N° 3280

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ASSEMBLÉE NATIONALE

CONSTITUTION DU 4 OCTOBRE 1958

QUINZIÈME LÉGISLATURE

 

Enregistré à la Présidence de l’Assemblée nationale le 29 juillet 2020

RAPPORT

FAIT

AU NOM DE LA COMMISSION DENQUÊTE chargée
dévaluer les recherches, la prévention et les politiques publiques à mener
contre la propagation des moustiques Aedes et des maladies vectorielles

 

 

TOME II
COMPTES RENDUS DES AUDITIONS

 

Président

M. Philippe NAILLET

 

Rapporteure

Mme Ramlati ALI

 

Députés

 

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 Voir les numéros : 2269 et 2445.

 

 

 

La commission d’enquête chargée d’évaluer les recherches, la prévention et les politiques publiques à mener contre la propagation des moustiques Aedes et des maladies vectorielles est composée de :

– Mme Ericka Bareigts (jusquau 13 juillet 2020), puis M. Philippe Naillet, président ;

– Mme Ramlati Ali, rapporteure ;

– Mme Marine Brenier, M. Paul Christophe, M. Loïc Dombreval, Mme Sereine Mauborgne, vice-présidents ;

– M. Max Mathiasin, Mme Bérengère Poletti, Mme Valérie Thomas, Mme Élisabeth Toutut-Picard, secrétaires ;

– Mme Stéphanie Atger, Mme Delphine Bagarry (jusquau 5 mars 2020), Mme Annie Chapelier, M. Alain David, M. Marc Delatte, Mme Jeanine Dubié, Mme Françoise Dumas, M. Raphaël Gérard, M. Didier Martin, M. Jean François Mbaye, Mme Emmanuelle Ménard, M. Philippe Michel-Kleisbauer, M. Jean-Philippe Nilor, M. Jean-Hugues Ratenon, M. Frédéric Reiss, M. Cédric Roussel (à compter du 12 mars 2020), M. Benoit Simian, M. Jean-Louis Touraine, M. Stéphane Viry, Mme Martine Wonner (jusquau 8 mai 2020).

 


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SOMMAIRE

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Pages

comptes rendus des auditions menées par la commission d’enquête

1. Audition du Pr Anna-Bella Failloux, entomologiste médicale, professeure à lInstitut Pasteur, responsable de léquipe Arbovirus et insectes vecteurs (13 février 2020)

2. Audition du Pr Louis Lambrechts, directeur de recherche à lInstitut Pasteur, responsable de léquipe Interactions virus-insectes au CNRS (13 février 2020)

3. Audition du Pr Philippe Desprès, professeur à luniversité de La Réunion, responsable déquipe à lunité mixte de recherche Processus infectieux en milieu insulaire tropical (13 février 2020)

4. Audition du Pr Fabrice Simon, chercheur à lInstitut national de la santé et de la recherche médicale (INSERM Marseille), membre de lunité de recherche sur les virus émergents (INSERM-IRD) et expert consultant sur le chikungunya pour lOMS (13 février 2020)

5. Audition du Pr Jean-Christophe Pagès, président par intérim du Haut Conseil des biotechnologies (HCB), président du comité scientifique du HCB, de M. Emmanuel Roques, secrétaire général, M. Pascal Boireau, vice-président du comité scientifique, de Mme Catherine Golstein, responsable scientifique et rédactrice de lavis du comité scientifique relatif à lutilisation de moustiques génétiquement modifiés dans le cadre de la lutte antivectorielle, et de Mme Lucie Guimier, responsable scientifique en charge des questions de science et de société (13 février 2020)

6. Audition de Mme Annelise Tran, chercheuse à lunité mixte de recherche Territoires, environnement, télédétection et information spatiale (Tetis) du CIRAD (14 février 2020)

7. Audition de M. Jocelyn Raude, maître de conférences en sociologie à lÉcole des hautes études en santé publique (EHESP) et de Mme Marion Le Tyrant, chercheuse en anthropologie et consultante (14 février 2020)

8. Audition du Dr Fabrice Chandre, entomologiste médical, directeur de recherche à linstitut de recherche pour le développement (17 février 2020)

9. Audition du Pr Xavier de Lamballerie, directeur de lunité mixte de recherche des virus émergents (UVE) à lInserm, coordinateur du consortium de recherche Zikalliance (17 février 2020)

10. Audition du consortium multidisciplinaire REACTing de lInstitut national de la santé et de la recherche médicale (Inserm) et de lAlliance nationale pour les sciences de la vie et de la santé (Aviesan) : M. Yazdan Yazdanpanah, directeur de lInstitut thématique immunologie, inflammation, infectiologie, microbiologie de lInserm et de lAviesan ; M. Éric dOrtenzio, médecin épidémiologiste à lInserm, coordinateur scientifique du consortium REACTing ; Mme Priscille Rivière, directrice de communication de lInserm (24 février 2020)

11. Audition de M. Didier Fontenille, ancien directeur du Centre national dexpertise sur les vecteurs (CNEV), directeur de recherche à lInstitut de recherche pour le développement (IRD) (24 février 2020)

12. Audition de Mme Stéphanie Blandin, responsable du groupe Réponses immunitaires chez les moustiques vecteurs de maladies à lInstitut de biologie moléculaire et cellulaire de Strasbourg (INSERMUniversité de StrasbourgCNRS) (24 février 2020)

13. Audition du Dr Stéphan Zientara, directeur-adjoint du laboratoire de santé animale de lAgence nationale de sécurité sanitaire de lalimentation, de lenvironnement et du travail (Anses), directeur de lunité mixte de recherche en virologie (Institut national de la recherche agronomique et de lenvironnement (INRAE)AnsesÉcole nationale vétérinaire dAlfort) (24 février 2020)

14. Table ronde relative à la dengue : Pr Anavaj Sakuntabhai, directeur de lunité mixte de recherche de génétique fonctionnelle des maladies infectieuses à lInstitut Pasteur ; Pr Frédéric Tangy, chef du laboratoire dinnovation vaccinale à lInstitut Pasteur ; Pr Félix Rey, chef de lunité mixte de recherche de virologie structurale à lInstitut Pasteur ; M. David Itier, directeur de cabinet du président de lInstitut Pasteur (24 février 2020)

15. Audition du Dr Isabelle Leparc-Goffart, responsable du Centre national de référence des arbovirus, Institut de recherche biomédicale des armées (IRBA) (8 juin 2020)

16. Audition du Dr Dominique Voynet, directrice générale de lAgence régionale de santé (ARS) de Mayotte, et du Dr François Cheize, directeur de la veille et sécurité sanitaire, santé milieux de vie, coopération internationale, conseiller sanitaire de zone, au sein de lAgence régionale de santé de La Réunion (8 juin 2020)

17. Audition de M. Christophe Morgo, président de lEntente interdépartementale pour la démoustication du littoral méditerranéen (EID Méditerranée), président de lAgence nationale pour la démoustication et la gestion des espaces naturels démoustiqués (ADEGE), M. Bruno Tourre, directeur général de lEID Méditerranée, M. Didier Moulis, directeur technique de lEID et M. Grégory LAmbert, entomologiste médical, responsable du pôle méthodes et recherche au sein de lEID (8 juin 2020)

18. Audition de Mme Sylviane Oberlé, chargée de mission Prévention des pollutions au sein de lAssociation des maires de France (AMF) (9 juin 2020)

19. Audition du Dr Henriette de Valk, responsable de l’unité infections zoonotiques, vectorielles et alimentaires au sein de la direction des maladies infectieuses de Santé publique France et du Dr Marie-Claire Paty, coordonnatrice de la surveillance des maladies vectorielles au sein de la direction des maladies infectieuses de Santé publique France (9 juin 2020)

20. Audition de M. Roger Genet, directeur général de l’Agence nationale de sécurité sanitaire, de l’alimentation, de l’environnement et du travail (Anses), M. Matthieu Schuler, directeur de l’évaluation des risques (DER) au sein de l’Anses, Mme Johanna Fite, responsable de la mission Vecteurs à la DER et du Pr Philippe Quenel, président du groupe de travail Vecteurs de l’Anses, directeur du laboratoire d’étude et de recherche en environnement et santé (LERES), co-directeur de l’équipe Évaluation des expositions et recherche épidémiologique sur l’environnement, la reproduction et le développement de l’Institut de recherche en santé, environnement et travail (IRSET) (10 juin 2020)

21. Audition de Mme Clara de Bort, directrice générale de l’agence régionale de santé (ARS) de la Guyane, Mme Valérie Denux, directrice générale de l’ARS de la Guadeloupe, de Saint-Martin et de Saint-Barthélemy, M. Olivier Coudin, directeur général adjoint de l’ARS de la Martinique, M. Alain Blateau, directeur de la santé publique au sein de l’ARS de la Martinique et Mme Laurence Déluge, directrice de cabinet en charge de la communication, de la coopération internationale et de la gestion du cabinet au sein de l’ARS Martinique (10 juin 2020)

22. Audition de représentants de l’Assemblée des départements de France (ADF) : M. Franck David, vice-président du conseil départemental du Jura et président de l’Entente de lutte interdépartementale contre les zoonoses (ELIZ), M. Benoît Combes, directeur de l’ELIZ, M. Rémi Foussadier, directeur de lEntente interdépartementale de démoustication (EID) de Rhône-Alpes, et Mme Alix Mornet, conseillère Développement durable au sein de lADF (11 juin 2020)

23. Audition de M. Stanislas Bourron, directeur général des collectivités locales (DGCL), Mme Isabelle Dorliat-Pouzet, cheffe du bureau des services publics locaux et Mme Marine Fabre, cheffe du bureau du contrôle de légalité et du conseil juridique (11 juin 2020)

24. Audition de M. Olivier Brahic, sous-directeur de la veille et de la sécurité sanitaire au sein de la direction générale de la santé (DGS) et M. Alexis Pernin, chef du bureau des risques infectieux émergents et des vigilances au sein de la DGS (12 juin 2020)

25. Audition du Dr Vincent Pommier de Santi, médecin en chef, chef de l’unité de surveillance et investigations épidémiologiques au sein du Centre d’épidémiologie et de santé publique des armées (15 juin 2020)

26. Audition de M. Pierre Ricordeau, directeur général de l’agence régionale de santé (ARS) d’Occitanie, Mme Catherine Choma, directrice de la santé publique de l’ARS d’Occitanie, et Mme Isabelle Estève-Moussion, ingénieure d’études sanitaires au sein de l’ARS d’Occitanie (15 juin 2020)

27. Audition de M. Charles Giusti, adjoint au directeur général des Outremer (18 juin 2020)


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   comptes rendus
des auditions menées par la commission d’enquête


Les auditions sont présentées dans lordre chronologique des séances tenues par la commission denquête

Toutes les auditions ont été ouvertes à la presse et sont disponibles en ligne à http://videos.assemblee-nationale.fr/commissions.propagation-des-moustiques-aedes-et-des-maladies-vectorielles-ce
 

1.   Audition du Pr Anna-Bella Failloux, entomologiste médicale, professeure à l’Institut Pasteur, responsable de l’équipe Arbovirus et insectes vecteurs (13 février 2020)

Mme Valérie Thomas, présidente. Mes chers collègues, nous engageons aujourd’hui la première session d’auditions dans le cadre de la commission d’enquête chargée d’évaluer les recherches, la prévention et les politiques publiques à mener contre la propagation des moustiques Aedes et des maladies vectorielles. Pour commencer, nous allons entendre Mme Anna-Bella Failloux, entomologiste médicale et professeure à l’Institut Pasteur, où elle est responsable de l’équipe « Arbovirus et insectes vecteurs ».

Je vous souhaite donc la bienvenue.

Je vous rappelle que les auditions de la commission d’enquête sont publiques. Par conséquent, elles sont ouvertes à la presse et disponibles en direct ou en différé sur le site internet de l’Assemblée nationale.

Je vais donc vous passer la parole pour une intervention liminaire de l’ordre d’une dizaine de minutes qui précèdera notre échange sous forme de questions et réponses.

Je vous remercie également de nous déclarer tout intérêt public ou privé, de nature à influencer votre déclaration. Auparavant, je vous rappelle que l’article 6 de l’ordonnance du 17 novembre 1958, relative au fonctionnement des assemblées parlementaires, impose aux personnes auditionnées par une Commission d’enquête de prêter serment, de dire la vérité, toute la vérité et rien que la vérité. Je vous invite donc, madame Failloux, à lever la main droite et dire : « Je le jure ».

Mme Anna-Bella Failloux prête serment.

Mme Anna-Bella Failloux, directrice de recherche à lInstitut Pasteur et responsable de léquipe « Arbovirus et insectes vecteurs ». Merci tout d’abord, Madame la Présidente et les membres ici présents, pour cette invitation. Je suis Anna-Bella Failloux. Je suis originaire de Polynésie française et je vis en métropole depuis un certain nombre d’années. Au cours de ma carrière, j’ai pu assister à l’arrivée en métropole du moustique tigre, Aedes albopictus, mais je ne pensais pas qu’un jour, j’allais faire des travaux de terrain dans la région parisienne sur ce moustique ; mais ça y est, ce moustique est bien présent.

Il s’agit d’une espèce invasive, c’est-à-dire qu’il n’existait pas sur ces territoires jusqu’à très récemment. Les recherches menées par mon équipe à l’Institut Pasteur visent à comprendre comment ce moustique peut être un problème de santé publique. Nous allons sur le terrain capturer ces moustiques, et nous les infectons en laboratoire pour évaluer leur compétence vectorielle. Concrètement, nous nourrissons le moustique, puis nous mesurons sa température, au bout d’un certain nombre de jours. Nous observons ainsi si le moustique est capable de recracher le virus et de le transmettre à une personne en la piquant.

Les infrastructures de l’Institut Pasteur de Paris dans le 15e arrondissement nous permettent de travailler dans de bonnes conditions. Les conditions d’élevage des moustiques sont très contrôlées. Dans nos laboratoires de niveau P3, nous produisons les virus et nous infectons les moustiques par le système de « gorgement artificiel », c’est-à-dire que nous leur apportons le virus et le sang. Le moustique femelle - puisque seules les femelles piquent - va pouvoir absorber ce sang. Si la femelle n’est pas compétente, le virus est digéré dans son estomac. Dans le cas contraire, le virus traverse la paroi de son estomac et se retrouve à l’intérieur de son corps, sur ses glandes salivaires. Et lorsqu’elle pique, elle salive – comme lorsque nous mangeons –, et transmet ainsi les virus.

Comment sommes-nous arrivés à la situation actuelle ? Les moustiques vecteurs de la dengue, du chikungunya, du Zika et de la fièvre jaune existent dans les territoires ultramarins depuis de nombreuses années. Les épidémies de dengue, et plus récemment de chikungunya et de Zika, sont liées aux mêmes espèces de moustiques. Ce sont des moustiques urbains, puisque nous les avons adaptés à l’environnement humain en créant des gîtes larvaires, c’est-à-dire des petits contenants d’eau stagnante servant au nettoyage ou à l’assainissement dans les maisons. Et ces contenants sont propices au développement des moustiques. Par conséquent, plus il y a d’habitants en ville, et plus nous créons des conditions favorables à la multiplication des moustiques.

De plus, ces moustiques Aedes aegypti et Aedes albopictus piquent essentiellement les humains. Ce sont des moustiques anthropophiles qui restent en ville pour le piquer. Ce fait explique le caractère explosif de certaines maladies comme le Zika, le chikungunya ou la dengue. Les populations contaminées sont concentrées en ville, parce qu’elles ne sont pas habituées à être piquées par des moustiques infectés.

Dans les territoires ultramarins, ces maladies ont toujours existé de façon épidémique. Mais maintenant, nous vivons une phase endémique, c’est-à-dire que l’épidémie est persistante, avec des cas de contamination chaque année, comme dans les Antilles, l’océan Indien avec La Réunion et Mayotte, en Polynésie française et en Nouvelle-Calédonie.

En France métropolitaine, jusqu’à très récemment, il n’existait pas de moustiques capables de transmettre ces virus. Mais en 2004, ce moustique Aedes albopictus est arrivé d’abord en Italie, puis à la frontière française. Personne ne lui a pas demandé ses papiers, et il a ainsi colonisé le sud-est de la France. Chaque année, il progresse d’environ 100 kilomètres. Il est maintenant présent dans plus de soixante départements en France. Et il va progresser encore, puisqu’il est présent actuellement dans vingt pays européens. Les pays le plus au nord sont la Belgique, les Pays-Bas et l’Allemagne. Ce moustique peut encore progresser vers le nord. Il n’existe pas de barrière climatique pour l’empêcher d’envahir toute la France.

Comment ce moustique se dissémine-t-il ? Il se dissémine du fait de sa biologie. Il pond des œufs durables, c’est-à-dire que l’œuf est enveloppé d’une coque imperméable qui lui permet de supporter la sécheresse. Si on pose un œuf sur une table et, qu’après quatre mois, on le plonge dans l’eau, il éclot. Cette caractéristique est spécifique aux moustiques du genre Aedes.

De plus, ces moustiques piquent la journée. Ce ne sont pas les mêmes que les moustiques qui piquent la nuit ou parfois dans le métro, et qui sont appelés Culex. LAedes est transporté dun continent à un autre par lacheminement de marchandises, comme les bambous aux racines humides vendus par les fleuristes. Les œufs saccrochent à leurs racines, et peuvent même survivre à un traitement insecticide. Cette caractéristique biologique fait que ce moustique a un caractère invasif.

Donc ce moustique est arrivé en Italie en 1990 et s’est répandu à vingt pays européens. En 1979, il a fait une première tentative d’invasion de l’Europe à partir de l’Albanie, via des pneus rechapés provenant de Chine. À cette époque, l’Albanie était un pays communiste, sans échanges commerciaux avec le reste de l’Europe. Le moustique est donc resté en Albanie. Ensuite, il est arrivé en Italie, et s’est propagé en France et dans tout le pourtour méditerranéen. Dans ces régions, les pays les plus récemment colonisés par Aedes albopictus sont ceux du Maghreb : la Tunisie, le Maroc et l’Algérie.

Une fois que ce moustique est arrivé dans un endroit, il se dissémine en utilisant les transports terrestres. Des études ont été faites dans le couloir rhodanien, entre Marseille et Lyon. Nous avons installé des pondoirs-piège pour pouvoir récolter les œufs, en cas de présence du moustique tigre. Nous les avons placés sur les aires d’autoroute. Et chaque mois, nous constations la progression géographique du moustique. Comme ce moustique est anthropophile, s’il a décidé de vous piquer, il vous suit jusque dans votre voiture. Et il y reste jusqu’à sa prochaine opportunité de ponte, qui peut être un arrêt sur une aire d’autoroute. Les entomologistes peuvent donc traquer le moustique grâce à la pose des pondoirs-piège. Comme ce moustique s’adapte à nos activités, plus nous allons bouger, et plus nous allons le disséminer. Et comme nous ne pouvons pas empêcher les personnes de bouger, il faut que nous trouvions des solutions pour limiter au maximum sa progression.

Mme Ramlati Ali, rapporteure. Merci Professeure Failloux pour cet exposé qui est relativement complet et simple à comprendre pour toute personne non spécialiste. Toutefois, je souhaiterais vous poser quelques questions afin d’avoir des précisions supplémentaires par rapport à la diffusion et aux caractéristiques de ces moustiques. Ce moustique se répand donc dans le monde via les déplacements humains.

Certains ont affirmé qu’il n’était pas utile dans un écosystème. Qu’en pensez-vous ?

Mme Anna-Bella Failloux. Je vous ai surtout parlé d’Aedes albopictus. Son « cousin » ou son « frère », qui est Aedes aegypti, est présent essentiellement dans les zones tropicales. Mais il existe 3 500 espèces de moustiques, et seules certaines d’entre elles sont capables de piquer l’homme. Si un moustique s’approche de vous, ce n’est pas forcément un moustique tigre. En matière de protection individuelle, cette distinction est très importante, parce que nous n’arrivons pas à contrôler l’utilisation des insecticides, par exemple. La population les utilise parfois de façon abusive, parce qu’un moustique n’est pas nécessairement capable de vous piquer.

Concernant leur utilité, si nous supprimions les 3 500 espèces de moustiques, il y aurait des conséquences énormes. D’un point de vue écologique, ils font partie de la chaîne alimentaire des oiseaux, des batraciens et des poissons, qui se nourrissent des larves de moustiques. Ces dernières sont d’ailleurs des « filtreurs » importants : elles ont des brosses buccales qui filtrent la matière organique en suspension dans l’eau, et elles assainissent ainsi le milieu aquatique. Les moustiques peuvent être aussi des pollinisateurs. En dehors du sang, la femelle prélève du nectar de fleurs qui lui fournit de l’énergie via son apport carboné, nécessaire à toutes ses activités, et notamment de vol. Le mâle a une durée de vie beaucoup plus limitée, à savoir une dizaine de jours. Il se nourrit aussi de sucs de fleurs. Ces espèces sont donc utiles.

La question actuelle est de savoir si nous pouvons supprimer les espèces invasives, et notamment Aedes aegypti et Aedes albopictus, qui ne sont pas des moustiques locaux. Autrement dit, quelles en seraient les conséquences ? Après tout, nous vivions bien avant qu’elles n’arrivent. Mais maintenant, comment pouvons-nous faire pour vivre sans elles ? Quels moyens de contrôle seraient efficaces pour éviter l’installation durable de ce moustique ? C’est difficile d’y répondre.

Mme Ramlati Ali, rapporteure. En 2003, dans une tribune du New York Times, la biologiste Olivia Judson s’était prononcée en faveur de l’extinction volontaire de 30 espèces de moustiques. Selon certaines estimations, cette extinction permettrait de sauver un million de vies, et diminuerait de seulement 1 % la diversité génétique des moustiques. Cette proposition a-t-elle un sens pour vous ?

Mme Anna-Bella Failloux. C’est vrai que le moustique est l’espèce animale qui tue le plus d’humains sur Terre. Ce ne sont pas les crocodiles ou les requins. 600 000 personnes sont touchées par le paludisme. Des milliers d’autres personnes sont contaminées par la fièvre jaune, la dengue ou l’encéphalite japonaise, des maladies potentiellement mortelles.

Il me semble que cette recommandation sadresse essentiellement à des espèces invasives. Par exemple, la fièvre jaune nexistait pas en Amérique du Sud pendant des millénaires. Ce virus est arrivé en Amérique du Sud, et notamment dans la Caraïbe, du fait de la traite des esclaves. Elle a conduit à linstallation du moustique Aedes aegypti en Amérique, et du virus qui laccompagne, la fièvre jaune.

Aussi, si nous arrivions à éradiquer ce moustique, il est certain que nous pourrions vivre mieux. Mais le problème est qu’une fois son installation faite, il est très compliqué de l’en déloger en raison de son cycle biologique. Le moustique femelle pond entre 50 et 100 œufs tous les cinq jours. Et elle vit pendant deux à trois mois. Le nombre d’œufs pondu par une femelle est considérable sachant qu’en plus, la moitié d’entre eux sont des femelles. Leur reproduction est très rapide.

Mme Ramlati Ali, rapporteure. Savez-vous si le réchauffement climatique a un effet sur l’expansion des moustiques ?

Mme Anna-Bella Failloux. C’est une question récurrente. Et cela peut effectivement avoir un lien, toujours du fait de la biologie du moustique. Le moustique est un organisme à sang froid, incapable de réguler sa température interne. Qu’il fasse -10° ou +40° dehors, notre température corporelle est toujours de 37°, ce qui n’est pas le cas de celle du moustique. Lui est obligé de se déplacer pour trouver une température compatible avec son fonctionnement biologique.

En été, lorsqu’il fait très chaud dans le sud de la France, le cycle de développement du moustique se raccourcit. En temps normal, c’est-à-dire avec une température de 23°, il faut environ dix jours pour que l’œuf devienne adulte. Si la température augmente, ce délai se raccourcit à six ou sept jours. La densité de moustiques va donc être plus élevée, puisque le cycle de développement est raccourci. Et le risque épidémiologique sera d’autant plus élevé si, durant cette période, des vacanciers reviennent des pays où ces virus circulent de façon « naturelle ». C’est pour cette raison que, chaque année, il existe des cas autochtones de chikungunya, de dengue et, l’année passée, de Zika. Les cas autochtones sont des personnes qui n’ont pas quitté le territoire, mais qui ont été contaminées par le moustique tigre, lui-même infecté en prélevant du sang d’une personne qui revenait d’un pays où ce virus circule. Les cas autochtones indiquent que notre moustique, en France, est capable d’assurer un cycle de transmission. Le réchauffement climatique diminue donc son cycle de développement, et entraîne ainsi une augmentation importante du nombre de moustiques.

De plus, un autre paramètre est important : il faut un certain nombre de jours entre l’ingestion du virus dans l’estomac de la femelle moustique, et son arrivée dans ses glandes salivaires. Cette durée est appelée la « période d’incubation extrinsèque », et elle est notamment déterminée par la température. Plus il fait chaud, et plus cette durée se raccourcit. Le moustique devient donc infectieux plus rapidement. C’est pour cette raison que ces maladies se retrouvent surtout dans des pays chauds ou tropicaux. Et c’est pourquoi, en France métropolitaine, nous les retrouvons essentiellement pendant l’été.

Le changement climatique va ainsi offrir aux moustiques une aire de distribution beaucoup plus large. Chaque année, le moustique tigre progresse vers le nord. La surface de développement du moustique augmente donc considérablement, ce qui expose davantage de personnes nayant jamais été concernées par ces virus.

Mme Valérie Thomas, présidente. Le moustique tigre Aedes albopictus est maintenant présent dans soixante départements du territoire métropolitain. Certains d’entre eux ont des climats beaucoup plus rudes que ceux du sud. Pendant l’hiver, avec les gelées, les moustiques doivent mourir. Comment se déroule concrètement leur retour dans ces départements ?

Mme Anna-Bella Failloux. Le moustique Aedes albopictus n’a pas besoin d’y revenir, parce que ses œufs restent. Ils supportent la sécheresse et le froid, ce qui n’est pas le cas des œufs d’Aedes aegypti qui ne peut vivre que dans les tropiques. À la fin de la saison de vie de la femelle moustique Aedes albopictus, elle pond ses œufs et elle meurt, mais ses œufs attendent la saison d’après pour éclore. À partir des premières pluies de printemps, les œufs éclos vont donner des adultes. Et ces adultes vont ensuite proliférer pour produire de nouvelles populations. Il n’y a pas de disparition. La population est seulement « en dormance ».

Mme Valérie Thomas, présidente. Combien de temps un œuf peut-il résister ?

Mme Anna-Bella Failloux. Ils résistent tout l’hiver. Le facteur limitant est la température. En dessous de 0°, les conditions commencent à être compliquées pour les œufs. Mais généralement, ils ne sont pas pondus sur une surface lisse. Ils sont cachés, par exemple dans de la boue qui tapisse certains pots. Certaines femelles pondent aussi dans des creux d’arbres ou des trous de rochers, où se trouve encore de la matière organique. Et les feuilles mortes peuvent aussi protéger l’œuf d’un excès de froid.

M. Philippe Michel-Kleisbauer. Vous avez évoqué une espèce de moustiques venant d’Égypte ou du Nil. Ayant été directeur de cabinet de la ville de Fréjus pendant plus de dix ans, je me souviens d’épisodes de fièvre du Nil occidental localisés dans les étangs de Villepey. Ils ont été très vite circonscrits. Pouvons-nous étendre le champ que nous étudions aujourd’hui ? Cela fait-il partie des vecteurs sur lesquels vous travaillez ?

Mme Anna-Bella Failloux. Bien entendu. Je travaille sur tous les virus transmis par des moustiques. Et le virus du Nil occidental fait partie des virus étudiés en laboratoire. Le virus du Nil occidental est transmis, non par l’Aedes albopictus, mais par le Culex pipiens et le Culex quinquefasciatus. À la différence des espèces Aedes albopictus et Aedes aegypti, ces moustiques vivent dans des eaux sales, c’est-à-dire dans des gîtes larvaires chargés en matière organique, comme des caniveaux ou des fosses septiques. Pour simplifier, les Aedes, moustiques d’eaux propres, colonisent les entrées d’eau d’une maison, et les Culex, moustiques d’eaux sales, la sortie d’eau. C’est pourquoi l’urbanisation est la clé pour éviter d’avoir des gîtes larvaires autour de chez soi. Et comme le moustique pique tout le monde, tout le monde doit faire attention chez soi.

M. Philippe Michel-Kleisbauer. D’autres types de maladies étaient présents autour des étangs de Villepey, comme la bilharziose. Est-elle véhiculée par les moustiques ? Le sud de la Corse a aussi été concerné par cette maladie.

Mme Anna-Bella Failloux. La bilharziose nest pas une maladie vectorielle. En revanche, la leishmaniose est une maladie vectorielle transmise par des phlébotomes, qui se trouvent partout dans le sud de la France, y compris à Fréjus.

Les moustiques ne sont pas les seuls vecteurs. Les tiques sont des vecteurs de la maladie de Lyme. Des mouches peuvent avoir aussi un impact sur l’entomologie vétérinaire. Mais je me concentre uniquement sur les moustiques transmetteurs des virus, bien que le champ soit effectivement très large.

Mme Valérie Thomas, présidente. Nous recevrons d’ailleurs, lors de prochaines séances, des médecins spécialistes des maladies vectorielles. Ils pourront apporter des réponses extrêmement précises sur le sujet.

Mme Ramlati Ali, rapporteure. Combien de temps les œufs peuvent survivre ?

Mme Anna-Bella Failloux. Cela dépend des conditions dans lesquelles ils sont entreposés. En laboratoire, avec des conditions optimales, ils peuvent vivre de six mois à un an.

Mme Delphine Bagarry. Vous avez évoqué les cas autochtones de Zika notamment. Si j’ai bien compris votre explication, les vacanciers revenant de pays où des épidémies sévissent étaient donc porteurs sains des virus ? Et à l’inverse, certaines personnes piquées en France par des moustiques infectés développent des symptômes ?

Mme Anna-Bella Failloux. La situation est assez complexe. Lorsqu’il s’agit de la dengue ou du Zika, qui est un virus appartenant à la même famille, 80 % des cas sont asymptomatiques, c’est-à-dire que les personnes infectées par le virus ne sont pas malades. Cette situation est la plus dangereuse puisque ces personnes continuent à vivre normalement, et donc à disséminer le virus. À la fin de l’été, elles peuvent revenir des Antilles, d’Amérique du Sud ou d’Asie, qui sont des régions où ces virus circulent justement à cette période de l’année. Et elles reviennent dans le sud de la France, qu’elles soient apparemment malades ou non, à la période où le moustique tigre pullule. Elles se font piquer par ce moustique qui absorbe le virus avec le sang. Et s’il est compétent pour assurer la transmission du virus, il le transmettra à une autre personne qui, elle, n’a pas voyagé. Cette personne est donc un cas autochtone.

Mme Ramlati Ali, rapporteure. Quels sont actuellement les grands enjeux de la recherche sur les Aedes ? Sur quelles thématiques concentrez-vous vos recherches ?

Mme Anna-Bella Failloux. Il faut tout d’abord faire le bilan des événements et des phénomènes produits par les maladies à transmission vectorielle. En général, il n’existe pas de traitement spécifique de ces maladies, on ne traite que leurs symptômes. Les symptômes de la fièvre sont traités par du paracétamol. Nous n’avons pas d’antiviraux spécifiques qui pourraient, dès le début, guérir l’infection. Nous n’avons pas non plus de vaccins pour protéger la population à risque, en dehors du vaccin contre la fièvre jaune qui fonctionne très bien. Les autres vaccins existants pour ces maladies sont souvent critiqués. Et certaines maladies n’ont même pas de vaccins.

Actuellement, le seul moyen de se protéger est d’éviter d’être piqué. Pour cela, il y a plusieurs stratégies, en fonction du cycle biologique du moustique. L’œuf pondu ne peut pas être éliminé, même par les insecticides. Lorsqu’il est en contact avec l’eau, il éclot et produit des larves de moustiques qui, en fonction des espèces, se trouveront dans des eaux propres ou sales. Il existe quatre stades de larves, dont un stade particulier de nymphe qui est la pupe, pendant lequel se détermine le sexe du moustique. Nous pouvons soit cibler les gîtes larvaires en pulvérisant un insecticide approprié à ce stade de développement, et appelé « larvicide », soit cibler les adultes avec des sprays « adulticides ».

Il n’existe pas beaucoup d’insecticides performants. Nous utilisons six grandes familles d’insecticides, et les moustiques ont développé des résistances vis-à-vis de presque toutes. La situation est critique. Nous n’avons presque pas de moyens pour réduire les densités de moustiques. Lorsqu’ils sont résistants, nous devons utiliser une dose d’insecticide plus élevée pour tuer la même quantité de moustiques. Vous pouvez ainsi imaginer les impacts qu’engendrent ces pulvérisations massives sur la faune non-cible, notamment les abeilles. Ces insecticides affectent l’environnement, et plusieurs débats ont eu lieu à ce sujet.

Il faut trouver des méthodes alternatives. Certaines ne sont pas à la pointe de la technologie, comme léducation de la population. Cela ne coûte pas cher mais cest très compliqué. Même sur une île comme la Martinique où, chaque année, les populations sont frappées par des épidémies de dengue, certaines personnes remettent encore en question la transmission du virus par le moustique. Voilà la situation actuelle. Le lien entre les gîtes larvaires, les moustiques et la maladie nous semble évident, mais ce nest pas le cas pour beaucoup de personnes. Dans les pays où il existe des problèmes déducation, cest compliqué. Les populations éduquées à ces questions peuvent éliminer les gîtes larvaires, en nettoyant les jardins notamment.

Les moustiquaires installées aux fenêtres peuvent être efficaces pour éviter l’entrée des moustiques dans la maison. Ces moustiques sont attirés par l’odeur humaine. Ils entrent donc dans les habitations. Et comme ils piquent en journée, installer des moustiquaires aux lits n’est pas suffisant, à moins que vous y restiez toute la journée ! Cette stratégie est adaptée pour lutter par exemple contre le moustique Anopheles, vecteur du paludisme. La réduction du nombre de cas de paludisme dans le monde est principalement liée à l’utilisation des moustiquaires imprégnées.

L’éducation de la population est donc essentielle. Nous pouvons limiter le nombre de cas, si nous expliquons la situation à la population. Mais c’est une tâche de longue haleine qui prend énormément de temps. La population la plus réceptive est les enfants. Dans des pays communistes, comme le Vietnam, la sensibilisation des enfants a très bien fonctionné. Et toutes les semaines, ils vont chasser les gîtes larvaires.

C’est un problème mondialisé qui n’a pas de couleur politique. Les frontières ne protègent pas, parce que les personnes voyagent. Par conséquent, il ne faut pas seulement régler le problème chez nous, mais aussi autour de chez nous. Par exemple, à l’Institut Pasteur, nous travaillons beaucoup avec le Maghreb. Cette région est à la frontière de toutes les pathologies d’Afrique subsaharienne, pathologies qui peuvent progresser vers le nord avec le changement climatique. Il faut donc investir davantage sur ces aspects de cordon. Se cantonner à l’Europe n’est pas suffisant, parce qu’il faut anticiper l’avenir. L’éducation de la population et les insecticides ne sont donc pas suffisants.

De nouvelles technologies existent également, bien qu’elles fassent peur à beaucoup de personnes. Concrètement, ce sont des moustiques génétiquement modifiés. Il y a différentes catégories, dont celle du moustique doté d’un gène létal, inséré dans son génome. Et si ce gène létal s’exprime, il tue le moustique. Dans la pratique, des moustiques mâles à gène létal sont lâchés dans la nature. En s’accouplant avec des femelles sauvages, ils vont donner une descendance qui ne sera pas viable et qui est destinée à mourir, lorsque le gène létal s’exprime. Le seul moyen d’empêcher ce gène de s’exprimer est d’avoir un antibiotique dans son milieu : or, dans la nature, il n’y a pas d’antibiotique, l’agent qui pourrait empêcher l’expression du gène létal n’existe pas. Finalement, il y a moins de moustiques, et donc moins de problèmes de transmission ou d’épidémies.

Toutefois, comme le moustique est génétiquement modifié, il lui arrive d’être moins compétitif. Dans la nature, les moustiques sont sélectionnés de façon naturelle pour s’adapter à leur environnement. Et ce n’est pas le cas du moustique génétiquement modifié. Lorsqu’il est libéré dans la nature, il peut arriver après le mâle sauvage, parce qu’il prendra plus de temps à féconder les femelles. Et les femelles Aedes aegypti et Aedes albopictus ne sont fécondées qu’une seule fois dans leur vie. Elles ont des bourses, des spermathèques, qui contiennent tous les spermatozoïdes d’un seul mâle, qui, après avoir fécondé la femelle, place un bouchon copulatoire empêchant l’introduction des spermatozoïdes d’autres mâles. Et à chaque ponte, ces spermatozoïdes provenant d’un seul mâle fertilisent tous les œufs. Cette caractéristique biologique est donc importante, puisque si le mâle sauvage vient avant le mâle génétiquement modifié, celui-ci ne pourra pas féconder la femelle.

C’est important d’expliquer ces nouvelles technologies pour que la population comprenne mieux. Si elles sont expliquées dans les grandes lignes dans un journal, cela peut être assez violent. Aussi, lorsque vous me dites qu’il faudrait éradiquer tous les moustiques, je vous répondrais : D’accord, mais comment ?

Il existe une autre technique qui s’appelle « Wolbachia ». Il s’agit d’une bactérie qui existe de façon naturelle dans plus de 60 % des insectes. Elle n’est donc pas modifiée. Mais le moustique Aedes aegypti n’a pas de bactérie Wolbachia. Les chercheurs lui ont donc injecté du Wolbachia qu’ils ont récupéré sur la drosophile, c’est-à-dire la mouche des fruits. Et ils ont observé qu’après l’injection, la femelle moustique a une durée de vie plus limitée. De plus, elle est capable d’interrompre la transmission du virus de la dengue. Concrètement, la bactérie empêche le virus de progresser le long de son tube digestif, avant d’atteindre les glandes salivaires.

Cette technique biocide est prometteuse. Une équipe australienne a monté un consortium, financé par la Bill & Melinda Gates Foundation. Elle a testé cette technique en Australie et dans différents pays d’Amérique du Sud. Parmi les territoires ultramarins, cette technique est testée actuellement dans le Pacifique Sud, c’est-à-dire en Nouvelle-Calédonie et en Polynésie française. Cette technique doit être testée dans des îles, parce qu’il y a très peu d’espèces de moustiques. Par exemple, sur l’île de la Réunion, il n’y a que douze espèces de moustiques recensées : cela ne veut pas dire qu’il y a moins de moustiques à la Réunion, mais il n’y a que douze espèces. En Nouvelle-Calédonie, il existe vingt-cinq espèces de moustiques, et une vingtaine en Polynésie. Ce sont des milieux relativement pauvres en termes de biodiversité. Nous pouvons donc contrôler l’arrivée extérieure et la sortie des moustiques. Ce sont des laboratoires naturels, dans lesquels les chercheurs libèrent des moustiques contaminés par la bactérie Wolbachia, afin d’en observer les conséquences. La technique est donc actuellement testée. Et si elle fonctionne, elle pourra être étendue à d’autres îles. Donc la technique Wolbachia est très prometteuse. Il ne s’agit pas de moustiques génétiquement modifiés, mais de ce qu’on appelle les « biocides ».

D’autres techniques sont aussi testées par exemple à La Réunion, comme celle du moustique mâle stérile. Ce sont des moustiques mâles irradiés, c’est-à-dire que leurs chromosomes ont été coupés. Et lorsque les mâles irradiés sont libérés, ils ne sont pas capables de donner de descendance, malgré l’accouplement avec la femelle. Par conséquent, grâce à nos territoires ultramarins, nous allons pouvoir peut-être avoir une idée beaucoup plus précise de l’efficacité de ces différentes techniques.

Elles ont été utilisées par exemple en Amérique du Sud, en Colombie et au Brésil, pendant l’épidémie de Zika. Mais leurs résultats ne sont pas très clairs, parce qu’il y a eu une nouvelle invasion de moustiques extérieurs. Lorsque des moustiques sont libérés dans une ville, nous essayons ensuite de limiter leur développement en testant les nouvelles techniques. Mais dans le cas de la ville de Rio par exemple, qui n’est pas sur une île, il y a eu une nouvelle colonisation. Les résultats ne sont donc pas très clairs lorsque les tests sont menés sur un continent. Et c’est pour cette raison que les tests menés dans les territoires ultramarins sont importants.

Mme Valérie Thomas, présidente. Cette technique présente-t-elle un risque de mutation génétique ? Les moustiques vont-ils s’adapter finalement à ces transformations ?

Mme Anna-Bella Failloux. Évidemment, ce risque n’est pas à exclure, parce que nous travaillons avec du matériel vivant. Même nous, humains, nous mutons. C’est inévitable si nous voulons s’adapter à l’environnement qui change. C’est dans la diversité que nous sommes forts. La biodiversité est extrêmement importante : c’est pour cela qu’il faudrait une vraie réflexion à ce sujet. Lorsque je vois les événements actuels dans le bassin amazonien, je pleure de voir tous les dégâts que ce manque de réflexion entraîne. C’est extrêmement important. Notre survie est en jeu. En réalité, c’est dans la biodiversité que nous trouvons les moyens de survivre au changement. Et c’est pour cette raison qu’il faut la préserver.

M. Philippe Michel-Kleisbauer. Concernant les moyens de lutte contre les moustiques, je me souviens, lors de pérégrinations du côté de la Zambie ou du sud de la Tanzanie, qu’il y avait des filets pour attirer et piéger les mouches tsé-tsé. Existe-t-il un équivalent ? Sommes-nous en train de développer un moyen similaire pour piéger ces moustiques problématiques ?

Mme Anna-Bella Failloux. La mouche tsé-tsé est un exemple de nuisible sur lequel nos techniques de pièges ou d’écrans bleus ont bien fonctionné. Mais c’est une exception dans la lutte antivectorielle. Cela ne s’est pas reproduit, malgré nos essais.

Dans le commerce, il existe plein de pièges pour attirer les moustiques. Et on me demande souvent quelles molécules les attirent, parce qu’il en existe. Mais il n’y a pas une molécule miracle, il y en a plein. Un produit qui se vante de pouvoir tuer ou repousser tous les moustiques est un leurre commercial. Les 3 500 espèces de moustiques existantes ne prennent pas le même sang. Les hôtes sont différents. Ils ne butinent pas les mêmes fleurs et n’ont pas le même comportement.

Mme Ramlati Ali, rapporteure. Le moustique Aedes aegypti peut-il coloniser le territoire hexagonal ?

Mme Anna-Bella Failloux. Ne soyons pas alarmistes, parce qu’il y a toujours une solution. Aedes aegypti était présent en Europe pendant longtemps. Il y a même eu des épidémies de fièvre jaune à Marseille et certainement aussi à Fréjus. Il était présent à cause des marais, qui sont des environnements propices à sa colonisation. Grâce au développement socio-économique, les marais ont disparu. Mais ils ont laissé la place à la Grande-Motte, qui est un environnement urbain favorable au moustique tigre, parce que ces bâtiments récents facilitent l’installation des gîtes larvaires d’Aedes albopictus.

Parallèlement au développement socio-économique sur le pourtour méditerranéen qui a entraîné la disparition d’Aedes aegypti, il y avait aussi une lutte contre les vecteurs du paludisme avec du dichlorodiphényltrichloroéthane (DDT). À cette époque, c’était un insecticide miracle qui tuait tout. Il fonctionnait très bien. Mais progressivement, nous nous sommes rendu compte qu’il était toxique et que tous les moustiques ont développé des résistances vis-à-vis du DDT, doncnous ne l’utilisons plus. Il n’y a plus d’insecticide miracle.

Les conditions de notre environnement sont donc propices à accueillir de nouveau Aedes aegypti. Il a été détecté en 2004 en Géorgie et en Turquie. Il vient de l’Est, et va progressivement venir vers l’Ouest en passant par la Grèce. Et les problèmes économiques en Grèce, en Italie et en Espagne ont entraîné le démantèlement des services de démoustication qui contrôlaient l’arrivée de moustiques extérieurs. En France, nous avons beaucoup de chance puisqu’il existe encore les agences régionales qui permettent de contrôler l’arrivée de ce moustique dans le pourtour méditerranéen. Mais nous sommes une exception.

Mme Valérie Thomas, présidente. Je souhaiterais vous poser une question concernant l’organisation de la recherche. Plus particulièrement, quelles sont les sources de financement de vos travaux de recherche ? Et la question suivante est terrible : les moyens qui vous sont alloués sont-ils suffisants face à l’ampleur du problème ?

Mme Anna-Bella Failloux. C’est vrai que l’argent est le nerf de la guerre dans la recherche. Mais les questions scientifiques et biologiques ne nécessitent pas beaucoup de moyens. Nous avons besoin de chercheurs compétents pour observer ce que la nature nous enseigne. Il faut observer, émettre des hypothèses et ensuite tester en laboratoire. C’est le cheminement classique.

En ce qui concerne les financements, beaucoup dentre eux sont européens. Ils constituent même la majorité des financements de notre laboratoire. Durant les épisodes dépidémies de Zika ou de dengue, nous avons beaucoup dargent parce que lUnion européenne est consciente de la possible aggravation de la menace du moustique tigre. Le travail en consortium est donc important. Les groupes européens travaillant sur les moustiques sont très peu nombreux. Les chercheurs sont très bien et nous nous connaissons quasiment tous. Nous travaillons très bien ensemble, parce quil ny a pas denjeu économique, contrairement à dautres branches de la recherche. Notre enjeu est la progression de la connaissance, qui nous permet dapporter de nouvelles informations aux politiques et aux opérationnels afin de lutter contre les moustiques. Et cela maintient une collaboration saine entre nous.

Au niveau national, nous avons la possibilité des projets financés par l’Agence nationale de la recherche (ANR). Mais ils représentent une faible source de financement, parce qu’il faut être très compétitif pour pouvoir obtenir un financement. En France, Il faut dire clairement que nous manquons de moyens pour la recherche.

Au niveau des fondations privées, certaines nous aident. Mais cette volonté de nous financer est surtout liée à la sensibilité produite par l’actualité. Or la recherche nécessite des échéances longues. Nous ne pouvons pas trouver un vaccin ou une nouvelle méthode en quelques jours. Cela demande beaucoup de temps et d’anticipation, ce qui n’est pas toujours compris par les donateurs, qui veulent un effet immédiat. Ce type de financements est donc assez incompatible avec nos délais de chercheurs.

Mon travail revient en fait à aller chercher des financements. J’anime une équipe d’une quinzaine de personnes. Je passe beaucoup de temps à essayer de trouver de l’argent pour que nous puissions travailler dans des conditions confortables. Je ne supporte pas qu’on me dise que c’est impossible, parce que nous n’avons pas d’argent. Nous travaillons avec des chercheurs opérationnels sur les territoires ultramarins, puisque l’Institut Pasteur y est implanté. Nous sommes confrontés aux populations locales. Et nous ne pouvons pas aller chez elles chercher des moustiques et leur expliquer qu’ils peuvent transmettre la dengue, sans leur apporter une solution en retour. Nous avons besoin d’être crédibles par rapport à la population.

Mme Valérie Thomas, présidente. Quelles fondations privées ont choisi d’investir dans vos recherches ?

Mme Anna-Bella Failloux. Par exemple, il y a la Fondation Total et la Fondation Michelin, impliquée à cause du rôle des pneus. Dans les champs d’hévéas, les agriculteurs placent une coupelle sous les arbres afin de récupérer la sève pour en faire du caoutchouc. Et avec les pluies, ces coupelles se remplissent d’eau et peuvent devenir des gîtes larvaires. C’est pour cette raison que Michelin investit aussi dans la recherche. Sanofi est parfois aussi impliqué, mais cela dépend du but. Il faut qu’il y ait comme finalité la production de vaccins. Les fondations privées sont très sensibilisées au changement climatique et à la perte de biodiversité. Ces aspects sont très importants dans leurs activités.

Mme Ramlati Ali, rapporteure. Pensez-vous que certaines pistes de recherche mériteraient d’être davantage soutenues par les pouvoirs publics ?

Mme Anna-Bella Failloux. En dehors de la recherche, la formation est extrêmement importante. Actuellement en France, il n’existe plus de Master d’entomologie médicale. Il y a aussi très peu de cours d’entomologie médicale en France – et en Europe en général. Les Américains investissent davantage en entomologie médicale que les Européens, parce qu’ils ont subi la crise du « West Nile Virus », du virus du Nil occidental, qui a tué beaucoup de personnes. La faune sauvage a presque été décimée, en particulier certaines espèces d’oiseaux qui n’existent quasiment plus. Ils savent qu’ils sont très vulnérables à certaines maladies, et ils investissent donc beaucoup d’argent.

En France, il faudrait investir davantage sur la formation, de manière que l’entomologie médicale suscite une vocation chez les jeunes. L’entomologie comprend beaucoup de travaux sur le terrain. Ce n’est pas très technologique. Si vous voyez des personnes fouiller dans les poubelles, les décharges, ou dans des pneus, ce sont des entomologistes qui cherchent des larves de moustiques. Dans un pays aussi beau que Mayotte par exemple, tout le monde ne va pas chercher dans les poubelles ! En conséquent, nous allons sélectionner des personnes passionnées, qui aiment le contact avec le vivant.

Ensuite, l’entomologie nécessite des études longues et difficiles, pour travailler dans des conditions de laboratoire également difficiles. Par exemple, nous avons déjà travaillé dans des laboratoires de sécurité biologique de niveau 3. Cela implique le port quotidien d’une combinaison intégrale avec masque, lunettes de protection et deux paires de gants, dans un laboratoire où il fait 25° car le moustique n’est pas actif en dessous de cette température. La femelle est toujours vivante, mais elle ne bouge pas et ne mange pas. Ces conditions ressemblent donc à une plongée de 100 mètres sous la surface de l’eau, pendant quatre heures ! Elles sont difficiles, et c’est pour cette raison qu’il n’y a pas tellement de vocations.

Il n’y a pas non plus assez de recrutements. Les entomologistes passent après les chercheurs travaillant sur le cancer ou sur des maladies liées au vieillissement, dont les recherches nécessitent des laboratoires « high tech ». Elles sont aussi soutenues par un système d’évaluation du milieu scientifique qui privilégie ce type de sciences. Tout est lié. Il suffirait simplement d’une volonté politique pour que cette situation change, parce que nos systèmes d’évaluation sont très sensibles à l’aspect « technologie ».

La piste de recherche que je privilégie consiste à trouver un moyen de contrôler l’expansion des moustiques. Nous ne pouvons pas parler d’« éradication », c’est impossible. Mais il faut contrôler leur densité, afin de l’abaisser jusqu’à un niveau compatible avec un faible risque de transmission et d’épidémies. Le fait d’être piqué est un autre souci.

Pour cela, nous travaillons sur le moustique directement. Une fois que la femelle est infectée, elle est contaminée pour toute sa vie. Chaque fois qu’elle pique, elle transmet le virus. Et lorsqu’il s’agit du chikungunya, nous avons évalué à dix milliards le nombre de particules de virus présentes dans chaque moustique tigre. Et comment un moustique survit avec dix milliards de particules virales ? En réalité, son immunité ne réagit pas, ou très peu. Il tolère cette quantité de virus qui l’agresse. Une fois que le virus est dans un organisme, il a besoin de s’alimenter. Et pour assurer son développement et sa prolifération, il détourne tout ce qui est contenu dans les cellules. Certains pans de la recherche essaient donc de créer un moustique dont l’immunité serait beaucoup plus forte, et serait ainsi déclenchée dès l’arrivée du virus dans le tube digestif.

C’est une des pistes de recherche qu’il faut explorer. Et elle a forcément nécessité un travail important en amont afin de détecter les points faibles du cycle du moustique. Ce type de recherche ne se fait pas en un claquement de doigts.

À la télévision, nous voyons parfois qu’en cas d’épidémie, certaines personnes sont formées en quatre heures pour asperger de l’insecticide sur des gîtes larvaires. Il ne faut pas faire ça, parce que cela a créé des populations de moustiques résistantes aux insecticides. Certaines personnes vont même mettre de l’insecticide à des endroits où il n’y a pas de moustique tigre. Mais elles ne sont pas coupables, parce qu’elles ne connaissent pas la biologie du moustique. Avant de proposer des moyens de contrôle, la connaissance en amont de la biologie des moustiques est indispensable.

Mme Delphine Bagarry. Comment la coopération internationale est coordonnée ? Par exemple, au sujet de la technique « Wolbachia », la recherche ne se situe pas uniquement à un niveau national. Pouvons-nous envoyer des étudiants se former notamment aux États-Unis, étant donné le déficit de formation et de chercheurs en entomologie en France ?

Mme Anna-Bella Failloux. Ce n’est pas une réponse suffisante au manque de formation universitaire en France. Des cours existent, par exemple à l’Institut Pasteur, où je suis responsable d’un cours d’entomologie médicale dispensé en français. Mais c’est un des rares cours en français. Nous sommes en train de passer à l’anglais, alors que nos principaux interlocuteurs sont en Afrique. Nous avons à peu près une dizaine d’Instituts Pasteur en Afrique, et les Africains parlent français, même mieux que nous. Ils ont donc besoin d’un cours en français, et nous l’avons maintenu parce que c’est très important pour nous. Nous nous battons tous les ans pour maintenir ce cours en français. Vous pouvez d’ailleurs encore vous y inscrire, les inscriptions s’arrêtent ce soir !

Bien évidemment, notre collaboration est internationale. Mais nous ne devons pas travailler uniquement entre pays du Nord. Je peux évidemment envoyer des chercheurs aux États-Unis, au Royaume-Uni, à Stockholm ou en Australie, mais ce n’est pas l’objectif. L’objectif est de former les acteurs du Sud. Il faut améliorer leurs connaissances pour qu’un jour, ils s’approprient ces problèmes de santé publique. L’aide ne doit pas venir de l’extérieur. Ils doivent être acteurs de la pathologie. C’est notre objectif.

En entomologie, nous n’avons donc pas une vision élitiste, parce que nous travaillons sur des problèmes orientés « santé publique ». Une demande importante vient de l’Afrique francophone et des territoires ultramarins qui ne comprendraient pas qu’un cours en anglais soit donné à l’Institut Pasteur. D’ailleurs, les anglophones ne viennent pas à l’Institut Pasteur pour suivre un cours en anglais : pour cela, ils vont au Royaume-Uni. Peut-être n’est-ce pas politiquement correct de le dire, mais nous avons un passé colonial qu’il faut assumer. Et je l’assume pleinement. Je travaille beaucoup avec les territoires ultramarins dont les acteurs sont très bien placés d’un point de vue international.

Mme Ramlati Ali, rapporteure. À la suite de vos explications, nous comprenons que ce sont les humains qui transportent les moustiques. Ils ne voyagent pas dans l’air. Jugez-vous satisfaisante et suffisante la coopération internationale en matière de recherche sur les moustiques, afin que nous soyons tous au même niveau pour leur éradication, si on ose parler ainsi ?

Mme Anna-Bella Failloux. Cela dépend des situations. La collaboration internationale est liée à un réseau. Par exemple, j’ai été formée en entomologie il y a une vingtaine d’années. Et j’ai encore des contacts avec les étudiants qui suivaient le même cours, parce qu’ils sont devenus des acteurs dans leurs pays. C’est très important. Nous avons un passé commun. Et c’est durant la formation que se tisse un réseau. En tout cas, c’est de cette façon que je le présente aux étudiants d’aujourd’hui : « Vous faites votre réseau et vous essayez de déterminer des collaborations internationales ».

Par exemple, au sein du réseau des Instituts Pasteur, je collabore avec l’Institut Pasteur d’Iran qui a d’excellents entomologistes. Ils travaillent sur les tiques, les phlébotomes et les moustiques. Et nous continuons à travailler avec eux, malgré la situation politique très délicate. De la même façon, nous allons travailler avec Madagascar et avec l’Institut Pasteur de Bangui où, même en situation de guerre, les entomologistes vont sur le terrain pour chercher des moustiques.

Le problème n’est pas la collaboration internationale, mais les financements et parfois les personnes. Il faut avoir l’envie de collaborer, et personne ne m’a jamais interdit de collaborer avec qui que ce soit.

Mme Valérie Thomas, présidente. Je souhaiterais vous poser une question à destination de celles et ceux qui nous regardent en direct, ou qui vont nous regarder en différé. Pourriez-vous nous lister très rapidement toutes les idées fausses et les idées reçues concernant les moustiques ? Et les manières de se prémunir contre les piqûres ?

Mme Anna-Bella Failloux. C’est la question la plus difficile. On me pose souvent la question : « Pourquoi suis-je piquée par les moustiques alors que mon conjoint ne lest pas ? », ou « Pour quelles raisons suis-je piquée par les moustiques ? ».

Cela englobe plusieurs aspects. Premièrement, nous nous habituons à la piqûre des moustiques de nos maisons. Lorsqu’une femelle vous pique, elle recrache de la salive contre laquelle votre corps va chercher à se protéger. Vous vous immunisez ainsi vis-à-vis de sa salive, raison pour laquelle vous ne ressentez plus les piqûres ultérieures. En revanche, en vous rendant à dix kilomètres de chez vous, vous allez penser qu’il y a plus de moustiques, alors que ce ne sont tout simplement pas les mêmes que ceux qui sont chez vous.

Il n’existe pas non plus de « peaux à moustiques ». Il y a plusieurs années, nous avons procédé à un test sur des jumelles monozygotes : elles ont été piquées différemment par les moustiques alors que, génétiquement, elles sont identiques. Nous ne savons donc pas quelles molécules entrent en jeu. En revanche, si vous avez de la fièvre, un moustique ne viendra généralement pas vous piquer, parce que le sang est trop chaud et il ne peut pas le refroidir. C’est comme lorsque vous buvez de l’eau chaude.

Mme Valérie Thomas, présidente. Je pensais aussi à toutes les idées fausses, comme celles concernant l’attraction des moustiques par la lumière. Pourriez-vous expliquer ce qui attire le moustique vers l’être humain ?

Mme Anna-Bella Failloux. Ce qui attire beaucoup les moustiques, c’est le CO2, c’est-à-dire le dioxyde de carbone qui émane de nos corps. C’est d’ailleurs une stratégie utilisée en laboratoire pour stimuler les femelles. Nous installons des femelles moustiques à l’intérieur d’une boîte et, lorsque nous approchons du CO2, elles se mettent à bouger dans tous les sens. C’est très visible.

Elles sont aussi attirées par les vêtements noirs et la transpiration, en particulier au niveau des pieds et des chevilles.

Concernant la lumière, cela dépend des moustiques. S’ils piquent durant la journée, ils sont attirés par la lumière. Mais s’ils piquent la nuit, ce n’est pas le cas. Il faut faire la distinction entre les deux.

Pendant un cyclone, avec des vents de plus de 100 km/h, la densité de moustiques est-elle plus faible ? Dans les faits, le moustique adulte meurt. Mais les larves sont toujours là. Et lorsque les pluies se déclenchent, elles génèrent des gîtes larvaires où les moustiques pondent et vont proliférer.

Les moustiques pondent-ils dans les piscines ? Dans les piscines actuelles, les moustiques ne pondent pas, parce qu’il y a du chlore. Il n’est donc pas nécessaire de bâcher les piscines pour éviter les moustiques. En revanche, les moustiques pondent dans des gouttières bouchées. Il est important de nettoyer les gouttières, qui représentent presque 50 % des gîtes larvaires potentiels dans une maison, car, comme elles sont en hauteur, nous n’y pensons pas.

Mme Valérie Thomas, présidente. La climatisation a-t-elle un effet sur les moustiques ?

Mme Anna-Bella Failloux. La climatisation a un effet d’endormissement sur le moustique, mais elle ne le tue pas. Lorsqu’il fait froid, le moustique s’endort. Aussi, dès que la climatisation s’arrête, il va se réveiller.

La température a un effet très important. Dans nos insectariums, la température du sas d’entrée est à 4°. Nous sommes donc obligés d’y rester un peu de temps entre notre entrée et notre sortie, afin d’éviter de faire entrer ou sortir des éléments indésirables. Et ce n’est pas évident de ne pas tomber malade à cause de cette température !

Mme Valérie Thomas, présidente. Au nom de la commission, je vous remercie très sincèrement pour la qualité de l’échange de ce matin.

2.   Audition du Pr Louis Lambrechts, directeur de recherche à l’Institut Pasteur, responsable de l’équipe Interactions virus-insectes au CNRS (13 février 2020)

Mme Valérie Thomas, présidente. Mesdames, Messieurs, mes chers collègues, Madame le rapporteur, Monsieur, nous poursuivons notre matinée d’auditions dans le cadre de la commission d’enquête chargée d’évaluer les recherches, la prévention et les politiques publiques à mener contre la propagation des moustiques Aedes et des maladies vectorielles. Nous allons entendre M. Louis Lambrechts, directeur de recherche à l’Institut Pasteur, responsable de l’équipe « Interaction virus-insectes », spécialiste des relations entre les moustiques et les pathogènes qu’ils transmettent à l’Homme.

Je vous rappelle que les auditions de la commission d’enquête sont publiques et que par conséquent elles sont ouvertes à la presse, et sont disponibles en direct et en différé sur le site de l’Assemblée nationale. Je vais donc vous céder la parole pour une intervention liminaire de l’ordre d’une dizaine de minutes qui précèdera notre échange sous forme de questions et de réponses. Je vous remercie également de nous déclarer tout intérêt public ou privé de nature à influencer vos déclarations. Auparavant, je vous rappelle que l’article 6 de l’ordonnance du 17 novembre 1958 relative au fonctionnement des assemblées parlementaires impose aux personnes auditionnées par une commission d’enquête de prêter serment, de dire la vérité, toute la vérité, rien que la vérité. Je vous invite donc à lever la main droite et dire « Je le jure ».

M. Louis Lambrechts prête serment.

M. Louis Lambrechts. Pour commencer, je rappelle que le terme « arbovirus » vient de la contraction de l’expression en anglais « arthropod borne virus » ce qui signifie « virus transmis par les arthropodes ». Ce terme regroupe en fait un ensemble assez vaste de virus qui ont une aptitude particulière : celle d’infecter en alternance un hôte vertébré, souvent un primate ou un oiseau, et un hôte invertébré qu’on appelle un vecteur, qui peut être un moustique bien sûr, mais aussi une tique ou d’autres insectes hématophages.

Les arbovirus sont généralement transmis dans un cycle que l’on appelle « sylvatique » entre des primates non humains et des moustiques forestiers. Mais, à la faveur d’un moustique qu’on appelle « bridge » qui fait le pont justement entre les hôtes non humains et les hôtes humains, un virus peut passer dans la population humaine, où il va créer un cycle de transmission humaine qui est pris, quant à lui, en charge par des moustiques domestiques, des moustiques qui vont piquer essentiellement l’Homme. C’est de cette façon que les arbovirus émergent.

Les arbovirus émergents peuvent constituer un grave problème de santé publique, comme vous le savez bien. Parmi les exemples que nous pouvons citer, il y a bien sûr celui de la dengue, qui est de loin l’arbovirus le plus prévalant à travers le monde, puisque l’on pense qu’il présente un risque pour plus de la moitié de la population humaine. Quatre milliards de personnes sur la planète sont exposées à la dengue. Chaque année, on recense au moins 100 millions d’infections symptomatiques.

Un autre arbovirus assez emblématique de l’émergence soudaine et brutale est l’exemple du virus Zika, qui était quasiment inconnu jusqu’en 2007 et qui a affecté 87 pays entre 2007 et 2018 lors de son émergence à l’échelle mondiale. Pour la seule année 2016, qui était l’année du pic de l’épidémie en Amérique latine, on a compté plus de 500 000 cas documentés.

Un autre exemple est celui de la fièvre jaune qui est peut-être le plus ancien des arbovirus émergents. C’est un virus extrêmement dangereux pour lequel nous avons un vaccin extrêmement efficace mais qui, malgré cela, cause chaque année environ 200 000 cas et 30 000 morts.

On estime que trois grands facteurs sont responsables de l’émergence des arbovirus :

Pourquoi l’urbanisation est-elle un facteur d’émergence des arbovirus ? Parce que l’urbanisation favorise les moustiques domestiques qui s’épanouissent dans l’environnement humain, notamment deux d’entre eux, Aedes aegypti et Aedes albopictus, les deux plus redoutables vecteurs d’arbovirus. Ces moustiques se développent dans des récipients artificiels, tels que des pots abandonnés à l’arrière des jardins, des bidons, des parpaings, des pneus usagés. Chaque fois qu’il y a un peu d’eau qui s’accumule dans un récipient artificiel, ces moustiques sont capables de venir y pondre leurs œufs et de se développer.

Par ailleurs, ces moustiques ont aussi une préférence très forte pour l’Homme, c’est‑à-dire qu’ils piquent quasiment exclusivement les humains. Ils piquent durant la journée. Nous ne pouvons donc pas vraiment nous en protéger avec des moustiquaires. Enfin, leurs œufs sont résistants à la dessiccation, ce qui leur permet aussi de survivre aux saisons froides et sèches.

Le plus redoutable peut-être de ces moustiques est Aedes aegypti, le moustique dit de la fièvre jaune, mais qui est aussi le vecteur principal de la dengue, du chikungunya et du Zika. Ce moustique est en fait originaire d’Afrique. Il s’est répandu à travers la planète au cours des derniers siècles. À l’heure actuelle, il est rencontré quasiment dans toute la ceinture tropicale et dans certaines régions subtropicales, comme la Californie ou le nord de l’Australie. En fait, il a profité du développement du commerce des esclaves entre l’Afrique et les Amériques, après la découverte du Nouveau Monde, pour faire une sorte d’auto-stop ou plutôt de bateau-stop. Il était capable de traverser l’océan dans les bateaux qui transportaient les esclaves et dont les tonneaux d’eau potable fournissaient le gîte et le couvert aux moustiques. Le virus de la fièvre jaune a fait partie du voyage. Il a ainsi pu traverser l’Atlantique et se répandre du côté américain, puis en Europe et en Asie.

On pense que le moustique Aedes aegypti est responsable de l’émergence de la dengue ces dernières années. Entre 1995 et 2010 environ, le nombre de régions infestées par Aedes aegypti a triplé. En même temps, l’incidence de la dengue à travers le monde a également triplé. Cela reste une corrélation, mais on pense que Aedes aegypti a vraiment été un moteur de l’expansion de la dengue au cours des années 1990 et 2000, à l’époque où elle est devenue un problème majeur de santé publique.

Le deuxième moustique très important est Aedes albopictus, le moustique tigre. Ce moustique est originaire d’Asie C’est la raison pour laquelle on l’appelle souvent le moustique‑tigre asiatique. Il est originaire des jungles d’Asie du Sud-Est et, contrairement à son cousin Aedes aegypti, il s’est répandu à travers la planète au cours des dernières décennies et non pas des derniers siècles, donc de manière encore plus fulgurante. On estime que ce moustique est parmi les espèces les plus invasives au monde. La différence avec Aedes aegypti est que Aedes albopictus est capable de coloniser non seulement des régions tropicales, d’où il est originaire, mais également des régions tempérées, que ce soit en Amérique du Nord, en Europe ou en Asie.

Il a profité des moyens modernes de transport pour se répandre à travers la planète, non pas par les navires à voile de l’époque de la traite des esclaves, mais grâce aux cargos qui font des traversées transocéaniques. On pense notamment qu’il a beaucoup profité du commerce international de pneus usagés, puisque le moustique pond ses œufs dans les pneus usagés où il reste toujours un peu d’eau et, même si l’eau s’évapore, les œufs peuvent résister un certain temps à la dessiccation. Une fois de l’autre côté de la planète, une nouvelle pluie va faire éclore ces œufs et relancer un cycle de vie.

Ce moustique a colonisé depuis les années 1990 un nombre incalculable de régions à travers le monde, sur tous les continents. C’est en particulier lui qui est responsable des cas de transmission locale d’arbovirus en France et en Europe, de manière générale, puisque c’est le seul des deux vecteurs majeurs d’arbovirus qui est présent en Europe – à l’exception de l’île de Madère, qui est rattachée au Portugal mais est plutôt en région subtropicale. Aedes albopictus a été responsable de cas de chikungunya, de dengue et de Zika dans le sud de la France, en Italie, en Espagne et en Croatie au cours de ces dernières années.

En essayant de projeter laire de répartition de ces deux moustiques, Aedes aegypti et Aedes albopictus, à travers des modèles de prédiction climatique qui prennent en compte notamment le réchauffement climatique, on pense que les zones qui sont infestées par ces deux moustiques vont augmenter dans les années à venir. Selon que lon prend un scénario plutôt optimiste ou plutôt pessimiste, on prévoit que les aires de répartition de ces moustiques vont augmenter de 2 % à 9 % dici 2080.

Quelles sont les méthodes de lutte contre ces moustiques ? Actuellement, différentes méthodes de lutte sont utilisées. Elles sont toutes basées sur l’utilisation d’insecticides qui peuvent agir à différents niveaux du cycle de vie.

Ils peuvent agir au niveau des stades immatures, c’est-à-dire du développement larvaire puisque le moustique a, après éclosion de l’œuf, quatre stades larvaires et un stade final qui s’appelle la nymphe. Ces stades immatures sont aquatiques. Lorsque l’on arrive à accéder aux sites où le moustique se développe, à ces gîtes larvaires, on peut utiliser différents insecticides.

D’autres méthodes s’attaquent aux adultes et aux différentes étapes du cycle de vie de l’adulte, c’est‑à‑dire l’émergence, la reproduction, l’alimentation sucrée, l’alimentation sanguine, les interactions avec les virus, les phases de repos et évidemment la ponte. Toutes ces étapes sont susceptibles d’être des cibles pour les insecticides, que ce soit par l’épandage d’insecticides dits résiduels qui vont rester dans l’environnement, par la pulvérisation locale d’insecticides au niveau des gîtes larvaires ou des sites où les adultes se trouvent ou par les protections personnelles de type répulsif.

Toutes ces méthodes sont, d’une manière ou d’une autre, menacées par l’évolution de la résistance aux insecticides, quelle que soit la forme que prend cette résistance. Cela peut être une mutation de la cible de l’insecticide. Cela peut être ce qu’on appelle une évolution de l’imperméabilité de la cuticule, c’est-à-dire que, finalement, l’insecticide ne perturbe plus la physiologie des moustiques parce qu’il n’arrive pas à pénétrer leur cuticule. Cela peut être ce qu’on appelle la résistance métabolique par détoxification des molécules insecticides. Enfin, cela peut être ce qu’on appelle la résistance comportementale où le moustique, d’une manière ou d’une autre, évite le contact avec l’insecticide.

En plus des méthodes existantes, il y a évidemment un grand nombre de méthodes en cours de développement. Ces stratégies peuvent, elles aussi, viser les stades larvaires ou le stade adulte. Ces méthodes en cours de développement se situent à différents stades d’avancement. Certaines sont au stade du concept tandis que certaines sont déjà au stade d’essais sur le terrain, l’équivalent des essais cliniques pour les vaccins ou les médicaments.

Parmi les plus prometteuses, on peut citer les méthodes qui sont basées sur le biocontrôle, c’est-à-dire qui utilisent des agents microbiens pour contrôler les moustiques. Cela peut être des champignons entomopathogènes. Cela peut être une bactérie qu’on appelle Wolbachia et qui a plusieurs propriétés intéressantes. Elle manipule notamment la reproduction des moustiques et elle peut en plus interférer avec la transmission des virus.

Il y a également le développement d’insecticides de nouvelle génération, finalement rien d’autre que de nouvelles molécules qui sont sujettes aux mêmes problèmes que les insecticides traditionnels, mais qui, d’une manière ou d’une autre, vont peut-être retarder un peu l’apparition de la résistance.

Enfin, il y a toutes les techniques basées sur la transgénèse, c’est-à-dire la manipulation génétique des moustiques. Soit on rend les moustiques stériles pour éliminer la population, soit on rend les moustiques incapables de porter les virus.

Toutes ces méthodes sont souvent couplées avec des stratégies de forçage génétique puisque, pour faire se répandre par exemple la bactérie Wolbachia ou un gène de résistance au virus à travers une population, il faut pouvoir le propager plus rapidement que par l’hérédité classique. On utilise des « gene drives », des systèmes de forçage génétique qui vont tricher quelque peu avec les lois de l’hérédité et permettent à ces constructions de se répandre plus rapidement.

Mme Ramlati Ali, rapporteure. Votre exposé a été clair ; nous souhaitons mieux connaître les travaux de recherche que vous avez menés sur les moustiques Aedes et les équipes que vous dirigez.

M. Louis Lambrechts. Mes travaux de recherche s’intéressent aux interactions entre les moustiques et les virus puisque les moustiques, tout comme nous, sont infectés par le virus et dans leur corps a lieu un cycle infectieux qui est assez sophistiqué. Le moustique a, par exemple, des défenses immunitaires qui lui permettent de lutter contre l’infection virale. Nous étudions cela un peu comme si l’on étudiait la maladie chez l’humain. Nous étudions cette maladie chez le moustique avec l’idée sous-jacente que, si nous comprenons les interactions entre le moustique et le virus, nous pourrons peut-être interférer avec ce processus puisque ces arbovirus sont exclusivement transmis par les moustiques. Si nous interrompons le cycle de transmission au niveau du moustique, nous sommes débarrassés des virus.

Ce que nous essayons de comprendre dans mon équipe, c’est ce qu’on appelle la capacité vectorielle, c’est-à-dire l’aptitude d’une population de moustiques à contribuer à la transmission d’un arbovirus. Elle est déterminée par tout un ensemble de paramètres qui peuvent être des paramètres physiologiques du moustique, mais aussi des paramètres comportementaux : son taux de piqûre par exemple, sa préférence pour l’Homme. Ce sont des paramètres très importants dans l’aptitude de la population de moustiques à transmettre les arbovirus. Nous essayons d’identifier les facteurs, génétiques et non génétiques, qui contribuent à faire varier la capacité vectorielle puisque les moustiques ne sont pas tous égaux en termes d’aptitude à transmettre les virus, que ce soit à l’échelle d’une espèce ou à l’échelle intraspécifique.

Mme Ramlati Ali, rapporteure. Nous souhaitons connaître les fonctions des Aedes dans leur écosystème.

M. Louis Lambrechts. De manière générale, leur fonction est assez mal connue. On pense que les moustiques, comme les autres insectes, sont une source de nourriture très importante pour tous les animaux insectivores. Cela peut être ceux qui se nourrissent de moustiques adultes comme les chauves-souris ou les oiseaux, mais aussi ceux qui se nourrissent des larves comme les poissons ou les grenouilles qui vont manger les larves de moustiques dans leur milieu aquatique. Par ailleurs, le moustique se nourrit entre autres de nectar : les femelles prennent des repas sanguins, mais peuvent également rechercher une source de nectar au cours de leur cycle de vie. En revanche, les mâles ne piquent pas, ils se nourrissent exclusivement de nectar ou de jus sucré au stade adulte. Lors de ce comportement d’alimentation en nectar, les moustiques sont des pollinisateurs. Dans l’écosystème, ils font donc partie de la chaîne alimentaire, en quelque sorte.

Je dois avouer que nous avons peu d’informations précises sur leur contribution exacte aux écosystèmes. Nous savons que, dans certains écosystèmes, par exemple dans l’Arctique où les populations de moustiques sont extrêmement volumineuses en biomasse au cours de la période estivale, ils représentent sûrement une part importante de la chaîne alimentaire et du fonctionnement de l’écosystème. Pour les moustiques dont j’ai parlé, qui sont responsables de transmission d’arbovirus, nous en savons beaucoup moins.

Mme Ramlati Ali, rapporteure. En 2003, dans une tribune du New York Times, la biologiste Olivia Judson s’était prononcée en faveur de l’extinction volontaire de 30 espèces de moustiques, une mesure, a-t-elle calculé, qui permettrait de sauver un million de vies et ne diminuerait la diversité génétique des diptères que de 1 %. Cette proposition a-t-elle un sens ? Pourrait-on éradiquer les Aedes, notamment les Aedes albopictus, des territoires qu’ils ont colonisés ?

M. Louis Lambrechts. C’est une proposition qui n’est pas totalement vide de sens, mais elle est un peu simpliste. Premièrement, nous ne serions pas forcément capables à l’heure actuelle d’éliminer ne serait-ce qu’une seule espèce, encore moins a fortiori 30 espèces de moustiques. Nous savons que le contrôle des vecteurs peut marcher. On cite souvent l’exemple de l’organisation panaméricaine de la santé qui, entre 1947 et 1962, a éliminé le moustique Aedes aegypti, le vecteur de la fièvre jaune, d’environ une vingtaine de pays en Amérique latine, ce qui est remarquable. Néanmoins, lorsque le programme d’élimination d’Aedes aegypti s’est arrêté en 1985, le moustique est revenu. Il a recolonisé non seulement tous les pays dont il avait été éliminé, mais il a même augmenté son aire de répartition.

Le contrôle des vecteurs, quand il est pratiqué de manière vraiment systématique, voire un peu militaire, fonctionne mais il est très difficile à maintenir à long terme parce qu’il faut constamment appliquer ces méthodes de lutte. Il y a toujours un risque de ré-infestation depuis une autre région de la planète où le moustique serait encore présent.

Le deuxième aspect que je veux souligner par rapport à cette proposition, c’est que nous ne connaissons pas les conséquences de l’élimination de 30 espèces de moustiques. À l’heure actuelle, nous ne sommes pas capables de dire ce qui va se passer. Une expression dit que la nature a horreur du vide. C’est une expression populaire qui n’est pas forcément fondée scientifiquement mais cela signifie, et c’est sûrement vrai, qu’on ne sait pas par quelles autres espèces les 30 espèces de moustiques éliminées vont être remplacées. Une fois libérées les niches écologiques que ces moustiques occupaient, il peut se passer plein de choses que nous sommes incapables de prédire. On pourrait même imaginer un scénario où la situation est pire après avoir éliminé ces 30 espèces de moustiques.

Mme Ramlati Ali, rapporteure. Vous étudiez l’écologie, l’évolution de la génétique des interactions insectes-virus. Y a-t-il des spécificités des moustiques du genre Aedes dans leurs relations avec le milieu naturel, avec les vertébrés et notamment les humains ?

M. Louis Lambrechts. Il y a une très grande spécificité d’interactions entre les moustiques et leurs hôtes vertébrés en général. C’est le cas des deux espèces dont j’ai parlé, Aedes aegypti et Aedes albopictus, qui sont en quelque sorte spécialisées dans l’Homme. Ce sont des moustiques qui ont développé une préférence très forte. Nous savons que Aedes aegypti se nourrit quasi exclusivement de sang humain. Aedes albopictus est un peu plus flexible pour sa source de sang. Mais ce sont des préférences qui contribuent énormément à leur rôle et à leur importance dans l’épidémiologie des arbovirus parce que, lorsqu’un moustique pique plusieurs hôtes, il dilue en quelque sorte le virus dans des hôtes qui ne seraient pas forcément susceptibles. Ces moustiques qui piquent différents hôtes peuvent aussi jouer le rôle de ponts, comme je le disais au début, pour faire passer un virus d’un cycle forestier à un cycle humain. Mais, en termes de circulation épidémique des arbovirus, ce sont les moustiques anthropophiles qui jouent le rôle prépondérant.

Mme Ramlati Ali, rapporteure. Vous venez de dire qu’il y a des moustiques qui sont spécialisés dans l’être humain. S’agit-il d’une caractéristique évolutive ? Que peuvent nous apprendre les recherches sur l’évolution des Aedes ?

M. Louis Lambrechts. Oui, la préférence d’hôte est une caractéristique génétique qui est variable et donc évolutive. Elle est susceptible d’évoluer. Cela a été très bien documenté pour le moustique Aedes aegypti. C’est à l’origine un moustique africain qui vivait dans les jungles tropicales et qui ne piquait pas l’Homme jusqu’à son expansion récente. On pense justement qu’il y a eu un phénomène que l’on appelle domestication : une population d’Aedes aegypti a développé une préférence pour l’Homme et pour l’environnement humain de manière générale, c’est-à-dire à la fois pour les gîtes larvaires dans des récipients artificiels qui sont associés à l’Homme et le fait de prendre ses repas sanguins sur l’Homme et exclusivement sur l’Homme. C’est ce qui lui a permis de se répandre à travers la planète, au début grâce au commerce triangulaire de l’Atlantique et ensuite par les moyens modernes.

Cette préférence a évolué et il y a même des travaux récents extrêmement minutieux qui ont pu reconstituer l’évolution d’un récepteur d’odorants dans les antennes du moustique, qui est associé à sa préférence pour l’Homme. Il existe encore à l’heure actuelle des populations de moustiques en Afrique qui n’ont pas une préférence très forte pour l’Homme, comme on pense que c’était le cas à l’origine dans les populations ancestrales. En les comparant avec les populations très anthropophiles, nous sommes arrivés à identifier ce récepteur d’odorants qui donne au moustique une très forte préférence pour certaines molécules volatiles et qui lui permet de repérer son hôte pour un repas sanguin. Nous savons qu’il y a eu évolution de ce récepteur, ce qui a sûrement conféré un grand avantage évolutif aux moustiques. Avec l’expansion démographique de la population humaine, le développement des zones colonisées par l’Homme et l’urbanisation qui va avec, tous ces environnements étaient extrêmement bénéfiques pour les moustiques qui avaient cette préférence.

Mme Ramlati Ali, rapporteure. Y a-t-il aussi une coévolution entre les Aedes, les virus et les humains ?

M. Louis Lambrechts. Oui, de manière générale, on peut appeler cela « coévolution » dans le sens où ce sont des organismes biologiques qui sont en interaction. Ils évoluent conjointement.

Toutefois, pour préciser le terme de façon vraiment très technique, la coévolution fait plutôt référence à un phénomène réciproque. Or, dans nombre de ces interactions, il n’y a pas nécessairement de réciprocité ni de symétrie. Par exemple, les virus ont absolument besoin des moustiques et des hommes mais, pour les moustiques, les arbovirus sont assez anecdotiques, voire négligeables. Parmi des milliers de populations de moustiques, seules quelques-unes sont affectées par ces virus. Nous parlons d’un virus qui est vraiment rarissime dans la population de moustiques. De ce point de vue-là, les moustiques ne sont pas tellement affectés par la présence des arbovirus. On ne pense pas que ce soit une pression de sélection du côté du moustique. Il y a donc coévolution de manière générale mais, dans le détail, les relations ne sont en fait pas forcément symétriques.

M. Philippe Michel-Kleisbauer. Depuis ce matin, nous avons beaucoup travaillé sur le moustique et toutes ces recherches faites pour lutter contre sa contamination et l’empêcher d’être véhicule du virus. Dans vos travaux, comment collaborez-vous avec ceux qui cherchent des solutions biologiques pour les humains, des vaccins comme pour la fièvre jaune ? Pouvez‑vous nous en dire un petit mot ? Avons-nous des pistes qui peuvent laisser naître un espoir quant à la façon dont l’Homme pourrait se protéger de ces virus ?

M. Louis Lambrechts. Je pense que ce sont des recherches totalement complémentaires. Moi qui travaille à l’Institut Pasteur, je suis en contacts fréquents avec mes collègues qui développent des thérapies chez l’Homme ou des candidats vaccins pour les différents arbovirus. Je pense que, souvent, la démarche est un peu la même. Tout à l’heure, je parlais des tests sur le terrain qui sont en cours avec des moustiques porteurs de Wolbachia ou des moustiques transgéniques. Ces essais sont finalement la version entomologique des essais cliniques pour les vaccins ou les médicaments.

Il y a vraiment une interaction assez forte entre les gens qui travaillent sur la transmission vectorielle par le moustique de ces arbovirus et ceux qui travaillent sur la pathologie ou la partie épidémiologique chez l’Homme des mêmes arbovirus. De manière générale, en termes de méthodes de lutte, tout le monde est à peu près convaincu qu’il faudra s’allier, c’est-à-dire qu’il n’y aura pas une solution magique qui va régler le problème une bonne fois pour toutes. Il faudra sûrement combiner des vaccins et des méthodes de contrôle vectoriel pour arriver à un résultat. Il est nécessaire de toute façon de s’associer puisqu’une seule méthode ne sera jamais suffisante.

M. Philippe Michel-Kleisbauer. J’ai une deuxième question sur une méthode de réponse peut-être plus naturelle que ce que vous venez de dire, qui renvoie à ce que vous disiez sur les récepteurs odorants. Mes pérégrinations dans le bush africain m’ont appris que la bière avait un effet répulsif naturel et que, depuis l’aube des temps, elle était utilisée comme cela. Je ne veux pas inciter qui que ce soit à une consommation d’alcool, mais il semblerait que cela fasse excréter une vitamine propre à la bière qui, avec la sudation, a un effet répulsif sur les moustiques. Pouvez-vous le confirmer ?

M. Louis Lambrechts. J’ai effectivement souvenir d’une publication relativement récente d’un groupe de l’Institut de rechercher pour le développement (IRD) qui a étudié l’effet de la consommation de bière sur l’attractivité pour les moustiques. Mais, dans mon souvenir, c’était le contraire. Il me semblait que la consommation de bière était attractive.

M. Philippe Michel-Kleisbauer. Je suis sans doute victime d’un effet marketing de la part des brasseurs sud-africains. Est-ce une légende du bush ? Cela semblait dire au contraire qu’une vitamine, je ne sais plus si c’est B2, B12 ou D, aurait un effet répulsif, mais il faudrait le creuser.

M. Louis Lambrechts. Je n’en mettrais pas ma main à couper, je ne me rappelle plus assez bien les détails. Mais ce qui est vrai, de manière générale, c’est que nous sommes tous différentiellement attractifs pour les moustiques de manière intrinsèque, c’est-à-dire que nous avons des propriétés propres qui font que nous sommes plus ou moins attirants pour les moustiques. Tout le monde l’a expérimenté dans sa vie, je pense. Mais il y a également des facteurs environnementaux. Ainsi, le régime alimentaire, la consommation de différents produits peuvent moduler cette attractivité.

Mme Delphine Bagarry. Vous nous avez dit que vous faites des recherches sur l’interaction moustique-virus. Nous avons bien compris que le moustique n’était pas attaqué par le virus mais, dans la chaîne alimentaire dont il fait partie, les chauves-souris, les grenouilles, les poissons et autres prédateurs qui mangent les moustiques sont-ils eux-mêmes attaqués par ce virus ?

M. Louis Lambrechts. Pas à ma connaissance. En général, ces virus ont une spécificité assez forte vis-à-vis de leurs hôtes. Ils ont cette propriété remarquable de pouvoir infecter un insecte et un primate, ce qui est déjà en soi une prouesse biologique. Mais, par ailleurs, le type d’hôtes vertébrés et invertébrés qu’ils affectent est en général assez restreint. On ne connaît pas d’exemples où le virus se serait échappé vers les prédateurs des moustiques, que ce soit au stade larvaire ou au stade adulte, même si, dans l’absolu, ce n’est pas inconcevable.

Dans la grande majorité des cas, on imagine que même si le virus passait, faisait ce saut entre espèces, il y aurait peu de chances que ce soit retenu par l’évolution puisque ce serait une impasse. Admettons qu’un poisson ait consommé une larve de moustique qui a elle-même été affectée par transmission verticale, c’est-à-dire que le virus soit passé de la mère moustique à sa descendance. Même si le poisson devient infecté par le virus de la dengue par exemple, il y a peu de chances que le virus aille plus loin.

Mme Delphine Bagarry. Je me disais que nous aurions peut-être pu utiliser, s’ils étaient infectés, ces hôtes qui seraient capables de faire des anticorps pour la thérapeutique humaine.

M. Louis Lambrechts. De ce point de vue, nous avons plutôt tendance à nous tourner vers les réponses immunitaires humaines, à étudier les anticorps chez l’Homme. Nous développons une immunité vis-à-vis de ces virus. La plupart des gens guérissent des infections par les arbovirus. Il y en a qui sont plus ou moins dangereux que d’autres. La fièvre jaune tue dans 30 % des cas les non-vaccinés évidemment. Mais la dengue a une mortalité très faible. La plupart des gens survivent à l’infection et développent une immunité à vie. Il y a des phénomènes plus compliqués d’immunité croisée entre les différents virus. Par exemple, entre Zika et dengue, c’est une grande question actuellement de savoir si une exposition à Zika va modifier la réponse à la dengue et vice versa.

Il y a aussi différentes variétés de dengue, que l’on appelle des sérotypes, et il y a effectivement des interactions un peu perverses entre ces sérotypes. Ces interactions font que, quand on est immunisé vis-à-vis d’un sérotype, on est plus à risque de développer une forme sévère vis-à-vis d’un autre sérotype : les anticorps développés sont suffisamment spécifiques pour reconnaître les autres sérotypes mais pas assez pour neutraliser le virus, ce qui facilite l’infection des cellules immunitaires. Cette facilitation par les anticorps est justement un des grands problèmes dans le développement des vaccins contre la dengue. Il faut absolument protéger contre les quatre sérotypes de la dengue qui existent parce que, si on ne protège que contre certains d’entre eux, on rend les gens plus à risque de développer une forme sévère avec les autres types contre lesquels le vaccin ne protège pas. C’est un des problèmes actuels avec le vaccin qui a été développé par Sanofi Pasteur, pour lequel la protection n’est pas parfaite vis-à-vis des quatre sérotypes.

Mme Valérie Thomas, présidente. Nous aurons prochainement une table ronde consacrée à la dengue.

M. Philippe Michel-Kleisbauer. Justement, j’ai eu la dengue au moins deux fois et la deuxième fois un peu plus brutalement que la première. On en garde des traces à vie apparemment. Dans les prises de sang persistent des immunoglobulines de type G (IgG) qui sont des traces fossiles. Pourrait-on, à partir de cela, faire des recherches, développer un vaccin pour se prémunir contre les autres sérotypes ?

M. Louis Lambrechts. Cette question sort totalement de mon domaine d’expertise mais, effectivement, le but de ces vaccins qui sont basés sur les anticorps – parce qu’on peut aussi imaginer d’autres façons de faire des vaccins – est de stimuler la réponse humorale, c’est-à-dire de produire des anticorps spécifiques. Ces vaccins cherchent à établir des IgG, des anticorps qui vont conférer une mémoire immunitaire vis-à-vis de la dengue. Le problème est que nous ne savons pas exactement comment faire. Cela se fait naturellement quand on est infecté mais, pour le simuler avec un vaccin, pour provoquer cette réponse en IgG qui soit protectrice, il faut comprendre exactement quels sont les épitopes, c’est-à-dire quelles sont les parties de la particule virale ou les composants du virus qui vont permettre aux IgG d’être neutralisants, d’être des anticorps qui vont empêcher le virus d’infecter la cellule humaine. Visiblement, c’est compliqué. Comme je le disais, ce n’est pas mon domaine d’expertise mais c’est précisément ce que les chercheurs essaient de faire. Ils essaient de reproduire la production d’anticorps spécifiques et neutralisants qui se fait naturellement chez l’Homme lorsque l’on est infecté naturellement, mais à travers une vaccination. La question est de savoir quoi mettre dans le vaccin pour que cela se produise, qui ne soit pas le virus lui-même évidemment.

Mme Ramlati Ali, rapporteure. La modification génétique des moustiques serait‑elle une solution et serait-elle sans risque pour les humains ?

M. Louis Lambrechts. C’est une des solutions possibles mais, comme je le disais tout à l’heure, ce n’est pas la seule qu’il faut mettre en place parce qu’aucune méthode seule ne sera suffisante. Tout le monde est à peu près d’accord pour le dire.

Modifier génétiquement les moustiques est l’une des pistes assez prometteuses qui est explorée à l’heure actuelle. L’arsenal des technologies qui sont à notre disposition pour le faire a considérablement évolué ces dernières années.

Cette méthode a évidemment de grands avantages par rapport aux insecticides parce que les insecticides ont beaucoup de dommages collatéraux. Quand on répand un insecticide, on tue sûrement un peu plus que des moustiques. C’est donc plus précis et plus propre, parce que nous pouvons vraiment cibler une espèce bien particulière.

Néanmoins, il y a aussi des inconvénients : il y a toujours un risque d’échappement de la construction génétique ou de ce qu’on a utilisé pour faire répandre le transgène, ce que j’appelais le forçage génétique. Il faut étudier ce risque pour le maîtriser. C’est le stade où nous en sommes à l’heure actuelle, c’est-à-dire évaluer rigoureusement le risque associé à l’utilisation de moustiques génétiquement modifiés dans la nature, comme pour tous les OGM. Les avantages sont énormes, mais il faut bien évaluer les risques pour pouvoir les maîtriser.

Mme Valérie Thomas, présidente. J’aimerais savoir quelles sont les caractéristiques principales des arbovirus en termes d’adaptabilité et de mutation.

M. Louis Lambrechts. Tous les arbovirus, à une exception près, sont des virus à acide ribonucléique (ARN), c’est-à-dire que leur génome est porté par une molécule d’ARN et non pas comme chez nous par de l’acide désoxyribonucléique (ADN). Cette caractéristique, associée au fait que l’enzyme chargée de la réplication de leur génome commet beaucoup d’erreurs, fait que ces arbovirus, comme la plupart des virus à ARN, ont un taux de mutation parmi les plus élevés que nous connaissons. Pour vous donner une idée, les virus à ARN ont, en général, un taux de mutation un million de fois plus élevé que le nôtre. Un virus comme celui de la dengue va, en moyenne, faire une mutation dans son génome à chaque fois qu’il le recopie. Chaque nouveau génome est différent du génome matrice qui a servi à faire sa copie.

En d’autres termes, ces virus existent sous la forme d’une d’un nuage de mutants. C’est comme cela qu’on appelle une population de génomes qui sont apparentés, mais qui sont tous différents les uns des autres. On pense que cette caractéristique en fait des virus qui sont extrêmement adaptables, qui peuvent évoluer à une rapidité foudroyante puisqu’à chaque génération, il y a des mutations qui sont produites.

Mme Ramlati Ali, rapporteure. Nous avons compris que la génomique et la génétique quantitative des arbovirus sont bien étudiées et que cela varie assez rapidement. Mais en quoi cela a-t-il des conséquences sur les interactions, sur l’évolution et sur les moyens de prévention et de lutte ?

M. Louis Lambrechts. C’est précisément le sujet de ma recherche : comprendre comment cette grande variabilité génétique des moustiques et des virus va avoir des conséquences sur leurs interactions, leur évolution et les méthodes de lutte que nous essayons de développer.

L’un des résultats de ma recherche a été de constater une très grande spécificité génétique d’interactions entre les moustiques et les virus, c’est-à-dire que le succès de la transmission dépend d’un appariement très fin. Au-delà de l’espèce, à l’intérieur de l’espèce de moustiques et à l’intérieur des populations virales, il y a un appariement très spécifique qui a lieu et qui gouverne la transmission.

Cette grande variabilité est aussi la source d’un grand potentiel évolutif, chez les virus comme je le disais à l’instant, mais aussi chez les moustiques. Les moustiques sont également très variables génétiquement et peuvent évoluer dans un sens ou dans un autre. Cela pose de gros problèmes pour l’évolution de la résistance aux insecticides. Si les moustiques deviennent résistants aux insecticides, c’est parce que des variants résistants apparaissent spontanément et sont très fortement sélectionnés dans les zones où on utilise ces insecticides. Cette question de l’évolution est au cœur du développement de méthodes de lutte. Le plus souvent, la méthode fonctionne au début et ne fonctionne plus ensuite parce qu’il y a une évolution de résistance. Cela peut être la résistance aux insecticides chez les moustiques. Cela peut être la résistance aux médicaments chez les parasites et les virus en général.

Un des grands axes de recherche qui se développe actuellement consiste à concevoir et mettre en place des stratégies qui seraient un peu « prémunies » contre l’évolution. En anglais, on dit « evolution proof », c’est-à-dire des méthodes qui seraient résistantes à l’évolution en quelque sorte.

Mme Ramlati Ali, rapporteure. Les arbovirus ont-ils une évolution propre ou sont-ils conditionnés par la présence des moustiques ?

M. Louis Lambrechts. La présence des arbovirus est conditionnée par celle des moustiques parce que, dans la grande majorité des cas, le virus a besoin du moustique pour être transmis. Il y a quelques exceptions, comme le virus Zika qui est capable de se transmettre par voie sexuelle mais c’est une contribution minoritaire à la transmission. Il y a des cas de transfusion sanguine, des choses comme cela, mais le gros de la transmission se fait par le moustique. Le virus n’est présent que quand le moustique est là.

Il y a d’ailleurs une adéquation presque parfaite entre la présence d’un moustique vecteur et l’émergence des arboviroses. Prenons l’exemple de l’île de Madère que j’ai citée tout à l’heure. Le moustique Aedes aegypti était absent de l’île de Madère jusqu’au milieu des années 2000. Il n’a pas fallu attendre plus de quelques années pour voir la première épidémie de dengue en 2012. Dès que le moustique est là, le virus va finir par arriver aussi.

Mme Valérie Thomas, présidente. Quelles sont les interactions possibles avec le réchauffement climatique sur les moustiques et les arbovirus ?

M. Louis Lambrechts. Le réchauffement climatique va indubitablement contribuer à la modification de la répartition géographique des moustiques et par conséquent des virus. Le réchauffement climatique et le climat en général ne sont pas du tout les seuls facteurs qui conditionnent la présence des moustiques. Dans bien des cas, on pense que le climat n’a pas joué un rôle particulièrement important. On pense que c’est plutôt l’urbanisation, notamment, qui a favorisé l’expansion de ces moustiques dits domestiques.

Bien sûr, plus le climat se réchauffe, plus l’aire de répartition des moustiques qui auraient tendance à être en région subtropicale va s’étendre C’est vrai pour le moustique Aedes aegypti, mais ce moustique était présent sur le pourtour de la Méditerranée au début du XXe siècle, avant que l’on parle de réchauffement climatique. C’est bien la preuve que ce n’est pas seulement une histoire de climat. Il y a aussi beaucoup d’autres facteurs qui vont conditionner la présence de ces moustiques. Le facteur du climat doit être pris en compte dans les modèles de projection et de prédiction de l’aire de répartition des moustiques mais l’expansion de ces moustiques n’est pas seulement un effet du réchauffement climatique.

Mme Valérie Thomas, présidente. Êtes-vous associé à toutes les réflexions internationales sur le thème de la ville durable ? Êtes-vous invité à ce type de colloque ? Je vois tout à fait l’interaction entre ces réflexions sur comment mieux construire, comment relever les défis majeurs et l’installation massive des moustiques, la propagation des maladies ?

M. Louis Lambrechts. Non, je n’ai pas été impliqué dans ce genre de démarche et d’initiative. Je le serai peut-être dans le futur, mais mes recherches s’intéressent quand même à des aspects assez fondamentaux de la relation entre le moustique et le virus à travers des expériences de laboratoire, des études sur le terrain. Je ne suis pas actif dans le domaine de la lutte contre les moustiques. Je pense que les gens qui sont invités à l’occasion de ces colloques sont plutôt ceux qui sont activement impliqués dans cette lutte.

M. Philippe Michel-Kleisbauer. Pour rebondir sur ce que vous venez de dire sur la présence de ce moustique au début du XXe siècle : sommes-nous devenus plus appétissants ? Nous sommes hôtes parce que nous sommes attractifs pour lui. Cette attractivité a-t-elle augmenté du fait d’une modification de notre alimentation ou de la perte de répulsifs ou d’anticorps que nous aurions développés au début de ce siècle quand les moustiques étaient présents et que nous aurions perdu depuis par l’évolution ?

M. Louis Lambrechts. Je pense que nous avons été toujours aussi appétissants pour le moustique et que ce n’est pas nous qui avons changé. C’est simplement que notre vigilance a probablement diminué.

Le moustique Aedes aegypti était présent sur le pourtour méditerranéen et il y a même eu une épidémie de dengue assez sévère en Grèce dans les années 1920. Au cours du XXe siècle ont eu lieu de grandes campagnes de démoustication pour éliminer la malaria, les arboviroses et ces campagnes ont été lancées du fait de lévolution socio-économique de la société, par lutilisation dinsecticides principalement.

Le problème est qu’une fois que nous nous en avons été débarrassés, un peu comme ce qui a eu lieu en Amérique latine avec la campagne d’éradication de Aedes aegypti par l’organisation panaméricaine de la santé, nous avons relâché notre vigilance. Surtout, le moustique a maintenant des moyens modernes pour voyager, avec le commerce des pneus usagés ou des Dracaena sanderiana surnommés « lucky bamboos ». Ces fameux petits bambous d’intérieur qui viennent d’Asie sont censés porter chance, mais, en fait, ils nous apportent surtout des œufs et des larves de moustiques. Tous ces moyens de communication qui font partie de la mondialisation en général ont permis au moustique de recoloniser des zones dont il avait disparu.

Mme Ramlati Ali, rapporteure. Les Aedes pourraient-ils devenir les vecteurs de nouveaux virus, comme celui de l’encéphalite japonaise par exemple ?

M. Louis Lambrechts. C’est une très grande question de recherche justement : savoir à quel point les virus sont capables de changer d’hôte.

L’émergence de pathogènes provient très souvent d’un saut d’espèces. La dengue, par exemple, était à l’origine un virus de primates dans la forêt tropicale qui est passé chez l’Homme. Maintenant, elle ne circule que chez l’Homme. Le virus s’est même adapté à l’Homme. En tout cas, ce sont des souches différentes qui circulent chez l’Homme. C’est la même chose pour le virus Zika, pour le virus de la fièvre jaune. Le virus Ebola vient d’une chauve-souris ou d’un animal que nous ne sommes pas sûrs de connaître, comme le coronavirus qui fait beaucoup parler de lui actuellement.

Dans la grande majorité des cas, ce sont des virus dits zoonotiques, c’est-à-dire qui viennent d’un autre animal et qui passent chez l’Homme, parfois à travers une adaptation. On sait ainsi que le virus Ebola s’est adapté à l’Homme lors de la grande épidémie qui a eu lieu en Afrique de l’Ouest en 2014-2015. Le virus chikungunya, quant à lui, s’est adapté aux vecteurs, c’est-à-dire que c’était un virus qui était principalement transmis par Aedes aegypti. Lors de l’épidémie de 2005-2006 sur l’île de La Réunion, on pense que ce virus a acquis une mutation qui lui permettait d’être mieux transmis par le moustique tigre Aedes albopictus, qui était le moustique dominant sur l’île de La Réunion, puisque Aedes aegypti y est quasiment absent. Cette mutation lui a permis de se répandre dans des zones où le moustique tigre était prédominant. C’est encore une sorte de saut d’espèce puisque, même si le moustique était déjà un vecteur de chikungunya, il est devenu un bien meilleur vecteur grâce à cette mutation. Dans beaucoup de cas, on voit qu’il y a une évolution pour passer d’une espèce à l’autre ou s’améliorer dans une espèce, que ce soit chez les vertébrés ou les invertébrés.

Pour revenir à la question plus précisément, oui, c’est possible. Nous connaissons des exemples. Nous ne savons pas si c’est la règle, parce que nous ne connaissons que les exemples les plus spectaculaires. Dans la grande majorité des cas, les tentatives de saut d’espèce sont sûrement vouées à l’échec Mais la grande adaptabilité de ces virus, combinée avec le changement environnemental, fait que nous allons peut-être avoir de plus en plus d’évènements de ce type-là, et il faut les étudier en laboratoire.

C’est très difficile à prédire. Comme le disait quelqu’un, il est extrêmement difficile de faire des prédictions, surtout à propos du futur. Il est très difficile de reconstituer dans une expérience de laboratoire une situation réelle et donc de prédire avec certitude ou, au moins, de quantifier la probabilité qu’a un virus de passer à une autre espèce. S’agissant du virus de l’encéphalite japonaise, c’est en théorie possible mais nous ne pouvons pas quantifier la probabilité que cela ait lieu.

Mme Ramlati Ali, rapporteure. Quelles sont les principales sources de financement de vos travaux de recherche ?

M. Louis Lambrechts. Ce sont principalement des fonds publics d’origines nationale, européenne et américaine.

Mme Valérie Thomas, présidente. Bénéficiez-vous aussi d’apports financiers d’autres fondations ?

M. Louis Lambrechts. Très peu. L’Institut Pasteur, où je travaille, est une fondation. De ce point de vue-là, puisqu’il y a des fonds propres, des fonds internes dont je bénéficie, la réponse est oui à travers l’Institut Pasteur, mais pas au sens peut-être où vous l’entendiez. Mais je parle de mon cas personnel. Je pense que beaucoup de chercheurs bénéficient de financements d’autres fondations. En ce qui me concerne, c’est minoritaire.

Mme Ramlati Ali, rapporteure. Certaines pistes de recherche mériteraient-elles d’être davantage soutenues par les pouvoirs publics ?

M. Louis Lambrechts. Oui ! Les pistes de recherche qui mériteraient d’être plus soutenues sont, je pense, des pans entiers de la science qui sont aujourd’hui considérés comme un peu obsolètes ou poussiéreux parce qu’ils font appel à des démarches naturalistes dont on considère qu’elles sont d’un autre âge : tout ce qui est étude au long terme un peu naturaliste au sens observation à travers des observatoires. Ces programmes de recherche, parce qu’ils sont longs et donc coûteux, que l’on n’a aucune garantie de succès, sont abandonnés au profit de méthodes court-termistes qui consistent à financer sur trois, quatre ou cinq ans des programmes très ciblés, mais qui s’arrêtent ensuite ou qui ne vont pas forcément avoir de suite.

Je pense que pour étudier des phénomènes aussi compliqués que l’émergence des arbovirus, il faut vraiment un suivi à long terme. On ne peut pas comprendre en réagissant dans l’urgence comme on le fait à chaque fois, pour Zika, pour Ebola, pour le coronavirus. Nous réagissons dans l’urgence mais nous n’avons aucune connaissance à long terme des écosystèmes qui favorisent ce genre d’émergence. Je pense que, s’il fallait investir dans un domaine, ce serait justement dans ces observatoires naturalistes où l’on étudie l’écologie et l’histoire naturelle des arbovirus et des pathogènes émergents en général.

C’est également associé, je pense, à un effort qu’il faut maintenir pour conserver des compétences traditionnelles, elles aussi considérées comme un peu désuètes, comme la taxonomie. Savoir identifier des moustiques, alors qu’ils sont ma spécialité, je n’en suis plus capable. Je sais à peine reconnaître les moustiques sur lesquels je travaille. Mais il y a des milliers d’espèces et cette connaissance fine de la taxonomie, savoir identifier un spécimen sur le terrain, est une expertise qui est en train de se perdre. Si l’on veut pouvoir comprendre les phénomènes d’émergence et développer des méthodes de lutte qui soient ajustées aux différentes situations à travers le monde, il faut conserver cette compétence. Les taxonomistes constituaient autrefois le gros des bataillons de la science naturaliste au Muséum national d’histoire naturelle et dans d’autres institutions mais ces gens-là sont une espèce en voie d’extinction.

Mme Valérie Thomas, présidente. Une question à propos des interactions et relations avec vos collègues internationaux : cela se passe-t-il bien ? Avancez-vous ensemble ? Avez‑vous des rencontres ?

M. Louis Lambrechts. La science est internationale et il serait inconcevable pour moi de faire de la science à léchelle nationale. Les sociétés savantes sont internationales. Toutes les rencontres scientifiques, dune manière ou dune autre, ont une dimension internationale. Dans mon laboratoire, je crois que presque la moitié des membres sont des étrangers. La grande majorité de mes collaborations sont avec des partenaires étrangers. La question ne se pose quasiment plus.

La science est internationale et, de ce point de vue-là, je pense que la France a un rôle peut-être plus prépondérant à jouer pour la coordination de projets internationaux. La France est encore un peu trop tournée vers les sociétés savantes françaises qui, historiquement, ont joué un grand rôle mais qui sont devenues obsolètes. La barrière de la langue fait également que nous sommes désavantagés comparativement à nos collègues anglophones.

Mme Valérie Thomas, présidente. Quels sont les pays avec lesquels vous menez des recherches conjointes ?

M. Louis Lambrechts. Si je faisais la liste, nous en aurions pour un moment ! Les principaux sont américains et, notamment, à travers le réseau international des Instituts Pasteur, je collabore avec des collègues qui sont au Cambodge, au Laos, en Guyane française, pour ne citer que ceux avec lesquels je collabore actuellement, mais ce n’est pas restrictif.

Mme Ramlati Ali, rapporteure. Vous avez mentionné le fait que Aedes aegypti était présent jusqu’à récemment sur le pourtour méditerranéen. Comment évaluez‑vous aujourd’hui les risques de son retour ? Quelles en seraient les conséquences ?

M. Louis Lambrechts. Les risques du retour sont réels puisqu’il est, à l’heure actuelle, détecté autour de la mer Noire, en Géorgie, en Turquie. Nous ne savons pas s’il a toujours été là auquel cas nous ne l’aurions pas détecté pendant une période, si les populations sont en train de resurgir ou s’il est revenu après avoir disparu. En tout cas, le risque est réel puisque c’est en train de se produire. Il a colonisé l’île de Madère. Il y a un risque qu’il se réimplante en Europe méridionale.

Néanmoins, le risque est moins grand que pour son cousin Aedes albopictus puisque Aedes aegypti est quand même dépendant de conditions climatiques plus chaudes. Il ne résiste pas au froid, contrairement à Aedes albopictus qui a une forme de résistance au froid. Il peut passer l’hiver grâce à un mécanisme de diapause alors qu’Aedes aegypti n’est pas capable de diapause. Il n’est pas capable de passer la saison froide s’il n’a pas une sorte de refuge ou une sorte de phénomène de récession en hiver et de recolonisation à partir de régions plus méridionales. Le risque est moindre. D’ailleurs, quand il était établi en Europe au début du XXe siècle, c’était seulement sur le pourtour méditerranéen, là où le climat est quand même beaucoup plus clément.

Cela ne répond pas précisément à la question, mais le risque qu’il se réimplante est réel puisque le climat a plutôt tendance à se réchauffer. A fortiori, le moustique est capable de revenir. Il s’est implanté en Californie au cours des dix ou quinze dernières années. En Californie, le climat est méditerranéen et même les Californiens ont du mal à s’en débarrasser. C’est bien la preuve que les régions comme le sud de l’Europe ne sont pas du tout exemptes de ce risque-là.

Mme Valérie Thomas, présidente. Quelles sont à votre avis les pistes de recherche les plus prometteuses pour l’avenir ?

M. Louis Lambrechts. Je ne veux pas prêcher pour ma paroisse, mais je pense que les pistes les plus prometteuses sont celles qui combinent les nouvelles technologies très modernes que nous mettons beaucoup en avant, comme les ciseaux moléculaires Clustered Regularly Interspaced Short Palindromic Repeats (CRISPR) et toutes ces techniques de forçage génétique qui sont très sophistiquées et redoutablement efficaces, en tout cas dans des systèmes simplifiés de laboratoire. Mais il faut les coupler avec des études écologiques et évolutives, c’est-à-dire combiner la puissance de ces méthodes moléculaires qui sont en train de vraiment prendre leur essor avec des études plus traditionnelles, qui étudient l’écologie et le fonctionnement des écosystèmes, l’évolution des systèmes. Finalement, ce qui comptera vraiment, c’est le temps pendant lequel les méthodes seront effectives et cela dépend de l’évolution des moustiques et des virus. C’est cette intégration des échelles qui est prometteuse. Il n’y a pas vraiment un programme de recherche ou une cible ou un sujet qui est intéressant, il s’agit plutôt de balayer le panel des échelles spatio-temporelles pour comprendre le système dans son ensemble.


3.   Audition du Pr Philippe Desprès, professeur à l’université de La Réunion, responsable d’équipe à l’unité mixte de recherche Processus infectieux en milieu insulaire tropical (13 février 2020)

Mme Valérie Thomas, présidente. Mesdames et Messieurs, chers collègues, nous poursuivons nos auditions dans le cadre de la commission d’enquête chargée d’évaluer les recherches, la prévention et les politiques publiques à mener contre la propagation des moustiques Aedes et des maladies vectorielles. Pour ce faire, nous accueillons, cet après-midi, le professeur Philippe Desprès, professeur à l’université de La Réunion et responsable d’équipe à l’unité mixte de recherche « Processus infectieux en milieu insulaire tropical ».

Je vous rappelle que les auditions des commissions d’enquête sont publiques et que par conséquent elles sont ouvertes à la presse et sont disponibles en direct et en différé sur le site de l’Assemblée nationale.

Je vais donc vous passer la parole, M. Philipe Desprès, pour une intervention liminaire de l’ordre d’une dizaine de minutes, qui précèdera notre échange sous forme de questions et de réponses.

Je vous remercie de nous déclarer tout intérêt public ou privé de nature à influencer vos déclarations. Auparavant, je vous rappelle que l’article 6 de l’ordonnance du 17 novembre 1958, relative au fonctionnement des assemblées parlementaires, impose aux personnes auditionnées par une commission d’enquête de prêter serment de dire la vérité, toute la vérité, rien que la vérité. Je vous invite donc à dire « je le jure ».

M. Desprès prête serment.

M. Philippe Desprès, professeur et chef de lunité « Interactions Moléculaires Flavivirus-Hôtes » de lInstitut Pasteur. Madame la présidente, mesdames et messieurs les députés, je vais vous présenter rapidement mon parcours sur ces virus que l’on appelle « arbovirus » : ce nom étrange est en fait un acronyme anglais, qui ne correspond pas à un virus particulier, mais à un ensemble de virus, souvent très différents, qui ont le point commun d’être transmis par des agents vectoriels, qu’ils soient moustiques ou tiques. J’ai baigné dans ces virus très tôt, dès 1988, année au cours de laquelle j’ai passé une thèse sur la fièvre jaune à l’Institut Pasteur, à Paris, et en même temps, à Paris VII. J’ai eu l’opportunité de faire un séjour doctoral sur ce type de virus, à la John Hopkins Medical School de Baltimore chez le professeur Diane Griffin, qui est actuellement vice-présidente de l’Académie nationale des sciences des États-Unis. J’ai obtenu l’habilitation à diriger des recherches (HDR), il y a maintenant vingt ans, à propos duvirus de la dengue.

J’ai donc une carrière en deux phases. De 1991 à 2015, j’étais permanent à l’Institut Pasteur, toujours sur la thématique des arbovirus, étant responsable, pendant plus de douze ans, d’une unité de recherche « Interactions moléculaires flavivirus-hôtes »qui était dédiée aux arbovirus. J’ai eu aussi l’opportunité, de 2008 à 2012, d’être directeur du centre national de référence des arbovirus (CNR), qui était sous la tutelle de l’Institut de veille sanitaire (InVS). Lors de mon mandat, nous avons identifié pour la première fois les cas autochtones de dengue et de chikungunya, en 2010, dans le sud. C’étaient les premières manifestations de l’introduction de ces virus qui sont normalement de zones tropicales. Sur cette période, jusqu’à mon départ en 2014, j’étais associé dans un petit consortium qui était centre collaborateur de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) pour les arbovirus et virus des fièvres hémorragiques. Je suis aussi actuellement consultant pour l’OMS.

Pour différentes raisons, j’ai décidé de me diversifier et j’ai eu l’opportunité, sous l’impulsion du professeur Jean-François Delfraissy et du professeur André Syrota, de créer une nouvelle unité de recherche mixte, sur l’écosystème des pathogènes, mais aussi vers la recherche plus académique, et qui a été à la base de la création d’une unité de recherche dénommée PIMIT (Processus infectieux en milieu insulaire tropical) en 2015. Ce sera une équipe assez pionnière puisqu’elle regroupe des thématiques et des expertises assez différentes. J’ai eu l’opportunité d’être associé à sa création et d’être responsable d’une équipe, en apportant mes expertises menées depuis trente ans à l’Institut Pasteur, toujours sur les arbovirus. Nous avons été évalués récemment, en 2019, par le Haut Conseil de l’évaluation de la recherche et de l’enseignement supérieur (Hcéres) et différents conseils scientifiques de nos autorités de tutelle, le Centre national de la recherche scientifique (CNRS), l’Institut national de la santé et de la recherche médicale (Inserm), l’Institut de recherche pour le développement (IRD) et l’université de La Réunion. Nous avons été reconduits pour quatre ans - ce qui constituera d’ailleurs mon dernier mandat. Je suis responsable d’équipe, nous travaillons sur le virus Zika et sur la dengue. Mon parcours et mon expérience sont onc pratiquement entièrement dédié aux arbovirus.

Pendant trente ans, j’ai exercé à l’Institut Pasteur, en tant que responsable d’unité, une unité consacrée à l’étude des pathogènes – spécialisation acquise grâce à l’apprentissage auprès de mes anciens collègues, une tradition pasteurienne. J’ai pu travailler sur le chikungunya, la fièvre jaune, la dengue, l’encéphalite japonaise, la fièvre de la vallée du Rift présente dans l’océan indien, des alphavirus comme le Sindbis, le virus West Nile et le Zika qui nous intéressent.

Cela constitue une approche dite de virologie moléculaire, selon cinq thématiques : une meilleure compréhension du virus au niveau moléculaire : comprendre l’interaction entre l’hôte et son pathogène, les mécanismes de pathologie ; comprendre comment ces virus peuvent-ils rendre malade,pourquoi l’organisme réagit plus ou moins bien à une infection virale. Ces réflexions sont couplées à une meilleure définition du diagnostic qui pose souvent problème. Beaucoup de ces virus sont proches : le diagnostic viral est souvent complexe et peut être faillible. Un aspect est bien sûr lié à la prévention et à la thérapie, qui est le développement vaccinal.

J’ai développé ces cinq thèmes pendant ma période à l’Institut Pasteur et je les ai apportés à l’unité PIMIT, qui est dirigée par Patrick Mavingui et qui regroupe deux équipes. Une équipe « dynamique des systèmes infectieux insulaires » (DYSIIS) qui s’intéresse à l’écologie et à la surveillance des maladies émergentes, dans les espèces animales, y compris les chauves-souris, dans tout l’océan Indien. Mon équipe « mécanismes moléculaires et cellulaires des agents biologiques infectieux » (MOCA), qui est plus dédiée à une recherche sur le pathogène et à des moyens de lutte en développant différentes stratégies.

En 2015, nous avons l’opportunité de travailler sur le Zika, alors que ce virus ne concerne actuellement pas La Réunion. En fait, nous avons toujours eu la crainte, et nous l’avons toujours, de son introduction. Avec des collègues de l’IRD, à Montpellier, nous avions commencé à travailler sur un pathogène que connaissaient historiquement les spécialistes, mais dont nous ne connaissions rien. Il a commencé à émerger et à poser problème, alors que la somme de connaissances à son sujet était extrêmement limitée. Ainsi, en peu d’années, le nombre de connaissances sur ce virus a été multiplié par dix, grâce à la mise en place de « task forces » au niveau international, face à cette émergence. Nous sommes concernés aussi, à La Réunion, par le virus de la dengue, puisque nous sommes en situation épidémique depuis maintenant plus de deux ans, avec différents sérotypes introduits.

Les deux finalités et les deux grands axes qui caractérisent mon équipe MOCA sont donc la connaissance sur l’agent étiologique de l’infection et la stratégie de lutte contre l’agent infectieux. Les thèmes que nous développons sur ces deux types de virus – nous allons parler aujourd’hui plus précisément du virus Zika – sont de comprendre quel est le pouvoir pathogène du virus. Nous verrons pourquoi ce virus que l’on connaît depuis soixante-dix ans est devenu subitement un virus pathogène pour l’Homme et responsable de maladies très graves. Les syndromes congénitaux du Zika touchent les nouveau-nés et l’embryon. Nous essayons de comprendre la réponse de l’hôte à l’infection. Comment un hôte répond-il à cette infection en termes de réponse immunitaire ? Comment le virus arrive à contrebalancer ces réponses de défense de l’hôte, ce qui amène la problématique de sa virulence ? À l’époque, nous n’avions pratiquement rien sur le virus Zika. Il a fallu développer des outils de détection, améliorer le diagnostic de la maladie. L’une des finalités de nos recherches est de proposer des stratégies de lutte, qui sont classiquement les développements de vaccins, ceux que nous avons faits, mais aussi tirer profit de la biodiversité de La Réunion pour étudier les propriétés des plantes médicinales. Nous avons beaucoup travaillé sur ce point, beaucoup publié, déposé des brevets, et grâce à la biodiversité des plantes médicinales de La Réunion, nous avons pu trouver des principes actifs contre le virus Zika et contre le virus de la dengue. Voici les quatre thèmes qui sont développés.

Qu’en est-il aujourd’hui de l’équipe MOCA ? Elle a été recréée, selon le processus de l’Hcéres, le 1er janvier, pour une durée de quatre ans.

Nous essayons de comprendre les facteurs viraux et cellulaires qui expliquent pourquoi ce virus est virulent et pathogène chez l’Homme.

Nous venons de développer un deuxième axe qui a son importance dans l’océan indien, en particulier à La Réunion. La comorbidité joue un rôle dans le cadre du virus Zika et de la dengue. Dans notre cas, à La Réunion, nous sommes en épidémie de diabète et de maladies associées aux désordres du métabolisme. Nous voyons l’impact de ces désordres du diabète sur l’infection, mais aussi les formes sévères de l’infection par ces virus. C’est donc un thème qui est maintenant très en vogue : aller plus loin qu’une relation directe entre l’individu en conditions saines, ce qui ne veut rien dire en lui-même, et l’infection viraleÀ La Réunion, la problématique du diabète est travaillée par nos collègues dans une unité mixte de recherche Université de La Réunion et Inserm. Nous travaillons ensemble pour essayer de mieux comprendre l’impact. Est-ce que le virus en lui-même va exacerber des troubles existants du métabolisme ? Le métabolisme en lui-même va-t-il favoriser la persistance du virus ? Ce sont des sujets très importants qui amènent une autre dimension de l’infection virale. Il s’agit également de mieux comprendre la réponse de l’hôte à l’infection virale et de développer des modèles in vitro, qui sont des cultures cellulaires, et in vivo, des modèles de petits rongeurs ou de singes.

Disposant de ces thèmes, il est important que nous puissions tester et proposer des luttes anti-infectieuses. Nous avons la particularité sur l’île de La Réunion, mais dans l’océan Indien en général, à Mayotte comme à Madagascar, de disposer d’une biodiversité remarquable, unique au monde, qui est une source d’informations, mais aussi de ressources. Nos collègues de formation chimiste ont pu identifier des composés et des plantes qui manifestent une activité antivirale tout à fait remarquable, qui ont été publiés, mais aussi brevetés par Inserm Transfert.

Nous avons développé des candidats vaccins contre le Zika qui sont au stade préclinique, testés chez l’animal. Il s’agit soit des virus atténués – grâce au génie génétique, nous sommes capables de les modifier, de mieux comprendre – soit des structures dites composés viraux, avec lesquelles on exprime certaines parties du virus qui sont capables d’induire une immunité protectrice lors d’une vaccination.

Nous avons donc une double casquette pour comprendre le virus, l’interaction avec son hôte et également de développer des stratégies de lutte contre ces pathogènes.

Les arbovirus ne sont pas vraiment un genre de virus. Ils regroupent des virus qui ont des propriétés communes, mais qui sont extrêmement variables. Il y en a des milliers.

Il y a un petit groupe, qu’on appelle les flavivirus, « flavius » pour « jaune », parce que la fièvre jaune est le prototype, qui regroupent des virus très proches qui sont d’une très grande importance en termes de santé humaine : la dengue, la fièvre jaune qui est connue depuis très longtemps, l’encéphalite japonaise, le virus du Nil occidental ou West Nile, et tout récemment le Zika, qui ne représentait pas un problème de santé publique jusqu’en 2017.

Parmi les 70 membres du genre Flavivirus, un certain nombre émerge. Le virus West Nile est devenu un problème de santé publique à la fin des années 1990, avec son introduction en Amérique du Nord et les conséquences induites. Certains virus sont connus depuis longtemps. Ils ont des niches en Afrique, dans le bassin méditerranéen ou en Asie, jusqu’au jour où, pour des raisons multiples, ils deviennent pathogènes pour l’homme et émergent. Ils diffèrent ainsi du coronavirus Covid-19, où il me semble que l’émergence est liée à un contexte de contact, de zoonose – les zoonoses sont des virus que l’on retrouve dans des espèces animales, qui sont soit des réservoirs, soit des hôtes amplificateurs, qu’ils soient des primates ou des espèces aviaires. Nous connaissons globalement ces virus, mais ils sont dans un contexte d’évolution et de pathogénicité pour l’Homme.

Le plus bel exemple en est la dengue. La dengue était connue depuis très longtemps ; elle a commencé à devenir une maladie émergente au cours du XIXème siècle, mais surtout après la deuxième moitié du XXème siècle, avec des épidémies et des formes de plus en plus sévères.

Il faut donc être extrêmement vigilant, puisque soit ces virus changent et sortent de leur niche écologique habituelle, soit, pour des raisons multiples, ils évoluent en termes de pathogénicité, c’est-à-dire qu’ils deviennent plus virulents. Nous sommes alors confrontés à de nouveaux problèmes.

Nous sommes rarement dans la découverte d’un nouveau pathogène comme Ebola ou le nouveau coronavirus. Dans notre cas, le Zika est transmis par les moustiques Aedes. Mes collègues de l’Institut Pasteur vous ont expliqué le contexte de la propagation par les moustiques. Nous avons, comme réservoir, en Afrique, les primates. Zika a été classé d’importance médicale à partir de 2007.

Je vais vous présenter un historique de Zika et des épidémies qu’il a provoquées chez l’Homme.

En 1947, lors dune étude générale sur la fièvre jaune en Ouganda, des médecins britanniques ont identifié pour la première fois le virus Zika et lont isolé à partir dun singe. À partir des années 50 jusquà 2006, il a été constaté une circulation « à bas bruit » du virus Zika, surtout en Afrique de lOuest, mais aussi en Afrique australe. Globalement, on a eu affaire à quelques cas humains sporadiques de fièvres indifférenciées. Comme on dit en Afrique, on a eu le Zika, comme une mauvaise grippe. Comme beaucoup darboviroses, cest sans conséquence.

D’un point de vue phylogénétique, c’est-à-dire la phylogénie de ces virus, il existe un type africain et un type asiatique de Zika. Les chercheurs pensent que le Zika est originaire d’Afrique et que probablement, entre la fin de la seconde guerre mondiale et les années 1960, il est apparu en Asie et s’y est diffusé, du sous-continent indien jusqu’à l’Asie du Sud-Est, dans des pays tels que le Vietnam, le Cambodge ou les Philippines. Ce virus ne concernait finalement que les spécialistes de ces virus, mais ne présentait aucun problème de santé publique.

De façon étonnante, en 2007, une épidémie humaine est apparue en Micronésie, sur l’île de Yap, reliée au génotype asiatique, qui circulait depuis cinquante ans. Plusieurs centaines de cas humains ont été constaté, ce qui semble modéré, mais qui correspond quand même à 30 % de la population de l’île de Yap. Cette première épidémie a été très étonnante. Il y a eu une accalmie et en 2013-2015, s’est produite une épidémie importante en Polynésie française, toujours avec le même virus. Nous avons eu 30 000 cas humains, principalement à Tahiti, soit un tiers de la population. On a constaté une évolution de la pathologie, puisque nous avons vu pour la première fois des syndromes de Guillain-Barré, qui sont des maladies neurologiques auto-immunes dont on connaît mal l’origine, des maladies induites par plusieurs types de virus ou des maladies auto-immunes non infectieuses. Elle était décrite lors de l’infection par ces patients. De façon étonnante, un risque de transmission mère-enfant a été identifié. Le virus a été détecté dans les fluides corporels et, pour la deuxième fois après les États-Unis, aussi dans les fluides séminaux, ce qui est assez étonnant, et dans les urines.

2014 est la date probable où le virus a été introduit en Amérique du Sud. Le foyer initial est probablement le Brésil. Certains ont prétendu que l’origine était liée à la coupe du monde de football ou aux Jeux Olympiques ; mais d’après les chercheurs brésiliens, à l’occasion d’une manifestation sportive entre les îles polynésiennes et le Brésil, des personnes infectées auraient introduit le virus au Brésil. Il est quasiment identique, en sachant qu’auparavant, il y a eu une petite épidémie dans les Galápagos, progressant du Pacifique jusqu’au continent sud-américain.

Alors que le virus n’existait pas dans les Amériques, l’introduction de ce virus Zika en provenance d’Asie a conduit à une flambée. Deux ans plus tard, il y avait entre 500 000 et 800 000 cas en Amérique latine et aux Caraïbes, y compris dans les Antilles françaises.

En 2016, l’OMS a décrété une urgence sanitaire internationale. Cette même année, nos collègues chercheurs brésiliens ont observé les premiers cas de microcéphalie dans le Nordeste. Ce sont des enfants qui sont nés avec une circonférence crânienne en moyenne 30 % inférieure à la normale. Les chercheurs ont remarqué qu’il y avait eu plus de cas en quelques mois qu’en quatre ans. Il a été déterminé qu’il y avait une incidence directe entre ces cas de microcéphalie et l’infection Zika chez les femmes enceintes ; elle était responsable de ce que l’on va appeler plus tard le syndrome congénital du Zika, qui pose un grand risque pour les femmes en âge de procréer et surtout pour les femmes enceintes.

Un variant de ce virus a ensuite émergé et s’est propagé, avec paradoxalement un retour épidémique vers les îles du Cap-Vert et en Afrique où le virus était déjà présent, mais pas ce variant particulièrement virulent. Il a connu ensuite une propagation générale aux Amériques, y compris en Amérique centrale, aux Caraïbes, à Cuba ; les signalements sont assez récents. Il y a eu des flambées à Singapour, en Guinée-Bissau, en Angola et en Inde. Sa présence en Inde, qui a des relations privilégiées avec les autres pays de l’océan Indien, y compris l’île Maurice, nous a fait craindre un risque d’introduction à La Réunion.

Depuis, le virus Zika s’est calmé en termes de flambées. Il y a toujours un timing de type médiatique autour du virus, il faut faire très attention. On peut avoir des périodes un peu silencieuses, puis des résurgences qui peuvent réapparaître à tout moment. Pour l’instant, nous nous trouvons dans une période d’accalmie après ces flambées ; mais globalement ces flambées ont été responsables d’une propagation pratiquement globale au niveau mondial. Aujourd’hui, entre 90 et 100 pays sont concernés par la propagation du virus Zika.

Depuis les années 60, les fameuses souches dites du génotype asiatique qui circulent en Asie du sud et en asie du Sud-Est ont évolué : elles sont assez éloignées des souches africaines, qui n’ont jamais été responsables d’épidémies ou de cas humains sévères, puis se sont propagées. Nous pensons que ces souches de virus qui ont évolué et ont été responsables des épidémies à Yap et en Polynésie française. Séquencée et étudiée, cette souche est globalement très stable et garde ses propriétés. L’analyse des séquences fait que les chercheurs ont la conviction que c’est la même souche qui a été introduite en Amérique du Sud, à partir de 2014.

Pourquoi une telle intensité en Amérique latine ? Comment se fait-il que ce virus ait provoqué autant de cas et autant de nouveaux syndromes importants, avec ces microcéphalies et autres conséquences ? Il s’agit de l’introduction d’un pathogène qui était absent de l’hémisphère occidental, comme ce qui s’est passé en 1999 avec le virus West Nile, qui est originellement un virus africain introduit en Amérique du Nord et qui s’est ainsi propagé dans une région naïve. La conjonction entre l’existence d’une population « naïve », qui n’était pas immunisée, et surtout la présence d’un vecteur potentiel, Aedes aegypti, qui est le grand vecteur de la fièvre jaune ou de la dengue, a facilité la propagation du virus Zika . L’étude de ces souches qui circulent maintenant depuis trois ans en Amérique latine, a montré que ces virus commencent à évoluer localement. Elles présentent des diversités génétiques assez importantes. Nous avons peut-être, au niveau de l’Amérique du Sud, de nouveaux variants qui seraient maintenant sud-américains.

Comment ce type de virus passe-t-il chez l’Homme ? L’une des principales voies d’infection chez l’Homme est liée à la transmission vectorielle, par la piqûre de moustique. Il existe également des modes d’infection tout à fait particuliers, qui avaient déjà été observés pour le virus West Nile, où la transfusion sanguine ou la transfusion homme à homme est avérée, ce que l’on n’avait pas vu pour ce type de virus. La possibilité de transmission par voie sexuelle, par transfusion sanguine, même si elles restent encore à confirmer, notamment lors d’une des premières étapes de la grossesse, amène à ce que ces virus provoquent maintenant des syndromes qui représentent un vrai impact en santé publique.

La majorité des infections par ces virus sont toutefois asymptomatiques : la majorité des gens infectés n’ont aucun signe clinique. C’est aussi vrai pour la dengue et pour le virus West Nile.. Dans le cas d’une transmission conventionnelle, il y a un consensus de la littérature scientifique pour dire que de 50 à 80 % des gens infectés, et donc porteurs du virus Zika, ne le savent pas. Dans le cas de la dengue, les travaux menés par l’Institut Pasteur du Cambodge ont montré que ces personnes dites asymptomatiques sont de très bons diffuseurs du virus, finalement meilleures que les personnes qui montrent des signes cliniques. En cas d’infections asymptomatiques, il faut donc absolument connaître le pourcentage réel d’infection, ce qui constitue en fait le socle de la pyramide, car ce sont ces individus qui, ne se sachant pas infectés, vont voyager et le propager, en étant eux-mêmes de très bons réservoirs de transmission.

Dans le cas d’une infection symptomatique, les manifestations cliniques sont de type pseudo-grippal et s’apparentent énormément à la dengue et au chikungunya, ce qui pose un problème pour réaliser un diagnostic de visu, puisqu’on peut croire qu’il s’agit de la dengue ou du chikungunya, y compris dans les régions endémiques comme la Polynésie française, l’océan indien ou l’Afrique. Comme le chikungunya a aussi été récemment introduit en Amérique latine, tous ces différents virus s’y retrouvent aussi.

Dans le cas d’une transmission conventionnelle, par les moustiques, de l’ordre de 20 à 50 % d’individus auront des signes cliniques, mais moins de 1 % va évoluer vers des formes un peu plus sévères. Souvent, on parle de comorbidité : ce sont des personnes qui ont des faiblesses ou d’autres infections. Nous avons trouvé un corrélat entre une pathologie virale un peu sévère et les problèmes de maladies du métabolisme.

Le syndrome de Guillain-Barré est, en termes techniques, une neuropathie aiguë périphérique, responsable de paralysies ascendantes, une maladie auto-immune qui est infectieuse ou non infectieuse. Au niveau des transmissions des nerfs périphériques, des anticorps sont générés chez l’individu contre les gangliosides et font que ces neurones sont de mauvais transmetteurs des signaux. On observe des paralysies, surtout des membres inférieurs, qui peuvent être plus ou moins importantes, qui peuvent être récurrentes et disparaître après plusieurs mois et après des traitements et prises en charge, les rendant souvent délicats.

S’il y a très peu de mortalité, le Zika peut provoquer des maladies tout à fait importantes, que l’on retrouve parfois aussi dans le cas de la dengue ou le West Nile, telles qu’une thrombocytopénie marquée, c’est-à-dire une baisse des plaquettes, ou une myocardite, qui est une atteinte du muscle cardiaque, qui peut être transitoire. Le taux de mortalité est extrêmement faible. Le nombre de personnes décédées du Zika directement, par rapport aux millions de cas, est tout à fait marginal. Le syndrome congénital du Zika est tout à fait particulier et est lié à une infection par passage de la mère à l’enfant lors de grossesse.

En termes de pathologies, chez l’adulte, on a quelques manifestations de méningite ou encéphalite, mais les quelques cas notables vont présenter un syndrome de Guillain-Barré. Le patrimoine génétique de l’individu ou son histoire immunologique peut y contribuer. C’est très mal connu, car il y a très peu de spécialistes. Cela a été vérifié une première fois à Tahiti, en Polynésie française, mais aussi en Amérique latine.

La problématique qui se pose désormais, c’est que l’on peut désormais considérer le Zika comme une maladie sexuellement transmissible. Il a été observé que ce virus, après des formes aiguës ou asymptomatiques, peut se retrouver dans la population masculine, dans les glandes séminales et peut persister dans le sperme pendant plusieurs mois, selon les individus et l’âge. Nous avons aussi observé une persistance chez la femme au niveau du tractus génital. Il peut donc y avoir une persistance de ce virus, par des mécanismes que nous essayons de comprendre dans des modèles animaux, y compris chez le primate. Chez les jeunes femmes en âge de procréer, il peut y avoir une contamination lors des premières semaines de grossesse. Les scientifiques pensent que les 21 premiers jours de grossesse sont assez critiques dans un risque d’infection, soit classique par un moustique dans les zones endémiques ou épidémiques de Zika, soit, comme nous l’avons vu en France, lors de rapports sexuels avec un partenaire revenant de zones à risque, sans qu’il en ait eu vraiment connaissance de son infection. Dans 20 ou 30 % des cas, la contamination a eu lieu au début de grossesse ; mais lorsqu’elle arrive plus tardivement, elle peut aussi y avoir des conséquences.

Dans le cadre de ce fameux syndrome congénital du virus Zika, qui est multiple, on constate que dans 20 ou 30 % des cas, le virus passe au niveau placentaire et atteint l’embryon dans les premières semaines ; dans 10 % des cas parmi ceux-ci,, des microcéphalies vont se développer. Il s’agit d’enfants dont le volume crânien est à peu près de 30 % inférieur à la normale. On peut s’agir aussi de mortalités intra-utérines, au niveau fœtal, avec des plaques formées au niveau du cerveau. Le virus ayant un tropisme pour les cellules souches neurales, il va complètement bloquer l’évolution du nouveau-né. Il peut avoir à terme des enfants qui présentent, à la naissance, des microcéphalies et généralement, le pronostic est assez engagé dans les prochaines années. Ce sont environ 5 % et les premiers cas ont été observés au Brésil. Ils n’ont pas été observés de façon statistique à Tahiti, lors de l’épidémie précédente, mais ils ont été tout à fait remarquables. Ces infections, qui ont été responsables de malformations extrêmement sévères, observées au Brésil, peuvent être liées en partie à une infection, dans les premières semaines de grossesse, par le moustique ou à une contamination lors d’un rapport sexuel avec un partenaire ne se sachant pas infecté, puisque la persistance dans le sperme peut durer de trois à quatre mois.

Quand ont été observé ces microcéphalies, on a pu penser que les enfants qui naissent indemnes, qui ne présentent pas de microcéphalie, sont saufs. Malheureusement, les études longitudinales, dont le suivi dure maintenant jusqu’à trois ans, montrent qu’il peut y avoir des troubles neuro-développementaux dans 30 % des cas, alors qu’à la naissance, l’enfant est arrivé à terme dans des conditions tout à fait normales. Ces troubles neuro-développementaux peuvent être aussi bien des microcéphalies, qui apparaissent pendant la première année après la naissance, des crises d’épilepsie, des troubles nerveux. Avec ce recul, on commence donc à constater, dans les cohortes qui sont suivies, des problèmes neuro-développementaux. L’infection par le virus, pendant ces premières semaines de grossesse, a eu un impact sur l’évolution du fœtus et de l’embryon qui entraîne des conséquences. Les microcéphalies, qui sont les manifestations les plus importantes, ont caché des troubles neuro-développementaux tout à fait conséquents. Les chercheurs pensent désormais, dans les dernières références bibliographiques, que ce sont à peu près 30 % des enfants qui sont concernés.

Quels sont les pays identifiés à risque pour les voyageurs pour le virus Zika ? J’ai repris les recommandations émises par le Center for Disease Control and Prevention (CDC) des États-Unis, en novembre 2019.

En Afrique, dans certains pays, le Zika circule. Il y a deux Zika : le Zika « ancestral », qui n’a jamais posé de problème de santé publique, mais maintenant, le Zika épidémique introduit au départ de l’Amérique latine dans les îles du Cap-Vert et en Angola.

En Asie, on retrouve maintenant ce variant à peu près partout. L’Inde nous concerne au premier chef puisque les contacts culturels de personnes entre l’Inde et le reste de l’océan Indien sont tout à fait marqués. Le risque est potentiel.

Les Caraïbes, l’Amérique centrale, l’Amérique du Nord, y compris les États-Unis, les îles du Pacifique, l’Amérique du Sud mais aussi l’Europe ont connu des cas de transmission mère-enfant.

La France hexagonale est identifiée comme un pays à risque, puisqu’il y a eu des cas de transmissions interhumaines. Il n’y a pas eu, à notre connaissance, de transmission par les moustiques, mais par des personnes qui ont séjourné dans les populations à risque.

Comment se fait le diagnostic en laboratoire ? Classiquement, pour ces infections, il ne faut pas oublier que les cas symptomatiques ne représentent qu’un pourcentage faible.

Avec une contamination traditionnelle, par une piqûre de moustique, on observe, au bout d’une semaine et deux jours, l’apparition de fièvre dans des cas symptomatiques. L’une des caractéristiques est une montée très brutale des fièvres, ce qui est vrai pour la dengue ou le chikungunya, mais était beaucoup moins vrai pour Zika, et où les montées de température sont généralement brutales jusqu’à 38,5 degrés, en très peu de temps. Tout individu qui a eu une dengue, se souvient à quel moment, en quel lieu et ce qu’il faisait lors de la survenue extrêmement brutale de cette fièvre, puisque c’est tout à fait différent d’un virus grippal. Dans le cas de Zika, les manifestations sont beaucoup plus ténues et donc beaucoup plus trompeuses. Lorsque l’on commence à avoir des fièvres, on entre dans ce que l’on appelle la période virémique, où l’on va retrouver le virus dans le sang, qui peut durer entre quatre à huit jours. Grâce aux techniques moléculaires, comme l’amplification en chaîne par polymérase (polymerase chain reaction ou PCR), on est capable de faire un diagnostic, aussi bien à partir du sérum, diagnostic le plus traditionnel, mais aussi à partir du liquide céphalorachidien, du sperme et dans les urines. Souvent, on retrouve le virus dans les urines, ce qui laisserait suggérer qu’il pourrait persister au niveau rénal, sujet sur lequel nous travaillons au laboratoire. Ce virus pourrait persister dans des niches biologiques. Hormis les organes reproducteurs, on peut le retrouver aussi probablement au niveau des tubes rénaux et des reins, puisqu’on a une sécrétion permanente dans les urines. Dans le cadre du sperme, ce virus est infectieux.

L’isolement viral peut être fait dans les laboratoires spécialisés. Ensuite, dans une période plus tardive, où le virus disparaît, classiquement, on observe l’apparition d’anticorps, les premiers étant les IgM, que l’on peut capturer par les techniques ELISA (Enzyme Linked ImmunoSorbent Assay), et qui sont généralement peu spécifiques. Plus tardivement, au bout de deux semaines, on commence à voir les IgG beaucoup plus spécifiques. On est donc dans une sérologie de confirmation par des techniques ELISA qu’il a fallu développer spécifiquement sur Zika que l’on n’isolait pas jusqu’à maintenant.

Un problème se pose dans le diagnostic de Zika puisque les structures des particules virales entre Zika et la dengue, dans les régions endémiques, sont suffisamment proches pour une antigénicité croisée et pour que les diagnostics IgM et IgG soient peu fiables. Pourquoi ? Parce que les anticorps produits sur Zika sont capables de reconnaître le virus de la dengue. Dans les régions où les deux circulent, le diagnostic différentiel est extrêmement complexe, quand on utilise des méthodes standards. Les kits de diagnostic de la dengue peuvent fonctionner sur Zika et on peut avoir des interprétations de diagnostic. Hormis la PCR, qui est vraiment spécifique de dengue ou de Zika, si on est plus tardif, on peut très bien confondre une dengue avec Zika. L’introduction de Zika, dans une région endémique pour la dengue, peut être masquée. L’une des priorités, notamment de l’OMS, est donc de développer des outils de diagnostic spécifiques des deux virus pour faire un diagnostic différentiel. À l’Institut Pasteur, nous avons développé des outils assez performants, qui nous ont permis de différencier les deux virus à partir des anticorps. Cela a d’ailleurs été utilisé lors de l’épidémie en Polynésie, puisque Tahiti a malheureusement connu, sur une même période, la dengue, le chikungunya et le Zika, par vagues, en quelques mois. L’une des priorités reste tout de même le diagnostic différentiel, surtout dans le cadre des études de terrain ou pour connaître la prévalence de ces maladies dans des régions endémiques. Comme je vous le disais, une grande majorité des individus infectés sont asymptomatiques, n’iront donc pas consulter et ne feront pas d’analyse en laboratoire.

Qu’en est-il en termes de lutte ? La stratégie classique est la lutte anti-vectorielle, comme on la connaît avec les épandages ou les luttes contre les larves avec des insecticides, avec des limitations dues au fait que de nombreux moustiques ont développé une résistance à ces traitements et que l’impact écologique n’est pas négligeable.

Il existe des stratégies beaucoup plus biologiques. Des scientifiques britanniques ont développé des moustiques transgéniques. Cette méthode a été testé sur le terrain, au Brésil, pour beaucoup de vecteurs communsde Zika, de la dengue et du chikungunya, comme Aedes albopictus ou Aedes aegypti. Il existe par exemple une technologie tout à fait intéressante qui est le relargage d’insectes stériles que l’on peut irradier ou combiner avec une bactérie entomopathogène appelée Wolbachia. Cette bactérie permet, par croisement, de rendre les mâles stériles et de bloquer la reproduction.

Il faut cependant convaincre les populations de larguer des moustiques stériles dans des régions où l’on essaie de les éradiquer ; c’est un grand problème sociétal.

Cette stratégie double vise à combiner la technique de l’insecte stérile, qui est beaucoup développée par l’IRD, et la lutte par le Wolbachia, qui est développée par l’équipe « dynamique des systèmes infectieux insulaires » (DYSIIS) de Patrick Mavingui et ses collègues. Ils ont développé d’ailleurs une start-up pour mettre en place cette double stratégie. Cette lutte antivectorielle, plus biologique et plus naturelle, qui préserve l’environnement, nécessite de générer des moustiques qui soient dans l’incapacité de se reproduire.

Pour terminer, je vais vous parler du volet vaccination, puisque votre questionnaire mentionnait ce point. Où en est-on sur le vaccin ? Nous avons une priorité qui est un peu plus complexe en termes de cibles du vaccin que pour d’autres infections, y compris la dengue où la transmission par voie sexuelle ou post partum, lors de l’allaitement, comme on l’a vu pour le virusWest Nile, est moins fréquente. Dans le cas du Zika, on se retrouve dans un contexte où il s’agirait de vacciner une population à risque par rapport à une introduction du virus, soit classiquement, lors d’une transmission conventionnelle lors d’épidémies, pour bloquer l’épidémie et empêcher sa propagation. Mais nous avons aussi une cible un peu particulière : le vaccin va devoir cibler aussi le problème de la transmission à l’occasion de rapports sexuels, hors d’un contexte vectoriel, avec le risque de grossesse lorsque la transmission se fait dans les premières semaines. Les stratégies qui sont en cours de développement vont tenir compte de ces deux paramètres qui doivent être pris en compte afin d’intervenir et de contrôler.

Beaucoup de candidats vaccins ont été lancés dès 2015. Dès que le virus a atteint l’Amérique du Nord, les scientifiques américains ont monté leur task force. Ainsi, des travaux ont été faits au niveau international, avec nos collègues chinois qui ont aussi maintenant une énorme capacité en termes de logistique de recherche. Il est assez extraordinaire qu’en un ou deux ans, une étude mondiale sur le Zika ait été menée, avec des connaissances que nous n’avions pas vues, il y a dix ans, avec le chikungunya. Il avait également été mis en place un task force, mais le démarrage avait été plus compliqué. Du fait que le Zika soit arrivé en Amérique du Sud puis en Amérique du Nord, les Américains ont mis énormément de moyens, ce qui a permis une connaissance du virus assez remarquable peu de temps après son émergence. Le développement vaccinal du Zika nécessite des recherches académiques, une compréhension de la maladie et une manière de le faire.

Les candidats vaccins – il y en a deux – explorent plusieurs stratégies, développées par les différents laboratoires, selon leur stratégie propre. Soit on utilise le virus lui-même, ce que j’appelle des particules virales. On le manipule, on est capable de le manipuler par génie génétique, de le modifier, de l’atténuer par des mutations pour l’utiliser, comme le vaccin de la fièvre jaune qui était une souche virale atténuée depuis 1937. Ce sont globalement les méthodes les plus performantes en termes de vaccins. Un virus atténué va être capable de se multiplier après injection, d’induire une immunité sur le long terme et très efficace. Environ six compagnies ont lancé cette stratégie.

Un laboratoire travaille sur le virus dit inactivé. Le virus, en lui-même épidémique, est inactivé, soit par la chaleur, soit par formaldéhyde. On inocule donc un virus qui est inactivé et est donc incapable de se multiplier, mais généralement le type d’immunité obtenue est assez fugace et non de long terme.

L’autre stratégie consiste à ne pas travailler sur le virus, mais ses composés. Des parties du virus, ses antigènes pour les protéines ou d’autres, vont être intégrées dans d’autres structures qui sont capables de faire ce qu’on appelle du « delivering ». On va donc identifier des protéines, la protéine d’enveloppe et la protéine NS1, qui sont les deux grandes protéines capables d’induire une immunité protectrice, et on va les exprimer par différents vecteurs, soit par des plasmides, soit par de l’adénovirus ou le vecteur de la rougeole par exemple – solution étudiée à l’Institut Pasteur par Frédéric Tangy. On va extraire ce que l’on considère être suffisant et nécessaire pour vacciner contre le Zika, mais on va l’exprimer par d’autres virus, par d’autres composés. On est donc plus dans le contexte le Zika.

Une autre stratégie moderne, surtout développée par nos collègues américains, est appelée messenger RNA ou mRNA (acide ribonucléique messager). On récupère les acides nucléiques codants pour les composés viraux les plus importants, pour induire une immunité protectrice et on les inocule directement chez l’individu. Ils vont donc produire uniquement les protéines qui sont capables d’induire des anticorps protecteurs sur la durée. Cette méthode est connue.

Pour finir, quels sont les candidats vaccins en phase clinique 1, 2 et 3 ? Après la phase préclinique, qui est le modèle animal, dans la phase clinique 1 en termes médicaux, on va regarder la toxicité, avant tout effet protecteur. On inocule le produit, les combinaisons qui sont des systèmes dits ADN, des acides ribonucléiques messagers ou des virus atténués ou inactivés chez des volontaires et on regarde s’ils sont allergogènes, si, hormis tout phénomène de protection, les individus réagissent bien, sans effet de toxicité ou d’allergie aux composés. Certains ont passé ce stade. Ceux-ci demandent à avoir des lots GMP, « good manufacturing practices », qui sont des lots préparés spécifiquement pour une population chez des volontaires. Certains essais ont été finis il y a un an ou quelques mois. Je vous présente la liste des laboratoires concernés.

J’ai un intérêt en rapport avec la société autrichienne Themis, puisque nous avons développé ensemble un vaccin contre le chikungunya qui est en phase clinique 3. Je ne suis plus à l’Institut Pasteur, le vaccin contre le Zika a été développé bien après mon départ, mais pour Themis, je suis impliqué puisqu’à l’époque de ma présence à l’Institut Pasteur, nous avons déposé un brevet et ils ont acheté la licence. Pour le vaccin contre le Zika, je n’ai pas d’intérêt.

En termes de recherche, au sein de mon équipe « mécanismes moléculaires et cellulaires des agents biologiques infectieux » (MOCA), depuis 2015, nous avons travaillé, sur le risque d’émergence du Zika à La Réunion. Nous avons fait une vingtaine de publications autour de la thématique. Globalement, il s’agit de comprendre comment le virus réplique, comment les cellules répondent. Nous avons fait aussi des brevets qui ont été brevetés par Inserm Transfert. Notre approche originale est d’avoir caractérisé des plantes médicinales de La Réunion qui sont la pharmacologie française et nous avons pu en découvrir certaines qui avaient des propriétés antivirales contre le Zika et la dengue. Nous avons développé également, par génie génétique, un candidat vaccin vivant atténué que nous avons breveté en 2016. Nous continuons l’étude et nous espérons le développer grâce peut-être à des soutiens.

Ceci a pu se faire grâce au soutien, dès le début, du consortium ReacTing (REsearch and ACTion targeting emerging infectious diseases), qui est une émanation de l’Aviesan, la fédération de l’ensemble des instituts de recherche en France autour de la santé et de la biologie, patronnée par l’Inserm présidé par Gilles Bloch. Reacting a été créé à l’initiative du professeur Jean-François Delfraissy, à présent président du Comité consultatif national d’éthique. Il a été activé auparavant lors de l’épidémie d’Ebola  ; il permet de mobiliser les équipes françaises rattachées à Aviesan et capables de réagir rapidement, afin de se mettre ensemble pour développer des moyens de lutte contre l’émergence. Ebola a été plus bel exemple, mais aussi Zika.

Nous avons également un soutien à la recherche, grâce à Inserm Transfert qui assure le transfert entre la recherche académique et la recherche et développement. Ils nous ont aidés à développer des outils de diagnostic, mais aussi des outils de vaccin.

En termes de collaboration, nous travaillons actuellement avec le Centre de recherche international en infectiologie (CIRI), à Lyon et avecl’unité mixte de rechercheD3 de l’Institut Pasteur, qui travaille sur le métabolisme. Ils ne sont pas infectiologues, mais nous partageons les centres d’intérêt. Ils sont hébergés comme nous à la plateforme Cyroi (Cyclotron Réunion Océan Indien), à La Réunion.

À l’international, nous collaborons avec la Fondation Oswaldo Cruz (Fiocruz), à Curitiba au Brésil. Un programme d’échange financé par Campus France, que l’on appelle le CAPES (Coordenação de Aperfeiçoamento do Pessoal de Nível Superior) - COFECUB (Comité français d’évaluation de la coopération universitaire et scientifique avec le Brésil) a permis d’échanger, chaque année, par des voyages multiples, avec des scientifiques brésiliens. Nous avons un programme commun que l’on appelle ziKanet, qui a été lancé dès les premiers cas. Nos collègues brésiliens nous avaient d’ailleurs informés, lors de leur venue en 2015 à La Réunion, et avaient signalé aux décideurs en France les premiers cas de Zika microcéphalie. Nous collaborons aussi avec l’université de Maryland.

En termes de financements, nous avons eu, grâce au fonds européen de développement régional (FEDER) du conseil régional de La Réunion, le financement d’un programme que l’on appelle ZIKAlert qui comprend trois axes : recherche, valorisation et formation. Un point important est la formation des jeunes scientifiques réunionnais. L’une des missions de l’unité PIMIT (processus infectieux en milieu insulaire tropical), dans le cadre de ZIKAlert, de 2018 à 2021, financé par les fonds FEDER, est de former les futurs scientifiques, virologues, virologistes, capables de se développer à La Réunion, mais probablement aussi dans les autres îles de l’océan Indien. C’est donc l’une des formations que nous faisons bien sûr sur les doctorants, les jeunes masters de l’université, mais aussi des post-doctorants que nous avons recrutés, afin qu’il y ait une pérennité de l’unité PIMIT après mon départ en 2025 et un changement d’organisation. Des jeunes seront en mesure de continuer cette aventure et seront tout à fait formés, reconnus au niveau international. Nous avons eu une reconnaissance internationale en peu d’années et elle a permis d’ancrer La Réunion comme un hub de recherche sur le Zika, mais aussi sur la dengue. Nous sommes intégrés aussi dans un gros consortium d’un programme H2020 européen qui s’appelle ZIKAlliance, coordonné à l’Inserm par François-Xavier de Lamballerie. Il comprend cinquante partenaires du monde entier, dont d’Amérique latine et d’Asie, autour du Zika et de sa surveillance.

Pour finir, voici l’ensemble de mes collègues à La Réunion. Les doctorants et post-doctorants font un travail remarquable, souvent dans des conditions compliquées dans le contexte ultramarin. Ce n’est pas facile lorsqu’on est à 11 000 kilomètres, mais nous avons su tirer notre épingle du jeu. Il y a de jeunes chercheurs qui sont tout à fait brillants et qui vont permettre d’ancrer l’infection, la microbiologie et la surveillance des maladies émergentes dont les virus qui nous concernent. Nous avons aussi des étudiants internationaux notamment du Liban.

Mme Valérie Thomas, présidente. Permettez-moi de vous remercier d’avoir retardé votre retour auprès de votre équipe à La Réunion pour pouvoir être auditionné par cette commission. Nous vous en remercions collectivement.

Mme Ramlati Ali, rapporteure. Merci, professeur Desprès pour votre exposé et vos explications très claires. Toutefois, nous allons vous demander des précisions. Ma première question porte sur les personnes qui sont déjà atteintes et qui se savent malades. Quels sont les moyens de traitement actuellement disponibles ?

Vous nous avez parlé des candidats vaccins. Je souhaiterais savoir quelles sont les personnes qui pourraient recevoir ce vaccin. Vous nous avez expliqué que la majorité des porteurs sont des porteurs sains. Quand le vaccin sera disponible, est-ce que ces porteurs sains pourront être vaccinés ? Vont-ils acquérir une immunité ? Quel est l’état des réflexions actuellement ?

M. Philippe Desprès. Vos questions sont tout à fait pertinentes et je vais essayer d’y répondre à la lumière de nos connaissances actuelles. Ce sont exactement les questions qui sont posées par la communauté scientifique. Le Zika n’est pas un virus mortel. Les cas de Guillain-Barré, les formes de thrombocytopénie ou des myocardites transitoires font que ces individus sont hospitalisés, mais globalement, ces maladies ne sont pas très graves. Il n’existe pas de traitement.. Après une prise en charge pour les formes les plus sévères, les personnes n’ont jusqu’à présent – n’oublions pas que nous avons un recul de deux ou trois ans – plus de manifestations cliniques ni de séquelles.

La question que nous nous posons, après les formes aiguës, y compris d’ailleurs chez les personnes asymptomatiques qui ont été infectées sans le savoir, concerne la persistance. Quelles sont les conséquences d’une persistance du virus dans l’organisme pendant plusieurs mois ? Les rapports actuels, d’un point de vue immunologique ou clinique, montrent par exemple que certains individus masculins, qui ont une persistance du virus Zika au niveau des organes reproducteurs, sembleraient avoir des atteintes de fertilité. Des problèmes de mobilité des spermatozoïdes ou des problèmes relatifs à une activité sexuelle normale ont été observés chez certains individus. Cette persistance peut nous inquiéter. Elle est observée chez les personnes peut-être les plus déficientes. Est-elle plus générale pour les personnes qui ont été infectées, comme les jeunes ? On retrouve aussi ce virus dans les urines et peut-être dans d’autres organes que l’on a mal identifiés. La persistance sur le long terme est une question que l’on a déjà évoquée au début des années 2000, avec le virus West Nile, aux États-Unis, puisque des personnes qui ont été infectées ont eu des manifestations cliniques de type neurologique assez fortes. Il y a peut-être un risque de persistance, mais c’est encore à explorer. Est-ce que le virus peut persister y compris au niveau rénal ? Quels sont les dégâts ou les modifications ? Peut-il augmenter le risque de certaines maladies métaboliques ?

En fait, on a deux temps. Dans le cas d’une infection chronique aiguë, pour les individus symptomatiques, je pense qu’une gestion médicale peut être faite et que l’on arrive à gérer. Est-ce qu’il y a une persistance pour ces personnes qui ont des formes cliniques, qui ont eu le virus ? Cette persistance existe-t-elle aussi chez les individus asymptomatiques qui ne savent pas qu’ils ont été infectés ? C’est une question que se pose la communauté scientifique. Il faut donc développer des outils diagnostics tout à fait particuliers, des suivis de population.

La question se pose également pour les enfants concernés par le syndrome congénital de Zika. Même si la mère a été diagnostiquée atteinte par le Zika, par sérologie, ou a présenté un risque pendant les premiers mois de grossesse, 70 % des enfants n’ont pas été affectés à la naissance ; mais nous les voyons, quelques semaines ou quelques mois plus tard, au bout d’un an ou deux, manifester des signes cliniques, soit des problèmes d’épilepsie, soit des problèmes de retard de croissance, y compris au niveau du cortex. Ceci amène à envisager cette maladie plus sur le long terme, sur une chronicité, que sur les formes cliniques. Mais la virologie m’a appris qu’il n’y a pas d’affirmation et qu’il faut être extrêmement prudent pour deux raisons. Le virus Zika, à notre connaissance, ne provoquait rien jusqu’en 2007 et il était en évolution. Mais je ne sais pas dans le futur ce qui va se passer, je n’ai aucune certitude. Actuellement, les questions qui se posent sont relatives aux formes cliniques ou à la prévention de la chronicité. Ce virus peut persister, aussi bien au niveau du tractus vaginal qu’au niveau des glandes séminales.

Cela pose un problème dans la mise au point d’un vaccin contre le Zika. Les stratégies en tiennent compte et les essais qui ont été faits – il y a des travaux remarquables en Chine ou aux États-Unis – consistent à reproduire des modèles expérimentaux de transmission, au niveau des souris, mais aussi au niveau des primates, pour voir si la vaccination peut bloquer la transmission après un contact sexuel. Cela fait partie des modèles pour tester l’efficacité parce que la cible va être de protéger la jeune femme enceinte d’un risque de contamination pendant les premières semaines ou d’éviter que le sperme en lui-même une source de contamination.

Le premier cas répertorié de transmission sexuelle du Zika avait été fait aux États-Unis, dans le début des années 2000. Un Américain, qui travaillait pour une organisation non gouvernementale (ONG) en Afrique, est rentré aux États-Unis et sa femme a attrapé le Zika. Nos collègues américains du Center for Disease Control and Prevention (CDC) à Fort Collins, ont examiné et observé que la seule possibilité, était que son conjoint avait attrapé le Zika et luiavait transmis, lors de rapports sexuels, après son retour de voyage. Il avait été dit que la transmission sexuelle de ces virus, qui sont d’abord des virus transmis par les moustiques, était un peu anecdotique, mais finalement, le Zika n’était pas dans ce cas. Pourquoi ce virus Zika peut-il être transmis sexuellement ? Probablement parce qu’il se maintient dans des organes immuno-privilégiés où il n’a pas une stratégie particulière. Cela a été constaté avec le chikungunya à l’occasion de greffe oculaire, parce que le virus se maintenait au niveau des yeux et que ce sont des endroits où la réponse immunitaire n’a pas d’accès. En fait indirectement, ce virus persiste dans des régions où la réponse immunitaire protectrice a peu d’accès ; elle va tolérer le virus ou le virus se maintiendra parce qu’il ne sera pas contrôlé. Cela occasione de nouvelles maladies, des maladies neurodégénératives ou des maladies tout à fait nouvelles. Le décalage entre la réalité médiatique d’une épidémie et les conséquences à termes oblige à être extrêmement prudent. C’est bien plus tard, un an ou deux après, que ces questionnements commencent à se poser.

Le vaccin pose effectivement des questions. Qui vacciner ? Quelle cible ?

Le consensus est qu’en population générale, il faudrait vacciner peut-être les femmes qui ont un projet de grossesse ou au tout début de grossesse, mais il ne faut pas non plus que le vaccin en lui-même soit porteur d’un problème. Vous voyez donc les challenges. Nous aurons peut-être plusieurs vaccins, qui seront différents, selon les cibles. Chez la femme enceinte, nous aurons peut-être les vaccins les plus neutres. Les vaccins dits ADN ou les protéines recombinantes, qui ne présentent aucun risque, seront peut-être privilégiés, mais ce sont globalement des vaccins qui ne donneront pas une immunité sur le long terme. Pour le long terme, nous aurons peut-être plutôt des vaccins classiques, virus atténué ou autres, capables de protéger sur la durée. Est-ce qu’on va cibler aussi les populations de jeunes adolescents ? Tout ceci est en discussion. Il y a énormément de candidats, mais il y aura peut-être des cocktails de candidats vaccins pour répondre à différentes questions, sachant qu’aujourd’hui, nous travaillons sur les données actuelles et que ce virus va peut-être réapparaître avec de nouveaux tableaux cliniques où il faudra s’adapter.

M. Philippe Michel-Kleisbauer. Je voulais revenir sur les moustiques et parler de géographie. Est-ce que ces moustiques Aedes ne se répandent que jusqu’à une certaine altitude ? Vous êtes à La Réunion et vous avez évoqué l’Ouganda, qui est assez montagneux, ou la région du Grand Rift.

M. Philippe Desprès. Vous avez tout à fait raison. Aedes aegypti est vraiment un moustique périurbain. Ce moustique se retrouve en Afrique de l’Ouest, dans les régions silvatiques, mais ce virus vit en proximité de l’Homme. Globalement, les épidémies de dengue constatées en Amérique du Sud ou en Asie du Sud-Est sont des épidémies urbaines. Il n’y a pas de réservoirs chez les singes et la transmission se fait entre l’Homme et l’Homme via le moustique Aedes aegypti. Que les épidémies soient à Rio de Janeiro ou à Manille, l’Aedes aegypti vit en promiscuité avec l’Homme. Il est donc tout à fait adapté à l’Homme, et on le retrouve peu dans des régions à moindre densité humaine. Les épidémies massives, qui concernent des millions de cas, sont liées à une adaptation du moustique Aedes aegypti qui est le vecteur de la fièvre jaune, de la dengue et du Zika.

Aedes albopictus, qui est souvent un vecteur peu moins compétent, a une propriété autre qui est beaucoup moins sympathique pour nous. Il est beaucoup plus résistant à des températures plus faibles – jusqu’à 15 degrés – et nous pouvons le retrouver jusqu’à 1 500 mètres d’altitude. Ce moustique, qui vient de l’Asie, s’est propagé dans l’ensemble des continents, du fait des activités humaines, des voyages, des trafics, de la globalisation. Cela a été l’une des raisons de l’épidémie de chikungunya à la Réunion. Quand l’Aedes aegypti a été éradiqué, dans les années 70, en même temps que le moustique vecteur de la malaria, l’anophèle, Aedes albopictus s’est introduit dans des régions, par les voyages, les transports maritimes et les contacts. Il s’est trouvé être un très bon vecteur du chikungunya, alors que celui-ci, qui venait de façon épidémique d’Afrique, n’était pas adapté à albopictus. Nous avons eu une première épidémie en 2004 ; puis en 2005, nous avons eu une flambée inattendue parce que le virus s’est adapté à Aedes albopictus avec une seule mutation. Tout est donc en évolution. Aedes albopictus prend maintenant le dessus pratiquement partout dans le monde. C’est un moustique invasif qui concerne la France continentale, puisque nous avons suivi sa progression à partir de l’Italie où il est passé par le tunnel du Fréjus. Nous avons commencé à le retrouver à Menton, à partir de 2007-2008. Le suivi épidémiologique du moustique correspondait parfaitement aux axes autoroutiers :il était transporté par les camions. Dans les projections du Centre européen de prévention et contrôle des maladies, comprenant les modifications climatiques, l’Aedes albopictus pourrait aller jusqu’en Europe du Nord. Il est présent maintenant en région parisienne. Avec lui, potentiellement, des maladies tropicales vont survenir y compris en France métropolitaine, où on commence à voir des cas autochtones, sans que les personnes infectées aient voyagé dans les zones endémiques. On retrouve maintenant Aedes albopictus en Afrique et dans l’océan Indien. Ce moustique est extrêmement agressif, même si initialement, il n’était pas le meilleur vecteur. Il va donc falloir lutter contre les deux vecteurs, mais nos collègues disent qu’en Afrique de l’Ouest, Aedes albopictus, qui est arrivé, prend le dessus sur Aedes aegypti en termes de propagation, puisque le premier est relativement résistant, même à la lutte antivectorielle.

Mme Ramlati Ali, rapporteure. Comment expliquer l’apparition des cas autochtones de Zika dans l’hexagone et non pas à La Réunion ni à Mayotte ? Cela signifie-t-il que ces deux territoires sont particulièrement efficaces dans la lutte contre les vecteurs ?

M. Philippe Desprès. C’est une question difficile. À La Réunion, deux personnes ont été infectées dans la période 2016-2017. Elles travaillaient pour des compagnies aériennes, elles étaient fébriles ; elles y ont tout de suite pensé et se sont mises elles-mêmes en quarantaine. À Mayotte comme à La Réunion, nous sommes confrontés à des problèmes de dengue ;il faut rester prudent. Si on a une introduction de Zika, les formes cliniques sont très confondantes. À La Réunion, nous sommes maintenant à plusieurs dizaines de milliers de cas, mais nous n’avons que 20 % de cas symptomatiques et 80 % de cas asymptomatiques. À partir du sérotype 2 qui a été introduit des Seychelles, nous avons maintenant d’autres sérotypes qui peuvent amener des conséquences sur des formes sévères. Si nous avons une introduction de Zika, il peut être confondant dans des signes cliniques. En cas d’épidémies, les gens ne vont pas forcément consulter, y compris en Mayotte, et pensent qu’ils font une dengue. Si le Zika est là, dans les régions où il y a une co-circulation des arbovirus – dans l’océan Indien, il n’y a pas que la dengue, il y a aussi le West Nile – il va falloir faire des études de prévalence, avec les outils les plus sophistiqués possible ; c’est l’une des priorités que l’on essaie de lancer, Le diagnostic classique est extrêmement confondant. Pour faire un diagnostic de forme aiguë, on peut faire une amplification en chaîne par polymérase (polymerase chain reaction, PCR). La personne est malade, on le voit, mais il faut penser à préciser le diagnostic. Sinon, il faut voir la circulation.

Je peux vous donner un exemple. Nous avons travaillé avec nos collègues en Pacifique Sud où existe un « cousin » du chikungunya qui s’appelle le virus de Ross River, qui est en Australie. Nous avons fait, grâce à nos outils, une étude générale de la circulation de ce virus. La majorité de la population de Tahiti était séroconvertie pour le Ross River, alors qu’il n’y avait aucun signe clinique.

Il y a deux possibilités de faire une telle étude systématique. À La Réunion, cela a été lancé par mes collègues responsables d’unité Patrick Mavingui et Olivier Meilhac, avec, on l’espère, le soutien du conseil départemental. On peut faire une étude soit à partir des donneurs de sang, une population que l’on peut suivre à partir d’une sérologie, soit à partir d’une population à La Réunion, avec une populationun peu plus générale qu’en ciblant les donneurs de sang, qui appartiennent à une tranche d’âge et sont volontaires. L’idée est d’avoir une cohorte qui permettrait de voir quel type de virus circule : le Zika est peut-être là, mais on l’a peut-être confondu et il ne pose pas de problème. Le Zika circule aussi en Afrique australe, mais l’hôte ne s’est peut-être pas implanté, on n’en sait rien. Et à partir de là, il faut prendre en compre l’incidence de la comorbidité et des problèmes des maladies métaboliques, comme le diabète. Nous voudrions savoir ce qu’il en est en termes de diabète, en termes de problèmes spécifiques, surtout insulaires, de l’océan Indien, par rapport aussi aux risques de propagation, de diffusion et de persistance. Les questions seront peut-être différentes de celles des pays occidentaux ou en France continentale et devront être adaptées.

En résumé, je pense que l’une des priorités d’intervention serait de savoir ce qui circule actuellement : cela ne peut être fait que par la sérologie et avec des outils suffisamment performants, ce que l’on pense pouvoir disposer. C’est une volonté politique, en termes de moyens, une coopération avec les différentes agences. Ensuite, nous voudrions tirer profit de ces populations pour faire une étude un peu plus globale de l’incidence de ces maladies, dans un contexte de comorbidité par rapport à des maladies du métabolisme ; comme vous savez, le diabète est un problème très important dans l’océan Indien.

Mme Ramlati Ali, rapporteure. Que pensez-vous de l’organisation de la recherche en France sur les arboviroses ? Est-elle efficace ? Existe-t-il suffisamment de centres de recherche spécifique consacrés à la recherche médicale sur les maladies vectorielles, ainsi que sur les modes de transmission ? Quelles seraient vos préconisations ?

M. Philippe Desprès. Il existe des leviers au niveau français, qui sont d’ailleurs reliés à ceux existants aux niveaux européen et mondial. Les virus et les maladies n’ont pas besoin de passeport ni de visa. On ne peut imaginer qu’un seul pays puisse juguler une épidémie. Avec le coronavirus, on s’aperçoit que la coopération internationale est nécessaire, elle n’est même pas une option. Dans le cas des arboviroses qui ne nous concernent plus, qui ont été un prototype et qui ont été mis aussi en perspective dans le cas d’Ebola, nous avons REACTing, qui est d’ailleurs actuellement impliqué sur les questionnements liés au coronavirus, qui a été aussi impliqué pour Ebola, de telle façon qu’autour de la table, les spécialistes, mais aussi les décideurs politiques, puissent être informés et avoir des correspondants. C’est une décision politique, prise il y a une dizaine d’années, de regrouper autour de la table les différentes agences impliquées, les structures universitaires, hospitalières, de recherche, autour de ces questions de santé publique.

En France, il y a beaucoup dagences et de structures. Ce nest pas un scoop de dire que souvent, il y a beaucoup de compétition. La compétition nest pas toujours nécessaire, mais cest un peu le système qui le veut. Lune des recommandations serait de renforcer ces dispositifs qui existent, comme REACTing, qui sont des lieux de rencontre où il y a une concertation et un mode daction, où nous pouvons agir au niveau français, au niveau européen et au sein des organisations internationales comme lOMS, qui a mis en place le réseau mondial dalerte et daction en cas dépidémie (global outbreak alert and response network, GOARN) et lOrganisation panaméricaine de la santé afin de travailler ensemble. Je pense que nous avons des leviers, mais ces leviers méritent dêtre développés.

En termes de centres de recherche, il faudrait peut-être donner encore plus de moyens à l’ultramarin. La structure que nous avons créée, PIMIT, que nous a demandé de porter Patrick Mavingui, était un prototype de ce qui était voulu par Aviesan et indirectement par REACTing. Il s’agit d’implanter, directement sur les lieux d’émergence, des équipes mixtes métropolitaines et locales, pour être capable d’interagir le plus rapidement possible. Jusqu’à présent, les territoires ultramarins étaient peu mis en valeur et généralement, ils étaient là pour fournir les échantillons cliniques envoyés en métropole. On perdait alors toute la richesse et l’intervention sur place. Notre unité mixte de recherche PIMIT est un prototype, un noyau très important où nous pouvons associer les acteurs locaux, y compris les universités en termes de formation, pour être en mesure de créer, y compris sur place, des équipes de renommée internationale et d’agir en amont dans les veilles. Les zones tropicales sont les zones d’émergence. Que ce soit en Polynésie française, en Nouvelle-Calédonie, en Guyane française, dans les Antilles, en Guadeloupe et Martinique, que ce soit à la Réunion ou à Mayotte, la France apporte beaucoup au niveau européen et l’Union européenne nous soutient beaucoup, puisque nous sommes des sentinelles/ Mais se limiter à des sentinelles, comme on le fait habituellement, serait un peu dommageable. Je pense qu’on a les moyens. Il faut convaincre des jeunes talents de venir dans les territoires ultramarins. Nous avons également à La Réunion un foyer de jeunes tout à fait remarquables, qui ont été formés ou que nous formons. Certains ont fait leurs études en Europe, d’autres ont fait aussi des études post-doctorales aux États-Unis. Ils ont fait l’effort de revenir, étant donné la perspective de pouvoir développer leurs acquis et leurs connaissances. Je crois que l’avenir est là, d’avoir localement des équipes de renommée internationale, en s’appuyant sur des structures telles que REACTing. Mon expérience de La Réunion, au bout de cinq ans, me permet de dire que c’est vraiment une priorité. Il serait dommage que la Nation ne donne pas tous les espoirs à ces jeunes que l’on a formés et qui sont remarquables.

Mme Ramlati Ali, rapporteure. Nous avons compris le message et vos préconisations. Vous nous avez expliqué que vous bénéficiez de fonds FEDER. À quelle hauteur ? Est-ce que vous pensez qu’ils sont suffisants ? Est-ce que vous bénéficiez aussi de financements internationaux privés, comme ceux de la Fondation Bill & Melinda Gates ? Si oui, est-ce que vous en bénéficiez vraiment et à quelle hauteur ? L’Agence nationale de la recherche (ANR) considère-t-elle ce type de recherche comme prioritaire ?

M. Philippe Desprès. Le conseil régional de La Réunion a accepté, dans le cadre de la stratégie nationale pour la biodiversité, d’apporter des financements des fonds FEDER pour la période 2015-2020. Nous ne savons pas pour les années à venir. Il avait accepté de mettre une partie d’une enveloppe dans l’aide à la recherche. Nous avons donc pu déposer des projets. Ce sont des enveloppes tout à fait intéressantes qui ont été mises à disposition, même si elles sont très complexes, pour la région Réunion, à mettre en place, parce qu’elle n’avait pas une habitude d’évaluation de projets de recherche. Ils étaient plus habitués à financer des projets de travaux publics, comme actuellement la route du littoral, qu’à financer des programmes de recherche en biologie moléculaire. Il a fallu qu’ils s’adaptent, mais maintenant, c’est fait. Par exemple, le programme ZIKAlert a été financé sur le Zika, avec trois volets, dont un volet recherche et un volet recherche et développement. L’une des règles d’utilisation des fonds FEDER est que nos recherches doivent permettre de déboucher sur une plus-value, y compris au niveau local ; cela ne peut être uniquement de la recherche fondamentale. Nous avions donc ce triptyque : étudier le virus, mais développer des candidats vaccins, ce que nous avons fait, ainsi que la formation. Cette enveloppe était d’environ 700 000 euros, ce qui est une somme importante.

Mais se posent toujours les problèmes ultramarins que je voudrais soulever aussi. Dans notre cas, nos commandes de réactifs et de produits passées à l’international sont sujettes à l’octroi de mer. Il y a un surenchérissement de tout ce que l’on commande d’environ 50 %. On divise ainsi par deux les équipements par rapport à la métropole. Cette question de l’octroi de mer est extrêmement sensible et dépasse nos problèmes de scientifiques, mais nous regrettons que la commande de réactifs biologiques pour nos travaux soit assujettie à un octroi de mer, surtout qu’il s’agit, à la base, de protéger la production locale et dans ce cas, le risque est quand même très limité. C’est un problème qui est beaucoup plus global, mais que je tiens à souligner.

Les financements sont importants. À PIMIT, nous avons eu de deux à trois millions d’euros sur différents projets, aussi bien sur la leptospirose que sur le suivi de nouveaux virus dans le cadre des chauves-souris. Quatre ou cinq programmes sont financés par la région ou les fonds du programme Interreg, puisqu’ils sont en collaboration avec Madagascar, Mayotte ou les Seychelles.

Parmi les grands bailleurs de fonds, je vous ai cité le programme Horizon 2020. Au niveau de lUnion européenne, nous sommes partenaires du programme ZIKAlliance qui a cinquante partenaires dans le monde et qui est piloté par lInserm. Nous sommes partie prenante pour une partie du projet autour du Zika. En termes de financements de lANR, nous avons eu la visite des représentants de lAgence qui ont fait le tour de France et nous avons pu évoquer les difficultés, pour nous, de soumettre des projets ANR. Sans faire la langue de bois, il est très difficile pour nous, en tant quultramarins, de soumettre des projets qui sont en compétition avec ceux de très grandes structures métropolitaines. Lorsque les représentants de lANR nous ont présenté la répartition des financements en France, nous avons pu constater que la région parisienne absorbe 75 % des financements. Nous navons pas plus de financements ANR à La Réunion que nous en avons dans certaines régions de France. Cest un problème global dune réorientation ; ils en sont conscients. Je leur avais suggéré de faire des appels doffres un peu orientés vers lultramarin.

On nous demande, à 11 000 kilomètres, de monter des recherches, des programmes, d’être au niveau international, mais il faut nous aider un peu, puisque nous avons un contexte de recherche qui n’est pas celui que l’on peut retrouver dans les grands axes comme la région parisienne, la région Provence-Alpes-Côte d’Azur, la région de Toulouse ou de Bordeaux. On est un petit territoire, comme à Mayotte ou aux Antilles. On ne demande pas un fléchage, mais une certaine colorisation. En matière financière, on peut toujours trouver, mais ce sont aussi les jeunes que l’on forme. Que ce soit aux Antilles, à Mayotte, en Polynésie, il y a des jeunes formés, mais il faut les aider à trouver des postes. Nous demandons bien sûr de garder l’excellence et la sélection. Je crois qu’il serait très dommageable de faire des exceptions, mais il faut peut-être avoir une oreille ou un regard un peu plus attentif, avec des parcours qui sont pour nous remarquables, mais qui sont dans la moyenne haute de ce que l’on peut retrouver en métropole. C’est une décision, à mon avis, politique que l’on a évoquée ouvertement.

Les grands bailleurs de fonds internationaux, comme la Bill & Melinda Gates Foundation, nous n’en sommes pas là. Je l’espère dans le futur ; nous avançons étape par étape. Une équipe qui a été créée il n’y a cinq ans arrive seulement à avoir une reconnaissance internationale. Nous avons publié énormément, nous sommes dans des instances.

Mme Ramlati Ali, rapporteure. Selon vous, quelle est l’échelle pertinente pour une politique de lutte et de prévention contre les maladies vectorielles ?

M. Philippe Desprès. Ces maladies sont complexes du fait qu’il y a beaucoup de partenaires, beaucoup de contingence. La problématique est un peu la même que pour le coronavirus. Ces virus, que l’on appelle zoonotiques, ont un réservoir animal, avec des vecteurs de transmission. Il n’est donc pas possible qu’une seule structure soit en mesure de répondre globalement. Cela demande une synergie qui pourrait d’ailleurs peut-être être à la base, dans le futur, d’une agence spécifique des arboviroses ; ce serait peut-être un futur idyllique. Cette agence regrouperait des personnes travaillant sur le vecteur, des personnes spécialistes du pathogène, des spécialistes de la clinique, capables de comprendre la physiopathologie, capables de comprendre le diagnostic et la vaccinologie.

Dans le futur, des structures de taille européenne pourraient être capables d’interagir ou de travailler ensemble sur ces différents volets. On ne peut séparer l’ensemble puisque les questions sont complexes et multiples. Nous sommes toujours en retard, du fait que ces virus évoluent. Je ne sais pas d’où viendra la prochaine émergence après le Zika. La première était le virus West Nile, suivie de Zika dix ans plus tard. Dans les cinq prochaines années, quel sera le suivant à apparaître ? Je ne sais pas. Nous avons des petits candidats, comme le virus Usutu, qui semblent se manifester, puisque nous le trouvons en Europe maintenant. Cela veut dire aussi une gestion de la globalisation de l’économie, des échanges. L’exemple du coronavirus montre à quel point ces solutions sont extrêmement complexes à résoudre et ne peuvent pas l’être uniquement par les scientifiques ou les spécialistes. Cela doit être intégré dans une politique globale, ce que l’on faisait à l’époque où j’étais au conseil national de la recherche. Cela doit se faire en partenariat avec les agences de santé. Il faut apprendre à se connaître, à dialoguer, à préparer des stratégies. Vous avez tout à fait raison.

Je pense que les prochains enjeux seront d’avoir ce que l’on appelle maintenant le One Health, qui est un très beau terme, mais qu’il faut désormais mettre en perspective. C’est un énorme chantier et il nécessite d’avoir de jeunes scientifiques formés qui s’intègrent dans ce dispositif, qui est un peu différent des dispositifs de la seule excellence académique, telle qu’elle est prônée, un peu trop peut-être. Nous avons maintenant des difficultés à avoir des scientifiques intéressés par ces globalisations, à répondre à des problèmes de santé publique, puisque l’on privilégie beaucoup l’excellence. C’est très bien, mais tout ne se résume peut-être pas uniquement à l’excellence.

Mme Valérie Thomas, présidente. Le message est bien passé. Nous vous remercions.

M. Philippe Desprès. Madame la Présidente, mesdames, messieurs les membres de la commission d’enquête, je vous remercie beaucoup de m’avoir accueilli et de m’avoir écouté. Je vous souhaite une bonne continuation dans vos travaux et je reste à votre disposition.


4.   Audition du Pr Fabrice Simon, chercheur à l’Institut national de la santé et de la recherche médicale (INSERM Marseille), membre de l’unité de recherche sur les virus émergents (INSERM-IRD) et expert consultant sur le chikungunya pour l’OMS (13 février 2020)

Mme Valérie Thomas, présidente. Nous recevons M. Fabrice Simon, membre de l’unité mixte de recherche Virus émergents Inserm – Institut de recherche pour le développement (IRD), expert consultant sur le chikungunya auprès de l’Organisation mondiale de la santé (OMS).

Je vous rappelle que les auditions des commissions d’enquête sont publiques et que par conséquent elles sont ouvertes à la presse et sont disponibles en direct et en différé sur le site de l’Assemblée nationale.

Je vais donc vous passer la parole pour une intervention liminaire de l’ordre d’une dizaine de minutes, qui précèdera notre échange sous forme de questions et de réponses.

Nous avons l’habitude de demander lors des commissions d’enquête de déclarer les intérêts, publics ou privés, de nature à influencer vos déclarations. Je vous remercie de nous avoir déclaré une activité ponctuelle rémunérée de consultant pour le laboratoire Sanofi depuis 2015, une activité ponctuelle rémunérée de consultant pour le laboratoire Valneva de 2016 à aujourd’hui et, enfin, une activité ponctuelle rémunérée de consultant pour l’OMS et l’Organisation panaméricaine de la santé depuis 2010, toutes ces activités ayant un lien bien évidemment avec votre expertise.

Je vous rappelle que l’article 6 de l’ordonnance du 17 novembre 1958, relative au fonctionnement des assemblées parlementaires, impose aux personnes auditionnées par une commission d’enquête de prêter serment de dire la vérité, toute la vérité, rien que la vérité. Je vous invite donc à lever la main droite et à dire « je le jure ».

Fabrice Simon prête serment.

M. Fabrice Simon. Je vais d’abord me présenter. Je suis médecin militaire ; je travaille dans le service de santé des armées depuis maintenant 37 ans, j’ai une activité de soignant. J’ai d’abord été généraliste pendant six ans, en France et en Afrique, ce qui m’a confronté à la réalité de la médecine tropicale, du paludisme et des maladies vectorielles. Puis, en 1995, je me suis réorienté pour devenir infectiologue hospitalier. J’ai donc été formé à Paris. J’ai ensuite exercé pendant deux ans à Djibouti avant de revenir à Marseille à l’hôpital militaire Laveran. J’ai donc été spécialiste de maladies infectieuses et de médecine tropicale au profit des forces armées françaises, ainsi que pour la patientèle civile se présentant à Djibouti ou à Marseille. J’ai été chef de service du service des maladies infectieuses à l’hôpital Laveran, en ayant une activité triple de clinicien, d’enseignant et de chercheur puisque j’ai passé l’agrégation de l’École du Val-de-Grâce. De 2010 à 2019, j’ai été consultant national pour les maladies infectieuses et tropicales dans les armées. Pendant deux ans, de 2018 à 2019, j’ai avec d’autres collègues construit et dirigé un groupe de travail sur l’ensemble des infections concernant les forces armées, allant du risque au soin, à la prévention et à la réparation pour permettre d’élaborer un plan stratégique pour les armées. Je suis actuellement en train de m’organiser pour quitter le service de santé des armées et avoir une deuxième carrière professionnelle dans le secteur civil.

Je me propose maintenant de vous exposer l’historique du chikungunya tel que j’ai eu la chance de le vivre. Nous vivons quelques émergences comme celle-là dans notre carrière d’infectiologue. Au début de mes études, c’était le sida. Le chikungunya est arrivé ensuite et j’ai eu, avec d’autres, l’occasion de travailler sur cette maladie. Je vais essayer de vous faire vivre cette histoire et de vous expliquer où nous en sommes aujourd’hui.

En 1990, j’étais à l’Institut de médecine tropicale du Pharo à Marseille pour ma spécialisation et j’ai eu à cette époque plusieurs cours sur les arboviroses dans cette école. Le chikungunya représentait globalement cinq à six lignes dans ces cours. Le seul avantage est que cela m’a permis de comprendre que cela faisait mal et que cela donnait de la fièvre. À l’époque, cela s’appelait un syndrome algo‑fébrile. C’est tout ce que l’on en disait et cela m’a permis simplement d’apprendre l’orthographe du mot.

Pendant quinze ans, je n’ai jamais plus entendu parler du chikungunya. C’est en 2005, alors que j’étais à l’hôpital Laveran, que nous avons vu apparaître des cas qui venaient de l’archipel des Comores. Il s’agissait de cas de fièvre, qui n’étaient pas du paludisme comme nous en avions l’habitude, et il s’est avéré qu’il s’agissait des premiers cas de chikungunya importés de l’archipel des Comores, de Mayotte et des autres îles. Nous avons donc signalé à l’Institut national de veille sanitaire cette alerte pour savoir s’il y avait un risque d’implantation dans notre région. Nous étions au mois de mars, en 2005. Il y avait très peu de risques. Après réunion, nous avons décidé qu’il n’y avait pas de stratégie particulière à mettre en place localement à Marseille, ce qui était à mon sens parfaitement légitime.

Durant lété, nous avons vu quelques cas ponctuels qui venaient de La Réunion, de Mayotte, des Comores, donc quelques cas importés. Les gens avaient cette présentation clinique que nous ne connaissions pas, cest-à-dire quils avaient eu de la fièvre et étaient souffrants de choses bizarres : mal un peu partout, des choses difficiles à expliquer et pas véritablement de signes objectifs. Nous voyions que quelque chose de nouveau apparaissait. Par la suite, le nombre de cas a un peu augmenté et la vague épidémique est arrivée à Mayotte et à lîle de La Réunion en 2006 véritablement, une énorme vague épidémique qui a fait jusquà 45 000 nouveaux cas par semaine lors du pic épidémique à La Réunion, ce qui est énorme.

Cela a entraîné une énorme désorganisation sanitaire, une crise sanitaire et sociale. C’est à cette période que les décisions gouvernementales ont demandé une équipe du service de santé des armées (SSA) en particulier, mais il y en a eu d’autres, pour venir renforcer les médecins et infirmiers des structures sanitaires locales qui étaient en souffrance, sachant qu’un soignant sur trois a été malade à cette période, il faut garder cette idée en tête. Ces gens qui souffraient continuaient à travailler et s’épuisaient.

En même temps que ce renfort sur l’aigu, nous continuions de suivre les malades chroniques. C’était vraiment quelque chose de tout à fait nouveau, totalement discordant par rapport à l’expérience que nous avions de la dengue. La dengue est une maladie aiguë suivie d’un peu de fatigue. Il existe d’autres maladies infectieuses qui, de la même façon, « fracassent » lors de la période aiguë, mais débouchent sur une bonne récupération ensuite. Là, ce n’était pas le cas : nous avions l’impression que cette maladie était en quelque sorte une « double maladie », avec une double peine, voire une triple peine puisque, et c’est malheureusement encore un peu le cas aujourd’hui, les patients étaient désemparés face à une espèce de vide en termes de prise en charge médicale.

Prenant en compte ces éléments, le service de santé des armées a débloqué un budget pour suivre les gendarmes qui étaient infectés à La Réunion. Il y a eu une centaine de gendarmes malades sur les sept cents environ qui étaient présents. Un suivi de cette cohorte a été organisé à six mois, à deux ans et à six ans, en comparant les infectés et les non infectés. Cela a permis d’attester de l’existence de manifestations chroniques qui persistaient au-delà d’un an et de deux ans. Jusqu’à la moitié des adultes se plaignaient encore de douleurs, de raideurs ou d’œdèmes. C’était l’élément principal : notre surprise a été grande, quand nous avons poussé l’étude jusqu’à six ans, de voir la persistance de ces manifestations articulaires par rapport aux non infectés. La fatigue, les céphalées – maux de tête – et les éléments dépressifs étaient beaucoup plus marqués chez les gens qui avaient eu le chikungunya que chez ceux qui ne l’avaient pas eu. Nous avions un comparatif en quelque sorte et c’est vraiment quelque chose qui nous a surpris. Le début de la maladie est un rhumatisme aigu, une fièvre aiguë. Le patient est impotent, il ne peut plus bouger. Après, cela continue, il a mal partout. Ceci a un impact sur le long terme, en termes de symptômes généraux ; la qualité de vie est altérée.

Parallèlement à ces études autour des gendarmes, nous avons également conduit des études pour essayer de mieux comprendre les faits, en collaboration avec nos collègues rhumatologues civils de Saint-Denis-de-La-Réunion. Nous avons contribué à identifier les profils cliniques de ces malades chroniques, parce que c’est bien de constater que les gens ont mal, mais c’est mieux de comprendre de quoi ils souffrent.

Nous avons trouvé deux aspects. Un aspect est extrêmement fréquent, le plus fréquent probablement : de l’ordre de 90 à 95 % des gens ont des troubles musculosquelettiques multiples, des tendinites, des douleurs à l’insertion, des contractures musculaires. Cela concerne la majorité des gens avec la souffrance qui accompagne ces troubles. Il existe de plus un tout petit contingent de plus malchanceux encore qui sont susceptibles de développer un rhumatisme inflammatoire chronique comme la polyarthrite rhumatoïde.

Ces travaux scientifiques nous ont fait accorder une certaine expertise en matière de soins et de formation. C’est dans ce contexte qu’en 2010, j’ai été contacté par l’Organisation panaméricaine de la santé qui étudiait un plan de préparation et de réponse pour les Amériques. Elle anticipait dès 2010 la venue du chikungunya sur le continent américain. J’ai eu l’occasion de travailler avec plusieurs équipes pour mettre en place le document qui allait servir dans les années qui suivent et d’aller prodiguer un enseignement au Brésil l’année précédant l’arrivée du chikungunya.

En 2013, le chikungunya est arrivé à Saint-Martin et s’est ensuite étendu aux Caraïbes et à l’Amérique continentale. Cette épidémie aura finalement fait plus de deux millions de cas et continue à circuler actuellement au Brésil.

Les symptômes aigus et chroniques ont été confirmés. Nous avons maintenant plus de données sur l’incidence de la mortalité. Les données brésiliennes et les données colombiennes montrent que la mortalité est supérieure à celle de la dengue, ce qui est une nouveauté. Elle se rapproche de la mortalité de la grippe saisonnière, donc de l’ordre de 1‰, voire plus dans certains pays moins développés que la France. On pensait que c’était une maladie aiguë, qui n’emportait que les patients les plus fragiles. Par ailleurs, la chronicité a tout autant été avérée, avec une autre souche. Ce sont quasiment les mêmes caractéristiques que celles observées à Mayotte et à La Réunion.

Le service de santé des armées a été sollicité également pour cette épidémie lors de son arrivée dans les départements français des Amériques. Il a envoyé un renfort épidémiologique à Saint‑Martin en début d’épidémie. Une de mes élèves est allée renforcer le centre hospitalier universitaire (CHU) de la Martinique pour organiser une filière de soins multidisciplinaires, aigus et chroniques, et contribuer à la mise en place de recherches de description. Nous étions bien dans la description, pas dans l’opérationnel ni dans la recherche clinique avec des essais thérapeutiques. C’est malheureusement un retard.

Voilà la situation en 2014. C’est à l’été 2014 que la direction générale de la santé a saisi la société de pathologie infectieuse de langue française, en demandant la rédaction de recommandations nationales pour la prise en charge des cas. Ceci a été réalisé dans un délai assez court, en trois mois et demi, grâce à une vingtaine d’experts qui ont mis en place des recommandations de bon sens. Il s’agit de consensus d’experts, et non pas de recommandations basées sur des données dures d’essais cliniques, puisque nous n’en disposons pas. Ces recommandations étaient les premières qui arrivaient sur le marché mondial. Elles ont été reprises en espagnol, en anglais, puis diffusées et utilisées largement.

Elles comportent cinq piliers pour la prise en charge des cas chroniques en tout cas. Pour l’aigu, ce n’est pas très difficile et il n’y a pas de prise en charge spécifique : il n’y a pas d’antiviral, il s’agit plutôt de la gestion de la défaillance des organes. Pour les cas chroniques, nous recommandons une bonne identification des manifestations cliniques de façon à savoir dans quelle situation se trouve le patient. S’agit-il de troubles musculosquelettiques, de rhumatisme inflammatoire chronique ? Après ce bon examen clinique et cette bonne catégorisation, nous nous appuyons sur des antalgiques, des anti-inflammatoires et sur de la kinésithérapie. C’est ce dernier point qui a été extrêmement novateur. Les cas complexes sont orientés vers des niveaux supérieurs de rhumatologues, d’internistes ou autres. Les recommandations n’ont pas évolué depuis 2014, aucune donnée nouvelle n’ayant révolutionné ce champ.

Le point qui est apparu après ces recommandations est que les hôpitaux sont régulièrement sollicités, que ce soit à La Réunion, à Mayotte, à Pointe-à-Pitre, à Fort-de-France ou à Cayenne. L’hôpital est sollicité dans ce contexte épidémique mais uniquement pour l’aigu. Finalement, la gestion des cas chroniques n’est pas appropriée à l’hôpital, parce qu’il y a un tel volume de personnes atteintes que ces patients restent en ville. C’est le gros défi du post-chikungunya puisque les patients sont en ville, avec leurs médecins traitants, qui parfois sont saturés, ou parfois ne connaissent pas les référentiels.

Nous nous retrouvons avec des gens qui sont dans le désarroi et qui abandonnent tout traitement parce qu’ils ont une vie difficile et se retrouvent souvent dans un cercle vicieux. Ils ont mal partout, ils bougent peu, ils sont enraidis. Certains patients, au bout de deux ans, n’arrivent plus à serrer le doigt comme ça ou comme ceci :le doigt reste bloqué sans qu’ils s’en rendent compte. Ils bougent moins, leur activité sociale diminue. Certaines personnes, et c’est notamment fréquent chez les femmes, prennent du poids, ne se coupent plus les cheveux, parce qu’elles n’arrivent plus à se les brosser. Il y a de plus un élément dépressif. Nous avons une espèce de cercle vicieux et certains adultes paient très cher. La chronicité a vraiment un impact à long terme.

Heureusement, les enfants ne développent pas de forme chronique.

Deux actions ont été conduites, dont une localement dans le service de l’hôpital d’instruction des armées Laveran que je dirigeais. Nous avons mis en place une consultation pluridisciplinaire avec une collègue rhumatologue, pour que les gens qui sont un peu perdus puissent venir voir un référent. Cette consultation a été inscrite sur le réseau Orphanet, qui est le réseau des maladies orphelines, de façon à ce que nous soyons visibles. Cela permet à certains patients de venir de Bretagne, de Suisse ou d’ailleurs parce qu’il n’y a pas de parcours de soins. Par ailleurs, nous avons travaillé avec une collègue de Guadeloupe pour mettre en place un programme qui vise à mettre en place une éducation pour la santé, pour dire que des choses à faire, parce qu’il y a une réversibilité partielle. Nous pouvons faire quelque chose pour ces patients et nous avons mis quelques consultations avancées. Cela a été les deux éléments pour essayer de développer les soins en ville en 2016.

En 2017, il y a eu l’épidémie dans le Var. Avec l’accord de la direction générale de la santé, l’InVS – Santé Publique France désormais, nous avons proposé une consultation à ces patients. Dix-huit patients dans le Var ont été infectés. Nous avons proposé de les voir, parce que la réaction habituelle est de prévoir une démoustication autour de ces cas, mais ces personnes restent des patients qui souffrent. Nous avons donc fait quelque chose d’un peu innovant en 2017, en mettant à disposition de ces patients une expertise clinique.

En 2020, j’ai rejoint l’unité de recherche mixte des virus émergents. C’est une structure portée par Aix-Marseille Université, l’Institut national de la santé et de la recherche médicale (Inserm) et l’Institut de recherche pour le développement (IRD) avec le partenariat de l’institut de recherche biomédicale des armées (IRBA), du centre national de référence (CNR) des arboviroses et l’établissement français du sang (EFS). Je suis également membre du réseau Arbo-France qui est le nouveau réseau qui a été créé pour essayer de structurer la recherche et d’organiser les connexions, dans un esprit multidisciplinaire. Comme je vous l’ai écrit, je collabore aussi ponctuellement avec le laboratoire Valneva sur un programme qui vise à créer un vaccin. C’est actuellement un vaccin vivant atténué qui va passer en phase 3. Mais il y a une dizaine d’autres candidats vaccins, dont seuls deux ou trois sont vraiment très avancés.

En ce qui concerne les projets en cours, je suis actuellement connecté à quatre projets de recherche.

Le premier est un projet d’évaluation de l’impact. Pour pouvoir dire que le chikungunya pèse lourd, il faut avoir des chiffres ; sinon, on va nous dire que c’est comme la dengue, cequi n’est pas vrai mais il faut le prouver. Avec un budget qui est de l’ordre de 80 000 euros, la moitié payée par le service de santé des armées et l’autre moitié supportée par le CNR arboviroses, nous avons l’ambition de conduire une étude des données de santé dans les départements français des Amériques. Autrement dit, nous regardons la base de données des assurés sociaux des départements français des Amériques de 2010 à 2018 pour noter les variations de morbidité, de mortalité et de consommation de soins, ce qui sera une façon indirecte d’attester du poids des épidémies. L’idéal serait de la coupler à l’impact économique ; mais ce sont les chambres de commerce qui pourraient le faire.

Le deuxième projet est actuellement porté par la Guadeloupe et dont l’hôpital Laveran y est partenaire. C’est un projet « article 51 », c’est-à-dire des consultations pluridisciplinaires complexes ambulatoires visant à mettre un parcours de soins à disposition des patients de Guadeloupe. Nous sommes en passe d’avoir l’accord officiel qui permettra d’inclure 1 200 patients qui seront suivis pendant quelques années. L’idée est de mettre en place un parcours de soins opérationnel et reproductible dans les régions épidémiques, les régions post-épidémiques évidemment comme la Martinique et la Guyane, mais également d’être prêts pour une éventuelle épidémie ultérieure et d’avoir un vrai parcours de soins. La réponse post‑épidémique est finalement le point fragile des épidémies de chikungunya ; et c’est possiblement la même chose pour d’autres épidémies.

Notre troisième projet, avec d’autres et avec le soutien de l’unité mixte de recherche des virus émergents, est de construire un dossier pour être le premier centre collaborateur OMS sur le chikungunya et les autres maladies similaires que l’on appelle des alphaviroses, et pouvoir porter cette expertise.

Le dernier projet est de créer des protocoles de recherche prêts à l’emploi pour les prochaines arboviroses. Ce qui est assez difficile actuellement, c’est que toutes ces épidémies d’arboviroses ressemblent à du pop-corn. Quand cela arrive, cela saute, cela fait beaucoup de bruit. Le temps que nous arrivions pour mettre notre protocole de recherche, l’épidémie est déjà terminée et nous ne pouvons plus inclure de dossiers, nous ne pouvons plus inclure de malades. Nous ne pouvons pas avancer scientifiquement si nous n’anticipons pas. Ces protocoles « prêts à l’emploi » pour la description de maladie et les recherches sont donc des éléments qui sont importants à notre sens.

Après cet historique, je me propose de vous dire les quatre points que j’ai pu identifier comme importants en réfléchissant à la suite de ma convocation à cette audition. Parmi ces quatre points importants, deux relèvent du chikungunya et deux traitent des arboviroses.

Le premier point est que la France dispose d’une expérience extrêmement solide du chikungunya. Un demi-million de Français ont eu le chikungunya. Il faut se mettre ce chiffre en tête : un demi-million ! On ne parle pas d’une maladie anecdotique, on parle d’un demi-million de Français qui ont payé de leur corps lors de l’épidémie, avec pour certains adultes le poids de la chronicité. Cela a un impact humain extrêmement lourd, bien plus lourd que celui de la dengue, même si la dengue est plus fréquente. Ainsi nous avons cette expérience et notre expertise est reconnue. Nous sommes sollicités assez régulièrement par d’autres pays pour collaborer ou enseigner.

Le deuxième point concerne la prise en charge des cas. Je ne commente pas les cas aigus, je ne suis pas un expert de l’aigu puisque ces cas arrivent toujours là où je ne suis pas ; je suis à Marseille et, pour l’instant, nous n’y avons pas eu de cas. En revanche, pour le chronique, j’ai eu la chance de collaborer avec beaucoup de gens dans les zones post-épidémiques et d’observer des cas cliniques. Nous sommes en dessous de ce que nous pouvons faire. Comme je l’ai dit, il n’y a pas eu de véritables essais cliniques permettant de dire qu’on améliore la situation des patients. Nous nous fondons toujours dans des consensus d’experts, qui sont de plus sous-utilisés. Nous n’avons pas de réseau mis en place. Il y a en quelque sorte une perte de chance pour un certain nombre de malades, qui perdent la chance de bénéficier de cette réversibilité. Nous pouvons améliorer la vie des gens, leur redonner du mieux-être et leur permettre de passer à autre chose.

La maladie est marquée dans la chair. Je ne sais pas si certains d’entre vous connaissent des gens qui ont eu le chikungunya dans leur entourage, mais il y a une trace, physique et morale, lourde. Je pense que nous pouvons faire mieux. C’est quelque chose que nous pouvons faire aussi en anticipant, comme je vous l’ai dit, avec des protocoles prêts à l’emploi pour être préparés à ces épidémies « en feu de brousse », pour pouvoir réagir et faire de la science malgré tout, parce que nous en avons besoin.

Le troisième point concerne les arboviroses et le développement de la prévention. Je pense que nous pouvons encore améliorer la prévention antivectorielle, le contrôle vectoriel ; en tant que soignant, je pense que cette partie prévention est plus sociale que médicale : ce nest pas vraiment une affaire de docteurs. Aujourdhui, les moustiques sont dans le domaine privé, dans les entreprises, chez les individus. Ils sont parfois sur des espaces publics mais, en pratique, les moustiques sont essentiellement dans des zones privées. Cest plus un problème dappropriation et de réponse. Nous savons que la réponse est plus dans la gestion du gîte de reproduction des moustiques, plutôt que dans laction sur les adultes. De plus, les moyens daction sur les adultes posent des questions de toxicité, et de plus en plus, ont une efficacité qui tend vers zéro du fait des résistances. Il faut une démarche de prévention qui doit aller vers le traitement de fond plutôt que vers la réponse immédiate comme nous sommes malheureusement souvent amenés à le faire.

Le dernier point, sur lequel j’insiste, est que je suis assez optimiste. Nous sommes à mon sens dans un changement d’époque. Il y a vraiment une prise de conscience de l’environnement qui est en train de se faire, la population y devient plus sensible, l’éducation pour la santé progresse. Nous sommes dans une démarche d’amont et non de suiveur, une démarche qui permet d’aller vers des actions plutôt que de suivre les évènements. La mobilisation citoyenne a déjà fait ses preuves à La Réunion avec « Kass’Moustik » qui était une opération de grande ampleur visant à nettoyer les gîtes. Cela a été reproduit dans d’autres zones tropicales et cela a contribué énormément à la réduction du risque vectoriel. La mobilisation citoyenne est extrêmement importante. Je pense que les structures publiques ont des choses à faire, mais il faut aussi mettre en commun les actions des uns et des autres, répartir la charge sur tout le monde, y compris les entreprises à mon sens.

On peut espérer un vrai gain. Il ne s’agit pas de dire que nous n’aurons aucun moustique et aucune épidémie. En France, dans le sud, nous aurons sans doute des clusters, des cas groupés de dix, quinze ou vingt patients atteints de dengue ou de chikungunya. Peut-être, comme les Italiens il y a quelques années, en aurons-nous des centaines mais, en tout cas, nous n’aurons pas d’épidémie de grande ampleur sur le territoire hexagonal.

En ce qui concerne les zones ultramarines, si je prends l’exemple de La Réunion, un tiers de la population a été atteint en 2005, ce qui sous-entend que deux tiers n’ont pas été atteints. Cela veut dire que l’histoire n’est pas terminée. De la même façon, on peut refaire le calcul à l’identique pour la Martinique, la Guadeloupe ou la Polynésie. Ce n’est pas une histoire qui s’arrête parce que l’épidémie est finie. Même si on ne comprend pas bien la dynamique du chikungunya par rapport aux autres épidémies, la susceptibilité persiste.

Je voudrais conclure en vous donnant l’expérience que nous venons de vivre dans le service de santé des armées. Il y a eu une alerte sur une épidémie en Éthiopie durant l’été 2019 à Dire Dawa, une province juste à côté de Djibouti. Nous savions par les études entomologiques qu’il y a des moustiques et, en particulier, que le moustique Aedes aegypti est présent à Djibouti. Le risque était donc avéré. Le service de santé, avec l’accord des armées, a pu envoyer une première mission, puis d’autres. Nous avons pu évaluer les risques, mettre en place une stratégie de réponse avec les forces armées, l’encadrement, prévenir les familles, augmenter le niveau de protection des individus. L’épidémie est effectivement arrivée à Djibouti. Il y a vraisemblablement eu des dizaines de milliers de cas, voire plus, mais les chiffres ne sont pas accessibles pour la population générale djiboutienne. En revanche, dans la population française présente, il y a eu quelques dizaines de cas. S’il y a eu de l’ordre de 3 % dans la population générale djiboutienne, c’est probablement quasiment à dix fois plus. Les mesures opérationnelles sont efficaces avec une mobilisation collective.

Voici le message plutôt optimiste que je veux faire passer. J’ai vu trop de malades pour avoir envie d’en revoir d’autres. Je préfère que l’on mise sur la prévention et qu’on n’oublie pas de mettre en place tout ce qu’il faut pour que les patients qui ont passé le cap aigu et qui commencent à souffrir du chronique soient pris en charge le plus tôt possible.

Mme Valérie Thomas, présidente. En vous écoutant, il me semble que, autant pour d’autres maladies, il y a de la recherche, des choses qui se passent, autant là, il ne se passe pas grand-chose, à tous les stades de la maladie, que ce soit en amont sur la recherche ou en aval. Vous nous déclarez qu’il n’y avait pas d’essais cliniques en 2014 et, manifestement, nous n’avons encore que peu d’essais cliniques. La prise en charge des malades, compte tenu de ce que vous déclarez, me paraît assez légère. Ce n’est pas une critique envers ceux qui prennent en charge les malades, mais j’ai le sentiment que cette maladie n’est pas prise à sa pleine mesure. Peut-être, sur l’aspect aigu, faut-il effectivement faire face à l’urgence. Mais, sur le chronique, il y a probablement des manques. Pourquoi, pour le chikungunya, a-t-on l’impression qu’il y a beaucoup moins d’efforts que pour d’autres maladies ?

M. Fabrice Simon. Je vais essayer de répondre. Les arboviroses sont des maladies virales aiguës, avec une virémie courte contre laquelle on essaie d’agir. Il y a toujours des tentatives de recherche pour développer des antiviraux mais cela prend du temps. Nous essayons toujours d’utiliser des médicaments qui existent déjà pour gagner du temps. C’est le cas notamment de la chloroquine, connue aussi sous le nom de nivaquine. Nous l’avons essayée, cela n’a pas marché mais on la ressort à chaque épidémie. S’agissant de la mise en place d’antiviraux, en général, les fonds sont alloués pour aller tester le virus, mais en pratique, on ne soigne pas le malade. Les laboratoires de recherche sont très réactifs pour aller chercher des budgets pour pouvoir tester telle ou telle molécule sur du virus mais, en pratique pour le malade, les essais cliniques ne sont jamais prêts à temps. Même quand nous nous dépêchons, nous n’arrivons pas à faire les choses en moins de deux ou trois mois. Mais deux ou trois mois, cela peut être la fin d’une épidémie.

C’est ce qui s’est passé. : nous n’avons jamais été prêts. Nous ne sommes pas prêts pour l’aigu. Nous faisons des traitements symptomatiques. À titre indicatif, pour vous donner un ordre d’idée sur la dengue, des travaux ont commencé pour essayer de réduire la mortalité en 1960. Ce n’est guère que dans les années 2000 que l’on a commencé à réduire la mortalité :il a fallu quarante ans. De plus, on ne soigne pas avec des antiviraux. Nous utilisons de « mauvais » traitements simples, c’est-à-dire de la perfusion avec de l’eau, et surtout nous avons une formation des soignants. Voilà ce qui a permis de réduire la mortalité, à tel point que maintenant, le chikungunya est beaucoup plus mortel que la dengue.

Ceci concerne l’aigu. La prise en charge du chikungunya aigu est essentiellement symptomatique. Le traitement consiste en des perfusions… et nous n’avons pas d’antiviral à notre disposition. À mon avis, nous n’en aurons jamais de disponible, en tout cas larga manu.

En ce qui concerne le chronique, le premier point est que nous n’avons pas aujourd’hui déterminé les différents profils de malades. Je vous ai dit qu’il existe deux catégories mais, pour l’instant, nous n’avons pas de données scientifiques qui permettent d’attester formellement de ces deux types de malades. En fait, nous avons tendance à tout regrouper. C’est le « post-chik » : les malades ont mal partout. Nous n’arrivons pas à soigner les gens individuellement puisque nous n’avons pas bien défini qui avait quoi.

Le deuxième point est que, la majorité des gens ayant des tendinopathies, des douleurs d’insertion, un déconditionnement musculaire, il s’agit de médecine extrêmement simple. Ce n’est pas péjoratif de dire de faire de la médecine simple. Cela consiste à écouter quelqu’un, à comprendre sa douleur, à l’entendre. Quantité de personnes se mettent à pleurer dans ma salle de consultation lorsque je leur dis « Mais vous savez, vous avez exactement la même chose que les autres ». Ils se décomposent parce qu’ils souffrent de solitude. Justement, nous les entendons, nous les examinons, nous leur proposons des traitements de manière systématique, bien organisée – comme je vous l’ai dit : antalgiques, anti-inflammatoires externes, des traitements simples. Le seul problème est que ce traitement n’est pas mis en place, et ainsi que nous n’avons pas pu en démontrer l’efficacité.

Si vous demandez un protocole pour tester un anti-inflammatoire, vous ne l’aurez jamais. Par contre, je suis un peu dur, mais si vous voulez demander des millions d’euros pour tester telle ou telle molécule de pointe, vous avez plus de chances de les avoir, surtout si vous avez des laboratoires de recherche qui sont extrêmement rodés à la recherche de fonds. Mais les malades sont en ville. Essayer avec des collègues libéraux, ceux qui voient les malades au quotidien, de faire un protocole de recherche, c’est quasiment impossible. Les défis sont trop grands, ne serait-ce qu’administrativement. En pratique, voilà la réalité.

Mon sentiment est que, plus on soigne tôt les malades chroniques, plus on évite ce déconditionnement, cet enraidissement et cet impact psychique. Mais il faut encore pouvoir le faire ! Actuellement, aucun protocole n’est rédigé pour la prochaine épidémie.

Je ne sais pas si j’ai répondu suffisamment à votre question, mais l’idée est qu’en fait, on a des médicaments simples. On peut les soigner, avec peu de choses. Encore faut-il le faire.

Mme Ramlati Ali, rapporteure. Vous avez parlé de l’épidémie de dix-huit cas dans le Var. S’agissait-il de cas autochtones ou de personnes qui venaient d’autres territoires ?

Concernant ces malades, notamment chroniques, je rejoins la question qui a été posée tout à l’heure. Des études ont-elles été faites pour comprendre d’où vient cette chronicité et pourquoi il y a ce tropisme au niveau des articulations ? Les recherches en sont-elles arrivées jusque-là pour pouvoir agir en amont ?

M. Fabrice Simon. Pour votre première question, il s’agit effectivement de cas autochtones. Nous avons eu un cas importé d’Afrique avec une souche africaine qui s’est répandue, en binôme avec notre moustique tigre de la région. Il y a en effet – je ne sais pas si le Professeur Failloux vous a expliqué cela – différentes souches de chikungunya et différents types de moustiques. Nous avons l’impression que cela s’est toujours produit comme cela dans la région : ce sont toujours des souches africaines qui vont se mettre en binôme avec le moustique tigre pour provoquer des épidémies.

Il s’agit bien d’un phénomène autochtone, qui a été circonscrit par une réactivité dont on doit dire qu’elle reflète l’entraînement qu’ont les médecins généralistes pour la détection des cas, et l’entente interdépartementale de démoustication et les équipes des agences régionales de santé. C’est quelque chose qui fonctionne depuis maintenant plus de dix ans, assez bien pour éviter la diffusion au-delà d’une dizaine ou d’une quinzaine de cas. Je pense que nous risquons d’avoir encore d’autres cas, d’autres clusters, qui vraisemblablement viendront plutôt d’Afrique, plutôt que des épidémies avec des souches asiatiques.

En ce qui concerne les études sur la chronicité, il s’agit d’alphavirus. Ce n’est pas du tout de la famille de la dengue, de la fièvre jaune ou autres. C’est une famille très particulière qui a un véritable tropisme pour les articulations et pour le cerveau. Nous le savons, même si cela peut aussi atteindre d’autres organes. En pratique, c’est démontré sans ambiguïté expérimentalement et nous avons beaucoup de modèles animaux en laboratoire sur des souris ou sur des primates non humains. Lorsque l’on injecte du virus, les pieds des animaux gonflent. La démonstration du tropisme articulaire est faite depuis de longues années.

Chez lHomme, cest un peu plus compliqué parce que les modèles animaux dont nous disposons nont pas de chronicité. Passer du modèle animal, qui est capable de reproduire laigu mais qui nest pas capable de nous montrer le chronique, à lHomme, pose question. Nous nous retrouvons avec des humains qui souffrent de façon chronique, mais nous sommes plutôt dans la description. Quand nous avons cherché le virus dans le corps des gens, nous ne lavons quasiment jamais trouvé. Une unique étude a retrouvé du virus, dix-huit mois après, mais en dehors de cela, nous nen trouvons jamais. Les malades chroniques ne sont pas des diffuseurs de maladie. Lusage des antiviraux ne se justifie pas intellectuellement ; en tout cas, la balance bénéfice-risque ny est pas. Voilà où nous en sommes actuellement.

L’hypothèse que je formule, mais qui n’est pas validée, est qu’il existe ces deux populations, dont ce petit sous-groupe qui évolue mal, avec un rhumatisme destructeur, qui est différent des autres. J’aurais tendance à dire qu’après le chikungunya pour les adultes, les gens ont beaucoup d’inflammations, en particulier au niveau des mains et des pieds. Ils ont des modifications posturales. Ils tirent sur des articulations, ils décompensent. C’est finalement une accumulation d’évènements, un petit peu comme une personne qui ferait beaucoup de travaux manuels et qui à la fin finit par « s’user ». Le mot habituel de nos patients, c’est : « jai pris vingt ans ». Quand une femme de 30 ans vous dit : « jai limpression davoir le corps de ma mère », c’est extrêmement difficile. D’autant plus qu’on le voit, ce n’est pas une phrase qui s’invente, c’est vraiment son ressenti.

Je voudrais qu’on avance sur le post-chikungunya parce que cette douleur est une endémie silencieuse de souffrance. Quand l’épidémie se produit, cela passe dans les médias et ensuite cela disparaît. Pourtant, les gens continuent de souffrir pendant des années.

Mme Valérie Thomas, présidente. Quel est le pourcentage de malades qui tombent dans la chronicité parmi ceux qui sont infectés ?

M. Fabrice Simon. Dans les études que nous avons, pour les adultes, le fait d’être âgé, d’avoir déjà des rhumatismes, d’être une femme et d’avoir fait une forme intense sont des paramètres qui sont associés à une évolution vers la chronicité. On trouve des chiffres de chronicité de l’ordre de 30 à 40 % au moins, voire 50 %, de formes chroniques, sachant que le chikungunya est extrêmement symptomatique. Entre la dengue et le chikungunya, le ratio entre les formes symptomatiques et asymptomatiques est inversé. En aigu, 80 % des gens qui font la dengue ne le sentent pas et 20 % sont malades. Pour le chikungunya, chez l’adulte, 80 % des adultes souffrent et ensuite, ils évoluent vers la chronicité dans un cas sur deux à peu près, à une échéance d’un ou deux ans.

Mme Ramlati Ali, rapporteure. Vous nous avez bien expliqué limportance de la prévention pour lutter contre la propagation de la maladie. Où en sommes-nous dans les recherches sur les vaccins ? La mise au point dun vaccin est-elle envisageable dans les années à venir ? Ce vaccin serait-il efficace en cas dépidémie ?

M. Fabrice Simon. Il y a des candidats vaccins, une dizaine qui sont actuellement en développement. Certains sont plus avancés que d’autres ; certains sont au stade de concept, d’autres sont déjà au stade d’essais de phase 1 ou de phase 2, c’est-à-dire sur les volontaires sains. Certains ont même été testés en région épidémique ou post-épidémique, notamment le vaccin de Sanofi qui a été testé, je crois, à Porto Rico. Le vaccin du laboratoire Valneva n’a pas encore été testé en population générale, il a été testé chez des volontaires sains.

Je ne ferai pas de commentaire sur leur efficacité relative, ce n’est pas ma place. Je pense qu’il y aura des vaccins efficaces dans les années qui viennent. Des freins administratifs font que l’autorisation de mise sur le marché par la Food and drug administration (FDA) américaine ou l’agence européenne du médicament n’arrivera pas avant un minimum de cinq ans. Cela me surprendrait que les délais soient plus courts que cela. Ensuite, il faut passer à la production industrielle.

En ce qui concerne l’utilisation du vaccin, la stratégie n’est pas véritablement définie. Le vaccin peut être utilisé à titre individuel – par le voyageur – ou le vaccin peut être utilisé en région épidémique – on peut imaginer qu’on a envie de protéger toute une zone parce qu’on ne veut pas que le chikungunya arrive et fasse des dégâts – ou le vaccin peut être utilisé en couronne – on veut protéger une zone, de façon circonstancielle, parce qu’on sait que le virus arrive. Ces questions de stratégies sont du domaine de la santé publique. Je ne suis pas expert sur ce sujet.

Ce qui est sûr, c’est que la stratégie de santé publique ne peut se concevoir, à mon sens, qu’en étudiant le rapport coût-efficacité. Autrement dit, actuellement, les laboratoires savent faire un vaccin. La question est de savoir comment on utilise le vaccin car cela coûte cher. Quel sera le prix, qu’épargne-t-on ? Cette maladie n’est pas une maladie aiguë. C’est une maladie mixte, aiguë combinée avec l’impact chronique et cela a un coût. Le coût du vaccin sera aussi un élément déterminant dans les stratégies qui seront mises en place.

Mme Ramlati Ali, rapporteure. Vous nous avez parlé, notamment chez les malades chroniques, de la dépression. Est-ce l’impact du virus ou est-ce lié à la chronicité des douleurs ?

M. Fabrice Simon. Votre question est complexe. Ce qui est sûr, c’est que nous pouvons parler d’une association. Nous sommes en train d’y travailler. Quelques études essaient actuellement de déterminer quelle est l’association. Il semblerait que le virus ait une part de responsabilité, avec une modification de certaines molécules appelées des cytokines qui sont associées à l’élément dépressif, sans que nous soyons certains de qui a causé quoi.

En tout cas, pour avoir vu un certain nombre de patients, l’élément chronique induit des difficultés sociales, des difficultés sexuelles aussi. C’est un non-dit des patients quand on les voit en cabinet de consultation, mais on comprend certaines difficultés conjugales pour certains. J’ai certainement un biais de regard parce qu’évidemment, je vois peut-être les cas plus complexes. En tout cas, les gens parlent, et quantité d’éléments aboutissent à des composantes dépressives. Certains ont même eu des idées suicidaires.

Certains sont confronté à une situation de maladie professionnelle non reconnue. J’ai vu un certain nombre de patients qui ont rattrapé le chikungunya dans le cadre de leur exercice professionnel, en particulier des soignants, des kinésithérapeutes qui ont arrêté parce qu’ils n’arrivent plus à travailler, des infirmières qui n’arrivent plus à exercer. J’ai à l’esprit un salarié d’une compagnie de transport qui a été obligé d’arrêter sa carrière à 58 ans. Les formes les plus complexes ont vraiment un impact psychique et, même pour des formes qu’on qualifie de simples, c’est une vie qui change.

Mme Valérie Thomas, présidente. Avez-vous le sentiment que la formation, notamment des professionnels de santé, est suffisante pour la prise en charge de ces patients ? Peut-être existe-t-il des différences en fonction des territoires dans cette formation ? Avez-vous le sentiment que les autorités sanitaires, et plus largement les autorités publiques, ont conscience de lampleur de ce problème ?

M. Fabrice Simon. En ce qui concerne la formation, c’est malheureusement un peu confidentiel. C’est une recette assez simple : bien examiner, mais encore faut‑il avoir bénéficié d’un tutorat, d’un compagnonnage pour voir quelles sont les zones à examiner, pour trouver les zones qui sont des cibles thérapeutiques. Nous avons mis en place en Guadeloupe un certain nombre de formations, mais je pense que la formation sur le post-chikungunya n’est pas suffisante au regard du nombre de cas. En Guadeloupe, on pense qu’il y a plus de 20 000 cas chroniques actuellement. La Martinique est dans la même situation.

Il y a une vraie réflexion sur la mise à disposition d’une formation. Nous y travaillons et l’organisation panaméricaine de la santé, qui envisage de faire un cours en ligne, un massive open online course (MOOC), mais cela n’avance pas très vite. Nous avons un projet à l’hôpital Laveran de Marseille, avec un budget du service de santé des armées et de donateurs, pour faire des films à mettre en accès libre. Un des objectifs est de mettre ces tutoriels en ligne pour que les gens puissent voir comment examiner. Effectivement, je dirais que les gens ne sont pas assez formés. Mais j’ai beaucoup de respect pour mes confrères de terrain, généralistes, qui doivent apprendre tout et tout le temps. Je ne peux pas être critique.

Pour l’après-épidémie, nous avons probablement été un peu en retard. Mais je ne peux pas dire que les autorités publiques n’ont pas compris. Sinon elles ne nous auraient pas alloué cette possibilité de faire un vrai programme de soins à la Guadeloupe. C’est un programme expérimental, pas dans le mauvais sens du terme, mais dans le sens pionnier pour mettre en place quelque chose qui soit reproductible.

Ce qui me paraît important est de comprendre que toute épidémie a des conséquences et que nous ne pouvons pas traiter les épidémies dans l’instantanéité ; là est la difficulté. De même, pour la recherche, on débloque des fonds et je dois dire que, de ce point de vue, le chikungunya a payé le prix du Zika. Le Zika est arrivé au même moment et a eu un très fort impact émotionnel, que je ne critique absolument pas. Soyons clairs, des familles ont vécu le drame d’avoir un enfant microcéphale ou atteint du syndrome de Guillain-Barré et je ne fais aucun reproche. Mais la réponse médiatique, émotionnelle et financière s’est portée sur le Zika et nous avons perdu l’opportunité de construire quelque chose pour le chikungunya. Je pense que nous n’avons pas eu la possibilité de faire un travail de fond. En 2020, nous sommes encore, pour la prise en charge des cas, dans une situation qui est proche de celle de 2008-2009.

Mme Ramlati Ali, rapporteure. Comment caractérisez-vous la coopération internationale dans le domaine de la recherche sur les maladies vectorielles en général et sur le chikungunya ?

M. Fabrice Simon. Vous l’aurez compris, je suis un soignant plus qu’un chercheur. Je ne suis pas très pointu sur les coopérations de recherche. J’ai pour ma part été rapidement sollicité. J’ai pu porter la voix de l’expérience française au niveau des Amériques et à l’OMS à Genève. Je n’ai pas l’impression, pour ce qui est de l’OMS, qu’il y ait beaucoup de connexions entre les différents départements Asie, Moyen-Orient, Afrique et qu’il y ait un transfert horizontal. Je n’ai pas forcément l’impression qu’il y ait un contact fort entre les départements français des Amériques et l’Organisation panaméricaine de la santé. Je me trompe peut-être, mais je pense que nous pouvons faire mieux. Pour ce qui est du Brésil, qui a près d’un million de cas et qui continue de subir l’épidémie, un certain nombre de Français, dont je fais partie, ont été sollicités pour accompagner et optimiser le programme brésilien de recherche clinique qui s’appelle « Replick ».

Une collaboration existe donc avec le Brésil. Je pense que la France, la Colombie et le Brésil pourraient constituer le fer de lance dune recherche dexcellence, sous réserve dêtre soutenus et de ne pas avoir à batailler en interne pour y arriver. Cela bouge et nous pourrions être innovants, surtout pour la prise en charge de la chronicité. Cest finalement la chronicité qui a le plus gros poids économique : on considère que 70 % des journées de vie active perdues à cause des maladies le sont à cause de la chronicité lorsque lon fait ce quon appelle létude de lespérance de vie corrigée de lincapacité, les DALY (disability adjusted life years).

Mme Valérie Thomas, présidente. Tout à l’heure, vous parliez de mesures d’impact. Le poids économique du chikungunya a-t-il été étudié ?

M. Fabrice Simon. Des études ont été faites, notamment une étude conduite par le Professeur Yazdan Yazdanpanah. Cest une étude médico-économique qui a été conduite à La Réunion, mais qui était essentiellement centrée sur laigu. Elle avait montré quil y avait finalement une espèce de flash puisque ce sont des médicaments peu chers en réalité. En revanche, les études de chronicité viennent de Colombie ou dInde et leurs méthodologies ne sont pas forcément très élaborées.

La première des étapes – cela fait partie du projet que nous avons – est de construire une vraie méthodologie pour aboutir à quelque chose de robuste et non pas une étude « au doigt mouillé », pour essayer de percevoir si c’est puissant, moyen ou faible.

Mme Valérie Thomas, présidente. Vous parliez de personnes impactées par la maladie dans leur carrière professionnelle, avec une maladie contractée parfois en milieu professionnel. Y a-t-il des reconnaissances de maladie professionnelle ?

M. Fabrice Simon. C’est une excellente question. J’ai bataillé avec un certain nombre d’autorités et de médecins du travail autour de ce genre de cas.

Pour ce qui est des personnels navigants, cela peut être retenu comme accident de travail par certaines compagnies aériennes, mais pas par toutes. Pour les personnels au sol, c’est beaucoup plus compliqué, et en l’occurrence j’ai un exemple qui va dans le sens contraire.

L’obligation de sécurité de l’employeur et sa responsabilité sont dans le code du travail, notamment quand on envoie les salariés à l’étranger, c’est la jurisprudence dite « Karachi ». Il suffit de vérifier un peu pour savoir qu’en contexte épidémique, les employeurs ne sont pas très impliqués ou mal conseillés, tout simplement, pour être efficaces et respecter ces obligations. Mais c’est compliqué de faire reconnaître la maladie professionnelle.

Les gens qui ont le chikungunya mais nont pas la forme destructrice sont souvent « maltraités », dans le sens de la maltraitance, par des gens qui ne comprennent pas quils ont cette souffrance, cette polyalgie physique et psychique difficile. Cest un poids supplémentaire. Cest le troisième élément de la triple peine.

Mme Valérie Thomas, présidente. Nous vous remercions énormément pour la clarté de vos réponses et pour avoir ainsi contribué à nous éclairer.


5.   Audition du Pr Jean-Christophe Pagès, président par intérim du Haut Conseil des biotechnologies (HCB), président du comité scientifique du HCB, de M. Emmanuel Roques, secrétaire général, M. Pascal Boireau, vice-président du comité scientifique, de Mme Catherine Golstein, responsable scientifique et rédactrice de l’avis du comité scientifique relatif à l’utilisation de moustiques génétiquement modifiés dans le cadre de la lutte antivectorielle, et de Mme Lucie Guimier, responsable scientifique en charge des questions de science et de société (13 février 2020)

Mme Valérie Thomas, présidente. Mesdames et messieurs, chers collègues, je vous souhaite la bienvenue. Nous continuons nos auditions en vous écoutant aujourd’hui en audition conjointe. Vous êtes plusieurs représentants du Haut Conseil des biotechnologies (HCB) qui, à la demande du gouvernement, a rendu en juin 2017 un avis relatif à l’utilisation de moustiques génétiquement modifiés (GM) dans le cadre de la lutte antivectorielle.

Monsieur Jean-Christophe Pagès, vous êtes le président par intérim du HCB et le président du comité scientifique. Monsieur Emmanuel Roques, vous êtes secrétaire général. Monsieur Pascal Boireau, vous êtes vice-président du comité scientifique. Madame Catherine Golstein, vous êtes responsable scientifique et rédactrice de l’avis du comité scientifique relatif à l’utilisation de moustiques GM dans le cadre de la lutte antivectorielle. Enfin, madame Lucie Guimier, vous êtes responsable scientifique en charge des questions de science et de société.

Je vous rappelle que les auditions de la commission d’enquête sont publiques, et que par conséquent elles sont diffusées en direct et en différé sur le site internet de l’Assemblée nationale.

Avant de vous passer la parole, je vous remercie de nous déclarer tout intérêt public ou privé de nature à influencer vos déclarations.

Je vous rappelle que l’article 6 de l’ordonnance du 17 novembre 1958 relative au fonctionnement des assemblées parlementaires impose aux personnes auditionnées par une commission d’enquête de prêter serment, de dire la vérité, toute la vérité, rien que la vérité. C’est pourquoi je vous invite à lever la main droite les uns après les autres et à dire : « Je le jure ».

MM. Pagès, Roques et Boireau et Mmes Golstein et Guimier prêtent successivement serment.

Pr Jean-Christophe Pagès, président par intérim du HCB et président du comité scientifique du HCB. Je n’ai, pour ma part, aucun intérêt dans les questions de lutte antivectorielle. Par ailleurs, nous publions une déclaration publique d’intérêts sur le site du HCB si vous aviez besoin d’avoir des éléments complémentaires.

Le cadre de notre avis avait été défini par une saisine qui nous avait été transmise le 12 octobre 2015 par Ségolène Royal, alors ministre de l’environnement, et qui nous demandait d’établir un état des lieux de la recherche en matière de commercialisation de moustiques GM, de techniques de production et de l’intégration de ces moustiques dans le cadre de la lutte antivectorielle. Le deuxième point concernait les systèmes d’évaluation pour ces moustiques GM, tant sur le plan international, européen, que national. Le troisième point portait sur l’utilisation de ces moustiques dans des phases expérimentales. À l’époque, une société unique pour les moustiques GM s’était positionnée. Enfin, comme il est de tradition pour les avis du Haut Conseil, nous pouvons être interrogés sur les aspects de bénéfice et de risque de l’utilisation de ces moustiques en France métropolitaine et sur l’ensemble des départements et régions d’outre-mer et collectivités d’outre-mer (DROM-COM).

Pour répondre à cette saisine, qui était particulièrement complexe et d’un genre relativement nouveau pour le Haut Conseil où nous avons l’habitude de traiter des saisines plutôt réglementaires plantes et thérapies géniques, nous avons constitué un groupe de travail en collaboration étroite avec un organisme qui n’existe plus aujourd’hui, mais dont les prérogatives ont été reprises en grande partie par l’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail (Anses), et le Centre national d’expertise sur les vecteurs (CNEV). Ce groupe de travail était relativement large. Nous avions sollicité des membres supplémentaires pour des questions particulières, notamment pour les maladies, les impacts sur la transfusion sanguine, les impacts en anthropologie, de façon à couvrir à la fois les aspects scientifiques, mais également les aspects socioéconomiques qui se liaient à cette lutte antivectorielle.

Comme vous le savez, le territoire français est bien au-delà de la métropole. Cela couvre une diversité biologique qui est particulière en matière de lutte antivectorielle. Les moustiques et autres insectes qui peuvent être des vecteurs de maladies virales ou parasitaires sont extraordinairement divers et selon les territoires, ont une répartition parfois isolée pour le genre Aedes et parfois groupée pour d’autres genres.

La situation était particulièrement compliquée. Nous avons dû aborder un très grand nombre daspects de la biologie de ces maladies vectorielles, qui va concerner à la fois les moustiques vecteurs, leur rapport au territoire français, lhétérogénéité en matière de compétence vectorielle, la distribution, les considérations bioécologiques, ainsi que les considérations décologie fonctionnelle de ces vecteurs.

Pour essayer de simplifier cette diversité, nous avons sélectionné des techniques, puisqu’il nous était demandé une analyse comparative. Il n’était pas uniquement question de se pencher sur les moustiques transgéniques. Nous avons regroupé onze techniques différentes et trente paramètres qui étaient regroupés dans quatre grandes catégories :

– les objectifs visés, qui sont particulièrement importants selon que l’on cherche à réduire ou éliminer une population de vecteurs ou à la remplacer ;

– les objectifs en matière d’efficacité et de durabilité, à la fois sur le plan entomologique, dans le temps et l’espace ;

– les contraintes techniques qui étaient liées à ces différentes techniques de lutte antivectorielle ;

– les risques pour l’environnement et la santé.

Les moustiques transgéniques s’inscrivent dans l’ensemble de l’arsenal thérapeutique et de moyens de prévention pour les maladies vectorielles. Pour un grand nombre de ces maladies, malheureusement, il n’y a pas de ressources thérapeutiques étiologiques, et donc nous sommes obligés de faire appel à des moyens de prévention. Les traitements préventifs sont d’usage relativement limité selon les maladies. Les vaccins n’existent pas pour l’ensemble des viroses concernées. Nous faisons donc appel à des moyens de lutte antivectorielle. Nous n’allons pas travailler sur le pathogène, mais sur son vecteur. Il existe des méthodes que vous connaissez parfaitement – chimique, biologique, physique et environnementale – et des techniques dites émergentes, qui faisaient appel aux moustiques transgéniques.

Les moustiques transgéniques qui nous ont intéressés étaient ceux qui utilisaient la technique « Release of Insects carrying a Dominant Lethal » (RIDL) de réduction de population développée par la société Oxitec. Nous avons malgré tout étudié les questions de forçage génétique, quand bien même à l’époque il n’y avait pas de modèle qui soit utilisable en dehors des laboratoires. Nous avons comparé cela à des techniques relativement proches, comme celle de l’insecte stérile par irradiation ou celle qui repose sur la bactérie endogène Wolbachia. Relativement complexe, cette bactérie peut avoir deux types d’actions : une action de réduction de population par incompatibilité cytoplasmique, donc de reproduction, et une action de diminution des capacités vectorielles des moustiques.

Pour synthétiser et replacer les techniques que nous avons étudiées, je vous présente ici un cycle de vie des moustiques avec l’état adulte, l’état larvaire, la reproduction.

Sont surlignés les systèmes d’insecte stérile RIDL et d’incompatibilité qui ne touchent que les moustiques adultes, bien que pour la technique RIDL, l’impact soit sur le développement larvaire. Les autres moyens de lutte, eux, peuvent toucher les différents stades du développement du moustique.

Nous avons fait une typologie de chacune des techniques relativement précise en reprenant les éléments saillants qui sont communs à ces différentes techniques – la technique de l’insecte stérile (TIS), la technique de l’insecte incompatible (TII) et la technique RIDL – et qui reposent toutes sur le lâcher de mâles stériles ou stérilisants qui vont bloquer la chaîne de reproduction des moustiques dans un endroit donné.

Ce qui va être important dans chacune de ces techniques, c’est par exemple la vigueur des mâles irradiés, de sorte qu’ils aient des capacités reproductives et que cela puisse contribuer à diminuer les populations, et les éléments de résistance comportementale, puisque dans les mâles irradiés, on peut suspecter un manque de vigueur du fait de l’irradiation. Pour les techniques comme le TII et RIDL, les moustiques sont théoriquement en bonne santé. En revanche, il pourrait y avoir des biais de reproduction et c’est ce qui est regroupé dans les techniques de résistance comportementale qui peuvent altérer l’efficacité de ces relargages.

Notre rapport était relativement complet. Je vous invite à nous poser des questions et à vous y reporter.

Il est important de comprendre que toutes ces techniques s’inscrivent dans des objectifs partagés, soit de réduction de population que l’on va retrouver pour la technique de l’insecte stérile RIDL ou une des techniques Wolbachia et une partie des techniques de forçage génétique, soit de modification de population que l’on va retrouver essentiellement pour Wolbachia et pour le forçage génétique. Ce qui peut permettre également de regrouper de grandes catégories est de savoir si ces techniques vont se déployer dans l’environnement comme les techniques dites autoentretenues qui concernent le forçage génétique et les techniques Wolbachia, ousi elles vont être plutôt limitées dans un espace, comme les techniques TIS, RIDL et une partie de Wolbachia. Des luttes conventionnelles, comme la lutte biocide ou la lutte biologique ont aussi ce type de répartition, donc sont essentiellement limitées. On va pouvoir développer les luttes environnementales à l’échelle temporaire. C’est ce que font les personnes en vidant par exemple les petits gobelets d’eau dans leur jardin ou en utilisant des moustiquaires. Elles vont être plus permanentes s’il s’agit d’épandage d’insecticides à grande échelle.

Il n’y a pas de réel clivage d’objectifs entre les techniques qui mettent en œuvre des moustiques GM ou non GM, ni même entre les techniques qui sont dites classiques et les techniques innovantes. En matière de caractéristiques, elles ont aussi des points communs qui reposent donc sur les lâchers de moustiques et des objectifs de réduction ou de modification également. Nous mettons en exergue une complémentarité de ces techniques, notamment pour les techniques d’insectes stériles et de moustiques GM. Il faut les mettre en œuvre à des temps particuliers et éventuellement préparer le terrain pour les rendre efficaces.

Un autre point qui est très important à comprendre, c’est la spécificité d’action. Toutes ces techniques qui vont mettre en jeu une espèce particulière de moustique seront spécifiques de cette espèce. Cela a un avantage en matière environnementale qui est de préserver le reste de la biodiversité. Cela peut avoir un inconvénient de libérer une niche qui pourrait être occupée par d’autres espèces qui seraient elles-mêmes vecteurs. Là aussi, il va falloir bien étudier les territoires. En fonction des territoires, il y avait ou non coexistence dAedes albopictus et d’Aedes aegypti. Dans ces situations-là, il va falloir bien prendre garde à élargir ou utiliser quelque chose de très ciblé.

Les délais d’efficacité de ces techniques sont relativement longs. Nous ne pouvons pas les utiliser en période d’urgence sauf si nous avions la capacité d’avoir des lâchers extraordinairement massifs de moustiques. Même dans ces conditions-là, ce serait un petit peu difficile puisqu’il faut attendre au moins un cycle. De toute façon, les contraintes techniques sont pour l’instant trop importantes pour l’envisager.

Pour atteindre ces faibles densités, il va falloir soit préparer le terrain dans des périodes où les moustiques ne sont pas encore présents ou réduire la densité par des luttes plus conventionnelles.

Enfin, il y a des contraintes logistiques d’élevage et de sexage puisque l’on cherche à libérer des mâles stériles. Le sexage n’est pas une chose triviale pour les moustiques. Des techniques ont été développées et sont en constante amélioration. Ce n’est pas, notamment pour les moustiques transgéniques, un réel problème de libérer des femelles si ce n’est que cela augmente le risque de piqûre et les femelles ne seraient pas plus vecteurs que celles déjà présentes dans l’environnement. Néanmoins, il est important de libérer essentiellement des mâles.

Quand nous avons étudié le forçage génétique, il était vraiment à des stades de développement très en amont. Ce sont des techniques qui sont utilisées essentiellement en recherche. À l’époque, il n’y avait pas de réel gène cible qui puisse être utilisé dans des conditions ouvertes. Depuis, les choses ont un peu évolué. Catherine Golstein était récemment en Italie sur un site dans lequel il y a une expérience en grande cage qui est menée avec une souche de moustique de forçage génétique.

Mme Lucie Guimier, responsable scientifique en charge des questions de science et de société (HCB). Je déclare n’avoir aucun conflit d’intérêts.

Sur le travail qu’a fait le comité économique, éthique et social (CEES) du HCB sur les moustiques, on lit en filigrane sa détermination à mesurer les avantages et les inconvénients des moustiques modifiés par les biotechnologies en fonction des critères suivants : quels bénéfices pour la santé publique ? Quelles implications socioéconomiques ? Quels impacts environnementaux ? Enfin, quelles exigences démocratiques et éthiques ?

L’appréciation et la prise en considération de ces différents critères ont conduit le CEES à préconiser un certain nombre de mesures conjuguées sur les plans administratif et politique. L’encadrement technique et juridique des moustiques GM n’est pas encore stabilisé. Certaines techniques donnent clairement lieu à l’obtention de moustiques « organismes génétiquement modifiés » (OGM) rentrant dans le cadre de la réglementation OGM, mais le statut juridique de certains moustiques fait parallèlement l’objet d’incertitudes.

En matière juridique, les approches diffèrent selon les États. Par exemple, en Australie, les moustiques transinfectés par Wolbachia relèvent de la réglementation vétérinaire, tandis qu’aux États-Unis ou au Brésil, cela relève de la réglementation biocide. Dans ce cadre, le CEES recommande de préciser le cadre juridique applicable, en prenant en considération la pluralité des qualifications juridiques de ces moustiques et donc des réglementations applicables (biocide, vétérinaire, OGM) et en retenant, en cas de doute sur la qualification juridique, la réglementation la plus contraignante.

Dans sa recommandation, le CEES préconise ensuite de clarifier le processus administratif de recours aux moustiques GM et d’imposer un suivi rigoureux des utilisations de ces moustiques, en mobilisant notamment les réseaux de santé publique existants, tels que les agences régionales de santé (ARS) et les instances en charge de l’évaluation des risques liés aux biotechnologies qui sont actuellement le HCB et l’Anses.

Le CEES rappelle l’importance de considérer l’utilisation de moustiques modifiés par les biotechnologies comme un outil complémentaire dans la panoplie des stratégies de lutte antivectorielle, et non comme une stratégie de remplacement des autres méthodes. Les choix de ces technologies doivent être replacés dans une vision d’ensemble prenant en compte la notion de dynamique évolutive du vivant. Le CEES recommande d’intensifier les connaissances, notamment universitaires, sur les complexes vecteurs pathogènes hommes, et de poursuivre les recherches sur l’influence des choix technologiques sur les politiques de santé et les innovations.

Le CEES recommande évidemment la transparence sur les argumentaires sous-tendant la décision publique et les procédures assurant leur prise en compte. Il souligne également l’importance de la mise en débat des alternatives aux moustiques GM.

Pour finir – c’est le point le plus saillant du rapport – le CEES souligne l’importance d’associer la société civile au processus de décision et de suivi des stratégies reposant sur l’utilisation de moustiques GM. Il rappelle que l’utilisation de moustiques modifiés par les biotechnologies suscite des polémiques liées d’une part aux controverses qui ont marqué les OGM alimentaires, et il est à prévoir que l’usage d’insectes modifiés dans le cadre de la lutte antivectorielle ravive ces controverses.

Néanmoins, l’objectif de santé publique visé par l’utilisation de moustiques GM, et le fait que ces moustiques ciblés par la stratégie de réduction de populations soient porteurs d’une pathologie peut influencer plus positivement la population que dans le cas d’OGM à visée alimentaire. D’autre part, ces dernières années, plusieurs expériences de lutte antivectorielle se basant sur le recours à des moustiques GM ont montré une absence de débat avec les populations concernées, ce qui a pu exacerber les positions et engendrer des conflits.

Pour pallier ces situations, le CEES préconise de mettre en œuvre des moyens permettant aux citoyens de s’approprier les enjeux liés à ces technologies et d’en débattre, via notamment des campagnes d’information, des sites internet dédiés, l’organisation de débats publics, et de mettre en œuvre les formes appropriées de consultation et de concertation de la population. Le CEES propose aussi de moduler l’échelle de ces débats en fonction des caractéristiques et des stratégies nationales déployées au niveau local. Enfin, le CEES précise rester conscient que les projets co-construits n’offrent pas de garantie contre les éventuelles dissensions.

Mme Ramlati Ali, rapporteure. Vous indiquez dans votre rapport, page 44, que « lefficacité de la technique [RIDL] sur la transmission de maladies vectorisées par les moustiques […] nest pas encore avérée sur le terrain ». Quelle est, selon vous, la principale raison de ce manque defficacité ?

Mme Catherine Golstein, responsable scientifique et rédactrice de lavis du comité scientifique relatif à lutilisation de moustiques génétiquement modifiés dans le cadre de la lutte antivectorielle (HCB). Il me semble que cette citation de la page 44 était au sujet de l’efficacité épidémiologique. En effet, nous distinguons l’efficacité entomologique de l’efficacité épidémiologique. L’efficacité entomologique concerne l’impact sur les populations d’insectes ciblés de la technique. L’efficacité épidémiologique relève de l’impact sur la transmission des agents pathogènes par ces moustiques et donc la traduction en maladie dans la population.

Quand nous avons analysé les différentes expérimentations qui ont été faites avec ces moustiques RIDL, nous avons constaté une efficacité entomologique sur les populations d’insectes de manière locale et ponctuelle, le temps de l’expérience et sur la zone ciblée, qui était toujours assez réduite, mais l’efficacité entomologique est avérée dans le temps de l’expérimentation.

En revanche, nous n’avons pas de données à plus grande échelle, tout simplement parce que des expérimentations à plus grande échelle n’ont pas été menées. Par ailleurs, il n’y a pas de données d’efficacité épidémiologiques, à nouveau en raison de l’échelle. Ce n’est pas une spécificité des moustiques GM, puisque toutes les techniques basées sur des lâchers de moustiques n’ont pas fait l’objet d’études d’efficacité épidémiologique. On peut citer, parmi les méthodes conventionnelles qui ont fait l’objet d’efficacité épidémiologique, les moustiquaires et l’utilisation d’insecticides au sein du domicile. Dans le cadre de la malaria, nous avons des données prouvant l’efficacité épidémiologique, mais c’est un point important et difficile à documenter.

Pr Jean-Christophe Pagès. C’est une question de maturité, c’est-à-dire que nous n’avons pas le recul. Il faut un déploiement sur le long terme, puisqu’au moment où il y a des lâchers dans une zone, il n’y a pas nécessairement une épidémie de dengue ou de Zika qui se déploie. L’efficacité épidémiologique viendra nécessairement secondairement.

M. Pascal Boireau, vice-président du comité scientifique (HCB). Je n’ai pas de liens d’intérêt.

Cest un problème global à lensemble des méthodes de lutte antivectorielle qui nont pas de preuve indéniable, mis à part lexemple qua cité Catherine Goldstein. En dehors de ces exemples limités et de méthodes portant de lourdes conséquences pour lenvironnement, il ny a pas de preuve patente defficacité en matière de transmission de maladies, même si lon utilise un répulsif ou une méthode chimique classique, avec tous les avantages et les inconvénients que cela pose.

Mme Valérie Thomas, présidente. Depuis la parution de votre rapport en 2017, avez-vous eu connaissance de nouvelles techniques ? Dans certains domaines, les choses avancent très, très vite. Y a-t-il de nouvelles techniques prometteuses ? Avez-vous pu en mesurer les intérêts et les désintérêts ?

Mme Catherine Golstein. Nous avons, par notre veille scientifique, identifié une technique de deuxième génération mise en place par Oxitec. Il n’y a pas eu de publication scientifique, mais sur son site, Oxitec a déclaré qu’il passait à une autre génération de techniques. Cette nouvelle technique a déjà fait l’objet d’expérimentations au Brésil, pour lesquelles nous n’avons pas de résultats. Elle fait également l’objet d’une demande d’autorisation d’expérimentation en Floride. J’imagine qu’Oxitec essaie d’améliorer ces moustiques GM et leur efficacité. Quand nous aurons une publication, nous analyserons la technique et ce qu’il en est.

Côté forçage génétique, il y a eu des publications qui montrent les progrès de la recherche. Les limites que nous avions identifiées dans les premières expérimentations concernaient notamment le développement d’une résistance au sein des populations. Celle-ci empêche le déploiement du forçage génétique et bloque sa progression au sein de la population, ce qui fait qu’un forçage génétique visant une élimination de population ne l’atteindra pas, du fait soit de polymorphisme préexistant dans la population, soit de mutations qui auraient été générées par le système de forçage génétique et auraient permis le rebond de la population. C’est la même chose pour les forçages génétiques à des fins de modification de population.

Un article de Kyros Kyrou et d’autres chercheurs a été publié en 2018, qui montre pour la première fois un forçage génétique en cage qui atteint l’élimination complète d’une population. Cette avancée a été faite par l’identification de zones extrêmement conservées dans le génome et la conception du forçage génétique basé sur ces zones. Si mutation il y avait, ces moustiques ne seraient pas viables, donc ne permettraient pas à la population de rebondir.

M. Pascal Boireau. Ce n’est pas tout à fait les moustiques GM, mais dans la lutte antivectorielle, il y a la lutte biologique, il y a des prédateurs, il y a des bactéries, il y a des parasites qui sont naturellement agressifs vis-à-vis du moustique. Effectivement, il y a une recherche, mais qui n’est même pas au stade de la phase en cage. À ce stade, on arme tel parasite, telle bactérie pouvant avoir un effet toxique sur le moustique. Il est à signaler que la technologie Oxitec n’a pas de toxiques sécrétés pour tuer le moustique. C’est un dérèglement génétique. Nous sommes face à des technologies diamétralement opposées, puisque là, il y a l’apport d’un toxique, comme la lutte chimique antivectorielle, quelque part.

Mme Ramlati Ali, rapporteure. Une étude publiée dans la revue Nature en septembre 2019 est récemment revenue sur les lâchers de moustiques GM auxquels a procédé l’entreprise Oxitec au Brésil entre 2013 et 2015, près de la ville de Jacobina. Cette étude fait état de conséquences à long terme des lâchers de moustiques sur le patrimoine génétique d’une population brésilienne d’Aedes aegypti avec une hybridation entre moustiques GM relâchés et moustiques autochtones. Elle suggère également que les moustiques ainsi obtenus seraient possiblement plus résistants aux virus et aux insecticides, suscitant à ce sujet de vives protestations de la part d’autres chercheurs qui reprochent à cette conclusion son caractère spéculatif. Quel regard portez-vous sur ces deux questions ?

Mme Catherine Golstein. Nous avons vu cet article publié dans Nature Scientific Reports en septembre 2019. Cette étude a confirmé ce que nous attendions, puisqu’en 2007, l’article publié par Phuc et autres d’Oxitec faisait déjà état de ce que l’on appelle la pénétrance incomplète du caractère transgénique, à savoir que les individus transgéniques qui sont censés ne pas survivre sur le terrain ne suivaient pas à 100 % cette destinée. En laboratoire, 2 % d’individus transgéniques survivants avaient déjà été caractérisés. Nous attendions tout à fait sur le terrain la présence de ces survivants. D’ailleurs, nous avons analysé les risques associés dans notre avis. Ce qu’a fait cette publication, c’est confirmer ce que nous attendions et l’observer, ce qui est très intéressant en soi, mais qui n’est pas une nouveauté.

Vous avez parlé d’hybridation. La présence de fractions d’ADN provenant des moustiques relâchés est relativement faible. Ce sont des fragments d’ADN aléatoires. Nous ne parlons pas du transgène. Ce sont des moustiques d’élevage qui se retrouvent en effet dans la population. C’est pour cela que nous recommandons de caractériser les moustiques relâchés en termes de compétences vectorielles et en termes de vigueur, de sorte que ces fractions d’ADN n’apportent pas un nouvel avantage sélectif à la population. Mais surtout, nous recommandons d’utiliser une souche génétique la plus proche possible de la population cible, donc d’introgresser, c’est-à-dire introduire la modification génétique dans une souche proche de la souche des moustiques cibles.

Pr Jean-Christophe Pagès. La deuxième génération mise au point par Oxitec risque d’être encore plus polémique puisque les mâles survivent pendant au moins un cycle. Ce sont les femelles qui vont ne plus survivre. Cela va augmenter l’effet d’attrition en maintenant des moustiques transgéniques qui vont augmenter la transmission. Cela vise les femelles qui sont à la fois piqueuses et qui vecteurs, mais nous verrons cet effet de persistance pendant un temps court, au-delà du lâcher des moustiques transgéniques.

Mme Catherine Golstein. Sur la seconde question, l’article n’apporte pas de données du tout concernant le fait que le moustique ainsi obtenu serait possiblement plus résistant aux virus et aux insecticides. Ce sont des hypothèses. Il revient à ces chercheurs de poursuivre cette surveillance et éventuellement de valider ou infirmer ces hypothèses.

Mme Valérie Thomas, présidente. Vous disiez tout à l’heure qu’une combinaison des différentes techniques est probablement la solution la plus adaptée pour lutter contre les maladies vectorielles, en tout cas contre les moustiques. Néanmoins, quelles sont selon vous les méthodes les plus dangereuses et celles qui présentent le plus de risques ? Quelles sont les méthodes plus douces ?

M. Pascal Boireau. Dans sa globalité, la lutte antivectorielle est associative de différentes sous-composantes, y compris présentement avec les outils que nous avons. Nous allons sécher, nous allons utiliser des produits chimiques en cas de menace avérée vis-à-vis d’une population humaine et de l’apparition d’un agent pathogène véhiculé par ces moustiques.

En matière de dangerosité, il faut voir où nous mettons le curseur. Est-elle dans la rémanence d’une espèce de moustiques ou dans l’extinction de la biodiversité ? Entre ces deux points, vous avez des notions très différentes.

On utilise aujourd’hui des méthodes de lutte antivectorielle chimique qui ont un impact sur la biodiversité. Si l’on met le critère biodiversité comme critère principal, une technique RIDL qui va cibler de façon exquise une espèce de moustique, puisqu’il y a une relation sexuée, est hautement sélective par rapport à des méthodes globales.

L’assèchement est radical pour toute la biodiversité aussi. Même des méthodes en apparence douce, comme l’assèchement, sont une contrainte pour la biodiversité, puisque vous allez éliminer aussi d’autres espèces qui ont besoin de cette coupelle d’eau.

C’est là où l’on a besoin de faire varier les curseurs, et en même temps, de voir dans quel état ce type de technologie est le plus efficace. Comme l’a bien souligné tout à l’heure Jean-Christophe Pagès, ces technologies de nouvelle génération, notamment la technique RIDL, ne peuvent pas être utilisées en période de crise, sauf à avoir les moyens de lâcher énormément. Par contre, en phase invasive, s’il y a une espèce de moustiques qui envahit un territoire, ce type de technologie peut se révéler hautement sélective compte tenu du caractère exquis de la sélection de la cible par rapport à d’autres méthodes qui elles vont arroser, malheureusement, plusieurs arthropodes qui vont être pris dans le même panier et détruits. Et là, effectivement, vous voyez qu’il y a un impact différencié.

On peut avoir peut-être plus de chance de bloquer linvasion au stade primaire localement avec ce type de technologie. Là aussi, cest un risque. Quelle va être la capacité de notre nouvelle technologie à bloquer une invasion ? Si je prends lexemple de lîle de La Réunion, cest lHomme qui a apporté tous les moustiques. Cest nous qui avons favorisé lentrée. Là aussi, la notion de véhicule passif est très importante. Comment mettons-nous en place, pour le contrôle des véhicules passifs, les méthodes de lutte à bon niveau pour limiter les nouvelles invasions ?

Le curseur et le paramètre que l’on va mettre dans le caractère dangereux permettront de dire si telle méthode est plus dangereuse qu’une autre. En théorie, dans le cadre du forçage génétique, on met dans la nature quelques couples et ils se reproduisent en entraînant le forçage du caractère à l’infini. Ceci est en théorie, mais nous sommes très loin des relâchés aujourd’hui puisqu’il n’y a pas d’essai terrain. Je rappelle qu’il y a quatre phases avant d’aboutir à un relargage à grande échelle. Là, on n’est même pas à la phase deux, donc au stade laboratoire recherche dans un système de confinement.

Nous ne pouvons pas calculer le risque aujourd’hui puisque nous n’avons pas assez de données en la matière. Une des recommandations de l’expertise qui avait été faite est d’avoir beaucoup plus de recherche dans ce domaine pour faciliter cette utilisation de technologies, de même qu’il va falloir certainement plus de moyens. C’est ce que fait l’Organisation mondiale de la santé (OMS) aujourd’hui en essayant de développer des aides à des essais de phase deux-trois pour la technologie de l’insecte stérilisé et le relargage de moustiques stérilisés dans différentes parties du monde.

Mme Valérie Thomas, présidente. Vous parliez tout à lheure dappropriation indispensable par la société civile des différentes techniques. Avez-vous des expériences de présentations ? Ce sont des mécanismes extrêmement complexes. Comment fait-on pour présenter ces différentes méthodes aux populations qui risquent dêtre impactées, qui sont plus proches du terrain ? Cest toute la difficulté, parce queffectivement, il faut de léducation, de la formation, mais jai du mal à concevoir les moyens à mettre en œuvre pour apporter ce type dinformation.

Mme Lucie Guimier. C’est un sujet émergent. Nous n’avons pas encore de réponse appropriée. Il faudrait se baser sur d’autres problématiques de santé publique qui sont aussi controversées. Je pense par exemple aux vaccinations. Il y a une concertation nationale sur le sujet alors que la vaccination est une méthode éprouvée. Là, on parle d’une méthode tellement récente que l’on manque beaucoup de données, d’enquêtes de terrain. C’est un sujet à construire.

Pr Jean-Christophe Pagès. En Floride, lorsqu’Oxitec a fait sa première demande pour un essai, il y avait eu toute une série de réactions qui avaient été produites sur des forums et qu’il serait intéressant d’analyser. Beaucoup de questions paraissent très naïves, mais sont celles de nos concitoyens, donc nous devons y répondre. Par exemple : « Y a-t-il transfert de linformation génétique dun moustique transgénique à des êtres humains ? ».

Il faut essayer de mettre en place un réseau de confiance, et le terme est vraiment très important. Dans la controverse, il y a aussi la polémique. Rétablir cette confiance pour que des réponses claires à des questions simples, mais essentielles, puissent être données est un travail qui nous appartient à tous, à nous scientifiques, en ayant une iconographie qui soit suffisamment explicative, mais également aux acteurs de terrain, à vous, de façon à ce que les intervenants ne soient pas disqualifiés au prétexte de leur qualité de scientifique en lien avec je ne sais qui. C’est essentiel.

En réaction à la question que vous posiez sur l’article d’Evans, c’était un peu tout cela. C’est un article qui pose toutes les questions, qui confirme des éléments qui avaient été anticipés, mais qui a eu une lecture un petit peu partisane, alors même qu’il n’y avait pas matière. C’étaient des éléments factuels, des hypothèses. Il fallait simplement les prendre comme tels.

M. Pascal Boireau. Le HCB a participé à un avis sur la technologie du moustique irradié au Haut Conseil de la santé publique (HCSP). À travers cet avis, la formation et l’éducation ont été soulignées. Force est de constater que souvent, après une crise, il y a beaucoup d’efforts sur l’éducation et la formation, mais qu’après cinq ans, les très belles mallettes qui ont été distribuées disparaissent des cours et sont rangées dans les armoires. C’est quelque chose de permanent. Nous sommes face à un problème émergent dans certains pays du monde, y compris en France métropolitaine avec certaines invasions d’espèces exotiques ou étrangères. C’est quelque chose qui doit rentrer dans l’éducation primaire. Cela avait bien été souligné dans le rapport que nous avions fait au niveau du HCSP.

Si l’on prend l’outil de base de connaissance de ce caractère invasif, c’est la surveillance entomologique, mais il y a l’association des citoyens et la science participative. Par analogie, je fais le lien avec l’application CiTIQUE, pour les morsures de tiques, qui est développée au sein du laboratoire dont je m’occupe en lien avec l’Anses et l’institut national de recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement (INRAE). Il y a un impact et nous avons une cartographie tout à fait intéressante, qui peut certainement, dans certains cas, être particulièrement efficace en matière de complément à la surveillance entomologique. Elle est très coûteuse, mais ne va pas résoudre le problème en tant que tel, puisqu’elle va nous donner les indicateurs. Cela peut être parfaitement associé à cette valence de sciences citoyennes qui donne des résultats intéressants en matière de morsure de tique à l’heure actuelle.

Mme Ramlati Ali, rapporteure. À votre connaissance, la technique RIDL serait-elle la seule solution commerciale utilisant des moustiques GM disponible sur le marché ?

Vous avez parlé tout à l’heure d’une nouvelle génération de moustiques utilisée dans Oxitec. Parliez-vous de RIDL ou d’encore autre chose ?

Mme Catherine Golstein. À notre connaissance, Oxitec est la seule entreprise qui commercialise des moustiques GM. La souche RIDL OX513A est la seule souche qui a atteint le stade de commercialisation. Mais Oxitec est passé à une autre souche qui n’a pas encore atteint ce stade.

Cela dit, il ne faut pas généraliser moustiques GM, Oxitec, et techniques utilisées par Oxitec, parce qu’une grande diversité de moustiques GM pourrait être produite et avoir une évaluation des risques différente.

Pr Jean-Christophe Pagès. La technique RIDL a un tout petit peu évolué, puisque là, ils vont relâcher des mâles transgéniques stérilisants pour les femelles. Les femelles ne vont pas se développer, contrairement aux mâles qui ensuite vont diminuer puisqu’ils n’auront plus de reproduction femelle. C’est la deuxième génération qui est en cours d’évaluation.

Mme Catherine Golstein. Ils nous ont déjà dit de ne plus utiliser l’expression RIDL, car ils ne veulent plus utiliser ce terme qui n’est pas très « sexy ». Ils souhaitent dénommer cette technologie « friendly mosquitoes », « moustiques aimables ou sympatiques », expression qu’ils vont continuer à utiliser pour la deuxième génération.

Mme Valérie Thomas, présidente. Vous indiquez que : « Dans les départements, régions et collectivités doutre-mer exposés de manière récurrente aux maladies […], lappréciation par les populations sera nécessairement différente de celle des territoires métropolitains où les conditions géographiques, le mode de vie et lexposition ne sont pas identiques. » Pensez-vous que l’acceptabilité sociale des coûts-avantages de cette méthode de lutte est suffisante en outre-mer et par voie de conséquence, en France hexagonale aussi ?

Mme Lucie Guimier. En l’état des données étudiées par le groupe de travail et le CEES, les dispositifs logistiques nécessaires pour effectuer des lâchers de moustiques GM et la nécessité de répétition des mesures ne permettent pas de conclure à un avantage économique évident en comparaison des mesures biocides classiques, par exemple. Il faut avoir à l’esprit que les prix proposés par les acteurs économiques intégreront également la rémunération des phases de recherche et de développement. Il y a beaucoup d’inconnues à ce jour concernant ce domaine. Il n’y a pas de véritable référentiel actuellement qui permet de simuler les coûts, et encore moins les prix dans une perspective réellement transposable, voire de les comparer entre les différentes stratégies. Tout dépend des données épidémiologiques et de robustesse statistique des résultats. Nous n’avons pas de recul pour élaborer des modèles prédictifs et pour comparer les modèles de lutte antivectorielle avec d’autres stratégies.

Pr Jean-Christophe Pagès. En matière d’acceptabilité, il faut des enquêtes de terrain.

Mme Lucie Guimier. En matière d’acceptabilité, on peut penser qu’en temps d’épidémie, on accepte plus aisément ces moustiques, mais ce n’est pas forcément vérifié sur le terrain. Je pense au programme Target Malaria actuellement au Burkina Faso, où nous avons eu en 2017 plus de 27 000 décès dus à la malaria. Le programme Target Malaria est un consortium de recherche organisé par l’Imperial College de Londres et financé en grande partie par la fondation Bill et Melinda Gates. Ce programme suscite beaucoup de dissensions dans la population, malgré le fait que la malaria reste une problématique d’envergure nationale dans le pays.

Mme Valérie Thomas, présidente. Et il a été présenté et amené. C’est toute la problématique. Ce programme-là a été expliqué aux populations. Quand nous parlions d’appropriation, nous voyons que c’est extrêmement compliqué.

J’ai le sentiment en vous écoutant que sur toutes les problématiques, nous manquons de recul puisque les choses sont nouvelles, que ce soit sur les différentes techniques ou sur les analyses que l’on peut en faire. Qu’est-ce qui pourrait améliorer les choses ? Y a-t-il une accélération possible ?

Nos législations, qu’elles soient françaises ou européennes, sont-elles adaptées à la mise en place de toutes ces techniques pour que nous allions plus vite plus loin ?

Pr Jean-Christophe Pagès. Il faut des expériences de terrain, puisque finalement, une grande partie des questions que se posent nos concitoyens est : « y a-t-il de réels bénéfices ? » La seule façon de le savoir est de les mettre en œuvre. Malgré tout, des expériences ont été menées, notamment avec Wolbachia, sur des petits territoires, qui ont montré une efficacité tout à fait objective et qui sont en train d’être étendues. Il y a une part de responsabilité des acteurs politiques locaux que de mettre en œuvre, probablement avec un bon encadrement, ces techniques nouvelles pour pouvoir les évaluer dans la réalité du terrain. Si nous ne le faisons pas, nous resterons sur des questions théoriques et des absences de réponses, notamment en matière d’efficacité épidémiologique.

Mme Catherine Golstein. Nous pouvons d’ores et déjà d’ores et déjà dire que les territoires dans le cadre de l’Union européenne (métropole, DROM et Saint-Martin) ont une réglementation tout à fait adaptée à l’expérimentation de moustiques GM. L’ensemble des territoires français, appartenant ou non à l’Union européenne, doivent respecter le protocole de Carthagène. Ce protocole est également adapté à ces expérimentations de moustiques GM.

Concernant le forçage génétique, les discussions sont en cours au niveau international, pour savoir si les méthodologies d’évaluation des risques sont appropriées et s’il faudrait éventuellement les compléter par d’autres éléments ou voir quel type d’informations supplémentaires devraient être amenées en supplément au sein de ce cadre de méthodologie.

Mme Valérie Thomas, présidente. Il nous reste à vous remercier pour la qualité de vos réponses. Nous n’hésiterons pas à vous solliciter, par écrit cette fois, si nous avons des questions dans l’avancée de nos débats.


6.   Audition de Mme Annelise Tran, chercheuse à lunité mixte de recherche Territoires, environnement, télédétection et information spatiale (Tetis) du CIRAD (14 février 2020)

Mme Ramlati Ali, rapporteure, présidente. Mes chers collègues, nous continuons nos auditions en entendant ce matin, par visioconférence, depuis La Réunion, Mme Annelise Tran, chercheuse à lunité mixte de recherche « Territoires, environnement, télédétection et information spatiale » (TETIS) du Centre de coopération internationale en recherche agronomique pour le développement (CIRAD), conceptrice de loutil de modélisation des densités de moustiques, AlboRun.

Madame, je vous souhaite la bienvenue. Je vous rappelle que les auditions de la commission d’enquête sont publiques, et qu’elles sont donc disponibles en direct et en différé sur le site de l’Assemblée nationale. Je vous prie de bien vouloir nous déclarer tout conflit d’intérêts de nature à influencer vos déclarations. Je vous rappelle que l’article 6 de l’ordonnance du 17 novembre 1958, relative au fonctionnement des assemblées parlementaires, impose aux personnes auditionnées par une commission d’enquête de prêter serment de dire la vérité, toute la vérité, rien que la vérité.

Je vous invite donc à lever la main droite et à dire « je le jure ».

Mme Annelise Tran prête serment.

Mme Annelise Tran. Je vous remercie. Le Powerpoint que je vous ai transmis me servira de support à la présentation de mes travaux de modélisation.

AlboRun est un outil de modélisation spatiale qui produit des cartes de densité des populations de moustiques-tigres – les Aedes albopictus ; il est opérationnel à La Réunion depuis 2017, et désormais utilisé en routine. Je vous présenterai le projet Arbocarto, qui lui fait suite.

L’Aedes albopictus est le vecteur du virus de la dengue, du chikungunya et du Zika. Très adapté au milieu urbain, il est présent dans les départements et régions d’outre-mer, mais aussi dans les départements français métropolitains ; devenu une forte nuisance, il présente un risque sanitaire important.

Le projet Arbocarto repose sur les résultats des expériences menées à partir dAlboRun, un outil de cartographie prédictive pour la surveillance des maladies à transmission vectorielle – utilisé par les services de lutte antivectorielle (LAV). Il a été développé en collaboration avec lEntente interdépartementale pour la démoustication du littoral méditerranéen (EID) et lagence régionale de santé (ARS) de locéan Indien.

Arbocarto s’intègre dans une convention-cadre de la direction générale de la santé (DGS), du Centre national des études spatiales (CNES) et du service de santé des armées (SSA), relative à l’e-santé, sur le développement d’un outil opérationnel pour la modélisation spatiale des populations d’Aedes albopictus en France métropolitaine et en outre-mer.

Comme AlboRun, il s’agit d’un outil de cartographie prédictive à une échelle spatiale adaptée pour les actions de surveillance et de contrôle des services de LAV, qui intègre des données météorologiques et environnementales.

Quel est son principe de fonctionnement ? Le modèle générique de la dynamique de population de moustiques a été développé en partant du postulat qu’il devait être adaptable à différentes espèces de moustiques – Aedes albopictus, Aedes aegypti, Anophèles, Culex, etc. – dans diverses zones géographiques.

Ce modèle est alimenté par deux entrées. D’abord, par un fichier environnemental précisant le découpage du territoire en zones d’intervention. Pour chacune de ces parcelles, il est important de décrire la capacité de charge de l’environnement, à savoir la disponibilité en gîtes larvaires – récipients d’eau dans lesquels les Aedes albopictus femelles peuvent pondre leurs œufs. Ensuite, par les données météorologiques journalières – pluie et températures.

En sortie, nous obtenons un fichier géographique capable de prédire, pour chacune des parcelles, le nombre de moustiques présents. Il est possible de visionner les données dans Google Earth ou de les utiliser dans des systèmes d’information géographiques (SIG). Et les données du SIG peuvent, par exemple, être croisées avec les données de localisation d’un cas de dengue.

Le modèle est fondé sur le cycle de vie du moustique – commun à toutes les espèces. Le moustique se développe en deux phases. D’abord, une phase aquatique, avec les œufs, les larves et les nymphes ; ensuite, le moustique émerge et connaît une phase aérienne qui, pour les femelles est la suivante : reproduction, repas de sang, maturation et ponte des œufs.

Les gîtes larvaires d’Aedes albopictus et Aedes aegypti sont très petits, il s’agit de contenants d’eau stagnante, tels que les pots de fleurs, les pneus ou autres objets abandonnés qui se remplissent de pluie.

Le modèle de la dynamique de population de moustiques respecte ce cycle de vie, en définissant un modèle en compartiments – pour les œufs, les larves, les nymphes, etc. Dans le compartiment adulte, nous trouvons les femelles émergentes, les nullipares – qui n’ont jamais pondu – comme les pares. Et pour toutes les femelles, nous avons défini différents stades suivant leur activité, : il y a celles qui sont en recherche d’hôtes, celles qui sont gorgées de sang et celles qui sont en recherche d’un site de ponte.

De sorte que le modèle, fondé sur un système déquations différentielles ordinaire, permettra destimer le nombre dindividus dans chacun de ces compartiments, en calculant la différence entre le nombre dindividus le jour précédent, le nombre dentrants et le nombre dindividus morts ou passés au stade suivant.

Un tel modèle nécessite des paramètres et des fonctions décrivant à quelle vitesse les moustiques passent d’un compartiment à l’autre. À ces transitions – changement de compartiment –, nous ajoutons des données relatives à la température, à la pluie et à la capacité de charge de l’environnement, à savoir à la disponibilité en gîtes larvaires.

Toutes les fonctions de transition dépendent de la température : plus il fait chaud, plus elles sont rapides. La pluie peut entraîner un lessivage des gîtes et donc une forte mortalité. Ces connaissances, relatives à l’impact des conditions météorologiques et environnementales sur les transitions d’un stade à l’autre du moustique, peuvent être intégrées dans les équations du modèle.

Les paramètres et les fonctions ont été définis à partir de la littérature, d’études expérimentales ou d’expertises ; de fait, nous n’avons pas besoin de nouvelles données entomologiques pour calibrer le modèle.

Le modèle générique de la dynamique de population de moustiques a fait l’objet de plusieurs publications, tout comme le modèle appliqué à l’Aedes albopictus en zone tempérée – à Nice –, et celui appliqué à l’Aedes albopictus en zone tropicale – à La Réunion.

Je l’ai dit, les sorties du modèle sont des fichiers géographiques pouvant être intégrés à un SIG ou visualisables sur Google Earth. Sur ces cartes prédictives, les densités de moustiques sont signalées par des couleurs, allant du vert au rouge – faible à forte densité.

En métropole, nous avons testé le modèle élaboré pour Nice, à Montpellier, Grenoble et Bordeaux. Ces cartes ont pour vocation d’aider les services de LAV ou les ARS à orienter leurs actions de surveillance et de prévention. Il est important, lorsque nous disposons de données de terrain, de valider le modèle. Vous pouvez constater qu’à Montpellier, la corrélation entre la prédiction et les observations sur le terrain est très satisfaisante.