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ASSEMBLÉE NATIONALE
CONSTITUTION DU 4 OCTOBRE 1958
DIX-SEPTIÈME LÉGISLATURE
Enregistré à la Présidence de l’Assemblée nationale le 10 juin 2025.
RAPPORT
FAIT
AU NOM DE LA COMMISSION D’ENQUÊTE relative à la politique française d’expérimentation nucléaire, à l’ensemble des conséquences de l’installation et des opérations du Centre d’expérimentation du Pacifique en Polynésie française, à la reconnaissance, à la prise en charge et à l’indemnisation des victimes des essais nucléaires français, ainsi qu’à la reconnaissance des dommages environnementaux et à leur réparation,
Président
M. Didier LE GAC
Rapporteure
Mme Mereana REID-ARBELOT
Députés
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TOME I
RAPPORT et COMPTES RENDUS (XVIe législature)
Voir les numéros : 311 et 720
La commission d’enquête relative à la politique française d’expérimentation nucléaire, à l’ensemble des conséquences de l’installation et des opérations du Centre d’expérimentation du Pacifique en Polynésie française, à la reconnaissance, à la prise en charge et à l’indemnisation des victimes des essais nucléaires français, ainsi qu’à la reconnaissance des dommages environnementaux et à leur réparation, est composée de : M. Didier Le Gac, président ; Mme Mereana Reid-Arbelot, rapporteure ; Mme Nadège Abomangoli, M. Xavier Albertini, Mme Béatrice Bellay, M. Matthieu Bloch, M. Frédéric Boccaletti, M. Elie Califer, Mme Caroline Colombier, M. Alexandre Dufosset, M. Emmanuel Fouquart, M. Moerani Frébault, M. Yoann Gillet, M. Philippe Gosselin, M. Frantz Gumbs, M. Bastien Lachaud, M. Abdelkader Lahmar, M. Maxime Laisney, M. Philippe Latombe, Mme Nadine Lechon, M. Jean‑Paul Lecoq, M. Olivier Marleix, M. Nicolas Metzdorf, M. Christophe Plassard, M. Julien Rancoule, Mme Sandrine Rousseau, Mme Nicole Sanquer, M. Raphaël Schellenberger, Mme Mélanie Thomin, Mme Corinne Vignon, Mme Dominique Voynet
SOMMAIRE
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Pages
A. La volonté de la France de se doter de l’arme nucléaire
a. La fin de la Seconde Guerre mondiale impulse le programme nucléaire de la France
b. Le programme nucléaire accéléré et officialisé par le général de Gaulle
B. Des débats historiques persistants sur le choix du site des essais français
1. Le choix, finalement temporaire, du Sahara algérien
a. Des critères sur mesure, un choix circonstancié
b. La période algérienne des essais nucléaires
2. La date du choix de la Polynésie française fait encore l’objet d’une controverse universitaire
a. Pour Renaud Meltz : un choix fait lors du Conseil de défense du 27 juillet 1962
b. Pour Jean-Marc Regnault, la Polynésie française est un choix anticipé dès 1957
3. La concrétisation du choix de la Polynésie française : la construction du CEP
a. La mise en place du cadre juridique pour l’installation des infrastructures du CEP
b. La nucléarisation de la Polynésie française par le CEP
i. Le cœur de l’implantation du CEP sur les sites de Moruroa, Fangataufa, Hao et Tahiti
ii. Une extension des sites à l’échelle de toute la Polynésie française.
C. Le nucléaire, matrice de la vie politique polynésienne et de son environnement régional
a. Des élus et une population mis devant le fait accompli
b. Des réticences et des oppositions dépassées par le mensonge, la négociation et la répression
c. Le colonialisme et l’impérialisme nucléaires du CEP : un recroquevillement impérial
a. Le rapport aux essais nucléaires : un rapport à la défiance
b. Indépendantisme et antinucléarisme : des débats pollués
3. Les conséquences des essais nucléaires en Polynésie française à l’échelle du Pacifique
a. L’obtention du statut international de puissance nucléaire à contretemps des opinions régionales
1. Les transformations économiques profondes liées au « boom » de l’installation du CEP
a. L’installation du CEP entraîne un afflux de richesse sans précédent
b. Une économie polynésienne qui évolue au rythme des besoins du CEP.
2. Le développement d’une économie de rente du CEP
B. Des perturbations qui traversent toute la société Polynésienne
a. L’arrivée massive de personnels hexagonaux transforme la population polynésienne
c. Des mouvements de populations qui, pour une part, ont été temporaires
2. La « modernisation » de la société polynésienne
a. Les transformations de la ville et de l’habitat
b. L’émergence de nouveaux modes de vie
3. Le CEP bouleverse les équilibres de la société polynésienne
a. Perturbation des cellules familiales et perte des repères.
b. Le creusement des inégalités entre classes sociales
C. UN « APRES-CEP » QUI PERDURE ENTRE RECONVERSION ET COMPENSATION
a. La fin des essais nucléaires intervient dans un contexte économique difficile
b. La mise en place d’outils financiers de l’État pour pallier la fin des essais nucléaires
2. Le défi de la diversification
a. Aujourd’hui, la Polynésie française retrouve les défis propres aux collectivités d’outre-mer
b. Les difficultés d’une économie toujours dépendante de l’extérieur
A. La minimisation HISTORIQUE des risques radiologiques et de leur impact sanitaire
a. Les différences et insuffisances des équipements et du matériel de protection
b. Des consignes de sécurité lacunaires et parfois ignorées au quotidien
a. L’échec des prévisions météorologiques
b. « Circulez, il n’y a rien à voir » : le silence des autorités, entre déni et dissimulation
i. Le choix de l’inaction et le maintien des populations dans l’ignorance
3. Une surveillance radiologique et un suivi médical lacunaires
a. Les incertitudes entourant la dosimétrie et l’exploitation des résultats
iii. Certains facteurs de contamination sous-évalués
i. Le suivi médical des anciens personnels du CEP et de leurs familles en Hexagone
ii. Le suivi médical des personnels et de la population en Polynésie française
a. L’appréhension complexe des risques sanitaires inhérents à la radioactivité
c. Le génome polynésien : un paramètre de la radio-sensibilité ?
a. Le ressenti des témoins ne se retrouve pas dans les statistiques
i. Les données de santé concernant les seuls vétérans du CEP
ii. Les données de santé relatives à l’ensemble de population polynésienne
b. Les craintes non dissipées d’éventuels effets transgénérationnels des maladies radio-induites
i. Les doutes des vétérans et l’étude du pédopsychiatre Christian Sueur
i. La lente prise de conscience par le législateur de l’inadaptation des règles de droit commun
ii. Les autres régimes ad hoc d’indemnisation des victimes
ii. La composition et le fonctionnement du CIVEN
iii. Des indemnisations au compte-gouttes jusqu’en 2017
i. Les évolutions, parfois contradictoires, du régime juridique
iii. Les recours contentieux contre les décisions du CIVEN : des chances de succès très limitées
iv. La CCSCEN : une commission négligée par l’État pouvant apporter un cadre de solutions
a. Faire sauter le verrou du seuil du millisievert : un nouveau fondement à la loi
i. Une règle imposée à marche forcée et sans véritable réflexion
ii. Un seuil de gestion qui justifie l’existence d’une institution pour elle-même
b. Élargir la liste des pathologies qui peuvent donner lieu à indemnisation
ii. Ouvrir le droit à indemnisation aux victimes dites « par ricochet »
a. Renforcer la proximité du CIVEN à l’égard des victimes
i. Les progrès récemment accomplis grâce à la mission « Aller vers »
ii. Poursuivre le rapprochement du CIVEN avec l’ensemble de la population polynésienne
b. Améliorer la transparence des décisions rendues par le CIVEN
i. Clarifier l’évaluation des indemnisations par les expertises du CIVEN
ii. Renforcer la motivation des décisions et garantir leur publicité
c. Mettre en place un système d’indemnisation collective
i. Un régime de solidarité controversé
ii. La nécessité de mettre en œuvre une véritable compensation financière au bénéfice de la CPS
A. Des conséquences environnementales majeures qui s’atténuent mais PERDURERONT dans le temps
1. L’analyse des conséquences environnementales du CEP dépasse celles des essais nucléaires
a. La perturbation de l’environnement pour l’installation et le fonctionnement du CEP
ii. La prolifération de la ciguatera : une conséquence de la construction des infrastructures du CEP
b. La dévastation des deux atolls par les essais nucléaires
c. La dispersion des particules radioactives au-delà des sites d’expérimentation
a. Une diminution progressive de la radioactivité dans l’environnement polynésien
b. Un nouvel équilibre environnemental
i. Du plutonium dispersé dans l’environnement
B. LEs faiblesses inhÉrentes au SUIVI DES CONSÉQUENCES ENVIRONNEMENTALES DES ESSAIS
1. Le suivi des conséquences environnementales des essais nucléaires
a. Les institutions étatiques et polynésiennes impliquées
i. Un suivi historiquement réservé au CEA qui s’ouvre à la fin des essais
ii. Le développement d’une capacité autonome d’expertise par la Polynésie française
b. Le suivi s’appuie sur deux programmes d’envergure : TELSITE et TURBO
i. Le programme TELSITE : la surveillance géomécanique des anciens sites nucléaires
ii. Le programme TURBO : la surveillance radiologique des anciens sites nucléaires
a. Des angles morts dans le suivi
b. Des résultats qui n’atteignent pas les populations polynésiennes
c. Une organisation complexe dont la finalité n’est pas clairement définie
ii. Un suivi sans finalité qui interroge
1.La fragilisation géologique des atolls et les risques de tsunami.
a. La fragilisation des atolls par les essais souterrains
b. Le risque de tsunami qui en découle
2. La question non-résolue des déchets nucléaires malgré des efforts de nettoyage
a. Une action de nettoyage et de décontamination réelle, bien qu’insuffisante
i. Les actions menées par l’État
b. La question lancinante des déchets nucléaires
V. La gestion mémorielle de l’après-CEP : connaître le passé pour construire l’avenir
A. la gestion du patrimoine du CEP
i. Un patrimoine disparate et dynamique tout au long de l’histoire du CEP
ii. Cessions et démantèlement : une partie du patrimoine du CEP rendue aux Polynésiens
b. Une appropriation hétérogène par les Polynésiens
2. La question du devenir de Moruroa et de Fangataufa
a. Des atolls encore contaminés, abritant des informations proliférantes
B. Garantir un accès effectif aux archives
i. Un principe de communicabilité strictement encadré
ii. Les controverses entourant la notion « d’information proliférante »
i. Une première impulsion jurisprudentielle
ii. Une amplification décidée par le Gouvernement
2. Des obstructions qui rendent nécessaire un engagement fort et sincère pour y mettre fin
a. Un système labyrinthique au sein duquel le CEA-DAM cristallise les critiques
i. La multiplicité des acteurs institutionnels
b. L’enjeu décisif de la numérisation et de la valorisation des archives
C. D’un conflit des mémoires à la constitution d’une mémoire commune
a. Des mots attendus : une reconnaissance politique et juridique progressive mais encore inachevée
ii. La timide reconnaissance législative du rôle joué par la Polynésie française
2. L’enseignement du fait nucléaire en Polynésie française : le souvenir contre l’oubli
a. Instruire les jeunes générations de l’histoire du fait nucléaire
b. Créer véritablement les conditions d’une mémoire partagée
i. La conduite d’une réflexion indépendante sur ces enjeux mémoriels
ii. Le centre de mémoire Pū Mahara
iii. Instaurer une journée nationale du souvenir
Liste et traduction des termes tahitiens utilisés dans le rapport
LISTE DES PERSONNES AUDITIONNÉES
CONTRIBUTIONS DES DÉPUTÉS À TITRE INDIVIDUEL OU AU NOM DES GROUPES
ANNEXE I : liste des essais nuclÉaires français (1960-1996)
ANNEXE II : DIRECTIVE N° 1948/CEP/DSS/2/SC DU 24 JUIN 1966 SUR L’USAGE DU LUGOL
comptes rendus des auditions menées par la commission d’enquête sous la XVIe lÉgislature
La France est le quatrième pays au monde à s’être doté de l’arme nucléaire. Aujourd’hui, son statut de puissance nucléaire (qu’elle partage avec neuf autres pays) lui confère un statut particulier au sein de ce que l’on appelle « le concert des Nations ».
Cela lui a permis, notamment, d’être indépendante de toute puissance étrangère en matière de défense nationale, spécificité d’autant plus précieuse dans le nouveau contexte de tensions internationales que nous connaissons.
La mise au point et le développement de cette arme nucléaire ont nécessité d’effectuer des campagnes importantes d’essais ; c’est ainsi que pas moins de 210 essais furent réalisés entre 1960 et 1996, dont 193 en Polynésie française entre 1966 et 1996.
Ces campagnes d’essais en Polynésie française n’ont pas été sans conséquence sur la population locale, sur les militaires, notamment ceux de la Marine nationale - de carrière et appelés du contingent - ou encore sur le personnel civil - qu’il ait été expatrié ou embauché localement - du Centre d’Expérimentation du Pacifique (le CEP). Aujourd’hui, peu de personnes remettent en cause l’idée qu’il puisse y avoir une plus forte prévalence de cancers ou de maladies radio‑induites au sein de ces populations exposées à des radiations lors des tirs des essais nucléaires polynésiens.
En 2010, pour la première fois, le législateur s’emparait de la question des conséquences sanitaires des essais nucléaires en votant une loi, le 5 janvier, connue sous le nom de « loi Morin » instaurant une procédure d'indemnisation pour les personnes atteintes de pathologies cancéreuses considérées comme radio-induites par les études scientifiques de référence des Nations Unies et résultant d'une exposition à des rayonnements ionisants.
Quinze ans après, il semblait opportun de dresser un bilan du dispositif issu de cette loi et, probablement, de l’améliorer.
C’est dans cet esprit que, sous la XVIe législature, début 2024, une commission d’enquête « relative à la politique française d’expérimentation nucléaire, à l’ensemble des conséquences de l’installation et des opérations du Centre d’expérimentation du Pacifique en Polynésie française, à la reconnaissance, à la prise en charge et à l’indemnisation des victimes des essais nucléaires français, ainsi qu’à la reconnaissance des dommages environnementaux et à leur réparation » était créée dans le cadre du droit de tirage du groupe de la Gauche démocrate et républicaine (GDR).
Mme Mereana Reid-Arbelot, députée GDR de Polynésie française, en fut la rapporteure et, pour ma part, au nom du groupe Renaissance, j’en étais élu Président.
Cette commission d’enquête a procédé à seize auditions publiques et avait largement entamé ses travaux quand ceux-ci prirent fin brutalement, à la suite de la dissolution de l’Assemblée nationale prononcée par le Président de la République, le 9 juin 2024.
Grâce à la ténacité de Mereana Reid-Arbelot, dès l’entrée en vigueur de la législature suivante, le groupe de la Gauche démocrate et républicaine demandait et obtenait la création d’une nouvelle commission d’enquête sur le même thème.
Mereana Reid-Arbelot était, de nouveau, désignée rapporteure et j’en étais, de nouveau également, élu président.
Comme la précédente commission d’enquête, le champ d’investigation de celle-ci était particulièrement large et nous invitait à examiner les thématiques suivantes :
- les raisons ayant orienté la France vers le choix de sites polynésiens pour son expérimentation nucléaire, au moment de la fermeture des sites algériens ;
- l’état des connaissances du Gouvernement français sur les conséquences des essais nucléaires sur la santé et l’environnement au moment où la Polynésie française a été choisie, mais également au cours des opérations et jusqu’à aujourd’hui.
- la diversité des niveaux d’information transmis aux populations, aux vétérans et aux personnels civils au cours de la période des essais nucléaires ;
- les doses réelles de radioactivité reçues par la population, les vétérans et les personnels civils au cours des 193 essais nucléaires réalisés en Polynésie française ;
- l’ensemble des conséquences sanitaires, environnementales, économiques et sociales des trente années d’expérimentation atomique en Polynésie française (1966-1996) ;
- l’effectivité du régime d’indemnisation de l’ensemble des victimes des essais nucléaires français et les mesures concrètes à adopter afin de les mener à une guérison complète ;
- l’efficacité des mesures de réparation et de réhabilitation environnementale adoptées ;
- l’accès aux archives relatives aux conséquences sanitaires, environnementales, économiques et sociales de l’installation et des opérations du CEP en Polynésie française.
Notre commission d’enquête, composée de 31 députés issus des 11 groupes politiques représentés à l’Assemblée nationale, auxquels était adjoint un député non-inscrit, démarra ses travaux le 21 janvier 2025 et procéda à 48 auditions publiques pour écouter 123 personnes, ainsi qu’à deux déplacements (le premier en Polynésie, sur les lieux mêmes des tirs nucléaires effectués à partir de 1966, le second au Commissariat à l’énergie atomique à Bruyères-le-Châtel).
Lors de la première réunion de la commission, je rappelais mon souhait de vouloir mener les travaux de la manière la plus constructive possible, en favorisant l’expression et le travail de tous.
Le fait est que mon entente avec notre rapporteure et, au-delà, avec l’ensemble des députés membres de la commission d’enquête fut excellente ; nos points de vue souvent complémentaires, notre appréhension des divers sujets inhérents à l’histoire nucléaire de la Polynésie française (et plus largement de la France) et notre désir commun de mieux en démêler les non-dits et les sous-entendus nous permirent, je le crois, d’effectuer un travail collectif de qualité.
Étant élue et native de Polynésie française, notre rapporteure Mereana Reid-Arbelot connaissait depuis toujours ce sujet, qu’elle et les siens avaient pu vivre de la manière la plus intime, voire douloureuse.
Pour ce qui me concerne, élu du Finistère et plus particulièrement de Brest, j’ai toujours été sensibilisé à ce sujet et plus encore après mon élection comme député en 2017 par des vétérans de la Marine Nationale, nombreux dans mon département et regroupés notamment au sein de l’AVEN (Association des Victimes des Essais Nucléaires). Très vite, ils ont appelé mon attention sur les conséquences des essais réalisés en Polynésie de 1966 à 1996 et, plus spécifiquement, sur les essais atmosphériques réalisés entre 1966 et 1974.
Les défis qui s’offraient à notre commission d’enquête étaient nombreux, à commencer par l’étendue du champ d’étude et d’investigation, particulièrement large puisqu’il s’agissait de dresser un état des lieux de l’ensemble des conséquences de ces campagnes d’essais nucléaires en Polynésie française tant en ce qui concernait la santé des Polynésiens, des vétérans de l’armée française ou du personnel civil d’appui, qu’en ce qui concernait l’impact sur la flore et la faune locales, ou encore l’impact sur la géologie et la géographie des lieux où l’on procéda à ces tirs.
Au-delà de notre légitime volonté de démêler le vrai du faux, je crois que nous avons su éviter un écueil : l’objet de cette commission d’enquête, qui ne doit être à mon sens ni à charge, ni à décharge, n’était pas de faire le procès du nucléaire, qu’il soit d’ailleurs à usage civil ou militaire.
L’objet de cette commission d’enquête n’était pas non plus de faire le procès de la dissuasion nucléaire française qui constitue encore aujourd’hui, ce que le général de Gaulle nommait « l’assurance vie des Français » et qui permit à notre pays d’assurer sa totale indépendance en matière de défense nationale à l’égard de quelque grande puissance que ce soit.
Enfin, l’objet de cette commission d’enquête n’était naturellement pas de faire le procès de la science, notamment un procès à la médecine et à la recherche médicale concernant les maladies radio-induites. Bien au contraire. En revanche, nous avons pu constater que, durant toute la période de ces essais, il aura justement manqué un véritable suivi scientifique rigoureux, impartial et transparent pour l’ensemble des personnes concernées par ces tirs et exposées à leurs retombés. En ce domaine, il n’est pas inutile que la science ait une conscience.
Libre à chacun d’avoir sa propre opinion sur ces sujets majeurs.
Surtout, ce qui, je pense, en revanche, a motivé nos travaux c’est l’exigence impérieuse, près de 60 ans après les premiers essais nucléaires en Polynésie, de faire connaître l’histoire de ces essais, d’en montrer et d’en décrire tous les aspects, des plus généraux aux plus techniques, ainsi que l’ensemble de leurs conséquences.
Enfin, ces travaux auront permis de mettre en lumière la contribution du peuple polynésien à l’édification de notre défense nationale.
Sans la Polynésie française et sans les Polynésiens, la France ne disposerait pas aujourd’hui d’une arme atomique lui permettant de se faire entendre des plus grandes puissances mondiales.
C’est pourquoi, tous les Français doivent connaître cette histoire qui est la leur mais qui peut leur paraître lointaine, voire étrangère puisqu’ayant eu lieu dans des décors de rêve au cœur de l’Océan Pacifique, à près de vingt mille kilomètres de Paris.
Au terme de nos travaux, une évidence s’impose à nous : qui peut aujourd’hui encore croire au mythe des « essais propres » ?
Il est désormais avéré que ceux qui payèrent les premiers, et le plus chèrement, le prix de ces campagnes furent les Polynésiens eux-mêmes et les vétérans qui travaillèrent au sein du Centre d’expérimentation du Pacifique.
Outre les conséquences sanitaires, les premiers ont vu leur lieu de vie littéralement bouleversé alors qu’ils n’avaient évidemment rien demandé, ni rien voulu.
Les seconds, passée, pour certains d’entre eux, la première étape d’un dépaysement idyllique, ont longtemps cherché, de retour en France hexagonale, la vérité sur l’origine des maladies aussi soudaines que diverses dont ils ont alors pu être les victimes.
Sur ce point, il serait sans doute assez opportun qu’un nouvel effort soit réalisé concernant la reconnaissance et l’indemnisation des maux dont ils souffrent encore aujourd’hui.
Concernant les Polynésiens, que la France s’acquitte d’une dette à leur égard ou les assure d’un pardon qui - comme l’a dit un ministre auditionné par notre commission « grandirait la France » -, elle leur est, de toute façon, éternellement redevable.
On ne peut que saluer à cet égard les propos du Président de la République qui, lors d’un déplacement en Polynésie en 2021, a explicitement évoqué une « dette » de la France à l’égard de la Polynésie.
C’est pourquoi, pour que notre pays puisse tourner la page de ces trente ans d’essais nucléaires en Polynésie dans l’honneur, il convient d’être enfin totalement transparent sur le bilan de ces essais. Telle a été la ligne de notre commission d’enquête, ligne dont elle ne s’est jamais départie.
La légitime défiance qui s’est emparée des Polynésiens durant ces dernières décennies à l’égard de la métropole ne doit pas perdurer, la défiance des nouvelles générations ne devant pas se muer en rancœur qui, parfois, peut même se transformer en colère.
Si cette commission d’enquête peut servir à apporter un certain apaisement, par ses éclairages et ses préconisations, elle n’aura pas failli à la mission qui lui a été confiée.
C’est, entre autres, ce que ce rapport de ma collègue Mereana Reid-Arbelot va aborder de la manière la plus concrète et la plus circonstanciée possible dans les pages qui vont suivre, en s’appuyant, notamment, sur les dizaines d’auditions que nous avons menées ensemble dans une optique que nous avons voulue, l’un et l’autre, pour un sujet aussi grave, consensuelle et constructive.
Enfin, j’appelle de tous mes vœux que ce rapport ne soit pas, sitôt paru, enterré dans un tiroir.
Au vu des propos entendus, des échanges nourris avec les témoins de cette époque, et du souhait commun que je partage avec Mereana Reid-Arbelot, il me semblerait assez logique et plutôt bienvenue que ces conclusions permettent au législateur de s’en saisir afin d’améliorer ce qui doit l’être, nouvelle étape d’une réconciliation et de la formalisation d’une vérité que nous souhaitons unanimement.
Tel est en tout cas le vœu que je formule.
Didier LE GAC
Député du Finistère
Mesdames, Messieurs,
La fin de la Première Guerre mondiale inspire à Paul Valéry une sombre analyse des enseignements qu’il tire de ce conflit : « Nous autres civilisations, nous savons maintenant que nous sommes mortelles » ([1]). Deux jours après le largage de la bombe nucléaire sur Hiroshima et la veille de celui sur Nagasaki, Albert Camus semble poursuivre et préciser cette angoisse de manière prophétique, dans un éditorial de Combat : « Nous nous résumerons en une phrase : la civilisation mécanique vient de parvenir à son dernier degré de sauvagerie. Il va falloir choisir, dans un avenir plus ou moins proche, entre le suicide collectif ou l’utilisation intelligente des conquêtes scientifiques. » ([2])
En ce mois de juin 2025, alors que les tensions et incertitudes internationales n’ont jamais été aussi fortes depuis plusieurs années, ces propos résonnent à nos oreilles avec une acuité particulière. Tel n’est pas tout à fait le cas au sortir de la Seconde Guerre mondiale, époque à laquelle les grandes puissances se lancent chacune à leur tour dans une course aux armements qui voit successivement les États-Unis, la Russie (août 1949), la Grande-Bretagne (octobre 1952), la France (février 1960) et la Chine populaire (octobre 1964) se doter de l’arme nucléaire.
Dans ce contexte, la France, pionnière dans le domaine de la recherche nucléaire et de ses potentielles applications militaires ([3]), effectue son premier essai nucléaire en Algérie, dans la région de Reggane, le 13 février 1960. Toujours dans ce contexte, marqué par la Guerre d’Algérie et son cheminement vers l’indépendance, notre pays cherche un autre lieu où effectuer ses essais afin de s’assurer une maîtrise complète de l’arme nucléaire. Si plusieurs sites sont évoqués, c’est finalement la Polynésie française qui est choisie au terme d’un processus qui « n’obéit pas à la logique linéaire qu’il est tentant de rationaliser a posteriori » ([4]).
Du 2 juillet 1966 (essai Aldébaran) au 27 janvier 1996 (essai Xouthos), la France effectue 193 tirs nucléaires en Polynésie française sur les sites de deux atolls devenus tristement célèbres, Moruroa ([5]) et Fangataufa. Le présent rapport souhaite revenir sur les diverses conséquences de ces essais qui ont profondément meurtri et déstabilisé la population ainsi que les territoires polynésiens, et reste encore aujourd’hui une plaie extrêmement vive pour toute la Polynésie française.
Lors de sa réunion du 30 avril 2024, la Conférence des Présidents de l’Assemblée nationale a pris acte de la création d’une commission d’enquête au titre du droit de tirage attribué au groupe Gauche démocrate et républicaine – NUPES en application de l’article 141 du Règlement de l’Assemblée nationale ([6]). Le 7 mai 2024, la commission d’enquête s’est réunie pour élire son bureau ; Didier Le Gac (député du Finistère, Renaissance) fut élu président tandis que Mereana Reid-Arbelot (députée de la Polynésie française, GDR) était désignée rapporteure. Les travaux de la commission commencèrent immédiatement mais la dissolution du 9 juin 2024 interrompit ses travaux, alors qu’elle avait déjà procédé à seize auditions. Dès le début de la XVIIème Législature, le groupe GDR souhaita redéposer une proposition de résolution ([7]) tendant à la création d’une commission d’enquête sur les conséquences des essais nucléaires. Cette proposition fut examinée par la commission de la Défense nationale et des forces armées le mercredi 11 décembre 2024 ([8]) et, après avoir examiné les conditions de sa recevabilité, vota en faveur de sa création à l’unanimité ; la Conférence des Présidents en prit acte le 17 décembre ([9]).
La réunion constitutive de la nouvelle commission d’enquête se tint le mardi 14 janvier 2025 pour élire son bureau ; de nouveau, Didier Le Gac fut élu président et Mereana Reid-Arbelot opta pour les fonctions de rapporteure. Dans une ambiance toujours studieuse et consensuelle à laquelle votre rapporteure souhaite rendre fortement hommage, la commission d’enquête effectua 30 auditions à Paris permettant d’entendre aussi bien en présentiel qu’en visioconférence (notamment pour les interlocuteurs polynésiens) 82 personnes de tous horizons (anciens ministres, vétérans, responsables d’associations, historiens, scientifiques, militaires…) afin de l’éclairer au mieux sur l’ensemble des conséquences des essais nucléaires effectués en Polynésie française ([10]). À cela, il convient d’ajouter un déplacement qu’une délégation de la commission conduite par son président effectua en Polynésie du 21 au 31 mars 2025, lui permettant de procéder à 18 nouvelles auditions et de rencontrer ainsi 41 personnes (responsables institutionnels ou d’associations, vétérans, avocats…). Dans la perspective de ce déplacement, une boîte mail dédiée a été créée, relayée dans la presse hexagonale et polynésienne, afin de solliciter les Polynésiens eux-mêmes qui pouvaient souhaiter apporter à la délégation des informations ou des témoignages ; plus de soixante personnes envoyèrent un message, soit pour soutenir et encourager les travaux de la commission, soit pour demander à être auditionnés. Plusieurs personnes furent ainsi entendues sur place et les éléments factuels précisés dans leurs messages par plusieurs vétérans ont par ailleurs été utilisés au fil de ce rapport, ayant été jugés particulièrement éclairants pour notre sujet. Il faut également prendre en considération un certain nombre d’auditions « privées » que votre rapporteure a pu réaliser, notamment en Polynésie, les attentes à l’égard des travaux de cette commission d’enquête et de ses conclusions y étant extrêmement fortes. Enfin, une délégation de la commission d’enquête a effectué, le 15 mai 2025, un déplacement à la direction des applications militaires du Commissariat à l’énergie atomique, à Bruyères-le-Châtel, au cours duquel elle a pu rencontrer un certain nombre de personnels qui lui ont précisé de nouveaux éléments propres à alimenter sa réflexion. Même si l’on peut toujours regretter de ne pas avoir davantage entendu de personnes susceptibles d’apporter leur concours à nos travaux, votre rapporteure estime néanmoins que, vu les délais impartis, la commission aura pu entendre un panel suffisamment large lui permettant de se forger une juste opinion des conséquences des essais nucléaires en Polynésie française.
Avant d’examiner les conséquences politiques, économiques et sociales, environnementales, sanitaires et mémorielles des essais (qui feront l’objet d’autant de chapitres dans ce rapport), votre rapporteure souhaite rappeler quelques points essentiels, à commencer par la situation géographique de la Polynésie française, qui est, à elle seule, un élément explicatif du choix opéré pour y effectuer les essais nucléaires.
Composée de 118 îles, dont 76 sont habitées, la Polynésie française se compose de cinq archipels : l’archipel de la Société (où se trouvent notamment Tahiti, Moorea et Bora Bora), l’archipel des Marquises, l’archipel des Tuamotu, l’archipel des Australes et l’archipel des Gambier. Formées depuis des millions d’années pour la plupart (environ 4 à 4,7 millions d’années pour l’île de Maupiti à quelque 300 000 ans pour la « jeune » île de Mehetia), les îles de la Polynésie française couvrent une surface émergée de plus de 4 100 km2 mais cette superficie dépasse les 5,5 millions de km2 si l’on prend en considération l’ensemble des étendues maritimes, soit une superficie équivalente au continent européen :
Source : https://cnotretour.com/2020/11/26/5173/
La Polynésie connaît des paysages extrêmement diversifiés, édifiés sur un sous-sol volcanique. En effet, il y a des millions d’années, la région était parsemée de « points chauds » dont les éruptions volcaniques ont formé des îles ; avec le mouvement des plaques tectoniques, les points chauds donnaient naissance à d’autres îles, déclinant cette disposition en « chapelet ». Des formations carbonatées ont alors « encerclé » les volcans éteints, et bâti les barrières de corail ou récifs coralliens autour des îles formant par la même occasion, les lagons. À un stade plus avancé, le phénomène de subsidence, bien connu des géologues, fit disparaître les îles par enfoncement pour ne laisser que l’anneau de corail « vivant » qui, lui, continuait de croître et formait ainsi les atolls. Deux d’entre eux, Moruroa et Fangataufa figurent parmi les acteurs principaux de ce rapport.
Prise de vue de l’atoll de Vanavana depuis le vol pour rejoindre Moruroa
C’est donc au cœur de l’archipel des Tuamotu que la France effectue ses 193 tirs nucléaires, à 1 000 kilomètres de Tahiti, à plus de 6 000 kilomètres de l’Australie, à plus de 17 000 kilomètres de la France hexagonale. C’est dans ce cadre que les noms célestes ou exotiques attribués à chacun des tirs résonnent aujourd’hui avec une certaine nonchalance, qui tranche avec la vertigineuse réalité de ce qu’est réellement un tir nucléaire.
Afin d’entrevoir ce qu’est une bombe nucléaire d’un point de vue technologique, celles lâchées sur Hiroshima et Nagasaki en août 1945 sont toutes deux des bombes nucléaires (bombes A), reposant sur le principe de la fission nucléaire, c’est-à-dire sur l’éclatement de noyaux d’uranium ou de plutonium. Comme l’a précisé Christian Bataille dans un rapport ([11]) vieux de 27 ans maintenant, on utilise ici « de l’uranium 235, beaucoup plus rare dans la nature que son isotope, l’uranium 238, mais qui a la particularité d’être fissile, c’est-à-dire que les noyaux de ce matériau sont susceptibles de se scinder sous l’effet d’un bombardement de neutrons en produisant de nouveaux neutrons qui iront à leur tour provoquer la fission d’autres noyaux. Ce phénomène, appelé "réaction en chaîne", entraîne un considérable dégagement d’énergie, la réaction en chaîne se poursuivant inexorablement, de façon exponentielle, en quelques fractions de seconde. » Pour la première bombe utilisée dans le cadre d’un conflit armé, en l’occurrence Little boy, sur Hiroshima, sa mise à feu consiste à rapprocher deux blocs d’uranium 235 et à les faire éclater en recourant à un explosif conventionnel pour faire en sorte que la masse soit suffisante pour déclencher une réaction en chaîne. Un autre type de bombe, plus puissante et plus complexe à élaborer, est rapidement expérimenté : la bombe thermonucléaire (bombe H) qui fonctionne cette fois-ci sur le principe de la fusion nucléaire. Là encore, Christian Bataille décrit le phénomène physique attendu : « Le combustible nucléaire se compose, en principe, de deutérium et de tritium, deux éléments à noyaux légers qu’il faudra rapprocher pour en former un plus lourd. Pour annihiler les phénomènes de répulsion entre les noyaux, il faut des pressions et des températures extraordinairement élevées qui ne peuvent être obtenues que grâce à l’explosion préalable d’une bombe à fission. Une fois la réaction de fusion amorcée, les émissions de neutrons vont entraîner la fission des masses d’uranium et de plutonium qui constituent l’enveloppe de la bombe. On a donc ainsi une réaction en trois étapes, fission-fusion-fission, qui libère une quantité d’énergie considérable. » La première bombe H testée est tirée par les États-Unis d’Amérique dans l’atoll Eniwetok, aux îles Marshall, le 1er novembre 1952, dégageant une puissance de 10,4 mégatonnes ([12]). La France procède tout d’abord à des essais de bombe A, aussi bien en Algérie que dans le Pacifique, et tire sa première bombe H le 24 août 1968 : le tir Canopus, d’une puissance de 2,6 mégatonnes, sur l’atoll de Fangataufa.
Bombe A ou bombe H, il convient de présenter rapidement les modalités mêmes des tirs effectués à Moruroa et à Fangataufa. En Polynésie française, deux principales modalités de tirs sont utilisées successivement : les tirs à l’air libre (également connus sous le nom de « tirs atmosphériques » ou « aériens ») et les tirs réalisés en sous-sol (désignés comme des essais « souterrains »).
Dans le premier cas, et en exceptant les tirs « réels » effectués depuis un avion ([13]), le tir pouvait avoir lieu soit « sous ballon », soit « sur barge ».
Les tirs sur barge sont assez « rudimentaires » dans leur dispositif puisque la bombe est simplement posée sur une barge, elle-même ancrée dans le lagon sur une profondeur de trente à quarante mètres pour lui assurer une stabilité optimale, afin de permettre aux instruments de mesure d’effectuer les analyses les plus précises et les plus complètes possibles. Le tir, situé à une distance de 700 à 1 700 mètres d’un poste d’enregistrement avancé (PEA) muni d’appareils d’enregistrement électronique et optique, a donc lieu à une hauteur de 3 à 10 mètres ; quatre tirs ont eu lieu sur barge dont le premier, Aldébaran (le 2 juillet 1966), Sirius (4 octobre 1966) et Arcturus (2 juillet 1967) à Moruroa, et Rigel (24 septembre 1966) à Fangataufa. Comme le souligne le site Moruroa, Mémorial des essais nucléaires français ([14]), ces tirs sont particulièrement dévastateurs puisque « la bombe entraînait dans le champignon une partie de l’eau, des coraux et des sédiments du lagon qui, en retombant, provoquaient de très fortes contaminations ». La nocivité de ces tirs a également été reconnue par les autorités militaires, à commencer par le CEA, qui a admis sans peine que « Lors de ces essais, la boule de feu est entrée en contact avec l’eau et les sédiments du lagon se trouvant à l’aplomb du point zéro, y déposant une quantité significative de produits de fission et d’activation. » ([15])
Photographie d’une barge supportant une bombe nucléaire, en juillet 1966 (crédits :
© Robert Antoine / ECPAD / Défense - Référence : F 66-185 R437)
Au regard des dégâts extrêmement importants créés par les tirs sur barge, les autorités militaires développent une autre technique, utilisée durant tout le reste de la période des essais aériens : les tirs sous ballon. Le procédé peut sembler relativement simple même s’il fut, en vérité, « le fruit d’un long cheminement intellectuel et technique de la part des différents acteurs institutionnels et des entreprises contractantes » ([16]). Comme le décrit Patrick Boureille, « La solution retenue consiste à accrocher la charge utile au sommet d’une pyramide formée par trois câbles tendus, partant chacun d’un treuil aux sommets d’un triangle équilatéral formé par trois barges au niveau du lagon. L’aérostat est d’autant plus gros qu’il doit emporter la nacelle, assurer la traction des câbles et rigidifier la pyramide. Le vent peut alors faire pivoter le ballon sans déplacer outre mesure la nacelle. » ([17]) Les ballons, d’un volume de 4 000 à 14 000 m3, sont gonflés à l’hélium et doivent être capables de porter une nacelle pesant environ 1,5 tonnes, tout en possédant toutes les caractéristiques techniques leur permettant notamment de résister à certains vents violents en altitude. Bien que techniquement complexes à utiliser, les tirs sous ballon, dont l’explosion se produit à une altitude comprise entre 220 et 700 mètres, sont supposés assurer une contamination beaucoup moins importante qu’avec un tir effectué au niveau de la mer.
Photographie d’un ballon portant une nacelle où se trouve une bombe thermonucléaire, en août 1968
(crédits : © Michel Leblanc / ECPAD / Défense - Référence : F 68-318 LC55)
En réalité, cette « présentation idyllique des tirs sous ballon » ([18]) est en grande partie fausse ; les tirs ainsi effectués sont très contaminants. Les prévisions anticipant l’absence de contact entre la boule de feu et l’eau du lagon ont fréquemment été démenties par l’expérience, Bruno Barrillot relevant par exemple que sur les 34 tirs ainsi effectués, 22 auraient eu une interférence avec la surface. Chaque zone de tir devait, en conséquence, être décontaminée pendant plusieurs semaines avant qu’un nouveau tir puisse y être effectué.
Les années 1960 et 1970 voient les essais atmosphériques durement contestés, tant par certains États que par des organisations non gouvernementales ; la France essaie d’y répondre mais assez maladroitement, à tel point qu’on doit bien parler de « l’échec d’une diplomatie rhétorique et scientifique » ([19]). La France adopte à cette époque une nouvelle technique en effectuant désormais des essais souterrains. Cette technique se poursuit jusqu’aux derniers essais de 1996. Le principe consiste à creuser des puits de tirs allant jusqu’à 1 200 mètres de profondeur traversant la couche carbonatée ou corallienne pour atteindre la couche basaltique de l’atoll. Une fois le forage effectué, l’engin explosif, au sein d’un appareillage de près de vingt mètres de long, appelé conteneur, y est positionné avant d’être recouvert de tonnes de béton, de sable, de graviers en tous genres, ce qui permettait d’absorber l’onde de choc de l’explosion qui vaporisait la roche et vitrifiait le basalte. Après l’explosion, des puits secondaires étaient réalisés, dans le cadre d’une opération post-forage, pour recueillir des échantillons de gaz et de déchets dans les poches souterraines créées par l’explosion. Sur les 137 essais souterrains ainsi effectués, dont 127 à Moruroa et 10 à Fangataufa, 84 sont tirés sous la couronne corallienne tandis que 63 essais ont lieu sous les lagons des atolls.
Photographie d’une explosion dans le lagon de Moruroa, en novembre 1985 (crédits :
© Philippe Grandperrin / ECPAD / Défense - Référence : 1 985 464 72 17)
Au-delà des images vues à la télévision, les essais nucléaires ont été bien réels en Polynésie française. Le Centre d’expérimentation du Pacifique (CEP) a rythmé la vie de ses habitants pendant plusieurs décennies : avec quelles conséquences ? La réponse à cette question est tout l’enjeu de ce rapport. Il ne nous appartient pas ici de trancher certains débats scientifiques qui opposent experts en tous genres. Le rôle de cette commission d’enquête consiste fondamentalement à prendre du recul sur une situation qui, aujourd’hui encore, façonne la Polynésie française et l’état d’esprit de ses habitants. Conformément aux dispositions de la proposition de résolution qui a permis de créer la présente commission d’enquête, le présent rapport vise à étudier les conséquences des essais nucléaires effectués en Polynésie française dans toutes leurs dimensions : historiques, économiques et sociales, sanitaires, environnementales, mémorielles enfin.
Au-delà des poncifs, il s’agira de se frayer un chemin qui soit le plus proche possible de la vérité pour dégager des pistes de réflexion et de réformes qui, espérons-le, permettront de comprendre un chapitre douloureux, encore méconnu de l’histoire de la Polynésie française et de la France tout entière. Ce serait une excellente nouvelle si le constat dressé par ce rapport apparaissait comme un diagnostic partagé.
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I. LE CHOIX DE LA POLYNÉSIE FRANCAISE pour y poursuivre LE DÉVELOPPEMENT DE L’ARME NUCLÉAIRE de la France
Sans la décision de la France de se doter de l’arme nucléaire, il n’y aurait pas eu d’essais nucléaires en Polynésie française. Cette évidence mérite d’être rappelée car il n’est pas possible de comprendre leurs conséquences sur la société polynésienne sans remonter aux origines de cette décision et d’en analyser le contexte. Cette décision s’inscrit en effet dans le contexte particulier de la Guerre froide, avec la volonté des Gouvernements français, dès les débuts de la IVème République, d’assurer la sécurité du pays et son indépendance stratégique vis-à-vis des deux superpuissances américaine et soviétique. En outre, une telle décision n’est pas désincarnée. Elle a été prise par des hommes : Présidents de la République, ministres, scientifiques et militaires. Les développements qui vont suivre, retracent près de quatre-vingts ans d’histoire et mettent en évidence le rôle majeur que ces personnes ont joué, avec leurs convictions, leurs hésitations et leurs choix, dont les conséquences se font encore sentir aujourd’hui.
A. La volonté de la France de se doter de l’arme nucléaire
1. La course à l’arme nucléaire et les rapports de force de la Guerre Froide comme contexte de décision
Durant la Seconde Guerre mondiale une « course de vitesse atomique » ([20]) s’est engagée entre les scientifiques des puissances belligérantes. Si c’est en Allemagne, en 1938, que les physiciens Otto Hahn (1879-1968) et Fritz Strassmann (1902-1980) découvrent la fission nucléaire, le programme nucléaire allemand échoue à construire un réacteur nucléaire fonctionnel et à produire une quantité de matières fissiles nécessaire à son aboutissement.
Les recherches menées aux États-Unis, mobilisant des ressources financières et scientifiques considérables dans le cadre du projet Manhattan Engineer District, progressent en revanche rapidement. En 1944, deux concepts de bombes sont parallèlement développés : « Little Boy », qui est une bombe à uranium hautement enrichi (U-235), et « Fat Man », une bombe au plutonium (Pu-239). Le 6 juillet 1945, le premier essai nucléaire de l’histoire, Trinity, a lieu à Alamogordo, dans le désert du Nouveau-Mexique. Un mois plus tard, le premier bombardement nucléaire est effectué sur Hiroshima, au Japon, suivi trois jours plus tard, d’un second sur Nagasaki.
En mars 1943, lorsque Staline est informé du projet Manhattan, les Soviétiques décident de lancer leur propre programme nucléaire. Le premier essai nucléaire de l’Union soviétique est effectué le 29 août 1949 en République socialiste soviétique kazakh, dans l’actuel Kazakhstan.
Dans le cas des deux programmes nucléaires américain et soviétique, il est frappant de constater que l’un comme l’autre ont été dictés par l’urgence, justifiant tous les risques afin de disposer de la bombe le plus rapidement possible.
Après la Seconde Guerre mondiale, le Royaume-Uni poursuit son propre programme nucléaire. D’abord secret, le projet « High Explosive Research », lancé en 1947, aboutit le 3 octobre 1952 au premier essai nucléaire britannique, réalisé près des îles Montebello en Australie, faisant du Royaume-Uni la troisième puissance nucléaire mondiale. Le premier essai thermonucléaire a, quant à lui, lieu le 8 novembre 1957 à Christmas Island (Kiritimati). Après avoir souhaité bénéficier d’une période d’indépendance stratégique, les Accords de Nassau (1962) ont établi une étroite collaboration entre la Grande-Bretagne et les États-Unis qui fournissent notamment les missiles Trident équipant les sous-marins nucléaires lanceurs d’engins (SNLE) britanniques. Aujourd’hui, si la doctrine britannique qualifie sa dissuasion nucléaire d’indépendante du point de vue opérationnel ([21]), la profonde intégration du complexe militaro-industriel états-unien dans son système de dissuasion implique de facto une forte dépendance de cette dernière à l’égard des États-Unis.
Les estimations des autorités et des chercheurs japonais dans l’année qui succède aux tirs sur Hiroshima et Nagasaki estiment que les deux explosions causent respectivement 100 000 à 140 000 morts et 70 000 à 80 000 morts. La puissance de feu nucléaire, octroyée à un petit nombre d’États, conjuguée aux progrès de ses vecteurs ([22]), qui peuvent atteindre n’importe quelle cible sur la surface du globe, marque une rupture dans les relations internationales. Pour les contemporains de l’avènement de cette nouvelle puissance, comme le général André Beaufre, l’arme nucléaire « n’est pas comme on l’a quelquefois proclamé inexactement ‘‘qu’une arme comme les autres mais seulement plus puissante’’ [...] Du fait de cette double caractéristique (puissance et portée) l’arme atomique produit un phénomène entièrement nouveau : il n’y a plus de rapports entre la puissance et la masse » ([23]). Ces nouvelles armes, pouvant désormais être employées lors d’un conflit, bouleversent complètement la façon d’appréhender les rapports de force qui se réorganisent avec la Guerre froide.
Ce nouveau contexte pousse une partie de l’élite française, profondément ébranlée par la Seconde Guerre mondiale, à décider de doter la France de l’arme nucléaire. Cette élite est, en effet, traversée par la conviction que ce choix permettra d’assurer l’indépendance du pays pour l’avenir.
2. La volonté d’indépendance de la France comme justification d’un programme nucléaire sous la IVe République, accéléré par le général de Gaulle
a. La fin de la Seconde Guerre mondiale impulse le programme nucléaire de la France
Les premières recherches dans le domaine nucléaire commencent dans les années trente ([24]), avec les travaux pionniers d’Irène (1897-1956) et Frédéric (1900-1958) Joliot-Curie, qui contribuent aux découvertes fondamentales sur la radioactivité et la fission nucléaire. À partir de 1945, la France lance, concrètement, son programme nucléaire ([25]).
Au lendemain de la guerre, le 18 octobre 1945, conscient du statut que l’énergie nucléaire octroie aux États la maîtrisant, le général de Gaulle, alors chef du Gouvernement provisoire de la République française, signe l'ordonnance créant le Commissariat à l'Énergie Atomique (CEA).
Dirigé par Frédéric Joliot-Curie, le CEA est alors placé sous la double tutelle du Président du Conseil et du ministre de l’Industrie ([26]). Sa mission est à la fois scientifique et industrielle : développer la recherche fondamentale sur l’énergie nucléaire et préparer ses applications pratiques. Le premier projet réalisé est la construction du réacteur expérimental Zoé. Sa mise en route, le 15 décembre 1948, représente un tour de force technique et marque la naissance officielle de l'industrie nucléaire française. Ce succès est célébré comme une victoire nationale et confirme la capacité de la France à développer une filière nucléaire indépendante, suite aux restrictions imposées par les États-Unis avec le McMahon Act de 1946, qui interdit tout partage de connaissances nucléaires avec les pays étrangers, y compris avec les alliés ([27]).
En 1950, la révocation de Frédéric Joliot-Curie, qui s’oppose à l’utilisation de l’énergie nucléaire à des fins militaires, et son remplacement par Francis Perrin (1901-1992) secondé par le gaulliste Pierre Guillaumat (1909-1991) consacre l’orientation des travaux du CEA vers la création spécifique d’une arme nucléaire française.
Cette réorientation se fait dans la plus extrême discrétion. Comme l’a rappelé Renaud Meltz, « toute la filière militaire sous la Quatrième République a été constituée de manière clandestine. Cette réalité n’est jamais assumée devant l’opinion publique, y compris par les ministres eux-mêmes. Appelée initialement « bureau d’études générales », afin de n’éveiller aucun soupçon, la future DAM [direction des applications militaires] travaillait avec des crédits secrets, transitant par l’ancêtre de la DGSE, dans des sites inconnus » ([28]). Ces modes de financement permettent ainsi d’éviter d’informer le Parlement de leur finalité : la construction d’un premier sous-marin à propulsion nucléaire, l’extension des installations de réacteurs à Marcoule, dans le Gard, l’étude de faisabilité de la construction à Pierrelatte, dans la Drôme, d’une usine productrice d’uranium enrichi et la préparation d’un site expérimentation, à Reggane, dans le Sahara ([29]). Les applications militaires se développent ainsi sous couverture civile, garantissant le secret des ambitions nucléaires françaises.
En 1954 ([30]), le programme secret de production de plutonium, nécessaire à la fabrication des charges explosives de l’arme nucléaire est lancé.
L’année 1956 constitue une année charnière pour le programme nucléaire français. En juillet, le président égyptien Nasser nationalise le canal de Suez, provoquant une intervention militaire conjointe d’Israël, de la France et du Royaume-Uni. Le bénéfice politique de cette opération militaire réussie est cependant perdu face à la réaction des États‑Unis et de l’Union soviétique. Les États-Unis interviennent et encouragent une attaque contre la livre sterling sur les marchés, obligeant les Britanniques à engager leur réserve de dollars, tandis que l’Union soviétique menace explicitement d’utiliser son arme nucléaire, pour mettre un terme à l’intervention des deux puissances européennes.
Pour l’historien Maurice Vaïsse, la crise de Suez convainc les dirigeants français que, sans arme atomique, la France ne peut conduire une politique extérieure indépendamment de celles des grandes puissances et, par conséquent, qu’elle doit disposer de sa propre force de dissuasion nucléaire pour garantir son indépendance stratégique ([31]). Sous l’impulsion du président du Conseil Guy Mollet, les ressources allouées au CEA, déjà multipliées par dix depuis sa création, sont encore augmentées afin d’accélérer le développement d’une bombe nucléaire française ([32]). C’est également à cette époque, en 1956, que Guy Mollet institue le Bureau Armement qui devient par la suite l’actuelle Direction générale de l’armement (DGA) ([33]) avant qu’il ne crée également le Comité des applications militaires de l’énergie atomique (Camea) le 5 décembre 1956. La même année, la prospection d’un site d’essais nucléaires est engagée, à la demande du ministre de la Défense nationale Maurice Bourgès-Maunoury (1914-1993) ([34]).
b. Le programme nucléaire accéléré et officialisé par le général de Gaulle
L’humiliation subie à Suez par la France marque profondément le général de Gaulle. Dans ses Mémoires d’espoir, le général décrit cet épisode comme confirmant la nécessité de disposer de moyens indépendants pour assurer la sécurité et l’influence de la France sur la scène internationale. De retour au pouvoir en 1958, il fait de la possession de l’arme nucléaire l’un des piliers de son projet d’indépendance nationale et de grandeur de la France, mettant en pleine lumière un programme qui était, jusqu’à présent, mené dans une quasi-clandestinité. C’est pour cette raison que l’arme nucléaire est généralement perçue comme une œuvre gaullienne alors que le général de Gaulle a surtout capitalisé sur les recherches et les investissements mis en œuvre depuis plus d’une décennie ([35]).
C’est toutefois bien le général de Gaulle qui donne au programme nucléaire français une impulsion déterminante. Grâce à la directive du 29 juillet 1958, prise par ce dernier à l’issue d’une réunion restreinte à l’Élysée. Elle fait du programme nucléaire une priorité dès les premières semaines de son Gouvernement, alors même que la France fait face à une grave crise constitutionnelle et à la Guerre d’Algérie.
Concrètement, cette directive fixe aux responsables du programme nucléaire l’objectif de réaliser le premier essai dans les plus brefs délais, avec une date fixée au premier trimestre 1960. Il est décidé, confirmant ainsi les dispositions prises auparavant par Félix Gaillard, que le tir aurait lieu à l’hiver 1960, à Reggane, en Algérie. La pression est entretenue par l’implication directe du Président de la République dans la supervision du programme via des réunions mensuelles organisées sous son autorité.
Pour tenir cet objectif, les responsables du programme nucléaire s’appuient sur des structures de recherche réorganisées afin d’en renforcer l’efficacité. Remplaçant le Bureau d’études générales devenu en 1956 le Bureau des techniques nouvelles, la direction des applications militaires (DAM) est créée le 14 octobre 1958. Comme l’explique son actuel directeur, Jérôme Demoment, lors de son audition, « la DAM était [alors] responsable de l’ensemble des programmes scientifiques : fabrication des engins à tester, diagnostic de mesure, développement des techniques de déploiement, préparation de l’expérience, enregistrement, dépouillement et exploitation des mesures » ([36]).
Sa mission consiste à concevoir et à fabriquer les armes nucléaires françaises en garantissant leur sûreté, leur performance et leur fiabilité. La création de la DAM permet d’instaurer une séparation claire entre activités civiles et militaires, une concentration des ressources dédiées à la bombe et une chaîne de commandement simplifiée, le tout dans une perspective de long terme incluant le développement d'armes thermonucléaires et de vecteurs adaptés. La DAM bénéficie alors de ressources quasi illimitées, compte tenu de l’importance dont revêtent ses travaux pour le général de Gaulle, surnommé le « père Noël du CEA ». ([37])
L’ampleur des ressources nécessaires justifie le vote de la première loi de programmation militaire en 1960, adoptée via l’utilisation, également pour la première fois, de l’article 49, alinéa 3, de la Constitution, mais aussi la permanence, comme sous la IVème République, de plusieurs circuits de financement parallèles afin de masquer les coûts réels et de contourner certaines contraintes administratives ou diplomatiques. Une part significative des fonds secrets de la Présidence et du Fonds d'action conjoncturelle (FAC), officiellement destiné à réguler l’économie, sont affectés au programme nucléaire. S’il est difficile de consolider le coût global de l’opération, celui-ci représente 18 % du budget de la Défense en 1963, soit 1 % du PIB ([38]).
Cette organisation se révèle efficace puisque, moins de 18 mois après la création de la DAM, la France réalise son premier essai nucléaire à Reggane, dans le Sahara algérien, le 13 février 1960. L’objectif est donc tenu, concrétisant la volonté du général de Gaulle d’aboutir rapidement, quelles que soient les contraintes financières, politiques et techniques qui peuvent se trouver en travers du chemin. Pour le général, l’indépendance de la France justifie toute dépense et tout sacrifice jugés utiles. Sur ce dernier point, Jean-Luc Moreau rappelle l’anecdote suivante lors de son audition : « Lors du premier tir dans le Sahara, Pierre Messmer a été tondu car il avait été contaminé, mais son compte rendu au général de Gaulle fut laconique : ‘‘La bombe a marché’’ ([39]).
B. Des débats historiques persistants sur le choix du site des essais français
Maîtriser l’énergie nucléaire et la transformer en une arme opérationnelle représente un tour de force technologique que seuls quelques pays dans le monde ont réussi. Une telle entreprise nécessite en effet des investissements colossaux, du personnel de très haut niveau et des années de recherches sur la charge explosive et sa miniaturisation afin de l’embarquer ensuite sur des vecteurs appropriés. La réalisation d’essais constitue une étape cruciale pour élaborer des armes nucléaires fonctionnelles et crédibles, auprès de la communauté internationale. Comme le souligne Jérôme Demoment, « la France a dû effectuer des essais nucléaires pour mettre au point ses premières armes nucléaires, car cette tâche est d’une grande complexité. Il est impossible de prévoir le comportement de la matière dans les conditions extrêmes de fonctionnement d’une arme nucléaire à partir des références que l’on trouve usuellement sur terre : seule la réalisation d’un essai en vraie grandeur permet de comprendre et de maîtriser toutes les facettes d’une arme nucléaire » ([40]).
En définitive, 210 essais nucléaires « en grandeur nature » auront été nécessaires, dont 193 en Polynésie française, pour que la France maîtrise totalement et efficacement son arme nucléaire et puisse, après cela, recourir à la simulation en laboratoire.
1. Le choix, finalement temporaire, du Sahara algérien
a. Des critères sur mesure, un choix circonstancié
La période « algérienne » des essais nucléaires français éclaire les raisons du choix ultérieur de la Polynésie française, qui succède au Sahara pour accueillir les essais nucléaires. Dans une note rédigée en janvier 1957, le général Ailleret (1907-1968), chargé d’examiner les options de sites envisagés, motive son avis en faveur du site de Reggane. Selon lui, le site a le grand avantage d’être peu peuplé, le désert étant réputé être un espace vide malgré les passages de nomades, et d’être suffisamment éloigné des espaces plus densément habités, l’espace présentant par ailleurs l’atout d’être doté de terrains à la fois aménageables et accessibles ([41]). Dans les réponses apportées par les réseaux diplomatiques français et américain, sollicités pour fournir les critères des puissances nucléaires dans leur choix des sites d’expérimentation, l’isolement et la faible densité de population reviennent systématiquement ([42]), ce qui témoigne, à l’époque, d’une connaissance des risques plutôt univoque.
Aujourd’hui, les représentants de la DAM insistent sur les cinq critères qui étaient alors requis pour lancer des essais nucléaires. Le premier critère tenait à la nécessité de bénéficier d’un lieu éloigné des zones d’habitation. Le deuxième critère consistait à devoir assurer la sécurité et la facilité des communications pour acheminer la masse considérable de matériels ainsi que pour faire circuler des informations classifiées et de nombreux personnels. Il faut donc disposer d’une route sécurisée sachant que, dans les années cinquante, la voie aérienne est contrainte par les limites techniques des aéronefs. Le DC-9, modèle d’aéronef auquel la France a recours pour acheminer des matériels sur Moruroa, n’entre en exploitation qu’en 1965. Le troisième critère avancé, lié au précédent, est la faisabilité technique de l’installation d’un centre d’essai pouvant accueillir les infrastructures nécessaires, en particulier un aéroport. Un quatrième critère plus circonstancié renvoie à la capacité du site de s’adapter au type de tir effectué, pour les besoins de la recherche aux différentes étapes de l’expérimentation. Un site pertinent pour des bombes de faible puissance ne sera pas forcément adapté pour des bombes de plus forte puissance, a fortiori pour des bombes thermonucléaires dont les retombées sont particulièrement larges. De même, un site idéal pour des essais atmosphériques mais, en raison de la composition de son sous-sol, se révélera impropre à des essais souterrains. À l’inverse, pour peu que ce site soit exposé à des vents susceptibles d’emporter les particules radioactives vers des zones habitées, un site souterrain idéal pourrait ne pas convenir à des essais atmosphériques. Pour les représentants de la DAM, la géologie et la météorologie sont donc déterminantes dans le choix des sites. Enfin, un dernier critère est pris en compte : les implications politique et diplomatique du choix effectué, avec le risque qu’une mauvaise évaluation de celle-ci conduise à une remise en cause de la pérennité du programme.
b. La période algérienne des essais nucléaires
Lors de son audition et dans ses contributions écrites, l’historien Renaud Meltz détaille la manière dont est, concrètement, choisie l’Algérie pour procéder aux premiers essais nucléaires français : « en 1957, c’est le scénario d’un tir atmosphérique qui est privilégié pour mettre au point la bombe A – celle d’Hiroshima – qui représente environ 15 kilotonnes. À cette époque, il n’est pas encore question de la bombe H, dont la puissance sera mégatonnique. Dans ce cadre, les autorités envisagent La Réunion, la Nouvelle-Calédonie, ou encore les îles Kerguelen, des territoires éloignés de la métropole, et écartés pour différentes raisons […] À partir de 1959, des réflexions sont lancées en vue de trouver un site souterrain pour tester la bombe A. Les progrès techniques ont effectivement permis aux Américains d’effectuer des tirs enterrés extrêmement puissants dès 1957 […]. La conscience des enjeux sanitaires est déjà très présente suite à l’essai « Castle Bravo » de 1954 à Bikini : il s’agissait d’une bombe H mégatonnique, dont la puissance a été bien supérieure aux prévisions des Américains. La hantise des retombées nucléaires est donc déjà très présente dans tous les esprits. C’est à ce moment qu’est réalisé le film Godzilla. La France s’oriente donc vers des tirs souterrains. Ces derniers étant réputés sans dangerosité, car menés dans un espace confiné, les recherches se dirigent dans toutes les directions. De nombreux sites granitiques ou montagneux sont documentés et investigués, y compris le Massif central, les Alpes ou les Pyrénées. La Polynésie est reconsidérée, mais puisqu’il paraît difficile d’y développer des essais souterrains […]. L’Algérie est choisie assez rapidement parce qu’elle possède le désert le plus proche, posant le moins de problèmes logistiques. La Polynésie a été envisagée, mais écartée car aucun avion ne serait en capacité d’y transporter des engins sans devoir se poser sur un territoire étranger » ([43]). Selon lui, ce choix s’explique donc principalement par une proximité géographique avec l’Hexagone mais il insiste aussi sur la familiarité culturelle des militaires avec ce territoire et la part de l’imaginaire de ceux-ci.
Ils revivent, dans l’épopée nucléaire qu’ils écrivent, une aventure de « pionniers » : ils reproduisent ainsi une sorte d’imaginaire colonial exalté, à laquelle l’Algérie se prête, il est vrai, particulièrement ([44]).
Le choix initial de l’Algérie, à travers les deux sites de Reggane (pour les essais atmosphériques) et d’In-Ekker (pour les essais souterrains) obéit donc parfaitement aux différents critères considérés comme nécessaires. Ce choix souligne aussi une époque durant laquelle la plupart des élites françaises n’envisagent pas que l’Algérie puisse un jour devenir indépendante alors que le conflit se poursuit dans les départements algériens. En octobre 1957, le général Ailleret peut ainsi constater que les pelotons de la compagnie saharienne du Touat se sont soulevés, débutant une guérilla dans le Grand Erg occidental, au sud duquel se situent les sites sélectionnés ([45]). Les protestations africaines, notamment de la part des pays anglophones, nouvellement indépendants, sont également ignorées. À la question du président Didier Le Gac qui s’étonne de l’apparente imperturbabilité de la préparation du programme nucléaire dans le Sahara, la réponse de l’historien Dominique Mongin est claire : la guerre d’Algérie n’a absolument pas interféré avec le choix du site de Reggane pour la simple et bonne raison que celui-ci était très éloigné (plus d’un millier de kilomètres entre Reggane et Alger) du principal théâtre des opérations de la guerre d’Algérie ([46]). Par ailleurs, le professeur Yannick Pincé précise, sur ce point, que le Sahara avait en outre un statut différent de celui des départements algériens, dont il ne faisait pas partie. En effet, si la souveraineté de la France ne s’exerce sur le Sahara qu’à partir du 1er janvier 1903 (date d’entrée en vigueur de la loi du 24 décembre 1902 qui crée les « Territoires du Sud », placés sous l’autorité du Gouverneur général de l’Algérie), ces territoires n’étaient pas pour autant intégrés aux départements algériens. C’est précisément en 1957, par la loi n° 57-27 du 10 janvier qu’est créée une Organisation commune des régions sahariennes, prélude à sa transformation en deux départements (les départements sahariens des Oasis et de la Saoura) par un décret du 7 août 1957 sur le modèle du département métropolitain ([47]).
Source : https://www.aven.org/livre_marcel_couchot/c3/c36.htm
C’est donc à Reggane, le 13 février 1960 qu’est réalisé le premier essai nucléaire français, Gerboise Bleue, lequel sera suivi de trois autres essais atmosphériques. À partir du 7 novembre 1961, treize essais supplémentaires ont été effectués, tous souterrains, à In-Ekker, au sud-est de l’Algérie, en bordure du Hoggar. Toutefois, la technologie des essais souterrains n’est pas encore correctement maîtrisée par la France et le deuxième essai souterrain, l’essai Béryl, a vu une partie des particules radioactives s’échapper de la galerie creusée dans la montagne, formant un nuage qui s’est répandu à l’extérieur. Lors de cet accident, de nombreuses personnes (militaires, civils et populations locales Touaregs), dont le ministre des Armées Pierre Messmer et le ministre de la Recherche Gaston Palewski, sont contaminées.
Le retour au pouvoir du général de Gaulle et son choix de négocier l’indépendance de l’Algérie ont entraîné une phase de transition ainsi que le besoin de chercher de nouveaux sites pour poursuivre le programme nucléaire.
Les accords d’Evian, signés le 18 mars 1962, mentionnent néanmoins que « l'Algérie concède à la France l'utilisation de certains aérodromes, terrains, sites et installations militaires qui lui sont nécessaires ». Les détails de cette concession figurent dans des annexes qui n’ont pas, à l’époque, été rendues publiques. Elles détaillent le droit obtenu par la France d’utiliser les sites de Reggane et d’In Ekker pour des essais nucléaires pendant une durée de cinq ans après l'indépendance. C’est ainsi que, sur les dix-sept essais réalisés par la France en Algérie, onze l’ont été après l’indépendance. Le dernier, Grenat/Carmen, a lieu le 16 février 1966. Même si les accords d’Évian permettent à la France de poursuivre des essais au-delà de 1967, il s’avère que les sites algériens ne répondent pas aux besoins techniques de l’époque pour expérimenter une bombe thermonucléaire. En effet, la mise au point de cette dernière exige la reprise d’essais atmosphériques car la France ne maîtrise pas, à cette époque, la technologie nécessaire aux essais souterrains. Du reste, les États-Unis n’effectuent leurs premiers essais thermonucléaires souterrains qu’en octobre 1965, aux îles Aléoutiennes (en Alaska) et l’URSS seulement en octobre 1967, sur ses sites kazakhs.
2. La date du choix de la Polynésie française fait encore l’objet d’une controverse universitaire
L’un des objectifs de la commission d’enquête est d’essayer de faire toute la lumière sur les raisons qui ont conduit au choix de la Polynésie française pour la réalisation des essais nucléaires. Cet objectif est motivé par un débat historique, qui se poursuit aujourd’hui. Ce débat porte très précisément sur la date à laquelle la Polynésie française est choisie pour accueillir la poursuite de son programme d’essais nucléaires. Cette date est importante puisque, suivant celle retenue, elle change la façon dont les événements antérieurs ou postérieurs peuvent être interprétés. Or, la poursuite des débats historiques, toute stimulante qu’elle puisse être pour la recherche et appréciable de ce point de vue, a pour effet d’instiller une certaine suspicion dans le débat public polynésien à l’égard de toute une série d’évènements intervenus avant l’officialisation du CEP. En s’articulant à la culture du secret avérée, qui caractérise la façon dont la Polynésie française est choisie pour accueillir les essais nucléaires, cette suspicion déborde son objet d’origine et affecte, encore aujourd’hui, le regard porté sur le discours public. Faire la lumière sur le choix de la Polynésie française pour la réalisation des essais nucléaires est donc un enjeu de confiance dans les institutions et, par voie de conséquence, un enjeu pour la cohésion nationale. Deux historiens se sont particulièrement opposés sur l’identification de cette date.
a. Pour Renaud Meltz : un choix fait lors du Conseil de défense du 27 juillet 1962
La décision de doter la France de la bombe H est prise lors du conseil de défense du 9 mai 1960. Citant dans ses réponses écrites Jacques Robert, directeur de la DAM entre 1960 et 1970, Renaud Meltz rappelle tout d’abord les contraintes que devait respecter un tel site : « il doit permettre, ce qui n’est pas le cas en souterrain au Sahara, d’exécuter des tirs d’engins puissants, indispensables à la mise au point des engins thermonucléaires ». Maurice Belpomme, ancien ingénieur de la Sodetag, le bras industriel du CEA, est chargé de trouver un nouveau site dès 1958, y compris dans le Massif central. Le Briançonnais et les Alpes de Provence sont aussi envisagés. Mais ces sites métropolitains sont vite écartés à cause du danger « de pollution des eaux par infiltrations dans la zone d’essai » ([48]). Rapidement, quatre sites, qui avaient déjà été pressentis dès 1957, émergent : La Réunion, la Nouvelle-Calédonie, les îles Kerguelen et la Polynésie française.
Si le site de La Réunion est envisagé, c’est plus précisément pour réaliser les essais dans l’océan Indien au large de l’île. Comme le rappelle Renaud Meltz, « à l’époque, une autre proposition est discutée. Elle consisterait à sacrifier un navire pour réaliser un tir au large des côtes de La Réunion, ce qui éviterait tout impact sanitaire pour les populations par les retombées immédiates. Toutefois, la mauvaise qualité des mesures conduit à renoncer à cette navalisation complète des essais nucléaires » ([49]). Cette hypothèse est écartée, La Réunion ne satisfaisant pas aux critères essentiels dictant le choix d’un site d’essais nucléaire : territoire très restreint, densément peuplé (349 000 habitants en 1960), il était également très proche d’autres pays, notamment de l’île Maurice, alors sous souveraineté britannique et, au surplus, situé au milieu de routes maritimes très fréquentées.
Ce dernier point est à souligner car le facteur diplomatique a pris une importance nouvelle, assez méconnue selon Renaud Meltz : « le 27 mars 1961, la DAM admet que les exigences d’ordre politique comptent autant, sinon plus, que les exigences techniques dans le choix d’un site ». Le critère politique et diplomatique vient préciser le critère sur l’éloignement des zones habitées : « pas de voisinage étranger à moins de 330 miles nautiques ».
C’est également pour des raisons politiques que l’hypothèse de la Nouvelle-Calédonie est écartée. Renaud Meltz rappelle que « le contexte politique de la Nouvelle-Calédonie excluait la réalisation d’essais nucléaires sur ce territoire, qui compte une population d’Européens plus importante qu’en Polynésie et mieux connectée à Paris que les députés polynésiens. De surcroît, les habitants de Nouvelle-Calédonie ont eu connaissance de ce projet, qui a soulevé une protestation, comme on a du reste pu le connaître en Corse, à la suite d’une fuite sans doute orchestrée par le préfet lui-même » ([50]). La proximité de l’Australie et de la Nouvelle-Zélande complexifie l’équation diplomatique, d’autant que l’Australie, après avoir accueilli les essais nucléaires britanniques connaît, à partir de la fin des années cinquante, une opposition croissante de la part de son opinion publique.
La Nouvelle-Calédonie écartée, l’hypothèse des îles Kerguelen est envisagée. Dans l’ouvrage Des bombes en Polynésie, Renaud Meltz rappelle que « le général Thiry admet que le massif des terres australes est le mieux adapté à un tir souterrain mais il repousse l’idée de tirs confinés pour la bombe H », conviction renforcée par l’accident de l’essai Béryl. « Il plaide donc pour tolérer les inconvénients politiques d’un tir aérien compte tenu de la difficulté de trouver un site permettant le confinement total des explosions. Or, pour un tir atmosphérique, les vents forts n’offrent pas les meilleures garanties aux Kerguelen » ([51]). En outre, comme l’indique le même auteur dans ses réponses écrites, « l’établissement de la base nécessaire située à terre entraînerait des dépenses considérables et présenterait de très grandes difficultés ».
Reste donc la Polynésie française qui, non seulement présente moins d’inconvénients, au regard des conditions que se fixent les décideurs de l’époque, mais qui offre également plusieurs avantages spécifiques à leurs yeux.
Premièrement, comme l’explique de nouveau Renaud Meltz, « les continuités sont frappantes entre le processus du choix saharien et celui qui aboutit au site polynésien cinq ans plus tard. En 1957, le rapport Ailleret envisage deux grandes catégories de possibilités : l’utilisation de régions désertiques ou subdésertiques du Sahara et celle d’îles ou d’îlots dans des océans ou des mers à la population très rare ». Selon le procès-verbal du Conseil de défense du 27 juillet 1962, qui, selon Renaud Meltz, entérine le choix de la Polynésie française, le général de Gaulle demande au général Thiry à propos de Moruroa : « Et les habitants ? » et s’entend répondre : « il n’y en a aucun ». Ces propos excluent les passages périodiques de pêcheurs et de coprahculteurs sur l’atoll. Lors de sa visite à Moruroa le 25 mars 2025, la délégation des membres de la commission d’enquête a pu constater la présence d’un ossuaire, réalisé pendant les travaux d’installation du CEP. En effet, des ossements ont été retrouvés à cette époque lors des préparatifs nécessaires à la construction des infrastructures du futur site d’expérimentation de Moruroa, attestant la présence de Polynésiens sur ces atolls des Tuamotu.
Photographie de l’ossuaire de Moruroa (prise lors du déplacement d’une délégation de la commission d’enquête sur le site de Moruroa), la plaque comportant l’inscription suivante : « Ossuaire de Moruroa – En ce lieu ont été regroupés les Ossements découverts en 1963 en divers endroits de l’Atoll lors des travaux de construction de la Base interarmées des Sites »
Les propos officiels de l’époque, qui supposent qu’il n’y a là qu’un vide analogue à celui que l’on pouvait trouver dans les déserts du Sahara, illustrent un certain regard sur ce que Renaud Meltz qualifie de « marges impériales » ([52]). Lors de son audition le vétéran Yves Conroy résume cet état d’esprit : « Lorsqu’on demandait aux responsables militaires ou politiques français : ‘‘pourquoi vous ne faites pas vos essais chez vous ?’’ Leurs réponses étaient nettes. ‘‘En Bretagne ou en Auvergne il y a trop de français. Ici il n’y a que quelques indigènes’’ ».
Deuxièmement, en 1962, les atolls polynésiens sont accessibles aussi bien par la mer que par avion. Ce n’était pas le cas en 1957 lorsque le Sahara fut sélectionné puisque la Polynésie ne dispose pas d’un réseau aéroportuaire satisfaisant. Comme le rappelle Renaud Meltz lors de son audition, « le choix initial de l’Algérie pour les essais en 1957 était dû à l’impossibilité de transporter les éléments de la bombe vers la Polynésie avec les moyens aériens de l’époque. Ce n’est qu’avec l’arrivée des Boeing DC-8 que la Polynésie est apparue comme étant une option viable. Les pilotes ont dû s’entraîner intensivement pour pousser ces avions à la limite de leur autonomie » ([53]). Alors qu’en 1957, une escale dans un pays étranger est nécessaire, pour joindre ce qu’on appelle encore les Établissements Français d’Océanie (EFO) à l’Hexagone, faute d’autonomie suffisante des aéronefs disponibles, il est possible de rallier en 1962 Papeete par avion avec une seule escale en Guadeloupe ou en Martinique, sans donc quitter le territoire national.
Troisièmement, comme le général Thiry et ses collaborateurs le constatent lors de leur mission de repérage en mars 1962, la Polynésie française dispose d’atolls isolés les uns des autres, assez vastes pour accueillir les infrastructures nécessaires, qu’il s’agisse des pistes suffisamment longues pour les gros-porteurs, des bases-vie et d’infrastructures portuaires.
Enfin, la Polynésie française répond aux critères géologiques nécessaires aux essais nucléaires. Les atolls sont composés de calcaire corallien reposant sur un socle volcanique basaltique. Cette structure offre une stabilité suffisante pour réaliser des forages profonds. Le basalte, roche volcanique dense, permet de son côté d’assurer un bon confinement des résidus irradiants lors des explosions souterraines. Même si la connaissance des vents est encore lacunaire dans les années 1960, l’isolement des sites semble assurer une protection suffisante contre toute retombée radioactive immédiate sur les zones habitées. Comme l’explique le général Thiry dans la préface d’une brochure parue en 1969, « l’isolement géographique du champ de tir choisi, dans les îles Tuamotu orientales, suffirait à éliminer tout risque de contamination radioactive significative ou dangereuse pour les populations » ([54]).
S’agissant des critères politiques et diplomatiques, des oppositions sont anticipées mais jugées surmontables. Comme le souligne le chercheur Manatea Taiarui dans une de ses réponses écrites, « l’opinion publique polynésienne était considérée comme étant plus malléable et contrôlable que l’opinion corse ou française ». De plus, la Polynésie française est marquée par ce que l’on peut désigner comme les « stigmates du Pacifique ». Florence Mury, lors de son audition, souligne ainsi « l’influence de la nucléarisation de la région sur la décision, qui a conduit les autorités à estimer que la contestation internationale serait moindre dans une telle zone puisque des essais ont déjà eu lieu dans cette partie du monde » ([55]). Quant à Renaud Meltz, il estime pour sa part « important de bien comprendre qu’il existe une ‘‘histoire avant l’histoire ’’ des essais nucléaires français dans le Pacifique, à savoir les expérimentations anglo-saxonnes. À tout moment dans le processus de choix et de construction du site, ces précédents sont invoqués. Ainsi, en 1961, lorsque le chef d’état-major général considère le Pacifique, il met en avant la possibilité de se référer aux tirs anglais, en sus de l’éloignement. De même, lorsque l’atoll de Moruroa est choisi par le général Thiry, il est fait référence aux expérimentations américaines de Bikini et d’Eniwetok, qui montrent que les tirs à la surface de l’eau peuvent atteindre une mégatonne. Autrement dit, il sera possible de tester la bombe H » ([56]). En d’autres termes, et pour reprendre les mots de Tomas Statius, « le choix effectué était donc une manière de poursuivre ce qui avait été fait précédemment » ([57]).
Les auditions ont mis en avant deux autres critères qui, bien que ne figurant pas dans la liste de ceux officiellement établis par les autorités politiques et militaires, ont semble-t-il pesé dans le choix de la Polynésie.
Ainsi, le professeur Renaud Meltz souligne que le choix de la Polynésie française répond à « un autre enjeu, de nature stratégique. La France entend réaffirmer sa présence dans ce lac américain qu’est le Pacifique et montrer qu’elle n’abandonne pas la Polynésie. Elle ne souhaite pas que les Polynésiens se tournent vers les États-Unis, sous l’effet d’une fascination pour la civilisation matérielle américaine et de l’emprise de certaines religions comme le mormonisme. Ce que je dis ne reflète évidemment pas la réalité, mais ce que je lis dans différents documents produits à l’époque que j’ai pu consulter » ([58]).
De plus, pour Florence Mury, « il existe également une forme de fétichisation de la Polynésie française, liée à l’exotisme et aux représentations de la Vahiné polynésienne, qui a joué un rôle dans l’attractivité du site pour les Français, comparativement aux Kerguelen » ([59]) alors qu’elles « étaient l’implantation privilégiée par la DAM » selon Renaud Meltz. Toutefois, « les militaires étaient attachés au climat rieur de la Polynésie et au cliché de la vahiné, comme l’attestent des témoignages oraux et des archives écrites. Le droit au logement familial sera d’ailleurs rapidement étendu pour ne pas laisser des cadres militaires ou civils seuls en Polynésie à cause « du désir des épouses de rallier le chef de famille soumis aux tentations de Tahiti », pour citer un document de l’époque. Manifestement, les « tentations de Tahiti » ont été préférées aux manchots et aux mouettes des îles Kerguelen » ([60]).
C’est finalement lors d’un Conseil de défense du 27 juillet 1962 que le choix de la Polynésie française est définitivement arrêté et, plus précisément, celui de Moruroa et de Fangataufa. Cette décision n’a donc rien d’évident, d’autres sites ayant été susceptibles d’être choisis au point d’avoir été sérieusement envisagés, y compris sur le territoire hexagonal. Reste que l’examen des différentes options imprime chez les décideurs un sentiment de nécessité que Renaud Meltz identifie déjà dans les archives concernant le choix de l’Algérie et qu’il retrouve pour la Polynésie française. Il pointe par exemple la formule employée par le Gouverneur Grimald dans ses mémoires Gouverneur dans le Pacifique, qui rappelle la signification de Moruroa en langue pa’umotu : « L’atoll du Grand Secret » et ajoute « un nom prédestiné ! » ([61]). Les acteurs de cette époque ont vraisemblablement l’impression, dans les conditions du choix qu’ils ont à faire, que tout indiquait celui qu’ils ont pris. Ce sentiment peut contribuer à alimenter la thèse selon laquelle le choix d’effectuer les essais en Polynésie française était effectivement prémédité avant la date de 27 juillet 1962.
b. Pour Jean-Marc Regnault, la Polynésie française est un choix anticipé dès 1957
L’historien Jean-Marc Regnault, maître de conférences émérite, chercheur associé au laboratoire Gouvernance et développement insulaires (GDI) de l’Université de la Polynésie française conteste la thèse de Renaud Meltz au profit de celle qu’il avance depuis vingt-cinq ans.
Cette seconde thèse repose, comme la première, sur le fait que le choix de l’Algérie pour réaliser les essais nucléaires était, par sa nature même, temporaire. Jean-Marc Regnault s’appuie sur les Mémoires du général Charles Ailleret ([62]), publiées en 1962, dans lesquelles il explique comment sont choisis les sites à la suite de son rapport de 1957. « En bons Français que nous étions et par conséquent ignorants de la géographie, nous pensions que de nombreux territoires s’y prêteraient. Au contraire, nous nous aperçûmes vite qu’il y avait très peu de régions susceptibles d’être retenues. Les îles Kerguelen, par exemple, par ailleurs très lointaines, étaient en outre rédhibitoires à cause d’un vent de 20 à 30 mètres par seconde soufflant à peu près en permanence […]. Il n’y avait en fait que deux solutions : le Sahara et l’archipel des Tuamotu dans le Pacifique ».
Dès lors que l’Algérie est choisie, plusieurs questions se posent immédiatement, auxquelles Jean-Marc Regnault apporte plusieurs éléments de réponse lors de son audition : « Premièrement, était-il possible d’effectuer des tirs de grande puissance au Sahara ? La réponse est non. Le Gouvernement français pouvait-il attendre les bras croisés que l’Algérie n’accepte plus l’utilisation de son désert ? Là encore, la réponse est négative. Par conséquent, à moins de réduire les capacités du Gouvernement, du Commissariat à l’énergie atomique et des impétrants, il était nécessaire d’envisager un transfert vers le seul endroit parmi les possessions françaises où il poserait le moins de problèmes, apparemment. Si l’on tient un raisonnement différent, on frise le ridicule ! » ([63]).
Pour le professeur Regnault, loin d’avoir été choisie après sa « mise en concurrence » au début des années soixante, la Polynésie française a été dès le départ, c’est‑à-dire dès 1957, le premier choix des autorités politiques et militaires pour accueillir les essais nucléaires, temporairement contraintes de les effectuer en Algérie. Il en veut pour preuve une série d’évènements qui, sous cet éclairage, prendraient selon lui tout leur sens : « la construction de l’aéroport suite au rapport du général Ailleret, l’arrestation de Pouvana’a a Oopa, son procès, la suppression de la loi-cadre, la mise en place d’installations d’espionnage et de contrôle de la population. J’ai vu dans ces événements un cheminement qui permettait de comprendre comment la France a préparé l’histoire de la Polynésie entre 1957 et 1963, moment où les Polynésiens ont appris que les essais nucléaires auraient lieu chez eux » ([64]).
Ces deux événements, en particulier, cristallisent les débats autour de la date de choix de la Polynésie française, compte tenu de son implication pour les interpréter.
La décision politique formelle de construire l’aéroport international de Tahiti-Faa’a a été prise le 23 mars 1958 lors d'un Conseil interministériel présidé par le Premier ministre Félix Gaillard, avec cette précision que les premières études remontent à l’année précédente, soit quelques mois après le rapport Ailleret. Les travaux sont prévus pour débuter en 1959. Toutefois, ils font face à l’opposition publique du député et figure de proue indépendantiste Pouvana’a a Oopa, partisan du « non » au référendum du 28 septembre 1958 instaurant la Ve République. Celui-ci est donc arrêté le 8 octobre 1958 à son domicile à Papeete, de nuit, accusé de tentative d’incendie volontaire et de complot contre l’autorité de l’État, prélude à sa condamnation à huit ans de prison et quinze ans d’interdiction de séjour en Polynésie française.
Quelques mois après la décision de construire l’aéroport, nécessaire aux essais nucléaires, et quelques mois avant le début des travaux de construction, alors même que la Polynésie française est évoquée dans les milieux politico-militaires comme l’un des sites potentiels, le principal représentant de la cause indépendantiste est jeté en prison pour un motif fallacieux. Pour Jean-Marc Regnault, « encore une fois, il est absurde à mon sens de penser que tous les événements auxquels nous avons assisté, tels que la construction de l’aéroport, l’arrestation de Pouvana’a a Oopa, son procès, ne soient pas liés. Le procès est une démonstration par l’absurde qu’il fallait éliminer cet homme qui aurait pu un jour représenter un danger pour l’installation du Centre d’expérimentation du Pacifique » ([65]).
Autre élément important de cette chronologie, la loi n° 56-619 du 23 juin 1956, dite « loi-cadre Deferre », qui a pour objet d’octroyer une plus grande autonomie aux Territoires d’Outre-mer. Elle instaure notamment un Conseil de Gouvernement dans les Territoires d’Outre-mer, élu au suffrage universel. En Polynésie française, les élections territoriales qui se déroulent le 31 mars 1957 furent largement remportées par le Rassemblement démocratique des populations tahitiennes (RDPT) de Pouvana’a a Oopa qui, le 16 mai 1957, est ainsi appelé à diriger le Conseil de Gouvernement. Après son arrestation, ce dernier est dissous le 29 octobre et la Polynésie française est mise sous tutelle du Gouvernement français en application de l’ordonnance n° 58-1337 du 23 décembre 1958, qui organise la gestion directe du territoire par les représentants de l’État et les fonctionnaires nationaux. Il est tentant d’interpréter une telle mise au pas de la Polynésie française, dès 1958, comme un signe préparant le terrain à l’accueil d’un projet militaire jugé stratégique et essentiel à l’indépendance de la France par le général de Gaulle.
Quant au contrôle de la population et, notamment, des médias, c’était une réalité avérée. Le Dictionnaire du CEP, un projet visant à « constituer un corpus de connaissances sur les essais nucléaires français dans le Pacifique » rappelle que dans une ambiance où les rumeurs enflent au début de l’été 1962 quant au choix de la Polynésie pour accueillir les essais, « Jacques Gervais, unique rédacteur d’un modeste hebdomadaire local, Les Débats, imprimé sur une machine offset, distribué directement, reprend des éléments de la presse française évoquant une base aux Gambier. Le gouverneur Grimald fait saisir le journal, avant de s’en prendre à son propriétaire » ([66]). Dans le livre Des bombes en Polynésie, Sylvain Mary et Alexis Vrignon rappellent quant à eux qu’à la radio, qui se structure en 1958 comme à la télévision, qui émet à partir de 1965, les journalistes reçoivent des consignes pour mettre en avant, parfois de manière exclusive, les positions officielles et une censure s’exerce sur les sujets liés aux essais nucléaires » ([67]).
Enfin, lors de son audition, Jean-Marc Regnault apporte un nouveau et dernier élément à l’appui de sa thèse : « Lors de mes recherches dans les archives du Secrétariat général de la Défense nationale, J’y ai découvert un document crucial daté du 12 novembre 1958. J’ai immédiatement partagé ma découverte avec le fonctionnaire présent qui était en face de moi, lui expliquant que je venais de trouver le papier que je cherchais depuis vingt ans ! Ce document, rédigé alors que les travaux à Reggane venaient à peine de commencer et donc deux ans avant le premier essai nucléaire, posait déjà la question de la crédibilité de la bombe. La réponse était négative, principalement en raison de l’impossibilité de réaliser des essais de grande puissance au Sahara. Les tirs aériens risquaient en effet de contaminer le continent africain, et les essais en galerie à In Ekker étaient limités par la fragilité géologique du site. Face à ces contraintes, Francis Perrin, alors haut-commissaire au Commissariat à l’énergie atomique (CEA), a suggéré au ministre des affaires étrangères, Joseph-Paul Boncour, que des essais de grande puissance nécessiteraient un site dans le Pacifique ou aux Kerguelen » ([68]) . Après cette réunion, « un ingénieur militaire a été chargé d’explorer notamment le Pacifique ; il a rendu un rapport fin 1959, expliquant que, du côté des Tuamotu, se trouvaient les meilleurs sites possibles. Ce point est crucial pour comprendre l’histoire de la Polynésie et surtout pour saisir à quel point la France a préparé le territoire à cette fin. Il faut partir de cette hypothèse : la Polynésie était véritablement destinée à accueillir ces essais » ([69]).
Bien que fondée sur des coïncidences proposant un faisceau d’indices pour le moins troublants, cette hypothèse est réfutée par de nombreux universitaires qui la considèrent comme une réinterprétation a posteriori des évènements. Dans leurs réponses écrites, Brice Martin, Benjamin Furst et Florence Mury indiquent que « le principal point de désaccord porte sur les raisons de la construction de l’aéroport international de Faa’a et sur les motifs profonds de l’arrestation arbitraire de Pouvana’a a Oopa. Aucune des archives consultées ne permet d’affirmer que ces faits préfigurent déjà le projet du CEP. Les hésitations du début, l'exploration de pistes tous azimuts a pu contribuer à entretenir le doute sur la borne chronologique amont du choix de la Polynésie française. Toutefois, la consultation, par les nombreux membres du groupe, d'archives de toutes origines (militaires, politiques, économiques, émanant de Paris ou de la Polynésie) contribue à infirmer la thèse d'une anticipation des essais dans le Pacifique à la fin des années 1950. D'une part, aucune source de l'État ou des armées ne mentionnent la possibilité réelle d'utiliser un site en Polynésie avant le début des années 1960. Aucune de ces sources émanant d’acteurs politiques, économiques ou militaires n’évoque cette piste pour les années 1950 et jusqu’en 1962, on se rend bien compte que rien n’était prévu ou anticipé avant cette date. D’autre part, il existe de nombreuses études et rapports à la fois de l’État et du Territoire qui datent de la fin des années 1950 début des années 1960 et qui proposent des pistes pour « moderniser » des pans entiers de la société ou de l’économie polynésienne : agriculture, tourisme, urbanisme. Tous envisagent la fin des phosphates mais aucune un possible accueil des essais nucléaires, qui viendra d’ailleurs perturber de nombreux plans lancés juste avant la décision de juillet 1962. De même, dans les archives, ni les références avant cette date aux travaux de l’aéroport, ni celles portant sur l’arrestation de Pouvana’a a Oopa ne mentionnent, ne serait-ce qu’implicitement, un projet militaire, encore moins nucléaire, mettant à mal les arguments d’une décision antérieure. Dès lors se dégage un consensus au sein de l’équipe du SOSI pour fixer la date du choix du site en 1962 » ([70]).
On peut interroger l’impact de la persistance d’une querelle d’ordre académique sur le débat public dès lors que l’enjeu est d’établir s’il y a eu une préméditation dans le choix de la Polynésie pour accueillir les essais nucléaires. Ne pas réussir à trancher une telle question, vis-à-vis du débat public et pas simplement entre sphères de recherche interposées ([71]), risque d’alimenter un problème de confiance envers les discours officiels. Ce problème est rendu plus complexe alors qu’il s’articule, en Polynésie française, avec la défiance issue des conséquences socio-économiques, sanitaires et environnementales des essais nucléaires, que ce rapport s’attache à évaluer et décrire.
3. La concrétisation du choix de la Polynésie française : la construction du CEP
Le choix de la Polynésie pour les essais nucléaires a marqué le début d’une colossale entreprise qui mobilise des capitaux aux montants hors du commun en vue d’édifier des infrastructures inédites sur ce territoire. En effet, la construction du CEP ne s’est pas limitée aux seuls sites retenus pour les essais, Moruroa et Fangataufa. De nombreux atolls et autres îles ont été impliqués par ces transformations. Ces importantes transformations constituent ce que certains chercheurs de sciences sociales qualifient de « nucléarisation » de la Polynésie française par le CEP. Ce concept de « nucléarité » est forgé par la physicienne et historienne Gabrielle Hecht. Teva Meyer, géographe, considère que la « nucléarité est un terme qui vise à décrire le fait qu’un objet, un lieu, une matière ou une action soient considérés par certains acteurs comme faisant partie du monde nucléaire et, en miroir, n’appartenant plus à celui du conventionnel. Concrètement, être nucléaire, c’est se voir appliquer un ensemble de normes, qu’elles soient sociales et fluides ou bien juridiques et coercitives, spécifiques, différentes de celles qui régissent le monde conventionnel » ([72]). La nucléarité excède et se distingue donc de la radioactivité des objets physiques pour appréhender, à travers les sciences sociales ce qui est bouleversé par le nucléaire.
a. La mise en place du cadre juridique pour l’installation des infrastructures du CEP
À partir de la décision du 27 juillet 1962, le cadre juridique permettant de régir les activités du CEP se met progressivement en place. Les travaux débutent toutefois avant que ne soit fixé ce cadre juridique. Bernard Dumortier dans Les atolls de l’atome (1997), précise que dès le mois de mai 1963 un premier contingent de 300 hommes débarque à Moruroa, transportés par des baleiniers polynésiens. Au mois de juillet suivant, le Gouverneur de la Polynésie française autorise la réalisation des travaux d’implantation du futur CEP, lesquels commencent dans la foulée.
Or, à cette date, l’État ne possède pas encore les atolls de Moruroa et de Fangataufa. C’est en effet, la délibération n° 64-27 AT du 6 février 1964 de la Commission permanente de l’Assemblée territoriale de la Polynésie française qui autorise seulement la cession à l’État des deux atolls à titre gracieux. Aux termes de son article 1er : « sont cédés gratuitement, en toute propriété, par le territoire à l’État, pour les besoins du Centre d’expérimentation du Pacifique, les atolls domaniaux de Moruroa et de Fangataufa, situés dans l’archipel des Tuamotu. Cette cession est consentie sous la réserve que l’État fera son affaire personnelle, au nom et pour le compte du territoire qui lui donne tous pouvoirs à cet effet, de l’éviction et de l’indemnisation éventuelle de la société « Tahitia » actuelle locataire de l’atoll de Moruroa, sans que ledit territoire ne puisse être inquiété ni mis en cause à cette occasion ». Les deux atolls ont ensuite été classés dans le domaine public de l’État et affectés au ministère des Armées par un arrêté du 4 août 1964, qui leur confère la qualité de terrains militaires.
Au-delà des deux atolls, Renaud Meltz précise que l’État a utilisé « cinq procédures pour occuper le sol : cession gratuite, expropriation, achat amiable, location et troc » pour répondre aux cas particuliers qui se posaient pour chaque emprise mobilisée pour les activités du CEP. Pour l’historien, cette diversité d’opérations juridiques reflète « l’improvisation par les militaires qui créent le CEP, sans dessein d’ensemble » ([73]). En particulier, l’État recourt à l’expropriation, des treize hectares nécessaires à la construction de la piste de l’aéroport de Hao, destiné à des avions gros-porteurs ([74]), tandis qu’il effectue des achats ou des échanges concernent notamment les 99 hectares de terrain à Tahiti, utilisés plus tard pour construire la base arrière du CEP.
Parallèlement, les principaux organes impliqués dans les essais nucléaires sont mis en place. Le décret du 30 janvier 1964 crée la Direction des centres d’expérimentation nucléaire (DIRCEN), laquelle se substitue au Commandement interarmées des armes spéciales (CIAS), dirigée par le général Thiry, jusqu’alors superviseur des essais nucléaires. C’est à cette nouvelle direction, rattachée au ministre des Armées, qu’est confiée la responsabilité de la conception, de la création et de l’exploitation des centres d’essais nucléaires. Le pluriel manifeste, au passage, que les sites algériens existent encore à cette époque.
Toujours dirigée par le général Thiry, attaché militaire auprès d’André Giraud, administrateur général du CEA, la DIRCEN adopte un statut mixte, étant composée à la fois de personnels dépendant du ministère des Armées (militaires et civils) et de personnels dépendant du CEA, dont est issu le directeur adjoint du général Thiry. Au sein de la direction, deux services chargés de la surveillance et de contrôle sont créés : le Service mixte de Sécurité radiologique (SMSR) et le Service mixte de Contrôle biologique (SMCB). La Direction des Travaux et Services (DTS) est, pour sa part, exclusivement composée de militaires, et constitue le maître d’ouvrage de l’ensemble des installations du CEP.
Il convient de préciser que le rôle de la DIRCEN s’arrête au seul CEP. Les campagnes de tirs, aériennes comme souterraines, sont assurées sur le plan logistique et opérationnel par le Groupement opérationnel des expérimentations nucléaires (GOEN) rassemblant le CEP, les armées et le CEA. C’est donc ce dernier qui orchestre l’énorme ballet de plusieurs milliers de militaires et de civils qu’implique alors chaque campagne d’essais : il donne l’ordre d’évacuer les sites avant chaque essai (atmosphérique), planifie les mouvements des navires et des aéronefs, commande le tir puis supervise les contrôles radiologiques, avant d’ordonner le retour des personnels sur les sites, une fois la radioactivité dissipée. Au niveau local, le CEP est scindé en trois échelons opérationnels répartis sur les sites des essais, Moruroa et Fangataufa, la base avancée, à Hao et la base arrière à Tahiti, où est situé l’état-major du CEP.
b. La nucléarisation de la Polynésie française par le CEP
Les études et la planification de la DTS permettent de planifier l’ensemble des aménagements lourds (pistes, quais, routes, blockhaus, camps militaires, base- vie…) avant d’assurer la coordination des travaux mis en œuvre par les unités militaires spécialisées (génies de l’armée de Terre, de la Marine et de l’armée de l’Air) ou des entreprises privées. Ces dernières constituent un vivier d’entreprises sous-traitantes, mobilisées selon les besoins d’aménagement et l’évolution des activités du CEP. Il s’agit d’un effort colossal, comme l’a expliqué Bernard Dumortier : « les îles qui doivent abriter le nouveau polygone de tirs vont subir entre 1964 et 1966 le plus grand débarquement militaire que la Polynésie ait jamais connu. Un débarquement dont l’ampleur ne fut pas même égalée durant la guerre du Pacifique » ([75]) .
i. Le cœur de l’implantation du CEP sur les sites de Moruroa, Fangataufa, Hao et Tahiti
Moruroa et Fangataufa font l’objet d’aménagement de très grande ampleur dont les conséquences environnementales ont été majeures comme il en sera spécifiquement question dans une partie du présent rapport. Sur Moruroa, la passe naturelle est approfondie et un port en eau profonde est créé. Sur Fangataufa, atoll « fermé » ([76]), une passe artificielle est creusée afin de permettre l’accès des navires au lagon. Sur chaque atoll, un aérodrome est construit ainsi qu’une piste de plus de 2 000 mètres de long. L’ensemble des moyens des armées sont mobilisés mais c’est bien la Marine qui est en première ligne. Durant les premières années du CEP, plus de cent navires débarquent régulièrement les matériels, 300 engins de chantier et un millier de véhicules, l’avitaillement (le pétrole, la nourriture, eau, etc.), tout en assurant la navette avec l’Hexagone, et entre les îles. En deux ans, ce ne sont pas moins de deux millions de m3 de terre qui sont déplacés, nivelés sur les deux sites et plus de 100 000 tonnes de béton qui y sont coulées. Les installations couvertes occupent plus de 25 hectares et 2 kilomètres de quais sont construits.
Pour satisfaire les besoins opérationnels et logistiques des campagnes de tirs, les militaires devaient disposer d’une base intermédiaire entre les sites d’expérimentation et la base arrière de Tahiti. Hao est retenue comme base avancée en raison de sa situation géographique et de sa morphologie, qui permet d’y installer la plus grande piste du Pacifique Sud de l’époque, soit 3 380 mètres de long. La passe naturelle de Kaki, sur Hao, est agrandie pour permettre aux bâtiments à fort tonnage d’accéder au lagon. En outre, si Moruroa et Fangataufa sont interdits aux familles, Hao connaît une forte croissance démographique avec l’installation d’une base vie. Jusqu’à 3 000 personnes s’y succèdent pendant les campagnes, nécessitant de fait toute une série d’infrastructures (usine de désalinisation, centrale électrique, etc.) qui font du village d’Otepa une vraie petite ville, avec son hôpital, son cinéma et ses bars.
Tahiti n’est pas épargnée par cette « invasion », pour reprendre le terme de Bernard Dumortier, qui commence dès le mois de juillet 1963 avec le débarquement des légionnaires du groupement des travaux du Centre d’expérimentation du Pacifique, qui deviennent le 5e régiment mixte du Pacifique, spécifiquement chargé des travaux en lien avec le CEP. Après l’ouverture de l’aéroport en 1961, lequel dispose d’une piste de 3 000 mètres remblayée sur le lagon, la base aérienne 190 s’installe à Faa’a, et se dote d’un parking agrandi de 15 000 m2. La base marine et l’arsenal sont créés à Fare Ute où 850 mètres de quais, capables d’accueillir des navires à fort tonnage, sont construits, et sur lesquels plus de 10 000 m2 de hangar sont édifiés. Des lotissements sont par ailleurs construits à Māhina, à Arue, à Faa’a, à Punaauia et à Mataiea, afin d’héberger les milliers d’employés du CEP et leurs familles, militaires comme civils. Quant au CEA, il implante le centre administratif et technique de la DAM à Māhina, sur plusieurs dizaines d’hectares.
ii. Une extension des sites à l’échelle de toute la Polynésie française.
Comme l’explique le Dictionnaire du CEP, « dès 1963, le triple échelon Champs de tirs/Base avancée de Hao/Base arrière de Tahiti s’enrichit de sites périphériques créés pour la sûreté et la sécurité. Ils concernent une vingtaine d’îles et atolls répartis sur l’ensemble de la Polynésie de Hiva-Oa au Nord dans l’archipel des Marquises, à Rapa, à l’extrême Sud dans l’archipel des Australes » ([77]). C’est ainsi que l’emprise spatiale du CEP s’étend à toute la Polynésie, par-delà les seuls sites de tirs, comme le montre la carte ci-dessous :
L’île de Tureia, la plus proche de Moruroa, accueille un important dispositif d’instruments de mesure et du personnel, ce qui nécessite la construction de nombreux logements mais aussi d’un abri, en prévision d’éventuelles retombées radioactives, d’un cinéma et d’un terrain de sport. D’autres constructions ne sont pas répertoriées sur cette carte, bien que liées aux activités entourant les essais nucléaires. C’est le cas de l’immense hangar en tôles de 2 376 m2 construit à Rikitea, aux Gambier, destiné à accueillir la population lors des essais thermonucléaires, redoutés comme grands émetteurs de radioactivité.
La réalisation de ces travaux est d’abord marquée par l’urgence, compte tenu de la fin programmée des essais dans le Sahara algérien. Ils se poursuivent ensuite durant les trente années d’activité du CEP, au gré des besoins du Centre. Les principaux sites constituent un chantier quasi-permanent, les derniers grands travaux coïncidant toutefois, avec le passage aux essais souterrains. Comme le rappelle Jean-François Sornein, ancien directeur des ressources humaines du CEA, lors de son audition : « Alors qu’il y avait très peu d’installations permanentes à Moruroa du temps des essais aériens (puisqu’on quittait l’atoll à chaque fois), il avait en effet été décidé d’installer une base vie » ([78]), conduisant à l’établissement d’une ville de 3 000 habitants permanents pendant la période des essais souterrains.
En amont des conséquences imputables à l’installation et aux opérations du CEP, le choix de la Polynésie française porte en lui-même des conséquences qui lui sont propres car il s’inscrit dans un contexte politique, en Polynésie et dans sa région.
C. Le nucléaire, matrice de la vie politique polynésienne et de son environnement régional
1. Le contexte institutionnel polynésien du choix : entre asymétrie des relations et capacité d’action des Polynésiens
Le choix de la Polynésie française s’inscrit dans un contexte institutionnel laissant peu de marges dans cet espace de décision et d’action aux représentants locaux pourtant loin d’être passifs. L’asymétrie des relations entre Paris et la Polynésie s’articule avec la capacité d’action que conservent les Polynésiens.
a. Des élus et une population mis devant le fait accompli
Avant que le choix de la Polynésie française ne soit formellement acté, des rumeurs parviennent jusqu’aux représentants de la Polynésie française et ce, malgré les précautions prises pour en garder le secret.
L’inquiétude liée aux essais nucléaires est réelle parmi les populations du Pacifique. En effet, les États-Unis précèdent la France à travers un programme d’expérimentation aux îles Christmas (Kiritimati) dans les Kiribati actuelles et Johnson (Kalama), situées entre les actuelles îles Marshall et l’État américain d’Hawaï. Ainsi, « la première explosion américaine, mégatonnique, le 25 avril 1962 suscite l’émotion de l’Église protestante, qui se réfère à la demande formulée par la première conférence des Églises et Missions du Pacifique Sud, tenue un an plus tôt, de suspendre tous les essais nucléaires » ([79]).
Dans l’une de ses contributions écrites, Renaud Meltz précise qu’à la « fin mars 1962 le gouverneur Grimald obtient de Paris que soient retenus ‘‘tous les télégrammes […] faisant allusion aux mouvements en cours des avions KLM transitant par Papeete’’ pendant deux semaines. Le 9 mai, il réclame le renvoi du territoire de Louis Molet, chef du Centre de l’Orstom ([80]) à Papeete, qui contredit dans les Nouvelles les propos rassurants du Dr Jammet, chef du département de la Protection sanitaire au CEA, venu évoquer la dangerosité des essais américains à Christmas et préparer l’opinion à l’implantation du CEP » ([81]). De même, le 26 juin 1962, Jacques-Denis Drollet (1923-2015), élu RDPT, signale à ses pairs un article de l’hebdomadaire d’extrême‑droite Minute à propos d’un projet d’installation d’un site nucléaire en Polynésie française. Les élus demandent alors au sénateur Gérald Coppenrath (1922-2008) et au député John Teariki (1914-1983) de sonder les autorités du Gouvernement central et, le cas échéant, de protester avec véhémence. Jacques Foccart, conseiller spécial du général de Gaulle, les reçoit, dément oralement les informations dont les deux élus font état devant lui et, par une lettre du 11 juillet 1962 (enregistrée à l’Assemblée territoriale le 27 juillet 1962) écrit « les déclarations prêtées au général de Gaulle sont absolument imaginaires et ne reposent sur aucun fondement » ([82]) . Ce même 11 juillet, Gérald Coppenrath se fait l’écho de ces rumeurs en séance publique au Sénat, prenant néanmoins acte qu’elles ont été démenties : « Je sais bien que M. Messmer a parlé du Pacifique, sans plus de précision, mais je n’ignore pas qu’une mission militaire, dont on s’était évidemment gardé de dévoiler l’objet, s’est rendue récemment aux îles Gambier. Jusqu’à ce jour, même dans les milieux officiels, le bruit courait mais il était démenti. Il est cependant venu aux oreilles des populations qui en ont été très inquiètes. » ([83]).
Le Dictionnaire du CEP rappelle que la décision de choisir la Polynésie française comme futur théâtre des opérations n’a pas été rendue publique, ni communiquée immédiatement aux élus polynésiens : « Fin juillet 1962, Jacques Gervais, unique rédacteur d’un modeste hebdomadaire local, Les Débats, imprimé sur une machine offset, distribue directement, reprend des éléments de la presse française évoquant une base aux Gambier. Le gouverneur Grimald fait saisir le journal, avant de s’en prendre à son propriétaire », qu’il fait expulser de Polynésie. « Ce n’est qu’en septembre que la presse nationale confirme la rumeur : Le Monde du 18 septembre 1962 relaie l’information d’un journal de Honolulu selon laquelle la France aurait l’intention ‘‘de construire un centre d’essais atomiques dans l’île de Mangareva’’ et note que Pierre Messmer se refuse à commenter ce qui ‘‘relève du secret militaire’’. Mais le journal se dit ‘‘à peu près certain que la base envisagée serait utilisée pour faire exploser les prochaines bombes nucléaires expérimentales françaises’’ » ([84]). C’est toutefois seulement le 7 janvier 1963 que la plupart des Polynésiens apprennent, dans le journal Les Nouvelles de Tahiti, que « les études pour l’installation d’une base d’expériences nucléaires commenceront cette année ».
Officiellement informée, une délégation de six élus polynésiens se rend alors à Paris pour rencontrer le général de Gaulle le 3 janvier 1963. Comme le détaille l’article de Renaud Meltz et de Manatea Taiarui, cette délégation est composée d’Alfred Poroi (ancien suppléant de Gérald Coppenrath et qui l’avait battu aux élections sénatoriales du 23 septembre 1962), du député John Teariki, du président de l’Assemblée territoriale Jacques Tauraa, de Jacques-Denis Drollet (RDPT), de Rudy Bambridge (UNR, gaulliste) et du non-inscrit Frantz Vanizette. Selon le même article, « Le général de Gaulle présente la création d’une ‘‘base nucléaire’’ comme une opportunité de développement honorant le patriotisme des ‘‘Tahitiens’’. Il assortit l’annonce de promesses d’un soutien financier exceptionnel. Jacques Tauraa et John Teariki font valoir l’hostilité des protestants polynésiens. De Gaulle met un terme à l’audience : ‘‘Demandez à vos pasteurs de faire des prières pour que les Russes et les Américains cessent de faire des bombes. Dans ce cas la France n’en fera plus’’ » ([85]).
Cette audience se double d’une autre rencontre, secrète, relatée par Jacques-Denis Drollet lors de son audition devant la Commission d’enquête de l’Assemblée de Polynésie, en 2005 : « Je rencontrai le général de Gaulle qui me fit comprendre que pour les intérêts suprêmes de la Nation, il était prêt à décréter que la Polynésie française deviendrait ‘‘Territoire stratégique militaire’’ doté d’un Gouvernement militaire si nous n’accédions pas à sa demande de transfert. Et comme ce général n’a pas la réputation de plaisanter, j’ai pris la menace ou le chantage au sérieux. Nous avions tellement lutté et payé cher pour nos acquis démocratiques que dans mon esprit, je conçus de lâcher du lest pour éviter le joug d’un gouvernement militaire. » ([86]). Comme le souligne Manatea Taiarui dans ses réponses écrites, le débat était relativement simple : « les élus polynésiens, lors de l’installation du CEP, font face à un dilemme : accepter le CEP par la promesse du développement économique, ou s’y opposer au risque de voir les militaires contrôler la Polynésie française » ([87]).
Le 4 février 1964, comme le souligne le site Moruroa, Mémorial des essais nucléaires français, « le vœu de l’Assemblée Territoriale montre clairement que la page de l’opposition frontale est tournée. Les élus polynésiens signataires de ce vœu considèrent que le projet d’implantation du CEP provoque certes « l’émotion des populations », mais ils estiment que c’est un fait acquis. Ils recommandent seulement les « précautions » sanitaires et préconisent un « effort d’investissement public » permettant le développement économique de la Polynésie » ([88]) .
Mis devant le fait accompli sans avoir été consultés s’agissant du choix des sites, les élus et la population polynésienne ne le sont pas davantage lors du commencement des travaux du CEP. Ils débutent sans que l’Assemblée territoriale n’en soit informée, Moruroa accueillant les premiers contingents de légionnaires dès 1963. « Les atolls appartiennent de facto à l’armée, il faut dorénavant, pour le Gouvernement français, faire accepter cette situation de jure » ([89]) .
Malgré la cession des deux atolls à l’État français pour y effectuer ses essais et les multiples pressions exercées à leur encontre, une frange d’élus reste profondément opposée à l’installation du CEP, relayée par l’église évangélique de Polynésie française ([90]) et son représentant, John Doom. Il s’agit notamment des élus du parti Here ’Āi’a ([91]), Joseph Lehartel, Félix Tefaatau, Jacques Tauraa et surtout John Teariki. Ce dernier prononce un discours emblématique lors de l’accueil du général de Gaulle à Papeete, le 7 septembre 1966, qu’il conclut en ces mots : « Puissiez-vous, Monsieur le Président, appliquer en Polynésie française les excellents principes que vous recommandiez, de Phnom Penh, à nos amis américains et rembarquer vos troupes, vos bombes et vos avions. Alors, plus tard, nos leucémiques et nos cancéreux ne pourraient pas nous accuser d’être l’auteur de leur mal. Alors la Polynésie unanime serait fière d’être française comme aux jours de la France Libre. » Ce discours connaît un écho considérable, bien au-delà des seules frontières françaises, au point que « Le CEP est [alors] le catalyseur d’une opposition polynésienne qui se structure progressivement à partir de 1966 » ([92]). Enfin, cette mobilisation permet aux femmes de se donner un rôle politique à travers « des pétitions très argumentées ayant été présentées dès 1964 par des femmes polynésiennes à Georges Pompidou » ([93]).
Néanmoins, si l’église protestante Ma’ohi poursuit avec opiniâtreté son combat contre les essais, l’opposition des élus s’atténue. Comme le rappelle Benoît Pélopidas lors de son audition, « des sondages Ifop de juillet et septembre 1966 ont en effet montré que 51 % des sondés désapprouvaient les « essais de bombe atomique dans le Pacifique » (pour reprendre les mots de l’époque), contre environ 35 % qui les approuvaient, les autres ne se prononçant pas » ([94]). Bruno Saura considère pour sa part que « les Polynésiens, ne sachant pas vraiment ce qui se passait, ne se sont pas beaucoup opposés » ([95]).
Après l’officialisation du choix de la Polynésie française, les autorités françaises forgent un discours dans lequel celle-ci aurait acquiescé au choix, pourtant effectué dans le plus grand secret et sans consultation des populations ou de ses représentants. Le général de Gaulle déclare lors de son discours du 7 septembre 1966 à Papeete : « Il est vrai que la Polynésie a bien voulu être le siège de cette grande organisation destinée à donner à la puissance française le caractère de la dissuasion qui peut, qui doit à tous, dans un monde dangereux, assurer la paix […] Je tiens à dire à la Polynésie combien la France apprécie le service qu’elle lui rend en étant le siège de cette organisation qui doit assurer la paix à coup sûr de notre ensemble français ». Le général ajoute toutefois : « Il y a d’ailleurs, si j’ose dire, des compensations : le développement qui accompagne cette organisation du Centre est éclatant. Ce qui doit suivre ne le sera pas moins ». Ces compensations poursuivent l’asymétrie qu’illustre le processus ayant porté au choix de la Polynésie française : l’État décide et il décide encore lorsqu’il s’agit d’octroyer des compensations relatives à la première décision. Ces compensations ne sont toutefois pas unilatérales et laissent entrevoir la capacité des Polynésiens, à résister, négocier, profiter du choix qui leur est imposé et dont ils se saisissent à partir de 1964, alors qu’une partie des événements leur est cachée.
b. Des réticences et des oppositions dépassées par le mensonge, la négociation et la répression
Indépendamment de son origine clandestine, la création d’une bombe nucléaire est une activité secrète. « Il faut distinguer [le] secret autour de la conception de l’arme et des expérimentations, [le] secret des campagnes de tirs et [le] secret des retombées à partir de 1966 » précise Manatea Taiarui ([96]) , rappelant qu’il n’y avait pas à l’époque « de volonté délibérée de cacher la vérité lors de l’installation du CEP, dans la mesure où les expérimentateurs sont persuadés que la vérité réside dans l’absence de danger des retombées radioactives » et que les autorités se caractérisent par un excès de confiance, constamment réajusté par les aléas et les choix effectués durant les trente ans d’opérations. Les responsables des essais nucléaires, à commencer par le général Thiry, sont persuadés de l’innocuité des essais. Ainsi, dans une note datée de 1963 et citée dans l’ouvrage Des bombes en Polynésie, le général Thiry insiste sur « l’innocuité des explosions » et assène : « aucune contamination par produit radioactif, ni externe, ni interne » n’est à craindre, étant donné que « les armées ont mis au point, à l’occasion des expérimentations nucléaires sahariennes, des méthodes de précision qui ont donné toute satisfaction sur les contours des retombées radioactives ». Cette confiance est relayée dans la presse. Le 4 juillet 1966, quelques jours après le tir raté d’Aldébaran, on peut lire dans Les Nouvelles de Tahiti : « les retombées se sont effectuées conformément aux prévisions et [elles] ne sont pas dangereuses pour les populations » ([97]), marquant cette confiance officielle. Le même jour et dans le même journal, on peut également lire quelques pages plus loin : « Jacques Tauraa, Président de l’Assemblée territoriale, Frantz Vanizette et Rudy Bambridge, Conseillers de cette assemblée, qui ont assisté à l’explosion, à laquelle les journalistes présents à Papeete n’avaient pas été invités. Ces personnalités, après avoir vu, du croiseur porte-avions « Foch », le champignon atomique à 40 miles nautiques de Moruroa, se sont posées par hélicoptère sur l’aérodrome de cet atoll, situé à une vingtaine de kilomètres du lieu de l’explosion ce qui, prouve qu’il ne présentait pas de radioactivité ». ([98])
Cette culture du secret enveloppée de la confiance exhibée des décideurs participe à la gestion de l’acceptabilité de l’installation du CEP par les représentants polynésiens et par la société polynésienne.
La compétence formelle des autorités du CEP sur les atolls de Moruroa et de Fangataufa illustre la façon dont les autorités polynésiennes se saisissent de leur marge de décision pour orienter les événements et ne pas totalement les subir. Le 6 février 1964, la Commission Permanente de l’Assemblée territoriale de la Polynésie française se réunit pour examiner et voter l’adoption du projet du Conseil de Gouvernement concernant la cession gracieuse par le Territoire des atolls de Moruroa et de Fangataufa à l’État français. Selon le procès-verbal ([99]), sept personnes prennent part au débat : Alexandre Le Gayic, en qualité de Président, Jacques-Denis Drollet, comme Rapporteur, Jean-Baptiste Heitarauri Ceran-Jerusalemy, Félix Tefaatau, Jacques Tauraa, Gérald Coppentath et Charles Lehartel, tandis que cinq personnes prennent part au vote. À trois voix contre deux, le projet est adopté par la Commission dans les termes transmis par le Conseil de Gouvernement. Ce débat rend compte du contexte de l’espace de liberté des membres de la Commission. Il manifeste une tension entre la fatalité que les membres de la Commission semblent avoir complètement intégrée et la marge de choix qui leur appartient. Jacques-Denis Drollet explicite la menace qui pèse sur les membres de la Commission en évoquant une « affaire très délicate qui risque d’aller très loin pour peu que l’on s’égare » se référant visiblement à la menace d’un Gouvernement militaire. Le vote en jeu comporte pourtant un choix à l’appréciation des membres de la Commission. Premièrement, parce que certains vont voter contre le projet et s’expriment avec virulence à son égard : Jean-Baptiste Heitarauri Ceran-Jerusalemy parle d’un « Centre d’Extermination de la Polynésie ». Deuxièmement, parce qu’une alternative à la cession, ne remettant toutefois pas en cause l’usage des atolls au bénéfice du CEP, est envisagée : la location des atolls. Jacques Tauraa, qui défend cette alternative assure que « le Gouverneur n’a pas fait d’objection ».
Le véritable enjeu de l’espace de décision des membres de la commission concerne donc l’intérêt que la Polynésie française peut tirer du résultat de ce vote. Cet intérêt est la toile de fond du débat et s’exprime explicitement en termes économiques : l’intérêt directement quantifiable d’une location (10 % du montant du budget de fonctionnement de la collectivité ou 200 millions de francs CFP de l’époque sont notamment évoqués) est comparé aux ressources plus importantes que la Polynésie française pourrait tirer, sans pouvoir les quantifier, d’un acte ironiquement qualifié à plusieurs reprises de « désintéressé » par Jacques-Denis Drollet. À ce titre, la formule employée par Jacques Tauraa est éloquente quant à l’attente que le geste de cession finalement envisagé pourrait susciter : « J’espère qu’après les décisions prises par la Commission Permanente, nous aurons l’aide du Seigneur à chaque fois que nous aurons besoin d’argent ». Le Président Le Gayic lui répond alors : « nous comptons beaucoup là-dessus » ! Cet espoir et la marge de négociation qu’illustrent les représentants polynésiens s’inscrivent aussi dans le climat de confiance que les autorités centrales cherchent à préserver. Jacques-Denis Drollet s’en remet en effet, à la « prudence » et à la « sagesse habituelle » du Conseil de Gouvernement qui « s’est entouré de toutes les précautions », selon lui.
Le Gouvernement français de l’époque emploie effectivement une part des crédits de l’État pour aider au développement économique de la Polynésie française, en sus des investissements effectués au bénéfice du seul CEP. En s’appuyant sur les explications données par le gouverneur Aimé Louis Grimald dans ses mémoires ([100]), l’historien Jean‑Marc Regnault précise, dans ses réponses écrites, que celui-ci avait dit qu’« afin de désarmer ou plutôt, de tempérer les oppositions, les résistances, l’inquiétude, je préconise que Paris accorde au Territoire des avantages suffisamment spectaculaires pour que leur octroi vienne, à la fois, compenser les effets négatifs de l’implantation du CEP et faire apparaître celle-ci comme largement bénéfique… » ([101]) .
Le 16 septembre 2005, lors de son audition devant la Commission d’enquête de l’Assemblée de Polynésie, l’ancien sénateur Gérald Coppenrath raconte plus précisément ce qu’expose le général de Gaulle lors de sa réunion du 3 janvier 1963 avec les élus Polynésiens. Il « fit état de ce que la Polynésie étant le seul Territoire de la République approprié à recevoir ce centre, il ne pouvait renoncer au projet. Il donna l'assurance que toutes les précautions seraient prises et que la construction du centre s'accompagnerait d'investissements considérables qui seraient utiles à l'ensemble des habitants qui, sur le plan économique et social, bénéficieraient pendant des années des retombées favorisant le développement. » ([102])
Sur le plan local, Manatea Taiarui indique, dans une de ses réponses écrites, que « La stratégie de l’État est de rassurer puis rallier progressivement l’opinion publique [via] une intense propagande axée sur la prospérité économique (argument de la compensation économique dans un contexte où le territoire est en difficulté financière en raison de la baisse des cours du coprah, de la vanille, de la nacre, du café et des produits d’exportations) appuyée par la promesse d’une modernisation et de l’augmentation des emplois et des salaires » ([103]). Le nouveau gouverneur Jean Sicurani (1964-1968) s’emploie également à vanter les avantages économiques du CEP auprès des élus et de la population polynésienne. Comme l’expliquent Renaud Meltz et Manatea Taiarui, « la stratégie de marchandage et de propagande du gouverneur, à travers la visite des chantiers du CEP et la communication sur les ondes de Radio-Tahiti et dans la presse, commence à porter ses fruits. Les autorités françaises réussissent à convaincre certains élus polynésiens des avantages économiques et militaires du CEP, et à apaiser les inquiétudes sociales et sanitaires. » ([104]). Jean-Marc Regnault estime qu’à l’époque, « on a ainsi fait miroiter aux hommes politiques un développement extraordinaire du territoire (avec des perspectives de construction de routes, de ponts, de ports, une forte création d’emplois) qui a fait taire les éventuelles oppositions » ([105]). Le deuxième argument utilisé par l’État est d’ordre institutionnel. Le statut d’autonomie de la Polynésie française est révoqué en 1958. Toutefois, dans la même logique de compensation, Renaud Meltz fait l’hypothèse, lors de son audition, que les élus polynésiens ont pu obtenir des promesses s’agissant d’un assouplissement de ce régime, voire d’un retour à l’autonomie : « Le CEP s’est imposé comme un fait accompli, face auquel certains Polynésiens ont d’abord manifesté un refus, puis une adhésion, dans l’attente de compensations. Ces dernières n’étaient pas uniquement économiques, mais aussi politiques. Bien que la Polynésie française n’ait pas été rendue indépendante et qu’on ait accordé la pleine citoyenneté aux Polynésiens, le gouverneur sur place a fait comprendre qu’il faudrait faire évoluer le statut du territoire, reconnaissant qu’on ne pouvait pas appliquer les mêmes institutions qu’en métropole à un territoire situé à 18 000 kilomètres de la France. Le premier statut d’autonomie de 1977 découle ainsi de cette logique de compensation politique » ([106]). Le troisième axe de la stratégie déployée par le Gouvernement vise à apaiser les craintes suscitées par l’explosion d’armes nucléaires sur la santé et dans une moindre mesure sur l’environnement. Ces craintes sont relayées par des représentants comme John Teariki ou le sénateur Coppenrath. L’intervention de ce dernier au Sénat, en juillet 1962, évoque déjà explicitement les risques sanitaires devant Louis Jacquinot, ministre d’État chargé des départements et territoires d’outre-mer : « Quoi qu’on en dise, cela impliquerait aussi des risques d’irradiations à plus ou moins long terme… » ([107]) .
Face à ces critiques et ces craintes, dûment documentées, l’État et le Gouverneur utilisent alternativement la force et la persuasion en recourant à une intense propagande visant à convaincre les Polynésiens que les essais sont absolument sans risques. Comme l’expliquent Sylvain Mary et Alexis Vrignon ([108]), l’argumentaire développé par les autorités repose sur deux piliers :
– d’une part, l’excellence scientifique française, qui maîtrise l’ensemble des technologies garantissant que les explosions se feront en toute sécurité ;
– d’autre part, les autorités se targuent d’une prise en compte de la géographie et de l’environnement supérieure à celle des autres acteurs ayant utilisé le Pacifique comme espace d’expérimentation nucléaire. La France contrairement aux Anglo-saxons, a choisi des territoires isolés à partir desquels les vents dominants, qu’elle a parfaitement identifiés, entraîneront les particules radioactives vers le sud-est inhabité, lesquelles se dilueront dans l’atmosphère comme dans l’Océan.
Afin de démontrer la maîtrise des technologies comme le sérieux des mesures de sécurité, en 1963, les conseillers territoriaux sont conviés à découvrir les installations du CEA à Fontenay-aux-Roses et dans le Sahara et, en 1965, « pas moins de quatre voyages sont prévus sur le site alors en construction de Moruroa à destination des personnalités locales, des chefs de districts ou encore des anciens combattants ». Cette stratégie se révèle plutôt efficace, Manatea Taiarui constatant ainsi que « Jacques Tauraa, président de l’Assemblée territoriale, est au départ très dubitatif face à l’installation du CEP en 1963 […] mais, à mesure des promesses des autorités françaises, il se laisse convaincre par les avantages économiques et les mesures de sécurité présentées par Francis Perrin et le général Thiry. Il est convaincu par cette argumentation dans la mesure où il n’y a alors pas accès à suffisamment d’informations sur le risque sanitaire » ([109]).
Quant aux chercheurs Benoît Furst, Brice Martin et Florence Mury, ceux-ci ont appelé l’attention sur le cas particulier « des sociétés insulaires qui ont été concernées par l’installation du CEP : qu’il s’agisse de la base avancée ou des postes périphériques. Ici on pourrait interroger l’absence de résistance apparente à cette implantation. Là encore, il faut rappeler le rapport de force et l’asymétrie qui caractérise cette phase de l’implantation dans cet atoll [de Hao]. À partir du terrain effectué par Renaud Meltz et Florence Mury à Tureia et des archives consultées, nous sommes en mesure de documenter cette phase de l’implantation, laquelle fait intervenir un chef de district qui ne peut comprendre précisément ce qui est en train de se jouer car il ne parle pas français, aucune personne de l’île ne pouvant assurer la traduction. Les échanges se déroulent donc par gestes et l’on peine à imaginer que la radioactivité ait été expliquée précisément dans ce contexte » ([110]).
Dans le cas d’oppositions irréductibles, les autorités n’hésitent pas à employer de vieilles méthodes éculées comme l’éloignement. L’expulsion, en 1962, de Jacques Gervais, rédacteur du journal Le débat, qui avait relayé les rumeurs sur le choix de la Polynésie comme futur site des essais nucléaires est un cas emblématique. Ces pratiques, au bénéfice de la gestion des menaces identifiées pour le CEP, poursuivent un mode de gestion des territoires ultramarins hérité de la colonisation et des arrangements que l’État de droit s’autorise pour ces territoires. Comme le rapporte le Dictionnaire du CEP, face aux questions incessantes de John Teariki et de Jean-Baptiste Céran-Jérusalémy devant l’Assemblée territoriale, en mai 1963, « le gouverneur Grimald finit par brandir la menace de dissoudre l’Assemblée si ses conseillers persistent à poser des questions qui ne relèvent pas de sa compétence et de ses ‘‘attributions réglementaires’’, en évoquant ‘‘la Défense nationale’’ » ([111]). À défaut de dissoudre l’Assemblée territoriale, c’est le RDPT et Pupu Tiama Ma’ohi, le parti de Jean-Baptiste Céran-Jérusalémy, qui sont tous deux dissous le 6 novembre 1963, au motif que ces partis auraient pour but de porter atteinte à l’intégrité du territoire national.
Cette double dissolution traduit la volonté de discréditer les opposants, en assimilant toute critique comme une action visant à remettre en cause la présence française dans le Pacifique, ouvrant la voie à l’accusation de séparatisme, voire de trahison. Comme le rappellent Sylvain Mary et Alexis Vrignon, le gouverneur Sicurani, en commentant les déclarations précitées de John Teariki lors de la visite de Georges Pompidou, considèrent que celles-ci portent la marque d’une collusion avec « certaines nations ou certains organismes internationaux qui travaillent dans l’ombre » ([112]). Quant à Renaud Meltz et Manatea Taiarui, ils rappellent que « les élus opposés au CEP font face à la propagande du gouverneur, de l’UTD-UNR [parti gaulliste de Polynésie] et des principaux journaux locaux qui diffusent tracts gaullistes et articles visant à discréditer les actions des opposants aux essais. Dans une lettre adressée au Canard Tahitien, quelques jours avant l’essai Aldébaran, John Teariki répond avec virulence et sarcasmes à un article anonyme paru dans ce journal qui remet en cause sa crédibilité scientifique et sa personne puisque l’auteur anonyme l’a traité de menteur » ([113]).
Les Églises ne sont pas épargnées. La banque d’archives numérique Moruroa Mémorial des essais nucléaires français rappelle qu’en janvier 1963,
« le mensuel protestant de langue française de la Polynésie, Notre lien, dirigé par le pasteur Jean Adnet titre sur sa Une ‘‘Pour une enquête commodo-incommodo dans le Territoire’’. En clair, l’Église protestante estime qu’il appartient à la population de Polynésie française de dire si elle veut ou non de telles installations. Cette prise de position irrita fortement le général de Gaulle. Le pasteur Adnet se trouvant en déplacement en France au moment de la parution de Notre lien fut interdit de séjour à Tahiti ! Il fallut une intervention directe du président de la Fédération protestante de France auprès du Général pour que, six mois plus tard, le pasteur Jean Adnet puisse retrouver ses paroissiens de Béthel à Papeete ».
Lors de son audition, Jean-Marc Regnault, conformément à l’interprétation des événements qui découlent de la date qu’il retient quant au choix de la Polynésie française pour réaliser les essais nucléaires, résume ces diverses mesures de la façon suivante : « Concernant la préparation de la Polynésie à l’accueil du CEP, on peut dire qu’un ensemble de mesures a été pris par le pouvoir central pour soumettre la population. Celles-ci incluent l’arrestation et l’exil du député Pouvana’a a Oopa vers l’Europe, la mise en place d’institutions non démocratiques ne reflétant pas la volonté du suffrage universel, la limitation de la liberté des partis politiques, notamment la dissolution de ceux hostiles à l’installation du CEP... La population était en outre étroitement contrôlée, en particulier les protestants. Le monde politique a été corrompu, les consciences ont été achetées, conformément à ce que le général de Gaulle appelait les ‘‘compensations’’. Le Général avait eu une phrase terrible lorsque le Gouverneur lui avait suggéré d’informer les Polynésiens de l’installation d’un centre d’essai chez eux : ‘‘ Les Polynésiens sont gentils, on ne va pas regarder à l’argent ’’» ([114]). Comme en témoignent les débats du 6 février 1964, nombre de Polynésiens s’accommodent et profitent effectivement de la manne financière découlant du CEP. Jean-Marc Regnault pointe les propos de Jacques-Denis Drollet qui résume ainsi : « Mais enfin, tous ces gens qui ont profité du Centre d’expérimentation du Pacifique, tous ces gens qui se sont couchés devant le Centre d’expérimentation du Pacifique, pourquoi ils viennent m'accuser moi qui ai simplement décidé de quelque chose qui me semblait bon pour la Polynésie et pas pour les individus ? » ([115]).
Les Polynésiens sont alors pris entre le bénéfice économique et la répression qui accompagnent l’installation du CEP en Polynésie française. Ils naviguent donc entre oppositions et accommodements pour maximiser ces bénéfices et minimiser la répression. De ce point de vue, la politique nucléaire de la France dans le Pacifique présente une continuité avec une approche coloniale de cet espace.
c. Le colonialisme et l’impérialisme nucléaires du CEP : un recroquevillement impérial
Cette ambivalence traduit d’abord l’idée selon laquelle on « peut être à la fois acteur et victime de l’histoire. Ainsi, bien que les Polynésiens n’aient pas été décisionnaires, ils ont tout de même participé à certains événements, par exemple à travers leur travail à Moruroa. Néanmoins, les essais nucléaires ont été imposés par un processus non violent en apparence, mais reposant sur un rapport de force inégal » ([116]). Florence Mury indique que les entretiens qu’elle réalise avec « d’anciens travailleurs du CEP révèlent notamment que leur emploi n’impliquait pas nécessairement une adhésion aux méthodes ou aux référentiels culturels proposés. Beaucoup choisissaient de retourner ensuite dans leurs îles malgré des salaires moins élevés, ce qui interrogeait d’ailleurs les responsables du CEP. Le modèle de l’exode rural s’est avéré faux pour comprendre ces retours qui ont pourtant structuré la vie des îles, motivés par des objectifs déconnectés du CEP, tels que s’occuper d’un parent malade, fonder un foyer (chose impossible du fait de la distance), financer la construction d’une maison en dur... » ([117]). L’articulation des différentes conditions de l’implantation du CEP justifie d’adopter le prisme du colonialisme pour décrire les phénomènes qui se déroulent à l’aune des activités du CEP. Parce que ces activités sont le théâtre de projections et de méthodes qui appartiennent à l’héritage colonial. Pour l’anthropologue Bruno Saura, « la colonisation fait, en effet, partie inhérente de la problématique, dans la mesure où elle se définit comme l’installation de certains peuples chez d’autres, sur une période bien définie, puis par l’existence d’un rapport de force inégal qui perdure au-delà de l’installation initiale. La question du nucléaire en Polynésie illustre bien ce dernier point puisque les Polynésiens ont été peu associés aux décisions concernant leur propre destin et leur histoire » ([118]). Tamatoa Tepuhiarii, président de l’association Moruroa e tatou, le souligne d’une façon plus brutale : « le choix du site des essais nucléaires relève de l’emprise coloniale, c’est un fait établi » ([119]).
L’ordonnance n° 58-1337 du 23 décembre 1958 interrompt le processus d’autonomisation amorcé par la loi-cadre Defferre au profit des compétences du Gouverneur. La Polynésie française est mise au pas. Jean-Marc Regnault prend le parti de ramener cet état de fait au statut de « Gouvernement militaire » que les représentants polynésiens voulaient précisément écarter en acceptant, sans opposition frontale, l’installation du CEP : « De toute façon, la population est écrasée et a le sentiment d’une occupation militaire. » ([120]).
Pour qualifier la situation singulière que connaît la Polynésie française à partir de l’installation du CEP, l’absence d’autonomie politique et la forte augmentation de la présence militaire, Florence Mury et Manatea Taiarui emploient donc volontiers les termes de « colonialisme nucléaire » et d’« impérialisme nucléaire ». Explicitant ceux-ci, Manatea Taiarui fait référence, dans l’une de ses réponses écrites, à Anaïs Maurer ([121]), pour qui l’impérialisme nucléaire est « une dynamique coloniale d’exploitation au cours de laquelle des pays impériaux occupent et contaminent des terres éloignées de leurs propres centres économiques et politiques, afin de poursuivre le développement de leurs propres technologies nucléaires ». Selon lui, « le choix de la Polynésie française et l’implantation du CEP montrent une permanence de l’impérialisme nucléaire des puissances dotées de la bombe. Cet impérialisme repose sur des critères de choix similaires : un territoire anciennement colonisé isolé et considéré comme vide, loin des centres de commandement politique et économique, habité par une population d’ethnie et de religion différente, au développement économique et technologique moindre. La phrase de Henry Kissinger à propos des Îles Marshall témoigne des représentations des îles propices, selon les expérimentateurs, aux essais nucléaires : ‘‘Il n’y a que 90 000 personnes là-bas, qui s’en soucie ?’’ ». En outre, l’historien estime que la situation française connaît quelque spécificité : « l’historienne américaine Gabrielle Hecht constate par exemple une certaine continuité impériale à travers le nucléaire, qui est au cœur de l’identité française. Selon elle, la France compense la perte de l’empire colonial par la maîtrise de l’atome » ([122]) .
Dans le contexte historique de la perte de l’Empire colonial, la France semble se recroqueviller sur la Polynésie française et sur l’atome, en espérant en tirer la puissance que lui promet l’aboutissement d’une arme thermonucléaire crédible. Elle y rejoue les méthodes de la colonisation et de l’Empire comme une expérience à plus petite échelle. Renaud Meltz développe l’idée selon laquelle, au-delà du CEP mais à partir du moment où il s’y implante, c’est toute la Polynésie française qui devient un vaste laboratoire pour les sciences physiques et sociales qui y portent leur attention ([123]). Cette approche de la Polynésie française et de son environnement régional a évolué au fil des besoins du CEP, en déposant un stigmate qui constitue encore un enjeu politique contemporain.
2. Les conséquences politiques du choix : un stigmate à l’origine d’un clivage, dont il faut soigner et prévenir la réouverture des plaies
a. Le rapport aux essais nucléaires : un rapport à la défiance
La culture du secret qui préside aux activités du CEP entretient une relative insouciance de la population à l’égard des essais nucléaires et une certaine confiance envers le discours officiel sur l’innocuité des essais nucléaires. Lors de son audition, l’ancien plongeur pour le CEP, vice-président du SDIRAF et membre de l’AVEN Michel Arakino souligne « la curiosité, la naïveté et la foi qui animaient notre peuple lorsque j’étais enfant […]. Nous sommes à la fois de fervents croyants catholiques et des Français. Nous considérions la France comme la mère patrie » ([124]). Pourtant, « l’hostilité initiale au CEP, qui est donc été relativement vite atténuée, a resurgi plus tard, dans la seconde moitié des années 1970, paradoxalement en décalage avec le moment où les essais étaient les plus dangereux sur le plan sanitaire. Cette résurgence s’est structurée autour d’une défiance vis-à-vis de l’idée que les risques étaient maîtrisés, les Polynésiens ayant compris que tel n’était évidemment pas le cas » ([125]). L’organisation d’une contestation croissante des essais nucléaires ne résulte pas de révélations mais d’une inversion progressive du regard porté sur les essais dans le débat public. Par exemple, les véritables conséquences de l’essai Aldébaran ne sont dévoilées qu’en février 1998, lorsqu’un journaliste, Vincent Jauvert, qui avait consulté des rapports officiels établis par l’autorité chargée des essais nucléaires, conservés aux archives du Service Historique de la Défense (SHD) et récemment ouverts au grand public, publie un article retentissant dans Le Nouvel Observateur ([126]).
Les discours critiques qui émergent durant la période du CEP sont rétrospectivement vus comme ceux de lanceurs d’alertes, qui ont progressivement structuré un débat politique sur les essais nucléaires. Tamatoa Tepuhiarii, chargé des relations internationales au sein de l’association Moruroa e tatou, résume l’aboutissement de ces oppositions : « Nous connaissons désormais la vérité et l’injustice que nous avons subie. Le peuple Ma’ohi n’a pas choisi d’être malade pendant des décennies, il n’a pas demandé à être sacrifié sur l’autel du nucléaire. Le combat n’est plus individuel, il est devenu une cause collective : celle de l’impact des explosions nucléaires sur les peuples Ma’ohi et algérien. Nous devons continuer de dénoncer cette injustice historique par nos plaidoyers et notre militantisme, afin d’interpeller la population et l’État français sur les conséquences bien réelles des essais » ([127]). Dans les Églises, ce sentiment d’avoir été trompé revêt une dimension eschatologique. L’ancien président du CIVEN, Alain Chrisnacht, raconte, durant son audition, avoir rencontré « des religieux dans une église protestante, qui nous ont expliqué que le peuple Ma’ohi allait disparaître, que les affections se transmettaient de génération en génération, etc. ce qui n’est pas encore corrompu le sera bientôt, etc. Nous lui avons expliqué que rien ne pouvait laisser penser cela, mais ils nous ont répondu que les essais nucléaires étaient démoniaques, que les Français étaient venus chez eux, peuple pacifique, en promettant que leurs essais nucléaires seraient sans conséquences. Or il y en a eu » ([128]). Quand bien même les données scientifiques auraient été révélées et des centaines de documents déclassifiés, cette situation souffre d’un véritable péché originel à tel point qu’ « un consensus paraît émerger autour de la conviction d’avoir été trompés, trahis, manipulés et empoisonnés » ([129]). Indépendamment de l’évaluation précise des conséquences des essais nucléaires, c’est l’attitude passée des pouvoirs publics à l’égard des essais, qui explique en grande partie la profonde méfiance que les Polynésiens ont cultivée vis-à-vis de l’État, de ses institutions et de tout discours officiel. Pour Bruno Saura, « l’idée que la mère patrie ait été une mauvaise mère, voire une empoisonneuse en qui on n’a plus confiance, est omniprésente. La relation à la France a totalement changé en raison de ce poison, lentement distillé, a minima de manière imprudente. Autrefois, la population polynésienne croyait en la France et a combattu volontairement dans les bataillons du Pacifique aux côtés de ses concitoyens » ([130]).
Cette rupture de confiance est confirmée par plusieurs Polynésiens durant leurs auditions. Ainsi, pour le président de l’association Moruroa e Tatou, Tevaearai Puarai, « il s’agit d’un sujet très sensible. Dans nos échanges avec les personnes ayant travaillé sur ces sites, la question de la rupture de confiance et de la méfiance qui s’est installée dans la société polynésienne revient énormément » ([131]). De manière générale, Yolande Vernaudon, actuelle Déléguée au suivi des conséquences des essais nucléaires (DSCEN) insiste sur le fait que « la question de la défiance constitue véritablement le cœur de la problématique, sentiment que je partage en tant que Polynésienne qui se sent flouée par l’histoire du CEP » ([132]).
La défiance des Polynésiens est telle, vis-à-vis de l’État et de ses personnels, que renouer la confiance apparaît compliqué. Bruno Saura estime qu’il lui « semble difficile pour les Polynésiens de retrouver confiance en la France eu égard à la gravité des événements. [...] Une culture de la peur s’est installée, face à des conséquences qui pourraient durer plusieurs siècles » ([133]).
Cette défiance, précoce pour certains, et tardive pour d’autres joue un rôle important dans la conscience politique des Polynésiens. Votre rapporteure insiste ici sur l’amalgame qui existait pendant la période d’activité du CEP, et dont tout Polynésien a fait l’expérience. Les expressions publiques étaient rangées dans des camps : être « pour » le CEP c’était vouloir le statu quo institutionnel, être « anti » CEP c’était vouloir rompre avec la France. La polarisation qui en découle nourrit les idéologies politiques locales sans toutefois que ces dernières ne s’y résument.
b. Indépendantisme et antinucléarisme : des débats pollués
Né avec Pouvana’a a Oopa ([134]) et, par conséquent, avant l’installation du CEP, le mouvement indépendantiste est considérablement affaibli par l’arrestation et la condamnation de sa figure de proue et son exil en France, où il est envoyé purger sa peine. En effet, dans la nuit du 10 au 11 octobre 1958, des engins incendiaires sont lancés dans la ville de Papeete, sans faire de victimes. Arrêté, Pouvana’a a Oopa est renvoyé avec ses co-accusés devant la Cour criminelle de la Polynésie française par une décision du tribunal supérieur d’appel de la Polynésie française alors constitué en chambre des mises en accusation. Il y est déclaré coupable de complicité par provocation et condamné, le 21 octobre 1959, à huit ans de réclusion criminelle et à une interdiction de séjour en Polynésie d’une durée de quinze ans. Le 20 février 1960, Pouvana’a a Oopa voit son recours en cassation rejeté. Son parti, le RDPT, est dissout en 1963. Les années qui suivent se caractérisent par la mise au pas du territoire et le ralliement d’un grand nombre d’élus au général de Gaulle ([135]).
Parallèlement, l’installation du CEP entraîne un véritable boom économique sur l’ensemble du territoire polynésien. Son ampleur et sa rapidité contribuent à déstructurer la société polynésienne traditionnelle. Mais dans ce contexte, les idées de Pouvana’a a Oopa continuent de circuler. Ses partisans perpétuent son héritage politique et son traitement est largement vécu comme une injustice coloniale. Il finit par bénéficier de la grâce présidentielle en 1968 et d’une amnistie en 1969. Après que la commission de révision rejette, par une décision du 18 novembre 1993, une première demande de révision présentée en octobre 1988, c’est la Garde des Sceaux Christiane Taubira qui, le 24 juin 2014, forme une nouvelle requête en révision, en s’appuyant sur de nouveaux éléments qui sont portés à sa connaissance par les ayants droit de l’intéressé. Le 25 octobre 2018, la Cour de cassation admet que les nouveaux éléments produits devant elle sont de nature à jeter un doute sur la culpabilité de Pouvana’a a Oopa et annule l’arrêt de la cour criminelle d’octobre 1959 et, constatant que Pouvana’a a Oopa est décédé le 10 janvier 1977, accepte de « décharger sa mémoire » ([136]).
À l’époque, la grâce de Pouvana’a a Oopa constitue une étincelle militante avec les conséquences des essais nucléaires en toile de fond. De jeunes intellectuels polynésiens commencent alors à formuler un discours plus radical sur l’autonomie et l’identité culturelle. Des associations comme Te Taata Tahiti (« L’Homme Tahitien ») et Te Arata’i Api (« La Nouvelle Voie ») sont créées pour promouvoir la culture ma’ohi et questionner la présence française. C’est l’époque, rappelle Renaud Meltz dans l’une de ses réponses écrites, où John Teariki et Francis Sanford « développent des réseaux transnationaux d’opposition en forgeant des contacts avec des acteurs militants et scientifiques comme Albert Schweitzer, Théodore Monod, Jean Rostand, Jean-Jacques Servan-Schreiber, le général de Bollardière, Greenpeace, le Bataillon de la Paix. Ces contacts débouchent sur la première grande manifestation tahitienne contre le CEP le 23 juin 1973, où 5 000 manifestants défilent dans les rues de Papeete. L’opposition se cristallise et nourrit l’émergence de mouvements indépendantistes tels que le Ia Mana te Nunaa, le Tavini Huiraatira-FLP ou le Te Taata Tahiti Tiama de Charlie Ching » ([137]) .
Comme l’a également expliqué Manatea Taiarui : « le CEP recompose le clivage politique [et] les partis politiques forgent leur idéologie et leur positionnement politique en fonction du CEP » ([138]) .
D’un côté, John Teariki, l’héritier de Pouvana’a a Oopa, qui a repris ses idées au sein de son parti Here Ai’a, créé à la suite de la dissolution par les autorités de l’ancien parti RDPT. Il incarne l’opposition au CEP et l’aspiration à l’indépendance de la Polynésie, jusque devant le général de Gaulle, à qui il a rappelé dans son fameux discours de septembre 1966, que « Tahiti avait le droit à l’autodétermination et qu’aux termes de l’article 73 de la Charte des Nations unies, la France est obligée de respecter les aspirations politiques du peuple tahitien » ([139]).
À l’opposé de l’échiquier politique se trouve Gaston Flosse qui émerge dans le sillage du gaulliste Rudy Bambridge et auquel il succède en 1971 à la tête de l’Union Tahitienne (UT), avatar polynésien de l’Union pour la Nouvelle République (UNR), le parti gaulliste de l’Hexagone. Selon le politiste Rudy Bessard, le CEP est rapidement considéré comme une ressource pour Gaston Flosse, qui lui permet d’étendre son réseau politique et économique et d’avoir le soutien des autorités de l’État ainsi que de l’armée pour développer sa carrière politique et ses projets communaux ([140]). Ainsi, « Gaston Flosse incarne peu à peu la parole de l’État de manière assumée et voit le CEP comme une ressource économique non négligeable. Calcul politique ou loyalisme envers la République et Charles de Gaulle ? Il est difficile d’apporter une réponse, mais il est clair qu’il est farouchement opposé, jusque dans les années 1970, aux autonomistes anti-CEP menés par John Teariki et Francis Sanford » ([141]). Fort de ce positionnement et du soutien de l’État, Gaston Flosse parvient à être élu Président de l’Assemblée territoriale à l’issue des élections territoriales de 1972. Il commençait alors une carrière politique qui devait durer plusieurs décennies…
Cette période pose les fondations idéologiques qui permettent l’émergence de mouvements indépendantistes plus structurés dans les années 1970, notamment avec la création du premier parti explicitement indépendantiste, le Tavini Huira’atira-FLP par Oscar Temaru, en 1977.
Parallèlement, « Gaston Flosse prend conscience que l’ensemble des Polynésiens embrassent peu à peu les idées autonomistes. Aussi, l’identité tahitienne s’affirme progressivement. La même année, un statut d’autonomie de gestion est accordé à la Polynésie française ([142]). Gaston Flosse décide de ‘’ tahitianiser ’’ son parti. L’UT-UDR prend officiellement le nom de Tāhō’ēra’a Huira’atira ([143]) afin de se détacher de son identité trop « française » et adopte une posture de plus en plus autonomiste » précise Manatea Taiarui. Néanmoins, et contrairement au Here ’Āi’a, le Tāhō’ēra’a Huira’atira ne conteste pas la présence du CEP et continue de tirer profit politiquement de sa présence pour mettre en avant le développement et la prospérité de la Polynésie française, tout en mettant de côté les déséquilibres et les inégalités socio-économiques. La stratégie fonctionne : ce parti devient peu à peu le parti dominant en Polynésie française. Gaston Flosse retrouve le pouvoir suite aux élections territoriales de 1982 et son parti remporte la majorité des communes en 1983.
Il milite alors pour une nouvelle évolution du statut de la Polynésie française dans le cadre du mouvement de décentralisation initié par Gaston Deferre, nouveau ministre de l’Intérieur de François Mitterrand. Le statut de 1984 ([144]) accorde à la Polynésie française l’autonomie interne et, tandis que le CEP continue ses campagnes de tirs, Gaston Flosse devient le premier président du Gouvernement local et l’interlocuteur politique incontournable pour le Gouvernement central. En 1986, il est nommé par le Premier ministre, Jacques Chirac, secrétaire d’État en charge du Pacifique Sud où, à l’occasion de multiples déplacements dans la région, « il se fait ainsi le chantre de la politique française » ([145]).
Près de dix ans plus tard, tandis que le Président Chirac annonce la reprise des essais nucléaires, Gaston Flosse, toujours Président de la Polynésie française, « participe à la communication politique des autorités françaises visant à montrer l’innocuité des essais, notamment en se baignant dans le lagon de Moruroa avec les militaires français sous les yeux de la presse nationale et locale » ([146]). Le 6 septembre 1995, au lendemain du tir Thétis, premier tir de cette nouvelle campagne, de violentes émeutes éclatent à Faa’a et Papeete. L’aéroport est incendié et de nombreux bâtiments et commerces sont pillés avant d’être brûlés.
Comme l’ont souligné Sarah Mohamed-Gaillard et Alexis Vrignon, « ces mobilisations constituent un moment important dans la recomposition politique en Polynésie, qui tend alors vers une forme de bipolarisation opposant les autonomistes du Tahoera’a et les indépendantistes du Tavini » ([147]). En effet, c’est à cette occasion qu’Oscar Temaru s’est imposé, par voie de conséquence, dans les médias et sur le terrain, comme le principal opposant aux essais nucléaires et à Gaston Flosse. La reprise des essais nucléaires contribue ainsi puissamment à la bipolarisation de la vie politique polynésienne, avec deux figures tutélaires dont l’opposition va structurer celle-ci pendant les vingt années à venir.
Les conséquences politiques structurantes du choix d’effectuer les essais nucléaires en Polynésie française le sont plus largement dans le Pacifique.
3. Les conséquences des essais nucléaires en Polynésie française à l’échelle du Pacifique
a. L’obtention du statut international de puissance nucléaire à contretemps des opinions régionales
Alors que le Royaume-Uni cesse ses essais en Australie en 1957 et dans les actuels Kiribati en 1958, et que les États-Unis achèvent les leurs dans le Pacifique en 1962, le choix français suscite une vive réaction internationale, en particulier de la part de la Nouvelle-Zélande. Ces protestations sont analysées en France comme une discrimination spécifiquement anti-française et non anti-nucléaire, compte tenu des précédents britanniques et états-uniens ([148]).
Pour les responsables français, ces précédents constituent une sorte de banalisation du fait nucléaire dans le Pacifique. Ils leur permettent d’espérer une indifférence ou du moins une lassitude des oppositions internationales. C’est l’effet que Renaud Meltz surnomme les « stigmates » ([149]) du nucléaire dans le Pacifique.
Le déclenchement du premier tir Aldébaran, le 2 juillet 1966, n’entraîne que des réactions modérées. Avec un certain aplomb, la France vit « dans cette apparente modération les fruits de ses efforts d’information » ([150]). Le fait est que la France débute ses essais à contretemps des puissances anglo-saxonnes qui l’ont précédée dans le Pacifique. D’une part, le contexte de normalisation des relations entre les États-Unis et l’Union soviétique permet d’amorcer une dynamique de contrôle de l’armement. Le Traité d'interdiction partielle des essais nucléaires, signé le 5 août 1963 à Moscou, à la suite de discussions et de l’adoption de différents instruments internationaux qui commencent dès 1958, met la France en contradiction avec cette tendance générale. Son refus de signer le traité la range de fait parmi un groupe d’États assez disparates (l’Albanie, le Cambodge, Cuba, la Chine et le Vietnam) qui font de même. D’autre part, les opinions publiques internationale et régionale, hostiles aux essais, accroissent et connectent leurs réseaux. États, partis politiques, associations, Églises et populations sont d’une manière générale déjà sensibilisés aux discours critiques à l’égard des essais nucléaires dans le Pacifique.
À partir des années 1970, L’organisation non gouvernementale Greenpeace ([151]) fait irruption parmi les acteurs qui contestent le choix de la France. Elle donne une nouvelle forme et un nouvel écho international aux protestations en les portant aux plus près de la zone des essais, via l’envoi de navires à proximité de Moruroa et Fangataufa. En 1973, sept navires croisent ainsi face la Marine française ; l’action est très médiatisée, jusqu’en France, où est d’ailleurs créée une Association des Français contre la bombe ([152]). La confrontation entre la France et Greenpeace se poursuit pendant les deux décennies suivantes, culminant lors du sabotage du Rainbow Warrior dans le port d’Auckland le 10 juillet 1985 ([153]).
La contestation internationale participe aussi à la structuration de la gouvernance régionale avec le Forum du Pacifique Sud, l’actuel Forum des îles du Pacifique (FIP aussi désigné Forum), qui est créé en 1971 dans le cadre de l’opposition aux essais. Bien que ce dernier n'ait pas été créé spécifiquement en réponse aux essais nucléaires français, ceux-ci deviennent vite un facteur unificateur puissant pour le Forum. Ils contribuent à lui donner une identité et un objectif commun. Le Forum est ainsi devenu le principal organe de coordination des protestations régionales contre les essais français. C’est aussi dans le cadre de ce forum qu’est plus tard négocié le Traité de Rarotonga, en 1985, qui fait de l’Océanie une zone totalement dénucléarisée. Il s’inscrit dans le sillage de la sanctuarisation des zones d’Amérique du Sud et de l’Antarctique, dans un effort de non‑prolifération nucléaire. L’action des opposants aux essais nucléaires se porte enfin sur le terrain judiciaire, l’Australie, la Nouvelle-Zélande saisissent la Cour internationale de Justice le 9 mai 1973, estimant que les retombées des essais nucléaires comme la pollution de l’environnement marin violent leur souveraineté. En application de deux ordonnances du 22 juin 1973, la Cour impose à la France, par huit voix contre six, des mesures conservatoires tendant notamment à ce que, en attendant l’arrêt définitif, la France « s’abstienne de procéder à des essais nucléaires provoquant le dépôt de retombées radioactives » sur les territoires australiens et néo-zélandais. Par deux arrêts rendus le 20 décembre 1974, la Cour considère, par neuf voix contre six, que les demandes de l’Australie et de la Nouvelle-Zélande sont désormais sans objet et qu’il n’y a dès lors pas lieu à statuer, l’ordonnance de 1973 cessant par là même de produire ses effets. Elle s’est fondée sur ce que l’objectif de l’Australie et de la Nouvelle-Zélande était atteint du fait que la France avait annoncé, par plusieurs déclarations publiques, son intention de cesser de procéder à des essais nucléaires atmosphériques une fois terminés la campagne de 1974 : « la Cour a constaté qu’un État a pris un engagement quant à son comportement futur, il n’entre pas dans sa fonction d’envisager que cet État ne le respecte pas » ([154]). La juriste Géraldine Giraudeau estime que cette judiciarisation des relations entre la France et les deux puissances du Pacifique est un « symptôme de la dégradation sévère de leurs liens, elle n’en a que partiellement constitué le remède, du fait notamment de l’absence de coopération de la France. Elle a toutefois contribué à l’émergence d’un mouvement international anti-nucléaire aboutissant finalement à la signature du TICE ([155]) » ([156]). Ainsi le CEP a aussi eu pour conséquences paradoxales de stimuler l’architecture juridique de non-prolifération nucléaire.
La conjonction de ces diverses pressions place progressivement la France dans une situation diplomatique délicate. L’élection de Valéry Giscard d’Estaing à la Présidence de la République en 1974, coïncide effectivement avec l’abandon des essais atmosphériques au profit des seuls essais souterrains. La France est désormais capable d’opérer techniquement la bascule définitive pour se passer d’essais atmosphériques. Cette décision constitue une nouvelle étape dans les tensions qui opposent la France à ceux qui contestent sa politique d’expérimentation : non seulement elle met fin au différend devant les juges internationaux, en les privant formellement d’objet, mais elle redéfinit aussi les motifs de mobilisation des réseaux militants. Sur le plan médiatique, la disparation du « champignon atomique » invisibilise les essais nucléaires. Selon Sarah Mohamed-Gaillard, à partir de l’époque des essais souterrains et à l’exception notable de l’épisode du Rainbow Warrior, « le CEP a depuis longtemps quitté la Une des journaux, qui s’inquiètent davantage de la Nouvelle-Calédonie » ([157]). En 1981, la victoire du Parti socialiste en France qui se traduit par la volonté renouvelée de dialogue et la mission scientifique d’Haroun Tazieff, notoirement opposé aux essais et aux conclusions finalement rassurantes ([158]), détendent les relations régionales. Le moratoire des essais français annoncé le 8 avril 1992 par le Premier ministre Pierre Bérégovoy prend acte de la fin de la Guerre froide et approfondit la volonté de normalisation des relations dans la région.
Jérôme Demoment, directeur des applications militaires du CEA, explique que la décision de Jacques Chirac de revenir sur le moratoire de 1992, à son arrivée à la Présidence de la République, relevait alors d’une nécessité technique s’inscrivant dans la recherche de crédibilité de l’arme nucléaire française. Il précise que « le CEA/DAM, qui n’avait pas été consulté avant cette décision politique [le moratoire de 1992], a fait savoir qu’il était opposé à une telle décision en faisant valoir que les travaux relatifs à la simulation n’étaient pas suffisamment avancés » pour se passer définitivement des essais. Une ultime campagne est donc nécessaire et ce qu’un Président avait décidé, un autre pouvait et concevait nécessaire de le remettre en cause. Convaincu par les arguments de la DAM, Jacques Chirac décide donc au mois de juin 1995 de lancer une dernière campagne de tirs avant de mettre définitivement un terme aux essais nucléaires en « grandeur nature » pour continuer ces essais en laboratoire « classique » pouvant se passer du territoire polynésien à travers le programme Simulation ([159]).
En 1995, la reprise des essais nucléaires dans le Pacifique déclenche de violentes réactions en France et dans le monde, en percutant notablement les efforts diplomatiques mis en œuvre dans la région depuis les années quatre-vingts.
L’impact de la reprise des essais nucléaires français sur la popularité du Président de la République Jacques Chirac vue par Jean Plantu (Le Monde, 24 août 1995)
Sur le plan juridique, la Nouvelle-Zélande et l’Australie relancent immédiatement une procédure devant la Cour internationale de justice au motif, explique le chercheur Hervé Ra’imana Lallemant lors de son audition, « que la France n’a pas respecté les termes de son engagement unilatéral de 1974 (soit l’arrêt des essais nucléaires) ». Toutefois, la Cour par une ordonnance du 22 septembre 1995 énoncera que l’arrêt des essais de 1974 ne portait que sur les tests atmosphériques qu’on ne peut tenir compte des arguments tirés par la Nouvelle-Zélande étant entendu que les essais français sont souterrains » ([160]).
b. La dommageable réticence à traiter les conséquences de ce choix pour les relations dans le Pacifique
La commission d’enquête s’est efforcée de saisir la manière dont les essais français étaient perçus aujourd’hui à l’étranger, en particulier dans le Pacifique, en mobilisant le réseau diplomatique de la France ([161]). La fin des activités du CEP a relégué les essais français à un épisode historique dans les débats publics et la façon dont les autorités des pays concernés se rapportent à la France et à la Polynésie française. La représentation française en Nouvelle-Zélande mentionne toutefois qu’à l’issue de la troisième réunion des États parties au Traité d’Interdiction des Armes Nucléaires (TIAN), qui s’est tenue à New York du 3 au 7 mars 2025, « l’ambassade a été destinataire de questions de journalistes interrogeant la France sur la fiabilité de certaines analyses du CEA ou sur la position de la France quant aux recherches scientifiques qui ont été menées et si ces dernières sont suffisantes. Des données chiffrées sur le bilan à ce jour des indemnisations versées sont également demandées. » ([162]). Une attention de basse intensité aux conséquences des essais nucléaires réalisés en Polynésie française existe donc toujours dans le Pacifique. Les essais nucléaires étatsuniens, par les représentants des îles Marshall, et de la France, par les représentants de la Polynésie française, bien qu'ils ne soient pas au cœur des échanges sont toutefois régulièrement évoqués lors des réunions du FIP et de la Communauté du Pacifique ([163]) . L’anthropologue fidjien d’origine tongienne, Epeli Hau’ofa, avance que les différents mouvements s’étant opposé à la nucléarisation du Pacifique ont été l’un des vecteurs les plus efficaces de concrétisation d’une identité régionale ([164]). Le « stigmate » nucléaire demeure ancré dans la mémoire collective de la région.
Cette attention feutrée et cette mémoire collective discrète peuvent entretenir l’illusion d’un sujet diplomatique de second plan. L’idée selon laquelle les partenaires de la région sont indifférents à la façon dont la France traite les conséquences de ses choix du passé, alimente par là une indifférence concrète de la France à l’égard de la Polynésie française et de ses territoires d’Outre-mer.
Au cours de son audition, le ministre d’État, ministre des Outre-mer, Manuel Valls livre une perspective générale : « Je ne veux pas mélanger les sujets, nombreux et différents, mais la sensibilité que vous avez notée en Polynésie existe dans d’autres domaines ; on pourrait parler de l’esclavage, des processus de décolonisation, des problèmes de vie chère, de certaines questions économiques, de la chlordécone. Le poids de l’histoire et des relations entre la puissance française et ses territoires se fait encore sentir, au-delà même de l’attachement profond qui les lie » ([165]). L’ancien ministre des Outre-mer et actuel ministre des Armées Sébastien Lecornu partage ce constat : « J’ai beaucoup souffert, comme ministre des Outre-mer, de constater qu’on ne parle des Outre-mer qu’en cas de catastrophe et jamais lorsqu’un événement formidable se produit. Le traitement des élites parisiennes vis-à-vis de l’outre-mer est objectivement détestable. Certes, tout le monde dit ce qu’il faut pour faire bien, mais allez au Sénat pendant les discussions (généralement la nuit !) sur le budget des Outre-mer : seuls les députés ultramarins sont présents dans l’hémicycle ! Pardon de jeter un pavé dans la mare, mais si le sujet était vraiment important pour tout le monde, nous devrions tous être présents. Le covid en Outre-mer était en décalage avec les courbes dans l’Hexagone : nous avons dû gérer cela dans une indifférence épouvantable. J’en ai souffert. Lorsque vous faites une émission de radio comme ministre des Outre-mer, vous répondez à une question sur les Outre-mer et les dix-neuf minutes restantes sont consacrées à la vie politique politicienne. Les Ultramarins (et pas seulement les Polynésiens) le ressentent puissamment » ([166]).
Or, cette indifférence s’inscrit dans un contexte de redéfinition de l’ordre international, introduit par la notion d’Indopacifique, qui se caractérise par une attention croissante portée aux océans Indien et Pacifique. Géraldine Giraudeau souligne l’effet de ce basculement : « la France apparaît plus dépendante de ses partenariats avec les puissances australes que ne le sont ces dernières vis-à-vis d’elle, considérée comme un outsider dans ce nouveau théâtre des rivalités internationales » ([167]). La France a formulé une stratégie en mettant en exergue ses territoires d’Outre-mer pour affirmer qu’elle est une puissance souveraine de l’Indopacifique, et en défendant une mise en œuvre visant à « répondre aux préoccupations et aux besoins [de ses] territoires » ([168]). Ces propos tranchent avec la considération qui est, par ailleurs, accordée aux problèmes concrets de ces territoires.
Votre rapporteure ne peut ici que constater une contradiction entre l’encensement croissant dont bénéficient, en mots, les territoires ultramarins et les résistances répétées à traiter, par des actes, les problèmes qu’ils subissent. Ce manque d’attention concret est ancien et dommageable mais il revêt une importance nouvelle et, pour ainsi dire aggravante, dans la mesure où il s’inscrit dans un moment de l’histoire où le Pacifique ne doit pas être négligé.
II. les conséquences SOcio-économiques des essais nucléaires : Des bouleversements à toutes les échelles QUI PERSISTENT
Comme le souligne l’anthropologue Bruno Saura, les essais nucléaires sont « partout » en Polynésie française, dans la mesure où ils ont eu « des répercussions sociales, culturelles, démographiques et économiques considérables » ([169]) au point que « le pays, tel qu’il est structuré aujourd’hui, l’enchevêtrement de ses rues, l’agencement des bâtiments, le tracé des routes, le maillage entre les poussières d’îles, étendues sur plusieurs dizaines de milliers de kilomètres, date en large partie de la période des essais nucléaires. À Papeete, Mangareva, Hao, Tureia ou Mooera, les essais nucléaires sont une histoire intime » pour reprendre les termes de Tomas Statius ([170]).
Durant sa période d’activité, le CEP structure véritablement l’économie polynésienne qui s’articule autour des besoins qu’il suscite et des ressources qu’il génère. Cette restructuration impacte profondément la société polynésienne qui s’en retrouve transformée, dans toutes ses dimensions. La fin des activités du CEP enclenche, en conséquence, un second bouleversement, qui oblige la société polynésienne à se réorganiser à nouveau.
A. Une restructuration profonde de l’économie polynésienne qui organise une dépendance À L’ÉGARD du CEP
1. Les transformations économiques profondes liées au « boom » de l’installation du CEP
En 1976, l’inspecteur des finances Simon Nora dresse un tableau de la Polynésie française avant l’installation du CEP : « En 1960, la Polynésie est une petite communauté du bout du monde, de moins de 80 000 personnes, dont un peu moins de la moitié fixée sur l’île de Tahiti. L’ethnie européenne qui y était concentrée, ne dépassait guère 3 000 personnes, très intégrées à la vie locale. La seule route, celle du littoral, était empierrée. Même à Papeete, on venait quérir l’eau à la pompe publique. La population vivait quasiment en circuit fermé, de la pêche et du coprah sur les atolls ; de cultures vivrières traditionnelles (taros, ignames), et d’un peu d’élevage sur les hautes terres d'origine volcanique » ([171]), le phosphate, le coprah, la vanille, le café et la nacre.
La Polynésie française présente les traits caractéristiques d’une « économie de comptoir » ([172]).
Avant l’installation du CEP, l’économie est principalement tournée vers le secteur primaire et connaît une faible industrialisation. Possédant une surface globale de 3 664 km2, dans les années 1950, 781 km2 sont exploités, dont 579 servent à des cultures commerciales et la majeure partie de ces terres est recouverte de cocoteraies ([173]). Dans les années 1940 et 1950 l’agriculture polynésienne souffre de faiblesses structurelles qui tiennent à l’abandon progressif, déjà en marche, des cultures vivrières, au faible nombre de cultures exportatrices, au vieillissement des cocoteraies ainsi qu’à un élevage bovin restreint ([174]).
À côté de ces contraintes les Polynésiens vivent de la pêche et d’une petite industrie de la nacre et de l’extraction de phosphate sur l’île de Makatea, au sein de l’archipel des Tuamotu, jusqu’en 1966. C’est cette économie qui, de 1963 à 1996, est percutée puis « façonnée par la croissance exponentielle des transferts publics métropolitains, liée à l'installation puis au fonctionnement du Centre d’expérimentation du Pacifique (CEP) » ([175]). Ce bouleversement, usuellement qualifié de « boom économique » ([176]) lié au CEP, se décline donc en deux phases distinctes : l’installation du CEP, qui entraîne une forte croissance économique, et les années opérationnelles du CEP, durant laquelle l’économie polynésienne adopte les caractéristiques d’une société de consommation post-industrielle.
a. L’installation du CEP entraîne un afflux de richesse sans précédent
La construction du CEP et des divers équipements afférents commence dès 1963. Les travaux d’infrastructure sont d’une ampleur colossale : « les atolls de Moruroa et Fangataufa ont été nivelés (2 millions de m3), 100 000 m3 de béton ont été coulés, 2 km de quais édifiés, 3 aérodromes construits, 7 400 mètres de pistes réalisés et 25 ha de surfaces couvertes implantés. S’y ajoutent un poste de contrôle de tir de 5 000 tonnes (Anémone) et 2 postes d’enregistrement avancé (Denise et Dindon), blockhaus de 50 000 tonnes capables de résister aux explosions. À Hao, la réalisation de l’aéroport a nécessité l’abattage de 7 700 cocotiers et l’apport de 4 000 tonnes d’acier et 880 000 m3 de béton, cependant que l’approfondissement de la passe dans la couronne corallienne entraîne l’évacuation de 50 000 m3 de débris organiques. Un centre technique du CEA et une base multi-services capable d’accueillir 4 000 hommes sont construits sur l’atoll en un temps record. Tahiti n’est pas en reste et, après deux ans d’efforts ininterrompus, Papeete inaugure son nouveau port ; il incorpore l’îlot de Notu Uta et se trouve désormais protégé de l’océan par une digue de 300 m de long implantée sur le récif-barrière. Les quais en eau profonde passent de 100 à 1 100 m, la capacité de stockage pétrolier de 22 500 à 50 000 m3, les terre-pleins de 4 000 à 90 000 m2 et les entrepôts de 10 000 à 22 500 m3. La Marine et le CEP disposent, en outre, de 350 m de quais, 13 000 m2 de terre-pleins et 6 000 m2 d’entrepôts, sans compter un dock flottant de 3 500 tonnes et des ateliers de réparation navale. Tout cela n’est pas suffisant pour recevoir les bâtiments de la Force du Pacifique au moment des tirs et un port de dégagement doit être créé dans la baie de Vairao et des mouillages secondaires installés Moorea et Bora-Bora. À ce dispositif portuaire s’ajoute une panoplie d’installations militaires et paramilitaires : camp de l’armée de terre à Arue, base aérienne à Faa’a, quartier général et hôpital des armées à Pirae. Des hôtels sont réquisitionnés pour loger l’état-major, les officiers et sous-officiers. Des cités résidentielles et villas de fonction surgissent de terre, des foyers de détente et de repos ouvrent leurs portes : Arue, Mataiea, Vairao ». ([177])
Ces travaux mobilisent évidemment des ressources financières considérables. Engagés en totalité par l’État, ces investissements accroissent l’importance prise par ce dernier dans l’économie polynésienne. En 1966, les dépenses publiques représentent près de 70 % du PIB polynésien ([178]). L’État acquiert des terrains et emploie des personnels civils et militaires. Les rémunérations des personnels hexagonaux en poste en Polynésie française et celui des militaires et fonctionnaires constituent un capital financier qui est injecté dans l’économie locale, entraînant une explosion de la masse monétaire. Cette dernière a été soulignée par la Banque de l’Indochine, qui dispose, à l’époque, du privilège d’émission monétaire sur le territoire polynésien. L’émission de billets de banque passe de 668 millions CFP (francs Pacifique) à la fin de 1962 à 1 016 millions fin 1964 ([179]).
Pendant les quelques années qui suivent la décision d’installer le CEP, la Polynésie française connaît une croissance économique exponentielle qu’analyse le rapport de Simon Nora ([180]). En 1962, le produit intérieur brut (PIB) s’élève à 5,061 milliards de francs CFP ; il atteint 9,224 milliards en 1964 et 16,189 milliards en 1966, soit un triplement, en francs courants, de la richesse locale en quatre ans. Lors de son audition, le chercheur Thomas Fraise rappelle la déclaration de Francis Perrin, Haut-Commissaire du CEA, qui, voulant minimiser les risques liés aux essais nucléaires, affirmait que « la plus grande menace radioactive pour la Polynésie allait être l’achat de montres aux aiguilles peintes au radium, suite à l’afflux de richesses lié aux essais qui allaient conduire tous les Polynésiens à s’acheter une montre ! » ([181]). La croissance économique de la Polynésie est multipliée par 2,5 entre 1962 et 1966 et se poursuit jusque dans les années 1980. Les économistes soulignent « une explosion [sic] de croissance économique [qui touche la Polynésie] pendant environ une décennie », les investissements connaissent, par voie de conséquence, « une trajectoire explosive dans les années soixante liée au CEP » ([182]). De 1966 à 1995, le PIB de la Polynésie française augmente en moyenne de 11 % par an ([183]).
Ce « boom économique » est fortement ressenti par les Polynésiens, dont les activités de production et les habitudes de consommation sont ostensiblement modifiées, celles-ci s’organisant désormais autour de l’évolution des besoins du seul CEP.
b. Une économie polynésienne qui évolue au rythme des besoins du CEP.
L’économie essentiellement agricole laisse rapidement place à des activités répondant aux immenses besoins du CEP. La structure de l’économie polynésienne connaît un surdéveloppement du secteur secondaire, porté par le bâtiment et les travaux publics (BTP), avant que le secteur tertiaire ne s’impose comme moteur de l’économie. Bernard Poirine détaille ce processus : « la part du secteur primaire s'est effondrée, passant de 40 % à 4,6 % de la valeur ajoutée entre 1960 et 1984, alors que le secteur tertiaire (marchand et non marchand) passait de 44 % à 73,5 % de la valeur ajoutée pendant la même période. Les exportations traditionnelles de ce secteur (coprah, vanille, café, phosphate) se sont toutes effondrées rapidement suite au ‘‘boom CEP’’. Toujours entre 1960 et 1984, le secteur secondaire est passé de 6 % à 22 % du PIB, le BTP et les industries agroalimentaires tournées vers le marché local (bière, boissons non alcoolisées, fromages frais) représentant une part essentielle de celui-ci. En 1996, le secteur primaire ne représente plus que 4,2 % du PIB, le BTP 4,6 %, le secteur secondaire hors BTP 10 %, le secteur tertiaire marchand 54,6 %, le secteur tertiaire non marchand 26,3 %. La Polynésie française est donc bien devenue une économie de services (plus de 80 % du PIB), ‘‘post-industrielle’’, sans avoir jamais connu de révolution industrielle » ([184]) .
L’organisation de cette activité économique est organisée avec l’intention explicite d’employer de la main-d’œuvre locale : « En 1965, ce sont sans doute plus de 1 000 entreprises qui travaillent pour le CEP. Celui-ci emploie alors 9 500 personnes dont 3 500 Polynésiens (le tiers des salariés du territoire) » ([185]). Si l’augmentation significative du salariat précède l’implantation du CEP ([186]), la forte augmentation de l’activité économique s’accompagne d’une massification du salariat : « En 1970, le salariat concernait 75 % de la population active du territoire, contre 50 % seulement en 1962. En 1971, 80 à 90 % de la population active des communes proches de Papeete étaient salariés » ([187]).
La forte activité économique couplée à la massification du salariat entraîne une augmentation inédite du niveau de vie qui se diffuse dans la société. Gilles Blanchet constate qu’« en 1986, le revenu par habitant [...] était de 11 500 dollars en Polynésie française, ce qui la plaçait au niveau des pays les plus développés et en tête des économies insulaires du Pacifique Sud, supérieur d'un tiers à celui de la Nouvelle-Calédonie et 21 fois plus élevé que celui des îles Salomon. Il équivalait à 90 % de celui de la métropole et si cette proportion ne s'est pas maintenue (elle est estimée aujourd'hui à 70 %), le niveau et le mode de consommation locale restent voisins de ceux de la France. Selon le recensement de 1988, le taux de possession de téléviseurs, de réfrigérateurs ou de machines à laver y est légèrement inférieur, celui des magnétoscopes et des bateaux de plaisance légèrement supérieur » ([188]).
La société de consommation s’implante profondément en suivant les fluctuations de l’activité du CEP : « c’est ainsi qu’en 1967 et 1969, années où n’ont pas lieu de tirs, les dépenses de biens d’équipement électriques et mécaniques se réduisent de moitié ; par contre, celles de biens alimentaires et de produits finis ne fléchissent que légèrement, signe de la résistance à la baisse des produits caractéristiques d’une consommation moderne (automobile ou vêtements, électroménager…) » ([189]). D’une manière générale, entre 1962 et 1967, la consommation finale par habitant double en volume. ([190]).
L’avènement de cette société s’accompagne d’une amélioration des conditions de vie avec des traductions concrètes. La mortalité infantile passe de 60 ‰ en 1960 à 24 ‰ en 1993. Elle atteint aujourd’hui environ 7 ‰ ([191]). Michel Arakino, lors de son audition, décrit les bouleversements de son enfance à Hao : « le plus marquant était la facilité de la vie… Nous allions à l’école en hélicoptère Super Frelon et lorsque nous tombions malades, nul besoin d’aller à Tahiti puisque nous avions un grand hôpital sur place » ([192]). À Otepa, principal village de l’atoll de Hao par exemple, une centrale électrique, ainsi qu’un réseau électrique et un réseau d’alimentation en eau sont construits ([193]). Le pouvoir d’achat qui se développe avec l’installation du CEP innerve l’ensemble de la société jusqu’à affecter même les pratiques paroissiales : les dons aux institutions religieuses augmentent, lesquels « ont servi à construire des maisons paroissiales, à financer des rénovations », les fidèles peuvent donner lors des quêtes une « contribution qui n’était pas négligeable » ([194]).
Ces importantes transformations économiques ont pour corollaire de toutes participer à exacerber la dépendance financière de la Polynésie française à l’Hexagone.
2. Le développement d’une économie de rente du CEP
Comme l’explique Bernard Poirine, « l’économie de rente s’observe partout où a lieu un afflux de richesse en grande partie indépendant de la valeur ajoutée marchande locale » ([195]). Or, c’est exactement ce que connaît la Polynésie française avec l’installation du CEP qui représente, les premières années, plus de 70 % de son PIB. Si ce pourcentage, par la suite, diminue tendanciellement, en 1988, « l’institut de la statistique de Polynésie estimait que l’ensemble des dépenses directes et induites par la présence du CEP représentait 23 % du PIB du territoire » ([196]).
Ce secteur rentier inclut le BTP mais aussi les administrations locales, qui s’étoffent également pour accompagner le CEP. Les travaux d’infrastructures, les dépenses des personnels liés au CEP et l’effondrement de la production agricole, en partie à cause du transfert de main-d’œuvre vers les activités liées au CEP ([197]), se traduisent par une forte hausse des importations qui constituent, à l’époque, l’essentiel de l’assiette de la fiscalité locale via les droits de douane. Ces ressources supplémentaires sont utilisées par les autorités polynésiennes pour recruter en masse des fonctionnaires, lesquels obtiennent que leur traitement soit aligné sur le salaire majoré des fonctionnaires d’État expatriés.
La part des employés des administrations publiques passe de 12,3 % à 36,3 % de la population active polynésienne entre 1962 et 1977 ([198]).
Les salaires élevés proposés par les secteurs rentiers, directement liés aux transferts financiers du CEP, contraignent fortement les entreprises du secteur privé non-rentier. Celles-ci sont obligées d’aligner les salaires proposés afin de recruter et de conserver leurs salariés. Les transferts nourrissent également une inflation élevée ([199]) qui pèse lourdement sur la compétitivité des entreprises. Les productions et les exportations des produits polynésiens, dont la production précède l’implantation du CEP, baissent fortement et pour certaines s’effondrent : « Les ventes de coprah tombent de 25 000 à 16 000 tonnes dans les trois ans qui suivent l’arrivée du Centre, une diminution qui s’explique par la baisse conjuguée des prix et des rendements et encore davantage par le manque de main-d’œuvre. II en va de même pour la vanille dont les cours ne retrouvent qu’en 1970 leur valeur nominale de 1959. Entre-temps, la production chute des trois quarts, les plantations sont abandonnées et la dégénérescence engendrée par le manque de soins se conjugue avec des maladies comme la fusariose. Quant aux exportations de café vert, après avoir chuté de 114 à 29 tonnes de 1960 à 1964, elles cessent complètement. La production nacrière suit une trajectoire identique et se réduit des deux tiers, victime de cours déprimés, de lagons surexploités, de la concurrence de produits de synthèse et d’un manque de personnel » ([200]). L’économie de comptoir, caractéristique et héritée de la période coloniale, laisse place à l’économie de rente spécifique au CEP.
Les secteurs en devenir sont également handicapés, tels que le tourisme qui peine à se développer en raison des prix élevés. Il ne représente, en 1970, que 4,5 % du PIB ([201]). Le taux de couverture des importations par les exportations, qui est quasi-total dans les années cinquante tombe rapidement aux environs de 10 % ([202]) sur la même période. Jusqu’aux années quatre-vingt-dix, la situation de la Polynésie française se présente ainsi : « Dans une économie de rente, le secteur primaire s'effondre, le secteur secondaire se résume au BTP et à quelques activités produisant pour le marché intérieur à l'abri de tarifs douaniers très élevés, et le secteur tertiaire (importation, commerce, services financiers, services de transports, services de santé, administrations) se développe sans entrave, puisque, appartenant au secteur protégé, il peut librement augmenter ses prix et ses marges » ([203]). Au final, la dépendance au CEP que génère l’économie de rente a pour conséquence le développement d’une économie polynésienne des plus fragiles.
b. Une fragilité économique consubstantielle à la dépendance financière
Lors de son audition, Bruno Saura détaille le mécanisme de cette fragilité : « L’ensemble des transferts mis en œuvre lors de l’installation du CEP au début des années 1960 a rendu la Polynésie française complètement dépendante de la Métropole. Ces transferts, bien que constituant de l’argent public bénéficiant au territoire, ont radicalement transformé ce petit pays modeste, dont le budget de couverture des importations par les exportations était à peu près assuré jusqu’en 1960. Par la suite, une dépendance vis-à-vis des transferts publics s’est installée, créant une économie artificielle et complètement déséquilibrée » ([204]). Les individus sont personnellement concernés par cette fragilité. Comme le résume Simon Nora dans son rapport en 1976 ([205]), « aujourd’hui, sur environ 130 000 habitants, il y a 40 000 actifs. Sur ces 40 000 actifs, il y a environ 26 000 salariés. Sur ces 26 000 salariés, il y a 6 500 fonctionnaires et 8 000 à 9 000 emplois liés directement ou indirectement au CEP ».
Cette fragilité se manifeste dès le début de la période d’activité du CEP : « Dès l’achèvement des grands travaux, s’amorce un mouvement de repli et commence une période plus contrastée, rythmée par les campagnes de tirs et le fonctionnement en dents de scie du Centre. À l’euphorie succède une morosité qu’alimentent l’incertitude du lendemain et les difficultés amplifiées par une croissance non maîtrisée. Une fois les infrastructures en place, le nombre des travailleurs locaux sur les sites se réduit. I1 n’est plus en 1969 que la moitié de ce qu’il était en 1966. Les effectifs totaux employés connaissent eux-mêmes d’importantes fluctuations liées à l’irrégularité des tirs et de la présence du groupe alpha, force navale constituée pour la circonstance ; ils s’élèvent à 13 000 personnes en 1966 mais ne sont plus que de 7 000 en 1967. Ils atteignent 15 000 en 1968 et se rétractent en 1969 avant de remonter à 12 000 en 1970. […] Le passage aux essais souterrains a lui aussi un impact. Ils débutent en 1975 dans un climat moins tendu mais, si leur préparation a entraîné en 1973 et 1974 une activité intense, leur mise en route s’accompagne d’un fléchissement des moyens mis en œuvre. Dès 1979, le personnel du CEP et du CEA est réduit de 25 %, soit 1 500 agents expatriés sans compter leurs familles » ([206]). En d’autres termes, le CEP joue un rôle si important que les ajustements de son dispositif sont une source d’instabilité.
La situation se tend encore plus dans les années quatre-vingt. Si la crise financière de 1987 se répercute sur l’activité touristique qui fléchit brutalement, c’est surtout le reflux des activités du CEP qui va avoir des répercussions sévères. Entre 1982 et 1987, 2 500 emplois sont supprimés : le nombre de travailleurs employés par le Centre passe de 9 000 à 6 400. L’année suivante le nombre annuel des essais est ramené de huit à six tirs : 700 militaires expatriés quittent le Pays avec leurs familles, et il est décidé d’écourter les affectations en Polynésie française et même d’en écarter les familles ([207]). Cette réduction de la voilure du CEP entraîne fatalement une diminution de l’activité économique, une montée du chômage mais aussi une inquiétude grandissante qui s’exprime dès octobre 1987 par une explosion de violence, à l’occasion d’un conflit entre les dockers et les autorités locales sur la desserte de Moruroa : « La détérioration de la situation explique que le moratoire nucléaire décidé en avril 1992 exerce un effet traumatisant en même temps qu’il porte sur la place publique le problème d‘un avenir privé des retombées du CEP. » ([208])
Les conséquences du CEP sur l’économie de la Polynésie française sont étudiées et documentées. L’ampleur des bouleversements économiques entraînés par le CEP ne pose pas question. D’un strict point de vue économique, le CEP constitue, d’une part, un investissement public très important et permet, d’autre part, de développer une expertise et de nouvelles technologies. Une des fonctions de la DAM est d’en assurer la valorisation économique ([209]). Leur évaluation précise est toutefois compliquée. Interrogé sur une estimation, en termes monétaires, des coûts engagés durant la période préparatoire, opérationnelle et de démantèlement du CEP de 1962 à 1998, dans ses réponses écrites Jérôme Demoment indique : « Nous n'avons pas les éléments permettant de reconstituer les éléments budgétaires de l'époque consolidés au niveau du ministère des Armées, ni d'y isoler les dépenses du CEP, dont les ressources allouées au CEA ne constituent qu'une partie. L'Observatoire Économique de la Défense avait fourni un ordre de grandeur de coût annuel pour l'ensemble du CEP en Polynésie qui, ramené aux conditions économiques de 2024, dépasse le milliard d'euros par an, en recouvrant les dépenses des armées, des organismes mixtes, et celles de la direction des essais du CEA. » ([210])
Cette question est importante à deux titres. Pour la France en général, il s’agit de faire la lumière sur les coûts très importants qui ont été engagés au nom de sa souveraineté. Pour la Polynésie française, en particulier, compte tenu de sa participation au programme nucléaire de la France, à travers le CEP, il est légitime que la valorisation des savoirs et pratiques issues des opérations du CEP associe, sous une forme ou une autre, un territoire qui a été aussi bouleversé pour permettre ces activités.
Lors de son audition, Jérôme Demoment a précisé que dans « le contexte géopolitique actuel, nous mesurons pleinement la reconnaissance que nous devons montrer envers tous ceux qui ont contribué à doter la France d’une dissuasion nucléaire crédible et souveraine, ce qui n’aurait pas été possible sans les essais nucléaires » ([211]). Au-delà de la reconnaissance qui est manifestée pour le bénéfice stratégique de l’arme nucléaire, l’entreprise proprement industrielle du CEP et son héritage dans les domaines militaires et civils, sont aussi à mettre au crédit d’une participation de la Polynésie française au programme nucléaire français.
Recommandation n° 1 : Établir une évaluation des coûts et des bénéfices des activités du CEP, pour la France et en particulier pour la Polynésie française, en se concentrant sur les dimensions économique et industrielle.
B. Des perturbations qui traversent toute la société Polynésienne
Les transformations très importantes de l’économie polynésienne ont accompagné des bouleversements d’une même intensité dans la société polynésienne tout entière. En premier lieu, c’est l’arrivée massive de militaires et de tous les personnels qui accompagnent l’installation du CEP qui constitue l’impact le plus visible sur la société polynésienne. Ce sont ensuite les changements des modes vie, induits par cette nouvelle société qui émerge. Enfin, les cadres sociétaux qui préexistent au CEP ressortent très perturbés par tous ces changements.
1. Les bouleversements démographiques : entre installation des militaires et de civils hexagonaux et migrations inter-îles
a. L’arrivée massive de personnels hexagonaux transforme la population polynésienne
L’installation du CEP en Polynésie française génère l’arrivée massive de militaires et de civils hexagonaux, à la fois pour le construire puis le faire fonctionner, en particulier pendant les différentes campagnes de tirs.
La phase de construction du CEP mobilise, à côté des travailleurs polynésiens et des expatriés civils, de nombreux militaires hexagonaux ([212]).
Renaud Meltz affirme dans une de ses contributions au Dictionnaire du CEP, qu’« en janvier 1964, au début du chantier, le CEP mobilise 2 410 militaires, dont les 2/3 sont affectés à Tahiti (68,5 %) […]. Le chantier est toujours plus consommateur d’hommes. De janvier à octobre 1965, les effectifs globaux sont multipliés par trois : de 2 956 militaires (2 001 permanents, 955 constructeurs) à 9 000 hommes si l’on ajoute les personnels civils employés par les Armées puis par le CEA. Mais avec les renforts opérationnels, on atteint le double. Le 30 juin 1966, à la veille du premier tir, le CEP emploie 12 531 militaires (2 708 Terre, 8 720 Marine dont la force Alpha et 1 103 Air) » ([213]), avec cette précision que ces militaires sont presque exclusivement des hommes. « En 1966, parmi les 7 004 militaires « organiques », le CEP compte 76 femmes, soit à peine plus de 1 % des effectifs. Avec les 5 575 renforts (essentiellement les 5 393 marins du groupe Alpha), la première campagne mobilise en juillet quelque 12 500 militaires presque tous masculins » ([214]).
Le tableau suivant ([215]) montre l’évolution et la répartition des effectifs militaires selon les armées, avec une prépondérance de la Marine compte tenu du rôle qu’elle joue dans la construction des différents sites du CEP mais aussi dans la préparation et la sécurisation des essais.
Les Hexagonaux ne sont pas les seuls Européens à avoir participé à la construction du CEP ([216]).
Comme l’explique le professeur Renaud Meltz, « des Portugais sont convoyés par contingents lorsque le retard dans les travaux à Hao conduit la DIRCEN à solliciter l’autorisation du gouverneur pour cet emploi d’étrangers en raison de la pénurie de main-d’œuvre banale en Polynésie.
« L’embauchage de Portugais sur contrats de six mois aboutit à en faire travailler 250 en août 1965 » ([217]).
Par la suite, une fois les travaux achevés, « les effectifs totaux employés connaissent d’importantes fluctuations liées à l’irrégularité des tirs et à la présence du groupe Alpha, force navale constituée pour la circonstance. Ils s’élèvent à 13 000 personnes en 1966 mais ne sont plus que de 7 000 en 1967. Ils atteignent 15 000 en 1968 et se rétractent en 1969 avant de remonter à 12 000 en 1970 » ([218]). Toutefois, on ne parle ici que des employés du CEP, lesquels sont, du moins pour les permanents civils et militaires, accompagnés le cas échéant de leurs familles qui résident en Polynésie française avec eux, principalement sur Tahiti et Hao. En tenant compte de ces familles, le nombre d’arrivants liés au CEP augmente davantage.
En 1962, la Polynésie française compte 84 551 habitants ([219]) ; si l’on considère que 15 000 hexagonaux rejoignent la Polynésie française à cette période, ceux-ci représentent au final pas moins de 18 % des habitants. Les personnels du CEP ne s’installent pas sur l’ensemble du territoire polynésien mais se concentrent sur quelques îles, là où se trouvent les principales installations. Comme l’explique Florence Mury lors de son audition « on parle beaucoup de ‘‘nucléarisation’’ en parlant de cette époque ; elle a concerné non seulement la base arrière qui était à Tahiti, mais également la base avancée à Hao, également évidemment Moruroa et Fangataufa. Mais Hao était un atoll habité, sur lequel s’est implanté le CEP et où, finalement, un rapport numérique a conduit à ce qu’il y ait plus de militaires que d’habitants sur place, la population étant donc en quelque sorte enserrée dans le village d’Otepa tandis que l'îlot principal de l’atoll était occupé par les installations militaires ([220]). Nous avons également documenté la situation sur l’atoll de Tureia, où une station météo et une station de suivi des conséquences radiologiques (des postes périphériques) ont été implantées. Au début des années 1960, cet atoll qui comptait 50 habitants a connu l’arrivée de plus de 250 militaires, illustrant le déséquilibre créé par l’implantation du CEP. » ([221])
b. D’importantes migrations inter-îles des Polynésiens pour participer à la construction et au fonctionnement du CEP
S’agissant de la construction du CEP, le général Thiry affirme que, « l’idée directrice doit être d’éviter un séparatisme absolu et, au contraire, d’intégrer le plus possible notre entreprise dans l’économie du territoire » ([222]). Le choix est fait, dès le lancement des premiers appels d’offres, d’intégrer une disposition stipulant que l’entreprise « devra employer au maximum la main-d’œuvre locale », étant précisé qu’il « n’introduira de main-d’œuvre extérieure autre que métropolitaine qu’après autorisation expresse du Chef du Territoire ». Le 26 mars 1963, le gouverneur Grimald promet de « faire appel à la main-d’œuvre locale pour la réalisation des travaux d’infrastructures initiaux. Le fonctionnement, quant à lui, consommera des ouvriers spécialisés et qualifiés, personnels de bureau et de maison etc., ouvrant ainsi de nouvelles perspectives d’emploi à la jeunesse polynésienne » ([223]).
Ces promesses sont tenues et les entreprises impliquées dans la construction des différents sites du CEP recrutent de nombreux Polynésiens. « La force de travail ainsi mobilisée représente 4 000 personnes en 1964, 7 000 en 1965, 13 000 en 1966, soit le quart de la population active » ([224]). L’opportunité que représentent ces emplois, notamment par les salaires relativement élevés qu’ils offrent ([225]), couplée à la fermeture des mines de phosphates sur Makatea, provoque un immense appel d’air de Tahiti sur l’ensemble de la Polynésie française, qui vide « littéralement les atolls de leur population masculine valide […]. Si cette représentation, très courante à l’époque, n’est pas complètement fondée d’un point de vue statistique, il n’en reste pas moins que les entreprises s’arrachent mutuellement la main-d’œuvre ». Même la Banque d’Indochine est « affectée par la pénurie de personnel consécutive à l’embauche et à la surenchère salariale à laquelle le CEP et ses entreprises annexes se livrent » ([226]). Daniel Palacz, vétéran et ancien plongeur, témoigne également de l’attrait financier que représente le CEP : « Ce qui motive les gens, c’est la différence de prix entre là-bas et Tahiti ! SMIC local 15 000, à Moruroa 40 000 » ([227]).
Bientôt, les migrations volontaires ne suffisent plus à satisfaire les besoins, notamment parce que la population polynésienne est très jeune ([228]) et pas encore en âge de travailler. Des campagnes de recrutement sont alors organisées dans les îles. Yannick Lowgreen explique, lors de son audition, qu’« au début des essais nucléaires, le CEA ainsi que le CEP ont chargé un certain nombre de personnes de se rendre dans les îles pour des opérations de recrutement en vue de la réalisation des essais nucléaires à Moruroa.
Les recrutements ont pu se faire en direct, ou via un recruteur qui se déplaçait dans les îles à la recherche de volontaires (…) De nombreux logements sociaux ont d’ailleurs été construits pour accueillir ces nouveaux arrivants. Les logements accueillaient parfois jusqu’à dix personnes, car on faisait venir la femme, les enfants, les oncles et tantes, les grands-parents et toute la famille se retrouvait à Tahiti, tandis que le père partait travailler à Moruroa » ([229]). Les migrations ne concernent pas seulement la population masculine en âge de travailler mais des familles entières.
Ainsi, dans la période 1962-1967, « les migrations vers Tahiti ont été estimées à 1 700 personnes par an. Hommes et femmes sont attirés par les possibilités d’emplois qui se multiplient. Les chantiers de l’aéroport, du CEP, des infrastructures routières et du bâtiment créent des milliers d’emplois, auxquels s’ajoutent tous les emplois de services liés au développement du tourisme permis par l’aéroport et à l’installation d’une importante main-d’œuvre militaire et civile venue de France ». Malgré la fin des travaux, celle-ci constitue toujours un important débouché pour les Polynésiens venus d’autres îles, notamment les femmes. « C’est le cas de Claudine, née en 1946 dans un petit village d’une île des Marquises. Elle a grandi dans une famille qui vivait de l’agriculture et de la pêche, et tirait des revenus monétaires de la vente de café, de coprah et d’objets artisanaux. Vers l’âge de 16 ans, elle a rejoint Nuku Hiva pour travailler comme domestique auprès de la famille d’un gendarme. Deux ans plus tard, en 1960, elle est partie à Tahiti, engagée comme bonne dans la famille d’un fonctionnaire français. Son parcours est typique des migrations féminines de la période du CEP » ([230]). Au final, la population de Tahiti est passée de 45 000 habitants en 1962 à 79 000 en 1971, la population née hors de Polynésie passant sur la même période de 4 500 personnes, soit 5 % de la population à 16 700, soit 13,8 % ([231]).
La force d’attraction de Tahiti et de ses opportunités économiques s’est exercée au détriment des autres archipels. « C’est surtout dans les archipels éloignés (Marquises, Australes, Tuamotu-Gambier) que le dépeuplement est le plus sévère. De 1962 à 1967, l’archipel des Tuamotu-Gambier perd le tiers de ses habitants et ce n’est qu’à la fin des années soixante-dix que les îles périphériques retrouvent une population équivalente à celle qu’elles avaient vingt ans plus tôt » ([232]) relève par exemple l’historien Jean Chesneaux.
Hao a également, dans une moindre mesure, profité de l’attrait du CEP et, comme Tahiti, a accueilli de nombreux Polynésiens désireux d’y trouver un emploi. L’anthropologue Lis Kayser explique ainsi que « La base militaire de Hao a également été un centre économique majeur dans l’archipel des Tuamotu. Le CEP a transformé Hao en centre métropolitain, presque urbain : il était semblable à Papeete sur Tahiti, mais situé dans l’archipel des Tuamotu. Avec l’expansion de ses infrastructures, la construction et l’administration de sa base militaire à Hao, le CEP a renforcé l’économie de marché capitaliste de Hao et créé des emplois salariés pour l’ensemble de la région archipélagique. Le programme CEP a été le plus gros employeur de la Polynésie française pendant 30 ans et Hao a bénéficié du quasi-plein emploi pendant cette période. Des centaines de Polynésiens des cinq archipels se sont installés à Hao pour travailler soit directement pour le CEP, soit pour l’une de ses sociétés sous-traitantes. La population de Hao est passée de 194 habitants en 1962 à 1412 en 1996 » ([233]). Toutefois, comme l’a rappelé Florence Mury lors de son audition, « il est important de noter que la mobilité urbaine vers Tahiti existait déjà avant le CEP, notamment pour les jeunes hommes des archipels à la recherche d’un emploi. L’exemple célèbre de Pouvana’a a Oopa illustre cette tendance, qui vient travailler à Papeete comme menuisier notamment, avant l’installation du CEP. Durant la période du CEP, de nombreux travailleurs n'ont pas été recrutés par les tournées officielles mais se sont fait embaucher à Tahiti à la suite d’un premier emploi dans l'agglomération de Papeete. Attirés par les salaires plus élevés, ils ont entendu parler des opportunités au CEP ou dans les entreprises associées » ([234]).
c. Des mouvements de populations qui, pour une part, ont été temporaires
Il y a un point commun aux circulations issues de l’Hexagone vers la Polynésie française et à celui des îles polynésiennes vers Tahiti : pour la majorité, d’entre elles, elles sont temporaires et chacun est retourné dans son lieu d’origine quelque temps plus tard.
C’est le cas pour les militaires et les civils Hexagonaux employés par les armées ou par le CEA. Les affectations sont d’une durée limitée et ces personnels ont vocation à rentrer en métropole, une fois leur mission achevée. Pour autant, si nombre d’entre eux font ce choix, certains se sont finalement installés en Polynésie française. Les données de Feti’i e fenua ([235]) mettent en évidence cette installation européenne définitive : « En effet, parmi les parents des enquêtés de Feti’i e fenua mentionnant un emploi militaire ou lié au CEP dans les items, un quart est né hors de Polynésie française attestant aussi d’une sédentarité partielle des populations hexagonales mobilisées pour le CEP » ([236]).
S’agissant des Polynésiens venus des îles périphériques vers Tahiti dans les années soixante et soixante-dix, l’audition de Florence Mury apporte un début de réponse à leur devenir. S’appuyant sur les entretiens qu’elle réalise avec d’anciens travailleurs du CEP, elle affirme que « beaucoup choisissaient de retourner ensuite dans leurs îles malgré des salaires moins élevés. Le modèle de l’exode rural s’est avéré faux pour comprendre ces retours qui ont pourtant structuré la vie des îles, motivés par des objectifs déconnectés du CEP, tels que s’occuper d’un parent malade, fonder un foyer (chose impossible du fait de la distance), financer la construction d’une maison en dur » ou encore « participer aux projets de développement économique (agriculture, élevage, perliculture, équipement, tourisme, etc.) qui sont mis en œuvre dans leur île d’origine ou d’implantation » ([237]). Comme l’explique un ancien pilote de baleinière au CEP à Florence Mury dans le cadre d’un entretien : « C’est tout ce que je voulais, revenir ici. […] Avec ma femme, on avait acheté trois terrains et maintenant tous les enfants sont là, sauf une qui est à Fatu Hiva » ([238]), illustrant l’attachement persistant de nombre de Polynésiens à leur lieu de vie d’origine.
C’est ainsi que les populations des îles périphériques, « après cette baisse momentanée au cours de la période couvrant l’implantation du CEP, connaissent de nouveau une hausse. À la fin des années 1970 et début des années 1980, les taux d’accroissement de toutes les subdivisions sont en hausse et atteignent des niveaux semblables voire supérieurs à celui de l’aire urbaine de Tahiti (3 % en 1980). On observe alors des taux de croissance de 4,4 % aux Tuamotu Gambier, 3,1 % aux Marquises et aux Australes et 2,6 % aux Iles-Sous-Le-Vent. Cela s’explique à la fois par les retours d’une partie des travailleurs mobilisés pour le CEP dans leurs îles d’origine ainsi que par un accroissement naturel important caractéristique de la première phase de la transition démographique. Dans toutes les subdivisions périphériques, hormis aux Marquises où il reste déficitaire (bien que divisé par 10), le solde des migrations internes est positif » ([239]).
Ce retour s’est poursuivi après la fin des activités du CEP, la fin des emplois du CEP entraînant le départ des employés Polynésiens : « en 1996, 1 412 personnes résidaient à Hao, plus environ 3 000 militaires et techniciens hébergés sur la base militaire. Près d’un tiers de la population était parti en 2012. Depuis lors, la population s’est stabilisée à environ un millier de personnes » ([240]).
Plus largement, Lis Kayser relève que « l’existence d’une migration temporaire en provenance des archipels vers Tahiti suivie de retours est étayée par les données de l’enquête Feti’i e fenua réalisée en 2020 auprès des personnes nées entre 1960 et 1979 ainsi que par d’autres travaux anciens et plus récents. Parmi les thématiques couvertes par l’enquête, on compte les informations sur la localisation des parents et beaux-parents en vie des enquêtés dont nous connaissons le lieu de naissance, le dernier travail exercé et le lieu de résidence en 2020. Grâce à ces informations, nous avons pu identifier une partie des trajectoires dont le dernier emploi correspondait à un métier rattaché au CEP. Leur analyse indique que la majorité des personnes originaires des archipels (58 %) ont connu une migration de retour dans leur archipel d’origine » ([241]).
S’il a eu des effets, pour une part, temporaires avec les retours de certaines populations mises en mouvement par le CEP, ce brassage participe à des conséquences plus pérennes sur la société polynésienne, qui tiennent aux changements des modes de vie, qui sont constatés à partir de son implantation en Polynésie française.
2. La « modernisation » de la société polynésienne
L’installation du CEP s’accompagne de représentations comportant des modèles de « modernité ». Ces représentations ont des impacts très concrets en particulier dans l’adaptation aux circulations des personnes et des capitaux. L’accès pour certaines populations, qui en étaient dénuées, d’habitation « en dur », devient pour elles à la fois possible et désirable.
a. Les transformations de la ville et de l’habitat
L’appel d’air des travaux du CEP attire vers Tahiti des milliers de Polynésiens venus d’autres îles, lesquels ont contribué à l’explosion démographique de Tahiti et à son urbanisation : « Les années 1960 sont une décennie de fort développement urbain, conséquence des mouvements de population mais aussi de la croissance démographique : de 1962 à 1971, la population de la Polynésie s’est accrue de 41 % alors que, dans le même temps, celle de Tahiti s’accroissait de 75,2 % et celle de la zone urbaine » de 83,1 % » ([242]). Ainsi, « à la veille du CEP, en 1962, 35 400 personnes habitaient dans l’aire urbaine, soit 42 % de la population polynésienne. Hormis ce processus de transition démographique, on note une poursuite de la transition urbaine amorcée au début du XXème siècle. En effet, en 1971, 63 000 habitants, soit plus de la moitié (53 %) de la population du territoire vivent entre Paea et Mahina et en 1977, c’est désormais 57 % qui virent dans l’aire urbaine, soit le maximum jamais mesuré. Depuis, cette concentration a progressivement diminué pour se stabiliser vers 50 % dans la période contemporaine » ([243]). Certes, les migrations vers Tahiti commencent avant l’installation du CEP ([244]) mais celle-ci renforce considérablement les flux.
Ces flux et les emprises des infrastructures du CEP lui-même ont, par conséquent, considérablement renforcé la pression foncière sur Tahiti. En outre, « par la masse d’argent frais qu’il apporte dans le territoire et par l’enchérissement des loyers dus à l’afflux de personnel métropolitain, le CEP a également provoqué un très important mouvement d’investissements immobiliers. La ville de Papeete qui était en majeure partie constituée de bâtiments vétustes en bois se couvre de nouvelles constructions en béton et de nombreux particuliers ont fait construire des villas pour leur habitation personnelle ou pour la location » ([245]).
Ainsi, « prise en étau entre la mer et la montagne, la ville déborde sur la plaine alluviale et cette évolution va de pair avec une restructuration du centre gagné par les bureaux et vidé de ses habitants par la spéculation immobilière (le prix du m2 de terrain dans le centre-ville devient supérieur à celui des Champs-Élysées). Les plus démunis se réfugient au fond de vallées insalubres où poussent des bidonvilles. Les plus favorisés s’échappent vers une périphérie plus souriante, où se multiplient villas et résidences de luxe à flanc de montagne et en bord de mer » ([246]). Cette urbanisation de la ville se fait de manière anarchique et entraîne, outre des problèmes sociaux, des problèmes environnementaux.
L’urbanisation de Tahiti se double d’une transformation de l’habitat lui-même, cette fois-ci à l’échelle de toute la Polynésie française. L’habitat en dur se répand et Florence Mury ([247]) explique ainsi que, « dès le début de la période, les archives militaires s’étonnent que l’argent perçu par les travailleurs polynésiens soit en grande partie consacré à l’achat de matériaux en vue de construire des fare en dur, toitures en tôle, et non à la modernisation de l’agriculture ou de la pêche. Les entretiens confirment cette orientation dans la dépense du capital constitué au CEP. Le fait de disposer d’une maison en dur représente parfois le seul objectif des missions effectuées au CEP. Cette habitation en dur est en effet un symbole de réussite sociale permettant d’apprécier le sérieux et la réussite d’un travailleur qui n’a pas ‘‘tout bu sa paye’’, dépensé tout son argent dans les biens de consommation ».
Lors de son audition, Michel Arakino, s’appuie sur son expérience personnelle et insiste sur l’effet d’entraînement de ces constructions : « lorsque l’on voyait son frère ou son cousin construire sa maison « en dur », représentation de la richesse extérieure et concept nouveau pour nous à l’époque, on avait envie de l’imiter » ([248]). Quant à celui qui ne pouvait pas les imiter et conservait sa maison sur pilotis, il était animé par un sentiment de honte. Comme l’observe Yolande Vernaudon lors de son audition, les Polynésiens « avaient honte de vivre dans une maison sur pilotis. Chacun voulait une maison en dur. Dès qu'on gagnait un peu d'argent, il fallait construire une maison avec une dalle, des murs en béton et un toit en tôle". Cette aspiration à un mode de vie occidentalisé reflète l'émergence d'une classe moyenne cherchant à affirmer son nouveau statut social » ([249]).
Cette transformation de l’habitat, qui accompagne les représentations de la modernité et d’une forme d’occidentalisation s’est répandue dans toute la Polynésie française, à la faveur du retour des anciens employés du CEP dans leur île, incitant par la même occasion leurs connaissances à émigrer à leur tour.
b. L’émergence de nouveaux modes de vie
La modernisation de la Polynésie française à la faveur de l’installation du CEP ne s’est pas limitée à l’urbanisation et à l’habitat : c’est bien l’ensemble du mode de vie des Polynésiens qui est transformé.
Comme l’écrit Simon Nora dans son rapport : « À l’abri des courants mondiaux, [la Polynésie française] connaissait, dans un site éblouissant, un équilibre écologique principalement fondé sur l’autoconsommation des produits de la terre et de la pêche. Sa population, répartie dans les îles de l’archipel, imprégnée de valeurs traditionnelles, encadrée par des missions protestantes et catholiques qui avaient fini par composer avec ses traditions, conservait un mode de vie rural, facilité par la générosité de la nature, et illuminé par la gaité des Polynésiens, par la beauté des Polynésiennes » ([250]).
L’irruption d’un changement complet de société est brutale. Frère Maxime se souvient ainsi qu’« Avec l’arrivée du CEP, c’était un changement extraordinaire pour Tahiti, c’était l’irruption du monde moderne » ([251]). Comme l’explique Yannick Lowgreen, « Avec les essais nucléaires, notre territoire a connu une évolution fulgurante. Il n’y avait rien ; puis il y a eu la télévision, un port, internet désormais, des aéroports… ([252]) ». Les médias, par lesquels sont arrivées les images du mode de vie occidental, notamment américain, et les transports, qui ont amené sur place des dizaines de milliers de touristes, imprègnent la Polynésie française. L’arrivée du CEP marque aussi des changements d’usage, notamment dans les langues parlées. Avant son arrivée, sept langues sont parlées en Polynésie française et l’usage du français, malgré les efforts de l’administration coloniale pour franciser le territoire, est resté minoritaire dans la population. Ainsi, seuls 40 % des Polynésiens lisent et comprennent le français à cette époque ([253]). Mais l’installation du CEP va aller de pair avec la promotion du français. Pour le général de Gaulle, « le développement, l’information, la scolarisation, la pratique du français doivent être le corollaire de l’installation du Centre et demeurer après lui » ([254]). Rapidement, l’apprentissage du français devient, aux yeux des Polynésiens, une condition nécessaire à leur promotion sociale, si bien que « toute tentative pour introduire le tahitien dans l’enseignement primaire se heurterait à une opposition massive. La population de souche tahitienne interpréterait une telle mesure comme une brimade visant à lui interdire l’acquisition de la maîtrise du français, condition nécessaire de son élévation dans la hiérarchie économique et sociale. Les enfants furent alors progressivement exclus de la pratique orale des langues polynésiennes, qui devinrent de facto des langues d’adulte » ([255]).
Si elles ont souffert de l’affirmation du français, les langues polynésiennes se sont surtout « étiolées » au bénéfice du seul tahitien, devenu une langue vehiculaire : « L’implantation du CEP, loin de réduire la véhicularisation du tahitien, l’a amplifié à l’occasion du regroupement des travailleurs sur les grands chantiers du CEP, à Tahiti comme aux Tuamotu, de l’exode des populations des archipels vers Tahiti et de la concentration urbaine à Papeete ». ([256])
Une seconde transformation notable concerne les modes de production et de consommation. À une relative autosuffisance alimentaire succède une importation croissante de denrées, rendue possible par le déversement d’argent dans les foyers polynésiens et désirables par les modèles de consommation qui se diffusent : « les Polynésiens sont devenus salariés et ont petit à petit abandonné les activités productives. La société s'est en même temps monétisée, le Polynésien a commencé à acheter son alimentation plutôt qu'à la produire […]. Des aliments importés deviendront produits de première nécessité et sont rendus disponibles à toutes les catégories de revenus dans les îles disposant d’un commerce : riz, sucre, farine, conserves de légumes, de viande et de poissons, café et lait en poudre » ([257]). Par ailleurs, « les transferts financiers de l’État permettront l’équipement rapidement croissant des ménages en électroménager (réfrigérateur, congélateur, cuisinières à gaz et électriques…). L’ouverture du premier hypermarché à Tahiti suivi par deux autres à dix ans d’intervalle précipite la Polynésie française, et la zone urbaine de Tahiti en particulier, dans la modernité de la consommation alimentaire ». En d’autres termes, en lien avec la quasi-disparition de l’agriculture dans une économie post-industrielle, « le système de production alimentaire est passé du mode de l’autoconsommation et de l’accumulation organisée à la monétarisation et la dépendance extérieure forte, après avoir connu une phase de mode de production colonial. Tahiti est devenue un lieu de consommation sans production », même si « plus on s’éloigne du Grand Papeete, fortement urbanisé et doté d’un tissu commercial dense, et plus les pratiques alimentaires se rapprochent de celles des temps anciens, avec une importance de l’autoconsommation » ([258]). Une analyse confirmée par le témoignage d’Oscar Temaru qui se souvient que « Jusqu’en 1966, les gens vivaient ici à un certain rythme ; l’arrivée du CEP a tout bouleversé du jour au lendemain, entraînant de multiples changements dans la vie quotidienne (dans l’alimentation, dans la façon de se nourrir, dans les produits de consommation de toutes sortes…). Depuis cette époque, on a beaucoup importé notre alimentation, et ça perdure jusqu’à aujourd’hui. Il faut aujourd’hui se retrousser les manches pour cultiver ici, produire ici et ne plus dépendre de l’extérieur ». ([259])
Enfin, l’irruption de la modernité occidentale s’est traduite par l’accès des Polynésiens aux loisirs et aux médias occidentaux, ces derniers ayant parallèlement contribué à renforcer les modes de vie qui leur étaient présentés. Avec l’installation du CEP à Hao, Michel Arakino se souvient que « nous avons découvert le cinéma, le café, le chocolat, les bonbons et les vaccins […] Sur Hao, nous avions accès gratuitement au cinéma, à des activités nautiques comme la voile et la plongée » ([260]). Un témoignage qui fait écho à celui de Jean-Louis Camuzat qui se souvient également : « Nous nous promenions, nous nous baignions, faisions de la plongée sous-marine, jouions au tennis ou au football… Des tournois de football étaient ainsi organisés avec des équipes représentant chaque bateau. Comme vous l’imaginez, nous ne disposions pas d’une belle pelouse comme celle du Paris Saint-Germain » ([261]). En effet, entre les installations militaro-industrielles, le CEP a installé sur Hao « de nombreuses installations de loisirs, dont des bars, des courts de tennis, un centre de bowling, un club de sports nautiques et le premier cinéma en plein air de la Polynésie française. Ces installations étaient utilisées à la fois par les militaires français et par les ouvriers polynésiens du CEP » ([262]). D’une manière générale, « l’introduction d’un mode de vie extérieur, en particulier via la télévision, facilite la diffusion de modes de vie copiés sur le mode de vie occidental et idéalisé » ([263]) rappelle la sociologue Lucile Hervouet.
Ces influences participent à bouleverser les équilibres, qui précèdent l’installation du CEP, de la société polynésienne à différentes échelles.
3. Le CEP bouleverse les équilibres de la société polynésienne
a. Perturbation des cellules familiales et perte des repères.
Lorsque le CEP s’installe en Polynésie française, le mouvement des populations, encouragé par l’accroissement du salariat, entraîne un impact notable sur les cellules familiales. Yolande Vernaudon souligne qu’« à l'époque, il était nécessaire de s’engager dans ce processus. Par exemple, dans la pièce de théâtre Les Champignons de Paris, une scène met en lumière deux Polynésiens, dont l'un part travailler au CEP tandis que l'autre préfère rester s'occuper de sa plantation. Ceux qui ont choisi de continuer à vivre de manière traditionnelle, de pêche et d'agriculture, ont été méprisés » ([264]). Le départ de ceux qui partent n’est pas anecdotique : « La commune de Faa’a, qui comptait 2 000 habitants en 1962, en recensait entre 15 000 et 20 000 quinze ans plus tard, révélant un essor démographique considérable à Tahiti lié aux opportunités économiques » ([265]). Gilles Blanchet en décline les conséquences : « Éclatement et démission de la famille, effacement de la solidarité devant le mercantilisme et l’égoïsme, perte des liens communautaires traditionnels, manque de civisme, mauvaise adaptation à la modernité, vide existentiel d’une partie de la population […] » ([266]). Jusqu’aux années 1960, la majorité de la population de Polynésie vivait en dehors de Tahiti. Ce vaste mouvement démographique a conduit de nombreux jeunes Polynésiens à se séparer de leurs familles restées dans les îles. Les hommes partent travailler plusieurs semaines sur les sites d’essais, notamment à Moruroa, laissant les femmes seules avec les enfants. Cette absence prolongée contribue à affaiblir la figure d’autorité au sein du foyer, affectant non pas le lien familial en lui-même, mais la manière dont les enfants sont encadrés et pris en charge. De plus, comme l’explique Bruno Saura « le salariat a introduit des rapports plus individualistes, d’autant que seuls ceux qui percevaient un salaire étaient valorisés. Auparavant, l’argent était rare et les gens partageaient le peu qu’ils possédaient » ([267]). Frère Maxime abonde en ce sens : « Les familles ont été éclatées avec l’irruption de l’argent facile pendant des années » ([268]).
Pour les jeunes, le déracinement engendre une perte de repères. Venus des îles où « ils avaient été élevés dans le cadre de la famille élargie, communautaire, mais arrivés à Tahiti, dans le cadre d'un emploi pour le CEP, ils ont été complètement déséquilibrés : l'argent, le mirage de la vie à Papeete, la coupure avec le reste de la famille et notamment les anciens qui étaient là pour entourer l'enfant, et là c'était le début de la catastrophe, parce qu'ils étaient complètement déracinés » ([269]). La rupture du lien intergénérationnel, essentiel à la transmission des valeurs et à l'éducation des enfants, crée un vide dans l'organisation de nombreuses familles polynésiennes.
Les jeunes font aussi face à « des tensions sur le marché sexuel et matrimonial » ([270]) en raison de la présence massive des militaires français. Les militaires hexagonaux sont en effet en compétition avec les jeunes polynésiens, manifestant ainsi les inégalités et contribuant à déséquilibrer les relations sociales et de genre ([271]). En outre, si des unions consenties avec des Polynésiennes sont célébrées, certains militaires s’installent sur place tandis que d’autres repartaient, laissant derrière eux des familles monoparentales : « Si l'absence des pères a été vécue de différentes manières selon les cas, les schémas familiaux ont été profondément bousculés par ce brassage de populations » ([272]). De nouveaux modèles familiaux émergent et accompagnent un changement des rapports entre les hommes et les femmes. Selon Gilles Blanchet, ces changements tiennent à « la déstructuration d'une société qui perd ses repères et son identité et se voit amenée à adopter un système de valeurs qui lui est étranger » ([273]). Ce sentiment de déracinement est vivement exprimé par Michel Arakino lors de son audition : « Avec les essais nucléaires, notre vie a subi un changement considérable. Nous avons perdu nos valeurs familiales à cause du CEP […] nous avons été déracinés » ([274]). Sont également responsables les médias et, en particulier, la télévision, « qui facilite la diffusion de modes de vie copiés sur le mode de vie occidental et idéalisés, a nui à la cohésion sociale, en générant une confrontation des générations et des milieux sociaux » ([275]).
L’historien Jean Chesneaux analyse plus précisément ce conflit de valeurs : « Coupée de ses racines et oublieuse de ses traditions, la population perd ses repères et […] se voit contrainte d'adopter un système de valeurs qui lui est étranger et ne profite qu'à une minorité privilégiée ». Les Polynésiens se retrouvent ainsi pris dans un dilemme culturel, entre deux images qui semblent s’opposer : « Des valeurs originelles (convivialité, solidarité, respect d'autrui et sens de la communauté) auxquelles ils restent attachés mais qui ont de moins en moins cours et des valeurs extérieures (individualisme, matérialisme, esprit de compétition et domination d'autrui) qui s'imposent à eux mais dans lesquelles ils ne se reconnaissent pas » ([276]).
L'accumulation de ces bouleversements engendre des problèmes sociaux. Dans les années 1990, alors que le programme d'essais nucléaires touche à sa fin, un rapport du Comité économique, social et culturel de Polynésie française s’inquiète de « la déstructuration du cadre familial traditionnel », de l'affaiblissement des « valeurs communautaires fondamentales de solidarité et de convivialité », de la promotion d'un « individualisme forcené dans lequel le Polynésien ne se reconnaît plus » et du développement de clivages sociaux ayant généré « un risque permanent d'explosion sociale » ([277]). Ces transformations sociales se traduisent aussi par des conséquences sanitaires. L’ancien président du CIVEN Alain Christnacht, lors de son audition, note que « les changements dans le mode de vie, comme l'arrivée de personnes des archipels dont l'alimentation a radicalement changé, ont provoqué des obésités, des diabètes, etc. » ([278]). Pour autant, certains chercheurs, comme Bruno Saura, apportent une nuance importante à cette analyse en rappelant que « même sans le CEP, la Polynésie française aurait été concernée par les phénomènes contemporains tels que l'urbanisation et l'émergence du salariat. Cependant, les essais nucléaires ont accéléré ces processus en raison des injections massives d'argent public » ([279]). Pour conclure, comme l’affirme le rapport de la Commission d’enquête polynésienne de 2006, « au lieu des bienfaits de la société moderne promis aux Polynésiens par le général de Gaulle, l'implantation du CEP a généré une bombe à retardement sociale », et « tout cela a fini par casser le système social communautaire » ([280]). Au‑delà des familles, ce sont donc plus largement les rapports sociaux, à l’échelle de la Polynésie française, qui ressortent perturbés.
b. Le creusement des inégalités entre classes sociales
Les transformations socio-économiques entraînées par l’installation du CEP sont également caractérisées par l’émergence d’importantes inégalités. En effet : « Avant les années 1960, il y avait un système social, tous ensemble, tranquillement, on va pêcher, il n’y avait pas la Porsche Cayenne qui va passer, ce qui te différenciait c'était peut-être la taille de tes terres et encore. Cette organisation sociale traditionnelle, fondée sur des valeurs communautaires et une économie de subsistance, a été bouleversée par un facteur déterminant : ce qui est venu tout bouleverser c'est l'arrivée de l'argent » ([281]).
Frère Maxime se souvient : « C’est évident qu’une toute petite partie de la population a bien amassé mais le reste, bon… Le niveau de vie est artificiel, nous vivons au-dessus de nos moyens » ([282]).
D’un côté, ce qu’on peut appeler les « rentiers du nucléaire » qui profitaient directement ou indirectement du CEP : les militaires, les employés du CEP et de son écosystème (BTP, distribution alimentaire, divertissements…) mais aussi les fonctionnaires qui, comme le souligne Gilles Blanchet, représentent alors « 40 % de la population active et dont les salaires sont comparables sinon plus élevés qu’en France » ([283]). « Seule cette minorité parvient à tirer profit des opportunités offertes et vit à l'occidentale, disposant de privilèges qu'envieraient bien des métropolitains » ([284]). Alors que l’urbanisation accélérée à Tahiti crée de fortes tensions sur le marché du logement, cette minorité est largement préservée. Comme le précise Florence Mury, lors de son audition : « les travailleurs et militaires venant de France continentale bénéficiaient d’une prise en charge, contrairement aux travailleurs polynésiens arrivant en ville, qui devaient se débrouiller. L’Office public de l’habitat, créé tardivement au début des années 1980, a d’abord concentré ses efforts au bénéfice des cadres du CEP et de la classe moyenne supérieure, en construisant 900 logements dans des lotissements à Papeete, Tautira et Uturoa. Face à la demande croissante, cet effort s’est toutefois avéré insuffisant, entraînant des problèmes de mal-logement » ([285]).
De l’autre côté, « la majorité des habitants n’a pas les moyens de satisfaire les aspirations et les besoins […] du modèle occidental de consommation » et, surtout, émerge alors « un quart-monde formé d'exclus du système », souvent venus des îles à Tahiti et ne trouvant pas d’emploi ou l’ayant perdu, « avec une estimation officielle, dans les années quatre-vingt-dix, de 20 % des Polynésiens qui vivent au-dessous du seuil de pauvreté ». Cette marginalisation d’une partie de la population « touche sa frange la plus jeune et la plus porteuse d’espoirs. Faute de pouvoir construire son avenir, elle se réfugie dans les mirages d’une vie artificielle (drogue, alcool, petite délinquance ou vie dans le maquis) ou dans la célébration aseptisée d’un passé magnifié par l’industrie touristique » ([286]). Une frange de la population est progressivement perçue comme un danger du fait même de sa concentration anarchique dans certains quartiers construit à toute vitesse pour suivre le rythme des mouvements de populations dans l’agglomération urbaine. Florence Mury précise à cet égard, lors de son audition, que « l’afflux de population à Papeete a entraîné une stigmatisation dans les discours politiques, particulièrement concernant l'arrivée des classes populaires dans l’espace urbain. Plusieurs documents évoquent la constitution d'un prolétariat urbain et la crainte d'une situation quasiment insurrectionnelle » ([287]).
Enfin, il faut souligner que le système fiscal polynésien non seulement ne corrige pas ces inégalités mais les aggrave au contraire fortement. Il repose pour l’essentiel sur des tarifs douaniers qui renchérissaient considérablement le prix des produits importés que consomment tant les « rentiers du nucléaire » que les autres, lesquels doivent donc se priver d’une consommation socialement valorisée, quand elle n’est pas simplement nécessaire, comme les produits alimentaires, faute de production locale suffisante. La propension à consommer diminuant avec le revenu, un tel système a, comme le souligne Bernard Poirine, « un caractère régressif : il frappe plus durement les bas revenus que les hauts revenus, puisque c'est la consommation qui est taxée, et non le revenu et la fortune. Les ménages aisés qui peuvent épargner une part importante de leur revenu sont donc moins lourdement taxés que les ménages modestes qui doivent assurer, quoi qu'il arrive, les besoins quotidiens de leurs membres. Un tel système renforce à terme les inégalités de revenu et surtout de patrimoine entre les ménages » ([288]).
L'accroissement des inégalités en Polynésie française résulte d’une tertiarisation brutale nourrie de représentations de la modernité qui bouleversent les repères, sans que les structures économiques, fiscales et sociales ne soient adaptées pour favoriser répartition équitable des bénéfices de cette transition. Ce phénomène illustre les conséquences sociales d'un développement économique rapide mais déséquilibré, privilégiant certains secteurs et certaines catégories de la population au détriment d’autres.
C. UN « APRES-CEP » QUI PERDURE ENTRE RECONVERSION ET COMPENSATION
Le risque de dépendance au CEP et les bouleversements qu’il produit sont identifiés dès l’élaboration du projet de CEP par les autorités nationales. Cette dépendance explicitement anticipée pose un problème dans la perspective du démantèlement, qui doit succéder à la fin des besoins du programme nucléaire de la Polynésie française comme laboratoire. Le vide qu’il laisserait est problématique à proportion de cette dépendance. Dans une directive du 14 octobre 1965, Pierre Messmer, alors ministre des Armées, écrit : « la présence prolongée en Polynésie d’effectifs métropolitains provoque localement un gonflement artificiel des ressources qui risque d’engendrer à la dissolution du CEP une crise grave » ([289]).
À l’instar du choix économique de l’installation du CEP, la fin des essais nucléaires en constitue un second tout aussi problématique. Mais c’est seulement avec le moratoire sur les essais nucléaires décidé par le président François Mitterrand que la question de la reconversion de l’économie polynésienne est portée au cœur du débat public. Après trente ans de rente nucléaire, la Polynésie française est obligée de repenser et de construire son développement économique indépendamment du fait nucléaire.
1. Un second choc pour l’économie polynésienne, justifiant un concours de l’État qui se poursuit jusqu’à aujourd’hui
a. La fin des essais nucléaires intervient dans un contexte économique difficile
Au tournant des années quatre-vingt-dix, l’économie de la Polynésie française est dans une situation extrêmement délicate. Sa dépendance vis-à-vis du CEP était certes en diminution par rapport aux années soixante mais les transferts de l’État représentaient encore au total près de 30 % du PIB de la Polynésie française, comme le souligne un rapport du Sénat qui, en 1996, réalise un diagnostic sur l’état de l’économie polynésienne à la veille de la fin définitive des essais nucléaires ([290]).
Ce même rapport souligne les faiblesses accumulées par la Polynésie française au fil du temps. Certes, trente années d’économie de rente « avaient permis […] d'assurer un emploi et des revenus décents à une très large fraction de la population jusqu'au milieu de la décennie 80 [mais] la combinaison d'une forte croissance démographique et d'un net ralentissement de la croissance économique induit par une nette réduction du taux de croissance annuel des transferts de l'État conduisait depuis près de 10 ans à un développement très rapide du chômage et de l'exclusion touchant désormais environ 20 % de la population. Or, l'apparition de ce phénomène d'exclusion est d'autant plus grave que, touchant de nombreux jeunes affluant sur le marché du travail (3 000 par an environ), la solidarité familiale caractérisant la société polynésienne traditionnelle, ne joue plus en zone urbaine » ([291]).
Avant même le moratoire de 1992, le CEP réduit son activité avec, à la clé, la diminution du nombre de ses employés tandis que, dans le même temps, l’État réduit le nombre de militaires affectés en Polynésie française qui ne peuvent plus amener leur famille avec eux. Par conséquent, alors que, de 1970 à 1986, le PIB réel de la Polynésie française progresse à un rythme supérieur à 5 % par an, cette croissance tombe à environ 2 % depuis cette date, soit au même rythme que l’augmentation de la population.
Cette diminution des transferts de l’État vers la Polynésie française et de la croissance s’inscrit au surplus dans un contexte de forte croissance démographique : « Avec une population estimée à près de 220 000 habitants, la Polynésie a un taux annuel moyen de croissance démographique de + 2,5 %, malgré un léger recul de la natalité dans la période la plus récente. 45 % de la population a moins de 20 ans aujourd'hui et constitue la société polynésienne de demain, appelée à assumer le développement du pays lorsque la manne métropolitaine se réduira.
Or, il apparaît que les retards scolaires frappent une partie importante des élèves et que plus de 80 % de la population n'a pas dépassé le niveau de la classe de troisième » ([292]).
Cette main-d’œuvre peu formée est, paradoxalement, très coûteuse compte tenu du niveau de vie atteint par la Polynésie française. « Malgré une différence importante de salaire, à travail et qualification comparables, en faveur du secteur public par rapport au secteur privé, le niveau de vie général à Tahiti est élevé, en comparaison de celui d'autres voisins du Pacifique Sud. Le PIB par habitant en Polynésie française est ainsi sept fois supérieur à celui des Fidji et quatre fois supérieur à celui des Iles Cook, pour s'établir à un niveau comparable à celui de l'Australie » ([293]). Ce coût élevé de la main-d’œuvre compromet la productivité de tout projet d’investissement en Polynésie française, qui préfère donc souvent d’autres territoires.
Ainsi, faute de production locale en raison d’un coût élevé, de transferts financiers massifs et d’un secteur tertiaire hypertrophié, en particulier l’administration, « la demande locale est satisfaite à 95 % par les importations » ([294]), conduisant à un déséquilibre de la balance des paiements que seuls les transferts financiers peuvent combler. Le rapport du Sénat donne des chiffres éclairants : en 1992, le montant des transferts de l’État s’élève à 86,5 milliards de francs CFP (dont 40,5 milliards de transferts militaires et 46 milliards de transferts civils), à comparer à des ressources extérieures propres qui s’élèvent à 31 milliards de francs CFP, dont 17 milliards pour le tourisme et 5 milliards pour la perle. En d’autres termes, la fin du CEP entraînerait la perte de plus d’un tiers (40,5 milliards) des ressources extérieures de la Polynésie (117,6 milliards).
Dans ces conditions, la suspension des essais nucléaires en 1992 et, à terme, la fermeture du CEP laisse craindre un risque majeur de voir s’effondrer très rapidement l’économie polynésienne dépendante du CEP, les ressources du Pays ainsi que le niveau de vie de la société polynésienne dans son ensemble.
b. La mise en place d’outils financiers de l’État pour pallier la fin des essais nucléaires
Tant l’État que les responsables polynésiens, à commencer par le président de l’époque, Gaston Flosse, sont conscients de la fragilité de l’économie polynésienne et de la nécessité d’accompagner la fin du CEP afin d’atténuer, autant que possible, ses conséquences économiques, sociales et financières sur le territoire et la population.
Le 27 janvier 1993, soit quelques mois seulement après l’annonce du moratoire, un « Accord-cadre pour le Pacte de progrès, économique, social et culturel » est signé entre l’État et l’ensemble des autorités polynésiennes. Il est mis en œuvre par la loi n° 94-99 du 5 février 1994 d’orientation pour le développement économique, social et culturel de la Polynésie française qui définit, pour une durée de dix ans, « les conditions dans lesquelles la solidarité exprimée par la nation aidera le territoire de la Polynésie française à réaliser une mutation profonde de son économie, afin de parvenir à un développement mieux équilibré et à une moindre dépendance à l'égard des transferts publics, en favorisant le dynamisme des activités locales et le progrès social ».
Cette loi d’orientation se concrétise par la signature de deux « contrats de développement » portant, pour le premier, sur la période 1994-1999 et, pour le second, sur la période 2000-2004. Le principe de base de ces contrats réside dans une parité des financements entre l’État et la Polynésie française sur le montant global des enveloppes quinquennales. « C’est ainsi que les contrats de développement ont été financés, par chaque partie, à hauteur de 27 milliards de F.CFP pour le CD1 et environ 20 milliards de F.CFP pour le CD2. Pour la décennie, une enveloppe de l’ordre de 95 milliards de F.CFP a donc été investie, soit un peu plus de 2 % du PIB total de la période » ([295]).
Les contrats de développement s’articulent autour de trois axes principaux :
– favoriser le développement économique en créant un environnement macro-économique favorable au développement du secteur productif ;
– renforcer l’aménagement et les infrastructures de la Polynésie française nécessaires à la mise en œuvre et au fonctionnement du secteur productif ;
– améliorer la couverture sanitaire et maintenir la cohésion sociale en répondant aux défis du chômage et de la pénurie de l’habitat social.
Il convient toutefois de souligner qu’à cette époque, les essais nucléaires ne sont que suspendus : le CEP existe toujours. Comme le souligne Gilles Blanchet en 1984, « aujourd'hui encore, on ne peut être sûr de son départ alors que le moratoire en vigueur prévoit son maintien en l'état et la préservation de sa capacité de dissuasion. Rien ne permet non plus de tabler sur un arrêt définitif des essais alors que tout un courant de la majorité politique en métropole estime nécessaire une période de 10 ans et une vingtaine d'essais avant que soit maîtrisée une véritable capacité de simulation en laboratoire » ([296]).
L’annonce faite le 29 janvier 1996 par le Président de la République de cesser définitivement les essais nucléaires est donc un nouveau choc. Une nouvelle convention est conclue pour le renforcement de l’autonomie économique de la Polynésie française, signée le 25 juillet 1996 par le Premier ministre et le Président du Gouvernement de la Polynésie française. Celle-ci garantit, pendant dix ans, le maintien de l'ensemble des flux financiers qui résultent de l’activité du Centre d’expérimentation du Pacifique, lesquels alimenteront le fonds pour la reconversion économique de la Polynésie française, géré conjointement par l’État et le territoire. Ce fonds financera la mise en œuvre du « Programme stratégique pour le renforcement de l'autonomie économique de la Polynésie française », lequel reposait sur cinq grandes orientations :
– créer un environnement macro-économique favorable au développement du secteur productif ;
– développer les infrastructures nécessaires à la mise en œuvre et au fonctionnement du secteur productif ;
– maintenir une cohésion sociale en répondant au défi du chômage et de la pénurie d'habitat social ;
– assurer la cohérence des actions menées par le territoire et les communes ;
– garantir les conditions d'un développement géographique équilibré dans l'ensemble des archipels.
Comme l’explique Bernard Poirine, « les dépenses du CEP sont reconverties en dépenses civiles, notamment grâce au Fonds pour la reconversion économique de la Polynésie française : 18 milliards de francs CFP (1 milliard FF) par an depuis 1997. L'objectif de la « loi d'orientation pour le développement de la Polynésie française » est de faire passer les « ressources extérieures propres » par rapport aux « ressources extérieures totales » (comprenant les transferts nets de l'État) de 32 % en 1995 à 50 % en 2003 » ([297]).
Ce concours de l’État doit initialement durer dix ans et prendre fin en 2006 mais il est pérennisé après la transformation, en 2002, du Fonds de reconversion en une dotation globale de développement économique (DGDE). Celle-ci est refondue par l’article 168 de la loi de finances pour 2011 qui lui substitue trois instruments :
– la dotation globale d’autonomie (DGA), prévue par l’article L. 6500 du code général des collectivités territoriales, « destinée à compenser les charges de fonctionnement supportées par cette collectivité dans le cadre de la reconversion économique et structurelle de la Polynésie française que l’État accompagne consécutivement à la cessation des essais nucléaires », et dont le montant est fixé chaque année par la loi de finances ;
– la dotation territoriale pour l’investissement des communes (DTIC), prévue par l’article L. 2573-54-1 du code général des collectivités territoriales, « affectée au financement des projets des communes et de leurs établissements en matière de traitement des déchets, d’adduction d’eau, d’assainissement des eaux usées, d’adaptation ou d’atténuation face aux effets du changement climatique et des projets de constructions scolaires pré‑élémentaires et élémentaires », et dont le montant est également fixé par la loi de finances ;
– le troisième instrument financier (3IF), comme le prévoit l’article 169 de la loi organique n° 2004-192 du 27 février 2004 portant statut d’autonomie de la Polynésie française, permet à l’État d’apporter son concours à la collectivité notamment pour financer les investissements nécessaires à l’amélioration de la desserte routière, maritime et aéroportuaire.
Le montant alloué au fonds de reconversion économique de la Polynésie française en 1996 s’aligne strictement sur les sommes prévues pour ces instruments, s’élevant à 150,92 millions d’euros, et ce, malgré une inflation cumulée avoisinant les 50 %.
La dernière loi organique n° 2019-706 du 5 juillet 2019 portant modification du statut d’autonomie de la Polynésie française introduit un
article 6-1 disposant que « l’État accompagne la reconversion économique et structurelle de la Polynésie française consécutivement à la fin des essais nucléaires ». Le concours de l’État est ainsi confirmé sans limitation de temps.
Recommandation n° 2 : Réaliser un bilan général de l’utilisation des transferts financiers de l’État à la Polynésie française pour sa reconversion économique et structurelle après la fin du Centre d’expérimentation du Pacifique afin d’évaluer l’efficacité et la pertinence des dépenses engagées et des projets financés.
2. Le défi de la diversification
L’État accompagne depuis trente ans l’économie polynésienne pour lui permettre de tourner définitivement la page, sur le plan économique, des essais nucléaires à la mesure du choc subi par celle-ci à partir de 1992. « Quand tout le CEP est parti, les gens se sont retrouvés à la rue, sans rien, la honte de revenir dans les îles. Ça fait juste honte de retourner alors tu t’entasses chez tonton, tatie. Les quartiers ont commencé à pulluler » ([298]). À Hao, très dépendante du CEP, le choc a été encore plus rude. Comme l’explique un ancien employé : « quand le CEP est parti, on était dans le noir, mais vraiment ! Le militaire a coupé l’électricité juste avant de quitter l’île […] Il y a eu un vrai black-out. Et nous avons continué à rester dans le noir le lendemain et le surlendemain et ainsi de suite, parce que nous [les habitants de Hao] ne savions pas quoi faire sans le CEP » ([299]).
a. Aujourd’hui, la Polynésie française retrouve les défis propres aux collectivités d’outre-mer
Développer des activités nouvelles afin de fournir du travail à une population active jeune et en croissance et substituer les fondements d’une viabilité économique intrinsèque aux transferts de l’État dont elle reste fortement dépendante.
« La fermeture du CEP en 1996 aurait pu entraîner des conséquences importantes mais le développement induit entretemps par l’existence même du centre, et la persistance des transferts de l’État, ont épargné à la Polynésie un effondrement de son économie, de son système de protection sociale et du niveau de vie des polynésiens tout en rapprochant son modèle de celui des autres Collectivités d’Outre-mer (consommation et dépense publique) » ([300]). La fin du CEP et le concours de l’État à l’économie polynésienne ont en effet permis à celle-ci de surmonter ce choc et de diversifier son économie dans trois directions : la pêche, la perliculture et le tourisme.
Comme l’explique Bernard Poirine en 2002, « grâce au développement de la perliculture et de la pêche, les effectifs du secteur primaire ont augmenté de 73,4 % (soit 11 % par an) entre 1995 et 2000. On peut donc parler d'une véritable renaissance du secteur primaire. En 2000, les exportations de perles se sont élevées à 21 milliards de francs CFP (soit 1 155 millions de francs français), et celles de la pêche 804 millions de CFP (44,2 millions de francs français) (…). Partant de rien en 1970, la Polynésie française est devenue, en 1999, le premier exportateur de perle (en valeur), devant l'Australie et l'Indonésie. Alors qu'il avait fallu vingt ans pour passer de quelques kilos de perles à 5,2 tonnes en 1997, il a suffi de trois ans pour passer de 5,2 tonnes à 11,7 tonnes en 2000. Les emplois concernant la filière perlière sont estimés à présent à environ 7 000 dont 5 000 à 6 000 travaillent sur mille petites exploitations familiales et quelques fermes de grand gabarit. L'artisanat, la bijouterie, le négoce et les greffeurs locaux représenteraient pour leur part 1 000 à 1 200 emplois » ([301]).
La perle représente la principale exportation de biens de la Polynésie française et représente la deuxième ressource propre du territoire, loin derrière le tourisme néanmoins (25 millions d’euros en 2019 contre 600 millions pour le tourisme). Par ailleurs, cette activité joue un rôle social majeur en contribuant au rééquilibrage économique entre les archipels, grâce à la création d’un nombre significatif d’emplois, principalement localisés aux Tuamotu et aux Gambier, qui concentrent plus de 90 % des exploitations. À la différence du tourisme et de la pêche, qui ont bénéficié de dispositifs publics de soutien à l’investissement, l’essor de cette filière dans les années 1990 résulte exclusivement d’initiatives privées ([302]).
Le secteur de la pêche est, en effet, puissamment aidé à la fois par les dotations de l’État précitées, le Fonds européen de développement (FED) et les dispositifs fiscaux comme la loi Pons de 1986 en faveur des investissements outre-mer. « La flottille de pêche industrielle à la palangre (thoniers et bonitiers) est passée de 5 unités en 1990 à 56 unités en 2000. De 1995 à 2000, le tonnage de poisson pêché localement a augmenté de 67 % (atteignant 9 901 tonnes en 2000), le produit de la pêche hauturière a augmenté de 21 % par an, et les exportations ont été multipliées par huit environ, atteignant 1 731 tonnes en 2000 » ([303]). Avec sa zone économique exclusive (ZEE) de 5,5 millions de km², la Polynésie française possède un réel potentiel halieutique. Sa situation géographique lui confère, par ailleurs, un atout certain en termes d’exportation vers les marchés du pourtour Pacifique, notamment asiatique et nord-américain, au-delà de ses liens privilégiés avec l’Hexagone. Ces atouts expliquent le soutien public massif au développement de cette filière, qui porte également sur les infrastructures portuaires, la formation, les programmes de recherches, la mise aux normes…
S’il faut saluer les initiatives dans ces domaines, elles ne sauraient suffire à assurer le développement économique durable de la Polynésie française. Bernard Poirine estime à ce titre que « le tourisme est la seule possibilité d'envergure pour que le Territoire atteigne à terme son objectif d'autonomie économique, sans sacrifier le pouvoir d'achat des habitants » ([304]) .
Afin de vendre le mythe polynésien, l’industrie touristique a bénéficié massivement du soutien public, à la fois de l’État et du Pays. « Le montant de l’enveloppe octroyée au secteur hôtelier entre 1996 et 2005 dépasse les 50 milliards sur les 76 milliards de dotation totale, soit pratiquement les deux tiers. En y ajoutant la défiscalisation des bateaux de croisière, qui existe depuis 2001, la ‘‘défiscalisation touristique’’ dans sa globalité représente près de 70 % de l’aide totale » ([305]). Si l’hôtellerie de luxe a principalement bénéficié du soutien étatique, le Gouvernement polynésien a directement aidé l’hôtellerie familiale, non éligible à la défiscalisation, afin de contribuer au rééquilibrage des archipels tout en diversifiant le produit touristique. Grâce à cette offre variée, la Polynésie française propose des séjours qui mixent les deux types d’expériences. L’accent mis sur le haut de gamme est cohérent en ce qu’il correspond à la demande de la clientèle internationale, à fort pouvoir d’achat, qui vient en Polynésie française dans le cadre du voyage d’une vie, d’un voyage de noces, et ce, tout en pratiquant des tarifs dans la norme de ceux observés chez les concurrents (Maldives, île Maurice…).
Enfin, compte tenu de son isolement et de la distance entre les archipels qui composent la Polynésie française, la desserte aérienne est un élément clé pour la continuité territoriale et pour le développement touristique. Elle est essentielle au renforcement de l’autonomie économique. Alors que l’offre privée était incertaine, confrontée à des problèmes de rentabilité du fait du caractère lointain et isolé de la destination et de la forte sensibilité de la demande à la conjoncture économique, la Polynésie française a créé, en 1996, sa propre compagnie aérienne internationale, Air Tahiti Nui, vitrine du Pays, dont le capital est détenu majoritairement par le Territoire. Elle témoigne de la volonté des acteurs locaux d’assurer eux-mêmes, le transport des touristes. La compagnie effectue son premier vol en 1998.
Le nombre de touristes connaît une envolée au tournant des années 2000, les arrivées de visiteurs internationaux à l’aéroport de Faa’a passant de 163 000 en 1996 à 253 000 en 2000. Quant aux recettes, elles s’accroissent sur la même période, passant de 20 milliards de francs CFP à 50 milliards de francs CFP.
b. Les difficultés d’une économie toujours dépendante de l’extérieur
Dans un avis publié en 2017 sur l’Accord de l'Élysée pour le développement de la Polynésie française au sein de la République, le Conseil économique, social environnemental et culturel de Polynésie souligne que « cet accord, n’est pas sans rappeler le pacte de progrès de 1992, résultant de l’annonce de la suspension des expérimentations nucléaires et résultat d’un important travail de concertation entre l’État, les élus et les partenaires économiques et sociaux de la Polynésie française. Ce pacte formulait les engagements qu’appelait la mise en œuvre d’un véritable projet de développement, permettant le rééquilibrage de l’économie polynésienne. À l’heure de ce ‘‘nouveau pacte républicain fondateur’’, c'est-à-dire 25 ans plus tard, les résultats sont contrastés et les objectifs ne sont pas encore atteints » ([306]).
Comme on l’a vu, la politique de reconversion économique de la Polynésie française se fonde sur trois secteurs : le tourisme, la perliculture et la pêche. Ces secteurs connaîtront, tour à tour, des difficultés au départ conjoncturelles (le 11 septembre 2001, la crise financière mondiale, la pandémie…) qui se muent bientôt en problèmes structurels (surproduction de perles, coûts de production élevés, faible diversité des marchés touristiques…).
Le secteur touristique est emblématique de ces difficultés. Touché de plein fouet par la crise consécutive aux attentats du 11 septembre 2001, il n’a quasiment pas progressé depuis 2000.
Alors que le nombre de touristes avait atteint, cette année-là, 253 000, il s’est élevé à 264 000 en 2023 ([307]). Dans le même temps, le nombre de touristes au niveau mondial a presque doublé, passant de 700 millions à 1,3 milliard ([308]). Quant à la production de perles, si elle a fortement progressé en volume, ses ventes se sont faites au détriment du prix qui s’est effondré passant de 25 euros la perle au début des années 2000 à moins de 5 euros aujourd’hui. L’attentisme des pouvoirs publics durant la crise de surproduction de la fin des années 2000 a fortement pénalisé un secteur qui, même en 2019, peine à recouvrer son niveau d’antan, passant de 170 M€ d’exportation en 2000 à 25 M€ en 2019. Enfin, le tonnage pêché, qui s’élevait à environ 10 000 tonnes en 2000, n’a quasiment pas progressé depuis vingt ans ([309]).
Ces trois secteurs souffrent en réalité des mêmes maux que la Polynésie française tout entière, lesquels sont bien identifiés et sont, finalement, les mêmes qu’à l’époque du CEP, faisant de la Polynésie française une « économie sous serre », pour reprendre l’expression de Bernard Poirine ([310]). Comme l’explique Vincent Dropsy, s’appuyant sur les analyses du précédent, « l’économie polynésienne est un îlot de prix, coûts et salaires élevés, à faible productivité, maintenu viable car artificiellement isolé des prix de l’extérieur par la distance et le protectionnisme, qui limite la concurrence des prix mondiaux ([311]). Ces prix élevés maintiennent la compétitivité de production à coût élevé et à faible productivité grâce aux subventions métropolitaines (défiscalisation), au protectionnisme et aux sur‑rémunérations de la fonction publique qui rendent la demande artificiellement solvable malgré le haut niveau des prix pour le consommateur. Cette économie forme un système qui s’auto-entretient formé de trois éléments qui se complètent : le surcoût de la fonction publique implique un fort prélèvement fiscal sur les importations pour le financer, lequel engendre un haut niveau de prix, des marges et des coûts, lequel est cependant compatible avec la demande en volume grâce au fort pouvoir d’achat des fonctionnaires » ([312]).
Les conséquences de ce système auto-entretenu sont les suivantes : « une dégradation de la compétitivité du secteur exposé à la concurrence internationale (exportation, tourisme) à cause d’un coût de la vie beaucoup plus élevé, frein au développement des secteurs non protégés, ralentissement de la croissance et diminution des ressources propres » ([313]). En d’autres termes, l’économie polynésienne se caractérise toujours par une très forte dépendance aux importations, que les exportations ne couvrent qu’à hauteur de 5 % en 2024 ([314]) et aux transferts de l’État, notamment les rémunérations des fonctionnaires, qui représentent en 2023, 20 % du PIB, soit à peine moins qu’à l’époque du CEP ([315]).
Depuis 2023, le Gouvernement de la Polynésie française met l’accent sur le développement de quatre secteurs prioritaires pour diversifier l’économie : le tourisme, le secteur primaire (la pêche, l’agriculture et l’élevage), les énergies renouvelables et le numérique et l’audiovisuel. Ces quatre orientations sont conçues pour bâtir (fa’atupu) le Pays.
III. Les conséquences sanitaires des essais nucléaires : de la minimisation des risques aux incertitudes scientifiques, un rÉgime d’indemnisation inadaptÉ
Durant la période des essais nucléaires, les risques radiologiques auxquels ont été confrontés les personnels du CEP et la population polynésienne ont été fortement minimisés par les autorités, ce qui a logiquement nourri des controverses quant à leurs conséquences sur la santé des vétérans et des civils. Face à l’afflux de témoignages de malades souffrant de cancers, l’origine radio-induite de ces pathologies a suscité de nombreuses polémiques que la science peine encore aujourd’hui à éclaircir. Au regard de ces doutes, la lente mise en place d’un dispositif d’indemnisation des victimes avec la loi « Morin » du 5 janvier 2010 n’a pas permis de répondre pleinement aux attentes légitimement exprimées par les malades et leurs proches, soulignant ainsi la nécessité d’une réforme ambitieuse du cadre juridique applicable, dans un souci d’efficacité, de justice et de légitime reconnaissance.
A. La minimisation HISTORIQUE des risques radiologiques et de leur impact sanitaire
Votre rapporteure a parfois été interloquée par des affirmations péremptoires venant de personnes occupant des fonctions administratives éminentes, sans profil scientifique, contestant selon leur « expérience » ([316]) les dangers des faibles doses radioactives.
Dans les publications de la Société Française de radioprotection ([317]), qui n’est pas sujette à des sympathies anti-nucléaires, c’est dès la fin du XIXème siècle que sont observés les effets de la radioactivité sur le corps humain. Les premières préconisations de protection contre la radioactivité apparaissent au début du XXème siècle. Si dès 1911, Léon Bouchacourt évoque la notion de radiosensibilité individuelle, c’est en 1924 que le radium introduit la « contamination interne » parmi les préoccupations des experts. La prise de conscience des dangers des rayons X amène à la création de la Commission internationale de protection radiologique (CIPR) en 1928. C’est dans les années 1930 que des chercheurs se penchent sur les « doses », y compris les faibles doses, pour en évaluer les dangers. Avec le projet Manhattan qui débute en 1939, apparaît le principe de précaution qui inspirera les travaux de la CIPR. Après la Seconde Guerre mondiale, l’action cancérogène des rayonnements est reconnue et le fait que l’exposition, même inférieure aux limites de précaution, peut causer des effets extrêmement graves. Les limites de précautions de doses dans le domaine professionnel varient à la baisse et en 1963, cette limite annuelle est moyennée à 50 millisieverts (mSv) pour les travailleurs et 5 mSv pour le public.
C’est en 1977 que la CIPR introduit la notion de « relation linéaire sans seuil » : la moindre dose pouvant produire un effet. En 1990, dans sa publication n° 60, la CIPR préconise un système qui repose sur l’acceptabilité d’un certain niveau de risque en considérant qu’une relation dose - effet linéaire sans seuil constitue la représentation la plus crédible de l’induction des cancers radio-induits ([318]).
Il apparaît très clairement que les dangers de la radioactivité sont largement connus depuis les années 1930. Depuis lors, il est scientifiquement impossible de soutenir l’existence d’un seuil en dessous duquel, l’exposition aux rayonnements ionisants ne peut causer une ou plusieurs maladies radio-induites. De plus, Jerôme Demoment, directeur du CEA-DAM, rappelle que « le principe de précaution n’existait pas à cette époque [Fin des années 1950] » ([319]). Votre rapporteure déplore cette dissonance car preuve en est que ces faits scientifiques ont été volontairement ignorés pour la mise en œuvre du CEP.
Les personnels du CEP et les habitants de Polynésie française ont été exposés à des risques d’irradiation et de contamination consécutifs aux essais nucléaires, principalement lorsque ceux-ci étaient atmosphériques, dont la maîtrise soulève aujourd’hui des interrogations croissantes. Les négligences et défauts de prévention se conjuguent à une évaluation incertaine des effets des tirs, témoignant par ailleurs d’une surveillance radiologique et d’un suivi sanitaire lacunaires.
1. Les dispositifs de précaution applicables durant les essais : des mesures à « deux vitesses » et défaillantes
Dès l’installation de la direction des centres d’expérimentations nucléaires (DIRCEN) en janvier 1964, des mesures de précaution ont été prises par les services mixtes ([320]) de sécurité radiologique (SMSR) et de contrôle biologique (SMCB) afin de prévenir les effets des rayonnements ionisants provoqués par les essais nucléaires.
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Les services mixtes de sécurité radiologique et de contrôle biologique À la suite de la mise en place de la DIRCEN (en janvier 1964), deux nouveaux organismes mixtes (c’est-à-dire communs aux Armées et au CEA-DAM) sont chargés, à partir du mois de juin 1964, d’assurer la mise en œuvre des mesures de protection, via des programmes de surveillance réalisés sur les sites du CEP et sur le territoire entier de la Polynésie française. Le premier de ces services a été le Service mixte de sécurité radiologique (SMSR), qui a la responsabilité de la radioprotection des personnes et du suivi de la radioactivité dans le milieu physique (air, eau, sol). À cet effet, il surveille le milieu physique, mesurait la radioactivité produite lors des essais nucléaires et ajustait les modalités de protection à prendre. De plus, cet organisme est chargé d’assurer la dosimétrie du personnel et, le cas échéant, de mettre en œuvre les mesures de décontamination tant du personnel que du matériel. Pour mémoire, la décontamination fine, et en particulier celles de blessés éventuels, était du ressort du Service de Santé des Armées (SSA). Il existe donc une dimension à la fois préventive (minimiser les risques) et réactive (prélever et décontaminer). Dès 1966, année des premiers essais nucléaires en Polynésie française, le SMSR comptait plus de 200 personnels ; ils s’élevèrent à 400 en période effective des essais. Le second service est le Service mixte de contrôle biologique (SMCB), qui a pour mission d’assurer la surveillance radiologique de la biosphère (on entend par « biosphère » l’ensemble des écosystèmes de la planète Terre, comprenant tous les êtres vivants et leurs milieux), en effectuant des prélèvements d’échantillons des produits entrant dans la ration alimentaire des populations vivant dans les différents archipels polynésiens. Concrètement, son activité consiste à vérifier que les chaînes alimentaires ne sont pas contaminées, et, dans le cas où elles le seraient, de prendre les mesures adéquates pour interdire ou contrôler la pêche. Les effectifs du SMCB étaient de l’ordre de 80 personnes. |
Source : CEA, « Les essais nucléaires en Polynésie : pourquoi, comment, et avec quelles conséquences ? », 2022, p. 68.
En amont de la première campagne de tirs qui commence le 2 juillet 1966 avec l’essai Aldébaran, les retards affectant la mise en place de ces deux services font craindre au CEA-DAM une « improvisation tardive dans le domaine pourtant essentiel de la radioprotection » ([321]). Surtout, l’effectivité des mesures de prévention régies à l’échelle internationale ([322]) et réglementaire ([323]) a été progressivement remise en cause, s’agissant autant des équipements disponibles que des consignes censées garantir la sécurité des personnels et de la population.
a. Les différences et insuffisances des équipements et du matériel de protection
Le niveau de protection dont bénéficient les personnes exposées aux rayonnements ionisants dépendait directement de l’évaluation des risques radiologiques auxquelles elles étaient confrontées. Lors de son audition, le directeur du CEA-DAM, Jérôme Demoment, récuse avec force l’idée selon laquelle les militaires et personnels du CEA auraient bénéficié d’une protection renforcée en raison de leur statut, au détriment des sous-traitants, des autres personnels civils et surtout de la population polynésienne. Ainsi, seule la nature des missions exercées par les personnels devait être prise en compte afin de déterminer le niveau de protection applicable à chacun d’entre eux : « Les personnes déployées sur le dispositif pouvaient porter des protections différentes mais l’important est de savoir à quel moment elles intervenaient : une personne qui, du fait de son profil et de ses compétences, par exemple quelqu’un du CEA, était au contact direct, très proche du point de tir et donc soumise, juste après le tir, à un rayonnement important, disposait en effet de moyens de protection adaptés pour lui permettre de faire face à cette situation, qui était très transitoire. Après l’explosion et une fois le nuage passé, elle pouvait se déplacer et être amenée à croiser d’autres personnes (des militaires, des Tahitiens) qui, n’ayant pas du tout le même profil, n’étaient pas engagées au même moment pour faire la même chose. Ces personnels étaient donc amenés à se croiser alors qu’ils n’avaient pas les mêmes moyens de radioprotection, mais ils n’étaient pas soumis aux mêmes doses, à la même configuration le jour de l’essai. La définition des moyens de protection était la même pour tout le monde, quelle que soit l’origine de la personne, son organisme de rattachement. La seule chose qui faisait foi, c’était l’analyse du poste de l’opérateur : ses moyens de protection étaient définis en fonction de ce qu’il allait faire, du moment et de l’endroit où il allait intervenir, et non de son organisme d’origine ». ([324])
Selon Michel Cariou, vétéran du CEP, le SMSR définit sur cette base l’ensemble des équipements qui doivent être portés compte tenu des risques radiologiques, tels que les « tenues anti-poussière en coton, tenues étanches comprenant bottes, gants et lunettes [et] masques ANP 51 équipés de filtres à charbons actifs et de filtres papier ». ([325]) Cependant, plusieurs écueils apparaissent dès le début de la campagne d’essais. Si les intentions sont bonnes, les règles écrites et les normes établies, la situation est tout autre « sur le terrain ».
D’une part, les dispositifs de protection mis en œuvre afin de garantir la sécurité des personnels participant à l’organisation des tirs suscitent des critiques quant à leurs insuffisances ou leur caractère inadapté, comme l’a par exemple souligné un autre vétéran, Christian Percevault, ancien marin détaché au SMSR :
« […] notre gabare n’était pas du tout conçue pour travailler en zone contaminée. Nous ne disposions que de douches communes aux zones vie et contaminée. Ce bateau opérait au point zéro, car sa mission consistait à mouiller tous les blocs de béton et d’amarrage des barges pour les tirs […] L’une de mes missions concernait la surveillance des opérations de détartrage, mais on se gardait de me prévenir lorsqu’un détartrage avait lieu, car j’imposais des mesures de sécurité strictes. J’étais en effet outré de voir les conditions dans lesquelles s’effectuait le détartrage, avec des ouvriers pataugeant dans le tartre sans protection, et je me sentais impuissant ». ([326])
À la lumière des règles de sécurité contemporaines actuellement en vigueur au sein des centrales nucléaires, Jean-Luc Moreau, conseiller spécial de la Fédération nationale des officiers mariniers (FNOM), affecté au SMSR de 1981 à 1983 et de 1991 à 1993, regrette notamment l’inadaptation de certaines tenues de protection : « Notre seule protection consistait en une combinaison en coton et des chaussures en toile de type Pataugas. Les instructions prévoyaient un changement de combinaison et de chaussures en cas de contamination respectivement supérieure à 1 000 et 2 000 chocs par seconde (c/s). Nous devions également prendre une douche en cas de contamination cutanée supérieure à 100 c/s. Or, dans l’industrie nucléaire en France, de telles conditions de travail ne seraient pas acceptées ». ([327])
D’autre part, plusieurs témoignages font état d’équipements distincts portés par les militaires et les civils, ou de précautions différentes selon que les travailleurs sont métropolitains, tahitiens ou directement employés par le CEA, indépendamment des risques associés aux tâches que chacun d’eux accomplit. Bruno Barrillot, délégué pour le suivi des essais nucléaires auprès du Gouvernement polynésien jusqu’en 2017, estime que cette situation s’expliquait essentiellement par des raisons d’ordre opérationnel, donc pratique : « Au début des essais aériens, il y avait à peu près un millier de décontamineurs, des soldats, des légionnaires du SMSR. En 1966, on les affublait tous de “ tenues chaudes ”, qu’il fallait changer plusieurs fois par jour parce qu’une tenue qu’on quittait, on ne pouvait pas la remettre. On lit ça dans les rapports ! En 1968, avec les essais thermonucléaires, le SMSR avait calculé qu’il faudrait 3 000 tenues chaudes par jour. 3 000, c’est ingérable à laver, même dans la laverie spéciale de Hao. Alors qu’est-ce qu’on a fait ? Le CEP a classé les gens : ceux qui étaient directement affectés à des tâches sous rayonnements ionisants, c’est-à-dire en gros les personnels du CEA, et puis les personnes “ non directement affectées à des tâches sous rayonnements ionisants ”, c’est-à-dire que de temps en temps, ils allaient décontaminer parce qu’on avait besoin de renforts. Enfin, l’essentiel du personnel, surtout polynésien et les soldats du contingent, étaient “ non affectés ”, c’est-à-dire qu’ils pouvaient travailler sans tenue de protection ». ([328])
Photographie de militaires revêtus de combinaisons spécifiques lors de la décontamination d’avions Vautour, en juillet 1966 (crédits : © Robert Antoine / ECPAD / Défense - Référence : F 66-184 RC100)
En outre, Christian Percevault observe, dans le cadre de son audition organisée par la première commission d’enquête sur les conséquences des essais nucléaires, que la « tenue des plongeurs différait considérablement entre les militaires et les civils ; les uns portant une tenue en néoprène, les autres ce que l’on appelait une tenue Dräger. Je peux vous assurer que ces plongeurs ont subi des contaminations et des irradiations importantes ». ([329]) Retraité de l’armée, Régis Gooding partage un constat similaire, ayant observé qu’« Après un tir, les techniciens du CEA circulaient avec des tenues : des masques à gaz, entièrement couverts en blanc, avec des chaussures et des gants. Mais les Polynésiens, enfin je veux dire les Ma’ohi, les travailleurs locaux, étaient en claquettes, short, débardeur, sans rien quoi. Ils n’avaient même pas de gants. Voilà leur tenue de travail ». ([330])
Président honoraire de l’Association des victimes des essais nucléaires (AVEN), Jean-Luc Sans précise que « d’autres vétérans manœuvriers […] témoignent qu’ils ont accompagné des agents du CEA en “ tenues chaudes ” de protection quand eux étaient en short, et les conduisaient sur les lieux de décontamination. Des incohérences de ce genre étaient monnaie courante ». ([331]) Ces témoignages qui pointent les distinctions entre les types de personnels sont nuancés par celui de Jean Ambroise, vétéran du CEP de 1972 à 1985, pour qui les normes de sécurités avaient tendance à s’effacer pour tous dans le quotidien des activités : « Je tiens également à souligner qu’il est important de ne pas faire de distinction entre civils et militaires. Sur les atolls de Hao ou de Moruroa, civils et militaires effectuaient des tâches quasiment identiques. Lors des interventions de dépannage, nous opérions en tenue légère sans aucun équipement de protection. Nous n’avions même pas de masque à gaz à notre disposition. Les masques n’étaient fournis que lors de notre présence sur les plateformes pendant les tirs. Pour les interventions courantes, nous n’avions aucune protection et aucun contrôle n’était effectué » ([332]).
Ces témoignages qui pointent les distinctions entre les types de personnels sont nuancés par celui de Jean Ambroise, vétéran du CEP de 1972 à 1985, pour qui les normes de sécurité ont tendance à s’effacer pour tous dans le quotidien des activités : « Je tiens également à souligner qu’il est important de ne pas faire de distinction entre civils et militaires. Sur les atolls de Hao ou de Moruroa, civils et militaires effectuaient des tâches quasiment identiques. Lors des interventions de dépannage, nous opérions en tenue légère sans aucun équipement de protection. Nous n’avions même pas de masque à gaz à notre disposition. Les masques n’étaient fournis que lors de notre présence sur les plateformes pendant les tirs. Pour les interventions courantes, nous n’avions aucune protection et aucun contrôle n’était effectué » ([333]).
Au-delà des personnels travaillant sur site, les mesures de protection envisagées en faveur de la population semblent dérisoires, en dépit des « abris de prévoyance » ([334]) construits à leur attention par les autorités, comme le précise le CEA-DAM dans sa contribution écrite remise à l’issue de l’audition de ses représentants.
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La protection de la population polynésienne Concernant les populations, en théorie, la décision d’effectuer l’essai n’est prise par l’officier général commandant le Groupement opérationnel des essais nucléaires (GOEN) que si les prévisions écartent le risque de retombée sur les îles habitées, en particulier sur les plus proches du champ de tir (Tureia, Reao, Puka Rua et l’archipel des Gambier). Cependant, pour tenir compte des aléas météorologiques, des mesures de protection radiologique sont prises vis-à-vis des populations de ces îles susceptibles d’être atteintes par une retombée en cas d’évolution défavorable de la situation météorologique. Cette protection doit répondre à trois critères : – protéger les personnes pendant la retombée ; – prévoir les moyens d’évacuation si la retombée est importante ; – réduire les doses reçues par les personnes en cas de séjour sur un sol faiblement radioactif. Pour pouvoir protéger les effets d’une retombée, des « abris de prévoyance » sont mis en place : – de type blockhaus en béton à Tureia (deux blockhaus) réalisés pour la campagne de tirs de 1966 ; – de structures gonflables puis des abris de prévoyance type hangar « PANTZ » à Reao, Puka Rua ainsi qu’aux îles Gambier (Totegegie et Rikitea). Ces derniers sont réalisés en 1967 en prévision notamment des futurs essais mégatonniques. Le petit blockhaus de Taku, aux îles Gambier, peut abriter quelques personnes qui ne pourraient pas rallier Rikitea. Pour la première demi-campagne de 1966, c’est l’église de Rikitea qui est prévue comme abri éventuel. Les règles de sécurité prévoient que la population concernée est préalablement rassemblée à proximité des abris et la décision d’y entrer était prise : – soit de façon préventive (c’est-à-dire que la consigne de mise à l’abri est donnée avant la réalisation de l’essai) ; – soit sur ordre du responsable du Poste de contrôle radiologique (PCR) local à la suite de la détection d’une montée de radioactivité. |
Source : contribution écrite remise par le CEA-DAM.
La disponibilité et l’étanchéité des abris destinés à la population insulaire font l’objet de critiques sévères, suggérant l’existence d’un « deux poids, deux mesures » selon le public susceptible d’être accueillis dans ces locaux. Si certaines précautions semblent avoir été prises, l’historien Jean-Marc Regnault regrette encore aujourd’hui qu’elles ne l’aient été que « de manière précipitée et peu sérieuse » ([335]), à l’image des habitants des îles Gambier qui « ont d’abord été placés dans des églises, mais celles-ci étaient en mauvais état, avec des vitraux ou des fenêtres cassés » ([336]). Les abris construits par la suite sont décrits par Bruno Barrillot comme tranchant avec l’imaginaire collectif associé aux bunkers atomiques : « À la sortie du village, un hangar, immense et aujourd’hui délabré : c’était l’abri où la population était enfermée lors des essais aériens. Rien à voir avec les abris antiatomiques familiaux en sous-sol dont les publicités fleurissaient dans les années 1980 en Europe pour nous préparer à la guerre nucléaire. Ici, ce sont des murs de moellons, des plaques translucides et un toit de plaques ondulées. Dérisoire. » ([337]) Même si Bruno Barrillot effectue ici une confusion entre des abris conçus pour supporter une explosion nucléaire et ceux pour se protéger de leur contamination, il traduit un malaise bien réel qu’évoquaient ces abris en termes de sécurité. Le Père Auguste Uebe-Carlson, président de l’association de victimes « 193 », a également confirmé aux membres de la commission d’enquête la vétusté de l’unique abri construit pour la population des îles Gambier : « En tout et pour tout, la population des Gambier disposait d’un seul abri, fait de tôles légères. Pour leur part, les hauts gradés pouvaient se réfugier dans un véritable blockhaus. Pour toute recommandation, la population avait été invitée à se réunir dans l’abri pendant les essais aériens ». ([338]) Pour l’île de Mangareva, ce malaise était renforcé par l’existence d’un second abri destiné aux militaires.
Conseiller scientifique de la Commission de recherche et d’information indépendantes sur la radioactivité (CRIIRAD), Bruno Chareyron a, à son tour, explicitement évoqué la différence de traitements à laquelle est soumise la population polynésienne au regard des dispositifs dont bénéficiaient les personnels du CEP : « Sur l’île de Mangareva, j’ai été particulièrement frappé par une observation certes subjective, mais révélatrice. D’un côté de l’île, à Taku, avait été érigé un blockhaus aux parois épaisses de 60 centimètres, dont j’imagine qu’il était destiné à protéger les militaires ou les membres du CEA. En revanche, de l’autre côté de l’île, dans le village de Rikitea, ne se trouvait qu’un simple hangar en parpaings et tôles ondulées, construit après 1966. Selon la CRIIRAD, cette différence de traitement reflète une inégalité entre la population polynésienne, souvent exposée à la radioactivité dans des conditions inacceptables, et d’autres catégories de personnes ». ([339])
Virginie Materouru, native de Mangareva, témoigne : « Je suis née en décembre 64, le CEP commençait à fabriquer des blockhaus à Mangareva à 100 mètres de ma maison. Pendant la construction, on ne comprenait pas trop ce qui se passait mais c’était aussi notre terrain de jeux ; une partie en dur, au-dessus des tôles en plastique. Avec le premier tir, je me souviens de 68, le tir Canopus : quelqu’un annonçait qu’il fallait qu’on ramasse nos affaires et qu’on aille dans le blockhaus en laissant les maisons en place. C’était un jeu pour nous mais on ne comprenait pas trop pourquoi. On nous a dit de ne pas sortir mais on est parti par les égouts et je me rappelle quand on est sorti, on a eu un grand flash et en regardant le ciel, on a vu grand halo blanc. On est re-rentré dans le blockhaus puis de nouveau sortis et on a vu plein de poissons morts, flotter dans la mer. On a raconté à nos parents et on nous a isolés dans une pièce sans savoir pourquoi. » ([340])
Cette négligence trouve des exemples encore plus près des sites d’expérimentation sur l’atoll de Tureia, distant de 118 kilomètres des sites de tirs (soit la distance entre Paris et Amiens), qui dispose aussi d’infrastructures de protection. Cité par Sébastien Philippe et Tomas Statius dans leur ouvrage Toxique, le commandant Le Goff, gendarme affecté à Tureia, a également décrit la précarité des abris en des termes saisissants : « Après une nuit de pluie, la moitié de la surface est couverte d’une immense flaque d’eau. Entre les blocs de béton qui forment les murs, on aperçoit la lumière du jour » ([341]).
Déjà scandaleuses en elles-mêmes, ces multiples négligences se doublèrent par ailleurs de consignes de sécurité peu opérationnelles, voire inexistantes, ce qui illustre la difficulté de prévenir efficacement les risques d’irradiation et de contamination provoqués par les essais nucléaires.
b. Des consignes de sécurité lacunaires et parfois ignorées au quotidien
Dans son ouvrage C’était de Gaulle, Alain Peyrefitte, ministre délégué aux questions atomiques entre 1966 et 1967, relate nonchalamment l’attitude des responsables politiques et militaires présents lors des premiers essais atmosphériques : « Nous nous baignons dans le lagon de Mururoa [sic], dont l’eau ne joue qu’avec le rayonnement du soleil. Histoire de pouvoir le raconter et d’essayer de dissiper le fantasme des obscurantistes. Mais comment lutter contre des fantasmes ? » ([342]).
Outre une méconnaissance des règles élémentaires de prudence ([343]), l’indifférence revendiquée par Alain Peyrefitte à l’égard des risques liés aux retombées radioactives témoigne également d’un état d’esprit consistant à ne pas effrayer la population polynésienne par la multiplication de règles et consignes susceptibles d’éveiller les consciences. Dans sa contribution écrite remise à l’issue de son audition, le professeur Renaud Meltz considère ainsi que « la communication à destination des populations locales […] conduit à euphémiser les dangers, ce qui a pour conséquence de se priver de certains outils dans le gouvernement du risque ». ([344])
Arrivé à Hao en 1966, Daniel Palacz déplore l’absence de recommandations ou la futilité de certaines mesures de précautions prises à l’issue des tirs :
« À Mangareva, quand il y a eu le nuage qui est passé, on a laissé la population se démerder. Voilà comment ça se passait : on récupérait le personnel militaire et pour la population, on ne disait rien, même pas : “ attention, ne buvez pas de la flotte de la citerne, ne mangez pas vos légumes ” ou quelque chose comme ça. À Mangareva, personne n’a rien dit, tout le monde les a laissés comme ça […] Des fois, on marchait en savates et il y avait un simple fil qui disait que c’était contaminé de l’autre côté… Et des fois, on ne savait même pas de quel côté c’était une zone contaminée ou pas contaminée ». ([345])
Si la régulière absence de consignes à la population est choquante, leur dimension souvent illusoire, lorsqu’elles existent, a également suscité de nombreuses critiques. Sur les sites d’expérimentation ou les îles proches, l’interdiction de la baignade, de manger certains aliments et de boire de l’eau de pluie ou de l’eau de coco heurte le mode de vie quotidien des Polynésiens dont les ressources limitées ne leur permettent pas de respecter la plupart de ces mesures préventives, comme le souligne Jacqueline Golaz, institutrice aux îles Gambier entre 1966 et 1967 : « Un soir, très tard dans la nuit, quelqu’un est venu à ma porte et m’a dit : “ Il s’est passé quelque chose. Ne buvez pas l’eau, ne mangez pas de tomates ni de salade ni de légumes. ” Alors j’ai répondu, je me rappelle encore : “ Mais qu’est-ce que vous voulez qu’on mange ? ” On n’a que ça dans les îles. On est obligé de boire l’eau dans la citerne, c’est l’eau qu’on a ». ([346]) Plusieurs documents témoignent de la forte contamination de certains aliments, notamment à Tahiti : le lait (provenant de l’élevage de vaches sur le plateau de Taravao et dont la contamination a pu atteindre 259 Bq/l en juillet 1974), les feuilles de taro (récoltées à Rapa, dans les Australes, fortement contaminées au césium 137) ou le thon pêché au large des Marquises (dont la contamination est 106 fois plus importante en 1968 qu’en 2008) ne sont que quelques exemples parmi d’autres ([347]). Plus révélateurs, ces mêmes documents mettent également en lumière la franche volonté des autorités de cacher cette contamination à la population, quand bien même celle-ci manifesterait quelque méfiance ou interrogations. Un rapport secret ([348]) de la mission du navire La Coquille aux Gambier entre les 2 et 10 juillet 1966 (juste après le tir Aldébaran) précise que le bateau est arrivé sur place dès le 5 juillet et a immédiatement procédé à des analyses : « Les comptages ont alors commencé sur les produits de consommation locale : légumes, fruits, eau de boisson ». Les résultats montrent que, si « la chair de poisson n’a jamais été trouvée notablement contaminée », la salade, en revanche, l’est fortement (même une fois lavée) et que « l’eau de boisson présente une radioactivité égale à 6 fois la radioactivité naturelle ». Pour autant, et ce tant pour les Polynésiens que pour les personnels civils et militaires du CEP, « aucune mesure d’interdiction [de consommation] n’est envisagée » : l’attitude privilégiée est de se montrer en toutes circonstances rassurant. Le témoignage fourni à la Commission d’enquête par un ancien matelot du navire La Coquille, présent lors du tir Aldébaran, confirme cet état d’esprit : « on nous avait demandé de ne rien dire à la population quand nous sommes partis chercher des échantillons pour les analyser plus tard. Et surtout de n’accepter aucune denrée alimentaire locale. En arrivant aux Gambier nous étions rassemblés sur le pont de notre navire, le commandant et le docteur Million nous avait prévenus de ne rien communiquer de ce que nous savions aux gens locaux, et si nous le faisions, nous serions passibles de plusieurs décades de prison. […] Ce que nous avions collectionné et acheté à Rikitea, des laitues, des bottes radis, des taro, des bananes de toutes sortes, non pas été autorisés à être mangés par l’équipage parce que trop contaminés. » ([349]).
En outre, la difficulté qu’éprouvent les Polynésiens à adopter le « régime occidental » ([350]) contribue vraisemblablement à méconnaître les consignes qui peuvent être données, au risque d’entraîner des contaminations à grande échelle des populations concernées par les retombées radioactives des essais nucléaires. Raymond Taha, aide-mécanicien à Moruroa en 1966, atteste clairement de cette attitude :
« Après les tirs aériens, c’était marqué “ Ne pas consommer l’eau de coco, ne pas manger le poisson. ” Et c’est là que ça a commencé, le Tahitien, sa vie c’est son poisson cru ! Il ne peut pas rester sans manger son maa tahiti, son miti haari… Il lui faut le coco pour faire le lait de coco, le poisson cru, et tout son repas. Et même s’il y a danger, il a besoin de ça. Il y a eu des gens qui ont consommé des poissons, des langoustes, un peu de tout et qui ont été contaminés. Mais ça reste secret. C’est par les copains que nous apprenions que quelqu’un a été contaminé, qu’il est à l’hôpital et est mourant. Deux jours après nous apprenions que celui-là était décédé des suites de sa maladie ». ([351])
Saisir la différence typique de l’attitude des Polynésiens et des personnels métropolitains, qui sont davantage enclins à respecter les restrictions alimentaires imposées par les autorités : « Nous consommions effectivement du poisson, mais il ne s’agissait pas de poisson pêché sur place. Celui-ci était certainement congelé et nous parvenait par convoi aérien. Personnellement, je n’ai jamais mangé de poisson en provenance du lagon [de Moruroa] ou de l’océan. En revanche, nous voyions fréquemment les Polynésiens incorporés dans la Marine ou travaillant comme personnel à terre pêcher et manger leurs propres poissons. Je l’ai vu, de mes propres yeux » rappelle, par exemple, Jean-Louis Camuzat, ancien président de l’AVEN. ([352])
Cependant, le respect des consignes du CEA par les personnels du CEP n’est pas systématiquement garanti, au point que les contraintes se relâchent progressivement. Michel Cariou admet qu’il « était compliqué d’empêcher les personnels de [se] baigner [dans le lagon] – l’un de leurs rares plaisirs –, le SMSR et les autorités en autorisaient rapidement l’accès après les tirs. Ils estimaient que le bénéfice du point de vue psychologique était plus important que le risque de contamination, qui semblait faible ». ([353])
L’impossibilité pratique de se conformer aux normes de sécurité préalablement définies par le SMSR a eu pour effet de les rendre inapplicables dans les faits. Pourtant, les personnels qui y sont assujettis s’exposent à des risques de contamination majeurs compte tenu de la sensibilité des missions qui leur incombaient : « Le principal problème auquel nous étions confrontés ne concernait pas véritablement la prévision. Si je peux m’exprimer ainsi, nous avions tout prévu, y compris les tenues que devaient porter les participants militaires ou civils dans les cas difficiles, lorsque la contamination était présente. En revanche, il était compliqué de faire appliquer ces normes aux marins, particulièrement aux mécaniciens, en raison des températures élevées auxquels ils étaient confrontés au cœur des navires. Les protections radiologiques allaient jusqu’au port des masques MP 51 équipés de filtres contenant du charbon actif contre les iodes et permettant d’isoler les poussières radioactives. Tout était donc prévu, mais l’application véritable des normes sur le terrain n’était pas parfaite, c’est le moins que l’on puisse dire » rappelle ainsi Michel Cariou. ([354])
Officier marinier au SMSR entre 1968 et 1970, Michel Lachaud résume la complexité de la situation à laquelle il se confronte : « il était difficile de faire prendre conscience aux gens de l’existence d’un danger radioactif qui était invisible, inodore, impalpable ». ([355])
Face à ces menaces insaisissables, certains ont plus particulièrement provoqué des retombées radioactives excédant les prévisions initiales. À ces erreurs s’est conjuguée une inaction des autorités, tiraillées entre une forme de déni de réalité et la volonté de banaliser d’éventuelles conséquences sanitaires préjudiciables aux populations concernées.
2. Des anticipations erronées et une inaction délibérée : le cas des retombées radioactives de six tirs atmosphériques
Sur les 41 tirs atmosphériques ([356]) réalisés entre 1966 et 1974, au moins six d’entre eux ([357]) ont provoqué des retombées radioactives nettement supérieures aux estimations initiales, en raison de prévisions météorologiques erronées ([358]). Il est avéré que les essais Aldébaran, Rigel, Arcturus, Encelade, Phoebe, et Centaure ont généré des retombées sur Mangareva, Tureia et Tahiti, exposant ainsi les populations environnantes à des risques de contamination accrus, sans que les autorités compétentes ne réagissent afin d’en limiter l’ampleur ([359]).
a. L’échec des prévisions météorologiques
Source : Schéma tiré de la contribution écrite du CEA-DAM, « Deux exemples de traces de la retombée au niveau de la mer, dans les conditions météorologiques optimales pour un essai à Mururoa [sic.] » ([360]).
Dans sa contribution écrite remise à l’issue de l’audition de ses représentants, l’Autorité de sûreté nucléaire et de radioprotection (ASNR) ([361]) a précisé les conditions météorologiques dans lesquelles les essais atmosphériques doivent se dérouler : « Lorsque les tirs avaient lieu dans les conditions météorologiques optimales, le “champignon” s’élevait suffisamment pour échapper aux alizés (vents venant de l’est) et les masses d’air contaminées (panaches troposphériques), prises dans un flux d’ouest puissant (10 à 50 m/s), partaient vers l’est et ne rencontraient aucune terre habitée avant la côte occidentale de l’Amérique du sud (Chili, Pérou et Bolivie) situées à plus de 6 000 km des sites d’essais français. Après un tour du globe terrestre, les masses d’air contaminées, très « diluées », revenaient sur la Polynésie où elles donnaient des retombées troposphériques très faibles. Ce sont ces conditions qui ont prévalu pour 31 des 41 essais nucléaires français du Pacifique et qui ont probablement contribué au choix des deux sites d’essais français du Pacifique ». ([362]) La description du fonctionnement « optimal » d’un tir atmosphérique dans les conditions du CEP est loin d’être anodine, puisqu’elle implique a priori une exposition, bien que très diluée, de territoires habités ([363]). Les autorités chiliennes, en particulier, ont produit des travaux pour constater l’exposition de leur population ([364]), tout en étant réservées sur l’évaluation d’un impact sanitaire avéré sur les populations.
Le CEA-DAM ([365]) précise quant à lui que la situation météorologique recherchée pour effectuer les tirs dans des conditions optimales correspond à celle de l’hiver austral, soit entre les mois de juin et d’octobre. Cependant, l’altération de ces conditions sous l’effet d’anticyclones et de dépressions peut conduire (dès lors que ces phénomènes étaient anticipés par les météorologues) à reporter les tirs prévus dans le but d’éviter le survol des nuages radioactifs au-dessus d’îles habitées.
Selon Jérôme Demoment, directeur du CEA-DAM, « les prévisions des retombées radioactives s’appuyaient sur les calculs effectués par le personnel du CEA sur les caractéristiques possibles du nuage radioactif généré par l’explosion nucléaire et sur les calculs réalisés par le personnel du SMSR sur les retombées potentielles générées par la propagation de ce nuage, en fonction des prévisions et des mesures météorologiques élaborées avant le tir.
« Si les prévisions et les mesures actualisées jusqu’au moment de l’essai, qui intégraient des incertitudes, faisaient apparaître un risque de passage de tout ou partie du nuage radioactif sur une île ou un atoll habité, l’essai était différé. Cela s’est fréquemment produit. Sur les 41 essais nucléaires aériens, 25 d’entre eux ont fait l’objet de reports dus aux conditions météorologiques, parfois pendant plusieurs jours. » ([366])
Dix tirs ont fait l’objet d’erreurs de prévisions météorologiques. Les cinq tirs Aldébaran, Arcturus, Phoebe, Encelade et Centaure sont considérés comme ayant entraîné les retombées radioactives les plus importantes, plus de dix fois supérieures en moyenne à celles des autres essais ([367]). L’ASNR souligne que « les pluies survenues lorsque les panaches radioactifs survolaient les terres habitées ont constitué des circonstances aggravantes vis-à-vis des dépôts radioactifs et de l’exposition des populations ». ([368])
Caractéristiques des cinq tirs
ayant donné lieu à des retombées radioactives significatives
à la suite de prévisions météorologiques erronées
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Principales zones concernées par les retombées |
Essai et date |
Conditions météorologiques pendant l’essai |
Dose maximale affectant un enfant d’un à deux ans (en millisievert) |
Dose maximale affectant un adulte (en millisievert) |
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Archipel des Gambier |
Aldébaran (2 juillet 1966) |
L’essai initialement prévu le 1er juillet est décalé d’une journée pour des raisons techniques tenant à la réalisation des mesures. Le 1er juillet, les conditions météorologiques sont favorables avec une bonne visibilité et des vents du sud-ouest qui faiblissent en soirée et remontent lentement vers le nord. Cette tendance ne se stabilise pas dans la journée du 2 juillet. Après la réalisation de l’essai, la situation évolue défavorablement avec des vents d’ouest-nord-ouest. |
9,4 |
6,6 |
|
Phoebe (8 août 1971) |
L’essai prévu initialement le 5 août est retardé de trois jours pour des raisons météorologiques. Au moment du tir, le ciel est couvert, les vents modérés, la visibilité supérieure à 15 km. Les vents au sol sont du sud-est avec une vitesse au sol de 5 m/s ; à partir de 1 500 m, ils sont d’ouest, leur vitesse est de 20 à 25 m/s entre 2 000 et 5 000 m. La tête du nuage stabilisée 10 heures après le tir atteint 4 800 m, sa base 1 800 m ; toutefois, la présence d’une masse nuageuse à l’altitude de la tête gêne son observation et la bonne connaissance de ses caractéristiques dimensionnelles. Une retombée humide est constatée aux îles Gambier. |
7,9 |
2,6 |
|
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Tureia |
Arcturus (2 juillet 1967) |
Quelques heures après l’essai sur barge, une frange du pied du nuage a dévié de sa trajectoire principale se dirigeant vers le nord-est pour se diriger vers le nord puis vers l’ouest (retour anticyclonique conduisant à une dispersion vers le nord-ouest de Moruroa). |
4,0 |
3,2 |
|
Encélade (12 juin 1971) |
La retombée s’explique par une situation météorologique complexe et évoluant rapidement dans les heures qui ont suivi le tir. Cette situation a conduit à des intrusions quasi-laminaires d’air stratosphérique jusque dans les basses couches de la troposphère. La retombée est intervenue durant la nuit sous forme de pluies abondantes. |
3,5 |
1,9 |
|
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Centaure (17 juillet 1974) |
Prévu initialement le 2 juillet, il est reporté du fait des conditions météorologiques. Le nuage stabilisé a atteint une altitude relativement faible (4 000 mètres). Le nuage principal a formé plusieurs nuages secondaires qui ont suivi des trajectoires distinctes globalement dirigées vers l’ouest (retour anticyclonique conduisant à une dispersion vers le nord-ouest de Moruroa). |
5,3 |
3,6 |
Source : CEA-DAM (contribution écrite et rapport publié par le CEA en 2022 « Les essais nucléaires en Polynésie française : pourquoi, comment, et avec quelles conséquences ? », pp. 85 et 86).
La difficulté de prévoir avec précision la direction et la force des vents dans la région polynésienne est identifiée avant même le début de la campagne de tirs, ainsi que l’observent Renaud Meltz et Alexis Vrignon : « En 1964, les militaires se souviennent avec forfanterie de leur ignorance initiale de la météorologie polynésienne, comme si cette carence avait été réparée en quelques mois. “ Pour prévoir, il faut savoir ”, admettent-ils » ([369]). Les progrès scientifiques qu’engendrent les nouveaux outils informatiques, assimilés par les auteurs précités à des « fées infaillibles » ([370]) nourrissent de grands espoirs quant à la fiabilité des prévisions, « la technologie étant moins l’occasion d’une rationalisation du monde que d’un regain de pensée magique » ([371]).
En raison de sa trajectoire vers les zones les plus densément peuplées à Tahiti et des autres îles de la Société, le nuage du tir Centaure soulève de réelles inquiétudes quant au niveau des retombées radioactives et de leurs conséquences sanitaires sur la population. Estimant que les calculs de doses auxquelles les Polynésiens sont exposés à l’issue de ce tir sont sous-évalués de plus de 40 % par le CEA ([372]), Sébastien Philippe décrit la trajectoire du panache radioactif depuis l’explosion : « On ne sait pas si les vents tournent ou si c’est la hauteur du champignon atomique qui n’atteint pas la hauteur minimum de sûreté, mais, à la hauteur à laquelle il s’élève, les vents sont très rapides et poussent le nuage directement en direction de Tahiti […] Le nuage va se diriger doucement vers Tahiti pendant presque deux jours. Il y arrive de plein fouet et il se met à pleuvoir. Les particules radioactives contenues dans l’air de ce nuage tombent alors sur Tahiti et d’autres îles du Vent, mais aussi sur les îles Sous-le-Vent. La pluie accélère, car elle nettoie ce qui est dans l’atmosphère et fait tomber la radioactivité de manière encore plus forte sur certaines parties de l’île ». ([373])
Selon le CEA, les calculs de dose maximale reçue par les enfants et les adultes sur l’île de Tahiti ([374]) varient du simple au septuple selon les lieux et l’appréhension des habitudes alimentaires des populations ([375]). S’agissant des adultes, la dose maximale reçue (3,6 millisievert) s’avère ainsi près de quatre fois supérieure à la limite réglementaire applicable au public aujourd’hui, soit 1 millisievert.
Interrogé sur l’échec du tir Centaure au regard des conséquences sanitaires subies par une proportion importante de la population polynésienne ([376]), Jérôme Demoment admet l’existence d’une situation accidentelle, non conforme aux prévisions :
« Il est clair qu’il ne s’est pas déroulé comme prévu : un tir qui se serait déroulé correctement n’aurait pas provoqué de passage du panache sur des zones habitées […] Du point de vue de l’impact sur la population, on peut dire qu’il était raté ». ([377])
S’ils sont désormais admis par le CEA-DAM, ces échecs manifestes n’ont pas donné lieu, à l’époque des tirs, à une quelconque réaction des autorités visant à limiter leurs effets néfastes. Cette inertie s’explique, au mieux, par une forme de déni quant à leurs éventuelles conséquences sanitaires, ou, au pire, par la volonté de dissimuler les risques inhérents à l’exposition de la population aux retombées radioactives.
b. « Circulez, il n’y a rien à voir » : le silence des autorités, entre déni et dissimulation
L’exposition avérée des populations s’inscrit dans un contexte scientifique tout à fait conscient de l’existence de risques. En 1950, le Lieutenant-Colonel Genaud aborde le problème de la cancérisation par irradiation en rappelant que « [l’]action cancérigène des radiations est connu depuis longtemps. Les premiers cas de cancer furent en effet signalés quelques années après la découverte des rayons X et de la radioactivité » ([378]). Dans le contexte polynésien, Renaud Meltz et Florence Mury évaluent qu’en 1966 : « Les décideurs ont conscience de la diversité des menaces pour la santé, mais ils les hiérarchisent en fonction des inconvénients qu’ils représentent dans la mise en œuvre opérationnelle des essais. L’urgence imposée par le pouvoir politique pour mettre au point la bombe, et les coûts, incline à ne pas prioriser les dangers incertains » ([379])
i. Le choix de l’inaction et le maintien des populations dans l’ignorance
Dès les premières heures suivant les tirs, les autorités du CEP ont pu déterminer la trajectoire probable des nuages radioactifs issus des explosions grâce à l’actualisation des données et des prévisions météorologiques. Une cartographie des îles susceptibles d’être concernées par des retombées radioactives significatives s’est rapidement dessinée, de même que la probabilité d’intempéries au cours des jours suivants. Bien que redoutée, l’évolution défavorable de la situation n’a suscité aucune réaction particulière du SMSR, ni du groupement opérationnel des essais nucléaires (GOEN), qui ont adopté une posture volontairement attentiste, en toute connaissance de cause. Présent à Mangareva lors du tir Aldébaran, Gaston Flosse décrit auprès des journalistes des Nouvelles de Tahiti l’ambiance qui règne sur l’île : « M. Flosse nous a déclaré que le plus grand calme a régné à Mangareva durant l’expérimentation. Manifestement, les habitants ne se faisaient aucun souci et samedi soir ils sont allés à la pêche comme d’habitude » ([380]). Au lendemain du tir, le docteur Million écrit sans ambages dans son rapport ([381]), au sujet du « climat psychologique de l’île » : « La population tahitienne est parfaitement inconsciente, insouciante et ne manifeste aucune curiosité » ! S’il relève que certaines personnes se posent tout de même quelques questions, il les balaie bien vite, relevant par exemple pour un gendarme, chef de poste, que, s’il se doute de quelque chose, « Nous l’avons rassuré ; c’est un élément sûr qui, quoi qu’il arrive, jouera le jeu ». Cette passivité, on ne peut plus volontaire, se poursuit malgré la présence de responsables visiblement conscients des dangers auxquels les retombées des tirs exposent les populations. Ainsi, le docteur Million poursuit dans son rapport en évoquant l’attitude du capitaine du SMSR, au lendemain du tir Aldébaran : « Par honnêteté, il s’inquiète pour les gosses du village qui marchent pieds nus et jouent par terre » ; pour autant, il ne fait rien, notamment parce qu’il souffre d’un « manque de moyens prévus en cas de dépassement de seuil ».
S’agissant du tir Centaure, Sébastien Philippe et Tomas Statius explicitent la stratégie délibérément mise en place par les pouvoirs publics : « Après l’explosion, [les prévisions] font l’objet d’un nouvel examen. Les militaires découvrent alors que le nuage semble foncer sur Tahiti. Le compte rendu de la campagne 1974 reconnaît que la “ trajectoire des principales masses d’air à échéance de quelques jours ” fait apparaître les “ risques possibles ” pour l’île principale de Polynésie. L’armée française, qui connaît les risques encourus par la population, décide de ne rien faire. Quarante-huit heures durant, aucune mesure n’est prise pour mettre la population de Tahiti à l’abri. Le secret l’emporte sur la santé des Polynésiens ». ([382])
Jérôme Demoment explique : « L’essai Centaure a-t-il été un accident ? Par rapport au schéma défini […], il a clairement donné lieu à une situation que l’on peut considérer comme accidentelle puisqu’elle n’était ni nominale, ni conforme aux prévisions. Si cette situation n’a pas donné lieu à une information, c’est parce que des mesures avaient été réalisées et que les niveaux de dose générés par le passage du nuage sur Tahiti avaient été jugés suffisamment faibles pour ne pas devoir entraîner des mesures de précaution, de prévention et encore moins d’évacuation. […] On ne peut pas dire que l’essai se soit effectivement déroulé de façon normale. Il a été mis dans la catégorie des situations accidentelles gérées par le référentiel en place. » ([383])
L’inertie des pouvoirs publics tranche pourtant avec l’étendue des dispositifs prophylactiques initialement envisagés en cas de retombées radioactives imprévues sur la population polynésienne, avant même le premier essai Aldébaran qui figure parmi les cinq tirs problématiques précités, ce que souligne le docteur Patrice Baert lors de son audition : « Même en tant qu’ancien médecin militaire, je peux écrire que des moyens de protection des populations avaient été mis à disposition, que des moyens d’évacuation avaient été planifiés et que, le 2 juillet 1966, il a été décidé de ne pas les mettre en œuvre ». ([384])
Si certaines négligences ou insuffisances d’équipements et de matériels de protection ont pu exister, des mesures d’évacuation préventive ou curative des populations sont bien envisagées par les responsables du CEP. Face aux aléas météorologiques et aux risques accrus de retombées radioactives qu’ils impliquent, les autorités n’ont donc pas été prises au dépourvu car elles avaient pu anticiper ces scénarios. Elles ont décidé, en connaissance de cause, de ne pas recourir à ces solutions, non pour des motifs opérationnels, mais en fonction d’un choix dicté par de strictes considérations « politiques » et « psychologiques ».
S’appuyant sur la correspondance des responsables du CEP, le professeur Renaud Meltz esquisse les raisons de cet arbitrage qui conduit ces derniers à renoncer, en amont et en aval des tirs, à l’évacuation des populations susceptibles d’être confrontées à de lourdes retombées radioactives : « Le premier commandant du CEP, le contre-amiral Guillon, résume le dilemme entre protection des populations et occultation des dangers dans un courrier à [Jean] Thiry ([385]) du 17 mai 1966. Il ne cache pas sa préférence. Pas d’évacuation préventive, voire curative : “Je tiens enfin à appeler très instamment votre attention sur l’extrême discrétion que nous devons garder quant à cette éventuelle évacuation de populations. Si l’opinion polynésienne est actuellement peu sensibilisée, il faudrait peu de choses pour l’enflammer. ” Guillon s’appuie sur la doctrine exprimée par Thiry lui-même : “Si je me réfère aux conversations que j’ai eues avec vous au mois de février, vous estimiez à l’époque que les précautions prises étaient telles qu’un risque de contamination des populations était suffisamment faible pour ne pas être mis en balance avec l’émotion et l’agitation que ne manqueraient pas de causer des mesures de protection voyantes, et fatalement, prises bien avant les tirs ” ». ([386]) Pour Tureia, l’évacuation est finalement mise en œuvre en août 1968, cette fois dans la perspective de la première explosion thermonucléaire française, Canopus, dont la puissance escomptée suscite plus de craintes. Finalement, 67 habitants sont évacués sur Tahiti. Les choix effectués et les changements d’avis sont bien réglés par la crainte récurrente d’inquiéter les populations ([387]).
Les autorités ont ainsi estimé que la nécessité de préserver l’apparence de tirs sans risque et parfaitement maîtrisés devait prévaloir sur la protection sanitaire des populations en cas de retombées radioactives supérieures aux prévisions. Ce choix aboutit même à priver volontairement les populations concernées de solutions d’iodure de potassium (dites « lugol ») pourtant acheminées en Polynésie dès 1966 dans l’hypothèse où les retombées radioactives justifieraient leur usage afin d’en limiter les conséquences sanitaires. Les stocks d’iode sont donc disponibles mais sciemment inutilisés, malgré une directive technique qui préconisait une distribution du lugol dans les circonstances qui furent celles du tir Aldébaran, tout en minimisant la possibilité de telles circonstances, précisant : « dans le cas très improbable où vous vous trouverez sous une retombée » ([388]).
Le Docteur Baert déplore ce choix : « […] il aurait été possible de distribuer préventivement ce lugol aux populations civiles, sous quelque prétexte que ce soit, et de prémunir ainsi certains habitants, notamment des enfants, contre le développement ultérieur de cancers de la thyroïde ». ([389])
Lors de leur audition, les responsables du CEA-DAM rejettent l’idée d’un éventuel manquement commis par leurs prédécesseurs, en se fondant sur deux arguments alternatifs. D’une part, Laurent Bourgois, expert auprès de la DAM, fait état des incertitudes entourant l’usage du lugol au cours des années 1960 et 1970 :
« L’utilisation de lugol, c’est-à-dire d’iode stable, n’était pas à l’époque une méthode établie et maîtrisée ; on en connaissait mal les effets secondaires, notamment chez les enfants […] Son utilisation n’a été généralisée qu’après l’accident de Tchernobyl, en 1986. Les premiers textes réglementaires français sont publiés en 1997 ». ([390])
D’autre part, Jérôme Demoment évoque le caractère superflu de son emploi eu égard à l’estimation des doses reçues par la population qui, si elles excédaient largement les niveaux attendus s’agissant des cinq tirs problématiques, demeuraient considérées comme « faibles » par les pouvoirs publics : « Ce produit était considéré comme pouvant servir à gérer certaines situations. Le débat a eu lieu, les gens se sont posé la question. L’argument déterminant a, je pense, été le niveau de dose estimé : les retombées d’Aldébaran étaient bien inférieures au niveau d’un accident. L’analyse en termes de bénéfice et de risque pour l’utilisation du lugol, médicament dont les effets secondaires n’étaient pas maîtrisés, a mené à ne pas distribuer le produit ». ([391])
L’inaction des autorités et l’adaptation erratique toujours teintées de cette « culture du secret », qui caractérise leurs choix, avant et après les tirs aboutissent mécaniquement à laisser la population polynésienne dans l’ignorance la plus totale quant aux risques radioactifs auxquels elle est soumise, ce que confirme Mme Léna Normand, vice-présidente de l’association « 193 », s’agissant du tir Centaure : « Étant moi-même née à Tahiti en 1970, j’avais 4 ans lors du tir Centaure ; mes parents m’ont confirmé qu’aucune alerte n’a alors été donnée invitant les gens à rester à domicile – ni par les représentants de l’État ni par ceux de la Polynésie. Dans le cas contraire, les populations nous en auraient évidemment parlé ». ([392])
Partageant un constat identique, le Père Auguste Uebe-Carlson confirme l’absence d’informations officielles : « Le mois de juillet est la période du Heiva ([393]) : les gens se déplacent entre les districts. En 1974, à cette période, la population n’a reçu aucune recommandation claire de la part des militaires. Le père d’une de mes amies travaillait à Moorea au service météorologique. Lors de chaque essai nucléaire aérien, il recommandait aux enfants de son quartier de ne pas sortir, surtout lorsqu’il commençait à pleuvoir. Quelques personnes, proches de certains responsables, partageaient des informations avec les populations civiles mais les militaires et les personnels du CEA n’ont donné aucune recommandation générale concernant le tir Centaure ». ([394])
Cette débâcle informationnelle correspond à une volonté délibérée des pouvoirs publics d’entretenir un climat de sérénité au sein de la population, à rebours des mesures de prudence qu’il aurait pourtant fallu mettre en œuvre dans les plus brefs délais. L’attitude exprimée lors de l’essai Aldébaran est révélatrice de cette faillite globale. Alors que le tir est extrêmement puissant (deux fois la puissance de la bombe larguée sur Hiroshima), le général Jean Thiry ([395]) estime qu’il n’est pas nécessaire d’associer la population polynésienne aux précautions prises et ne prend donc pas la peine de l’évacuer, contrairement aux préconisations qui avaient pu être décidées par la Commission consultative de sécurité, alors présidée par le Haut-Commissaire du CEA Francis Perrin ([396]). Le docteur Million, en juillet 1966, résume froidement l’attitude qui succède au tir Aldébaran au sujet des doses de radiation intégrées par la population polynésienne : « Il sera peut-être nécessaire de minimiser les chiffres réels de façon à ne pas perdre la confiance de la population qui se rendrait compte que quelque chose lui a été caché dès le premier tir ».
De son côté, analysant les divers arguments de l’époque, le docteur Patrice Baert analyse ainsi la passivité des autorités à l’issue du tir Aldébaran : « Des mesures de radioactivité furent effectuées sur les produits de consommation des habitants de l’île [de Mangareva] (légumes, fruits, poissons, eaux de boisson) et les premiers résultats confirmèrent la présence d’une contamination radioactive significative. Pourtant, aucune mesure d’interdiction ne fut envisagée et la population ne fut pas avertie de la présence de cette radiocontamination de l’environnement ». ([397])
Le professeur Renaud Meltz considère que cette incurie procède également d’un engrenage d’erreurs successives : « […] les informations transmises aux militaires, au ministère de l’Outre-mer, au gouverneur Grimald et à la population variaient, avec une déperdition du savoir qui n’est pas fortuite. Par ailleurs, il semble que le général Thiry se soit abusé lui-même, notamment lors du premier essai Aldébaran, pour lequel, en avril mai, il était quasiment certain qu’il n’y aurait pas de retombées sur les îles Gambier, ce qui s’est avéré inexact. C’est sur ce point qu’il y a eu de la tromperie, de la dissimulation et du mensonge. Il a d’abord, en amont, renoncé aux abris recommandés par la commission consultative de sécurité […] Il a également renoncé à l’évacuation préventive, qui contredisait l’affirmation que le danger était maîtrisé en amont. En outre, une fois qu’il a été établi que les îles étaient contaminées, il a renoncé à l’évacuation curative ». ([398])
En conclusion, le déni de réalité auquel se livrent les responsables du CEP sur l’ampleur des retombées radioactives des essais revient à miser sur l’absence de dépassement du seuil de radioactivité applicable à la population civile, fixé à l’époque à 5 mSv ([399]). Pourtant, les fortes incertitudes entourant le niveau réel de la dose maximale reçue par la population, que le CEA-DAM évalue aujourd’hui à 6,6 mSv pour le tir Aldébaran et 3,6 mSv pour le tir Centaure ([400]), auraient pu justifier le déclenchement d’opérations d’évacuations, ou, à défaut, l’information de la population concernée, la mise à l’abri et la distribution de lugol ([401]).
Selon le docteur Patrice Baert, la conclusion est alors évidente : « Si l’on admet que certains responsables militaires ont pris des risques imparfaitement évalués et en ont assumé les conséquences sur le fondement de conseils et de rapports jugés rassurants, il n’en demeure pas moins que des retombées radioactives significatives ont été cachées et que des mensonges ont bel et bien existé pour ne pas les révéler » ([402]). Ici les propos du Docteur Baert tranchent avec ceux du discours prononcé à Papeete le 27 juillet 2021, le Président de la République Emmanuel Macron, qui a réfuté tout mensonge des pouvoirs publics vis-à-vis de la population polynésienne : « Nos militaires ont pris les mêmes risques, se sont baignés dans les mêmes eaux, avec la même conviction qu’il n’y avait pas de risques et pas de dangers. Il n’y a pas eu de mensonges. Il y a eu des risques qui ont été pris, pas parfaitement mesurés, parce qu’on ne les connaissait pas parfaitement, c’est vrai. Ils ont été pris par tous, y compris par les militaires qui étaient à ce moment-là aussi présents ». ([403])
ii. Les raisons du silence : de l’excès de confiance à la peur de susciter la défiance de la population
En premier lieu, la minimisation des risques découle des expériences personnelles et collectives vécues par la plupart des chefs militaires assurant la direction des opérations. Patrice Baert suggère que « cette première génération de militaires du CEP qui connut la guerre et la résistance, avait une notion du risque pouvant paraître, de nos jours, quelque peu méprisante à l’endroit des civils » ([404]).
Articulé à la « culture du secret » issue de l’élaboration du programme nucléaire français, ce mutisme se caractérise par une forme d’excès de confiance affiché à l’égard de leur hiérarchie mais aussi quant à leur capacité à gérer les aléas, y compris les retombées radiologiques. Cette confiance était indispensable à la crédibilité du récit selon lequel le CEP menait des campagnes de « tirs propres », pour ses responsables. Cet état d’esprit invariablement optimiste a pu se développer sans rencontrer de véritables oppositions. Selon le professeur Renaud Meltz, un discours public « rassurant et lénifiant » ([405]) permet ainsi d’imposer la « conviction d’une sécurité absolue et de l’absence de retombées pour les humains ». ([406])
Patrice Baert tire les mêmes conclusions : « Pour en avoir discuté avec d’anciens médecins du CEP et des membres du CEA présents à l’époque, je pense qu’il a été considéré que le niveau de risque flirtait avec la limite, mais ne le dépasserait probablement pas. La décision a été prise a priori. Des mesures ont été faites par la suite : envoi du navire La Coquille ; prélèvements effectués sur l’île et dans le lagon ; spectrométrie gamma réalisée sur la population civile et les militaires sur place et à Moruroa. Après calculs approximatifs et sans écarter toutes les incertitudes, on en a déduit que la dose de radioactivité était de l’ordre de 5 mSv, limite fixée à l’époque pour les populations civiles […] Ils ont fait le pari que cela passerait. On peut débattre de cette appréciation du risque, la critiquer. Compte tenu de pathologies qui ont pu apparaître, éventuellement attribuables à cette exposition, on peut considérer qu’il aurait été plus prudent de donner des éléments de protection et de prévention aux populations, notamment dans les îles Gambier ». ([407])
À la suite des tirs ratés comme Aldébaran ou Centaure, les responsables du CEP s’enferment dans un déni de réalité et un silence obstiné pour minimiser voire récuser l’évidence. Selon le chercheur Thomas Fraise, ce comportement présente des similitudes avec celui observé par les autorités britanniques lors des essais atmosphériques réalisés en Australie dans les années 1950 : « Les services [français] en charge des essais, confiants dans leur capacité à éviter la contamination, considéraient le risque radioactif comme minime mais craignaient des réactions irrationnelles. Ils ont donc refusé tout contrôle extérieur et cherché à garder la mainmise totale sur l’information. Lorsque des accidents sont survenus, le secret a été utilisé pour éviter toute mise en cause de leur responsabilité […] D’autres pays démocratiques ayant mené des essais aériens à la même époque ont adopté des logiques similaires. Par exemple, la Grande-Bretagne, lors de ses essais atmosphériques réalisés en Australie entre 1952 et 1956, a minimisé la contamination, craignant que la révélation du coût sanitaire et écologique des essais ne mette fin à l’accord qui avait été passé avec l’Australie pour permettre la réalisation de ces mêmes essais sur le sol australien. On observe des pratiques analogues : monopole sur les données de contamination, mise en place d’un comité de sûreté nucléaire, exclusion des acteurs indépendants potentiellement critiques au nom du risque de sécurité qu’ils auraient pu représenter... Bien que l’Australie n’ait pas connu de contamination à l’échelle de la Polynésie, le secret a été utilisé pour dissimuler des incidents, comme lorsqu’un changement de vent a dirigé un nuage radioactif vers Adélaïde, alors peuplée de 500 000 habitants, en octobre 1956 ». ([408])
Cet excès de confiance se traduit très concrètement : aucun véritable retour d’expérience n’est effectué à l’issue du tir Aldébaran, premier tir et premier raté en Polynésie française. Alors même que les calculs de dose sont empreints de sérieuses incertitudes, les responsables du CEP n’en tirent visiblement aucun enseignement quant aux précautions qu’il convient de mettre en œuvre pour la suite de la campagne de tirs, indépendamment des seuls enjeux météorologiques : « Il est frappant de constater que, si à l’époque les examens n’ont pas permis de déterminer précisément la dose reçue par la population (dont celle des enfants qui n’ont apparemment pas été contrôlés par spectogammamétrie), les autorités sanitaires du CEP se sont satisfaites d’une valeur proche de la norme “ population ”, fixée en 1966 à 5 mSv par an sans en avoir la certitude. Après le premier tir, cette dose “ population ” déjà atteinte, voire dépassée, il eût été cohérent d’envisager une évacuation préventive des populations dans la perspective des tirs suivants ». ([409])
Avec l’expérience des premiers tirs, l’attitude des pouvoirs publics évolue à travers une logique de dissimulation poursuivant un objectif : éviter d’alimenter un climat anxiogène. Cela transparaît explicitement dans la directive du 24 juin 1966 : l’administration éventuelle de « lugol à des personnes civiles […] devra être faite avec tact et discernement, pour éviter toute revendication ou panique » ([410]). La directive ajoute : « Il vous est demandé de rester extrêmement discret […], pour tout ce qui concerne votre mission ». Encore aujourd’hui, le responsable de la DAM-CEA, Jérôme Demoment, fait référence aux craintes « de mouvements de foule [et d’un] très grand stress de la population » ([411]) qui compromettrait indubitablement la relation de confiance tissée entre la population et les autorités. En cela, Jérôme Demoment semble confirmer les résultats des recherches sur les archives du CEP de Renaud Meltz concernant le besoin récurrent de rassurer la population. En définitive, ce besoin est conçu comme la condition pour garantir la poursuite du programme d’expérimentation, quitte à exposer les Polynésiens, sans information ni mesure préventive ou curative, à des risques majeurs de retombées radioactives préjudiciables à leur santé.
La gestion de l’exposition au risque illustre une articulation d’excès de confiance, d’adaptation erratique aux aléas et à la culture du secret comme cadre des choix effectués durant les opérations. Surtout, cette gestion illustre un ordre de priorité, pas complètement assumé par les autorités de l’époque, au sommet duquel se trouvait la poursuite des opérations. En définitive, ces raisons ont mené à une prise de risque avérée sur les personnes embarquées dans ces opérations et sur toute la population. Outre les multiples défaillances ayant affecté la prévention des risques radiologiques induits par les essais nucléaires réalisés en Polynésie, leur évaluation concrète et le suivi médical des populations qui y furent exposées suscitent des interrogations croissantes.
Un silence assourdissant
Dans le strict cadre de ses prérogatives et en application du II de l’article 6 de l’ordonnance n° 58‑1100 du 17 novembre 1958 qui dispose : « Les rapporteurs des commissions d'enquête exercent leur mission sur pièces et sur place. Tous les renseignements de nature à faciliter cette mission doivent leur être fournis. Ils sont habilités à se faire communiquer tous documents de service, à l'exception de ceux revêtant un caractère secret et concernant la défense nationale, les affaires étrangères, la sécurité intérieure ou extérieure de l'État, et sous réserve du respect du principe de la séparation de l'autorité judiciaire et des autres pouvoirs » votre rapporteure a obtenu la délivrance de documents importants pour la compréhension des événements passés. Toutefois, à la lumière de ceux-ci, il apparaît que des documents manquent toujours à l’appel, et que ces derniers sont indispensables pour faire la lumière sur toutes les vérités tues et cachées.
Alors que certains rapports de tirs définis par les autorités comme « ayant entraîné des retombées significatives » : Aldébaran, Rigel, Arcturus, Encelade, Phoebe et Centaure, … sont rendus publics, d’autres rapports de tirs restent inaccessibles comme Sirius, le 4 octobre 1966.
Une autre information formellement demandée par votre rapporteure dont elle attend toujours la délivrance consiste en des mesures moyennées par décade et les mesures journalières de radioactivité β totale de l’air relevées sur toutes les stations de Polynésie française de 1966 à 1996.
Un dernier exemple afin d’apprécier le caractère non proliférant des demandes de votre rapporteure : la directive n° 1948 CEP/DSS/2/SC du 24 juin 1966, qui comporte les instructions concernant la distribution de Lugol.
Recommandation n° 3 : Rendre accessibles au public les données de toutes les stations météorologiques et de mesure de la Polynésie française de 1966 à 1996.
Recommandation n° 4 : Rendre accessibles au public tous les rapports de tirs, hors informations proliférantes, tous les rapports post-tirs SMCB et SMSR, hors informations proliférantes, de 1966 à 1996.
3. Une surveillance radiologique et un suivi médical lacunaires
L’imparfaite estimation des risques radiologiques admise par le chef de l’État renvoie implicitement aux critiques dont a fait l’objet l’évaluation des doses réalisée par le CEA-DAM. La mainmise du CEA-DAM sur l’organisation des tirs, la mesure de leurs effets et la gestion de leurs conséquences, a nourri des doutes quant à la fiabilité des méthodes de calcul utilisées et des données obtenues, ce que l’actuel directeur du CEA-DAM reconnaît aujourd’hui sans ambages : « À l’époque des essais, le CEA était effectivement présent à tous les niveaux, de la spécification des besoins aux mesures radiologiques, en passant par la réalisation de l’expérience. Le nucléaire civil et militaire montait en puissance. Les connaissances et les compétences n’étaient pas pléthoriques ; elles étaient réunies dans un seul organisme, le CEA, responsable des missions afférentes. Dès qu’il était question de nucléaire, les personnes compétentes s’y trouvaient. Cela peut laisser penser qu’il était juge et partie […] Il faut poser la question à la lumière du contexte des années 1960 ». ([412])
Ce fonctionnement en vase clos, à l’abri des regards extérieurs, peut et a d’ailleurs entraîné une suspicion sur la pertinence des données collectées par le CEA, ce que suggère implicitement Thomas Fraise : « Les contrôles ont été effectués par des acteurs directement impliqués dans la réalisation des essais. Ce monopole a été officialisé en 1964 avec la création du Service mixte de sécurité biologique (SMSB), associant le CEA et l’armée, chargé des contrôles de radioactivité pour les essais souterrains dans le Sahara algérien. Ce modèle a ensuite été transposé en Polynésie. Il est associé à un usage des pouvoirs de police pour exclure toute forme de contrôle extérieur sur la radioactivité locale, au nom du secret nucléaire. Par exemple, en 1969, le chef du renseignement local en Polynésie a demandé que toute demande de mission de scientifiques étrangers lui soit communiquée, afin d’éviter des prélèvements et analyses indépendants à proximité des atolls et qu’un flux d’informations non contrôlées par l’État puisse ainsi être généré. Il n’y a donc eu aucun contrôle extérieur et les informations récupérées ont été données par les seuls acteurs en charge de réaliser ces essais ». ([413])
Les inquiétudes exprimées dès les années 1970 sur les conséquences sanitaires des essais nucléaires ont conduit le CEA à procéder à de nouveaux calculs de doses en 2006 ([414]). Outre les calculs établis par l’ASNR ([415]), l’expertise de l’Agence internationale pour l’énergie atomique (AIEA) a également été sollicitée, notamment afin de valider la méthodologie utilisée par le CEA. ([416])
Cependant, les résultats et modes de calcul sur lesquels se fonde le CEA ont été sévèrement remis en cause par l’ouvrage Toxique publié en 2021. Auditionnés par la commission d’enquête, ses auteurs Sébastien Philippe et Tomas Statius dénoncent en effet une sous-évaluation de certains facteurs de contamination par le CEA : « Nous avons donc décidé de vérifier ces données. Nous avons analysé sept rapports du CEA couvrant les conséquences de six essais nucléaires atmosphériques et croisé leurs chiffres avec les données issues des documents déclassifiés en 2013. Ce travail minutieux a révélé plusieurs erreurs, omissions et approximations. Nos conclusions, publiées dans une revue scientifique à comité de lecture, sont sans appel : les doses ont été sous-évaluées pour ces essais d’un facteur de 2 à 10. En tout, plus de 110 000 personnes, soit 90 % de la population polynésienne à l’époque des essais atmosphériques, ont potentiellement reçu une dose de radiation supérieure au seuil actuel d’indemnisation et de limite d’exposition du public, soit 1 millisievert (mSv) ». ([417])
Dans son rapport précité publié en 2022, le CEA conteste fermement ces reproches en critiquant les calculs réalisés par les auteurs de l’ouvrage Toxique, assimilés à une simple « extrapolation de données qui ne s’appuie en aucune manière sur une méthode scientifique rigoureuse » ([418]). En réponse, Sébastien Philippe confirme la nécessité de réévaluer à la hausse la valeur de base sur laquelle s’appuie le CEA :
« Quand on corrige cette valeur et qu’on suit la méthode du CEA – c’est aussi celle que nous avons appliquée – on confirme que les doses ont été sous-évaluées. Dans sa réponse de 2022, le CEA dit qu’il a pris une valeur de dépôt intégrée qui est supérieure à la nôtre. Or il trouve une valeur de dose inférieure. C’est tout simplement impossible scientifiquement : si A est inférieur à B et que B est inférieur à C, alors C ne peut être inférieur à A. Je n’ai donc pas compris cette réponse. La nôtre était simple : c’était juste n’importe quoi ». ([419])
Ces controverses scientifiques qui ont émaillé les auditions réalisées par la commission d’enquête interrogent directement la façon d’appréhender les différentes voies d’exposition aux rayonnements ionisants, ainsi que leurs conséquences sur l’organisme.
L’ASNR distingue l’irradiation de la contamination interne ou externe des individus par une source radioactive :
les facteurs d’irradiation et de contamination interne
Source : Association pour le Contrôle de la Radioactivité dans l’Ouest (ACRO)
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L’irradiation et la contamination par une source radioactive Un être humain peut être irradié ou contaminé par une source radioactive. Il est irradié s’il est « atteint » depuis l’extérieur par les rayonnements issus de la source. Il est contaminé si des particules radioactives se déposent sur lui ou bien si elles sont ingérées ou inhalées. L’irradiation a lieu dès lors que la source radioactive est située à l’extérieur du corps et que ces rayonnements traversent l’organisme ou une partie de celui-ci. Elle s’atténue lorsque l’on s’éloigne de la source. La personne ne transporte aucune radioactivité après avoir été irradiée, elle subit uniquement les éventuels effets produits par les rayonnements. La contamination externe correspond au dépôt de particules radioactives sur la peau ou sur les vêtements sans pénétrer dans le corps. Celle-ci peut être éliminée en déshabillant et en lavant les personnes exposées. La contamination interne correspond à la pénétration d’éléments radioactifs à l’intérieur du corps par inhalation, ingestion ou encore par blessure avec des objets contaminés. Le corps ne fixe pas définitivement la plupart des particules radioactives. Selon leur nature, le temps de leur passage dans le corps est plus ou moins long. |
Source : ASNR, exposition « Radioactivité – Découvrir & comprendre ».
Le CEA-DAM décrit les différents types de retombées provoquées par les débris radioactifs résultants des essais nucléaires atmosphériques.
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Les catégories de retombées radioactives à l’issue des essais nucléaires atmosphériques réalisés en Polynésie entre 1966 et 1974 Les retombées locales pouvaient représenter jusqu’à 50 % des retombées produites dans le cas des essais pratiqués à faible altitude et au sol. Elles se composaient de matières radioactives particulaires qui se déposaient dans un rayon d’environ 100 km autour du site d’essai. Les retombées troposphériques se composaient d’aérosols de plus petit diamètre se déposant après un temps de séjour moyen de 30 jours. Au cours de cette période, les débris se dispersaient dans une bande de latitude centrée sur celle où ils avaient été injectés, en suivant des trajectoires régies par le régime des vents. Les retombées stratosphériques, qui formaient une grande partie des retombées totales, donnaient lieu, ultérieurement, aux retombées mondiales. |
Source : contribution écrite du CEA-DAM.
Plusieurs raisons peuvent expliquer la difficulté d’objectiver la réalité de l’exposition des vétérans et de la population polynésienne aux rayonnements ionisants : les incertitudes et la complexité des calculs dosimétriques, notamment liées à l’usage des dosimètres individuels et à la sous-évaluation de certains facteurs de contamination interne, ainsi que les divers obstacles entravant la détection et le recensement des pathologies radio-induites.
a. Les incertitudes entourant la dosimétrie et l’exploitation des résultats
i. À l’époque des expérimentations nucléaires : Des dosimètres dont l’usage et la fiabilité des mesures sont sujets à caution
L’usage des dosimètres afin de reproduire par calcul l’exposition externe des personnes exposées aux rayonnements ionisants concentre trois difficultés qui pèsent sur l’exploitation des mesures : leur distribution, leur récupération et le périmètre des mesures que cet outil permet d’effectuer.
Dans son rapport publié en 2020 sur les essais nucléaires effectués en Polynésie, l’Institut national de la santé et de la recherche médicale (INSERM) définit la dosimétrie ([420]) comme le moyen de « déterminer, par mesure ou par calcul, la quantité de rayonnement déposée dans un environnement ou reçue par un organisme vivant ». ([421])
La mesure de l’exposition externe aux rayonnements ionisants suppose le port de dosimètres individuels ([422]). Cette condition est indispensable à l’établissement des doses reçues par chaque individu. Pour autant, elle n’est pas suffisante. D’autres évaluations doivent nécessairement être réalisées afin d’évaluer la contamination interne éventuellement subie, ainsi que le rappelle l’INSERM : « Le personnel exposé aux rayonnements ionisants est tenu de porter des dosimètres qui permettent de connaître l’exposition externe aux rayonnements. À l’époque des essais nucléaires français, les films dosimétriques étaient utilisés pour mesurer les doses d’exposition externe qui devaient être enregistrées dans le registre individuel des doses. Les estimations de dose du personnel sont donc basées sur ces enregistrements quand ils sont mis à disposition. Les dosimètres n’étaient pas nécessairement attribués à l’ensemble du personnel. Ainsi, la reconstruction des doses d’exposition externe nécessite de définir des groupes de travailleurs pour attribuer les doses des dosimètres “ témoins ” à l’ensemble des travailleurs du même groupe. La reconstruction de doses d’exposition interne suit une méthode similaire à celle mise en œuvre pour les populations sur la base des mesures réalisées au moment des essais nucléaires. Pendant toute la période des essais nucléaires, la recherche d’une éventuelle exposition interne consécutive à l’inhalation ou à l’ingestion d’éléments radioactifs s’est appuyée sur les résultats des mesures anthropo-gammamétriques ([423]) et des mesures de l’activité des radionucléides présents dans les urines, les fèces ([424]) et les prélèvements narinaires ». ([425])
Si les dosimètres ont été très largement mis à disposition des personnels militaires et civils ayant travaillé au CEP entre 1966 et 1968 (près de 19 000 personnes ayant ainsi reçu au moins un dosimètre individuel au cours de l’année 1968), une très nette diminution de leur distribution est intervenue dès 1969, année marquée par l’absence d’essais. Entre 1970 et 1974, seules 1 000 à 2 000 personnes ont ainsi bénéficié chaque année d’un dosimètre individuel. En effet, comme l’a expliqué Frédéric Poirrier, ancien directeur du DSCEN entre les mois de janvier 2002 et d’octobre 2019, les autorités se sont rendu compte que, durant la fin des années soixante, un grand nombre de personnels avaient été équipés de dosimètres alors même qu’ils n’étaient pas susceptibles d’être affectés par les radiations durant leur travail. De fait, à partir de 1970 et dans un souci de rationalisation en quelque sorte, il a été décidé de « concentrer » la surveillance dosimétrique sur les seuls personnels risquant effectivement d’être exposés ([426]).
évolution annuelle du nombre de personnes
ayant reçu au moins un dosimètre entre juin 1966 et mars 1996
Source : rapport de la commission de l’article 113 de la loi du 28 février 2017 sur les mesures destinées à réserver l’indemnisation aux personnes dont la maladie est causée par les essais nucléaires, novembre 2018, p. 18.
Le rapport de la commission de l’article 113 de la loi n° 2017-257 du 28 février 2017 présidée par la sénatrice Lana Tetuanui précise les raisons de la rupture observée en 1969 : « Ce changement radical est survenu après une refonte de l’organisation de la dosimétrie au CEP. Le SMSR est passé d’une dosimétrie individuelle systématique à une dosimétrie appliquée aux seules entrées du personnel en zone contrôlée. À partir du 15 février 1969, la procédure d’attribution de film dosimètre à un travailleur du CEP a été la suivante : chaque individu entrant en zone contrôlée devait présenter une carte d’aptitude où étaient renseignés les identifiants du personnel (aptitude, n° INSEE, nom, prénom). Ces cartes étaient échangées contre un dosimètre personnalisé lors de la première entrée du mois. Les films étaient récupérés en fin de mois et chaque passage en zone contrôlée était comptabilisé en demi-journée de travail ». ([427])
Depuis 1969, la majorité du personnel civil et militaire travaillant pour le compte du CEP ne bénéficiait donc pas d’un dosimètre individuel, ainsi que l’observent Sébastien Philippe et Tomas Statius : « Ces appareils de mesures rudimentaires ne semblent pas avoir été distribués à tout le monde. Un trou dans la raquette fréquemment dénoncé par les associations de vétérans en sus d’un manque de sérieux dans le suivi des dossiers médicaux. “ Le seul qui était positif dans mon dossier militaire, c’est un dosimètre où je n’étais même pas sur site ”, rigole, avec amertume, Jean-Claude Hervieu, employé par une entreprise prestataire en Polynésie mais également lors de la campagne en Algérie ». ([428])
Jean-Luc Moreau, conseiller spécial de la FNOM, dénonce une forme de laxisme relatif au recours et à l’usage des dosimètres, au point d’en altérer l’utilité : « S’agissant de l’irradiation, la plupart des films dosimètres sont revenus à zéro. Je dispose de témoignages de personnes qui ont dit avoir assisté à des tirs sans qu’aucun film dosimètre n’ait été distribué. Des années complètes ont en outre été perdues ». ([429])
Pourtant, l’usage des dosimètres individuels était théoriquement déterminant afin d’estimer les doses réellement perçues par le personnel du CEP. Indépendamment des sites sur lesquels ils travaillaient, certains vétérans étaient directement exposés à des risques évidents de contamination radioactive compte tenu de la nature des missions qui leur étaient confiées, à l’instar de l’exemple relaté par le professeur Renaud Meltz lors de son audition : « Il y a un écart entre les publications plus ou moins officielles du CEA […] qui évoquent un usage massif des dosimètres, et ce que je constate dans les archives militaires et les témoignages. Tous n’avaient pas de dosimètre. Le témoin que j’ai mentionné, qui était chargé, au sein du SMCB, de faire les prélèvements pour voir comment les radionucléides se disséminent dans le monde vivant, puis sont ingérés par les êtres humains, m’a confié n’avoir jamais eu de dosimètre alors qu’il effectuait des mesures sans en comprendre la raison. Dans un poste périphérique éloigné des sites d’essai, il a, par exemple, été chargé de prélever quotidiennement la même espèce végétale, choisie pour sa capacité à capter les retombées. Il constatait chaque jour un léger écart, négligeable, entre le “ test à zéro ” et celui avec le végétal. Cependant, un jour, à la suite de fortes pluies dans l’atoll, la mesure devint impossible sans changer d’échelle plusieurs fois. Lorsque je lui ai demandé s’il avait pris conscience du danger, il m’a répondu qu’il ne disposait pas de dosimètre mais qu’il avait une confiance totale en son supérieur, le docteur Million, bien connu pour avoir déclaré le 10 juillet 1966 qu’il fallait dissimuler certaines informations pour faire accepter le fait nucléaire ». ([430])
En outre, le Père Auguste Uebe-Carlson précise qu’aucun habitant des îles de Polynésie ne disposait de ces instruments de mesure de la radioactivité : « Nous parlons beaucoup de dosimétrie mais les populations civiles ne disposaient pas de dosimètres ; les estimations se basent seulement sur une dosimétrie d’ambiance ». ([431])
Au-delà des insuffisances qui affectèrent la fourniture de dosimètres individuels, d’autres difficultés opérationnelles sont apparues. S’appuyant sur le témoignage de plusieurs vétérans, Sébastien Philippe et Tomas Statius évoquent ainsi le port aléatoire des dosimètres par les agents du CEP : « “ La plupart du temps, on enlevait les dosimètres. Un mécanicien ne travaille jamais les poches pleines ”, renchérit Monsieur Cargoët, employé sur site à la maintenance des hélicoptères ». ([432])
D’autre part, lors de son audition Frédéric Poirrier a souligné que certains détenteurs de dosimètres n’avaient pas rendu ceux-ci ([433]). L’ancien médecin chef a étonné votre rapporteure, par la légèreté avec laquelle il a mentionné ces pertes de données, en renvoyant à la responsabilité du personnel sans envisager celle des autorités. Il est dès lors évident que de telles pertes ne peuvent que biaiser en des proportions difficilement évaluables l’interprétation des résultats concernant les dosimètres dont les données ont pu être exploitées.
La fiabilité même du dosimètre pour remplir la mission qui était assignée à cet outil a également pu s’avérer douteuse, ce qui rend difficile, sinon impossible, l’évaluation précise et exhaustive de l’ensemble des facteurs d’irradiation et de contamination. En effet selon Sébastien Philippe et Tomas Statius « […] Leur limite de détection, souvent trop haute, ne permettait pas de mesurer avec précision la contamination. Les erreurs de mesure pouvaient atteindre 50 % pour les dosimètres thermo luminescents, un modèle utilisé pour les mesures d’ambiance sur les atolls habités ».
M. Christian Percevault partage une analyse identique : « La dosimétrie n’a que peu de valeur. Les dosimètres utilisés n’étaient pas conçus pour mesurer les faibles doses, mais seulement les fortes doses. C’est comme si vous souhaitiez aujourd’hui mesurer un micro-ampère avec un ampèremètre calibré pour les ampères : l’aiguille ne va pas bouger, évidemment ! ». ([434]
En outre, certaines mesures peuvent avoir été tronquées en raison de dysfonctionnements ou d’une couverture géographique lacunaire, comme le souligne M. Jean-Luc Sans : « Les archives du SMSR démontrent […] que certaines données n’ont pas pu être collectées car certains appareils étaient en panne ou défectueux. Mais si l’on relève des retombées à Taravao et d’autres à Puna’auia, on peut sans doute penser qu’il y a eu des retombées entre ces deux localités. Or, en l’état actuel, vont être pris en compte les niveaux relevés dans ces deux villes, mais certainement pas entre les deux ». ([435])
Les données de dosimétrie individuelle externe publiées en 2018 dans le rapport de la commission présidée par la sénatrice Tetuanui révèlent que 89 % des 40 000 personnes ayant travaillé au CEP dans le cadre des essais atmosphériques et souterrains effectués entre 1966 et 1996 présentent une dosimétrie nulle. Seuls 4 % d’entre eux auraient perçu une dose supérieure à 1 mSv. ([436])
nombre de personnes ayant reçu des doses externes cumulées
exprimées en msv entre juin 1966 et mars 1996
Source : rapport de la commission de l’article 113 de la loi du 28 février 2017, novembre 2018, p. 19.
Lors de son audition, le docteur Anne-Marie Jalady, responsable du département de suivi des conséquences des essais nucléaires (DSCEN) au sein de la direction générale de l’armement (DGA) du ministère des armées, fait état des statistiques comparables :
« Au cours des essais aériens, la majorité du personnel a reçu des doses inférieures au seuil d’enregistrement, c’est-à-dire 0,2 mSv. Ces résultats systématiquement très faibles m’ont d’ailleurs surprise à mon arrivée. Des doses annuelles supérieures à 5 mSv ont été enregistrées dans 291 cas. Le dépassement de la limite réglementaire annuelle des doses, fixée à 50 mSv, a été constaté dans trois cas […] Dans deux des trois cas de doses supérieures à 50 mSv, les doses reçues étaient comprises entre 120 et 180 mSv. Les travailleurs en question étaient membres de l’équipage de l’avion Vautour effectuant des pénétrations pilotées dans le nuage radioactif à la suite de l’essai Aldébaran en 1966.
« Pendant les essais souterrains, entre 1975 et 1996, plus de 5 200 travailleurs ont été soumis à une surveillance dosimétrique en fonction de leur affectation et de leur période de présence sur site. Les sites d’exposition externe étant limités, seul le personnel effectuant des opérations spécifiques était susceptible d’être exposé. Ces opérations incluaient le montage des engins nucléaires à tester, l’exécution des postes de forage après les essais, le traitement des échantillons de lave issus des cavités et la décontamination des instruments de forage. La majorité du personnel a été exposée à une dose annuelle inférieure au seuil d’enregistrement de 0,2 mSv. 2 124 doses annuelles étaient supérieures à 0,2 mSv, dont dix doses comprises entre 5 et 15 mSv, et parmi elles une seule comprise entre 15 et 30 mSv ». ([437])
La faiblesse de ces chiffres incite certains vétérans, à l’instar de Christian Percevault, à exprimer de sérieux doutes quant aux niveaux de dose auxquels ils sont censés avoir été exposés d’après les résultats dosimétriques officiels : « Cela signifie simplement que le dosimètre n’était pas adapté, en termes de sensibilité, au niveau de l’irradiation sur le terrain. Faire confiance à la dosimétrie est une aberration totale ! » ([438]).
Au regard de son expérience d’officier marinier au SMSR entre 1968 et 1970, Michel Lachaud estime que la dose qu’il a effectivement reçue excède assez largement celle qu’indique son bilan radiologique officiel : « J’ai demandé au département de suivi des centres d’expérimentations nucléaires mon bilan radiologique en 2011. J’ai effectué une spectrométrie gamma, à l’occasion de laquelle les rayonnements alpha et beta ne sont pas détectés. Dans mes urines, on a découvert du thorium 232, du ruthénium 106, de l’uranium 238, du strontium 90, du cérium 144 et des traces de plutonium. Officiellement, sur la période de mon affectation au SMSR, j’ai reçu une dose de 85 millirems (mrem) soit 0,85 millisievert (mSv) […] J’ai certainement été affecté bien au-delà de la mesure de 0,85 mSv officielle. Ne serait-ce que pendant les deux à trois secondes où nous mesurions les filtres des Vautours ([439]) de retour de la pénétration pilotée, nous avions déjà encaissé 125 mrem ([440]) ». ([441])
Cette accumulation de limites entraîne visiblement une contestation répétée des données officielles. Ces critiques ont de quoi laisser au dépourvu, car ces données sont les seules existantes et ne peuvent faire l’objet de nouvelles mesures. Elles constituent donc le seul élément tangible sur lequel on peut se baser pour évaluer les conséquences radiologiques des essais nucléaires. C’est en substance ce à quoi conclu Philippe Renaud, lors de la présentation de l’étude de l’ASNR sur les retombées radioactives du tir Centaure ([442]) en déclarant : « Il ne sera vraisemblablement pas possible d'aller plus loin » ([443]). Dans le prolongement des doutes sur la crédibilité des mesures, durant la période des opérations du CEP, celle des calculs effectués après les essais nucléaires pour évaluer les retombées radioactives prête aussi le flanc à la critique. Ces doutes renvoient à la rigueur des mesures mais aussi aux méthodes de calculs pour les exploiter.
ii. Après la période d’expérimentation : La crédibilité des calculs de doses affectée par les choix de modèles de reconstitution
L’exploitation des données dosimétriques individuelles ne permet pas à elle seule d’établir avec précision le niveau des doses efficaces auxquelles le personnel du CEP, et, a fortiori, la population polynésienne, ont été confrontés. L’impossibilité pratique d’individualiser les doses reçues par la population a conduit les différents auteurs de calculs (CEA, ASNR, INSERM, M. Sébastien Philippe, AIEA) à procéder à des reconstitutions selon des hypothèses tirées de l’évaluation, d’une part, des retombées radioactives à l’issue des tirs et, d’autre part, des facteurs de contaminations internes selon les pratiques et les modes de vie observés en Polynésie.
L’actuel directeur du CEA-DAM, Jérôme Demoment, explicite ainsi la méthode retenue par le CEA : « Le calcul n’était pas individuel parce qu’on ne disposait pas des données pour chaque personne. Nous avons essayé d’adopter l’approche la plus représentative possible des situations réelles, en étant raisonnablement majorant pour pouvoir couvrir les incertitudes évoquées par différents acteurs, dont l’ASNR […] L’idée n’était pas de trouver le pire des cas en fixant tous les paramètres dans la position la plus défavorable car cela n’était pas jugé représentatif de la réalité. Il ne s’agissait pas non plus de ne retenir que les valeurs positives ou les scénarios les plus optimistes. L’objectif était, sur la base des témoignages, des enquêtes de rations alimentaires et des mesures de différents éléments, de construire un scénario couvrant les habitudes locales et les modes de vie des personnels pour en déterminer une dose applicable à un collectif de population raisonnablement pénalisant ». ([444])
L’INSERM rappelle également que « la reconstruction des doses reçues par les populations (civile et militaire) suite aux essais nucléaires doit prendre en compte l’ensemble des voies d’exposition. La qualité de la reconstruction dosimétrique dépend des données disponibles, des méthodes et modèles utilisés. Les différents modèles et hypothèses considérés dans chaque reconstruction sont basés sur les données disponibles et varient d’une étude à l’autre […] Les reconstructions de doses sont réalisées à partir de mesures de radioactivité dans l’environnement […] En ayant connaissance du mélange initial et des conditions météorologiques, des modèles permettent d’estimer les contributions respectives des différents radionucléides dans le panache, le dépôt au sol et la contamination des différents produits alimentaires, en fonction du temps. Pour estimer les doses de contamination interne, ces données sont combinées avec les paramètres qui caractérisent les personnes exposées : débit respiratoire par catégorie d’âge, temps passé à l’extérieur, facteur d’atténuation par les abris, et régime alimentaire (dépendant également de l’âge) obtenu le plus souvent par questionnaire » ([445]).
L’ensemble des paramètres à prendre en compte afin de réaliser ces calculs dosimétriques présente d’inévitables zones d’ombre, quelles que soient les méthodologies appliquées. Quant à Jean-Christophe Niel, alors directeur général de l’IRSN, celui-ci estime que l’évaluation de la dose étant faite a posteriori, les calculs sont par nature « complexes, à partir de données qui sont ce qu’elles sont, et donc avec des incertitudes importantes » ([446]).
L’ASNR (qui résulte, depuis le 1er janvier 2025, de la fusion entre l’IRSN et l’ASN) explique que ces incertitudes viennent « du fait que les mesures effectuées à l’époque sont très insuffisantes en nombre et en qualité pour permettre d’estimer à elles seules les expositions des populations et que les méthodes qui permettent de pallier ces insuffisances induisent des incertitudes importantes et difficiles à quantifier ([447]). Or, il n’est pas possible de compenser aujourd’hui, par l’acquisition de nouvelles mesures, les insuffisances des mesures effectuées à l’époque. Il n’est donc pas possible de réduire très significativement ces incertitudes quelle que soit la méthode envisagée » ([448]).
Dans son rapport publié en 2010, l’AIEA aboutit à des calculs de doses similaires à ceux établis par le CEA en 2006 s’agissant des conséquences subies par la population polynésienne à l’issue des tirs Aldébaran, Rigel, Arcturus, Encélade, Phoebe et Centaure. L’AIEA admet également qu’il est « impossible de fournir une analyse chiffrée du degré d’incertitude des estimations de dose en raison de l’absence de mesures directes de radionucléides spécifiques dans tous les milieux et pour tous les essais et tous les sites ». ([449])
Néanmoins, Sébastien Philippe et Tomas Statius récusent l’idée selon laquelle l’AIEA aurait approuvé la méthode et les résultats des calculs dosimétriques publiés en 2006 par le CEA, critiquant ainsi une « collection de copiés-collés provenant de documents du CEA » ([450]) ce qui démontre, selon les auteurs du livre Toxique, que « les données françaises n’ont jamais été validées ni par l’AIEA ni par les experts » ([451]).
Lors de son audition, Sébastien Philippe estime qu’il est impossible de « reconstituer exactement tout ce qui s’est passé dans l’ensemble des îles, car les données manquent pour certains territoires. Certaines stations de mesure du CEA n’ont pas été activées, d’autres sont tombées en panne. De nombreuses informations font défaut. Le maillage prévu à l’époque n’était pas destiné à tracer les doses reçues » ([452]).
Les calculs dosimétriques réalisés par Sébastien Philippe concernant les retombées radioactives des tirs atmosphériques les plus problématiques aboutissent à une potentielle multiplication par 10 de la dose maximale reçue par la population polynésienne selon le CEA. Pour autant, celui-ci et l’ASNR considèrent que ces écarts de résultats demeurent minimes et s’inscrivent dans un ordre de grandeur finalement comparable, fluctuant autour de quelques millisieverts, sans qu’il ne soit possible d’être plus précis.
Sollicitée pour affiner les évaluations précitées des retombées radioactives du tir Centaure, l’ASNR, le 10 février 2025 a transmis aux membres de la commission d’enquête un rapport qu’elle a ensuite publié le 21 février 2025, soit 3 jours après l’audition de leurs représentants. Ses conclusions sont présentées comme rejoignant peu ou prou celles du CEA et de Sébastien Philippe.
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Rapport de l’ASNR sur l’évaluation de l’exposition radiologique des populations tahitiennes aux retombées atmosphériques Bien que de nombreuses mesures radiologiques aient été effectuées à Tahiti lors des retombées de l’essai Centaure et dans les semaines qui ont suivi, elles ne permettent pas à elles seules d’estimer les doses reçues par la population ; elles doivent être précisées et complétées par des estimations supplémentaires obtenues par calcul. Aussi, pour estimer les doses à la population, l’IRSN devenu ASNR le 1er janvier 2025 a adopté une méthode qui repose sur l’utilisation combinée des résultats de mesures disponibles et d’un modèle dynamique de transferts des radionucléides dans l’environnement mis en œuvre dans la plate-forme de modélisation SYMBIOSE. Les résultats de mesure disponibles ont été utilisés comme données d’entrée du modèle, pour en ajuster certains paramètres ou valider les estimations d’activité et de débit de dose ambiant dans l’environnement. Les évolutions dans le temps et dans l’espace des niveaux de contamination ainsi réestimées ont permis ensuite d’évaluer les doses efficaces et équivalentes à la thyroïde reçues par les personnes de tous âges résidant sur les six localités choisies comme étant représentatives de la variabilité spatiale des expositions. De manière générale, la méthode et les valeurs des paramètres utilisés dans cette étude, notamment les hypothèses faites pour les scénarios d’exposition, visent à reconstituer des doses « moyennes ». Bien que certains choix majorants (ou minorants) aient pu être identifiés, l’objectif n’était pas d’estimer les doses les plus élevées susceptibles de résulter de scénarios particulièrement pénalisants qui ont pu se produire. Les doses efficaces ainsi calculées pour les douze mois qui ont suivi les retombées radioactives de l’essai Centaure varient de 0,4 mSv pour des adolescents ou des adultes résidant à Taravao, à 5,6 mSv pour des enfants de 1 à 2 ans résidant à Hitiaa. De manière générale, les doses les plus faibles sont celles estimées pour les adultes et les doses les plus élevées sont celles estimées pour les très jeunes enfants. Pour toutes les classes d’âge, les doses efficaces les plus élevées sont estimées là où les dépôts radioactifs les plus importants ont été mesurés – Hitiaa et Teahupoo / plateau de Taravao. À l’inverse, les doses les plus faibles concernent les zones où les dépôts ont été les plus faibles – Papeete et Taravao […] Ces résultats de calcul sont entachés d’incertitudes […] L’existence de ces incertitudes nous amène à considérer que seuls les ordres de grandeurs sont à retenir : les doses efficaces consécutives aux retombées de l’essai Centaure sur Tahiti estimées dans cette étude sont de l’ordre du millisievert, allant de moins de 1 millisievert à quelques millisieverts […] De même, concernant les écarts dans les doses estimées pour les six localités géographiques considérées, on retiendra que c’est probablement, et très logiquement, là où les dépôts ont été les plus importants que les doses ont pu être les plus élevées, en gardant à l’esprit que l’origine des denrées consommées a pu être à l’origine de singularités (par exemple la consommation de denrées produites sur une zone fortement touchée par les dépôts par des personnes résidant sur une localité beaucoup moins touchée, et inversement). A fortiori, cette étude qui fournit des estimations moyennes sur une population ne permet pas d’individualiser des calculs de doses. Enfin, il est important de noter que les doses calculées dans cette étude sont du même ordre de grandeur que celles calculées par le CEA (2006) et Philippe et al. (2021, 2022), étant entendu que ces études présentent, elles aussi, des incertitudes importantes pour les raisons évoquées ci-dessus. |
Source : rapport de l’ASNR n° 2025-024, pp. 2 et 3.
Unanimement admises, les incertitudes qui caractérisent les calculs de dose reposent notamment sur la difficulté d’évaluer avec acuité plusieurs facteurs de contamination interne, ce qui crédibilise l’hypothèse d’une sous-estimation de certains d’entre eux.
iii. Certains facteurs de contamination sous-évalués
La mesure de la contamination externe, soit le dépôt de particules radioactives sur la peau ou sur les vêtements sans pénétrer dans le corps, et de la contamination interne, c’est-à-dire la pénétration d’éléments radioactifs à l’intérieur du corps par inhalation ou ingestion ([453]), présente de sérieuses difficultés.
Elle suppose de mettre en place de nombreux tests ciblant autant les personnes que l’environnement dans lequel elles évoluent afin d’estimer les doses de radioactivité qu’elles ont effectivement reçues.
Un premier écueil fréquemment évoqué réside dans les failles de la décontamination des avions et hélicoptères utilisés lors des essais, comme l’illustrent les propos tenus par Jean-Luc Sans lors de son audition :
« Il nous était dit que puisque ce porte-avions disposait d’une dosimétrie d’ambiance – l’amiral était à bord – inférieure au millisievert et que la piste d’aviation n’avait jamais été touchée par les retombées – les avions qui passaient dans les nuages radioactifs étant décontaminés à Hao, avant de revenir sur le porte-avions –, le mécanicien aéronautique ne risquait rien. Mais […] pour réellement décontaminer les aéronefs, il aurait fallu les désosser complètement. En effet, il pouvait exister des points de contamination sur les palonniers ([454]) et sur les moteurs » ([455]). Il a également pu arriver que certaines contaminations se soient produites pour des raisons bassement matérielles, qui ont ainsi pris le pas sur des considérations de santé publique. Bruno Barrillot rapporte ainsi plusieurs détails sur l’action du SMSR au sujet du nettoyage des combinaisons de protection pour nettoyer le site des essais après chaque tir effectué en prévision de l’essai à venir compte tenu du coût.
Ces défauts de précaution aboutissent à des contaminations externes souvent insoupçonnées. Elles sont parfois identifiées par hasard, à l’image de l’épisode décrit par Michel Lachaud : « J’ai découvert deux légionnaires en train de manipuler à main nue, sans protection, des coraux enfermés dans un fût de 200 litres. Il s’agissait de coraux en provenance de Moruroa, qui étaient naturellement contaminés. Je leur ai enjoint de poser immédiatement ces coraux avant de procéder à des contrôles, qui ont confirmé qu’ils avaient été contaminés en raison du contact avec leurs mains ». ([456])
Ces exemples parmi d’autres suggèrent que nombre de contaminations externes n’ont jamais été répertoriées ([457]). Le même constat peut être établi s’agissant des contaminations internes, dont l’identification implique, d’une part, de procéder à des mesures régulières afin d’évaluer la radioactivité présente dans l’environnement et dans les denrées susceptibles d’être consommées par la population, et, d’autre part, de connaître avec précision le mode de vie quotidien de cette dernière. Ces exigences, mêlant savoirs scientifiques et sociologiques, doivent être appréhendées avec rigueur afin d’établir des modèles fiables permettant de déterminer le plus précisément possible l’ampleur des contaminations internes ayant affecté la population. Or, la connaissance des pratiques alimentaires de la population polynésienne par les responsables du CEA soulève, encore aujourd’hui, de réelles interrogations. Lors de son audition ([458]), Laurent Bourgois, expert auprès du CEA-DAM, estime ainsi que, selon les atolls, « on mange plus ou moins de coprah ([459]) ». Cette affirmation est pour le moins maladroite, sinon inquiétante puisque le coprah n’a pas vocation à être consommé en tant que tel. Si elle peut paraître anecdotique, cette approximation révèle cependant le caractère toujours superficiel des connaissances du mode de vie polynésien, au risque de biaiser les modélisations sur lesquelles repose l’évaluation de la contamination interne ([460]).
Les contrôles effectués par le SMCB sur les sites d’expérimentations montrent que le nombre d’échantillons biologiques réalisés annuellement sur le site de Moruroa était deux à trois fois supérieur entre 1975 et 1996 qu’entre 1966 et 1974, soit la période au cours de laquelle les tirs atmosphériques ont été réalisés.
Nombre d’échantillons biologiques
réalisés annuellement entre 1966 et 1996
sur leS sites d’expérimentations de moruroa et fangataufa
Source : ministère de la défense, La dimension radiologique des essais nucléaires français en Polynésie à l’épreuve des faits, 2006, p. 129.
De façon générale, Sébastien Philippe et Tomas Statius déplorent le caractère lacunaire des dispositifs d’évaluation de la contamination : « Les mesures de contaminations des denrées alimentaires et de l’eau potable sont, quant à elles, souvent trop peu nombreuses ou même manquantes, empêchant d’avoir une idée précise des quantités de produits de fission ingérés par le public ». ([461])
Cette situation s’avère d’autant plus regrettable que les tirs atmosphériques problématiques ayant provoqué de fortes retombées radioactives sur des zones habitées ont pu être suivis d’intempéries qui ont amplifié et accéléré la contamination de l’environnement comme l’a indiqué Sébastien Philippe lors d’une audition : « Après une explosion, il faut savoir que le nuage radioactif est dispersé par les vents. Les particules radioactives présentes dans l’atmosphère se retrouvent soit à l’intérieur d’un nuage, soit en dessous ; dans les deux cas, lorsqu’il commence à pleuvoir, un dépôt accéléré de radioactivité se produit vers le sol, parfois dix fois plus rapide que le dépôt naturel par gravité. Or, ce qui est dramatique, c’est que, dans certains atolls polynésiens, l’eau de pluie est récupérée sur les toits pour alimenter des citernes et être bue par les habitants ». ([462])
La contamination de l’eau et des denrées alimentaires constituant la nourriture de base de la population polynésienne comme on l’a vu, s’agissant notamment du poisson et du coco, celle-ci a fait l’objet d’une sous-évaluation par le CEA. Les retombées radioactives consécutives aux tirs atmosphériques les plus problématiques ont débouché sur une contamination assez largement répandue de produits pourtant quotidiennement consommés par les Polynésiens. Les auteurs du livre Toxique soulignent à cet égard les conséquences concrètes de ces erreurs pour les habitants de l’île de Tureia à la suite du tir Encélade du 12 juin 1971 : « […] D’après les calculs réalisés par le CEA en 2006, la dose assimilée sur l’organe [Thyroïde] aurait été de 27 mSv pour les jeunes enfants. Nous estimons que cette dose pourrait avoir atteint le double. Le CEA utilise des valeurs conservatrices pour la quantité d’eau consommée par jour et habitant de l’atoll, deux fois moins que dans des travaux de l’IRSN par exemple ([463]). Avec ces hypothèses, notre estimation de dose pour le corps tout entier pourrait être environ quatre fois supérieure à celle considérée par le CEA en 2006, tant pour les adultes que pour les enfants » ([464]).
À la lumière des témoignages de la population et des vétérans, cette contamination présentait un caractère structurel dès lors que les mesures de prudence et de contrôle n’étaient pas systématiquement mises en œuvre ou pleinement respectées. La contamination de l’eau induit des conséquences sanitaires potentiellement majeures au regard de l’utilisation et de la consommation généralisées de cette ressource, ainsi que le rappelait Tomas Statius au sujet du tir Aldébaran : « La question de la consommation d’eau est un facteur assez important en matière de contamination […] car en Polynésie, c’est essentiellement de contamination interne qu’il s’agit, par ce qu’on mange et ce qu’on boit ».
Or, s’agissant donc du cas précis de l’essai Aldébaran, le CEA s’appuie sur deux items en ce qui concerne l’eau : l’eau de rivière, à côté du village de Rikitea, à Mangareva, l’île principale de l’archipel des îles Gambier, et l’eau en bouteille. Nous avons vu, grâce à l’étude de rapports de l’ORSTOM (Office de la recherche scientifique et technique outre-mer), qui était un institut spécialisé sur l’eau, et de l’Insee, portant sur la consommation d’eau en Polynésie française à l’époque, que dans certaines parties de l’île, pas nécessairement à Rikitea, mais dans des villages situés un peu plus loin, comme Taku, de l’autre côté de Mangareva, des gens avaient encore des citernes de récupération d’eau de pluie sur leurs toits. Prosaïquement, quand il pleut, l’eau ruisselle et remplit la citerne.
Sébastien Philippe poursuit : « Nous avons trouvé dans les documents déclassifiés certaines valeurs pour l’eau de pluie, chargée de poussière – on imagine que les militaires avaient une petite citerne à côté du bunker où ils réalisaient les mesures. Il nous a paru plus juste, à partir de là, d’inclure ces valeurs “ de citerne ” afin de calculer les doses, d’autant que, même si cela n’a de valeur que celle d’un témoignage, j’avais interviewé des témoins de l’époque à ce sujet lors de mon travail de terrain, mené pendant un an. Le faisceau de preuves, provenant de l’Insee, de l’ORSTOM et du CEA, nous semblait suffisant pour produire une estimation de dose incluant la question de l’eau de pluie. Le CEA nous a répondu qu’il l’intégrait, mais qu’elle tombait dans les rivières – l’eau de pluie au niveau des citernes n’était donc pas incluse en tant que telle par le CEA ([465]) ». ([466])
Interrogé sur la pertinence des calculs présentés dans le livre Toxique, Florent de Vathaire, directeur de recherches et chef de l’unité « Épidémiologie des radiations » de l’Institut Gustave Roussy et de l’INSERM, a confirmé « la nécessité de réestimer d’un facteur de deux à cinq les doses contenues dans les eaux de pluie prélevées dans une citerne destinée à la consommation des habitants par rapport aux estimations initiales du CEA ». ([467])
À la lumière de sa propre expérience sur l’île de Reao, Christian Percevault se souvient de l’asymétrie des ressources en eau dont bénéficiaient les militaires du CEP au regard de celles dont disposaient les habitants : « Cette île ne dispose pas de source d’eau douce naturelle ; la population polynésienne dépendait donc exclusivement de la collecte d’eau de pluie. Nous, militaires, étions en revanche approvisionnés en eau douce par un navire de la Marine nationale. Lors d’une panne d’approvisionnement, nous avons dû recourir à un système de dessalement d’eau de mer dans des conditions particulières. J’ai été surpris de constater que la collecte d’eau de pluie pour la population se poursuivait ; j’ai signalé cette situation à ma hiérarchie, soulevant apparemment un problème dont il ne fallait pas parler ». ([468])
En outre, celui-ci se souvient d’une des multiples conséquences insoupçonnées de la contamination de l’eau ([469]), s’agissant en l’espèce de celle du lagon :
« Le scientifique chargé des mesures, qui n’était pas très gradé, mangeait avec le cuisinier et le boulanger. Un midi, il a découvert par hasard que, pour fabriquer le pain, le boulanger de la marine utilisait l’eau de mer du lagon de Moruroa, en vertu d’une tradition de la marine que les scientifiques ignoraient. J’ai été le premier à recevoir ce morceau de pain contaminé pour l’analyser ». ([470])
En plus de la contamination de l’eau, Daniel Palacz décrit aussi la contamination avérée du poisson pêché ([471]) dans le lagon puis consommé sans précaution particulière par la population polynésienne :
« […] La plupart des gens mangeaient le poisson du lagon, même après les tirs… On ne ressentait pas la contamination. D’ailleurs on ne savait même pas ce que ça voulait dire. Si les gens avaient mangé du poisson contaminé à cause de la ciguatera ([472]), là il y avait un résultat. Mais si rien ne se passe, alors on commence à douter de la contamination. Un jour, un des responsables du SMCB était passé. Il nous a dit : “ Les gars, je vais vous faire voir un truc ”. Il avait pris ce qu’on était en train de manger, et il a passé le dosimètre dessus et ça ne faisait rien. Mais, il a pris ce qu’on mangeait et l’a réduit en cendres. On a repassé le dosimètre dessus, ça crachait à bloc. C’était comme ça ». ([473])
Dans un témoignage recueilli par Bruno Barrillot, Maoake Brander, né à Tureia et qui y a vécu toute sa vie, rappelle l’évacuation de la population de Tureia à Papeete en 1968, en prévision d’une série de tirs. Et de raconter : « À notre retour, l’atoll était resté tel qu’il était. S’il y a eu des retombées sur Tureia pendant ces essais de 1968, je suis sûr que tout le monde a bu de l’eau et mangé comme d’habitude ». L’intéressé raconte d’ailleurs par la suite comment il a été malade après avoir mangé du poisson visiblement contaminé « à une dose qu’on n’avait jamais vue auparavant. » ([474])
Enfin, des lacunes méthodologiques affectent également la fiabilité des calculs de doses par inhalation de substances radioactives. Bruno Chareyron estime ainsi qu’une « grande partie des calculs a été effectuée en utilisant les résultats du dispositif d’échantillonnage de l’air, qui ne retient pas les poussières les plus fines, ce qui peut diviser par deux la quantité de becquerels inhalés dans certains cas. Certaines substances radioactives produites dans les explosions nucléaires (comme le carbone 14, retrouvé en quantité inhabituelle dans des troncs de cocotiers à Mangareva) ne sont pas prises en compte dans les calculs. Or, le carbone 14 devient un constituant fondamental des cellules des êtres vivants et de leur ADN. Les calculs produits par le CEA ne rendent donc pas compte de la dose réelle en millisievert ».
L’ensemble de ces témoignages démontrent que la mesure des contaminations estimées par le CEA souffre d’une sous-évaluation manifeste. L’accumulation de contaminations internes sur un temps long, que le vétéran Michel Cariou assimile à des « petits Tchernobyl » ([475]), peut conduire à des effets sanitaires délétères et irréversibles, comme a pu nous l’expliquer Bruno Chareyron : « Cette contamination interne est plus grave car ces substances radioactives pénètrent au cœur du vivant. Par exemple, le tritium et le carbone 14 peuvent être incorporés au cœur même de notre ADN, le strontium se fixe dans les os et le césium migre dans les tissus musculaires. Ainsi, ces populations (comprenant des fœtus, des enfants à naître, des enfants et des femmes) ont été exposées à une irradiation à la fois externe et interne. Cette différence implique un niveau de risque sanitaire potentiellement plus important ». ([476])
La gravité des conséquences sanitaires susceptibles d’en résulter n’a, hélas, pas pu être efficacement appréhendée par les pouvoirs publics nationaux et locaux, en raison d’une pluralité d’obstacles ayant entravé la détection et le recensement des pathologies potentiellement radio-induites.
b. Les obstacles entravant le dépistage et le recensement des pathologies potentiellement radio-induites
La conduite des essais, leur préparation, leur déroulement : autant d’événements qui ont chacun, par leurs imprécisions ou leurs manques, contribué à engendrer un certain nombre de dommages, notamment sanitaires. Mais, pis, il ne faut pas oublier que le suivi médical des vétérans du CEP et, plus généralement, de la population polynésienne à l’issue des essais nucléaires fait apparaître plusieurs défauts qui ont cependant été partiellement corrigés au cours des dernières années.
i. Le suivi médical des anciens personnels du CEP et de leurs familles en Hexagone
Si les vétérans du CEP ont bénéficié d’un suivi médical « classique », la mise en place d’une véritable surveillance radiobiologique, spécifiquement centrée sur l’évaluation des expositions interne et externe aux rayonnements ionisants, s’est révélée beaucoup plus complexe. Ce suivi apparaît, de surcroît, tout à fait lacunaire en ce qui concerne les autres membres du personnel et les familles ayant séjourné en Polynésie durant la période d’activité du CEP. Outre les incertitudes entourant le contrôle dosimétrique précédemment analysées, le suivi radiobiologique des vétérans se révèle limité voire inexistant, selon Me Cécile Labrunie, avocate de l’AVEN : « S’agissant des affaires dont j’ai à connaître, ces dossiers sont totalement inexistants sur la période du Sahara, et anecdotiques pour la période de la Polynésie […] Les examens de surveillance de contamination interne pouvaient exister en début et parfois en fin de campagne, mais il n’y avait rien entre les deux. Enfin, les analyses des selles et des urines, qui sont les plus probantes car elles permettent de révéler la présence de tel ou tel radionucléide, sont quant à elles inexistantes ; à l’exception, parfois, de celles qui ont pu être effectuées pour des civils salariés ». ([477])
S’il reconnaît avoir fait l’objet d’un suivi radiologique consécutif à sa participation aux missions du CEP, Christian Percevault explique la dimension particulièrement lacunaire de cette surveillance : « À l’époque, nous ne subissions pas les examens médicaux que nous aurions dû passer. Nous aurions dû subir des analyses d’urine et de selles afin d’identifier les contaminants internes que nous avions réellement reçus […] Lors de mon premier passage au SMSR, en 1966, l’identification et la recherche des produits radioactifs étaient encore en phase d’expérimentation. Le corps médical, à cette époque, manquait de compétences, de moyens et de ressources humaines pour effectuer ces recherches ». ([478])
Les difficultés rencontrées ne permettent pas d’objectiver la réalité des contaminations subies par les vétérans, en l’absence d’examens anthropogammamétriques et radiotoxicologiques : « […] pendant les essais aériens, très peu d’entre nous avaient bénéficié de ces examens. Par conséquent, peu d’entre nous peuvent aujourd’hui prouver avoir subi une contamination interne. Nos livrets de suivi radiologique sont tronqués, car nous n’avons pas subi les examens adéquats ». ([479])
Dans la même perspective, Me Cécile Labrunie ne peut que déplorer l’absence de contrôles médicaux approfondis en la matière : « Le problème est que le plus souvent, cette surveillance individuelle n’a pas été mise en place ». ([480])
Jean-Luc Moreau a confirmé pour sa part l’absence de tout suivi médical spécifique, à l’exception des dispositifs mis en place en faveur des seuls vétérans ultérieurement missionnés au sein de sous-marins : « Les médecins des unités n’étaient pas en mesure d’effectuer un suivi médical adapté pour les marins ayant subi des agressions nucléaires liées à l’expérimentation. La plupart de mes camarades, une fois revenus en métropole, ont été affectés sur des bateaux de surface, dans diverses unités, où ils n’étaient pas classés comme personnels directement affectés. Dans leur carrière, ils n’ont donc jamais subi de contrôle lié à une éventuelle contamination et irradiation. Seuls les personnels affectés aux sous-marins ont bénéficié d’un contrôle spécifique ». ([481])
Pour autant, tous les vétérans du CEP n’ont pas été logés à la même enseigne. Ainsi, un vétéran rencontré en Polynésie a pu nous dire : « J’ai eu un suivi médical assuré par le Commissariat à l’énergie atomique (…) Je ne me suis jamais senti en manque de sécurité. » ([482]), attestant de fait l’idée que le suivi médical des personnels exposés à des tirs nucléaires avait pu être réel et sérieusement effectué. De son côté, Michel Cariou mentionne également l’existence d’un traitement de faveur au profit des membres du CEA, fût-ce de manière implicite : « (…) j’ai bénéficié de cette surveillance parce que j’étais un professionnel qui avait sous ses ordres des techniciens du CEA. J’étais en quelque sorte « privilégié », je disposais des mêmes diplômes que les techniciens du CEA. Mais combien de personnes ont été contaminées sans avoir pu bénéficier de cette vérification ? En résumé, les participants sur place à Moruroa ont fait l’objet d’une surveillance médicale toute relative. Imaginez ce qu’il en a été des populations locales ! » ([483])
Par ailleurs, les éventuelles conséquences sanitaires des essais nucléaires semblent d’autant plus délicates à identifier que les vétérans eux-mêmes, à l’instar de Jean-Luc Moreau, éprouvent d’importantes difficultés à accéder à leurs propres bilans radiologiques : « Je n’ai jamais été informé de la dose enregistrée sur mon dosimètre, ni des résultats des examens biologiques […] La plupart des vétérans ignorent s’ils ont été irradiés ou contaminés. Ils n’ont pas été informés des résultats des examens qu’ils ont subis. Plusieurs décennies plus tard, lorsque la maladie se manifeste, ils se trouvent dans l’incapacité de fournir cette preuve. Lorsqu’on fume, on le sait. Lorsqu’on est irradié, on ne le sait pas. Je considère que les médecins militaires en charge du suivi médical des vétérans ont été plus militaires que médecins, jugement certes sévère que je maintiens néanmoins […] La culture du secret était totale. À titre personnel, je n’avais aucune connaissance de l’existence d’un quelconque dossier médical me concernant ». ([484])
Face à ces obstacles, le cadre réglementaire a évolué grâce à l’entrée en vigueur du décret n° 2013-513 du 18 juin 2013 qui ouvre droit à une surveillance post-professionnelle, à titre préventif, en faveur des anciens militaires exposés à un agent cancérigène au cours de leur carrière, sur la base d’une attestation d’exposition ou de tout document qui en tient lieu. Respectivement dix et quatre ans après l’ouverture de ces mêmes droits à l’attention des ouvriers de l’État puis de tout agent public ayant été exposés à ces risques, cette extension du suivi médical constitue une avancée salutaire.
Néanmoins, la mise en œuvre de cette mesure de bon sens tarde à se concrétiser en pratique, ainsi que le dénonce Jean-Luc Sans : « Nous avons fait campagne auprès des médecins pour les informer de cette disposition, et auprès des caisses primaires d’assurance maladie (CPAM) pour qu’elle soit réellement appliquée. Or les situations sont disparates : à titre d’exemple, la CPAM du Finistère accorde ce suivi, tandis que celle du Morbihan le refuse. L’on nous renvoie régulièrement vers le ministère des armées ». ([485])
Rien ne saurait justifier ces fractures territoriales, dénoncées depuis longtemps ([486]), qui fragilisent l’effectivité de cette mesure et nourrissent l’incompréhension des anciens militaires du CEP. Le bénéfice de ce suivi médical ne doit pas dépendre de considérations géographiques ineptes, au risque d’aboutir à un accès à géométrie variable. Il convient donc de garantir la bonne application de cette surveillance post-professionnelle pour l’ensemble des personnels, quel que soit leur lieu de résidence.
Recommandation n° 5 : Permettre et garantir l’accès uniforme de tous les vétérans du CEP au suivi médical post-professionnel indépendamment de leur lieu de résidence, conformément aux dispositions du décret n° 2013-513 du 18 juin 2013 relatif à la surveillance médicale postprofessionnelle des militaires exposés à des agents cancérogènes, mutagènes ou toxiques pour la reproduction.
Recommandation n° 6 : Prendre des décrets analogues au décret n° 2013-513 du 18 juin 2013 afin de garantir cet accès à l’ensemble des anciens travailleurs du CEA-CEP et de ses sous-traitants, ainsi qu’aux membres des familles de ces vétérans et de ces anciens travailleurs.
Au-delà des vétérans et anciens travailleurs du CEP résidant en métropole, le renforcement de l’effort de prévention et du suivi médical apparaît nécessaire, notamment en Polynésie française. Patrice Bouveret, co-fondateur de l’Observatoire des armements, considère que si cet accompagnement « n’efface ni les maladies ni l’impact sur les personnes, cela pourrait réduire le ressenti individuel et offrir une reconnaissance concrète et pratique, au-delà des simples discours ». ([487])
Désormais accompli par le Centre médical de suivi (CMS) créé à Papeete en août 2007, ce travail de surveillance médicale doit s’intensifier, dans le sillage des progrès substantiels réalisés en la matière au cours des dernières années.
ii. Le suivi médical des personnels et de la population en Polynésie française
Conformément aux dispositions prévues par le statut du 12 juillet 1977 ([488]), les pouvoirs publics polynésiens sont compétents en matière de santé publique, à l’exception des atolls de Moruroa et de Fangataufa dont la gestion relève encore aujourd’hui de l’État, « y compris dans le domaine de la santé » ([489]), selon le professeur de droit public Hervé Raimana Lallemant.
En décembre 1980, près de six ans après la fin des essais atmosphériques, la création d’un registre des cancers polynésiens est décidée par le médecin général François Chastel, directeur de la santé publique en Polynésie française ([490]). Le registre est officiellement créé grâce à la délibération de l’assemblée territoriale du 30 mai 1985 imposant à tous les médecins en Polynésie de déclarer les cas de cancers portés à leur connaissance. ([491])
L’absence de données relatives à l’incidence, au nombre et au type de cancers recensés en Polynésie entre le début de la campagne de tirs atmosphériques et le milieu des années 1980 suscite de véritables interrogations quant à la volonté de taire, voire de dissimuler, des statistiques susceptibles de compromettre l’armée et la campagne d’essais nucléaires ([492]). Le Père Auguste Uebe-Carlson déplore cet état de fait : « Pour les années 1966 à 1984, nous n’avons pas de données, ni à la CPS ([493]), ni ailleurs dans le pays. Les seuls que nous soupçonnons de détenir des données précises sur l’état sanitaire des Polynésiens sont les militaires […] » ([494]). Il accuse ainsi les pouvoirs publics de s’être affranchis des règles de transparence pour camoufler une vérité jugée encombrante : « Qui peut croire que de tels registres n’aient pas existé avec 193 essais nucléaires ? Personne ».
Aussi regrettable soit-il, le manque d’informations en la matière peut néanmoins s’expliquer, selon le docteur Patrice Baert, par la mise en place relativement récente de registres de cancers dans l’ensemble des territoires hexagonaux et ultra-marins : « Cet apparent déficit de données concernant les cancers dans une région exposée à des retombées d’essais nucléaires atmosphériques peut a priori paraître surprenant et pour certains particulièrement suspect. Pourtant, il convient de rappeler qu’en France, il n’existe pas de registre national des cancers et les premiers registres départementaux ne sont apparus qu’à partir de 1975 (Bas-Rhin 1975, Doubs et Calvados 1976, Isère 1978), celui de Nouvelle-Calédonie ayant été créé en 1977. La surveillance des cancers français repose donc encore aujourd’hui sur le réseau des registres départementaux couvrant uniquement 24 % de la population française. Ainsi la création d’un fichier des cancers polynésiens fin 1980, officialisée cinq ans plus tard pour permettre une meilleure exhaustivité, était contemporaine de l’émergence d’un système global de surveillance des cancers en France et dans le Pacifique Sud […] ». ([495])
Votre rapporteure souhaite rappeler qu’aucune région hexagonale ou ultramarine autre que la Polynésie française n’a été le théâtre d’explosions nucléaires.
Si le reporting des cas de cancers s’est avéré laborieux jusqu’au début des années 1990, la précision et la complétude du registre se sont progressivement améliorées par la suite, bien que celui-ci a récemment fait l’objet de critiques sévères.
Publié en novembre 2018, le rapport de la commission présidée par la sénatrice Tetuanui rappelle alors l’intérêt, les lacunes et les pistes d’amélioration du registre des cancers en Polynésie.
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Intérêt, lacunes et pistes d’amélioration du registre des cancers en Polynésie selon le rapport de la commission Les registres sont des organismes dédiés à la surveillance épidémiologique de certaines pathologies. Par un recensement qui doit être exhaustif et par un enregistrement qui répond à des règles strictes de collecte d’informations et de codage de ces informations, ils sont à même de produire des données d’incidence des pathologies qui permettent des comparaisons dans le temps (afin de savoir quelle est l’évolution de ces pathologies) ou dans l’espace (afin de savoir si elles sont plus ou moins fréquentes qu’ailleurs). En plus de leur place dans la surveillance, le fait qu’ils disposent d’un enregistrement exhaustif dans la population facilite la mise en place de recherches en permettant le repérage des cas ou de valider rapidement des hypothèses grâce aux données dont ils disposent. C’est pourquoi les textes français en matière de registres épidémiologiques recommandent qu’ils collaborent avec les chercheurs lors de la mise en place d’études, notamment en mettant à disposition leur base de données. Le registre des cancers de la Polynésie française est opérationnel depuis 1985. Son exhaustivité était nettement insuffisante initialement (50 % avant 1990) puis s’est améliorée ensuite (90 % après 1990). Le registre a obtenu la qualification par le comité national des registres pour la période 1998-2002 mais n’a pas été requalifié en 2003. Depuis, le registre n’est plus évalué et a eu régulièrement des problèmes d’accès aux sources d’information, nuisant à son exhaustivité. Le plan cancer 2018-2022 de la Polynésie française place la remise en route et la requalification du registre comme un axe prioritaire et la commission a pu constater que le registre de Polynésie réalise actuellement une mise à jour des données pour la période 2010-2014. L’organisation sanitaire de la Polynésie française est globalement favorable à l’enregistrement des cancers. En effet, les soins dans le domaine de la cancérologie sont centralisés sur Papeete et les patients pris en charge à l’extérieur de la Polynésie lors d’évacuations sanitaires sont bien identifiés par la caisse d’assurance maladie. Le défaut d’exhaustivité constaté précédemment résulte d’un défaut de collaboration entre différentes institutions ayant conduit à un blocage dans la transmission des informations. Nous soulignons donc la nécessité d’une amélioration des échanges d’informations […] Dans le contexte très particulier de la Polynésie française et de l’exposition aux rayonnements ionisants, il serait souhaitable que le registre puisse disposer d’informations nominatives ciblées sur cette exposition afin d’enrichir la base de données de cette information. Pour répondre à cet objectif, la commission recommande que le registre puisse accéder à la liste des personnes de Polynésie française ayant travaillé pour les essais, que ce soit les personnes ayant travaillé pour les organismes publics impliqués directement (qui pourraient notamment être mis à disposition par le département de suivi des centres d’expérimentations nucléaires) mais aussi pour les entreprises sous-traitantes qui ont cotisé auprès de la caisse de prévoyance sociale (CPS) depuis 1968.. |
Source : rapport de la commission de l’article 113 de la loi du 28 février 2017, novembre 2018, pp. 49 et 50
Cette recommandation de 2018 concernant la perfectibilité du registre du cancer semble encore d’actualité. Lors d’une audition privée de la rapporteure avec un ancien directeur territorial de la Santé de la Polynésie française, effectuée le 9 janvier 2024, ce dernier a déclaré : « Aujourd’hui le registre de la Polynésie française est un registre descriptif, pas analytique ou étiologique. Il donne la maladie, mais pas la cause, l’origine, de la maladie. Ce qui manque, c’est qu’il n’y a aucune donnée recensée avant 1984 ([496]). Et il ne faut pas oublier que la médecine est gérée ici, dans les faits, jusqu’en 1995, par des médecins militaires (bien qu’un directeur de la Santé civil ait été nommé en 1984, mais ses collaborateurs étaient des médecins militaires). »
Dans son rapport publié en 2020, l’INSERM formule des critiques similaires quant à la fiabilité du registre polynésien :
« Il est indispensable que la Polynésie française se dote d’un état des lieux exhaustif, fiable et pérenne du nombre de cas de cancer de ses résidents, avec une description spatiale et temporelle précise par localisation de cancer. Le registre des cancers doit donc rapidement ré-obtenir puis maintenir au cours du temps sa qualification auprès des instances nationales (telles que le Comité d’évaluation des registres). Cela suppose qu’il puisse avoir accès à toutes les sources de données existantes pour permettre des notifications exhaustives des cas et leur confirmation histologique ([497]), et qu’il dispose des ressources humaines suffisantes, associant médecins épidémiologistes, enquêteurs, data-managers et statisticiens ». ([498])
La prise en compte rapide de ces critiques par les pouvoirs publics polynésiens a permis d’améliorer l’exhaustivité et la précision du registre. Selon le docteur Julien Pontis, médecin-chef du CMS, « la tenue de ce registre n’est [aujourd’hui] plus critiquable et correspond aux standards internationaux » ([499]). La création en novembre 2021 de l’Institut du Cancer de Polynésie française (ICPF) a permis de mettre à niveau le registre en garantissant la fiabilité des données médicales qu’il contient, ce que Florent de Vathaire a salué lors de son audition : « Je tiens […] à féliciter le nouveau gouvernement polynésien pour avoir appliqué les recommandations du rapport de l’INSERM concernant l’indépendance du registre des cancers, auparavant situé dans les locaux du ministère de la santé en Polynésie française. C’est un progrès considérable qui augmentera la crédibilité des chiffres, en dehors de toute pression politique ». ([500])
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Présentation de l’ICPF et principales missions Créé en juillet 2021, l’ICPF a, selon les termes de l’arrêté portant sa création, pour objectif « d’être un centre référent expert dans le domaine du cancer en Polynésie française, notamment en observant la maladie, en améliorant la prise en charge globale des malades atteints de cancers au plus près de leur domicile, en développant la recherche, l’enseignement et la formation, ainsi qu’en mutualisant les moyens techniques et en coordonnant les acteurs publics et privés impliqués dans la lutte contre le cancer en Polynésie française ». L’ICPF a réellement débuté son activité en 2022. Le cancer représente la première cause de mortalité chez la femme polynésienne, la deuxième chez l’homme et il est marqué par un parcours de soins complexe, notamment en raison de l’éloignement des îles. L’ICPF vise à offrir une prise en charge spécifique et adaptée au contexte polynésien. L’ICPF dispose de vingt-cinq agents regroupés au sein de cinq pôles. Le premier est le registre des cancers, qui était auparavant géré par la direction de la santé jusqu’en 2022 et la création de l’Institut. L’ICPF coopère avec l’Institut national du cancer (Inca) afin de mettre en place la politique publique de dépistage des cancers en Polynésie. Il existe actuellement un dépistage réalisé pour le cancer du sein par mammographie, réalisé tous les deux ans pour les femmes de 50 à 74 ans. Le cancer du sein représente en effet le premier cancer en Polynésie française avec environ 160 nouveaux cas par an, et la première cause de mortalité chez la femme et par cancer en Polynésie. Le deuxième programme de dépistage concerne le cancer du col de l’utérus par frottis, qui est réalisé tous les trois ans chez toutes les femmes de 25 à 65 ans. Ces deux programmes permettent la prise en charge des examens de dépistage à 100 % et des campagnes d’amélioration du dépistage puisque seulement 40 % des femmes éligibles sont dépistées. Les missions de l’ICPF portent également sur la coordination du soin et l’amélioration du parcours de soins compte tenu des difficultés liées au contexte local. Pour le moment, le centre hospitalier prend quasi-exclusivement en charge les patients atteints de cancer, quelques-uns étant traités dans le privé. Nous innovons en nous appuyant aussi sur des programmes portés par Unicancer, comme le « patient partenaire » permettant aux patients diagnostiqués de discuter avec d’autres patients et de leur donner des informations, mais aussi en coordonnant les chimiothérapies qui peuvent être prises par voie orale, à domicile. L’ICPF travaille aussi en partenariat avec des acteurs privés (médecins et cliniques), mais aussi avec les associations de patients, qui font partie du conseil d’administration de l’ICPF, dans une approche de concertation et de co-construction. |
Source : compte rendu n° 11 de l’audition de Teanini TEMATAHOTOA, 12 février 2025
Les efforts conjugués de l’ICPF, de la direction de la santé de la Polynésie française et du CMS ont considérablement renforcé l’efficacité de la surveillance médicale des pathologies cancéreuses en Polynésie française, en favorisant leur dépistage et leur recensement.
À ce titre, le rôle qu’exerce le CMS apparaît essentiel depuis sa création en août 2007 sous la double impulsion du Comité de liaison interministériel de suivi des essais nucléaires français (CCSEN) mis en place en 2003 et du rapport d’enquête de l’Assemblée de Polynésie française publié en 2006. Lors de son audition, le médecin-chef Julien Pontis a présenté les missions et l’action que mène le CMS au contact quotidien de la population polynésienne.
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L’action menée par le CMS auprès de la population polynésienne Basé à Papeete, le CMS fut créé le 30 août 2007. Son fonctionnement est régi par la convention État-Polynésie française n° 161-07 du 30 août 2007 relative au suivi sanitaire des anciens travailleurs civils et militaires du CEP et des populations vivant ou ayant vécu à proximité de sites d’expérimentation nucléaire. Cette convention décrit les missions du CMS. Il s’agit de « proposer aux anciens travailleurs civils du CEP et aux populations civiles vivant actuellement dans les communes de Tureia, Reao, de Pukarua et de Gambier, ainsi que celles qui y résidaient entre 1966 et 1974, un bilan de santé individuel gratuit afin de répondre aux inquiétudes sur l’éventuelle présence, dans ces populations, de pathologies susceptibles d’avoir été causées par l’exposition à des retombées radioactives consécutives aux essais nucléaires ». En pratique, la population bénéficiaire du CMS est donc divisée en trois groupes. Le CMS doit ainsi suivre les vétérans civils et militaires du CEP durant la période 1966-1998, soit environ 10 000 personnes ; les habitants des communes de Tureia, des Gambier, de Reao et de Pukarua, entre 1966 et 1974 (période des essais atmosphériques), soit environ 700 personnes et enfin les personnes ayant leur résidence principale actuelle dans ces communes, soit 2 373 personnes selon le recensement de 2022, y compris celles nées après les essais atmosphériques. Les besoins médicaux pour ce dernier groupe étaient importants lors de la création du CMS et sont aujourd’hui comblés par les médecins de la subdivision santé des Tuamotu-Gambier. Une équipe se rend en moyenne une à deux fois par mois à l’hôpital de Taravao pour se rapprocher des vétérans de la presqu’île. En outre, l’immense majorité des Polynésiens retournent, pour leur retraite et leurs vieux jours, dans leurs îles de naissance. Il est donc rapidement apparu comme indispensable d’étendre les missions du CMS vers les autres îles des cinq archipels. L’État met à disposition quatre personnes présentes affectées exclusivement au CMS : deux médecins, une infirmière et un secrétaire médical, et en assume le coût. Ainsi, le matériel médical, les consommables médicaux et les moyens informatiques, mais aussi les déplacements et les missions dans les îles sont pris en charge par l’État. Les locaux, les coûts d’infrastructure de l’infirmerie de Papeete et les éventuels personnels de renfort sont pris en charge par la direction de la santé de Polynésie. Le CMS relève pour ces missions de l’autorité de la direction de la santé polynésienne (DSP). À ce titre, il rend compte régulièrement de ses travaux à la directrice de la santé, par l’intermédiaire de rapports mensuels et annuels d’activité. Après dix-huit ans d’existence, le CMS suit aujourd’hui 3 340 patients au total, répartis en 2 693 anciens travailleurs et 647 habitants des quatre îles précédemment citées, dont 502 étaient nés avant ou pendant la période des essais aériens. La moyenne d’âge de la cohorte est de 69 ans. En 2024, le CMS a réalisé près de 1 000 visites de suivi soit presque autant qu’en 2023 alors qu’une grande partie de son activité a été consacrée à l’informatisation des dossiers « papiers » dans le nouveau « dossier patient informatisé » de la DSP. Pour aller à la rencontre de ces patients, le CMS a effectué dix-neuf missions dans les cinq archipels et visité vingt-trois îles et atolls ; 76 % de son activité de suivi a lieu lors de ces missions. |
Source : compte rendu de l’audition de Julien PONTIS, 12 février 2025.
Malgré une activité croissante, le CMS se heurte encore à un défaut de visibilité et à un manque de moyens. Ces difficultés l’empêchent d’accomplir pleinement ses missions à l’égard des 7 000 à 8 000 personnes encore susceptibles de faire l’objet d’un suivi médical, ce qui n’est le cas que pour 3 340 d’entre elles à ce jour ([501]). Une enquête récemment réalisée au sein du service de gastro-entérologie du centre hospitalier de la Polynésie française (CHPF) a ainsi « permis de révéler que certains des malades qui y sont soignés pour le cancer du côlon ou le cancer du foie ne savaient pas qu’ils avaient le droit à un suivi médical gratuit auprès du CMS, alors même qu’il s’agissait d’anciens travailleurs CEP ». ([502])
À la lumière de la sensibilité des enjeux sanitaires dont découle la nécessité de garantir une prise en charge optimale des pathologies cancéreuses en Polynésie française ([503]), il semble donc indispensable d’accroître la médiatisation de l’action du CMS mais surtout de croiser sa base de données, en particulier sur les anciens travailleurs de Moruroa avec la base de données de l’ICPF comportant la liste des cancers avérés en Polynésie française afin de conduire une étude épidémiologique ciblée sur la population qui ressortirait de cette base ([504]). Il s’agit aussi de renforcer les moyens humains et financiers dont il dispose pour remplir efficacement son rôle, conformément aux objectifs que lui assigne la convention État – Pays.
Recommandation n° 7 : Accélérer, par une convention si nécessaire, le croisement des données détenues par l’Institut du Cancer de la Polynésie française (ICPF) et du Centre médical de suivi des anciens travailleurs du CEP (CMS) dans le cadre du prochain « Plan Cancer » que la Polynésie française adoptera.
Malgré les réels progrès de la surveillance médicale constatés en Polynésie, l’analyse de la situation sanitaire s’agissant du recensement des pathologies cancéreuses demeure complexe à ce jour. Florent de Vathaire souligne ainsi qu’il « est très difficile de savoir ce qui se passe en Polynésie française. Les derniers chiffres du registre d’incidence des cancers en Polynésie, qui sont publics, indiquent plutôt une baisse de l’incidence des cancers de la thyroïde, désormais comparable à celle des États-Unis. Affirmer qu’il existe une augmentation globale de l’incidence des cancers en Polynésie française est, pour l’instant, incertain et probablement incorrect ». ([505])
La difficulté d’appréhender l’évolution des cas de cancers au sein de la population polynésienne se double de débats légitimes quant à leur éventuelle origine radio-induite, ce qui interroge directement les conséquences sanitaires des retombées radioactives liées aux essais nucléaires.
B. Les controverses entourant les effets des retombées radioactives sur le développement des maladies radio-induites
Les études scientifiques contemporaines ne permettent pas de démontrer avec certitude l’existence d’un lien de causalité entre l’exposition à la radioactivité et l’apparition de cancers. Ces difficultés complexifient l’évaluation des conséquences sanitaires des essais nucléaires menés en Polynésie française. À rebours des multiples témoignages portés à la connaissance de la commission d’enquête, les études médicales disponibles, bien qu’attestant d’un âge d’incidence de 10 ans moindre par rapport à l’Hexagone, ne montrent pas un surcroît de morbidité ([506]) ou de mortalité ([507]) des vétérans du CEP et de la population polynésienne dû aux effets des rayonnements ionisants, ni leurs possibles effets transgénérationnels.
1. L’impossibilité de prouver une causalité entre l’exposition à de faibles doses de rayonnements ionisants et l’apparition de pathologies potentiellement radio-induites
En l’état des connaissances scientifiques, l’évaluation des risques sanitaires provoqués par les retombées radioactives apparaît imprécise, tant au regard de la pluralité de causes susceptibles d’engendrer des pathologies cancéreuses que de la délicate prise en compte de facteurs spécifiquement liés à un environnement ou à une population donnée.
a. L’appréhension complexe des risques sanitaires inhérents à la radioactivité
Selon l’ASNR, la relation entre l’exposition aux rayonnements ionisants et l’apparition d’une pathologie cancéreuse prend la forme d’une « droite linéaire sans seuil ». En d’autres termes, plus l’exposition est forte, plus les risques de développer un cancer augmentent, sans qu’il ne soit possible de quantifier précisément cette probabilité. Si le seuil de 100 mSv par an est aujourd’hui retenu pour déterminer les doses susceptibles de donner lieu à des effets cancérigènes avérés, il n’existerait pas de seuil d’innocuité en dessous duquel le risque cancérigène serait nul. Face à ces incertitudes, des limites réglementaires d’exposition et des ordres de grandeur applicables à divers examens radiologiques ont été progressivement définis par les pouvoirs publics.
Limites réglementaires et ordres de grandeur applicables à l’exposition des travailleurs et du public aux rayonnements ionisants en millisievert
Source : ASNR, https://www.irsn.fr/savoir-comprendre/sante/consequences-rayonnements-ionisants
L’ASNR confirme ainsi que « les connaissances scientifiques actuelles ne permettent pas de déterminer un seuil, ni de rejeter son existence avec certitude en dessous de quelques dizaines de mSv ». ([508])
L’INSERM partage cette analyse : « Quels que soient les types de cancer radio-induits, les études épidémiologiques récentes suggèrent une relation dose-réponse sans seuil. Si l’on retient cette hypothèse, toute dose, même minime, est porteuse d’excès de risque. Les recommandations de gestion du risque radiologique par la Commission internationale de protection radiologique sont fondées sur ce principe. Le jeune âge à l’irradiation majore le risque de cancer » ([509]).
Bien que débattue à l’échelle internationale ([510]), l’absence de seuil d’innocuité a encore été rappelée par l’IRSN dans une étude publiée à l’automne 2023 qui considère que « les résultats actuels, en radiobiologie ou en épidémiologie, ne démontrent pas l’existence d’un seuil de dose en dessous duquel le risque de cancer associé aux rayonnements serait nul. Des incertitudes persistent mais un tel seuil de dose, s’il existe, ne pourrait être supérieur à quelques dizaines de milligray ([511]) ». ([512]) Jean Christophe Niel, alors directeur général de l’IRSN, décrit la difficulté qu’éprouve actuellement la recherche scientifique à objectiver la relation de causalité entre la dose reçue et la pathologie ultérieurement développée : « L’outil épidémiologique – regarder, de façon très contrôlée, un groupe de personnes pour essayer d’établir un lien entre la dose qu’elles reçoivent et les pathologies qu’elles développent – a du mal à faire la démonstration d’un effet si la dose est faible. Cela ne veut pas dire qu’il n’y a pas d’effet : ce n’est pas parce qu’on ne le voit pas qu’il n’existe pas. En revanche, on peut dire qu’il est faible (…) Le système de gestion international est fondé sur cette idée que plus la dose est faible, plus l’effet l’est aussi, mais que toute dose engendre effet ».
Ce consensus scientifique implique que des doses annuelles considérées par l’ASNR comme « faibles » (c’est-à-dire inférieures à plusieurs dizaines de millisieverts) et a fortiori « très faibles » (c’est-à-dire de l’ordre de quelques millisieverts) « ne permettent pas à ce jour de détecter une augmentation du risque de cancer ». ([513])
Conformément au principe d’une droite linéaire sans seuil, l’ASNR estime qu’un calcul de « probabilité de causalité » peut être réalisé : « (…) en utilisant les taux de base de cancer de la population française métropolitaine, on peut conclure que la grande majorité (plus de 99 %) des cancers survenant dans une population exposée à une dose de l’ordre de 1 mSv n’est pas attribuable à l’exposition aux rayonnements ionisants ». ([514])
Dominique Laurier, adjoint au directeur de la santé de ce qui était alors l’IRSN, estime que le risque cancérigène répond à une logique de progressivité, tout en nuançant cette affirmation s’agissant des faibles doses : « […] on ne peut pas l’observer dans des études épidémiologiques pour des doses qui sont très faibles. On ne peut pas aujourd’hui confirmer ce fait, on suppose que c’est le cas ». ([515])
Les études menées par l’INSERM sur l’apparition de cancers de la thyroïde à la suite des retombées radioactives dues aux essais nucléaires en Polynésie française sont parvenues à démontrer cette relation causale, ainsi que le confirme le professeur Florent de Vathaire : « Notre première étude a conclu à un rôle faible, mais significatif des retombées nucléaires dans le risque d’apparition de cancer de la thyroïde. Nous avons communiqué ces résultats en 2006 et publié l’article correspondant en 2010. Plus tard, à notre demande, l’Académie des sciences a obtenu le déclassement des rapports originaux des services internes de radioprotection, à la suite duquel nous avons mené une nouvelle étude, en procédant à une seconde dosimétrie de la première étude en en améliorant considérablement la méthode, cette fois à partir des données brutes. Les résultats ont été publiés dans le JAMA Network Open, confirmant ainsi notre premier constat, à savoir un nombre faible, mais significatif de cancers de la thyroïde attribuables aux essais nucléaires ». ([516])
En outre, la question d’un lien, certes encore à l’étude, entre l’exposition aux rayonnements ionisants et le développement de maladies cardiovasculaires a déjà pu être identifiée par la littérature scientifique selon l’INSERM :
« Des études portant sur des populations diverses ([517]) concluent à un risque de maladie cardiovasculaire associé à l’exposition aux radiations ionisantes […] L’association entre l’exposition aux radiations ionisantes et les maladies cardiovasculaires est moins bien établie que pour le cancer car les mécanismes biologiques ne sont pas encore bien compris, en particulier pour les faibles doses.
« Dans les cohortes précitées, il existe une association entre les faibles doses et les faibles débits de doses de rayonnements ionisants et le risque de cardiopathie ischémique ([518]). Pour les autres atteintes cardiovasculaires (telles que l’accident vasculaire cérébral), l’association est moins certaine.
« Les estimations d’excès de risque de décès suite à l’exposition aux rayonnements ionisants pour les maladies cardiovasculaires sont très voisines de celles obtenues pour les cancers. Les données disponibles à l’heure actuelle ne permettent pas de trancher quant à l’existence ou non d’un seuil pour la survenue des maladies cardiovasculaires ». ([519])
Les progrès de la radioprotection depuis le milieu du XXème siècle ont permis d’objectiver la hausse du risque de développer un cancer dès lors que l’exposition à des rayonnements ionisants est évaluée à au moins 100 mSv par an, comme a également pu le souligner Dominique Laurier : « […] on peut aujourd’hui démontrer une augmentation du risque de certains cancers à des niveaux d’exposition de l’ordre de 100 millisieverts […] Ce seuil de 100 millisieverts est issu d’une sorte de guide international qui hiérarchise les différents niveaux d’exposition. On considère qu’au-delà de 1 gray ([520]) la personne a absorbé une forte dose, liée soit à une exposition accidentelle, soit à une irradiation thérapeutique destinée à tuer des cellules ». ([521])
L’ASNR précise que ces avancées scientifiques ont conduit l’ensemble des pouvoirs publics à abaisser les limites réglementaires d’exposition applicables aux travailleurs et au public, dans un objectif de prévention des risques sanitaires :
« Dans les années 1950, seuls les effets des expositions à de fortes doses étaient connus et la radioprotection portait uniquement sur l’exposition des travailleurs (personnels médicaux essentiellement). L’élargissement des recommandations de radioprotection au public est apparu en 1954. À cette date, les niveaux de dose admissible recommandés étaient de l’ordre de 150 mSv par an pour les travailleurs et de 15 mSv par an pour le public. En 1966, l’existence d’un risque de cancer induit par les rayonnements ionisants n’était démontrée que pour des doses supérieures à 1 000 mSv.
« Néanmoins, dans un but de protection, la Commission internationale de Protection Radiologique (CIPR) a introduit la notion de modèle linéaire sans seuil, supposant une persistance du risque à des doses plus faibles, proportionnellement à la dose reçue. À cette date, les limites de dose recommandées en radioprotection étaient de 50 mSv par an pour les travailleurs et de 5 mSv par an pour le public. Au début des années 1990, l’existence d’un risque de cancer induit par les rayonnements ionisants est reconnue pour des niveaux de doses de quelques centaines de mSv. En 1991, les limites de dose recommandées par la CIPR ont été abaissées à 20 mSv par an pour les travailleurs et à 1 mSv par an pour le public ». ([522])
Outre les incertitudes persistantes relatives aux conséquences de l’exposition aux rayonnements ionisants (dès lors que celle-ci n’excède pas plusieurs dizaines de mSv par an), l’origine radio-induite des cancers demeure encore aujourd’hui extrêmement difficile, sinon impossible, à démontrer ou à écarter.
b. L’incapacité scientifique d’isoler et de quantifier l’incidence des différentes causes des cancers
À ce jour, la recherche médicale ne parvient pas à identifier la cause radio-induite d’une pathologie cancéreuse, en raison de la multiplicité des facteurs susceptibles de l’engendrer. Bruno Chareyron reconnaît en effet « l’extrême difficulté d’établir un lien direct entre une pathologie, même reconnue comme pouvant être radio-induite, et une exposition à la radioactivité. À l’échelle individuelle, la démonstration d’un lien s’avère pratiquement impossible ». ([523]) Si des progrès semblent envisageables, aucune avancée concrète n’a été obtenue en la matière, ce que précise Florent de Vathaire : « Tous les quatre à cinq ans, un espoir émerge quant à la découverte d’un biomarqueur pour les cancers radio-induits, mais il s’évanouit rapidement. Malgré de nombreuses publications dans des revues comme Science ou celle de l’Académie nationale des sciences aux États-Unis, à ce jour aucun marqueur ne permet de déterminer si un cancer quel qu’il soit est radio-induit. Actuellement, quelques espoirs reposent sur les miRNA (ou micro-ARN) dont on a entendu parler dans le contexte du covid. D’autres espoirs reposent sur l’épigénétique, mais ils concernent davantage les biomarqueurs d’exposition, indépendamment de la présence d’une pathologie ». ([524])
Cette incapacité à identifier le fondement radio-induit de la maladie contraste avec la possibilité de déterminer avec certitude la cause de pathologies provoquées par l’exposition à l’amiante. Comme le souligne le docteur Patrice Baert, « le cas de l’amiante n’est pas comparable, dans la mesure où le mésothéliome pleural, les plaques d’asbestose sont le signe d’une exposition à l’amiante : leur présence établit un lien direct avec l’exposition. Or […] il est impossible à ce jour de distinguer un cancer radio-induit d’un cancer qui ne l’est pas » ([525]). Les études récentes rappellent le caractère multifactoriel des cancers, dont 41 % ([526]) sont considérés comme ayant été causés par des facteurs de risques dits « modifiables » notamment liés au tabagisme, à l’alcool ou à l’alimentation. ([527])
Dans son rapport publié en 2020, l’INSERM précise que ces facteurs de risques n’épargnent pas la population polynésienne au regard de l’évolution de son mode de vie et de certains paramètres démographiques depuis les années 1960.
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L’exposition de la population polynésienne aux facteurs de risques cancérigènes La population de la Polynésie française a plus que triplé depuis les années 1960 et a beaucoup vieilli, passant d’un âge médian de 18 à 31 ans. Cette population reste pourtant jeune par rapport à celle de la métropole. Au fil des années, la natalité a nettement baissé, l’espérance de vie à la naissance a fortement augmenté mais reste inférieure à celle de la métropole, de la Réunion et de la Guadeloupe. La mortalité a beaucoup diminué jusque dans les années 1990, pour ensuite se stabiliser. Des modifications rapides du mode de vie ont notamment résulté de l’installation du CEP en 1962. Certains facteurs de risque de maladies chroniques directement associés aux modes de vie présentent un niveau élevé en Polynésie française. Il est estimé qu’environ 40 % des plus de 18 ans sont fumeurs. Ce pourcentage est supérieur chez les femmes et chez les jeunes. Par ailleurs, la prévalence du tabagisme a augmenté entre 1995 et 2010 et est plus élevée qu’en métropole ; comparée aux autres pays du Pacifique, cette prévalence est parmi les plus hautes pour les femmes. La consommation d’alcool, tout comme en France métropolitaine, est très importante, y compris chez les femmes. Elle est parmi les plus élevées de la zone Pacifique, tout en étant inférieure à celle de la Nouvelle-Calédonie. Une majorité des Polynésiens (59 %) ont un niveau élevé d’activité physique [...] l’alimentation traditionnelle a été rapidement remplacée par une alimentation importée et transformée, laquelle représentait 90 % de la nourriture disponible en 2009. La consommation d’aliments gras et de protéines animales a beaucoup augmenté, tandis que les Polynésiens consomment assez peu de fruits et légumes, en raison de leur faible disponibilité et de leur prix élevé. Le surpoids et l’obésité, notamment chez les enfants, constituent actuellement un problème de santé publique, même si le niveau atteint reste inférieur à celui des autres îles du Pacifique. |
Source : INSERM, Essais nucléaires et santé : conséquences en Polynésie française, synthèse et recommandations, 2020, pp. 9-10.
Teanini Tematahotoa, médecin et directrice de l’Institut du cancer de Polynésie française (ICPF) rappelle également la prévalence significative de ces facteurs de risques au sein de la population polynésienne : « Nous connaissons un très fort tabagisme, en particulier chez les femmes, induisant de très nombreux cancers du poumon. L’obésité est également un facteur de risque de cancer, notamment des cancers de l’utérus (nous avons le taux de ce type de cancers le plus important au monde). Il ne faut absolument pas nier le facteur de risque lié aux essais nucléaires, mais il importe de ne pas oublier les autres facteurs de risque, en particulier ceux sur lesquels nous pouvons agir […] Plus globalement, la tendance mondiale est celle d’une augmentation du nombre de cancers et la Polynésie française, pas plus qu’un autre territoire, n’est épargnée ». ([528])
Pour autant, l’impossibilité de prouver l’origine radio-induite d’un cancer suscite des frustrations compréhensibles parmi les malades et leurs proches, dès lors que les facteurs de risques modifiables n’ont vraisemblablement aucun lien avec l’apparition de la maladie. À titre illustratif, Me Thibaud Millet, avocat à Papeete, évoque ainsi le cas d’un membre de sa famille :
« Mon beau-père est décédé d’un cancer de la langue, qui survient en raison du contact de la langue avec une substance cancérogène, par exemple, l’alcool et le tabac. Dans un certificat médical, un médecin militaire avait estimé qu’il y avait de fortes probabilités que ce cancer soit lié à un contact avec des substances présentes dans le lagon, sachant que mon beau-père ne fumait pas ni ne consommait d’alcool ». ([529])
Si sa généralisation serait bien sûr abusive, cet exemple illustre cependant les doutes croissants exprimés par les Polynésiens sur la cause des cancers qui ont pu affecter une partie de la population depuis l’organisation des essais nucléaires. Par ailleurs, outre l’évidente plurifactorialité de ces pathologies, des interrogations émergent quant à la prise en compte de spécificités environnementales et génétiques propres aux îles et à la population polynésienne.
c. Le génome polynésien : un paramètre de la radio-sensibilité ?
Au-delà des facteurs de risques précités, l’apparition de cancers au sein d’une population peut également dépendre de spécificités qui lui sont propres et de caractéristiques liées à l’environnement dans lequel elle évolue.
D’une part, la radioactivité naturelle ([530]) des archipels polynésiens présente un niveau nettement plus faible que la moyenne constatée en France métropolitaine. Selon les données communiquées lors de son audition ([531]) par Géraldine Pina, médecin et commissaire au sein du collège de l’ASNR, l’exposition des Polynésiens à la radioactivité naturelle s’élève à 1,4 mSv par an, c’est-à-dire deux fois moins que celle observée sur le territoire hexagonal, qui est environ de 3 mSv par an.
Bruno Chareyron confirme l’ampleur de ces différences : « […] il est exact qu’en Polynésie française, notamment sur les atolls coralliens, le niveau de radioactivité naturelle est extrêmement faible comparé à celui mesuré en France métropolitaine, en particulier dans le Massif central ou en Bretagne. Le niveau de rayonnement tellurique y est par exemple dix fois plus faible que dans le Limousin ». ([532])
D’autre part, la radiosensibilité des Polynésiens, qui peut se définir comme la réception par les cellules et tissus d’un organisme de l’effet des rayonnements ionisants, suscite actuellement de véritables questionnements scientifiques, ainsi que le précise Florent de Vathaire : « Il existe effectivement une suspicion quant à l’existence d’une plus grande radiosensibilité de la population polynésienne en raison de certaines caractéristiques génétiques. Deux études sont en cours de réalisation sur ces données génétiques, l’une par l’Institut Pasteur et l’autre par la société américaine Variant Bio ([533]). Si ces données sont suffisamment détaillées, nous pourrions les utiliser pour qualifier la radiosensibilité des populations » ([534]). Ces études sont à l’état de projets.
Le professeur Florent de Vathaire esquisse plusieurs pistes relatives aux particularités génétiques de la population polynésienne susceptibles d’expliquer, le cas échéant, sa plus grande radiosensibilité : « Il existe chez les Polynésiens de nombreuses combinaisons génétiques que l’on ne retrouve dans aucune autre population (…) Il est important de noter que les mécanismes de sélection, qui opèrent de manière constante dans les autres populations, sont probablement moins marqués et il est possible que les Polynésiens soient davantage radiosensibles que la population générale ». ([535])
Les populations des archipels polynésiens se sont ainsi « développées à partir d’un petit nombre d’individus et malgré les nombreux métissages depuis 200 ans, elles conservent des combinaisons génétiques uniques. Même en y incluant les métis et les non-Polynésiens, cette population reste génétiquement distincte ». ([536])
Selon les affirmations de médecins militaires citées par le professeur Renaud Meltz lors de son audition, il en résulte une éventualité selon laquelle « les populations polynésiennes avaient des prédispositions génétiques à développer des cancers suite à l’exposition aux radionucléides ou à des rayonnements ionisants ». ([537])
Dès lors, la combinaison d’une faible radioactivité naturelle et d’une plus forte radiosensibilité des Polynésiens ne doit pas être exclue. Elle aurait potentiellement pour conséquence de rendre plus vulnérable la population polynésienne aux effets des retombées radioactives consécutives aux essais nucléaires, celle-ci n’étant pas habituée ([538]), d’après Bruno Chareyron, « à supporter une certaine radioactivité, au contraire des populations vivant depuis de nombreuses générations sur des lieux où la radioactivité est naturellement plus élevée ». ([539])
Compte tenu, d’une part, des mensonges et dissimulations de la période des essais nucléaires, d’autre part, des incertitudes entourant l’imputabilité des essais dans l’avènement de maladies potentiellement radio-induites, la Polynésie est progressivement devenue le théâtre d’une confrontation entre un « discours officiel » réfutant ou nuançant systématiquement l’idée d’un problème sanitaire lié aux essais et un doute systématiquement apposé, par une partie de la population, sur les communications scientifiques tentant de faire la lumière sur les conséquences sanitaires des essais nucléaires.
2. Des discours hermétiques : la perspective officielle, les recherches indépendantes et les témoignages
À rebours des témoignages recueillis dès le début de la campagne d’essais et portés à la connaissance de la commission d’enquête, les données médicales actuellement disponibles n’attestent pas de surincidence globale de cancers ni de surmortalité liée à ces pathologies au sein des vétérans du CEP ou de la population polynésienne. Ce discours est pourtant inaudible pour une part importante de la population polynésienne. D’autre part, une peur diffuse s’est emparée de certains Polynésiens et s’est exprimée de nombreuses fois auprès de la commission d’enquête quant à l’existence d’effets transgénérationnels induits par les retombées radiologiques des essais atmosphériques, alors qu’il n’est pas possible, à ce stade, de confirmer ce type d’effets et que certains médecins réfutent.
Le docteur Patrice Baert a ainsi clairement affirmé qu’au terme des recherches qu’il avait pu conduire sur ce sujet, il avait « découvert que ce qui était présenté comme une catastrophe sanitaire n’était corroboré par aucune des études épidémiologiques qui ont été réalisées, par aucune donnée du registre des cancers, ni aucune production scientifique digne de ce nom. Pire, j’ai découvert que les chiffres sur les incidences des leucémies et des cancers de la thyroïde polynésiens figurant dans le rapport de la commission d’enquête de l’Assemblée de la Polynésie française sur les conséquences des essais nucléaires étaient faux et qu’ils étaient le résultat d’un mélange inapproprié de données épidémiologiques non comparables. » ([540]) Plus prudent sans doute dans sa formulation, Dominique Laurier, adjoint au directeur de la santé au sein de l’ASNR, a également estimé que « dans une population exposée à 1 mSv, la grande majorité des cancers serait attribuable à d'autres causes et surviendrait indépendamment de cette exposition. Parmi 100 cancers, nettement moins de 1 serait attribuable à une exposition à des rayonnements ionisants de 1 mSv. Avec une exposition à 1 mSv, la quasi-totalité des cancers serait là de toute façon […] ». Mais, reconnaissait-il quelques minutes auparavant, « bien que nous ne soyons pas aujourd’hui en mesure d'affirmer qu'un cancer spécifique est dû au rayonnement ionisant plutôt qu'à d'autres facteurs, une augmentation de la fréquence est tout de même observée au sein de ces populations [des populations polynésiennes]. » ([541]) On verra, dans les développements qui suivent que le nombre de cancers liés aux essais peut évidemment être critiqué scientifiquement parlant, une récente tribune, ayant d’ailleurs directement adressé des reproches à l’encontre de notre commission d’enquête alors même qu’elle n’avait pas rendu son rapport, se concluant par les mots suivants : « la très grande majorité des victimes légales ont développé un cancer qui est sans lien avec l'exposition radioactive ». Cette tribune regrette la persistance d’un « sentiment [selon lequel] les essais ont effectivement conduit à plusieurs centaines, voire plusieurs milliers de cancers supplémentaires, alors que les études scientifiques conduisent toutes à des estimations très largement inférieures » ([542]). La commission d’enquête s’est précisément interrogée sur les raisons pour lesquelles, aujourd’hui, malgré l’accumulation d’études venant nourrir des discours rassurants, une partie de la population polynésienne restait dubitative.
Lors du déplacement d’une délégation de la commission d’enquête en Polynésie française, celle-ci a auditionné Virginie Materouru, qui, à la question consistant à savoir si certains de ses proches avaient été malades pendant la période des essais, a révélé l’ampleur des impacts sanitaires sur sa famille dans les termes suivants : « Ma mère a perdu des enfants ; j’ai une sœur qui a eu une méningite, puis une tumeur au cerveau ; puis deux frères également décédés ; ma jeune sœur, qui a un an de moins que moi, a eu un nodule au sein gauche alors qu’elle n’avait que quinze ans ; elle a ensuite eu un lupus toute sa vie ; elle a tout le temps pris des médicaments, a été dialysée, a perdu la vision des couleurs, et est finalement décédée à l’âge de cinquante-et-un ans. Parmi les adultes de ma famille, j’ai un grand-père qui a eu un cancer de la vessie ; mon père a été gravement malade en raison d’un cancer à l’estomac qui a nécessité qu’on l’opère et qu’on le plonge dans le coma pendant cinq mois. » ([543])
Les membres de la commission d’enquête, à commencer par votre rapporteure, entendent les arguments scientifiques. Pour autant, la réalité des morts survenues en Polynésie, le nombre important de cancers (pour certains d’ailleurs assez spécifiques comme le cancer de la thyroïde, dont le taux est plus important en Polynésie qu’en métropole) doivent nous inciter à faire preuve de prudence avant de nier tout lien entre exposition et survenance d’un cancer. Il n’appartient pas à ce rapport de trancher un débat scientifique : tel n’est d’ailleurs pas son objet. Il importe en revanche de prendre en considération tous les éléments en présence afin de se forger une conviction, à défaut d’une certitude scientifique, en vue d’apaiser la situation et les esprits des personnes qui ont une histoire avec celle des essais nucléaires de la France.
a. Le ressenti des témoins ne se retrouve pas dans les statistiques
i. Les données de santé concernant les seuls vétérans du CEP
Les auditions des vétérans du CEP, qu’ils soient d’origine métropolitaine ou polynésienne, dressent une situation sanitaire marquée par la multiplication de pathologies cancéreuses en leur sein. Malgré l’absence d’éléments probatoires incontestables, leur exposition directe et prolongée aux retombées radioactives issues des tirs atmosphériques est considérée comme la cause principale de l’apparition des cancers dont certains d’entre eux ont été atteints, souvent plusieurs années voire décennies après leur départ du CEP.
Un travail de recensement de ces pathologies parmi les vétérans a été mené par l’AVEN dès sa création en 2001, en lien avec les associations « 13 février 1960 », fondée en Algérie à la suite de la campagne de tirs au Sahara, et Moruroa e Tatou. Voici les termes en lesquels Françoise Grellier, présidente de l’AVEN, détaille la démarche alors entreprise : « Le docteur Valatx ([544]) a […] lancé un questionnaire de santé aux vétérans. Il a reçu 1 800 réponses, et a constaté que les vétérans ayant séjourné sur les sites des essais nucléaires présentent un pourcentage de sujets malades plus élevé que la moyenne de la population française ». ([545])
L’AVEN précise ([546]) que l’étude réalisée sur une cohorte de 1 800 vétérans par le docteur Valatx conclut que 73 % de ceux qui ont participé à la réalisation des essais atmosphériques ont développé un cancer, soit le double de la proportion observée au sein de la population française. Selon cette enquête, les cas de cancers du sang s’avèrent 25 fois supérieurs à la moyenne.
Recruté comme plongeur à Moruroa dès 1966, Daniel Palacz témoigne également du surcroît de décès dus à des cancers parmi ses anciens collègues, malgré l’absence apparente d’autres facteurs de risques : « La plupart des plongeurs étaient des gens sérieux – certains étaient diacres. La plupart ne consommaient pas d’alcool et ne fumaient pas et quelques années après, ils sont morts de cancers de la gorge, de cancers du foie, même pas à 38 ans. Je crois que sur la vingtaine de plongeurs qu’on était, on doit rester deux ou trois en vie ». ([547])
Face aux soupçons d’une « épidémie » de cancers parmi les vétérans du CEP et à la nécessité d’objectiver la situation, le ministère des armées a confié à la société « Sépia-Santé », bureau d’études indépendant en épidémiologie, biostatistiques et santé-environnement, la mission de réaliser deux études de mortalité et de morbidité sur une large cohorte de vétérans, pour la période allant de 1966 à 2015. ([548])
La première étude ([549]) analyse la mortalité de 26 514 vétérans ayant travaillé au CEP entre 1966 et 1996 et dont les résultats de surveillance dosimétrique étaient disponibles ([550]). La seconde enquête ([551]) analyse la morbidité de 18 891 vétérans encore vivants au 1er janvier 2003.
Présentées par le ministère des Armées comme n’ayant fait l’objet d’aucune contestation par les associations d’anciens combattants ([552]), les conclusions de ces deux études actualisées en 2020 par l’Observatoire de la santé des vétérans (OSV) du ministère des armées démentent les craintes et ressentis précédemment exprimés. Elles font ainsi apparaître une sous-mortalité des vétérans due à un cancer par rapport à la population générale de même sexe et de même âge. S’agissant de la morbidité, l’incidence d’affections de longue durée (ALD) de nature cancéreuse présente un niveau globalement comparable à celle constatée au sein de la population générale, en dépit de disparités relatives à certains types de cancer. ([553])
Résumé des études « Sépia-Santé », actualisées en 2020,
relatives à la mortalité et à la morbidité
des anciens travailleurs du CEP entre 1966 et 1996