Compte rendu

Commission de la défense nationale
et des forces armées

 Audition, ouverte à la presse, du général de corps d’armée Éric Peltier, directeur général adjoint des relations internationales et de la stratégie au ministère des Armées et des Anciens combattants, sur le projet de loi de finances 2026.

 Nomination d’un rapporteur pour avis sur le programme 144 de la mission « Défense » du projet de loi de finances 2026 (n° 1906)              2


Mardi
21 octobre 2025

Séance de 19 heures 30

Compte rendu n° 6

session ordinaire de 2025‑2026

Présidence
de M. Jean‑Michel Jacques,
Président
 

 


  1  

La séance est ouverte à dix-neuf heures trente.

M. le président Jean-Michel Jacques. Nous poursuivons nos auditions sur le projet de loi de finances (PLF) pour 2026 par l’audition du général Éric Peltier, directeur général adjoint des relations internationales et de la stratégie (DGRIS) du ministère des armées. Mon général, vous assurez l’intérim de madame Alice Rufo, en attendant qu’elle soit remplacée, à la suite de sa nomination comme ministre déléguée auprès du ministère des armées et des anciens combattants.

La DGRIS a pour mission de piloter l’action internationale du ministère des armées en coordination avec l’état-major des armées (EMA) et la direction générale de l’armement (DGA), et de conduire les travaux de perspective stratégique. Elle assure également l’interface avec le ministère des affaires étrangères et met en œuvre la stratégie d’influence internationale du ministère.

Le programme 144 comprend essentiellement des crédits dédiés à la direction générale de la sécurité extérieure (DGSE) et à la direction du renseignement et de la sécurité de la défense (DRSD) ; la recherche stratégique ; les études en amont, ainsi que la diplomatie de défense. Ce budget de 2,3 milliards d’euros en crédit paiement (CP) est en hausse de plus de 218 millions d’euros, soit plus 10,5 % par rapport à la loi de finances pour 2025.

Mon général, je vous laisserai dresser plus en détail le chiffrage budgétaire du programme 144 pour 2026. Vous ne manquerez pas également de revenir sur l’évolution du contexte géostratégique qui, cette année encore, se caractérise par la multiplication de crises. Je pense entre autres, à la situation au Proche-Orient, en Mer Rouge, en Ukraine ou encore en Indopacifique. Au-delà de ces foyers d’instabilité qui ont marqué l’actualité récente, vous pourrez certainement également évoquer d’autres zones de tension moins médiatiques, mais tout autant instables.

M. le général de corps d’armée Éric Peltier, directeur général adjoint des relations internationales et de la stratégie au ministère des armées et des anciens combattants. Mesdames et messieurs les députés, j’ai l’honneur de m’adresser à vous ce soir pour présenter le programme 144, qui offre les ressources nécessaires au ministère des armées pour éclairer les décideurs sur les menaces et l’environnement stratégique, afin de conduire la politique de défense.

Dans une première partie, je dresserai le contexte général stratégique auquel nous sommes confrontés en m’appuyant notamment sur l’actualisation de la revue nationale stratégique (RNS) en juillet dernier. Dans un second temps, j’évoquerai le programme 144 concernant le PLF pour 2026, qui s’inscrit dans la continuité des précédentes lois de finances.

La RNS entérine quatre prises de conscience.

La première concerne la fin des utopies : l’utopie des dividendes de la paix ; l’utopie de la mondialisation heureuse, l’utopie que le désarmement conduit à la paix et enfin, que la dissuasion pourrait épargner le sang. Le retour de la guerre de haute intensité, notamment sur le continent européen, le retour de la dialectique nucléaire dans les rapports de force entre États montrent effectivement que nous avons sans doute vécu sur certains mythes lors des quarante dernières années.

La deuxième prise de conscience concerne l’accélération des surprises stratégiques, l’accumulation et l’aggravation des crises. Désormais, les crises ne se succèdent pas ; elles se superposent et se cumulent, à une cadence d’une crise par an. L’année 2021 a vu le retrait américain de l’Afghanistan, qui a signé la fin des opérations expéditionnaires de l’Occident. L’année 2022 a été marquée par le retour de la guerre de haute intensité lors de l’invasion de l’Ukraine par une Russie agressive, qui se réarme, en cohérence avec ses visées impérialistes. Le 7 octobre 2023, l’attentat du Hamas a entraîné le début de la guerre à Gaza ; l’année 2024 a vu la chute de Bassar al-Assad et ses conséquences sur la stabilité régionale. En 2025, l’Inde et le Pakistan, deux pays disposant de l’arme nucléaire, ont été en crise, et les États-Unis ont lancé l’opération Midnight Hammer, un raid aérien pour frapper des installations nucléaires en Iran.

Les catalyseurs de crise sont nombreux : le dérèglement climatique, les migrations, l’accès aux ressources, les technologies « nivelantes » dont le numérique, mais aussi les menaces transverses évoquées par la ministre, à l’instar des différents trafics, dont le narcotrafic.

La troisième prise de conscience est la suivante : nous vivons dans un monde en rupture, une nouvelle ère. Celle-ci se caractérise par un basculement du monde autour de quatre « D » : la désoccidentalisation du monde, c’est-à-dire la contestation de l’hégémonie occidentale et les prises de positions de certains pays du Sud sous influence russe ou chinoise ; la désinhibition des compétiteurs, pour lesquels la force prime le droit, sur tous les champs de la  conflictualité, conduisant à une dangereuse accoutumance à la violence ; la dérégulation des relations internationales et la fragmentation de l’ordre international (la remise en cause de la Charte des Nations Unies et de la Déclaration d’Helsinki, le délitement des instruments de non-prolifération, ces traités qui constituaient l’architecture de contrôle des armements) ; et enfin, le découplage entre l’Europe et les États-Unis.

À ce sujet, le discours de J.D. Vance à la Conférence de Munich sur la sécurité en février dernier a sonné le réveil stratégique de l’Europe. Celui-ci se concrétisera par un certain nombre d’initiatives européennes qui étaient encore impensables il y a un an. Je pense notamment à la coalition des volontaires pour assurer, demain, les garanties de sécurité pour l’Ukraine ; au plan ReArm Europe ; au Livre blanc de l’Union européenne sur la défense.

Enfin, la quatrième prise de conscience concerne l’avènement d’une nouvelle polémologie. En effet, les référentiels sur la guerre de l’inconscient collectif, sont, à mon sens, périmés. Il faut repenser la guerre à l’aune des nouvelles technologies et de la manière dont nos compétiteurs la mènent. Gaston Bouthoul, un des pères de la polémologie française, disait très justement « Si tu veux la paix, connais la guerre ». En effet, si nous ne connaissons pas la guerre, nous n’aurons pas la paix puisque nous préparerons la mauvaise guerre, la guerre d’hier.

Ensuite, la guerre se structure sur trois champs. Le premier champ a trait au champ de bataille, qui s’élargit aujourd’hui, pour couvrir la terre, l’air, la mer, la très haute altitude (THA), l’espace, les fonds marins, les zones polaires, le cyber. Le deuxième champ porte sur le volet psychologique, l’immatériel, les perceptions, à travers des manipulations, des subversions numériques, dopées par l’intelligence artificielle.

Enfin, le troisième champ est d’ordre technologique et économique, illustré par la dronisation, la robotisation, la numérisation, l’hypervélocité, la guerre électronique, les biotechnologies, l’ingénierie solaire et climatique, c’est-à-dire ces nouvelles technologies qui impacteront la manière dont la guerre sera menée, demain.

Derrière cette nouvelle manière de penser la guerre, nous constatons le triomphe de la stratégie indirecte, que l’on qualifie souvent de « guerre hybride ». Elle se matérialise aujourd’hui par trois types de stratégies : les stratégies d’intimidation (intimidation de la Chine vis-à-vis de Taïwan, de la Russie, vis-à-vis des pays baltes) ; les stratégies de contournement, en restant toujours en dessous du seuil et en ne permettant pas l’attribution exacte de l’agression, à l’image des survols de drones et des attaques cyber ; et enfin, les stratégies de déstabilisation et de subversion. Ces dernières, bien plus importantes qu’auparavant, touchent directement le champ des perceptions, nos valeurs démocratiques, par exemple quand lorsqu’il y a des tentatives de manipulation des élections, comme ce fut le cas en Roumanie ou en Moldavie très récemment.

Cette bascule de l’histoire nécessite de repenser la guerre face à des menaces qui sont assez nouvelles et auxquelles nous sommes peu habitués, voire insuffisamment ou mal armés. La RNS a bien pris en compte cette nouvelle ère et la loi de programmation militaire (LPM) répond à ces nouveaux besoins. Mes fonctions actuelles me donnent l’opportunité de constater que la crédibilité de notre culture stratégique nous permet de demeurer un moteur stratégique pour nos partenaires, au sein de l’OTAN et au sein de l’Union européenne (UE), et à la France de demeurer crédible comme puissance à vocation mondiale.

L’histoire surprend toujours. Nous avons le droit d’être surpris, mais nous n’avons pas le droit d’être démunis. Or la LPM nous permet justement de ne pas être démunis. Le programme 144, dont la DGRIS a la responsabilité, permet de traiter quatre politiques publiques essentielles pour la construction de notre outil de défense : la prospective, l’anticipation, le renseignement et la conduite de la diplomatie de défense.

En premier lieu, le programme 144 nous permet de comprendre notre environnement stratégique et de penser la prospective. La deuxième politique publique nous permet de prévoir les capacités dont nous aurons besoin pour prendre en compte la nouvelle ère que je viens de décrire. La troisième concerne le renseignement, pour connaître les capacités et les intentions de nos adversaires. Enfin, la quatrième politique porte sur l’action dans la conduite de notre diplomatie de défense.

La hausse du budget du programme 144 est élevée, dans la durée, soit une augmentation de 57 % en sept ans, dont 11 % entre 2025 et 2026. Dans le détail, il s’agit de 2,754 milliards d’euros en autorisations d’engagement (AE) et de 2,294 milliards en crédits de paiement (CP) pour 2026.

L’action 7 couvre les besoins de la prospective de défense et est portée par la DGRIS, l’EMA et la DGA.

S’agissant plus particulièrement de la DGRIS, la première sous-action de l’action 7 porte les crédits de la recherche stratégique, à hauteur de 10,6 millions d’euros en AE et 10,05 millions d’euros en CP pour le PLF pour 2026. La sous action 7.1 est bâtie sur quatre briques. La première brique concerne les études externalisées, pour 6,8 millions d’euros dans les domaines prioritaires de la LPM : le quantique, l’intelligence artificielle, les drones, le domaine spatial, les fonds marins, les menaces nucléaires, radiologiques, biolo