N° 1990
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ASSEMBLÉE NATIONALE
CONSTITUTION DU 4 OCTOBRE 1958
DIX-SEPTIEME LÉGISLATURE
Enregistré à la Présidence de l’Assemblée nationale le 22 octobre 2025
AVIS
PRÉSENTÉ
AU NOM DE LA COMMISSION DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES
SUR LE PROJET DE loi de finances pour 2026 (n° 1906),
TOME VI
ÉCONOMIE
Commerce extÉrieur et diplomatie Économique
PAR M. Jean-François Portarrieu
Député
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Voir le numéro : 1906
SOMMAIRE
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Pages
I. LA SITUATION DU COMMERCE EXTÉRIEUR
A. une amélioration du commerce extérieur qui masque des fragilités structurelles
1. Un redressement du solde des biens en 2024 porté par la réduction de la facture énergétique
a. Un déficit en nette réduction mais encore loin des niveaux d’avant-crise sanitaire
c. Un commerce en valeur en repli sous l’effet du recul des prix mondiaux
2. Des dynamiques d’exportations contrastées selon les secteurs
B. Les services, moteur croissant de l’excédent extérieur français
1. Un tourisme international résilient face aux tensions géopolitiques
2. Des services financiers qui renforcent la place de Paris dans la concurrence européenne
3. L’essor continu des services d’ingénierie, du numérique et du conseil à haute valeur ajoutée
C. Un environnement international incertain et porteur de risques
1. Une conjoncture mondiale dominée par l’instabilité
a. La croissance mondiale est ralentie par les incertitudes géopolitiques et monétaires
b. Les flux commerciaux se reconfigurent autour de nouvelles alliances régionales
2. Des tensions commerciales persistantes entre l’Europe et les États-Unis
b. La nécessité d’une réponse coordonnée au niveau européen
II. La filière viti-vinicole française face aux tensions commerciales : des adaptations nécéssaires
A. Une filière stratégique sous pression internationale
1. Un pilier du commerce extérieur français exposé à un contexte mondial dégradé
2. Des tensions commerciales récurrentes et des barrières à l’exportation croissantes
3. Des fragilités internes qui accentuent la perte de compétitivité
4. La nécessité d’une stratégie de reconquête
B. L’œnotourisme : un levier de résilience et de diversification pour les territoires viticoles
2. Un instrument de résilience économique pour les territoires
3. Un vecteur d’influence et d’image pour la France
4. Un potentiel encore insuffisamment exploité
5. Vers un œnotourisme intégré : les enseignements du déplacement dans la Rioja
a. Un modèle solidaire et coordonné
b. Un œnotourisme facteur de cohésion territoriale
c. Un amortisseur local des fluctuations du commerce international
d. Une alliance entre tradition, modernité et durabilité
e. Un modèle intégré où le vin devient culture, territoire et diplomatie
ANNEXE : LISTE DES PERSONNES AUDITIONNÉES PAR LE RAPPORTEUR POUR AVIS
La commission des affaires étrangères s’est saisie pour avis sur la mission Économie du projet de loi de finances pour 2026, afin d’examiner les crédits destinés au financement et au soutien du commerce extérieur de la France. Ces crédits visent à accompagner les entreprises françaises dans leur internationalisation, à renforcer l’attractivité du territoire et à faire de la régulation internationale un levier de compétitivité et de souveraineté économique.
L’examen de ce budget offre également à la commission l’occasion d’évaluer les instruments et les orientations de la diplomatie économique française. Cette année, le rapporteur pour avis a choisi de consacrer la partie thématique de ses travaux à la filière vitivinicole, secteur emblématique du commerce extérieur et du rayonnement de la France, confronté à un environnement international plus instable et à des tensions commerciales persistantes.
Avec 16,5 milliards d’euros d’exportations en 2024, les vins et spiritueux figurent parmi les premiers excédents de la balance commerciale française, aux côtés de l’aéronautique et des cosmétiques. Mais cette réussite repose sur un modèle ouvert et donc vulnérable : la succession de surtaxes américaines, de barrières sanitaires et d’enquêtes antidumping en Asie a mis en évidence la dépendance de la filière à quelques marchés clés. Dans le même temps, la baisse tendancielle de la consommation, la succession d’épisodes climatiques et la montée des coûts de production appellent une adaptation stratégique.
Le rapporteur pour avis s’est attaché à analyser cette double transformation : économique, avec la nécessaire diversification des débouchés et la montée en gamme des produits ; territoriale, avec l’essor d’un œnotourisme capable de renforcer les revenus et de valoriser les terroirs. Le déplacement effectué dans la communauté autonome de la Rioja, en Espagne, a permis d’observer un modèle intégré où le vin, la culture et le patrimoine s’unissent pour créer une dynamique économique locale.
Ces constats éclairent un enjeu plus large : dans un monde où le commerce du vin devient un champ de concurrence et d’influence, la France doit conjuguer excellence, durabilité et attractivité. La filière vitivinicole n’est pas seulement un pilier du commerce extérieur, elle est aussi un vecteur d’image et de cohésion territoriale. C’est à cette articulation – entre ouverture internationale et ancrage local – que ce rapport consacre ses analyses et ses propositions.
Synthèse : les moyens budgétaires du commerce extérieur et de la diplomatie économique pour 2026
– Mission Économie
- Programme 134 Développement des entreprises et régulations
La subvention pour charges de service public allouée à Business France s’élève à 86,0 millions d’euros en autorisations d’engagement (AE) et en crédits de paiement (CP) dans le projet de loi de finances pour 2026, soit un niveau identique à celui inscrit en 2025. L’opérateur poursuit la mise en œuvre de son contrat d’objectifs 2023-2026, dans un contexte de maîtrise de la masse salariale et de recentrage de ses priorités sectorielles.
La rémunération de Bpifrance Assurance Export, au titre des prestations réalisées pour le compte de l’État, demeure stable à un niveau proche de 81 millions d’euros en crédits de paiement, afin d’assurer la couverture des garanties publiques à l’exportation et la gestion des dispositifs de soutien financier aux entreprises exportatrices.
La subvention pour charges de service public de l’opérateur Atout France, agence de développement touristique de la France, s’élève dans le projet de loi de finances pour 2026 à 23,0 millions d’euros en AE et en CP, contre 24,9 millions d’euros l’année dernière, soit une baisse de 1,9 million d’euros (–7,6 %). Cette diminution accompagne la réforme du modèle économique de l’agence et la modernisation de ses missions, décidées à l’été 2025.
Une dotation budgétaire de 0,7 million d’euros en AE et en CP est par ailleurs reconduite pour financer l’organisation d’évènements en faveur du développement international des entreprises françaises et de l’attractivité du territoire.
- Programme 305 Stratégie économique
Le programme 305 Stratégie économique prévoit un montant de 72,7 millions d’euros en AE et en CP pour 2026 au titre des dépenses du réseau international de la direction générale du Trésor (DG Trésor) entrant dans le champ de l’action n° 2 Développement international de l’économie française. Ce montant est quasi stable par rapport à 2025.
Hors dépenses de personnel, les dépenses de fonctionnement prévues s’élèvent à 5,8 millions d’euros en AE et en CP, en légère hausse, et couvrent principalement les frais de changement de résidence des agents, les dépenses informatiques, les prestations de la Banque de France, la couverture sociale des volontaires internationaux en administration et les dépenses de formation des agents des services économiques.
Il est à noter que la majeure partie des crédits du réseau international de la DG Trésor exécutés à l’étranger demeure financée par le programme 105 Action de la France en Europe et dans le monde.
– Mission Cohésion des territoires
Le programme 112 Impulsion et coordination de la politique d’aménagement du territoire prévoit une subvention pour charges de service public allouée à Business France, historiquement liée au rôle d’aménagement du territoire reconnu aux investissements étrangers que l’opérateur a pour mission de promouvoir. Cette subvention, d’un montant de 3,2 millions d’euros en AE et en CP, est en baisse par rapport à 2025 (3,8 millions d’euros).
– Mission Agriculture
Le programme 149 Compétitivité et durabilité de l’agriculture, de l’agroalimentaire, de la forêt, de la pêche et de l’aquaculture prévoit une subvention pour charges de service public allouée à Business France d’un montant de 2,4 millions d’euros en AE et en CP, contre 3,7 millions d’euros en 2025. Cette évolution traduit le recentrage des dispositifs de soutien à l’export vers la Team France agroalimentaire et la rationalisation des actions de promotion sectorielle.
– Mission Plan de relance
L’action n° 3 Plan de soutien à l’export ne dispose toujours d’aucune ouverture de crédits en 2026, les dispositifs de soutien exceptionnels étant désormais clos et intégrés dans les dispositifs de droit commun de la Team France Export.
– Mission Aide au développement
Une dotation de 20 millions d’euros en AE et 24 millions d’euros en CP sont prévus pour le Fonds d’études et d’aide au secteur privé (FASEP) au sein du programme 110 Aide économique et financière au développement, contre 24 millions d’euros en AE et 28 millions d’euros en CP l’année dernière. Cette évolution s’inscrit dans le recentrage des interventions sur les projets à fort impact climatique et sur les zones prioritaires d’Afrique subsaharienne.
I. LA SITUATION DU COMMERCE EXTÉRIEUR
A. une amélioration du commerce extérieur qui masque des fragilités structurelles
1. Un redressement du solde des biens en 2024 porté par la réduction de la facture énergétique
a. Un déficit en nette réduction mais encore loin des niveaux d’avant-crise sanitaire
En 2024, le déficit commercial de la France dans les échanges de biens a enregistré une amélioration sensible par rapport aux exercices précédents. Selon les données de la direction générale des douanes et droits indirects, le solde s’est établi à – 81,0 milliards d’euros en valeur FAB/FAB ([1]) , contre – 100,0 milliards d’euros en 2023 et un niveau record de – 164,0 milliards d’euros en 2022 ([2]) .
Ce redressement, de l’ordre de 19 milliards d’euros en un an, traduit la poursuite de la tendance observée depuis le point bas atteint au lendemain de la crise énergétique provoquée par l’invasion de l’Ukraine par la Russie et les tensions sur les chaînes d’approvisionnement.
Il résulte en premier lieu d’une forte diminution de la facture énergétique, consécutive à la détente des cours internationaux du gaz et du pétrole ainsi qu’à la progression des exportations d’électricité, qui ont permis de dégager un excédent inédit dans ce poste. Cette évolution favorable ne doit cependant pas masquer le caractère encore structurellement élevé du déficit. Par comparaison avec la situation d’avant-crise sanitaire, et notamment l’année 2019 où le déficit s’élevait à – 58,0 milliards d’euros, le solde demeure dégradé d’environ 23 milliards d’euros.
La réduction du déficit en 2024 s’explique également par un recul plus marqué des importations que des exportations, dans un contexte de baisse des prix mondiaux. Les importations ont diminué de 4,5 % en valeur, pour s’établir à 699 milliards d’euros, reflétant la baisse des cours de l’énergie mais aussi un ralentissement de la demande intérieure en biens manufacturés. Les exportations, quant à elles, se sont contractées de 1,6 % pour atteindre 598 milliards d’euros, pénalisées par le repli de certaines filières comme l’automobile, les hydrocarbures et les biens intermédiaires, malgré les performances robustes enregistrées dans l’aéronautique, les parfums et cosmétiques, ou encore l’agroalimentaire.
Cette amélioration, bien qu’indéniable, reste fragile et ne saurait être interprétée comme le signe d’un rétablissement complet de la compétitivité extérieure. L’analyse hors énergie et matériel militaire met en évidence un déficit encore supérieur à 44 milliards d’euros, contre un niveau compris entre 20 et 35 milliards d’euros dans les années précédant la pandémie. Elle souligne la persistance d’un déséquilibre marqué dans les échanges de biens manufacturés, qui ne peut être corrigé par les seules fluctuations conjoncturelles des prix de l’énergie. Dans ce contexte, la réduction observée en 2024 traduit moins une transformation structurelle de la balance commerciale qu’un effet favorable de facteurs externes temporaires. Le maintien de cette trajectoire de redressement suppose un effort soutenu en faveur de la montée en gamme des exportations, de la diversification des débouchés et du renforcement de l’appareil productif national.
b. Une facture énergétique allégée par la détente des prix et la diversification des approvisionnements
La facture énergétique de la France a poursuivi l’an dernier sa décrue, contribuant de manière déterminante à l’amélioration du solde commercial. Après avoir atteint 124,1 milliards d’euros en 2022, sous l’effet de la flambée des prix du gaz, du pétrole et de l’électricité consécutive à la crise énergétique mondiale, elle s’était réduite à 71,2 milliards d’euros en 2023 avant de reculer encore à 57,8 milliards d’euros en 2024, retrouvant ainsi un niveau proche de celui observé à la fin des années 2010. Cette baisse de près de 66 milliards d’euros en deux ans traduit l’impact conjugué de la détente des cours internationaux de l’énergie, de l’amélioration de la disponibilité du parc nucléaire français et de la diversification accrue des approvisionnements.
La diminution des prix mondiaux du gaz naturel et du pétrole brut a constitué un facteur déterminant de ce repli, dans un contexte marqué par un ralentissement de la demande dans les principales économies consommatrices et par un retour progressif à des conditions d’offre plus favorables. Sur le marché européen, la baisse des tensions liées aux approvisionnements gaziers a permis un reflux des prix de gros, même si ceux-ci demeurent supérieurs à leur moyenne d’avant-crise. La remise en service progressive des réacteurs nucléaires français, dont le taux de disponibilité est revenu en 2024 à un niveau voisin de la moyenne historique, a permis non seulement de réduire les importations d’électricité, mais aussi de dégager un excédent inédit sur ce poste grâce à une hausse substantielle des exportations vers les pays voisins.
La diversification géographique des sources d’approvisionnement, amorcée dès 2022 pour réduire la dépendance à l’égard des fournisseurs traditionnels, a également joué un rôle clé. Le développement des importations de gaz naturel liquéfié (GNL), notamment en provenance des États-Unis et du Qatar, ainsi que la conclusion de contrats à long terme avec de nouveaux partenaires, a permis de sécuriser les volumes importés tout en stabilisant les coûts. Cette stratégie a contribué à renforcer la résilience de la balance énergétique face aux aléas géopolitiques et climatiques susceptibles de perturber les marchés ([3]).
Si la réduction de la facture énergétique constatée en 2024 constitue une évolution particulièrement favorable, elle demeure en partie tributaire de facteurs conjoncturels. Les marchés de l’énergie restent soumis à une forte volatilité, et des tensions géopolitiques ou climatiques pourraient provoquer une remontée rapide des prix. Par ailleurs, la transition énergétique, indispensable pour réduire à terme la dépendance aux énergies fossiles, implique dans l’immédiat des importations croissantes de composants et de matières premières stratégiques, susceptibles d’alourdir ponctuellement le déficit.
Les évolutions récentes confirment d’ailleurs la fragilité de cette tendance. Depuis l’été 2025, un ressaut des cours du pétrole et du gaz s’est amorcé : le baril de Brent est repassé au-dessus de 85 dollars, tandis que les prix de gros du gaz naturel en Europe (indice TTF) ont retrouvé un niveau supérieur à 40 €/MWh, soit une hausse d’environ 15 % par rapport à juin. Ces tensions, alimentées par les incertitudes au Moyen-Orient, la persistance de contraintes logistiques en mer Rouge et la reconstitution des stocks européens avant l’hiver, rappellent le caractère éminemment réversible de l’amélioration observée en 2024.
Le maintien d’une trajectoire durable de réduction de la facture énergétique suppose dès lors de poursuivre les efforts engagés en matière de diversification des sources, de sécurisation des contrats à long terme, de développement des capacités de production nationale et de maîtrise de la demande, tout en intégrant une vigilance accrue face aux retournements de marché susceptibles d’affecter rapidement l’équilibre commercial de la France.
c. Un commerce en valeur en repli sous l’effet du recul des prix mondiaux
L’an passé, la valeur totale des échanges extérieurs de la France a enregistré un recul sensible, conséquence directe de la baisse généralisée des prix sur les marchés internationaux. Cette évolution, qui touche à la fois les exportations et les importations, s’explique principalement par le repli des cours des produits énergétiques et de nombreuses matières premières industrielles, dans un contexte de ralentissement de la demande mondiale et de normalisation des conditions d’offre après les tensions exceptionnelles observées en 2021 et 2022.
Selon les données publiées par la direction générale des douanes et droits indirects (DGDDI), les exportations françaises de biens se sont établies à 598,3 milliards d’euros en 2024, en diminution de 1,6 % par rapport à 2023 ([4]). Ce repli en valeur résulte moins d’une contraction des volumes exportés que d’une baisse significative des prix de vente, notamment dans les secteurs à forte intensité énergétique ou dépendants de matières premières dont les cours ont chuté. Ainsi, les exportations de produits raffinés et de biens intermédiaires issus de la chimie lourde ont reculé en valeur malgré des volumes parfois stables, en raison de la détente des prix sur les marchés mondiaux. Les ventes à l’étranger de produits agricoles et agroalimentaires ont également été affectées par la baisse des prix, même si certains segments, comme les vins et spiritueux, ont conservé des prix unitaires élevés.
Les importations, quant à elles, ont atteint 698,9 milliards d’euros en 2024, soit une diminution de 4,5 % par rapport à l’année précédente. Cette contraction s’explique essentiellement par le recul des prix des produits énergétiques, dont la facture a nettement diminué, mais aussi par la baisse des prix de certains biens manufacturés importés, en particulier les produits sidérurgiques, les composants électroniques et les biens de consommation courante. La diminution en valeur des importations est ainsi plus marquée que celle des exportations, ce qui a contribué mécaniquement à la réduction du déficit commercial global.
Ce mouvement de repli en valeur s’inscrit dans un contexte international marqué par la normalisation des chaînes logistiques et la détente des tensions sur l’offre mondiale. Toutefois, il ne saurait être interprété comme un signe durable d’amélioration structurelle des échanges. D’une part, la baisse des prix réduit mécaniquement la valeur des exportations françaises, ce qui limite la progression du chiffre d’affaires des entreprises à l’international, y compris pour celles qui maintiennent ou augmentent leurs volumes. D’autre part, la dépendance persistante de la France à certaines importations stratégiques expose à un risque de renchérissement rapide en cas de tensions géopolitiques ou de perturbations climatiques.
Dans ce contexte, la priorité demeure de consolider la compétitivité-prix et hors prix des exportations françaises, afin de préserver les parts de marché à l’international même en période de recul généralisé des prix. L’augmentation de la valeur ajoutée dans les filières exportatrices, l’élargissement de la gamme des produits proposés et la diversification des débouchés constituent des leviers essentiels pour limiter l’impact négatif des fluctuations conjoncturelles des prix mondiaux sur le commerce extérieur national.
2. Des dynamiques d’exportations contrastées selon les secteurs
En 2024, plusieurs filières exportatrices françaises ont confirmé ou renforcé leur position excédentaire, contribuant de manière déterminante à la réduction du déficit commercial global ([5]). Ces secteurs, caractérisés par une forte valeur ajoutée, un positionnement haut de gamme et une image de marque solidement ancrée à l’international, constituent des piliers de la performance extérieure nationale. Leur résilience, observée dans un contexte marqué par la baisse généralisée des prix mondiaux, tient à la combinaison de facteurs structurels tels que l’innovation, la qualité perçue et la diversification des débouchés géographiques.
Le secteur aéronautique a, une nouvelle fois, occupé la première place dans la contribution nette aux échanges extérieurs. En 2024, les exportations françaises de matériels aéronautiques et spatiaux se sont élevées à 67,4 milliards d’euros, en hausse de 7,2 % par rapport à 2023, représentant à elles seules plus de 11 % du total des exportations de biens et un excédent sectoriel supérieur à 35 milliards d’euros. Porté par un carnet de commandes exceptionnel – supérieur à 8 600 appareils pour Airbus à la fin de l’année, soit plus de dix ans de production au rythme actuel – nourri notamment par la reprise accélérée du trafic aérien mondial (+8,6 % en passagers-kilomètres transportés selon l’IATA ([6])) et par le renouvellement des flottes pour répondre aux impératifs de transition énergétique, le secteur a maintenu un rythme de livraisons soutenu avec 735 avions produits par Airbus en 2024, contre 661 en 2023.
Airbus, principal acteur national, a consolidé sa part de marché mondiale sur le segment des avions civils à couloir unique et long-courriers, atteignant 63 % contre 58 % en 2023, bénéficiant à la fois d’un avantage technologique dans les gammes A320neo et A350 et d’un environnement favorable marqué par les difficultés persistantes du constructeur américain Boeing, dont les livraisons se sont établies à 528 appareils en 2024. L’ensemble de la filière française, incluant motoristes (Safran, qui a produit plus de 1 700 moteurs LEAP sur l’année), équipementiers, fournisseurs de systèmes électroniques et prestataires de maintenance, a tiré profit de cette dynamique, générant des flux d’exportations élevés et réguliers, y compris sur les marchés extra-européens, qui représentent plus de 70 % des débouchés de la production nationale ([7]) .
Les parfums et cosmétiques ont confirmé leur statut de secteur excédentaire stratégique, s’appuyant sur un positionnement haut de gamme et une reconnaissance internationale des marques françaises. En 2024, les exportations de cette filière se sont établies à 21,3 milliards d’euros, en progression de 7,5 % par rapport à 2023, soit un nouveau record historique, représentant environ 3,6 % du total des exportations françaises de biens et un excédent commercial de plus de 19 milliards d’euros ([8]) . Cette performance s’explique par le maintien d’une demande robuste sur les marchés asiatiques, en particulier en Chine (+9 % sur un an) et en Corée du Sud (+8 %), ainsi que sur le marché nord-américain (+6 %).
La capacité d’innovation des entreprises du secteur, conjuguée à une stratégie marketing adaptée aux spécificités culturelles des marchés, a permis de préserver des prix unitaires parmi les plus élevés au monde, avec un prix moyen à l’export supérieur de 25 % à celui de leurs principaux concurrents européens. Cette compétitivité hors prix, adossée à une forte notoriété des marques et à une diversification des gammes (soins haut de gamme, parfumerie sélective, produits de beauté naturels), a permis de préserver les marges malgré la concurrence accrue de producteurs émergents, notamment en Asie du Sud-Est et au Moyen-Orient.
La chimie et la pharmacie ont également affiché des performances solides en 2024, profitant d’une demande soutenue en produits pharmaceutiques et en spécialités chimiques à haute valeur ajoutée. Les exportations françaises de produits chimiques, parfums exclus, ont atteint 68,5 milliards d’euros, en progression de 4,1 % par rapport à 2023, tandis que celles de produits pharmaceutiques se sont établies à 47,8 milliards d’euros, en hausse de 6,3 %. À elles seules, ces deux branches représentent près de 19 % des exportations totales de biens et un excédent commercial cumulé de plus de 18 milliards d’euros.
Le renforcement des capacités de production sur le territoire national, encouragé par les politiques de relocalisation industrielle et les partenariats européens dans les domaines stratégiques de la santé et de la chimie de spécialité, a permis d’accroître les volumes exportés tout en sécurisant les approvisionnements. Dans la pharmacie, les exportations de médicaments innovants ont progressé de 8 %, celles de vaccins de 12 %, et les ventes de produits intermédiaires destinés à l’industrie internationale de la santé de 5 %. Cette dynamique a été soutenue par des investissements productifs importants, estimés à 1,4 milliard d’euros en 2024 pour moderniser les lignes de production et développer de nouvelles molécules.
Ces filières excédentaires partagent des caractéristiques communes qui expliquent leur succès à l’export. Elles sont positionnées sur des segments de marché à forte valeur ajoutée, moins sensibles aux fluctuations des prix mondiaux, et bénéficient d’une réputation consolidée sur le long terme. Leur compétitivité hors prix repose sur des facteurs immatériels – innovation, qualité, savoir-faire – qui offrent une protection relative face à la concurrence des pays à bas coûts. Toutefois, leur poids dans la structure des exportations françaises pose également la question de la concentration des performances extérieures sur un nombre limité de secteurs. Si l’aéronautique, la parfumerie-cosmétique et la chimie-pharmacie continuent de jouer un rôle central dans la balance commerciale, cette dépendance expose l’économie nationale à des chocs sectoriels susceptibles d’affecter rapidement l’équilibre global en cas de retournement conjoncturel.
En dépit des résultats positifs enregistrés par plusieurs filières excédentaires, un nombre significatif de secteurs exportateurs français demeure confronté à des difficultés structurelles ou conjoncturelles qui continuent de peser sur la balance commerciale. Ces filières, souvent positionnées sur des segments de marché exposés à une concurrence internationale intense et à de fortes contraintes de coûts, voient leur compétitivité mise à l’épreuve par des facteurs internes et externes qui freinent leur redressement ([9]).
L’industrie automobile illustre de manière emblématique cette situation. En 2024, les exportations françaises de véhicules et de pièces détachées ont poursuivi leur repli, atteignant 51,3 milliards d’euros, soit une baisse de 4,8 % par rapport à 2023, selon les données de la direction générale des douanes et droits indirects. Ce recul confirme une tendance observée depuis plusieurs années : sur la période 2019‑2024, la valeur des exportations automobiles françaises a diminué de près de 15 %, alors que dans le même temps l’Allemagne a vu ses exportations progresser de plus de 10 %. Cette contre-performance résulte d’une perte de compétitivité sur les segments thermiques traditionnels, qui représentent encore plus de 70 % des véhicules particuliers exportés, accentuée par la montée en puissance rapide des constructeurs asiatiques dans le domaine des véhicules électriques et hybrides, lesquels ont vu leurs parts de marché mondiales passer de 25 % en 2020 à près de 40 % en 2024.
Si les acteurs français ont engagé une transformation de leur gamme pour répondre aux exigences environnementales et aux nouvelles attentes des consommateurs, leurs parts de marché à l’international restent limitées, en particulier sur les marchés nord-américains (moins de 1 % des immatriculations de véhicules particuliers neufs en 2024) et asiatique (moins de 0,5 % en Chine). Cette transition industrielle, qui mobilise des investissements lourds estimés à plus de 8 milliards d’euros sur la période 2023-2027, se heurte à des contraintes de coût et de délais qui limitent les effets positifs à court terme sur les exportations.
Le secteur du textile-habillement demeure également en retrait, pénalisé par la concurrence de produits à bas coûts en provenance d’Asie et par des évolutions rapides des modes de consommation, notamment la montée en puissance des plateformes de vente en ligne et de la « fast fashion ». En 2024, les exportations françaises de cette filière se sont établies à 19,5 milliards d’euros, soit une baisse globale de 1,8 % par rapport à 2023, selon les données de la direction générale des douanes et droits indirects. Dans le détail, les exportations d’articles d’habillement ont reculé de 1,0 % pour atteindre 14,0 milliards d’euros, tandis que celles de textiles techniques et traditionnels ont diminué de 3,2 %, s’établissant à 5,5 milliards d’euros. Ces performances sont d’autant plus préoccupantes qu’elles interviennent dans un contexte de progression des exportations mondiales de textile-habillement de près de 4 % sur la même période, illustrant une perte de parts de marché françaises.
Ce recul a touché autant les segments milieu de gamme, très sensibles aux prix et représentant environ 60 % des exportations totales du secteur, que certaines niches haut de gamme, fragilisées par la contraction de la demande sur plusieurs marchés européens où les ventes ont baissé de 3 à 5 %. Les entreprises françaises peinent à maintenir leur compétitivité hors prix face à des concurrents, notamment chinois, bangladais ou turcs, dont les coûts de production peuvent être inférieurs de 30 à 50 % selon les segments, et qui disposent d’une capacité d’adaptation quasi immédiate aux évolutions de la demande et aux nouvelles tendances.
Les machines agricoles enfin, constituent également un secteur en difficulté, dont les résultats à l’exportation se sont de nouveau dégradés en 2024. Les exportations françaises de tracteurs, moissonneuses-batteuses, semoirs et autres matériels agricoles se sont établies à 4,2 milliards d’euros, en recul de 6,5 % par rapport à 2023, selon les données de la direction générale des douanes et droits indirects. Cette baisse s’explique par le ralentissement des investissements agricoles dans plusieurs marchés traditionnels, notamment en Afrique du Nord, en Afrique subsaharienne et en Amérique latine, où les ventes ont chuté respectivement de 8 %, 11 % et 9 %. Dans le même temps, les importations françaises de machines agricoles ont progressé de 3,1 %, atteignant 3,9 milliards d’euros, alimentées par l’offre concurrentielle de pays tiers, principalement l’Allemagne, l’Italie et les États-Unis, mais aussi de nouveaux entrants asiatiques.
Le déficit commercial sur ce poste, qui s’élevait à – 460 millions d’euros en 2023, s’est ainsi creusé pour atteindre – 670 millions d’euros en 2024. Cette évolution résulte en partie d’une pression concurrentielle accrue sur les prix, avec des écarts pouvant atteindre 20 à 30 % par rapport aux matériels produits en France, mais aussi de l’essor rapide de technologies de mécanisation à moindre coût proposées par des fabricants non européens. Les constructeurs français, souvent spécialisés sur des gammes techniques plus complexes et à plus forte valeur ajoutée, peinent à compenser par l’innovation et la qualité la perte de compétitivité-prix sur les segments les plus demandés dans les marchés émergents.
Ces difficultés traduisent des fragilités structurelles qui ne peuvent être corrigées par les seules fluctuations conjoncturelles des marchés. Elles soulignent la nécessité de renforcer la compétitivité-prix par une meilleure maîtrise des coûts de production, mais aussi de développer une compétitivité hors prix fondée sur l’innovation, la qualité et l’adaptation aux attentes spécifiques des marchés cibles. La reconquête de parts de marché à l’international pour ces filières suppose un effort coordonné, associant investissements productifs, modernisation des outils industriels, formation des compétences et soutien ciblé à la diversification géographique des exportations. Sans une stratégie volontariste sur ces points, le poids persistant de ces filières déficitaires continuera de limiter l’impact positif des secteurs excédentaires sur l’équilibre global du commerce extérieur français.
B. Les services, moteur croissant de l’excédent extérieur français
1. Un tourisme international résilient face aux tensions géopolitiques
En 2024, le tourisme international a confirmé sa place de premier contributeur à l’excédent des services français, affichant une résilience remarquable dans un environnement international marqué par des tensions géopolitiques persistantes et des incertitudes économiques ([10]). Selon la Banque de France, les recettes générées par les visiteurs étrangers en France se sont élevées à 63,5 milliards d’euros, en hausse de 4,6 % par rapport à 2023 et supérieures de près de 12 % au niveau atteint en 2019, dernière année pleine avant la crise sanitaire. Le solde du poste « voyages » de la balance des paiements, qui retrace la différence entre les dépenses des visiteurs étrangers en France et celles des Français à l’étranger, a atteint 18,9 milliards d’euros, soit le niveau le plus élevé depuis plus de vingt ans.
Cette performance repose sur plusieurs facteurs. La France a bénéficié d’un retour massif des clientèles lointaines, en particulier nord-américaines et asiatiques, qui ont contribué à la hausse des recettes unitaires. Les dépenses moyennes par visiteur ont progressé de 3,5 % en un an, portées par un effet prix lié au renchérissement des prestations haut de gamme et par une diversification des offres vers des segments à forte valeur ajoutée (tourisme culturel, gastronomique, événementiel). La tenue en 2024 de plusieurs manifestations sportives et culturelles d’envergure internationale, conjuguée à une politique active de promotion de la destination France par Atout France, a également soutenu l’attractivité du pays.
La répartition géographique des flux montre que les marchés européens de proximité – Allemagne, Belgique, Royaume-Uni, Espagne – restent les premiers pourvoyeurs de visiteurs, représentant ensemble plus de 55 % des arrivées internationales. Toutefois, la dynamique la plus marquée concerne les clientèles extra-européennes, dont la fréquentation a progressé de 11 % en provenance des États-Unis et de 15 % depuis l’Asie de l’Est. Cette diversification des origines contribue à réduire la dépendance à un nombre restreint de marchés émetteurs et à accroître la résilience du secteur face à d’éventuels chocs régionaux.
Si la performance du tourisme international en 2024 atteste d’une capacité d’adaptation remarquable aux contraintes extérieures – hausse des coûts de transport aérien, tensions géopolitiques dans certaines zones d’émission, fluctuations monétaires – elle ne doit pas masquer la nécessité d’investir dans l’amélioration des infrastructures, la montée en gamme de l’offre et la transition écologique des activités touristiques. Le maintien de la compétitivité de la destination France, dans un contexte de concurrence internationale accrue, passe par la consolidation de l’excellence de l’accueil, la valorisation des territoires et l’innovation dans les produits et services proposés aux visiteurs étrangers.
2. Des services financiers qui renforcent la place de Paris dans la concurrence européenne
L’an dernier, les services financiers ont consolidé leur rôle dans la balance des services, contribuant à hauteur de 12,4 milliards d’euros à l’excédent global, soit une progression de 6,9 % par rapport à 2023, selon les données de la Banque de France. Cette performance, qui place la France au deuxième rang européen derrière le Royaume-Uni pour le solde des services financiers, témoigne de la solidité et de l’attractivité croissante de la place de Paris dans un contexte concurrentiel marqué par le repositionnement des grands centres financiers à la suite du Brexit ([11]).
Depuis 2020, Paris a renforcé sa position de hub financier européen grâce au transfert d’activités de plusieurs grandes institutions bancaires et de sociétés de gestion d’actifs depuis Londres, ce qui s’est traduit par une augmentation significative des volumes traités sur les marchés de capitaux. En 2024, la capitalisation boursière d’Euronext Paris a atteint 4 120 milliards d’euros, en hausse de 8,3 % par rapport à 2023, représentant près de 40 % de la capitalisation totale d’Euronext. Les transactions quotidiennes sur les instruments financiers dérivés ont progressé de 12 % sur un an, confirmant la montée en puissance des infrastructures de marché françaises.
La gestion d’actifs constitue un autre pilier de cette compétitivité. Avec près de 4 700 milliards d’euros d’encours gérés depuis la France, le secteur a profité à la fois de la bonne tenue des marchés et d’une collecte nette positive auprès des investisseurs institutionnels et particuliers. Les services de compensation et de règlement-livraison ont enregistré des volumes records, confortant la centralité de Paris dans les transactions transfrontalières libellées en euros.
La résilience du secteur tient également à la diversification des activités : assurance, fintechs, financement de la transition énergétique et développement de solutions de paiement innovantes. En 2024, le segment des fintechs implantées en Île-de-France a franchi le seuil des 1 200 entreprises, générant un chiffre d’affaires cumulé estimé à 2,3 milliards d’euros, en hausse de 15 % sur un an.
Dans un contexte de concurrence accrue entre centres financiers européens, Paris conserve des atouts structurants : une infrastructure de marché intégrée, un écosystème diversifié, un vivier de compétences de haut niveau et un environnement réglementaire aligné sur les standards européens. Il conviendra, pour consolider durablement cette position, de poursuivre les efforts en matière de fiscalité de l’épargne, de soutien à l’innovation financière et d’attractivité des talents internationaux, afin de répondre aux évolutions rapides des marchés et à la montée en puissance de nouvelles places concurrentes en Europe du Nord et en Europe centrale.
3. L’essor continu des services d’ingénierie, du numérique et du conseil à haute valeur ajoutée
L’an passé, les services d’ingénierie, du numérique et du conseil à haute valeur ajoutée ont confirmé leur rôle croissant dans la performance extérieure de la France, contribuant à un excédent estimé à 9,8 milliards d’euros dans la balance des services, en progression de 8,1 % par rapport à 2023 selon la Banque de France. Ces activités, fortement intensives en savoir-faire et en capital humain qualifié, bénéficient d’une demande soutenue à l’international dans un contexte de transition numérique, de transition énergétique et de transformation industrielle.
Le secteur de l’ingénierie a enregistré des exportations de services estimées à 6,4 milliards d’euros, en hausse de 7,5 % sur un an. Cette progression est portée par des projets d’infrastructures complexes dans les domaines du transport ferroviaire, de l’énergie et de la construction durable, en particulier au
Moyen-Orient, en Afrique et en Asie du Sud-Est. Les grands bureaux d’études français, notamment dans l’énergie nucléaire, les énergies renouvelables et l’hydrogène, ont accru leurs parts de marché grâce à des contrats de conception et d’assistance technique à forte valeur ajoutée.
Les services numériques, comprenant le développement logiciel, le cloud computing, la cybersécurité et les solutions d’intelligence artificielle, ont généré 12,7 milliards d’euros d’exportations en 2024, en hausse de 9,2 % par rapport à 2023. Les entreprises françaises spécialisées dans ces domaines ont profité d’une demande mondiale en forte croissance pour des solutions sécurisées et conformes aux standards européens en matière de protection des données, notamment dans le secteur financier, les télécommunications et la santé. La France se positionne désormais comme l’un des cinq premiers exportateurs européens de services numériques à forte intensité technologique ([12]).
Le conseil en management, en stratégie et en transition énergétique, enfin, a poursuivi sa progression, avec un chiffre d’affaires à l’export estimé à 5,1 milliards d’euros, soit +6,8 % sur un an. Les cabinets français, qu’ils soient filiaux de grands groupes internationaux ou acteurs indépendants, ont consolidé leur présence en Europe, au Moyen-Orient et en Afrique, tirant parti des besoins croissants d’accompagnement des entreprises et administrations dans la mise en œuvre de politiques de décarbonation, de digitalisation et d’optimisation des chaînes de valeur.
La compétitivité de ces services repose sur la combinaison d’une expertise technique reconnue, d’une capacité d’innovation rapide et d’une forte orientation client. Leur contribution à l’excédent extérieur illustre l’importance des services à haute valeur ajoutée comme relais de croissance et comme levier de diversification des performances françaises à l’international.
C. Un environnement international incertain et porteur de risques
1. Une conjoncture mondiale dominée par l’instabilité
a. La croissance mondiale est ralentie par les incertitudes géopolitiques et monétaires
En 2024, la croissance de l’économie mondiale a marqué un net ralentissement, s’établissant à 3,1 % selon les estimations du Fonds monétaire international, contre 3,5 % en 2023 et une moyenne proche de 3,7 % sur la décennie 2010-2019 ([13]). Ce tassement de l’activité résulte d’un enchaînement de facteurs défavorables, au premier rang desquels la persistance de tensions géopolitiques, l’incertitude monétaire dans les principales économies avancées et le ralentissement cyclique observé dans plusieurs pays émergents.
Les tensions géopolitiques demeurent un élément structurant de l’environnement économique mondial. Les conflits en Ukraine et au Proche-Orient continuent de perturber les échanges, notamment dans les secteurs de l’énergie et des produits agricoles, tandis que la multiplication des mesures restrictives en matière de commerce et d’investissement accentue la fragmentation des flux internationaux. L’augmentation du risque géopolitique a également un effet indirect sur l’investissement productif, en incitant les entreprises multinationales à différer ou à redéployer leurs projets à l’étranger.
Sur le plan monétaire, la normalisation progressive des politiques des grandes banques centrales s’effectue dans un contexte marqué par des divergences de trajectoires. Aux États-Unis, la Réserve fédérale a maintenu en 2024 des taux directeurs élevés, entre 4,25 % et 5 %, afin de contenir des tensions inflationnistes persistantes ([14]) . Dans la zone euro, la Banque centrale européenne a engagé un cycle de baisse prudente de ses taux à partir de l’été 2024, ramenant le taux de dépôt à 3,50 % en décembre, après un pic à 4 % atteint un an plus tôt. Ces ajustements différenciés entraînent des mouvements significatifs sur les marchés des changes, avec un renforcement du dollar vis-à-vis de l’euro sur l’ensemble de l’année, pénalisant la compétitivité-prix des exportations européennes sur certains marchés.
Dans les pays émergents, la situation est contrastée. La Chine a enregistré une croissance de 4,6 %, en léger repli par rapport à 2023, freinée par la faiblesse du secteur immobilier et par la demande intérieure modérée. L’Inde, en revanche, a maintenu une expansion dynamique (+6,3 %), soutenue par la consommation privée et l’investissement en infrastructures. Plusieurs économies d’Amérique latine et d’Afrique subsaharienne ont vu leur croissance ralentir sous l’effet conjugué de conditions financières internationales plus strictes et de la baisse des prix des matières premières.
Dans cet environnement, les perspectives restent incertaines. La combinaison d’un risque géopolitique élevé, d’une volatilité accrue sur les marchés financiers et d’une demande mondiale modérée pourrait maintenir la croissance mondiale sur un rythme inférieur à sa moyenne historique en 2025, avec des effets directs sur la dynamique du commerce extérieur français ([15]).
b. Les flux commerciaux se reconfigurent autour de nouvelles alliances régionales
L’an passé, l’évolution des flux commerciaux mondiaux a confirmé la tendance à la régionalisation des échanges, dans un contexte marqué par la montée des tensions commerciales et par la recherche accrue de sécurisation des chaînes de valeur. Selon l’Organisation mondiale du commerce (OMC), la croissance en volume du commerce mondial de biens n’a atteint que 0,9 %, contre 1,2 % en 2023 et une moyenne annuelle supérieure à 2,5 % avant la pandémie ([16]). Cette faible progression s’accompagne d’une redistribution des flux au profit d’ensembles régionaux plus intégrés, résultant à la fois d’accords commerciaux ciblés et de stratégies de relocalisation ou de « nearshoring » mises en œuvre par les entreprises.
En Asie, le Partenariat économique régional global (RCEP), entré en vigueur en 2022, a renforcé les échanges intra-régionaux, notamment entre la Chine, le Japon, la Corée du Sud et les pays de l’Association des nations de l'Asie du Sud-Est (ASEAN), dont la part dans les exportations totales des membres est passée de 48 % en 2021 à 51 % en 2024. Cette dynamique s’appuie sur la montée en puissance des chaînes de production régionales dans les secteurs de l’électronique, des batteries et des composants automobiles, et sur la volonté des pays membres de réduire leur dépendance aux marchés occidentaux.
En Amérique du Nord, l’Accord États-Unis–Mexique–Canada (AEUMC) a consolidé les flux internes, le Mexique devenant en 2024 le premier partenaire commercial des États-Unis, avec des échanges bilatéraux atteignant 798 milliards de dollars (+3,5 % par rapport à 2023), dépassant ceux entre les États-Unis et la Chine. Cette réorganisation des flux profite en particulier aux industries automobiles et électroniques, dans le cadre de stratégies de « friendshoring » visant à sécuriser les approvisionnements ([17]).
En Afrique, la mise en œuvre progressive de la Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAf) se traduit encore modestement dans les statistiques globales, mais les échanges intra-africains de biens manufacturés ont progressé de 6,2 % en valeur en 2024, soutenus par des investissements dans les infrastructures logistiques et industrielles. Cette dynamique pourrait, à terme, ouvrir de nouvelles perspectives pour les entreprises françaises déjà implantées sur le continent.
Pour l’Union européenne, la réorganisation des flux se traduit par un renforcement des échanges intra-européens, qui représentent désormais 59 % du commerce total de l’UE, ainsi que par le développement de partenariats stratégiques avec des économies jugées fiables, dans une logique de sécurisation des approvisionnements en matières premières critiques et en composants stratégiques. Les accords conclus en 2024 avec le Chili (matières premières et énergie), la Nouvelle-Zélande (produits agroalimentaires) et l’Australie (matières premières critiques) s’inscrivent dans cette stratégie.
Cette régionalisation accrue, tout en réduisant certains risques liés à la dépendance à un nombre restreint de fournisseurs lointains, modifie profondément la structure des débouchés pour les exportateurs français. Elle impose une adaptation des stratégies commerciales et industrielles, afin de saisir les opportunités offertes par ces nouveaux blocs régionaux tout en limitant les effets potentiellement négatifs de la fragmentation des échanges mondiaux.
2. Des tensions commerciales persistantes entre l’Europe et les États-Unis
a. Les droits de douane américains : une analyse des impacts sectoriels et des stratégies d’adaptation des entreprises françaises
En 2024, les exportations françaises vers les États-Unis ont poursuivi leur progression malgré la persistance de tensions commerciales et l’existence de droits de douane ciblant certains secteurs. Elles se sont établies à 43,7 milliards d’euros, en hausse de 1,9 % par rapport à 2023, confirmant le rôle stratégique du marché américain, premier débouché hors Union européenne et représentant environ 8,3 % des exportations totales françaises de biens. Cette progression a été portée par les performances de l’aéronautique (+ 4,5 %), des produits pharmaceutiques (+ 5,6 %) et des vins et spiritueux haut de gamme, dont la demande a résisté malgré un environnement tarifaire défavorable ([18]).
Au premier trimestre 2025, une accélération temporaire des exportations a été observée, imputable à des anticipations d’entrées en vigueur de nouvelles mesures tarifaires américaines ([19]). Les flux de vins tranquilles ont ainsi doublé en décembre 2024 par rapport à novembre (+115 millions d’euros), et ceux de vins mousseux, principalement du champagne, ont progressé de plus de 60 % (+40 millions d’euros). Un second pic a été constaté en mars 2025, avec des hausses respectives de 33 % pour les vins tranquilles (+30 millions d’euros) et de 41 % pour les vins mousseux (+20 millions d’euros). Des comportements similaires ont été relevés dans d’autres filières, notamment la maroquinerie, dont les exportations vers les États-Unis ont bondi de 50 % en mars (+90 millions d’euros). Au total, les exportations françaises vers les États-Unis ont progressé de 6 % sur le premier trimestre 2025 en glissement annuel.
Depuis le 9 avril 2025, les États-Unis appliquent un droit de douane additionnel dit « réciproque » de 20 % sur les importations en provenance de l’Union européenne, suspendu le jour même pour une durée de 90 jours et remplacé par un taux provisoire de 10 %. Certains produits sont exemptés, tandis que l’acier, l’aluminium et leurs dérivés sont soumis à des taux plus élevés (25 % en mars, relevés à 50 % en juin 2025), et que les automobiles et pièces détachées supportent un droit de 25 % depuis avril-mai 2025. En 2024, ces produits représentaient, pour la France, un taux de taxation additionnelle moyen de 9,6 %.
L’analyse du premier semestre 2025 ne révèle pas de chute brutale des exportations françaises vers les États-Unis depuis l’entrée en vigueur de ces droits. La baisse en glissement annuel est limitée à 2 % au deuxième trimestre, après correction de l’effet exceptionnel de la vente d’un navire de croisière en juin 2024. Les exportations de produits soumis à des droits élevés reculent plus fortement : ‑25 % pour l’acier et l’aluminium et –10 % pour l’automobile et ses composants. En revanche, les exportations aéronautiques progressent de 21 % sur la période, malgré un taux additionnel de 10 %, illustrant la solidité de la demande américaine sur ce segment ([20]).
La résilience observée tient à plusieurs facteurs. La structure sectorielle des exportations françaises vers les États-Unis reste dominée par des produits à forte valeur ajoutée, peu substituables et moins sensibles aux prix, comme l’aéronautique, le luxe ou la pharmacie. Plusieurs entreprises ont aussi adapté leurs stratégies : constitution de stocks aux États-Unis avant l’entrée en vigueur des mesures, implantation locale de certaines étapes de production ou de distribution pour contourner partiellement les droits, et diversification géographique pour compenser d’éventuelles pertes. Enfin, la dépréciation du dollar par rapport à l’euro, amorcée au printemps 2025 (–10 % entre février et juin), a partiellement neutralisé l’effet prix des droits additionnels pour les importateurs américains.
Sur la période mai 2024 – mai 2025, la baisse des exportations françaises vers les États-Unis (–5 %) est moins marquée que celle observée pour l’UE hors Irlande (–8 %), le Royaume-Uni (–10 %) ou l’Allemagne (–11 %). Cette performance relative atteste d’une capacité d’adaptation supérieure, mais souligne aussi une vulnérabilité persistante : la concentration sectorielle sur quelques postes majeurs – aéronautique, vins et spiritueux, pharmacie – expose à des chocs spécifiques. Le maintien de cette résilience suppose de poursuivre la diversification de l’offre exportatrice et de renforcer les positions françaises dans les secteurs émergents à forte demande sur le marché américain, tels que les technologies vertes, les équipements pour l’hydrogène et les services numériques.
b. La nécessité d’une réponse coordonnée au niveau européen
Les développements intervenus depuis le printemps 2025 confirment qu’une réponse strictement nationale face aux mesures américaines n’offrirait ni la masse critique ni la prévisibilité juridique nécessaires pour sécuriser les intérêts commerciaux de la France. La granularité du régime de taxation, combinant exemptions, hausses ciblées et clauses d’ajustement, excède les capacités de négociation de tout État membre isolé, d’où la nécessité d’un pilotage et d’une représentation unifiée au niveau de la Commission.
Face à ce cadre juridique mouvant, la Commission européenne a activé, dès le mois d’avril, un double levier : d’une part, la préparation de contre‑mesures proportionnées en vertu du règlement (UE) n° 654/2014 ([21]), assortie d’une consultation publique sur une liste d’importations américaines susceptibles d’être ciblées ; d’autre part, la suspension pour 90 jours de l’activation de ces contre‑mesures afin de laisser place à une négociation structurée avec Washington et, le cas échéant, au lancement d’un contentieux à l’OMC. Cette stratégie a été rendue possible par l’arsenal renforcé de l’UE (instrument anti‑coercition, capacités consolidées de riposte commerciale) et a abouti, fin juillet, à un encadrement politique des tarifs américains applicables à l’UE.
En effet, un accord de principe a été annoncé par la présidente de la Commission et le président des États‑Unis le 28 juillet 2025, fixant un tarif de référence unique de 15 % pour la grande majorité des exportations européennes, tout en prévoyant des exemptions sectorielles (notamment pour l’aéronautique et certains produits chimiques et pharmaceutiques, ainsi que pour une partie des équipements de la chaîne des semi‑conducteurs). Les surtaxes à 50 % sur l’acier et l’aluminium ont en revanche été maintenues à ce stade, avec la perspective d’un traitement de type quotas ou d’un cadre de sécurité d’approvisionnement à discuter.
L’accord a été formellement entériné le 6 septembre 2025 par un acte exécutif américain précisant les modalités d’application du tarif de référence de 15 % ([22]). Celui-ci s’applique désormais à la majorité des exportations européennes, tandis que les exemptions sectorielles annoncées en juillet ont été confirmées pour l’aéronautique, la pharmacie, une partie des produits chimiques de spécialité et certains équipements de la chaîne des semi-conducteurs. Les vins et spiritueux haut de gamme bénéficient, pour leur part, d’un régime transitoire limitant les droits additionnels à 10 % jusqu’à la fin de l’année 2025. En revanche, les surtaxes de 50 % sur l’acier et l’aluminium ont été maintenues jusqu’au 31 mars 2026, le temps pour le groupe de travail bilatéral mis en place début octobre 2025 d’examiner la création éventuelle d’un mécanisme de quotas ou d’un cadre de sécurité d’approvisionnement.
Les premiers bilans du troisième trimestre 2025 montrent une stabilisation des échanges franco-américains : la contraction globale des exportations françaises (–3,2 % en glissement annuel) reste limitée et concentrée sur les produits métallurgiques et automobiles, tandis que l’aéronautique enregistre une progression de +5 %, soutenue par les livraisons d’A350 et les ventes d’équipements de maintenance. Les exportations de vins et spiritueux demeurent dynamiques (+2 %), portées par la reprise du tourisme et la demande haut de gamme ; la pharmacie conserve un solde excédentaire élevé ([23]).
Sur le plan monétaire, la revalorisation de l’euro (autour de 1,15 dollar fin octobre 2025, contre 1,09 dollar de moyenne entre janvier et juin 2025) a légèrement atténué l’effet-prix favorable observé au premier semestre, sans remettre en cause la compétitivité-prix globale des exportations françaises. Dans ce contexte, la situation commerciale entre l’Union européenne et les États-Unis paraît stabilisée mais non pacifiée : si l’accord de juillet a permis d’éviter une escalade tarifaire, la fragilité du compromis et la prolongation des surtaxes sur les métaux maintiennent une incertitude élevée pour 2026.
La Commission européenne poursuit, de son côté, la surveillance conjointe de l’application des exemptions et prépare, en concertation avec les États membres, un mécanisme de réaction rapide en cas de non-respect des engagements américains. La France, dont les exportations vers les États-Unis demeurent concentrées sur l’aéronautique, la pharmacie et les biens de luxe, a tout intérêt à s’inscrire dans cette approche coordonnée afin de préserver ses positions sectorielles stratégiques et d’éviter toute fragmentation de la réponse européenne.
La réponse coordonnée européenne demeure en effet indispensable pour trois raisons opérationnelles.
Premièrement, la dispersion de mesures nationales de soutien (fiscales, financières ou réglementaires) risquerait de fragmenter le marché intérieur et de générer des distorsions entre entreprises européennes confrontées aux mêmes droits américains. La centralisation des contre‑mesures et des négociations par la Commission permet d’assurer la proportionnalité, l’homogénéité et la réversibilité de la riposte, ainsi que son articulation avec un éventuel contentieux multilatéral.
Deuxièmement, la structure des exportations françaises vers les États‑Unis – fortement concentrée sur l’aéronautique, les vins et spiritueux, la pharmacie et des segments de luxe – impose que la liste européenne des exemptions et aménagements tarifaires demeure exhaustive et à jour, faute de quoi la France serait mécaniquement plus exposée. Les constats statistiques publiés fin juin par l’administration douanière française montrent d’ailleurs que, sur le premier semestre 2025, aucune rupture nette des flux n’apparaît lorsque l’on neutralise les effets exceptionnels (vente d’un navire en juin 2024), et que la baisse en glissement annuel reste limitée ; surtout, les produits lourdement taxés (acier, aluminium, automobile) reculent davantage que les produits à 10 %, ce qui confirme l’utilité d’une hiérarchisation européenne des priorités sectorielles à défendre et, le cas échéant, à compenser.
Troisièmement, les effets d’éviction et les réorientations de flux induits par la politique américaine ne se limitent pas aux seules relations bilatérales Union européenne – États-Unis : les données récentes pointent un report partiel des exportations de pays fortement visés par les États‑Unis vers l’UE et la France, et une hausse sensible des importations européennes en provenance de partenaires comme le Mexique, le Canada, le Vietnam ou l’Indonésie. Dans le même temps, la montée des achats européens de GNL américain – déjà majoritaires dans les importations françaises de GNL au premier semestre 2025 – a dégradé le solde bilatéral de la France. Seule une action coordonnée de l’UE peut intégrer ces effets systémiques (énergie, matières premières, composants critiques) dans le calibrage des contre‑mesures, des exemptions et des engagements parallèles, afin d’éviter que des gains sectoriels obtenus côté export ne soient neutralisés par des engagements implicites côté import.
La stabilité de la relation commerciale Union européenne – États-Unis dépendra de la capacité des deux parties à traduire les principes arrêtés fin juillet en un cadre lisible et durable : clarification des exemptions et de leur durée, mécanisme de revue conjointe, articulation avec les régimes de contrôle des exportations et les régimes de subventions, et gouvernance des chaînes d’approvisionnement critiques (métaux de base, intrants pour semi‑conducteurs, biens d’équipement). Tant que ce cadre n’est pas stabilisé, la coordination européenne demeure la meilleure garantie d’efficacité, tant pour négocier qu’éventuellement contester, tout en limitant les effets de second tour dans l’Union.
II. La filière viti-vinicole française face aux tensions commerciales : des adaptations nécéssaires
A. Une filière stratégique sous pression internationale
1. Un pilier du commerce extérieur français exposé à un contexte mondial dégradé
La filière vitivinicole constitue l’un des piliers historiques du commerce extérieur français. Avec 16,5 milliards d’euros d’exportations en 2024, elle figure au troisième rang des secteurs excédentaires, derrière l’aéronautique et les cosmétiques, et dégage un solde positif supérieur à 12 milliards d’euros, soit plus de 10 % de l’ensemble des excédents agroalimentaires.
Ce résultat traduit à la fois la puissance d’un tissu productif exceptionnellement diversifié – plus de 60 000 exploitations et 386 appellations d’origine contrôlée – et la valeur symbolique du vin dans l’imaginaire collectif international : un produit agricole devenu vecteur de culture, d’identité et de rayonnement ([24]).
Les exportations de vins et spiritueux constituent ainsi une ressource fiscale et commerciale stratégique, mobilisant environ 440 000 emplois directs et indirects, largement ancrés dans les territoires ruraux. Elles irriguent un ensemble de filières connexes – logistique, tonnellerie, emballage, restauration, tourisme – qui participent à la vitalité économique du pays et à son attractivité internationale ([25]).
Cette réussite repose toutefois sur un modèle très ouvert sur les marchés extérieurs, avec près de 60 % des volumes et 75 % de la valeur écoulés à l’étranger ([26]). L’Union européenne demeure le premier débouché (Allemagne, Belgique, Pays-Bas), mais les marchés tiers concentrent la plus forte valeur ajoutée : les États-Unis, la Chine, le Royaume-Uni, le Japon et le Canada représentent ensemble plus de la moitié des exportations en valeur. Cette ouverture, source de dynamisme, constitue également une vulnérabilité majeure : le moindre changement de politique tarifaire, de taux de change ou de réglementation sanitaire peut avoir un effet immédiat sur les marges et la trésorerie des entreprises.
Depuis 2023, la filière a dû composer avec une succession de chocs exogènes qui ont fragilisé cet équilibre. Le ralentissement de la demande mondiale post-pandémie, conjugué à une inflation persistante des coûts logistiques et énergétiques, a pesé sur la rentabilité des exportations. Les tarifs maritimes sont restés supérieurs de 40 % à leur moyenne d’avant-crise, les coûts d’assurance et de stockage ont augmenté de façon continue, tandis que la hausse du prix du verre et des intrants a amputé les marges de plusieurs points.
À ces tensions économiques s’ajoute une détérioration de l’environnement géopolitique. Le durcissement de la politique commerciale américaine, matérialisé par le retour depuis août 2025 d’une surtaxe de 15 % sur les vins européens, a relancé les craintes d’une nouvelle guerre tarifaire transatlantique. Ce relèvement frappe directement les vins d’appellation à forte valeur ajoutée, qui constituent le cœur des exportations françaises. En Asie, la diplomatie commerciale chinoise s’est également tendue : l’enquête antidumping ouverte en 2024 sur les spiritueux européens entretient une incertitude durable et freine les investissements de long terme. Ces deux marchés – États-Unis et Chine – représentaient encore à eux seuls plus de 4,5 milliards d’euros d’exportations françaises en 2024 ; leur ralentissement a donc un impact macroéconomique mesurable (v. infra).
Parallèlement, les producteurs doivent s’adapter à un retour de la volatilité monétaire : la réappréciation de l’euro face au dollar depuis l’été 2025 réduit mécaniquement la compétitivité-prix sur les marchés américains et asiatiques. L’effet-change, longtemps favorable, devient désormais un facteur d’érosion supplémentaire. La situation est d’autant plus délicate que la consommation intérieure, en recul tendanciel depuis plusieurs années (–14 % entre 2010 et 2024 selon FranceAgriMer), ne permet pas d’absorber les volumes non exportés ([27]).
Dans ce contexte, la filière vitivinicole se trouve au croisement de deux transitions : économique, avec la nécessité de diversifier ses débouchés et de renforcer la valeur ajoutée sur le territoire ; et environnementale, avec la montée des exigences de durabilité et la hausse du coût des adaptations climatiques. L’année 2025 marque ainsi un tournant : les producteurs doivent simultanément défendre leur position sur les marchés extérieurs, maîtriser leurs coûts et repenser leur modèle d’exportation pour le rendre plus résilient.
La force d’entraînement du vin français demeure intacte, mais elle repose désormais sur une équation plus complexe : préserver les parts de marché à l’international tout en consolidant les ancrages locaux et en adaptant la production aux nouvelles contraintes économiques et climatiques. C’est dans cette optique que se dessine, à moyen terme, une recomposition du modèle vitivinicole français, où l’exportation, bien qu’indispensable, devra être davantage articulée avec la valorisation du patrimoine, la diversification des revenus et l’essor de l’œnotourisme.
2. Des tensions commerciales récurrentes et des barrières à l’exportation croissantes
L’année 2025 aura confirmé que le commerce international du vin reste un terrain de tension politique et tarifaire. Les producteurs français sont directement exposés à la montée du protectionnisme, aux mesures de rétorsion sectorielles et à la fragmentation du cadre multilatéral. Si la filière a longtemps bénéficié d’un environnement commercial stable et prévisible, elle doit désormais composer avec une diplomatie économique plus incertaine, dans laquelle les produits agroalimentaires deviennent fréquemment des instruments de négociation.
Aux États-Unis, la mise en place depuis le 7 août 2025 d’un tarif additionnel de 15 % sur les vins européens a mis un terme à la trêve tarifaire conclue en 2021. Cette mesure, justifiée par Washington comme un « ajustement équilibrant » dans le contexte de la politique industrielle américaine, touche principalement les vins sous appellation d'origine contrôlée (AOC) à forte valeur ajoutée – notamment ceux de Bordeaux, de Champagne et de Bourgogne. Si certaines filières, comme l’aéronautique et la pharmacie, ont été explicitement exemptées, la viticulture reste l’un des secteurs les plus directement visés.
Les conséquences sont immédiates : ralentissement des commandes, allongement des délais de paiement et tensions sur les marges. Selon des données récoltées par le rapporteur pour avis, les exportateurs estiment à –3 % la contraction des volumes au troisième trimestre 2025, concentrée sur les cuvées haut de gamme. Le risque d’un effet de substitution en faveur des producteurs américains (Californie, Oregon) est désormais réel, ces derniers bénéficiant d’une fiscalité locale plus favorable et d’un soutien promotionnel accru.
En Asie, la situation n’est guère plus stable. La Chine a lancé en 2024 une enquête antidumping visant les spiritueux européens, mais dont les effets de réputation et d’incertitude rejaillissent sur l’ensemble du segment des vins d’appellation. Dans un marché déjà fragilisé par le ralentissement économique chinois et par les campagnes anti-gaspillage, les exportations françaises ont reculé de 6 % en valeur au premier semestre 2025. Les tensions diplomatiques entre Pékin et Bruxelles accentuent la prudence des importateurs, qui diversifient leurs approvisionnements vers l’Australie, le Chili et l’Afrique du Sud. Dans d’autres zones, comme le Royaume-Uni ou le Canada, l’instabilité réglementaire liée aux étiquetages, aux certifications environnementales et aux taxes locales sur l’alcool complexifie davantage l’accès au marché.
Parallèlement, la prolifération des barrières non tarifaires alourdit les coûts de transaction, en particulier pour les petites et moyennes exploitations. L’obligation de nouvelles licences d’importation, les exigences en matière de traçabilité, ou encore la multiplication des procédures d’enregistrement pour chaque lot expédié entraînent un surcoût administratif estimé entre 5 et 8 % du prix export selon des données transmises au rapporteur pour avis. Ces contraintes, souvent hétérogènes d’un pays à l’autre, pèsent disproportionnellement sur les petites structures et freinent la dynamique d’internationalisation des AOC.
À ces obstacles externes s’ajoutent des entraves intra-européennes : l’absence de guichet unique des droits d’accises continue de pénaliser les ventes à distance au sein du marché intérieur. Chaque vigneron doit encore se conformer aux règles d’accise propres à chaque État membre, ce qui constitue un frein majeur au développement du commerce en ligne et aux circuits courts européens. La profession plaide pour l’instauration d’un « One Stop Shop Accises » sur le modèle du portail TVA, mesure qui renforcerait la compétitivité des petits producteurs et sécuriserait les recettes fiscales des États membres.
Enfin, la dégradation du cadre multilatéral accentue le sentiment d’instabilité. Le blocage du fonctionnement de l’Organe d’appel de l’OMC depuis 2020 prive les États membres de l’Union européenne d’un recours effectif contre les mesures unilatérales. Dans ce vide juridique, les contentieux se multiplient, mais sans perspective d’arbitrage. Ce contexte incite les filières à rechercher des accords bilatéraux sectoriels ou des « mini-deals » commerciaux, au détriment d’une approche globale et coordonnée.
3. Des fragilités internes qui accentuent la perte de compétitivité
Si les tensions internationales pèsent directement sur la filière vitivinicole, elles révèlent également des faiblesses structurelles internes qui limitent la capacité d’adaptation du modèle français. Ces fragilités tiennent autant à des contraintes économiques et réglementaires qu’à la transformation du contexte climatique et social dans lequel évoluent les exploitations.
En premier lieu, la surtransposition de certaines normes européennes et la complexité de l’environnement administratif français demeurent des handicaps récurrents. Les viticulteurs doivent composer avec des charges sociales et fiscales supérieures à celles observées chez plusieurs partenaires européens, notamment l’Espagne ou l’Italie, où les coûts de main-d’œuvre et de conformité réglementaire sont moindres. Les obligations environnementales, bien que légitimes et nécessaires, se traduisent parfois par une multiplication de démarches, de contrôles et de délais administratifs, qui pèsent sur la trésorerie et la compétitivité des plus petites structures. À cela s’ajoutent des écarts persistants dans la mise en œuvre des politiques de soutien à l’exportation : alors que l’Allemagne ou l’Espagne disposent de dispositifs régionaux puissants et réactifs, les aides françaises restent plus dispersées entre les niveaux national, régional et interprofessionnel.
Deuxièmement, la filière est confrontée à une instabilité croissante de sa production, liée à l’intensification des aléas climatiques. Les épisodes de gel printanier, les sécheresses répétées, la grêle et les maladies de la vigne (notamment la flavescence dorée) réduisent la régularité des récoltes et accroissent les coûts d’assurance et de replantation. Ces aléas créent des déséquilibres entre les régions, favorisant les zones mieux irriguées ou bénéficiant de réserves hydriques, et accentuant la fragilité des petites appellations. Les instruments de gestion de crise, tels que la distillation de surproduction ou les programmes d’arrachage, permettent d’amortir le choc mais ne traitent pas la cause structurelle : l’adaptation du vignoble au changement climatique reste encore partielle et insuffisamment financée.
Troisièmement, la filière souffre d’un sous-investissement chronique dans la modernisation et la transmission. Le vieillissement des exploitants – près de 60 % ont plus de 50 ans – freine le renouvellement générationnel et limite l’adoption de technologies nouvelles ([28]). Les jeunes viticulteurs rencontrent des obstacles à l’installation, liés au prix du foncier, à la complexité juridique des baux ruraux et à la rigidité du cadre fiscal des transmissions familiales. Les mesures adoptées en loi de finances pour 2025 (relèvement du plafond d’exonération à 20 millions d’euros pour les transmissions intrafamiliales) ([29]) vont dans le bon sens, mais ne suffisent pas à inverser la tendance. Le maintien d’un tissu d’exploitations familiales, qui constitue l’un des fondements de la qualité et de la diversité des appellations, suppose une adaptation du droit fiscal et foncier aux réalités de la viticulture contemporaine.
Enfin, le modèle économique de la filière reste marqué par une forte polarisation entre grands groupes exportateurs et petites exploitations familiales. Les premiers disposent de marges de manœuvre financières, d’équipes export et de réseaux logistiques intégrés leur permettant d’amortir les fluctuations de marché ; les seconds, plus dépendants d’un nombre restreint de clients ou de marchés, subissent de plein fouet les variations de demande et de coûts. Cette dualité crée une vulnérabilité systémique : la performance globale de la filière repose sur un équilibre fragile entre acteurs très intégrés et producteurs indépendants plus exposés.
Ainsi, au-delà des tensions commerciales externes, la viticulture française fait face à un défi de compétitivité interne qui appelle des réformes structurelles : simplification des procédures, allègement du coût du travail, accélération des investissements dans la transition écologique et numérique, et mise en place de mécanismes de soutien à la transmission. Sans un renforcement de ces fondations domestiques, la filière aura des difficultés à préserver sa position dans un environnement international de plus en plus concurrentiel et volatil.
4. La nécessité d’une stratégie de reconquête
Face à la multiplication des tensions extérieures et à la persistance des fragilités internes, la filière vitivinicole française se trouve aujourd’hui à un moment charnière. Si son modèle exportateur a longtemps assuré des performances remarquables, il doit désormais évoluer pour s’adapter à un environnement plus instable, plus concurrentiel et plus exigeant sur le plan climatique comme réglementaire.
La première exigence est celle de la prévisibilité commerciale. Les producteurs ne peuvent planifier leurs campagnes d’investissement et de production que dans un cadre stable et lisible. Cela implique, à court terme, de consolider les canaux de dialogue bilatéraux avec les principaux partenaires économiques, notamment les États-Unis et la Chine, afin de prévenir les contentieux tarifaires et de maintenir la confiance des importateurs. La diplomatie économique française, en lien avec la Commission européenne, doit poursuivre ses efforts pour éviter que les filières agroalimentaires ne servent de variable d’ajustement dans les différends commerciaux, et pour défendre la reconnaissance internationale des appellations d’origine, socle de la valeur ajoutée française à l’export.
La deuxième orientation consiste à renforcer la compétitivité structurelle du secteur. Cela passe par une simplification des dispositifs administratifs, une harmonisation européenne des règles (notamment en matière d’accises et de traçabilité) ainsi qu’une meilleure articulation entre les aides à la production et les dispositifs d’accompagnement à l’export. L’amélioration de la productivité passe également par la transition numérique – robotique viticole, outils de pilotage agronomique, plateformes logistiques partagées – et par l’adaptation environnementale du vignoble : rénovation des infrastructures d’irrigation, sélection variétale, diversification des cépages plus résistants et mutualisation des investissements à l’échelle interprofessionnelle. Ces chantiers exigent un soutien public stable et pluriannuel, notamment via le Plan stratégique national et les fonds européens de développement rural.
La troisième dimension de la stratégie doit être territoriale et humaine. L’avenir de la viticulture repose sur la pérennité des exploitations familiales, la transmission des savoir-faire et la capacité à maintenir des emplois qualifiés dans les zones rurales. Le renouvellement générationnel doit être facilité par une modernisation du cadre fiscal et successoral afin de permettre aux jeunes agriculteurs de reprendre des exploitations viables sans alourdir leur endettement. Parallèlement, la formation continue et l’attractivité des métiers doivent être renforcées : les compétences commerciales, linguistiques et numériques deviennent désormais aussi déterminantes que la maîtrise technique du travail de la vigne.
Enfin, la stratégie de reconquête passe par une diversification des débouchés et des modèles de valorisation. Le développement du marché intérieur européen, l’ouverture vers de nouveaux marchés émergents et la montée en gamme des circuits de distribution doivent compléter la logique d’exportation traditionnelle.
Surtout, la valorisation du patrimoine viticole par l’œnotourisme offre une voie de résilience durable : elle permet d’ancrer la création de valeur dans les territoires, de renforcer le lien entre producteurs et consommateurs, et de transformer la notoriété culturelle du vin français en retombées économiques locales.
Ainsi, la reconquête du dynamisme vitivinicole français ne saurait se limiter à une politique de défense commerciale. Elle suppose une approche intégrée, alliant diplomatie, compétitivité, durabilité et attractivité territoriale. C’est dans cette articulation – entre l’ouverture internationale et l’enracinement local – que se joue l’avenir d’une filière emblématique du commerce extérieur et du patrimoine national.
B. L’œnotourisme : un levier de résilience et de diversification pour les territoires viticoles
L’œnotourisme s’affirme depuis une dizaine d’années comme un segment en forte croissance du tourisme français, porté par la recherche d’expériences plus authentiques et la valorisation du patrimoine rural ([30]). En 2023, près de 12 millions d’œnotouristes ont été recensés dans l’ensemble des régions viticoles, dont 5,4 millions d’étrangers, générant 7 milliards d’euros de retombées économiques (5,4 milliards de dépenses directes et 1,6 milliard d’effets induits). Ces chiffres traduisent une tendance structurelle de fond : la visite des vignobles est désormais une composante à part entière de l’attractivité de la France, au même titre que la gastronomie ou le patrimoine culturel. La France se situe parmi les trois premières destinations mondiales pour ce type de tourisme, juste derrière les États-Unis, mais la progression reste contrastée selon les territoires et les segments de clientèle.
Le développement de cette activité repose sur un écosystème dense mais hétérogène, associant producteurs, interprofessions, collectivités, hébergeurs et acteurs culturels. Près de 10 000 caves accueillent aujourd’hui des visiteurs, soit une progression de 70 % en dix ans. Pourtant, seule une partie d’entre elles dispose d’une offre véritablement structurée (accueil professionnel, signalétique, tarification, communication multilingue). Cette disparité qualitative reflète le stade intermédiaire de maturation du secteur : de nombreux vignobles ont franchi le cap de l’ouverture au public, mais les pratiques demeurent très variables d’une région à l’autre. Certaines destinations, comme la Champagne, Bordeaux ou la Bourgogne, présentent une offre complète et intégrée ; d’autres, notamment dans le Languedoc ou le Sud-Ouest, disposent d’atouts comparables mais d’une visibilité encore insuffisante sur les marchés internationaux.
Le label « Vignobles & Découvertes », créé en 2009 et géré par Atout France, constitue la colonne vertébrale de cette structuration. Il fédère aujourd’hui 74 destinations labellisées et 8 770 acteurs, dont près de 2 900 domaines viticoles. Ce dispositif a permis d’harmoniser les standards d’accueil et de promouvoir une logique de réseau, en associant autour d’un même territoire les professionnels du vin, de la gastronomie, de l’hôtellerie et du patrimoine. Il a surtout favorisé une montée en gamme progressive de l’offre, en diffusant des critères de qualité, de durabilité et d’accessibilité. Néanmoins, le label reste inégalement connu et mobilisé : certaines régions l’ont pleinement intégré à leur stratégie touristique, tandis que d’autres peinent encore à fédérer les acteurs locaux autour d’une vision commune.
Le pôle œnotourisme d’Atout France, créé en 2020, a permis de clarifier la gouvernance et d’instaurer une coordination entre les ministères du tourisme, de l’agriculture et du commerce extérieur. Il rassemble les interprofessions, les régions, les offices de tourisme et les organismes professionnels, en lien étroit avec le Conseil supérieur de l’œnotourisme et la fédération Vignobles & Découvertes. Ses priorités – amélioration de la qualité de l’offre, valorisation sur les marchés étrangers, veille prospective – s’inscrivent dans une logique de mutualisation des moyens et de cohérence nationale.
Cependant, cette gouvernance demeure complexe et morcelée : la multiplicité des acteurs, la diversité des financements et l’absence d’un cadre budgétaire unifié limitent parfois la lisibilité de l’action publique.
Ainsi, si l’œnotourisme français se distingue par sa diversité géographique et la richesse de son patrimoine, son développement repose encore sur un équilibre fragile entre initiatives locales et stratégie nationale. La dynamique est réelle et porteuse : elle traduit la capacité de la filière viticole à s’ouvrir au monde et à créer de la valeur au-delà de la seule production. Mais elle reste inégale, partiellement coordonnée et dépendante de la mobilisation des territoires, autant d’éléments qui justifient un accompagnement renforcé pour consolider ce secteur à fort potentiel.
2. Un instrument de résilience économique pour les territoires
Dans un contexte marqué par la baisse de la consommation intérieure, la volatilité des marchés extérieurs et la montée des coûts de production, l’œnotourisme apparaît de plus en plus comme un levier de résilience économique pour les exploitations viticoles françaises. Il offre une voie de diversification à la fois réaliste et adaptée à la structure du vignoble, en permettant aux domaines de capter directement la valeur ajoutée de leur production et de mieux résister aux crises conjoncturelles.
Selon une étude récente, l’œnotourisme représente près de 30 % du chiffre d’affaires total des exploitations qui accueillent du public, une part en nette progression depuis cinq ans ([31]). Cette proportion traduit la montée en puissance d’un modèle mixte, associant production, vente directe, accueil et expériences de découverte. Dans de nombreuses zones viticoles, cette diversification a permis d’amortir les effets de la baisse des exportations consécutive aux tensions commerciales, ou de compenser les pertes liées aux aléas climatiques et aux distillations de crise. Les exploitations familiales y trouvent un complément de revenu non négligeable, tandis que les structures plus importantes renforcent ainsi leur lien avec les consommateurs finaux.
L’impact économique de l’œnotourisme dépasse la seule sphère viticole. En attirant des visiteurs tout au long de l’année, il contribue à stabiliser l’activité dans les territoires ruraux et à générer des retombées pour l’ensemble du tissu local : hébergement, restauration, artisanat, mobilité, culture. Les retombées directes et indirectes estimées à 7 milliards d’euros par an profitent à une grande diversité d’acteurs, bien au-delà des caves et des châteaux. Dans certaines régions comme la Champagne, la Bourgogne ou la Vallée de la Loire, les offices de tourisme évaluent à près de 40 % la part des séjours dont le vin est l’un des principaux motifs de visite. L’œnotourisme agit ainsi comme un vecteur d’équilibre territorial, diffusant les flux touristiques au-delà des grandes métropoles et prolongeant la saison d’activité de plusieurs mois.
Sur le plan microéconomique, le développement de l’accueil au domaine permet aux exploitations de mieux maîtriser leur chaîne de valeur : la vente directe sur place assure une marge supérieure à celle obtenue via les circuits de distribution traditionnels. Elle favorise également la fidélisation d’une clientèle étrangère, souvent disposée à prolonger l’expérience d’achat en ligne ou lors de séjours répétés. Plusieurs études soulignent que les visiteurs étrangers deviennent fréquemment des prescripteurs naturels à leur retour, contribuant à la notoriété des marques et des appellations.
L’œnotourisme renforce enfin la dimension intergénérationnelle et patrimoniale de la viticulture. Dans de nombreuses exploitations, l’accueil du public constitue un moyen de créer des emplois pour les jeunes générations, souvent diplômées en communication, en sommellerie ou en gestion touristique, et de faciliter la transmission des savoir-faire familiaux. Il permet aussi de sensibiliser les visiteurs aux enjeux de la transition écologique : les circuits courts, la présentation des pratiques durables et la pédagogie autour des paysages viticoles participent à l’acceptabilité sociale du modèle agricole.
Pour autant, si son effet stabilisateur est désormais reconnu, l’œnotourisme ne saurait être perçu comme un substitut à l’exportation ou comme une solution universelle aux difficultés économiques du secteur. Sa rentabilité reste très dépendante de la localisation, de la capacité d’investissement initiale et de la notoriété des appellations. Les plus petites exploitations peinent encore à structurer une offre compétitive, faute de moyens ou de soutien à la formation. C’est pourquoi la politique publique doit viser à consolider les réussites existantes tout en élargissant l’accès à ce modèle, afin qu’il profite à l’ensemble du vignoble français, et non à quelques régions pionnières seulement.
3. Un vecteur d’influence et d’image pour la France
L’œnotourisme dépasse la seule dimension économique : il constitue aujourd’hui un instrument d’influence culturelle et diplomatique à part entière. En articulant agriculture, patrimoine et art de vivre, il incarne l’identité française dans ce qu’elle a de plus universel : la recherche de qualité, la transmission des savoir‑faire et la mise en valeur des territoires. À travers cette rencontre directe entre producteurs et visiteurs, la France promeut non seulement ses vins, mais aussi une certaine idée du plaisir, de la convivialité et de la durabilité – autant d’éléments constitutifs de son soft power contemporain.
Cette fonction d’influence s’appuie sur une structuration progressive du secteur, avec la création du Conseil supérieur de l’œnotourisme et du label Vignobles & Découvertes. Ces dispositifs ont contribué à fédérer les acteurs publics et privés autour d’une logique de réseau et d’excellence, faisant de l’œnotourisme un levier de développement local et d’attractivité internationale.
Pour autant, l’ambition française reste bridée par des outils de promotion insuffisants. Les moyens d’Atout France, opérateur pivot de la diplomatie d’attractivité, se sont érodés au fil des années : les campagnes de communication internationales sur le vin et la gastronomie peinent à rivaliser avec celles de l’Espagne ou de l’Italie, où les stratégies d’agritourismo ou d’œnotourisme sont pleinement intégrées à la marque nationale. Or, dans un contexte de mutation structurelle du tourisme – séjours plus courts, thématiques et expérientiels – l’œnotourisme bénéficie d’un potentiel de croissance unique.
Les données les plus récentes confirment son dynamisme : la France accueille environ 12 millions d’œnotourismes, dont 6,5 millions de Français et une clientèle étrangère en hausse de près de 30 % depuis 2016, selon les données transmises au rapporteur pour avis. Le salon Destination Vignobles, organisé tous les deux ans, traduit ce rayonnement : l’édition 2024 à Angers a réuni plus de 160 acheteurs étrangers venus de 48 pays et 163 opérateurs français, pour 4 500 rendez-vous d’affaires.
Au-delà de la visibilité internationale, l’œnotourisme contribue à moderniser l’image du vin français : il le relie à la découverte, à la culture et à l’environnement, rompant avec les représentations centrées sur la consommation. Les domaines engagés dans des démarches environnementales (label Haute Valeur environnementale, bio, biodynamie) en font un vecteur de sensibilisation à la durabilité, notamment auprès des clientèles urbaines et internationales.
En ce sens, l’œnotourisme apparaît comme un prolongement naturel de la diplomatie d’influence française : il conjugue attractivité économique, rayonnement culturel et valorisation territoriale. Mais pour que ce potentiel devienne pleinement opérationnel, il doit s’appuyer sur des moyens renforcés, une stratégie commune et une meilleure articulation entre les politiques publiques de promotion du vin, de la culture et du tourisme.
4. Un potentiel encore insuffisamment exploité
Si la France dispose de l’un des patrimoines viticoles les plus prestigieux au monde, l’exploitation de ce capital à travers l’œnotourisme reste encore en deçà de son potentiel économique et territorial. La dynamique engagée depuis une dizaine d’années a permis des avancées notables, mais l’activité demeure inégalement développée selon les régions, sous-dotée en moyens publics et parfois freinée par un manque de coordination stratégique entre les acteurs. L’enjeu n’est donc plus de démontrer la pertinence de l’œnotourisme, mais de lui donner les moyens d’un déploiement à la hauteur de son importance économique et culturelle.
Le premier défi réside dans la structuration et la gouvernance du secteur. Malgré les progrès réalisés avec la création du Pôle œnotourisme d’Atout France et du Conseil supérieur de l’œnotourisme, la répartition des compétences demeure éclatée entre plusieurs administrations et opérateurs : Atout France, FranceAgriMer, Business France, interprofessions régionales et collectivités territoriales. Cette pluralité d’acteurs, souvent source d’innovation, se traduit aussi par une dispersion des financements et une lisibilité insuffisante de l’action publique. Une clarification du pilotage apparaît nécessaire, autour d’une stratégie interministérielle unique, associant le tourisme, l’agriculture et le commerce extérieur. Cette approche intégrée permettrait d’assurer une cohérence entre la promotion des vins, la valorisation touristique et la diplomatie économique, et de garantir un suivi budgétaire consolidé.
Le second enjeu tient aux moyens financiers. Atout France ne consacre aujourd’hui qu’environ 430 000 euros par an à la thématique de l’œnotourisme, auxquels s’ajoutent près de 385 000 euros mobilisés par les partenaires régionaux. Ces montants, très modestes au regard des 7 milliards d’euros de retombées économiques annuelles, limitent la capacité d’ingénierie et d’accompagnement des territoires. Atout France estime qu’un renforcement ciblé de 200 000 euros et la création de deux à trois équivalents temps plein supplémentaires permettraient de démultiplier l’effet de levier de ces actions. Un financement pluriannuel, adossé au contrat d’objectifs de l’opérateur, offrirait une visibilité indispensable pour consolider les partenariats publics-privés.
Redonner à Atout France les moyens d’une véritable agence de promotion du tourisme et de l’œnotourisme français
Affaiblie par une érosion budgétaire continue et par la complexité de son rattachement administratif, Atout France ne dispose plus aujourd’hui des leviers suffisants pour animer une politique ambitieuse de promotion de l’œnotourisme. Outre la question budgétaire, le rapporteur pour avis estime qu’une réforme de la gouvernance d’Atout France apparaît également nécessaire pour redonner à l’agence toute sa capacité d’impulsion et de ciblage stratégique.
Le rapporteur pour avis propose ainsi d’instaurer un duopole de gouvernance associant :
– d’une part, les entreprises du tourisme, regroupées au sein de l’Alliance France Tourisme, garantes d’une approche de marché et d’une plus grande réactivité ;
– d’autre part, les collectivités régionales, qui disposent d’une connaissance fine de leurs territoires et de leurs filières viticoles.
Ce modèle hybride renforcerait la légitimité territoriale d’Atout France tout en associant les acteurs économiques aux orientations stratégiques. Il permettrait de déployer des campagnes de promotion ciblées sur l’œnotourisme, mais aussi plus largement sur les formes émergentes de « tourisme de terroir » : spiritourisme, brassitourisme, routes des rhums ou des eaux-de-vie, à l’image des réussites observées dans d’autres pays européens.
Une telle évolution transformerait Atout France en une véritable agence de diplomatie économique et culturelle, pleinement intégrée à la stratégie d’influence extérieure de la France, articulant attractivité, patrimoine et développement durable.
Le Plan stratégique national (PSN) 2027-2032 ouvre par ailleurs de nouvelles perspectives de financement, en autorisant le soutien à des projets collectifs d’œnotourisme portés par les organismes de défense et de gestion (ODG) et les interprofessions. Ces projets peuvent inclure la mutualisation des équipements d’accueil, la signalétique, la formation ou la communication internationale. Leur succès dépendra toutefois de la capacité des porteurs à s’appuyer sur une ingénierie locale solide et à bénéficier d’un accompagnement national cohérent. Le rôle du Pôle œnotourisme sera ici déterminant pour éviter les doublons et favoriser les initiatives exemplaires à fort effet d’entraînement.
Le troisième axe d’amélioration concerne le cadre juridique et réglementaire, encore perçu comme un frein à la diversification des activités viticoles. La profession demande la pérennisation du dispositif de licences IV en milieu rural, mis en place à titre expérimental, afin de permettre la vente et la dégustation sur les lieux de production dans un cadre simplifié. Elle souhaite également la clarification du statut des dégustations expérientielles et la reconnaissance du caractère touristique des prestations proposées dans les domaines, afin de sécuriser les exploitants sur le plan fiscal et sanitaire. Ces ajustements, modestes dans leur principe, sont essentiels pour faciliter le passage d’une viticulture exclusivement productrice à une viticulture d’accueil et de transmission.
Enfin, le renforcement de la filière œnotouristique passe par une meilleure articulation entre formation, innovation et durabilité. L’intégration de modules œnotouristiques dans les cursus viticoles et hôteliers, la professionnalisation des jeunes diplômés dans l’accueil et la médiation, ou encore le recours aux outils numériques constituent autant de leviers pour moderniser l’offre. Parallèlement, la montée des attentes environnementales impose d’encourager les pratiques responsables : mobilité douce, circuits courts, rénovation énergétique des bâtiments, préservation des paysages viticoles classés. L’œnotourisme peut devenir un laboratoire de la transition durable, en conciliant attractivité économique et respect du patrimoine naturel.
Ainsi, loin d’avoir atteint son point d’achèvement, l’œnotourisme français se trouve à un stade de consolidation. Les fondations sont solides, les réussites nombreuses, mais les marges de progression restent considérables. En réunissant les conditions d’un pilotage clair, de moyens adaptés et d’un cadre juridique modernisé, la France pourrait faire de l’œnotourisme non seulement un outil de valorisation de sa viticulture, mais aussi un vecteur durable de rayonnement économique et territorial. Ce potentiel prometteur, encore partiellement exploité, appelle une politique publique cohérente et ambitieuse, à la mesure de l’atout stratégique que représente le vignoble français dans la compétition mondiale des destinations touristiques.
5. Vers un œnotourisme intégré : les enseignements du déplacement dans la Rioja
Le déplacement du rapporteur pour avis dans la communauté autonome de La Rioja a mis en lumière la réussite d’un modèle d’œnotourisme intégré, qui associe le vin à l’ensemble de son écosystème territorial, culturel et social.
a. Un modèle solidaire et coordonné
La Rioja compte près de 460 bodegas réparties dans 118 communes, dont près de la moitié proposent une activité œnotouristique : visites guidées, dégustations, évènements culturels, restaurants ou hébergements. Cette densité d’acteurs s’accompagne d’une gouvernance locale remarquablement structurée et coopérative.
L’association gestionnaire de la Route des vins de la Rioja Alta, certifiée par ACEVIN ([32]), joue un rôle central dans cette organisation : elle redistribue directement les fonds européens dédiés à l’œnotourisme, au plus près des bénéficiaires, tout en veillant à la cohérence des projets locaux avec la stratégie régionale. Ce fonctionnement décentralisé garantit une allocation efficace des aides et une responsabilisation des acteurs locaux, qui sont à la fois partenaires et co-‑financeurs du réseau.
À cette gouvernance horizontale s’ajoute l’action structurante de l’Agence de promotion du tourisme de La Rioja, bras opérationnel du gouvernement régional. Dotée de moyens propres et d’une identité visuelle forte, elle assure la coordination entre les routes des vins, les collectivités et les opérateurs privés, conçoit les campagnes internationales de communication sous la marque Viaja en La Rioja, et valorise la région à travers une stratégie intégrée alliant vin, gastronomie, patrimoine et nature.
Cette articulation entre une agence régionale puissante et des réseaux territoriaux autonomes constitue l’un des principaux facteurs de succès du modèle riojan : elle garantit la cohérence des messages, la visibilité internationale du vignoble et la pérennité économique des projets locaux.
b. Un œnotourisme facteur de cohésion territoriale
Le modèle riojan repose sur la solidarité entre grandes et petites bodegas : dans une communauté de taille modeste, la mise en commun des moyens – accueil, communication, formations – compense les écarts de taille économique et favorise la diffusion des bonnes pratiques.
Cette coopération a permis d’éviter les dérives du sur-tourisme : l’œnotourisme y demeure familial, respectueux et à forte valeur ajoutée. Les visiteurs – près d’un million de nuitées par an, pour un panier moyen de 48 euros par jour – génèrent des retombées équilibrées entre zones rurales et urbaines, et contribuent à maintenir une activité économique stable dans une région où la moitié de la population dépend directement de la filière vitivinicole.
c. Un amortisseur local des fluctuations du commerce international
Les responsables auditionnés ont souligné que les tensions commerciales internationales – notamment les droits de douane américains – n’ont eu qu’un impact limité sur l’économie locale, l’essor de l’œnotourisme jouant un rôle d’amortisseur.
En 2024, 214 bodegas ouvertes au public ont accueilli des visiteurs pour un montant de 197 millions d’euros de dépenses directes, en hausse de 6 % sur un an.
Cette diversification a permis de compenser la légère contraction des exportations et d’assurer la continuité de l’activité, démontrant que la valorisation du patrimoine et de l’expérience peut constituer un instrument de stabilisation économique efficace.
d. Une alliance entre tradition, modernité et durabilité
La Rioja articule avec succès héritage et innovation : les bodegas historiques côtoient des architectures emblématiques comme le Marqués de Riscal à Elciego, conçu par Frank Gehry, ou la Bodega Baigorri à Samaniego, bâtiment gravitaire de sept niveaux intégrés au paysage.
Cette approche esthétique et environnementale fait du vignoble un espace culturel et expérientiel. La région s’affirme aussi comme « destination touristique intelligente », intégrant le développement durable et la numérisation des services : suivi statistique via l’Observatoire ACEVIN, partenariats universitaires et implication d’une nouvelle génération d’agriculteurs formés à l’accueil et à la communication.
e. Un modèle intégré où le vin devient culture, territoire et diplomatie
De manière contre-intuitive, le rapporteur pour avis a pu observer, à l’occasion de son déplacement dans la Rioja, que l’œnotourisme ne se résume pas à la seule mise en scène du vin et de sa consommation. L’expérience y dépasse le produit pour englober l’ensemble de son écosystème culturel et territorial : l’architecture audacieuse des bodegas, le patrimoine monastique et rural, la gastronomie locale, les paysages viticoles façonnés par des siècles de travail, mais aussi un certain art de vivre fondé sur la convivialité et la transmission.
Cette approche intégrée, qui articule culture, nature et hospitalité, illustre le fait qu’il n’existe pas un mais des œnotourismes, adaptables à la diversité des territoires et des identités régionales. Dans la Rioja, le vin n’est pas l’unique finalité de la visite : il devient le fil conducteur d’une expérience immersive qui relie les habitants à leur environnement et les visiteurs à une culture du partage.
En valorisant autant le cadre que le produit, les acteurs locaux font de l’œnotourisme non une activité complémentaire, mais un véritable projet de territoire : outil de développement économique, levier d’attractivité et instrument de diplomatie culturelle. Ce modèle démontre que la réussite d’un vignoble ne se mesure pas seulement à ses volumes exportés, mais à sa capacité à créer un récit collectif où le vin, le paysage et la mémoire forment un tout cohérent.
Transposée à la France, cette conception invite à dépasser une approche strictement sectorielle pour inscrire l’œnotourisme dans une logique d’intégration territoriale. En articulant patrimoine, culture et économie, il peut devenir un vecteur d’équilibre régional, d’emploi rural et de rayonnement international : un pilier de la diplomatie d’influence autant qu’un moteur de développement durable.
Au cours de sa réunion du mercredi 5 novembre 2025, la commission examine le présent avis budgétaire.
M. le président Bruno Fuchs. Mes chers collègues, ce dernier avis budgétaire porte sur la mission Économie – commerce extérieur et diplomatie économique, dont les moyens sont portés par le PLF 2026 à près de 3,5 milliards d’euros de crédits de paiement (CP), en diminution de 5 %. Cette baisse nous invite à accorder une attention particulière à l’efficacité des politiques publiques et à la priorisation des actions de soutien aux filières stratégiques de notre économie. Notre rapporteur pour avis a choisi de consacrer la partie thématique de ses travaux aux effets du commerce international et de la politique douanière sur la filière vitivinicole.
Pour mémoire, la viticulture française représente 15 % des exploitations agricoles françaises, soit 58 310 exploitations. La filière emploie 128 000 équivalents temps plein (ETP) et réalise une production annuelle valorisée à hauteur de 15,5 milliards d’euros, dont 12 milliards d’euros à l’exportation.
Monsieur le rapporteur, vous avez souhaité particulièrement vous intéresser à la fragilisation du commerce international par le retour du protectionnisme, à la situation des producteurs français et à l’œnotourisme, perçu comme un levier de résilience économique. Au-delà de ces chiffres, cette analyse nous rappelle que la viticulture française n’est pas seulement un secteur économique mais également un élément stratégique du rayonnement international de la France et de notre attractivité touristique.
Il est donc essentiel que nos politiques économiques, ainsi que nos actions de diplomatie économique, soient conçues pour préserver ces atouts et soutenir la filière dans un contexte international incertain.
M. Jean-François Portarrieu, rapporteur pour avis. Nous examinons aujourd’hui pour avis les crédits du commerce extérieur et de la diplomatie économique. Comme chaque année, cet exercice ne peut se résumer à l’examen des principaux chiffres. Il nous fournit également l’occasion de prendre la mesure des grands équilibres de notre commerce extérieur, de ses progrès, mais également de ses fragilités. Cette année, j’ai choisi de regarder plus attentivement la filière vitivinicole, un secteur situé au cœur de notre identité économique et patrimoniale, plus que jamais confronté à la montée des tensions commerciales et aux défis du changement climatique.
L’année 2024 a confirmé la poursuite du redressement de notre commerce extérieur. Le déficit des biens s’est établi à 81 milliards d’euros contre 100 milliards d’euros en 2023, soit une amélioration de près de 20 milliards d’euros en un an. Cette amélioration a été portée avant tout par la baisse de la facture énergétique, qui est redescendue à hauteur d’environ 60 milliards d’euros, son plus bas niveau depuis dix ans. La France est même redevenue exportatrice nette d’électricité, une première depuis 2019.
Mais cette embellie demeure fragile. Hors énergie, notre déficit demeure supérieur à 44 milliards d’euros, presque le double du niveau précédant la crise sanitaire. Les exportations ont légèrement reculé de 1,6 % à près de 600 milliards d’euros, en raison de la baisse des prix mondiaux. Certaines filières résistent toutefois, comme l’aéronautique – excédent de plus de 35 milliards d’euros –, les parfums et cosmétiques, ou encore la chimie et la pharmacie, qui progressent d’environ 5 %. En revanche, d’autres secteurs souffrent davantage, comme l’automobile, le textile, l’habillement ou les machines agricoles.
Les services compensent partiellement ces déséquilibres. Le tourisme international a rapporté 63,5 milliards d’euros en 2024, avec un solde record de 19 milliards d’euros. Il faut probablement y voir là un effet de l’organisation des Jeux olympiques à Paris. Les services financiers ont dégagé un excédent de 12 milliards d’euros et les services numériques et d’ingénierie ont progressé de 8 %. La France retrouve donc une place sérieuse dans les échanges mondiaux, mais sur la base d’un équilibre nouveau, beaucoup moins industriel et davantage fondé sur la valeur ajoutée et la qualité.
Ce redressement s’inscrit dans un environnement international de plus en plus instable. La croissance mondiale a ralenti à 3,1 % en 2024. Les tensions géopolitiques pèsent sur les flux et les grandes puissances utilisent désormais le commerce comme un instrument de puissance. Nous assistons à un double mouvement : la régionalisation des échanges et le retour du protectionnisme industriel. Les États-Unis subventionnent massivement leurs filières vertes, la Chine réplique par des aides ciblées et l’Europe tente de bâtir une réponse équilibrée fondée sur la réciprocité.
Depuis le printemps dernier, les relations commerciales transatlantiques ont été particulièrement tendues. Washington a imposé des droits additionnels de 15 % sur la majorité des exportations européennes, et jusqu’à 50 % pour certains produits stratégiques. Grâce à une négociation engagée par la Commission européenne, un accord politique a été annoncé fin juillet. Il fixe un tarif de référence de 15 % et préserve des exemptions pour des secteurs comme l’aéronautique, la pharmacie et certains produits de luxe. Cependant, les vins et spiritueux restent soumis à ce tarif additionnel, ce qui constitue un signal très négatif. Nos produits d’excellence demeurent fortement exposés aux tensions commerciales.
Dans ce contexte, la France fait preuve d’une résilience certaine. Nos exportations vers les États-Unis n’ont reculé que de 3 %, contre 10 % pour le Royaume-Uni et 11 % pour l’Allemagne. Cette performance s’explique par la qualité de nos produits mais aussi par l’agilité de nos entreprises, qui diversifient leurs marchés et adaptent leurs chaînes logistiques.
C’est dans ce climat incertain que s’inscrit la situation de la filière vitivinicole, que j’ai souhaité examiner. Elle représente à elle seule 16,5 milliards d’euros d’exportations. Elle représente plus de 40 000 emplois et irrigue nos différents territoires. Mais ce modèle, qui repose sur l’ouverture et la réputation, est aujourd’hui fragilisé. Les surtaxes américaines de 15 %, les taxes chinoises sur les spiritueux européens et la multiplication des barrières sanitaires pèsent sur un secteur dont 75 % – jusqu’à 97 % pour le cognac – de la production est exportée.
Les ventes vers les États-Unis et la Chine, qui représentent plus de 4,5 milliards d’euros, ont reculé respectivement de 3 % et 6 % sur le premier semestre 2025. À ces tensions extérieures s’ajoutent des difficultés internes comme les complexités administratives, les coûts de main-d’œuvre élevés, le vieillissement des exploitants et la vulnérabilité croissante face aux effets et aléas climatiques, comme le gel, la sécheresse, les maladies de la vigne.
Le secteur a besoin d’un accompagnement renouvelé, articulé autour de quatre priorités diplomatique, économique, sociale et territoriale.
D’un point de vue diplomatique, la prévisibilité des échanges doit être garantie. Nos appellations doivent être défendues à Bruxelles, à Washington comme à Pékin. Toute escalade tarifaire doit être anticipée et surtout évitée.
Sur le plan économique, il faut simplifier les aides, harmoniser les règles européennes et soutenir l’innovation, la robotique dans nos vignes, l’innovation liée à une irrigation plus intelligente ou encore l’adaptation variétale.
Sur le plan social, il faut encourager la transmission des exploitations, alléger la fiscalité successorale et renforcer la formation commerciale des jeunes vignerons.
Enfin, sur le plan territorial, il faut valoriser un levier stratégique, en l’occurrence l’œnotourisme. Ce secteur encore sous-estimé constitue un relais de croissance considérable. En 2023, 12 millions de visiteurs en France, dont plus de 5 millions d’étrangers, ont parcouru nos vignobles, générant environ 7 milliards d’euros de retombées économiques. Près de 10 000 caves accueillent aujourd’hui le public mais seule une infime minorité dispose d’une offre structurée.
Le label « Vignobles & Découvertes » fédère désormais 74 destinations et rassemble près de 9 000 acteurs mais il reste très inégalement valorisé. Pourtant, l’œnotourisme peut représenter jusqu’à 30 % du chiffre d’affaires des exploitations qui accueillent des visiteurs, stabilisant l’emploi rural, soutenant la restauration et l’artisanat et fidélisant une clientèle internationale qui est souvent prescriptrice à son retour.
Pourtant, Atout France, ne consacre que 430 000 euros par an à cette thématique, un montant assez dérisoire au regard de ses retombées. Le rapport propose donc de renforcer ces moyens en associant davantage les régions et les entreprises du tourisme dans une gouvernance qui pourrait être mieux partagée. Nous proposons également de moderniser le cadre juridique, notamment sur les licences IV et les dégustations, et d’intégrer des modules œnotouristiques dans les formations viticoles et hôtelières.
L’exemple de la Rioja, la plus petite province espagnole, illustre assez bien ce que pourrait donner ce modèle intégré. Là-bas, 460 bodegas réparties sur 118 communes fonctionnent dans une gouvernance locale coordonnée, appuyée sur des fonds européens redistribués directement aux acteurs. Les retombées atteignent près de 200 millions d’euros par an pour un million de nuitées, dans un équilibre assez remarquable entre attractivité, qualité et durabilité. L’expérience de la Rioja montre qu’un œnotourisme bien structuré peut constituer à la fois un amortisseur face aux tensions commerciales, un moteur de cohésion territoriale et un instrument de diplomatie culturelle. De l’autre côté des Pyrénées, le vin n’est pas un produit. Il est un récit, un patrimoine vivant où s’unissent culture, gastronomie et hospitalité.
En conclusion, le commerce extérieur français s’améliore mais son équilibre reste très fragile. Il dépend désormais autant de notre politique énergétique que de la capacité de nos filières à innover et à se diversifier. La viticulture illustre bien cette exigence d’une économie ouverte mais résiliente, capable d’allier excellence, durabilité et ancrage territorial. L’œnotourisme, en réconciliant culture, économie et diplomatie, trace sans doute la voie d’un monde dans lequel le rayonnement français pourrait se nourrir de la force et de l’identité de ses terroirs.
C’est dans cet esprit que je vous invite à adopter les crédits de la mission Économie – commerce extérieur et diplomatie économique.
M. le président Bruno Fuchs. Je vous remercie et cède la parole aux orateurs des groupes politiques.
M. Jérôme Buisson (RN). Alors que nous examinons aujourd’hui les crédits alloués à notre diplomatie économique, je veux alerter sur un drame en cours : l’agriculture française est en train d’être sacrifiée par des traités de libre-échange imposés par l’Union européenne (UE), qui organisent méthodiquement notre déclin.
L’accord avec le Mercosur submergera notre marché de viandes sud-américaines, produites dans des conditions que nos éleveurs ne peuvent même pas imaginer. Elles sont marquées par moins de normes sanitaires, moins de contraintes sociales, moins de respect pour l’environnement. Nos agriculteurs, déjà fragilisés, ne résisteront pas à cette concurrence déloyale.
Pendant ce temps, notre balance commerciale agricole s’effondre. Nous importons toujours plus ; nos agriculteurs doivent produire toujours moins et paient le prix de cette politique aveugle. Cette situation est intolérable. La France n’est pas un marché de dupes. Nous ne pouvons plus accepter que nos agriculteurs soient les victimes d’un libre-échange dogmatique qui profite à tous.
Que faire ? En premier lieu, nous devons défendre notre marché par des droits de douane ciblés, des contrôles renforcés et une tolérance zéro face aux pratiques déloyales. Mais il ne suffit pas de se protéger maintenant ; il faut aussi attaquer. La diplomatie économique de la France doit devenir une arme offensive. Il s’agit ainsi d’ouvrir de nouveaux marchés à nos produits, de défendre nos intérêts à l’étranger et de renforcer notre réseau diplomatique dans les régions stratégiques comme l’ont déjà fait l’Italie ou l’Allemagne. Pourquoi la direction générale du Trésor ne serait-elle pas déconcentrée dans les territoires où nos entreprises ont besoin d’être soutenues ?
Enfin, je reviendrai dans mes amendements sur un paradoxe insupportable. Certaines dépenses de ce budget servent à amortir les conséquences des politiques écologiques trop restrictives imposées à nos industriels. La transition écologique est certes nécessaire mais elle ne doit pas étouffer notre économie au point de pousser nos productions à délocaliser.
Ce budget doit être celui de la reconquête, pas de la résignation. La France a les moyens de se défendre et de gagner. Pour tous ces manquements, le groupe Rassemblement national ne votera pas les crédits de la mission Économie commerce extérieur et diplomatie économique.
M. Jean-François Portarrieu, rapporteur pour avis. Je suis d’accord avec vous pour estimer que nous devons nous montrer bien plus offensifs que nous ne l’avons été jusqu’à maintenant. De même, il est exact que l’accord multilatéral avec le Mercosur est profondément déséquilibré. En revanche, je ne partage pas votre constat. Les fragilités de notre agriculture et de notre viticulture ne s’expliquent pas par une seule cause. En réalité, les causes sont multiples, le problème est complexe. Nous devons l’affronter les yeux ouverts, en nous montrant offensifs.
M. Vincent Ledoux (EPR). Je salue la qualité du travail de notre rapporteur pour avis, qui met en lumière les défis immenses de notre commerce extérieur et les leviers de notre diplomatie économique. Le commerce extérieur constitue en effet la colonne vertébrale de notre souveraineté économique. Il fait la force d’un pays, sa capacité à créer de la richesse, à soutenir l’emploi, à faire vivre ses territoires et rayonner dans le monde.
Chaque point de déficit équivaut à des emplois perdus. À l’inverse, chaque entreprise qui exporte, chaque investisseur qui s’installe sont autant de victoires françaises. Notre déficit s’est certes réduit, passant à 81 milliards d’euros contre 164 milliards d’euros en 2022 mais ne nous y trompons pas : cette amélioration est fragile, elle tient plus à la détente énergétique qu’à un véritable redressement de notre compétitivité. C’est pourquoi il nous faut investir durablement dans nos filières, nos savoir-faire et nos opérateurs publics qui nous permettent d’être plus forts à l’international. Tous ensemble, nous sommes plus forts.
Business France aide nos petites et moyennes entreprises (PME) et entreprises de taille intermédiaire (ETI) à franchir le cap de l’international. Bpifrance leur permet d’oser. La direction générale du Trésor, par son réseau mondial, défend chaque jour nos intérêts économiques et anticipe les chocs à venir. Ces opérateurs sont les soldats de notre influence économique.
Dans les Hauts-de-France, les entreprises du textile, de la logistique, de l’agroalimentaire exportent désormais vers la Belgique, grâce à cet accompagnement. Je veux saluer aussi la vigilance du rapporteur à l’égard de la filière vitivinicole, pilier de notre image et victime directe du dérèglement climatique et des désordres du commerce mondial.
Mais au-delà des chiffres, ce rapport nous confirme que le commerce mondial est devenu un champ de bataille. Comme dans la guerre informationnelle, la concurrence économique est totale, permanente, sans répit. La France tient bon parce qu’elle s’appuie sur la qualité de ses produits, sur la créativité de ses ingénieurs et sur l’agilité de ses entreprises.
C’est pourquoi, au nom du groupe EPR, nous voterons en faveur des crédits du commerce extérieur et de la diplomatie économique. Ils ne sont pas une charge mais un pari sur la confiance, l’emploi et la puissance de la France.
M. Jean-François Portarrieu, rapporteur pour avis. Vous avez raison de mentionner l’amélioration de notre déficit commercial, puisque nous sommes passés de 164 milliards d’euros en 2022 à 100 milliards d’euros en 2023 et à 81 milliards d’euros en 2024. De même, vous avez à juste titre souligné que la principale explication réside dans la réduction de la facture énergétique, qui atteint désormais son niveau de 2019.
Autrement dit, il nous faudra trouver de nouveaux leviers pour poursuivre un retour à la situation de notre balance commerciale d’il y a cinq ou six ans.
Mme Sophia Chikirou (LFI-NFP). Votre rapport pour avis commence par présenter un redressement du déficit commercial, qui est passé de 164 milliards d’euros à 81 milliards d’euros entre 2022 et 2024 mais, comme vous l’avez vous-même rappelé, cette réduction est l’effet de la baisse de la facture énergétique, et non d’un sursaut industriel. En effet, hors énergie et matériels militaires, notre balance reste largement déficitaire, de plus de 44 milliards d’euros, soit un niveau bien plus dégradé que celui que nous avons connu avant la crise sanitaire, signe de fragilité structurelle béante.
Tel est aussi le bilan de la stratégie d’attractivité à tout prix promue par Emmanuel Macron. Depuis 2017, au nom de cette attractivité, 60 milliards d’euros de baisses d’impôts et 80 milliards d’aides aux entreprises ont été consentis chaque année. Simultanément, on nous inflige des « effets vitrine » comme ceux annoncés au sommet annuel Chose France, où notre pays fait des courbettes au monde entier.
Mais quelle en est réellement l’efficacité ? C’est ici que le bât blesse. On nous répète à l’envi que la France est championne d’Europe pour attirer les investissements directs étrangers (IDE) mais ce trophée n’est pas réel. Ces IDE arrivent à grand renfort de cadeaux fiscaux et d’aides publiques ; ils sont très peu porteurs d’emplois. Chaque projet étranger ne génère, en moyenne, que 33 emplois en France contre 180 en Espagne, par exemple.
Nous voilà premiers de cordée pour attirer les financiers mais derniers en ce qui concerne l’emploi durable. Dans le même temps, on démantèle absolument tous nos garde-fous. Au sommet Choose France 2025, le président de la République s’est targué d’avoir contribué à supprimer le devoir de vigilance des multinationales, c’est-à-dire à abandonner les rares avancées sociales et écologiques européennes pour mieux séduire les investisseurs. Je vous citerai juste un exemple, celui d’IBM – International Business Machines –, qui annonce 1 800 embauches avant d’en supprimer 1 400 après avoir empoché les crédits publics. Comme toujours avec le capitalisme, on privatise les gains mais on socialise les pertes.
Votre rapport souligne aussi la bonne santé des vins et spiritueux mais soyons clairs : pendant que nos grands crus coulent à flots à l’étranger, nous importons massivement des produits de base que nous ne produisons plus. Notre balance agricole n’est positive que grâce aux boissons et au luxe. Pour les fruits et légumes, le déficit se creuse chaque année. En réalité, nous sommes vulnérables.
Dans un rapport que j’avais présenté en 2023, je proposais de mettre en place des contrats d’implantation pour les investisseurs étrangers, afin d’établir véritablement un rapport gagnant-gagnant et de cesser d’attirer des fonds qui se destinent, par exemple, à la spéculation immobilière, comme 20 % des IDE, à l’heure où nous connaissons tant de problèmes de logement.
Pour l’ensemble de ces raisons, nous voterons contre ces crédits.
M. Jean-François Portarrieu, rapporteur pour avis. Nous assistons à une inversion assez étonnante dans notre balance commerciale : les biens et équipements chutent et les services, notamment les services financiers, nous permettent de nous redresser. Mais cet effet est illusoire, nous peinons à exporter nos biens industriels.
Mme Pascale Got (SOC). Les crédits examinés pour avis traduisent une certaine forme de continuité dans l’effort public en faveur du commerce extérieur et de la diplomatie économique. En revanche, il faut noter la baisse de 8 % de la subvention à Atout France, alors même que l’attractivité touristique constitue un pilier majeur de notre balance des services. Je salue d’ailleurs votre choix, monsieur le rapporteur, d’avoir consacré votre focus thématique à la filière viticole et à l’œnotourisme. Il s’agit en effet d’une ressource stratégique, économique, territoriale mais aussi culturelle et diplomatique.
Comme vous le décrivez, ce pilier du commerce extérieur français est confronté à une crise profonde multifactorielle : recul de la consommation, tensions sur les marchés, aléas climatiques. En conséquence, des adaptations sont nécessaires et l’œnotourisme constitue l’un des leviers à consolider : levier de diversification pour les exploitants ; levier de dynamisation des territoires ; levier d’influence et de rayonnement de la France à l’international ; enfin, amortisseur local des fluctuations du commerce extérieur international.
Le 22 octobre dernier, lors d’une table ronde organisée par le groupe d’études Vigne, vin et œnologie, Hervé Novelli, président du Conseil supérieur de l’œnotourisme et le représentant du pôle œnotourisme d’Atout France l’ont dit très clairement : il faut pour l’œnotourisme un cadre lisible, structuré et des règles simplifiées pour libérer les projets dans les territoires.
Tous deux ont apporté un soutien franc à la proposition de loi (PPL) que j’ai déposée sur le sujet. Elle vise à reconnaître l’œnotourisme dans la loi – comme en Italie – pour lui donner une existence stable, stratégique, mieux piloter le secteur grâce à un baromètre national confié à Atout France et, enfin, simplifier et sécuriser les démarches en urbanisme pour les exploitants qui veulent développer des activités d’accueil et de valorisation sur leurs domaines. J’invite donc celles et ceux qui ne l’ont pas encore fait à signer cette PPL, afin de l’inscrire dans une semaine transpartisane.
Je remercie donc monsieur le rapporteur pour son travail et rappelle notre pleine mobilisation pour une diplomatie économique qui soutient également nos filières d’excellence. Nous voterons donc pour ces crédits.
M. Jean-François Portarrieu, rapporteur pour avis. Je partage vos propos et ai cosigné votre PPL, qui porte sur un sujet que vous connaissez bien. Vous êtes élue de Gironde, un département qui a connu un plan d’arrachage des vignes impressionnant et dramatique.
Mme Clémentine Autain (EcoS). J’ai apprécié les propos de notre collègue macroniste, lorsqu’il a relevé que le commerce international est devenu un champ de bataille. Mais dans ce champ de bataille, quel est notre « but de guerre » ?
Depuis trop d’années, trop de décennies, les accords de libre-échange ont organisé le grand « déménagement du monde » et ont ainsi détruit nos industries, notre économie, notre agriculture. Pour moi, le problème majeur se situe ici et je déplore à la fois le revirement du pouvoir en place sur le Mercosur, mais également la position de l’Union européenne face aux agressions trumpistes, notamment sur les droits de douane.
J’ai le sentiment que nous demeurons sidérés devant les États-Unis et la Chine, qui mènent des politiques protectionnistes très offensives et accaparent des marchés, nous poussant à suivre la course de la compétitivité. Mais selon les normes capitalistes actuelles, cette course folle ne nous mène absolument nulle part. Elle ne conduit qu’à détruire de l’emploi, sans nous préparer à faire face aux dérèglements climatiques et aux défis écologiques.
De la même manière, je pense que raisonner en termes de balance commerciale ne nous apporte pas grand-chose. Y gagnons-nous véritablement au change si nos seules exportations sont les ventes d’armes ou les cosmétiques de L’Oréal, qui engraissent une multinationale ? Il est vraiment temps d’en revenir à l’essence de ce que devrait être l’économie : satisfaire les besoins de la population. Pour y parvenir, nous devons investir dans notre propre appareil productif, être capables de nous protéger et de relocaliser l’économie. Malheureusement, ce n’est pas le chemin qui est aujourd’hui emprunté. Il est important de sauver nos viticulteurs. Ne pas s’attaquer au réchauffement climatique ne pourra qu’être préjudiciable à nos producteurs.
Comment être moins dépendants, réindustrialiser, protéger, fabriquer notre propre alimentation nous-mêmes et éviter ce grand déménagement du monde ?
M. Jean-François Portarrieu, rapporteur pour avis. Je suis convaincu que les relations commerciales sont devenues aujourd’hui des instruments de puissance. Il faut faire preuve de lucidité, cesser d’être naïfs face aux Chinois ou aux Américains et nous montrer bien plus offensifs si nous voulons préserver nos positions agricoles et viticoles.
Mme Maud Petit (Dem). Il nous est donc demandé aujourd’hui d’examiner les crédits de la mission Économie du PLF pour 2026, et plus particulièrement le financement et le soutien du commerce extérieur.
Votre rapport pour avis témoigne d’un léger mieux de notre commerce extérieur en 2024. Notre déficit commercial a enregistré une amélioration sensible, avec un solde déficitaire de 81 milliards d’euros, contre 100 milliards en 2023 et 164 milliards en 2022. Vous estimez cependant que cette embellie reste fragile et masque des fragilités structurelles. Les chiffres du commerce extérieur pour le premier semestre 2025 vous donnent d’ailleurs raison : notre pays a connu une dégradation très prononcée de son commerce extérieur, avec un déficit de 43 milliards d’euros, soit une aggravation de 4,4 milliards d’euros, qui correspond à une hausse de plus de 10 % par rapport à fin 2024. Cette hausse intervient après quatre semestres consécutifs d’amélioration.
Les causes de cette dégradation sont multiples : un contexte international tendu, marqué par les nouveaux droits de douane décidés par le président américain, qui ravivent la compétition mondiale et accentuent la vulnérabilité de l’économie française ; une dépendance énergétique persistante et une baisse des exportations, notamment d’électricité ; un déficit industriel structurel qui s’est accru de 12 % au premier semestre pour atteindre 27,6 milliards d’euros hors énergie et matériel militaire ; des importations en hausse de 1,9 %, alors que nos exportations n’ont progressé que de 0,7 %.
Seuls les services affichent un excédent de 32,3 milliards d’euros, soit une hausse de 2,8 milliards par rapport au dernier semestre 2024. Ces bons chiffres sont en grande partie dus à la bonne santé de notre tourisme. La France demeure une destination qui attire.
Cependant, le commerce extérieur constitue, avec le déficit budgétaire, l’un des deux principaux points noirs de notre économie. Il faut en effet remonter à 2002 pour retrouver trace d’un excédent de notre commerce extérieur. Dans ce contexte, comment la France peut-elle enrayer cette spirale déficitaire ? Vous disiez à l’instant qu’il fallait se montrer beaucoup plus offensif : comment ?
M. Jean-François Portarrieu, rapporteur pour avis. Comment se montrer offensifs ? Tout d’abord, en étant lucides. Le solde positif des services est essentiellement lié à l’activité de nos banques françaises et d’un certain nombre de sociétés de conseil. Est-il durable ? Peut-être pas, dans la mesure où il est pour partie lié au transfert d’activités financières survenu après le Brexit.
M. Jean-Paul Lecoq (GDR). La France est nettement exportatrice de produits de luxe. Pourtant, dans la région havraise, l’entreprise Saverglass, spécialisée notamment dans le flaconnage de verre, a vendu, pour des raisons boursières, sa production de flaconnage à l’allemand Heinz Glass en 2018. Cette filière fonctionnait bien grâce aux investissements en matière de recherche et développement (R&D). Pourtant, des licenciements interviennent aujourd’hui.
Toujours dans la région havraise, le site racheté par le groupe sud-africain Sibanye Stillwater, est actuellement en phase de reconversion, également grâce à la recherche et développement française. L’entreprise a réussi à trouver une solution pour faire évoluer cette raffinerie de nickel polluante en unité de production de précurseurs de matériaux actifs de cathode (PCAM), composants indispensables des batteries électriques. Ainsi, 140 millions d’euros d’argent public sont investis par l’Europe et l’État dans ce projet industriel mais dans le même temps, 100 des 190 emplois sont supprimés.
Un autre exemple concerne l’entreprise américaine Chevron, spécialisée dans les lubrifiants. Sa production était basée sur de l’acide fluorhydrique et nécessitait un périmètre Seveso. La direction française et européenne du groupe a décidé d’investir dans la R&D pour créer un produit de substitution à cet acide, non dangereux, entraînant une réduction conséquente du périmètre Seveso. Cette innovation française a révolutionné la filière et a été exportée à l’international. Pour y parvenir, l’entreprise a pris des risques : une baisse d’activité est intervenue pendant deux ans, affectant les emplois.
En conclusion, il faut financer la R&D. En revanche, les entreprises françaises ou étrangères qui produisent en France et bénéficient de fonds d’aide français ou européens doivent être soumises, en contrepartie, à une obligation de préservation des emplois.
M. Jean-François Portarrieu, rapporteur pour avis. Il n’y a pas encore de vigne au Havre mais je suis évidemment d’accord avec vous : il faut préserver et renforcer l’excellence française.
M. le président Bruno Fuchs. Nous en venons maintenant aux questions ou interventions formulées à titre individuel.
M. Michel Guiniot (RN). Monsieur le rapporteur, vous avez choisi d’axer la partie thématique de votre rapport sur l’œnotourisme et particulièrement dans la vallée de la Rioja en Espagne. Je vous rejoins entièrement sur votre analyse de notre potentiel, encore insuffisamment exploité. Personne ne peut contester que la France dispose d’un des patrimoines viticoles les plus prestigieux au monde. Pourtant, Atout France ne consacre aujourd’hui que 430 000 euros à secteur un secteur générant 7 milliards d’euros de retombées économiques chaque année.
Le modèle que vous décrivez fait majoritairement appel à un organisme régional, tandis que l’opérateur Atout France est un organisme national. Vous suggérez donc une réforme d’Atout France. Estimez-vous que son fonctionnement devrait être décentralisé pour correspondre à une échelle géographique peut-être plus cohérente ?
M. Jean-François Portarrieu, rapporteur pour avis. J’y suis effectivement favorable. Je siège au Conseil supérieur de l’œnotourisme (CSO), qui dépend d’Atout France. Atout France aurait beaucoup à gagner à devenir une véritable agence indépendante et non une annexe de certains ministères. De même, elle aurait tout intérêt à adopter une gouvernance partagée, probablement avec l’Assemblée des régions de France.
Je souscris donc à l’idée d’intégrer les territoires – et parmi les territoires, les régions, qui disposent de la compétence sur le tourisme –, mais également les entreprises du tourisme, à la gouvernance de cet opérateur.
M. Frédéric Petit (Dem). La LOLF a imposé de travailler par missions bugétaires mais nous sentons que l’administration conserve des réflexes de « pré carré », une erreur à laquelle nous devons résister. Les agences ont leur utilité lorsqu’elles sont bien conçues, lorsqu’elles offrent des effets multiplicateurs – comme l’Agence française de développement (AFD) – que l’administration ne peut produire de manière prolongée et efficace.
Nous devons préciser notre analyse de ces opérateurs, en soutenant ceux qui ont une valeur ajoutée de gouvernance partagée ; une interface entre l’action publique et les autres partenaires.
M. le président Bruno Fuchs. Il convient à présent d’examiner les amendements.
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Article 49 et état B : Crédits du budget général
Amendement II-AE160 de M. Jérôme Buisson
M. Jérôme Buisson (RN). L’amendement que je vous propose aujourd’hui vise à supprimer 1 million d’euros alloués aux chambres régionales de l’économie sociale et solidaire (CRESS). Dans un contexte de contraintes financières sans précédent, où chaque euro public doit être utilisé avec la plus grande efficacité, cette mesure s’impose.
Ces chambres, bien que porteuses de valeurs louables, constituent une structure supplémentaire apportant son lot de bureaucratie. Trop souvent, dans le cas de ces structures, les fonds sont utilisés pour des frais de fonctionnement ou des actions redondantes avec d’autres dispositifs publics ou associatifs. Plutôt que de multiplier les couches administratives, nous devons recentrer nos ressources sur des actions directes et ciblées, comme un soutien aux entreprises sociales, locales, les coopératives ou les associations de terrain, qui agissent au quotidien pour l’emploi et la cohésion sociale.
Mes chers collègues, cet amendement ne constitue pas un désengagement envers l’économie sociale et solidaire (ESS).
M. Jean-François Portarrieu, rapporteur pour avis. Les CRESS exercent des missions de service public, déléguées par l’État, et très souvent d’ailleurs par les régions. Si je soutiens la recherche d’efficacité de la dépense publique, celle-ci doit s’appuyer sur des résultats mesurables et non pas sur des coupes symboliques.
M. Frédéric Petit (Dem). Si vous défendez l’économie sociale et solidaire, il faut dans ce cas défendre également les CRESS. Si l’on appliquait votre raisonnement au sport, cela reviendrait à faire financer les clubs de football par l’État, au lieu de la Fédération française de football. Or, il faut faire l’inverse. Ces CRESS sont composées de connaisseurs du terrain. L’État aide la structure et, ensuite, chacun effectue son travail. En réalité, vous vous trompez de cible.
Mme Sophia Chikirou (LFI-NFP). Notre groupe votera naturellement contre cet amendement : un amendement purement idéologique, voire obscurantiste.
Les chambres régionales de l’économie sociale et solidaire jouent un rôle fondamental dans les territoires, les régions et les départements. Elles sont aujourd’hui indispensables à plusieurs titres : sur les plans économique, social et écologique. Pourtant, vous proposez de leur retirer encore des crédits, à l’heure où les acteurs de l’économie sociale et solidaire meurent du manque de soutien public. En 2014, lors de sa création, la Banque publique d’investissement avait pour objectif de financer l’économie sociale et solidaire. Malheureusement, l’expérience a été de courte durée, puisque dès son arrivée au ministère de l’économie, Emmanuel Macron a complètement effacé la mission de financement de l’économie sociale et solidaire par la Banque publique d’investissement.
Aujourd’hui, l’économie sociale et solidaire, qui représente pourtant 14 % de l’emploi en France, est le secteur le moins soutenu de notre économie.
M. Vincent Ledoux (EPR). Dans les Hauts-de-France, la CRESS est plutôt bien structurée. Elle est capable d’animer son réseau, de proposer des outils d’accompagnement, aussi bien en formation qu’en financement ou en labellisation. Elle crée des partenariats locaux, est bien identifiée dans le territoire et développe une approche transversale sociale, environnementale, économique. Elle est capable de fédérer les acteurs et de dialoguer avec les collectivités. N’allons pas affaiblir un échelon intermédiaire parfaitement utile pour nos entreprises sociales et solidaires.
Mme Clémentine Autain (EcoS). J’insiste à mon tour sur la nécessité de ne pas retirer de moyens aux CRESS. Lors du Covid, nous nous sommes rendu compte que les entreprises les plus résilientes étaient celles de l’économie sociale et solidaire. La puissance publique devrait davantage accompagner l’ESS, lui permettre de se développer. Elle constitue en effet l’économie la plus juste et mène une série de missions sociales et écologistes, bien plus que nombre de multinationales que vous soutenez.
M. Jean-Paul Lecoq (GDR). Je suis à mon tour surpris par cet amendement. Souhaitez-vous également supprimer, à terme, les chambres de commerce et d’industrie ? Les CRESS participent à la dynamique économique des territoires, qui a besoin de tous les supports, toutes les compétences.
M. Jérôme Buisson (RN). Encore une fois, il ne s’agit pas d’un désengagement vis-à-vis de l’économie sociale et solidaire – nous ne demandons pas la suppression des CRESS – mais d’une mesure d’économie dans un contexte global où nous recherchons des économies.
M. Vincent Ledoux (EPR). Durant toute cette journée, vous avez pratiqué la même tactique lors de l’étude des crédits des différentes missions budgétaires. Vous feignez de ne pas vouloir fragiliser ces missions mais souhaitez en réalité amputer leurs moyens. Je ne comprends pas votre posture.
M. Michel Guiniot (RN). Les circonstances ne sont pas les plus appropriées pour en discuter mais il conviendra de revoir le fonctionnement d’un certain nombre de chambres.
La commission rejette l’amendement.
Amendement II-AE161 de M. Jérôme Buisson
M. Jérôme Buisson (RN). L’amendement d’appel que je vous présente réduit de 1 euro symbolique les fonds alloués à la compensation des coûts indirects du carbone pour les activités électro-intensives. Il vise à dénoncer une aberration économique et politique. L’Union européenne impose un prix du carbone pour inciter à la transition écologique, puis l’État utilise l’argent public pour en atténuer les effets. Alors, comment justifier que de la main droite, il prenne ce qu’il lui rend de la main gauche ?
Le prix du carbone est une mesure inefficace et injuste. Il pénalise nos entreprises, déjà soumises à une concurrence internationale féroce, sans garantir une réelle réduction des émissions. En taxant notre industrie, nous affaiblissons notre économie et délocalisons simplement la pollution, sans aucun bénéfice pour le climat. Pourquoi sacrifier nos emplois et notre compétitivité sur l’autel d’un dogme écologique, qui ne produit pas de résultats escomptés ? L’État impose une taxe, puis doit en atténuer les effets pour éviter de tuer nos industries.
C’est une gabegie. On prend aux entreprises pour leur rendre une partie, affectée par des frais de gestion et une bureaucratie inutile. Plutôt que de jouer à ce jeu comptable, supprimons purement et simplement cette taxe contre-productive, qui ne fait qu’alourdir la charge administrative et financière de nos entreprises.
Au lieu de taxer notre industrie, investissons dans l’innovation, la modernisation des outils de production, le soutien à des filières vertes compétitives. La transition écologique ne se décrète pas par des taxes mais se construit par des solutions concrètes et un accompagnement des acteurs économiques.
M. Jean-François Portarrieu, rapporteur pour avis. Ma lecture est différente. Le mécanisme de la taxe carbone est valable pour toute l’industrie et la compensation des coûts indirects du carbone ne doit surtout pas être appréhendée comme une subvention de confort. Il s’agit d’un mécanisme de survie pour les entreprises industrielles électro-intensives, celles qui consomment beaucoup d’énergie.
Ce secteur est confronté à une concurrence mondiale effrénée, où tous les acteurs ne paient pas le même prix du carbone. En l’absence de ce dispositif, que vous voulez raboter de 1 euro, le risque de délocalisation de nos entreprises vers des pays bien plus émetteurs que le nôtre s’intensifie. Le résultat serait un double échec, à la fois économique et environnemental.
J’émets donc un avis défavorable.
M. Jean-Paul Lecoq (GDR). Député du port du Havre, je rencontre régulièrement des armateurs qui payent cette taxe et s’interrogent sur la manière dont elle pourrait, en partie, être employée dans des investissements de décarbonation. Je pense notamment à l’opportunité de l’industrie vélique, dont la France pourrait être leader mondial. Faisons du temps d’avance dont nous disposons un atout de croissance et d’exportation.
M. Vincent Ledoux (EPR). Je rappelle que cette taxe a pour objet de réduire la consommation d’énergies polluantes mais aussi d’investir dans les solutions plus propres, de financer la recherche de solutions innovantes. Jean-Paul Lecoq a entièrement raison de relever les potentialités du transport vélique pour la France, au même titre que la gestion des déchets.
M. Frédéric Petit (Dem). Ce dispositif remplit un objectif de redistribution, pour ceux qui sont en manque de solutions immédiates. La démarche est extrêmement vertueuse.
M. Jérôme Buisson (RN). Je précise que les activités électro-intensives seront de plus en plus nombreuses. Vous parlez de redistribution mais des infrastructures telles que les data centers ne cesseront de se multiplier. En conséquence, une telle redistribution peut poser problème, à terme.
M. Frédéric Petit (Dem). La recherche permise par cette taxe permet d’envisager des solutions, y compris pour les data centers, dont l’implantation à proximité des villes pourrait permettre d’en récupérer l’énergie pour l’acheminer dans les réseaux de chaleur.
La commission rejette l’amendement.
Puis, la commission émet un avis défavorable à l’adoption des crédits de la mission Économie - commerce extérieur et diplomatie économique.
ANNEXE :
LISTE DES PERSONNES AUDITIONNÉES PAR LE RAPPORTEUR POUR AVIS
À Paris
Ministère de l’agriculture et de la souveraineté alimentaire :
o M. Frédéric Lambert, chef du service Europe et international ;
o M. Guilhem Isaac, chef du bureau des négociations commerciales ;
o Mme Charlotte Denoix, adjointe au chef du bureau Vin et autres boissons.
M. Hervé Novelli, président du conseil supérieur de l’œnotourisme.
En Espagne
M. José Luis, consejero culture, jeunesse, sport et tourisme du Gouvernement de la Rioja ;
Mme Raquel Perez Cuevas, présidente de l’organisation de gestion de la DOCa Rioja ;
Mme Begoña Jiménez Díaz, présidente de la Route des vins de la Rioja Alta ;
Bodega Marques de Risqual ;
Bodega Baigorri.
Contributions écrites
Atout France
Confédération nationale des producteurs de vins et eaux-de-vie de vin à appellations d’origine contrôlées (CNAOC).
([1]) FAB/FAB (franco à bord) désigne une valorisation des échanges excluant les coûts de transport et d’assurance internationaux, tant à l’exportation qu’à l’importation, afin de ne retenir que la valeur intrinsèque des biens.
([2]) Ministère de l’économie et des finances et ministère de l’Europe et des affaires étrangères, Résultats du commerce extérieur en 2024, 7 février 2025.
([3]) Service des données et études statistiques, Chiffres clés de l’énergie – édition 2025, « Dépenses en énergie », 9 octobre 2025.
([4]) Direction générale des douanes et droits indirects, Résultats du commerce extérieur de la France pour l’année 2024.
([5]) Direction générale des douanes et droits indirects, Résultats du commerce extérieur de la France pour l’année 2024.
([6]) Association internationale du transport aérien (IATA), Air Passenger Market Analysis – données mondiales de trafic passagers, décembre 2024.
([7]) Groupement des industries françaises aéronautiques et spatiale (GIFAS), « Résultats 2024 : la filière aéronautique et spatiale française enregistre un chiffre d’affaires de 77,7 Md€ », 7 mai 2025.
([8]) Fédération des entreprises de la beauté (FEBEA), « Le secteur cosmétique demeure le deuxième contributeur à la balance commerciale française », 7 février 2025.
([9]) Rexecode, « La compétitivité des exportations françaises en 2025 : étude auprès d’importateurs européens », 30 juin 2025.
([10]) Ministère de l’économie / Atout France, 2024, année record pour le tourisme international en France, 31 janvier 2025.
([11]) Banque de France, « Resilience in Europe, and a virtuous circle for Paris as a financial centre », 16 avril 2025.
([12]) Association pour l’emploi des cadres, Prévisions 2025 : Services à forte valeur ajoutée et industrie, 3 avril 2025.
([13]) FMI, World Economic Outlook Update – January 2025 : Global Activity Moderates Amid Persistent Geopolitical Tensions, 23 janvier 2025.
([14]) La banque centrale américaine a abaissé son taux directeur entre 4 % et 4,25 % lors de sa réunion du 17 septembre 2025, puis entre 3,75 % et 4 % à l’occasion de sa réunion du 29 octobre 2025.
([15]) McKinsey & Company, Economic conditions outlook, September 2025, 29 septembre 2025.
([16]) OMC, Global Trade Outlook and Statistics, 17 septembre 2025.
([17]) BNP Paribas Economic Research, « Slowdown and reconfiguration of global trade in 2025 – implications for emerging countries », 16 juin 2025.
([18]) DGDDI, « Droits de douane américains et réponse européenne », 11 février 2025.
([19]) DGDDI, Résultats du commerce extérieur de la France – Premier semestre 2025, 11 juillet 2025.
([20]) DG Trésor, Commerce extérieur : les effets des droits de douane américains sur les exportations françaises, Note de conjoncture n° 72, 12 juin 2025.
([21]) Règlement (UE) n° 654/2014 du Parlement européen et du Conseil du 15 mai 2014 concernant l’exercice des droits de l’Union pour l’application et le respect des règles du commerce international et modifiant le règlement (CE) n° 3286/94 du Conseil arrêtant des procédures communautaires en matière de politique commerciale commune en vue d’assurer l’exercice par la Communauté des droits qui lui sont conférés par les règles du commerce international, en particulier celles instituées sous l’égide de l’Organisation mondiale du commerce.
([22]) Office of the United States Trade Representative (USTR), Executive Order on the Adjustment of Reciprocal Tariffs with the European Union, 6 septembre 2025.
([23]) DG Trésor, Commerce extérieur : situation franco-américaine à la fin du 3ᵉ trimestre 2025, Note n° 75, 17 octobre 2025.
([24]) Assemblée nationale, Rapport d’information sur les stratégies de marché de la filière vitivinicole, n° 1269, présenté par M. Sylvain Carrière et Mme Sandra Marsaud, députés, au nom de la commission des affaires économiques, 9 avril 2025.
([25]) Fédération des exportateurs de vins et spiritueux de France (FEVS), Bilan des exportations 2024, 11 février 2025.
([26]) FranceAgriMer, Bilan du commerce extérieur des vins et spiritueux 2023, 3 juillet 2024
([27]) FranceAgriMer, Les performances à l’exportation des filières agricoles et agroalimentaires françaises – édition 2025, Direction Marchés, Études et Prospective, 5 juin 2025.
([28]) FranceAgriMer, Les chiffres-clés de la filière viti-vinicole 2023, 12 décembre 2023.
([29] Loi n° 2024-1729 du 29 décembre 2024 de finances pour 2025, article 24.
([30]) Atout France, Conseil supérieur de l’œnotourisme et Vin & Société, Premier baromètre de l’œnotourisme en France : un regard inédit sur une filière dynamique, 10 septembre 2025.
([31]) Deloitte – Vin & Société, Zoom sur les apports économiques et sociaux de l’œnotourisme en France, juillet 2025.
([32]) Asociación Española de Ciudades del Vino est une organisation espagnole qui regroupe les villes et territoires viticoles engagés dans la valorisation touristique, culturelle et économique du vin. L’association est l’organisme gestionnaire et certificateur du label national Rutas del Vino de España, soutenu par Turespaña (l’agence nationale du tourisme).