Compte rendu
Mission d'information
de la Conférence des présidents
sur les causes et conséquences de la baisse de la natalité en France
– Audition, ouverte à la presse, de M. Olivier Rey, mathématicien et philosophe 2
– Présences en réunion.................................12
Jeudi
27 novembre 2025
Séance de 10 heures
Compte rendu n° 32
session ordinaire 2025-2026
Présidence de
Mme Constance de Pélichy, présidente de la mission d’information
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La séance est ouverte à dix heures.
Mme la présidente Constance de Pélichy. Nous accueillons maintenant M. Olivier Rey, mathématicien et philosophe.
Il y a quelques semaines, monsieur Rey, vous avez publié un essai intitulé Défécondité. Ses raisons, sa déraison. Vous y examinez la baisse de la natalité dans les pays développés en distinguant d’une part les facteurs structurels, économiques, matériels et environnementaux, et d’autre part les déterminants culturels et intellectuels qui conduisent un nombre croissant d’individus à considérer comme rationnel le choix de ne pas procréer. Vous appelez à inscrire la réflexion dans une histoire plus large des représentations de la vie, de la transmission et du futur.
Nous serons heureux d’échanger avec vous sur ces sujets qu’il convient de ne pas perdre de vue lorsqu’on s’efforce, comme nous avons à le faire, de tracer des pistes pour l’action publique en faveur de la natalité.
M. Olivier Rey, philosophe. Paul Valéry disait que deux dangers ne cessent de menacer le monde : l’ordre et le désordre. Sur ce modèle, nous pourrions dire que deux dangers ne cessent de menacer la population humaine : le trop ou le trop peu.
Au cours des dernières décennies, c’est le danger de la surpopulation qui a été mis en avant. Le livre du biologiste Paul Ehrlich La Bombe P, publié en 1968, en est un exemple paradigmatique. Aujourd’hui, au contraire, alors que la population mondiale continue de croître par inertie, c’est la baisse quasi universelle de la natalité qui constitue le phénomène essentiel. D’après les prévisions, l’indice global de fécondité devrait, d’ici au milieu du siècle, tomber en dessous de ce qui assure le renouvellement des générations.
Ces tendances générales recouvrent de très grandes disparités entre les régions du monde. La diminution de la fécondité a d’ores et déjà atteint dans les pays dits développés des niveaux si bas que la survie des peuples concernés est en jeu, tandis que dans d’autres régions du monde les populations augmentent encore, en particulier en Afrique dont d’ici à la fin du siècle plus d’un habitant de la terre sur trois devrait être originaire.
Souvent, le bien et le mal ne tiennent pas à l’essence d’un phénomène mais à son ampleur et à sa vitesse. Les pays européens étaient il y a deux siècles bien plus légèrement peuplés qu’ils ne le sont aujourd’hui et une baisse tempérée de leur population ne serait en rien une catastrophe. Catastrophiques sont en revanche les taux de fécondité actuels : 1,12 pour l’Espagne, 1,2 pour la Pologne, 1,21 pour l’Italie, 1,38 pour l’Union européenne dans son ensemble. La France, qui, dans ce marasme, s’en sortait à peu près, voit à son tour son taux de fécondité plonger au cours de la dernière décennie.
Non pas la baisse mais l’écroulement de la population que de tels taux induisent est un cataclysme. Ne serait-ce que du point de vue économique, la situation est intenable. Une immigration massive provenant de régions de la terre encore démographiquement actives vient certes combler certaines béances mais, là encore, on se heurte à une question de mesure. Le partage entre avantages et inconvénients de l’immigration se déplace avec l’ampleur et la vitesse du phénomène. En fait, sous quelque aspect qu’on le considère, non pas la faiblesse, mais l’effondrement du taux de fécondité dans de vastes régions du monde comme l’Europe, jusqu’à des niveaux dramatiquement bas que la France semble malheureusement appelée à rejoindre si la tendance observée depuis dix ans se poursuit, est une calamité et un non-sens collectif.
Que faire face à cela ? La réponse est difficile car nous avons affaire à un phénomène civilisationnel. Le fait que, dans un premier temps, ce que l’on appelle le développement ait entraîné une explosion démographique a eu un effet trompeur. En réalité, ce n’était pas le développement qui était le moteur du phénomène mais la propension traditionnelle à avoir des enfants qui, transitoirement, s’était maintenue au sein du processus de modernisation qui lui était hostile. Quand, au fur et à mesure que le processus se déploie, l’héritage d’époques antérieures s’évapore, les enfants se raréfient.
La corrélation entre développement et dénatalité est extrêmement forte. Emblématique est à cet égard le cas de la Corée du Sud où, au fur et à mesure de sa modernisation au sortir de la guerre, le taux de fécondité est passé de 6 en 1960 à 0,72 aujourd’hui, soit le taux le plus bas du monde. Depuis 1960, la population de la Corée du Sud a doublé et ce pays est devenu l’un des plus densément peuplés de la Terre. Cela amène à penser que, autant une décroissance lente serait une bonne chose, autant la brusque contraction que promet la pénurie des naissances pourrait se révéler dramatique.
Pourquoi le développement exerce-t-il un tel effet sur la natalité ? On pourrait répondre que ce n’est pas pour rien que les mots « nature » et « natalité » ont la même racine et que, de ce fait, il est logique que, plus on s’éloigne de la nature, plus la natalité baisse. On ne saurait cependant s’en tenir là.
Il me semble qu’un facteur déterminant de la dénatalité est la pulvérisation, dans les sociétés modernes, des communautés familiales et locales, qui étaient le cadre approprié à l’accueil des enfants depuis qu’il y a des humains sur la terre. En effet, élever des enfants est une entreprise d’une si grande ampleur que plus il y a de personnes pour y collaborer, mieux c’est.
L’arrivée d’un enfant dans une communauté est un événement que celle-ci assimile sans difficulté ; en revanche, l’arrivée d’un enfant dans une famille réduite au père et à la mère – à supposer qu’ils soient durablement ensemble – sans environnement familial ni voisinage de confiance est un bouleversement radical dont on comprend qu’il puisse effrayer, d’autant plus dans un cadre contemporain marqué par l’économisme, l’individualisme et l’utilitarisme.
En ce qui concerne l’économisme, je dirai que, dans un monde qui met au centre de ses préoccupations le pouvoir d’achat, les enfants, par les dépenses contraintes qu’ils occasionnent, sont économiquement une mauvaise affaire. À propos de l’individualisme, j’ajouterai que, par les soins qu’ils réclament et les soucis qu’ils donnent, les enfants diminuent le temps et l’énergie disponibles pour ce qu’on appelle aujourd’hui l’épanouissement personnel. Enfin, l’utilitarisme, qui, dans ses premières formulations, se proposait de maximiser le bonheur sur Terre – c’est du moins ainsi qu’il a été présenté – ne semble plus songer désormais qu’à minimiser la souffrance. Or, dans un monde incertain, le meilleur moyen d’épargner la souffrance à de nouveaux êtres est de ne pas les faire naître.
Tous ces arguments ne sont valables qu’à l’intérieur d’un certain cadre de pensée dont je me suis employé dans le texte récemment publié qui me vaut d’être ici aujourd’hui à montrer les vices. Cela étant, je ne m’illusionne nullement sur l’efficacité d’une telle entreprise. Le cadre en vigueur est trop prégnant pour être vulnérable à une simple argumentation.
À l’intérieur de ce cadre, malgré tout, des mesures peuvent être prises : des aides financières, pour répondre aux soucis économiques, des aides à la prise en charge des enfants, pour répondre aux soucis individuels, une extension des congés parentaux pour pallier le manque de communauté à même d’accompagner les parents.
Le problème avec ce type de mesures est qu’elles coûtent cher, pour un rendement modeste. En effet, tous les parents sont destinés à en bénéficier, y compris ceux qui auraient procréé sans elles. On ne peut cibler spécifiquement les mesures sur les personnes qu’il s’agit de décider à procréer. Par ailleurs, les tendances sont si profondes qu’aucune mesure de ce genre n’est à même de modifier foncièrement les comportements.
Cela étant, l’enjeu est si décisif que, parmi le très grand nombre d’aides accordées, celles qui vont aux familles – tant financières que pratiques – sont certainement à préserver et, la situation étant ce qu’elle est, à améliorer.
Je me rappelle un Président de la République qui, avant son élection, promettait d’aller « chercher [la croissance] avec les dents ». Je pense que, dans la conjoncture présente, chaque dixième de point de taux de fécondité vaut qu’on aille le chercher avec les dents – ou toute autre partie du corps ou de l’esprit – parce qu’il y va de la continuation ou de la disparition d’un peuple.
Je pense aussi que, parallèlement aux mesures financières et pratiques, c’est une entreprise morale qui doit avant tout être engagée et qui concerne chacun d’entre nous. Dans un monde qui ne prise rien tant que la fluidité, la famille souffre de sa pesanteur, de son encombrement. Sur son portrait officiel, l’actuel Président de la République a choisi de faire figurer trois livres, dont Les Nourritures terrestres d’André Gide, qui contient la célèbre phrase exclamative : « Familles, je vous hais ! » C’est un infime détail, que je ne mentionne que parce qu’il me semble révélateur d’une atmosphère générale.
Dans un monde qui prise tant les défis, nous devons comprendre et faire comprendre que donner naissance à de nouveaux êtres et les élever convenablement est une œuvre plus grande que tous les exploits dont nous sommes abreuvés – c’est bien autre chose que de traverser l’Atlantique à la rame, par exemple. « Et n’être qu’un homme qui passe. / Tenant son enfant par la main », pour citer Victor Hugo, est un destin qui, pour être à la portée de tous ou presque, n’en est pas moins monumental.
Il faut convaincre et se convaincre que, sur une terre quadrillée en tous sens, le père et la mère de famille sont les véritables aventuriers modernes, pour se référer cette fois à Péguy. Ce dernier écrivait : « On croit généralement que c’est le célibataire, homme sans famille, qui est un homme de fortune, un aventurier qui court des aventures. C’est le père de famille au contraire » – ainsi que la mère de famille, si je puis me permettre d’ajouter quelque chose au texte de Péguy – « qui est un aventurier, qui court non pas seulement des aventures, mais une seule, mais une grande, mais une immense, mais une totale aventure, l’aventure la plus terrible, la plus constamment tragique, dont la vie même est une aventure, le tissu même de la vie, la toile bise, le pain quotidien ».
Je suis loin de faire de l’engendrement une pierre de touche pour apprécier une destinée humaine. Il est, pour les humains, d’innombrables manières d’être féconds qui ne passent pas par une progéniture. Il n’en reste pas moins que ces multiples fécondités dépendent d’une fécondité première, qui mérite par conséquent d’être collectivement entretenue et promue. Cela passe certainement par des mesures concrètes, mais celles-ci auront d’autant plus d’échos que la famille – que l’époque contemporaine a eu tendance à ringardiser – se trouvera déringardisée.
Mme la présidente Constance de Pélichy. Merci beaucoup pour ces propos très intéressants, qui nous amènent à prendre beaucoup de hauteur sur le sujet qui est le nôtre et sur le catalogue de mesures que nous pourrions prendre pour envisager autrement la question du désir d’enfant.
M. Jérémie Patrier-Leitus, rapporteur. Je veux d’abord vous dire le plaisir que nous avons à appréhender la question de la natalité et de la parentalité au-delà des enjeux macroéconomiques et sociaux auxquels se résument trop souvent les débats sur ces sujets. Je vous remercie de nous permettre, avec la profondeur qui est la vôtre, d’en aborder la dimension philosophique et même civilisationnelle – si je vous ai bien lu et bien compris.
Dans le cadre de notre mission d’information, qui devra faire des propositions très concrètes pour accompagner les parents et les familles, je pense en effet que nous ne pouvons nous départir d’une réflexion sur le sens que l’on donne à la transmission et aux questions de parentalité et de natalité. Que l’on partage ou non vos positions, je voulais vous remercier pour votre réflexion. L’ouvrage que vous avez écrit récemment et qui explique en partie aujourd’hui votre audition nous permet également d’y réfléchir.
Un proverbe africain explique qu’il faut tout un village pour éduquer un enfant. Vous avez d’ailleurs évoqué le rôle de la communauté, car l’enfant n’est pas simplement l’aventure d’une famille. De quelle manière la société doit-elle selon vous accompagner les enfants et les familles ? Pourriez-vous revenir sur ce proverbe africain et nous préciser comment la société accompagne aujourd’hui les familles ?
Ma deuxième question est plus politique. Si je vous comprends bien, il y a presque une injonction politique à ce que les femmes et les hommes qui constituent un pays fassent des enfants. Assumez-vous le fait de dire qu’il s’agit d’un objectif politique ? Et quel rôle accordez-vous au politique à ce sujet ? Est-ce vraiment aux responsables politiques de dire aux Français ce qu’ils doivent faire et de les inciter ou de les contraindre à s’engager dans cette « aventure moderne » qu’est la parentalité, pour reprendre votre expression ?
Enfin, vous avez mis de côté les questions matérielles. Méritent-elles tout de même qu’on s’y attarde pour expliquer la baisse de la natalité ? Ou la question est-elle avant tout symbolique à vos yeux, avec la perte de valeur de la transmission et l’invisibilisation des familles dans l’espace public ? Pour le dire simplement, la baisse de la natalité est-elle une question matérielle ou symbolique, monsieur le philosophe ?
M. Olivier Rey. J’ai beaucoup insisté sur l’évaporation des communautés à l’époque contemporaine parce que je persiste à affirmer que la communauté est le cadre adéquat pour accueillir des enfants et que même un couple uni, s’il est isolé, est assez démuni face à l’arrivée des enfants. Quand on discute avec des personnes ou que l’on se réfère à l’expérience personnelle – comme c’est mon cas –, il apparaît qu’élever des enfants en étant réduit à ses seuls moyens ou les élever en ayant les grands-parents juste à côté sont des expériences radicalement différentes. Le fait de pouvoir laisser ses enfants, en toute confiance, à des personnes de la famille ou d’un voisinage proche change radicalement l’existence.
Il s’agit très certainement d’un facteur tout à la fois essentiel et sur lequel il est quasiment impossible d’agir. Nous avons en effet des modes de vie qui se sont imposés et qui font que les uns et les autres travaillent ici ou là, que les familles se trouvent complètement dispersées et que les voisinages n’ont pas véritablement le temps, sauf cas particulier, de s’établir dans la durée. C’est l’un des éléments qui, selon moi, explique que la natalité recule à mesure que l’on avance dans ce qu’il est convenu d’appeler le développement.
La dimension communautaire de l’éducation dépend aussi des cultures. L’une des raisons pour lesquelles les Asiatiques, de manière générale, ont moins de difficultés à s’installer un peu partout dans le monde est que la famille asiatique a un noyau extrêmement fort. L’éducation des enfants repose moins qu’ailleurs sur une communauté élargie. À l’opposé, l’éducation des enfants relève très fortement du collectif dans ce que l’on pourrait appeler le mode africain. Quand les collectifs ne sont pas transportés tels quels dans les pays d’accueil, cela entraîne des problèmes éducatifs plus importants. Une littérature très abondante a été publiée sur le sujet. On pourrait dire que l’Europe se trouvait dans une situation intermédiaire.
Même si la question des communautés est essentielle, les leviers d’action que nous avons au sein des modes de vie qui se sont diffusés sont, encore une fois, extrêmement faibles. Tout ce que l’on peut essayer de mettre en place, ce sont des formes de palliatifs. Les congés parentaux en font partie. En effet, quand vous avez une large communauté, les parents sont moins tenus d’être tout le temps là parce qu’ils peuvent compter sur d’autres personnes de leur entourage ; s’il n’y en a pas, les parents restent les premiers concernés par la garde de leurs enfants. De ce point de vue, les congés parentaux me semblent d’une importance fondamentale.
En ce qui concerne la deuxième question, il me semble qu’une communauté politique peut se donner beaucoup d’objectifs mais que le premier est de persévérer dans son être. Ce n’est peut-être pas un grand objectif, mais c’est celui qui permet tous les autres. S’il n’est pas rempli, tout ce que l’on fait perd son sens. La question est néanmoins difficile car, si le sujet trop important pour que la politique ne s’y intéresse pas, il n’est que très partiellement politique. En réalité il nous concerne tous ; il concerne chaque citoyen tout autant que n’importe quel responsable politique.
De ce point de vue, je pense qu’il existe une atmosphère générale qu’il faut essayer de modifier. Pour cela, tout un chacun peut agir, mais peut-être certaines mesures peuvent-elles être prises au niveau politique, non sans quelques précautions car, si les citoyens perçoivent une forme d’injonction politique, cela peut susciter un rejet plutôt qu’une adhésion. Il faut donc être extrêmement prudent.
Même si je ne sais pas comment modifier cela, il me semble très frappant de constater que, ces dernières décennies, les œuvres de fiction – qu’il s’agisse de la littérature, du cinéma ou de la télévision – montrent souvent soit des familles sans enfants, soit des familles avec enfants mais dysfonctionnelles. L’image de la famille véhiculée dans l’espace public, assez désastreuse, n’est pas tellement de nature à créer une atmosphère qui pourrait donner envie d’avoir des enfants. Peut-être le Centre national du cinéma (CNC), qui s’efforce de promouvoir certains sujets, pourrait aussi faire un effort sur celui-ci, car la présence d’enfants, qui semblait beaucoup plus naturelle autrefois, est devenue assez marginale : l’enfant semble encombrer les adultes qui veulent mener une vie trépidante – comme si une vie avec des enfants n’était pas beaucoup plus trépidante que sans.
M. Jérémie Patrier-Leitus, rapporteur. Vous écrivez qu’« élever des enfants a toujours été une entreprise immense qui outrepasse nos forces et qui mérite plus que toute autre que l’on s’y lance », et vous l’avez redit ce matin. Vous expliquez également que la dénatalité révélerait une sorte de défection intérieure.
Or il me semble que ces questions se posent depuis longtemps et qu’elles traversent la philosophie. Du « mal du siècle » dont parlait Musset à la « crise de la culture » d’Hannah Arendt ou à l’idée de dépossession de soi chez Simone Weil, la liste des philosophes ayant évoqué un homme dépossédé, inquiet, pris dans les affres de son siècle est longue. En quoi y a-t-il, selon vous, une spécificité contemporaine – j’entends par là depuis la fin des Trente Glorieuses – qui conduit des hommes et des femmes à se sentir incapables, faute de forces suffisantes, à s’engager dans la parentalité ?
M. Olivier Rey. Nous sommes pris dans un mouvement de fond. Comme je l’ai dit, nos modes de vie actuels ne sont pas du tout favorables à l’accueil des enfants, mais nous venons d’un lointain passé où les humains avaient beaucoup d’enfants, en particulier parce que la mortalité était telle que, pour avoir quelques enfants survivants, il valait mieux en faire beaucoup. En France, au XVIIIe siècle, un enfant sur deux n’atteignait pas l’âge de 11 ans. La chute de la mortalité infantile est absolument spectaculaire et a profondément changé le rapport à la natalité. Le livre de Paul Yonnet Le Recul de la mort est absolument essentiel à cet égard. Toutefois, plus les conditions de vie ont rendu difficile l’accueil des enfants, plus notre héritage qui nous poussait à avoir des enfants a eu tendance à s’étioler. Cela entraîne une baisse continue de la natalité.
La France est un cas très particulier car, pendant des décennies, elle a été une singularité en Europe, gardant des taux de natalité honorables alors qu’elle était entourée de voisins où la natalité était en berne. Elle est même une singularité depuis très longtemps eu égard à la natalité. En effet, pour des raisons qui restent mystérieuses, elle est le premier pays où l’on a pratiqué massivement la contraception, dès le XVIIIe siècle. Ainsi, au XIXe siècle, elle n’a pas connu l’explosion démographique observée dans tout le reste de l’Europe. À titre d’exemple, la population de l’Allemagne a été multipliée par 6 durant cette période, tandis que celle de la France a été multipliée par 1,7.
Cela a une autre conséquence. Tandis que, au début du XIXe siècle la France pouvait mener les guerres de l’Empire et combattre l’Europe entière, au début du XXe siècle, c’est l’Allemagne qui s’est mise à faire la guerre à l’Europe entière. La question démographique a joué à cet égard un rôle essentiel. Le phénomène est d’autant plus remarquable que des pays comme le Royaume-Uni et l’Allemagne ont connu une explosion démographique tout en nourrissant une immigration de très grande ampleur vers l’Amérique.
Au XXe siècle, des pays comme l’Allemagne ont vu leur taux de natalité plonger, alors que celui de la France, qui était en dessous, se retrouve supérieur à celui de l’Allemagne. Depuis une dizaine d’années, ce qui est très inquiétant pour la France est que son taux de natalité, qui restait correct jusque-là, semble en passe de rejoindre celui de ses voisins et de perdre ainsi sa singularité. Faut-il néanmoins chercher des explications très fines à ce phénomène ? Je n’en suis pas sûr car la France ne fait que s’aligner avec un peu de retard sur les pays voisins : il me semble que sont à l’œuvre, en France, les mêmes déterminations que partout ailleurs dans les pays développés.
Mme la présidente Constance de Pélichy. Je souhaite revenir sur ce que vous disiez à propos de la période tout à fait bouleversante que représente l’arrivée d’un enfant. N’avons-nous pas, dans les sociétés modernes, en particulier dans notre pays, trop normalisé ce bouleversement, au point qu’on en a oublié que créer un être humain et être capable de l’accueillir, de l’aider à survivre, de lui permettre de grandir et d’intégrer ensuite une société est quelque chose de tout à fait extraordinaire ? N’avons-nous pas trop invisibilisé ce moment si particulier qu’est l’accueil de la vie ?
M. Olivier Rey. Je pense en effet qu’il y a une sorte d’inversion dans les degrés d’importance. Même si, aujourd’hui, beaucoup de mesures sont prises pour aider les parents, elles visent bien plus à éviter toute perturbation dans leur vie professionnelle qu’à favoriser le meilleur accueil possible de leur enfant. À cet égard, il me semble qu’une extension du congé parental est souhaitable. Toutes les personnes – et j’en sais quelque chose – qui sont confrontées à l’arrivée d’un enfant, en particulier quand c’est le premier, se rendent compte de l’ampleur du bouleversement que cela représente et qu’elles ne mesuraient pas auparavant.
Mme la présidente Constance de Pélichy. Nous pourrions presque dire que nos politiques familiales cherchent à tout prix à nous faire demeurer dans le cadre d’une vie sans enfant, à invisibiliser l’impact et la place de l’enfant dans la vie des familles, de sorte que, après l’arrivée d’un enfant, nous pourrions reprendre le cours de nos vies là où nous l’avions laissé, comme si aucun bouleversement n’avait eu lieu.
M. Olivier Rey. Tout à fait.
Mme la présidente Constance de Pélichy. À propos du manque de reconnaissance sociale du fait d’avoir des enfants, vous évoquiez le CNC et la possibilité de donner une place plus importante à la famille dans la production cinématographique. On pourrait en dire autant de la publicité.
On observe aussi un changement dans les générations. Je fais partie de la dernière génération où la majorité des mères, à temps partiel, mettaient entre parenthèses leur vie professionnelle pendant un certain laps de temps avant de reprendre un parcours professionnel très dégradé. Ma génération essaie désormais de conjuguer autant que possible une carrière professionnelle à poursuivre et l’éducation des enfants. Cela donne le sentiment qu’une femme n’est plus valorisée socialement dans son rôle de mère.
Le fait de vouloir à tout prix nous permettre de reprendre nos vies là où nous les avions laissées avant d’accueillir un enfant ne participe-t-il pas de cette absence de valorisation du rôle de parent et de la famille dans nos représentations sociales ?
M. Jérémie Patrier-Leitus, rapporteur. Quel regard portez-vous sur la fin de l’universalité des mesures d’aide aux familles ? Je ne veux pas politiser le propos, mais force est de constater qu’il y a eu une rupture à ce sujet dans le débat politique. Mettre fin à l’universalité des aides peut se comprendre d’un point de vue économique, politique et social mais, d’un point de vue symbolique, cela revient à dire aux familles que l’État les traite différemment selon leurs revenus.
M. Olivier Rey. Je suis absolument d’accord avec vous sur ce point. Les familles aux revenus supérieurs à 6 000 euros n’ont très certainement pas besoin des allocations familiales pour se décider à avoir un enfant ; en revanche, d’un point de vue symbolique, cela me semble désastreux car cela suggère que le fait d’avoir ou non des enfants dépend de conditions économiques, alors que l’universalité, qui à cet égard faisait exception au régime commun des aides, tendait précisément à éviter ce lien.
En outre, cela peut avoir un effet négatif inattendu sur la natalité, non pas sur les riches qui perdent des allocations, mais sur ceux qui ont peu d’argent, compte tenu de l’impression qui leur est ainsi donnée qu’ils auraient des enfants parce qu’on leur verse des allocations.
Quant aux questions qui se posent pour les femmes, j’ai lu une étude selon laquelle c’était plutôt l’homme qui, pendant longtemps, était le frein à la multiplication des enfants au sein des familles, alors que ce sont désormais plutôt les femmes. Cela s’explique par le conflit que peut représenter l’arrivée d’un enfant avec la carrière professionnelle.
Il est d’ailleurs faux de dire que les femmes étaient complètement dominées dans le passé puisque, jusqu’à l’industrialisation, au XIXe siècle, la quasi-totalité de la population vivait dans les campagnes et gérait des fermes. Or, dans une ferme, il y avait des travaux d’hommes et des travaux de femmes, non substituables. Il fallait donc nécessairement que les gens soient mariés, puisqu’il fallait au moins un homme et une femme pour gérer la ferme. L’homme était ainsi dépendant de sa femme et la femme dépendante de son mari. En fonction des caractères, certains étaient dominants ou non, mais la dépendance réciproque impliquait que la femme ne pouvait pas être la « chose » de son mari. Les femmes consentaient à ce que, dans l’espace public, ce soient les hommes qui fassent montre d’autorité, mais elles avaient en réalité un pouvoir tout à fait conséquent : des travaux d’ethnologues tout à fait convaincants l’ont montré.
Au XIXe siècle, avec l’industrialisation et le développement du travail salarié, l’homme est allé travailler à l’extérieur pour gagner de l’argent pendant que la femme restait à la maison à élever les enfants. C’est alors que la femme est devenue complètement dépendante de son mari. C’est la généralisation de l’économie monétaire et du fait que c’était l’homme qui rapportait l’argent à la maison qui a rendu la femme complètement dépendante. Au XXe siècle, les femmes sont sorties de cette dépendance en se mettant elles-mêmes à gagner de l’argent.
On pourrait débattre longtemps de la question de savoir quelle est la meilleure organisation ; toujours est-il que nous sommes dans un monde où le travail de la femme est essentiel pour qu’elle ait son indépendance au même titre que l’homme, même si cela crée inévitablement des tensions avec le fait d’avoir des enfants. Il faut tendre vers la meilleure conciliation possible.
À cet égard, des courants très différents ont existé au sein du féminisme. Certains ont voulu que la femme soit un homme comme un autre, à la manière de Simone de Beauvoir – d’ailleurs, quand on lit Le Deuxième Sexe, on voit qu’elle est obsédée par le fait de ne pas avoir d’enfant. Un autre courant, minoritaire mais qui existe toujours, insiste au contraire sur les spécificités de la femme et veut les faire valoir pour que la société ne soit pas entièrement dominée par des valeurs masculines.
Il se trouve que, dans l’engendrement, la femme est impliquée d’une autre manière que l’homme, ne serait-ce que du fait de la grossesse. Faut-il alors aider les femmes à quasiment gommer leurs particularités pour qu’elles puissent mener leur vie comme le feraient des hommes ? Ou bien donner de la valeur à ce qu’elles ont en propre ?
Un certain féminisme promeut curieusement les femmes en ayant complètement intériorisé un modèle de réussite masculin. J’invite les personnes à se demander à quoi elles penseront dans leurs vieux jours, quand elles verront la mort arriver. À mon avis, le fait d’avoir mis au monde des enfants et de les avoir élevés comptera plus que l’augmentation reçue, ou non, à un certain moment de sa carrière.
Mme la présidente Constance de Pélichy. Cela pose aussi la question de la valorisation du rôle du père et de sa place dans la famille, de la manière aussi dont la société accompagne, ou non, les hommes dans leur rôle de père et dans les charges parentales.
M. Olivier Rey. J’essaie de m’interdire de parler de « charge parentale ». Même s’il y a une dimension de charge, s’occuper d’enfants est une faculté essentielle qui est donnée aux êtres humains que nous sommes ; et je pense que la réalisation d’une vie humaine consiste dans le meilleur exercice possible de nos facultés. Laisser ses facultés en jachère toute la vie me semble extrêmement regrettable. Je ne nie pas que, certains jours, le fait de s’occuper de ses enfants puisse peser. Mais qu’est-ce qui, certains jours, ne pèse pas ?
Le fait de parler de « charge parentale » montre en fait que l’on considère la parentalité comme quelque chose qui s’ajoute à la vie que l’on menait sans enfant. On continue ainsi de considérer la vie normale comme la vie sans enfant, une vie à laquelle s’ajoute une charge, alors que l’enfant peut être vu comme une donnée première, un fait fondamental autour duquel la vie doit s’organiser. Il ne serait alors plus perçu comme une charge mais comme un apport essentiel et qui s’impose de lui-même. C’est aussi à ce propos que je parlais de « déringardiser » la famille, pour la considérer comme un lieu où l’on s’accomplit en tant qu’être humain.
M. Philippe Bonnecarrère (NI). Vous avez évoqué la notion essentielle de la reconnaissance sociale ainsi que la part d’extraordinaire qu’il faut laisser dans la vie. J’ai envie de vous poser une question un peu provocatrice. Dès lors que notre sujet relève, dites-vous, d’une « entreprise morale […] avant tout », ne serait-il pas d’ordre spirituel ?
M. Olivier Rey. Cette question mérite des réponses différentes selon les époques. Dans les sociétés traditionnelles, l’engendrement était un phénomène tellement naturel qu’il ne soulevait pas de questions. Il était ainsi intégré, comme tout le reste, à un ordre spirituel. C’est dans des périodes comme la nôtre, où la question de la volonté devient décisive, que l’on est amené à s’interroger sur les motifs pour lesquels on pense bon de mettre des enfants au monde. C’est seulement dans ce contexte que la question spirituelle peut entrer en ligne de compte.
De fait, on observe, dans les sociétés développées, que les personnes qui ont une pratique religieuse ont statistiquement plus d’enfants que les autres. Ce n’est évidemment que de la statistique, mais c’est un fait qui a même conduit certains, aux États-Unis, à pronostiquer une recrudescence de la religion en Occident après que celui-ci en fut en grande partie sorti, pour reprendre l’expression de Marcel Gauchet.
En somme, dans les périodes où règne un certain désarroi, la question religieuse peut effectivement devenir cruciale quant au choix d’avoir ou non des enfants, mais je ne crois pas qu’elle le soit dans une société traditionnelle. On ne peut donc pas donner de réponse univoque : cela dépend des circonstances, même si, dans le monde actuel, on note en effet une certaine corrélation entre taux de natalité et pratique religieuse.
Mme la présidente Constance de Pélichy. Je vous remercie pour la belle ouverture que vous nous proposez dans cette conclusion : travailler sur les concepts spirituels de l’enfantement – ou non – et de la transmission – ou non.
M. Olivier Rey. Je ne crois vraiment pas qu’il faille poser la question en ces termes en France.
Mme la présidente Constance de Pélichy. Politiquement, cela me paraît en effet périlleux.
M. Olivier Rey. Dans le tract que j’ai écrit, j’ai décidé de laisser cette question de côté car, si l’on vise une certaine efficacité, il faut s’adresser au monde tel qu’il est. On se condamnerait à une totale inefficacité si l’on abordait le sujet sous cet angle alors qu’il y a énormément à dire sur la natalité hors de toute référence spirituelle.
Mme la présidente Constance de Pélichy. Merci beaucoup, en tout cas, d’avoir éclairé nos travaux en évoquant ce que la natalité peut dire de notre société.
La séance s’achève à onze heures quinze.
Présents. – M. Philippe Bonnecarrère, M. Jérémie Patrier-Leitus, Mme Constance de Pélichy, Mme Béatrice Piron
Excusé. – M. Thibault Bazin