutionnelle de protection du système lui-même, au détriment des enfants et des parents protecteurs.

On nous parle souvent du manque de moyens des institutions, comme s’il fallait finalement accepter ou excuser certaines défaillances au nom de cette pénurie. Mais lorsqu’il s’agit de poursuivre des mères protectrices, les moyens apparaissent soudainement sans limites. Pour venir chercher mon enfant, mon dernier enfant, un bébé de 2 ans encore allaité, ma porte a été défoncée avec une extrême violence. Des policiers suréquipés, avec boucliers, matériel d’effraction à la main, haches, sont intervenus à mon domicile comme s’il s’agissait d’une opération contre des individus dangereux, tels des narcotrafiquants. Mon bébé était terrorisé dans mes bras. Elle tremblait à la vue de ces hommes casqués, de cette porte explosée (Mme Sophie Abida s’interrompt), de cette violence incompréhensible pour un enfant de cet âge. Et pourtant, personne ne semble mesurer les dommages collatéraux de telles interventions sur le psychisme d’un enfant. Personne ne semble se demander ce qu’il reste dans la mémoire d’un tout-petit lorsqu’on l’arrache brutalement à sa mère dans un climat de peur, de violence et de sidération.

Deux ans plus tard, alors que je ne dispose plus que d’une heure d’appels téléphoniques avec mes enfants par semaine, ma fille a soudainement reparlé de cette scène. Je l’appelais simplement pour lui souhaiter son anniversaire, puisque je n’ai le droit qu’à une heure de téléphone par semaine – je n’ai plus le droit de voir mes enfants. Nous étions en train d’échanger sur des choses légères et joyeuses quand sa mémoire traumatique a ressurgi brutalement. Elle m’a dit : « Maman, tu te rappelles ? Les policiers ont cassé la porte de ta maison pour me prendre moi et me donner à papa. Et toi aussi, les policiers t’ont prise. Moi, je m’en rappelle. Tu t’en rappelles, toi, maman ? »

Voilà ce que garde un enfant. Pas les décisions judiciaires, pas les arguments procéduraux, pas les débats d’experts. Elle se souvient de la peur, du fracas de la porte, des hommes armés, de sa mère et du moment où on l’a arraché à ses bras.

Alors j’ai dû lui répondre que je préférais ne pas trop me rappeler les mauvais souvenirs, que je préférais garder en mémoire les moments heureux avec elle, les danses sur les musiques préférées, les sorties au parc et les jeux ensemble. Parce qu’une mère tente toujours de protéger son enfant, même après le traumatisme.

Céline Greco, pédopsychiatre, a dit ces mots : « les enfants victimes de violences psychologiques, physiques et sexuelles vivent un Bataclan tous les soirs ».

Mais combien d’enfants portent aujourd’hui en eux des scènes de violence institutionnelle dont personne ne mesure réellement l’impact psychologique ? Et pendant que des moyens considérables sont mobilisés pour dénoncer, pour défoncer des portes, pour interpeller des mères et maintenir une séparation, combien de dossiers de violences sur enfant restent, eux, sans investigation sérieuse, sans perquisition, sans acte approfondi ?

C’est là toute la contradiction que cette commission doit entendre aujourd’hui. Les moyens existent. La question est : contre qui choisit-on de les déployer ? Pourquoi sont-ils si rapidement déployés contre les mères et si rarement avec la même intensité lorsqu’il s’agit de protéger des enfants ?

Je voudrais également dire quelque chose de particulièrement difficile à entendre dans notre pays, mais qu’il faut avoir le courage politique de regarder en face : toutes les mères ne sont pas traitées de la même manière par les institutions. Certaines mères prennent encore plus cher.

Je parle ici des mères racisées, des mères issues de l’immigration et des femmes originaires d’autres territoires, constamment associées, dans certains imaginaires institutionnels, à un supposé risque d’enlèvement. Car oui, il existe aujourd’hui des biais culturels, sociaux et raciaux dans certaines juridictions familiales. Et ces biais ont des conséquences concrètes et dramatiques. Car lorsqu’une mère racisée alerte sur des violences incestueuses ou des violences conjugales, sa parole est souvent encore moins légitime, moins crédible et moins audible. Comme si elle devait constamment prouver davantage que les autres qu’elle est une bonne mère ; comme si elle était spontanément suspecte. Certaines femmes sentent clairement que leur origine devient un élément implicite du dossier.

Moi-même, en tant que femme originaire d’Afrique du Nord, je le ressens profondément dans certaines décisions judiciaires prises ces dernières années sur mon dossier, notamment cette peur omniprésente que je puisse partir avec mes enfants. Cette idée plane constamment, comme une épée de Damoclès, comme si une mère racisée, obtenant enfin un droit de visite et d’hébergement, représenterait automatiquement un risque de fuite internationale. Une suspicion demeure.

Les parties adverses savent parfaitement utiliser ces peurs dans leurs écritures, en insistant sur les origines, sur les attaches familiales à l’étranger, sur une supposée menace de départ, afin de convaincre les magistrats de ne surtout pas redonner de droits à la mère.

C’est une réalité extrêmement grave, car derrière ces raisonnements implicites se cache une discrimination profonde : l’idée que certaines mères seraient par essence moins sûres, moins stables ou moins loyales à la justice française en raison de leurs origines. Cela produit des décisions terriblement violentes : absence de droit d’hébergement, restrictions disproportionnées, suspicion permanente, surveillance renforcée et maintien prolongé de rupture de lien.

De par mes origines, l’été dernier, une juge des enfants en charge de mon dossier a prononcé en plein mois d’août une IST (interdiction de sortie du territoire français), sans audience, sans principe du contradictoire et sans réelle motivation. Sans audience : j’ai reçu mon ordonnance chez moi, par recommandé. Alors même que cela fait trois ans que je ne vois plus mes enfants, une IST a été prononcée sans audience.

Je vais le dire clairement devant cette commission : la lutte contre l’inceste et les violences faites aux enfants ne pourra jamais être efficace si l’on refuse de regarder aussi les biais raciaux, sociaux et culturels qui traversent certaines pratiques institutionnelles. Une mère ne devrait jamais avoir à combattre le sexisme, le racisme implicite, les stéréotypes culturels et la violence institutionnelle, en même temps.

Aujourd’hui, je garde l’espoir d’un avenir meilleur pour mes enfants. Je garde l’espoir d’une prise de conscience, afin que je redevienne maman, tout simplement, dans la vie de mes enfants. Je garde l’espoir dans cette ordonnance de sûreté. Mais une question demeure : y aura-t-il une rétroactivité sur les enfants qui ont connu et subi des décisions de placement à l’ASE ou chez le mis en cause ? Que fait-on de ces enfants-là ? Ne les oublions pas ! Ce sont aujourd’hui les oubliés de la République. Y aura-t-il une rétroactivité à cette ordonnance de protection ?

Pareillement, j’ose aussi dire devant cette commission, comme toutes les mères qui l’ont dit avant moi, que le champ lexical, dans plusieurs ordonnances, notamment le conflit parental, qui fait partie du champ lexical de tous les magistrats dès lors qu’il y a des violences intrafamiliales ou suspicion d’inceste, doit être aboli. Le « conflit parental » doit être aboli quand il y a des violences avérées, une condamnation avérée, des enquêtes avérées et une instruction en cours.

Je ne vais pas m’éterniser, je crois que j’en ai trop dit, mais je garde espoir pour mes enfants et j’ai encore confiance, malgré la maltraitance institutionnelle que je continue de subir. Vous savez, voir vingt heures ses enfants en trois ans, c’est peu. Un auteur de féminicide qui a tué la mère de ses enfants devant les enfants voit beaucoup plus ses enfants au parloir que moi aujourd’hui. Je ne dispose même pas de ce droit, même pas le droit de… Encore moins qu’un auteur de féminicide.

Je garde espoir pour mes enfants. Je garde espoir pour tous les enfants qui vivent ces atrocités. Ne les oublions pas. N’oublions pas ce qu’ils vivent au quotidien. Réveillons-nous, prenons conscience des dégâts. Car un enfant qui se tait, cela ne veut pas dire que rien ne s’est passé, cela veut dire qu’il est dans un mutisme traumatique. Alors sortons ces enfants de là, aidons-les et redonnons une place à ces mères auprès de leurs enfants. Elles veulent juste redevenir maman dans la vie de leurs enfants, comme moi. J’aime profondément mes enfants, comme ces mères qui sont ici. C’est parce que j’aime mes enfants que j’ai fait le choix d’être ici aujourd’hui, malgré les représailles.

Je vous remercie de m’avoir écoutée.

Mme la présidente Maud Petit. Il est très difficile, même en tant que présidente de cette commission, engagée depuis plusieurs mois, de reprendre la parole après vos témoignages. Nous en avons déjà entendu hier soir, à huis clos.

Il fallait absolument qu’on puisse vous entendre. Il faut que votre parole porte au-delà des murs de cette institution pour que les consciences s’ouvrent à ce que vivent ces enfants victimes d’inceste et à ce que vivent les parents qui tentent de les protéger.

Aujourd’hui, j’ai la parfaite conscience que la France n’aime pas ses enfants. C’est terrible pour moi de le dire. J’ai honte. (Silence.)

Il n’y aura pas d’échanges, puisque nous avons largement débordé sur le temps de cette audition. De toute façon, vous en avez suffisamment dit. Pas trop, mais suffisamment.

M. le rapporteur et moi-même, ainsi que beaucoup de nos collègues qui ne sont pas forcément toujours présents au cours des auditions, mais qui portent la parole de cette commission au-dehors, nous sommes engagés à prendre nos responsabilités.

Je rappelle que le temps législatif est contraint, malheureusement, parce que cette commission absolument nécessaire, ô combien nécessaire, arrive très tard dans ce mandat et que, dans moins d’un an, auront lieu des élections – en tout cas des campagnes électorales. Dans ce temps contraint, il va falloir que nous nous organisions entre députés, entre parlementaires et aussi avec les membres du gouvernement, pour essayer de faire passer quand même quelques mesures fortes.

Je le redis encore, je suis heureuse d’avoir un garde des sceaux qui ait pleinement conscience de cela – peut-être le sujet lui parle-t-il davantage parce qu’il est devenu papa... Il est important en tout cas qu’il ait pu dire certaines choses et qu’il ait dressé un constat que d’autres, auparavant, n’avaient pas fait, sur la situation de notre système judiciaire.

Cela étant, je veux préciser qu’il y a des forces de l’ordre formidables, des magistrats formidables et des personnes qui sont véritablement sensibilisées à tout cela. Il faut qu’elles deviennent plus nombreuses. L’enjeu de l’information et de la formation est très important.

M. Christian Baptiste, rapporteur. Merci pour vos témoignages. Soyez rassurées : la présidente et moi, ainsi que les membres de la commission, recevons énormément de messages, sur le fait que nous avons ouvert ce chantier, sur les auditions que nous avons menées, sur les personnes qui se sont exprimées, mais surtout sur vos témoignages. Dans cette société, beaucoup ne s’imaginent pas ce qui peut se passer et vos témoignages ont créé un petit électrochoc, ou peut-être même un gros électrochoc.

À la fin de cette dernière journée, je suis convaincu que le travail que nous avons effectué ne sera pas sans lendemain.

Mme la présidente Maud Petit. Merci encore une fois à vous toutes. Merci d’avoir parlé depuis la Guadeloupe au nom des parents qui sont dans les outre-mer ; vous les avez un peu représentés aujourd’hui.

M. Christian Baptiste, rapporteur. Sachez que j’ai reçu une invitation de Guadeloupe La Première, qui est la déclinaison de France Télévisions en Guadeloupe, pour participer à une émission de soixante-dix minutes sur l’inceste. Il y aura pas mal d’invités, notamment Mme la procureure de la République, avec qui j’ai déjà eu un échange.

Le sujet se décline dans tous les territoires. Les médias s’en emparent et vont encore s’en emparer.

Mme la présidente Maud Petit. Merci de cette information, monsieur le rapporteur.

Pour ma part, j’ai eu un passage sur France Inter hier, entre 13 heures et 14 heures. C’était simplement un quart d’heure, mais c’était déjà très important de pouvoir passer à cette heure de grande écoute. Les médias commencent peut-être à être sensibilisés au sujet.

Lorsque le rapport sera rédigé et que les préconisations seront rendues publiques, je veux croire qu’il y aura beaucoup plus d’audience et d’attention portée à ce sujet.

*

*     *

  1.   Audition, ouverte à la presse, de M. Jean-Luc Viaux, docteur en psychologie, professeur des universités honoraire (21 mai 2026)

Mme la présidente Maud Petit. Pour notre dernière journée d’audition, j’accueille M. Jean-Luc Viaux, docteur en psychologie, professeur des universités honoraire.

Nous pourrons notamment revenir avec vous sur l’impact qu’a pu avoir l’affaire d’Outreau sur la prise en compte de la parole de l’enfant et, plus généralement, sur la qualité des expertises soumises aux magistrats dans le domaine qui nous occupe.

Avant de vous laisser la parole, je rappelle que l’article 6 de l’ordonnance du 17 novembre 1958 relative au fonctionnement des assemblées parlementaires impose aux personnes entendues par une commission d’enquête de prêter le serment de dire la vérité, toute la vérité, rien que la vérité.

(M. Jean-Luc Viaux prête serment.)

M. Jean-Luc Viaux, docteur en psychologie, professeur des universités honoraire. Merci de me donner la parole dans cette commission importante, sur un sujet que je crois connaître assez bien et depuis fort longtemps. Je vais essayer d’être le plus bref possible dans mon introduction.

Je suis inscrit sur la liste des experts depuis 1977. À l’époque, je faisais une thèse de psychologie sur le discours sur soi – c’est-à-dire la façon dont les enfants sont capables de parler d’eux-mêmes, de ce qu’ils ressentent. Ce courant de recherche sur les représentations de soi a malheureusement un peu disparu en France, mais il est important parce que, pour se représenter qu’on a été victime, il faut être au point sur la représentation de soi. Ces travaux m’ont beaucoup servi depuis. J’avais rencontré 250 enfants de 8 à 18 ans, et ils m’ont dit des choses fort intéressantes.

J’ai retrouvé par hasard la première expertise de divorce très conflictuel que l’on m’a confiée. À l’époque, à la faveur de la loi portant réforme du divorce de 1975, les juges aux affaires matrimoniales commençaient à recevoir des dossiers dont ils ne savaient absolument pas quoi faire. Ils ne savaient pas comment s’y prendre et il y avait très peu d’experts en la matière. Il s’agissait alors moins de violences sexuelles que de violences en général – l’alcoolisme, la toxicomanie –, mais j’ai commencé à voir très rapidement des mamans qui demandaient qu’on arrête d’envoyer leur enfant chez un père violent, alcoolique, toxicomane, etc. C’était aussi compliqué qu’aujourd’hui.

Cela m’a amené, dans les années 1990, à créer un espace rencontre, avec une magistrate et un avocat – c’était l’un des premiers, le seul qui a longtemps existé en Normandie – et à travailler sur la protection de l’enfance.

J’ai rencontré l’inceste un peu avant, pratiquement dès que j’ai commencé à travailler en psychiatrie, puisque la première patiente adolescente que nous avons reçue dans le service – personne ne sachant s’occuper des adolescentes, on l’avait confiée au psychologue – avait été victime d’inceste, avec des parents très particuliers. J’ai suivi cette jeune femme pendant une quinzaine d’années. C’était très compliqué.

Mais la question de l’inceste n’intéressait absolument personne. Cela m’a beaucoup préoccupé. J’ai commencé à accepter de faire des expertises pour des juges aux affaires familiales (JAF), dans des cas très différents dont personne ne voulait.

Faut-il être pédopsychiatre ou psychologue de l’enfance pour faire ces expertises ? Je sais que cette question préoccupe votre commission. Ma réponse est : oui et non.

Bien sûr, il faut une formation pour savoir écouter et aider un enfant. Il faut savoir ce qu’est le développement de l’enfant et ce qu’est son développement sexuel. Comme j’interviens encore dans beaucoup de séminaires et de formations, j’ai constaté que des professionnels qui ont pourtant des années de route derrière eux ne savent pas le faire, alors que le titre de leur diplôme supposerait qu’ils le sachent.

Cependant, quand il s’agit de conflits de séparation parentale et d’accusations de parents l’un contre l’autre, on ne peut pas se contenter de bien connaître la psychopathologie de l’enfant : il faut aussi bien connaître celle de l’adulte. Si vous n’avez jamais eu affaire à un prédateur sexuel de type pervers, à un psychopathe ou à une personnalité borderline parce que vous n’avez jamais travaillé dans ce domaine, vous vous faites blouser – pardon pour cette expression familière – par le discours parental.

Une fois de plus, cela ne veut pas dire qu’il n’y a pas des parents qui protègent les enfants : il y en a. Il est vrai que, la plupart du temps, ce sont les mamans qui protègent les enfants contre des papas qui se comportent mal. Mais je vois surtout des expertises où l’on est incapable de gérer cette question-là.

La question des mamans protectrices n’est pas nouvelle. Pas mal de recherches sur l’inceste ont été publiées en France : on a l’impression que ça a commencé avant-hier, mais ce n’est pas le cas. Je cite toujours 1995, car cette date est particulièrement remarquable.

Cette année-là, nous publions les actes d’un colloque qui s’est tenu en décembre 1994 au ministère de la santé, avenue de Ségur, intitulé Le Traumatisme de l’inceste. Peu avant, Françoise Héritier, grand anthropologue qu’on a beaucoup entendue dans les médias, publie Les Deux Sœurs et leur mère. Toujours la même année, Paul-Claude Racamier, qu’on cite aussi beaucoup, invente le concept d’incestuel dans son livre L’Inceste et l’incestuel. En 1995 également, les actes d’un deuxième colloque sont publiés. Je précise que dans les deux colloques en question, on trouve le gratin de la pédopsychiatrie française : Serge Lebovici et Philippe Mazet, qui sont deux grands pédopsychiatres, mais aussi bien d’autres, dont des anthropologues et des magistrats. Ce quatrième bouquin est intitulé Incestes ; y ont contribué là aussi des magistrats très impliqués sur ces questions.

L’effet sociétal a été nul, ce qui fut très désespérant pour les chercheurs et les cliniciens que nous étions. Il ne se passa rien, à part la loi de 1998 sur les agresseurs sexuels, qui avait évidemment un peu un rapport avec ces travaux-là. J’ai participé à tout cela.

En 1992, Marceline Gabel et Serge Lebovici me demandent un article, parce qu’ils repèrent que je suis le seul à savoir à peu près ce que c’est qu’examiner un enfant pour le compte de la justice. Comme je suis universitaire, – certes de fraîche date –, je cherche dans la littérature en français. Je ne trouve rien – absolument rien. Je connaissais de nombreux travaux américains sur le sujet, datant des années 1980-1990, qui ont été très fécondes aux États-Unis – plus qu’au Canada, même s’il y a aussi quelques travaux canadiens. Je suis donc allé pêcher chez les Américains et les Canadiens des références pour proposer un modèle d’expertise d’enfant qui soit le plus ajusté possible. Puis j’ai rédigé pour le ministère de la justice un rapport sur les fausses allégations d’abus sexuels dans les contentieux de divorce, dont le ministère n’a malheureusement rien fait. Je le regrette, parce que ce qui se passe actuellement avec les mères protectrices s’est déjà produit en 1999.

Cette année-là, une psychanalyste très connue et une magistrate publient un article dans un magazine pour dire qu’un tiers des dossiers devant les JAF à Paris comportent de fausses allégations d’abus sexuel – un tiers ! Avec mon équipe, nous avons été chargés de vérifier. Cela aurait représenté 3 000 dossiers. La brigade des mineurs, que nous avons également interrogée, ne connaissait que 500 dossiers d’agression sexuelle, dont vingt dossiers de séparation et un dossier douteux, comportant peut-être de fausses allégations et en cours d’exploration. Pourtant, le ministère recevait des dossiers de femmes qui étaient parties en Suisse pour protéger leur enfant. C’était donc déjà une question.

J’ai donc rédigé ce rapport sur les fausses allégations, pour lequel nous avons lu 30 000 dossiers judiciaires. Il en ressort qu’à l’époque, on arrive à se débrouiller tant bien que mal avec ce sujet, mais que les magistrats sont à la peine. C’est la raison pour laquelle je propose en conclusion au ministère une procédure un peu plus fiable pour auditionner les enfants. Un protocole vient alors d’être publié aux États-Unis par le National Institute of Child Health and Human Development (Nichd). Je l’adapte et je le propose au ministère de la justice. Il n’est ressorti que quinze ans après, quand Mireille Cyr a publié son livre en France – elle l’avait adapté en même temps que moi pour le Canada puisque, évidemment, tous ceux qui s’intéressaient à la question avaient relevé la parution de ce protocole. Là aussi, c’est difficile à comprendre et un peu désespérant, ce qui m’amène au cœur du sujet de votre commission.

Je vais commencer par une anecdote un peu décalée que m’a racontée le directeur d’un service éducatif. Deux petites filles de parents séparés sont incestées par leur frère. Le juge des enfants (JE) demande à l’équipe éducative de les laisser aller chez leur mère un week-end sur deux. Or, alors que le frère est censé être chez le père, le JAF a donné un droit de visite et d’hébergement à la mère pour le grand frère. L’équipe éducative dit : « Qu’est-ce qu’on fait ? On ne va pas les laisser en présence de leur agresseur ! »

J’ai aussi eu le cas d’un directeur m’expliquant : « On me somme de recevoir trois petits enfants, un garçon et deux filles, mais j’ai déjà leur agresseur dans la Mecs (maison d’enfants à caractère social), donc je ne vais pas les recevoir. Je ne vais pas prendre des enfants qui sont les victimes d’un garçon dont je m’occupe déjà, qu’est-ce que c’est ça ? »

Ces exemples montrent que ce qui se passe à propos des pères se passe aussi à côté à propos des frères. Je sais que ce sont les mères protectrices qui préoccupent cette commission, mais il ne faudrait peut-être pas oublier les incestes fraternels qui, selon la littérature internationale, représentent 30 à 35 % des cas – une probabilité tout de même assez élevée. Quand l’enfant va chez son père dans le cadre d’un droit de visite ou d’hébergement, l’agresseur n’est pas forcément le papa : il peut aussi être le grand frère, qui est encore chez lui mais n’a pas l’autorité parentale. Il faudrait s’occuper de ça.

Qu’est-ce que la clinique ? J’ai l’habitude de dire que c’est comme pour jouer du piano : il faut de la technique et, surtout, de l’oreille ; mais, sans technique, on n’arrive à rien. J’ai l’impression que les expertises en France sont de mauvaise qualité parce qu’un certain nombre d’experts n’ont jamais lu la littérature nécessaire. Ils ne la citent jamais. Je me suis parfois accroché devant des cours d’assises avec des avocats qui me demandaient : « Mais pourquoi vous dites ça ? » Je répondais : « voyez, il y a une référence en bas de page », parce que je me référais à une étude américaine, canadienne ou australienne. En 2001 a eu lieu en France une conférence de consensus sur les agresseurs sexuels. Je connais beaucoup d’experts qui n’ont jamais lu ses conclusions, voire qui ne savent pas qu’elle existe. Or comment voulez-vous travailler avec une famille dont le père, le grand frère ou le grand-père est soupçonné d’agression sexuelle sans connaître toutes les discussions techniques autour de ce qu’est un agresseur sexuel ? Il faut avoir cette connaissance-là.

On nous a beaucoup reproché de répondre à la question de la crédibilité de l’enfant. Personnellement, je n’y réponds plus depuis 1995. Pourquoi ? Parce que c’est aussi cette année-là que j’ai organisé un colloque intitulé « Discernement et crédibilité » avec Philippe Jaffé, qui est professeur de psychologie à Genève et membre de la Commission des droits de l’enfant de l’ONU. Nous avons alors tordu le cou à ces deux notions, qui ne sont pas des notions psychologiques et qui sont plus gênantes qu’autre chose pour la justice. Vous savez que, après l’affaire d’Outreau, le procureur général Viout a présidé une commission qui a conclu qu’il fallait arrêter avec ça. Or on n’a pas arrêté ; on a changé de mots, mais on n’a pas arrêté.

On voit désormais surgir une injonction, que je comprends et que je ne condamne pas du tout. On dit : « Je te crois. » La Ciivise (Commission indépendante sur l’inceste et les violences sexuelles faites aux enfants) a beaucoup insisté à ce sujet. Seulement, si c’est compréhensible pour la population générale, c’est-à-dire notamment pour les parents et les professeurs des écoles, qui ne sont pas formés, ce ne l’est pas pour les cliniciens. Pour eux, la question n’est pas de croire ou de ne pas croire, car, si le dossier doit être traité judiciairement, il faut que la parole de l’enfant soit validée, cohérente et qu’on fasse en sorte que, d’une certaine manière, elle tienne. Il faut qu’elle tienne parce que, devant un tribunal, il y a une défense ; elle est parfois pugnace et elle n’aime pas forcément les enfants. C’est comme ça. De surcroît, un défenseur doit défendre, c’est son rôle. Je n’y suis pas opposé, même s’il y a façon et façon.

Il s’agit donc de fiabiliser les choses. L’audition de l’enfant, c’est de la technique, pas une adhésion. Pourquoi ? Cela a été très bien analysé par Emmanuel de Becker, un pédopsychiatre qui travaille à la clinique Saint-Luc à Bruxelles, dans un centre SOS Enfants qu’il a contribué à créer. Pour les professionnels, qu’ils soient psychologues, psychiatres, éducateurs, avocats ou magistrats, il s’agit de ne pas se laisser embarquer, souvent à leur insu, dans une identification, soit à l’enfant, soit à l’un des parents, parce que ça biaise la façon dont on entend. C’est vraiment toute la question, qu’on ne travaille pourtant pas beaucoup dans les formations.

Pour conclure, je pense qu’il faut faire deux choses – cela fait trente ans que je le dis, je vais donc le répéter.

Première chose, il faut constituer un corps d’experts psychologues, psychiatres et peut-être éducateurs, sur le modèle de la médecine légale. La médecine légale, en France, est une médecine de pointe. C’est une médecine bien formée et nous savons les services qu’elle rend à la justice. Il faut avoir la même chose en matière de psychologie et de psychiatrie légales, c’est-à-dire des gens qui ont une formation, un diplôme, une pratique, et qui passeront un diplôme supplémentaire avec un programme, comme les médecins légistes.

Parce que si on veut former tout le monde, on ne formera personne. Je forme au sujet de l’inceste depuis 1992. Il n’y a pas d’années où je n’y ai pas consacré un cours : depuis mon arrivée à l’université de Rouen jusqu’à mon départ, j’ai fait un cours sur l’inceste en master, un autre sur la maltraitance. Depuis que je suis parti, ça n’a pas beaucoup continué. Il y a plein de psychologues en France qui n’ont jamais entendu parler de l’inceste, mais qui peuvent quand même faire de l’expertise.

Constituer un corps d’experts résoudrait aussi quelques problèmes de stratégie, en permettant que les expertises ne prennent pas six mois.

Deuxième chose – et je suis content d’avoir entendu le ministre de la justice le dire : il faut arrêter avec la dualité entre JAF et JE. J’ai travaillé pour les uns et pour les autres. Les équipes de la fondation de protection de l’enfance dont je suis le président travaillent chaque jour avec des juges des enfants, et avec des JAF quand les parents sont séparés. Cette dualité contribue largement au fait que l’on n’entend pas les enfants.

D’ailleurs, je ne sais plus où en est la navette parlementaire du texte prévoyant un avocat pour les enfants placés qui passent devant le juge des enfants, mais il faut que les enfants aient des avocats pour toutes les audiences. C’est indispensable. Ce n’est pas aux éducateurs qui viennent à l’audience de défendre les enfants : c’est un avocat qui doit le faire, car ce n’est pas la même chose.

Je ne sais pas comment on peut sortir de cette dualité, mais je suis content d’entendre pour la première fois un ministre dire qu’il faut le faire.

Mme la présidente Maud Petit. Merci beaucoup pour ces propos introductifs condensés. Cela va nous permettre de vous poser plusieurs questions.

Mme Mathilde Feld (LFI-NFP). J’aurai peut-être une question un peu plus précise tout à l’heure sur l’affaire Mannechez, mais auparavant, qu’entendez-vous précisément lorsque vous évoquez la création d’un corps d’experts ? J’ai bien compris qui seraient ces experts, mais sous la tutelle de quel ministère seraient-ils placés ?

Ensuite, s’agissant de la fusion du JAF et du JE, certaines des personnes auditionnées considèrent qu’il est intéressant d’avoir un juge qui ne s’occupe que de la protection de l’enfant – du moins en principe – et un autre qui sera chargé de trouver une solution pour la garde. Or on voit bien que l’un des dysfonctionnements majeurs du système – il y en a tellement que l’on ne sait pas quel est le principal – est de déplacer le problème de l’inceste vers le conflit parental pour éteindre la question de l’inceste. En dépit du fait que le système actuel ne fonctionne pas, fusionner les deux juges ne présente-t-il pas un danger ?

M. Jean-Luc Viaux. Le problème est que, devant le juge aux affaires familiales, le nombre d’enfants qui ont un avocat est quand même tout à fait minime. Or, à partir du moment où papa et maman ne sont pas d’accord, ils ont, eux, chacun leur avocat. Dès lors, qui aide l’enfant à se défendre ? Qui oblige le juge à entendre des avocats ?

En 1993, j’ai fait avec la professeure Adeline Gouttenoire une enquête auprès des magistrats pour savoir s’ils entendaient vraiment des enfants – l’audition d’enfants existait déjà. Quand ils disaient qu’ils en entendaient beaucoup, c’était un par mois, alors qu’il y avait 4 000 dossiers dans leur juridiction. Et ça continue : est-ce que les mères protectrices que vous avez entendues vous ont dit que leur enfant était allé parler au JAF accompagné d’un avocat ? C’est quand même un des problèmes.

Comme la dualité de juges n’existe pas partout, on ne peut pas comparer facilement les législations – et puis je ne suis pas juriste. Mais je pense qu’elle est dépassée. Elle a eu son utilité, mais devant l’ampleur des problèmes – de maltraitance de l’enfant, de non-respect de ses droits et de son intérêt – qu’elle pose, je pense qu’il faut arrêter avec ça.

Ou alors on garde les deux juges, mais on les oblige à siéger ensemble dès lors que l’un des parents dit que l’autre fait des choses à l’enfant. Dans ce cas, le juge des enfants est présent, de même que l’avocat de l’enfant, et il y a un débat. Cependant, je ne suis pas sûr que ce soit plus simple que d’inventer une nouvelle juridiction, qui serait le tribunal de la famille et qui réunirait des compétences diverses – y compris peut-être des assesseurs pour aider les magistrats, comme il y en a au sein du tribunal pour enfants : ce sont des gens issus de la société civile, comme on dit, qui ne sont pas magistrats, mais qui viennent aider à comprendre les choses.

Mme la présidente Maud Petit. Cela permettrait d’avoir une collégialité, ce qui peut être intéressant.

Mme Mathilde Feld (LFI-NFP). Et s’agissant des modalités de constitution d’un corps d’experts ?

M. Jean-Luc Viaux. D’abord ça ne coûterait rien au ministère de la justice, parce que ce n’est pas lui qui va payer la formation. Il faut simplement se mettre d’accord sur un programme et demander à des universités de délivrer un diplôme commun entre la faculté de médecine, de droit, de psychologie et les écoles d’éducateurs. J’ai été doyen de faculté, je sais comment les choses fonctionnent : ça peut se faire. Pour pouvoir être nommé expert, il faudrait avoir ce diplôme. Point.

Les magistrats n’auraient ainsi plus le droit de nommer expert qui ils veulent parce que ça les arrange. Pour vous citer une anecdote, il y avait une experte dans le Sud de la France qui était grammairienne. Elle faisait des expertises psychologiques. Certes, elle avait été s’allonger sur un divan de psychanalyste. Mais enfin, ça ne donne aucune compétence particulière pour faire des expertises de famille !

Mme la présidente Maud Petit. Merci pour votre parole libre.

Mme Florence Herouin-Léautey (SOC). Vous avez écrit un ouvrage intitulé L’inceste n’est pas qu’un crime sexuel. Vous y expliquez que ce n’est pas seulement un abus d’ordre sexuel, mais un acte qui déconstruit la psyché familiale et porte atteinte aux liens et à la construction identitaire. J’en déduis, personnellement, qu’il altère la construction de la société. Vous parlez de déshumanisation. Pourrait-on aller jusqu’à considérer que le crime d’inceste est un crime contre l’humanité ?

M. Jean-Luc Viaux. Mon livre Les Incestes a pour sous-titre « Clinique d’un crime contre l’humanisation ». Je ne suis pas sûr que l’inceste soit un crime contre l’humanité. En revanche, j’explique à la fin du livre qu’il est la matrice de tous les autres crimes. Vous n’imaginez pas le nombre de personnes inculpées ou condamnées pour des motifs divers et variés qui sont passées par là, qui ont des familles à structure incestueuse. C’est innombrable. L’inceste est l’une des matrices du crime.

Pourquoi n’est-il pas seulement un crime sexuel ? Parce que, pour qu’un enfant âgé de six ou sept ans cède à des actes sexuels de la part de son frère, de son père, de son grand-père, de sa mère ou de sa sœur, il faut d’abord l’avoir maltraité psychologiquement ; il faut que la famille soit à configuration incestueuse – c’est une notion très compliquée qu’a essayé d’expliquer Paul-Claude Racamier à travers le concept d’incestuel, lequel a été très largement dévoyé.

Il existe des configurations familiales incestueuses. L’inceste commence avant l’inceste sexuel. Je cite toujours cet exemple car il est le plus facile à comprendre : une jeune femme épouse un monsieur qui a deux frères ; sa sœur épouse le frère aîné parce que son compagnon s’est tué dans un accident de voiture alors qu’elle vient d’avoir un enfant ; la mère de ces deux jeunes femmes divorce et épouse le troisième frère. Dans notre pays, ce n’est pas illégal. Mais, à la génération suivante, il y a eu des incestes sexuels. Autrement dit, ce qu’a fait la mère est déjà un inceste – c’est ce que nous a expliqué Françoise Héritier. En France, contrairement à l’Allemagne, l’inceste, lorsqu’il se produit entre deux adultes consentants, n’est pas considéré comme un crime contre la famille. Dès lors qu’ils sont majeurs et vaccinés, on ne leur dit rien. Ce n’est pas normal.

Dans un arrêt récent, la Cour de cassation a annulé le mariage entre un monsieur et sa belle-fille. Même si le contentieux portait d’abord sur une histoire d’héritage, il n’empêche que le fait d’épouser la mère puis la fille crée une configuration incestueuse. Or dans notre pays, on laisse faire. J’ai connu un monsieur qui avait épousé d’abord la fille puis la mère. Au bout du compte, un petit garçon s’est fait incester.

Il faut considérer que l’inceste est un crime contre la famille, donc, vous avez raison, contre la société.

Mme Béatrice Roullaud (RN). Je bois vos paroles sur la nécessaire présence d’un avocat qui porte la parole de l’enfant dans toutes les instances. Vous l’avez dit, devant le juge aux affaires familiales, le père a un avocat, la mère également, et l’enfant n’a personne à ses côtés. J’ai déposé une proposition de loi sur le sujet, avec le soutien de mon groupe : j’espère que nous pourrons avancer.

Vous avez dit que la crédibilité et le discernement sont deux notions gênantes pour la justice. Est-ce à dire qu’ils empêchent de prendre en compte des symptômes ou des comportements de l’enfant – des mères ont témoigné d’eczéma, de crises de colère à se rouler par terre en présence du père – qui pourraient pourtant être utiles pour comprendre s’il y a eu un inceste ou des violences ?

M. Jean-Luc Viaux. Le discernement n’est pas une notion gênante. Elle existe en droit – je n’ai pas à en discuter ; seulement, ce n’est pas une notion psychologique. D’ailleurs, il n’y a pas de travaux en psychologie sur le discernement.

Qu’est-ce que le discernement ? Un enfant de deux ans sait parfaitement discerner dans un frigo la couleur du yaourt qu’il veut. Sait-il discerner si ce qu’on lui fait est bien ou mal ? C’est autre chose. Ce n’est pas un problème d’âge. Je le dis dans mes conférences, un enfant de dix ans, ça n’existe pas : il a dix ans à l’état civil mais quel est son âge de développement ? C’est un métier de le savoir – c’est le mien. On ne peut pas former tout le monde à reconnaître l’âge de développement. La première chose que devrait faire un psychologue qui reçoit un enfant est d’évaluer, avec des outils simples et son expérience clinique, quel est approximativement son âge de développement, lequel peut d’ailleurs être hétérogène – l’enfant peut être bien développé sur ceci, moins sur cela. Fort de cette évaluation, on pourra mieux analyser et rendre cohérentes les apparentes incohérences de son discours.

La notion de discernement n’a aucune utilité en psychologie. Si elle en avait une, elle ferait l’objet de travaux. Je vous assure qu’il n’y en a pas. La professeure Blandine Mallevaey, de la faculté de droit de l’université catholique de Lille, a fait tout un travail, auquel j’ai un peu participé, sur le sujet. Alors qu’elle cherchait des travaux en psychologie sur le discernement, je lui ai expliqué qu’il n’y en avait pas – depuis le colloque en 1995, deux articles ont été publiés. Selon les conclusions de son rapport, on peut considérer qu’à partir de 10 ans, un enfant est discernant. Point. Certains disent 11 ans, d’autres 7. On se contente de considérer, parce que le discernement n’est pas une notion psychologique. C’est ce qui est gênant.

Il en est de même pour la crédibilité. Dans cette salle, nous sommes tous des adultes mais nous avons tous, à un moment donné, cru à des choses – au Père Noël, à Blanche-Neige. La croyance n’a pas vraiment sa place en psychologie. Si vous tapez « crédibilité » dans le moteur de recherche Cairn.info, vous verrez qu’à l’exception de certains de mes articles ou ouvrages qui l’évoquent, il n’y a pas foule de travaux sur la croyance, parce qu’on ne peut pas s’appuyer scientifiquement sur cette notion pour travailler.

M. Arnaud Bonnet (EcoS). On sait que l’inceste brouille de nombreux repères et provoque une crise de filiation. S’agissant du traitement judiciaire des violences sexuelles incestueuses, avez-vous exploré dans vos travaux la question du soin et de l’accompagnement de la victime, mais aussi du groupe familial – on connaît notamment les difficultés pour les parents protecteurs – et peut-être de l’auteur lui-même, qui ne restera pas enfermé à vie ?

M. Jean-Luc Viaux. Cela existe. Cela peut être bien ou mal fait. C’est une question de moyens et parfois de pensée. La loi de 1998 a prévu des dispositifs pour prendre en charge les auteurs mis en cause, y compris lorsqu’ils sont incarcérés. On trouve presque partout des SMPR (services médico-psychologiques régionaux) dans lesquels des psychiatres et des psychologues peuvent les prendre en charge. Cela marche plus ou moins bien, mais c’est une autre question.

Ensuite, vous avez raison, le groupe familial est important. Dans l’idéal, chacun a son thérapeute et peut travailler sur sa souffrance, ou ses pulsions quand il s’agit de l’auteur. Mais cela ne suffit pas. Il faut réunir le groupe familial pour parler. On sait le faire : c’est ce qu’on appelle souvent les thérapies systémiques – puisqu’il est question du système familial –, nées dans les années 1970 et beaucoup employées par nos amis belges. Plutôt que d’encombrer la justice ou, plus exactement, de laisser la justice prendre des décisions sans qu’ait été établi comment le passage à l’acte incestueux a eu lieu, les thérapeutes de la clinique Saint-Luc – il y en a eu bien d’autres dans les SOS Enfants belges – essayaient de reconstruire une famille qui ne soit pas à transaction incestueuse. Cela permettait éventuellement à la justice de se prononcer ensuite plutôt que de classer sans suite à 80 %, de faire des demi-mesures ou de condamner de façon différente d’un tribunal ou d’un magistrat à un autre. Le fonctionnement actuel est très compliqué. Il n’est pas étonnant que les victimes n’y comprennent rien et se sentent maltraitées par la justice.

Il faudrait adopter un système similaire. Je sais bien que la Ciivise s’est opposée à la justice restaurative pour les incestes, mais la première fois que j’en ai entendu parler par des personnes qui l’avaient expérimentée, c’était par des victimes d’inceste. Elles disaient que cette démarche leur avait fait beaucoup plus de bien que trois ans de thérapie. C’est intéressant. Pourquoi serait-ce à nous de dire ce qu’il faut faire et ne pas faire ? La justice restaurative peut avoir son intérêt, pas pour tout le monde certes. Comme pour n’importe quel traitement, on analyse la situation et on propose ce qu’on pense pouvoir être bien. Quant à imposer des soins, le pénal peut le faire mais le civil, je ne crois pas.

Mme la présidente Maud Petit. Lors d’un échange précédent entre nous, vous avez évoqué l’existence de pactes incestueux et de transmission intergénérationnelle. Ces dynamiques familiales complexes sont-elles à votre sens – nous avons déjà une idée de la réponse – suffisamment appréhendées dans les procédures judiciaires ?

Je vous cite : « Rappelons que les auteurs d’inceste ne constituent pas un groupe clinique et que les typologies des auteurs sont forcément illusoires tant l’inceste dépend à la fois d’une transmission intergénérationnelle, des pactes incestueux et cryptes familiales, autant que de la psychopathologie des protagonistes. » Ce point est très important. Il faut donc veiller à travailler sur la généalogie, m’avez-vous dit. J’irai plus loin en parlant de psychogénéalogie, de transmission de génération en génération.

Vous m’aviez précisé que l’inceste se reproduit et que l’inceste est aussi un choix, en donnant un exemple qui m’avait frappée. Un auteur qui avait quatre filles disait : « je l’ai fait à mes trois filles et la quatrième, je ne l’ai pas touchée parce que je ne la reconnais pas comme ma fille. » Pouvez-vous nous en dire un peu plus ?

M. Jean-Luc Viaux. J’ai employé pour la première fois l’expression de crime généalogique dans un texte sur le placement et déplacement des enfants de l’inceste. Sachez qu’à une époque, on commençait par placer les victimes en maison d’enfants. J’ai dit au juge des enfants – à cette période, on pouvait leur parler – d’arrêter parce que ce n’était pas ce qu’il fallait faire. J’ai parfois obtenu gain de cause.

Édouard Durand a repris plusieurs fois cette expression, et j’en suis bien content parce qu’il faut que cela entre dans la tête des gens : l’inceste ne se produit pas, il se reproduit. Si on tire la ficelle – pour cela, il faut connaître tous les membres de la famille –, on apprend que des incestes se sont déjà produits – cela peut concerner les parents, les grands-parents, les arrières grands-parents – et que tout le monde savait plus ou moins. Combien de fois ai-je entendu des enfants comme cette petite fille, que je cite dans mon livre, dire « Pourquoi les grands ne m’ont rien dit ? ». Elle s’est fait victimiser, les grands s’étaient fait victimiser avant elle, et puis maman aussi s’était fait victimiser.

Je suis très étonné de la cécité de nombreuses mamans – ce n’est pas une attaque contre les mamans, qui essayent de protéger leurs enfants. Pour la préparation d’un prochain séminaire, je relisais un dossier, traité par un juge des enfants, dans lequel la maman disait : « oui c’est vrai, quand elle [ma fille] avait 9 ans, un matin, j’ai trouvé du sang dans son lit. Je pensais qu’elle avait saigné du nez ». Elle avait aussi surpris deux ou trois fois son mari levé la nuit. Elle n’avait pas fait le rapprochement. Je n’incrimine pas cette femme de ne pas avoir compris, mais quand même, elle trouve du sang dans le lit de sa fille de 9 ans – pas à la hauteur de l’oreiller – et elle n’a pas compris. Une fois qu’elle m’a dit cela, je lui ai demandé si elle connaissait d’autres histoires comme celle-là dans sa famille.

L’une des difficultés du métier d’expert tient au fait que l’on vous adresse seulement la victime ou l’auteur. Devant de nombreuses cours d’assises, j’ai été amené à dire : « vous me posez là une question à laquelle je ne peux pas répondre ; je n’ai vu que la victime ou que l’auteur et vous me posez une question sur l’interaction ; pour y répondre, il faudrait avoir vu les deux ». De fait, des expertises familiales, au pénal comme au civil, seraient nécessaires.

J’ai eu la chance de travailler avec des magistrats instructeurs qui, ayant compris ce que je racontais sur l’inceste, me proposaient de faire une ordonnance si j’avais besoin de voir un autre membre de la famille ; il m’est donc arrivé de voir des tribus familiales entières. Cela permet de comprendre les interactions, de savoir comment s’est constituée cette famille incestueuse. C’est désagréable à entendre, mais quand un auteur, qu’il soit un frère ou un père, passe à l’acte, c’est qu’il y est psychiquement autorisé par les autres membres de la famille. Parfois ils le savent, parfois ils ne le savent pas ; parfois ils le découvrent et ne disent rien ; mais dans tous les cas, il y a une autorisation psychique parce que cela vient de plus loin. On ne peut pas réparer la famille incestueuse si on ne fait pas cette analyse. Il faut donc que la même équipe de cliniciens – il vaut mieux être plusieurs – rencontre l’ensemble du groupe familial, y compris l’arrière-grand-mère ou l’arrière-grand-père, s’ils existent encore, les oncles, les frères, les beaux-frères, etc. Il faut les voir pour comprendre comment se sont fabriquées les transactions incestueuses : qu’est-ce qui a pu faire penser à une personne dans cette famille qu’elle pourrait faire cela et que personne ne le saurait jamais ?

Le pacte incestueux, expression que je ne suis pas le seul à employer, signifie qu’implicitement, la personne ne veut rien savoir. L’un des cas cliniques qui m’avait le plus frappé lors de mes premières expertises concernait un père qui se faisait faire des fellations par ses enfants sous la table de la cuisine pendant que la mère de famille, tournant le dos à la chaise du père, lavait la vaisselle. Elle était donc dans la même pièce. Le père a été mis en cause pour ses actes vis-à-vis de la fille aînée seulement, alors que les trois petits en avaient subi aussi, je ne sais pas pourquoi. Je me souviens que cette enfant-là avait de surcroît été placée. Je l’avais rencontrée avec un collègue, elle nous a appris énormément de choses sur les pactes incestueux, sur cette transaction incestueuse en vertu de laquelle maman ne pouvait pas ne pas savoir, mais elle tournait le dos, elle ne voulait pas le voir. C’est terrible de penser cela. C’est surtout terrible de ne pas apporter de l’aide à ces familles pour que cela ne se reproduise pas.

En cour d’assises, on m’interroge parfois sur l’avenir en tant que maman d’une jeune fille qui a été agressée. D’abord, je ne suis pas devin ni astrologue ; ce n’est pas le métier de la clinique que de prédire. Ensuite, il faut s’inquiéter moins pour elle que les enfants qu’elle aura. Saura-t-elle ne pas trouver pour père de ses enfants quelqu’un qui est comme son propre père, comme certaines femmes sont victimes à répétition d’hommes violents ? Pour qu’elle y parvienne, il faut qu’elle ait travaillé là-dessus. Or je ne suis pas convaincu que tous les psys de France soient au fait du sujet, sans compter ceux, nombreux aujourd’hui, qui s’improvisent psys – les psychopraticiens et autres, dont on ne sait pas très bien quelle est la formation. J’ignore ce qu’ils en savent. La littérature sur l’inceste et sur les maltraitances est très mal connue.

Mme la présidente Maud Petit. J’ai déposé en novembre 2024 une proposition de loi visant à faire coïncider les délais de prescription du délit de non-dénonciation et du délit d’omission de porter secours avec les délais de prescription des crimes et agressions sexuelles sur mineurs. L’exposé des motifs commençait par ce témoignage : « Tous les mercredis, j’avais l’habitude de me rendre chez ma tante et mon oncle. Ce dernier me demandait de le rejoindre à la cave. Là, il me violait. Un jour, ma tante a ouvert la porte de la cave. Je l’ai vue, elle était en haut de l’escalier. J’avais mon pantalon sur les chevilles. Il était derrière moi. Elle a fermé la porte et n’a jamais rien dit. »

Cela corrobore les exemples que vous nous avez donnés et les témoignages qui nous parviennent : il y a des personnes qui savent et ne veulent pas croire, d’autres qui n’osent pas parler. Comment peut-on dénouer tout cela ? Ma proposition de loi n’est sans doute pas la seule chose à faire. Il y a probablement des gens qui voudraient parler mais qui ne savent pas comment dire les choses et qui restent dans une forme de déni parce que c’est peut-être plus facile, comme cette mère dans la cuisine dont vous parliez ou comme cette tante qui a dû penser : « mon cerveau a-t-il bien compris ce que j’ai vu ? » Comment en sortir ?

M. Jean-Luc Viaux. Je me permets d’abord de saluer votre idée parce qu’elle est bonne. Aligner les délais de prescription me paraît être un signal utile.

Plus globalement, il faut que notre société comprenne – et votre commission est très utile à cet égard puisqu’elle met le sujet sur la place publique – que l’inceste concerne l’ensemble du groupe familial, dont tous les membres sont concernés, et qu’il y a des millions de victimes.

Plusieurs signaux doivent être envoyés. D’abord, nulle part dans la législation il n’est écrit clairement que l’inceste est interdit. Mme Florence Herouin-Léautey a déposé une proposition de loi pour en faire un crime autonome dans le code pénal. C’est très utile, et je dirais même que l’interdiction de l’inceste devrait être inscrite dans la Constitution. Je ne vous en fais pas le reproche – vous faites un métier difficile –, mais il a fallu que le législateur s’y reprenne à quatre fois pour aboutir à la loi de 2021, qui est une très grande avancée puisqu’elle supprime la possibilité d’invoquer le consentement pour tous les incestes commis sur une personne de moins de 18 ans, mais qui n’est pas encore parfaite puisqu’il n’est toujours pas clairement dit que l’inceste est tout autant interdit pour les adultes.

Il n’est pas davantage dit clairement que ceux qui se taisent ont tort et sont susceptibles d’être sanctionnés pour ne pas avoir dénoncé un crime qui détruit la société. Il faut prendre conscience de ce que cela représente, cinq millions de victimes. Et si la justice attrapait les cinq millions d’auteurs, je ne sais pas comment on ferait. Il est donc impératif de prévenir, prévenir, prévenir, ce qui signifie qu’il faut former. Lorsque j’étais étudiant, un de mes professeurs de psychologie de l’enfant, Pierre Oléron, disait : « Il faudrait enseigner la psychologie aux adolescents pour les préparer à être parents ». Nous n’en sommes pas là mais nous pouvons rêver.

Mme Florence Herouin-Léautey. Vous avez mentionné toutes les croyances qui accompagnent ces concepts, ces notions et ces drames. En cas d’inceste, la question n’est ainsi pas de savoir si l’on est mineur ou majeur. Cette croyance explique aussi pourquoi les cousins n’entrent pas dans le champ des relations incestuelles. J’ai échangé avec des collègues députés et sénateurs pour essayer d’avancer : le problème des cousins reste encore incompris.

De même, la question des mineurs incestueux devenus majeurs est éludée. L’inceste n’était pas autorisé quand ils étaient mineurs, il ne l’est pas plus parce qu’ils sont devenus majeurs. On ne peut pas faire croire à une enfant qui a grandi dans cet environnement incestuel et incestueux que parce qu’elle a 18 ans, elle va pouvoir se marier avec son père. Il y a là une incompréhension de ce qui fonde l’inceste : l’inceste n’est pas proscrit parce que l’auteur s’en prend à un mineur mais parce qu’il s’en prend à une personne avec laquelle il a des liens familiaux. Or porter atteinte aux liens familiaux, c’est déconstruire notre société.

M. Jean-Luc Viaux. D’où l’importance de l’arrêt de la Cour de cassation, qui doit être médité, et peut-être inspirer le législateur.

Mme Mathilde Feld (LFI-NFP). Face à l’ampleur du désastre, la réparation est évidemment très importante et incontournable, mais il me semble qu’en tant que législateurs, nous sommes mieux placés pour prescrire des dispositifs ou délivrer des préconisations en matière de prévention. En Allemagne, le projet Dunkelfeld – la zone grise – consiste à proposer des consultations à des agresseurs potentiels qui ressentiraient des attirances sexuelles pour des enfants. Il est question de pédocriminalité davantage que d’inceste à proprement parler, mais on pourrait instaurer un suivi pour ces hommes – 97 % des auteurs d’inceste sont des hommes – dans le cadre duquel ils pourraient parler de leurs pulsions. La ministre chargée de la santé m’a indiqué qu’elle ne connaissait pas de dispositif équivalent en France. Qu’en pensez-vous ?

M. Jean-Luc Viaux. La Fédération française des Criavs (centre ressource pour les intervenants auprès des auteurs de violences sexuelles) a créé un numéro dédié, baptisé Stop. Il s’adresse aux pédophiles, à ceux qui sont attirés par les enfants, donc aux incestueux. Cela marche plutôt bien, mais c’est toujours la même chose, tout dépend des moyens : il faut des écoutants. Il faudrait demander aux Criavs, mais je pense qu’ils se sont inspirés du modèle allemand – il en existe aussi dans d’autres pays.

L’autre levier est la prévention auprès des enfants. Mais voyez comme vous avez eu du mal à imposer l’éducation à la vie affective, relationnelle et à la sexualité dans les écoles. Ceux qui s’y sont opposés considèrent que c’est aux familles de s’en charger. Pourtant, c’est aussi dans les familles qu’on inceste. Ce ne sont pas dans ces familles que l’on va prévenir les enfants qu’il ne faut pas se faire toucher n’importe où. Donc c’est bien le rôle des systèmes éducatifs que de faire de la prévention. Cela dit, pour connaître des associations qui font cela depuis longtemps à la demande des écoles, je sais qu’il est compliqué pour les intervenants d’aller dire à des enfants de 4 ou 5 ans : « Fais attention à ce que fait papa. » C’est plus compliqué que ça.

Il faut élever le niveau général de culture sur cette question, qui est une question civilisationnelle. Cela étant, ne nous fixons pas d’ambitions irréalistes : il n’y a pas de société qui ne connaisse pas l’inceste ni de société qui ait résolu le problème de façon à ce qu’il ne se reproduise jamais. Les sociétés sanctionnent plus ou moins, plus ou moins bien. Il serait déjà bon que la France rejoigne les autres pays européens et condamne l’inceste entre les majeurs comme crime contre la famille – j’ai appris dans une étude du Sénat de 2003 qu’à l’époque, seuls la France, le Portugal et l’Espagne ne le condamnaient pas. Mais il y a des gens qui y sont extrêmement opposés.

La Ciivise note que dans un cas sur deux, un autre membre de la famille est au courant de l’inceste. Je déplore que les préconisations de cette commission n’incluent aucune proposition de prévention en la matière. Cela pose un problème à tout le monde. Essayons d’être inventifs ! Pour cela, il faut arrêter de mettre les choses sous le tapis et de faire comme si cela n’existait pas. C’est pour cette raison que je me range à votre idée consistant à dire que le délai de prescription pour ceux qui ont vu et n’ont rien dit doit être le même que pour ceux qui ont fait, madame la présidente : ce serait un signal clair.

Mme Béatrice Roullaud (RN). Pensez-vous que, dans une expertise, il faille à tout prix voir, avec ou sans ses parents, l’enfant qui est victime d’inceste – et plus largement de violence –, même s’il n’est pas en état de parler, même si c’est un bébé ?

M. Jean-Luc Viaux. C’est indispensable. Un bébé, ça s’observe. Les enfants de 2 ou 3 ans, j’en ai vu quelques-uns ; leurs parents étaient parfois un peu apeurés et me disaient : « Il ne va jamais vouloir rester dans un bureau avec vous. » Mais c’est un métier ! J’ai appris à le faire. Parfois, on a des difficultés ; il faut que les parents viennent et puis s’en aillent. C’est toute la question de l’attachement, de la sécurité de l’enfant. L’enfant a besoin d’être sécurisé par un professionnel qui sait s’y prendre. Je vous assure que tous les jours, en France, il y a des professionnels qui reçoivent des bébés et des tout-petits sans que cela pose le moindre problème. Un bébé de moins de 1 an, sans le parent, c’est difficile, mais c’est l’interaction qui est intéressante dans ces cas-là. Ensuite, à partir du moment où il parle un peu et où il est débrouillé sur le plan psychomoteur, à 2 ans ou 2 ans et demi, ça va tout seul.

Mme la présidente Maud Petit. Dans les affaires d’inceste intrafamilial, avez-vous observé des signes institutionnels qui traduisent encore une méfiance à l’égard de la parole de l’enfant ?

M. Jean-Luc Viaux. Oui, tous les jours. C’est précisément pour cette raison que ce n’est pas une si bonne chose que d’avoir pour mantra : « Je te crois. » Il y a des tas de gens qui ne croient pas, qui n’écoutent pas les enfants, qui ne veulent surtout pas entendre, qui leur disent : « Mais qu’est-ce que tu dis là, arrête » ou qui prennent ça à la légère : « Oui, c’est vrai, j’ai entendu, il a dit ça, mais enfin… » Dans les institutions, ça dérange. Le temps est passé où je recevais des enfants victimes de violences sexuelles, le plus souvent d’inceste, à la demande du juge des enfants, en présence d’un éducateur ou d’une éducatrice qui me disait : « J’espère que vous n’allez pas lui reparler de ça. Ça fait trois mois qu’il est chez nous et il n’en parle plus. » C’est passé parce que les formations ont progressé, mais je ne garantis pas que l’on soit désormais parfait dans toutes les institutions. Sinon, il n’y aurait pas de mères protectrices qui ont du mal à se faire entendre du juge aux affaires familiales.

Une fois de plus, l’identification à l’enfant, à l’agresseur ou à la victime va venir biaiser le regard. On ne peut pas demander à tout professionnel de l’enfance – et, plus largement, à tout professionnel – d’avoir travaillé sur lui-même pour démêler ce qui est à lui et ce qui est à l’autre. Les préjugés sur l’enfant menteur sont tenaces, ne nous faisons pas d’illusions. Dans le livre de Georges Vigarello, Histoire du viol, on lit qu’en 1880, il y avait plus de 660 condamnations pour viol sur mineur dans les cours d’assises françaises. À l’époque, il y avait 30 millions d’habitants. Si vous calculez le ratio pour la population actuelle, vous vous apercevrez qu’on ne fait pas mieux aujourd’hui. Ce qui est encore plus intéressant, c’est qu’en 1900, c’est-à-dire vingt ans après, ce chiffre a été divisé par deux. Pourquoi ? Parce qu’entre les deux, le psychiatre Dupré a inventé la mythomanie et le psychologue belge Varendonck a dit que tous les enfants étaient des menteurs. Il y a des allers-retours dans nos sociétés.

Vous avez fait allusion, madame la présidente, à l’affaire d’Outreau. Que s’est-il passé dans l’affaire d’Outreau ? On a traité les enfants de menteurs et l’ensemble des médias a repris ce que disaient les avocats de la défense. Cela a laissé des traces et une méfiance. Ces choses-là peuvent revenir. Le courant actuel, pour lequel MeToo a joué un rôle très important, a permis de regarder un peu plus bas que le problème des adultes et de se demander : « Et les enfants, là-dedans ? »

Mme la présidente Maud Petit. Je vous remercie pour votre disponibilité et pour les éléments que vous avez soumis à notre réflexion.

*

*     *

  1.   Audition conjointe, ouverte à la presse, réunissant Mme Christel Durel, psychotraumatologue, psychocriminologue, formatrice au recueil de la parole de l’enfant (protocole Nichd), et le Dr Jean-Marc Ben Kemoun, psychiatre, pédopsychiatre, médecin légiste, expert près la cour d'appel de Versailles (21 mai 2026)

Mme la présidente Maud Petit. Pour notre dernière table ronde réunissant des experts du recueil de la parole de l’enfant, j’accueille Mme Christel Durel et M. Jean-Marc Ben Kemoun.

Avant de leur laisser la parole, je rappelle que l’article 6 de l’ordonnance du 17 novembre 1958 relative au fonctionnement des assemblées parlementaires impose aux personnes entendues par une commission d’enquête de dire la vérité, toute la vérité, rien que la vérité.

(Mme Christel Durel et M. Jean-Marc Ben Kemoun prêtent successivement serment.)

M. Jean-Marc Ben Kemoun, psychiatre, pédopsychiatre, médecin légiste, expert près la cour d’appel de Versailles. Je vous remercie d’avoir accepté de m’entendre et d’avoir fait en sorte que cette commission soit transpartisane, non seulement sur le plan politique, mais aussi à l’égard des opinions exprimées, ce qui rendra son rapport d’autant plus crédible.

La question étant de savoir si la France protège ses enfants, je vais vous donner des chiffres. Ce ne sont pas des études personnelles car je considère qu’elles comportent toujours des biais liés au recrutement – mes 3 000 cas ne sont pas venus à moi par hasard –, mais des chiffres issus de la recherche internationale ; il y a très peu de recherche nationale.

Les violences sexuelles, ce sont 86 % de classements sans suite – 94 % lorsqu’il s’agit de viols – pour la période 2012-2021, d’après l’Institut des politiques publiques. Ce taux est élevé. Pour les autres infractions, il est de 85 %. J’ai entendu le ministre de la justice évoquer ce chiffre général, mais je rappelle que, le plus souvent, les auteurs sont inconnus. En matière de violences sexuelles, l’auteur présumé est connu ; il n’y a donc pas de raison que le pourcentage soit aussi important. Alors que la part des affaires de violences conjugales classées sans suite a diminué – 73 % en 2012, 67 % en 2020 –, la tendance est inverse pour les violences sexuelles, dont le taux de classement est passé de 82 % à 94 %.

La recherche montre que quand un enfant parle spontanément, ce qu’il dit s’inscrit dans la réalité dans environ 95 % des cas. J’ai entendu plusieurs des personnes que vous avez auditionnées et je crois que tout le monde, enfin, tombe d’accord là-dessus, ce qui montre que les gens finissent par lire les résultats de la recherche internationale. Le taux de fausses allégations, c’est-à-dire de cas où les faits n’ont pas eu lieu, est de 6 % en moyenne pour les agressions sexuelles, de 4 % pour les agressions physiques et de 2 % pour les agressions psychologiques. Comment expliquer, alors, qu’il y ait 94 % de classements sans suite ? La présomption d’innocence entraîne-t-elle l’impunité ?

Quelles sont les causes des fausses allégations ? Le coaching, intentionnel ou non, les mauvaises interprétations données à des événements et, surtout, les allégations qui résultent d’entretiens inadéquats menés par des professionnels de tout bord.

Environ 80 % des violences se déroulent dans le milieu intrafamilial. L’enfant révélera les faits à l’adulte référent qui lui paraît le plus apte à recevoir cette information et au moment qui lui semble opportun. Il est donc capable de savoir si le parent protégeant peut ou non recevoir son discours : si ce parent subit des violences conjugales, s’il est trop en souffrance, l’enfant ne lui en parlera pas. Quand va-t-il parler ? À la séparation, d’abord parce que l’agresseur n’est pas là, ensuite parce que si le parent protégeant s’est séparé, c’est qu’il a en quelque sorte repris les rênes de sa vie. L’enfant le sait, et c’est à ce moment-là qu’il va parler. On dit régulièrement dans les prétoires que l’enfant parle au moment de la séparation parce qu’il est manipulé. C’est faux. Je vous donnerai les chiffres internationaux.

Dans 80 % des cas, les séparations parentales se passent bien, dans un contexte équilibré et peu nocif pour les enfants. Il est important de le dire. Cela veut dire que nous, la chaîne de la protection de l’enfance, ne voyons que 20 % des cas. Dans 80 % de ces 20 %, la recherche nous dit qu’il y a de la violence intrafamiliale – de la violence, pas du conflit. Pourtant, quand on lit les analyses de l’ASE (aide sociale à l’enfance), les expertises, les rapports judiciaires, il est écrit partout : « conflit », voire « conflit important » ou « conflit majeur ». Or si on parle de conflit, c’est qu’on a éliminé la violence conjugale. Il faut être clair sur ce point.

Dans 80 % de ces séparations où il y a de la violence conjugale, c’est une violence de l’homme sur la femme ; dans la majorité des cas, elle se poursuit après la séparation par le biais de la violence sur les enfants – notamment par l’inceste – et sur les animaux. Ces violences, en général, ont débuté avant la séparation.

La violence est genrée. Je vous renvoie aux chiffres de la sécurité routière, qui sont le miroir des chiffres des violences intrafamiliales de façon quasi immuable. En 2023, l’Observatoire national interministériel de la sécurité routière a publié ces chiffres : décédés, 70 % d’hommes ; blessés graves, 78 % d’hommes ; conducteurs de véhicules responsables d’accidents mortels, 83 % d’hommes. On ne va pas nous dire ici que, culturellement, les hommes n’osent pas parler ni porter plainte : c’est la police ou la gendarmerie qui se rend sur place, il n’y a pas besoin de porter plainte.

Pour lutter contre ce phénomène, le président Chirac a mis des moyens adaptés. Quand j’ai commencé à conduire, il y avait 12 000 morts par an sur les routes ; maintenant, il y en a 2 000. C’est une réduction énorme. Nous, on est passé de 130 féminicides en moyenne à 130 féminicides en moyenne, de je ne sais pas combien de milliers ou de millions d’incestes à je ne sais pas combien de milliers ou de millions d’incestes. Cela me dit, en tant que scientifique, soit que nous n’avons pas mis les moyens, soit que ces moyens ne servent à rien. Par exemple, on met un bracelet électronique à l’agresseur, mais il faut un quart d’heure pour rejoindre la personne. Or, en un quart d’heure, on peut faire beaucoup de choses. À un moment donné, il faut se poser les bonnes questions.

La France a les moyens – dès qu’il y a besoin d’argent, on le trouve –, mais elle ne les met pas dans les sujets qui ne lui rapportent rien. L’enfant ne vote pas. Un être humain en développement, un enfant, un adolescent, a besoin de sécurité, de protection pour développer sa personnalité, ses schémas cognitifs, ses comportements adaptatifs, les bonnes attitudes face à la frustration et au conflit, pour devenir un adulte adapté à la vie en société. L’enfant se développe sur une vingtaine d’années. Le politique, lui, a cinq ans devant lui et pense que les résultats doivent être visibles en cinq ans. Il y a déjà là une contradiction temporelle. La protection de l’enfance porte ses fruits à chaque instant, mais les politiques de protection de l’enfance doivent se concevoir sur du très long terme et sans ego.

Quand un enfant est instrumentalisé – j’utilise le mot scientifique, mais d’autres parlent d’aliénation parentale –, dans 80 % des cas, il l’est par le parent agresseur, pas par le parent agressé. C’est ce que dit la recherche internationale ; en France, je ne sais pas pourquoi, il y a très peu de recherche sur le sujet.

La séparation est le moment clé de la révélation au parent protégeant. S’il est cru par le parent protégeant, l’enfant aura plus tendance à redire les faits et moins de risques de développer une pathologie chronique – stress post-traumatique, etc. Alors pourquoi, en cas de classement sans suite, s’évertue-t-on à critiquer le parent protégeant qui continue à croire son enfant ? On demande à nos enfants de nous parler pour les protéger, mais, dans plus de 95 % des cas, on les renvoie sur les lieux de la violence : on leur ment. Tous ensemble, adultes, nous sommes la chaîne de la protection de l’enfance, et nous mentons aux enfants du fait des a priori des professionnels, de leurs convictions, du formatage institutionnel, du manque d’humilité quant au respect du rôle de chacun – j’ai vu des médecins qui sont devenus policiers en cours d’expertise ou des policiers qui conseillaient de prendre la pilule en cours d’audition – et du manque de formation, sans oublier le niveau de preuve si élevé exigé dans ces affaires. Finalement, en France, on devrait plutôt dire aux enfants de ne pas venir nous parler.

L’enquête Virage (Violences et rapports de genre) fait état de violences importantes sur les femmes en période de séparation : une femme sur trois est concernée, et une sur cinq par des violences graves ou très graves. Après la rupture, la prévalence des faits déclarés par un ex-conjoint est également élevée – 16 %, dont près de 9 % de violences graves ou très graves – et les violences sexuelles persistent. Pourtant, dans nos institutions, quand les femmes se plaignent de viols après la séparation, on a plutôt tendance à ne pas les croire. Il y a une asymétrie des plaintes selon le sexe : quand les hommes se plaignent de faits de la part des femmes, dans 90 % des cas, ce sont des faits de faible gravité ; quand les femmes se plaignent des hommes, dans 90 % des cas, c’est pour des violences sexuelles, un sentiment d’insécurité, des menaces, des violences sur les enfants.

Selon des données canadiennes, 39 % des femmes qui, dans les cinq ans précédant l’enquête, ont été en contact avec leur ex-conjoint, ont été agressées par lui, le plus souvent gravement : étranglement, agression sexuelle, viol. Je rappelle que l’étranglement est un signe annonciateur de féminicide. Les femmes ont subi des blessures ou ont peur d’être tuées. Près de 100 % des femmes ont été victimes de violences psychologiques : insultes, comportements de contrôle, etc.

En Italie, les violences conjugales post-séparation sont de même nature que les violences conjugales : il s’agit d’un ensemble de comportements caractérisés par la domination, le contrôle, etc. Vous avez entendu parler du contrôle coercitif ; je ne reviens pas dessus. Les motivations à ces violences sont regroupées en trois catégories : représailles et vengeance ; rétablissement de la situation de pouvoir, pour garder l’emprise ; tentative de forcer une réconciliation.

Les recherches menées dans différents pays montrent qu’il y a conflit pour la garde parentale dans à peine 10 % des cas de divorce. Alors qu’il y a souvent des violences conjugales, les enfants sont confiés aux pères dans près de 50 % des cas. C’est assez étonnant, mais c’est comme ça. Cela montre qu’on ne prend pas en compte la violence conjugale – on parle plutôt de conflit. Même quand il y a des preuves objectives de la violence – et vous avez entendu combien il est compliqué d’en avoir – comme des témoignages indépendants, des blessures ou des condamnations, les services sociaux donnent un avis favorable au contact entre le père et les enfants, et le tribunal tranche dans ce sens. Pour quelles raisons ? Parce que les enfants souffriraient d’être privés d’une relation avec leur père, même s’il est violent ; parce que le père a des droits sur les enfants et que ces droits doivent être respectés, même s’il est violent. On laisse ainsi la relation toxique se poursuivre et l’enfant s’abîmer encore plus. Comme toujours dans la protection de l’enfance en France, on est dans la protection de la famille, c’est-à-dire dans le droit des parents, pas celui des enfants : la garde alternée, c’est un droit des parents.

Les femmes sont confrontées à une double contrainte impossible. Elles ne sont pas crues quand elles dénoncent les violences – parce que leurs peurs raisonnables sont considérées comme exagérées et que leur opposition au contact entre le père et les enfants est considérée comme une manifestation d’hostilité ou de vengeance –, donc elles sont punies : amende, prison, perte de la garde, etc.

Pourtant, les dénonciations de violences sur les enfants faites lors de la séparation ne sont pas fréquentes et elles sont très rarement fausses, surtout quand elles sont faites par les mères. Cependant, le préjugé selon lequel ces plaintes seraient des inventions de mères hostiles et vindicatives semble à la base de nombreuses décisions des services sociaux et judiciaires. Une immense majorité de femmes ne porte pas plainte ; quand elles le font, il n’y a pas d’enquête. Et cela aboutit très souvent au désenfantement judiciaire ou administratif, un processus que je considère comme assez fréquent dans notre pays.

Les personnes victimes de violences peuvent présenter un stress post-traumatique chronique ou un stress post-traumatique complexe. Très peu de psychiatres ou de psychologues en France ont connaissance de ce trouble. Si j’en parle, c’est parce qu’il se traduit, d’après le DSM (Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux), par de l’irritabilité, des accès de colère, des comportements irréfléchis, autodestructeurs, de l’hypervigilance, des réactions de sursaut, des problèmes de concentration. Dans la classification internationale des maladies, la CIM, qui est celle de l’OMS (Organisation mondiale de la santé), on lit : attitude hostile, attitude méfiante envers le monde, retrait social, sentiment de vide, perte d’espoir, impression permanente d’être sur la brèche comme si on était constamment menacé, détachement. Les personnes sont souvent irritables, en colère, agressives, hypersensibles, recevant mal le sentiment de ne pas être crue ni comprise. Elles auront des difficultés à coopérer, des troubles cognitifs qui viennent encore aggraver le tableau clinique, c’est-à-dire des troubles de la mémoire, de la concentration, de l’attention, une baisse des performances intellectuelles. Tout cela va bien entendu avoir un impact extrêmement important sur l’évaluateur.

S’y ajoute cette double contrainte que j’évoquais : s’il y a classement sans suite faute de preuves, les femmes vont aller rechercher des preuves – elles filment, elles enregistrent, elles vont voir des soignants pour avoir des certificats… On va alors les qualifier de vindicatives, les accuser de nomadisme médical, etc.

Si les antécédents de violence conjugale ne sont pas pris en compte, si la poursuite de la violence au moment de la séparation n’est pas prise en compte, si la dynamique du parent protégeant face à un enfant victime est déniée par l’évaluateur, le lien ne sera jamais fait avec le trouble du comportement que la mère va présenter. Si l’évaluateur est mal formé ou qu’il n’a pas bien lu le DSM-5 et la CIM-10 – par manque de savoir-faire, par manque de temps, par déni ou par militantisme, malheureusement –, il va tout simplement noter que les items observés sont des items de personnalité paranoïaque. Vous ne pouvez pas savoir combien de femmes ont des personnalités paranoïaques dans les documents qu’on peut lire !

Pourtant, le DSM normalise les réactions paranoïaques en milieu hostile : il ne parle pas de paranoïa, mais de réaction normale en milieu hostile. Dès lors que vous êtes dans un pays en guerre, si vous regardez le ciel toute la journée et que vous vous retournez sans cesse, vous n’êtes pas paranoïaque. Là, c’est pareil. Quand on évoque la violence conjugale, aux États-Unis, on parle de terrorisme : c’est un terrorisme en huis clos. On voit ce que ça a donné. J’ai vu des gens du Bataclan ; c’est terrible. Je ne dis pas cela pour faire un lien direct. Mais, si l’on parle de terrorisme, c’est parce que les mots ont un sens.

Ainsi, il est facile de transformer le tableau clinique des femmes présentant un stress traumatique complexe pour leur attribuer des troubles de la personnalité.

Les hommes violents, eux, qu’ils aient une personnalité narcissique, paranoïaque, psychopathique ou perverse, sont charismatiques et manipulateurs ; ils savent inverser les rôles et se plier aux exigences des intervenants. Combien de fois lit-on dans les rapports que la mère fait chier, mais que le père, lui, fait tout ce qui lui est demandé !

Ces hommes convainquent ainsi les évaluateurs des services sociaux qu’ils sont les victimes d’une femme revendiquante, pusillanime et « hystérique » – on lit encore ce mot, même dans des expertises, alors que l’hystérie n’est plus reconnue dans aucune classification internationale depuis plus de dix ans. En effet, il est désormais clair que derrière ce diagnostic se cache un syndrome dissociatif post-traumatique. Freud l’avait déjà compris, mais il a fait machine arrière – il ne fallait pas dire, dans la Vienne de 1900, que les pères violent les petites filles –, ce qui nous a fait perdre cent ans. À l’époque, Pierre Janet étudiait aussi la dissociation.

Les évaluateurs reprochent aux mères qui demandent de protéger leurs enfants de jouer le rôle de coach diagnostic. Ils les décrivent comme des mères aliénantes, ou comme des « mères fusionnelles » – ils posent ce diagnostic à tour de bras. Or pour le poser, il faudrait que l’enfant soit empêché depuis toujours d’aller à l’école, de faire du sport, de sortir et de rencontrer des enfants de son âge, et pas depuis dix jours. Si la situation ne dure que depuis peu, trois mois, par exemple, c’est que l’évaluateur se trompe et que la mère n’est pas fusionnelle, mais protégeante.

Ainsi, l’aliénation parentale a été remplacée par toute une série de pseudo-syndromes auxquels personne ne connaît grand-chose. Alors que le père coopère et est sympathique, on dénie la réalité des maltraitances décrites par la mère, on lui oppose des exigences élevées en matière de preuve et on attribue les symptômes des enfants à une hypothétique pathologie de la mère, telle que le syndrome de Münchausen par procuration. Or ce syndrome est extrêmement rare : en 1997, seuls 300 cas étaient répertoriés dans le monde, mais peut-être que l’aide sociale à l’enfance a découvert un cluster de syndrome de Münchausen par procuration ? J’ai conseillé à plusieurs reprises à ses personnels de publier dans The Lancet

Certains des experts que vous avez auditionnés ont tenté d’étendre la définition du syndrome de Münchausen, pour y inclure le cas de femmes qui utiliseraient l’institution judiciaire pour garder leurs enfants. Heureusement, des chercheurs internationaux ont refusé cette tentative française de redéfinition, qui faisait passer d’un Münchausen médical à un Münchausen judiciaire. Le contraire aurait été dramatique. J’ai participé au même colloque que l’un des auteurs de cette proposition et ça ne s’est pas bien passé...

La mère est qualifiée de pathologique ; ses propos sont traités comme suspects, d’autant qu’à cause de la dissociation ou du stress post-traumatique, elle présente une désorganisation psychique. Enfin, les violences conjugales ne sont pas prises en compte, alors qu’elles constituent un facteur prédictif des violences sur les enfants.

Grâce à une intervention de Mme Rossignol, le diagnostic d’aliénation parentale a été proscrit – mais seulement après avoir été enseigné pendant plus de vingt ans, jusqu’en 2010, au sein de l’École nationale de la magistrature, à ceux qui exercent désormais comme juges. La majorité des partisans du diagnostic d’aliénation parentale a donc cessé de le mentionner, mais continue d’en décrire les caractéristiques, ou évoque un syndrome de Münchausen par procuration.

Or un tel diagnostic implique la présence de troubles spécifiques, dont je n’ai pas constaté la moindre trace, chez aucune des femmes accusées de syndrome de Münchausen que j’ai rencontrées ; je peux donc démontrer qu’il n’est pas fondé.

Il reste à ces évaluateurs le conflit de loyauté, qu’ils évoquent partout. Il est normal que l’enfant de parents séparés vive un conflit de loyauté, même si tout va bien par ailleurs. Par exemple, les premiers jours, quand l’enfant est chez papa, il se dit que ce n’est pas la même chose que chez maman, et vice versa. En réalité, ces évaluateurs décrivent bien autre chose qu’un conflit de loyauté : sa perversion, son instrumentalisation par un parent. Or, dans 80 % des cas, c’est le parent agresseur qui instrumentalise.

Autre accusation, celle de nomadisme médical. Cette notion est bien définie : pour qu’il y ait nomadisme médical, il faut que les médecins consultés ignorent que leur patient a consulté une multitude de praticiens avant eux ; en outre, le nomadisme médical vise souvent à obtenir des médicaments. Or les mères qui en sont accusées ne consultent souvent des médecins que pour obtenir des certificats, parce qu’on leur a dit qu’il fallait des preuves !

J’ai lu une expertise d’un psychologue du Sud qui évoquait un nomadisme médical, alors qu’il suffisait de trois secondes pour démonter ce diagnostic : le médecin généraliste de la patiente concernée était au courant des rendez-vous médicaux qu’elle prenait ; les trois quarts du temps, il lui transmettait même des courriers d’adressage ! Voilà comment on pervertit un diagnostic.

La coparentalité – c’est-à-dire le partage du temps de garde à 50 % entre les deux parents – est une notion centrée sur les parents et non sur les besoins de l’enfant. En outre, elle constitue une arme de destruction massive du parent agressé, car le parent agresseur l’utilise pour exercer un pouvoir coercitif sur les enfants et par leur intermédiaire.

Quand ces mères décident de partir, elles sont pauvres, car c’étaient souvent des mères au foyer. Elles sont humiliées par le système judiciaire et administratif, qui les accuse de non-représentation de leur enfant. Comment peuvent-elles travailler, gagner leur vie, payer un avocat, trouver un logement décent – puisque l’ASE leur demande d’offrir une chambre à chaque enfant ? Comment peuvent-elles mêmes garder leurs capacités parentales ?

En Espagne – un pays qui n’est pas plus riche que le nôtre –, ces femmes bénéficient d’une assistance juridique gratuite, d’un accompagnement psychologique gratuit, d’une aide économique spécifique, d’un accès prioritaire au logement, mais aussi d’un aménagement de leur emploi du temps de travail et de la possibilité de suspendre temporairement la relation de travail, tout en maintenant le contrat de travail. Ces mesures favorisent leur liberté de partir.

Ceux qui ont cherché à faire soigner en France une victime de violences conjugales, un enfant victime de maltraitance ou une personne présentant un stress post-traumatique savent que c’est impossible. En CMP (centre médico-psychologique), CMPP (centre médico-psycho-pédagogique) et CMPI (centre médico-psychologique infantile), le délai d’attente est à chaque fois d’au moins un an et je ne suis pas sûr que les praticiens de ces structures soient bien formés. Quant aux soins dans le privé, ils coûtent tellement cher que cela ne vaut pas la peine d’essayer.

En 2023, la HAS (Haute Autorité de santé) indiquait que 60 % des patients psychiatriques souffrent en réalité de stress post-traumatique. C’est énorme ! Pourtant, les médecins ne sont pas formés à prendre en charge ce syndrome, faute de formations suffisantes. Les rares services capables d’accueillir les personnes souffrant de stress post-traumatique sont débordés. Les moyens ne sont pas là. Ainsi, non seulement on abîme ces femmes, mais en plus on ne les soigne pas.

Je suppose qu’on vous l’a dit : en médecine légale, les preuves – physiques, biologiques ou génétiques – sont très rares, du fait de l’ancienneté des faits et de l’habileté des agresseurs. Pour ne pas allonger mon propos, je ne m’étendrai pas sur la définition des preuves, en matière civile et pénale. Le passage suivant d’un arrêt de la Cour de cassation du 25 novembre 2020 mérite toutefois d’être mentionné : « l’illicéité d’un moyen de preuve […] n’entraîne pas nécessairement son rejet des débats, le juge devant apprécier si l’utilisation de cette preuve a porté atteinte au caractère équitable de la procédure dans son ensemble, en mettant en balance le droit au respect de la vie personnelle du salarié et le droit à la preuve, lequel peut justifier la production d’éléments portant atteinte à la vie personnelle d’un salarié, à la condition que cette production soit indispensable à l’exercice de ce droit et que l’atteinte soit strictement proportionnée au but poursuivi ». Il est donc possible de filmer des personnes à leur insu et de produire ces films devant la justice. Pourquoi les juridictions le refusent-elles ? C’est le pouvoir d’appréciation du juge…En tout cas, la situation actuelle laisse une place trop importante à la subjectivité.

Lorsque vous l’avez auditionné, le ministre de l’intérieur a rappelé que les violences intrafamiliales sont souvent « sans témoin » et « sans preuve matérielle ». C’est vrai ; elles ont lieu à huis clos. Il a en outre indiqué qu’en la matière, la preuve « est principalement fondée sur le récit de la victime, sa constance dans les moindres détails […] ». Mais comment exiger la constance du récit de l’enfant dans les moindres détails ? C’est une méconnaissance totale du fonctionnement de la mémoire, particulièrement de la mémoire de l’enfant.

Si M. le ministre fixe de telles attentes à l’institution, il est normal que dans 94 % des cas, les plaintes soient classées sans suites ! Au contraire, c’est si un plaignant répète tous les jours la même chose, au mot près, qu’il faut douter.

Je suis d’accord avec le ministre, concernant l’importance des « circonstances de la révélation des faits », mais, quand il indique que la réalité des violences est attestée par leur « impact traumatique », il montre sa méconnaissance des conséquences des violences sur les enfants. Il est en outre étonnant qu’il ne mentionne pas l’évaluation du mis en cause et de sa personnalité, et n’évoque pas les interactions familiales, comme si tout cela ne comptait pas.

Dans les situations où il n’y a pas d’éléments probants, il reste le recueil de la parole de l’enfant. Nos concitoyens confondent parfois signalement et IP (information préoccupante). Pour un viol et pour toute infraction pénale, il faut transmettre un signalement et non une information préoccupante, car dans ce cas, l’évaluation prend trois mois.

Celui qui transmet un signalement ou une IP a seulement besoin de connaître le titre du film, de savoir de quoi il retourne ; il n’est pas nécessaire d’aller plus loin. Ensuite, lors de l’audition judiciaire, voire de l’évaluation administrative au sein d’un Crip (cellule départementale de recueil de traitement et d’évaluation des informations préoccupantes), ou de l’audition par un auditeur de justice, il faut préciser le scénario du film.

Lorsque l’expert intervient, il doit évaluer si les dires de l’enfant sont influencés et le retentissement des violences sur l’enfant. Or il arrive qu’un enfant ne classe pas les violences dans le registre des agressions, par manque de connaissance de la qualité des faits. Parfois même, il les classe dans le registre de l’affectif – c’est le seul moment où son agresseur s’occupe de lui.

Si l’impact traumatique semble nul, c’est fini, pour la plainte. Or chez certains enfants, l’impact traumatique n’apparaît que cinq ou six ans après les faits et toutes les personnes victimes d’événements traumatisants ne présentent pas forcément de stress post-traumatique. Si l’enfant ne comprend pas l’agression, il ne peut pas développer la réaction psychopathologique attendue.

Dans certains cas, seul le comportement de l’enfant constitue un signe d’alerte de la violence qu’il a subie – je pense notamment aux comportements sexuels préoccupants. Toutefois, la justice ne s’empare pas de ces cas-là, car son domaine est celui de la parole, pas le non-verbal.

Pour prendre en compte ces différentes situations, un travail en équipe pluriprofessionnelle est nécessaire, avec des analyses rigoureuses. C’était l’ambition des Uaped (unités d’accueil pédiatrique des enfants en danger), que j’ai contribuées à conceptualiser, avec l’association La Voix de l’enfant. Le principe était de garantir une unité de temps et de lieu, mais celle-ci n’est jamais respectée : l’audition a lieu dans un endroit, l’examen médico-légal dans un autre, l’expertise dans un troisième.

J’ambitionnais des maisons de l’enfance comme il y en a en Australie, en Angleterre ou ailleurs : un lieu neutre, adapté à l’enfant, avec des professionnels – procureurs, OPJ (officiers de police judiciaire), médecins légistes, experts et éducateurs – qui collaborent autour de l’enfant et de son entourage. Ce sont les professionnels qui doivent se déplacer, pas l’enfant.

Le ministre de l’intérieur a par ailleurs déclaré qu’il privilégiait les salles Mélanie et qu’il fallait orienter les enfants vers une Uaped « lorsque l’intérêt supérieur du mineur le justifie ». Qui décide de cet intérêt supérieur ? À quel moment ? Pourquoi dans certains cas les auditions sont-elles effectuées dans les salles Mélanie et dans d’autres dans les Uaped ? Dans ces structures, contrairement aux salles Mélanie, des soins sont prodigués. Je sais ainsi que, dans une Uaped, un enfant qui manifeste des intentions suicidaires sera pris en charge ; je ne sais pas ce qu’il en sera dans une salle Mélanie.

M. Nuñez décrit des Uaped « situées[s] à proximité du service d’enquête et du domicile de la victime ». Mais cela n’existe pas, il faut que les gendarmes se déplacent ! Il vante la présence de « jouets et de matériel pédagogique » dans les salles Mélanie, mais celle-ci va à l’encontre de toutes les préconisations. Des jouets peuvent être prévus en salle d’attente, mais il ne faut pas d’élément de distraction pendant l’audition.

Avec les salles Mélanie et les Uaped, on met les acteurs en compétition, comme souvent en France – j’ai exercé pendant dix ans comme officier supérieur chez les sapeurs-pompiers et j’ai vécu la compétition entre les pompiers et le Samu. Où est l’intérêt des enfants ?

Tous les enfants de la République ne sont pas traités de la même façon, selon qu’une Uaped existe ou non à proximité de leur lieu de vie et qu’elle est ouverte ou non au moment où ils parlent – de fait, les Uaped ne sont pas ouvertes tout le temps, ce qui est une aberration – mais aussi selon la formation des OPJ et la chaîne de protection de l’enfance du lieu où ils sont pris en charge.

Vous connaissez mieux que moi le début de l’article 1er de la Constitution : « La France est une République indivisible, laïque, démocratique et sociale. Elle assure l’égalité devant la loi de tous les citoyens sans distinction d’origine, de race ou de religion. » Le fonctionnement de la protection de l’enfance est donc inconstitutionnel. Il est vrai qu’en France, l’enfant n’est pas considéré comme un citoyen à part entière.

Quand elles sont inadéquates, les auditions peuvent conduire à de fausses allégations de l’enfant, mais ces cas sont très rares. Le plus souvent, les auditions inadéquates rendent les déclarations de l’enfant non convaincantes. C’est aussi pour cela que beaucoup de plaintes sont classées sans suites. Je comprends parfois la décision de procureurs : quand les auditions et les expertises ne tiennent pas la route, il est compliqué de poursuivre.

L’audition doit intervenir au plus près de la révélation. Or, parfois, deux années séparent la première audition de l’entretien avec l’expert et l’on nous demande de faire répéter l’enfant, de repérer si ses dires ont été influencés, de noter les évolutions du récit.

J’en viens au protocole Nichd (National Institute of Child Health and Human Development), qui a été développé en deux temps, en 1996 et 2008, par Michael Lamb et ses collaborateurs. J’ai été gêné de constater que les deux ministres que vous avez auditionnés ne savaient pas prononcer le nom de ce protocole, car cela signifie qu’ils ne le connaissent pas. En 2017, j’ai participé au plan interministériel qui a permis de le rendre obligatoire. J’ai contribué à faire venir en France la professeure Mireille Cyr – qui m’a formé – et à diffuser ses travaux à ce sujet, mais certains ne le connaissent toujours pas !

L’intérêt du protocole Nichd est qu’il traduit les recommandations issues de la recherche en étapes opérationnelles, afin d’augmenter la possibilité d’obtenir des informations complètes et exactes et de comprendre qui a fait quoi, où, quand et comment, à partir de la mémoire de rappel de la victime. Je ne ferai pas de topo sur le fonctionnement de cette mémoire ; disons qu’il est très spécifique.

Le protocole Nichd est le seul protocole qui évolue avec la recherche. Il a ainsi été révisé il y a deux ou trois ans. Je n’ai pas connaissance d’une seule audition menée avec la version révisée, alors que celle-ci augmente le nombre de dévoilements et de détails. Elle intègre les connaissances récentes concernant le fonctionnement de la mémoire de l’enfant et elle est notamment applicable aux enfants victimes ou témoins d’agression ainsi qu’aux adultes et aux adolescents victimes d’agression.

J’en profite pour répondre à la question posée par l’un d’entre vous au ministre de l’intérieur, et à laquelle celui-ci était en peine de répondre, puisqu’il semblait découvrir le protocole : oui, ce protocole est adapté aux enfants porteurs de handicap, présentant un TSA (trouble du spectre autistique) ou un TED (trouble envahissant du développement), dès lors qu’ils parlent. À l’heure actuelle aucun protocole n’est prévu pour les enfants non verbaux.

Le protocole prévoit, avant la phase déclarative, une phase prédéclarative, qui permet d’entraîner l’enfant. Or quand les OPJ utilisent le protocole, ils omettent cette phase, sans que je sache pourquoi ; peut-être que ça les embête. Pourtant, sans celle-ci, le protocole perd 40 % de son efficacité. En effet, la phase prédéclarative permet à l’enfant de se familiariser avec les questions qu’on va lui poser et de conscientiser l’inversion des rôles que permettra l’entretien. Pendant l’entretien, l’enfant est celui qui sait et l’adulte, celui qui ne sait pas – c’est le contraire de la situation qui prévaut à l’école, à la maison, partout.

La phase prédéclarative donne à l’enfant un sentiment de compétence et permet de créer une alliance avec lui. Plus un enfant se sent compétent, moins il est stressé, plus ce qu’il dira est susceptible d’être vrai. En outre, cette phase permet à l’intervieweur d’analyser la capacité de l’enfant à fournir des informations, son rythme, et de connaître ses intérêts, pour consolider l’alliance. Elle nous donne le niveau de base de l’enfant, à partir duquel noter d’éventuelles variations de son expression lors de la phase déclarative, qui sont significatives.

Lors de la phase déclarative, vous l’aurez compris, il s’agit d’obtenir l’information en se fondant sur la mémoire de rappel. Enfin vient la phase de clôture, qui est centrée sur les capacités cognitives des enfants. Un enfant victime de maltraitance a le fonctionnement mental d’un enfant deux ans plus jeune. On croit ainsi rencontrer des enfants de 10 ans, alors qu’en réalité, ils ont 8 ans. Si l’intervieweur n’a pas conscience de cet écart, l’entrevue ne se passera pas bien.

Le protocole Nichd remplit ses objectifs. Il permet d’obtenir beaucoup plus de détails et d’augmenter le taux de dévoilement.

Toutefois, il n’est pas forcément respecté. Par exemple, avant l’entrevue, l’intervieweur devrait connaître l’enfant, son contexte de vie, sa culture, le contexte de dévoilement et les faits allégués.

En outre, lors de la première partie de l’audition, les intervieweurs tendent à multiplier les questions du type « Tu vas où à l’école ? », « C’est qui ton père ? », « Il fait quoi comme boulot ? », « Tu fais quoi à l’école ? », « Comment tu roules en patinette ? », « Tu fais du football ? ». Contrairement aux questions prévues pour la phase prédéclarative, ces questions ne permettent pas d’équiper l’enfant pour répondre de manière adaptée. Elles font seulement perdre un temps fou, parfois dix minutes, alors qu’un petit enfant n’est capable que de vingt ou trente minutes d’attention – pour les plus grands, c’est quarante minutes. Ensuite, il devient inattentif, on le perd et ce qu’il dit est plus susceptible d’être faux.

D’autres intervieweurs posent à l’enfant des questions qu’il ne comprend pas. Or un enfant qui ne comprend pas a tendance à dire oui. Si un enfant dit oui, cela peut donc signifier qu’il n’a pas compris. Il faut vérifier.

De même, si l’on répète deux fois la même question à un enfant, il pensera qu’il a mal répondu et changera sa réponse. Ainsi, si on lui demande deux fois de suite si deux fois deux font quatre, il en viendra à douter de la bonne réponse.

L’audition est une tâche complexe, qui doit être codifiée. Les compétences demandées à l’intervieweur sont élevées ; il doit prendre le temps de réfléchir au bon déroulement de l’entrevue et à ses questions. Cela aide les enfants dont les habiletés verbales sont faibles à donner davantage de détails.

L’utilisation du guide permet un taux de dévoilement de 71 % ; le protocole révisé de faire monter ce taux de 18 % et d’augmenter de 150 % le taux de mise en accusation. Les entrevues Nichd sont plus facilement identifiées comme crédibles ; leur diffusion permettra de diminuer la part de classement sans suites et d’augmenter la part de condamnations.

J’ai adapté la formation Nichd aux professionnels de l’enfance. J’ai convaincu Mireille Cyr, qui était frileuse au début, de valider mon protocole de formation, il y a dix ans. Il est désormais utilisé au Canada pour les professionnels de l’enfance et nous avons formé une centaine de professionnels de la protection de l’enfance en Corse ainsi que les professionnels des Uaped parisiens. Toutefois, cet effort de formation se heurte à une grande réticence des institutions.

Je propose donc une formation des formateurs, pour que l’institution soit autonome – je n’aurais plus qu’à superviser, ce qui me permettrait de gagner du temps. Actuellement, à part des gendarmes et quelques policiers, il n’y a pas de formateur Nichd en France. Ceux qui se présentent comme des spécialistes du recueil de la parole de l’enfant n’en sont pas : ils ne sont pas formés, alors qu’il faut un certain temps pour changer de modalité de communication.

On s’aperçoit très vite qu’un intervieweur n’est pas formé : dès la deuxième question, c’est planté et, en tant qu’expert, je dois indiquer que l’audition a été influencée. Cela amène à casser le témoignage de l’enfant.

Malgré l’enjeu, les formations de formateurs sont difficiles à mettre en place, à cause du manque de mobilité des formateurs, de la frilosité de l’institution, des programmes préexistants de formation des agents, et ainsi de suite.

La France ne protège pas ses enfants. Michèle Créoff a dû vous parler du familialisme et de son lien avec le patriarcat ; de l’opposition entre protection de l’enfance et culture juridique ; de la tendance à traiter en silo les violences faites aux enfants. Le juge Durand a également souligné, à juste titre, le refus, par les juges et les autres professionnels, des savoirs qui attaquent leurs représentations, même quand elles ne sont pas fondées sur la recherche.

Dans sa première version, issue de la loi du 5 mars 2007, l’article L. 112-3 du code de l’action et des familles, qui définit la protection de l’enfance, ne mentionnait que les familles. Ce n’est que depuis 2016 qu’il mentionne les besoins de l’enfant.

La France ne protège pas ses enfants. Elle les met même en danger, lorsqu’ils révèlent des faits d’inceste ou d’autres maltraitances. Or quand l’État est condamné – il l’a été plusieurs fois –, on n’entend pas d’autocritique, de remise en cause, mais un discours d’autosatisfaction et de renversement de la faute. Cela me rappelle des choses…

Lorsque vous l’avez auditionné, le ministre de la justice a reconnu « des défaillances graves de notre système », plus précisément que « l’écosystème » était « défaillant » et que l’aide sociale à l’enfance connaissait des « dysfonctionnements », évoquant même « un système qui broie les enfants ». Voilà qui fait froid dans le dos.

Il a ensuite cité une affaire où treize décisions de justice prises par treize magistrats différents ont donné tort à une mère. Mais moi je sais, pour avoir suivi certains dossiers sur dix ans, que la justice ne fait jamais machine arrière : les juges reprennent les conclusions de ceux qui les ont précédés, même quand des éléments nouveaux ont été apportés au dossier. Ce n’est peut-être pas le cas tout le temps ; en tout cas, c’était le cas dans tous les dossiers que j’ai étudiés. Dès lors, le quatorzième jugement d’un quatorzième magistrat n’aurait rien changé !

Le garde des sceaux a en outre rappelé l’importance du principe de précaution. Très bien, mais qui l’applique ? Il a argué d’un manque de moyens et expliqué qu’il n’avait pas le pouvoir de changer les choses – ça m’a marqué !

Il s’est en outre prononcé pour la création d’un « juge unique des familles ». Mais pourquoi l’appeler ainsi ? Puisqu’il s’agit de protection de l’enfance, ce doit être un juge de l’enfance, qui cumulerait les prérogatives du JAF (juge aux affaires familiales), du JE (juge des enfants), et des compétences pénales. Les affaires seraient jugées dans un délai court, avec le même procureur et dans la même juridiction. Tout serait fait en même temps.

Ainsi, nous ne nous retrouverions pas devant le JAF sans que le volet pénal ait été tranché – cela prend parfois trois ans. Devant un tribunal correctionnel, j’ai vu un magistrat annoncer qu’il n’allait pas « s’amuser à lire » un rapport de cent pages. Un magistrat peut donc ne pas lire le rapport de l’expert. C’est impressionnant !

Je formule plusieurs propositions depuis de nombreuses années : tous les intervenants de la protection de l’enfance doivent bénéficier de formations qualifiantes, avec un audit indépendant pour vérifier leur qualité et des formateurs agréés. À l’heure actuelle, je suis les démarches pour obtenir la certification Qualiopi. J’ai été étonné que les responsables ne vérifient pas mes formations. Pour eux, l’important est que je remplisse tous les papiers, en mentionnant bien chaque nom. Pour le reste, ils n’en ont rien à foutre de ce que je raconte. Aucun ne surveille ce que je dis.

Une fois que les intervenants ont été formés, ils doivent être supervisés. Si l’on ne supervise pas les professionnels, ils retombent dans leurs travers – c’est pareil pour tout le monde, moi compris.

Il faudrait également un ministère de l’enfance, ou tout au moins une structure interministérielle de l’enfance, avec un pouvoir de décision, plutôt qu’un simple avis consultatif – chaque fois qu’on donne un truc aux enfants, c’est de la consultation ! Pour moi, la décentralisation de la compétence de protection de l’enfance auprès des départements est inégalitaire. Par exemple, aucune des Crip ne fonctionne de la même manière. Les inégalités doivent cesser, grâce notamment à une meilleure supervision.

Les moins de 18 ans représentent 20 % de la population générale. C’est énorme. Pourtant, ils ne bénéficient d’aucune représentation nationale autre que consultative. Ce n’est pas normal.

Il faut créer une maison de l’enfance, un environnement protecteur où les enfants seraient gardés sous l’autorité de l’autorité judiciaire pendant huit à quinze jours, afin de déterminer les faits ; de rechercher les preuves ; de recueillir leur parole dans des conditions optimales ; de pratiquer les examens médico-légaux et psycho-légaux ; enfin, d’évaluer la capacité à la parentalité de leurs parents ainsi que le fonctionnement et les interactions familiales. Au bout de quinze jours, un rapport serait remis au magistrat.

Je vois toujours les mêmes choses : la mère a peur, le père est charmant et l’enfant est instrumentalisé, mais ces situations sont complexes. Si l’on n’extirpe pas l’enfant de son environnement, on ne saura jamais ce qui se passe.

Mme la présidente Maud Petit. C’était très intéressant et vos touches d’humour aident à faire passer le message.

Mme Christel Durel, psychotraumatologue, psychocriminologue, formatrice au recueil de la parole de l’enfant. Nous vivons un état d’urgence, une crise sanitaire majeure. J’ai constaté que les moyens débloqués pour relancer la natalité étaient extraordinaires ; ce sera une campagne magnifique. J’aimerais que la même chose soit faite pour la protection de l’enfance.

L’un des problèmes de la protection de l’enfance est qu’elle dissocie la mère de l’enfant – je dis bien la mère, et non le parent, parce que c’est la mère qui donne la vie.

Je suis cartésienne ; quand je m’interroge sur le sens d’un mot, j’ouvre le dictionnaire. « Donner la vie », cela signifie « ne pas tuer quelqu’un quoiqu’on le puisse, lui faire grâce », mais aussi, dans un second sens, « faire naître l’enfant ».

In utero, l’enfant est considéré comme non viable – cela devrait changer, d’ailleurs, mais ce n’est pas en notre pouvoir. Une femme peut décider de ne pas faire de sacrifices pendant neuf mois, de ne pas protéger son corps, de l’exposer à la mort – un ponte de médecine m’a dit un jour : « donner la vie, c’est avoir un pied dans la vie, un pied dans la tombe ».

L’aliénation parentale et tout le tralala, c’est du terrorisme – je ne fais pas de langue de bois –, c’est du militantisme, c’est une chasse aux sorcières. Où trouve-t-on les pédocriminels ? Dans les écoles, les activités périscolaires et extrascolaires. Où trouve-t-on des personnalités perverses ? Où parvient-on, à force de poésie lyrique, à contourner les problèmes, à inverser les rôles et à se dédouaner ? Dans les postes de pouvoir. Malheureusement, on trouve également ce type de personnalités dans les tribunaux. Je ne parlerai pas de politique : mon seul parti, c’est celui de l’enfant, de la protection de la vie. Certains magistrats sont très bien – même si, pour ma part, je n’en connais pas. Mais il arrive qu’on s’entende dire, au début d’une audience : « Je ne prendrai pas votre contradictoire », et la discussion s’arrête là. Pourtant, c’est illégal.

Le fait, pour un parent protégeant, de ne pas croire son enfant laisse des traces physiques, car le trauma altère physiologiquement le cerveau, et ce de manière irréversible, à partir d’un certain âge. Cela s’appelle une mise en danger de l’enfant, un homicide sur le long terme.

Quand les personnes au pouvoir comprendront-elles que la science prévaut sur des lois votées en 1915 par des sociétés patriarcales pour faire la chasse aux sorcières ?

Mme la présidente Maud Petit. Merci de le dire.

Mme Christel Durel. Chacun doit rester à sa place ; je ne vais pas m’amuser à rédiger des lois : ce n’est pas mon métier, c’est le vôtre. L’audition de l’enfant doit donc être réalisée par un psychiatre ou un psychologue spécialisé et agréé pour recueillir la parole de l’enfant, les OPJ étant présents derrière la vitre. On travaille ensemble, main dans la main. Voilà l’ordre normal des choses ; quoi qu’on dise, c’est ainsi que l’on protège l’enfant. Une supervision et une coordination doivent être assurées par une commission indépendante, composée de membres eux-mêmes formés et agréés, car on ne peut pas parler de sujets que l’on ne connaît pas.

Vous rendez-vous compte du traumatisme que provoque chez un enfant, une adolescente ou un parent – dans 86 % des cas, ce sont les mères – le fait d’être violenté ? Je ne suis pas plus pro-mère que pro-père. J’ai une admiration sans limites pour les hommes qui, dans cette société, n’ont pas le droit d’échouer ; quant aux femmes, on les maltraite depuis la nuit des temps. Le dogme de la famille, il faut le faire exploser.

Malheureusement, dans ce document intitulé « Lancement de la première réunion du comité de pilotage du plan Fertilité et des travaux ministériels sur la santé périnatale et maternelle », on y revient. On essaie de nous faire croire qu’il est adressé aux Françaises et aux Français, mais on cible des pathologies qui touchent exclusivement les femmes. De fait, on leur demande de faire des enfants, et c’est très beau. Mais il a fallu que l’on se préoccupe de natalité pour s’intéresser enfin au syndrome des ovaires polykystiques ou, même si l’on en parle depuis plus longtemps, à l’endométriose. Il faut que la natalité baisse au point de menacer l’économie, donc de nous priver d’argent, pour qu’on s’intéresse enfin aux gens. Le seul moteur de la société, c’est l’argent ! Or l’enfant n’en a pas et la femme violentée se retrouve quasiment à la rue.

D’autres intervenantes, des professionnelles, ont exprimé avec beaucoup, non pas de courage, mais de dignité, des choses qu’il fallait dire, dans un acte de foi envers les citoyennes et les citoyens. Certaines personnes représentent parfaitement ce que l’ASE, l’aide sociale à l’enfance, déteste : vous, mesdames, comme moi, nous avons le profil parfait. Connaissez-vous l’effet domino ? Si l’on éradique un problème facile à régler, tous les autres suivent. Une femme comme vous, madame la présidente, ou comme moi – qui le vis depuis quatre ans, malgré ma fonction et mes compétences –, est-elle perçue comme un parent protégeant ? Non, on préfère à ce mot le terme « protecteur » : pour les personnels de la protection de l’enfance ou dans un tribunal, c’est un gros mot – je vous l’assure ! Si une femme l’emploie, on la considère comme aliénée. C’est hallucinant ! Cela permet de la détester – je vous l’ai dit : c’est une chasse aux sorcières. Pourquoi ?

Si l’on veut protéger réellement un enfant contre l’inceste ou des violences au sens large, il faut reconnaître sa parole mais aussi, avant tout, celle du parent protégeant : l’enfant ne va pas aller tout seul au commissariat porter plainte. Si on a de la chance, l’IP est correctement rédigée. Encore faut-il que l’on puisse former les personnels de l’éducation nationale. Nous le faisons de manière autonome. Moi, je travaille bénévolement, mais il faut que je mange. Si le Canada m’appelle, je vous le dis honnêtement : j’y vais ! Il faut travailler ensemble.

Je ne parlerai pas davantage de l’ASE ni de mon cas personnel. Je n’ai plus mes trois enfants, qui ont été remis au père violent alors, qui plus est, que ma fille a fait une déclaration d’inceste – la totale ! Et, mardi, se tenait une audience au cours de laquelle on a encore réduit mes droits. Les enfants qu’on coupe ainsi de leur parent protégeant – ils ont été placés pendant un an puis remis au père, qui a rompu les liens pendant une année également –, ils sont pris dans un étau. Je vous raconte mon histoire car je ne peux pas trouver une plus parfaite illustration de mon propos. Je ne suis pas militante ; je suis une professionnelle engagée. Mais, malheureusement, nous sommes des cibles. Je n’ai pas encore été arrêtée pour non-présentation d’enfant ni mise nue et humiliée, comme c’est arrivé à d’autres, que je soutiens de toute mon âme.

On place les enfants, on les coupe de leur parent protégeant, sans aucune raison. La personnalité perverse peut séduire un arbre ! Comment des personnes qui ne sont pas psychiatres et agréées pour recueillir la parole de l’enfant peuvent-elles poser un diagnostic ? L’ASE – encore une fois, je ne fais pas de langue de bois – pose des diagnostics, maltraite les enfants et les parents – les deux. Pour quelle raison ? Là encore, ce sont des postes de pouvoir – de petit pouvoir : les pires.

Il est très simple d’éradiquer cela. Il faut, pour cela, commencer par filmer toutes les auditions d’enfant, quelle que soit la structure de protection de l’enfance dont il relève : ASE, AEMO (assistance éducative en milieu ouvert), visites médiatisées... Il est inconcevable qu’une victime doive se rendre chez un huissier et payer 800 euros la page pour apporter des preuves que le juge des enfants refuse de lire.

Chacun doit prendre conscience que les petites filles et les petits garçons qui ont vécu un inceste ou des violences physiques ou psychologiques, qu’elles aient été commises sur lui ou sur l’un de ses parents, subissent un trauma analogue à celui que provoque la guerre – une étude le prouve. Son cerveau n’est plus en état de fonctionner et d’évoluer normalement.

Les moyens consacrés au plan fertilité sont énormes – la communication est magnifique. On veut inciter les jeunes femmes à faire des enfants, mais les adultes qui ont été traumatisés enfants, garçons ou filles, n’en feront pas. J’ai la chance d’avoir donné la vie trois fois ; je vendrai mon âme, mes tripes et mes entrailles pour mes enfants, mais je vous garantis que si, à 16 ans, j’avais su ce qui m’arriverait… Même pas en rêve ! Avant de concevoir ce type de plans, il faut donc s’intéresser à la violence, car elle est un facteur de baisse de la natalité. Il faut aller dans la vraie vie écouter les adolescents : « Je ne veux pas d’enfants », « je ne veux pas tomber sur le premier connard qui passe et qu’on me prenne mes enfants »… Comment une jeune fille peut-elle craindre qu’on lui prenne ses enfants ?

En 2022, une circulaire de la CAF (caisse d’allocations familiales) a été diffusée, qui comportait, au milieu d’informations sur diverses aides à la prise en charge, une rubrique dans laquelle on incitait les femmes victimes de violences à en parler, en précisant qu’elles ne devaient pas avoir peur qu’on place leurs enfants… L’État est donc au courant. L’impact traumatique que subit un enfant arraché à son parent protégeant est irréparable. Tant que la justice n’en prendra pas acte et que le premier pédocriminel venu prendra dix-huit mois avec sursis… Moi, demain, je suis pédocriminel, j’y vais ! La justice est une question d’équilibre ; chacun apprécie cet équilibre comme il l’entend.

Pour que la cité que l’on construit lors de notre passage sur terre soit belle et cohérente, il faut travailler tous ensemble. Là, elle est gangrenée. Je ne suis pas Einstein, mais si l’on se contente d’appliquer de beaux pansements – de belles affiches et des campagnes de pub – sur un membre gangrené, on finit par être obligé de le couper ; sinon, on meurt. On est en train de faire mourir une société.

Une citation de Montesquieu résume bien mon propos : « Il n’y a point de plus cruelle tyrannie que celle que l’on exerce à l’ombre des lois avec les couleurs de la justice […] »

Je pense aussi aux paroles d’une chanson qui a fait le tour de la France en 2025. Il s’agit de « Je t’accuse » de Suzanne : « D’abord y’a eu Gisèle / Et puis y’a eu Sophie / Isa, Khadija et Marie / Et ma copine Claire / Et puis y’a moi aussi / Et puis toutes celles / Qui n’ont jamais rien dit / Mais t’en as rien à faire, toi / Ça sera qu’un nom d’plus sur la liste / Dans un fait divers, dans un tiroir / Des tonnes de vies classées sans suite / Mais tu vas rien faire, toi / Et c’est bien ça le problème / Justice, est-ce qu’on doit / Te faire nous-mêmes ? / Car je t’accuse / De fermer les yeux alors que t’as tout vu / Je t’accuse / Fais pas l’innocent, t’as rien fait quand t’as su / Je t’accuse / Main droite levée / Je t’accuse / Et j’assume / T’étais où ? / Sûrement qu’t’existes pas / Pourquoi t’es jamais là / Quand on n’croit plus qu’en toi ? / Demande à tous les gosses / Que tu n’protèges pas / Tous les monstres ne sont pas / Que dans les salles de cinéma / Mais t’en as rien à faire, toi / Ça sera qu’un nom d’plus sur la liste / Dans un fait divers, dans un tiroir / Des tonnes de vies classées sans suite / Mais tu vas rien faire, toi / Ou faudrait qu’on t’harcèles / Justice, est-ce qu’on doit / Te faire nous-mêmes ? […] »

Je vous alerte sur le prochain phénomène que nous sommes en train de construire : la France est une fabrique d’auteurs. Car le psychotraumatisme de l’enfant est le socle du passage à l’acte. C’est là, cela progresse, et personne ne fait rien. Je me penche actuellement sur la question des tentatives de suicide et les suicides forcés d’enfants et d’adolescents. Que va-t-on faire pour protéger ceux dont la mère, le parent protégeant, a commis un suicide forcé ? Il va grandir dans un environnement toxique et devenir à son tour auteur, sans s’en apercevoir. C’est un véritable fléau. Il arrive même que, instrumentalisé, il se tourne contre le parent protégeant.

Le recueil de la parole de l’enfant est une science. Or cette compétence est usurpée à tous les niveaux et, au bout du compte, c’est l’enfant qui trinque. Puisque j’ai le temps, je vous propose – c’est gratuit – de vous former pendant trois jours afin que vous ayez les connaissances scientifiques nécessaires et que vous sachiez de quoi vous parlez. Il faudra ensuite que nous diffusions ce savoir pour éviter toute usurpation et protéger définitivement les enfants. Il faut faire les choses dans l’ordre.

Mme la présidente Maud Petit. Nous sommes partants.

Mme Christel Durel. Tout est prêt ! En France, une seule personne est agréée : c’est Jean-Marc Ben Kemoun – il est trop humble pour le dire. Si le protocole Nichd est connu en France et si je suis formée, c’est grâce à lui. Comment se fait-il que des associations forment au recueil de la parole de l’enfant ? Je ne suis vraiment pas contente. Éducation nationale, périscolaire, extrascolaire : tous les personnels, du haut en bas de l’échelle, doivent être formés. Il faut certes créer une structure qui joue un rôle précurseur – on y travaille –, mais il est crucial que le personnel des services publics soit formé. On voit parfois dans le cadre d’AEMO, des travailleurs sociaux qui ne sont pas formés et qui écrivent des horreurs. Or des vies sont en jeu. Si je suis devant vous et que je respire, c’est parce que j’ai acquis ces compétences.

Mme la présidente Maud Petit. Formez-vous aussi à la rédaction des signalements ?

Mme Christel Durel. Tout à fait. Il est essentiel d’organiser cette structure de façon à coordonner et à superviser la rédaction de toutes les IP, des signalements. Tout cela a une influence à chaque étape de la prise en charge judiciaire, jusqu’à la décision du juge. Il est donc crucial d’appliquer un protocole. Ce ne doit pas être difficile : en France, nous sommes les rois dans ce domaine. Pour monter une entreprise, il faut six mois de paperasse !

M. Jean-Marc Ben Kemoun. Lorsque j’étais, en tant que psychiatre, référent national à la PJJ (protection judiciaire de la jeunesse), nous nous sommes aperçus que, pour gérer les enfants en crise – qui sont, en fait, psychotraumatisés –, il était inutile qu’un seul intervenant soit formé. Nous avons donc formé – en nous inspirant des Anglo-Saxons – l’ensemble du personnel du foyer, du balayeur au directeur, et nous avons alors observé une baisse de 80 % du nombre des crises. Si l’on forme une seule personne, un référent, comment fait-on lorsqu’il n’est pas là ? Il faut former tout le monde : l’enfant peut avoir envie de parler à la femme de ménage, à la suite d’un regard ou que sais-je. Si c’est le cas, cette dame doit pouvoir recueillir sa parole sans la dénaturer, de manière que le magistrat ne conclut pas qu’elle a été polluée.

Les figures d’attachement de l’enfant sont concentriques : parents, grands-parents, voisinage, école, jusqu’à la nation – je suis attaché à ma nation. On ignore à qui il va parler ; il faut donc que la personne qu’il choisit soit capable d’accueillir sa parole.

Mme Christel Durel. Il est impératif que dès l’ouverture d’une structure, privée ou publique, périscolaire ou extrascolaire, cette formation soit assurée auprès des personnes qui auront affaire de près ou de loin à des enfants ou à des adolescents. Sinon, nous ne nous en sortirons pas. Je crois que nous allons y parvenir. Je suis, moi aussi très attachée à mon pays. J’ai une foi inébranlable en l’être humain : il est bon. La sociologie nous a appris que c’est le groupe qui crée ses travers. Il faut donc les prévenir par des protocoles.

M. Christian Baptiste, rapporteur. Vous avez évoqué le caractère crucial du recueil de la parole de l’enfant. Ne faudrait-il pas former en premier lieu le parent qui n’est pas en cause et qui est prêt à croire cette parole, malgré les difficultés auxquelles il peut être confronté par la suite ?

D’autres parents sont complices. On le constate dans tous les territoires – en Guadeloupe, c’est très fréquent. Ils savent mais ferment les yeux – on en a peu parlé au cours de nos travaux. Ce faisant, ils se rendent coupables de non-assistance à personne en danger. Faut-il les condamner pénalement ?

M. Jean-Marc Ben Kemoun. C’est une question grave. D’après mon expérience, on ne peut parler de parent complice qu’en l’absence d’emprise, de contrôle coercitif et de violences conjugales. Sinon, il n’est pas complice : il a peur. On l’a vécu dans les camps de concentration ou dans les pays en guerre : celui qui est terrorisé dénonce le voisin ou se tait. Dans tous les cas de parents dits complices dont j’ai eu connaissance, la complicité était liée à la terreur – « je ne dis rien parce que j’ai peur ».

Il faut tenir compte, par ailleurs, de la dynamique transgénérationnelle – que se passe-t-il dans les familles où les générations antérieures ont vécu dans les non-dits ou la violence ? – ou la dimension transculturelle. L’inceste est international – sauf en France, à partir de 18 ans – mais la représentation que l’on a de l’homme et de la femme n’est pas la même partout. On le voit bien en France, où vivent des personnes issues d’autres cultures. La femme, qui y a plus de liberté que dans son pays d’origine, s’adaptera plus facilement que l’homme, qui a souvent peur de perdre le contrôle.

La domination masculine est quelque chose que l’on doit toujours avoir en tête : lorsqu’on parle de mère complice, il faut avant tout éliminer l’hypothèse qu’elle subisse la terreur. Avant, comme vous, je me demandais : « Mais pourquoi n’a-t-elle rien dit alors qu’elle ne pouvait pas ne pas être au courant ? ». Je n’ai plus la même position. Aux assises, j’ai pu dire d’une expertise que j’avais établie dix auparavant que mes conclusions iraient en sens inverse si je devais la refaire, tout simplement parce que la science a évolué et cette modification des règles de l’art a été comprise.

Le contrôle coercitif et l’emprise peuvent expliquer qu’une femme reste. Plutôt que de me demander pourquoi telle ou telle mère n’a pas parlé, je me pose la question de savoir comment un homme a réussi à l’empêcher de parler. Si on parvient à éliminer l’hypothèse d’une domination, alors, oui, il peut y avoir une sanction, mais cela ne doit concerner qu’un cas sur mille.

Rappelons que le code pénal prévoit le cas où les personnes agissent sous « l’empire d’une contrainte ». Eh bien, ces parents dont nous parlons ont un pistolet sur la tempe.

M. Christian Baptiste, rapporteur. Une très grande majorité de parents, vivant sous l’empire de terreur, seraient donc complices malgré eux. Comment les aider et les accompagner ? La question se pose d’autant plus qu’en pareil cas, les victimes continuent de subir des viols et de souffrir de polytraumatismes.

M. Jean-Marc Ben Kemoun. Il faut repérer. Il est assez facile de savoir si un enfant est exposé à des violences conjugables. Prenons le cas du harcèlement scolaire. En France, on le sanctionne sans s’intéresser à ses causes, ce qui n’aboutit à rien, alors que le harcelé peut devenir à son tour harceleur. Or l’une d’elles, qu’il s’agisse du harceleur comme du harcelé, est la maltraitance. Il importe aussi de prêter attention aux familles isolées, aux familles qui résident depuis longtemps en France sans parler le français. Il y a de multiples signes : il faut aller voir ce qui se passe et vérifier. Nous avons une responsabilité.

Les enfants parlent spontanément. C’est nous qui ne savons pas les écouter mais cela s’apprend. Je continue à les inciter à venir me parler en leur disant que je vais tout faire pour les protéger.

Quant aux femmes, si elles arrivent à parler en dépassant leur peur, à quoi cela peut aboutir ? Certains avocats de Paris et de la région parisienne refusent de m’envoyer les enfants de leurs clientes car ils savent que je fais des signalements. J’ai été mis en cause devant le Conseil de l’ordre par un père pour avoir fait un signalement – et je me suis félicité d’en avoir fait un après l’avoir enfin vu. Mais on m’a bien fait comprendre que pour éviter les emmerdes, il fallait que j’arrête les signalements. Des avocats déconseillent à leurs clientes de parler de violences conjugales et d’inceste. Des avocats – vous en avez entendu certains – se targuent d’avoir obtenu pour des mères un droit de visite et d’hébergement (DVH) un week-end tous les quinze jours alors que cela signifie que l’enfant est exposé à la violence le reste du temps. Je vois des enfants qui me disent : « si je dis ça, ils vont me placer » ou « je te le dis mais je veux pas que tu l’écrives ». Ils savent.

Tant qu’on ne fera pas en sorte que nos institutions inspirent confiance, on n’aura pas accès à ces témoignages. Il faut établir une communication claire. Pendant la crise du covid, des plateformes téléphoniques ont été ouvertes et elles ont été très sollicitées. Des gens envoyaient des SMS depuis les toilettes de peur de se faire tabasser et confisquer leur téléphone s’ils sortaient. Je ne sais pas où nous en sommes.

Les parents protégeants ont peur que je fasse des signalements. Je comprends que de nombreuses femmes se disent : tant que je reste, le peu que je protège, je protège et si je m’en vais, c’est fini. C’est à nous de leur faire comprendre qu’elles peuvent avoir confiance dans les institutions. Or, les choses étant ce qu’elles sont, cela va nous prendre trois générations, si tant est qu’on s’y mette dès maintenant.

Dans leur grande majorité, les femmes ne portent pas plainte, je peux vous le certifier. Nous nous sommes battus pour que le Conseil de l’ordre nous autorise à faire des signalements en cas de danger imminent pour les femmes victimes de violences conjugales mais les choses sont tellement bordées que le corps médical n’est à l’origine que de 2 % à 3 % de tels signalements. Ces violences conjugales rendent les femmes vulnérables et leurs enfants en souffrent aussi. Une mère m’a raconté toute son histoire au téléphone. Quand je lui ai répondu que j’allais faire un signalement, elle a décidé de ne pas venir me voir – je l’ai quand même établi même si cela n’a pas abouti, faute d’informations suffisantes.

Il faut aussi prendre en considération le fait que la terreur agit aussi bien dedans que dehors. Dans les prétoires, des regards s’échangent, les avocats parlent, des choses terribles se jouent au moment des procès. Même si toutes les précautions sont prises, un examen gynécologique reste d’une très grande violence pour une femme victime de viol. Beaucoup de victimes refusent de s’y soumettre.

Quand on incite les gens à parler, il faut qu’il y ait un retour. Pour le moment, ce retour, quel est-il ? « Reste dans ton milieu toxique et on verra bien ». Tant que les choses seront ainsi, les femmes continueront à ne pas parler.

On parle souvent des féminicides – en 2025, on en a recensé 170 sur un total de 982 homicides, ce qui est énorme – mais il importe aussi de prendre en compte les suicides des femmes, qui dépassent les 2 000 chaque année. Il faut vraiment être dans une impasse pour se suicider, je peux vous le dire. Pendant les dix années durant lesquelles j’ai exercé en tant que réanimateur, j’ai vu des personnes ayant survécu à une tentative de suicide – sauvées grâce au Samu, car avant sa création, les secours ne pouvaient intervenir en dix minutes. Pour leur grande majorité, à leur réveil, elles avaient l’impression d’être sorties d’une impasse et n’avaient pas la volonté de recommencer.

Qu’est-ce qui conduit certaines mères à avoir le sentiment d’être dans une impasse ? Il y a la terreur intrafamiliale, la crainte de tomber dans la pauvreté si elles partent, de ne plus pouvoir s’occuper de leurs enfants, de ne trouver ni emploi ni logement. Un suicide, c’est un échec de la société. Je ne sais pas combien de femmes se suicident en raison des violences conjugales qu’elles subissent mais j’estime qu’elles sont entre 1 000 et 1 500.

Des études montrent qu’un enfant exposé à des violences, notamment conjugales, perd vingt ans d’espérance de vie. Les femmes victimes de violences conjugales présentent un risque accru de maladies cardiovasculaires. Aux États-Unis, lorsqu’elles portent plainte, on établit un bilan cardiovasculaire. En France, quand une femme se rend à l’hôpital après s’être fait tabasser par son mari, on lui dit : « allez voir la police ou une association et démerdez-vous », alors que si elle avait du diabète ou s’était cassé une jambe, toute sa prise en charge serait protocolisée.

Tant qu’il en sera ainsi, ces femmes ne viendront pas nous parler. Des assistantes sociales me rapportent que, dans le cadre de mesures d’AEMO motivées par les violences du père, des enfants continuent à se faire tabasser les week-ends où ils le voient. Quand je leur dis qu’il faut faire un signalement, elles refusent, considérant qu’il ne s’agit pas d’un fait nouveau. Dans ce cas, on peut se demander à quoi elles servent !

Mme Christel Durel. Dans l’exemple que vient de citer le docteur Ben Kemoun, on ne voit pas comment la formation de la personne pourrait améliorer la situation. Il ne faut pas avoir fait Polytechnique pour avoir un minimum de bon sens. Certains professionnels sont tellement formatés qu’ils en viennent à nier la réalité même ! Cela renvoie d’ailleurs plus à des raisons institutionnelles qu’à une volonté individuelle.

Pour comprendre le présent, il faut se tourner vers le passé : quand on sait d’où on vient, on sait où on va. Je reviens à la propagande nataliste en rappelant que sous Vichy, être une femme respectable, c’était être une mère qui reste à la maison. Ce n’est pas sans rapport avec le document gouvernemental que j’évoquais. Faisons attention. On demande aujourd’hui aux jeunes femmes de faire des enfants. Si elles continuent à être maltraitées, demain, non seulement elles ne feront plus d’enfants mais elles ne voteront pas pour des hommes qui refusent de faire évoluer les lois. Quand on occupe une place de pouvoir, on ne peut pas regarder ailleurs.

Vous avez beaucoup parlé dans cette commission de la présomption d’innocence : certes, elle est cruciale, mais qu’en est-il de la présomption de vérité ? La parole s’inscrit dans un faisceau de preuves et d’indices. Pour la recueillir, il ne faut pas partir avec des a priori mais on ne peut pas non plus taper sur les gens à coups de marteau pour leur dire comment penser correctement. Face à cet état d’urgence sanitaire, il importe de trouver des solutions ensemble. L’IP devrait pouvoir obligatoirement être consultée par le parent protégeant.

Demain, si une femme vient déposer plainte dans un commissariat parce que le contradictoire n’a pas été respecté au tribunal, que se passe-t-il ? De quel recours dispose-t-elle ? Si elle n’a pas accès aux IP et aux signalements, comment peut-elle se défendre ? J’ai assisté à une audience où il a été indiqué que l’IP avait été perdue : il n’y avait plus de trace de son contenu – cela arrive plus souvent qu’on ne le croit. La première ligne de défense pour les avocats des auteurs de violences, c’est de traiter la femme de folle et c’est exactement ce qu’a fait celui qui plaidait : il a prétendu que dans l’IP, l’école avait indiqué que la mère était folle. La juge a dit : « Bah oui ! ». Si elle n’a pas accès ces documents, cette femme ne pourra pas partir de chez elle. Quand vous êtes victime de violences chez vous, vous ne pouvez pas partir. Vous devez protéger vos enfants, non pas un week-end sur deux mais tous les jours. Sinon, vous ne faites plus tampon pour éviter qu’ils se fassent tirer par les cheveux et qu’ils dévalent des volées d’escalier.

M. Jean-Marc Ben Kemoun. Monsieur le rapporteur, je suis un peu idéaliste. Je me dis qu’à force de former les infirmières et les infirmiers, les professeurs des écoles, les médecins, les assistants sociaux, les policiers, on finira par former tous les parents.

Je suis l’un des seuls spécialistes en France du recueil de la parole de l’enfant, en dehors des OPJ. J’ai pu moi-même dispenser des formations au protocole Nichd au Centre national de formation à la police judiciaire (CNPJ) de la gendarmerie à Rosny, au sein d’une unité spécialisée dans la prise en charge des violences intrafamiliales. Je n’y ai plus accès depuis deux ans, pas plus que Mireille Cyr, ce qui est assez étonnant. Toutefois, les OPJ n’ont pas forcément le temps de former des acteurs de la société civile, cela ne fait d’ailleurs pas partie de leurs missions.

Mme la présidente Maud Petit. La magistrature en France est essentiellement composée de femmes – leur proportion atteint 76 %. Comment expliquez-vous que des femmes rendent des décisions aussi lourdes de conséquences pour des mères et des enfants confrontés aux violences et à l’inceste ? Je me pose inlassablement la question et je n’arrive pas à comprendre.

M. Jean-Marc Ben Kemoun. Je répondrai par une autre question : comment comprendre que l’excision soit pratiquée par des femmes ? Nous sommes dans une société patriarcale. Pour être une femme de pouvoir – catégorie dans laquelle je range les     magistrates –, il faut être un homme. Certaines des chirurgiennes que j’ai côtoyées lorsque j’étais interne se comportaient de manière pire que les hommes – c’est tout juste si elles ne buvaient pas des bières devant un match de foot.

Il existe clairement une inégalité entre les hommes et les femmes. Cela dit, j’ai eu du mal à en prendre conscience. J’ai été élevé dans un milieu judéo-marocain où le piano, la serpillière et le débarrassage étaient réservés aux femmes, et il n’est pas si facile de se défaire d’une telle éducation. Par ailleurs, lors de mes études, j’étais dans le milieu hospitalier où hommes et femmes sont payés de la même manière. C’est seulement progressivement que j’ai compris qu’il n’en allait pas de même partout.

Tant qu’on ne donnera pas aux femmes la possibilité d’être des femmes, elles ne le seront pas. Celles qui veulent dépasser le plafond de verre doivent d’une certaine façon être cooptées et, très souvent, elles adoptent des comportements patriarcaux. C’est en tout cas ce j’ai constaté, sans doute faudrait-il mener des études à ce sujet.

Une autre question mérite d’être soulevée : pourquoi les femmes et les filles sont-elles plus exposées aux violences ? Pourquoi y a-t-il davantage d’hommes parmi les auteurs de violences ? Le psychotraumatisme génère un risque de conduites délinquantes mais les conséquences ne sont pas les mêmes chez les hommes et les femmes. Tout cela renvoie bien sûr à des dynamiques éducatives. Il serait intéressant de se tourner vers les pays nordiques, où les choses me semblent différentes, même si des changements récents se sont produits.

De surcroît, plus une femme est intelligente et jolie, pire c’est pour elle parce qu’il y a une sorte de rivalité que j’ai du mal à comprendre. Les avocats disent d’ailleurs souvent à leurs clientes ne pas trop bien s’habiller et ne pas paraître trop intelligente.

L’autre jour, en allant au Sénat, je m’imaginais une assemblée composée de vieux messieurs marchant lentement mais j’ai vu une sénatrice très jeune : cela m’a paru être un signe réjouissant. Les choses bougent. Quand on est jeune, on peut évoluer, on s’enferre moins dans certaines idées.

Mme la présidente Maud Petit. Hier, j’échangeais avec mon père : il se demandait s’il n’y avait pas une part de vengeance dans les violences exercées contre les enfants. Ne veut-on pas faire subir ce qu’on a soi-même subi ? Prenons à nouveau le cas des exciseuses : ne se disent-elles pas que les douleurs qu’elles ont endurées, leurs filles doivent les endurer aussi ?

M. Jean-Marc Ben Kemoun. La grande majorité des femmes victimes de violences ne sont pas atteintes de pathologie psychiatrique, ni de trouble de la personnalité. Je ne crois pas qu’elles cherchent à reproduire ce qu’elles ont subi en s’en prenant à leurs enfants ou en laissant faire ; si c’est le cas, cela ne concerne qu’une infime part d’entre elles.

Les exciseuses se conforment à un rôle donné par la société qui les investit d’un pouvoir.

Mme la présidente Maud Petit. Mais c’est une violence sexuelle.

M. Jean-Marc Ben Kemoun. J’estime même que c’est une mutilation sexuelle au même titre que la circoncision, même s’il m’a fallu du temps pour adopter cette position qui ne fait pas l’unanimité.

L’excision est une manifestation de la domination masculine. Cela revient à dire aux filles : tu n’auras pas de sexualité. Cette pratique, qui ne correspond pas à une religion en particulier, est ancrée dans la culture et pour s’en débarrasser, il faut du temps. Voyez les délais qui ont été nécessaires à son interdiction dans certains pays où elle était répandue. Cela dit, cela n’empêche pas certaines familles de continuer à y recourir.

C’est quoi l’excision ? C’est, là encore, la domination masculine. C’est : « Tu n’auras pas de sexualité. » Ça passe par une femme à qui on a donné du pouvoir.

Mme la présidente Maud Petit. Il reste encore deux questions.

Mme Mathilde Feld (LFI-NFP). Ce n’est pas réellement une question, mais plutôt un point que je soumets à la réflexion de l’ensemble de la représentation nationale, sous le regard des experts qui sont parmi nous et que je remercie d’être là.

Je suis complètement d’accord avec votre description du système de domination masculine. Il est aussi de notre responsabilité de législateurs de faire très attention à ce qui se passe.

Vous avez produit des documents sur l’instrumentalisation du corps des femmes et sur cette histoire de réarmement démographique. On indique aussi dans la loi comment la femme doit s’habiller – en tout cas, c’est un sujet de discussions, qu’il s’agisse des maillots de bain ou des abayas.

Je crois qu’il est de notre responsabilité collective de bien relier tous ces sujets avec celui de l’inceste et des violences. En effet, tant qu’on acceptera de débattre sur la manière dont la femme doit se tenir, s’habiller et faire des enfants, on fera partie de ce système de violences. Et c’est ce système qui fait que des femmes continuent à exciser des femmes, parce qu’on leur donne un rôle dans la société. Si jamais elles ne remplissent pas ce rôle dans leur système social, elles n’ont plus forcément d’existence sociale – ou en tout cas pas celle qu’elles auraient voulu avoir.

Ça n’excuse rien. Encore une fois, c’est simplement la domination masculine qui nous enjoint à tenir des rôles qui nous sont attribués pour exister dans la société. Je pense qu’il est hyperimportant qu’on le sache bien.

Vous vous êtes réjoui de la jeunesse d’une sénatrice. J’espère que sa contribution sera positive, car cela n’est pas forcément synonyme de progressisme. On trouve par exemple au sein de l’association Némésis beaucoup de femmes jeunes qui prônent la femme au foyer et avec des enfants, faisant preuve d’une idéologie totalement rétrograde.

Mme Béatrice Roullaud (RN). Merci docteur, merci madame, pour tous vos propos, que je partage très largement.

Je suis ancienne avocate et je vous remercie notamment d’avoir dit que l’enfant ne parlait pas parce qu’il est manipulé au moment de la séparation, mais peut-être parce qu’il se sent en sécurité avec l’un des parents. Vous avez également souligné que 20 % des séparations sont dites conflictuelles et qu’elles représentent en fait 80 % des violences. Tout ce que vous avez dit est précieux.

Votre idée de filmer les auditions d’enfants est très intéressante, madame Durel. Je n’y avais jamais pensé. Vous avez évoqué celles faites par les éducateurs, me semble-t-il. Pourriez-vous préciser davantage quelles seraient les auditions concernées ?

Par ailleurs, je vous remercie pour votre témoignage. Je suis désolée que vous n’ayez pas vos trois enfants. Nous pourrions en parler après cette audition, si vous le souhaitez.

Mme Christel Durel. Je propose en effet que toutes les auditions d’enfants soient filmées. Dès lors qu’un enfant se retrouve face à un adulte pour être questionné, il faut que cela soit filmé. C’est simple. Sans cela, on n’a pas de preuve ensuite que les choses ont été faites correctement. On n’a pas de preuve que la parole de l’enfant n’a pas été biaisée, instrumentalisée, orientée, que l’audition a suivi un protocole non suggestif, etc. Car si tous les professionnels ne sont pas formés à entendre des enfants, les avocats de la défense, eux, sont ultraformés à savoir quoi faire et quoi dire. Donc, dans les tribunaux – JAF, JE –, toutes les audiences doivent être filmées. Cela doit aussi être le cas au pénal. Je me suis concentrée sur le sujet à l’ordre du jour, mais c’est une évidence.

Je vous assure que c’est au-delà de ce qu’on peut imaginer. C’est un génocide, une chasse aux sorcières. J’ai vu une femme se jeter du premier étage du tribunal de Nanterre à la sortie d’une audience. J’ai vu un petit garçon qui partait avec une dame de l’aide sociale à l’enfance, et j’ai encore la vision d’horreur du visage déformé, monstrueux, de celle-ci, qui disait : « Ça va bien se passer, ça va bien se passer. », alors que lui disait : « Non, mais c’est mon père qui frappe ma mère. Je ne veux pas partir avec vous. » Et elle : « Mais la juge a dit : “Ta maman, tu sais, elle a des problèmes dans sa tête”. »

Ce n’est pas stigmatisant de dire ça ; c’est la vérité. Il faut dire les choses.

Il y a quelques mois, un petit garçon s’est fait raser la tête. Avez-vous vu les messages ? Si les médias ne s’en étaient pas mêlés, personne n’en saurait rien. Personne.

J’ai eu la délicatesse de ne pas médiatiser mon affaire personnelle. Chaque avocat m’a dit – j’en ai eu cinq, ça m’a été reproché : « Mais pourquoi ? » Parce que je n’avais pas les moyens. Je suis partie d’une maison de 500 mètres carrés, avec 100 euros, un sac à dos et mes enfants, parce que j’ai eu la garde de mes enfants. Mais à la toute première audience, j’ai eu quinze jours d’ITT (incapacité totale de travail). Logiquement, en UMJ (unité médico-judiciaire), il n’y a rien à dire. Ce n’est pas la femme victime de violences qui est responsable de ce qui lui est arrivé.

Il faut que la honte change de camp, définitivement. Vous ne pourrez protéger les enfants, on ne pourra protéger les enfants, que le jour où celle qui lui a donné la vie est protégée et qu’on lui laisse les mains libres pour protéger son enfant.

On n’a pas décidé d’épouser une personnalité comme ça. J’aimais mon mari, mais j’avais 16 ans quand je l’ai rencontré. Je ne peux alors pas savoir que j’ai une personnalité comme ça en face de moi.

Si je partage cela ici, avec dignité – ce n’est pas du courage –, c’est vraiment parce que la honte doit changer de camp. On n’est pas défini par ce qu’on a vécu. On se définit par ce que nous sommes à l’intérieur et par nos actions. Et quand on tombe à terre, on se lève, on marche et on apprend à voler et à courir.

La honte doit définitivement changer de camp. Ce n’est pas possible !

Quand vous avez quinze jours d’ITT, qu’attendent les juges ? En audience devant le JAF et le JE, on m’a reproché que mon ex-mari soit poursuivi au pénal. J’ai dit que ce n’était pas moi qui l’avais décidé mais un procureur. J’ai une ITT de quinze jours, il y a des violences, il y a des révélations de violences sur… C’est très compliqué. Vous savez, quand on est dans un système où l’on est depuis vingt ans avec quelqu’un, que l’on a grandi ensemble, c’est au-delà de l’emprise.

Il n’y a pas vraiment un profil psychologique ou une catégorie de victimes qui se laissent avoir. On vient de différents milieux sociaux, avec des éducations et des cultures différentes. Mais il n’y a pas vraiment de profil. Si je devais en trouver un, ce serait la bienveillance. C’est en fait un fléau parce que, quand on est bienveillante, on a été éduquée dans une société où, depuis plusieurs générations – j’ai 44 ans, bientôt 45 – on nous dit : « Tiens-toi bien. Fais ci. Fais ça. Pas trop parler. » Origines italiennes. Pas de ma mère mais, comme on l’a évoqué, c’est transgénérationnel.

On fait face à des personnes de pouvoir – des femmes, évidemment dans les tribunaux. C’est choquant, donc le trauma est encore plus fort et on ne s’en sort pas. Je ne saurais pas vous dire. Si je suis capable de vous dire qu’il faut croire en nous tous, vous pouvez me croire car je ne sais pas du tout comment je respire devant vous.

Des enfants sont en danger en ce moment, mais on ne peut rien faire ou si, on peut : il faut absolument filmer toutes les salles d’audience et les expertises. C’est impératif. Il faut filmer dès qu’un enfant est dans un bureau avec un adulte. En revanche, il ne faut pas qu’il soit face à deux adultes, sinon il a l’impression d’être devant un tribunal ; c’est de l’inquisition.

Dr Jean-Marc Ben Kemoun. Il faut aussi filmer les expertises familiales. Les enregistrements permettent aussi face aux professionnels d’apporter la preuve qu’une personne a dit ou n’a pas dit quelque chose. J’ai vu une femme qui contestait le rapport de l’expert au motif qu’elle « n’avait jamais dit ça ». Il était difficile de la croire pour moi qui suis expert – je jure de dire de la vérité. Il se trouve qu’elle avait fait un enregistrement et qu’elle disait vrai : elle n’avait pas dit ce qu’on lui prêtait ; et son fils non plus. C’est quand même grave. Je ne sais pas ce que cherche l’expert. Pourquoi travestir la vérité ? C’est un mécanisme assez complexe.

Il faut filmer aussi parce que le narcissisme se voit facilement en prenant un peu de recul, à condition que les experts soient formés. Il est important de pouvoir faire des diagnostics de personnalité parce que les gens ont souvent, non pas des pathologies psychiatriques, mais des troubles de la personnalité. Il faut être capable de dire que ces personnalités sont susceptibles d’être violentes – c’est de la psychocriminologie après tout. Alors que les psychiatres se posent toute la journée la question de la dangerosité de leurs patients – un dépressif peut se suicider ; un maniaque peut agresser –, pourquoi ne sont-ils pas formés à la psychocriminologie ?

Mme Christel Durel. Pourquoi des experts mandatés par les cours, les JAF et les JE ne sont-ils pas formés au recueil de la parole ? L’année dernière, quelqu’un dont je tairai le nom nous a demandé de nous former au recueil de la parole. Cette personne, qui occupe depuis trente ans un poste – vous ne pouvez pas vous imaginer –, n’a pas eu la décence de se présenter à la formation ; elle a aussi détruit ma vie.

Il faut absolument que tout soit filmé tout le temps, y compris dans les écoles – quand une directrice d’école reçoit un enfant parce qu’elle a un doute avant de transmettre une information préoccupante. N’oublions pas qu’avant d’arriver sur le bureau d’une institution de protection de l’enfance, les affaires arrivent dans le bureau de la directrice d’école. Je sais que c’est compliqué parce qu’il faut des autorisations parentales, etc. Plutôt que d’essayer d’éviter qu’une IP disparaisse, il faut prendre les choses dans l’ordre. Une réflexion commune est indispensable.

Dr Jean-Marc Ben Kemoun. L’idée de l’audition filmée date de l’affaire Outreau. On avait dit alors aux officiers de police judiciaire qu’ils pouvaient filmer mais ils n’y étaient pas obligés, donc personne ne filmait. Deux plus tard, on a instauré une obligation, qui concernait les violences sexuelles et qui a désormais été élargie à la maltraitance. Le ministre a dit la dernière fois qu’il avait des idées mais pas les moyens. C’est quand même le ministre quoi. Cela ne correspond pas à l’idée que je me fais d’un ministre. Il lui appartient de dire ce qu’il convient de faire.

Mme la présidente Maud Petit. Je vous remercie pour votre présence et pour les exemples que vous avez bien voulus nous apporter.

*

*     *

  1.   Audition, ouverte à la presse, de M. Hugo Lemonier, journaliste indépendant (21 mai 2026)

Mme la présidente Maud Petit. Pour notre toute dernière audition, il nous a semblé utile d’entendre un journaliste. Ces derniers ont été particulièrement peu nombreux à suivre nos travaux. J’y vois le symptôme d’un mal que nous avons rapidement identifié : le déni de la société à l’égard de l’inceste.

Heureusement, quelques journalistes s’intéressent à la question, et vous en faites partie. Je vous remercie donc pour votre travail qui met en lumière ce que personne ne veut voir : les violences sexuelles, notamment celles qui sont faites aux enfants.

L’article 6 de l’ordonnance du 17 novembre 1958 relative au fonctionnement des assemblées parlementaires impose aux personnes entendues par une commission d’enquête de prêter le serment de dire la vérité, toute la vérité, rien que la vérité.

(M. Hugo Lemonier prête serment.)

M. Hugo Lemonier, journaliste indépendant. Je vous remercie de m’avoir invité à partager mon travail et mes analyses avec vous.

Je suis journaliste indépendant depuis neuf ans. Je me suis spécialisé dans les affaires de pédocriminalité : je les suis pour Mediapart, notamment, et j’ai écrit un livre sur l’affaire Le Scouarnec. J’ai d’abord travaillé sur la traite des êtres humains, avant de gagner la confiance d’avocates et d’associations qui, en me parlant de violences sexuelles, m’ont orienté vers mes premiers dossiers de pédocriminalité.

À l’automne 2019, alors que je travaillais sur le proxénétisme pour l’émission « Complément d’enquête », ma productrice m’a remis un dossier sur une mère accusée d’aliénation parentale dans un contexte de violences incestueuses. À l’époque, on ne parlait ni de syndrome d’aliénation parentale (SAP), ni d’inceste, ni de rien. J’ai donc été très perturbé à sa lecture : pour moi, soit cette personne mentait, soit il y avait cent, mille autres cas – car des dysfonctionnements pareils ne peuvent être des cas isolés, ils sont nécessairement systémiques.

J’ai commencé des recherches et me suis plongé dans la littérature scientifique. Marine Turchi, journaliste chez Mediapart, m’a confirmé que ces cas existaient, qu’elle en avait entendu parler mais n’avait pas encore eu le temps d’enquêter. Elle m’a conseillé d’appliquer la méthode qu’elle-même avait employée dans l’affaire Luc Besson, à savoir reprendre l’intégralité du dossier judiciaire, procès-verbal après procès-verbal, ce que je me suis employé à faire. Cela m’a pris un an et demi. J’ai travaillé sur une quinzaine de dossiers pour finalement relater trois trajectoires de mères, dont une en cavale, dans une enquête publiée en mars 2021.

À la suite de cette publication, j’ai été contacté par un très, très grand nombre de mères. Je ne savais pas très bien quoi faire de ces nouveaux éléments. Je suis un journaliste indépendant, payé à la pige, c’est-à-dire uniquement lorsqu’un de mes articles est publié. C’est un travail très précaire, même lorsque vous travaillez pour Mediapart, qui a la réputation de bien payer les journalistes : si l’on considère la somme colossale de travail nécessaire, le salaire est largement en dessous du smic horaire. J’en ai parlé à ma rédactrice en chef, qui m’a dit que je risquais, en partant de ces éléments, de refaire la même enquête – et je pense qu’elle avait raison.

J’ai donc continué à travailler sur les mères accusées d’aliénation parentale, mais sous un autre prisme. J’ai lu beaucoup d’ouvrages scientifiques et de dossiers judiciaires a priori sans lien – des dossiers de pédocriminalité ou d’infanticide par exemple –, ce qui m’a permis de m’inscrire dans une démarche comparative et de mieux comprendre ce qui se jouait dans ces affaires. J’ai aussi travaillé sur les experts judiciaires et je me suis entretenu avec des magistrats qui, pour certains, adhéraient au récit de l’aliénation parentale.

Commençons par analyser ces dossiers de « mères protectrices ». Du point de vue pénal, ils ont les caractéristiques des affaires de pédocriminalité, puisqu’ils impliquent des mineurs très jeunes, autrement dit considérés par la loi comme dépourvus de discernement, ce qui a une influence directe sur la procédure.

En revanche, les enquêtes pénales sont, dans ces dossiers, pour le moins parcellaires, voire lacunaires. Les données issues des rapports de l’Inspection générale de l’administration et de l’Inspection générale de la justice le montrent. Ces enquêtes – ou plutôt, cette absence d’enquêtes, ces non-enquêtes – finissent par réduire l’affaire à un « parole contre parole » qui n’a aucun lieu d’être mais qui finit par s’imposer.

Deuxième élément, ces dossiers de mères accusées d’aliénation parentale dans un contexte de violences incestueuses sont des dossiers de maltraitance, qui supposent une chaîne d’interventions bien connue et très bien documentée par l’Inspection générale des affaires sociales. Cette chaîne est la même que dans les affaires d’infanticides et à mon sens, les défaillances des dossiers sont les mêmes dans les deux cas.

Pour l’expliquer à gros traits, j’utilise l’image du téléphone arabe. Au départ, il y a un signalement qui peut être très clair, mais qui va passer par tous les maillons de la chaîne et sera à chaque fois transformé, réinterprété, jusqu’à être parfois complètement retourné. Chaque maillon dispose en effet d’une large marge interprétative – et ils sont nombreux : la cellule départementale de recueil, de traitement et d’évaluation des informations préoccupantes (Crip), les acteurs de l’assistance éducative en milieu ouvert (AEMO) ou de la mesure judiciaire d’investigation éducative (MJIE), le juge des enfants, le juge aux affaires familiales, les experts désignés par ces deux juges… Ce grand nombre d’intervenants conduit à une déperdition des informations et à une transformation de l’information originelle.

Cette transformation est d’autant plus marquée que les affaires de maltraitances sur mineurs ont tendance, comme cela a été largement documenté, à ne pas être analysées sous l’angle de la maltraitance et à l’aide du référentiel d’évaluation des situations de maltraitances intrafamiliales de la Haute Autorité de santé – pourtant bien connu, et qui circulait avant même sa publication en 2021 – mais sous l’angle de la posture adoptée par chacun des parents. C’est là qu’interviennent toutes les conceptions familialistes et sexistes, voire la misogynie judiciaire, et avec elles toutes ces figures mises au jour par les sciences humaines – la mauvaise mère, la mère qui ne laisse pas sa place au père, la mère fusionnelle, la personnalité histrionique, autant d’avatars de la figure de la femme hystérique. Ces catégories apparaissent très régulièrement dans les expertises judiciaires en matière de violences sexuelles ou « d’affaires familiales », comme certains experts aiment à les nommer.

Le troisième élément, dans ces dossiers de mères protectrices, est le rôle joué par le concept d’aliénation parentale. Beaucoup l’ont dit, ce concept n’est pas propre aux affaires d’inceste : on le retrouve dans des affaires de violences conjugales, de violences intrafamiliales au sens large ou de violences physiques. C’est pour moi un mécanisme d’occultation de la violence masculine.

Vous aurez remarqué que je n’ai pas beaucoup parlé d’inceste jusqu’ici. Et pour cause : les mères qui dénoncent l’inceste sont la minorité de la minorité de la minorité ! Selon l’enquête Virage (Violences et rapports de genre), les pères incesteurs sont une minorité parmi les incesteurs – 20 % de mémoire –, derrière les beaux-pères et les oncles ; les victimes qui portent plainte sont elles aussi minoritaires, d’autant plus si elles sont mineures ; et enfin les mères qui apportent un soutien positif à leurs enfants sont elles aussi minoritaires.

En parlant de minorité de la minorité de la minorité, je n’entends pas relativiser le problème : au contraire, les situations de ces mères sont extrêmes, leur souffrance aussi – vous l’avez constaté pendant vos auditions – et les situations sont urgentes et extrêmement lourdes pour les professionnels, y compris pour les journalistes. Je vous alerte simplement sur le fait qu’il serait réducteur d’aborder l’inceste sous l’angle des mères accusées d’aliénation parentale. En revanche, on voit dans ces affaires une dynamique qui s’observe aussi dans d’autres sphères, comme les dossiers d’infanticide ou de pédocriminalité au sens large, et c’est pourquoi je m’y intéresse.

J’en viens au traitement judiciaire de l’inceste. Des chiffres ont été cités devant votre commission d’enquête : on parle parfois de 94 %, de 80 %, de 70 % de plaintes classées sans suite en matière d’inceste. Malheureusement, tous ces chiffres sont faux. Selon les données du ministère de la justice, confirmées à la page 534 du rapport de la Ciivise (Commission indépendante sur l’inceste et les violences sexuelles faites aux enfants) et encore récemment par un article du journal Marianne, en matière d’inceste, ce sont 35 % des plaintes qui sont classées sans suite.

Je pourrai détailler ces données tout à l’heure, mais j’appelle votre attention sur le fait qu’en l’état actuel, notre système judiciaire est une boîte noire. On sait à peu près ce qui rentre – des plaintes – et à peu près ce qui sort – des condamnations –, mais lorsqu’on met ces chiffres en regard d’un taux de classements sans suite de 35 % et d’un taux de non-lieux de seulement 20 % ou 30 %, il y a quelque chose qui ne colle pas.

Le ministère de l’intérieur déclare 8 864 plaintes en 2016 et 20 117 plaintes en 2024. Nous reviendrons sans doute sur les différents problèmes méthodologiques de ce comptage, mais admettons que le nombre de plaintes pour violences sexuelles incestueuses tourne entre 8 000 et 20 000 par an. De l’autre côté, on dénombre, pour l’année 2023, 396 condamnations pour viol incestueux et 1 311 condamnations pour agression sexuelle incestueuse. Il y aurait donc des milliers de plaintes, environ 1 600 condamnations par an, et des taux de poursuite très élevés ? Cela ne colle pas !

Ce manque de cohérence des chiffres est un problème fondamental. S’il y a bien un adage valable en matière de politiques publiques, c’est celui qui dit que ce qui ne se compte pas, ne compte pas. En l’occurrence, si on compte aussi mal, je ne sais pas ce qu’on peut espérer faire pour améliorer le système. J’ai bien quelques hypothèses pour expliquer ce décalage des chiffres, mais elles ne suffisent pas à expliquer ce gouffre.

Enfin, vous souhaitiez m’interroger sur les expertises judiciaires mobilisant le SAP. J’en ai lu effectivement un certain nombre, parmi lesquelles, Cynthia Volget vous l’a dit tout à l’heure, certaines carrément pompées sur Wikipédia. Ce sont des sujets très importants.

M. Christian Baptiste, rapporteur. Comment analysez-vous le traitement médiatique des violences sexuelles sur mineurs ?

Par ailleurs, vous identifiez dans vos travaux des manquements des services d’enquête dans l’affaire Le Scouarnec. Ces observations peuvent-elles être appliquées de manière générale aux affaires d’inceste et de violences sexuelles sur mineurs ?

Enfin, quelles stratégies employées par les agresseurs l’affaire Le Scouarnec vous a-t-elle permis d’identifier ?

M. Hugo Lemonier. Pour ce qui est du traitement médiatique des violences sexuelles faites aux enfants, globalement, il me semble que cela va beaucoup mieux qu’avant. J’ai connu la période pré-MeToo et pré-MeTooInceste. D’ailleurs, quand j’ai commencé à travailler sur des dossiers de mères accusées d’aliénation parentale, mes mentors en journalisme m’ont recommandé de ne surtout pas m’embarquer dans un tel sujet – ils n’avaient qu’Outreau à la bouche. Je ne comprenais pas très bien le rapport : j’avais 12 ans pendant le procès d’Outreau ! Quoi qu’il en soit, j’ai l’impression que la profession a beaucoup progressé depuis. Les journalistes se forment petit à petit et ils sont de plus en plus nombreux à être, si ce n’est spécialisés, du moins très sensibilisés.

Cela dit, il existe un agenda médiatique. Parfois on parle énormément d’un sujet : entre 2021 et 2023, une multitude d’articles, de reportages, de documentaires ont été consacrés aux mères accusées d’aliénation parentale, et c’est très bien. Du côté de la protection de l’enfance, des documentaires très forts comme celui de Sylvain Louvet, il y a quelques années, ont tout changé. Mais parfois, c’est l’inverse. L’affaire Le Scouarnec a été un bide médiatique – je pense qu’on a loupé le coche, en l’occurrence. Mais l’intérêt du public entre aussi en jeu : mes consœurs et confrères m’ont dit que le public était fatigué après le procès Pelicot, et que sa réserve d’empathie était vide. En tout cas je ne connais pas les chiffres d’audience des piges que j’ai publiées, parce que Mediapart ne les communique pas : on traite un sujet parce qu’on estime qu’il est important, pas pour faire de l’audience.

Quoi qu’il en soit, il me semble que le traitement médiatique de ces affaires va mieux qu’avant. Work in progress.

S’agissant des manquements dans le procès Le Scouarnec, cela dépend duquel on parle. Dans l’affaire pour des faits d’inceste, jugée en 2020, ils concernent surtout les droits accordés aux parties civiles. Certaines victimes, par manque d’information, n’ont pas pu se constituer partie civile avant l’audience alors même qu’elles en auraient eu le droit – c’est en théorie possible même en cas de prescription. Surtout, Joël Le Scouarnec, qui tenait un journal intime mais prenait aussi des photos et des vidéos, détenait des photos à caractère pédopornographique d’une de ses nièces et d’une amie de la famille. Ces deux femmes auraient pu se constituer parties civiles très tôt dans la procédure, parce qu’elles étaient victimes de la détention de ces images. On aurait pu faire en sorte qu’elles le fassent, mais ce n’est que grâce à une avocate qu’elles l’ont finalement fait, à l’audience. Et de façon générale, il y a eu une absence totale d’accompagnement des victimes dans cette affaire, ce qui a occasionné une souffrance considérable.

M. Christian Baptiste, rapporteur. Quels constats dressez-vous sur la prise en charge actuelle des violences sexuelles incestueuses sur mineurs ? Les victimes de violences sexuelles dénoncent souvent la longueur des procédures, mais vous constatez qu’il existe aussi des procédures expéditives.

Vous avez aussi relevé la remarque de Mme Volget tout à l’heure à propos de l’usage de Wikipédia par les professionnels de la justice. Comment expliquez-vous ce dysfonctionnement ?

M. Hugo Lemonier. Justement, je ne sais pas. C’est ce qu’il faudrait arriver à documenter, en se plongeant à grande échelle dans les dossiers judiciaires.

Je suis bien conscient qu’en tant que journaliste, on vient me voir quand les choses ne vont pas bien. J’ai donc un biais de sélection très important : je ne parle pas des procès qui se passent bien ! Quand je regarde les chiffres des classements sans suite, je n’ai donc pas les moyens d’affirmer que ce que j’observe dans mes dossiers pourrait être généralisé à tout le traitement judiciaire de l’inceste. En revanche, je trouve dans les dossiers de violences incestueuses qui me parviennent des dysfonctionnements comparables à ceux des affaires de pédocriminalité en général.

Le premier, c’est que les auditions d’enfants sont catastrophiques. Elles ne respectent absolument pas le protocole Nichd (National Institute of Child Health and Human Development). Elles sont expéditives – j’ai des procès-verbaux d’auditions qui durent huit minutes ! Elles sont faites par des professionnels qui ne sont pas assez formés.

Vous connaissez les chiffres : quelque 2 000 gendarmes et 600 policiers formés, rapporté au nombre d’habitants, ce n’est rien. Les chiffres les plus anciens dont je dispose font état dans la police de 1,2 enquêteur pour 100 000 habitants (ils étaient 400 à l’époque), et, en zone gendarmerie, de 6,1 enquêteurs pour 100 000 habitants. Ces chiffres ont dû augmenter un petit peu depuis.

Les enquêtes sont parcellaires, voire complètement indigentes. Il n’y a quasiment aucun acte d’enquête, comme le montre le rapport de la mission inter-inspections d’évaluation des procédures de signalement, enquête, classement et poursuites en matière de violences sexuelles faites aux enfants, réalisé pour la Ciivise en juillet 2022 et qui n’a pas été rendu public. L’analyse porte sur 400 dossiers de violences sexuelles sur mineurs, tous contextes confondus, et répartis sur huit juridictions.

Ce rapport montre que seulement 30 % des dossiers présentent au moins un acte d’investigation – en particulier des réquisitions en matière d’exploitation téléphonique, de vidéosurveillance, d’outils informatiques. Mais sans ce genre de réquisitions, il n’y a pas d’enquête !

Un chef de service a déclaré à la mission que le matériel et les supports informatiques des mis en cause n’étaient pas toujours saisis, car les expertises étaient trop onéreuses. J’ai en effet observé dans certains dossiers judiciaires qu’il arrivait que le matériel soit saisi, mais pas exploité, faute d’argent et de temps.

Par exemple, dans une affaire de viol sur mineur – requalifiée en agression sexuelle et jugée en comparution immédiate… – il n’y a pas eu d’exploitation du matériel informatique du suspect parce que l’enquêteur n’y était pas formé. Les professionnels formés, cela existe – les enquêteurs Ntech de la gendarmerie par exemple : c’est l’un d’entre eux qui a permis de trouver rapidement beaucoup d’éléments dans l’affaire Joël Le Scouarnec, lors de la perquisition. Mais en l’espèce, l’enquêteur a noté dans le procès-verbal – et cela a dû lui coûter ! – que, faute de formation, il n’a pu faire qu’une « exploitation visuelle » du matériel. Son exploitation « visuelle » a duré quarante minutes seulement. Autrement dit, il a ouvert l’ordinateur ou la tablette. Ce n’est pas une exploitation informatique, ça ! 

Quand on fait des enquêtes qui n’en sont pas, cela ne peut pas fonctionner.

Par ailleurs, il faut auditionner les personnels signalants. Je rappelle que la France a été condamnée en 2020, dans l’affaire Marina Sabatier – un infanticide –, et ce notamment pour ne pas avoir auditionné les enseignantes qui avaient signalé des suspicions de maltraitance. Ces personnels sont aussi importants que la famille pour l’enquête : ils savent, ils voient, ils sont au contact des enfants. Mon expérience de l’affaire Le Scouarnec comme de nombreuses affaires d’inceste me fait dire que les victimes, à l’instar du Petit Poucet, sèment des petits signaux. Elles ne diront pas tout à une seule personne, mais rassembler ces signaux donne une image beaucoup plus cohérente de l’état physique et psychique de la victime depuis le début des faits et des différentes phases qu’elle a connues. Les auditions des personnels signalants sont donc très importantes pour parvenir à reconstituer une chronologie cohérente avec les faits dénoncés.

Je ne m’attarde pas sur les expertises, qui sont catastrophiques. Un cadre de référence est édité par la Haute Autorité de santé : il n’est pas appliqué. Si vous êtes focalisé sur le lien parent-enfant et que vous ne regardez pas l’enfant lui-même et les troubles qu’il manifeste, cela ne peut pas fonctionner.

Par ailleurs, certains examens ne sont pas conclusifs. Cela a été documenté par la recherche. Le manuel Maltraitance chez l’enfant de Caroline Rey-Salmon et Catherine Adamsbaum indique que certaines lésions ne sont pas spécifiques et que leur interprétation peut être délicate, comme le montre une très large étude prospective réalisée aux États-Unis et publiée en 2002 : après analyse de 2 384 enfants victimes d’abus sexuels, il est apparu que, dans plus de 96 % des cas, les éléments cliniques n’étaient pas spécifiques. Cette analyse est certes ancienne, mais elle fait encore autorité ; je pourrai vous donner la référence.

Le corollaire de cela, c’est qu’il ne faut pas tirer de conclusions hâtives d’un constat UMJ (unité médico-judiciaire) qui ne dit rien – parce que, en général, il ne dit rien. Or il arrive, dans les enquêtes pénales, que des policiers ou des magistrats tirent des conclusions de ce rapport qui, dans 96 % des cas, ne dit rien ! Si vous cherchez quelque chose qui n’apparaît que dans 4 % des cas, vous ne trouverez probablement pas.

On a donc des enquêtes très lacunaires, des constats UMJ qui ne sont pas conclusifs, des expertises ni faites ni à faire. Pourtant, ce sont ces éléments qu’on devrait opposer aux mis en cause en garde à vue. D’ailleurs, là non plus, les auditions ne sont pas au niveau.

Comme mes enquêtes sur la pédocriminalité ne me font pas vivre, je travaille en parallèle sur des affaires criminelles et je connais des dossiers de la Crim’ ou de sections de recherches dans des affaires d’homicide. Quand vous comparez leurs auditions avec celles menées dans des affaires de pédocriminalité, c’est le jour et la nuit ! Les enquêteurs ont une stratégie, ils ont bossé leurs dossiers ; ils laissent déblatérer le mis en cause pendant la première heure de garde à vue, puis quand ils lui sortent l’addition, le type, il est mort ! En matière de pédocriminalité, il n’y a rien de tout ça.

J’en reviens toujours à ce rapport commandé par la Ciivise : « Selon la mission, il y a là un risque manifeste de déperdition de compétences en matière d’audition des mis en cause. » Ainsi, possiblement, ça va être pire. « Aucune offre de formation spécifique à l’audition des auteurs n’a été proposée aux gendarmes depuis 2020 hormis dans le cadre des unités de recherches, tandis que celle disponible au sein de la police est peu demandée. »

Cela ne peut pas fonctionner.

M. Christian Baptiste, rapporteur. La Ciivise a publié son rapport en novembre 2023. Comment expliquez-vous les divisions internes en son sein et la réticence de la société à la suite de cette publication ? L’État vous paraît-il à la hauteur de ses recommandations ?

M. Hugo Lemonier. Pour moi, les divisions internes à la Ciivise illustrent les divisions profondes existant dans le secteur de la protection de l’enfance. Certains personnels sont opposés à toute lecture féministe des violences intrafamiliales. Ils ne veulent pas voir des violences de genre dans les violences intrafamiliales. Travaillant notamment pour Mediapart, je ne vous surprendrai pas en disant que, pour moi, quand plus de 95 % des auteurs sont des hommes et que la majorité des victimes sont des femmes, y compris mineures – sachant que c’est pendant leur minorité que les hommes sont le plus souvent victimes – ce sont des violences de genre. Mais pour certains, cela ne passe pas. Quand Sébastien Boueilh et Caroline Rey-Salmon ont pris la tête de la Ciivise, on a vu clairement un changement de ligne. Quant à la raison pour laquelle le gouvernement n’a pas reconduit le juge Durand, vous la lui demanderez : je ne la connais pas, même si j’ai une idée.

Pour le reste, mon dernier papier sur la Ciivise s’intitule ainsi : « La commission indépendante sur l’inceste n’en finit plus de mourir ». Je doute qu’une commission indépendante qui ne fait plus montre de son indépendance dans son incarnation, qui est démonétisée, qui n’a pas d’autorité, soit en mesure de veiller à la bonne application de ses recommandations.

Celles-ci sont au nombre de quatre-vingt-deux. Il faut une grande technicité pour suivre la question et pour ma part, cela fait un an ou un an et demi que je ne l’ai pas fait. Ce que je sais, c’est qu’à l’époque j’avais écrit un article intitulé « Inceste : l’enfumage du gouvernement sur les préconisations de la Ciivise ». Le gouvernement annonçait la mise en œuvre de quarante-six mesures, puis de vingt-trois mesures, etc. mais quand vous creusiez, vous constatiez que ce n’était que de l’affichage politique. Des documents émanant d’un cabinet ministériel qui m’avaient été transmis de façon détournée le laissaient clairement entendre. Nous ne sommes pas à la hauteur des enjeux parce que nous ne nous en donnons pas les moyens.

Mme la présidente Maud Petit. Nous ne sommes d’ailleurs pas très au fait des mesures qui sont mises en œuvre. La haute-commissaire à l’enfance nous a donné quelques indications, mais quand on a posé la question à la Ciivise 2, elle ne nous a apporté aucune réponse concrète.

M. Christian Baptiste, rapporteur. Avez-vous le sentiment que la Ciivise d’avant était une commission militante ?

M. Hugo Lemonier. Non, même s’il y avait des militants dans la Commission. Mais cela dépend de ce que l’on entend par militer. Pour moi, cela signifie être encarté dans une organisation, manifester, organiser des actions militantes. L’engagement du juge Durand est évident, celui de Nathalie Mathieu, qu’on oublie trop souvent, également, tout comme celui de bon nombre de membres de la Commission ; et je pourrais en dire autant de Thierry Baubet, par exemple, qui était membre de la Ciivise 2.

Militant, ce n’est pas un gros mot, mais pour moi ces gens ne l’étaient pas, car ils ne sont pas encartés : ils sont engagés. Et quand bien même ils le seraient, qu’est-ce que ça retirerait à leur analyse ? Je ne vois pas. Je veux bien qu’on leur prête des convictions politiques, mais en l’espèce, j’ai l’impression que les recommandations issues du travail de la Ciivise font plutôt consensus. En tout cas, chaque fois que l’une d’elles a été présentée à votre assemblée en vue d’un vote, elle a recueilli un large suffrage.

M. Christian Baptiste, rapporteur. Ce que j’entends par militant n’a rien de politique : il s’agit de militer pour la cause, pour croire en la parole de l’enfant.

M. Hugo Lemonier. Croire en la parole de l’enfant, c’est un discours politique, en effet, et il est important. Mais, dans mon travail journalistique, je ne dis pas que je crois ou que je ne crois pas : ce n’est pas mon sujet. J’essaye de recueillir une parole et de trouver des éléments qui la corroborent ; si je ne les ai pas, je ne pourrai pas écrire mon article.

Sur le papier, je crois toutes les personnes qui me parlent – ou alors, j’arrête la conversation : cela ne sert à rien. Je recueille cette parole, mais je ne peux pas m’en satisfaire, car ce serait un témoignage. Or nous ne faisons pas de témoignage : nous faisons des enquêtes.

Mme la présidente Maud Petit. C’est très juste.

Lors d’un échange dans un autre cadre, au début du mois, vous m’avez dit que le chiffre de 1 % de pères condamnés était un appel à la mobilisation, et que la justice n’était pas comptable des affaires qui ne lui étaient pas soumises. Vous vouliez dire par là qu’il ne faut pas hésiter à porter plainte et à en parler. En effet – et vous le savez, parce que vous faites un travail phénoménal – beaucoup de personnes hésitent à porter plainte, à parler des révélations de leur enfant, parce qu’elles ont peur d’être massacrées par un système judiciaire qui ne comprend pas ce qui se passe, qui n’arrive pas à les entendre ni à trancher avec justesse. Que pouvez-vous nous en dire ?

M. Hugo Lemonier. Tout d’abord, je comprends que l’on cite ce chiffre de 1 % des auteurs qui seraient condamnés : c’est un appel à la mobilisation. Mais, pour ma part, je ne l’écris pas, ou alors entre guillemets, parce que ce n’est pas factuel. Ce chiffre n’existe pas.

Pour l’obtenir, on compare le chiffre de 160 000 enfants, qui est une extrapolation de chiffres d’enquêtes de victimation, à celui des auteurs condamnés. Comparer des victimes à des auteurs, cela pose déjà un problème – il y a malheureusement des violeurs en série. Combien ? Je ne sais pas. Le ministère de la justice est incapable de produire des chiffres sur le nombre d’hommes condamnés pour des faits concernant plusieurs victimes. C’est par honnêteté intellectuelle que j’émets cette précaution oratoire. Personne ne peut douter de mon engagement en matière de lutte contre les violences faites aux enfants. La pédocriminalité, c’est usant professionnellement : si vous n’y croyez pas un minimum, vous ne faites pas ce métier, surtout si vous êtes aussi précaire qu’un journaliste indépendant.

Ensuite, la justice n’est pas comptable des affaires qui ne lui parviennent pas, mais la société l’est. Quand vous travaillez sur des affaires d’inceste et que vous interrogez des personnes qui ont été victimes de violences sexuelles quand elles étaient enfants, elles vous parlent de toutes ces fois où elles auraient voulu parler et où on ne leur a pas posé la question. C’est d’ailleurs la première recommandation de la Ciivise : la détection systématique des personnes victimes. Nous sommes donc comptables de toutes ces fois où on ne leur a pas posé cette question. Mais le système judiciaire ne l’est pas : ce sont d’autres institutions qui le sont.

Par ailleurs, je demande aux personnes si elles ont déposé plainte mais je ne les pousse jamais à le faire. En matière de journalisme, il peut être compliqué d’écrire un article tant qu’il n’y a pas de dépôt de plainte, mais on arrive à se débrouiller autrement – les enquêtes MeToo, notamment de Mediapart, le prouvent : pour Adèle Haenel, il n’y avait pas de plainte mais nous avons quand même publié grâce à l’enquête de Marine Turchi. Je ne pousse jamais quelqu’un à déposer plainte, parce que le système est maltraitant.

Selon les chiffres du ministère de l’intérieur, le nombre de plaintes pour violences sexuelles incestueuses a plus que doublé entre 2016 et 2024 – je ne parle même pas des violences sur mineurs. Comment voulez-vous que ça marche ? On a recruté quelques magistrats – pas beaucoup ; du côté des policiers, je n’en sais rien car je n’ai pas les chiffres, mais ce n’est certainement pas l’Ofmin (Office mineurs) avec ses 100 enquêteurs qui peut y faire quoi que ce soit. Je considère donc qu’il est irresponsable d’appeler les gens à déposer plainte. C’est vraiment les jeter sous le bus – et je mesure la gravité de ce que je suis en train de dire, parce que cela revient à renoncer à un droit fondamental. Par ailleurs, cela peut leur être reproché – mais en fait, tout leur est reproché, qu’ils déposent plainte ou non : c’est un piège.

Mme la présidente Maud Petit. Vous avez dit que le taux de classement sans suite était relativement plus important concernant des enfants en très bas âge. C’est ce que vous avez constaté dans toutes les affaires qu’on vous a envoyées et que vous avez traitées ?

M. Hugo Lemonier. Je ne peux pas tirer ce genre de conclusions : les affaires que l’on m’envoie sont celles où ça va mal, j’ai un biais de sélection énorme. Jamais je ne me permettrais de faire des statistiques sur la base de ce qui me parvient, ce serait irresponsable. Avant de faire du journalisme, j’ai été formé en sciences sociales : les enquêtes quantitatives, les biais de sélection et d’autosélection, tout cela a occupé quatre ans de ma vie. Ce serait vraiment faire insulte à mes professeurs, des gens qui m’ont beaucoup ouvert l’esprit et que je salue, que d’agir ainsi.

Ce que l’on peut faire, en revanche, ce sont des hypothèses. Comment se fait-il que, en matière d’inceste, le taux de classement sans suite soit apparemment plus bas ? Une hypothèse est qu’il est plus simple de repérer l’agresseur, parce que l’on peut commencer par l’environnement familial. Si vous avez une affaire de pédocriminalité dans une école, il faudra auditionner beaucoup de monde – le parquet de Paris le constate actuellement, malheureusement – alors que, dans une affaire d’inceste, si la parole se libère, cela peut être relativement rapide.

Cela peut aussi tenir au fait que beaucoup d’affaires d’inceste font l’objet d’une dénonciation tardive, et que l’on a plus tendance à croire des adolescents ou des personnes majeures que des enfants très jeunes. La notion d’enfant non discernant est fondamentale. Les affaires qui me sont parvenues concernent beaucoup d’enfants de 2 à 3 ans. Il est très compliqué pour les enquêteurs de travailler sur cette matière – sans parler du manque d’enquête lui-même. Les auditions sont donc très pauvres. Le non verbal devrait être analysé mais, dans la mesure où il n’y a pas les compétences, il ne l’est pas.

Potentiellement, le chiffre de 35 % de classements sans suite cache donc d’énormes disparités. Celles-ci peuvent être dues à l’âge de la victime au moment du dépôt de plainte – je parle bien du dépôt de plainte, pas de l’âge au moment des faits. Or les statistiques du ministère de l’intérieur ne mentionnent que l’âge au moment des faits, mais pas au moment du dépôt de plainte.

Ensuite, il peut y avoir une disparité en fonction de la qualité de l’auteur. Dès lors que le père est accusé, il est possible que le taux de classement sans suite monte à 90 % – possiblement : je n’en sais rien. Peut-être est-ce l’inverse pour l’oncle, avec 10 % de classements sans suite – on n’en sait rien.

Les chiffres du ministère de l’intérieur posent de gros problèmes méthodologiques. Ils portent sur les violences intrafamiliales, non conjugales, sexuelles. Cela comprend les viols, les agressions sexuelles, le harcèlement sexuel, l’exploitation sexuelle et la corruption de mineurs, soit cinq catégories d’infractions – même si, au bout du compte, 90 % sont des viols et des agressions sexuelles. Par ailleurs, j’ai posé la question au ministère de l’intérieur : une victime qui vient déposer plainte plusieurs fois la même année est comptée plusieurs fois. Je ne leur ai pas posé la question pour les auteurs, mais je crois que c’est le cas aussi. Comment voulez-vous que l’on trace quelque chose ?

Par ailleurs, on n’a aucun moyen de faire des études longitudinales ; je l’ai vérifié en 2023 auprès de Laetitia Dhervilly, alors chargée de l’égalité femmes-hommes au ministère de la justice, et de son porte-parole, et je ne pense pas que cela ait beaucoup évolué depuis malheureusement. Autrement dit, les chiffres dont nous disposons sont des flashs : il y a un flash au moment du dépôt de plainte, un flash au moment de ce que l’on appelle l’orientation parquet – quand celui-ci prend une décision de classement, poursuite ou alternative aux poursuites –, un flash au moment de l’instruction – poursuite, renvoi devant la juridiction de jugement ou non-lieu. Enfin, il y a un quatrième flash sur les condamnations, sachant que je n’ai jamais vu de statistiques sur l’identité du condamné : père, oncle, cousin ? Je n’en sais rien du tout.

Ainsi, vous ne savez pas qui est poursuivi, pour quels faits, ni si ces faits sont anciens ou récents. Je vais prendre un exemple typique : l’ordonnance de sûreté de l’enfant. À titre personnel, j’espère que vous la voterez et qu’elle sera appliquée. Mais il faut être honnête : on ne sait pas combien de personnes seront concernées. Cela pose un véritable problème de pilotage des politiques publiques. Comment voulez-vous faire une étude d’impact sur l’activité des juges aux affaires familiales et des juges des enfants quand vous ne savez pas combien de personnes cela concerne ? Je trouve cela effarant, dans un État moderne.

Mme la présidente Maud Petit. Même si vous ne faites que présenter des hypothèses, c’est un moyen de constater le désastre dans lequel nous nageons depuis des années, y compris en 2026. C’est juste magnifique. Le garde des sceaux parlait de Moyen Âge, ou d’Antiquité : c’est tout à fait cela.

Mme Sandrine Lalanne (EPR). J’aimerais avoir votre avis sur la couverture médiatique de nos travaux. Les journalistes, en faisant naître des affaires et en les médiatisant, jouent un rôle essentiel pour passer l’information dans la société – en particulier auprès des personnes qui ont des difficultés à porter plainte.

Or je suis très frappée par la différence de traitement entre la commission d’enquête consacrée à l’audiovisuel public et la nôtre. Nous ne recevons absolument pas la même couverture médiatique, alors que le sujet dont nous traitons, la protection des enfants contre les violences sexuelles, est l’un des plus importants dans notre société. C’est effarant.

Je m’adresse donc au journaliste que vous êtes : qu’est-ce qui oriente la presse dans ses choix ? Pour ma part, j’ai essayé d’intéresser quelques journalistes à nos travaux, j’ai cherché à témoigner, j’étais disposée à répondre à leurs questions. Pour toute réponse, j’ai reçu des « On en a déjà parlé, il n’y a plus vraiment de sujet » ou encore, très récemment, « Qu’est-ce que vous voulez dire de plus ? » Je suis assez choquée par ce traitement médiatique.

J’aimerais savoir si, en tant que journaliste d’investigation, vous ressentez qu’il y a une omerta dans votre profession. Est-ce que cela dérange ou, plus simplement, est-ce que cela n’intéresse pas parce que cela ne fait pas vendre ? J’ai l’impression qu’il faut attendre un gros scandale, comme celui du périscolaire à Paris, pour attirer l’attention.

M. Hugo Lemonier. Tout d’abord, il faut sortir le mot omerta de notre vocabulaire. Il n’y a jamais eu d’omerta dans les affaires d’inceste : les victimes parlent. Et il n’y a pas davantage d’omerta journalistique : il y a toujours eu des livres, des émissions sur ce sujet. Le problème, c’est qu’ils n’ont pas de portée et n’enclenchent pas ce que Bourdieu appelle la circulation circulaire de l’information, où tout le monde finit par se copier, parce que la mise à l’agenda médiatique n’est pas suffisante et qu’il n’y a pas d’écho. C’est un système : les médias fonctionnent en correspondance avec la classe politique et avec le public ; ils répondent à des attentes. Ce n’est pas toujours très rationnel, mais c’est comme ça.

Certes, il y a des résistances de la société à lire des choses sur la pédocriminalité, mais tout le monde va s’intéresser au périscolaire parce que c’est « concernant », parce que votre enfant va à la crèche ou à l’école maternelle et que, d’un coup, vous vous sentez concerné. Mais je ne fais pas la leçon à mes collègues : je comprends dans quelle mesure ils sont pris dans les objectifs de leur rédaction.

J’observe tout de même que beaucoup de médias ont fait beaucoup de choses en la matière, notamment le service public. Nous ne sommes pas nombreux à travailler sur ces questions, qui sont nouvelles. La difficulté, au cours des prochaines années, sera de maintenir cette compétence dans les rédactions et que les journalistes ne lâchent pas avant d’avoir formé la nouvelle génération. Je pense que cela se fera avec le temps : il faut être patient.

Enfin, les journalistes ne sont pas seuls en cause. Il y a un cycle qui ne cesse de se répéter. Depuis 1986 et la fameuse interview dans laquelle Eva Thomas parle d’inceste – et elle en parle très bien –, le sujet vient sur le devant de la scène, et puis il disparaît ; puis il revient, et disparaît, et revient et disparaît – et à chaque fois, on a l’impression de redécouvrir la roue. C’est ce cycle qu’il faut rompre.

Je constate néanmoins que mes confrères et consœurs ont fait leur travail, par exemple sur les mères accusées d’aliénation parentale, qui ont fait l’objet de reportages dans tous les médias. Ce qui manque, et je suis désolé de vous retourner ainsi la question, c’est que l’on attendait de la classe politique une action diligente après les travaux de la Ciivise. Il ne s’est rien passé, et l’attention du public s’est détournée vers autre chose.

Mme la présidente Maud Petit. Je pense que l’aspect sordide de l’inceste fait peur. Lorsque j’ai commencé à travailler sur le sujet, Laurent Boyet, le fondateur de l’association Les Papillons, m’a remis son livre Tous les frères font comme ça… Les mois ont passé avant que j’aie le courage de le lire : j’avais peur d’entrer dans le sordide, peur de ce que j’allais découvrir.

Ceux qui doivent s’engager sur le sujet ont peut-être peur eux aussi, tout comme le public. Car c’est atroce, en fait.

M. Hugo Lemonier. Oui, mais combien y a-t-il de documentaires chaque année sur les camps d’extermination ? Il y a des horreurs qui sont entendables et d’autres qui ne le sont pas, et ça, je ne saurais pas le décrypter.

Ce que j’essaye de faire – raison pour laquelle je regarde beaucoup de documentaires sur les camps d’extermination – c’est de rendre intelligible la déshumanisation totale dans le viol, et les circonstances sociales qui ont mené au passage à l’acte et qui l’ont rendu possible et réitérable. Pour rendre intelligible, il faut rendre lisible. Je dois donc essayer d’être le moins trash possible, en tout cas d’être un filtre – et Dieu sait que ça me coûte, d’être ce filtre. Beaucoup de mes proches me disent « C’est super ce que tu fais mais, désolé, je ne lirai pas tes articles. » Très bien, pas de souci. Qu’ils se protègent. Ce qui paraît le plus important, c’est que l’information soit disponible pour ceux qui souhaitent l’avoir.

Parler d’inceste parental me fait penser à l’une de mes amies qui a été victime de son père. Elle a pu mettre des mots sur ce qu’elle a vécu grâce à des tweets de gens qui racontaient les mêmes situations. En les lisant, elle s’est dit « Ah. Ce n’était pas de ma faute, en fait. » Je me dis que quelqu’un va peut-être ouvrir mon bouquin et se dire la même chose. Voilà : il faut que l’information soit disponible. Mais c’est à vous d’en tirer les conséquences.

Mme la présidente Maud Petit. J’ai tout de même l’impression que l’information circule bien sur les réseaux sociaux. Ce sont peut-être les médias classiques qui réagissent moins vite. Un nombre important de personnes se sont mises à suivre mon compte et celui de M. le rapporteur, nous avons atteint 23 000 followers. Cela signifie que nos travaux touchent et émeuvent. Des gens se sentent concernés, peut-être des parents protecteurs ou des personnes qui ont été victimes dans leur enfance. De nombreuses personnes attendent des choses de notre commission.

La population se sent concernée. Une jeune fille a raconté sur TikTok ce que sa mère lui faisait : son message a eu des milliers de like et de partages, il a interpellé beaucoup de monde, notamment des adolescents et de jeunes adultes.

M. Hugo Lemonier. Cela montre bien qu’il existe une attente politique que vous devez satisfaire. Je suis désolé, mais je pense vraiment que la balle est maintenant dans votre camp.

M. Christian Baptiste, rapporteur. Tout à fait. Différents acteurs de la justice, de l’éducation, de la santé – y compris le psychiatre Ben Kemoun, tout à l’heure – nous ont dit qu’il y avait, au sujet de l’inceste, un manque de volonté politique et de moyens.

Ce qui est important, pour nous, c’est que le gouvernement s’empare du sujet pour que les moyens puissent suivre. On ne réglera évidemment pas tous les problèmes comme d’un coup de baguette magique, mais il faut poser les fondations et briser ce qui empêche d’avancer. Ensuite, la volonté politique doit se traduire par des actes et par des moyens budgétaires. Or on voit que des choix sont faits : on peut mettre beaucoup d’argent par exemple dans le domaine militaire, sans doute parce qu’il y a des enjeux économiques. Comme nous le disions tout à l’heure, c’est peut-être parce que les enfants ne votent pas qu’il y a moins de volonté politique !

Quoi qu’il en soit, nous sommes déterminés face à ce fléau qui affecte l’ensemble de la société et dont les conséquences, forcément, sont aussi économiques. Quand des personnes ont été détruites, polytraumatisées, elles n’ont plus la même capacité à se montrer efficaces pour la société ni à avoir un bon indice de développement humain, puisqu’il est basé sur la santé, l’éducation et le pouvoir d’achat.

Poser le problème sur le plan politique, c’est avoir une approche systémique, globale et surtout transpartisane. C’est ce que nous nous efforçons de faire.

M. Hugo Lemonier. Je n’aime pas beaucoup le terme de résilience mais, quitte à l’utiliser, parlons de société résiliente : il faut vous dire que tous les secteurs sociaux, toutes les institutions qui sont au contact des enfants doivent être sensibilisées. Or lorsque l’on s’y intéresse, on constate qu’elles sont toutes en déshérence : l’école, les centres médico-psycho-pédagogiques, qui sont dans une situation catastrophique… Dès lors, cela ne peut pas fonctionner.

C’est vraiment un investissement politique : il faut comprendre que cela implique un changement radical de société. Du reste, je ne sais pas si vous mesurez les milliers et les milliers de magistrats, de policiers et de gendarmes qui seront nécessaires pour le traitement judiciaire des dossiers : il va falloir des moyens absolument phénoménaux.

C’est d’autant plus vrai que, comme l’indiquait le docteur Ben Kemoun tout à l’heure, il y a un vrai problème avec le contradictoire dans les expertises. Le contradictoire s’arrête à la porte de l’expert. Vous pourrez le constater à la lecture de l’article que j’ai consacré au cas de Tamara Malenic, qui fait aujourd’hui l’objet d’une notice rouge : elle a été poussée à la cavale parce qu’il y a dans son dossier un rapport de MJIE tout bonnement falsifié. Les propos prêtés à l’enfant, qui devait avoir 4 ans à l’époque, ont été forcés : à vingt-trois reprises, la psychologue lui demande « Qui t’a dit ça ? C’est Maman qui t’a dit de me dire ça ? C’est Maman ? C’est Maman ? C’est Maman ? » Ils ont aussi été tronqués et reformulés.

Aucune des recommandations en vigueur n’a été respectée dans ce dossier. Le rapport est bidonné. On a l’enregistrement, la transcription par un huissier, le rapport : on a toutes les preuves. Et croyez-vous que ce rapport ait sauté ? Non. Je ne pourrais pas vous dire si l’experte exerce toujours, mais il y a un énorme problème.

Si vous ne mettez pas les moyens nécessaires pour assurer la transparence de ce type de rapport et pour que les déclarations rapportées par écrit puissent être contestées, on n’ira nulle part. Il y a potentiellement des dizaines et des dizaines de faux rapports, de nombreuses mères sont venues me voir pour me dire qu’elles en avaient un !

Et, comme je vous l’indiquais, c’est une chaîne, qui finit avec une reconfiguration totale de l’affaire. Au départ, il y a un signalement plus ou moins clair, plus ou moins bien réalisé. Puis il y a une réécriture de l’histoire familiale et des maltraitances à l’aune de la posture adoptée par les parents : une mère en résistance vis-à-vis de l’action des éducateurs et des éducatrices, et un père qui demande à voir son enfant, qui fait preuve de bienveillance vis-à-vis des professionnels et qui est tout à fait adapté à la mesure. Vous remarquerez que depuis une minute trente, je ne parle plus d’inceste.

Cela appelle une action résolue, durable et massive.

M. Christian Baptiste, rapporteur. Je partage tout à fait votre avis sur la nécessité d’une approche systémique.

Mme Béatrice Roullaud (RN). Pourriez-vous confirmer le nom de l’affaire dans laquelle la France a été condamnée et le titre de l’ouvrage sur la maltraitance que vous avez cité ?

M. Hugo Lemonier. Il s’agit d’une affaire d’infanticide, l’affaire Marina Sabatier. Quant au manuel Maltraitance chez l’enfant, je ne vous en conseille pas forcément la lecture, qui est aride et malheureusement illustrée : je ne suis pas certain que vous ayez besoin de lire les comptes rendus d’examens UMJ sur des enfants maltraités. Je pourrai vous faire parvenir d’autres références bibliographiques si nécessaire.

Mme Béatrice Roullaud (RN). De façon plus générale maintenant, on nous a fait des récits surprenants au sujet de mères contraintes de remettre leur enfant au père alors que de nombreux éléments montraient que l’enfant était en danger. Trois personnes différentes nous ont même parlé de pièces qui avaient disparu. En tant que journaliste, pensez-vous que des affaires pourraient être étouffées, par des réseaux par exemple ? Avez-vous enquêté à ce sujet ?

M. Hugo Lemonier. S’agissant des preuves, je ne sais pas. Il faut regarder dans les dossiers.

Comme je vous le disais, un dossier judiciaire comme ceux-ci, c’est une dynamique. On peut considérer qu’un signalement est très clair alors qu’il a été en réalité complètement réinterprété.

Je vais vous donner un exemple tiré d’une formation réalisée par le docteur Piet, que vous avez auditionnée, sur la façon de faire un signalement. Imaginons que le petit Théo, âgé de 6 ans, dise : « Hier soir, mon papa m’a mis un zizi dans la bouche. » Au moment de rédiger le signalement, une bonne partie des répondants ne citent pas les propos de l’enfant entre guillemets – alors que c’est ce qu’ils sont supposés faire –, oublient un détail, voire changent des mots, en parlant par exemple de « sexe » au lieu de « zizi ». Or le mot « sexe » sera considéré plus tard comme un propos adultomorphe et comme la preuve d’une instrumentalisation de la part de la mère, alors qu’il s’agit d’une erreur du professionnel ! Et ces éléments ne peuvent pas être réinterprétés plus tard.

Un dossier, c’est donc une dynamique. Il faut pouvoir plonger dedans. C’est pourquoi ma consœur Marine Turchi m’avait conseillé de reprendre procès-verbal après procès-verbal. Mais cela implique d’avoir tout le dossier, ce qui est parfois compliqué en tant que journaliste.

Quant aux réseaux qui étoufferaient les affaires, je cite souvent une phrase apocryphe : il faut toujours privilégier la connerie au complot. La connerie est communément répandue, tandis que le complot demande une intelligence rare. Je pense qu’il y a beaucoup de conneries, dans ces dossiers-là. Et des pièces qui disparaissent, malheureusement, j’en vois dans d’autres dossiers. Dans l’un des dossiers criminels sur lesquels je suis en train de travailler, on a quand même perdu une tête ! C’est embêtant, quand on veut l’expertiser.

Dans des affaires de pédocriminalité, on a perdu des vêtements avec de l’ADN. On a perdu des écouvillons contenant un gonocoque, responsable d’une infection sexuellement transmissible. Dans l’affaire en question, il a été analysé comme un gonocoque de contact, que l’enfant aurait contracté à la piscine : quand l’avocat a demandé de nouvelles expertises, le scellé était perdu…

Mais on perd aussi des scellés dans d’autres dossiers : j’en reviens à ma fameuse tête !

Mme la présidente Maud Petit. Cela laisse sans voix.

Je vous remercie pour vos propos très intéressants, ainsi que pour le travail que vous menez au quotidien. Il ne vous rendra pas riche, mais il est indispensable !

M. Christian Baptiste, rapporteur. Nous achevons la dernière audition de cette commission d’enquête et je dois dire que ce moment m’émeut particulièrement. Il a fallu beaucoup convaincre pour obtenir cette commission. Il a fallu porter ce sujet, parfois contre l’indifférence, parfois contre l’inconfort qu’il provoque. Mais nous l’avons fait, et nous l’avons fait collectivement.

Je tiens à remercier sincèrement l’ensemble des personnes qui ont contribué à la qualité de ces travaux et de ces auditions.

Ces mois d’auditions ont profondément changé ma vie et ma vision du monde. Une fois que l’on entend certaines paroles, que l’on comprend réellement l’ampleur de ce que vivent certains enfants et certains parents protecteurs, on ne regarde plus la société de la même manière.

Je veux également avoir une pensée particulière pour celles et ceux qu’on ne voit pas toujours : les collaborateurs, toutes les équipes qui ont écouté, travaillé, retranscrit, organisé, et qui ont porté ce sujet parfois extrêmement difficile au quotidien.

Mme la présidente Maud Petit. Je pense que les autres membres de la commission s’associent totalement, comme moi, à vos propos.

Cette commission, qui n’est pas terminée puisqu’un autre travail s’engage maintenant, aura effectivement été très lourde, dans tous les sens du terme, pour les députés que nous sommes, pour nos collaborateurs et pour les administrateurs. Je n’ai pas cessé de le dire les quelques fois où j’ai pu être invitée par la presse. Cette commission d’enquête ne laisse pas indifférent. On n’est pas la même personne quand on en sort, et je sais qu’elle a été très difficile pour certains de nos collègues, qui n’ont pas eu la force d’assister aux auditions mais les ont écoutées ensuite à distance. C’est une commission qui nous engage, qui nous oblige. Nous devrons à son issue, c’est-à-dire lorsque nous aurons fait connaître nos préconisations, mener des actions concrètes et rapides.

Ce sera compliqué parce que nous sommes en fin de législature et que des campagnes vont s’engager, pour l’élection présidentielle et ensuite pour les législatives. Cela ne doit pas empêcher la représentation nationale de se saisir du sujet à la rentrée prochaine, peut-être dès le mois de juin. Celles et ceux d’entre nous qui auront la chance d’être réélus devront se mettre au travail très rapidement.

Il ne doit plus y avoir de temps mort. On a assez de littérature, assez de documentation, d’informations, de témoignages et de victimes. Maintenant, il faut mettre un grand coup de pied dans la fourmilière. Il faut déranger ces gens qui arrivent à fonctionner tranquillement dans la journée et ensuite à dormir sur leurs deux oreilles alors que des enfants souffrent et que des parents, des mères essentiellement, sont éloignés de leur chair, de leurs tripes. Certains n’ont droit qu’à un appel téléphonique d’une heure par semaine !

Comment cela est-il encore possible, en France, en 2026 ? Comment peut-on encore se regarder dans la glace quand il existe de tels dysfonctionnements dans l’aide sociale à l’enfance, dans nos forces de l’ordre, dans la gendarmerie, dans la justice ? Qu’est devenue la France ? Quelle honte !

Je remercie infiniment toutes les personnes qui nous ont suivies pendant toutes ces semaines. Certaines d’entre elles ont découvert le sujet, et nous avons donné à d’autres la force de porter plainte et de parler. Je l’ai fait : j’ai parlé. Ma famille maternelle a aussi connu ces horreurs. Je suis sûre qu’en fait, aucune famille en France n’est épargnée – peut-être pas aujourd’hui, non, mais il y a quelques années…

Je crois que toutes les familles de France sont concernées. Quand j’étais enfant, on disait que cela se passait chez les Chtis, là-haut, chez les cassos du Nord, mais en réalité c’est partout. Dans nos terres d’outre-mer, en Guyane, en Martinique, en Guadeloupe, à Saint-Pierre-et-Miquelon, à La Réunion, en Polynésie, en Nouvelle-Calédonie, à Mayotte. Dans le Nord, en Bretagne, à Marseille, dans le Sud, à Paris, dans le Val-de-Marne. Nous sommes tous concernés et tous impliqués. Aux ministres qui sont prêts à travailler sur ce sujet, je veux dire que nous le sommes aussi et que nous les soutiendrons. Il faut avancer. Nous n’avons plus le choix.

Je vais continuer de travailler, autrement, dans les semaines qui viennent. Je vais continuer de lire les témoignages qui nous ont été envoyés et essayer de répondre à certaines personnes – pas toutes, j’en suis désolée. Mais j’ai terriblement peur d’une chose, pour moi comme pour mes collègues, et peut-être pour nos collaborateurs : la décompensation, dès la semaine prochaine. J’ai peur de faire une dépression. Nous avons eu une charge de travail importante. Nous avons mené cent heures d’auditions. Je me suis pleinement donnée à cette commission, j’ai tout mis de côté et maintenant je sens venir la décompensation. Je salue les membres de cette commission et les autres collègues qui n’en font pas partie mais qui nous ont soutenus – un simple « comment ça va » peut être un énorme soutien.

Je vais me replonger dans les dossiers pour éviter une décompensation trop violente et j’attends avec impatience le rapport. Vous êtes normalement le seul à y avoir accès avant l’heure, monsieur le rapporteur, mais je sais que vous êtes d’accord pour que je le relise. Nous ne serons pas trop de deux, et il faudra que nous soyons entourés lorsque nous formulerons nos préconisations. Je demanderai à la présidente de l’Assemblée que nous puissions organiser un temps de présentation de nos travaux, peut-être à la rentrée, en septembre.

Merci, monsieur le rapporteur, et à toutes et tous pour votre confiance. Merci à toutes les personnes que nous avons auditionnées. Merci à celles qui se sont peut-être senties un peu taquinées, voire plus. Il était important d’entendre tout le monde. Le travail n’est pas fini, mais je peux enfin dire ce soir « fin de la retransmission ». Merci. (Applaudissements.)