Compte rendu
Commission
des affaires étrangères
– Communication ouverte à la presse sur le déplacement effectué par une délégation de la commission à Nairobi, au Kenya, du 9 au 12 mai 2026, à l’occasion du sommet Africa Forward entre l’Afrique et la France (Mme Dieynaba Diop, M. Vincent Ledoux et Mme Sabrina Sebaihi, rapporteurs) 2
Mercredi
17 juin 2026
Séance de 9 heures 30
Compte rendu n° 72
session ordinaire 2025-2026
Présidence de
M. Michel Herbillon,
Vice-président
La commission entend une communication, ouverte à la presse, sur le déplacement effectué par une délégation de la commission à Nairobi, au Kenya, du 9 au 12 mai 2026, à l’occasion du sommet Africa Forward entre l’Afrique et la France.
La séance est ouverte à 9 h 35.
Présidence de M. Michel Herbillon, vice-président.
M. Michel Herbillon, président. Mes chers collègues, je veux d’abord excuser l’absence ce matin du président de notre commission. Il participe en effet, à l’invitation des autorités ghanéennes, à un événement à Accra et m’a demandé de le remplacer pour présider à nos travaux.
Notre ordre du jour appelle la présentation de la communication de la délégation de notre commission qui s’est rendue à Nairobi du 9 au 12 mai dernier, à l’occasion du sommet Africa Forward entre l’Afrique et la France. Cette délégation que le président Fuchs a conduite était également constituée de Mmes Dieynaba Diop et Sabrina Sebaihi ainsi que de M. Vincent Ledoux, qui nous relateront les rencontres et activités conduites sur place. Par ailleurs, notre collègue Mme Estelle Youssouffa était, elle aussi, présente au titre de la délégation qui accompagnait le président de la République.
Pour replacer cette discussion dans son contexte, je rappelle à titre liminaire que le sommet Africa Forward visait à renforcer les relations économiques, technologiques et stratégiques entre les pays africains et leurs partenaires internationaux. Pendant deux jours, chefs d’État, représentants institutionnels, dirigeants d’entreprises, investisseurs, chercheurs et acteurs de la société civile ont ainsi échangé autour d’une ambition commune : construire une croissance durable, innovante et mutuellement bénéfique.
De l’aveu général, le sommet a été une réussite pour la diplomatie française. Celui-ci a été marqué par plusieurs temps forts : des sessions plénières consacrées à la souveraineté économique africaine, à la transition énergétique, à la jeunesse et au numérique, mais aussi des rencontres bilatérales entre gouvernements et investisseurs, et enfin des ateliers sectoriels permettant de faire émerger des projets concrets dans les domaines des infrastructures, de l’agriculture, de la santé, de l’intelligence artificielle et de la formation.
Au-delà de la qualité des débats, Africa Forward se caractérise surtout comme un sommet de résultats. Pour l’Afrique, les avancées obtenues ont été significatives. Plusieurs accords de financement ont été annoncés afin de soutenir, pour un montant global de 23 milliards d’euros, des projets structurants dans les transports, l’énergie et les infrastructures numériques.
Des partenariats ont également été conclus pour accélérer l’accès à l’électricité, favoriser l’entrepreneuriat des jeunes et renforcer les capacités locales en matière de recherche et d’innovation. Le sommet a aussi permis de placer la formation professionnelle et l’emploi des jeunes au cœur des priorités, à travers des engagements concrets en faveur des compétences technologiques et industrielles.
L’un des messages forts sous-jacents était le suivant : l’Afrique ne veut plus seulement être considérée comme un marché d’avenir mais comme un acteur stratégique à part entière, capable d’innover, de produire et de participer pleinement aux grandes transformations du monde contemporain.
Pour la France, les retombées ont également été importantes. Le sommet a permis de consolider des partenariats économiques durables avec plusieurs pays africains, dans une logique de coopération équilibrée et de co-construction. Les entreprises françaises ont pu renforcer leur présence dans des secteurs stratégiques tels que les énergies renouvelables, les transports, la ville durable, la santé ou encore les services numériques.
Mais au-delà des enjeux économiques, Africa Forward a confirmé la volonté de la France de bâtir avec le continent africain une relation renouvelée, fondée sur la confiance, l’investissement mutuel et la valorisation des talents. Dans un contexte international marqué par de profondes mutations géopolitiques et économiques, ce dialogue renforcé constitue un atout essentiel pour notre compétitivité, notre influence et notre avenir commun. En définitive, le sommet Africa Forward aura démontré qu’une coopération ambitieuse entre l’Afrique et la France peut produire des résultats tangibles, créateurs d’emplois, d’innovations et de stabilité. Il ouvre une nouvelle étape, celle d’un partenariat d’action tourné vers des réalisations concrètes et vers une prospérité partagée. Il ne reste plus qu’à inscrire cette dynamique positive dans la durée.
Sans plus tarder, je cède la parole à nos collègues.
Mme Dieynaba Diop, rapporteure. Tout d’abord, je tiens à remercier chaleureusement en mon nom, mais aussi en nom de mes collègues députés, l’administrateur qui nous a accompagnés durant cette mission.
Ainsi, les 10, 11 et 12 mai, nous nous sommes rendus tous les trois, en compagnie du président de la commission à Nairobi pour le sommet Africa Forward. Cette visite a constitué l’occasion d’assister à plusieurs séquences diplomatiques, notamment autour du chef de l’État, mais aussi de mener des entretiens de haut niveau dans une optique de diplomatie parlementaire.
Nous remercions vivement les équipes de l’ambassade de France, de Bpifrance, de Business France et d’Expertise France pour leur aide dans la préparation du programme et pour leur soutien logistique sur place. Un événement d’une telle ampleur constitue en effet un défi immense. Nous avons notamment eu la chance de pouvoir assister aux discours d’ouverture du sommet des chefs d’État et de gouvernement, qui ont bien mis en lumière les principaux défis de la relation entre la France et l’Afrique.
Les discours des représentants du continent africain démontrent leur volonté de changer radicalement la nature des relations avec l’Europe. Ces attentes sont conformes avec le virage opéré par le chef de l’État depuis 2017 : ces pays aspirent désormais à regarder devant – forward en anglais – et à diversifier leurs partenariats avec l’ensemble des régions du monde.
Ils recherchent avant tout des partenariats économiques gagnant-gagnant qui reposeraient moins sur l’exportation de matières premières et davantage sur la transformation industrielle locale. Le forum d’affaires et le sommet des chefs d’État et de gouvernement ont insisté sur la nécessité de favoriser l’investissement privé en Afrique, surtout dans les secteurs d’avenir comme la transition énergétique ou numérique. Cela exigera un fort soutien en matière d’infrastructures et de développement de capital humain.
Les engagements pris par les chefs d’État et de gouvernement dans la déclaration de Nairobi vont dans ce sens, même si ceux consacrés au développement des coopérations universitaires et culturelles me paraissent très insuffisants. Certes, il est important que l’Afrique finance sa propre croissance en attirant les capitaux étrangers et en mobilisant l’épargne disponible, puisque seulement 10 % de l’épargne africaine est investie en Afrique. Mais les pays partenaires ne sauraient se désengager complètement car l’investissement privé ne pourra jamais remplacer intégralement l’aide publique au développement (APD). De ce point de vue, nos échanges avec le vice-président de la Banque mondiale et le président de la Banque africaine de développement ont été très riches.
Il faut bien sûr encourager les investissements privés en Afrique, compte tenu de la réduction de l’APD et des besoins des économies africaines, dont la démographie est extrêmement dynamique. Mais il était également indispensable de maintenir un soutien public pour répondre aux enjeux globaux : la santé, la lutte contre le réchauffement climatique, l’éducation. Or, à la lecture de la déclaration finale, on peut craindre que la France poursuivre la réduction de ses engagements, qui favorisent pourtant son influence diplomatique.
Je regrette enfin l’absence d’efforts pour mieux associer les parlementaires au sommet, alors que nous étions très nombreux sur place. Je salue par exemple la présence in situ de madame Louise Morel, la présidente du groupe d’amitié entre la France et le Kenya, l’Ouganda et la Tanzanie, ou encore de madame Dominique Voynet, présente pour accompagner une organisation non gouvernementale (ONG) et visiter différentes structures dans le domaine de la santé.
La délégation de la commission n’a jamais été considérée comme la délégation officielle, ce terme étant réservé aux parlementaires choisis par le président de la République pour les accompagner. Cela nous a privés de l’accès à certaines séquences. Cette logique de « deux poids, deux mesures » n’est pas acceptable. Un tel sommet aurait dû présenter une composante parlementaire pour aborder les enjeux de gouvernance et de citoyenneté.
Heureusement, nous avons pu mener plusieurs entretiens, et, à l’initiative des deux groupes d’amitié, nous avons été reçus au Parlement du Kenya par la vice-présidente de l’Assemblée nationale ainsi que des membres de la commission des affaires étrangères et du comité de lutte contre la corruption. Nous avons pu y échanger sur les principaux enjeux géopolitiques de la région et sur la coopération avec la France en matière d’énergie, de défense et de santé. Nous avons aussi pu comparer le fonctionnement de nos institutions, car le Kenya s’est doté d’une nouvelle Constitution en 2010, qui s’est fortement inspirée de la nôtre. Ces échanges furent très enrichissants.
M. Michel Herbillon, président. Ces derniers éléments sont importants, tant nous sommes attachés à cette diplomatie parlementaire.
Mme Sabrina Sebaihi, rapporteure. Je m’associe aux remerciements de ma collègue. Effectivement, la dizaine de parlementaires présents n’a pas toujours été parfaitement associée à l’ensemble des séquences du sommet et je regrette donc que cette délégation importante n’ait pas bénéficié de plus de visibilité.
Heureusement, nous avions établi un programme parlementaire spécifique en parallèle et nous avons pu mener de nombreux entretiens, au cours desquels nous avons constaté que la présence des parlementaires était très appréciée par les représentants des pays africains et des entreprises françaises présentes sur place.
Le sommet a été l’occasion de mettre en avant les progrès réalisés dans les relations entre la France et l’Afrique dans un certain nombre de domaines, même si de nombreuses difficultés persistent encore. L’adoption de la loi relative à la restitution des biens culturels ayant fait l’objet d’une appropriation illicite, examinée pour avis par notre commission, a été valorisée par le chef de l’État ; cette démarche a été unanimement saluée comme une grande avancée. De même, la séquence sur le sport a montré la capacité de la France à améliorer son image et à renforcer son influence, grâce à des initiatives en faveur de la jeunesse.
Il faut également saluer le fait que les chefs d’État et de gouvernement ont réaffirmé, dans leur déclaration finale, leur volonté que les pays africains soient mieux impliqués dans les instances multilatérales. Ils souhaitent avancer sur la voie du multilatéralisme, notamment en dotant l’Union africaine de capacités d’intervention militaire et diplomatique supplémentaires. Il s’agit d’une bonne nouvelle, dans un monde où les grandes puissances cherchent à se partager les ressources du continent sans se préoccuper des conséquences humaines. La France s’est engagée à poursuivre son soutien à l’entrée de représentants du continent au Conseil de sécurité des Nations unies et à défendre les positions adoptées dans la déclaration de Nairobi lors du sommet des chefs d’État et de gouvernement du G7 à Evian.
Le président de la République a reconnu que les intérêts européens convergeaient grandement avec ceux de l’Afrique et qu’il fallait donc construire une relation privilégiée et équilibrée avec ce continent. Toutefois, comme ma collègue, je m’inquiète des conséquences d’un virage trop brutal de l’aide publique au développement vers le soutien à l’investissement privé, à des fins d’économies budgétaires. Je regrette également que la France n’ait pas su associer ses partenaires européens à cet événement.
La stratégie de diversification des relations diplomatiques adoptée par la plupart des pays africains est source de concurrence, y compris entre pays européens, comme l’a montré le sommet Italie-Afrique en marge du sommet de l’Union africaine en début de l’année. Cette fois-ci, l’Allemagne a refusé l’invitation de la France. Cela continue de créer une asymétrie entre un chef d’État européen, d’une part, et trente chefs d’État et de gouvernement africains, d’autre part.
Enfin, il est dommage que certains sujets, pourtant mis en avant par le chef de l’État le 11 mai à l’occasion du Forum d’affaires en vue de valoriser l’évolution de la diplomatie française en Afrique, ne figurent pas dans la déclaration finale adoptée le 12 mai. Les questions de gouvernance, la place de la société civile, la coopération culturelle universitaire, les enjeux mémoriels ou encore les mobilités sont très fortement marginalisés dans la feuille de route fixée par les chefs d’État pour l’avenir.
Cela représente à mon sens une erreur stratégique car nous avons bien identifié avec Amélia Lakrafi, lors de notre mission d’information sur l’influence de la France dans un monde postcolonial, que ces problématiques sont essentielles pour l’image de la France en Afrique, parce qu’elles impliquent directement les populations. Il sera donc essentiel de s’assurer que les engagements pris, par exemple en matière de restitutions, se réalisent.
En tant que parlementaires, nous avons un rôle important à jouer dans ce suivi, même si nous avons pu observer la réticence de l’Exécutif à nous associer à ce type de rendez-vous. Malgré nos propositions, nous n’avons pas eu l’occasion de prendre la parole dans l’une des nombreuses conférences du sommet, y compris sur les restitutions de biens culturels, alors que nous venions d’adopter la loi. Nous devons mener conjointement une réflexion sur nos participations à ces événements.
M. Vincent Ledoux, rapporteur. Ce sommet a été un grand événement. En général, environ dix à quinze chefs d’État africains participent à ce type de sommets. Cette fois-ci, une trentaine d’entre eux étaient rassemblés, témoignant de l’appétence du continent africain pour ce type de rencontres. Depuis Ouagadougou, il y a près de dix ans, l’approche de la France vis-à-vis de l’Afrique s’est radicalement renouvelée. À ce titre, le sommet a permis de dresser un bilan et de tracer des perspectives pour l’avenir.
D’abord, ce sommet est singulier à plus d’un titre : pour la première fois, le sommet France-Afrique s’est tenu dans un pays anglophone, co-présidé par un partenaire africain. Ce n’est pas un détail de forme mais le signal que la France est définitivement sortie de la logique du « pré carré » et qu’elle entend désormais traiter d’égal à égal avec l’ensemble du continent, quel que soit l’héritage du passé.
Lorsque le président de la République a choisi Nairobi plutôt que Paris pour tenir ce sommet, il ne s’agissait pas d’un geste symbolique mais de la démonstration que la France a changé de logiciel. Le président de la République a illustré ce changement d’approche, en rappelant les nombreuses avancées concrètes réalisées depuis 2017 : la reconnaissance du massacre de Thiaroye ; les restitutions au Bénin, au Sénégal, à la Côte d’Ivoire, à Madagascar ; le réchauffement des relations avec le Rwanda. Ces actes mémoriels ne sont pas anodins. Ils attestent d’une volonté de regarder l’histoire en face pour mieux construire l’avenir.
La singularité du sommet tient aussi à sa logique économique. Nous ne sommes plus uniquement dans la logique de l’aide au développement mais dans celle de la création de valeurs partagées. Le forum d’affaires a permis de conclure 100 accords pour 23 milliards d’euros d’investissements, dont 14 milliards d’euros de la France vers l’Afrique. Cela correspond à plus de 250 000 emplois directs créés en France et sur le continent africain. Il y a là une rupture réelle avec les sommets précédents car cette mobilisation repose sur une nouvelle ambition : transformer les ressources naturelles africaines sur place, former les compétences localement, soutenir l’innovation.
Les entreprises françaises que nous avons rencontrées à Nairobi nous ont clairement fait part de leur volonté de venir en Afrique. Elles croient en ce continent mais il faut leur donner les moyens de prendre des risques. C’est pourquoi nous plaidons pour un renforcement significatif de Bpifrance et de Business France, ainsi que pour la mise en place d’un mécanisme de garantie de première perte au niveau du G7, afin de « dérisquer » les investissements occidentaux en Afrique face à des concurrents qui, eux, disposent du soutien plein et entier de leurs États.
Sous l’angle diplomatique, la France et l’Afrique ont également confirmé leur alignement stratégique sur deux grandes priorités : le renforcement des capacités de l’Union africaine et la réforme du Conseil de sécurité des Nations unies. À l’heure où les grandes puissances se désengagent des organisations internationales, ce soutien commun au multilatéralisme n’est pas une posture mais une nécessité.
Enfin, Africa Forward se distingue de tous les sommets précédents dans la mesure où il ne s’agit pas d’un événement isolé mais du premier jalon d’une séquence diplomatique délibérément construite. Le communiqué final, figurant en annexe de notre rapport, négocié pendant deux mois par la France et le Kenya et approuvé par l’Union africaine, sera porté devant les membres du G7 au sommet d’Evian : Africa Forward et Evian forment une séquence et non deux événements séparés.
Un secrétariat dédié à l’après-sommet devrait être établi et un tableau de bord est à l’étude pour suivre l’avancement de chacun des accords signés, preuve que le suivi est une préoccupation majeure de l’Exécutif.
Bien sûr, il convient de ne pas sous-estimer les tensions persistantes, en particulier au Sahel. L’élargissement géographique de notre politique africaine ne saurait se réaliser au détriment des liens humains, historiques et culturels qui nous unissent à nos partenaires historiques. Il doit, au contraire, les compléter et les enrichir.
Ce sommet a montré que la France était encore une voix qui compte en Afrique, une voix qui mobilise les chefs d’État comme les investisseurs, une voix qui s’inscrit dans la durée. C’est à cela que nous veillerons dans le suivi de cette mission.
M. Michel Herbillon, président. Je donne à présent, de manière assez libre, la parole aux députés qui souhaitent s’exprimer.
M. Pierre Pribetich (SOC). Je vous remercie pour la qualité de cette restitution. Vous regrettez, comme nous, l’absence de suffisamment de dispositions pour mettre en œuvre, dans le cas d’espèce, les conclusions de la mission d’information sur la diplomatie parlementaire dont je faisais partie ; il en est hélas ainsi.
Le lundi 11 mai 2026, des milliers de personnes, chefs d’entreprises, chefs d’État et de gouvernement, investisseurs, personnalités culturelles et sportives, étaient réunis au Kenya pour le premier jour du sommet Africa Forward, dédié au renforcement des partenariats franco-africains.
Le président de la République a indiqué lors de sa première déclaration à Nairobi : « Nous ne sommes pas là pour aider mais pour être partenaires. L’Afrique est en train de réussir. ». Mais comment parler d’avenir entre partenaires quand, dans le même temps, notre gouvernement réduit de manière massive les crédits de l’APD ? Comment prétendre bâtir une relation d’égal à égal avec nos partenaires africains, lorsque la France renonce aux moyens qui permettent justement d’investir dans l’éducation, la santé, la lutte contre le changement climatique ou contre les déserts, ou encore l’égalité entre les femmes et les hommes ?
La diplomatie ne se résume pas à des sommets, à des discours et à faire du business. Elle se mesure à la constance des engagements, à la sincérité des actes. En amputant chaque année un peu plus l’APD, notre capacité d’action pour notre pays est fragilisée, soit un signal totalement contradictoire envoyé par notre pays à l’ensemble du continent africain. Mes chers collègues, l’APD a-t-elle été mise à l’ordre du jour du sommet ? Et si tel est le cas, quelle en était la teneur ?
Mme Dieynaba Diop, rapporteure. L’APD a effectivement été discutée dans le cadre de réflexions sur la réforme de l’architecture financière mondiale mais c’est surtout le rôle des investissements d’ordre privé pour participer au développement du continent qui a été mis en exergue lors de ce sommet. Or, les investissements privés ne peuvent pas suppléer ou remplacer l’ensemble de l’APD. Ce faisant, nous allons nous couper non seulement de partenariats précieux et nécessaires pour le continent mais nous allons surtout laisser la place à certains pays, qui agiront de manière bien plus prononcée. On pense naturellement à la Chine, à la Russie, mais aussi d’autres pays européens comme l’Italie, qui a été mentionnée par Sabrina Sebaihi.
On ne peut pas, d’un côté, inscrire dans les priorités du G7 la solidarité internationale et, de l’autre côté, mener une politique intérieure qui continue de baisser drastiquement, année après année, les fonds dévolus à l’APD. Il y a là une contradiction qu’il faudra corriger.
M. Vincent Ledoux, rapporteur. Je souhaite tenir un discours plus nuancé. Nous devons nous habituer à un autre fonctionnement, puisque nous avons évoqué un changement de logiciel et de paradigme. Il nous faut trouver des formules innovantes associant le public et le privé. La question de l’investissement privé ne doit pas être éludée : nous avons aussi pour objectif que les entreprises françaises et européennes que nous accompagnons puissent gagner des parts de marché, générer de la croissance et créer de l’emploi, tant en Afrique que sur notre territoire.
Dans cette perspective, il est essentiel que le public et le privé, main dans la main, parviennent à « dérisquer l’investissement ». Il s’agit là d’un enjeu majeur. C’est pourquoi j’évoquais Bpifrance, Business France et notre Team France Export ; nous avons besoin d’être présents sur ce segment avec des formules innovantes.
On peut constater, évidemment, une baisse du subventionnement mais le budget est ce qu’il est et, hélas, l’argent magique n’existe pas. Quoi qu’il en soit, nous devons changer de logiciel pour nous inscrire véritablement dans une logique gagnant-gagnant avec nos partenaires africains, qui formulent d’ailleurs cette attente.
Mme Constance Le Grip (EPR). Je vous remercie pour votre restitution. Nous avons bien saisi vos regrets ou réserves sur cet exercice de diplomatie parlementaire qui, bien qu’intéressant, a pu être frustrant à certains égards.
Je crois que l’on peut dire sans craindre d’être démenti que ce sommet Africa Forward a constitué un événement majeur pour la diplomatie française en Afrique. Vous avez été plusieurs à le rappeler : la présence de trente chefs d’État et de gouvernement à un sommet Afrique-France organisé pour la première fois dans un pays anglophone en témoigne pleinement.
L’ensemble des échanges a par ailleurs mis en évidence le rôle croissant, et désormais essentiel, que l’Afrique est appelée à jouer dans les équilibres économiques, démographiques et géopolitiques globaux au XXIe siècle. Dans ce contexte, il est fondamental de souligner que la France s’inscrit dans un changement de logiciel, un changement de paradigme, en développant avec les pays africains une stratégie de partenariat équilibré. Celle-ci repose sur les intérêts mutuels, la co-construction de projets concrets et un engagement commun en faveur de la paix, de la sécurité et de la jeunesse, dimension particulièrement essentielle pour le continent africain.
Vous avez également mis en avant, dans votre communication, plusieurs priorités qui rejoignent celles de notre groupe : le soutien à l’investissement privé, l’accompagnement des petites et moyennes entreprises (PME) et des entreprises de taille intermédiaire (ETI) françaises à l’international, la transition énergétique, le numérique, le renforcement de partenariats fondés sur l’égalité et la co-création de valeur, sans oublier la défense du multilatéralisme.
Je souhaite enfin revenir brièvement sur le suivi de l’après-sommet. Vous avez évoqué les engagements pris, notamment les 23 milliards d’euros d’investissements annoncés. Pouvez-vous préciser comment notre Assemblée et notre commission entendent assurer le suivi concret de ces engagements ? L’idée d’un secrétariat dédié a été évoquée. Comment serions-nous, en pratique, associés à cette mise en œuvre ?
M. Vincent Ledoux, rapporteur. Le suivi des investissements annoncés lors des sommets internationaux demeure toujours compliqué. En règle générale, les taux de réussite avoisinent 75 % à 80 %. Mais dans certains pays, compte tenu des difficultés de l’État et des infrastructures, il est plus difficile d’atteindre de tels niveaux.
Toutefois, comme cela a été souligné précédemment, nous avons observé, au Kenya, à travers nos échanges avec nos homologues kenyans, une véritable robustesse de l’État. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si la France a choisi d’y organiser ce sommet et d’y développer une partie de ses activités. Cette solidité permet d’envisager l’avenir avec confiance, d’autant plus qu’un tableau de bord assorti d’indicateurs précis sera mis en place pour assurer le suivi des dossiers. Par ailleurs, à la faveur du G7, des rencontres se poursuivent entre dirigeants français et africains, ce qui témoigne d’une volonté réelle de donner suite aux annonces du sommet.
De notre côté, nous adopterons une démarche similaire. Pour notre part, nous sommes tous trois pleinement disposés à poursuivre ce travail.
Mme Dieynaba Diop, rapporteure. Si nous voulons réellement assurer un suivi, notre délégation doit pouvoir disposer des outils et des informations nécessaires pour mesurer les avancées concrètes et savoir si les engagements pris pendant le sommet sont suivis d’effets. Comme monsieur Pribetich et madame Tanguy l’indiquaient dans leur rapport d’information, cette diplomatie parlementaire doit véritablement se concrétiser. Il ne suffit pas de se rendre sur un événement, il faut également que nous puissions en assurer le suivi et en rendre compte à notre commission. Sinon, je ne vois pas à quoi nous servons.
Encore une fois, nous regrettons tous que la dizaine de parlementaires présents n’ait pas été plus associée aux différentes séquences. Nous avions, en amont, proposé d’intervenir sur différents sujets, comme la restitution des biens culturels ou l’aide publique au développement. Malheureusement, ces suggestions n’ont pas été retenues par les organisateurs. Espérons que nous puissions être utiles pour le suivi du sommet et ainsi exercer notre rôle de contrôle de l’action du gouvernement.
M. Michel Herbillon, président. La question du suivi des recommandations de nos rapports parlementaires constitue un sujet récurrent. Sur tous nos bancs, nous devons nous mobiliser auprès du gouvernement, afin que les recommandations des rapports parlementaires soient suivies d’effet. Vous avez particulièrement raison d’insister sur ce point.
Mme Laurence Robert-Dehault (RN). Emmanuel Macron a annoncé 23 milliards d’euros d’investissements pour le continent africain à l’occasion du sommet Africa Forward, dont 14 milliards d’euros seraient strictement d’origine française. Cette enveloppe comprend des engagements privés et des projets des acteurs français de l’aide au développement, dont l’Agence française de développement (AFD) et la direction générale du Trésor. J’ai demandé au gouvernement quelles étaient les parts respectives des engagements publics et des engagements privés à travers une question écrite, qui est restée sans réponse. Lors de votre déplacement, avez-vous obtenu des éléments sur la proportion de fonds publics dans le financement des 14 milliards d’euros au continent africain ?
Mme Dieynaba Diop, rapporteure. Nous ne disposons pas du détail de la répartition entre part publique et part privée. Notre rapport liste les investissements français par secteurs : 4,3 milliards d’euros pour la transition énergétique ; 3,8 milliards d’euros pour le numérique et l’intelligence artificielle ; 3,3 milliards d’euros pour l’économie bleue ; 1 milliard d’euros pour l’agriculture ; 942 millions pour la santé ; 300 millions d’euros pour l’industrialisation et 250 millions d’euros pour le secteur bancaire et financier.
Mais votre interrogation est pertinente. Dans le cadre de notre suivi, nous poserons des questions plus précises, pour pouvoir effectuer un retour auprès des membres de la commission.
M. Aurélien Taché (LFI-NFP). Je vous remercie pour ce travail mais je ne peux pas m’empêcher de parler de francophonie. Alors que la France préside actuellement le sommet de la francophonie, le choix d’un pays anglophone, en l’occurrence, le Kenya, est particulier.
J’ai le sentiment que les grands sujets politiques qui agitent l’Afrique francophone en ce moment, notamment la question du Sahel, la situation sécuritaire au Mali, les questions de coopération culturelle, de coopération universitaire, le choix de la prochaine ou du prochain secrétaire général de la francophonie ont été peu ou pas abordés lors de ce sommet.
La francophonie institutionnelle est née d’un mouvement d’émancipation des anciennes colonies françaises. Elle est aujourd’hui dirigée par Mme Mushikiwabo, qui, depuis plusieurs années, ne s’est pas illustrée par une position en faveur du monde francophone, par exemple en ne s’engageant pas pour la paix entre le Rwanda et la République démocratique du Congo (RDC), alors que le second est agressé par le premier.
On parle même aujourd’hui de confier l’Organisation internationale de la francophonie (OIF) à un ressortissant roumain. Cela serait la première fois qu’un Africain ou qu’une Africaine ne dirigerait pas l’OIF, à l’exception de la Québecoise Michaëlle Jean, d’origine haïtienne.
Avez-vous abordé ces questions lors de votre déplacement ? Si tel n’était pas le cas, je le regretterais profondément.
Mme Dieynaba Diop, rapporteure. Nous regrettons que la francophonie n’ait pas été abordée de manière officielle. Elle a été la grande absente de cet évènement puisqu’aucun évènement ne lui était dédié à Nairobi.
Cette année connaîtra effectivement l’élection du nouveau secrétaire général de l’OIF. Nous devons clairement indiquer qu’il faut examiner de très près les différentes candidatures, notamment celle de la RDC, compte tenu du conflit qui l’oppose au Rwanda. Il s’agit du plus grand pays francophone sur le continent et on doit s’interroger avant de confier la tête de cette organisation à un ressortissant d’un pays non-africain.
M. Aurélien Taché (LFI-NFP). Madame Diop, je suis heureux d’entendre que ces sujets constituaient une préoccupation des collègues, la vôtre en particulier. La RDC a effectivement déposé la candidature de Mme Juliana Amato Lumumba, la fille de Patrice Lubumba. La France s’honorerait à soutenir cette candidature qui réconcilierait le panafricanisme et la francophonie.
M. Vincent Ledoux, rapporteur. Encore une fois, il ne faut plus considérer simplement l’Afrique par le prisme francophone mais à l’échelle du continent. Il faut parler à tout le monde, même si l’Afrique est au cœur de la francophonie. Ce sommet avait vocation à embrasser l’ensemble du continent africain.
M. Frédéric Petit (Dem). Il est essentiel que notre commission réalise ce type de déplacements et produise ce genre de rapports. Cela étant, je souhaiterais revenir sur trois malentendus.
Le premier concerne la francophonie. Si la francophonie doit intervenir, participer à un forum ou prendre une initiative, c’est à elle d’en décider. La francophonie, ce n’est pas la France. Il ne revient pas à la France de déterminer seule les positions ou les soutiens ; c’est à la francophonie, collectivement, de voter et de choisir, notamment son prochain secrétaire général.
Le deuxième malentendu porte sur le sentiment de ne pas avoir été associés à toutes les séquences. Je rappelle que le Parlement est libre d’organiser ses propres initiatives. Lorsqu’un parlementaire participe à une délégation officielle du président de la République, il s’inscrit dans un protocole qui ne lui appartient plus. En revanche, rien n’empêche d’organiser une séquence interparlementaire autonome ; nous pouvons la construire nous-mêmes, sans dépendre de qui que ce soit.
Le troisième malentendu concerne le financement privé. Le recours accru à ce financement ne date pas d’hier, puisqu’il figure déjà dans la loi du 4 août 2021 de programmation relative au développement solidaire et à la lutte contre les inégalités mondiales. Je voudrais vous inviter, chers collègues, à être prudents. Je siège au conseil d’administration de l’AFD, en tant que parlementaire, et suis aujourd’hui le premier à dénoncer ce qu’il advient de l’aide publique au développement. Cependant, même en augmentant les crédits publics, il restera indispensable de mobiliser des financements privés à un niveau plus élevé, peut-être dix fois supérieur.
Mme Dieynaba Diop, rapporteure. Il n’existe aucun malentendu quand nous disons n’avoir pas été associés comme nous aurions dû l’être. À titre d’exemple, un dîner d’État a été organisé, auquel ont assisté des influenceurs, alors que nous, parlementaires de la commission des affaires étrangères, n’étions pas conviés. Nous avions été informés de la tenue de tables rondes et on nous avait demandé si nous voulions y assister. Nous avons donc formulé la proposition d’intervenir sur les thèmes de la restitution des biens culturels, de l’aide publique au développement, des investissements. Cela n’a pas été retenu. Une autre délégation de parlementaires, dans laquelle figurait madame Dominique Voynet, était présente pour parler de santé, elle aurait également pu être mobilisée.
Le gouvernement ne peut pas prôner le travail avec les parlementaires et, sur place, nous indiquer que nous n’appartenons pas à la délégation officielle. De ce fait, l’accès à certains temps forts nous a été refusé. Il n’y a pas de malentendu ; c’est un choix que nous regrettons.
Cela ne nous a pas pour autant empêchés de conduire des échanges de haut niveau et de pouvoir porter la diplomatie parlementaire. Néanmoins, il est fort dommageable et regrettable que nous ne soyons pas plus associés, en tant que représentants de la nation, à un moment où l’on doit porter les aspirations de notre pays.
Mme Sabrina Sebaihi, rapporteure. D’abord, je souhaite revenir sur la question du choix du pays. Nous n’avons pas eu connaissance des arbitrages ayant présidé au choix du Kenya. Certes, la francophonie doit prendre les décisions qui la concernent mais nous ne disposons pas des éléments ayant conduit au choix de la France de se tourner vers le Kenya plutôt que vers un pays francophone.
Elle intervient, par ailleurs, dans un contexte marqué par un certain malaise dans les relations entre la France et plusieurs pays africains, notamment francophones et anciennement colonisés. Ne pas le reconnaître reviendrait à ignorer une partie de la problématique liée à ce choix du Kenya.
Je demeure donc réservée quant à l’opportunité d’avoir sélectionné un pays anglophone, avec un sommet largement orienté vers le business, alors que d’autres enjeux méritent également d’être traités. Ceci est d’autant plus vrai que, paradoxalement, les participants francophones étaient les plus nombreux à Nairobi. Je ne sais donc pas si ce sommet pénalisera ou non nos relations avec nos partenaires historiques.
Ensuite, je souhaite aborder la question du rôle des parlementaires dans les délégations. Il s’agit d’un problème récurrent, rendu particulièrement visible ici en raison du nombre élevé de parlementaires présents – une dizaine – issus de différentes délégations. Or, malgré les moyens financiers investis, le travail de préparation réalisé en amont et les propositions formulées aux organisateurs, le rôle de ces parlementaires s’est souvent révélé marginal : être invités pour rester comme des « plantes vertes » pendant des heures n’est pas satisfaisant et donne le sentiment d’une perte de temps et d’énergie.
Des échanges parallèles ont néanmoins été organisés, notamment avec le Parlement kenyan et divers partenaires institutionnels, dont Bpifrance, l’AFD, qui ont permis d’avancer sur certains sujets.
M. Michel Herbillon, président. Ce que vous décrivez là n’est évidemment pas normal et doit véritablement servir de jurisprudence pour l’avenir, concernant la présence des parlementaires à un certain nombre de sommets internationaux.
M. Vincent Ledoux, rapporteur. S’agissant, d’abord, du choix du pays, il existe un narratif qu’il convient de rappeler, depuis Ouagadougou en 2017 jusqu’à Nairobi en 2026. Cette trajectoire illustre l’évolution de la géographie de la diplomatie française en Afrique, avec une volonté affirmée d’élargir le regard à l’ensemble du continent, y compris aux régions non francophones. Il s’agit de montrer qu’il existe d’autres dynamiques au-delà de notre pré carré et de souligner l’ambition du président de la République de parcourir, dans sa globalité, le continent africain.
En second lieu, concernant l’organisation, je considère que l’analyse proposée est juste. Il nous appartient, en interne, de tirer les enseignements nécessaires. Plutôt que de pointer des insuffisances extérieures, il convient de s’interroger sur ce que nous voulons accomplir et sur la manière dont nous nous organisons en amont pour y parvenir. Nous avons tenté de le faire, mais des marges de progression subsistent. Il nous revient de définir clairement la manière dont nous voulons prendre part à de telles manifestations.
M. Michel Guiniot (RN). À vous entendre, plusieurs problèmes se posent. Un tel déplacement ne sert à rien ou presque. Quoi qu’il en soit, la représentation de l’Assemblée nationale n’a pas brillé, comme vous venez de l’indiquer vous-même. Le couac doit bien avoir une origine, qu’il s’agisse du ministère chargé des affaires étrangères ou de l’Élysée. Il doit exister des raisons pour lesquelles vous n’avez pas pu remplir le rôle que vous espériez remplir. C’est le premier point.
Vous avez indiqué dans votre rapport que certains sujets ont été peu ou pas évoqués. Tel est le cas de la question de la présence militaire française, de la diminution de l’aide publique au développement, des droits de l’homme ou de l’immigration. Savez-vous pourquoi ces sujets n’ont pas été abordés ?
La déclaration finale comprend un engagement à accorder « une attention particulière aux droits de l’homme, à la protection des enfants et des mineurs, à la diversité culturelle, au plurilinguisme, à l’égalité entre les femmes et les hommes, à la durabilité environnementale, à la protection des groupes vulnérables dans le domaine de la transformation numérique ». Pourriez-vous nous indiquer si les 14 milliards d’euros d’investissements français en Afrique, en particulier publics, peuvent être révoqués si les pays ne respectent pas leurs engagements en matière, notamment, de droits de l’homme ou d’égalité homme-femme ?
Enfin, monsieur Ledoux, dans votre contribution, vous annoncez que « le développement durable du continent africain ne passera pas par une assistance extérieure plus généreuse ». Ceci est juste, puisque seuls 10 % des 4 milliards de capitaux africains sont investis en Afrique, selon le président de la Banque africaine de développement. Quel est donc l’intérêt pour l’Afrique que la France réalise plus de 50 % de l’investissement total du sommet Africa Forward ?
M. Vincent Ledoux, rapporteur. Nous nous efforçons d’être les plus transparents possible en évoquant ces difficultés. Cela étant, il ne s’agit nullement d’un sommet blanc pour les parlementaires, bien au contraire. Nous en revenons avec un rapport dont la publication, je l’espère, sera autorisée par la commission. L’essentiel consiste à reconnaître qu’il existe des axes de progrès et d’amélioration et à anticiper pour éviter que cela ne se reproduise pas. Pour ma part, je préfère porter un regard critique sur nos propres démarches plutôt que d’imputer des responsabilités extérieures. Il ne s’agit pas de désigner des coupables mais de réfléchir aux moyens de faire entendre, demain, une voix plus forte dans ce type de rendez-vous international complexe.
À cet égard, je vous invite à lire attentivement la page 27, consacrée aux conclusions du sommet de Nairobi. Tout y est clairement exposé, y compris les éléments relatifs au choix du Kenya. Il s’agit d’une orientation assumée et validée, notamment par l’Union africaine : « Le choix d’un pays anglophone sans passé colonial avec la France vise à construire de nouvelles relations fondées sur des intérêts économiques et stratégiques réciproques ».
Il faut bien comprendre qu’en trois jours, il n’était pas possible de traiter l’ensemble des enjeux concernant le continent africain. Pour autant, rien n’est abandonné en matière de francophonie. Il existe bien une inflexion et il faudra veiller à ce que le changement de « logiciel », de paradigme géographique, n’éloigne pas la France de ses partenaires historiques de l’Afrique francophone, avec lesquels elle partage des liens humains particuliers, ni de ses engagements sur les enjeux globaux. La conclusion du sommet porte précisément sur l’environnement, la santé, la gouvernance, le multilatéralisme et trace la feuille de route à venir.
M. Michel Herbillon, président. La première question de notre collègue Michel Guiniot concernait les dysfonctionnements évoqués par les rapporteurs.
Mme Sabrina Sebaihi, rapporteure. Je partage avec monsieur Ledoux l’idée qu’il faut éviter de faire porter le blâme aux uns ou aux autres. Lors d’une réunion d’échange avec le secrétariat général du sommet, nous avions clairement indiqué que la délégation parlementaire souhaitait être associée pleinement aux temps d’échanges de cet événement. Face aux difficultés de pouvoir participer aux différentes tables rondes, nous avons organisé un programme parallèle pour les parlementaires. Il ne s’agit donc pas d’un sommet « à blanc ».
Lorsque le président de la République a évoqué la loi sur les restitutions de biens culturels ayant fait l’objet d’une appropriation illicite, plus de dix parlementaires étaient présents dans la salle au moment de ce débat mais cela n’a pas été valorisé, alors même que ce texte a été voté à l’unanimité de notre Assemblée. Franchement, il est regrettable de ne pas s’appuyer sur les parlementaires présents pour parler de ce texte, des suites de la restitution, y compris avec les États concernés. Encore une fois, pendant les temps organisés par la délégation et par l’Élysée, les parlementaires sont restés spectateurs et n’ont été d’aucune utilité.
En revanche, le reste du temps passé sur place a été particulièrement rempli. Nous avons rencontré de très nombreux partenaires, notamment les entreprises françaises présentes en Afrique, qui formulent des demandes très spécifiques, y compris auprès des parlementaires. Nous avons été ainsi sollicités sur des sujets auxquels nous ne nous attendions absolument pas.
Un suivi de ce sommet sera naturellement organisé. Je conclus en précisant que j’étais également critique du rôle qui avait été confié à des parlementaires durant les conférences des parties (COP) aux conventions relatives au climat ou à l’environnement où, pareillement, nous nous sentions inutiles, alors que nous avions tant à apporter. Lors de tels événements, il est nécessaire de mieux valoriser la présence des parlementaires auprès de nos partenaires.
M. Michel Guiniot (RN). Laissez-moi rétablir un fait : je n’ai pas dit que vous n’aviez rien fait sur place mais que vous n’aviez pas pu réaliser ce que vous souhaitiez.
M. Michel Herbillon, président. Au début de votre intervention, vous avez pourtant indiqué que cette délégation ne servait à rien.
M. Michel Guiniot (RN). Oui, dans ces conditions qui furent les siennes. Quoi qu’il en soit, il importe malgré tout de trouver le responsable de cette désorganisation. Si le président de la République ne veut pas donner la parole aux parlementaires, je partage, chose rare, le point de vue de madame Sebaihi.
Mme Dominique Voynet (EcoS). Il est fort dommage que la discussion se concentre sur le sort des parlementaires. Pour ma part, je n’ai que faire d’assister à un dîner d’État ou à des discours qui sont de toute façon disponibles en ligne.
En revanche, j’estime que notre commission doit effectivement mieux anticiper et trouver une place au dialogue interparlementaire. Cela fut le cas à Nairobi, où nous avons passé une journée entière au Parlement kényan. Nous avons pu y observer la fierté de nos homologues parlementaires de nous présenter le travail conduit dans le cadre de la réforme de leur Constitution. Historiquement inspirée de la tradition anglaise, elle se rapproche désormais de celle de la France, notamment s’agissant de la séparation des pouvoirs.
J’ai également participé à un groupe de travail avec des ministres et des parlementaires de l’ensemble de l’Afrique, qui a abouti sur un appel sur les questions de santé. Celui-ci était particulièrement intéressant. Il ne s’inscrivait pas dans une forme de charité européenne envers l’Afrique mais dans la construction de partenariats gagnant-gagnant. En matière de santé, je pense notamment à l’action déployée par le Kenya avec l’appui de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) et d’Unitaid, afin de développer une filière autonome de production de vaccins en Afrique. Celle-ci lui permettrait en effet, notamment, de s’exonérer de la dépendance envers l’Inde et la Chine, qui produisent l’essentiel des matières premières et constituent les principales filières de production de vaccins. J’ai d’ailleurs pu constater l’incroyable énergie et la mobilisation de capacités au Kenya pour permettre le développement de ces filières.
Enfin, s’agissant de la rupture avec le « pré carré », je ne suis pas sûre que la France ait véritablement choisi Nairobi. Il existe effectivement un malaise profond dans la relation entre la France et un certain nombre de pays africains francophones historiquement colonisés. La France a-t-elle choisi Nairobi ou s’est-elle déportée vers l’Afrique anglophone par nécessité ? Au fond, peu importe. Nous avons pu néanmoins observer des évolutions sur le plan diplomatique. Je pense par exemple à l’intervention du président sénégalais, quelques jours avant sa rupture avec son premier ministre.
Pour finir, le sommet s’est déroulé quelques jours avant le déclenchement d’une épidémie d’Ébola autour d’un nouveau variant, qui semble absolument hors de contrôle en République démocratique du Congo et en Ouganda. Je me demande si nous ne devrions pas interpeller le ministère des affaires étrangères pour connaître le rôle de la France dans la lutte contre cette épidémie, non seulement pour nous protéger nous-mêmes du risque infectieux mais surtout pour aider ces pays à se doter des capacités qui permettent d’y répondre.
M. Vincent Ledoux, rapporteur. Je partage votre avis concernant l’évolution des positions des différents acteurs. Nous pourrons naturellement nous interroger pour savoir si nous nous adaptons à ce mouvement, si nous le subissons ou si nous l’anticipons. Chacun pourra se forger sa propre appréciation et je laisse à tous la liberté de la porter.
S’agissant d’Ébola, j’ai eu l’occasion de rencontrer personnellement, au Congo, le professeur Muyembe, à l’origine de la découverte du virus Ébola. Je souhaiterais que nous puissions consacrer un temps spécifique, au sein de cette commission, à ces enjeux sanitaires. Je proposerai d’ailleurs que nous puissions entendre le professeur Muyembe, dont le témoignage serait particulièrement éclairant. Par ailleurs, nous pourrions interroger le Quai d’Orsay afin d’obtenir des informations précises sur l’action menée par la France.
Je veux également insister sur un point : nous étions aussi présents pour observer, et cette tâche fut extrêmement enrichissante. Il s’agissait d’un sommet de chefs d’État et de gouvernement, non d’un sommet parlementaire. Dès lors, même si nous souhaitions être pleinement associés, notre place demeurait différente. Toutefois, les échanges et les prises de parole que nous avons suivis nous ont beaucoup appris.
Il est donc essentiel de rappeler que cette mission n’a en rien été blanche. Elle a été riche et utile, chacun dans son rôle, au sein de délégations diverses.
Mme Sophia Chikirou (LFI-NFP). Je souhaite formuler quatre remarques au sujet de votre rapport.
La déclaration de Nairobi célèbre la transformation locale et la souveraineté africaine. Pourtant, chaque contrat signé sécurise pour la France l’accès aux minerais critiques, aux ports et aux données du continent. Le président de la Banque africaine de développement plaide lui-même pour l’adaptation des contraintes environnementales imposées à l’Afrique et pour les crédits carbone. En résumé, on demande à l’Afrique de rester un réservoir de matières premières et un puits de carbone au service de la transition européenne. N’est-ce pas là la définition même du colonialisme vert ?
Ensuite, le rapport rappelle que l’aide publique au développement est en nette diminution et que le sommet érige le capital privé en principal moteur du développement africain. Mais les 14 milliards d’euros pour les grands groupes français ne remplaceront jamais la solidarité que ce gouvernement français macroniste a sabordée. On ne co-développe pas un continent avec les profits de TotalEnergies. Mesdames et messieurs les rapporteurs, derrière le « gagnant-gagnant » affiché, ne s’agit-il pas plutôt d’un désengagement de l’État français au profit du secteur privé, le tout maquillé en stratégie ?
Je souhaite aussi revenir sur un sujet évoqué par Aurélien Taché, c’est-à-dire l’aveu de notre échec au Sahel, qui a fait l’objet d’une tentative de dissimulation en installant ce sommet au Kenya, dans un pays anglophone. Il est donc loisible de se demander s’il ne s’agit pas d’un choix par défaut, puisque nous sommes expulsés de tous les pays du Sahel. Comment peut-on bâtir un partenariat d’égaux à égaux, comme nous l’appelons tous de nos vœux, en transformant cette expulsion en succès diplomatique ?
Quand allons-nous tirer le bilan de l’échec sahélien au lieu de le contourner par un simple changement de décor ? Le décor change mais le projet reste le même : celui qui consiste à capturer les matières premières dans des secteurs stratégiques et à les livrer désormais au privé. Comment peut-on se satisfaire d’un sommet où aucune réflexion n’est menée sur la francophonie ainsi que la coopération culturelle et universitaire, qui sont en réalité les véritables moteurs des relations renouvelées et équilibrées que tout le monde revendique avec les pays africains ?
Enfin, et ce n’est pas rien, ce sommet s’est tenu sans peuple, sans Parlement, sans droit. C’est d’ailleurs l’un des aveux de votre rapport, qui souligne que la société civile a été entièrement marginalisée de ce sommet. Vous l’avez rappelé : les parlementaires n’ont eu aucun rôle. De votre propre aveu, les droits de l’homme, la gouvernance, l’immigration et l’APD ont été peu ou pas évoqués. En somme, il s’agissait en effet d’un sommet de chefs d’État, de banques et de présidents-directeurs généraux (PDG), un club de quarante dirigeants qui décident pour 1,4 milliard d’habitants. J’en viens donc à me dire qu’en réalité, il ne s’agissait pas d’un partenariat mais plutôt d’une espèce de réunion du « directoire de l’Afrique ». J’aimerais donc obtenir votre avis sincère sur le sujet.
Je peux comprendre que certains trouvent que le déplacement au Kenya, les contrats signés, la capture des minerais et des richesses de l’Afrique constituent un projet renouvelé. Pour notre part, nous estimons à l’inverse qu’il s’agit d’un grand pas en arrière et qu’il est temps de tourner la page. Vivement 2027, la meilleure solution pour en terminer avec ces dix ans de macronisme et de politique où la France s’est fait humilier sur la scène africaine. Vivement 2027 et un président – Jean-Luc Mélenchon, je l’espère – réellement à la hauteur.
M. Vincent Ledoux, rapporteur. Vous avez compris que madame Chikirou vient de réaliser sa vidéo à destination des réseaux sociaux, pour « montrer » aux Africains que seuls Jean-Luc Mélenchon et ses afficionados sont là pour les défendre et les soutenir contre les affreux colonialistes et capitalistes que nous sommes.
Madame Chikirou, je revendique le capital privé comme un moteur du co-développement du continent africain avec l’Europe et la France. En effet, c’est ensemble que nous développerons, sur des valeurs que nous partageons. Ensuite, le choix du Kenya n’est pas subi mais bien délibéré. Le président de la République a indiqué depuis très longtemps cette nécessité de réorienter la géographie de la France sur le continent africain, notamment en direction des pays anglophones.
Enfin, quand je vous entends parler du désengagement du Sahel, les bras m’en tombent. Les liens existent toujours avec le Mali, notamment les liens économiques, qui demeurent puissants. Par ailleurs, je rappelle que le président sénégalais était présent et, à travers lui, les Sahéliens.
Mme Sophia Chikirou (LFI-NFP). Il n’en demeure pas moins que le sommet n’a pas eu lieu dans un pays francophone.
M. Frédéric Petit (Dem). Le Kenya fait partie de la francophonie.
Mme Sophia Chikirou (LFI-NFP). Le Kenya, ce n’est pas la francophonie.
M. Vincent Ledoux, rapporteur. Où est le problème ? Il s’agit là de toute l’Afrique. Nous savons bien que, en compagnie de monsieur Taché, vous déployez un plaidoyer en faveur de la candidature de la RDC au secrétariat général de la francophonie, mais ce n’est pas le sujet aujourd’hui, madame Chikirou.
Mme Sophia Chikirou (LFI-NFP). C’est précisément le sujet. Nous allons devoir réparer les bêtises de dix ans de macronisme.
M. Vincent Ledoux, rapporteur. L’Afrique est continentale.
M. Michel Herbillon, président. Laissez les rapporteurs répondre aux interpellations toujours modérées de madame Chikirou.
M. Vincent Ledoux, rapporteur. J’ajoute que la société civile était bien présente, notamment à travers les chefs d’entreprises. Le français y était beaucoup parlé.
Mme Sophia Chikirou (LFI-NFP). De nombreuses personnes parlent anglais en France mais cela ne fait pas pour autant de notre pays un pays anglophone.
M. Vincent Ledoux, rapporteur. Madame Chikirou, nous avons compris que vous utilisez cette séquence de questions pour réaliser votre vidéo. Notre rapport n’a pas vocation à figurer dans une vidéo mais à enrichir les travaux de la commission des affaires étrangères, pour laquelle nous œuvrons.
Mme Dieynaba Diop, rapporteure. La question de savoir s’il s’agit véritablement d’un partenariat gagnant-gagnant mérite d’être posée. Pour ma part, je ne considère pas que nous soyons dans une logique de colonialisme vert mais il est nécessaire de revoir les équilibres dans les discussions et dans les accords qui sont conclus. Sur ce point, je suis pleinement en accord avec vous.
Cela étant, je ne pense pas que le continent africain et ses dirigeants soient naïfs. Ils concluent des accords, dans lesquels ils trouvent eux-mêmes des intérêts. D’ailleurs, ce sont eux qui ont exprimé le souhait de voir se développer davantage d’investissements privés et d’avoir la capacité de les attirer. Je l’ai rappelé en préambule : les investissements privés doivent venir en complément des investissements issus de l’aide publique au développement sans s’y substituer, notamment dans des secteurs essentiels tels que la santé, l’éducation ou les infrastructures, qui demeurent insuffisamment développés sur le continent.
Dès lors, il ne me paraît pas juste d’affirmer que ces États seraient systématiquement exploités. Ils ont participé pleinement aux négociations, formulé des propositions et pris des décisions en connaissance de cause. Ils ont signé ces accords parce qu’ils y trouvent un intérêt. Leurs déclarations à cet égard ont d’ailleurs été très claires sur ce sujet.
Mme Sabrina Sebaihi, rapporteure. La problématique de l’extraction des minerais est évidente. Dans le cas des tensions entre la RDC et le Rwanda, les enjeux liés aux minerais étaient centraux, notamment dans une perspective de souveraineté européenne en matière numérique. Conscients de ce problème, plusieurs d’entre nous avaient d’ailleurs appelé à suspendre l’accord d’association entre l’Union européenne et le Rwanda, compte tenu de ces enjeux.
Lors des différentes séquences que nous avons menées en parallèle du sommet, nous avons notamment eu l’occasion d’échanger avec le vice‑président de la Banque mondiale et le président de la Banque africaine de développement. Il en ressort une volonté affichée de bâtir un partenariat gagnant-gagnant. Toutefois, celui-ci ne sera véritablement équilibré que si les demandes des pays africains sont pleinement prises en compte, notamment leur volonté d’extraire, transformer et exporter depuis leur propre territoire, plutôt que d’exporter des matières brutes vers l’Europe. Cette orientation permettrait de créer de l’emploi local et de renforcer leur autonomie énergétique et économique.
Cela suppose toutefois des infrastructures adaptées, ce qui justifie l’intervention de l’AFD et de l’APD pour soutenir ces projets et permettre à ces pays de pouvoir extraire, transformer, exporter de leur plein gré et de s’inscrire véritablement dans un partenariat gagnant-gagnant. À l’heure actuelle, nous n’y sommes pas mais telle est clairement la direction à suivre. Dans le cadre de notre suivi, il sera essentiel d’accompagner ces États dans leur volonté d’autonomie ou d’indépendance, notamment dans le domaine énergétique.
Enfin, les échanges avec Bpifrance et Business France ont montré que nos efforts doivent porter principalement sur les très petites entreprises (TPE) et les PME françaises, qui rencontrent des difficultés d’implantation et recherchent des partenaires locaux. Il s’agit là de véritables opportunités de partenariats gagnant-gagnant pour ces entreprises.
Aujourd’hui, notre responsabilité consiste à entendre la demande de ces pays et de leur permettre d’atteindre cette autonomie telle qu’ils la réclament, et cesser d’envoyer en Europe ce qui pourrait être transformé sur place.
Mme Liliana Tanguy (EPR). J’estime pour ma part que le choix d’un pays anglophone pour accueillir ce sommet était pertinent parce que la francophonie doit pouvoir se développer, y compris dans les pays de culture anglo-saxonne. Je rappelle aussi, comme l’a rappelé notre collègue Frédéric Petit, que le Kenya fait également partie de la francophonie. Ce choix constituait un moyen de développer l’influence française au-delà de notre périmètre habituel et de notre « zone de confort ».
Par ailleurs, s’agissant du partenariat, je rejoins les propos de madame Sebaihi. Ces pays expriment la demande de pouvoir maîtriser complètement la filière de l’extraction et de l’exploitation de leurs minerais. Ils ont donc besoin de capitaux et l’expriment dans le cadre du partenariat Europe-Afrique, en particulier entre la France et l’Afrique. Ce partenariat se construit avec les pays africains, bien loin du « colonialisme vert » ou que sais-je, comme le proférait tout à l’heure madame Chikirou.
Il n’en demeure pas moins essentiel d’associer les parlementaires. En compagnie de Pierre Pribetich, nous avons d’ailleurs rédigé un rapport d’information sur la diplomatie parlementaire dans lequel nous ne cessons de plaider en faveur d’une meilleure association des parlementaires à ces grands sommets, qui réunissent des chefs d’État et de gouvernement.
Aviez-vous contacté directement le secrétaire général du sommet ? D’expérience, je sais que les bonnes accréditations sont essentielles dans ce genre de rencontres.
M. Michel Herbillon, président. J’imagine que les rapporteurs, appuyés par l’administrateur qui les accompagnait, s’étaient occupés d’obtenir ces accréditations.
Mme Dieynaba Diop, rapporteure. Nous sommes entrés en contact avec le secrétaire général du sommet, que nous avions sollicité bien en amont. Nous avons même tenu avec lui une réunion en visioconférence, au cours de laquelle nous avons clairement formulé nos attentes. Force est toutefois de constater que, si nous avons été écoutés, nos demandes n’ont pas été véritablement prises en compte. Sur place, nous avons ainsi constaté que, s’agissant des accréditations, certaines étaient conformes mais que, dans d’autres cas, il a fallu peser de tout notre poids, notamment pour pouvoir assister à la réunion des chefs d’État et de gouvernement, où, en tant que parlementaires, nous étions pourtant à notre place.
Le dîner d’État n’était pas notre sujet. Simplement, nous sommes des parlementaires, porteurs d’expertises, notamment sur la restitution des biens culturels acquis de manière illicite ou sur l’aide publique au développement. Il aurait été utile que cette parole puisse être mobilisée lors des tables rondes. Pour autant, nous avons bénéficié d’un excellent programme. Nous avons échangé avec nos homologues kenyans et d’autres partenaires sur des sujets essentiels, tels que la lutte contre la corruption, la digitalisation ou encore les systèmes de santé.
Notre mission a donc été utile mais nous regrettons que notre voix n’ait pas été entendue à certains moments, comme lors des tables rondes. Nous sommes pleinement conscients de ne pas être des chefs d’État mais il demeure essentiel de s’appuyer sur la représentation nationale dans ce type de sommets.
M. Jérôme Buisson (RN). Lors du sommet Africa Forward, le président de la République a évoqué une refonte de nos relations avec les pays africains, marquant le passage d’une logique d’aide au développement à une logique d’investissement. À cette occasion, une plénière a réuni les chefs d’État et de gouvernement avec un contingent de trente à quarante PDG de grands groupes français et africains, afin d’aborder les enjeux de l’industrialisation durable et de la transition énergétique. Pourtant, à ce jour, l’Afrique ne représente qu’une part modeste de notre commerce extérieur, tant en volume qu’en valeur absolue.
Qui plus est, notre influence commerciale recule face à la concurrence non seulement chinoise et américaine mais aussi russe, turque, allemande et italienne. Nos atouts historiques et linguistiques ne suffisent plus à maintenir notre position. Dans ce contexte, alors que la transition énergétique et technologique rend l’accès aux minerais critiques toujours plus stratégique, comment la France compte-t-elle renforcer ses partenariats avec les pays africains ? Ce sujet a-t-il été abordé, pour sécuriser ces ressources essentielles ?
M. Vincent Ledoux, rapporteur. Il s’agit certes de sécuriser des ressources mais aussi, et surtout, de contribuer à tout ce qui gravite autour de ces ressources. Les partenaires africains expriment une forte demande d’expertise française sur l’ensemble de cette périphérie. Comme cela a été rappelé précédemment, les grands groupes n’ont pas besoin de l’État français pour s’implanter. Ils disposent déjà des capacités nécessaires et sont présents depuis de nombreuses années.
En revanche, les attentes exprimées concernent davantage l’apport d’expertise. Lors de mon déplacement en République démocratique du Congo dans le cadre de la mission opérationnelle qui m’a été confiée avec Aurélien Taché, par exemple, il a été question de l’uranium congolais et de la nécessité d’organiser un maillage de centrales nucléaires, notamment de mini centrales civiles. Une demande claire de bénéficier de notre savoir-faire technique a ainsi été formulée.
Des opportunités s’offrent à nous. Assurément, il convient de sécuriser l’approvisionnement de certains marchés. Toutefois, il est essentiel de dépasser l’idée selon laquelle nous serions systématiquement perçus comme des prédateurs. Cette suspicion, parfois nourrie par des expressions telles que celle de « colonialisme vert », appelle une clarification.
L’enjeu est de s’inscrire dans une logique économique et financière que les pays africains revendiquent eux-mêmes. Notre collègue Dieynaba Diop a ainsi rappelé que nos partenaires savaient où se situaient leurs intérêts. Chacun doit défendre ses propres intérêts mais nous avons également vocation à être présents pour apporter notre savoir-faire sur l’ensemble des filières qui gravitent autour du secteur minier.
M. Frédéric Petit (Dem). Il a beaucoup été question de l’AFD aujourd’hui. Je rappelle, mes chers collègues, que depuis 2021, nous disposons de huit places de parlementaires au conseil d’administration de l’AFD, qui se réunit tous les mois. C’est dans ce cadre qu’il faut demander des détails sur la répartition des 14 milliards d’euros engagés lors de ce sommet. Ces conseils d’administration durent généralement une journée ; nous sommes plusieurs ici à y être associés. Plutôt que de rédiger des lettres, de mener de nouvelles missions, il faut penser à ces outils qui existent mais que l’on utilise trop peu.
M. Michel Herbillon, président. Lors de son audition devant notre commission, le nouveau directeur général de l’AFD, M. Christophe Lecourtier, a souligné à quel point il souhaitait associer les parlementaires et qu’il se tenait à leur disposition.
En conclusion, je souhaite souligner que le sommet Africa Forward a permis de franchir une étape importante grâce à plusieurs livrables concrets. Parmi ceux-ci figurent la signature d’accords de coopération économique et industrielle et de financements dédiés aux infrastructures et à la transition énergétique, pour un montant global de 23 milliards d’euros, ce qui est considérable, ainsi que l’annonce de financements dédiés aux infrastructures et à la transition énergétique. S’y ajoutent le lancement de partenariats dans les domaines du numérique, de la santé et de la formation, ainsi que la mise en place de cadres de dialogue renforcés entre acteurs publics et privés.
Ces résultats traduisent une volonté commune : faire émerger une relation plus équilibrée, plus opérationnelle et davantage tournée vers l’investissement, l’innovation et la création de valeur partagée entre la France et les pays africains. Cependant, une question essentielle demeure : comment transformer ces engagements en réalisations concrètes et durables ? Car un sommet ne saurait se mesurer uniquement à la qualité des annonces mais à leur mise en œuvre effective dans le temps. Les projets annoncés devront produire des effets visibles, des opportunités nouvelles et concrètes, notamment pour les jeunesses africaines et françaises.
L’enjeu est donc celui de la continuité. Cette dynamique engagée entre la France et les pays africains devra s’inscrire dans le temps, au-delà des rendez-vous diplomatiques, afin de bâtir un partenariat stable, exigeant et durable, capable de répondre aux grands défis économiques, technologiques et humains de demain. Il y a là un espace important pour la diplomatie parlementaire, qui pourra entretenir dans la durée le haut niveau de relations ainsi nouées. Notre commission, à travers ses rapporteurs, devra effectuer le suivi des différentes recommandations contenues dans leur excellent rapport.
Conformément à l’article 145 du Règlement de l’Assemblée nationale, à l’issue des échanges, la commission autorise à l’unanimité la publication du rapport d’information qui lui a été présenté sous la forme d’une communication des participants à ce déplacement.
***
La séance est levée à 11 h 05.
_____
Membres présents ou excusés
Présents. - M. Michel Barnier, M. Jérôme Buisson, Mme Cendrine Chazé, Mme Sophia Chikirou, M. Pierre Cordier, M. Alain David, Mme Sandra Delannoy, Mme Dieynaba Diop, Mme Christine Engrand, Mme Alix Fruchon, M. Michel Guiniot, M. Michel Herbillon, Mme Brigitte Klinkert, M. Vincent Ledoux, M. Laurent Mazaury, Mme Nathalie Oziol, Mme Charlotte Parmentier-Lecocq, M. Frédéric Petit, Mme Maud Petit, M. Kévin Pfeffer, M. Jean-François Portarrieu, M. Pierre Pribetich, Mme Laurence Robert-Dehault, M. Jean-Louis Roumégas, Mme Sabrina Sebaihi, M. Aurélien Taché, Mme Liliana Tanguy, Mme Dominique Voynet, M. Lionel Vuibert
Excusés. - Mme Nadège Abomangoli, M. Gabriel Attal, M. Jorys Bovet, M. Sébastien Chenu, M. Éric Ciotti, M. Olivier Faure, M. Marc Fesneau, M. Bruno Fuchs, M. Perceval Gaillard, Mme Clémence Guetté, Mme Marine Hamelet, Mme Sylvie Josserand, Mme Amélia Lakrafi, Mme Marine Le Pen, M. Christophe Naegelen, Mme Astrid Panosyan-Bouvet, Mme Mathilde Panot, M. Davy Rimane, Mme Michèle Tabarot, Mme Estelle Youssouffa