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N° 4080

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ASSEMBLÉE   NATIONALE

 

CONSTITUTION DU 4 OCTOBRE 1958

QUINZIÈME LÉGISLATURE

 

Enregistré à la Présidence de l’Assemblée nationale le 14 avril 2021.

 

 

 

RAPPORT

 

 

 

FAIT

 

 

 

AU NOM DE LA COMMISSION DES AFFAIRES SOCIALES SUR LA PROPOSITION de loi visant à étendre le revenu de solidarité active pour les jeunes de 18 à 25 ans,

 

 

 

Par M. François Ruffin,

 

 

Député.

 

——

 

 

 

 

 

Voir le numéro :

Assemblée nationale :  4014.

 

 


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  SOMMAIRE

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Pages

AVANT-PROPOS du rapporteur

exposé général

I. Une jeunesse reléguée au dernier rang des priorités politiques malgré les discours

A. Une crise paroxystique pour la jeunesse qui en prolonge beaucoup d’autres

1. Une jeunesse, victime de plusieurs crises, avant, pendant et après le covid

a. Une crise des ressources

b. Une crise de l’accès au logement

c. Une crise de l’accès matériel aux études supérieures

d. Une crise de l’accès à la santé

e. Une crise de l’accès au travail non précaire

f. Une crise de la mobilité

g. Une crise environnementale

h. Une crise de l’accès aux loisirs

B. Un choix politique fait par une société vieillissante

1. Un choix français

2. Les jeunes, une population reléguée politiquement

3. La persistance de stéréotypes que tout dément

II. Ce choix n’est pas une fatalité

A. égaliser les droits sociaux au RSA, comme première marche...

1. Une mesure « à portée de main » et largement soutenue

2. Des effets potentiellement considérables pour réduire la pauvreté et envoyer un signal clair à la jeunesse

B. ... sans préjudice de l’engagement de chantiers plus vastes

commentaires d’articles

Article 1er Créer un RSA ouvert aux 18-25 ans

Article 2 Supprimer le RSA « jeunes actifs »

Article 3 Gage

examen en commission

I. discussion générale

II. examen des articles

ANNEXE 1 : Liste des personnes auditionnÉes par le rapporteur

ANNEXE 2 : LISTE DES TEXTES SUSCEPTIBLES D’êtRE ABROGÉS OU MODIFIÉS À L’OCCASION DE l’EXAMEN DE LA PROPOSITION DE LOI

REMERCIEMENTS


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   AVANT-PROPOS du rapporteur

JEUNESSE :

LE CHOIX DE L’ABANDON

 

 

 

« Nous n’avons pas de politique à avoir pour la jeunesse. »

Emmanuel Macron, 21 novembre 2019.

« J’ai vécu, quand j’étais adolescent, avec environ 1 000 euros par mois. Je sais ce que c’est que de boucler une fin de mois difficile. »

Emmanuel Macron, Explicit, 21 mars 2017.

« Je ne vais pas interdire Uber et les VTC. Ce serait les renvoyer vendre de la drogue à Stains. »

Mediapart, 2 novembre 2016.


C’est aux parents et aux grands-parents que je m’adresse,

C’est à vous, pour vos enfants, pour vos petits-enfants, que je lance un appel.

Et j’irai droit à l’essentiel.

Ce n’est pas une « guerre des générations » que je viens allumer ici, pas un cri contre les « boomers » que je viens pousser, mais au contraire, c’est un pont entre les âges que je veux construire, un pont solidaire que j’espère : je vous demande de faire pour la jeunesse ce que d’autres, avant vous, avant nous, ont fait pour la vieillesse.

Après la Seconde Guerre mondiale, dans une France exsangue, qu’ont décidé nos anciens ? De mettre en place « un vaste plan de sécurité sociale », avec notamment les retraites, avec le minimum vieillesse. Et ce fut un miracle : depuis des millénaires, vieillesse signifiait pauvreté dans les milieux populaires. On vieillissait, quand on avait la chance de vieillir, au crochet de ses enfants, et subsistant de la charité. C’était la norme, qui appartenait au paysage. Et voilà qu’en trente ans, cette malédiction séculaire était brisée : dès les années 1970, le taux de pauvreté chez les personnes âgées glisse sous la moyenne nationale. Et pourquoi, comment ? Parce qu’on est passé d’une solidarité familiale à une solidarité nationale, à une solidarité sociale.

C’est le même mouvement qu’il nous faut poursuivre, aujourd’hui, pour la jeunesse. Car les statistiques se sont inversées : c’est chez les jeunes, désormais, que la pauvreté est massive, quatre fois plus élevée que chez les retraités. C’est chez les jeunes, désormais, que cette pauvreté est devenue la norme, qui ne choque plus, qui appartient au paysage. Et ce sont les jeunes, désormais, qui vivent au crochet de leurs familles, qui sont aidés par vous, un peu ou beaucoup, selon les fortunes : les uns ont leur loyer payé, les autres sont dépannés d’un sac de courses. Cette solidarité familiale, inégale, ne suffit pas : là encore, il nous faut aller vers une solidarité sociale, une solidarité nationale. Il nous faut un « minimum jeunesse », un socle, pour se former, pour essayer, pour échouer même, pour découvrir notre pays, pour s’envoler du nid, sans une aile cassée, sans un plomb à la patte.

Nous vivons des temps sinistres.

Mais dans notre histoire, les pires épreuves sont aussi des occasions de s’élever, de se grandir, comme à la sortie de la nuit nazie. Alors, c’est le moment de rouvrir une espérance pour la jeunesse, c’est le moment d’en tirer, pour toute la patrie, une fierté, une respiration vers le futur, plutôt qu’une résignation.

Voilà l’élan auquel j’aspire, l’effort national que j’attends.

En vain, je crains.

Car à quoi assiste-t-on, à l’inverse, depuis un an ?

Au spectacle d’une jeunesse maltraitée.

Les images ont frappé, glacé : ces files de jeunes gens, des queues infinies, des centaines de mètres, pour aller quérir un colis alimentaire, le soir, dans la rue ou dans un gymnase, à l’occasion d’une distribution caritative… Qui n’est pas stupéfait par cette vision ? Qui n’est pas choqué lorsque la presse étrangère titre : « Faim en France » ? Qui ne retrouve pas, comme en un écho visuel, le souvenir de ces clichés en noir et blanc aperçus dans les manuels d’histoire, au chapitre de la grande dépression, pris aux États-Unis lors des soupes populaires ? Mais il ne s’agit pas des années 30, là, ni de la lointaine Amérique. Il s’agit de notre pays, aujourd’hui, au XXIe siècle, et c’est l’avenir de notre Nation qui est réduit à la mendicité.

Comment y répond-on ?

L’État se met à la bienfaisance, avec des aumônes, 200 € en juin, 150 € en octobre et le Restau U à 1 €. Et partout, pour les jeunes, ce sont des appels à dons, des cagnottes sur Leetchi, des collectes dans les supermarchés, des caddies remplis de raviolis, de conserves, de sachets de purée. Chacun y va de sa bonne action, « RTL lance une opération de solidarité pour les étudiants précaires », « La cagnotte #Onremplitlefrigo a déjà recueilli 10 000 € », « Le groupe Pasteur Mutualité et les Bouffons de la Cuisine mettent un peu de douceur dans les assiettes des étudiants ». J’y ai participé, à Amiens, avec le restaurateur Thierry Martin et ses copains qui préparent des repas quotidiens, avec ma permanence de député submergée, de la cave à l’entrée, jusqu’au canapé, par les cartons de tampons hygiéniques, gels douches, tubes de dentifrice, rouleaux de papier toilettes… C’est formidable, non, cette générosité ?

Eh bien non.

Car à qui accorde-t-on notre charité ? Ce n’est plus à des continents lointains, après une famine, un tremblement de terre, un tsunami. Ce n’est même plus aux pauvres de chez nous, aux découragés, aux relégués de l’emploi. Non, c’est à nos étudiants, à nos jeunes, et il faudrait s’applaudir, applaudir ce scandale ?

Et bien sûr, cette misère, visible, n’est que la partie émergée, visible, d’une désespérance, dans le silence, dans l’indifférence : des estomacs ont faim, certes. Mais combien de cœurs, affamés eux aussi, qui se replient, qui se résignent, qui se rétractent, faute d’un espoir à nourrir ?

Le Covid agit ainsi comme un révélateur, comme le révélateur d’une France qui maltraite sa jeunesse. Qui choisit de la maltraiter.

C’est un choix.

C’est un choix du Gouvernement.

Mais c’est un choix, au-delà, de société, un choix de notre société.

C’est un choix qui dure en fait depuis quarante ans, écraser la jeunesse.

Et voilà pourquoi j’en appelle à vous, parents, grands-parents, pour un sursaut. Vous êtes entendus, vous êtes écoutés, vous votez : prenez le parti, faites le pari de la jeunesse. Réclamez, avec eux, pour eux, des mesures de justice. Exigez une solidarité, une véritable solidarité, une solidarité sociale, une solidarité nationale, comme on l’a bâtie hier pour les plus âgés.

Au miroir de la crise

 

Depuis un an, pourquoi confine-t-on les jeunes ? Pourquoi a-t-on fermé leurs universités ? Pourquoi les a-t-on renvoyés « en distanciel » ? Pourquoi leur a-t-on imposé enfermement et couvre-feu ? Pour protéger les plus âgés, notamment.

Avec une souffrance à la clé : « On a fait passer des questionnaires auprès de nos étudiants, nous racontait le Président de l’Université Jules Verne à Amiens. Sur les 3 450 réponses qui nous sont remontées, 20 % ont scénarisé leur suicide. » 20 %, une donnée confirmée par Santé Publique France. Qui ajoute qu’un tiers des jeunes se déclarent « en dépression », et la moitié « inquiets pour leur santé mentale ».

 

« J’étais vraiment au fond du trou »

Thomas, diplômé d’un DUT Info-com à Nancy

 

Thomas : Le printemps dernier, c’était un peu l’enfer. La faculté a décidé d’annuler tous les stages. J’avais une belle opportunité en communication, à la mairie de ma ville, et on m’a finalement refusé à cause de la crise sanitaire.

J’aurais bien voulu faire un master, mais le premier confinement a été assez violent. J’étais vraiment au fond du trou. J’aime vraiment être entouré de mes amis, de ma famille. Et là, d’un coup, il n’y avait plus rien. Avant, je bougeais régulièrement à travers toute la région, tous les jours, quotidiennement. Et là, c’était bloqué dans l’appartement et fini !

Le rapporteur : Vous vous êtes senti en dépression ?

Thomas : Alors oui, plus sur des questions de folie : tourner en rond, ne plus pouvoir être inspiré par la vie. Donc oui, j’ai dû faire une dépression. Et là, ce qui me dérange un peu, c’est que j’entame une thérapie chez un psy, mais les psychologues ne sont pas remboursés par la Sécurité sociale. C’est 35 € par semaine. C’est de nouveau ma mère qui m’aide, et qui me fait suivre cette thérapie pour que je puisse enfin aller de l’avant.

 

C’est une épreuve que les jeunes endurent. À laquelle ils ont consenti, non pour eux, mais pour autrui, pour leurs aînés. Mais comment les récompense-t-on ? En leur imposant une double peine : en plus du tourment moral, psychologique, affectif, on les punit par une sanction financière, non-compensée, par une sanction sociale, sur leur présent, sur leur avenir.

« On les voit de plus en plus... » C’est Patrice Blanc, le président des Restos du Cœur, qui témoigne ainsi : « Une image qui m’a bouleversé, c’est de les voir, ces jeunes, arriver chez nous avec leur tenue d’Uber Eats. C’est-à-dire qu’eux-mêmes apportent à manger, mais ils n’ont pas de quoi manger pour eux ! Ça m’a scié. »

Quand les restaurants, les bars, les cinémas ferment, avec leur cortège de « petits boulots », serveurs, ouvreurs, extras de l’hôtellerie, veilleurs de nuit… qui est derrière ? Des jeunes, bien souvent. Quand, dans l’aérospatiale, un syndicaliste confie : « Le lendemain du confinement, les intérimaires étaient tous partis. Ce sont les premiers dégagés », quand à Roissy un salarié décrit : « D’habitude c’est une ruche, avec des milliers d’intérimaires. Mais depuis mars, c’est zéro. Zéro », quand Le Courrier Picard titre : « Emploi. Valeo débraie par l’intérim », qui est derrière ces intérimaires ? Des jeunes, pour beaucoup, derniers entrés et premiers sortis.

Parmi eux, 40 % ont connu une baisse de leurs revenus, déjà modestes. 74 % ont rencontré des difficultés financières. Et 50 % auraient peiné à se nourrir. « La moitié de nos bénéficiaires a moins de 25 ans » confirme Patrick Blanc. Une impression que partagent la Fondation Abbé Pierre et le Secours Catholique, mais aussi avec la Fage, l’Unef ou la FSE.

 

« En ce moment, plus rien ! »

Jonathan, intérimaire, Amiens

« J’ai tout fait, téléconseiller à Médiamétrie, animateur à la ville d’Amiens, deux emplois en même temps. Ça, pendant des mois et des mois. Faut vivre. J’ai une voiture, j’ai une assurance. Je vis tout seul, tout seul. Et après, du coup, j’ai trouvé un travail à Amazon. Donc là, nickel : je commençais à bien vivre. Ça faisait 1 600, c’était bien, mais pareil : c’est quoi ? C’est trois mois, quatre mois d’intérim, c’est précaire. Et une fois qu’Amazon, c’est fini, alors là, on va livrer des pizzas. Enfin, faut se débrouiller. Mais en ce moment, plus rien ! En intérim, nulle part, plus rien ! C’est précaire ! On vous donne pas de chances. »

 

« Au black dans un café »

Gabrielle, sortie de l’ASE, Paris

Gabrielle : Jusqu’au printemps dernier, je travaillais au black dans un café. Dès mes 14 ans j’ai fait du black, je mettais des petites sommes de côté. J’ai bien fait ! Mais bien sûr, tout s’est arrêté.

Le rapporteur : Donc il te reste quoi, comme ressources ?

Gabrielle : Les APL, et le baby-sitting à côté, 400 € par mois. Je travaille du lundi au jeudi, de 16h à 21h. Alors que, à Paris, j’ai quand même 800 € de loyer…

Le rapporteur : Et donc, tu cumules ça avec ton bac ?

Gabrielle : Oui. C’est très dur, mais je n’ai pas le choix.

« Elle avait droit à zéro aide, rien »

Dorothée, mère de Emma, Cévennes

« Juste avant le confinement, l’année dernière, ma fille était au Grau du Roi. Elle allait faire une saison, dans un petit resto au bord de la mer. Et finalement, rien… Elle avait droit à zéro aide, rien, pas le RSA, et elle n’avait pas assez cumulé d’heures pour le chômage non plus. En ce moment, elle est hébergée chez un ami à moi, ça fait un an. Il la loge, il la nourrit. Et moi j’aide un peu aussi, comme je peux, un complément : je suis lingère dans un Ehpad, à temps partiel, à 80 %. »

 

« Dans toute ma classe, une seule a trouvé… »

Sabrina, en attente d’un BTS en alternance, Flixecourt

 

Sabrina : Je cherche une alternance. J’ai une place à la maison rurale, pour un BTS management, mais il me manque l’entreprise.

Sa mère : Elle a obtenu son bac avec mention, mention bien. Jamais elle n’a voulu se reposer sur son handicap, elle l’effaçait plutôt. Par exemple, jamais elle n’a dit qu’elle était sourde, on ne le savait pas. Pendant des années, elle lisait sur les lèvres, elle se débrouillait toute seule. Jusqu’à faire un malaise, un jour, et alors nous, ses professeurs, on a compris. Elle est maintenant appareillée des deux côtés.

Elle a son projet : c’est le BTS management, et ensuite, de partir un an en Espagne, à Ténérife, pour compléter avec une formation en commerce international. Elle a déjà fait un stage là-bas, ça lui a énormément plus, des gens sont prêts à l’accueillir… Mais là, c’est la galère, y a aucune entreprise pour la prendre.

Le rapporteur : Tu fais beaucoup de démarches ?

Sabrina : Ah oui ! Ce printemps, avant le confinement, j’étais allée chez Jennyfer, chez H et M, pour me proposer comme vendeuse en alternance. C’était plutôt d’accord, ils m’avaient dit : « Reviens après ton bac. » Mais là, j’ai rappelé, et tous les magasins, c’est : ‘On attend, avec ce qui se passe…’ J’appelle des entreprises toutes les semaines, j’ai envoyé au moins cinquante CV, partout c’est : « On attend. » Mais pour moi, si ça ne se débloque pas rapidement, je perds ma place en formation. Dans toute ma classe, y en a qu’une seule qui a trouvé une alternance, et c’est en partant dans le sud.

 

« Ils ont renoncé à me recruter »

Cassandre, diplômée d’un master en journalisme culturel, Paris

 

Cassandre : Après mon dernier stage, j’avais une promesse d’embauche, dans un site que j’adorais en plus. C’était bon, j’étais lancée. Mais le Covid est passé par là, et ils ont renoncé à me recruter. J’enchaîne les réponses négatives depuis.

En septembre, comme je ne trouvais pas de travail dans le journalisme, je me suis inscrite pour des missions par Staffme, une boîte d’intérim pour les étudiants et les jeunes de moins de trente ans. Enfin, c’est même pas de l’intérim, on doit se mettre en autoentrepreneur. J’ai beaucoup travaillé pour Jacadi, où j’ai fait de la vente dans plusieurs boutiques à Paris.

Le rapporteur : Ça veut dire que tu es dans le magasin, aux côtés des autres salariés, mais que toi, tu n’es même pas intérimaire, tu es supposée être auto-entrepreneure là-dedans ?

Cassandre : Ça se passait très bien jusqu’à ce que les magasins ferment. En janvier, j’avais fait 978 €, en octobre 1 314 €, ça allait. En février, j’ai fait pour 362 euros de mission. En mars, 316 euros, ce qui est absolument rien pour pouvoir payer un loyer et se nourrir. C’est juste pas possible. D’autant que j’ai 11 % de cotisation à payer. Au bout d’un an, ce sera 20 %.

 

« Tout a été annulé »

Maxime, en master de psychologie à Amiens

 

Maxime : Avant, je travaillais en juillet août, comme animateur pour personnes en situation de handicap. Ça me rapportait 50 € par jour, environ 2 000 € sur deux mois. Mais l’an dernier, tout a été annulé, tous les séjours, depuis le début du Covid. Ça me fait 200 € par mois de budget en moins. Pour moi, c’est énorme : avec 100 € de bourse, rien de mes parents, c’est ma principale ressource qui disparaît.

On fournit des statistiques, ici, des euros et des zéros, on tente d’objectiver avec des revenus et des statuts. Mais au long de toutes nos rencontres, ou presque, nous avons entendu une angoisse, sourde, souterraine. L’angoisse, évidemment, d’un avenir incertain, « trouverai-je ma place ? »

 

« La porte s’est refermée »

Ilyes, étudiant en musique, conservatoire de Grenoble

 

Ilyes : Quand j’étais à la fac, j’avais les bourses du CROUS, environ 500 €, l’échelon maximum. C’était assez, je m’en sortais sans travailler. Pour les soins, j’étais sur la CMU de ma mère, bref, je me débrouillais. Mais je me suis lancé dans un diplôme d’études musicales, au conservatoire, et là, la bourse d’études est beaucoup moins élevée, 2 900 euros par an, versés en une seule fois. La première année, ça ne posait pas de souci : comme je suis batteur, je suis devenu professeur de batterie, et les cours, plus quelques concerts, ça me permettait de vivre. J’entrais dans le métier. Avec mon groupe, on avait même un planning de tournée. Mais la pandémie est arrivée. Plus de cours, plus de concert. Et donc, plus d’argent, plus de revenus complémentaires. J’étais habitué à la galère, mais c’est devenu encore pire. J’ai commencé à travailler « au black », caissier dans un Carrefour, parce qu’il n’y a que ça, et qu’il faut absolument que je gagne un minimum d’argent.

Le rapporteur : Vous travaillez combien d’heures par semaine ?

Ilyes : En cumulé, ça fait une quinzaine d’heures à peu près. Mais ça ne suffit pas. Je demande des sous à droite, à gauche, à ma copine, à ma mère, quand elle peut m’en donner parce qu’elle est au RSA. Et voilà, quoi, on fait comme on peut.

Le loyer est payé, mais après il ne me reste plus rien. Pour la nourriture, des amis m’en donnent parfois, ou je cherche des magasins discount. C’est vraiment de la survie. Je ne suis plus dans la vie, là, depuis un an. Ne serait-ce qu’acheter de la viande, acheter du poisson, essayer d’acheter des légumes frais au marché, ou des choses comme ça. Ça, maintenant, c’est plus du tout possible.

Le rapporteur : Pour les déplacements, ça vous restreint ?

Ilyes : Oui, complètement. J’ai passé le permis, un petit peu avant la pandémie, et je me suis acheté une voiture. J’arrive à peu près à payer l’assurance. Mais l’essence, j’en mets très rarement. À Grenoble, ça va, je marche. Mais ma mère habite en Ardèche, je n’y vais pas, je ne l’ai pas vue depuis décembre, à cause du coût. Avant, j’y allais une fois par mois, à peu près. C’est difficile de ne pas se voir.

Le rapporteur : Tout ça touche votre moral ?

Ilyes : Franchement, je ne pensais pas, à mon âge, retomber dans la précarité que j’ai connue avant. Je viens d’une famille modeste. Je n’ai pas du tout grandi dans le luxe. J’ai toujours connu la précarité. Je pensais m’en être échappé et là, c’est revenu dix fois plus fort que quand j’étais plus petit. C’est simple, ça fait six mois que je me dis tous les jours : « Bon, c’est vraiment dur ! ». Mais en fait, au bout de six mois, huit mois, douze mois à se dire « C’est vraiment dur », on ne peut plus après ! C’est plus possible ! Là, je suis vraiment au bout, quoi. Alors oui, je garde le sourire parce qu’il faut bien. Mais c’est assez désespérant quand même.

Tout ça, au moment où je pensais m’en sortir. Parce qu’en 2020, j’allais passer intermittent du spectacle. On m’appelait pour rejoindre des formations, très prometteuses, avec des gens d’expérience, qui savent vendre des projets, j’avais assez de dates prévues, assez de concerts. J’aurais pu faire mes 507 heures, mais avec l’annulation de tous les événements… La porte s’est refermée. Je ne sais pas quand elle se ré-ouvrira, mais elle s’est refermée.

Et mon souci, aujourd’hui, c’est que les collègues, déjà intermittents, ils continuent les répétitions, les résidences, des choses comme ça, et ils attendent de moi la même disponibilité. Que je me comporte comme un intermittent, ce qui n’est pas mon cas, je dois me nourrir. Du coup, ça met un peu en péril ces relations, mes projets. C’est un cercle vicieux.

Le rapporteur : Vous avez été remplacé par des gens déjà intermittents ?

Ilyes : Pas encore. Je ne sais pas combien de temps ça va durer. J’espère que ça n’arrivera pas. Je touche du bois, mais pour l’instant, non. J’ai réussi à négocier.

 

 

Cette angoisse, presque existentielle, « que vais-je devenir ? mon destin est-il brisé, ou seulement retardé ? », cette angoisse se conjugue avec une autre, matérielle, plus immédiate, du toit sur la tête : « Pourrai-je payer mon loyer ? »


 

« Comment je vais faire cet été ? »

Loudmila, étudiante en licence de science politique, en rupture familiale

 

Loudmila : Quand j’ai emménagé, j’ai reçu zéro aide. J’ai dû tout payer de ma poche : vaisselle, linge de maison, des vêtements, mon matériel pour travailler, mes livres, mes cahiers. Vraiment tout, tout, tout. Du coup, tous ces achats-là m’ont mis à découvert, en rajoutant aussi la caution que je devais payer de 390 euros, plus trois mois de loyer, donc trois fois 171 euros, ça, ça m’a vraiment pris beaucoup d’argent. J’ai vraiment dû me débrouiller toute seule.

Bref, je me suis retrouvée avec trois cents euros de découvert, que je me suis traînée les mois suivants. C’était assez galère, avec les agios. Une fois, la banque m’a mis 28 euros d’agios. Ça paraît pas des gros agios, mais dans mon budget, c’est quand même quelque chose. Bref, j’ai remonté la pente.

Mais là, pour moi, le plus stressant, ça va être l’été prochain. Parce que la bourse s’arrête en été. L’an dernier, ils m’ont accordé une petite aide exceptionnelle, mais je viens d’apprendre, en allant au Crous, que le gouvernement ne l’a pas renouvelée. Si je n’ai pas de boulot, clairement, je vais perdre mon logement et je ne pourrai pas me nourrir…

« Comment je vais faire cet été ? » C’est vraiment la question qui me stresse beaucoup, au point que j’en fais du psoriasis, de l’eczéma au cou. C’est difficile.

 

« Je suis perdu »

Lucas, étudiant en histoire et en arabe, Paris

 

Lucas : Là, j’ai trois mois de retard et j’ai dû envoyer un message qui fait très pitié, « mais cet été comment je vais payer mon loyer ? » Je suis complètement dans le flou. Ça me fait stresser, parce qu’il n’y a pas de travail, j’essaie d’en parler autour de moi, pour du babysitting, pour n’importe quoi, pour Lidl, du « bouche à oreille », mais comme on a du mal à créer du lien... Je suis perdu. Je n’ai pas envie de prendre l’argent de mes grands-parents comme ça, avec leur petite retraite. C’est pas à eux, enfin, c’est pas aux pauvres de s’entraider comme ça. Je trouve pas ça normal.

 

Cette crise a révélé, avant tout, notre tolérance aux souffrances de cette jeunesse. Durant des mois, son sort n’a suscité que silence et indifférence.

Ainsi, que l’on compare : dès le premier confinement, le jour même, on mettait en œuvre – et tant mieux, et nous ne le contestons pas ici – deux mesures, deux mesures d’ampleur, pour secourir les entreprises et leurs salariés : le chômage partiel et le prêt garanti par l’État. Ceci, sans trier entre les grosses et les petites, entre l’industrie et les services, entre les cotées en bourse et la boîte familiale. Mais pour les plus précaires, pour les intérimaires, pour les étudiants privés de revenus complémentaires ? Rien, ou si peu : 200 € en juin, 150 en octobre, des aumônes.

Au déconfinement, les jeunes sont finalement entrés dans l’actualité... mais comme accusés ! « Sans doute que les personnes vulnérables et âgées ont conservé un niveau de prudence élevé alors que les jeunes, eux, font moins attention », déclarait Olivier Véran, le 24 juillet 2020. Puis, dans la foulée, la presse se défoulait : « Fêtes, manque de précaution... Les jeunes en première ligne face au coronavirus » (26 juillet 2020), Sud-Ouest : « Covid-19 : le péril jeune ? » (3 août 2020), « Comment les jeunes accélèrent la transmission du Covid-19 ? » (Le Figaro, 12 août 2020). Le ministre de la Santé en remettait une couche : « Si la circulation du virus s’accélère encore chez les plus jeunes, ils pourraient contaminer les personnes âgées, qui contractent plus souvent des formes plus graves de la maladie » (Olivier Véran, 23 août 2020). Sur les bancs des universités, à l’automne, ils étaient encore pointés : « Alors que la France est en pleine deuxième vague de l’épidémie, de plus en plus de questions se tournent vers les jeunes et leur responsabilité à transmettre le virus » (RTL, 15 octobre 2020), « Coronavirus : les jeunes sont-ils à l’origine des chaînes de contamination ? » (LCI, 16 octobre 2020). Par prophylaxie, les facultés furent donc fermées les premières. Mais le soupçon, pour autant, ne cessa pas : « ’Le Nouvel an, c’est sacré » : ces jeunes qui ne veulent pas renoncer à la fête malgré l’interdiction » (Le Figaro, 17 décembre 2020), « Confinement. Ils faisaient la fête en forêt : une dizaine de jeunes verbalisés dans le Tarn-et-Garonne » (Actu.fr, 19 avril 2021) …

Il a fallu des suicides.

Il a fallu les images, surtout, déjà évoquées, de ces queues aux distributions alimentaires.

Il a fallu attendre, attendre presqu’un an, pour que des mesures soient prises, et avec quelle pingrerie ! L’« aide à la recherche du premier emploi », supprimée en 2019, signa ainsi son retour en février 2021 : elle est destinée aux ex-boursiers, désormais diplômés, qui peineraient, durant quatre mois, à trouver du boulot. Mais il n’y a pas de petits profits : l’allocation s’élève, désormais, à 70 % de la bourse, contre 100 % auparavant… L’« aide à l’installation », instaurée en février également... et annulée le même mois ! Avec le site qui indique : « Le nombre de dossiers enregistrés dépasse la limite de notre enveloppe financière. Nous ne pouvons plus accepter de nouvelles demandes… » C’en est farcesque, presque : l’« enveloppe » des prêts aux entreprises, elle, ne connaît pas les mêmes limites. Le « doublement de la garantie jeunes », enfin, vantée comme « universelle », alors que des critères demeurent, des conditions, à commencer par les étudiants exclus...

Des dispositifs, très partiels, illisibles, qui n’assurent pas, loin de là, dans la période, le minimum : un filet de sécurité assuré.

 « Ça m’aurait fait une bouée de secours »

Cassandre, diplômée d’un master en journalisme culturel

 

Cassandre : Pôle emploi a remis en place l’aide pour les jeunes diplômés anciennement boursiers. J’ai fait la demande, mais j’ai reçu la réponse hier : refus car je suis déclarée en tant qu’autoentrepreneur. Donc, même si je déclare un revenu de 0 euro, pour Pôle emploi, je ne suis pas immédiatement disponible pour occuper un emploi ! Alors que c’était vraiment une bouée de secours, la création de cette aide-là. Ça m’aurait fait 177 euros par mois. Ce n’est pas une grosse somme, mais ça permet quand même, comme l’expression dit, de mettre du beurre dans les épinards.

Le rapporteur : En six mois de suivi par Pôle emploi, qu’est ce qui s’est passé ?

Cassandre : Absolument rien, absolument rien. J’avais un entretien téléphonique une fois par mois. Lors de mon premier entretien on m’a dit « Le plus important, ce n’est pas de déprimer, vu que vous vous êtes chômeuse, vous pouvez profiter de la gratuité des musées et la gratuité de la piscine ». J’ai juste touché 150 € de l’État.

« L’aide a été complètement retirée »

Ilyes, étudiant en musique, conservatoire de Grenoble

 

Ilyes : Les seules aides que j’ai touchées, c’est deux fois 150 €. Je m’étais renseigné, parce que je vais déménager et le Gouvernement a mis en place une aide pour les jeunes travailleurs qui déménagent. Je voulais la toucher, c’est quand même mille euros. C’est une somme, quoi ! J’ai commencé à faire les papiers, tout ça, sauf que l’aide a été complètement retirée. Il y a eu trop de demandes. J’aurais pu toucher ces mille euros, et ma copine aussi, mais au final, non. Au total, j’ai touché deux fois 150 euros de l’État.

 

 

Cette crise du Covid est alors un miroir grossissant.

Car la quête des petits boulots, l’assiette à remplir, et le frigo, l’angoisse de perdre son toit, l’indifférence de l’État, le soutien des parents, des grands-parents… les « dispositifs » qui disparaissent, réapparaissent… Tout était déjà là avant, avant la crise du Covid. Qui pourrait avoir cette vertu, au moins : mettre en lumière, rendre visible une maltraitance installée dans la durée, une misère – souvent euphémisée en « galère », presque rendue sympathique par ce vocable.


La famille au secours

 

Le recours à la famille. Le secours de la famille. Ou, au contraire, l’absence de famille. C’est le thème, toujours présent, en toile de fond, en filigrane, qui traverse tous nos entretiens : la famille. Et j
e voudrais partir d’un graphique, un graphique fourni par le ministère des Solidarités et de la Santé, et qui m’a stupéfait :

 

Que nous dit-il ?

La courbe en bleu, c’est le « taux d’effort » des familles (échelle de droite) : il s’élève à 13 % dans le premier décile, tandis qu’il est de 8 % pour le dernier. En clair : malgré leur pauvreté, leur faible marge de manœuvre, les parents les plus modestes consacrent une forte proportion de leurs revenus à leurs jeunes adultes. Nettement plus, 1,6 fois plus, que les foyers les plus aisés.

Malgré cet effort, voilà qui ne suffit pas à combler le fossé des ressources : les plus modestes donnent à leurs enfants, en moyenne, 1 308 € par an, contre 7 053 € pour les plus riches. Ce sont les diagrammes, qui grimpent cinq fois plus haut pour le dernier décile.

Voilà qui renverse tous les a priori : les pauvres font de leur mieux pour aider leurs enfants, leurs jeunes adultes. Mais l’inégalité de départ n’est pas compensée, loin de là : 100 € par mois, à peine, en moyenne – un plein de frigo. Contre 600 € pour les autres – de quoi payer un loyer, « décohabiter », assez largement avec les APL.

Ce graphique dit tout, alors, de l’injustice de notre système, l’injustice de la solidarité familiale, quand les familles sont à ce point inégales. Nulle « méritocratie », ici : à cet âge de la vie, à cet âge où se dessinent les chemins, où se tracent les destins, les parents et leurs revenus sont le facteur clé.

Un facteur clé pour poursuivre ses études :

 

« Mes parents sont présents »

Cassandre, diplômée d’un master en journalisme culturel

 

Cassandre : À Nancy, mes parents payaient mon loyer. J’avais droit à 100 euros de bourse par mois, échelon 0 bis. Je suis issue d’une famille nombreuse, j’ai quatre frères. Je voulais m’en sortir par moi-même, et donc je faisais des petits jobs à côté pour m’en sortir. Depuis deux ans et demi, je suis sur Paris. Mes parents continuent à me payer le loyer, mais c’est une somme beaucoup plus élevée : on paye 575 euros chacun avec mon compagnon. À part les APL, je n’ai droit à rien du tout.

Il faut faire attention à tout, à la nourriture, aux rations etc. Ce n’est pas normal qu’autant d’étudiants ne mangent pas à leur faim. Je n’en suis jamais arrivée là, parce que mes parents sont présents, et j’en ai vraiment conscience. J’ai de la chance, mais ça ne peut plus durer.

Depuis Noël, je ne suis pas retournée chez eux, en Franche Comté, parce que les trains c’est cher. Je vais essayer d’y aller à la mi-avril. Mais je pense que mes parents vont nous payer le billet, parce que je ne vais pas pouvoir me le permettre.

Et moi, je culpabilise, parce que mon père est à la retraite maintenant, mais il a besoin de travailler, pour financer mon loyer, pour financer ensuite les études du petit dernier. Et ça, ça devient dur.

 

« On les nourrit, bien sûr »

M. Dupressoir, agent SNCF, Normandie

 

M. Dupressoir : J’ai deux filles, l’une en terminale et l’autre en licence de sciences de l’éducation. La plus jeune, sur Parcours Sup, voulait faire langues étrangères, mais avec des options liées au développement informatique du web. Il fallait partir à Reims. Ça implique de payer un logement, des charges, des transports, etc. Avec ma femme, on a fait les comptes, ça ne rentre pas dans le budget. Il faut qu’elle reste à Rouen. Et donc, pour elle, ça a été une frustration. Même pour les parents, c’est un peu humiliant : ne pas pouvoir offrir le meilleur à ses enfants… Même si elle peut poursuivre à l’Université quand même...

Son meilleur ami, en revanche, il est en rupture familiale, parce que sa famille a du mal à accepter ses choix sentimentaux. Le gamin, qui est en droit à la fac, il a un job étudiant à mi-temps, dans une chaîne de vêtements. Sauf que ça ne lui permet que de payer son loyer, et pourtant on lui refuse les bourses étudiantes. On le sait, nous : il fait un seul et unique repas quotidien, le midi. Il s’éloigne des soins médicaux parce qu’il n’a pas un rond.

Le rapporteur : La rupture familiale fait qu’il n’a plus de filet de sécurité, contrairement à vous qui pouvez subvenir aux besoins de vos filles.

M. Dupressoir : Oui, mes filles sont sur ma mutuelle, on les nourrit bien sûr, on les héberge. Lui, il n’a pas de parachute et c’est une survie quotidienne. En ce moment, en plus, son boulot s’est arrêté, il ne travaille plus. Il bénéficie d’un petit montant de la CAF sauf que ce montant varie d’un mois à l’autre, il ne sait jamais combien il va toucher, parfois il touche un mois puis il se fait radier…

 

« Ça dépend des parents qu’on a »

Léa, en Service civique, à Dieppe

 

Léa : Je n’ai jamais fait d’études supérieures, pour des problèmes financiers, clairement. Le Crous ne me permettait pas de vivre avec 100 euros par mois, et mes parents ne pouvaient pas m’aider. À la base, je voulais partir dans la sociologie. Il fallait que je fasse 1h15 de route pour aller à Rouen, 2h30 par jour, et donc je devais prendre un appartement. C’était pas possible, j’ai dû abandonner.

Le rapporteur : Tu as des amis qui n’ont pas fait d’études à cause des revenus ?

Léa : Non, parce qu’en fait, les parents aidaient les enfants. Ça dépend aussi des parents qu’on a.

 

 

Un facteur clé, parfois, pour subvenir à ses besoins fondamentaux – tous réduisant au mieux le budget « nourriture » :

 

« Un sac de courses »

Maxime, en master de psychologie à Amiens

 

Maxime : Je ne sais pas comment sont comptés les échelons de la bourse, mais je ne touche que cent euros. Pourtant, mes parents ne peuvent pas m’aider. Mon père est chef d’équipe en maintenance dans un lycée, et ma mère est femme de ménage.

Le rapporteur : Tu reçois zéro euro de tes parents ?

Maxime : Zéro euro. De temps en temps, une petite aide au niveau de la nourriture, quand je rentre chez eux, quand je peux rentrer chez eux.

Le rapporteur : C’est-à-dire ? Ils donnent un sac de courses ?

Maxime : Oui, c’est ça. Un sac de courses.

Le rapporteur : Sinon, il te reste 100 € pour la nourriture ?

Maxime : C’est ça. Le RU, avant les 1 €, c’était trop cher pour moi. C’était mieux de prendre des paquets de pâtes au Leclerc, ou des choses comme ça. Depuis que je suis à la fac, je ne mange plus de viande. Au départ, parce que je ne pouvais pas. Et puis finalement, maintenant, je me dis : « C’est pas plus mal d’en manger que de temps en temps, finalement. »

 

Même les dépenses de santé sont comptées, le coup de pouce – ou la mutuelle - des parents fait la différence :

 

« Y a qu’une fois, le dentiste... »

Amanda, licence d’anglais et de chinois, Lyon.

 

« On ne va pas chez le médecin. Il faut avancer 25 €, c’est une semaine de courses. Une fois, j’avais une énorme gastro, j’étais vraiment très malade. Je suis quand même allée à la fac, sinon ils peuvent signaler mes absences au Crous, et comme je n’ai pas de certificat médical, ils auraient peut-être suspendu ma bourse…

Y a qu’une fois, le dentiste, je ne pouvais plus éviter. J’avais une carie qui tournait à la rage de dents. Ça m’a coûté 120 €. Quand il m’a annoncé le prix, j’ai cru que j’allais mourir. Y avait que 60 € de remboursés. Heureusement, ma mère a pu me dépanner. »

 

« Ils ont renoncé à me recruter »

Cassandre, diplômée d’un master en journalisme culturel, Paris

 

Le rapporteur : Sur les soins, vous vous limitez ?

Cassandre : Pour moi, c’est un impératif. J’ai des petits soucis de santé, donc je dois faire vraiment attention. Je suis sur la mutuelle de mes parents, mais là y a plus de 300 euros que j’ai avancés et je n’ai toujours pas les remboursements. Je préfère moins acheter de nourriture pendant un mois mais faire ces examens médicaux là puisque c’est bon pour ma santé. Ça passe avant tout.

« Quand il s’agit d’acheter de la lessive… »

Thomas Ross, diplômé d’un DUT info-com, Nancy

Thomas : Je me suis fait opérer de l’estomac, heureusement j’avais la famille derrière. Sans ma mère et sans mes grands-parents, j’aurais jamais pu m’en sortir, pour être honnête.

Le rapporteur : Vos parents vous aident encore ?

Thomas : Ma mère essaie tant bien que mal. Mes parents ont divorcé, je n’ai plus de nouvelles de mon père. Donc là, je peux compter que sur ma mère, et mon beau-père aussi un peu. Quand il s’agit d’acheter de la lessive, quand il y a des promotions, ma mère en profite pour acheter de la nourriture, pour nous en donner aussi. Ouais, là, ça fait un peu Secours populaire, je suis désolé [il rit]. Mes grands-parents réfléchissent à vendre leur appartement, pour justement nous aider. Parce que mon petit frère, en fac de lettres au Havre, veut partir au Japon pour du commerce international. On n’est pas aisés, mais on essaie de faire le maximum. Ça devient vraiment compliqué au niveau des finances parce qu’on n’avance pas.

 

« Je ne vois rien »

Loudmila, étudiante en licence de Science-politique, en rupture familiale

 

Loudmila : J’ai des problèmes de vue très conséquents. Je ne vois rien. Je serais incapable de lire tout ce qui m’entoure, là. En principe, j’ai des lunettes, mais elles sont cassées et je ne peux pas les faire réparer parce que ça me coûte très cher. Et ma mère, mes parents, pour l’instant, j’ai zéro aide de mes parents. Et ces démarches-là me coûtent cher.

Le rapporteur : Comment tu fais pour étudier si tu n’arrives pas à voir ?

Loudmila : Je devine. Souvent je demande à Roman : « Qu’est-ce que c’est écrit ? » Quand c’est sur la télé, il me dit. Quand c’est des sous-titres, il me lit ça. Quand on est en amphithéâtre, je me mets tout devant. Je ne peux pas me mettre derrière.

 

 

Sans famille, ou en rupture, ou avec un maigre soutien, c’est aussitôt la rue qui se profile – avec la peur, avec l’angoisse :

 

« On est sans cesse guidé par la peur »

Alix, intérimaire-chômeur, Nord

 

Alix : J’ai arrêté l’école en 1ère. J’étais lassé, je n’avais plus envie, alors, comme je n’y allais plus, on m’a renvoyé. J’étais en rupture familiale à cette époque. Ma marraine m’a un peu aidé, elle m’a retrouvé un nouveau lycée, comme interne, mais ça n’a pas collé.

Pour vivre, j’ai trouvé des petits boulots dans la restauration. J’ai fait onze mois en tout. C’était très précaire, des contrats à la semaine, ou pas de contrat du tout… Je suis retourné à l’usine, des intérims. Du coup, pour trouver un logement, c’était compliqué. En plus, à ce moment-là, je me suis séparé de ma copine, je me suis retrouvé SDF pendant environ six mois. Je n’avais pas d’argent et surtout, pas de famille pour être cautionnaire. Ensuite, j’ai trouvé une place ici, dans un foyer de jeunes travailleurs, puisque ce sont les seuls qui acceptent les gens sans garant.

Sans toit, tout est impossible : de se former, de travailler. C’est très corrosif pour l’individu de se retrouver sans rien. On est sans cesse guidé par la peur, la peur de ne plus avoir, la peur de ne pas manger.

Le rapporteur : Pendant toutes ces années, de quoi vous êtes-vous privé ?

Alix : Déjà, le style vestimentaire. Moi, j’ai des habits, depuis des années j’ai les mêmes. Aussi, je ne suis pas véhiculé, j’allais à l’usine en train et en trottinette électrique. J’ai des soins dentaires à faire, c’est en projet. J’ai passé quatre ans sans fréquenter le milieu médical.

 

« Je ne faisais pas »

Arnaud, étudiant en licence de droit, Tours

 

Arnaud : Je suis arrivé dans ce foyer il y a un mois. Mon père est mort, et je suis fâché avec ma mère, alors je suis parti de chez moi… J’habitais dans l’Est, mais comme j’ai demandé droit et langues, Parcours’Sup m’a proposé Tours.

Le rapporteur : C’est pas tout près…

Arnaud : Non, mais ça me va.

Le rapporteur : Et tu touches une bourse ?

Arnaud : Pas encore, il me faut l’avis fiscal de ma mère, mais vu nos relations, ça traine.

Le rapporteur : Tu as combien alors ?

Arnaud : Zéro. Zéro.

Le rapporteur : Et comment vous faites ?

Arnaud : J’ai dormi dehors, la rue. Maintenant, le foyer me donne un coup de pouce. Je ne paie pas de loyer, je verse juste mes APL…

Le rapporteur : Mais pour les livres, par exemple ?

Arnaud : Le Code civil ? Je ne l’ai pas acheté.

Le rapporteur : Et les transports ?

Arnaud : Je marche.

Le rapporteur : Et pour manger ?

Arnaud : Le soir, ici, on m’offre le repas.

Le rapporteur : Et le midi ?

Arnaud : Je ne mange pas. Le Crous m’a dépanné deux ou trois repas.

Le rapporteur : Le petit-déjeuner ?

Arnaud : Ah non, je ne connais pas. Avant que le FJT [foyer jeunes travailleurs] m’aide, ça faisait une semaine ou deux que je n’avais pas mangé.

Le rapporteur : Comment tu faisais ?

Arnaud : Eh bien, je ne faisais pas.

 

 

Même pour les jeunes qui sortent de l’aide sociale à l’enfance (ASE), se retrouver une famille, au moins un bout, ça fait la différence :

 

« Sans ma grand-mère, je ne suis rien. »

Lucas, étudiant en histoire et en arabe, Paris

 

Lucas : Je loge au CROUS. J’en ai pour 200 euros de loyer grâce aux APL.

Le rapporteur : Il te reste donc 360 euros ?

Lucas : Ouais environ. Moi, j’ai toujours un loyer d’avance, au cas où, s’il y a un souci avec les APL, c’est une de mes peurs, ne plus pouvoir subvenir à mon loyer… Mais il faut ajouter l’aide de mes grands-parents, qui n’auraient jamais dû m’aider à ce point-là.

Le rapporteur : Pourquoi tu dis ça ?

Lucas : Parce que je ne les connais pas depuis longtemps. On est parti à leur recherche quand j’allais avoir 18 ans, pour qu’ils m’accueillent quand on m’aurait viré, et au final, l’État et l’ASE se sont complètement dédouanés sur eux. Du coup, ma grand-mère m’a aidé à payer pas mal de choses, l’électricité au début, elle me donne un petit billet chaque mois… Alors qu’elle a une retraite complètement dérisoire.

Chercher le logement, je l’ai fait tout seul à mes 17 ans. Heureusement, j’avais ma grand-mère derrière moi, elle m’a donné l’argent pour démarrer. Sans ma grand-mère, j’avais rien. Pendant ces jours où j’avais vraiment très peur, c’était moins pire que d’avoir vraiment rien. Au final, plus tard, ma bourse est tombée et j’étais beaucoup plus serein. Quand on ne peut pas compter sur des parents, c’est énorme.

Le rapporteur : Avec ces 560 euros, tu es dans le rouge ?

Lucas : Je suis dans le orange foncé si vous voulez. Parce que ma grand-mère, chaque fois que je vais la voir, me dit « si t’as besoin… », et parfois elle me fait même un virement parce qu’elle s’inquiète, un virement de 100 euros. Sans ma grand-mère, je ne suis rien.

 

 

Parfois, c’est la copine, et sa famille, qui offrent un radeau de sauvetage :

« Je dormais à la gendarmerie en garde à vue »

Marc, en garantie jeunes, Abbeville

 

Marc : À mes 18 ans, après l’ASE, dans le Sud, je suis allé à l’hôtel. Je payais en faisant des conneries : je ravitaillais les gens pour qu’ils viennent chercher du shit au quartier.

C’était la galère de faire ça, c’est long. Avant minuit, vous ne rentrez pas chez vous. J’arrive à 11 heures du matin, 11 heures pétantes sinon vous vous faites casser le nez. Je prends mes papiers. Il me dit mes horaires, ce que j’ai à faire. Et puis moi, je fais. Donc le plus souvent, je prends un vélo et je tourne dans toute la rue. Et puis dès que je vois quelqu’un, je vais le voir, je lui dis : « Si tu veux quelque chose, c’est là-bas. »

Après, ma mère m’a appelé parce qu’elle était malade. Du coup, je suis remonté dans le Nord et deux mois après, elle est morte. Et après, c’était la merde. J’avais plus rien. Mes économies, c’était fini, je les avais cramées depuis longtemps là. J’avais rien. Je me suis débrouillé.

Le rapporteur : Mais donc tu dormais où ?

Marc : Parfois c’était bien, il faisait chaud dehors. Et parfois, je faisais une connerie comme ça je dormais à la gendarmerie en garde à vue.

Le rapporteur : Et comment tu mangeais ?

Marc : J’allais dans les magasins et je prenais des trucs à manger. Jusqu’à ma rencontre avec ma copine, juste avant le confinement. Son père m’a dit que je pouvais rester donc je suis resté. J’y suis encore.

 

Les jeunes vivent assez largement, et assez longuement, aux crochets de leurs parents. Et avec une culpabilité, qui rôde, qui semble partagée – de la jeunesse des quartiers aux mieux dotés :

 

« Jamais ils ne m’ont dit : ‘Tu me déranges’ »

Malik, sans emploi, Amiens-Nord

Malik : J’ai 23 ans. Je suis allé jusqu’au BTS. Après, j’ai travaillé pendant quatre ans, à droite, à gauche, à l’usine, mais sans assez d’heures pour débloquer mon chômage.

Le rapporteur : Là, vous vivez chez vos parents ? Vous avez le sentiment de peser financièrement ?

Malik : J’aurais aimé avoir ma situation, un petit appartement. Je ne veux pas porter d’injures à mes parents, mais vous avez compris. Ils ne me le diront pas clairement, parce que je suis leur fils. Jamais ils ne m’ont dit : « Tu me déranges. » Je sais que ça se voit, quand même : à 23 ans, sans situation encore.

 

« C’est un sacrifice, oui »

Emilien, Clément, Justine, Florian, membres du Mouvement rural des jeunesses chrétiennes (MRJC), Amiens.

 

Émilien, prépare un concours de policier : Recevoir de l’argent tous les mois, ça me fait culpabiliser énormément. Je pense à mon père qui est ouvrier, qui a commencé le travail assez tôt, qui était dans un domaine assez manuel. Mais il s’est émancipé très vite. Et je me dis : « Ben, mince, à son âge, je me cherche encore. J’ai un boulot étudiant. » Pour moi, je sais que ça m’a pesé un moment, et je suis bien content d’avoir trouvé mon boulot cette année. Ça me fait souffler un peu, je culpabilise moins.

Le rapporteur : Vous aviez le sentiment que vos parents faisaient un sacrifice pour vous et votre frère ?

Émilien : Sacrifice, ouais ! C’est quand même une dépense, une grosse dépense, un gros projet.

 

Clément, en master de science du langage : Moi, j’ai de la chance d’avoir des parents qui me disent : « Tout ce qui concerne tes études, on paye ». Sauf que là, ce sentiment apparaît un peu fort. Ça me gêne qu’eux payent tout, tout ça, même si je me rends compte de ma chance, que mes parents ne soient pas regardants. Par exemple, je voudrais une formation à la langue des signes, parce que je m’intéresse à cette langue, sauf que ça a un certain prix. Ça me gêne aussi qu’ils payent tout ça, plus déjà l’argent qu’ils me versent par mois...

 

Justine, responsable du MRJC 80 : Pour rebondir, mes parents m’ont aidée pendant mes études, et puis, surtout, j’ai mis un an avant de trouver du travail. Et avec le confinement, je suis retournée chez mes parents. Ça fait un peu échec de ne pas pouvoir trouver du boulot direct. Maintenant que je suis salariée du MRJC, ça va mieux ! Évidemment ! C’est quand même un poids en moins. Un poids en moins, oui.

 

Cette dépendance de la jeunesse est la marque, pour tous les sociologues, d’un « familialisme français ».

Cécile Van de Velde a comparé les politiques européennes, danoises, anglaises, italiennes, espagnoles, etc. « Au nord, dans les pays scandinaves, protestants, l’autonomie est plus précoce, les aides sont socialisées, versées à l’individu jeune, dès sa majorité. Au sud, dans les pays latins, catholiques, on quitte le domicile parental plus tard, et c’est légitimé par une tradition. En France, on partait plus tôt. Mais comme, côté emploi, l’entrée dans le travail s’est compliquée, comme il faut obtenir le bon diplôme, les familles acceptent une dépendance prolongée, mais qui n’est pas si bien vécue que ça. On voit que la solidarité familiale est en train d’atteindre ses limites. Même pour des jeunes de milieux aisés, aller solliciter la famille au-delà de 23, 24, 25 ans… Mais comme, pour l’instant, on ne construit pas de solidarité sociale…

Une spécificité française, c’est l’ampleur de l’aide financière des parents, notamment des milieux aisés, de ceux qui peuvent se le permettre. La famille, le milieu d’origine pèsent énormément sur les parcours, doublement. D’abord, à cause du poids du diplôme, de la compétition scolaire, de la reproduction culturelle. Et s’y ajoutent, en plus, des politiques qui dé-familialisent peu : c’est-à-dire que même pour les revenus, les aides sont liées à la famille. On verse beaucoup d’aides, soit par les allocations, soit par la défiscalisation, mais ça passer par le foyer, par la famille.

Pour faire bref, la jeunesse française souffre de politiques qui sont très paternalistes. Et pourtant, si on les écoute, dans les entretiens, les sondages, ce serait de plutôt le « modèle du nord », une aspiration forte à l’autonomie individuelle. Et donc, effectivement, il y a un décalage croissant. »

Au-delà du « décalage », c’est une injustice immense : toute jeunesse populaire est abandonnée.

Car la « solidarité familiale », louable, souhaitable, noble, c’est avant tout une « inégalité familiale ». Qui trace comme un fossé, comme une fracture : entre ceux qui sont aidés et ceux qui ne le sont pas. Entre ceux qui sont soutenus beaucoup et ceux qui le sont peu. Entre ceux qui, dans leur envol, sont accompagnés, et ceux qui doivent se débrouiller…

 


Face à l’emploi

C’est l’autre pilier pour les ressources, après la famille, avec la famille : l’emploi.

 

« Tous les parents souhaitent que leur enfant trouve un travail. »

Brigitte Klinkert, ministre déléguée à l’insertion, 18/04/21.

« À 18 ans ce qu’on veut c’est un travail. »

Bruno Le Maire, ministre de l’Économie, le 15/01/2021.

 « Nous disons oui à l’accompagnement vers l’emploi. »

Élisabeth Borne, ministre du Travail, le 24/02/2021.

 

Sans emploi, point de salut.

Les jeunes doivent en trouver, se débrouiller, s’insérer. S’insérer sur un marché du travail devenu un champ de bataille, et féroce notamment avec les « entrants ». S’insérer par la porte étroite de l’intérim, passage obligé pour les peu qualifiés : 60 % des intérimaires ont moins de 35 ans.

Il faut avoir mené cette expérience : accompagner un jeune dans sa tournée des agences. Il faut l’avoir fait une fois, pour saisir cette paisible violence.

 

« Mon CV, j’ai honte... »

Ryad, en quête d’une mission, Amiens

Ryad tripote sa pochette. Pleine de CV, sa pochette. Plutôt vierges, ses CV : un « stage en mer », un « baccalauréat STI », « 3 jours chez Citroën dans le cadre du BEPC », un « DEUG d’Espagnol » avorté, et des « travaux saisonniers en castration du maïs ». Le tout tient sur sept lignes, artistiquement espacées.

Devant l’entrée de CAPAC, sur la zone industrielle, on attend qu’une secrétaire nous reçoive. Aucun triomphe en vue, mais bon : qui ne tente rien n’a rien. « Ne fume pas là, lui conseille un gars. Le grand chef vient de passer, il n’aime pas l’odeur. Et c’est lui qui trie… » Il écrase son mégot dehors. « J’ai choppé la crève, poursuit l’autre, à cause de la surcharge : des samedis matins, des week-ends, des nuits entières, on n’arrête pas avec l’inventaire. » Cette surcharge ranime, chez nous, une lueur d’espoir. Vite éteinte : la dame nous « accueille » entre le seuil et le couloir. Ryad avance dans son bureau, d’un pas, mais non, on ne s’assied même pas, il lui tend un CV, « j’aimerais bien… » qu’il bredouille, « je me propose pour… », il tripote sa casquette Roland Garros. Elle attrape la feuille, de la négligence plein le poignet. Un coup d’œil rapide, seul le vide retient son attention. Elle dépose le papier sur un siège : « On verra. Maintenant, ils reprennent les mêmes. » Échec. Moins d’une minute montre en main.

« Mon CV, j’ai honte, lâche Ryad entre ses dents. Je leur amènerais un papier blanc, c’est pareil. » Ses vingt-trois ans approchent, et il voudrait quelques économies pour une voiture, s’installer avec sa copine qui sait, avancer dans la vie quoi. Mais ça patine côté boulot. Juste une fois, une boîte d’intérim l’a contacté, un dimanche soir, à dix heures : « Fallait que je sois, le lendemain matin, à la déchetterie. J’étais trop content. Je courais voir si je retrouvais mes chaussures de sécurité, et un quart d’heure après ils m’ont rappelé : ‘C’est mort. On a quelqu’un.’ » Il a glandouillé l’an dernier à la fac, boursier sans illusion, n’assistant guère aux cours et encore moins aux examens. Ses copains, les casés, sont rentrés dans les usines grâce aux pères. Le sien a terminé sa carrière au chômage : un bon piston pour rien du tout…

Arrêt suivant : ADIA-Valéo. « On n’a rien pour l’instant, mais vous pouvez nous laisser ça. ». Dans un coin, Ryad remplit un formulaire, rend sa copie. La tournée continue, Crit, Supplay, Manpower. Les devantures promettent beaucoup, on recherche des agents de ligne, il paraît, de maintenance, de production, etc. À l’intérieur, c’est chaque fois la même scène : un homme, ou une femme, scrute le papier, à la recherche d’une ligne probante. Ryad se gratte la nuque, de la gêne. Il ne vaut rien. Zéro. Il le sait. Voilà sa valeur, aujourd’hui. C’est limpide. Et pourtant, il a obtenu son baccalauréat, sans brio, non, mais c’est un bout de chemin, déjà : ses parents ne savaient ni lire ni écrire. L’homme, ou la femme, relève la tête, dubitatif. Ensuite, ça dépend des employés. Certains, gentiment, tendent un dossier : « On vous appellera, au cas où. » Ils n’appelleront pas. Ils n’ont pas appelé. Chez ONEPI, on l’interroge après le survol d’un CV guère éloquent : « Et vous voulez travailler dans quoi ? » Ce que vous voulez, ce que vous avez. Mais ils n’ont pas grand-chose, et rien pour lui. Chez Adecco, la responsable ne prend même pas le CV. Mince, c’est le minimum de politesse.

Ces agences ont poussé comme des champignons : en 1985, Amiens en comptait sept, onze en 1990, trente-six aujourd’hui. C’est un point de passage obligé pour les jeunes peu qualifiés, la porte d’entrée dans le monde du travail, bien avant l’ANPE. Étroite, la porte, et froide : les refus ne sont accompagnés, ici, d’aucune offre de formation, projet professionnel, plan de financement, etc. qui relanceraient le candidat éconduit sur de nouveaux chemins.

Juste un marché aux bras.

Le taux de chômage des jeunes, en France, s’élève à 25 % (quand ils se signalent à Pole Emploi...). Avant la crise, 1,5 million d’entre eux étaient considérés comme « NEETS » - ni en emploi, ni en formation. Pour ceux employés, 26,8 % sont en CDD (trois fois plus que la population active), 19,4 % en intérim (dix fois plus…). Et sans même évoquer les non-qualifiés : chez les jeunes diplômés du supérieur, le taux de travailleurs précaires est trois moins plus élevé que chez les sans diplôme. Qui constitue encore une protection.

Il faut ces chiffres en tête, je pense, et cette séquence dans les agences, l’humiliation cachée sous ces données, pour saisir les découragements et renoncements, dits à demi-mot, sans s’étendre, par ces jeunes d’Amiens-Nord. Ils savent, ils savent d’expérience, ils savent d’avance les échecs à subir, les rejets.

« Jamais ils ne m’ont dit : ‘Tu me déranges’ »

Lounès, Hamid, Mérouane, jeunes d’Amiens-Nord au chômage

Lounès : J’ai arrêté l’école il y a deux ans. Je cherche du travail, mais j’y arrive pas.

Le rapporteur : Et vous êtes allés à la mission locale ou pas ? Vous avez vu des éducateurs qui vous diraient vous devriez essayer ça ?

Lounès : Non. Je n’ai jamais vu personne.

Hamid : Je suis à la recherche d’un emploi mais ça n’aboutit à rien, c’est tout. J’avais fait un BEP de logistique, j’ai arrêté à 17 ans.

Le rapporteur : Et tu es déjà allé à la mission locale ou pas ?

Hamid : Ouais, j’y suis parti, mais ils ne m’ont jamais rappelé. Je suis allé à Pôle Emploi aussi, mais c’est pareil, y a rien. Mission locale, ils ne m’ont jamais rappelé et puis j’ai rien.

Mérouane : J’ai fait un peu de missions à droite à gauche, d’intérim, de logistique à l’usine Amazon, manutention, tout ça. C’est des missions d’une semaine, quand une semaine une fois ils appellent pour deux jours, c’est du remplacement. En fait, ils appellent quand ils veulent. Ce n’est pas quelque chose sur du long terme. C’est toujours quelque chose qui dure pas très longtemps quoi. Oh, on nous a dit à droite, à gauche, des trois jours par-là, une semaine par-là. Mais derrière, y a pas le chômage. Et c’est pas ce qui nous permet d’avancer non plus.

 

Ces jeunes, de quartier populaire, ne sont pas « sans diplôme » : Ryad est titulaire d’un baccalauréat, Mérouane a entamé un BTS, Hamid a un BEP logistique. Mais sans emploi – on y reviendra – c’est toute leur vie qui est à l’arrêt : logement, sport, vacances, copines, c’est toute leur vie qui dépend de cette étape : l’insertion sur le marché du travail.

Le contrat à durée indéterminée apparaît alors comme un Graal, inatteignable, comme un mirage. Ainsi de Jonathan, passé chez Amazon, Médiamétrie, Mario’s Pizza, etc. et pour qui le « CDI » revient telle une obsession – au point de nous faire rire.

 

« Moi, je vois que le CDI ! »

Jonathan, intérimaire, Amiens

Jonathan : J’ai déménagé, mais sans CDI... Pour moi, c’est un CDI. Sans CDI, on n’a rien. Sans CDI, on peut pas avoir d’appartement. Là, je me retrouve à payer une maison à 700 euros parce que le propriétaire accepte. Mais toutes les aides, je me suis vu refusé parce qu’on me demande un CDI. Là, on me donne des vacations, des intérims… Mais c’est trop dur ! C’est précaire ! C’est rien ! On vous donne pas de chances. Et qu’on ne me dise pas que je ne vais pas chercher du boulot, que faut faire des études ! J’ai tout fait : le boulot, études, chercher tout seul. Personne peut me faire la morale. J’ai tout fait ! Et jusqu’au jour d’aujourd’hui, j’ai pas de CDI, rien ! J’ai fait tout ce qu’il faut pour avoir un CDI et rien. Et je sais que sans ça, c’est trop galère. Là, je me retrouve en fait avec plus rien, par exemple. Fin mai, j’ai plus rien.

Le rapporteur : Qu’est-ce que vous pensez qu’il faudrait faire ?

Jonathan : La révolution.

Le rapporteur : Oui mais pour faire quoi ? Qu’est-ce que vous voudriez ?

Jonathan : Moi je vois que le CDI. Un CDI, un truc indéterminé. Quelque chose qui nous permette d’avoir du travail. Parce que si on nous donne un travail pour nous dire au bout de cinq mois « bah voilà, c’est fini. Tiens, tes papiers, assedics », ça c’est rien.

Le rapporteur : Tu penses par exemple qu’il faudrait surtaxer les contrats précaires type intérim, CDD. Tout ça, tout...

Jonathan : Faut les enlever.

Le rapporteur : Faut les enlever ?

Jonathan : On ne fait que dépanner. Il faudrait les enlever.

 

Étudiant, brièvement, en BTS, Jonathan cumulait déjà les cours et les petits boulots : animateur le mercredi, Médiamétrie le soir. Et c’est toute une jeunesse populaire qui, sans soutien parental, ou alors maigre, même durant ses études, doit s’adonner à la course aux jobs.

 

« J’ai renoncé »

Zoé et Alexandre, étudiants, Amiens

Zoé : L’année dernière, j’étais boursière. J’avais les transports gratuits, 100 € par mois, les APL. Et puis, ma sœur a arrêté les études. J’ai perdu un point dans leur classement, et du coup, ils m’ont tout coupé. Je galère.

Le rapporteur : Comment tu t’en sors ?

Zoé: Je fais hôtesse, dans des supermarchés, ou à Mégacité, dans les vestiaires. Comme je rame dur, je me suis rendue au Crous, je leur ai expliqué : mes parents ne me donnent pas d’argent, faut que je paie le loyer, que je fasse des courses. J’avais besoin. Tu sais ce qu’elle m’a répondu ? « Vous avez l’air à bout. » Allez voir une psychologue.’ Mais il me faut des sous! Pas une psychothérapie! Je lui ai renvoyé un mail, pas un SOS, mais genre. Devinez sa réponse ? « Vous êtes allé voir un psychologue ? » Comme si, le souci, il était dans ma tête, et pas sur mon compte en banque.

Alexandre: J’étais en licence d’histoire et là, je me suis rendu compte que j’avais un rêve de gosse à portée de main: l’archéologie. Y avait un Master pro là-dessus, et j’hésitais.

Le rapporteur : Pourquoi tu hésitais ?

Alexandre: Parce qu’il y avait deux stages de trois mois, non rémunérés. C’était compliqué. J’avais déjà un prêt de 6 000 € sur le dos. Je bossais à Brico-Dépôt, au Gaumont, à la fac, dix à quinze heures par semaine, pour surnager. Et ces jobs-là, une fois en stage, éloigné d’Amiens, je devrais les lâcher. L’alternative, c’était de prendre un nouveau crédit, mais pour moi c’était hors de question. Donc, j’ai renoncé, et à la place, je suis entré chez Médiamétrie. Téléconseiller, je n’ai vraiment pas envie de faire ça longtemps...

Le rapporteur : Y en a d’autres qui se sont pris des crédits, comme ça ?

Zoé, qui lève son bras : Ma sœur est en entrée à Paris, dans une école, et mes parents ont payé pour. Après ça, ils m’ont dit: ‘On ne peut plus, débrouille-toi.’ J’ai pris un crédit de 25 000 €, pour toute la durée de ma formation.

 

« Ma difficulté, c’est qu’on a un stage »

Maxime, en master de psychologie à Amiens

 

Maxime : Ma difficulté, c’est qu’on a un stage de cinq cents heures à faire, mais il est non rémunéré, puisque « psychologie », c’est pas considéré comme « personnel essentiel ». Et dans mon centre pédopsychiatrique, on travaille parfois le samedi. Donc, ça me bloque dans mes recherches d’emploi, soit le week-end ou soit pendant les vacances aussi.

 

À l’Université de Picardie Jules-Verne, avec 54 % de boursiers, et une large majorité de primo-étudiants : c’est-à-dire que leurs parents ne sont jamais entrés à l’Université, que la plupart ne sont pas titulaires d’un baccalauréat. C’est déjà un saut d’obstacles, dès lors, que d’être arrivé là, c’est un univers nouveau à appréhender, et qui est source d’appréhension, c’est une épreuve que les épreuves. Mais voilà que, plutôt que de consacrer toute leur énergie, tout leur temps, toute leur volonté à leurs études, ils doivent gagner leur pain à côté. On leur rajoute un boulet au pied.

 

« Il y a des amphis que je ratais »

Florian, en master d’urbanisme, Amiens puis Rennes.

 

Florian : J’ai dû travailler pour payer mon loyer. Cette indépendance a un prix, qui se ressent aussi pendant les études. Il fallait parfois que je quitte un cours ou les travaux de groupe. Travailler en même temps que les études, ça a un poids, quand même qu’il faut assumer.

Le rapporteur : Vous faisiez quoi comme travail ?

Florian : Je donnais des cours de musique et j’étais serveur dans un restaurant, les deux en même temps. J’avais droit à la bourse, échelon 3, à Amiens 160 €, 360 € à Rennes, car la bourse est majorée selon la distance avec le foyer des parents. Avec les APL, la bourse, les deux salaires... j’étais à 700-800 euros grosso modo.

Finalement, j’ai réussi à valider mes diplômes. Alors que, voilà, quand on travaille dans un restaurant, à midi il faut être prêt, et parfois à 14 h le service n’est pas terminé. Donc, il y a des amphis que je ratais quasiment en entier, d’autres fois je ratais la fin d’un cours et le début du suivant. Mais je m’organisais avec mes camarades pour rester à flots.

 

Les emplois du temps, avec les temps de l’emploi, relèvent parfois de l’exploit :

 

« Je suis chez la personne à 6 h 50 »

Amanda, étudiante en anglais et chinois, Lyon.

 

Amanda : Pendant l’année, normalement, j’ai deux boulots de baby-sitter. Un le matin, à 7 h, il faut que je me lève à 5 h 30, que je prenne le bus à 6 h 20, et je suis chez la personne vers 6 h 50. Je dépose le petit garçon à l’école à 8 h 30 et ensuite, soit je vais en cours, soit je reviens ici. Et le soir, entre 16 h 45 et 18 h 45, parfois plus tard.

On a des groupes Facebook, un groupe LEA, un groupe Anglais-Chinois, un groupe par année… Et ça discute beaucoup des boulots, les bars le soir, les boîtes de nuit, les caissiers, les boulangeries le week-end…

Le rapporteur : Deliveroo et Uber Eats ?

Amanda : Non, ça, ça ne paie pas assez. Il faudrait y passer ces journées. C’est surtout des personnes en situation irrégulière, je crois.

Sur notre groupe Facebook on cause beaucoup des dispenses d’assiduité : à partir de combien d’heures on peut les obtenir ? Si on a plusieurs contrats, est-ce que ça se cumule ? Pourquoi les étudiants étrangers n’y ont pas droit ?

 

 

Dans Le Destin des générations, Louis Chauvel alertait sur des « générations sacrifiées », avec un « déclassement systémique » : « Un nombre croissant de diplômés se partagent un nombre stagnant de positions sociales confortables, dont le niveau de rétribution nette décline. » Pour Cécile Van de Velde, une autre étape est depuis franchie : « Ce qu’on est en train d’atteindre est plus existentiel. Le déclassement, il est relativement intériorisé, on ne se compare même plus à ses parents. Ce qui est en train de monter, c’est le vol de vie, l’idée qu’on ne peut plus à la fois vivre sa vie et gagner sa vie. Avec le sentiment que ‘même construire sa famille, ça devient un luxe’. »

Ce déclassement vaut dès les « petits boulots », de plus en plus petits, passant au « mini job » : « La proportion d’étudiants qui, à côté de la fac, travaillent demeure à peu près constante depuis deux décennies, analyse la sociologue Vanessa Pinto. En revanche, ce qui a changé, c’est le contenu de leurs emplois : auparavant, c’était lié à leur cursus, comme pion dans un collège, animateur, ouvreur dans un théâtre, ou donnant des cours particuliers. Désormais, il n’y a plus de lien avec le monde de l’éducation, de la culture : c’est livreur, caissier au supermarché, téléconseiller en centre d’appels… »

Avec une hausse, mesurée, documentée, des taux d’échecs.

On mesure l’injustice. Alors que les familles bourgeoises, ou simplement aisées, font de leur mieux – et on les comprend – pour que leurs enfants se consacrent pleinement à leurs études, alors qu’elles ont déjà légué un immense capital culturel, la jeunesse populaire, entrée à l’université par la petite porte, doit, elle, se débrouiller. Et souvent abandonner.

C’est un gâchis, me semble-t-il, pas seulement individuel, pas seulement pour ces jeunes, mais pour la France : en ajoutant « études + emploi », on les disqualifie, et on déqualifie le pays. Ils auraient pu atteindre un niveau de compétences, gagner en savoir et en savoir-faire, apporter davantage dans leur carrière, et pour des raisons pécuniaires, financières, ce ne sera pas le cas. C’est un investissement humain gâché.

Et je vois un autre gâchis : ces étudiants-salariés occupent, évidemment, des emplois, des emplois souvent peu qualifiés, pas forcément formidables, mais qui pourraient revenir aux « NEETS » pour mettre le pied à l’étrier.


La vie serrée

 

Cette expression, d’abord, je veux la prendre au sens propre : une vie à l’étroit, dans un espace rétréci.

 

Amanda : J’ai passé les deux mois de confinement ici, dans cette chambre.

Le rapporteur : Dans ces 18 mètres carrés ?

Amanda : Oui, j’étais déprimée, mais j’avais trop peur de ramener le virus chez moi. J’ai des proches asthmatiques…

 

Sans un lieu à soi, quand on prolonge son existence chez ses parents : 65 % des 18‑24 ans vivent chez leurs parents, et un million de jeunes aimeraient en partir, des « Tanguys » mais malgré eux et pas bienheureux. Dans un appartement bien petit, quand l’indépendance immobilière est conquise, mais que le loyer engloutit toutes les ressources : « En 1985, compare la sociologue Fanny Bugeja-Bloch, les moins de 25 ans consacraient déjà un budget deux fois plus élevé que les plus de 75 ans à se loger. Ce ratio est passé à trois fois plus aujourd’hui, un fait typiquement français. »

Vu ce poids dans les dépenses, c’est sur le logement, et sur des calculs, que s’ouvrent bien souvent nos entretiens :

Maxime : Et je n’arrive pas à subvenir à tous les besoins. Par exemple, j’ai 150 euros d’APL, j’ai 100 euros de bourses aussi. Et ça me fait 250 euros. Le logement, déjà, à lui seul, coûte 350 euros. Donc, c’est 100 euros que je dois débourser de ma poche chaque mois, du coup, finalement, 100 euros que je dois trouver, rien que pour le loyer, sans compter l’alimentation et le reste.

Loudmila : Déjà, j’ai un appartement d’un loyer de 390 euros et des APL. Donc, par soustraction, je paye mon loyer que 171 euros. Et je veux vraiment le garder parce que, pour l’obtenir, j’ai vraiment dû me débrouiller toute seule.

 

C’est qu’un « fossé intergénérationnel », là aussi, s’est creusé : « En trente ans, poursuit Fanny Bugeja-Bloch, la part des moins de 25 ans logés dans le parc locatif social a été divisée par deux. C’est un phénomène énorme : on est passés de 26 % dans les années 80 à 13 % aujourd’hui. Et seuls 2 % des étudiants sont hébergés dans des résidences universitaires. » Les jeunes, déjà plus pauvres pourtant, doivent massivement se tourner vers le locatif privé, et vers le plus coûteux du privé, dans les métropoles, à proximité des emplois ou des études. C’est un flux financier colossal : des pauvres locataires jeunes vers de riches bailleurs plus âgés (70 % des bailleurs ont plus de 50 ans).

« Dans les années 80, le coût pour disposer d’une pièce d’habitation par personne était identique chez les ménages modestes ou aisés. Mais depuis, un écart considérable s’est creusé : les plus pauvres payent aujourd’hui 2,5 fois plus que les riches pour disposer d’une pièce d’habitation par personne. Et parmi ces pauvres, bien sûr, les jeunes. C’est un phénomène nouveau, et qu’on ne retrouve nulle part en Europe. Donc ça pèse très lourd dans leur budget, ils vont devoir rogner sur d’autres dépenses de première nécessité. Et ils s’adonnent moins aux loisirs qu’il y a trente ans. Ces inégalités de classes d’âge, face au coût du logement, c’est typiquement français. »

Et de fait, une fois payé le loyer, c’est sur tout le reste qu’il faut « serrer ». Sur les besoins essentiels, comme déjà évoqué, sur l’alimentation :

 

Ilyes : Une fois que le loyer est payé, 155 euros avec les APL, il ne me reste plus rien. Pour la nourriture, des amis m’en donnent parfois, ou je cherche des magasins discount. C’est vraiment de la survie. Je ne suis plus dans la vie, là, depuis un an. Ne serait-ce qu’acheter de la viande, acheter du poisson, acheter des légumes frais au marché, ça, maintenant, c’est plus du tout possible.

Gabrielle : Mon loyer est de 850 euros, j’ai 400 euros d’APL. C’est cher, mais je me sens en sécurité, là, je me repose. Je me prive sur la nourriture. Je ne mange qu’un repas par jour, soit le matin, soit le soir. Je suis allée deux fois aux Restos du Cœur, mais comme il y avait une queue monstre, là-bas je suis partie. Je demande souvent à mes amis pour manger chez eux, et ça ne les gêne pas trop...

Sébastien : Pour la nourriture, j’ai toujours su faire avec un moindre budget, et c’est vrai qu’il y a des moments on mange pas à sa faim, ou on mange pas tout simplement. Donc quand le frigo est vide, il est vide.

Le rapporteur : Ça, ça vous est arrivé dernièrement ?

Sébastien : Ouais. Il arrive même que mon corps se soit tellement tellement épuisé à ne manger qu’une seule fois par jour que parfois je n’ai pas faim et je ne mange pas parce que l’organisme s’est habitué à pas boire ou manger à des intervalles très espacés.

 

 

Sur la santé :

 

 

Gabrielle, qui souffre d’une hémiplégie : Bien sûr que je me prive sur mes soins. Surtout de la kiné. Normalement, je dois faire de la kiné toutes les semaines... Je n’en fais presque jamais. Et là, on m’a découvert un kyste au sein qui n’était pas bénin, malheureusement. Je dois voir un gynécologue tous les deux mois, pour savoir s’il grossit ou pas, si on doit l’opérer ou pas. Je vais au planning familial, pour ne pas payer.

Loudmila : Je n’ai pas les moyens d’aller chez le médecin généraliste, ni chez un gynécologue. C’est très cher, ça monte toute de suite à quarante euros. Du coup, je vais à l’hôpital quand j’ai un problème de fille, genre une cystite, un truc comme ça. Ma pilule contraceptive me coûte 30 euros. D’ailleurs, j’ai dû prendre rendez-vous chez le dermatologue parce que là, ça devenait obligatoire, et j’ai payé 50 euros. Elle m’a prescrit des médicaments. Je n’ai pas pu tous les acheter. Y avait sept médicaments. J’en ai acheté que deux, dont un qui était remboursé par la Sécu.

 

 

Faute d’argent, le handicap n’est plus atténué :

 

« Mais il est sourd, celui-là ? »

Maxime, en master de psychologie, Amiens.

Maxime : C’est le pire, la santé. J’ai mes appareils ici, mais je suis malentendant. Là, vous parlez audiblement, donc ça me va. Mais pareil, ça a un coût. C’est 100 € par mois d’entretien, les appareils auditifs, et je ne peux plus les mettre. Ils sont là, je les ai.

Avant, c’était à demi-remboursé. Maintenant, ce n’est plus du tout remboursé par la Sécu. Ils estiment que mon handicap n’est pas assez grand pour nécessiter une prise en charge. Du coup, je ne peux pas porter mes appareils. Et ça fait douze ans que je les ai. Je ne peux pas les changer non plus puisque mes parents les ont payés. Ils coûtaient 4 000 euros et ils ont payé de leur poche 2 000 euros. Donc, je ne peux pas les changer non plus. Sinon, j’ai l’habitude de lire sur les lèvres. Mais avec le contexte de crise sanitaire, je ne peux plus. Donc d’un handicap qui devrait être personnel, je suis obligé de le dire aux gens finalement... Ça arrive plein de fois. Je me rends compte de mon handicap maintenant, depuis que je suis obligé de demander aux gens de répéter. Y avait une caissière l’autre fois qui m’a dit : « C’est bon ? Vous m’entendez ? » J’ai dit : « Oui, oui. - Vous êtes sûr, hein ? », en appuyant sur le fait que j’entendais pas, quoi. Et plein de choses comme ça, finalement : des soupirs, des « il est sourd, celui-là » aussi. Et puis sans compter des profs qui ne parlent pas fort, c’est tout de suite infernal. En stage, on est là pour prendre en charge des personnes, je leur fais répéter tout le temps. C’est pas le must, quoi.

 

 


Se loger, se nourrir, se soigner : dans cette jeunesse populaire, étudiante ou non, ces besoins de base ne vont déjà pas de soi. Alors, pour les « extras » …

 

« Sauf le dernier Avenger… »

Amanda, en master d’anglais et chinois, Lyon

Amanda : J’ai passé les deux mois de confinement ici.

Le rapporteur : Dans ces 18 mètres carrés ?

Amanda : Oui, j’étais déprimée, mais j’avais trop peur de ramener le virus chez moi. J’ai des proches asthmatiques…

Avant, je rentrais chez mes parents tous les week-ends. C’était quand ils m’aidaient, mais là ils ne peuvent plus, vraiment plus, ils ont eux aussi des galères. Donc, j’y retourne une fois tous les deux mois. Déjà, j’ai mon abonnement au TCL, les bus de Lyon, à payer, c’est 32,50 euros par mois. Mais l’aller-retour chez moi, à Tarare, 11 euros et 20 centimes avec les réductions, je ne peux pas.

Le rapporteur : Et pour la culture ?

Amanda : Le cinéma, le théâtre, je n’y vais pas… Sauf le dernier Avenger, je voulais vraiment pas le rater, j’ai mangé sur mon budget.

Le rapporteur : Mais le Crous, ils vous proposent des spectacles ?

Amanda : Non, je ne crois pas. Moi, du Crous, je reçois juste un mail en janvier : ‘faites votre dossier’, je le remplis et voilà. Peut-être qu’en allant à leur bureau physique, mais je ne les vois jamais.

Le rapporteur : Y a pas d’agents qui passent ?

Amanda : Non, et ici, il n’y a pas de parties communes, on n’a pas d’interlocuteur. Les autres étudiants, on les croise juste dans l’ascenseur. Quand je suis arrivée à l’Université, je ne connaissais rien du tout. Je ne savais pas où il fallait aller, à qui il fallait parler, j’étais lâchée dans la nature. Il faudrait des journées d’orientation spécifiques.

 

Se payer les livres pour les cours, tout simplement, relève du montage financier :

« J’ai encore plus peur pour le mois d’après »

Lucas, étudiant en histoire et en arabe, Paris

Lucas : La nourriture, je me suis restreint dessus à un moment, mais j’ai arrêté, pour ma santé. Maintenant, c’est sur les bouquins. À la fac, les profs vous disent “vous achetez ces quatre livres” et puis vous devez les étudier, et en plus, avec le confinement, on ne pouvait pas aller à la bibliothèque.

Le rapporteur : Donc, c’est sur le budget formation études, finalement, que tu as réduit ?

Lucas : Oui. Et par rapport aux livres, je ne comprends pas pourquoi il n’y a pas de prêt de livres à la fac. On est tous embêtés. On est tous obligés de s’envoyer des manuels, je fais des scans pour mes camarades, que je leur envoie. On est beaucoup à être dans ce cas-là, à se débrouiller.

Le rapporteur : Tu penses que ça pèse sur la réussite de tes études de ne pas voir les manuels ?

Lucas : C’est pas seulement une question de ça, c’est une question d’avoir peur. Je perds l’argent que j’ai de côté, j’ai encore plus peur pour le mois d’après. De ne pas y arriver, de ne pas payer mon loyer

Sébastien : Les livres, j’ai souvent demandé à mes camarades de me les prêter pour pas avoir à les acheter. Je ne suis pas en Droit, encore heureux ! Mais même en Histoire, vous voyez, en 1ère année chaque prof fait la pub de son livre qu’il vient d’écrire, sachant que c’est 25-30 euros le livre, vous avez quatre livres par semestre... Voilà le compte est rapidement fait !

Maxime : Plus on monte dans les spécialisations, plus les livres sont chers, plus ça réclame des formations. J’en ai regardé un sur l’EMDR, et il coûte 50 euros. Tous les livres coûtent 50 euros. Et les spécialisés ne sont pas en bibliothèque.

 

Sans compter – et ça compte, en fait – l’ordinateur, devenu un impératif :

« Comment je vais faire cet été ? »

Loudmila, étudiante en licence de Science-politique, en rupture familiale

 

Loudmila : Peu de temps après, on a été mis en distanciel, et il fallait tout faire sur ordinateur. Sauf que moi, je n’avais pas d’ordinateur. L’ordinateur, c’est un certain coût, et je n’avais vraiment pas les moyens de me l’acheter. Donc, je faisais des allers-retours chez des amis qui me prêtaient leur ordinateur, sachant que moi, je n’ai pas d’Internet en dehors du Wi-Fi de ma propriétaire. Sur mon téléphone, je n’ai pas d’Internet. Jamais. Donc je ne pouvais pas faire de partage de connexion ou quoi.

Il me fallait un ordinateur.

Du coup, j’en ai acheté un à 390 euros, avec des paiements différés, en quatre fois. Chaque mois, je me suis retrouvée à être prise environ de 90 euros. Plus le loyer de 171 euros, plus le découvert, ça faisait une fin de mois très, très difficile.

 

 

C’est la vie, dans toutes ses dimensions, qui se trouve réduite :

Le rapporteur : Sur la culture : l’achat de livres, le cinéma, le théâtre ?

Maxime : Euh, non, rien du tout de tout ça.

Le rapporteur : Parce que ça t’intéresse pas ?

Maxime : Ah nan, pas du tout !

Le rapporteur : Des concerts ?

Maxime : Non, pas de concerts. Je viens de penser à autre chose, c’est le sport. À mon arrivée à Amiens, j’étais rattaché au club d’athlétisme. J’étais sauteur en longueur, avec un certain niveau, et donc ma licence était prise en charge. Quand je me suis blessé, j’ai perdu cette attache au pôle espoir, et j’ai dû arrêter l’athlétisme puisque, du coup, ma licence n’était plus payée. C’est 200 euros par an.

Le rapporteur : Donc du coup tu ne fais plus de sport ?

Maxime : Ben, chez moi, du coup.

Le rapporteur : Je peux te poser une question encore plus personnelle ? Est-ce, ne pas avoir d’argent, ça limite tes relations amoureuses ?

Maxime : Alors j’y ai pensé, il n’y a pas longtemps, en plus ! Et je me suis dit que ça pouvait nuire... On a toujours cette idée, on va rencontrer quelqu’un et finalement on va faire quoi ? On va manger où ? On va aller où ? Tout ça, quoi.

Le rapporteur : Tu n’auras juste à lui offrir qu’un plat de pâtes chez toi, quoi ?

Maxime : Voilà.

Le rapporteur : Et partir à l’étranger... parce que du coup tu pars jamais en vacances ?

Maxime : Non, non. Ça, pareil, c’est un rêve, mais j’y pense pas trop. Je me dis que c’est inaccessible pour l’instant.

 

 

« Les voyages forment la jeunesse », dit-on.

Sans même évoquer le bout du monde, à l’intérieur de nos régions, « voyager », ou se déplacer, n’est donné :

 

Cassandre : Depuis Noël je ne suis pas retournée chez mes parents, en Franche Comté, parce que les trains c’est cher. Je vais essayer d’y aller à la mi-avril. Je pense clairement que mes parents vont nous payer le billet de train, parce que je ne vais pas pouvoir me le permettre.

 

Là encore, c’est la famille qui subvient. Mais quand elle n’est pas là…

 

Loudmila : J’ai un stage qui arrive en mai, c’est vraiment pour moi une belle opportunité. Sauf qu’il est à Paris. Le problème, c’est comment je vais payer les transports, l’aller-retour, ou alors me loger là-bas...

 

D’autres optent pour la fraude.

 

« La seule solution, c’est de faire des gosses »

Laurelyne, en recherche d’emploi, Pas-de-Calais

 

Sur une route de campagne, à la sortie de Mamers, dans le Pas-de-Calais, j’avais pris Laurelyne en auto-stop. Je la déposerais à la gare de Lillers, où elle remonterait sur Béthune : « Je ne paie jamais mes billets. Le dimanche, souvent, le contrôleur ferme les yeux. »

Mais c’est un autre souci de mobilité qui la taraudait :

« On m’a proposé un CDI, à Metz, dans un hôtel. J’étais prête à partir là-bas, mais j’avais pas d’argent pour déménager. Pour emporter mes affaires en Lorraine, il fallait que je loue une camionnette, 250 €, et que quelqu’un me conduise. Je n’ai pas le permis.

Le conducteur : Mais ton copain, il ne pouvait pas ?

Laurelyne : Lui non plus, il n’a pas le permis. Et on vient de se rencontrer, c’est trop tôt pour demander ça à sa famille.

Le conducteur : Pôle emploi, ils ont pas une « aide à la mobilité », un truc comme ça ?

Laurelyne : Je suis allée voir. Ils ont supprimé cette aide. La dame elle m’a expliqué qu’avec tous les chômeurs, ils faisaient des économies, et donc que ça n’existait plus. Je me suis dit : « C’est pas possible, y a bien quelque chose pour moi », mais non : y a rien. Il faut que j’aie 25 ans. Avant ça, ils comptent sur les parents, sauf que moi, mes parents, il faut pas que je compte dessus…

 

Le conducteur : Tu fais comment ?

Laurelyne : J’ai reçu 50 € de la commune.

Le conducteur : 50 € !

Laurelyne : La seule solution, c’est de faire des gosses. Ma sœur, elle a 19 ans, elle vient de faire un gosse. Je lui ai dit, « c’est bon, maintenant t’auras droit aux allocs… »

J’ai pris de ses nouvelles, plus tard.

Le conducteur : Ça va ? Tu as pris des vacances ?

Laurelyne : Je voudrais bien mais j’ai pas d’argent. Je suis allée une fois à la mer, avec le train à 1 €, mais il a plu toute la journée ! Sinon, le reste du temps, j’ai cherché du travail.

Le conducteur : Et tu en as trouvé ?

Laurelyne : Je viens de terminer ma période d’essai chez Cora, c’est la mission locale qui m’a proposé ça. Ils m’ont payé 230 € les six semaines, alors que je faisais les 35 heures et tout ! C’est affolant.

Le conducteur : Et c’est terminé, là ?

Laurelyne : Oui, mais ils vont m’embaucher pendant six mois en contrat pro.

Le conducteur : Contrat pro, ça veut dire que tu as une formation ?

Laurelyne : Nan, enfin oui, mais c’est à l’intérieur de l’entreprise, pour tenir la caisse, mais j’ai déjà fait ça chez Match pendant toutes mes études. C’est pour qu’ils puissent toucher les aides, ils sont exonérés je crois.

Le conducteur : Tu seras payée combien, là ?

Laurelyne : 50 % du Smic. Et dans six mois, rebelote.

 

Dans Les Dérouilleurs, Azouz Bégag montrait l’importance de cette expérience : partir. Quitter son quartier, sa ville, se « dérouiller » de ses habitudes. Mais à un âge où le monde devrait s’ouvrir, c’est l’inverse qui se produit, que l’on produit. La vie se rétracte, se rétrécit, se réduit à la survie.

Encore, les étudiants avancent, intellectuellement, vers un diplôme, qui offre une issue sociale, une lumière à l’horizon : leurs années de privation sont un investissement. Pour les autres, l’existence fait juste du sur-place, à l’arrêt, avec des découragés, des désespérés d’avance.

 

« Jamais ils ne m’ont dit : “Tu me déranges” »

Lounès, Hamid, Rachid, Malik, jeunes d’Amiens-Nord au chômage

 

Lounès : J’ai 19 ans, je suis encore chez mes parents, j’ai pas de sous, rien.

(Je souligne le « encore », qui même court en dit long.)

Hamid : J’ai 20 ans, sans emploi je vis encore chez ma mère, je n’ai aucun revenu.

Le rapporteur : Sur les déplacements, vous avez une voiture ?

Lounès : Non même pas, rien.

Le rapporteur : Et si je puis me permettre, psychologiquement, vous vivez comment ? Vous faites quoi du coup pendant vos journées ?

Lounès : Je suis découragé. La journée je reste posé au quartier.

Le rapporteur : Est-ce que vous faites du sport ? Vous êtes inscrit dans un club ?

Lounès : Non, ça coûte cher. Si j’avais la chance, j’irais à la boxe, peut-être à la piscine, la natation, mais payer une licence tous les ans...Ça aurait été gratuit, j’y serais allé direct.

Mérouane : De la boxe, j’en faisais, plus petit. Mais maintenant, plein tarif, c’est 250 €.

Le rapporteur : Et là, vous n’avez croisé aucun animateur de rue, qui vous dit il a tel ou tel truc qui peuvent exister pour toi ?

Mérouane : Avant si, quand j’étais petit, maintenant il y a plus rien. On ne les voit plus.

Rachid : J’ai 21 ans. Chez moi, je ne fais rien, j’ai rien. Je n’ai pas de permis, je n’ai pas de voiture. Je vis chez mes parents. Mon père ne travaille pas, et ma mère elle n’a pas un salaire de ministre. Du coup, c’est dur à la maison après on s’adapte, on n’a pas le choix.

Le rapporteur : Est-ce que vous vous privez sur des choses ?

Rachid : Bah moi, je ne suis jamais parti en vacances de ma vie. C’est un exemple bête, mais je ne connais rien à part Amiens-Nord, rien du tout. La mer, des fois j’y vais avec les copains, parce qu’ils ont le permis, mais moi-même, demain, si je veux aller de moi-même, je ne peux pas. Pourtant, je vais avoir 21 ans, mais je ne peux pas.

Le rapporteur : T’as l’impression de rien faire de ta vie ?

Rachid : Moi, c’est quoi ? Je me réveille le matin, je sors, je passe la journée dehors, je rentre. Je gagne rien, y a rien qui rentre, y a rien qui sort. J’ai l’impression que je n’avance pas, j’ai l’impression que j’ai encore 14 ans. Je suis là, avec mes copains, on s’amuse, mais on grandit à côté. J’ai l’impression qu’on n’évolue pas en fait. Et ça c’est triste.

 

 

C’est un abandon qui est énoncé ici, sans envolée, sans logorrhée.

C’est tout un pan de la jeunesse qui est délaissé, parce que leurs familles ne peuvent leur offrir que le gîte et le couvert. Parce que le sport, le permis, le logement, les amours, voir la France, toute leur existence, dépend de l’emploi, l’emploi, l’emploi, et qu’ils s’y heurtent comme à une paroi.


L’État bricolage

Le PACEA, « parcours contractualisé d’accompagnement vers l’emploi et l’autonomie », l’AIJ, « accompagnement intensif des jeunes », l’ARPE, « aide à la recherche du premier emploi », le RSA-Jeunes actifs, le CJM, « contrat jeune majeur », l’EPIDE, « établissement pour l’insertion des jeunes dans l’emploi », les missions locales cela va de soi, le fonds départemental d’aide aux jeunes en difficulté, sans oublier le dervice civique, et bien sûr les bourses du CROUS, plus les aides d’urgence du CROUS, sans compter les aides spécifiques, au logement, à la prépa-apprentissage, au permis, à l’installation… Et tout cela, avec des durées d’engagement variables, avec des critères d’entrée fluctuants, évoluant selon les statuts et les revenus, visant des publics divers, et parfois différent selon les départements !

Pour son entrée sociale, c’est dans un « labyrinthe » que le jeune adulte doit se mouvoir. Un « maquis » admis par tous nos auditionnés :

Cécile Van de Velde : « Il y a un millefeuille d’aides qui est très complexe. On ne s’en sort pas : même des travailleurs sociaux, avec qui je discute, dont c’est le métier, trouvent que c’est difficile pour eux d’avoir en tête tous les plans jeunes qui se sont accumulés. Parce que, comme on n’a jamais voulu agir structurellement, en fait il y a un gruyère à trous. »

Karine Bugeja-Bloch, directrice d’une mission locale, Lille : « C’est très compliqué pour les jeunes, la multiplication des aides. Car ces aides varient aussi selon les départements, ça dépend du milieu associatif, etc. Et la plateforme de service civique crée aussi une complexité, au niveau des statuts, des entrées, des soutiens, des organismes référents. Et il faut ajouter la problématique des limites d’âge. »

Stéphanie, conseillère dans une Mission locale, 93 : « Des fois, on se renvoie la balle. Des jeunes vont voir l’assistante sociale, l’assistante sociale leur dit : « C’est pas nous, c’est la mission locale ». Nous, la mission locale, on n’a pas forcément tous les outils. Après, ça dépend vraiment des endroits, de la commune, du département où ils sont. Les dotations ne sont pas forcément les mêmes, les projets non plus. Par exemple, il existe une aide pour la formation, d’un montant de 500 euros. Mais on ne sait pas qui décide et pourquoi, on ne sait pas comment c’est attribué.

Le rapporteur : Ça, c’est une aide de la Région ou du Département, sur la formation ?

Stéphanie : Là, c’est du département. Alors que oui, c’est la Région qui, normalement, a la compétence. »

Nicolas Duvoux : « Vous touchez là à un point bien diagnostiqué : le degré de complexité du système des aides sociales, qui amène même à ce que les travailleurs sociaux soient eux-mêmes dépassés face à cette illisibilité. D’autant plus que les aides peuvent changer en fonction des structures, des mairies etc. On peine à apporter des aides, simplement parce que l’offre est trop éclatée et qu’elle renvoie à des niveaux administratifs, différents maillons, plusieurs acteurs… »

Cet « imbroglio » produit, forcément, du découragement chez les jeunes. L’entrée dans l’âge adulte, dans leurs droits, même réduits, se fait par un dédale administratif, par une incertitude pour leurs papiers.

 

« C’était très très très compliqué »

 

Sébastien : Alors moi, j’ai oublié de préciser : ma première année dans le supérieur, je n’ai pas eu ma bourse parce que j’ai déménagé en cours d’année... C’est là qu’on se rend compte des difficultés de l’administration.

Loudmila : En septembre dernier, à la rentrée, les problèmes sont revenus. Parce qu’en fait, j’étais au rattrapage. Avec tous mes soucis, j’avais vraiment des difficultés à me concentrer, donc, rattrapage. Et du coup mon dossier d’inscription, je l’ai fait lors de la deuxième session. Sauf que le Crous n’a pas travaillé avec l’université, et du coup, ils ont laissé en ballotage toutes les personnes de la deuxième session…

Gabrielle : Mon tuteur n’a pas fait des choses correctement. Du coup, je me retrouve sans carte vitale, sans mutuelle. Depuis mes 18 ans.

Le rapporteur : Tu n’as pas essayé de refaire ces papiers ?

Gabrielle : Si, j’ai essayé plusieurs fois, mais... enfin, c’est très compliqué. Mon tuteur était chez des indépendants, au RSI. J’étais sur le même régime, il faut que je change…

Le rapporteur : Et on ne t’a pas accompagnée pour tes droits à la Sécu ?

Gabrielle : Non. J’ai vu trois assistantes sociales qui m’ont dit que c’était très très très compliqué. Je suis en train de refaire le dossier. Ça fait quatre fois. Et là, j’ai enfin une réponse de la MDPH, donc maintenant j’essaye d’avoir la mutuelle.

 

 

Pour les jeunes en rupture familiale, notamment, ou sortant de l’aide sociale à l’enfance, on s’attendrait à un accompagnement sans faille, uniforme sur le territoire. C’est tout l’inverse : le contrat jeune majeur n’est accordé qu’à 36 % des ex-ASE. Dans certains départements, ce taux s’élève à plus de 60 %, dans d’autres c’est moins de 20 %, et cette aide se mérite.

 

« Je me suis dit : “Bon, bah, j’abandonne” »

Lucas, en licence d’histoire et d’arabe, Paris

Lucas : Chercher le logement, je l’ai fait tout seul à mes 17 ans. Normalement, l’ASE doit nous accompagner, mais moi, en Bretagne, les personnels administratifs n’ont pas voulu faire. On m’a dit: « Dans un an, tu as 18 ans, tu dois être autonome, donc tu te débrouilles. » Ma chance, c’est qu’une résidence sur Paris m’a accepté. Comme je changeais de région, normalement, j’avais droit à un « contrat jeune majeur », un accompagnement, avec une allocation, jusqu’à mes 21 ans. Il faut faire une grande lettre de motivation. Il faut se vendre, il faut dire « oh bah je suis très bon à l’école et puis mes profs sont contents et puis je veux aller dans cette ville, etc. » Ensuite, c’est vraiment à l’appréciation de l’inspecteur. Moi, ma référente m’a fait comprendre que je ne l’aurais pas, elle m’a dit: « Tu choisiras ta précarité si tu fais des études supérieures. »

Le rapporteur : « Tu choisiras ta précarité » ?

Lucas : Voilà, c’est ce qu’on m’a dit. Ma démarche de contrat jeune majeur allait juste emmerder l’administration, et pour avoir un non. Ça m’a tellement dégoûté, je me suis dit « bon bah j’abandonne » …

À la place, j’ai perçu la bourse, mais ça a tardé un peu, et je la touche seulement pendant dix mois. Parce que l’ASE n’a pas fait son travail, ni pour demander ma bourse, ni pour faire en sorte que je la touche aussi l’été. Et la personne du Crous ignorait que, comme sortant de l’ASE, j’avais droit à douze mois.

Le rapporteur : Cet été, tu ne vas pas avoir de bourse ? Comment tu vas payer ton loyer ?

Lucas : J’ai demandé une aide d’urgence au Crous et encore une fois, le Crous, qui savait que j’étais ancien ASE, ne m’a pas prévenu qu’il y avait une date limite pour poser candidature. Là, j’ai trois mois de retard et j’ai dû envoyer un message qui fait très pitié, « mais cet été comment je vais payer mon loyer ? » Je suis complètement dans le flou.

 

Ballotté de centres en foyers d’accueil, entre « sans famille » et « cent familles », ces jeunes ont connu des enfances traumatisantes. Lorsqu’ils arrivent à 18 ans, s’ils ont obtenu leur baccalauréat (pour 20 % d’entre eux, contre 53 % dans la moyenne nationale), ce sont des rescapés, des « guerriers » qui ont traversé mille épreuves. Mais sont-ils armés pour ce labyrinthe ? Voilà qui rappelle le Colonel Chabert de Balzac, rentré fourbu des guerres napoléoniennes, mais qui allait affronter sa plus longue bataille dans les couloirs des ministères…

« En apercevant le dédale de difficultés où il fallait s’engager, en voyant combien il fallait d’argent pour y voyager, le pauvre soldat reçut un coup mortel dans cette puissance particulière à l’homme que l’on nomme la volonté. Il lui parut impossible de vivre en plaidant, il fut pour lui mille fois plus simple de rester pauvre, mendiant, de s’engager comme cavalier si quelque régiment voulait de lui. Ses souffrances physiques et morales lui avaient déjà vicié le corps dans quelques-uns des organes les plus importants. Il touchait à l’une de ces maladies pour lesquelles la médecine n’a pas de nom, dont le siège est en quelque sorte mobile comme l’appareil nerveux qui paraît le plus attaqué parmi tous ceux de notre machine, affection qu’il faudrait nommer le spleen du malheur. »

 

 

Ce « dédale », ce « millefeuille », c’est un choix politique, idéologique, dans la durée.

Marine Jeantet, déléguée interministérielle à la pauvreté – nommée par le Premier ministre – constate :

Marine Jeantet : Ce qui remonte, c’est que les jeunes en difficulté ont un vrai sujet d’articulation de nos dispositifs : non seulement ils ont du mal à montrer patte blanche à un organisme, quel qu’il soit, que ce soit la mission locale ou autre, ils n’ont plus confiance en personne. […] On est très fort dans l’administration pour fermer des dispositifs très segmentés, ou pour changer de référent à chaque fois et à vous de vous débrouiller.

Comme si cet empilage de « dispositifs » était le fruit, naturel, de « l’administration ». Non, le Gouvernement sait être clair, simple, pour baisser les cotisations à toutes les entreprises, pour instaurer la « flat tax » pour tous les actionnaires, etc. Ce « maquis », il est choisi, voulu, inscrit dans la durée.

Tom Chevalier : Ce problème de lisibilité est complètement lié à une logique de citoyenneté refusée. Comme, à l’inverse des pays nordiques, on ne reconnaît pas le jeune comme pleinement adulte, comme on repousse sa majorité sociale, il y a un trou. Il n’y a pas l’accès au droit commun en dessous de 25 ans. Et donc, l’État ne fait pas rien, mais l’État met en place, à chaque fois, des dispositifs ad hoc, dérogatoires au droit commun, pour telle ou telle situation précisément, ça change en fonction des gouvernements, des prestations différentes selon les différents profils… L’absence d’accès au droit crée cette superposition, cette accumulation des dispositifs, complètement illisible pour les jeunes, avec beaucoup de non-recours.

C’est que l’État est pris dans une contradiction : le jeune est suspect de paresse, c’est par l’emploi qu’il s’en sortira, à sa famille de s’en charger… autant de bonnes raisons de ne pas l’aider. Mais l’évidence embarrasse : la moitié des pauvres ont moins de trente ans. D’où le besoin de combler, à la place d’une couverture universelle, par des dispositifs, spécifiques, circonscrits, pour ne pas « installer dans l’assistanat », et comme ces dispositifs comptent des trous… on ajoute d’autres dispositifs !

Le RSA à 25 ans, l’exclusion, choisie, maintenue, des 18-24 ans, est la marque, évidente, de cette « citoyenneté refusée ».

À la place, est donc instauré le « RSA jeune actif », mais à condition d’être parent isolé, ou d’ « avoir exercé une activité professionnelle pendant au moins deux ans à temps plein (au moins 3 214 heures) au cours des trois ans précédant la date de votre demande », mais bien sûr « les périodes de stage ne sont pas assimilées à des périodes d’activité », même si sont valables « les heures d’activité accomplies dans le cadre d’un contrat de volontariat dans les armées, sauf les heures de formation »… Bref, avec tant de critères et de conditions, à l’arrivée ce RSA jeune actif compte... 734 bénéficiaires ! 734 ! Pour une mesure nationale !

La crise du Covid, c’est bien sûr l’occasion d’inventer de nouveaux « dispositifs » ! Ou d’en ressusciter.

Ainsi de l’ARPE, l’aide à la recherche du premier emploi. Le Gouvernement l’avait supprimée en 2019, il la remet sur pied en février 2021 : réservée aux anciens boursiers, elle leur octroie, durant quatre mois après leurs études, 70 % de leur bourse. Avant 2019, c’était 100 %… y a pas de petites économies.

 

 

Cassandre : J’ai fait la demande [de l’ARPE], mais j’ai eu la réponse hier : refus car je suis déclarée en tant qu’auto-entrepreneure. Donc, même si je déclare un revenu de 0 euro, pour Pôle emploi, je ne suis pas immédiatement disponible pour occuper un emploi. Ça m’aurait fait 177 euros par mois. C’était vraiment une bouée de secours quand j’ai vu la création de cette aide-là. Mais en fait, je n’ai toujours pas le droit à ce qu’on m’aide.

 

Ainsi, également, de l’« aide à l’installation » : à peine lancée, en février aussi, elle fut… annulée le même mois !

 

 

Ilyes : Je m’étais renseigné, parce que je vais déménager et le gouvernement a mis en place une aide pour les jeunes travailleurs qui déménagent. Je voulais la toucher, c’est quand même mille euros. C’est une somme, quoi ! J’ai commencé à faire les papiers, tout ça, sauf que l’aide a été complètement retirée. Il y a eu trop de demandes. J’aurais pu toucher ces mille euros, et ma copine aussi, mais au final, non.

 

Et enfin, et surtout : la « Garantie jeunes », dont les effectifs ont doublé (et tant mieux), étendue de 12 à 18 mois (et tant mieux), mais que le Gouvernement présente comme un remède quasi-miracle, qu’il qualifie volontiers d’« universelle » ! Comment cette aide serait-elle « universelle », alors que le nombre de places en est limité – à 200 000 pour 2021 ? Alors que les étudiants en sont exclus ? Alors que le pays compterait 1 380 000 NEETS, des jeunes « ni étudiants, ni employés, ni stagiaires », dont un tiers en grande précarité ? Alors que tout travail à côté, toute formation, sont interdits, y compris des heures d’autoentrepreneur ? Alors qu’il faut ne viser qu’un but l’emploi, l’emploi, l’emploi, avec des jeunes qui ont parfois, d’abord, des soucis de famille, de logement, de santé à résoudre ?

Car bien sûr, ici encore, on a maintenu nombre de critères. Comme l’indique le site :

« Pour avoir droit à la garantie jeunes, vous devez remplir des conditions d’âge, d’indépendance, d’activité et de ressources. Vous pouvez tester votre situation, et savoir si vous êtes éligible à la garantie jeunes : » Et d’offrir l’accès à un « simulateur ».

Je l’ai testé pour vous.

« Vos parents paient des impôts ? », si vous répondez « oui » un message s’affiche : « D’après les informations que vous avez complétées, vous ne remplissez pas les conditions pour bénéficier de la Garantie Jeunes », et sans s’informer sur ses liens familiaux, sur le versement ou non d’une aide. « Êtes-vous inscrit dans un établissement scolaire (collège, lycée, université...) ? », si oui, le même message, sans savoir si le jeune a décroché, ou quelles sont ses ressources. « Suivez-vous une formation ? », si c’est « oui », c’est encore non, quand bien même cette formation n’est pas rémunérée. « Avez-vous un emploi ? », un « oui » et vous voilà rejeté, et même pour quelques heures d’auto-entrepreneur ou d’Über-Eats, semble-t-il. « Vous recevez l’indemnité de service civique ? », alors le même sort vous est réservé…

Cette garantie jeunes est, par ailleurs, limitée dans le temps. Et ne permet donc pas de mener, dans la continuité, un projet.

 

« On est sans cesse guidé par la peur »

Alix, intérimaire-chômeur, Nord

 

Alix : Pour vivre, j’ai trouvé des petits boulots dans la restauration. J’ai fait onze mois en tout. C’était très précaire, des contrats à la semaine, ou pas de contrat du tout… Du coup, pour trouver un logement, c’était compliqué. Alors, j’ai décidé d’arrêter. Je me suis retrouvé sans rien, sans allocations ni rien. Quand j’ai demandé le chômage, on m’a dit non, que je n’y avais pas droit, et on m’a réorienté vers la garantie jeune.

Le rapporteur : Et vous avez essayé cette garantie jeune ?

Alix : Oui, je l’ai commencée en 2016. Mon projet, c’était de faire valider un DEAU, une équivalence du baccalauréat. Derrière, je voulais, je veux toujours, faire une alternance en HSE, « Hygiène, sécurité et environnement ». En gros, c’est pour faire cadre dans l’industrie, s’assurer que les mesures sont bien respectées. Depuis que je suis jeune, je travaille dans des usines, on est dans une région d’usines, et ce poste m’a toujours intéressé.

Avec la garantie jeune, je devais toucher 500 € par mois et en même temps me former, valider ce diplôme. Sans le bac, je ne pouvais pas faire d’alternance en HSE.

Le rapporteur : Vous avez pu valider votre DEAU, donc ?

Alix : Non, pourtant tout se passait plutôt bien, j’étais à l’université de Lille 1. Le problème, c’est que ma garantie jeune, elle commençait au printemps, et elle ne durait qu’un an. Mon DEAU, ça a débuté en septembre, et il fallait un an et demi pour l’obtenir. Donc, je n’ai pu valider que la première partie : six mois. Et je suis reparti bosser à l’usine.

Le rapporteur : Vous n’avez demandé une extension de la garantie jeunes ?

Alix : On m’a dit non, et je suis retourné travailler. Pourtant, quelque mois après la fin de ma garantie jeunes, la même conseillère de la mission locale m’appelle : « Dans 3 mois, si vous voulez, vous pouvez recommencer une garantie jeune ». Si elle me l’avait proposée tout de suite après l’ancienne, j’aurais pu valider mon DEAU. J’ai quand même accepté, parce que ça me faisait un petit revenu.

Le rapporteur : Tu as finalement passé ton DEAU ?

Alix : Non, je me heurtais au même souci : je ne pouvais pas le valider, puisque les dates ne collaient pas avec la garantie jeunes. J’ai donc fait de l’industrie et de l’intérim.

Le rapporteur : Le DAEU, tu as abandonné l’idée ?

Alix : Non, mais j’attends encore quatre mois, d’avoir 25 ans, de pouvoir enfin être au RSA. Une fois que j’aurai le RSA, je pourrai me remettre au DEAU. Ça me fera une sécurité.

 

Cette multiplication des « dispositifs », avec des critères et des conditions, le gouvernement s’en fait une fierté : il s’agit de faire du « cousu main », du « sur mesure », du « cas par cas ». La secrétaire d’État chargé de la jeunesse et de l’engagement concède, certes :

Sarah El Haïry : « Il y a effectivement beaucoup de dispositifs, y a beaucoup de parcours et parfois, il faut un doctorat politique jeunesse pour trouver son chemin. Mais c’est pour ça qu’il ne faut pas aller vers la simplicité : au contraire, il faut donner les moyens humains aux conseillers qui accompagnent ces dispositifs, de les faire vivre, d’y répondre. À chaque fois qu’on crée un dispositif, c’est au contraire pour permettre à chacun d’avoir la meilleure réponse pour lui. Moi, je ne veux pas d’un nivellement par la généralisation et par le bas, mais au contraire, d’outiller et doter l’information jeunesse, le réseau d’information jeunesse, ceux qui aident dans le fléchage.

C’est extrêmement assumé de dire que chaque jeune n’a pas les mêmes besoins. Je suis obligée de le rappeler, mais un jeune qui aujourd’hui est étudiant n’a pas les mêmes besoins qu’un jeune qui veut entrer sur le marché du travail. Tu ne vis pas de la même manière la crise quand tu as des parents qui t’aident et qui peuvent t’aider, quand tu es en situation de précarité économique parce que tu es en galère à cause des jobs d’été ou des jobs étudiants qu’il n’y a plus. Et c’est là où le fait d’individualiser l’accompagnement, c’est personnaliser la réponse. »

« Tous les jeunes, nous répète-t-on, ne se ressemblent pas, chacun a ses problématiques, spécifiques… »

Certes, certes.

Mais toutes les entreprises ne se ressemblent pas, loin de là, le bistro du coin n’est pas Total. Voilà qui n’a pas empêché, et en urgence, et pour toutes, de dresser des mesures de sauvetage : le prêt garanti par l’État et le chômage partiel.

Tous les malades ne se ressemblent pas, un diabétique n’est pas un asthmatique, une naissance n’est pas une fin de vie. Voilà qui n’a pas empêché de créer la Sécurité sociale, pour toutes les Françaises, tous les Français.

Toutes les personnes âgées ne se ressemblent pas. Voilà qui n’a pas empêché de mettre en œuvre, et pour toutes, dans leur diversité, les retraites et le minimum vieillesse.

Tous les salariés ne se ressemblent pas. Voilà qui n’a pas empêché d’instaurer les congés payés.

Etc. Etc.

Et parce que « tous les jeunes ne se ressemblent pas », voilà qui empêcherait un filet de sécurité commun ?

C’est que, pour ne pas agir, le Gouvernement, et je dirais « les gouvernements » - car ce n’est pas une nouveauté – les gouvernements jouent sur une confusion : certes, la jeunesse, les jeunesses, que chaque jeune, avec ses « problématiques spécifiques », réclame un accompagnement personnalisé, « sur mesure », « cousu main » : cela va de soi. Mais ça n’est pas aujourd’hui le cas, loin de là.

Les secours, en revanche, l’assistance contre la pauvreté, ce n’est plus de la broderie au cas par cas : c’est un gros drap tendu, qui doit recevoir chacun, en cas de besoin.

Et le « cousu main » ressemble surtout à du bricolage :

Le rapporteur : Pour la garantie jeunes, alors, par exemple, qu’est-ce que vous entendez par « universelle » ? Parce qu’il y en avait cent mille en théorie l’année dernière, seulement 67 000 obtenues. Pour l’année prochaine, vous en visez 200 000. Mais 200 000, sur cinq millions de 18-25 ans, sur 1,5 million de Neets, sur de 500 000 en grande précarité, c’est pas « universelle » …

Sarah El Haïry : À chaque fois qu’on a identifié des jeunes qui ne seraient pas éligibles, eh bien on a élargi les champs et les critères et les réponses.

Ainsi va-t-on modifier « les champs, les critères, les réponses », et charge aux travailleurs sociaux, si ce n’est aux jeunes eux-mêmes, de suivre le dernier bidouillage…

Nous avons soumis à la secrétaire d’État une poignée de cas, rencontrés nos auditions, et elle s’est prêtée au jeu, en conseillère d’insertion gouvernementale. Mais voilà qui donne lieu, on va le voir, à un grand rafistolage, à un jonglage entre les « dispositifs ».

On lui rappelle le cas de Cassandre, sortie d’un master de journalisme culturel, son embauche dans un site annulée après le Covid, StaffMe qui l’envoie comme auto‑entrepreneure chez Jakadi, des missions réduites à néant par le reconfinement, et l’aide finalement refusée.

Sarah El Hairy : Si elle est autoentrepreneur, elle a dû déclarer les revenus qu’elle touchait. Et donc, Cassandre, elle peut bénéficier du droit commun. Et donc, là, ce n’est plus Pôle emploi qui va l’accompagner, mais c’est la prise en compte des contrats et du chiffre d’affaires qu’elle a, elle, eu dans son activité d’autoentrepreneur qui a du coup été bousculée et percutée par la crise. Je vous apporte la réponse.

Le rapporteur : C’est hyper-marginal...

Sarah El Hairy : Son chiffre d’affaires ? Ben oui, mais c’était quoi la perte ? Avant elle était boursière ?

Le rapporteur : Oui.

Sarah El Hairy : Cassandre, elle sort des études, elle trouve pas son premier job. À la base, c’est l’allocation au retour à l’emploi qui a été élargi pour les boursiers pendant les 6 mois dont elle devrait bénéficier. Il se trouve qu’elle était autoentrepreneur. Donc de ce que vous me rapportez, Pôle emploi considère que ce n’est pas…. Du coup, ça ne la rend plus éligible à cette aide. Et on lui dit : bon ben, vous n’avez pas droit à ça.

Le rapporteur : C’est bien résumé.

Sarah El Hairy : Cassandre, deux possibilités. Soit c’est les revenus qu’elle avait avant, en tant qu’autoentrepreneur, qui sont pris en considération, comme tous les travailleurs indépendants et donc, c’est le droit commun qui s’applique. Et donc, à ce moment–là, c’est via le site d’impôt, puisque que c’est sur le site d’impôt personnel où on déclare ses revenus. Mais le sujet de Cassandre, en réalité, c’est quelle est la pérennité de son emploi ? Comment elle va rentrer sur le marché du travail ? Comment créer ? Comment lutter contre cette précarité ? Parce que c’est ça. Donc, finalement, il y a une inadéquation.

La seule option, pour la secrétaire d’État, c’était que Cassandre obtienne des droits, non pas comme jeune, non pas comme ancienne boursière, non pas comme diplômée d’un master au chômage, mais comme auto-entrepreneure qui a perdu du chiffre d’affaires.

Nous avons rapporté ces conseils à Cassandre, qui s’est donc renseignée auprès de l’URSSAF, qui a effectué un dossier de demande d’aide via la sécurité sociale des indépendants, sur un site dédié. « Ces démarches, je n’en avais pas connaissance, et je reste très sceptique sur le fait que ça aboutisse : et quand ? » Heureusement qu’elle dispose d’un bac +5, parce qu’on l’envoie dans un tunnel, sinon de paperasseries (c’est has been), du moins de « numériqueries » …

Maxime, lui, on s’en souvient, en Master de psychologie, perçoit 100 € de bourse, rien de ses parents, ne mange pas toujours à sa faim, est en stage (gratuit) dans un centre-pédopsychiatrique, du lundi au samedi, et son boulot d’été, comme animateur, a été annulé.

Sarah El Hairy : Alors, le cas de Maxime, c’est super intéressant. Aujourd’hui, il est boursier, mais il est boursier avec un petit versement 100 euros. Maxime, moi j’ai deux conseils à lui donner. D’un côté, c’est de demander le fonds d’urgence auprès du Crous. Parce que plein de jeunes, en effet, mettaient un peu d’argent de côté pendant les vacances. Donc, ça ferait le versement de 100 euros en plus. Et de l’autre côté, parce qu’il fait des études hyper-utiles, humainement et socialement dans notre pays, il pourrait aujourd’hui, Maxime, faire une mission de service civique qui peut s’adapter à ses études. Et c’est là que c’est une sorte d’accélérateur de sens aussi. C’est 680 euros par mois sur les 12 prochains mois, ce qui lui permet de finir son M2 avant de rentrer sur le marché du travail. Il peut y accéder.

On s’est, là encore, retourné vers le principal intéressé.

Maxime : « L’aide exceptionnelle, je l’ai demandée et obtenue… mais c’est 100 € par an, et non par mois ! Autrement dit, une aumône, qui ne comble absolument pas mes dépenses. Et en plus, le Crous refuse d’augmenter ma bourse car ils considèrent que je suis apte à travailler. Alors que mon stage, vraiment, me prend énormément de temps.

Et pour le service civique, qu’il faudrait donc que je mène en parallèle de mon stage, de mes études, j’ai déjà fait plusieurs demandes, mais qui sont toujours refusées. Les administrations, ou les associations, qui pourraient me recruter, quand je les contacte, elles privilégient les jeunes ayant davantage de temps libre. Moi, je suis scolarisé avec un gros emploi du temps, donc je n’ai pas le bon profil pour les services civiques.

Mais surtout, je voudrais ajouter une chose : la ministre me paraît à côté de la plaque. Elle ne connaît pas la réalité, elle pense que les dispositifs existants sont magiques, universels… »

Et c’est ce qui manque, bien sûr : de l’universel.

Tandis que cet éternel raccommodage masque mal la vérité : notre indifférence. L’indifférence de la société à cette jeunesse, à ses jeunesses, maltraitées.

 


Un contrat de générations

Il aura fallu un an, quasiment, un an de souffrance et de silence, pour qu’on apprenne, par sa femme Brigitte, que « le président est excessivement sensibilisé sur la question étudiante » (20/01/21). Un an, et à l’arrivée, des mesurettes, du rafistolage, des « dispositifs » qui s’empilent, et certains avec des enveloppes vides. Qui d’autre traiterait-on ainsi ? Qui d’autre ? Cette négligence du président, d’un président qui déclarait : « Nous n’avons pas de politique à avoir pour la jeunesse » (et qui a tenu promesse), un président qui compatissait : « J’ai vécu, quand j’étais adolescent, avec environ mille euros par mois. Je sais ce que c’est que de boucler une fin de mois difficile » (mille euros, un rêve pour presque tous…), un président qui délivrait cette offre d’emploi : « Je ne vais pas interdire Uber et les VTC. Ce serait les renvoyer vendre de la drogue à Stains » (rieuse alternative), la négligence de ce président, de notre gouvernement, traduit, je le crains, une négligence plus large, de la société.

Comment l’expliquer ?

Par un écrasement démographique, d’abord. C’est un fait absolument majeur, une inversion historique : la France compte, aujourd’hui, moins de 15‑30 ans (17 %) que de plus de 65 ans (20 %). C’est l’élément fondamental, cette nouvelle pyramide des âges : en l’occurrence, ce qui est rare n’est pas cher. Côté démographie, ce qui est rare est dominé.

D’autant que s’y ajoute un écrasement politique. Non seulement les jeunes sont moins nombreux, mais en plus ils votent peu. L’abstention y est deux fois plus importante, en moyenne, que chez les plus âgés : 73 % aux Européennes (contre 33 % chez les plus de 60 ans), 70 % aux municipales (contre 38 % chez les plus de 60 ans), 64 % aux législatives. Et même les Présidentielles ne font plus recette : 34 % d’abstention (contre 19 % chez les plus de 60 ans). Quel intérêt électoral d’engager un plan d’action, coûteux, ambitieux, pour une jeunesse qui ne se rendra pas aux urnes ? Quand le troisième et quatrième âge, eux, continuent de voter malgré le risque Covid…

On peut ainsi, à l’orée du mandat d’Emmanuel Macron, comparer deux réformes, toutes deux socialement injustes : la diminution de 5 € sur les APL qui, de facto, visait massivement les jeunes, fut validée, bien que dénoncée. La hausse de la CSG, qui frappait elle les retraités modestes, fut abandonnée face à la gronde.

Mais il y a pire, sans doute, plus profond encore, que ces écrasements démographique, politique : dans l’inconscient de la société, la pauvreté des jeunes est vécue comme normale, et peut-être même comme souhaitable. Selon l’expression populaire, « il leur faut un bon coup de pied au cul ». Ce serait comme un rite de passage : les privations, à cet âge, formeraient la jeunesse plus sûrement que les voyages, leur serviraient d’aiguillon contre la paresse, face à une jeunesse populaire toujours suspecte, à faire rentrer dans le rang. Euphémisée, la misère est alors rebaptisée « galères », qui fabrique des souvenirs, qui promet un avenir, souvent héroïsée :

« La bohème, la bohème,

Ça voulait dire

On est heureux

La bohème, la bohème,

Nous ne mangions qu’un jour sur deux. »

Aznavour et ses camarades oubliaient leur « ventre creux » par une transcendance, par une espérance, d’art et de gloire. Il faut rétablir ici la pauvreté dans sa réalité, dans sa crudité : c’est une « angoisse » qui tenaille, répétée par presque tous nos témoins, le « stress », la « peur », de ne pas payer son loyer, de perdre son logement, une « inquiétude » qui ronge constamment. C’est la nullité, ressentie, éprouvée, de ceux qui, n’ayant rien, ne valent rien, ne sont rien. C’est une traversée du désert, qui dure, sans oasis à l’horizon, sans horizon d’ailleurs, il se rétrécit – et c’est le plus frappant, peut-être, dans l’auto-récit de ces vies : à l’heure où elles devraient s’ouvrir, par des rencontres, par la culture, elles se rétractent sur la survie, elles se contractent sur l’immédiat. Ce mépris ressenti, qui conduit au mépris de soi – et je vois là une erreur, une erreur psychologique, fondamentale : comme si ces sentiments, ces ressentiments, feraient un tremplin vers l’emploi…

« Un palier est franchi », d’après Cécile Van de Velde. « Il y a dix ans, dans Le Destin des générations, Louis Chauvel alertait sur des « générations sacrifiées », avec un « déclassement systémique ». C’est-à-dire, la frustration, d’avoir investi dans sa jeunesse, et de ne pas – entre guillemets – « rentabiliser son diplôme », en termes de statut, de revenus, de carrière, de niveau de vie. Ce qu’on est en train d’atteindre, aujourd’hui, est plus existentiel. Le déclassement, il est relativement intériorisé. Donc, on ne se compare même plus à ses parents. Mais ce qui est en train de monter, c’est l’idée du vol de vie, de vol existentiel. « Même construire ma famille, ça devient un luxe ». Cette incertitude-là est vécue de façon douloureuse, d’autant plus, bien sûr, chez les jeunes écologistes, avec la crise climatique.

Et comment le Covid arrive là-dessus ? Comme un sacrifice de plus, avec une jeunesse confisquée. Avec une perte affective, de ressources, d’autonomie, et un prix en santé mentale. Toutes les enquêtes le montrent, avec un taux de dépression assez élevé, des jeunes qui payent un lourd, très lourd tribut mental aussi, face à cette crise.

Ça ne donne pas forcément une « guerre des générations », les enfants n’ont rien contre les parents qui, dans leur famille, les secourent. C’est plus l’idée d’une scission d’avec la société, parfois d’une haine envers elle, d’une colère un peu larvée.

Pour renouveler le contrat social, avec eux, il faut que la dette s’inverse. Pour moi, effectivement, on doit des choses aux jeunes générations, au moins sécuriser leurs parcours, ouvrir des perspectives, face aux chocs d’incertitude qu’ils vivent. »

Dans la même lignée, le démographe Emmanuel Todd en appelle à un « deal intergénérationnel » :

« Le virus cible largement les vieux, constate-t-il dans Marianne. L’âge moyen de décès est de 81 ans, l’âge moyen du placement en réanimation de 68 ans. La société se trouve alors confrontée à un dilemme moral insoluble. D’un côté, cesser de protéger les troisième et quatrième âges constituerait une position criminelle – et donc inacceptable. De l’autre, continuer à sacrifier les jeunes générations, isolées, en butte à la précarité, cassées avant même leur entrée dans la vie active, est tout aussi criminel.

La vérité de cette épidémie, c’est qu’elle dramatise une tendance de fond commencée depuis le début des années 1980 dans les sociétés avancées. Les choix économiques depuis quarante ans se sont faits toujours au détriment des jeunes. Les économistes qui vantent le libre-échange connaissent le théorème de HeckscherOhlin-Samuelson : l’ouverture des frontières favorise dans chaque pays le facteur de production le plus abondant relativement aux autres pays, et défavorise le facteur relativement le moins abondant. Or, en Europe ou aux États-Unis, comparé aux pays émergents, le facteur le moins abondant, c’est le travail – donc les jeunes –, et le plus abondant, le capital – détenu par les vieux. Les perdants se recrutent par conséquent chez les jeunes Européens ou Américains et les gagnants chez leurs aînés.

Et avec le Covid, l’impossible est hystérisé : à la répartition gérontocratique des richesses, le pouvoir politique ajoute pour les jeunes un enfermement sans fin. Pour l’instant, ils semblent se résigner. Ils s’accommodent d’un vélo, d’un smartphone, d’un ordinateur… et bientôt d’un mobile-home ou d’une tente, peut-être.

Aussi faut-il une négociation intergénérationnelle. Aujourd’hui, c’est entendu, les jeunes prennent à leur charge la sauvegarde des vieux, ils font un sacrifice, un de plus, héroïque au fond. Mais ils y consentent. En « échange », les vieux qui sont au pouvoir, par leur poids électoral comme par leur possession du capital, s’engagent enfin à leur préparer un monde vivable. Une révolution économique et sociale devra suivre la crise sanitaire. La dette contractée envers les jeunes devra être payée. Il faudra rembourser leur sacrifice, les libérer pour le long terme et donc tourner le dos à la politique économique qui a durant quarante ans rétréci la vie des salariés et des nouveaux entrants sur le marché du travail. Il faut asseoir la reconquête économique sur la production, l’industrie avec des ingénieurs, des techniciens et des ouvriers, sur du tangible. Cela suppose de récréer des secteurs protégés par l’État, d’investir massivement dans la recherche sur la base d’une souveraineté monétaire recouvrée, autrement dit sans l’euro. Je doute que les gens qui nous gouvernent aient les ressources intellectuelles et morales pour s’engager dans cette voie. Reste que si un tel « deal » générationnel, moralement juste et économiquement efficace, n’est pas réalisé, ce que nous avons devant nous est une catastrophe historique et anthropologique qui engloutira, sans faire le tri, jeunes et vieux. »

D’où mon appel à vous, les parents, les grands-parents, vous qui êtes au pouvoir, vous qui détenez le poids électoral, vous qui possédez le capital : prenez le parti de vos enfants, de vos petits-enfants, acceptez un « contrat de génération », défendez leurs intérêts à eux, devant les vôtres.

Mais on commence par quoi ?

À coup sûr, les accords de libre-échange sont à réviser – pour les jeunes également. Et toutes les politiques structurelles, de monnaie, de logement, d’environnement, d’éducation évidemment, tous ces choix devraient être repensées pour eux.

Voilà qui est vaste.

Alors, comme premier pas, comme suggéré déjà : que l’on construise un troisième pied, plus solide, à leur entrée dans l’âge adulte.

Jusqu’ici, il y a deux piliers : la famille – avec les immenses injustices décrites.

L’emploi – mais qui, à vingt ans, ne se trouve pas en traversant la rue.

Il faut donc en ajouter un troisième, l’assumer, pleinement : la solidarité sociale, la solidarité nationale.

Et d’abord, en priorité, miser sur l’accompagnement – vraiment, pas que dans des discours ronflants. C’était une promesse, contenue à la fois dans le « I » de RMI et dans le « A » du RSA, mais une promesse vite abandonnée, ou du moins très variable, très fluctuante, très incertaine selon les départements, jugée secondaire. En témoigne, d’ailleurs, une projection officielle, effectuée par la DREES, une évaluation du coût de l’extension du RSA aux moins de 25 ans (hors étudiants) : dedans, pas une ligne ne concernait l’accompagnement, un accompagnement négligé, oublié. Un accompagnement qui nous semble nécessaire, à tout âge, pour aider les plus démunis vers les soins, vers les formations, vers le sport, vers le dehors. Mais un accompagnement qui nous paraît impératif à 18 ans, à l’âge des possibles mais aussi des incertitudes, des inquiétudes, à l’âge de se choisir un chemin.

Marie-Hélène Grard, présidente d’ATD-Quart Monde : « Sur l’accompagnement, voilà notre proposition : chacun de nous peut choisir son médecin référent, eh bien le jeune pourrait choisir la personne qui va l’accompagner. Dans les missions locales, dans les services sociaux, mais aussi dans des associations, des personnes habilitées. Et puis, on a le droit à l’erreur, c’est-à-dire que comme pour le médecin, si ça ne nous convient pas, si ça ne se passe pas bien, on peut en prendre un autre. Mais qu’il soit choisi, cet accompagnant, ça change complètement les choses. »

C’est une idée qui me paraît très stimulante : qu’à ses dix-huit ans, ou peut-être même à ses seize ans, pour préparer la sortie, chaque jeune ait un « accompagnant-référent », qui le guide dans son émancipation, qui le conseille dans son parcours de santé, de formation, de logement, de sexualité, qui l’oriente vers des structures plus spécialisées, plus compétentes, qui lui indique ses droits dans le labyrinthe...

Marine Jeantet : Ils n’ont plus confiance en personne. Donc, ils revendiquent d’avoir un « grand frère », une sorte de père en qui ils auraient confiance, qui ne bouge pas non plus.

Karine Bugeja-Bloch : C’est très compliqué pour les jeunes, la multiplication des aides. On aurait pu réfléchir à une porte d’entrée identifiée et unique.

Tom Chevalier : C’est très important, cet enjeu d’une espèce de référent pour les jeunes. C’est l’idée du guichet unique aussi, quelque part.

Sarah El Haïry : L’idée du référent de suivi des jeunes, c’est une très bonne idée et je pense que sur ce point-là, je vais vous rejoindre.

L’autre pas, plus matériel, c’est évidemment le RSA à partir de 18 ans.

Tellement évidemment.

Il est même aberrant qu’on doive le demander.

La majorité politique est à dix-huit ans : un Français peut voter.

La majorité pénale est à dix-huit ans : un Français peut être emprisonné.

Pourquoi la majorité sociale n’est-elle pas à dix-huit ans ?

Pourquoi, jusqu’à vingt-cinq ans, les jeunes sont-ils exclus du RSA ?

Pourquoi cette discrimination par l’âge ? Quelle décision politique étrange, tout de même, et qui dure : une mesure supposée lutter contre la pauvreté écarte… les plus frappés par cette pauvreté ! Elle évite ce qui devrait être sa première cible !

« Mon ambition pour les jeunes, pour nos enfants, réplique Brigitte Klinkert, ministre déléguée à l’insertion, ce n’est pas d’être allocataires. » Mais qui nourrirait cette ambition ? « Tous les parents souhaitent que leur enfant trouve un travail. » Certes, et comme si l’un s’opposait à l’autre.

Et la députée En Marche ! Sandrine Mörch rebondit : « Ce n’est pas rendre service à nos jeunes, critique de leur inculquer l’idée qu’ils formeraient une génération sinistrée, attendant la becquée. »

Et la ministre du Travail Elisabeth Borne d’insister : « En disant non au RSA jeune, nous disons oui à l’accompagnement vers l’emploi ! », comme si tel était le choix.

Mais qu’ont-elles fait, toutes ces ministres, ces députées – j’en suis convaincu – qu’ont-elles fait avec leurs enfants à elles ? Ils volaient de leurs propres ailes, à dix‑huit ans ? Que vais-je faire, moi qui en ai les moyens, plus tard, avec les miens ? Je vais leur « donner la becquée », je vais les assister, je vais les soutenir, pendant leurs études, des études que - comme tous les parents - j’espère longues. Et s’ils dépriment, avant leur premier emploi, si on les fait ramer d’un stage à un CDD en passant par un service civique, s’ils peinent à payer leur loyer, je serai encore là. S’ils ont l’envie, l’envie d’avoir envie, l’envie de mener un projet, un projet professionnel, qui les épanouisse, je serai toujours là … Mais pourquoi, ce que nous faisons pour les nôtres, nous le refusons pour les autres ? Pourquoi, quand nous le faisons-nous, c’est noble, c’est généreux, et pour les enfants des pauvres, ou des modestes, c’est tout de suite dégradant, humiliant ? La « becquée », l’« allocation » comme ambition, l’opposition au « travail »… Comme si, avec 497 € par mois, leur « ambition » dans l’existence serait atteinte ! Comme s’ils allaient se reposer sur leurs lauriers d’« assistés » !

Aucune enquête, aucune, ne montre un lien entre RSA et assistanat, abandon dans la recherche d’emploi. Et la prime d’activité a, très efficacement, chassé les « trappes à inactivité » : même un temps très très partiel, même une heure par semaine, c’est un gain. Surtout, surtout, où l’inverse est-il démontré ? Où est-il prouvé que, avec des ressources de misère, peinant pour juste se loger, se nourrir, les besoins essentiels, sans de quoi faire du sport, passer le permis, boire un verre en terrasse, traverser la France, avec une existence rétrécie, à sa chambre, à son quartier, où est-il prouvé qu’on œuvrait ainsi pour l’insertion dans notre pays ? Où est-il établi que, avec cette confiance affaiblie, en miettes, à l’orée de l’âge adulte, avec des humiliations, avec du découragement, avec des renoncements, où est-il établi que c’était le meilleur moteur vers un métier ?

Ou alors est-ce bien un calcul, rationnel, raisonnable, du capital, et de ses émissaires dans les ministères : que la jeunesse courbe l’échine à son entrée sur le marché du travail, qu’elles soient prêtes à toutes les tâches, taillable et corvéable Uber et autres Deliveroo.

Tel n’est pas mon idéal.

Mon idéal, c’est que Léa puisse essayer, et même se planter.

Léa qui, avec une mère aide-ménagère, un père ouvrier, n’a pu entrer à l’université. Mais Léa à qui est venue une idée :

Léa : On essaye de monter un projet d’éco-village avec un ami. C’est en cours, on a trouvé le terrain, on voit pour le modèle économique, on voudrait faire plein de choses dessus… Mais on reçoit aucune aide.

Le rapporteur : Là, par exemple, si tu présentes ton projet à la mission locale, ils ne t’aideraient pas ?

Léa : Non, pas du tout. C’est vraiment accès à l’emploi directement. Ses projets professionnels, on les laisse de côté dans la garantie jeunes. J’en ai fait deux fois, déjà, mais mon éco-village, ça ne les intéresse pas. On parle que de l’emploi, en fait. Y a rien du tout à côté. On est vraiment centré là-dessus. Et parler du projet ça n’a pas d’intérêt dans ce genre de dispositif.

Le rapporteur : Et t’as peur, du coup, de devoir geler l’éco-village pour chercher un vrai travail ? Pour survivre, quoi ?

Léa : Entièrement.

Ça ne marchera pas, peut-être, cet éco-village.

C’est fumeux, si ça se trouve.

Et alors ? Je suis certain que, sur cette voie, même avec l’échec au bout, même avec plein d’obstacles, Léa va apprendre plein de choses, en route : de comptabilité, de droit des entreprises, de rencontres avec des élus locaux, de jardinage, de bricolage… Et si elle est habitée par cette flamme, je ne veux pas qu’on l’éteigne, je veux qu’elle puisse briller, même modestement, même petitement. Je veux qu’on lui accorde ce temps, ce moment, pour se chercher un chemin, pour se trouver. Même avec une mère aide-ménagère, même avec un père ouvrier, elle a droit à ce temps.

Tout comme Ilyes et sa batterie.

Alexandre et son archéologie.

Alix et sa reconversion « Hygiène, Sécurité, Environnement » dans l’industrie.

Si je regarde mon parcours.

À vingt ans, j’ai vécu chichement.

Les sorties, le soir, n’étaient pas mon truc.

Mais si j’avais eu, dans les reins, la baïonnette de la misère, l’impératif économique, je n’aurais pu ni lancer ni tenir Fakir, ni faire une école de journalisme, ni publier un premier essai. Mes parents étaient là, modestement, mais constamment, pour mon loyer, pour les frais de scolarité, pour mon permis – et mes petites économies pour le reste. Et c’est ce choix, non rentable à court terme qui, sans doute, s’est révélé payant, pour que je m’émancipe, que je m’épanouisse, que je trouve mon chemin.

« L’âge des possibles ». C’est le titre d’un film de Pascale Ferran, qui m’avait plu, il y a longtemps. Ce moment où l’existence se dessine, bascule, un peu, pour le couple, pour la profession. Ça serait logique d’investir un peu sur ce moment-là, que le sentiment d’une liberté, d’un destin à esquisser, ne soit pas réservé à une élite, à des privilégiés. Comme disait Saint-Exupéry : « Faites que votre rêve dévore votre vie, afin que votre vie ne dévore pas votre rêve. »

 


—  1  —

exposé général

La présente proposition de loi entend tirer les conséquences politiques d’un constat fort et de plus en plus largement partagé : la jeunesse subit la précarité en première ligne, depuis des années, voire des décennies, et de façon encore accrue avec la crise sanitaire aujourd’hui. Et pourtant, loin d’être traitée de façon prioritaire, elle est exclue de la principale mesure de lutte contre la pauvreté : le revenu de solidarité active. Cette discrimination par l’âge doit cesser. Un revenu de solidarité active (RSA) qui suppose un véritable accompagnement, vers l’emploi, mais aussi vers la santé, la mobilité, les formations.

I.   Une jeunesse reléguée au dernier rang des priorités politiques malgré les discours

Souvent mise en avant dans les discours, rarement dans les actes, la jeunesse est victime de plusieurs crises simultanées, et ce depuis des années. Le rapporteur souhaite en souligner la gravité, pour bien faire mesurer la dette que tant d’iniquités ont fait naître.

A.   Une crise paroxystique pour la jeunesse qui en prolonge beaucoup d’autres

Le constat est malheureusement connu, faute d’être toujours pris au sérieux : « le plus bel âge de la vie », associé par certains à une forme d’insouciance et d’oisiveté, se résume pour beaucoup de nos jeunes concitoyens à une succession de « galères » multifactorielles et auxquelles peu de réponses satisfaisantes ont été réellement apportées.

1.   Une jeunesse, victime de plusieurs crises, avant, pendant et après le covid

Le rapporteur demeure frappé par le fait que si la crise actuelle touche particulièrement la jeunesse, première victime des confinements, de la fermeture des écoles et des universités, de la disparition des « jobs étudiants » et des contrats précaires, ne fait que prolonger de multiples crises pour lesquelles elle était déjà structurellement en première ligne.

a.   Une crise des ressources

Premier paradoxe saisissant, et non des moindres : la jeunesse est exclue du principal dispositif de lutte contre la pauvreté, alors qu’elle est la première victime de la pauvreté.

Le constat est, hélas, bien connu mais il mérite d’être rappelé. La première crise de la jeunesse, c’est celle de ses ressources.

Les ressources de la jeunesse : l’apport de la DREES

Les ressources des jeunes adultes sont souvent difficiles à identifier statistiquement, notamment à l’intérieur d’un foyer à l’échelle duquel les revenus sont comptabilisés dans les données de l’INSEE notamment.

C’est à partir d’une enquête beaucoup précise sur des données 2014 que la direction de la recherche, des études, de l’évaluation et des statistiques (DREES) a réussi à mieux cerner les revenus de la jeunesse, en observant deux faits saillants :

– premièrement, les ressources évoluent fortement dans cet âge « charnière », à la fois en montant et en origine ; ainsi le revenu moyen à 24 ans est quasiment trois fois supérieur à celui à 18 ans, les revenus du travail sont multipliés par huit. Et la part de l’aide familiale passe progressivement de la moitié à moins d’un dixième du revenu en moyenne sur cette même période ;

– deuxièmement, ces ressources sont extrêmement variables en fonction du statut d’activité, avec des revenus très faibles – et très similaires – chez les chômeurs et chez les étudiants, comme le montre l’histogramme suivant :

Source : DREES, 2016, « Les principales ressources des 18-24 ans ».

De l’avis des chercheurs et des statisticiens auditionnés, le phénomène de pauvreté est sous-estimé chez les moins de 25 ans car beaucoup d’entre eux dépendent encore du foyer de leurs parents, sans que l’on puisse parfaitement identifier les ressources affectées à chaque unité de consommation prise isolément. Et pourtant, même en omettant ces biais, les statistiques sont sans appel :

– les jeunes âgés de 18 à 29 ans présentent en 2018, dernières données disponibles, un taux de pauvreté monétaire ([1]) quatre fois supérieur à celui des personnes âgées de plus de 65 ans : 12,5 % pour les premiers, contre 3 % pour les seconds selon l’INSEE (8,3 % pour l’ensemble de la population) ; cet écart important est une quasi-constante en France puisqu’on le retrouvait quasiment à l’identique déjà en 1998, date de début de la série disponible ;

– les séries longues de l’INSEE permettent également de constater une tendance à la dégradation sur la longue période : située aux alentours de 10 points entre 1998 et 2006, la pauvreté des 18-25 ans n’est jamais redescendue en dessous de ce seuil, comme si la crise de 2008 avait fini par « enraciner » un nouveau surcroît de pauvreté.

Lecture : la courbe supérieure (bleue) représente l’évolution du taux de pauvreté des 18-29 ans et la courbe inférieure (rouge) celle des 65-74 ans. Les années 2010 et 2012 sont présentées deux fois dans la série en raison d’un changement de base pour le calcul des revenus.

Source : commission des affaires sociales à partir des données de l’INSEE.

 

La situation s’accentue encore en regardant, comme l’a fait l’INSEE dans une étude moins récurrente mais plus fouillée en 2018, le niveau de vie des 18‑24 ans non-étudiants. Un quart de ces jeunes sont en situation de pauvreté, chiffre qui a été repris par la déléguée interministérielle lors de son audition.

 

Le tableau suivant, initialement produit lors de la consultation sur le revenu universel d’activité (RUA) ([2]) résume bien les quatre cases dans lesquelles vivent les jeunes adultes, avec chacune son lot important de pauvres.

Les « quatre cases » des jeunes adultes

Source : délégation interministérielle à la lutte contre la pauvreté, sur la base des ressources de la concertation sur le RUA.

Ces statistiques montrent bien que la pauvreté existe dans toutes les configurations et qu’elle est particulièrement importante chez les étudiants décohabitants et, dans une moindre mesure, chez les enfants sortis d’études qui cohabitent toujours avec leurs parents (la cohabitation est alors vraisemblablement subie à cause de revenus trop faibles). Cela s’explique en partie de manière mécanique : les revenus des parents n’étant pas pris en compte, cela diminue les ressources. En ramenant les effectifs présentés à des ratios, on observe que part de la pauvreté entre ces cases oscille entre 15 % et 38 %.

Bien identifié par de nombreux chercheurs, le caractère familialiste ([3]) du système de protection sociale français s’illustre parfaitement par l’analyse plus précise de l’origine, et non du seul niveau, des ressources des 18-24 ans, comme l’ont fait Laura Castell de l’INSEE ainsi que Mickaël Portela et Raphaëlle Rivalin de la DREES.

70 % des jeunes bénéficient d’aides familiales. Les difficultés ne sont donc globalement pas liées à un manque d’entraide familiale mais au contraire à un surinvestissement de ces solidarités au détriment des aides publiques, comme en témoigne ce graphique stupéfiant produit lors de l’audition de M. Portela par le rapporteur.

 

Si le montant moyen de l’aide versée croît avec les revenus, ce qui est assez aisément compréhensible, plus surprenante est la conclusion que ce sont les parents les plus pauvres qui font les plus gros efforts par rapport au montant de leurs revenus pour aider leurs enfants (13 % du revenu pour les 10 % les plus pauvres alors que cet effort est plutôt de 8 % pour les autres déciles). Dit autrement, faute de revenu de solidarité pour les jeunes adultes, ce sont les ressources des parents, même très faibles, qui doivent être partagées avec les enfants.

Chez les étudiants, la situation est un peu différente du fait de l’existence d’aides publiques (bourses et aides au logement) qui relativisent, voire marginalisent, ces aides faibles des parents modestes. C’est ce qu’illustre le graphique ci-dessous issu, du rapport de l’Observatoire de la vie étudiante en 2016.