N° 3356
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ASSEMBLÉE NATIONALE
CONSTITUTION DU 4 OCTOBRE 1958
QUINZIÈME LÉGISLATURE
Enregistré à la Présidence de l’Assemblée nationale le 23 septembre 2020.
RAPPORT D’INFORMATION
DÉPOSÉ
en application de l’article 145 du Règlement
PAR LA MISSION D’INFORMATION
sur la réhabilitation de l’étang de Berre
AU NOM DE LA COMMISSION DU DÉVELOPPEMENT DURABLE ([1])
ET DE L’AMÉNAGEMENT DU TERRITOIRE
ET PRÉSENTÉ PAR
MM. Pierre DHARRÉVILLE et Éric DIARD,
Présidents,
ET
M. Jean-Marc ZULESI,
Rapporteur,
Députés.
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La mission d’information sur la réhabilitation de l’étang de Berre est composée de : Mmes Sophie Auconie, Jennifer De Temmerman, MM. Pierre Dharréville, Éric Diard, François-Michel Lambert, Mmes Sandrine Le Feur, Monica Michel, MM. Jimmy Pahun, Alain Perea, Loïc Prud'homme, Martial Saddier, Mme Frédérique Tuffnell et M. Jean-Marc Zulesi.
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SOMMAIRE
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Pages
Première partie : L’étang de Berre, une lagune méditerranéenne dégradée et encore mal connue
I. Une lagune méditerranéenne encore mal connue
A. La plus grande des lagunes méditerranéennes françaises
C. Une lagune encore mal connue en dépit de nombreux travaux de recherche
II. Une lagune en mauvais état écologique
A. L’héritage surpassé des pollutions industrielles
1. La stratification des eaux de la lagune
2. Des situations régulières d’anoxie
3. La réduction de la vie dans l’étang
4. La situation particulièrement dégradée de l’étang de Bolmon et du canal du Rove
C. Le facteur principal : les rejets de l’usine de Saint‑Chamas
D. Une conjonction de facteurs complémentaires
III. Une amélioration tendancielle depuis plusieurs décennies
A. Les facteurs d’amélioration
1. Le contentieux européen des années 2000
2. La réduction progressive des rejets dans l’étang de Berre
B. Les indices de l’amélioration de l’état écologique
C. La malaïgue de 2018 et la remise en cause des progrès enregistrés
IV. La nécessité de préparer le long terme
A. Les difficultés à atteindre le bon état écologique des eaux
B. Les effets attendus du changement climatique
C. Une restauration à penser sur le long terme
Deuxième partie : Mobiliser tous les leviers disponibles pour réhabiliter l’étang de Berre
I. Limiter les rejets de la centrale hydroélectrique de Saint‑Chamas
B. Les nouvelles procédures en cours aux niveaux national et européen
C. le projet de dérivation des eaux du canal edf : une question encore en suspens
1. Les scenarii de la dérivation et de la restitution
2. L’enjeu de la préservation de la ressource en eau douce
D. La nécessité d’un nouveau cadre réglementaire
1. La diminution des quotas de rejets
2. L’accroissement de la transparence quant aux conditions de rejets
3. La question du bassin de délimonage
E. Les STEP : un projet intéressant mais complexe À réaliser
II. Rouvrir le tunnel du Rove à la courantologie
A. La réouverture du tunnel, un état des lieux
1. Les arguments favorables à la réouverture à la courantologie
2. La proposition de séquençage et de redimensionnement du projet par le premier rapport du CGEDD
3. Les doutes émis par le second rapport du CGEDD
B. Rouvrir le tunnel à la courantologie
C. Engager une action spécifique pour réhabiliter l’étang de Bolmon
III. Continuer à réduire les apports en nutriments des bassins versants
A. Les efforts entrepris pour limiter les sources de pollution
B. Poursuivre les efforts de limitation des rejets
C. Engager des actions pour prévenir les écoulements par temps de pluie
IV. Développer les solutions fondées sur la nature
A. Encourager le développement de la filière conchylicole et mytilicole
B. Envisager la création d’une filière de valorisation des algues
C. Mener une politique volontariste de réimplantation des zostères
D. Poursuivre la conversion de terrains sur le pourtour de l’étang
Troisième partie : La nécessité d’une nouvelle gouvernance
I. Des retards imputables à la multiplicité des acteurs
A. Une panoplie d’acteurs publics
1. Les acteurs relevant de l’État
B. Le cas exemplaire de l’échec de la réouverture du tunnel du Rove
C. Les insuffisances du contrat d’étang
A. Une meilleure répartition des compétences
B. Envisager la création d’un SAGE
C. Créer des instances de coordination et de planification associant la société civile
III. Des financements à mobiliser
A. Les financements innovants à l’échelle nationale
B. Des financements européens à mobiliser davantage
EXAMEN du rapport en commission
LISTE DES PERSONNES AUDITIONNÉES
Synthèse de la consultation publique
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« Au Sud de la plaine aride et désolée de la Crau, encerclée de collines aux silhouettes bizarrement découpées, s’étend une immense nappe d’eau souvent agitée par de fortes vagues. C’est l’étang de Berre, sorte de mer intérieure déjà connue par les écrivains de l’antiquité. » C’est ainsi que s’ouvrait l’article que Louis Germain consacrait à l’étang de Berre dans la revue des Annales de la Géographie en 1917 ([2]).
Cette description bucolique de l’étang de Berre ne correspond plus vraiment aux paysages que l’on découvre en gagnant ses rives. Ces dernières ont en effet connu un double mouvement d’urbanisation et d’industrialisation au cours du XXe siècle. Ce sont donc désormais des rives très anthropisées qui s’offrent aux regards. Lagune méditerranéenne située à moins de trente kilomètres de Marseille, l’étang de Berre abrite, sur ses berges, de nombreux sites industriels, et en particulier la raffinerie de Total située à La Mède. Il est également contigu de l’aéroport de Marseille-Provence. Sur ses rives, prennent place onze communes qui accueillent plus de 300 000 habitants. Pourtant, cette forte pression anthropique n’est pas la seule à s’exercer sur l’étang de Berre et elle n’est aujourd’hui certainement plus la pression principale. Avec les limitations imposées aux pollutions d’origine industrielle et la mise aux normes progressive des stations d’épuration du bassin versant, les rejets polluants au sein de l’étang de Berre ont très fortement diminué au cours des dernières décennies.
Le contraste est donc saisissant entre la qualité sanitaire des eaux de l’étang, qui est tout à fait satisfaisante et permet par exemple la baignade sans danger particulier, et l’absence de vie que connaît toute une partie de l’étang de Berre. Le bon état sanitaire cohabite ici avec le mauvais état écologique. L’étang de Berre connaît en effet des déséquilibres structurels qui empêchent son écosystème de se stabiliser. À chaque changement d’état, sous l’effet de tel ou tel facteur, ce sont la faune et la flore qui en subissent les conséquences. Le principal de ces facteurs, qui fait également la particularité de l’étang de Berre parmi les lagunes méditerranéennes, réside dans l’usine hydroélectrique de Saint-Chamas. Depuis 1966, elle turbine une partie des eaux détournées de la Durance dans l’étang de Berre. Voici le constat qui était dressé par l’Institut français de recherche pour l’exploitation de la mer (IFREMER) en 1985 : « La période encore actuelle se traduit, depuis 1966, par un bouleversement complet de l’équilibre lentement réalisé au cours du siècle précédent. Il est manifeste que les rejets EDF d’eau douce sont trop importants pour pouvoir être assimilés par l’étang. Les biologistes déplorent en outre l’irrégularité des débits plus que le volume global des apports liquides. Les fluctuations saisonnières ou mensuelles sont génératrices d’une instabilité permanente des conditions de milieux qui s’oppose à l’installation et à la survivance des faunes benthiques. […] Bien évidemment, EDF ne saurait être considérée comme l’unique responsable de la dégradation des conditions de vie de l’étang. En effet, cette détérioration résulte en grande partie de l’aggravation brutale de la pollution industrielle et urbaine liée à l’expansion économique de la région tout entière. » ([3])
Ce constat doit être nuancé dans la mesure où les débits en eau douce et en limons rejetés par la centrale EDF de Saint-Chamas font aujourd’hui l’objet de quotas qui ont contribué à les réduire fortement. L’instabilité de l’écosystème demeure toutefois, empêchant de pouvoir envisager d’atteindre à court terme un bon état écologique des eaux. La crise de malaïgue (littéralement « mauvaises eaux ») de 2018 a mis en exergue la fragilité de l’écosystème de l’étang de Berre. Du fait de températures élevées et d’une absence de vent, la masse d’eau a subi une crise d’anoxie caractérisée par une absence d’oxygène dans les eaux ayant entraîné la disparition d’une très grande partie de la faune et de la flore. Si cet événement est en partie exceptionnel, il n’en a pas moins remis en cause les progrès accomplis ces dernières années dans la reconquête de l’étang de Berre et a démontré que cette masse d’eau demeurait instable.
C’est pour prendre à bras-le-corps la question de la réhabilitation de l’étang de Berre que la commission du développement durable et de l’aménagement du territoire de l’Assemblée nationale a souhaité créer une mission d’information qui lui soit spécifiquement consacrée ([4]). Composée de seize députés, elle est coprésidée et rapportée par trois députés de sensibilité politique différente mais mobilisés pour la réhabilitation de l’étang de Berre.
Les rapports et les études ne manquent pas sur l’étang de Berre, mais on ne peut pas en dire autant des connaissances. En effet, des éléments fondamentaux de compréhension de la dynamique de l’étang sont encore méconnus et il n’existe aucun modèle de simulation qui permettrait d’en prévoir l’évolution et d’évaluer les différentes mesures envisagées pour sa réhabilitation. Certes, l’étang est de mieux en mieux connu, grâce notamment aux travaux des scientifiques et à l’action du GIPREB, le syndicat mixte regroupant les communes du pourtour de l’étang et dont la mission est de faire progresser la connaissance de ce dernier. Mais il demeure de nombreuses zones d’ombre qui permettent à chaque acteur de défendre des visions différentes et parfois antagonistes de l’avenir de l’étang.
C’est pourquoi la mission d’information a entendu auditionner et rencontrer l’ensemble des acteurs concernés, qu’ils soient scientifiques, institutionnels, professionnels ou associatifs. Elle a également effectué deux déplacements sur place, le premier afin de rencontrer les principaux acteurs et de présenter le cadre de ses travaux, le second afin de discuter des orientations et des propositions envisagées. Un déplacement à Bruxelles a également permis de rencontrer les services de la Commission européenne et la représentation permanente de la France auprès de l’Union européenne. Dans un contexte marqué par la négociation des priorités de la nouvelle Commission et par un contentieux européen naissant au sujet de l’étang de Berre, ce déplacement a permis de constater que la réhabilitation de l’étang ne devait pas être considérée comme un sujet uniquement local ou national, mais également dans ses dimensions européennes.
Surtout, la mission a souhaité permettre à tous les habitants des rives de l’étang de Berre de faire valoir leur point de vue au cours d’une consultation publique organisée sur la plateforme de l’Assemblée nationale entre les mois de janvier et de mars 2020. Plus d’un millier de personnes y a participé, permettant de collecter de riches enseignements. Cette consultation se composait de deux parties, la première consistant en un questionnaire sur la perception de l’état et de l’avenir de l’étang, quand la seconde prenait la forme d’une plateforme contributive ouverte offrant la possibilité de faire part de ses propres idées pour la réhabilitation de l’étang. Les résultats de cette consultation figurent en annexe au présent rapport. Ils sont par ailleurs rappelés dans les différentes parties de ce dernier. Au final, la mission d’information s’est largement appuyée sur ses résultats, dans la mesure où la plupart de ses propositions correspondent aux orientations que la consultation a permis de dégager.
À l’issue de ses travaux, la mission d’information formule vingt propositions. Ces dernières s’appuient sur un diagnostic aussi précis que possible de l’état écologique de l’étang de Berre (première partie). Elles portent tant sur les actions à mener pour poursuivre sa réhabilitation (deuxième partie) que sur la nécessité de créer une nouvelle gouvernance pour mener à bien ce projet (troisième partie).
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Première partie :
L’étang de Berre, une lagune méditerranéenne dégradée et encore mal connue
Bien qu’étudiée depuis plusieurs siècles par des spécialistes de nombreuses disciplines scientifiques, l’étang de Berre constitue un milieu naturel encore relativement mal connu (I). Il existe un point d’accord, en revanche, pour constater qu’il se trouve en mauvais état écologique, au regard notamment des exigences européennes (II). Ceci ne doit pas masquer le fait que ce dernier s’améliore graduellement, notamment depuis le début des années 2000 (III), donnant ainsi la possibilité de préparer le long terme dans un contexte marqué par le changement climatique (IV).
I. Une lagune méditerranéenne encore mal connue
L’étang de Berre constitue une lagune méditerranéenne très particulière, notamment par sa taille (A). Elle est de ce fait composée de plusieurs milieux (B) et demeure relativement mal connue (C).
A. La plus grande des lagunes méditerranéennes françaises
L’étang de Berre est la plus grande lagune de France et l’une des plus grandes lagunes européennes, avec une surface de 15 500 hectares et une profondeur moyenne de 6,5 mètres, pouvant atteindre 9 mètres au centre de l’étang. La longueur totale de sa rive est de 72 kilomètres et sa largeur maximale est de 16,5 kilomètres, entre Martigues et Rognac.
Situation de l’étang de Berre
Source : Pôle lagunes.
L’étang de Berre est une lagune d’eau saumâtre (qualifiée d’« eaux de transitions » au titre de la directive-cadre sur l’eau ([5])). Elle a connu de nombreux changements de son état écologique au fil des siècles, depuis l’ouverture d’un chenal à Caronte à l’époque de la conquête romaine. Les deux phases les plus récentes ont résulté d’une part de l’agrandissement de l’isthme au tournant du XXe siècle, afin de permettre le passage de bateaux plus importants (premier canal de trois mètres de profondeur creusé en 1855-1863, approfondi à six mètres en 1874 et à neuf mètres en 1925). Il en est résulté une salinisation des eaux de l’étang. À l’inverse, l’ouverture de la centrale hydroélectrique d’EDF en 1966 a induit des rejets massifs d’eau douce dans l’étang, faisant fortement diminuer sa salinité et induisant une instabilité chronique de son état écologique (cf. infra).
S’il existe de nombreuses autres lagunes méditerranéennes sur les côtes françaises, celle de l’étang de Berre est néanmoins spécifique par plusieurs de ses caractéristiques.
En premier lieu, le temps de résidence moyen de l’eau y est particulièrement élevé, compte tenu du caractère relativement fermé de l’étang. Ainsi, ce dernier serait actuellement d’environ 187 jours, contre 53 jours pour l’étang de Thau ([6]). 0,7 % de l’eau de l’étang de Berre se renouvelle chaque jour, ce qui en fait la lagune française dont le taux de renouvellement est le plus faible. Ainsi, les polluants qui sont déversés dans l’étang y demeurent pendant une durée importante. Il s’agit en effet de la seule lagune méditerranéenne française qui soit séparée de la mer non pas par des cordons sableux, mais par de hautes collines (chaîne de l’Estaque, colline du Baou).
Un autre point de différence concerne l’urbanisation et l’industrialisation très importantes à proximité immédiate de l’étang. Ainsi, ce sont 300 000 personnes qui résident à sa proximité immédiate, et 600 000 si l’on prend en considération les bassins versants ([7]). Par ailleurs, l’étang de Berre reçoit les rejets d’eau douce en provenance de la centrale hydroélectrique de Saint-Chamas, ce qui constitue une caractéristique le plaçant à part des autres lagunes méditerranéennes (cf. infra).
Ce que l’on regroupe globalement sous l’appellation d’« étang de Berre » recouvre en fait au moins trois espaces : l’étang de Berre proprement dit (ou « grand étang ») (1), l’étang de Bolmon (2) et le canal du Rove (3). Si l’attention est beaucoup focalisée sur le premier, la situation écologique des deux derniers mérite également que l’on s’y attache.
Le grand étang désigne uniquement l’étang principal, à l’exclusion de l’étang de Bolmon situé au sud-est de ce dernier. Il se subdivise lui-même en plusieurs sous-ensembles, notamment la baie de Saint-Chamas au nord-ouest et l’étang de Vaïne au nord-est. C’est dans ce grand étang que se déversent l’Arc et la Touloubre qui drainent leur bassin versant.
L’étang de Berre et l’étang de Bolmon
L’étang de Bolmon est un étang situé à l’est de l’étang de Berre d’une superficie de 578 hectares, pour une hauteur d’eau comprise entre 1,4 et 2,5 mètres. Il est la propriété du Conservatoire du littoral depuis 1994 ([8]) et sa gestion a été confiée à la métropole d’Aix-Marseille-Provence.
Cet étang est alimenté par la rivière de la Cadière qui représente 80 % de ses apports en eau. Il est séparé de l’étang de Berre par le cordon du Jaï, utilisé à usage de plage pendant l’été. La circulation de l’eau entre les deux étangs s’effectuait au moyen de trois « bourdigues », qui désignent des ouvertures pratiquées dans le cordon de séparation des deux étangs. Par ailleurs, l’étang de Bolmon est contigu du canal du Rove, avec lequel il communique au moyen de deux « fenêtres » ; les échanges semblent importants avec ce dernier.
Par conséquent, la salinité de l’étang de Bolmon est moins importante que celle de l’étang de Berre. Il ne connaît pas de stratification de ses eaux.
L’étang de Bolmon a été classé en site Natura 2000 pour la richesse de la faune et de sa flore (250 espèces d’oiseaux recensées), notamment dans les zones humides adjacentes.
Les activités sont nombreuses. Les bourdigues constituent des lieux de pêche, permettant la capture des poissons lors de leur passage. Par ailleurs, le lido dunaire du Jaï est devenu un lieu touristique important, notamment pendant la période estivale, pour des activités de baignade. La circulation automobile est interdite sur le cordon du Jaï depuis 2011. L’étang constitue également une réserve de chasse et abrite des activités pastorales.
Le canal du Rove est une voie navigable construite entre 1911 et 1926 pour relier le port de Marseille et l’étang de Berre, sur une longueur de 7 kilomètres. Il relève du domaine public fluvial artificiel de l’État et sa gestion a été confiée au Grand Port maritime de Marseille-Fos au titre du service annexe des voies navigables (SAVN).
Situation du canal et du tunnel du Rove
Une partie du canal du Rove est constituée du tunnel du Rove, réalisation architecturale de grande ampleur qui permettait la circulation des navires sous le massif de la Nerthe. Ce dernier s’est toutefois partiellement effondré en 1963, bloquant à la fois le passage des navires et la circulation des eaux. Le tunnel débouche, au nord, sur l’étang de Bolmon qu’il longe jusqu’à rejoindre l’étang de Berre.
Actuellement, le canal reçoit les eaux du bassin versant de Gignac ainsi que les rejets des stations d’épuration de Marignane et de Châteauneuf-les-Martigues. Comme indiqué, il peut communiquer avec l’étang de Bolmon par des « fenêtres », aussi appelées « bourdigues ».
C. Une lagune encore mal connue en dépit de nombreux travaux de recherche
L’étang de Berre fait l’objet de travaux scientifiques depuis plus d’un siècle, qui ont permis de progresser dans la compréhension de son fonctionnement, sans toutefois permettre à ce jour de comprendre complètement l’ensemble des interactions qui s’y déroulent. On peut distinguer trois types de travaux.
Il s’agit en premier lieu des travaux scientifiques à proprement parler, qu’ils concernent la géographie physique de l’étang, sa courantologie, sa faune et sa flore, son peuplement, etc. Il existe ainsi une « bibliographie abondante » ([9]) en la matière, qui est principalement l’œuvre d’organismes scientifiques et universitaires et de fondations (comme la Tour du Valat), mais aussi d’autres acteurs institutionnels. En particulier, le GIPREB, syndicat mixte qui réunit notamment l’ensemble des communes riveraines de l’étang, s’est donné pour mission principale d’« améliorer la connaissance par les études et le suivi écologique de l’étang de Berre, des étangs périphériques directement en lien avec lui et de leurs rivages terrestres. » ([10]) Il coordonne ainsi, par l’intermédiaire de son comité scientifique, la production de nombreux travaux scientifiques. Il faut également citer les études conduites par EDF, au sein de son Laboratoire national hydraulique et environnement (LNHE) ([11]).
Par ailleurs, l’étang de Berre fait l’objet d’un suivi longitudinal de la part du GIPREB, que ce soit dans le cadre de son observatoire du milieu (stations de suivi de l’hydrologie, des nutriments, de la faune et de la flore, etc.) ou dans le cadre du suivi de la directive-cadre sur l’eau, pour le compte de l’agence de l’eau. EDF dispose également de mesures en continu à la sortie de l’usine de Saint‑Chamas et grâce à plusieurs bouées qui mesurent différents paramètres ([12]).
Enfin, de nombreux rapports administratifs ou de synthèse ont été réalisés ces dernières années afin de tenter de déterminer les actions à accomplir afin de restaurer la qualité écologique des eaux de l’étang. Le CGEDD s’est ainsi penché à deux reprises sur ce dernier ([13]). Par ailleurs, le conseil scientifique du comité de bassin a rendu un avis sur l’objectif de bonne qualité des eaux à échéance de 2027. Enfin, plus récemment, le tribunal administratif de Marseille a saisi un expert pour la réalisation d’un rapport sur l’état écologique de l’étang, dans le cadre de l’instruction du recours déposé par le GIPREB.
Cette profusion d’études n’a pas d’équivalent pour les milieux annexes à l’étang de Berre, en particulier pour l’étang de Bolmon ou pour le canal du Rove, dont l’état est très dégradé. Cette lacune est en particulier pointée dans le rapport du Conseil général de l’environnement et du développement durable (CGEDD) s’agissant de l’étang de Bolmon ([14]). Elle est notamment causée par l’absence de coordination scientifique et a pour conséquence une très mauvaise connaissance du fonctionnement de cet étang, alors que la réouverture envisagée du tunnel du Rove pourrait avoir un impact majeur sur ce dernier.
Par ailleurs, en dépit de cette profusion d’études, le fonctionnement exact du système que constitue l’étang de Berre demeure imparfaitement connu, ainsi que l’ont admis tous les interlocuteurs de la mission d’information. Tel est le cas, en particulier, s’agissant des interactions entre l’eau et les sédiments, ou des liens entre la courantologie et les phénomènes physico-chimiques. Par ailleurs, le cycle du phosphore est mal connu, alors qu’il est déterminant pour l’état de la masse d’eau, en tant que nutriment ([15]). En effet, le phosphore contenu dans les sédiments semble pouvoir être remobilisé par la masse d’eau, contribuant à son eutrophisation, sans que l’on en connaisse les circonstances et l’importance.
Enfin, les outils de simulation existants sont également lacunaires. Si EDF possède un certain nombre d’applications permettant de réaliser des projections, ces dernières ne permettent pas de simuler l’état de la masse à long terme, en prenant en compte les principaux facteurs qui en déterminent l’état ([16]). Il apparaît que si chaque interaction est, en règle générale connue de manière plus ou moins satisfaisante, c’est leur combinaison qui résiste, pour l’heure, à la modalisation. C’est d’ailleurs le constat qu’ont récemment fait tant le CGEDD ([17]) que le conseil scientifique du comité de bassin ([18]). Cette absence de modèle global nuit à la qualité des décisions susceptibles d’être prises dans le cadre de la réhabilitation de l’étang. Ainsi que le note le CGEDD, « en l’absence de modèle prédictif intégrant l’ensemble des composantes et paramètres du milieu, tant physiques que biologiques, malgré les efforts développés par le LNHE d’EDF et par le GIPREB, il n’existe pas d’outil d’aide à la décision permettant de peser les coûts et avantages de chaque option. » ([19])
II. Une lagune en mauvais état écologique
L’étang de Berre se trouve actuellement dans un mauvais état écologique. Ce dernier n’est pas tant dû aux pollutions industrielles, qui ont été surpassées (A), qu’à une stratification des eaux engendrant des situations d’anoxie (B) principalement causée par les rejets de l’usine hydroélectrique de Saint-Chamas (C), même si les facteurs à prendre en compte pour comprendre la situation sont beaucoup plus nombreux (D).
A. L’héritage surpassé des pollutions industrielles
Avec le développement économique, industriel et urbain de ses rives, au cours du XXe siècle et spécialement depuis la seconde guerre mondiale, l’étang de Berre a fait l’objet de nombreuses pollutions qui ont affecté à la fois son état écologique et les activités susceptibles d’y être pratiquées.
Une première phase de pollution a été principalement d’origine industrielle et urbaine. En effet, les industries présentes sur le pourtour de l’étang (notamment pétrochimiques) y trouvaient un débouché commode pour leurs rejets polluants et les systèmes d’épuration collective des villes en plein développement sur le pourtour de l’étang rejetaient des nutriments (azote et phosphore notamment) en quantité très importante, faute d’équipement de traitement approprié. En conséquence, en 1957, la pêche est interdite dans l’étang de Berre, en contrepartie d’un dédommagement financier des pêcheurs par les compagnies pétrolières ([20]).
Cette pollution historique a aujourd’hui complètement cessé mais elle est toujours présente dans les sédiments qui tapissent le fond de l’étang de Berre, recouverts par les dépôts de vase issus notamment des limons apportés par les rejets de l’usine hydroélectrique de Saint-Chamas. C’est ce que montrent les carottages réalisés dans le fonds de l’étang s’agissant de la présence de métaux lourds (notamment le mercure, le plomb ou le cadmium) qui sont présents à une profondeur comprise entre 15 et 30 centimètres. Néanmoins, cette pollution ayant cessé il y a de nombreuses années, la qualité sanitaire des eaux n’est plus en cause. Ainsi, l’étang a été rouvert à la baignade en 2004, après évaluation de la qualité sanitaire de ses eaux.
Toutefois, les métaux lourds demeurent présents dans les sédiments qui tapissent le fond de l’étang. Ils y demeureront sauf action humaine particulière (de dragage notamment), dans la mesure où les sédiments continuent de s’accumuler. Toutefois, les recherches récentes ont montré que ces métaux lourds pouvaient connaître des flux ascendants à l’occasion des situations d’anoxie. Ces phénomènes demeurent toutefois mal connus et ne remettent pas en cause la bonne qualité sanitaire des eaux de l’étang ([21]).
Si la pollution industrielle a cessé, l’écosystème de l’étang de Berre a connu un autre facteur de perturbation. Dans le cadre de l’équipement du territoire en unités de production hydroélectrique, un canal de dérivation d’une partie des eaux de la Durance a été créé au début des années 1960, conduisant à rejeter d’importantes quantités d’eau douce et de limons dans l’étang de Berre à la sortie de la centrale hydroélectrique de Saint-Chamas. Ces apports massifs ont profondément modifié l’écologie de l’étang en changeant la salinité de ses eaux, en augmentant leur vitesse de renouvellement, en accroissant leur turbidité et en rendant le milieu très instable, compte tenu de ces apports à la fois massifs et erratiques dans le temps. Se sont alors instaurés des mécanismes de stratification des eaux et d’anoxie très néfastes à la qualité écologique des eaux.
B. Un mauvais état écologique durable, marqué par des phénomènes de stratification des eaux et d’anoxie
Aujourd’hui, le mauvais état écologique de l’étang de Berre n’est plus lié aux pollutions industrielles, mais à une combinaison de facteurs : les rejets de l’usine hydroélectrique de Saint-Chamas et les apports en nutriments d’origine anthropique (principalement l’azote et le phosphore). La combinaison de ces facteurs induit un double phénomène de stratification des eaux et d’anoxie.
1. La stratification des eaux de la lagune
La stratification d’une masse d’eau désigne la juxtaposition d’eaux aux caractéristiques différentes qui ne se mélangent pas. En l’occurrence, dans le cas de l’étang de Berre, il s’agit d’une part d’eau de mer entrant par le canal de Caronte et d’autre part d’eau douce, dont la principale – mais pas unique – source résulte des rejets de la centrale de Saint-Chamas. Ainsi, l’eau de mer, plus dense, plonge dans le fond de l’étang après son entrée par le canal de Caronte, prenant la forme d’une « pastille » au centre de l’étang.
Entrées annuelles d’eau dans l’étang de Berre
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Origine |
Quantité annuelle moyenne |
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Eau salée |
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Canal de Caronte |
1000 à 1400 |
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Eau douce |
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Arc et Touloubre |
180 |
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Usine de Saint-Chamas |
900 |
|
Apports directs, ruissellement, STEP et rejets directs |
100 à 200 |
Source : A. Baguet et N. Forray, op. cit., p. 14.
Cette stratification n’est susceptible d’être « cassée » que par les épisodes de mistral suffisamment durables et puissants pour induire un brassage des eaux de la lagune, et un mélange entre les eaux de surface et les eaux plus profondes. Selon les informations recueillies par la mission d’information, les scientifiques n’ont pas noté de changement structurel, au cours de ces dernières années, dans le régime des vents à proximité de l’étang de Berre.
Si le mistral parvient à réoxygéner le fond de l’étang l’hiver, la vitesse de consommation de l’oxygène présent dans la lagune est trop rapide du printemps à l’automne au regard de la fréquence des épisodes de mistral. Par conséquent, la stratification des eaux devient durable. Couplée à l’accumulation des nutriments dans les eaux de l’étang, elle induit des situations d’anoxie.
2. Des situations régulières d’anoxie
Conséquence de la stratification des eaux, les différentes masses d’eau ne se mélangent pas et bloquent ainsi la diffusion d’oxygène dans le fond de l’étang. Ce dernier demeure dans les couches supérieures, ce qui prive d’oxygène les couches inférieures de l’étang, phénomène connu sous le nom d’hypoxie (faible teneur en oxygène) et d’anoxie (absence totale d’oxygène). En conséquence, c’est toute la vie marine qui est menacée lors de ces épisodes d’anoxie. Ainsi que le note le dernier rapport du CGEDD, « la vie biologique, hors bactéries, a disparu sur la moitié des fonds de l’étang » ([22]), du fait de la privation régulière d’oxygène qu’il y subit.
La stratification des eaux n’est pas la seule cause des anoxies. Elle se combine à des processus chimiques et biologiques qui augmentent la demande en oxygène et donc sa consommation. Ces derniers sont liés aux apports en nutriments (principalement l’azote et le phosphore) qui provoquent une eutrophisation du milieu ([23]). Ainsi riches en nutriments, les eaux de l’étang favorisent, sous l’effet de la photosynthèse, la prolifération d’algues et de plancton qui consomment l’intégralité de l’oxygène disponible et en privent tous les autres organismes vivants présents dans l’étang, en particulier dans les couches les plus profondes.
Ces anoxies ont une saisonnalité forte. Elles sont en effet favorisées par des températures élevées et par l’absence de mistral. Elles se produisent donc préférentiellement pendant la période estivale. Elles peuvent être accentuées en cas d’épisode de « malaïgue » – la mauvaise eau en occitan – qui est une conjonction d’absence de vent et de chaleurs caniculaires. Elle se caractérise par une coloration blanche des eaux due à une propagation d’algues. Le phénomène entraîne une chute du taux d’oxygène dans l’eau qui décime notamment les huîtres et les moules, ce qui a affecté les producteurs de l’étang de Thau à plusieurs reprises.
3. La réduction de la vie dans l’étang
Conséquence de ces modifications structurelles du milieu, la faune comme la flore de l’étang se sont progressivement détériorées.
Ainsi, l’IFREMER notait en 1985 que la « diversité de la flore a considérablement diminué » ([24]). En particulier, les herbiers qui sont particulièrement importants pour l’oxygénation de la masse d’eau ont fortement régressé, disparaissant complètement des zones les plus profondes de l’étang. En 1917, Louis Germain écrivait : « Des herbiers très importants, descendant jusqu’aux fonds de 7 mètres, forment une large ceinture, interrompue seulement le long des rives sablonneuses. Ils couvrent également toute la surface des étangs de Bolmon, de Vaïne et de la baie de Saint-Chamas. Presque uniquement constitués par des Zostères (Zostera marina Linné), ces herbiers ont une certaine importance au point de vue biologique » ([25]). Ces herbiers ont progressivement régressé à trois mètres de profondeur dans les années 1940 et ne forment aujourd’hui plus que des taches éparses sur le pourtour de l’étang ([26]). « Véritables prairies sous-marines formant au lac une ceinture verte et luxuriante » d’une surface de 6 000 hectares au début du siècle ([27]), les zostères ne couvraient plus dans les années 2000 que quelques hectares.
Surface des herbiers de zostères en 1917
Source : L. Germain, L’étang de Berre, Annales de Géographie, t. 26, n° 143, 1917, p. 339.
De nombreuses espèces de poissons sédentaires ou migratrices étaient décrites au début sur siècle : muge, bar, daurade et anguille notamment.
Par ailleurs, compte tenu du caractère erratique des rejets d’eau douce, il n’était pas possible d’atteindre « un état d’équilibre permanent » s’agissant des peuplements benthiques ([28]), alors même que la cueillette des moules était décrite, au début du siècle comme « partout très active », occupant, en 1911, de 80 à 400 bateaux ([29]).
4. La situation particulièrement dégradée de l’étang de Bolmon et du canal du Rove
L’étang de Bolmon connaît des difficultés particulières. Selon le rapport du CGEDD, « l’étang de Bolmon, milieu très fermé et à l’aval d’un petit bassin versant de 100 000 habitants fonctionne comme une lagune épuratoire et accumule toxiques et nutriments. Il est particulièrement mal connu. » ([30]). Cette situation résulte notamment de l’urbanisation massive du bassin versant et de l’imperméabilisation des sols corrélative, qui favorise un ruissellement direct des eaux vers l’étang de Bolmon. Il faut toutefois noter les efforts importants de diminution des rejets dans l’étang (cf. infra). Il n’en demeure pas moins que le milieu demeure très eutrophisé. Le CGEDD note par ailleurs qu’une ancienne décharge communale, non réhabilitée à ce jour, se situe à proximité immédiate de l’étang, au nord de la Cadière ([31]).
En conséquence, les épisodes de crise écologique se succèdent. Ainsi, l’étang a connu une mortalité importante de ses poissons en 2006. Un épisode du même type est survenu en juin-juillet 2019, entraînant une mortalité massive des poissons de l’étang ([32]). La pêche a été interdite dans l’étang par arrêté préfectoral du 28 avril 2000.
Le canal du Rove est dans un état encore plus dégradé et connaît également un phénomène de stratification des eaux. Ainsi, la pêche y a été interdite par arrêté préfectoral en 2011, du fait d’une importante pollution aux polychlorobiphényles (PCB). Les vases, qui sont beaucoup moins épaisses que dans l’étang de Berre, sont contaminées notamment aux métaux lourds. Par ailleurs, des déchets, notamment plastiques, s’accumulent dans le tunnel obstrué et s’y dégradent. Enfin, la structure même du canal se détériore, faute d’entretien. Un éboulement majeur est survenu en décembre 2019, du fait de pluies abondantes, entraînant l’évacuation d’une habitation sur la commune de Marignane ([33]) ainsi que des travaux de confortement réalisés en urgence pour un montant de 4 à 5 millions d’euros ([34]). Le représentant du Grand port maritime de Marseille, gestionnaire du canal pour le compte de l’État, l’a qualifié de « cloaque » au vu de son état particulièrement dégradé ([35]).
Les pistes de réhabilitation de l’étang de Berre doivent donc impérativement prendre également en compte l’étang de Bolmon et le canal du Rove, dont l’état écologique se dégrade depuis trop longtemps.
C. Le facteur principal : les rejets de l’usine de Saint‑Chamas
Compte tenu des manques dans la compréhension du fonctionnement de l’étang mentionnés précédemment, il n’est pas aisé de déterminer quels sont les facteurs conditionnant l’amélioration de son état. De surcroît, son fonctionnement a été décrit par plusieurs personnes auditionnées comme instable et aléatoire, compte tenu de la diversité des paramètres et des facteurs susceptibles d’intervenir ([36]). Il n’en demeure pas moins que les rejets d’eau douce et de limons de l’usine hydroélectrique de Saint-Chamas constituent un facteur de déstabilisation majeur de la masse d’eau.
L’entrée en service de la centrale de Saint-Chamas, en 1966, a pris place dans le cadre plus général de l’aménagement de la Durance engagé par la loi du 5 janvier 1955 ([37]). Son article premier fixait un triple but à ces aménagements : accroître la production d’hydroélectricité, notamment pour alimenter le sud-est de la France, réguler le débit de la Durance, en particulier durant ses crues, et sécuriser l’approvisionnement en eau potable de la vallée de la Durance. Ces objectifs figurent dans le cahier des charges de la concession dont bénéficie EDF jusqu’en 2051.
Pour EDF, qui en est le concessionnaire, la centrale de Saint-Chamas présente un caractère stratégique pour la production d’électricité. Cette dernière est en effet située en bout de chaîne du complexe énergétique Durance-Verdon, qui est composé de 13 barrages et de 22 centrales de production électrique. Sa particularité est notamment de pouvoir activer simultanément l’ensemble des centrales, permettant d’atteindre une puissance de 2000 MW en une dizaine de minutes. Cette puissance est notamment utilisée pendant les pics de consommation d’électricité, pour une production annuelle moyenne de 6 TWh/an soit environ 35 % de la production de la région PACA. La centrale de Saint-Chamas est la dernière de cette chaîne électrique, avec une puissance de 240 MW. Elle fonctionne en binôme avec la centrale de Salon-de-Provence. En effet, le canal EDF se divise en deux à Mallemort, une branche rejoignant la Durance quand l’autre dirige l’eau vers les centrales de Salon-de-Provence et de Saint-Chamas avant qu’elle soit rejetée dans l’étang de Berre.
Les aménagements hydroélectriques de la chaîne Durance-Verdon
Source : EDF.
Principaux ouvrages de production hydroélectrique
de la chaîne Durance-Verdon
Source : Rapport final du projet R2D2 2050, Risque, ressource en eau et gestion durable de la Durance en 2050, novembre 2014.
Toutefois, l’entrée en service de l’usine hydroélectrique de Saint‑Chamas et les rejets induits d’eau douce et de limons dans l’étang de Berre ont considérablement modifié son écosystème, en modifiant nombre de ses paramètres.
S’agissant de la salinité, cette dernière était constante avant 1966 à environ 32 ‰. Après 1966, cette valeur variait fortement, entre 11 ‰ et 30 ‰, que ce soit dans le temps et dans l’espace. Ces rejets erratiques d’eau douce dans l’étang induisaient des variations fortes de la salinité de ce dernier.
Par ailleurs, alors qu’avant 1966, l’oxygénation de la masse d’eau était « excellente jusque dans les couches profondes » ([38]), des conditions anoxiques structurelles sont apparues à compter de cette date, dues notamment à l’augmentation de la stratification des eaux de l’étang.
Les apports en limons ont par ailleurs été massifs, de l’ordre de 460 000 m3 par an entre 1966 et 1980, via l’usine de Saint-Chamas. En conséquence, la turbidité des eaux a fortement augmenté tout en variant dans le temps, en fonction des rejets de l’usine. Par ailleurs, ces limons ont fortement alimenté l’étang de Berre en nutriments (notamment le phosphore et l’azote). Ainsi, alors qu’avant 1966, l’étang de Berre « pouvait être classé parmi les milieux modérément eutrophes » ([39]), l’eutrophisation de la masse d’eau est désormais l’une de ses caractéristiques principales.
Le constat est donc largement partagé. « Les conditions hydrologiques et hydrobiologiques de l’étang de Berre ont été brutalement modifiées par le rejet du canal de dérivation de la Durance » écrivait l’IFREMER en 1980 ([40]). Près de quarante ans plus tard, le rapport du CGEDD n’établissait pas un constat différent en soulignant que « les apports d’eau douce de la centrale hydroélectrique Électricité de France (EDF) de Saint-Chamas depuis 1965 font figure de cause majeure de la situation » ([41]). S’il s’agit là du facteur déterminant, ce dernier ne doit toutefois pas occulter les facteurs complémentaires.
D. Une conjonction de facteurs complémentaires
Comme indiqué précédemment, les situations d’anoxie sont causées non seulement par la stratification des eaux, mais aussi par l’eutrophisation de la masse d’eau, c’est-à-dire par la présence surabondante de nutriments qui, couplés à de fortes chaleurs, provoquent des proliférations d’algues et de plancton, lesquels consomment l’intégralité de l’oxygène présent. Il est donc particulièrement important de réduire les apports en nutriments dans l’étang. Leur origine est différente selon que l’on considère les apports en azote ou en phosphore.
Apports moyens en azote 2014-2018
|
Source |
Part dans les apports |
|
Usine de Saint-Chamas |
59 % |
|
Arc |
15 % |
|
Touloubre |
9 % |
|
Ruissellement |
8 % |
|
Cadière |
3 % |
|
Stations d’épuration |
3 % |
|
Industriels |
3 % |
Source : GIPREB
Ainsi, s’agissant des apports en azote, ces derniers proviennent, pour près de 60 % des rejets de la centrale hydroélectrique de Saint-Chamas et pour 27 % des rivières du bassin versant. Il en est différemment des apports en phosphore qui ne sont causés que pour un gros tiers par l’usine de Saint-Chamas, à égalité avec les rivières du bassin versant.
Apports moyens en phosphore 2014-2018
|
Source |
Part dans les apports |
|
Usine de Saint-Chamas |
37 % |
|
Arc |
22 % |
|
Touloubre |
12 % |
|
Industriels |
12 % |
|
Ruissellement |
8 % |
|
Stations d’épuration |
7 % |
|
Cadière |
2 % |
Source : GIPREB
Toutefois, la présence de nutriments dans l’étang (et donc l’eutrophisation du milieu) n’est pas seulement le fait des apports qu’il reçoit. En effet, de grandes quantités de nutriments sont stockées dans les sédiments qui tapissent le fond de l’étang et qui sont susceptibles d’être réactivés. Ils contribuent alors à la consommation d’oxygène. La situation écologique de l’étang est donc également dépendante de son passé, les phénomènes d’anoxie découlant en partie de la remobilisation des nutriments déjà présents dans les sédiments.
Par conséquent, il est nécessaire, afin de faire régresser la situation d’anoxie dans laquelle se trouve régulièrement l’étang de Berre, d’agir sur l’ensemble de ces facteurs de rejets, mais également de mieux comprendre les mécanismes de remobilisation des nutriments déjà présents dans l’étang de Berre.
III. Une amélioration tendancielle depuis plusieurs décennies
La déstabilisation de l’écosystème de l’étang de Berre a été profonde et durable. Il n’en demeure pas moins que, depuis plusieurs décennies, l’état écologique de la masse d’eau s’améliore progressivement. M. Jean Jalbert, directeur général de la Tour du Valat ([42]), qualifie ainsi l’étang de Berre de « grand malade convalescent » ([43]). Les causes de cette amélioration sont multiples mais elles reposent principalement sur la diminution des rejets d’eau douce de l’usine de Saint-Chamas dans les années 2000 (A). Ces progrès, s’ils sont réels et visibles (B), n’en demeurent pas moins fragiles, comme en témoigne l’épisode de malaïgue de 2018 (C).
A. Les facteurs d’amélioration
Le principal facteur d’amélioration de l’état écologique de l’étang de Berre a résulté de la diminution des rejets d’eau douce, à la suite du contentieux européen des années 2000.
1. Le contentieux européen des années 2000
Le contentieux entre l’Union européenne et la France a résulté d’un recours du 15 décembre 1997, déposé par la coordination des pêcheurs de l’étang de Berre qui soulignait le rôle des rejets d’eau douce et de limons provenant de la centrale EDF de Saint-Chamas dans la dégradation de l’étang. La Commission européenne ayant été saisie et n’ayant pas été convaincue par les réponses du Gouvernement français, elle a introduit un recours devant la Cour de justice des Communautés européennes (CJCE).
Par son arrêt du 7 octobre 2004, la CJCE a condamné la France pour manquement aux obligations résultant de l’application de la Convention de Barcelone pour la protection de la Méditerranée du 16 février 1976. L’article 4 de la Convention impose en effet aux États parties de « prévenir, réduire, combattre et dans toute la mesure du possible éliminer la pollution dans la zone de la mer Méditerranée ». Cette obligation figure par ailleurs à l’article 8 de la Convention qui impose également la mise en œuvre d’un plan de réduction des polluants en vue de « la réduction et de l’élimination progressive des substances d’origine tellurique qui sont toxiques, persistantes et susceptibles de bioaccumulation » ([44]).
Ceci concerne notamment les « substances exerçant une influence défavorable soit directement, soit indirectement sur la teneur en oxygène du milieu marin, spécialement celles qui peuvent être à l’origine de phénomènes d’eutrophisation » et les « substances qui, bien que non toxiques par nature, peuvent devenir nocives pour le milieu marin ou peuvent gêner toute utilisation légitime de la mer en raison des quantités rejetées » ([45]).
Sur le fondement des données scientifiques disponibles à l’époque, la CJCE a condamné la France pour absence de respect des conventions internationales précitées. Étaient en cause les rejets de la centrale d’EDF dans l’étang en termes d’eau douce et de limons. La Cour a constaté que l’État n’avait pas pris toutes les mesures appropriées pour prévenir, réduire et combattre la dégradation du milieu aquatique marin et que les rejets de la centrale n’avaient pas fait l’objet d’autorisations adéquates.
Les rejets s’effectuaient alors dans le cadre des quotas instaurés en 1993 par le « Plan Barnier », du nom du ministre de l’environnement de l’époque. Les apports en eau douce étaient cantonnés à 2,1 milliards de mètres cubes par an et les rejets de limons à 200 000 tonnes par an. Il s’agissait déjà d’une limitation substantielle, dans la mesure où les rejets d’eau douce étaient auparavant en moyenne de 3,3 milliards de mètres cubes.
En conséquence, la France a annoncé, le 11 février 2005, de nouvelles modalités de rejets pour se conformer à la décision de la CJCE :
– surveillance de la salinité des rejets de l’usine, afin de lisser les rejets (seuil minimal de 15 g/l sur une moyenne hebdomadaire) sans diminuer le plafond annuel de rejet dans la phase d’expérimentation, qui serait donc maintenu à 2,1 milliards de mètres cubes ;
– limitation des rejets de limons à 60 000 t/an, hors dérivation pour l’écrêtement des crues ;
– instauration d’un suivi des substances rejetées.
Après échanges, la Commission européenne a décidé d’adresser, le 19 décembre 2005, une lettre de mise en demeure à la France, jugeant insuffisantes les nouvelles modalités de rejet proposées. Sous la menace d’une astreinte financière, en 2006, la France a répondu à cette mise en demeure en prenant les mesures suivantes :
– réduction des rejets d’eau douce à 1,2 milliard de mètres cubes par an ;
– réduction des rejets de limons à 60 000 tonnes par an ;
– lissage des rejets sur une base hebdomadaire ;
– introduction d’un nouveau critère de salinité des eaux.
La limitation progressive des rejets annuels d’eau douce
et de limons dans l’étang de Berre
|
|
Situation historique |
Plan Barnier |
Révision du plan Barnier (1999) |
Situation actuelle (2006) |
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Eau douce |
3,3 milliards de m3 |
2,1 milliards de m3 |
2,1 milliards de m3 |
1,2 milliard de m3 |
|
Limons |
|
200 000 tonnes |
100 000 tonnes |
60 000 tonnes |
Les règles régissant les rejets figurent désormais à l’article 2 du règlement d’eau des chutes de Salon et Saint-Chamas, qui est annexé à la convention de concession.
Article 2 du règlement d’eau fixant les modalités de rejet
« Le concessionnaire est autorisé à rejeter l’eau de la Durance via le canal usinier dans l’étang de Berre dans la limite d’un volume maximal annuel d’eau douce de 1 200 millions de m3, y compris les rejets exceptionnels.
« Afin de permettre la présence et le développement, dans l’étang de Berre, d’espèces à affinité marine caractéristiques des milieux lagunaires salés, ces rejets d’eau douce sont régulés à un rythme hebdomadaire en vue de réduire les variations de salinité. Ils sont limités à 62,4 millions de m3 par semaine. À la suite de semaines où la totalité du quota optimal de 62,4 millions de m3 n’a pas été utilisée, il est permis d’opérer un rattrapage quatre fois par an. Pour éviter de re-créer par un effet de cumul des apports d’eau douce trop massifs, ce rattrapage est limité à un quota maximal hebdomadaire de 82 millions de m3.
« Sous ces conditions, le concessionnaire devra moduler ces rejets d’eau afin de garantir que, sur l’année :
« - 95 % des mesures de salinité effectuées dans l’étang, selon le dispositif de suivi décrit à l’article 5, sont, en moyenne hebdomadaire, supérieures à 15 g/l et
« - 75 % des mesures de salinité effectuées dans l’étang, selon le dispositif de suivi décrit à l’article 5, sont, en moyenne hebdomadaire, supérieures à 20 g/l.
« Les périodes de rejets exceptionnels définis infra et les périodes de crue des affluents naturels de l’étang pourront justifier des objectifs moins stricts de salinité.
« Le tonnage maximal annuel de limons apportés à l’étang de Berre via le canal usinier concomitamment au rejet d’eau est limité à 60 000 tonnes.
« Les rejets sont qualifiés d’exceptionnels s’ils sont effectués pour des raisons d’intérêt général, ou répondent à des objectifs de sécurité publique (crues du Rhône et de la Durance - cf. consigne générale de sécurité pour la manœuvre des vannes d’évacuation des crues du barrage de Mallemort, approuvée par le DRIRE-PACA le 31/08/2005) ou de sûreté du réseau électrique sur demande du gestionnaire du réseau de transport d’électricité en cas de déséquilibre ou d’incident sur les infrastructures. Dans le suivi des quotas hebdomadaires en vue de la régulation de rejets d’eau au rythme hebdomadaire et du quota annuel de rejet de limons, ces rejets exceptionnels ne sont pas comptabilisés dans les quotas mais font l’objet d’un rapport. Ce rapport précisera les évènements et les mesures prises pour un retour rapide aux seuils de salinité sur la période s’étendant jusqu’au retour à un état de l’étang satisfaisant les seuils de salinité. Le concessionnaire informe le plus rapidement possible l’autorité de contrôle des périodes de rejet exceptionnel.
« La gestion des usines hydroélectriques est libre à concurrence de la valeur des quotas et du respect des seuils sus-mentionnés.
« Sont pris en compte dans cette autorisation de rejet, les objectifs de qualité pour les eaux douces fixés par les arrêtés pris en application du décret n° 2005-378 du 20 avril 2005 relatif au programme national d’actions contre la pollution des milieux aquatiques par certaines substances dangereuses. La liste des substances pertinentes est annexée au présent règlement d’eau.
« Les décomptes sont réalisés annuellement du 1er novembre au 31 octobre de l’année suivante. »
Cette solution a été acceptée par la Commission européenne sous couvert d’un suivi par un comité d’expert et par la Commission pour une durée de quatre ans. Le contentieux relatif à la pollution de l’étang de Berre par les rejets d’eau douce et de limons provenant de la centrale hydroélectrique de Saint-Chamas a été classé le 20 novembre 2009 grâce à la limitation effective des rejets. En conséquence, l’eau excédentaire est désormais rejetée dans la Durance, pour un total d’environ deux milliards de mètres cubes.
Cette réduction des quotas de rejet n’est pas sans conséquence puisque les centrales de Salon-de-Provence et de Saint-Chamas ne fonctionnent désormais qu’à 30 % de leur potentiel, réduisant ainsi la production d’énergie renouvelable et entraînant un manque à gagner de 20 à 40 millions d’euros par an pour EDF ([46]). Par ailleurs, les contraintes liées au lissage des rejets en Durance et dans l’étang de Berre amenuisent la réactivité de la chaîne de production d’électricité.
2. La réduction progressive des rejets dans l’étang de Berre
En application de ces quotas, les rejets d’eau douce et de limons dans l’étang de Berre ont été fortement restreints. Ces derniers sont calculés sur une année hydrologique, à savoir du 1er novembre au 31 octobre. Compte tenu des différentes contraintes pesant sur les rejets (notamment le lissage hebdomadaire, le taux de salinité et la nécessité de respecter des plafonds de rejet multiples), EDF n’est pas en mesure d’utiliser chaque année la totalité des quotas prévus au règlement d’eau.
Volumes annuels d’eau douce et de limons apportés
par l’usine EDF de Saint Chamas à l’étang de Berre
|
Années |
Eau douce (en millions de m3) |
Limons (en tonnes) |
|
2005-2006 |
788,2 |
45 632 |
|
2006-2007 |
841,4 |
40 756 |
|
2007-2008 |
665,6 |
57 011 |
|
2008-2009 |
1 057,8 |
43 740 |
|
2009-2010 |
951,1 |
57 229 |
|
2010-2011 |
1 035,9 |
45 458 |
|
2011-2012 |
780,1 |
59 505 |
|
2012-2013 |
1 035 |
57 918,8 |
|
2013-2014 |
959,6 |
33 653,3 |
|
2014-2015 |
985,5 |
57 751,6 |
|
2015-2016 |
1 185,4 |
54 759,2 |
|
2016-2017 |
1036 |
34 070,3 |
|
2017-2018 |
1 198,2 |
49 782 |
|
2018-2019 |
840,2 |
30 019,3 |
Source : EDF.
Les rejets ont ainsi été en moyenne, depuis 2005, de 954 millions de mètres cubes d’eau douce et de 48 000 tonnes de limons par an.
B. Les indices de l’amélioration de l’état écologique
Selon l’ensemble des acteurs auditionnés, l’état écologique de l’étang est en phase d’amélioration durable. Plusieurs mesures permettent de confirmer cette amélioration. Ainsi, il a été rappelé que la pollution chimique était désormais maîtrisée, même si elle demeure présente dans les sédiments de l’étang, à quelques dizaines de centimètres de profondeur. Les paramètres écologiques s’améliorent également. En témoigne notamment la progression des zostères, qui est l’un des principaux marqueurs du bon état écologique des eaux. Leur surface est passée de 1,2 hectares en 2009 à 18 hectares en 2017 ([47]).
Autre élément encourageant, les treize plages ouvertes de la lagune sont classées « eau de qualité bonne » et même « excellente » pour neuf d’entre elles. Un pavillon bleu a même été obtenu cette année par l’une des plages de l’étang. Dans quasiment toutes les plages, les taux d’entérocoques et d’Eschérichia Coli sont en dessous du seuil de détection, soit une eau qui peut être considérée comme d’excellente qualité. Ce suivi est certifié depuis 2013 par le label « Démarche qualité des eaux de baignade », qui valorise les efforts engagés pour assurer une bonne qualité des eaux de baignade.
Conséquence de cette double amélioration de l’état chimique et écologique des eaux, le nombre d’activités autorisées dans l’étang a progressé ces dernières années. Ainsi, la pêche dans l’étang a de nouveau été autorisée en 1994 ([48]) et de nombreuses plages ont été rouvertes à partir des années 2000. Cette évolution positive a été visible s’agissant de la production de moules. En 2008, compte tenu de l’amélioration des conditions sanitaires, l’étang de Berre a été classé en zone C pour les bivalves fouisseurs, permettant la récolte des naissains de moules. Puis, les coques et les palourdes s’étant développées à certains endroits de l’étang, la classification a été élevée au niveau B en janvier 2018, permettant le développement de la pêche professionnelle ([49]). Il faut noter les conséquences positives du développement de ces activités, à la fois d’un point de vue économique et social, mais aussi d’un point de vue environnemental, les moules et les palourdes contribuant à fixer des nutriments.
La pêche au sein de l’étang de Berre semble également connaître une dynamique positive. C’est ce qui ressort d’une étude menée à l’initiative du GIPREB en 2017 et 2018, dont les résultats ont été publiés en 2019 ([50]). Elle porte à la fois sur la pêche professionnelle et sur la pêche amateur et montre que cette activité se développe, avec 65 bateaux de pêche professionnelle recensés en 2018, contre 31 navires en 2005 et 50 en 2011. Sont principalement pêchées l’anguille, la daurade, le muge et la sole, chaque pêche ayant ses techniques et ses exigences propres. L’analyse des quantités pêchées montre une tendance plutôt à la hausse mais également une variabilité interannuelle forte qui induit une fragilité importante du secteur. La pêche amateur est également substantielle. Elle a été évaluée par l’étude précitée à un volume annuel compris entre 338 et 770 tonnes par an.
Type et quantités de poissons pêchés dans l’étang de Berre
(pêche professionnelle)
Unité : tonnes.
Source : GIPREB et IFREMER.
Toutefois, la pêche au sein de l’étang de Berre a pu être entravée, ces dernières années, par le développement de Mnemiopsis leidyi, une espèce de macroplancton qui a proliféré dans les eaux de l’étang de Berre à la suite d’une arrivée accidentelle dans des eaux de ballasts de navire. Ces organismes sont susceptibles de colmater les filets des pêcheurs et d’entraîner des pertes économiques pouvant aller jusqu’à 50 %. Par ailleurs, cette espèce serait susceptible de favoriser le maintien de condition hypoxiques au sein de la masse d’eau ([51]) et, en cas de forte prolifération, d’endommager les moteurs des bateaux de nautisme et de compromettre la baignade.
Ce sentiment d’amélioration est également majoritaire parmi les personnes ayant participé à la consultation publique, signe qu’il s’agit d’une perception partagée. L’augmentation de la fréquentation des plages de l’étang au cours des dernières années peut aussi témoigner de cette évolution des perceptions ([52]).
Réponses à la question : « Selon vous, la qualité des eaux de l’étang
s’est-elle améliorée ou dégradée au cours des dix dernières années ? »
Source : consultation en ligne. Cf. annexe.
C. La malaïgue de 2018 et la remise en cause des progrès enregistrés
Toutefois, l’année 2018 a connu un important coup d’arrêt aux progrès enregistrés antérieurement. En effet, l’été 2018 a été marqué par un épisode de malaïgue. Ce phénomène, commun à de nombreuses lagunes méditerranéennes, résulte d’une absence de vent et de températures élevées. La masse d’eau devient alors anoxique (c’est-à-dire dépourvue d’oxygène), entraînant la disparition d’une grande partie de la faune et de la flore qui la peuplent.
La malaïgue de 2018 a été particulièrement forte sur l’étang de Berre ([53]). En effet, l’anoxie a concerné 93 % de la surface de l’étang, ce dernier étant privé d’oxygène à partir de 1,5 mètre de profondeur (cf. carte ci-dessous). Dans certaines parties de l’étang de Vaine, cette anoxie a concerné la totalité de la colonne d’eau, jusqu’à la surface ([54]). Elle a entraîné la mort de milliers de poissons, des invertébrés et des coquillages et la suspension de la pêche à la palourde en juillet 2018. Par ailleurs, la surface des herbiers a été réduite de 55 %, alors que ces derniers étaient en croissance depuis plusieurs années ([55]). Elle a été d’autant plus mal vécue qu’elle a pris place dans une phase de progression de la biodiversité au sein de l’étang depuis plusieurs années.
Surface de l’étang soumise à anoxie en août 2018
Source : GIPREB, Observatoire du milieu, Bilan annuel 2018, p. 59. La zone rouge correspond à la surface de l’étang concernée par l’anoxie.
Cet épisode démontre que l’état écologique de l’étang n’est pas stable. Il est susceptible de modifications brutales, sous l’effet des différents facteurs qui en déterminent l’état (mistral, rejets d’eau douce, crues des rivières…) et « qui sont autant d’impulsions violentes pour la plupart non « prévisibles », aléatoires, qui font de l’étang de Berre un système en transition permanente aux équilibres instables » ([56]).
Une controverse a éclaté au sujet de la responsabilité éventuelle des turbinages d’EDF dans la survenue et la durée de cette crise. En effet, EDF a rejeté de manière exceptionnelle (et hors quotas) 40 millions de mètres cubes d’eau et 2 800 tonnes de sédiments du fait de travaux du syndicat mixte d’aménagement de la vallée de la Durance pour le confortement de digues (qui nécessitaient un niveau plus bas de la rivière) et de la nécessité de faire baisser le niveau du barrage de Serre-Ponçon en raison d’une fonte tardive des neiges ([57]).
Pour l’Observatoire du milieu du GIPREB, cette malaïgue a été causée par un « effet cocktail » de plusieurs facteurs ([58]) : des turbinages importants de la centrale EDF qui ont accentué la stratification des eaux et les apports en nutriments, des conditions climatiques de chaleur et d’absence de vent, la présence importante de macro-organismes benthiques consommateurs d’oxygène et l’absence d’une masse critique de zostères permettant d’oxygéner l’étang. Pour le GIPREB, si les turbinages d’EDF qui sont intervenus à partir du 9 août à un moment où la malaïgue était déjà présente ne peuvent pas en être à l’origine, ils auraient contribué à la prolongation de la crise jusqu’en décembre 2018.
Pour EDF, la crise de malaïgue ne peut pas être imputée aux rejets de l’usine de Saint-Chamas ([59]). En effet, d’une part, certaines années ont connu un turbinage plus fort et n’ont pas suscité de malaïgue (par exemple l’année 2013), et d’autre part, des années avec un turbinage très faible ont connu une malaïgue (2006 par exemple). La crise s’expliquerait donc par les conditions climatiques exceptionnelles de 2018 : une année très chaude combinée à une absence de vent estival. Par ailleurs, de tels épisodes de malaïgue ont été décrits dès la fin du XIXe siècle, soit avant l’ouverture de la centrale de Saint-Chamas. Enfin, EDF note que les deux derniers épisodes de malaïgue (2006 et 2018) de l’étang de Berre coïncident avec ceux qu’a connu l’étang de Thau (qui n’est pas soumis à des rejets d’eau douce), ce qui confirmerait l’influence principale des conditions climatiques dans leur survenue.
Dans une note complémentaire à leur rapport principal, les inspecteurs du CGEDD concluaient au fait que la cause principale de l’épisode de malaïgue résultait de la concomitance entre l’absence de vent fort susceptible de brasser les eaux de l’étang, et de mettre un terme à la stratification, et des températures très élevées. Ils notaient par ailleurs que les rejets d’EDF étaient postérieurs au déclenchement de la crise, leur attribuant un rôle « marginal voire négligeable » ([60]). Les auteurs estimaient toutefois que l’absence d’information préalable ou postérieure de la part d’EDF concernant ses rejets exceptionnels était « un manquement qu’il conviendra de ne plus réitérer » ([61]).
La crise de malaïgue de l’année 2018 a donc montré la fragilité du rétablissement de l’étang de Berre, qui reste marqué par des « déséquilibres constants », susceptibles de modifier brutalement le fonctionnement de la masse d’eau ([62]).
IV. La nécessité de préparer le long terme
Si, compte tenu de la situation écologique actuelle de l’étang de Berre et malgré les progrès enregistrés pendant ces dernières années, la probabilité d’atteindre le bon état écologique des eaux en 2027 est plus qu’incertaine (A), la situation de l’étang de Berre doit désormais être analysée dans un contexte marqué par le changement climatique (B) et en prenant en compte plusieurs échéances à venir (C).
A. Les difficultés à atteindre le bon état écologique des eaux
Les principales règles applicables en matière de qualité des eaux découlent de la directive n° 2000/60/CE du Parlement européen et du Conseil du 23 octobre 2000 établissant un cadre pour une politique communautaire dans le domaine de l’eau (dite directive cadre sur l’eau ou DCE). Cette directive fixe, dans son article 4, un objectif de « bon état des eaux de surface ». Elle prévoit que ce bon état soit atteint en 2015, sous réserve de facultés de reports jusqu’en 2027. À partir de cette date, les États dont certaines masses d’eau ne sont pas dans un bon état seront passibles d’actions en manquement. D’après les informations fournies par la direction de l’eau et de la biodiversité et par les services de la Commission européenne, de très nombreuses masses d’eau en Europe et en France seraient susceptibles d’être concernées, du fait de leur mauvais état écologique.
Le bon état d’une masse d’eau englobe son bon état :
– chimique : la mesure porte sur la présence et la concentration dans l’eau et dans la matière vivante d’une liste de 41 substances polluantes fixée par la directive. Il suffit qu’une seule substance excède les seuils fixés pour que l’indicateur chimique soit mauvais ;
– écologique : pour l’étang de Berre, les éléments de qualité suivis sont les phytoplanctons, les paramètres physico-chimiques d’appui (essentiellement les nutriments et la présence d’oxygène dissous), les macrophytes (espèces de référence et algues opportunistes) et la macrofaune benthique associée au substrat meuble. Pour chacun de ces éléments, la masse d’eau est classée en cinq catégories allant de très bon à mauvais. L’indicateur écologique prend la valeur de l’élément ayant obtenu le classement le plus mauvais.
Pour être considérée comme en bon état au regard de la directive, la masse d’eau doit être à la fois en bon état chimique et en bon état écologique.
Pour l’heure, l’objectif de bon état des eaux de l’étang de Berre en 2027 est l’objectif figurant dans le schéma directeur d’aménagement et de gestion des eaux (SDAGE) 2016-2021.
Objectifs DCE pour la masse d’eau de l’étang de Berre
Source : SDAGE 2015-2021.
Il revient à l’IFREMER d’assurer le suivi des différents paramètres (chimiques comme écologiques) qui entrent dans le cadre de la DCE pour l’ensemble des lagunes méditerranéennes. Afin de déterminer si l’objectif de bon état de la masse d’eau pouvait être atteint en 2027, le préfet coordonnateur de bassin a saisi le conseil scientifique du comité de bassin d’une demande d’expertise en 2016. Dans son avis, ce dernier se montre réservé quant à la possibilité d’atteindre un bon état des eaux de l’étang en 2027 ([63]).
À l’heure actuelle, l’état écologique pour chaque masse d’eau est le suivant :
– le Grand étang est classé « médiocre » pour l’état écologique du compartiment macrophytes en 2018 ;
– l’étang de Vaïne est classé « médiocre » au regard des macrophytes du compartiment macrophyte et l’état physico-chimique (ces derniers ne peuvent pas dégrader la masse d’eau au-delà de l’état moyen) ;
– l’étang de Bolmon est classé « mauvais » pour tous les compartiments en 2015 et 2009, hormis un classement « médiocre » pour la macrofaune benthique. Les données des suivis plus récents ne sont pas encore disponibles.
Classement de l’État Écologique des masses d’eau de l’Étang de Berre au titre de la DCE
Lecture : rouge : mauvais ; orange : médiocre ; jaune : moyen ; vert : bon ; bleu : très bon.
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Grand étang |
Vaine |
Bolmon |
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État écologique |
2018 |
2018 |
2015 |
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Phytoplancton |
2018 |
2018 |
2015 |
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Macrophytes |
2018 |
2018 |
2009 |
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Macrofaune benthique |
2015 |
2009 |
2009 |
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Physico-chimique |
2018 |
2018 |
2015 |
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État chimique |
2018 |
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Chimie eau |
2018 résultats partiels* |
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Chimie matière vivante |
2018 |
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État DCE |
2018 |
2018 |
2015 |
Source : GIPREB
Le principal facteur déclassant au titre de la DCE est constitué par les macrophytes, c’est-à-dire les plantes aquatiques de grande taille. La principale espèce de référence en la matière est, pour l’étang de Berre, les zostères. Leur surface a été considérablement amoindrie à la suite de l’ouverture de l’usine de Saint-Chamas, privant ainsi l’étang d’une partie de son oxygène. Pour le comité de bassin, le rythme de croissance observé pour les zostères ne permettra pas d’atteindre l’objectif de 50 % de surfaces potentielles colonisées en 2027, ce qui serait nécessaire pour atteindre le bon état écologique. De surcroît, l’avis du conseil scientifique a été rendu avant la crise de 2018 qui a détruit une part conséquente des herbiers de zostères existants (entre 40 et 60 %).
Évolution des herbiers de zostère
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2009 |
2014 |
2017 |
2019 |
Objectif DCE |
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1,4 ha |
4,4 ha |
17,9 ha |
Entre 7,2 et 13 ha |
1 500 ha |
Source : GIPREB. L’objectif de 1500 hectares est mentionné dans l’avis précité du conseil scientifique du comité de bassin, p. 6.
Le CGEDD dresse un constat encore plus pessimiste, en soulignant qu’« à l’échelle mondiale, très rares sont les masses d’eau anoxiques dont l’état a pu être reconquis, moins d’une quinzaine » ([64]). Au demeurant, le bon état pourrait également ne pas être atteint pour les rivières du bassin versant.
La notion d’« objectifs environnementaux moins stricts »
Sur le fondement de la directive-cadre sur l’eau, il incombe aux États membres d’atteindre un bon état écologique pour l’ensemble de leurs masses d’eau au plus tard en 2027. Après 2027, ils pourront toutefois invoquer l’article 4.5 de la directive-cadre, qui autorise à viser la réalisation d’« objectifs environnementaux moins stricts ». Cette dérogation concerne les masses d’eau fortement touchées par l’activité humaine et pour lesquelles la réalisation des objectifs entraînerait un coût disproportionné. Pour bénéficier de cette dérogation, il est également nécessaire que l’activité humaine dégradant l’état de la masse d’eau ne puisse pas être assurée autrement, que l’état de la masse d’eau soit optimal indépendamment des dégradations engendrées par l’activité humaine et que l’état de la masse d’eau ne se dégrade plus.
La France devrait demander massivement le recours à cette dérogation à échéance 2027. Les différents acteurs – à l’exception du GIPREB – semblent s’accorder sur la difficulté à atteindre le bon état des eaux d’ici 2027 s’agissant de l’étang de Berre. Cette situation ne serait d’ailleurs pas unique en France, puisque seules 44 % des masses d’eau sont actuellement en bon état écologique (et 40 % en Europe) ([65]). Mais le rapporteur souligne que le recours à cette dérogation ne se justifie pas et que l’atteinte des objectifs écologiques fixés par la directive pour 2027 est primordial pour faire de l’étang une vitrine et un exemple de résilience écologique
Paragraphe 5 de l’article 4 de la directive 2000/60/CE
du Parlement européen et du Conseil du 23 octobre 2000
« 5. Les États membres peuvent viser à réaliser des objectifs environnementaux moins stricts que ceux fixés au paragraphe 1, pour certaines masses d’eau spécifiques, lorsque celles-ci sont tellement touchées par l’activité humaine, déterminée conformément à l’article 5, paragraphe 1, ou que leur condition naturelle est telle que la réalisation de ces objectifs serait impossible ou d’un coût disproportionné, et que toutes les conditions suivantes sont réunies :
« a) les besoins environnementaux et sociaux auxquels répond cette activité humaine ne peuvent être assurés par d’autres moyens constituant une option environnementale meilleure et dont le coût n’est pas disproportionné ;
« b) les États membres veillent à ce que :
« – les eaux de surface présentent un état écologique et chimique optimal compte tenu des incidences qui n’auraient raisonnablement pas pu être évitées à cause de la nature des activités humaines ou de la pollution,
« – les eaux souterraines présentent des modifications minimales par rapport à un bon état de ces eaux compte tenu des incidences qui n’auraient raisonnablement pas pu être évitées à cause de la nature des activités humaines ou de la pollution ;
« c) aucune autre détérioration de l’état des masses d’eau concernées ne se produit ;
« d) les objectifs environnementaux moins stricts sont explicitement indiqués et motivés dans le plan de gestion de district hydrographique requis aux termes de l’article 13 et ces objectifs sont revus tous les six ans. »
B. Les effets attendus du changement climatique
Le changement climatique en cours aura des conséquences sur le régime des pluies et donc sur la quantité de ressource en eau disponible. À ce titre, la Méditerranée semble connaître un réchauffement supérieur à la moyenne planétaire ([66]). Un rapport élaboré par les 80 experts du Réseau d’experts méditerranéens sur le changement climatique et environnemental (MedEC) attendu pour l’année 2020 devrait préciser les connaissances scientifiques en la matière. Les résultats préliminaires indiquent qu’à l’horizon 2040, les températures régionales devraient avoir augmenté de 2,2 degrés, et la disponibilité en eau douce pourrait avoir diminué de 15 %.
Augmentation anticipée des températures
dans la zone Durance-Verdon d’ici 2040
Source : Rapport final du projet R2D2 2050, Risque, ressource en eau et gestion durable de la Durance en 2050, novembre 2014, p. 100.
Effets du changement climatique sur la région méditerranéenne
Source : MedEC, 2019.
S’agissant du bassin de la Durance-Verdon, une étude spécifique, baptisée R2D2 2050 a été publiée en 2014 ([67]). Elle ambitionne, grâce à une équipe pluridisciplinaire, de modéliser l’hydrologie et les usages de la ressource en eau à échéance 2050, dans le contexte du changement climatique. Ses principaux résultats sont les suivants ([68]) :
– une augmentation des températures moyennes de un à trois degrés ayant des conséquences sur l’hydrologie de montagne ;
– une évolution incertaine des précipitations ;
– une diminution de la ressource en eau durant la période estivale pouvant entraîner des difficultés à maintenir la cote touristique (c’est-à-dire la quantité d’eau, dans les rivières, de nature à permettre le maintien des activités touristiques) ;
– une diminution de la production hydroélectrique causée notamment par la réduction des apports en eau et par la satisfaction prioritaire des autres usages de l’eau.
Bassin versant de la Durance et du Verdon
Source : Rapport final du projet R2D2 2050, Risque, ressource en eau et gestion durable de la Durance en 2050, novembre 2014.
Au total, la région PACA serait moins touchée que d’autres régions françaises par les risques de diminution de la ressource en eau douce, compte tenu de la proximité du « château d’eau » que constituent les Alpes et des infrastructures anciennes de transport d’eau ([69]). Toutefois, une diminution des débits en eau est à anticiper. Elle pourrait être proche de 20 mètres cubes par seconde à Cadarache mais serait plus particulièrement gênante pour l’amont des bassins versants ([70]). Le Rhône pourrait, pour sa part, perdre de 5 à 30 % de son débit d’ici 2050 ([71]).
Ainsi, pour la Société du Canal de Provence, il n’existe pas de réel conflit d’usage de la ressource en eau en Provence, mais davantage un conflit d’usage entre les utilisations de cette dernière et la production hydroélectrique ([72]).
S’agissant plus précisément des conséquences du changement climatique sur l’étang de Berre, aucun des interlocuteurs de la mission d’information n’a fait état de la réalisation d’études particulières, que ce soit s’agissant des conséquences de l’augmentation des températures, de l’élévation du niveau de la mer ou de la réduction des précipitations. Compte tenu de la diminution des débits de la Durance prévue dans le cadre du projet R2D2 et du caractère prioritaire d’autres usages de l’eau (agriculture, eau potable…), il est probable que les quantités d’eau destinées à la production hydroélectrique soient conduites à diminuer. Par ailleurs, l’augmentation des températures et la diminution du vent pourraient favoriser l’augmentation des épisodes de malaïgue (cf. supra). Il sera enfin nécessaire de mesurer les effets de l’élévation du niveau des eaux sur les activités se situant sur le pourtour de l’étang et sur son écosystème même, les premières prévisions à ce sujet n’étant toutefois pas alarmantes ([73]). À l’échelle du bassin, les pourtours de l’étang de Berre sont vus comme une zone présentant plutôt moins de vulnérabilités face au changement climatique ([74]).
C. Une restauration à penser sur le long terme
De nombreux facteurs incitent à penser la réhabilitation de l’étang de Berre sur le long terme. En premier lieu, l’évolution de telles masses d’eau ne peut être envisagée qu’à échéance d’une décennie, compte tenu de leur inertie et de l’action progressive sur les différents facteurs. Les actions menées par le passé, que ce soit concernant la diminution des rejets d’eau douce et celle des différents polluants, le démontrent : l’amélioration de l’état écologique de la masse d’eau a été réelle mais progressive. Par ailleurs, les concessions hydroélectriques ne peuvent être rentabilisées qu’à échéance de plusieurs décennies ([75]). Enfin, le changement climatique implique, comme évoqué, de penser l’avenir de l’étang de Berre sur la durée du XXIe siècle.
Plusieurs points d’étape doivent permettre d’ouvrir la voie à la réhabilitation de l’étang et peuvent fournir autant d’occasions de dresser un bilan des progrès accomplis et des efforts restant à engager.
Le congrès mondial pour la nature de l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN) qui doit se tenir à Marseille doit constituer un moment fort pour l’étang de Berre, qui se situe à proximité immédiate. Initialement prévu en juin 2020, il a été reporté en janvier 2021 du fait de l’épidémie que nous traversons. Parmi les axes retenus figurent notamment l’adaptation au changement climatique et la préservation de la ressource en eau douce ([76]). Les meilleurs experts de la planète en matière de biodiversité et de protection de la nature seront réunis à quelques kilomètres de l’étang de Berre. Ce doit être l’occasion d’apprendre des expériences menées ailleurs dans le monde et de recueillir des pistes innovantes pour la réhabilitation de l’étang. Il est également essentiel que l’étang de Berre serve de vitrine à ce changement et montre l’exemple d’une réhabilitation réussie, en matière de biodiversité et de solutions fondées sur la nature. À ce titre, les propositions contenues dans le présent rapport doivent servir de ligne de conduite et leur mise en œuvre doit être engagée avant l’ouverture du Congrès.
Les Jeux olympiques de 2024 constitueront un autre point d’étape. Certaines de ses épreuves, notamment la voile, se dérouleront dans la rade de Marseille. Dans ce cadre, plusieurs des communes riveraines de l’étang ont plaidé pour que ce dernier puisse accueillir les bases d’entraînement des équipes nationales de voile. Ceci ne sera possible que si l’étang se trouve lui-même dans un bon état écologique et si sa gouvernance permet une gestion harmonieuse de la masse d’eau. Berre-L’étang ou Martigues ont ainsi été labellisées « Terres de jeux 2024 », ce qui leur permet de candidater à l’accueil des délégations sportives. Une accélération de la mise en œuvre des mesures de réhabilitation pourrait également permettre d’envisager l’organisation de certaines épreuves sur l’étang de Berre.
Bien entendu, l’échéance de 2027 est également essentielle pour l’étang de Berre. Il s’agit en effet de la date limite à laquelle, sur le fondement de la directive-cadre sur l’eau, l’ensemble des masses d’eau doivent se trouver dans un bon état écologique. Cette échéance est cruciale et doit structurer les efforts à accomplir durant la décennie à venir. Quelle que soit la décision prise quant à l’atteinte des objectifs ou à une demande de dérogation, la date de 2027 est un point de passage essentiel.
Enfin, à plus long terme, certains élus du pourtour de l’étang de Berre, et en particulier le maire de Martigues M. Gaby Charroux, ont porté l’idée, depuis plusieurs années, d’une inscription de l’étang de Berre au patrimoine mondial de l’humanité de l’UNESCO. L’étang de Berre constituerait un bien mixte, culturel et naturel, à l’image du Mont-Perdu dans les Pyrénées ([77]). Pour obtenir un tel classement, il est toutefois nécessaire de démontrer la valeur universelle du bien. Par ailleurs, il sera nécessaire que l’état écologique de l’étang soit irréprochable si un classement est envisagé sur des critères naturels. La première étape de la procédure de classement réside dans l’inscription du bien sur la liste indicative nationale. Or, si la rade de Marseille ou la Camargue figurent sur la liste indicative française, tel n’est pas encore le cas de l’étang de Berre ([78]). Ce classement a été plusieurs fois évoqué devant la mission d’information et a fait l’objet d’appréciations diverses. S’il est susceptible de donner une perspective motivante pour la réhabilitation de l’étang, de nombreuses difficultés demeurent à surmonter. Néanmoins, c’est bien au double titre de sa qualité naturelle et de son histoire humaine que ce classement est demandé : il s’agirait ainsi d’une reconnaissance de l’exemplarité de l’action entreprise à différents niveaux pour la réhabilitation de l’étang et qui montre déjà de nombreux résultats positifs. Cette démarche s’inscrirait ainsi dans une dynamique d’interactions vertueuses.
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Deuxième partie : Mobiliser tous les leviers disponibles pour réhabiliter l’étang de Berre
Le dernier rapport du CGEDD se concentre sur la réalisation d’« actions sans regret », c’est-à-dire qui auront des effets positifs quels que soient les choix réalisés dans le futur ([79]). Il apparaît à la mission que cette piste n’est pas suffisamment ambitieuse au regard du temps déjà perdu pour la réhabilitation de l’étang de Berre. Ce sont à l’inverse tous les moyens d’action qui doivent être mis en œuvre, dans le cadre d’une stratégie d’ensemble, pour faire progresser la qualité des eaux de l’étang.
Les enjeux de la réhabilitation de l’étang sont non seulement environnementaux, mais également économiques et sociaux, dans la mesure où près de 80 % des répondants à la consultation organisée par la mission d’information souhaiteraient débuter de nouvelles activités en cas d’amélioration de la qualité de ses eaux ([80]). Sont notamment citées, la baignade, les activités nautiques, la pêche ou les promenades.
C’est donc bien l’ensemble des leviers qui doivent être mobilisés, depuis la limitation des rejets de l’usine hydroélectrique de Saint-Chamas (I) jusqu’aux solutions fondées sur la nature (IV), en passant par la réouverture à la courantologie du tunnel du Rove (II) et par la poursuite de la politique de réduction des rejets de nutriments (III).
I. Limiter les rejets de la centrale hydroélectrique de Saint‑Chamas
La centrale hydroélectrique de Saint-Chamas se situe au carrefour des enjeux de l’étang de Berre, ainsi qu’en ont témoigné tant les auditions conduites par la mission d’information que les résultats de la consultation publique. Cette situation n’est pas récente puisqu’un référendum d’initiative locale organisé en 1991 avait recueilli 95 % de votes en faveur de la fermeture de la centrale ([81]).
Aujourd’hui, la centrale de Saint-Chamas est soumise aux limites prévues par le règlement d’eau de Salon-Saint-Chamas qui a permis de clôturer la procédure contentieuse européenne. En conséquence, ses rejets annuels moyens sont les suivants : 954 millions de mètres cubes d’eau et 48 000 tonnes de limons par an. Ces rejets sont calculés, en application du règlement d’eau, du 1er novembre au 31 octobre. Au cours de la dernière année complète (2018-2019), les rejets ont été de 840,2 millions de mètres cubes d’eau douce ([82]). Comme évoqué précédemment, ces rejets ont pour conséquence la stratification des eaux de l’étang et le développement des phénomènes d’anoxie.
D’un autre côté, la centrale de Saint-Chamas joue un rôle important dans l’approvisionnement électrique du sud-est de la France. En effet, elle fait figure de « péninsule électrique », disposant de peu de capacités de production d’électricité. Dès lors, la chaîne hydroélectrique Durance-Verdon qui peut être activée en dix minutes permet de sécuriser l’approvisionnement électrique de cette région en produisant 2 000 MW, soit l’équivalent de deux réacteurs nucléaires. EDF note que les quotas d’ores et déjà imposés réduisent la réactivité de la centrale, dans la mesure où l’eau non rejetée dans l’étang doit l’être dans la Durance, ce qui ne peut être réalisé que progressivement.
Par ailleurs, la centrale constitue une source d’énergie renouvelable de pointe. Constituant une source d’énergie pilotable, elle permet de faciliter l’intégration dans le réseau des autres énergies renouvelables (EnR) que sont le solaire et l’éolien. EDF évalue ainsi à 250 000 tonnes de CO2 les rejets supplémentaires de gaz à effet de serre induits par les quotas imposés à la centrale, qui ont abouti à réduire sa production de 600 GWh par an soit 10 % du potentiel total de la chaîne Durance-Verdon ([83]). Enfin, EDF souligne que c’est l’équilibre économique de la concession qui est en cause, dans la mesure où les quotas de 2005 induisent déjà une perte d’exploitation de six millions d’euros par an en moyenne. Il faut d’ailleurs noter que les quotas de la centrale de Saint‑Chamas ont également des conséquences pour le fonctionnement de la centrale de Saint-de-Provence située en amont sur le canal.
Par ailleurs, des analyses divergentes existent quant à l’impact écologique sur l’étang de Berre d’une diminution des rejets d’eau douce.
Pour EDF, outre les conséquences financières pour l’équilibre de la concession et la diminution de la production d’électricité renouvelable, la diminution des rejets serait également susceptible d’avoir des conséquences négatives sur l’écosystème de l’étang de Berre ([84]). EDF souligne tout d’abord qu’il n’existe pas de modèle permettant de prédire l’évolution de l’écosystème en cas de changement important de circonstances. Il souligne par ailleurs les éléments suivants :
– la diminution des rejets conduirait à une augmentation de la salinité de l’eau en surface mais cette dernière demeurerait inférieure à la salinité de l’eau de mer entrant par le chenal de Caronte. En conséquence, la stratification haline perdurerait et continuerait à ne pouvoir être affaiblie que par l’action du vent ;
– l’augmentation du temps de résidence des eaux de l’étang augmenterait, ce qui favoriserait le stockage des polluants en provenance du bassin versant, notamment le phosphore. En revanche, les apports en azote diminueraient assez fortement mais EDF estime qu’il ne s’agit pas de l’élément limitant dans le cas de l’eutrophisation de l’étang de Berre ;
– les impacts seraient potentiellement importants pour la Basse-Durance, s’agissant notamment de la biodiversité, du fait de l’augmentation des rejets. En effet, la dérivation d’une partie de l’eau vers l’étang de Berre permet de réguler le débit de la Basse-Durance. Une augmentation aurait, selon EDF, des conséquences sur la biodiversité, les ouvrages d’art et les usages.
En conclusion, estime EDF, « les conséquences d’une diminution de ces quotas pourraient être ambivalentes voire négatives sur l’étang de Berre. »
En revanche, selon l’intégralité des autres acteurs rencontrés, les rejets d’eau douce de la centrale hydroélectrique de Saint-Chamas contribuent au mauvais état écologique de la lagune. De nombreux scientifiques auditionnés par la mission d’information ont développé cette analyse, tout en soulignant les limites, évoquées précédemment, des connaissances scientifiques actuelles quant au fonctionnement de l’écosystème de l’étang de Berre.
En effet, la diminution des rejets d’eau douce aurait pour conséquence l’augmentation de la salinité des eaux et donc une diminution de la stratification de la masse d’eau. S’il est vrai que la centrale de Saint-Chamas ne constitue pas la seule source d’eau douce de l’étang de Berre, elle en est la principale puisqu’environ 80 % de l’eau douce qui parvient à l’étang de Berre en provient. Toute diminution des rejets aurait donc des conséquences sur la diminution de la stratification de la masse d’eau ([85]). Ainsi, avec une stratification moins importante, le brassage de la colonne d’eau serait facilité et pourrait donc être réalisé par un vent moins fort. En conséquence, les épisodes de brassage augmenteraient, réduisant l’anoxie qui règne au fond de l’étang. Les études menées sur les conséquences de la diminution des rejets en 2006 semblent confirmer cette interprétation puisque cette diminution a été concomitante d’une élévation de la salinité dans la colonne d’eau et de la présence d’oxygène dans les couches les plus profondes de la masse d’eau ([86]).
Par ailleurs, en cas de diminution de la stratification de la colonne d’eau, la remobilisation du phosphore prisonnier dans les sédiments devrait être moins importante ([87]). Elle est en effet plus forte dans des conditions d’hypoxie ou d’anoxie. Une diminution des rejets entraînerait donc une diminution substantielle des apports en azote (la centrale étant leur source principale), mais aussi une baisse de la mobilisation du phosphore compris dans les sédiments. Il demeure toutefois des incertitudes scientifiques quant au volume et aux conditions de la remobilisation du phosphore emprisonné dans les sédiments. Il n’en est pas moins probable que la diminution de ces apports limite les arrivées d’azote et de phosphore et donc l’eutrophisation de la masse d’eau.
Enfin, la diminution des apports solides (limons) ferait diminuer la turbidité de la masse d’eau et serait donc susceptible d’améliorer la croissance et la diffusion des herbiers de zostères.
À l’inverse, les scientifiques consultés s’accordent également à estimer que la diminution des rejets entraînera une augmentation de la durée de résidence de l’eau et des nutriments, ce qui serait facteur de renforcement de l’eutrophisation. Toutefois, les effets de cette augmentation sur l’écosystème sont mal connus. Surtout, leur combinaison avec les autres effets attendus ne peut pas être aujourd’hui anticipée faute de modèle global et paramétré simulant le comportement de la masse d’eau.
Au final, l’avis des scientifiques rencontrés est qu’une diminution des rejets « aurait un effet bénéfique pour l’écosystème qui serait immédiat » ([88]). Sur le moyen terme, les effets devraient également être positifs, une fois que l’azote et le phosphore surabondants auront pu être évacués ou consommés. De même, au cours de son audition du 18 février 2020, M. Jean Jalbert, directeur général de la Tour du Valat, a estimé que « dans ces volumes et dans cette qualité, les apports du canal [d’EDF] constituaient un problème. » Pour le conseil scientifique du comité de bassin, la diminution des rejets en eau et en limon pourrait être de nature, à terme, à faire diminuer la quantité globale de nutriments présents dans l’étang et donc l’eutrophisation de la masse d’eau.
Il existe donc un large consensus quant aux effets bénéfiques potentiels d’une diminution des rejets de la centrale de Saint-Chamas dans l’étang de Berre.
B. Les nouvelles procédures en cours aux niveaux national et européen
Le 3 juillet 2019, le GIPREB a annoncé son intention de déposer un nouveau recours devant les juridictions nationales et européennes contre l’État français pour inaction, les rejets de la centrale de Saint-Chamas dans l’étang étant toujours jugés excessifs. Ce recours fait suite à l’annonce, par les services de l’État, de la constitution d’un dossier visant à demander à la Commission européenne une dérogation pour la non-atteinte des objectifs de la directive-cadre sur l’eau en 2027 (procédure précédemment évoquée dite de « l’objectif moins strict » prévue à l’article 4, paragraphe 5, de la directive).
Saisi en référé, le tribunal administratif de Marseille a désigné un expert chargé d’effectuer différents prélèvements dans l’étang. Son rapport aurait été remis au tribunal administratif au cours du mois de janvier 2020. L’expert avait notamment pour mission de :
– constater durant la période estivale, et si nécessaire, au-delà, la pollution de l’étang de Berre, son eutrophisation et l’anoxie en résultant ;
– constater l’évolution des rejets en quantité et en qualité émanant de Salon et de Saint-Chamas tout au long de la période de référence ;
– constater, le cas échéant, la mort des poissons ;
– constater l’évolution des apports en limons ;
– constater l’évolution de la macrofaune benthique ;
– constater la qualité des eaux de l’étang, leur couleur et leur turbidité et les conséquences sur les herbiers.
Ce rapport n’étant pas public, il n’a pas été possible à la mission d’information de prendre connaissance de son contenu.
Par ailleurs, l’association L’Étang Nouveau a également annoncé déposer une plainte devant la Commission européenne pour inaction de l’État à réduire les apports dans l’étang. Ce recours a été déposé le 13 mai 2019 par le cabinet d’avocats Dovislex de Padoue, qui était déjà intervenu au cours du précédent contentieux.
Malgré la clôture de la procédure européenne par une décision de la Commission de 2009 qui avait estimé que la France avait pris les mesures suffisantes pour se conformer à la décision de la Cour de justice du 7 octobre 2004 ([89]), la Commission demeure compétente pour s’assurer que la France se conforme bien à cet arrêt. C’est donc sur ce fondement qu’elle va instruire les plaintes reçues en 2019. Dans ce cadre, elle a saisi les autorités françaises afin de pouvoir disposer de leurs observations, en application de l’article 258 du traité sur le fonctionnement de l’Union européenne (TFUE) ([90]). Si, à l’issue de cette procédure, la Commission devait considérer que la France ne respecte pas la directive-cadre sur l’eau s’agissant de l’étang de Berre, elle pourrait saisir la Cour de justice de l'Union européenne (CJUE) en application de l’article 260, cette dernière étant compétente pour prononcer le paiement d’une somme forfaitaire ou d’une astreinte. Dans tous les cas, même en l’absence de saisine de la CJUE, la Commission a indiqué vouloir renforcer son suivi des mesures prises par la France pour l’amélioration de la qualité des eaux de l’étang de Berre.
Les fondements juridiques de l’action de la Commission européenne
Art. 258 TFUE
Si la Commission estime qu’un État membre a manqué à une des obligations qui lui incombent en vertu des traités, elle émet un avis motivé à ce sujet, après avoir mis cet État en mesure de présenter ses observations.
Si l’État en cause ne se conforme pas à cet avis dans le délai déterminé par la Commission, celle-ci peut saisir la Cour de justice de l’Union européenne.
Art. 260 TFUE
1. Si la Cour de justice de l’Union européenne reconnaît qu’un État membre a manqué à une des obligations qui lui incombent en vertu des traités, cet État est tenu de prendre les mesures que comporte l’exécution de l’arrêt de la Cour.
2. Si la Commission estime que l’État membre concerné n’a pas pris les mesures que comporte l’exécution de l’arrêt de la Cour, elle peut saisir la Cour, après avoir mis cet État en mesure de présenter ses observations. Elle indique le montant de la somme forfaitaire ou de l’astreinte à payer par l’État membre concerné qu’elle estime adapté aux circonstances.
Si la Cour reconnaît que l’État membre concerné ne s’est pas conformé à son arrêt, elle peut lui infliger le paiement d’une somme forfaitaire ou d’une astreinte.
Cette procédure est sans préjudice de l’article 259.
C. le projet de dérivation des eaux du canal edf : une question encore en suspens
Une dérivation de l’eau douce actuellement déversée dans l’étang de Berre est parfois considérée comme l’une des solutions possibles au mauvais état écologique de l’étang (1). Cette dérivation aurait par ailleurs pour effet de valoriser la ressource en eau douce (2).
1. Les scenarii de la dérivation et de la restitution
Pendant de nombreuses années, le GIPREB, soutenu notamment par le collectif d’associations « L’étang marin », a pris position pour une dérivation des eaux issues de la Durance à l’aval de l’usine hydroélectrique de Saint-Chamas. Ainsi, plutôt que d’être rejetées dans l’étang de Berre, ces eaux seraient conduites à nouveau vers le Rhône. Ce projet aurait le triple avantage de permettre de maximiser le potentiel de l’usine hydroélectrique de Saint-Chamas, dans le cadre de la valorisation des sources d’énergie renouvelables, de disposer d’une ressource accrue en eau douce et de stopper les rejets d’eau douce dans l’étang de Berre, ce qui serait susceptible de mettre fin à la stratification des eaux de l’étang, ou en tout cas de la faire fortement régresser. Par ailleurs, les apports, notamment en azote, seraient fortement réduits, puisque les rejets de la centrale représentent près de 60 % de ces derniers, contribuant ainsi à la réduction de l’eutrophisation du milieu. Enfin, dans un contexte où les limons transportés par le Rhône sont de moins en moins nombreux et où la Camargue se trouve en déficit hydrique de plus en plus important, les limons et l’eau du canal usinier pourraient être précieux pour ce territoire s’ils étaient dérivés vers le Rhône.
Toutefois, les effets d’une telle dérivation ne sont pas univoques. En effet, la fin des rejets d’eau douce dans l’étang aurait également pour conséquence d’augmenter le temps de résidence de l’eau dans ce dernier (aux environs de 220 jours ([91])), ce qui pourrait favoriser l’eutrophisation du milieu, les nutriments y étant plus systématiquement enfermés. Par ailleurs, l’étang deviendrait un milieu d’eau salé – et non plus saumâtre – avec des conséquences à prévoir pour la faune et pour la flore. La vitesse de la transition entre l’état actuel et l’état futur n’est pas connue. Enfin, il n’est pas certain que la dérivation des eaux mette totalement fin aux rejets d’eau douce dans l’étang de Berre. En effet, en période de crue de la Durance, il serait certainement nécessaire de pouvoir continuer à rejeter ponctuellement de l’eau dans l’étang ([92]).
Par ailleurs, le projet de dérivation aurait un coût économique non négligeable puisqu’il avait été estimé à environ un milliard d’euros en 2000, montant qui doit avoir substantiellement augmenté en vingt ans. Ainsi, le projet de dérivation a été pour l’instant écarté, le coût apparaissant comme le facteur de blocage principal. Néanmoins, au regard du plan d’investissement massif dans les infrastructures, le projet pourrait être réétudié.
Un projet similaire, présenté à la mission par Via Marina, consisterait à capter l’eau douce rejetée par la centrale de Saint-Chamas au moyen d’un pipeline, en vue de la rejeter dans le Golfe de Fos ou de l’acheminer en Espagne ou en Afrique du Nord, régions qui seront durement touchées par le changement climatique en cours ([93]). Pour ses concepteurs, le projet aurait pour avantage de restaurer la capacité de la centrale de Saint-Chamas (et donc d’engendrer des gains économiques), de contribuer à l’amélioration de la qualité des eaux de l’étang et de ne pas gâcher une précieuse ressource en eau douce. Toutefois, la réalisation de ce projet nécessiterait des investissements importants et incertains et le percement d’un tunnel en parallèle du canal de Caronte.
Il serait également utile d’étudier la possibilité d’installer des micro-centrales sur le cours des canaux existants, notamment ceux qui sont utilisés à des fins d’irrigation. EDF a indiqué à la mission ne pas avoir procédé à de telles évaluations.
Proposition n° 1 : Repenser et moderniser les aménagements hydroélectriques de la chaîne Durance-Verdon (étudier la possibilité d’aménager des micro-centrales sur les canaux existants et réactualiser l’étude sur le projet de dérivation des eaux rejetées par la centrale de Saint-Chamas).
En tout état de cause, le rapporteur tient à souligner que l’eau douce sera la ressource majeure du XXIe siècle et qu’il serait irresponsable de s’en priver. L’eau douce peut ainsi être récupérée pour des usages domestiques, pour la réduction du risque d’incendie ou pour l’agriculture. Elle permet d’allier écologie et économie dans une perspective de développement local. Ainsi, bien que l’usage adéquat de l’eau douce issue de la chaîne Durance-Verdon ne s’impose pas, à l’heure actuelle, comme une évidence, il demeure irresponsable de jeter de l’eau.
2. L’enjeu de la préservation de la ressource en eau douce
Dans le contexte du changement climatique en cours, la ressource en eau douce est en effet destinée à devenir de plus en plus stratégique. Dans ces conditions, le fait de rejeter près d’un milliard de mètres cubes d’eau douce chaque année dans l’étang de Berre peut soulever des interrogations. La mission s’est donc efforcée d’analyser les conditions dans lesquelles cette eau douce pourrait être mieux utilisée. L’audition de la Société du Canal de Provence qui a la responsabilité de sécuriser l’approvisionnement en eau de la Provence a permis de mettre en lumière plusieurs éléments ([94]).
En premier lieu, l’étude R2D2 2050 estime qu’il est possible, y compris dans le contexte du changement climatique, de faire diminuer la sollicitation en eau douce par rapport à la situation présente ([95]). Ceci nécessite toutefois des efforts de modernisation des canaux afin de minimiser les fuites et déperditions. Pour ce faire, le rapport R2D2 2050 préconise trois pistes de travail principales afin d’optimiser la gestion de la ressource en eau douce ([96]) :
– la mise en place d’un programme de réduction des fuites d’eau. La Société du Canal de Provence a confirmé, au cours de son audition, la possibilité d’une telle modernisation ([97]) ;
– le déploiement d’infrastructures de réutilisation des eaux usées à usage agricole, ce qui suppose l’élaboration préalable de normes et de réglementations ;
– la modification de la taxation sur l’eau, instituant une tarification progressive à l’échelle des communes ou des intercommunalités, pour inciter à une plus grande responsabilité.
La modernisation des canaux doit constituer l’axe prioritaire, puisque l’économie en termes de ressource en eau pourrait approcher les 400 millions de mètres cubes par an ([98]).
Par ailleurs, les rejets dans l’étang de Berre sont sans commune mesure avec les prélèvements effectués par la Société du Canal de Provence dans le bassin de la Durance. En effet, alors que ces derniers s’élèvent à environ 250 millions de mètres cubes chaque année, les rejets dans l’étang de Berre sont quatre fois supérieurs. Par comparaison également, il existe une prise d’eau au-dessus de la centrale de Saint-Chamas afin de pourvoir à une partie de l’alimentation en eau du pourtour de l’étang. Cette dernière est de 10 millions de mètres cubes par an et correspond donc à environ 1 % de la quantité d’eau douce rejetée dans l’étang ([99]). Ces rejets représentent donc une énorme quantité d’eau douce qui ne pourrait pas être utilisée intégralement à des fins de consommation humaine ou d’irrigation. Se poserait par ailleurs la question de son stockage dans de grandes proportions.
L’intention initiale du projet de dérivation était l’alimentation en eau d’irrigation de la plaine de la Crau et de la Camargue, qui consomment 1,8 milliard de mètres cubes d’eau par an ([100]). D’après les informations recueillies par la mission d’information auprès de la Société du Canal de Provence, il ne serait pas nécessaire de procurer de l’eau supplémentaire à ces territoires, mais plutôt d’améliorer les infrastructures existantes et les techniques d’irrigation actuelles qui sont peu économes de la ressource en eau ([101]). Bien que conscient de la difficulté de réemployer des volumes d’eau aussi importants, le Rapporteur s’étonne cependant qu’une partie de cette eau ne puisse pas être plus largement réemployée, notamment pour l’alimentation en eau potable, l’agriculture, la protection des massifs forestiers et le renforcement des nappes phréatiques. En outre, la création d’un bassin de rétention pourrait servir des usages polyvalents, notamment pour l’industrie et la protection civile.
Doit également être écartée la piste consistant à faire de l’étang de Berre un lac d’eau douce qui est évoquée dans le dernier rapport du CGEDD. Elle était motivée par le caractère stratégique de la ressource en eau dans le cadre du changement climatique. Sa réalisation nécessiterait de doter le chenal de Caronte d’une écluse ([102]) pour restreindre les entrées d’eau de mer, dont le coût n’est pas estimé. Par ailleurs, cette modification induirait une modification très importante de l’écosystème de l’étang.
D. La nécessité d’un nouveau cadre réglementaire
L’opportunité, pour améliorer la qualité de la masse d’eau, d’une nouvelle diminution des rejets de la centrale hydroélectrique de Saint-Chamas est l’un des points qui suscite le plus de débats. Il voit s’affronter deux positions adverses (1). Doivent également être soulevées les questions de la transparence des conditions de rejets (2) et du bassin de décantation de Cadarache (3).
1. La diminution des quotas de rejets
Comme évoqué précédemment, les derniers quotas de rejets d’eau douce et de limons dans l’étang de Berre ont été fixés à la suite du contentieux européen de 2005. Ils figurent désormais au règlement d’eau de la concession hydroélectrique. Les rejets d’eau douce sont ainsi limités à 1 200 millions de mètres cubes par an, avec des mécanismes de lissage hebdomadaire. Pour ce qui concerne les limons, ils sont plafonnés à 60 000 tonnes par an. Par ailleurs, des seuils de salinité dans l’étang de Berre doivent être respectés. Incontestablement, la mise en œuvre de ces quotas ainsi que les autres actions menées à bien durant les deux dernières décennies ont permis une amélioration tendancielle de l’état écologique de l’étang.
Toutefois, nous sommes encore loin du bon état écologique, du fait notamment des multiples forçages que subit l’étang de Berre. Le principal d’entre eux, qui contribue fortement à son instabilité, réside dans les rejets d’eau douce par l’usine de Saint-Chamas. Cette position est à la fois celle des scientifiques rencontrés par la mission d’information, du GIPREB, des associations de préservation de l’environnement et des citoyens qui ont contribué à la consultation publique. Comme évoqué précédemment, seuls les experts d’EDF soutiennent toutefois la position inverse. Il semble donc y avoir un large accord scientifique et social pour une nouvelle diminution des rejets d’eau douce dans l’étang, bien que la diminution de la production d’hydroélectricité qui en résulte est un facteur regrettable.
Ainsi, l’association L’Étang Nouveau préconise une des quotas de rejets d’eau douce dans l’étang de Berre à 300 millions de mètres cubes par an. Compte tenu de l’amélioration de l’état écologique de l’étang au cours de ces dernières années, il semblerait que le GIPREB ait également réorienté son positionnement en faveur d’une diminution des quotas et donc d’une restitution de l’eau non turbinée à la Durance : il ne privilégie plus l’idée d’une dérivation, en tout cas à court terme, mais celle d’une nouvelle réduction de moitié des plafonds de rejet d’eau douce dans l’étang ([103]), pour un quota qui serait porté à 600 millions de mètres cubes ([104]).
Par ailleurs, la France est sous la menace du déclenchement d’une nouvelle procédure contentieuse européenne. Compte tenu du consensus scientifique quant au caractère bénéfique d’une nouvelle réduction des rejets pour l’amélioration de l’état écologique de l’étang de Berre, il est probable qu’une telle réduction soit imposée à la France. La France aurait donc tout intérêt à prendre les devants et à organiser elle-même, dans les meilleures conditions, cette réduction. Un choix doit toutefois être fait entre deux exigences contradictoires : la production d’électricité renouvelable et la restauration écologique de l’étang de Berre. La seule manière de concilier ces deux exigences serait, comme évoqué ultérieurement, d’étudier la transformation de tout ou partie de la chaîne en STEP. Des incertitudes techniques et économiques importantes subsistent toutefois à ce stade quant au caractère réalisable d’un tel projet.
Compte tenu de l’impact très probable des rejets de l’usine hydroélectrique de Saint-Chamas sur l’écosystème de l’étang de Berre et sur l’instabilité de la masse d’eau, la mission préconise de s’engager dans une nouvelle phase de diminution des rejets. Ainsi, un objectif de diminution de plus ou moins 50 % des rejets d’eau douce et de limons pourrait par exemple être fixé. Il devrait être associé avec une démarche d’évaluation, de manière à mesurer aussi précisément que possible les effets de la diminution des rejets sur l’écosystème de l’étang. Cette diminution devrait donc faire l’objet d’un suivi scientifique exigeant. S’il s’avérait – ce qui est peu probable – qu’une diminution des rejets avait pour conséquence une dégradation de l’écosystème, il serait toujours temps de revenir sur cette orientation, une fois ce constat établi, et d’augmenter à nouveau les apports en eau douce et en limons.
Les conséquences d’une telle réduction des rejets doivent être analysées. Ainsi, en cas de diminution, à terme, de moitié des quotas de rejets d’eau douce, la perte de production serait d’environ 98 400 MWh (la moitié de la capacité de production théorique de 196 800 MWh). Toutefois, il faut prendre en compte que l’eau turbinée à Saint-Chamas l’est d’abord à la centrale de Salon-de-Provence avec laquelle elle fonctionne de manière synchrone et à laquelle elle est reliée par un canal usinier. Ainsi, en l’absence d’exutoire entre les deux usines (hormis quelques prélèvements d’eau pour les besoins de l’alimentation agricole), toute limitation de la capacité de production de la centrale de Saint-Chamas se traduit par une limitation de la même amplitude de celles de la centrale de Salon. Les capacités de production brutes des deux usines sont de 0,266 KWh par mètres cubes turbiné.
Elles sont donc aujourd’hui limitées à la production théorique de 319 200 MWh par an et une division par deux des quotas de rejets dans l’étang de Berre entraineraient une perte de capacité totale de production d’au moins 159 600 MWh par an. À titre de comparaison, la marche demeure toutefois moins haute que celles qui ont déjà été franchies, puisqu’il s’agirait de réduire les rejets de 600 millions de mètres cubes par an, alors qu’ils l’ont déjà été de plus de 2,1 milliards de mètres cubes par an. Par ailleurs, dans la perspective d’une diminution des rejets, une meilleure coordination devra être trouvée avec les gestionnaires de l’eau de la vallée de la Basse-Durance, qui recevrait ainsi une quantité d’eau un peu supérieure à ce qu’elle reçoit actuellement.
Une telle réduction des rejets est fortement approuvée par les participants à la consultation publique de la mission d’information (près des deux-tiers des répondants attribuent la note maximale à cette proposition) ([105]). En revanche, la fermeture totale de la centrale, qui est demandée par certains participants, ne semble pas opportune en l’état des connaissances. Il est en effet d’abord nécessaire d’expérimenter une diminution des quotas de rejet afin d’en analyser les résultats. Par ailleurs, une fermeture totale pénaliserait fortement la production d’électricité de toute la chaîne hydroélectrique Durance-Verdon. Enfin, EDF rappelle que les émissions induites par la perte de production déjà effective des centrales de Salon et de Saint-Chamas du fait des contraintes de rejets aujourd’hui en vigueur est de 250 000 tonnes de CO2.
2. L’accroissement de la transparence quant aux conditions de rejets
Le cadre issu du règlement d’eau de 2006 définit les obligations de chacune des parties prenantes, et en particulier d’EDF. Par ailleurs, EDF et le GIPREB sont chargés de la réalisation d’un certain nombre de mesures au sein de l’étang de Berre afin de permettre un suivi de son évolution.
Toutefois, il semblerait que plusieurs acteurs locaux souhaitent que les rejets effectués par EDF s’accompagnent d’une transparence accrue quant à leur date et quant à leur nature. Ainsi, l’absence d’information donnée par EDF s’agissant des rejets exceptionnels de l’été 2018 a été critiquée par le premier rapport du CGEDD, qui a qualifié cette absence d’information de « manquement qu’il conviendra de ne plus réitérer » ([106]). De même, il a été indiqué à la mission d’information que les pêcheurs de l’étang souhaiteraient être avertis, ou au moins informés, des rejets, afin de pouvoir adapter leur activité.
L’adaptation du cadre réglementaire devra donc également porter sur les obligations d’information et de transparence liées aux rejets effectués. Plus généralement, il est nécessaire d’améliorer l’information des riverains de l’étang sur la qualité de ses eaux (sanitaire comme écologique). En effet, plus de la moitié des participants à la consultation publique ont indiqué ne pas disposer de suffisamment d’informations en la matière ([107]).
Proposition n° 2 : Réduire les quotas d’eau douce et de limons rejetés dans l’étang de Berre et améliorer l’information et la transparence sur la gestion des rejets. Instaurer un comité de suivi de la trajectoire de réduction.
3. La question du bassin de délimonage
La question des limons préoccupe les scientifiques depuis le début du projet de rejet d’une partie des eaux de la Durance dans l’étang de Berre. En effet, dès 1950, il avait été demandé à EDF que les prises d’eau à Cadarache et à Mallemort soient équipées « de bassins de délimonage très importants » ([108]). Toutefois, des inquiétudes se sont fait jour à l’occasion de l’enquête publique, provenant notamment des agriculteurs qui craignaient que les vertus fertilisantes des eaux amenées par le canal EDF soient réduites. Dès lors, la décision fut prise de ne pas prendre de mesures initiales visant à réduire la charge en limons des eaux destinées à être rejetées dans l’étang de Berre.
Toutefois, d’autres inquiétudes concernaient le comblement de l’étang et la nécessité de pouvoir continuer à assurer sa navigabilité, ce qui supposait de réduire les apports en limons. Par conséquence, deux mesures ont été arrêtées ([109]). D’une part, EDF s’est engagé à ne pas rejeter dans l’étang les eaux d’une charge solide supérieure à 5 g/l. Dans ces cas, l’eau est restituée à la Durance à Mallemort. D’autre part, l’étang a été doté, au débouché de la centrale de Saint-Chamas, d’une « zone de sédimentation organisée ». Cette zone a vocation à orienter les flux d’eau à la sortie de l’usine et à diriger le panache de sédiments dans un espace bien déterminé en bordure de l’étang, afin que ces derniers n’envasent pas excessivement d’autres zones. Toutefois, ces mesures ne se sont pas révélées suffisantes, du fait notamment de la difficulté à délimoner la zone de sédimentation organisée au sein de l’étang et d’une dispersion des limons supérieure à celle qui avait été envisagée. EDF proposa alors de transformer le réservoir d’éclusée de Cadarache en bassin de délimonage. Ce dernier a été mis en service en 1980, pour une durée de vie estimée à 24 ans (soit jusqu’en 2004). Il était prévu que cette dernière puisse être prolongée par curage ([110]). L’efficacité du bassin était attestée puisqu’il avait permis de diviser par environ trois les apports solides rejetés dans l’étang de Berre par la centrale de Saint-Chamas ([111]). Elle est désormais réduite, du fait du comblement du bassin.
Variation de la profondeur des fonds de l’étang entre 1962 et 1992
Source : Note EDF en réponse au questionnaire de la mission.
Les apports en limons dans l’étang de Berre ont été conséquents mais ils sont en diminution importante, du fait notamment des quotas européens (cf. supra). Ils ont ainsi été ramenés d’une moyenne de 600 000 tonnes par an dans les années 1980, à environ 60 000 tonnes par an aujourd’hui, soit une division par dix ([112]). Toutefois, les rejets de la centrale de Saint-Chamas demeurent encore une source importante, voire principale, d’azote et de phosphore. Il est donc essentiel de réfléchir aux moyens de diminuer ces rejets. Si la question de la diminution des rejets d’eau douce doit être posée en tant que telle, elle ne doit pas empêcher de poser également celle du délimonage. C’est la raison pour laquelle le dernier rapport du CGEDD préconise de s’intéresser au fonctionnement du bassin de délimonage de Cadarache, afin de limiter les apports en nutriments ([113]).
Interrogé sur la perspective d’un curage du bassin, EDF a fait valoir des difficultés d’ordre technique, environnemental, juridique et économique. D’un point de vue technique, le curage est complexe car le bassin se trouve dans une zone très dense et très urbanisée, ce qui rend difficile l’entreposage provisoire des limons à des fins de séchage. Par ailleurs, la quantité de sédiments à curer est très importante (9 millions de mètres cubes soit 18 millions de tonnes). D’un point de vue environnemental, le bassin est situé au sein d’une zone protégée abritant une biodiversité avicole importante. D’un point de vue juridique, les sédiments extraits sont considérés comme des déchets et ne peuvent donc pas être valorisés. Enfin, d’un point de vue économique, le coût du curage entier du bassin est évalué à 90 millions d’euros. Toutefois, EDF indique qu’il « étudie en ce moment la possibilité de curer partiellement le bassin de Cadarache à un coût raisonnable, en lien avec la fragilité économique de la concession. Ce curage permettrait ainsi de mieux valoriser la capacité de production de pointe des centrales de Salon et Saint-Chamas, actuellement contraintes notamment par le quota solide. » ([114]). Il souligne toutefois que le coût d’une telle opération devra être partagé avec d’autres acteurs territoriaux et qu’un changement de la législation relative au statut des sédiments serait de nature à favoriser l’opération.
Proposition n° 3 : Prévoir une obligation de curage du bassin de décantation de Cadarache. Étudier l’opportunité de l’octroi du statut de déchet aux boues.
E. Les STEP : un projet intéressant mais complexe À réaliser
En complément de sa proposition consistant à réduire les quotas de rejet dans l’étang de Berre, l’association L’Étang Nouveau préconise également de transformer la chaîne hydroélectrique Durance-Verdon en station de transfert de l’énergie par pompage (STEP). Une STEP est un ensemble composé de deux bassins (amont et aval) séparés par une chute d’eau où l’eau est turbinée. Contrairement à un barrage classique, l’eau peut circuler dans un sens ou dans l’autre. Ainsi, elle peut être turbinée pendant les pics de consommation d’électricité et remontée dans le bassin amont durant les périodes creuses. Une STEP fonctionne donc en circuit fermé, pouvant turbiner la même eau un grand nombre de fois.
L’Étang Nouveau promeut depuis plusieurs années la transformation de la chaîne Durance-Verdon en STEP ([115]). Chaque bassin de la chaîne pourrait servir à la fois de bassin aval et de bassin amont. Le bassin le plus un amont serait celui de Serre-Ponçon, quand le bassin le plus en aval serait situé dans l’étang de Berre.
Projet de STEP promu par l’association L’étang nouveau
Pour l’association, ce projet aurait de nombreux avantages. En premier lieu, il permettrait de restituer une quantité d’eau importante à la Durance dès l’amont de son cours, contribuant à restaurer la vie aquatique. Par ailleurs, l’eau issue de la Durance est actuellement délimonée pour ses différents usages. De ce fait, les matériaux solides apportés au Rhône et à la Camargue sont beaucoup moins nombreux, ce qui fragilise cette dernière. Ainsi, avec la transformation de la chaîne en STEP, la charge naturelle en limon de la Durance pourrait continuer à alimenter la Camargue. En troisième lieu, il n’y aurait plus de nécessité à rejeter de l’eau douce et des limons dans l’étang de Berre, ce qui devrait contribuer à sa réhabilitation. Enfin, les STEP seraient de nature à pérenniser la production hydroélectrique de la chaîne et la production d’électricité nucléaire dans la vallée du Rhône. En effet, la chaîne fonctionnant en circuit fermé, elle ne serait plus dépendante du débit des rivières. Par ailleurs, les centrales nucléaires de la vallée du Rhône pourraient continuer à disposer de suffisamment d’eau pour assurer leur refroidissement.
Toutefois, interrogé à propos de la faisabilité d’un tel projet, EDF a émis d’importantes réserves. EDF considère en effet que des travaux importants devraient être entrepris s’agissant des canaux, qui ne sont pas conçus pour pouvoir acheminer de l’eau vers l’amont. Ils fonctionnent en effet selon un principe gravitaire. Par ailleurs, pour mener le projet à bien, un bassin « aval » devrait être aménagé dans l’étang de Berre, ce qui soulèverait des questions environnementales ([116]). Enfin, une très grande partie des turbines devrait être remplacée et des lignes à haute ou très haute tension devraient être construites afin d’alimenter les pompes. Au total, les travaux pourraient s’élever à plusieurs milliards d’euros, sans perspective de rentabilité. En outre, EDF souligne que même si tous ces travaux étaient réalisés, la chaîne ne pourrait plus être mobilisée en urgence, compte tenu de l’inertie des masses d’eau. Ces éléments sont fournis par EDF « à dire d’experts » et sans étude spécifique.
Compte tenu des avantages potentiels de ce projet et des obstacles importants à sa réalisation, la mission préconise qu’une étude préalable de faisabilité en bonne et due forme soit réalisée, afin que ce dernier puisse être écarté ou approfondi en connaissance de cause. Cette étude devra être menée par un prestataire autre que le concessionnaire de la chaîne, afin de pouvoir être conduite de manière indépendante.
Proposition n° 4 : Mener une étude de faisabilité de la transformation de tout ou partie de l’usine de Saint-Chamas en station de transfert de l’énergie par pompage afin de limiter les rejets tout en exploitant au maximum de sa capacité cette usine.
II. Rouvrir le tunnel du Rove à la courantologie
Tout autant que l’idée d’une dérivation des eaux en amont de l’étang de Berre, la perspective d’une réouverture à la courantologie du tunnel du Rove (qui reliait le port de l’Estaque et l’étang de Berre) constitue un projet discuté et étudié depuis au moins vingt ans ([117]), dans la perspective d’une réhabilitation de l’étang.
A. La réouverture du tunnel, un état des lieux
Comme évoqué, le tunnel du Rove a fait l’objet d’un éboulement en 1963 sur une longueur de 170 mètres, qui empêche la navigation et la circulation de l’eau en son sein. Si aucune demande n’existe pour une réouverture à la navigation (projet dont le coût s’élèverait à plusieurs centaines de millions d’euros), en revanche, l’idée d’une réouverture à la courantologie est promue par certains acteurs, en premier lieu par le GIPREB, comme un levier pour la réhabilitation des étangs de Berre et de Bolmon (1). Ce projet a néanmoins connu des vicissitudes, du fait notamment d’une gouvernance inadaptée (cf. infra), qui en a retardé l’accomplissement. Inscrit au contrat d’étang en 2013, son financement avait fait l’objet d’un accord entre l’État et les collectivités territoriales, pour un projet estimé à environ 8,5 millions d’euros et un débit de 20 m3/s ([118]). Toutefois, les études préalables réalisées par le cabinet Egis ont réévalué en 2016 le montant du projet à 31 millions d’euros, compromettant ainsi lourdement ses possibilités de financement. En conséquence, des scenarii alternatifs de réouverture ont été élaborés et deux rapports successifs du CGEDD (avril 2017 et juillet 2018) ont tenté de dresser un état des lieux du projet ([119]). Le premier promeut un recalibrage à la baisse et un séquençage du projet (2), quand le second juge toute réouverture peu opportune (3).
1. Les arguments favorables à la réouverture à la courantologie
La réouverture à la courantologie est un projet porté historiquement par le GIPREB, dans la perspective de permettre un apport d’eau salée dans l’étang, de manière à en renouveler plus rapidement les eaux et à en augmenter la salinité. Ce projet a fait l’objet d’un accord, en 2003, du ministère de l’environnement, pour un débit de 20 m3/s et pour un coût prévisionnel de 8 millions d’euros. L’objectif de cette réouverture était triple :
– en premier lieu, il s’agissant de créer un nouvel apport en eau de mer, en plus de celui du canal de Caronte, afin d’augmenter le niveau de salinité de l’étang ;
– par ailleurs, cet apport d’eau marine étant pauvre en nutriments, il avait également pour vocation de faire diminuer la concentration de ces derniers dans l’étang ;
– enfin, cet apport d’eau externe aurait pour conséquence de faire diminuer le temps de renouvellement de l’eau dans l’étang de Berre d’environ 30 jours pour un débit de 20 m3/s ([120]).
Le projet devait également permettre de restaurer le bon état écologique du canal du Rove qui est aujourd’hui à l’abandon et d’améliorer l’état écologique de l’étang de Bolmon par un dispositif de pompage entre le canal du Rove et l’étang de Bolmon.
Tel qu’il a été conçu, le projet comprenait notamment le creusement d’une nouvelle galerie parallèle à l’effondrement et de canaux de part et d’autre, la réalisation d’un puits de surface destiné notamment à accueillir le dispositif de pompage pour 20 m3/s, ainsi que l’installation d’un second dispositif de pompage pour réguler le transfert d’eau entre le canal du Rove et l’étang de Bolmon ([121]).
Le projet de réouverture à la courantologie avait fait l’objet d’une validation dans le cadre du contrat d’étang. La réouverture avait d’ailleurs été inscrite au neuvième plan de financement de l’agence de l’eau. Toutefois, en 2016, à la suite d’études techniques préalables, il est apparu que le coût d’une réouverture du tunnel serait substantiellement supérieur à celle qui avait été anticipée (31 millions d’euros au lieu des 8,5 millions d’euros initialement prévus). Par conséquent, cette réouverture n’a pas été réalisée dans les délais prévus.
À la suite de cet épisode, le CGEDD a été saisi par le ministre de la transition écologique et solidaire de deux études successives sur la réouverture du tunnel du Rove, dont les conclusions ont été en partie contradictoires.
2. La proposition de séquençage et de redimensionnement du projet par le premier rapport du CGEDD
Le premier rapport du CGEDD remis en avril 2017 préconisait de revoir les ambitions du projet à la baisse, compte tenu des incertitudes quant à son efficacité, et de se limiter à un pompage de 4 m3/s dans un premier temps. Il validait par ailleurs le sérieux des chiffrages du projet, effectués par Egis, qui avait été mis en cause par le GIPREB.
Le rapport soulignait plusieurs difficultés. En particulier, s’agissant de l’étang de Bolmon, le projet consisterait à élever le niveau de salinité (passage de 20 g/l à un taux compris entre 25 et 30 g/l). Toutefois, faute d’études appropriées, les effets de cette élévation sur les écosystèmes ne peuvent pas être anticipés. Par ailleurs, une crue de la Cadière engendrerait le risque d’une brutale dessalure de l’étang, susceptible de mettre à mal le nouvel écosystème. Le système devait donc être conçu pour pouvoir renouveler en quelques jours la totalité de la masse d’eau de l’étang. Les auteurs soulignaient le fait qu’« il ne s’agit pas de restaurer un écosystème pour l’aider à retrouver un équilibre et une capacité de résilience, mais de créer un écosystème artificiel sous « perfusion » permanente d’eau marine nécessitant des ajustements continus » ([122]). Enfin, le rapport soulignait que le Conservatoire du littoral était opposé au projet et que l’agence de l’eau était dubitative.
Pour ce qui concerne l’étang de Berre, le rapport estimait que « tous les projets de réouverture à la circulation de l’eau de mer du tunnel du Rove, la solution de base à 20 m3/s comme les scénarios à 4 ou 10 m3/s, ont comme caractéristique commune de ne pas avoir d’effet significatif sur l’étang de Berre » ([123]).
Sur ce fondement, le rapport explorait des pistes et des dimensionnements alternatifs pour le projet. D’un point de vue technique, les travaux à réaliser, et donc le coût du projet, dépendent, selon le rapport, du débit souhaité. Pour schématiser, trois grandes possibilités existent :
– pour un débit de 4 m3/s, il est possible de faire transiter l’eau par la galerie de 2,6 m2 de section d’ores et déjà percée au travers de l’éboulis (dite « ovoïde »), ce qui réduit fortement le coût des travaux et minimise les risques de fragilisation du tunnel ;
– pour un débit de 10 m3/s, le creusement d’une seconde galerie dans l’éboulis est indispensable ;
– pour un débit de 20 m3/s, le creusement d’une galerie parallèle, tel qu’envisagé par le projet initial, est nécessaire.
Coût estimatif de la réouverture à la courantologie du tunnel du Rove
|
Débit |
Coût |
|
20 m3/s |
31 millions d’euros |
|
10 m3/s |
21 millions d’euros |
|
4 m3/s |
13 millions d’euros |
Source : B. Abrial et D. Hucher, op. cit., p. 19 et s. Ces coûts ne comprennent que le chiffrage des travaux. Il faut par ailleurs leur ajouter 400 000 euros de coûts de fonctionnement annuels.
Le rapport du CGEDD proposait plusieurs scenarii, que ce soit pour le débit dans le tunnel du Rove ou pour les capacités de transfert d’eau entre le canal du Rove et l’étang de Bolmon. Il préconisait d’adopter une démarche expérimentale et progressive. Du fait des incertitudes entourant les conséquences d’une réouverture du tunnel pour l’étang de Bolmon et pour l’étang de Berre, sa conclusion était de privilégier une réouverture dans un premier temps avec un débit de 4 m3/s, avant, le cas échéant, d’engager de nouveaux travaux pour en augmenter la capacité.
Le GIPREB a fait part, le 28 mars 2017, de son opposition à tout nouveau périmètre pour le projet s’il ne permettait pas d’obtenir un débit d’au moins 10 m3/s ([124]). En conséquence, pour sortir de cette situation de blocage, le ministère chargé de l’environnement a commandé un second rapport au CGEDD.
3. Les doutes émis par le second rapport du CGEDD
Ce second rapport, remis en juillet 2018, portait spécifiquement sur l’évaluation des effets d’un système de pompage au travers du tunnel du Rove. Il conclut que les effets d’un apport d’eau de mer par le tunnel du Rove sont incertains. Pour les auteurs du rapport, il faut différencier les effets d’une réouverture à la courantologie du tunnel :
– pour le grand étang, ils estiment que les effets seront réduits, notamment pour l’apport en oxygène, et que l’apport supplémentaire d’eau de mer n’est pas susceptible de mettre un terme à la stratification des eaux ;
– pour le canal du Rove, en revanche, un dispositif de pompage est susceptible de mettre fin à la stratification des eaux, dès 4 m3/s, sans induire de phénomène de remobilisation des métaux lourds présents dans les vases. La qualité des eaux devrait ainsi incontestablement s’améliorer ;
– pour l’étang de Bolmon, les scenarii sont en partie contradictoires. L’apport d’eau de mer est susceptible d’en augmenter très substantiellement la salinité, en la faisant passer d’une moyenne de 6,7 mg/l à 20 à 25 mg/l et donc d’induire une « évolution majeure du milieu » ([125]), avec une disparition des espèces de poissons d’eau douce. Se pose donc une question d’objectifs à moyen terme pour l’écologie de cet étang.
En conséquence, la mission du CGEDD propose de mettre fin au projet de réouverture à la courantologie du tunnel du Rove.
B. Rouvrir le tunnel à la courantologie
La réhabilitation de l’étang de Berre n’est pas le seul enjeu actuel du tunnel du Rove. Il importe en effet également de s’assurer de sa robustesse, au regard notamment de la sécurité des populations et des activités qui prennent place à sa verticale, sur la commune de Gignac. Des travaux de consolidation ont ainsi été réalisés en 1983, en 1988 et en 1998, pour un total de 25 millions d’euros. À l’occasion de la deuxième campagne de travaux, une galerie ovoïde a été percée au travers de l’éboulement.
Au vu de l’impact important qu’aurait la réouverture à la courantologie du tunnel sur le canal du Rove et, potentiellement, sur l’étang de Bolmon, la mission soutient ce projet. Il ne lui appartient toutefois pas de se prononcer sur son calibrage. En revanche, dans le contexte actuel de réduction des consommations d’énergie, il ne paraît pas opportun de créer un système permanent de pompage qui devra être alimenté sur le long terme. Par conséquent, la piste du percement sous-marin de l’éboulis et de l’installation d’un clapet anti-retour semble être une option prometteuse, dans la mesure où elle permettrait d’assurer, au bénéfice du canal du Rove et de l’étang de Bolmon, un débit proche des effets d’un pompage à 4 m3/s ([126]).
Cette réouverture est fortement soutenue (note de 5/5) par plus des répondants à la consultation, qui y voient donc un élément important de la réhabilitation de l’étang de Berre ([127]).
La réouverture du tunnel du Rove à la courantologie n’aurait de sens que si, de manière concomitante, les rejets de la centrale hydroélectrique de Saint-Chamas sont réduits. En effet, il serait difficile de justifier les travaux nécessaires à la réouverture si l’on continue à rejeter la même quantité d’eau douce dans l’étang. En ce sens, les deux mesures forment un ensemble cohérent.
Proposition n° 5 : Rouvrir le tunnel du Rove à la courantologie par l’intermédiaire d’un percement sous-marin accompagné d’un clapet anti-retour éventuellement aidé d’un système de pompage.
Source : EGIS
C. Engager une action spécifique pour réhabiliter l’étang de Bolmon
Comme évoqué précédemment, la réouverture du tunnel du Rove à la courantologie devra être organisée soigneusement et de manière progressive, afin de ne pas déstabiliser brutalement les écosystèmes. Cette prudence devra valoir en particulier pour l’étang de Bolmon.
De manière complémentaire, une action volontariste doit être engagée afin de réhabiliter ce dernier. En effet, tous les projets en la matière ont été suspendus dans l’attente de la réouverture du tunnel. Par ailleurs, ils ont également été retardés voire compromis par des divergences entre acteurs, en particulier entre le Conservatoire du littoral et le GIPREB. Or, l’état de l’étang de Bolmon est très dégradé et ne semble pas être en cours d’amélioration ([128]).
Quelle que soit la temporalité de la réouverture du tunnel du Rove à la courantologie, il est désormais indispensable d’élaborer un plan d’ensemble concernant la gestion et l’état écologique de l’étang de Bolmon. Un tel projet avait été envisagé par le Conservatoire du littoral dans les années 1990 et 2000 mais sans être mis en œuvre, dans l’attente d’une décision concernant la réouverture du tunnel du Rove.
De même, en 2009, le Conservatoire avait souhaité engager des actions à hauteur de 400 000 euros au bénéfice de l’étang de Bolmon, mais ces dernières ont été bloquées du fait de l’opposition du GIPREB. Elles consistaient notamment à restaurer les bourdigues et les fenêtres afin de mieux contrôler les échanges entre l’étang de Berre et l’étang de Bolmon tout en évitant les mouvements de vase de fond. S’agissant de ces vases, le Conservatoire du littoral a indiqué souhaiter étudier la possibilité de les prélever à des fins de traitement dans des institutions spécialisées ([129]). Ces différentes perspectives de restauration de l’étang de Bolmon sont appuyées par France Nature Environnement (FNE) ([130]). Elles devront figurer dans le prochain contrat d’étang.
Proposition n° 6 : Prévoir, au sein du prochain contrat d’étang, un plan d’investissements spécifique pour la réhabilitation de l’étang de Bolmon.
III. Continuer à réduire les apports en nutriments des bassins versants
Près de 500 masses d’eau dans le monde sont désormais dépourvues de toute vie pour cause d’anoxie ([131]). Seule une douzaine d’entre elles ont pu être reconquises à ce jour. Dans tous les cas, cette reconquête est passée par la limitation des apports en nutriments. Il s’agit donc d’une action essentielle pour la réhabilitation de l’étang de Berre. Compte tenu de l’eutrophisation des eaux de l’étang, les efforts de limitation des sources de pollution déjà entrepris (A) doivent être accentués (B). Par ailleurs, de nouvelles actions doivent être engagées, afin de limiter non seulement les rejets provenant des réseaux d’assainissement, mais également les rejets directs, notamment par temps de pluie (C).
A. Les efforts entrepris pour limiter les sources de pollution
Le bassin versant de l’étang de Berre comprend 39 stations d’épuration des eaux usées urbaines (STEU), si l’on exclut la Durance et son bassin versant ([132]). Sur ces 39 stations, seules quatre rejettent directement leurs effluents dans l’étang de Berre, les autres les rejetant dans l’Arc, la Touloubre ou la Cadière, ou dans leur bassin versant.
Depuis 2003, l’agence de l’eau a octroyé 42 millions d’euros d’aides pour lutter contre les pollutions domestiques, pour un montant total investi dans le financement de ces projets de 156 millions d’euros. Ces aides représentent plus de la moitié des aides versées par l’agence de l’eau au bénéfice de l’étang de Berre ou de son bassin versant. Grâce à ces investissements, le parc de stations d’épuration a pu être rendu performant. L’étang de Berre et son bassin versant ayant été classés en zones sensibles à l’eutrophisation au titre de l’azote et du phosphore sur le fondement de la directive 91/271/CEE du 21 mai 1991 relative au traitement des eaux urbaines résiduaires, des mesures complémentaires doivent être prises pour limiter les rejets des polluants responsables de l’eutrophisation des masses d’eau ([133]). En particulier, toutes les stations de traitement dont la capacité est supérieure à 10 000 équivalents habitants (EH) doivent remplir des objectifs plus élevés en matière de traitement de l’azote et du phosphore.
Ces efforts ont aussi concerné l’étang de Bolmon. En effet, l’ouverture des stations d’épuration de Vitrolles et de Les Pennes-Mirabeau, en 2008, a permis de faire substantiellement diminuer les rejets d’azote (d’un facteur 5) et de phosphore (d’un facteur 10) ([134]). Grâce aux efforts entrepris, 98 % des stations d’épuration du bassin versant seraient aux normes de la directive 91/271/CEE du 21 mai 1991 ([135]).
Des actions ont également été menées pour limiter les rejets agricoles. Ainsi, à l’occasion de son dixième programme (2013-2018), l’agence de l’eau a financé une trentaine d’aires de lavage individuelles de pulvérisateurs et cinq aires collectives sur le bassin versant de l’étang. Il a été souligné le caractère exemplaire du travail d’animation mené dans ce cadre par le syndicat d’aménagement du bassin de l’Arc (SABA). Les investissements ont toutefois été moindres puisque l’agence de l’eau y a consacré 5,2 millions d’euros d’aides depuis 2003, pour des projets d’un montant total de 6,5 millions d’euros.
B. Poursuivre les efforts de limitation des rejets
Si les rejets industriels de polluants lourds dans l’étang de Berre par les usines installées sur son pourtour appartiennent au passé, n’en demeurent pas moins de multiples sources de rejets, directs ou indirects, de produits polluants ([136]). Il s’agit en particulier des rejets d’eaux chargées en azote et en phosphore. Comme évoqué précédemment, ces rejets émanent de plusieurs grandes sources principales.
Source des rejets d’azote et de phosphore 2014-2018
|
Source |
Part dans les apports d’azote |
Part dans les apports de phosphore |
|
Usine de Saint-Chamas |
59 % |
37 % |
|
Cours d’eau |
27 % |
36 % |
|
Ruissellement |
8 % |
8 % |
|
Stations d’épuration |
3 % |
7 % |
|
Industriels |
3 % |
12 % |
Source : GIPREB
Des actions doivent continuer d’être menées pour chacune de ces sources de nutriments. S’agissant de l’azote, la réduction des rejets de l’usine de Saint‑Chamas que la mission d’information préconise par ailleurs aura des conséquences très importantes sur les apports au sein de l’étang de Berre. Pour ce qui est du phosphore, les conséquences d’une telle diminution seraient également non négligeables, mais d’ampleur moindre. Il est par conséquent important d’engager également une action résolue sur les autres facteurs.
S’agissant des cours d’eau, des études portant sur les flux admissibles d’intrants ont été engagées en 2019 s’agissant de l’étang de Berre et du bassin de l’Arc. Toutefois, le bassin versant de la Touloubre ne bénéficie pas d’une démarche analogue, qui devrait donc être initiée. Ces études doivent permettre de fixer des objectifs de plafonds de rejets.
Pour ce qui est des stations d’épuration du pourtour de l’étang, ces dernières sont toutes équipées – quand leur capacité est supérieure à 10 000 EH – de dispositifs de traitement renforcé de l’azote et du phosphore, à l’exception de la station d’épuration de La Fare les Oliviers, qui doit être modernisée afin de remplir ces normes renforcées au cours de l’année 2020 ([137]). Toutefois, certaines stations de plus petite taille ne satisfont pas à leurs obligations de performance. Bien qu’elles soient de plus petite capacité, leur mise à niveau doit être envisagée, dans le cadre d’une politique d’ensemble de réduction des apports, avec un niveau de priorité correspondant à leur impact sur le milieu. Par ailleurs, leur mise à niveau permettrait aux collectivités gestionnaires de bénéficier de la prime financière pour épuration versée par l’agence de l’eau, cette dernière étant réduite en cas de non-conformité.
Stations d’épuration dont la performance n’est pas conforme
à leurs obligations
Unité : équivalent habitants
|
Station d’épuration |
Capacité |
|
Pourrières |
5 000 |
|
Chateauneuf Le Rouge |
2 600 |
|
Puyloubier - Village |
1 500 |
|
Pourcieux - Chef-Lieu |
1 200 |
|
Cornillon Confoux |
1 200 |
|
Venelles - Nord |
1 000 |
|
Fuveau - Hameau de la Barque |
1 000 |
|
Vauvenargues |
600 |
Source : Note transmise par l’Agence de l’eau
Désormais, il serait possible de fixer un objectif quantitatif de rejet des nutriments dans l’étang, de manière à prioriser les actions à engager. C’est la démarche qui a été adoptée au sein du schéma d'aménagement et de gestion des eaux (SAGE) du bassin de l’Arc. Par ailleurs, ce schéma impose des capacités de traitement renforcées de l’azote et du phosphore dès une capacité de 4 000 EH, et non de 10 000 EH, comme c’est le cas pour l’étang de Berre.
Proposition n° 7 : Fixer un objectif quantitatif de rejets de nutriments (azote et phosphore) dans l’étang de Berre de manière à prioriser les actions de réduction des rejets.
C. Engager des actions pour prévenir les écoulements par temps de pluie
Une dernière source de rejets est à prendre en considération : il s’agit des rejets directs dans l’étang, qu’ils prennent la forme de ruissellements directs ou acheminés par des canalisations aboutissant à déverser directement les eaux pluviales dans l’étang lors des épisodes de forte pluie. Ces rejets proviennent des 35 bassins versants directs de l’étang de Berre. Si les chiffres communiqués par le GIPREB indiquent que ces ruissellements représenteraient 8 % des sources de phosphore et d’azote, une étude de 2017 les valorise respectivement à 20 % et 14 %. Ces rejets ne peuvent donc pas être ignorés.
Les bassins versants directs de l’étang de Berre
Source : GIPREB, Carnet d’études sur les apports directs du bassin versant de l’étang de Berre, avril 2017, p. 11.
Le GIPREB a recensé les conduites de rejet direct au début des années 2010 et en a dénombré 276 ([138]) le long du littoral de l’étang. Selon lui, « une grande partie de ces rejets sont des pluviaux de petite section, des points de rejets anciens, des exutoires de canaux d’irrigation véhiculant de l’eau durancienne. » Sur la base de ce recensement, les 20 points de rejet les plus significatifs ont fait l’objet de prélèvements pendant une durée de sept mois en 2015. Les rejets atmosphériques ont également été évalués. Les analyses effectuées visaient les produits suivants : nutriments, hydrocarbures aromatiques polycycliques (HAP), métaux et PCB, pesticides et bactériologie fécale.
Presque tous ces polluants ont été retrouvés dans les prélèvements effectués par temps de pluie (à l’exception des pesticides), en particulier des métaux et des hydrocarbures. Ces derniers sont absents des rejets par temps sec, ce qui tend à montrer qu’ils procèdent, en temps de pluie, du lessivage des surfaces souillées. En revanche, s’agissant des retombées atmosphériques, aucun des polluants recherchés n’a été décelé dans les prélèvements effectués.
Exemple de rejet direct dans l’étang