N° 1399

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ASSEMBLÉE NATIONALE

CONSTITUTION DU 4 OCTOBRE 1958

QUINZIÈME LÉGISLATURE

 

Enregistré à la Présidence de l’Assemblée nationale le 14 novembre 2018.

RAPPORT DINFORMATION

 

 

 

DÉPOSÉ

 

en application de larticle 145 du Règlement

 

PAR LA MISSION DINFORMATION ([1])

 

sur la gestion des événements climatiques majeurs dans
les zones littorales de lhexagone et des Outre-mer,

 

 

ET PRÉSENTÉ PAR

 

Mme Maina SAGE, Présidente,

 

et

 

M. Yannick HAURY, Rapporteur,

 

Députés.

 

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TOME II

COMPTES RENDUS DES AUDITIONS

 


 

La mission dinformation sur la gestion des événements climatiques majeurs dans les zones littorales de lhexagone et des Outre-mer est composée de : Mme Maina Sage, présidente ; Mmes Claire Guion‑Firmin, Barbara Pompili, M. Olivier Serva, Mme Hélène Vainqueur‑Christophe, viceprésidents ; M. Yannick Haury, rapporteur, MM. Moetai Brotherson, Emmanuel Maquet, Philippe Michel-Kleisbauer, Jean-Hugues Ratenon, secrétaires ; M. Frédéric Barbier, Mme Justine Benin, MM. Christophe Bouillon, Bertrand Bouyx, Stéphane Buchou, Lionel Causse, Stéphane Claireaux, Jean‑François Eliaou, Christophe Euzet, Philippe Gomès, Mme Sandrine Josso, MM. Mansour Kamardine, François‑Michel Lambert, David Lorion, Mme Sophie Panonacle, MM. Éric Pauget, Bruno Questel, Hugues Renson, Mme Frédérique Tuffnell, membres.

 

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SOMMAIRE

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Pages

1. Présentation, ouverte à la presse, par M. François de Rugy, Président de lAssemblée nationale, des conclusions de son déplacement outremer

2. Audition, ouverte à la presse, de M. Patrick Vincent, directeur général délégué de lInstitut français de recherche pour lexploitation de la mer (IFREMER)

3. Audition, ouverte à la presse, de Mme Françoise Gaill, présidente du conseil stratégique et scientifique de la Flotte océanographique française, coordonnatrice du conseil scientifique de la Plateforme océan et climat

4. Audition, ouverte à la presse, de M. Marc Pontaud, directeur, et de M. David Salas, chef du groupe de météorologie de grande échelle et climat du Centre national de recherche météorologique (CNRM).

5. Audition, ouverte à la presse, de Mme Valérie Masson-Delmotte, paléoclimatologue, membre du bureau du Groupe dexperts intergouvernemental sur lévolution du climat (GIEC), co-présidente du groupe de travail n° 1 du GIEC, et de M. Jean Jouzel, climatologue, directeur de recherche émérite, membre du Conseil économique, social et environnemental (CESE), ancien membre du GIEC.

6. Audition, ouverte à la presse, de M. Sébastien Colas, en charge de lObservatoire de la mer et du littoral, spécialiste des questions et enjeux démographiques des littoraux au Ministère de la transition écologique et solidaire, de M. Valéry Morard, adjoint au chef de service des données et des études statistiques, sous-directeur de linformation environnementale et de M. Gérard-François Dumont, Professeur à la Sorbonne.

7. Audition, ouverte à la presse, de M. Alexandre Magnan, chercheur "Adaptation au changement global climat/océan" à lInstitut du Développement durable et des relations internationales (IDDRI), et de Mme Virginie Duvat-Magnan, chercheuse en géographie des littoraux tropicaux, Professeure de géographie à lUniversité de La Rochelle, membre du groupe de travail n° 2 du GIEC.

8. Audition, ouverte à la presse, de M. Robert Vautard, chercheur au Laboratoire des sciences du climat et de lenvironnement (LSCE), de M. Bernard Legras, directeur de recherche, Laboratoire de météorologie dynamique à lÉcole normale supérieure, et de Mme Ludivine Oruba, maître de conférences à lUniversité Pierre et Marie Curie (P6) au Laboratoire atmosphères, milieux et observations spatiales (LATMOS).

9. Audition, ouverte à la presse, de Mme Anny Cazenave, chercheur émérite au Laboratoire détudes en géophysique et océanographie spatiales (LEGOS) et directeur pour les sciences de la terre à lInternational space science institute (ISSI), à Berne, et de M. Éric Guilyardi, directeur de recherches CNRS au Laboratoire docéanographie et du climat : Expérimentation et approches numériques (LOCEAN-IPSL) et à lUniversité de Reading (Grande-Bretagne), spécialiste des échanges océan-atmosphère et du rôle de locéan dans le climat.

10. Audition, ouverte à la presse, de M. Éric Martin, directeur régional et directeur de l’unité de recherche risques, écosystèmes, environnement, résilience (RECOVER) et de Mme Aliette Maillard, directrice de communication et des relations publiques de l’Institut national de recherche en sciences et technologies pour l’environnement et l’agriculture (IRSTEA) ; de MM. Joël l’Her, directeur du département environnement et risques et Yann Deniaud, responsable de la division aménagements et risques naturels du Centre d’études et d’expertise sur les risques, l’environnement, la mobilité et l’aménagement (CEREMA) ; de MM. Gonéri Le Cozannet, du département prévention des risques et reconstruction et JeanMarc Mompelat, directeur adjoint à la direction des actions territoriales et délégué à l’Outre-mer du Bureau de recherches géologiques et minières (BRGM).

11. Audition, ouverte à la presse, de M. Jean-Marc Peres, directeur général adjoint en charge du pôle santé et environnement, et de Mme Valérie Marchal, chargée des relations parlementaires de l’Institut de radioprotection et de sûreté nucléaire (IRSN) ; de M. Raymond Cointe, directeur général, de M. Bernard Piquette, directeur des risques accidentels, et de M. Sébastien Farin, directeur de la communication, de l’Institut national de l’environnement industriel et des risques (INERIS).

12. Audition, ouverte à la presse, de M. Albert Maillet, directeur « forêts et risques naturels » de lOffice national des Forêts (ONF) ; de M. Sylvain Latarget, directeur général adjoint, de lInstitut national de linformation géographique et forestière (IGN) ; et de M. Patrick Bazin, directeur de la gestion patrimoniale du Conservatoire du littoral.

13. Audition, ouverte à la presse, de M. Jean-Yves Le Gall, président du Centre national détudes spatiales (CNES) et de M. Pierre Trefouret, directeur du cabinet du président

14. Audition, ouverte à la presse, de M. Yves Le Quellec, membre du réseau Océans, mers et littoral de France nature environnement (FNE), et de Mme Nirmala Séon-Massin, présidente de la commission de gestion des écosystèmes de lUnion internationale pour la conservation de la nature (UICN)

15. Audition, ouverte à la presse, de M. Éric Brun-Barrière, secrétaire-général de lONERC à la Direction générale de lénergie et du climat, de M. Marc Mortureux, directeur général de la prévention des risques, de M. Hervé Vanlaer, adjoint au directeur général de la prévention des risques et de Mme Laure Tourjansky, cheffe du service des risques naturels et hydrauliques à la Direction générale de la prévention des risques

16. Conférence, ouverte à la presse, conjointement avec la Commission des lois constitutionnelles, de la législation et de ladministration générale de la République, et la Commission du développement durable et de laménagement du territoire, sur la justice climatique, avec la participation de Mme Agnès Michelot, maître de conférence à lUniversité de La Rochelle, de Mme Marta Torre-Schaub, directrice de recherches à lUniversité de Paris I PanthéonSorbonne et de Mme Sabine Lavorel, maître de conférence en droit public à lUniversité de Grenoble.

17. Audition, ouverte à la presse, de M. Christian Kert, président du Conseil dorientation pour la prévention des risques naturels majeurs

18. Audition, ouverte à la presse, de M. Jacques Witkowski, directeur général de la sécurité civile et de la gestion des crises, de Mme Sophie Salaün-Baron, chef de la Mission catastrophes naturelles et de M. Karim Kerzazi, chef du bureau de lalerte, de la sensibilisation et de léducation des publics au Ministère de lintérieur

19. Audition, ouverte à la presse, de M. Philippe Testa, responsable du département Secourisme, direction des Activités bénévoles et de lengagement, de Mme Ana Chapatte, responsable zone Caraïbes, Océan Indien, Asie Pacifique, Moyen-Orient, Europe, direction des Relations et opérations Internationales de la Croix Rouge française

20. Audition, ouverte à la presse, de Mme Catherine Latger, directrice du Centre hospitalier Rives de Seine et membre du bureau de la Conférence nationale des directeurs de centre hospitalier (CNDCH), et de M. Alexandre Mokédé, responsable du pôle Organisation sanitaire de la Fédération hospitalière de France (FHF) et de la Direction générale de loffre de soins au Ministère des affaires sociales et de la santé

21. Audition, ouverte à la presse, de M. Stéphane Costa, professeur des universités, Université de Caen Normandie, de M. Marc Robin, professeur des universités, Université de Nantes et de Mme Catherine Meur-Ferec, professeur des universités, Université de Bretagne Occidentale (Brest)

22. Audition, à huis clos, de M. Tai Ghzalade, chef dentreprise, membre de la chambre de commerce et dindustrie de Saint-Martin.

23. Audition, ouverte à la presse, de M. JeanMarc Lacave, présidentdirecteur général, de Mme Anne Debar, directrice générale adjointe et de M. François Lalaurette, directeur des opérations pour la prévision, de MétéoFrance

24. Audition, ouverte à la presse, de M. Emmanuel Berthier, directeur général au Ministère des outremer, de M. Alexis Bevillard, directeur de cabinet, et de M. Paul-Marie Claudon, adjoint du directeur des politiques publiques

25. Audition, à huis clos, du Général de brigade Thierry Cailloz, direction générale de la Gendarmerie nationale, direction de lOpération et de lemploi, sous-direction de la Défense, de lordre public et de la protection.

26. Audition, à huis clos, de M. le Préfet de Guadeloupe Philippe Gustin, délégué interministériel à la reconstruction des îles de Saint-Barthélémy et Saint-Martin.

27. Audition, ouverte à la presse, de M. Jean-François Rapin, sénateur, président de lAssociation nationale des élus du littoral (ANEL) ; de M. Lionel Quillet, vice-président de CharenteMaritime, membre de lAssemblée des départements de France (ADF), de M. Alix Mornet, conseiller développement durable, de M. Edouard Guillot, conseiller Europe, international et Outre-Mer, et de Mme Ann-Gaëlle Werner-Bernard, conseiller relations avec le Parlement.

28. Audition, ouverte à la presse, de M. Moncany de Saint-Aignan, président du Cluster maritime français, de M. Alexandre Luczkiewicz, responsable des relations et des actions Outre-mer ; et de M. Jean-François Tallec, conseiller institutionnel de CMA CGM

29. Audition, ouverte à la presse, de M. Stéphane Pénet, directeur des assurances de dommages et de responsabilité, de la Fédération française de lassurance, de M. Jean-Paul Laborde, directeur des affaires parlementaires, et de M. Martin Nicol, de la direction des affaires parlementaires.

30. Audition, ouverte à la presse, de M. Bertrand Labilloy, directeur général de la Caisse centrale de réassurance, et de Mme Sylvie Chanh, directeur des sinistres & commutations & run-off.

31. Audition, ouverte à la presse, de M. Pierre Thépot, directeur général du Centre hospitalier universitaire de Pointe-à-Pitre/Abymes.

32. Audition, à huis clos, de M. Christian Gosse, directeur délégué dEDF Solutions énergétiques insulaires, de Mme Véronique Loy, directrice adjointe des affaires publiques ; de M. Antoine Jourdain, directeur technique dENEDIS, de M. Pierre Guelman, directeur des affaires publiques ; de M. Jean Paul Roubin, directeur de lexploitation, de Réseau de transport délectricité (RTE), de M. Philippe Ruaux, directeur délégué de la maintenance, de M. Philippe Pillevesse, directeur des relations institutionnelles et de Mme Marie Georges Boulay, secrétaire générale adjointe de SFR Altice France.

33. Audition, à huis clos, de M. Thierry Kergall, directeur d’Orange Antilles- Guyane, de M. Patrick Squizzato, directeur de l’intervention à Orange France, et de Mme Carole Gay, responsable des affaires institutionnelles du groupe Orange

34. Audition, à huis clos, du contre-amiral René-Jean Crignola.

35. Audition, ouverte à la presse, de Mme Françoise Haméon, vice-présidente en charge du tourisme, de la mer et du littoral du Conseil départemental de Loire-Atlantique et de Mme Clotilde Guyot, cheffe du service du tourisme et du littoral.

36. Audition, ouverte à la presse, de M. Nicolas Imbert, directeur de Green Cross France et Territoires, de Mme Clotilde Tillet, chargée de mission ; et de M. Pierre Larrouturou, économiste.

37. Audition, ouverte à la presse, de M. Rémy Rioux, directeur général de l’Agence française de développement (AFD), de M. Charles Trottmann, directeur de cabinet, de Mme Zolika Bouabdallah, chargée des relations avec le Parlement, et de M. Bertrand Willocquet, responsable des opérations outre-mer.


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1.   Présentation, ouverte à la presse, par M. François de Rugy, Président de l’Assemblée nationale, des conclusions de son déplacement outre‑mer

(Séance du jeudi 18 janvier 2018)

La séance débute à dix heures cinq.

Mme la présidente Maina Sage. Monsieur le président de l’Assemblée, nous sommes très honorés de vous recevoir ce matin, dans le cadre du lancement des travaux de cette mission d’information. Je rappelle qu’ils se dérouleront en quatre phases : la première sera consacrée à un état des lieux des connaissances scientifiques, une deuxième à l’anticipation des événements climatiques par nos politiques publiques, la troisième à la gestion de la situation lors de ces événements, et la quatrième aux possibilités de reconstructions durables et innovantes.

Vous avez été à l’initiative de la création de cette mission d’information par la conférence des Présidents et, en notre nom à tous, je vous remercie de l’attention que l’Assemblée a portée à un problème qui touche tous nos territoires, dont l’outre-mer particulièrement vulnérable. Cette rencontre vous donne l’occasion de vous exprimer sur les Antilles où vous vous êtes récemment rendu.

M. François de Rugy, président de lAssemblée nationale. Mes chers collègues, permettez-moi de revenir un instant sur la démarche adoptée par notre Assemblée à la suite du passage de l’ouragan Irma aux Antilles.

Certains d’entre vous se souviennent sans doute que, peu de temps après le cyclone, plusieurs députés ont demandé, à titre individuel ou parfois même en invoquant leur groupe politique, la création d’une commission d’enquête parlementaire sur des sujets liés à cet événement – pour les uns, il s’agissait, par exemple, de travailler sur la gestion du cyclone par l’État, pour les autres, d’étudier la fréquence de ces phénomènes météorologiques exceptionnels. Ces collègues se sont souvent exprimés dans les médias avant de me saisir par courrier.

Après avoir interrogé les groupes parlementaires, j’ai cependant constaté qu’aucun d’entre eux ne souhaitait utiliser son droit de tirage pour constituer une commission d’enquête, et qu’aucun consensus ne se dégageait vraiment pour qu’elle se crée de façon « transpartisane ». Parce que j’estimais regrettable que rien ne se passe une fois oubliée l’émotion liée aux ravages provoqués par les cyclones – Irma a été suivi par Maria, et pour éviter que chacun retourne à ses habitudes en rendant l’autre responsable de l’inaction commune, j’ai proposé à la conférence des Présidents de créer une mission d’information sur la gestion des événements climatiques majeurs dans les zones littorales de l’hexagone et des outre-mer. Composée à la proportionnelle des groupes de notre assemblée, elle est présidée par une députée appartenant à un groupe d’opposition, et son rapporteur appartient à un groupe de la majorité – notre règlement prévoit que l’un de ces deux postes va à l’opposition ce qui permet de ne pas se limiter aux uns ou aux autres, approche essentielle sur un tel sujet.

De manière générale, j’estime qu’il est bon que l’Assemblée nationale se saisisse de ce type de dossiers qui font l’actualité. Alors que, dans les médias, un sujet chasse l’autre, il nous revient de travailler dans la durée. Parce que nous n’avons pas affaire à un événement isolé, mais à des phénomènes dont l’intensité semble augmenter, nous avons la responsabilité de traiter de ce problème. Nous devons toutefois expliquer clairement à nos concitoyens qu’il ne nous appartient pas de prendre en charge la situation dans l’urgence : c’est le rôle des services de l’État et des collectivités locales. Nous devons en revanche vérifier que ce travail est effectué correctement, nous demander comment mieux prévoir ces événements, et en tirer les conséquences durables pour mieux anticiper et agir demain, car, malheureusement, nous ne pourrons éviter que de telles catastrophes se reproduisent. Je dis « malheureusement », mais nous ne maîtrisons pas la météo : on ne commande pas le ciel !

J’ai également souhaité, qu’au-delà des appartenances politiques diverses de ses membres, cette mission d’information unisse les députés des outre-mer et de l’Hexagone. Votre présidente et votre rapporteur incarnent bien cette union. Évidemment, les phénomènes ne sont pas tout à fait de même ampleur, ni peut-être de même nature, en outre-mer et sur les côtes de la France métropolitaine, et a fortiori à l’intérieur des terres, cependant nous sommes tous touchés. Votre rapporteur, Yannick Haury, est élu du même département que moi : sur la côte atlantique, nous constatons la multiplication des phénomènes climatiques de forte intensité et de leurs conséquences graves.

Des frustrations ont pu naître en raison de la nécessité de limiter le nombre de députés siégeant au sein d’une mission d’information. Les élus de certains territoires d’outre‑mer auraient souhaité être membres de la mission d’information, mais je sais que votre présidente fait tout ce qui est possible pour les associer à vos travaux.

Je précise enfin que la création de votre mission d’information s’est faite en étroite collaboration avec M. Olivier Serva, président de la délégation aux outre-mer, et Mme Barbara Pompili, présidente de la commission du développement durable et de l’aménagement du territoire.

Au mois de novembre dernier, je me suis donc rendu en Guadeloupe, à Saint‑Martin, et à Saint-Barthélemy. Dès le lendemain, du passage du cyclone Irma, M. Olivier Serva et moi-même avions évoqué un déplacement destiné à exprimer, sur place, la solidarité nationale, et à constater immédiatement l’ampleur des dégâts. Il est rapidement apparu qu’il n’était pas opportun d’effectuer ce voyage au lendemain des événements. Il était d’autant plus difficile à organiser qu’Irma a été suivi de la tempête Maria. Par ailleurs, contrairement aux représentants du pouvoir exécutif qui sont en mesure de mobiliser sur place le soutien des services de l’État – des ministres et du Président de la République, lui-même, qui se sont rendus sur les lieux – l’Assemblée nationale n’est pas à même d’intervenir matériellement qui dans des conditions d’urgence.

Il est en revanche bon que nous montrions que nous n’oublions pas l’outre-mer une fois l’attention médiatique retombée. Et puis, ce n’est pas la même chose de voir les images des journaux ou de la télévision, et de rencontrer les populations.

M. Olivier Serva, Mme Claire Guion-Firmin, députée de Saint-Barthélemy et Saint‑Martin, Mme Marie Lebec, vice-présidente de la délégation aux outre-mer, et moi‑même formions une petite délégation. Deux mois après l’événement, nous avons pu constater l’étendue des dégâts. Nous avons compris qu’au-delà de la violence immédiate du cyclone et du vent, qui a touché tous les bâtiments – habitations, entreprises, collèges, hôpital, aéroport… –, plus gravement encore à Saint-Martin qu’à Saint-Barthélemy, une part non négligeable des dégradations avait été provoquée, dans un second temps, par les conséquences de l’ouragan et des événements connexes comme les fortes pluies qui s’infiltrent partout. Des bâtiments ont dû fermer plusieurs jours après la tempête alors qu’ils semblaient avoir résisté, et la situation de certains habitants s’est dégradée au fur et à mesure que le temps passait. Malheureusement, les mesures d’urgences destinées aux premières dégradations n’ont pas toujours permis d’éviter les secondes.

Nous avons également constaté que les services de l’État avaient anticipé l’événement. Nous pourrons bien évidemment confronter nos points de vue, mais on ne peut pas dire qu’ils aient été dans le déni, qu’ils aient minimisé la situation, ou qu’ils soient restés inactifs en attendant que la catastrophe se produise. Les polémiques de l’époque sont aujourd’hui oubliées – la préfète déléguée de Saint-Martin avait été mise en cause, alors même que la préfecture a été entièrement détruite pendant qu’elle s’y trouvait –, mais il est préférable de rétablir la vérité.

Les services de météorologie avaient donné l’alerte, même si, évidemment, ils ne pouvaient prévoir la progression du cyclone au mètre près. Les services de l’État et des collectivités locales ont été mobilisés par anticipation : des policiers et des gendarmes ont été dépêchés sur les lieux avant l’arrivée d’Irma, et des personnels des services départementaux d’incendies et de secours de la Guadeloupe voisine se sont déplacés à Saint-Martin.

La solidarité nationale s’est immédiatement exercée. On peut toujours affirmer que le bâtiment de projection et de commandement de la marine nationale est arrivé un peu tard, mais d’autres moyens ont été engagés. Nous avons par exemple rencontré des réservistes de la gendarmerie nationale qui ont passé trois mois sur place alors qu’ils exercent une profession dans le civil en métropole. J’ai aussi découvert l’existence des réservistes sanitaires de l’établissement de préparation et de réponse aux urgences sanitaires (EPRUS). Nous avons rencontré un habitant de Nancy qui a traversé la France et l’Atlantique pour apporter son aide, pendant quelques semaines, à l’hôpital de Saint-Martin. Si tout cela n’enlève rien aux souffrances vécues sur place, il reste que certaines choses ont bien fonctionné.

Il faut souligner qu’un certain nombre de problèmes existaient avant l’ouragan, et que ce dernier n’a fait que les aggraver. La situation économique et sociale de ces territoires, le niveau de pauvreté de nombreux habitants de Saint-Martin, certains types de constructions – celles en bois ont manifestement mieux résisté – tout cela préexistait. L’ouragan n’est donc pas la cause de tout.

Aujourd’hui, par exemple, des entrepreneurs relayés par les élus locaux souhaitent recourir au chômage partiel et au chômage technique, mais cette solution ne réglera en rien le problème posé par le travail illégal. Quant aux difficultés majeures liées à la séparation de l’île de Saint-Martin entre un territoire français et un territoire néerlandais – même si la souveraineté hollandaise s’y exerce de façon assez légère –, elles ne datent pas du passage de l’ouragan. Sans caricaturer, le schéma consistant à travailler côté hollandais, avec une très faible protection sociale, et à habiter côté français où l’on bénéficie des services de santé et d’enseignement, et éventuellement du RSA, crée un déséquilibre ingérable pour la collectivité qui ne perçoit pas les ressources correspondantes. Il semble que les autorités néerlandaises sont un peu plus volontaires qu’auparavant pour avancer sur ces sujets. Je pense encore aux questions d’immigration récurrentes qui se posaient déjà avant l’ouragan.

Des solutions innovantes ont pu être mises en avant lors des événements, qui pourraient être prometteuses. Après que le Président de la République a promis sur place une aide d’urgence d’un montant supérieur à trois cents euros, le préfet Philippe Gustin, délégué interministériel à la reconstruction des îles de Saint-Barthélemy et de Saint-Martin, s’est mis d’accord avec M. Daniel Gibbes, président de la collectivité de Saint-Martin, pour éviter la potentielle fuite de cet argent, et mettre en place très rapidement une sorte de « monnaie locale » sous forme d’une carte de paiement utilisable uniquement sur place. On pourrait imaginer que le versement du RSA s’inspire de ce modèle.

La reconstruction constitue un défi majeur. Il faut tirer les leçons du passé tout en avançant très rapidement. Le bon compromis doit être trouvé entre l’efficacité et l’application des nécessaires règles d’une construction durable et plus résistante aux ouragans. Même si, sur place, la mémoire du cyclone Luis, qui avait fait des dégâts majeurs – on nous a parlé d’une division par trois de la capacité hôtelière – reste vivante, toutes les leçons n’en avaient sans doute pas été tirées.

D’autres sujets méritent évidemment d’être traités, comme la défiscalisation. Il faut en tout cas agir rapidement et proposer des réponses « solides », dans tous les sens du terme.

Plusieurs questions concrètes et assez lourdes sont en cours de traitement.

Il faut par exemple régler le problème des relations avec les assurances – il ne concerne évidemment que ceux qui avaient une assurance. Cela me donne l’occasion de rappeler qu’il est indispensable d’assurer son habitation ou son automobile. J’ai écrit au président de la Fédération française de l’assurance parce que des assureurs faisaient manifestement traîner les choses.

Le traitement des déchets liés aux dégâts est aussi un sujet majeur. Je pense en particulier aux automobiles – même si certaines de celles que les assurances considèrent comme irréparables circulent encore. Ce volume de déchets considérable doit être évacué par une filière spécialisée. On nous a raconté avoir retrouvé à Saint-Martin, après leur passage par le Venezuela et la Guyane, des voitures qui arrivaient des États-Unis où elles avaient été envoyées à la démolition après le passage de l’ouragan Katrina, en 2005. De très nombreux autres déchets sont évidemment produits après un cyclone. Leur recyclage constitue toujours un défi majeur dans les territoires insulaires, et il nécessite l’intervention d’une filière de traitement – ce qui crée aussi de l’activité locale.

Au-delà de la gravité de situation, je porte plutôt un message d’optimisme : j’ai constaté la volonté de tous de relever le défi de la reconstruction. Nous avons pris l’engagement de revenir sur place pour accompagner des évolutions dans la durée.

Mme la présidente Maina Sage. Notre mission d’information se rendra également sur place. Monsieur le président, j’aurais aimé connaître les conditions actuelles du suivi de la reconstruction. L’Assemblée nationale est-elle officiellement associée au groupe de travail qui suit cette phase de reconstruction ?

M. Yannick Haury, rapporteur. Monsieur le président, votre présence à nos côtés, alors que nous entamons nos premières auditions, témoigne de l’intérêt que vous portez à cette mission d’information dont vous avez souhaité la création.

Notre mission se rendra aux Antilles la semaine des 4 et 11 mars pour apprécier sur place les conséquences de l’ouragan, et pour se trouver auprès des habitants et des élus de ces territoires qui viennent de vivre des événements terribles.

Avez-vous identifié les obstacles à la reprise de l’activité touristiques à Saint-Martin et à Saint-Barthélemy ?

M. François de Rugy. L’État a nommé un délégué interministériel à la reconstruction des îles de Saint-Barthélemy et de Saint-Martin dont la mission est limitée dans le temps. Le préfet de Guadeloupe, qui a autorité sur Saint-Barthélemy et Saint-Martin où se trouve une préfecture déléguée, a rejoint son poste peu avant le passage de l’ouragan, ce qui signifie qu’il y restera un certain temps. En revanche, la préfète déléguée devrait quitter le sien d’ici à l’été.

Après le passage de l’ouragan, il revenait au Gouvernement et aux collectivités locales concernées, en particulier celles de Saint-Martin, d’agir. C’est davantage notre collègue élue dans la circonscription de Saint-Barthélemy et Saint-Martin, Mme Claire Guion-Firmin, qui doit participer aux échanges et aux travaux portant sur la reconstruction que l’Assemblée en tant que telle. Pour ma part, à mon retour, j’ai rencontré M. Philippe Gustin. Il est clair qu’un gros travail a été engagé rapidement, et il est essentiel qu’un suivi soit assuré.

Il est bon que votre mission se rende sur place de façon un peu prolongée. Nous n’y sommes restés que deux jours et demi. Cela ne nous a pas permis d’avoir des échanges aussi approfondis à Saint-Barthélemy qu’à Saint-Martin.

La question budgétaire et financière est, comme toujours, l’un des sujets majeurs. Les évaluations du coût de la reconstruction varient fortement selon ce que l’on inclut dans le calcul.

Le problème de l’alimentation en eau potable fait partie de ceux qui préexistaient au passage d’Irma – cette question se pose d’ailleurs aussi en Guadeloupe. Le cyclone a sans doute aggravé les choses en raison des dégâts provoqués dans l’usine de désalinisation de Saint-Martin, mais l’événement amène à interroger les choix effectués en termes d’alimentation en eau potable. La désalinisation est coûteuse, énergivore et, en zone d’ouragan, elle constitue une solution fragile : l’usine est forcément située près de la mer, et elle dépend du réseau électrique lui-même sensible à ce type d’événement. Des alternatives pourraient être envisagées comme le traitement des eaux usées ou la récupération des eaux de pluie – ces mêmes questions se posent dans de nombreuses îles.

En tout état de cause, il faut résoudre ce problème, ce qui demande des investissements. Revient-il à l’État, au nom de la solidarité nationale, de s’engager en la matière ? Sans doute, d’autant qu’il faut aussi remettre le réseau en état. Le taux de fuite de 60 % est environ le double de celui généralement admis – dans la ville où je suis élu, le taux de fuite du réseau d’eau potable de 25 % est considéré comme relativement normal ! Un taux de 60 % pose un problème grave, surtout quand la ressource est rare.

Il s’agit de l’un des besoins élémentaires de la population locale et, évidemment, le tourisme ne peut pas reprendre si l’on ne garantit pas l’alimentation en eau potable. Au-delà de l’urgence, si l’on consent de gros investissements, il est légitime de s’interroger sur les choix effectués et de ne pas systématiquement reproduire l’existant. Localement, l’eau est chère, mais il faut tenir un langage de vérité à la population : le taux de recouvrement doit être amélioré, et, dans les hôtels et les locations, les touristes doivent aussi participer. Les élus locaux veulent que les prix baissent, mais ils doivent rester vigilants pour trouver le bon équilibre, car les consommations diminuent rarement dans cette hypothèse.

Se pose aussi le problème de la reconstruction. Nous nous trouvons ici devant un problème classique : plus nombreuses seront les règles exigeantes visant à un haut niveau de qualité, plus élevé sera le coût et plus long le temps nécessaire. Certains soutiennent que ces règles freineront le redémarrage de l’activité touristique, tandis que d’autres, notamment les services de l’État, mettent en garde contre la récurrence des mêmes problèmes dans quelques années, lorsqu’un nouveau cyclone passera. Il faudra trouver un bon équilibre.

Peut-être faut-il adopter des procédures exceptionnelles pour établir ces règles, auquel cas nous serions en première ligne, au titre du volet législatif, même si la collectivité territoriale concernée, qui jouit d’un statut particulier, a tout de même beaucoup de pouvoirs : elle cumule les compétences d’une mairie, d’une intercommunalité, d’un département, d’une région et même, dans certains domaines, de l’État, ce qui garantit d’ailleurs une assez grande unité de commandement.

Mais elle se trouve aussi confrontée à des problèmes financiers qui existaient auparavant, mais qui n’ont fait que s’accroître.

M. Bertrand Bouyx. Madame la présidente, vous avez évoqué au conditionnel la participation de l’État à certains financements. Est-il trop tôt aujourd’hui pour en parler, avant que la reconstruction soit engagée ? Dans ma circonscription du littoral du Calvados, des maires sont inquiets, ayant aussi été touchés. Comment en outre circonscrire l’intervention de chacun, État et intercommunalités ? Quels seront les montants à régler et jusqu’à quel niveau les intercommunalités pourront-elles aller, dans la mesure où leurs finances ne sont extensibles à l’infini ?

Comment l’État peut-il prendre le relais de celles qui ne pourront financer les reconstructions ? Peut-être est-il trop tôt, madame la présidente, pour poser cette question, mais je prends date, puisque M. le président en a parlé.

Mme Maina Sage, présidente. De toute façon, c’est le nerf de la guerre : on sait très bien qu’il faudra des moyens financiers importants pour reconstruire.

M. Jean-Hugues Ratenon. En même temps que nous débattons, je suis ce qui se passe à la Réunion, dans le sillage du cyclone. Le Sud, où les pluies sont dix fois supérieures à la normale, paraît beaucoup plus touché que l’Est, où la situation serait normale : les vidéos sont assez impressionnantes.

Ne pourrait-on d’ailleurs faire varier les niveaux d’alerte d’un secteur à l’autre ? Toute la Réunion est actuellement en alerte orange, alors que le Sud pourrait être placé en alerte rouge… Comment régler ce genre de problèmes ?

Mme Maina Sage, présidente. Je pense que Météo-France pourra apporter quelques compléments sur ce sujet.

Mme Justine Benin. Je remercie le président de Rugy d’avoir effectué une visite aux Antilles, après la succession de catastrophes qui les ont touchées avec les ouragans Irma, José et Maria… Je pense que la population a vu cette visite d’un bon œil, de même que celles du président de la République, de la ministre Annick Girardin et de différents ministres.

Il n’y a pas si longtemps, Saint-Martin était une commune de la Guadeloupe – c’était encore le cas en 1995, quand elle a été touchée par l’ouragan Marilyn. Nous nous intéressons de près à son sort, notamment à la reconstruction. Aujourd’hui, la collectivité de Saint‑Martin cumule les avantages d’une commune, d’un département et d’une région ; mais elle cumule aussi les contraintes : proximité, voire promiscuité avec la partie hollandaise, difficultés migratoires, contraintes budgétaires. De ce point de vue, l’ouragan Irma n’a certes rien apporté de bon.

M’étant rendue à Saint-Martin trois jours après les catastrophes climatiques, j’y ai vu un désespoir complet. Mais j’ai constaté aussi que l’ensemble des habitants veut reconstruire. Nous aurons donc à nous intéresser au cadre législatif, parce qu’il faudra adapter nos lois aux réalités de nos outremers, je pense en particulier au code de l’urbanisme, parfois peu adapté aux territoires sujets à des cyclones ou à des tsunamis.

Nous, députés de la Martinique et de la Guadeloupe, bien évidemment avec notre collègue Claire Guion-Firmin, avons déjà commencé à réfléchir au convoi de véhicules législatifs les mieux adaptés à ce travail, en vue de la nécessaire adaptation des lois, notamment en matière d’urbanisme.

Il faut aussi voir Saint-Martin différemment. M. Gustin fait un travail remarquable avec Daniel Gibbes et avec les élus de Saint-Martin. La coopération régionale avec la Guadeloupe et la Martinique a aussi joué de belle manière, même si l’acheminement des vivres s’est heurté à des difficultés administratives, que le préfet a rapidement réglées avec la ministre. Hélas, une semaine après l’arrivée de M. Gustin, de nouvelles catastrophes ont eu lieu, comme l’incendie du centre hospitalier universitaire (CHU) de Pointe-à-Pitre.

Je suis heureuse, Monsieur le président, que vous ayez appuyé cette mission d’information sur les catastrophes climatiques, celles qui ont frappé la Guadeloupe, mais aussi celles dont est victime l’ensemble du territoire de la France. Merci de vous préoccuper de notre sort, alors qu’on pense trop souvent que l’éloignement fait que la République nous oublie.

Mme Claire Guion-Firmin. Je tiens tout d’abord à remercier le président de Rugy pour le déplacement qu’il a effectué dans les îles du Nord.

Pour répondre ensuite à la question sur la reconstruction de l’hôtellerie à Saint-Martin, je puis vous informer que tout est à l’arrêt, dans l’attente des autorisations de reconstruction.

Un certain nombre de permis ont été déposés. Certes, le président de Rugy l’a signalé, la problématique des salariés a été prise en compte. Toutefois, en raison du départ de certains patrons, certains salariés ne peuvent pas prétendre aux indemnités de chômage. C’est une situation que nous devons régler. À six mois de la saison cyclonique, qui recommencera au mois de juin aux Antilles, nous sommes inquiets : on ne voit pas vraiment bouger les choses à Saint-Martin.

C’est pourquoi j’ai pris différents rendez-vous, destinés à sensibiliser le Gouvernement à la nécessité de passer à la vitesse supérieure. Dans la situation actuelle, si une simple tempête passe demain sur l’île, nous pouvons nous attendre au pire. Je compte donc sur vous, monsieur le président, pour appuyer les démarches en cours, afin que le Gouvernement prenne en compte la situation du territoire.

La population pense que les choses n’avancent pas assez vite. Certes, la collectivité de Saint-Martin a de nombreuses compétences, vous venez de le signaler, mais, sans l’appui du Gouvernement, elle ne pourra pas avancer. Je tire donc vraiment la sonnette d’alarme.

Mme Sophie Panonacle. En tant que co-rapporteure de la mission d’information sur l’économie bleue, j’ai passé quelques jours en Guadeloupe. J’y ai rencontré le directeur du port de Pointe-à-Pitre, à qui j’ai remis mon rapport. Nous avons bien sûr évoqué les ouragans. Il a appelé mon attention sur la question de la flotte stratégique. Je pense que nous avons effectivement à travailler ensemble pour rendre la flotte plus efficace et plus réactive.

Vous avez évoqué les responsabilités pour le recyclage des voitures : n’oublions pas que les navires sont aussi concernés.

Enfin, je travaille à une proposition de loi portant sur l’érosion côtière et qui concerne la métropole et les outremers, travail que Pascale Got n’a pu mener à son terme au cours de la dernière législature. J’espère que nous pourrons avancer, notamment en ce qui concerne le point délicat de l’indemnisation. Mais il ne s’agit pas de toucher à la loi littoral, tout au plus de la faire évoluer, avec la plus grande prudence.

M. le président François de Rugy. Nous sommes ici dans notre rôle de parlementaires et je n’ai donc pas de réponse à apporter à la place du Gouvernement quant aux engagements financiers de l’État. Des accords ont tout de même été signés. Les plans prévus comportent des volets successifs, sur une période de cinq ans, de 2018 à 2023.

Mais les difficultés financières de la collectivité préexistaient aux ouragans. Notamment liées au RSA, elles se retrouvent aussi ailleurs et ce pourrait être l’occasion de les traiter.

De même, des mesures en matière de cotisations sociales ont été prises. Bien sûr, seules sont concernées les entreprises dont les salariés sont déclarés… Pour les autres, l’exonération de cotisations ne change rien.

Enfin, une partie des difficultés d’indemnisation par les assurances tient au fait qu’il est difficile d’obtenir des devis, qu’ils sont trop élevés, que les entreprises confrontées à des demandes d’urgence sont débordées et ont tendance à relever leurs prix, ce qui conduit les assurances à rejeter les devis.

Aussi était-il bon que l’État mobilisât des moyens publics pour fournir un bâchage répondant à la situation d’urgence, sans s’en remettre exclusivement aux acteurs privés. Les services publics de l’État et des collectivités se sont fortement mobilisés pour soustraire les habitants à la loi du marché qui, dans ce cas, est impitoyable.

L’adaptation du cadre législatif représente le cœur de notre sujet. Nous devons agir en lien avec les collectivités, en trouvant le bon équilibre. Par principe, je suis favorable à des adaptations de ce cadre. Notre collègue Serge Letchimy plaide pour que l’on accorde aux collectivités d’outre‑mer une forme de pouvoir législatif. J’y suis favorable par principe, même si je sais, si j’en crois l’expérience des précédentes législatures, que d’autres collègues y seront très hostiles, y voyant une forme de fédéralisme, voire le démantèlement de la République française, qui doit demeurer une et indivisible. Nous avons pourtant déjà avancé sur la possibilité d’adaptations législatives ou réglementaires pour l’outremer, mais il faut continuer à nous pencher sur ce sujet. Les services de l’État ne doivent pas apparaître comme d’intransigeants gardiens du temps, finissant par freiner une reconstruction qu’ils appellent par ailleurs de leurs vœux.

Dans les mois qui viennent, la mission a un rôle-clé à jouer pour identifier les problèmes et fixer les bornes des différentes options d’adaptation. En effet, nous devons réfléchir au véhicule législatif approprié et, pour reprendre l’expression de Justine Benin, au convoi de véhicules législatifs nécessaire, s’il en faut plusieurs. Il faudra se prononcer sur la nécessité d’une éventuelle proposition de loi.

C’est mon cheval de bataille : je prône systématiquement que les missions d’information, les commissions d’enquête et toutes nos instances produisant des rapports y précisent, à la fin, lesquelles de leurs préconisations sont de l’ordre du changement législatif. Quel que soit le sort qui leur est réservé ensuite, ces préconisations doivent être clairement établies, dans le souci d’une rapide mise en œuvre des conclusions des rapports.

Alors que, vous l’avez dit, le sentiment prévaut que les choses ne bougent pas, notre rôle est celui d’un aiguillon, en interpellant les services de l’État et en mettant la pression sur eux pour qu’ils avancent plus vite. En ce qui concerne le recyclage, les problèmes ont été bien identifiés, notamment ceux qui sont liés aux bateaux qui ont coulé.

En Guadeloupe, les élus, forts d’une certaine expérience, ont tout de même constaté que les alertes avaient été données de manière plus satisfaisante que par le passé, de façon que les habitants ont pu être mieux protégés, grâce à des mesures adaptées. Saluons aussi ces progrès. Des leçons ont été tirées des précédents événements dramatiques.

Mme Maina Sage, présidente. Nos collègues l’ont en effet souligné. Merci, monsieur le Président.

La séance est levée à dix heures cinquante-cinq.

 


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2.   Audition, ouverte à la presse, de M. Patrick Vincent, directeur général délégué de l’Institut français de recherche pour l’exploitation de la mer (IFREMER)

(Séance du mercredi 17 janvier 2018)

Laudition débute à dix-sept heures cinq.

Mme la présidente Maina Sage. Mes chers collègues, notre mission d’information inaugure aujourd’hui ses travaux par l’audition de M. Patrick Vincent, que je remercie de sa présence. Je rappelle que nos débats sont diffusés et donneront lieu à un compte rendu écrit, disponible avec le rapport.

Depuis 1984, l’Institut français de recherche pour l’exploitation de la mer (IFREMER) poursuit les missions consistant à conduire et promouvoir des recherches fondamentales et appliquées, ainsi que des actions d’expertise et de développement technologique et industriel destinées à connaître, évaluer et mettre en valeur les ressources des océans et permettre leur exploitation durable ; améliorer les méthodes de surveillance, de prévision et d’évolution de protection des océans et mettre en valeur le milieu marin et côtier ; favoriser le développement socio-économique du monde maritime.

La France représente déjà la deuxième superficie mondiale en tant que zone économique exclusive, avec près de 12 millions de kilomètres carrés d’espaces maritimes, et l’IFREMER pilote le projet EXTRAPLAC d’extension du plateau continental français – c’est dire que vous êtes au cœur des sujets qui nous intéressent, monsieur le directeur général.

Je vais maintenant donner la parole à notre rapporteur, afin qu’il vous précise les points sur lesquels nous souhaitons plus particulièrement obtenir des informations dans le cadre de cette mission qui, je le rappelle, a pour objectif de mettre en lumière l’intensification des phénomènes climatiques et de nous permettre de faire un état des lieux des connaissances actuelles dans ces domaines.

M. Yannick Haury, rapporteur. Monsieur le directeur général, je vous remercie pour votre présence.

Je vais vous demander de bien vouloir nous présenter d’une manière générale les travaux de l’IFREMER sur les événements climatiques majeurs, et nous indiquer ce que permettent de comprendre les données océanographiques que vous traitez. Je souhaite également que vous insistiez sur vos travaux portant sur les changements climatiques et leurs impacts sur les zones littorales.

Vous travaillez notamment sur les questions suivantes : les liens entre la circulation océanique et l’atmosphère ; les impacts des changements climatiques sur l’océan – la dynamique océanique, la compréhension des échanges « hauturier-côtier » pour aborder la régionalisation des impacts des changements climatiques sur les marges et les écosystèmes, la validation, l’analyse et la quantification statistique de données historiques ou en temps réel, le développement et la mise en œuvre de codes numériques capables de simuler l’océan de manière idéalisée ou réaliste, ou encore l’ingénierie de systèmes sous-marins téléguidés et autonomes – ; l’élévation du niveau des océans, les émissions de carbone actuelles jouant le rôle d’une « bombe à retardement ».

Je vous remercie également de nous présenter les conséquences des changements climatiques sur l’intensification et l’accélération de la fréquence des phénomènes climatiques majeurs dans les zones littorales, si possible en distinguant selon les littoraux concernés en France, qui sont particulièrement diversifiés.

Il me paraît également souhaitable que vous présentiez La Méditerranée face au changement climatique, ouvrage collectif dont un chapitre a été coordonné par M. Denis Lacroix, de l’IFREMER.

Enfin, je vous pose une question plus large : quelles sont les conséquences des événements climatiques majeurs sur la ressource biologique du milieu marin ?

M. Patrick Vincent, directeur général délégué de lIFREMER. Madame la présidente, monsieur le rapporteur, mesdames et messieurs les députés, je vous remercie d’avoir convié l’IFREMER pour l’inauguration de votre mission d’information.

Je vais m’efforcer, à l’aide de quelques exemples, de vous faire comprendre ce que l’IFREMER peut apporter sur les thématiques qui viennent d’être évoquées, en commençant par souligner que le changement climatique, le changement global et les pressions anthropiques sont des sujets transversaux à l’ensemble des activités de l’IFREMER : je pense notamment aux activités maritimes humaines, aux ressources biologiques, à l’exploitation des ressources minières. Si j’évoque cette transversalité, c’est parce qu’elle induit que nous n’avons pas développé un programme de travail spécifique portant sur le changement climatique ou sur le changement global, ces deux thématiques imprégnant l’ensemble de nos activités.

Je vous présenterai donc un panorama faisant apparaître quelques-unes des questions sur lesquelles nous travaillons. Les questions « amont » pourront vous paraître un peu arides, dans la mesure où elles n’ont pas forcément d’application concrète ; d’autres, en revanche, vous apparaîtront directement liées à des thématiques qui vous sont familières.

Parmi les thèmes que j’ai choisi d’évoquer afin de répondre aux questions qui me sont posées, trois me paraissent revêtir une importance particulière.

Le premier de ces thèmes est celui des événements climatiques majeurs perçus du point de vue de la géophysique, de l’ère quaternaire à nos jours. Cela me permettra de vous expliquer comment des données de type géologique peuvent apporter de l’information sur l’analyse de l’impact du changement climatique actuel. Comme pour beaucoup d’autres sciences, l’histoire nous fournit des enseignements précieux pour comprendre le monde d’aujourd’hui.

Le deuxième thème est celui de l’intérêt qu’il y a à tenter de reconstruire des séries statistiques de données les plus longues possibles, portant sur les événements climatiques extrêmes, dans l’objectif de tirer de ces données, au moyen d’une assimilation à des modèles numériques, des réponses aux questions qui se posent au sujet des événements majeurs actuels, notamment quant à la fréquence de ces événements.

Enfin, le troisième thème est celui de la puissance du spatial dans l’observation de l’océan, une puissance qui permet de dériver un certain nombre d’applications intéressantes. Je pense notamment au grand programme européen Copernicus, qui délivre des services marins applicables à la fois sur nos littoraux, sur l’océan global pour ce qui est de l’exploitation des ressources marines, mais évidemment aussi sur les outre-mer.

Si le changement climatique sur le littoral est une préoccupation pour l’IFREMER, notre institut ne travaille pas seul sur cette question. En septembre 2017, nous avons tenu un séminaire avec nos collègues du CNRS et du Bureau de recherches géologiques et minières (BRGM) sur l’impact du changement climatique sur le littoral.

Bien entendu, je vous parlerai de l’élévation du niveau de la mer et de ce que l’on peut en dire aujourd’hui, en particulier d’un exercice de prospective en cours, qui a pour objectif de déterminer quels sont les scénarios possibles à l’horizon 2100, et quelles décisions devraient être prises en 2030 pour que se réalise en 2100 le meilleur scénario possible. Cela montre, s’il en est besoin, que l’observation du climat peut porter sur des événements qui s’étendent sur des semaines, des mois, des saisons, des années, voire sur plusieurs dizaines d’années. Cet exercice de prospective est réalisé par l’IFREMER dans le cadre de l’Alliance nationale de recherche pour l’environnement (ALLENVI), conclue sous le patronage du ministère de l’enseignement supérieur et de la recherche.

Enfin, comme vous le souhaitez, je ferai un point portant spécifiquement sur l’ouvrage La Méditerranée face au changement climatique.

Je commencerai donc par évoquer le niveau des mers vu à l’échelle géologique, en portant une attention particulière aux environnements insulaires, qui sont ceux intéressant nos outre-mer. Sans vous entraîner trop loin dans le domaine de la géophysique, qui sous-tend le sujet qui nous intéresse, je peux vous dire que deux aspects des changements passés du niveau des mers sont particulièrement pertinents pour prédire les changements futurs dans un contexte de réchauffement climatique.

Le premier de ces aspects, c’est le fait que nous avons été en présence de variations très importantes et très abruptes du niveau des mers durant les transitions glaciaires et interglaciaires. C’est très intéressant, car cela permet d’observer des contraintes uniques sur la stabilité des calottes de glace, ce qui peut nous aider à déterminer quelle quantité d’eau va se déverser dans l’océan, et quel niveau il va atteindre de ce fait.

Le deuxième aspect, c’est que les niveaux marins ont été très élevés au cours de certaines périodes, durant lesquelles le climat était beaucoup plus chaud qu’aujourd’hui. Il y a là également matière à effectuer une transposition au futur.

Pour étudier et comprendre ces phénomènes, l’IFREMER travaille dans les îles Éparses, situées autour de Madagascar, dans l’océan Indien. Nous avons sur ces îles un chantier de reconstruction des changements passés du niveau des mers – dans une région peu étudiée, ce qui constitue un intérêt supplémentaire. L’acquisition de connaissances en vue de reconstruire les niveaux marins du passé passe par l’application de méthodes pluridisciplinaires : sédimentologie, géochimie, modélisation de tous les systèmes – en particulier les systèmes récifaux profonds et peu profonds, très liés aux variations du niveau des mers. Nous développons actuellement un programme qui, à terme, doit nous permettre de quantifier à la fois l’impact et la vitesse de variation du niveau des océans sur les environnements insulaires. Je ne suis malheureusement pas en mesure de vous indiquer les résultats de ce programme, que nous n’obtiendrons que d’ici deux ou trois ans, mais il est important de savoir qu’il a déjà été mis en place un certain nombre d’actions de recherche visant à l’acquisition de données.

Un autre exemple, plus proche de nous géographiquement, puisqu’il est situé dans l’Atlantique Nord-Est, est celui correspondant à l’action que nous menons pour essayer de comprendre l’impact du changement climatique et du changement global sur les écosystèmes profonds, qui constituent des pièces du réseau trophique de la ressource océanique. Tout changement environnemental qui survient se traduit par une réaction de ces écosystèmes profonds, dont nous mesurons l’impact.

Il existe dans l’Atlantique Nord-Est un écosystème profond très sensible, celui des coraux d’eau froide, qui constituent un système classé vulnérable – ce qui ajoute encore à l’intérêt de leur étude. L’une des caractéristiques de cet écosystème réside dans le fait qu’il est contrôlé par les courants, qui interagissent avec la ressource – les courants étant manifestement eux aussi très influencés par le climat. Je précise que la circulation océanique profonde, qui n’est pas très bien connue, est celle qui interagit aux mêmes échelles de temps que le climat : à ce titre, elle est extrêmement importante.

Dès lors que l’on parle de changement climatique et d’océan, on pense au phénomène d’acidification des océans, qui va se traduire par une réduction de la gamme de profondeur de l’habitat propice au développement des coraux, donc par une vulnérabilité plus importante. Comme vous le voyez, des sujets de recherche qui paraissent un peu arides de prime abord peuvent produire des connaissances pouvant trouver des applications pratiques, notamment en matière d’exploitation de la ressource biologique.

Nous avons abordé la question des phénomènes extrêmes en milieu littoral sous un angle un peu original, celui du dimensionnement des ouvrages en mer, en considérant que cette démarche permettait d’aborder des questions situées dans le champ des missions de l’IFREMER, en particulier celles relatives aux énergies marines renouvelables – qui impliquent l’implantation de structures en mer, notamment des plateformes offshore, exposées à des événements extrêmes qui peuvent aller jusqu’à causer leur destruction.

Nous souhaitons établir des séries statistiques les plus longues possibles portant sur les phénomènes extrêmes, qui pourraient être représentatives des conditions en mer, à savoir le vent, les vagues et les courants. L’acquisition de données par des capteurs, par des campagnes en mer ou depuis l’espace, permet de constituer des bases de données dont nous tirons des séries temporelles. Ces séries sont établies à partir du plus grand nombre de données possible, et leur établissement se caractérise par une difficulté particulière : elles doivent refléter des événements majeurs peu probables, donc difficiles à détecter et à observer – alors même que leur impact est extraordinaire.

Nous avons lancé, avec nos laboratoires, un projet destiné à construire ces séries statistiques à partir de modélisations, ce qui doit permettre de représenter statistiquement, sur le très long terme, les conditions environnementales dont nous pourrons déduire des impacts sur les structures en mer. Nous partons du principe que cette étude doit être réalisée à toutes les échelles de temps – de quelques jours à plusieurs années –, mais aussi d’espace – par rapport au milieu où elles sont situées, les structures en mer occupent un espace très restreint, d’ordre local ; en revanche, les territoires ultramarins recouvrent souvent un espace d’ordre régional ; quant à l’espace global, il correspond à la circulation océanique générale.

J’en viens à la question des estuaires, très importante lorsqu’on s’efforce de déterminer l’impact du changement climatique. Jusqu’à une période très récente, ce sujet était évoqué sous la forme de la recherche d’une meilleure statistique de la fréquence d’inondation des estuaires sous le coup d’événements extrêmes. Cette approche faisait abstraction d’un aspect essentiel : un estuaire se caractérise par une certaine géomorphologie, dont la variation doit se coupler avec celle des variables environnementales que sont la salinité, le courant et les vagues. La variation géomorphologique a inévitablement un impact sur l’ensemble des autres variables, ce qui n’est pris en compte que depuis deux ou trois ans.

Comme je vous l’ai dit tout à l’heure, dans ce domaine, l’IFREMER travaille en association avec le BRGM et le CNRS. Le BRGM s’occupe de tout ce qui a trait à l’érosion du trait de côte, tandis que le CNRS se concentre sur l’acquisition de connaissances par la recherche fondamentale ou appliquée. En septembre 2017, nous avons organisé un séminaire commun, lors duquel nous avons défini des perspectives pour les années à venir en matière d’acquisition de connaissances et de recherche. Pour ce qui est des observations réalisées in situ ou depuis l’espace, nous avons besoin de points de référence bien équipés en capteurs et systèmes d’observation.

L’une des questions qui se posent actuellement consiste à se demander quels seront les observatoires de demain sur le littoral. Par ailleurs, nous nous intéressons beaucoup à l’expertise de l’opérationnalité des résultats de recherche, c’est-à-dire à la manière dont ces résultats sont transférés vers l’applicatif, et comment l’action publique peut s’en saisir. Cela constitue un pan important de réflexion sur la question de la science dans la société. À une époque où la science peine à se faire entendre dans la société, ce laboratoire du littoral a vocation à constituer un point de rencontre entre les scientifiques et les acteurs publics, et revêt à ce titre une grande importance.

Le troisième axe de recherche est celui portant sur la possibilité de transposer les résultats obtenus par l’étude d’un système donné, à un endroit donné, à d’autres systèmes ou d’autres endroits. Cette question intéresse particulièrement l’action publique, qui a beaucoup à gagner quand elle a la possibilité de transposer les connaissances acquises sur un chantier océanique vers un autre.

Vous avez souhaité que j’évoque La Méditerranée face au changement climatique, un ouvrage important, écrit lors de la COP21 et transmis aux participants de la COP22 de Marrakech. On entend souvent dire que la Méditerranée est en danger, sans trop savoir ce que cela veut dire. L’action de recherche est là, justement, pour objectiver les mots et les slogans. En l’occurrence, l’étude de la Méditerranée fait apparaître une mer très singulière par rapport aux autres mers régionales, européennes et mondiales. Elle concentre en effet plusieurs activités humaines d’une intensité élevée : l’activité extractive, l’activité industrielle, l’activité commerciale et, bien entendu, l’activité touristique, qui constituent à la fois des opportunités et des menaces. Ces menaces, prises collectivement, pèsent sur la Méditerranée ; elles s’exercent sur l’ensemble des ressources marines et sur l’ensemble du littoral méditerranéen.

Si nous avons considérablement accru nos connaissances au cours des dernières années, et si les États riverains ont progressivement pris conscience des menaces portant sur la Méditerranée, les risques de changement ne sont pas encore complètement maîtrisés à ce stade.

Au-delà de l’aspect environnemental, nous sommes dans un monde où l’on ne peut ignorer l’économie : ainsi, pour parler du monde marin, on évoque souvent l’« économie bleue » – en Méditerranée comme sur le reste du littoral français métropolitain, mais aussi outre-mer.

Pour déterminer comment, malgré ces menaces, développer cette économie bleue, il convient d’étudier les pressions qui s’exercent sur le bassin méditerranéen. Vingt et un pays bordent la Méditerranée, pour une population totale de 380 millions d’habitants, dont 176 millions vivent le long de la côte. C’est énorme. Et le nombre de touristes accueillis en 2025 pourrait atteindre 350 millions. Ces populations vont exercer des pressions anthropiques sur l’ensemble des écosystèmes marins.

D’après les modélisations du changement climatique en Méditerranée, qui s’accompagnent parfois d’importantes incertitudes, la température pourrait avoir augmenté de plus de 3 degrés à la fin de ce siècle. Le volume des précipitations pourrait être réduit de 25 %, ce qui traduit en chiffres le problème de l’eau. La température en surface de la mer pourrait s’accroître de 2,5 degrés. Et, bien entendu, nous allons connaître un phénomène d’acidification des eaux marines.

C’est d’autant plus important que, la Méditerranée étant une mer fermée, elle abrite une biodiversité remarquable, et souvent endémique. Et plus la biodiversité est riche, plus elle rend de services écosystémiques qu’il faut préserver ou restaurer. La Méditerranée est donc un système marin très sensible et très réactif aux changements climatiques et environnementaux. La réaction se fait déjà sentir – je viens de vous donner quelques chiffres – et va s’amplifier. Le bassin quasi fermé de la Méditerranée constitue un laboratoire de l’effet des changements climatiques sur un bassin océanique.

Au-delà de cette notion de laboratoire, il faut s’inquiéter de l’habitabilité du bassin méditerranéen. Le changement climatique pourrait menacer l’ensemble des villes littorales et les îles de la Méditerranée, et ses effets se combinent à l’artificialisation de la côte du fait du tourisme et sa faible altitude. Le niveau de la mer est donc un problème sensible.

Dans cet ouvrage collectif, qui rassemble l’ensemble des partenaires de recherche qui s’intéressent à l’environnement et à la Méditerranée, quatre axes de recherche ont été identifiés. Ils sont valables pour la Méditerranée, mais aussi probablement dans d’autres situations.

Le premier porte sur les services écosystémiques rendus par le milieu méditerranéen et sa biodiversité. Il faut les caractériser et identifier leurs évolutions face au changement climatique.

Le deuxième consiste à évaluer les risques encourus par les sociétés humaines et les écosystèmes face aux évolutions, et développer les capacités d’adaptation et de résilience.

Le troisième axe de recherche est lié à la croissance bleue. Nous pouvons développer des activités et des usages, à condition qu’ils soient durables. Ce critère de durabilité doit être mis en avant.

Enfin, puisque l’on parle d’un grand nombre de pays et d’usages multiples – industriels, environnementaux, touristiques – il faut une gouvernance du système méditerranéen. Le quatrième axe consiste donc à évaluer et améliorer cette gouvernance.

En conclusion, s’agissant de la Méditerranée, si les scientifiques ont leur rôle à jouer, c’est la concertation de tous les acteurs qui est essentielle. C’est vrai en Méditerranée, sur le littoral et dans les outre-mer. L’ensemble des acteurs doivent se concerter pour éclairer des choix qui sont toujours faits dans un contexte d’incertitude, et si les sciences marines et l’IFREMER doivent jouer un rôle, les sciences sociales doivent aussi apporter leur pierre à l’édifice. La ressource, les écosystèmes côtiers et la circulation océanique doivent être pris en compte, mais sans l’apport croisé des sciences sociales pour étudier ce qui se passe dans un bassin comme la Méditerranée, sur le littoral et en outre-mer, nous échouerons. Ce débat des porteurs d’enjeux doit nous permettre de choisir un certain nombre des mesures « sans regrets », celles qui sont valides quel que soit le scénario de prospective retenu. Ces mesures doivent être identifiées et appliquées.

S’agissant de la montée du niveau des mers, beaucoup a été fait. Vous allez entendre Anny Cazenave, qui vous en parlera beaucoup plus savamment que moi, en s’appuyant sur des données in situ et des données spatiales. Mais au-delà de l’évaluation de la montée du niveau des mers, estimée de l’ordre de 3 millimètres par an grâce aux mesures d’altimétrie spatiale, où en serons-nous en 2100 ? Quels sont les scénarios potentiels de montée de niveau des mers et de réaction à cette montée ?

Comment concevoir un littoral qui sera de plus en plus anthropisé en prenant en compte les risques sous l’angle de toutes les menaces potentielles ? Comment concilier l’expansion des activités marines avec la sécurité et la pérennité des milieux ? Nous sommes en plein dans cet exercice de prospective, couplé au sujet du niveau des mers. Identifier le scénario le plus probable pour 2100 permettra de déterminer les actions que nous devrons prendre en 2030. Nous aurons achevé cet exercice de prospective à la fin de l’année 2018, et nous pourrons alors dire quels sont les scénarios envisagés pour 2100, et les mesures à prendre en 2030.

Mme Sandrine Josso. Merci, monsieur le directeur général, de nous faire bénéficier de votre présence et de votre expertise.

Je souhaiterais avoir des précisions quant aux mesures et aux études menées sur le phénomène de surcote. C’est un phénomène de variation du niveau de la mer qui s’ajoute à la marée en cas de tempête et contribue aux risques de submersion marine, comme ce fut le cas en 2010 lors de la tempête Xynthia, qui a fortement touché nos côtes.

Le Laboratoire de physique des océans, composé du CNRS, de l’Institut de recherche pour le développement (IRD), de l’Université de Bretagne Occidentale (UBO) et de votre institut, a permis d’expliquer ce phénomène en découvrant que les petites vagues d’une longueur d’onde d’un mètre ne vont pas dans la direction du vent en cas de vents moyens, mais en direction des côtes, selon un angle de 70 degrés. Ces données ont été mesurées par un système vidéo avec deux caméras pour prendre les mesures des vagues.

Est-il possible d’envisager que ce type de dispositif d’étude et de connaissance du phénomène puisse devenir un dispositif d’alerte pouvant prévenir les phénomènes de submersion et permettre d’anticiper des procédures d’évacuation de la population ?

Mme Sophie Panonacle. En Aquitaine, le contrat de plan État-région 2015-2020 a été pensé afin d’anticiper les risques et adaptations au changement climatique, et accompagner les territoires du littoral soumis aux risques d’érosion et de submersion.

En effet, sur 2 296 communes aquitaines, 1 390 sont concernées par le risque d’inondation, soit plus d’une sur deux. Par ailleurs, de nombreuses communes sont également affectées par les risques liés aux mouvements de terrain. Cette forte vulnérabilité fait de la prévention et de la gestion des risques un enjeu majeur pour la région.

Selon vous, pouvons-nous considérer qu’en l’état actuel des connaissances scientifiques, l’érosion côtière peut être intégrée à la liste des risques naturels majeurs ?

M. Patrick Vincent. S’agissant de l’élaboration d’un système d’alerte des phénomènes de submersion, il faut distinguer le temps de la recherche de celui des systèmes opérationnels. L’IFREMER et ses partenaires au sein du laboratoire de physique des océans sont les acteurs de la recherche. Aujourd’hui, les questions de submersion marine et de surcote sont prises en charge opérationnellement par le service hydrographique et océanographique de la marine (SHOM), en partenariat avec le BRGM et Météo France.

Ensuite, il y a un pas important à franchir avant de dire si les dispositifs de mesure et les modèles imaginés par la recherche sont des systèmes d’alerte. Nous n’en sommes pas là aujourd’hui. Les résultats que vous avez évoqués sont issus de la recherche, nous pouvons les appliquer dans des sites ateliers pour refaire des expériences. Mais je serai extrêmement prudent avant d’imaginer que c’est le futur d’un dispositif d’alerte. Lors du transfert des résultats de la recherche vers les systèmes opérationnels, les connaissances évoluent et le dispositif initial se transforme souvent, car il n’est peut-être pas optimal au regard des aspects opérationnels. Au sein du laboratoire que vous avez mentionné, nous poursuivons des travaux de modélisation qui permettent de coupler le vent, les vagues et les courants océaniques pour mieux comprendre ces mécanismes de submersion.

S’agissant des risques, la recherche peut faire l’état des connaissances sur les mécanismes d’érosion et ce qu’il est possible d’en inférer en termes de prévention. Mais la recherche a beaucoup plus de difficultés pour fixer la façon dont la gestion doit se faire, parce que la gestion est du ressort et de la responsabilité de l’action publique. La décision d’intégrer l’érosion côtière à la liste des risques naturels majeurs ne viendra pas de la recherche seule. La recherche peut appeler l’attention de la puissance publique, qui décidera, en prenant d’autres risques en compte, de l’opportunité de l’intégrer dans cette liste.

Mme Frédérique Tuffnell. Vous parlez beaucoup d’incertitudes sur ces événements climatiques majeurs et leur impact sur les écosystèmes. Vous avez évoqué la difficulté de faire des choix face à ces incertitudes, et les mesures « sans regrets ». Pourriez-vous préciser ces points ?

M. Yannick Haury, rapporteur. Vous nous dites que vous vous fondez essentiellement sur trois paramètres. Sont-ils suffisants pour assurer une prévisibilité concernant la submersion ?

Ne faudrait-il pas une concertation accrue au niveau gouvernemental, une sorte de conseil de la mer unique, un renforcement du secrétariat général de la mer ou un ministère de la mer ?

Si vous aviez une action à préconiser en priorité, quelle serait-elle ?

Mme la présidente Maina Sage. Vous avez souligné, monsieur le directeur général, l’importance de mesurer très précisément dans le temps et l’espace les impacts du changement climatique. Avez-vous les moyens nécessaires pour réaliser ces observations en partenariat avec les autres organismes ?

Vous parliez de transversalité des approches avec les sciences humaines, dans quelle mesure vous développez ces partenariats ?

Le One Planet Summit de décembre a souligné la nécessité d’établir des passerelles avec le monde de la finance pour garantir aux investisseurs des programmes utiles et réalistes. Comment travaillez-vous pour concrétiser ces partenariats ?

M. Patrick Vincent. S’agissant de l’incertitude, elle est le propre du chercheur... Bien entendu, nous avons tout de même quelques certitudes, dont celle que la mer monte. L’incertitude porte sur la quantification du phénomène et sur les mécanismes. Nous connaissons très bien certains mécanismes, mais pas tous, en particulier s’agissant des écosystèmes côtiers. Ma présentation a pu faire trop de place aux incertitudes, car je n’ai pas souhaité insister sur ce que nous connaissons déjà. Le plus important est de déterminer l’action future, au niveau de la décision publique mais aussi de la recherche. Un certain nombre de mécanismes et leur quantification ne sont pas suffisamment connus pour dire de combien de millimètres par an le niveau va monter.

Le rôle du scientifique est aussi de quantifier le mieux possible et, pour cela, l’observation est la donnée de base. Pour observer des séries temporelles extrêmement longues, la condition est de pérenniser les dispositifs d’observation, spatiaux et in situ. Paradoxalement, il est parfois plus difficile de pérenniser ces derniers, qui regroupent tous les observatoires de recherche et de surveillance. S’il y avait une action à retenir pour la recherche, ce serait la pérennisation des systèmes d’observation et des infrastructures de recherche.

Monsieur le rapporteur, vous parliez de trois paramètres. Globalement, dans un certain nombre de situations, la température, le courant et la hauteur des vagues nous donnent déjà une bonne approximation du phénomène. Mais il y a des cas dans lesquels c’est insuffisant, par exemple en mer Noire, où il y a du dégazage de méthane lié à la déstabilisation des marges sédimentaires. Je vous invite à lire l’article paru très récemment dans la revue Nature à ce sujet, qui démontre que le paramètre important y est la variation de salinité. On ne s’y attend pas, mais des mesures et des modélisations ont montré que dans ce cas, le sujet des hydrates de gaz – en particulier de méthane – n’est pas uniquement lié à la température ou aux courants, mais à la salinité. C’est un point extrêmement particulier, mais le méthane est un gaz à effet de serre vingt-cinq fois plus puissant que le CO2, il est donc important d’étudier ces questions.

Enfin, s’agissant de la concertation accrue et les dimensions sociales et économiques, l’Aquitaine est un très bon exemple. Le contrat de plan État-région a été l’occasion d’un travail formidable, où l’effet du changement climatique a été vu sous l’angle de l’impact sur la vigne et d’autres cultures, et nous pourrions l’étudier sous l’angle de l’impact sur les écosystèmes marins, ce qui commence à être réalisé. Nous commençons à étudier les sujets économiques importants au niveau local ou régional, et les sujets sociaux. Peu à peu, en ne privilégiant plus uniquement l’acquisition de la connaissance, mais en étudiant aussi l’impact des changements climatiques, nous arrivons à cette concertation que j’appelais de mes vœux pour la Méditerranée, et qui est valable pour l’ensemble de nos littoraux, en métropole et outre-mer.

Mme Sandrine Josso. Un concitoyen de ma circonscription passionné par la question m’a demandé quelles étaient les zones où les risques sismiques sont les plus importants, tant en métropole qu’outre-mer.

M. Patrick Vincent. Je suis océanographe, et un petit peu climatologue, mais les séismes ne sont pas ma spécialité. Mais je vous transmettrai ces données sans problème.

Mme la présidente Maina Sage. Merci beaucoup de votre intervention, monsieur le directeur général.

Laudition sachève à dix-huit heures.

 


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3.   Audition, ouverte à la presse, de Mme Françoise Gaill, présidente du conseil stratégique et scientifique de la Flotte océanographique française, coordonnatrice du conseil scientifique de la Plateforme océan et climat

(Séance du mercredi 17 janvier 2018)

Laudition débute à dix-huit heures cinq.

Mme la présidente Maina Sage. Nous avons le plaisir d’accueillir Mme Françoise Gaill, présidente du conseil stratégique et scientifique de la Flotte océanographique française, coordonnatrice du conseil scientifique de la Plateforme Océan et Climat.

Dans un rapport récent, Mme Panonacle a regretté qu’il n’y ait plus de flotte sismique depuis le désarmement du Geo Celtic en mars 2016. Est-ce que vos travaux, dont chacun mesure l’importance, madame la président, sont affectés par le manque de moyens ?

Notre audition porte plus généralement sur les perspectives et les risques liés au changement climatique mis en évidence par nos océans.

Je laisse la parole à notre rapporteur pour vous poser quelques questions.

M. Yannick Haury, rapporteur. Bonjour, madame Gaill, et bienvenue.

Pourriez-vous nous présenter la Plateforme Océan et Climat, lancée en 2014, et le sens de son action dans le cadre des négociations climatiques ? Une alliance pour les initiatives sur l’océan et le climat a en outre été lancée en février 2017, dans le cadre de l’Agenda de l’action, qui vise à soutenir la mobilisation de la société civile dans les négociations climatiques.

Quels sont les enseignements scientifiques que la plateforme souhaite présenter s’agissant des événements climatiques majeurs en zone littorale, en métropole et outre-mer ?

Comment évaluez-vous les conséquences des changements climatiques sur l’océan – acidification, disparition des récifs coralliens, élévation des eaux par la dilatation liée au réchauffement des eaux et par la fonte des glaces ?

Quel est l’état des connaissances sur le rôle de l’océan en tant que régulateur du climat mondial, grâce à ses échanges avec l’atmosphère, et de puits de carbone ?

Quelles sont les mesures que préconise la plateforme, notamment en vue de démontrer que l’océan fait nécessairement partie des solutions à la lutte contre les changements climatiques et à l’adaptation à ces changements ?

Quels sont les principaux travaux de la plateforme pour identifier les vulnérabilités des zones côtières françaises face aux événements climatiques majeurs ? Comment mieux protéger les zones littorales ?

Enfin, comment aller plus loin pour faire de l’océan une priorité dans le champ des problématiques traitées par les négociations climatiques ?

Mme Françoise Gaill, présidente du conseil stratégique et scientifique de la Flotte océanographique française, coordonnatrice du conseil scientifique de la Plateforme Océan et Climat. Je suis très heureuse d’être présente aujourd’hui pour vous parler de la Plateforme océan et climat.

Je suis une scientifique. La Plateforme Océan et Climat est un ensemble d’acteurs dédiés à l’action autour du rapport entre océan et climat. Elle a été créée le 10 juin 2014 lors de la Journée mondiale des océans, avec l’appui de la Commission océanographique intergouvernementale de l’UNESCO. C’est une coalition internationale comptant quelque soixante-dix acteurs : une grande partie d’acteurs scientifiques institutionnels, tels que l’Institut français de recherche pour l’exploitation de la mer (IFREMER), autant d’ONG, petites ou grandes, des aquariums, comme Nausicaa et Océanopolis, des acteurs d’expéditions océanographiques, à l’instar de Tara, et des acteurs du secteur privé regroupés autour du Cluster maritime français (CMF) ou d’Armateurs de France, ainsi que des établissements publics tels que l’Agence française de la biodiversité (AFB) et les Terres australes et antarctiques françaises (TAAF), et des organisations internationales onusiennes, l’UNESCO, l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA), l’Organisation internationale pour les migrations (OIM).

Pourquoi avons-nous créé cette plateforme ? L’idée était simple. Avant la COP21, l’océan n’était jamais présent dans les négociations. Pendant vingt COP, on a beaucoup parlé des forêts, mais pas de l’océan ; le mot a été énoncé au tout début du premier texte de la première COP, et puis plus rien. Notre idée était donc de promouvoir dans ces négociations l’océan, qui joue un rôle majeur dans les échanges avec l’atmosphère et dans le système climatique. L’idée était également de promouvoir la connaissance sur l’océan au niveau des scientifiques mais aussi au sein de la société. En outre, il s’agissait de mettre ensemble tous les acteurs de la mer autour de la question du changement climatique.

Nous avons fait de la mobilisation, organisé des cessions à la COP21. Nous avons élaboré des fiches scientifiques qui ont été présentées devant différentes audiences. Nous avons organisé une grande Armada pour le climat qui a fait le tour de la France en voilier. Nous avons fait venir à Paris pour la COP21 des acteurs majeurs comme le secrétaire général des Nations unies.

Nous avons ainsi pu obtenir l’introduction du thème de l’océan dans l’Accord de Paris, dont le préambule cite nommément l’océan comme un des grands écosystèmes dont il faut s’occuper, ce qui est un premier pas. Nous avons obtenu ensuite un rapport spécial du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) et nous sommes parvenus plus récemment à une alliance internationale d’initiatives océan et climat, sollicitée par la présidente de la COP21 lors de la COP22. Cette alliance a pour objectif de présenter des choses concrètes, d’identifier des synergies entre les acteurs locaux, de sensibiliser des populations locales autour de ces initiatives, et de mettre ensemble différentes initiatives hétérogènes susceptibles d’avoir une action sur les négociations climatiques. Cette alliance a aujourd’hui un an. Nous comptons dix-neuf initiatives, l’une d’entre elles, l’alliance pour combattre l’acidification, surtout californienne, est très robuste, d’autres sont de petites initiatives, par exemple, en Méditerranée, l’initiative sur les petites îles durables. En tout, 272 membres.

L’océan, c’est l’eau, l’oxygène, le vivant. L’océan représente 97 % de l’eau mondiale, 50 % de l’oxygène, beaucoup d’espèces marines. Les émissions de gaz carbonique sont localisées dans l’hémisphère nord : c’est nous qui les produisons. Ces émissions entraînent une élévation de la température, des processus d’acidification et d’oxygénation. La vitesse de réchauffement de l’océan est considérable. L’océan est un grand régulateur du climat parce que la chaleur résultant des activités anthropiques, accumulée à 93 % par l’océan, et le gaz carbonique, à 28 %, entraînent des pertes d’oxygène. L’accumulation de gaz carbonique entraîne une acidification. Que l’acidification puisse avoir des incidences pathologiques par exemple sur les mollusques est quelque chose d’admis par tous, tandis que la question de l’oxygène vient d’émerger, elle est bien plus récente. On connaissait les zones d’anoxie, par les zones d’eutrophisation, et on pensait que c’était le résultat d’un pacte anthropique venant de la côte.

Mme la présidente Maina Sage. Pourriez-vous expliquer plus un détail ce que vous entendez par « zones d’anoxie » ?

Mme Françoise Gaill. Il s’agit de la concentration en oxygène dans l’eau. Si la température augmente, la concentration en oxygène diminue. Dans les zones polaires, plus la température augmente, plus l’oxygène disparaît, donc plus la zone devient anoxique, et plus la température est basse, plus l’oxygène est concentré dans l’eau de mer. L’oxygène va avec la salinité, le Ph, c’est un ensemble complexe, mais le paramètre de l’oxygène reste très important : si les poissons n’ont plus d’oxygène, ils meurent, et on a déjà vu sur les côtes californiennes des plages tout à coup complètement recouvertes de poissons morts.

Les conséquences des changements climatiques, ce sont la disparition des services que rend l’océan, par exemple sur le tourisme avec les récifs coralliens, sur la pêche, avec la disparition ou les migrations de populations de poissons du nord vers le sud, sur la protection des côtes, sur l’habitat du littoral.

En 2007, le GIEC avait évalué l’élévation du niveau de la mer à soixante centimètres maximum à la fin du siècle. Cinq ans après, on en était à un mètre et, en 2016, nous en sommes à deux mètres. Les changements dans le niveau de la mer vont produire dans certaines zones des changements de la salinité de l’eau de mer et de la circulation océanique, qui est le moteur du recyclage de toute la matière océanique.

La Plateforme Océan et Climat a proposé neuf grandes mesures. Tout d’abord, considérer l’importance d’écosystèmes sains et fonctionnels face au changement climatique en accélérant la mise en place d’un réseau cohérent et résilient d’aires marines protégées. Deuxièmement, reconnaître le rôle des écosystèmes marins et côtiers en tant que puits naturels de carbone. Troisièmement, développer les énergies marines renouvelables – l’éolien, l’hydrolien – tout en préservant la biodiversité marine. Quatrièmement, accompagner la transition énergétique du transport maritime et développer des solutions technologiques pour des navires plus sûrs et plus respectueux de l’environnement. Cinquièmement, soutenir prioritairement les mesures d’adaptation pour les régions les plus vulnérables, en particulier les zones côtières des pays en développement. Sixièmement, renforcer le transfert de technologies vers les pays et régions océaniques et côtiers les plus vulnérables. Septièmement, renforcer la recherche scientifique internationale. Huitièmement, dédier explicitement un fonds vert aux projets marins et côtiers : nous l’avons obtenu de la part du premier président de la COP21. Enfin, mieux articuler la convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques avec les accords existants relatifs à l’océan, notamment ceux du développement durable.

Nous pensons que l’océan est une solution à prendre en compte et qu’il en va du futur de la planète. Nous avons analysé les propositions de tous les États, leurs « contributions nationales », et une publication parue dans Nature en a réalisé une analyse détaillée pour voir quels États parlent de l’océan. Une chose est sûre : les grands pays développés, qu’il s’agisse de l’Australie, du Japon, des États-Unis ou de l’Europe, ne parlent absolument pas de l’océan. Ceux qui parlent de l’océan sont les petits États insulaires en développement (PEID). Nous allons entrer dans des négociations pour la COP24 ; je pense que la plateforme peut proposer des choses.

En résumé, je ferai trois propositions. Nous avons un défi de la connaissance à réaliser, de la recherche scientifique à l’école et dans les universités, des ingénieurs aux chercheurs et des gestionnaires aux politiques. C’est une proposition énoncée par le Comité spécialisé pour la recherche marine, maritime et littorale (COMER) et reprise dans la Stratégie nationale pour la mer et le littoral.

Nous avons ensuite un défi de construction multi-acteurs, c’est-à-dire d’actions à inventer pour les sociétés du XXIe siècle, et là aussi nous avons des propositions qui peuvent, à travers l’alliance, être reprises.

Enfin, les outre-mer sont un thème incontournable, sans doute le travail le plus important à réaliser, en replaçant la stratégie dans un contexte régional et international avec la Commission océanique intergouvernementale ainsi que l’alliance, car une décennie sur les sciences de l’océan s’ouvrira à partir de 2020.

Un grand programme international sur l’oxygène peut vous donner une idée de la manière dont il est possible d’introduire des questions scientifiques dans la gestion du littoral, à savoir, pour tout ce qui est énergétique, prendre des solutions basées sur les écosystèmes afin de restaurer et protéger l’environnement : à la fois partir de l’énergie renouvelable, réduire les impacts à partir du littoral, et développer des solutions d’aquaculture durable.

Mme Maina Sage. Merci pour ces explications. Il est très utile de mieux connaître l’objet de la Plateforme, qui n’est pas forcément très connu des élus.

Mme François Gaill. Je précise que l’Association des élus du littoral est dans la Plateforme.

Mme Sandrine Josso. Votre flotte est une référence mondiale en matière d’équipement de recherche océanique, avec ses sept navires hauturiers et six navires côtiers ainsi que les engins sous-marins nécessaire à l’étude des sols marins. Je voulais connaître les avancées des études menées par la flotte océanographique relative à la circulation océanique. Pouvez-vous nous expliquer en quoi les mécanismes de la circulation océanique jouent un rôle essentiel pour la régulation du climat et la préservation de la vie marine ?

Mme François Gaill. En dix ans, la flotte a changé. Nous sommes partis d’une flotte dispersée pour arriver à une flotte unifiée l’an dernier. Cette flotte est maintenant gérée sous la tutelle de l’IFREMER et c’est devenu une très grande infrastructure de recherche ayant un poids conséquent au niveau européen. Nous pouvons être assez fiers de cette unification.

Cette flotte a permis, grâce au laboratoire d’Anny Cazenave à l’académie des sciences de Toulouse, d’obtenir des résultats sur le niveau des mers grâce aux moyens satellitaires. C’est l’alliance entre le satellitaire et l’océanographie qui fait notre puissance dans la compréhension des phénomènes.

Vous m’avez interrogé sur le mécanisme de la circulation océanique dont le principe est assez simple. Il faut imaginer une casserole remplie d’eau froide que l’on pose sur un feu : on constate que le liquide commence à bouger.

C’est simplement la différence de température entre l’équateur et les pôles qui provoque l’entraînement d’un ensemble de cellules de convection ainsi qu’un réchauffement à l’équateur. Comme l’eau, ces cellules mutent en gaz et s’élèvent en hauteur, la circulation s’oriente vers les pôles, ce qui provoque un refroidissement. Le courant est alors descendant et traverse les zones abyssales, pour remonter ensuite vers les zones chaudes par effet d’entraînement. C’est ce que l’on appelle un seuil de convection.

Il faut environ un siècle pour qu’une particule prise dans cette circulation revienne à son point de départ. Cela signifie que dans le domaine des relations existant entre l’océan et le climat il faut raisonner à long terme, c’est ce qui rend ces réalités difficiles à appréhender, car elles excèdent la durée du mandat d’un élu.

Cette différence entre la situation d’aujourd’hui et celle de demain est fondamentale, c’est pourquoi le GIEC travaille sur un siècle.

Mme Sophie Panonacle. L’océan, la mer et le littoral sont une partie intégrante et essentielle de l’écosystème de la Terre, indispensable à sa survie. Lors de la COP23, le gouvernement des Fidji a lancé le partenariat Ocean Pathway, dans le but de mettre en exergue le rôle central de l’océan dans la limitation des effets du réchauffement climatique.

En effet, chaque année l’océan absorbe environ 25 % du CO2 que les activités humaines ajoutent à l’atmosphère, réduisant ainsi fortement l’impact de ce gaz à effet de serre sur le climat.

Alors que la communauté internationale appelle à inscrire l’océan au premier rang des priorités de l’agenda climatique, l’Ocean Pathway vise notamment à encourager l’ajout d’actions sur l’océan dans les contributions volontaires des signataires de l’Accord de Paris.

Dans cette optique, quelles synergies pourront-elles être créées entre l’Ocean Pathway et la Plateforme Océan et Climat, alliance qui regroupe une soixantaine d’associations, afin de renforcer la coopération scientifique à tous les niveaux sur les océans, comme indiqué à l’objectif de développement durable n° 14 ?

Mme la présidente Maina Sage. Au mois de décembre dernier, dans le cadre du One Planet Summit, nous avons reçu le ministre fidjien chargé du climat.

Je remercie Mme Panonacle d’avoir posé la question des responsabilités de la France au regard de la déclaration de l’Ocean Pathway.

Mme Françoise Gaill. L’Ocean Pathway est décisif.

La COP22 a succédé à la CPO21 à Marrakech. Entre la COP22 et la COP23, qui a eu lieu à Bonn, se sont tenus la conférence de haut niveau des Nations unies sur les océans et l’Objectif de développement durable n° 14 (ODD 14), la conférence Our Ocean à Malte, à l’initiative de John Kerry et du Chili.

Par ailleurs, l’accord BBNJ – acronyme de biodiversity beyond national jurisdiction – concerne la gouvernance de la haute mer sur la question des ressources génétiques et sur celle de la juridiction au-delà des zones économiques exclusives (ZEE).

Nous sommes donc à la tête d’un ensemble d’enjeux internationaux considérable, et je considère que l’Ocean Pathway peut essayer d’harmoniser les efforts réalisés dans le domaine du climat, les Objectifs du développement durable, et peut-être du BBNJ afin d’avoir une vision intégrée de la question.

À cette fin nous avons commencé à travailler avec l’envoyé spécial pour les océans de l’ONU, M. Peter Thomson, qui s’installera dès le mois de février prochain aux côtés de la Plateforme Océan et Climat à l’Institut océanographique de Paris. Nous avons déjà identifié une série de pistes sur lesquelles nous allons nous concentrer, et nous aurons à définir ensemble une stratégie.

M. le rapporteur. Les Nations unies ont récemment adopté une résolution et ouvert des discussions au sujet d’un nouveau traité portant sur la protection des écosystèmes marins en haute mer à partir de 2018. Quelle appréciation portez-vous sur cette initiative ?

Mme Françoise Gaill. C’est ce que je viens d’évoquer, et j’ai fait partie de la délégation française qui a participé à ces négociations BBNJ. Toutes les problématiques soulevées notamment par la Plateforme Océan et Climat vont s’actualiser concrètement dans les négociations BBNJ.

Ainsi, nous pensons que les aires maritimes protégées constituent des outils très importants, qui sont à notre disposition pour notamment suivre les impacts climatiques, mais aussi peut-être les anticiper.

Un grand débat oppose les modèles français et européens aux modèles américains au sujet de ce type d’aires marines protégées.

Notre conception est plus celle de la gestion partagée d’une aire marine avec des activités allant du no take – soit l’absence d’activité – à l’harmonisation des différentes activités. En Polynésie, nous disposons d’un exemple d’aire marine protégée éducative qui a été prise comme modèle d’échelon international lors de la COP23.

Cet outil a constitué la pierre angulaire de la discussion BBNJ sur la juridiction en haute mer. Les ONG souhaitent disposer de grandes aires marines afin de protéger la faune et l’environnement, l’Europe est d’accord, et les petits États insulaires les trouvent intéressantes pour faire respecter leurs territoires de ressources naturelles, notamment de pêche.

Ces initiatives me semblent prometteuses et augurent bien de l’avenir de nos travaux.

Mme la présidente Maina Sage. Nous nous situons en quelque sorte à la croisée des chemins de la connaissance scientifique et de la remise en question du lien de causalité entre le changement climatique et les événements naturels que nous sommes susceptibles de vivre.

On perçoit encore dans l’opinion publique des doutes portant sur la réalité de l’impact du changement climatique. Il n’empêche que dans les faits, singulièrement en milieu tropical, nous sommes confrontés à des épisodes climatiques de plus en plus intenses et fréquents, qu’il est difficile d’appréhender et de gérer.

Comment la Plateforme Océan et Climat, avec les scientifiques qui l’animent, peut-elle convaincre l’opinion qu’un lien direct existe entre ce que nous vivons de l’évolution du climat et l’intensification de ces phénomènes ?

Ce lien peut-il être affirmé et confirmé ? Car nous sommes confrontés aux menées d’un certain climatoscepticisme qui gagne jusque dans nos territoires.

Mme Françoise Gaill. Les scientifiques sont toujours très mesurés ; ils prennent donc beaucoup de précautions, et ne sont jamais empreints de certitudes.

Au sein de la Plateforme Océan et Climat, nous avons eu un grand débat lors des épisodes climatiques violents qui ont frappé les Antilles : étaient-ils liés au changement climatique ? Nous avons rédigé un texte commun reconnaissant avec précaution qu’il y avait de grandes chances pour que ces événements soient liés au climat.

Dans les conversations privées, nous sommes libres d’aller plus loin, mais publiquement, afin de ne pas prêter le flanc à certaines critiques, nous en restons là.

Par ailleurs, nous travaillons avec des régions comme la Nouvelle-Aquitaine en posant la question de savoir comment appréhender la question océan et climat à cet échelon.

Un premier rapport portant sur le climat en Nouvelle-Aquitaine a été rédigé par Hervé Le Treut, qui fait partie du conseil scientifique de la plateforme. À partir du mois de février prochain, nous allons nous consacrer à cette question.

La semaine passée, nous avons organisé en Europe un événement pour l’alliance sur la question océan et climat. À cette occasion, nous avons été contactés par la représentante de la Guadeloupe auprès des instances européennes, qui nous a proposé de venir y travailler.

Mme la présidente Maina Sage. Cette personne fait-elle partie de la Plateforme Océan et Climat ?

Mme Françoise Gaill. Non. Des représentants des régions ultrapériphériques sont présents auprès de la Commission européenne.

Il est donc prévu de réaliser le suivi de certains écosystèmes emblématiques de la Guadeloupe, particulièrement de la mangrove et des coraux. Nous souhaitons multiplier ce genre de partenariats, singulièrement outre-mer, car nous avons beaucoup de connaissances dans ces domaines.

Nous avons aussi travaillé avec la République des Kiribati, pays qui est très en avance sur la façon de penser l’émigration en fonction du changement climatique. Ce pays a mené à bien une politique de redéploiement des populations liée à l’évolution du niveau de la mer. De ce point de vue, la culture polynésienne est très étendue, et c’est d’ailleurs nous qui apprenons d’eux ; toutefois nous entretenons avec ces iliens un rapport gagnant-gagnant.

M. Olivier Serva. La France est-elle la première ou la seconde zone économique exclusive ?

Mme Françoise Gaill. La France est actuellement deuxième, bien qu’elle occupe potentiellement la première place.

Cela est dû à la relative complexité du processus de reconnaissance de la partie du plateau continental comme partie intégrante de la zone économique exclusive ; car il nécessite un accord international sanctionné par la Convention des Nations unies sur le droit de la mer. En tout état de cause, tous les territoires d’outre-mer français ne sont pas encore pris en compte ; si tel était le cas, la France serait la première zone économique exclusive.

Au demeurant, il ne faudrait pas croire que dans ce domaine être le premier reviendrait à être le meilleur. Il faut mettre en parallèle les prétentions que l’on peut avoir à être les meilleurs dans le domaine de la lutte contre le réchauffement climatique et les moyens mis en œuvre.

Ainsi l’Angleterre a-t-elle décidé de réduire sa zone économique exclusive afin d’obtenir un rapport « qualité-prix » différent.

Mme Sophie Panonacle. Est-il possible de se procurer le rapport sur le climat en Nouvelle-Aquitaine ?

Mme Françoise Gaill. Je vous confirme que ce document est disponible. Le 6 février prochain, la Nouvelle-Aquitaine lancera un nouveau cluster maritime ; c’est à cette occasion que nous évoquerons les perspectives qui s’ouvrent à cette région.

Mme la présidente Maina Sage. Pourriez-vous nous donner quelques précisions plus techniques au sujet des données que vous avez collectées sur l’élévation du niveau de la mer ?

Ces données peuvent-elles être considérées comme étant de plus en plus fiables ? Montrent-elles un phénomène d’accélération, ou s’agit-il de la combinaison des deux phénomènes ?

Au sujet du cyclone Irma et de son lien éventuel avec le changement climatique, vous avez dit avoir eu un long débat au sein de l’alliance : quels critères prenez-vous en compte pour arriver à ce type de conclusions ?

Mme Françoise Gaill. Les perspectives ouvertes par la récollection des datas sont immenses, car l’océan sera l’un des grands enjeux du big data ; mais l’une des questions qui se posent à nous est celle de la transparence de ces données. Et le GIEC est destinataire de toutes ces datas.

Par ailleurs, il faut conserver à l’esprit que ce n’est pas parce qu’une élévation du niveau de la mer est constatée en un point A que le même phénomène se produit simultanément en un point B ; les différences relèvent de l’échelle de la région.

Nous avons par ailleurs établi une solide relation de cause à effet entre l’état de l’atmosphère et celui de l’océan, qui est assez bien connue sur le plan régional.

En réponse à votre seconde question, je dirai que les modèles météorologiques sont déterminants ; ce sont des modélisations numériques qui se trouvent à l’origine des liens que nous pouvons établir entre les divers phénomènes.

Nous avons toutefois contracté un certain retard dans le domaine des données océanographiques. Toutefois, grâce au Global Ocean Observing System (GOOS) –, nous disposons d’un vaste réseau de petits flotteurs permettant de récupérer les données.

Par ailleurs, le prochain rapport du GIEC sur l’océan, attendu en 2019, devrait apporter beaucoup de résultats de travaux portant sur la corrélation pouvant être étable entre le changement climatique et l’évolution des phénomènes cycloniques.

Au demeurant, nous avons absolument besoin d’une flotte océanographique suffisante pour poursuivre nos recherches.

Mme la présidente Maina Sage. La mission d’information réalise aujourd’hui ses premières auditions. Le premier volet de ses entretiens sera consacré à la rencontre du monde scientifique afin d’établir le bilan des connaissances sur le changement climatique et son impact sur les catastrophes naturelles que nous connaissons.

Nous aborderons ensuite la question de l’organisation de la prévention, de l’anticipation et de la gestion de l’urgence. Enfin, nous étudierons les propositions portant sur la reconstruction.

Le spectre de nos travaux est donc assez large, et nous aurons peut-être l’occasion de retrouver Mme Gaill, que je tiens à remercier d’avoir ouvert cette mission d’information, et à qui je donne la parole pour quelques mots de conclusion.

Mme Françoise Gaill. Je vous remercie, madame la présidente, d’avoir invité la Plateforme Océan et Climat. Je tiens à vous dire que la société civile compte beaucoup sur les élus pour que l’océan prenne toute sa place dans la pensée politique française en général, et particulièrement dans celle du climat.

Laudition sachève à dix-neuf heures.

 

 


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4.   Audition, ouverte à la presse, de M. Marc Pontaud, directeur, et de M. David Salas, chef du groupe de météorologie de grande échelle et climat du Centre national de recherche météorologique (CNRM).

(Séance du jeudi 18 janvier 2018)

Laudition débute à neuf heures cinq.

Mme la présidente Maina Sage. Nous accueillons M. Marc Pontaud, directeur de recherche au Centre national de recherche météorologique (CNRM) et M. David Salas, chef du groupe de météorologie de grande échelle et climat du CNRM.

La présente audition est publique et retransmise sur le site de l’Assemblée – elle donnera lieu à un compte rendu.

Il s’agit d’établir un état des lieux des connaissances scientifiques en matière de changement climatique : comment organise-t-on son observation, comment recoupe-t-on les informations, comment arrive-t-on aujourd’hui, dans la France métropolitaine et outre-mer, à avoir un dispositif performant de recherche et d’observation de ces événements climatiques ?

La prévisibilité et le suivi des événements climatiques sont au cœur de la présente mission d’information. C’est donc avec le plus grand intérêt que nous vous auditionnons aujourd’hui et nous vous retrouverons lors des deuxième et troisième phases de nos travaux.

Le rapporteur va préciser l’objet de votre audition.

M. Yannick Haury. Pouvez-vous, messieurs, nous présenter le CNRM, une unité mixte de recherche (UMR) constituée par le Centre national de la recherche scientifique (CNRS) et Météo-France ? Quelles sont vos recherches prioritaires en matière de prévision du temps et d’évolution du climat ? Pouvez-vous expliciter de quelle manière les objectifs du CNRM sont notamment orientés par les missions opérationnelles de Météo-France ? Pouvez-vous nous présenter les différents événements climatiques majeurs pouvant affecter les zones littorales françaises, dans l’hexagone et outre-mer ? Quelles connaissances scientifiques pouvez-vous apporter à la mission d’information s’agissant de la prévision, de la formation, du développement, de la fréquence et de l’intensité des événements climatiques majeurs dans les zones littorales françaises ? Quel est l’impact des changements climatiques sur la formation, le développement, la fréquence et l’intensité des événements climatiques majeurs dans les zones littorales ? Comment analysez-vous le lien entre le réchauffement des eaux de la mer et les événements climatiques majeurs ? Quels sont les liens avec El Niño et La Niña ? Que pouvez-vous nous dire de la connaissance et la compréhension des ouragans de l’automne dernier ? Quelles sont les zones littorales françaises les plus vulnérables ? Quelles recommandations peut-on tirer de ces connaissances pour les décennies à venir ? Quelles seront les orientations prioritaires de la recherche ?

Il est intéressant de noter que la performance des modèles européens a été soulignée cet automne, y compris par les prévisionnistes américains. Comment se situe notre expertise scientifique au niveau mondial ?

M. Marc Pontaud, directeur de recherche au Centre national de recherche météorologique (CNRM). L’activité de recherche est centrale, au sein de l’établissement public Météo-France. Elle est organisée en unités mixtes de recherche ou de services, en partenariat avec différentes entités – vous avez évoqué le CNRS. Le CNRM est la grande unité de recherche de Météo-France ; il est situé à Toulouse – avec une annexe à Grenoble pour l’étude des avalanches, qui ne nous concerne pas aujourd’hui – et compte 230 employés permanents et une centaine de non-permanents – doctorants, post-doctorants etc. Météo-France est également la tutelle du Laboratoire de l’atmosphère et des cyclones (LACY), situé à La Réunion, qui a pour vocation d’améliorer la prévision des cyclones et qui est en lien avec la mission de Météo-France de protection des risques cycloniques dans cette partie de l’océan Indien.

Le CNRM part de la recherche amont pour aller vers la recherche la plus appliquée, afin de répondre à la mission confiée à Météo-France : assurer la protection des personnes et des biens, mais aussi contribuer à la valorisation socio-économique de l’information météorologique et climatique.

Il importe, pour établir des prévisions météorologiques, de disposer d’une bonne information de l’état initial de l’atmosphère. C’est pourquoi nous développons une compétence particulière, d’une part pour instruire des processus, pour les comprendre afin, ensuite, de mieux les modéliser, d’autre part, pour qualifier des instruments qui, eux, ont vocation à être opérationnels. Nous allons par exemple tester des détections pour les lumières, dites « lidars », mais aussi des radars spécifiques. Voilà pour la partie amont.

Ces éléments doivent ensuite alimenter le modèle de prévision. Les équations sont connues, bien posées et elles sont résolues grâce aux modèles mathématiques ; puis il faut les écrire de manière informatique – les modèles différant en fonction du mode d’écriture. Reste que, fondamentalement, la première étape est la création des conditions initiales pour établir une prévision où que ce soit, en outre-mer, en métropole ou une prévision globale. Cette phase s’appelle l’assimilation. Il existe une école française en la matière puisque nous avons été très novateurs, depuis les années 1980, dans le développement d’une technique appelée 3D-Var. Pour démarrer nos prévisions, nous essayons de produire la meilleure condition initiale à l’instant T, tout en tenant compte de l’importance de l’histoire – en général les vingt-quatre heures précédant la prévision. Nous avons donc développé des techniques qui intègrent cette dimension temporelle. Il faut en outre savoir que le système des équations que nous employons est très fortement non-linéaire et, de fait, les méthodes utilisées jusqu’à présent nous obligeaient à les simplifier un peu, à les linéariser car les phénomènes rapides, intenses, avec de fortes variations dans le temps, pouvaient être indurés. Aussi la recherche de demain consistera-t-elle à employer une technique qui gardera l’avantage d’une assimilation étendue sur vingt-quatre heures, mais qui prendra en compte cette non-linéarité. C’est ce qu’on appelle l’ « assimilation d’ensemble ».

La construction des conditions initiales comprend donc cette partie mathématique ; elle s’appuie également, dans un second temps, sur la valorisation des informations météorologiques dont nous disposons. Nous avons en effet besoin de traduire les images fournies par le satellite en informations utiles pour notre modèle. Ainsi développons-nous ce que nous appelons les opérateurs d’observation. Nous menons en outre d’importants travaux sur de futurs satellites comme ADM-Aeolus, programme de l’Agence spatiale européenne, qui permettra de mesurer le vent partout sur le globe. Nous pourrons également compter sur le programme européen Météosat troisième génération (MTG), avec un satellite qui sera mis sur orbite aux alentours de 2022 et qui sera pourvu d’un sondeur infrarouge centré à la fois sur la métropole et sur l’océan Indien – outil dont nous pourrons tirer une bonne information – et sur une nouvelle génération de satellites européens défilants qui nous permettront de disposer d’informations pour tout le globe. Autant d’instruments, j’y insiste, grâce auxquels nous pourrons améliorer les conditions initiales d’analyse de l’atmosphère.

Ensuite, pour ce qui concerne l’état de la mer, des travaux sont en cours visant à améliorer les conditions initiales de notre modèle de vagues. Nous pourrons compter, dans le cadre du projet Copernicus, sur le satellite Sentinel 1, pourvu d’un radar à synthèse d’ouverture, sur le satellite Sentinel 3, mais aussi sur le CFOSAT (China-France Oceanography satellite), satellite franco-chinois grâce auquel nous allons pouvoir améliorer la définition de l’état initial de la surface océanique.

Les conditions initiales définies, il faut passer au modèle destiné à la prévision. Les travaux en cours pour améliorer le système sont tous fondés, je l’ai dit, sur un jeu d’équations standard appelées équations de « Navier-Stokes ». Pour ce qui est de la partie physique de l’atmosphère, des interactions des particules de rayonnement dans les nuages, les travaux en cours visent à mieux représenter la microphysique nuageuse, à savoir les processus qui se développent au sein du nuage pour former les gouttelettes d’eau. Il s’agit d’un enjeu important, car on se rend compte que la dynamique des systèmes fortement précipitants, que ce soit pour les éléments dits cévenols qui concernent la côte du Sud de la France ou pour les cyclones qui concernent la plupart de nos territoires d’outre-mer, est assez difficile à comprendre sur le plan physique – il faut la mesurer puis la modéliser.

Autre élément important pour nous : connaître tout ce qui se passe à la surface. Nos modèles permettent de connaître la température de la surface de la mer, mais pas de mesurer les interactions réelles, comme c’est le cas dans les modèles de climat. Notre but à court terme est par conséquent de coupler notre modèle d’atmosphère avec le modèle d’océan car les flux, les interactions sont ici très importants. Cet aspect concerne aussi bien l’outre-mer que les éléments cévenols. Mieux représenter la surface – qui a un rôle crucial dans le comportement de l’atmosphère – est peut-être un aspect encore plus sensible pour la métropole – on pense ici à la réévaporation de l’humidité de la surface, qui passe directement par le sol ou bien par la végétation.

Nous sommes en train par ailleurs de franchir une étape. Nous avons longtemps considéré que l’évolution de l’atmosphère pouvait être prévue de façon déterministe : connaissant une condition initiale, on avait une grande confiance dans la prévision réalisée. On savait néanmoins que le système était chaotique, donc sensible aux conditions initiales. Or quand on s’attaque à des échelles comme celle de la convection, celle de la précipitation – voire des cyclones –, il faut savoir quel est l’univers du possible à partir d’une condition initiale connue. Aussi développons-nous depuis quelque temps une technique appelée ensembliste, très familière au monde climatologique, mais utilisée dans une moindre mesure pour la prévision numérique du temps car cette technique coûte cher et doit donc être appliquée dans un temps limité. Il s’agit de perturber les conditions initiales avec les méthodes mathématiques appropriées et d’obtenir plusieurs prévisions pour la même situation afin de tâcher d’en tirer une information probabiliste répondant à la double question suivante : quelle confiance puis-je avoir dans la prévision de référence et quel est le risque d’avoir une prévision extrême qui n’est représentée qu’une seule fois dans l’univers du possible ? Nous travaillons donc à la valorisation de cette information probabiliste sur la prévision, autrement dit, en langage simple, sur la confiance que je peux avoir dans la prévision et dans les risques qui lui sont associés.

M. David Salas, chef du groupe de météorologie de grande échelle et climat, du Centre national de recherche météorologique (CNRM) de Météo-France. Je poursuivrai par l’évocation de considérations davantage liées au climat, mais qui comprendront un début de réponse aux questions que vous nous avez posées.

À Météo-France, les activités de modélisation du climat se trouvent en aval du travail de prévision numérique du temps : nous capitalisons sur l’effort de modélisation concernant l’atmosphère. À partir de ce modèle d’atmosphère, toute la connaissance évoquée par M. Pontaud, nous développons un modèle de climat qui reste très proche de la prévision du temps. Ce modèle de climat permet de mieux comprendre les évolutions passées du climat et d’anticiper ses évolutions futures sur des échelles de temps relativement longues : de l’ordre de quelques décennies ou, typiquement, jusqu’à la fin du XXIe siècle.

Mais nous menons également d’autres activités. Ainsi, lorsqu’on couple un modèle d’atmosphère de climat avec un modèle d’océan, on devient capable de faire de la prévision saisonnière climatique, c’est-à-dire qu’on est capable de définir les grandes tendances climatiques à l’horizon de plusieurs mois et jusqu’à un an dans certains cas, ce qui a des implications directes, par exemple en ce qui concerne les risques cycloniques. On est ainsi capable de dire si la saison à venir va être plus ou moins intense sans toutefois pouvoir affirmer qu’un cyclone va frapper telle région. Il s’agit bien d’une notion de risque.

Nous réalisons également des simulations plus fines que les simulations mondiales – lesquelles ont une résolution horizontale de l’ordre de 100 kilomètres, pour Météo-France comme pour les autres instituts dans le monde. Or 100 kilomètres pour représenter la finesse des climats des îles de la Polynésie ou la complexité du climat de La Réunion, avec un relief très marqué, ce n’est pas suffisant. C’est pourquoi nous réalisons des simulations plus fines, dites régionales, de l’ordre de 10 kilomètres pour les régions d’outre-mer. À titre exploratoire, nous commençons à faire des simulations avec une résolution de 2,5 kilomètres qui nous permet de résoudre explicitement les phénomènes météorologiques extrêmes. Notre objectif, pour 2021, est de réaliser de nouvelles simulations fines pour les différentes régions d’outre-mer afin de contribuer, en particulier, à la connaissance et à la décision.

Après cette brève introduction, je présenterai des phénomènes extrêmes concernant l’outre-mer, avec les cyclones, et l’hexagone, avec, entre autres, les tempêtes.

Les cyclones sont classés en différentes catégories de violence par le vent moyen soutenu sur une minute. Si le vent dépasse 118 kilomètres par heure, ce qui est déjà considérable, on peut dire qu’on a affaire à un cyclone. Les catégories de « Saffir-Simpson » vont de 1 à 5, du moins au plus intense, la catégorie 5 correspondant aux cyclones pour lesquels les vents, sur une minute, peuvent dépasser 249 kilomètres par heure – événement bien sûr très dangereux. Les cyclones ne se caractérisent pas seulement par le vent et ont, c’est bien connu, un œil. Ce sont des phénomènes particuliers dits « à cœur chaud », à savoir des dépressions qui tournent dans le sens des aiguilles d’une montre dans l’hémisphère sud et dans le sens inverse dans l’hémisphère nord.

Parmi les dangers présentés par les cyclones on pense en général au vent mais il faut également ajouter les pluies extrêmes, sources d’inondations ou de glissements de terrain. On note également une surélévation du niveau des mers, liée à la dépression à cause de laquelle l’air pèse moins sur la mer. N’oublions pas la houle cyclonique qui provoque des vagues de 10 mètres voire 20 mètres si le cyclone est particulièrement intense et se déplace rapidement. On pense aux cyclones qui ont dramatiquement touché Saint-Martin, Saint-Barthélemy ou la Guadeloupe, à l’automne dernier. On a aussi à l’esprit différents événements qui ont affecté la Polynésie, la Nouvelle-Calédonie, La Réunion et toutes les régions d’outre-mer en général.

Les phénomènes de formation des tempêtes de moyennes latitudes des deux hémisphères, quant à eux, sont très différents par rapport aux phénomènes de formation des cyclones. Nous sommes ici face à des phénomènes qui se produisent, assez grossièrement, à la suite de conflits de masses d’air – dus aux différences de température importantes aux latitudes considérées.

On peut dire qu’on est confronté à une tempête lorsque le vent moyen soutenu sur dix minutes atteint ou dépasse 89 kilomètres par heure, à savoir 48 nœuds. Il s’agit d’une tempête de force 10. On peut aller jusqu’à une tempête de force 12 quand le vent dépasse 118 kilomètres par heure, et nous sommes ici au début de l’échelle de « Saffir-Simpson » relative aux cyclones : il y a un continuum. Un ouragan de force 12, et il y en a eu dans l’hexagone au cours du XXe siècle, comme celui d’octobre 1987 qui a frappé les côtes normandes et le Nord de la France, correspond à un cyclone de catégorie 1. Les pertes en vies humaines et les dégâts sont alors importants.

J’en viens aux pluies extrêmes, qui peuvent ne pas être associées à des tempêtes ou à des cyclones, comme les événements dits méditerranéens, connus également sous l’appellation un peu réductrice d’événements cévenols, et qui correspondent à des pluies pouvant représenter l’équivalent de plusieurs mois de précipitations en une seule journée, à savoir autour de 400 millimètres – voire beaucoup plus. Ce phénomène est dû au déplacement de masses d’air très humides du Sud vers le Nord, masses qui viennent buter sur le massif des Cévennes ou celui des Alpes. Les masses d’air remontent brutalement et la condensation qui s’ensuit provoque des orages et de fortes précipitations. Météo-France étudie le phénomène de près à la fois par l’observation – et plusieurs études récentes nous montrent que ces événements semblent devenir plus intenses depuis une trentaine d’années – et par la modélisation – notamment avec les modèles très fins évoqués précédemment.

Un phénomène moins connu affecte les zones côtières, couramment appelé Medicane, sorte de cyclone méditerranéen qui tiendrait le milieu entre un cyclone tropical et une tempête de moyenne latitude. Comme les cyclones tropicaux, les Medicanes ont un œil – et une image satellite peut donner l’impression qu’il s’agit d’un cyclone ; en revanche, les processus de formation sont différents : les Medicanes se produisent en général en fin d’été ou en début d’automne lorsque les eaux de la Méditerranée sont encore très chaudes et lorsque, en altitude, de l’air froid arrive du continent, l’atmosphère devient alors instable et des mouvements verticaux de l’atmosphère provoquent des orages et de fortes précipitations. Il s’en est produit une centaine depuis 1947 ; l’un d’entre eux a affecté la Corse il y a quelques années.

Mme la présidente Maina Sage. Qu’en est-il de la puissance des Medicanes ?

M. David Salas. Ils sont tout de même un peu plus faibles que les cyclones tropicaux mais leurs vents peuvent dépasser 130 kilomètres par heure et donc causer eux aussi des dégâts importants.

M. Marc Pontaud. Je reprends l’organisation de Météo-France. Le décret qui crée Météo-France attribue à cet établissement public des missions très précises, en particulier la protection des personnes et des biens par rapport aux risques météorologiques. Météo-France fonctionne par contrats d’objectifs et de performance (COP) signés avec l’État et renouvelés tous les cinq ans. C’est l’occasion de construire les priorités de l’établissement au regard des attentes de l’État. La définition du COP prend plusieurs mois pendant lesquels nous rencontrons, bien sûr, les représentants de notre tutelle principale, le ministère de la transition écologique et solidaire, mais aussi ceux de la direction générale de la pêche et de l’aquaculture, ou encore ceux du monde économique, du secteur aéronautique qui sont affectés par les phénomènes météorologiques. Les priorités de l’établissement et les étapes de la recherche sont définies pendant cette phase. En interne, ces priorités sont déclinées et leur mise en œuvre fait l’objet de suivis de projets – selon les méthodes du management – avec rendus de comptes.

M. le rapporteur. Avez-vous défini des zones, en France, qui risquent d’être particulièrement affectées par le changement climatique ?

M. David Salas. Nous menons des actions de recherche très soutenues sur l’arc méditerranéen de France, en particulier parce qu’il subit des pluies extrêmes. Ce fut le cas à Cannes en 2015 avec d’importantes pertes de vies humaines. Autre exemple : il y a une dizaine de jours, deux tornades ont touché les Pyrénées orientales.

Nous menons également des actions de recherche en outre-mer, concernant en particulier la Polynésie, les Antilles, La Réunion et la Nouvelle-Calédonie. Il s’agit notamment d’étudier la fréquence des cyclones.

La question de la fréquence se pose également aux Antilles où, lors des quarante dernières années, on observe en moyenne un événement cyclonique tous les quatre ans. Une dizaine de cyclones ont donc eu lieu dans cette zone depuis quarante ans.

S’agissant de l’intensité, toutes les îles ne subissent pas avec la même fréquence les événements les plus extrêmes. Plus on remonte vers le nord, plus le risque augmente et plus les cyclones ont une propension à devenir violents. En Martinique, un événement important a lieu en moyenne tous les dix ans, contre tous les sept à huit ans en Guadeloupe et plutôt tous les six ans à Saint-Barthélemy. À l’inverse, il n’y a pas de cyclone en Guyane, située trop au sud pour être affectée.

Nous menons des études pour évaluer dans quelle mesure les fréquences de ces événements les plus intenses pourraient évoluer et si l’on constatera – ou pas – une augmentation du nombre de cyclones. Ce sujet sera l’un des principaux sujets de l’intervention de Mme Valérie Masson-Delmotte, qui répondra tout à l’heure précisément à vos questions sur le climat futur.

M. Marc Pontaud. Que fait-on pour mieux assurer la prévision de ces phénomènes ? Le modèle de prévision français est global : il couvre l’ensemble du globe, avec une meilleure résolution pour la métropole, il est donc intéressant pour les phénomènes qui la concernent. Parallèlement, et c’est très important, nous avons développé le modèle AROME (acronyme pour Applications de la recherche à l’opérationnel à méso-échelle) doté d’une résolution beaucoup plus fine – entre un et deux kilomètres et demi. Une instance de ce modèle tourne toutes les heures pour la métropole, mais aussi pour chacun des territoires d’outre-mer, couvrant de larges secteurs : l’arc antillais jusqu’à Haïti, la Guyane, la Nouvelle-Calédonie et la grande Polynésie Française, enfin, la Réunion et l’océan Indien. L’établissement a porté ses efforts sur ces techniques numériques et de modélisation, afin de répondre à toutes les questions qui vont bientôt se poser à propos de ces phénomènes, fortement significatifs. Ce modèle fonctionne très bien pour prévoir ces phénomènes dans ces territoires.

M. le rapporteur. Par le biais des données que vous recueillez, constatez-vous une augmentation du nombre ou de l’intensité des événements climatiques ? Disposez-vous de suffisamment d’éléments pour effectuer un constat ?

M. David Salas. Là encore, Valérie Masson-Delmotte répondra de manière plus complète. Vous avez raison, on observe une augmentation de l’intensité des événements climatiques, mais uniquement dans le bassin Atlantique nord.

Les modèles à échelle fine, évoqués par M. Pontaud, sont un enjeu important pour la prévision des cyclones dans les régions d’outre-mer. On a pu le constater lors de l’événement cyclonique Maria : il s’est brutalement intensifié, passant d’une catégorie 1 à 5 – la plus intense – en seulement quinze heures. Ce phénomène avait été parfaitement pressenti par le modèle AROME : cela justifie vraiment le développement et l’utilisation de tels outils.

J’évoquerai rapidement le processus météorologique en cause : en altitude, ce qu’on appelle dans notre jargon un « talweg » – l’équivalent d’un trou d’air – a créé un phénomène d’aspiration qui a brutalement intensifié le cyclone Maria. Un modèle de prévision est capable de le déceler. Nous pouvons ensuite en tirer toutes les conséquences en termes de message d’alerte, en vue de protéger les personnes et les biens.

M. Marc Pontaud. Quelles sont les évolutions des phénomènes météorologiques sensibles dans un proche futur ou un peu plus lointain ? Mme Masson-Delmotte pourra vous apporter une réponse précise. Pour résumer, il n’y a pas de raison pour qu’il y ait plus de cyclones à l’avenir mais, l’atmosphère étant un peu plus chaude, le cycle hydrologique atmosphérique sera peut-être plus intense. On peut donc s’attendre à des phénomènes un peu plus intenses, surtout en précipitations – plus qu’en vent. Pour les tempêtes de la côte atlantique, nous ne disposons actuellement pas de signal particulier.

M. David Salas. Compte tenu de ce que l’on sait des processus de formation des cyclones, aucun élément ne permet de conclure à une augmentation du nombre de cyclones dans le futur. Valérie Masson-Delmotte vous apportera des précisions, sur la base de la littérature récente. Pour autant, étant donné le supplément d’énergie disponible dans le système climatique, on peut s’attendre à des événements globalement plus intenses lorsqu’ils parviennent à se former.

M. Jean-Hugues Ratenon. Je suis député de la Réunion. Nous connaissons actuellement un cyclone. Mais, d’après mes informations, tout se passe bien. Je reçois même des messages de mes collègues à la Réunion, me demandant de remercier Météo France pour ses prévisions et sa capacité à bien informer la population. Pour autant, nous connaissons une petite polémique – cela arrive malheureusement dans ce genre de situation – relative à la prise de décision du préfet : quel est le rôle de Météo France dans la décision du préfet de passer de l’alerte orange à l’alerte rouge ?

M. Marc Pontaud. J’ai compris qu’une deuxième audition aura lieu concernant le fonctionnement institutionnel de Météo France, en présence de son président-directeur général. En quelques mots, nous sommes une instance de conseil auprès de l’État, en l’occurrence nous conseillons le préfet.

Vous nous aviez par ailleurs posé une question à laquelle nous n’avons pas répondu concernant l’efficacité comparée des modèles américain et européen. Puisque vous parlez de la Réunion, je voudrais rappeler l’historique de la dépression tropicale Ava, qui est allée percuter Madagascar. Quelques jours avant cet événement, les prévisions du Centre européen de prévision météorologique à moyen terme annonçaient une trajectoire vers Madagascar, quand le modèle américain Global forecast system annonçait une trajectoire qui s’infléchissait vers la Réunion, ce qui a mis en alerte les autorités publiques. Notre modèle « Action de recherche petite échelle grande échelle » (ARPEGE) était cohérent avec le modèle Integrated forecast system du centre européen. En l’espèce, le modèle européen était meilleur.

De même, pour les événements de la Guadeloupe, de la Martinique, des Îles du Nord, le modèle du Centre européen est, de loin, le meilleur – les chiffres le montrent. Ce modèle européen, global, et le modèle français, ARPEGE, également global, sont en fait identiques. Ils sont le résultat d’une collaboration assez unique entre une organisation européenne – avec un statut d’organisation internationale – et un pays membre. Nous avons développé ensemble un modèle global, avec des configurations légèrement différentes lorsqu’il est utilisé par le centre européen ou par la France. Ces modèles sont excellents : le meilleur modèle de prévisions globales est celui du centre européen et le meilleur modèle à courte échéance sur l’Europe est le modèle français.

Les Américains ont fini par prendre en compte nos prévisions. Notre modèle AROME de petite échelle, qui traite de manière explicite les précipitations et les phénomènes convectifs, couplé à ces modèles de grande échelle, apporte une information très précieuse sur l’évolution des phénomènes. En effet, il ne suffit pas de prévoir la trajectoire d’un cyclone, il faut également prévoir son intensification ou son affaiblissement.

C’est ce que nous faisons à la Réunion : nous suivons le phénomène – j’y travaillais encore cette nuit, ainsi que mes collègues. Initialement, la prévision du centre européen le faisait passer au nord de l’île, ce qui lui aurait été très dommageable. Le modèle français ARPEGE prévoyait plutôt un passage au sud, AROME indiquant que le phénomène s’amoindrissait. Il s’agissait de prévisions délicates, sur des centaines de kilomètres, deux à trois jours à l’avance. Mais nous sommes aujourd’hui capables de produire des prévisions qui permettent de bien informer les populations et le préfet, qui doit ensuite prendre ses décisions. Vous comprendrez que nous ne sommes pas là pour juger la polémique locale.

Mme Justine Benin. Je suis très heureuse de participer à cette audition. Dans les îles – et plus particulièrement en Guadeloupe d’où je viens –, nous apprécions nos prévisionnistes de Météo France. Les personnels en Guadeloupe sont-ils bien équipés pour faire leur travail ? Il y a quelques années, je me souviens de difficultés liées aux radars situés au niveau de la Désirade. Cela a-t-il été réglé ?

M. Bertrand Bouyx. Je suis député du littoral, dans le Calvados. Sur les plages du Débarquement, le trait de côte recule. À Météo France, qu’est-ce qui fonde la pertinence d’un modèle ou son évolution ? Vous avez partiellement répondu à cette question, en comparant les modèles que vous utilisez pour évaluer le parcours des cyclones. Mais pourriez-vous nous apporter des précisions quant à ces modélisations ? Nous avons parlé de statistiques et de fréquences, mais a-t-on observé des particularités dans la distribution des événements climatiques ? En effet, les fréquences ne nous renseignent pas sur la distribution de ces séries statistiques.

Mme Claire Guion-Firmin. Je suis députée des Îles du Nord, Saint-Martin et Saint-Barthélemy. Nous constatons des phénomènes de plus en plus violents. Lors du passage de l’ouragan Irma, les vents ont dépassé les 350 km/h. Dans le futur, allons-nous subir des vents beaucoup plus forts ou avons-nous atteint un maximum ? Est-il exact que cet ouragan a été classé en catégorie 6, alors qu’il n’existait jusqu’à présent que cinq catégories ? Par ailleurs, est-il exact qu’un phénomène de tornades a été constaté à l’intérieur de l’ouragan ?

M. Lionel Causse. Député des Landes, je souhaite vous interroger sur les risques de submersion : comment Météo France travaille-t-il sur ces dossiers, souvent liés aux bancs de sable et à des événements climatiques se déroulant au large des côtes ? Sur notre littoral, comme sur tous les littoraux de métropole et d’outre-mer, des vagues importantes causent régulièrement des dégâts. Des modélisations et des études sont en cours, notamment à Biarritz. Y êtes-vous associés ?

M. Marc Pontaud. Madame Bénin, les radars sont un élément essentiel de la qualité de la prévision de nos modèles, notamment pour le modèle de haute résolution AROME. Nous attachons une très grande importance au maintien de ces installations. Deux radars sont positionnés dans la zone, un en Guadeloupe et un en Martinique. Ils se recoupent et se servent mutuellement de secours. Leur portée visuelle – entre deux cents et deux cent cinquante kilomètres – est intéressante pour nous. Ces données sont essentielles. À deux cent cinquante kilomètres, nous pouvons disposer d’une information très précise sur un phénomène émergent, donc mieux le décrire et l’observer. Aujourd’hui, l’un des enjeux est de prendre en compte ces données pour améliorer la prévision de nos modèles dans ces régions.

Le modèle AROME a été développé et mis en place l’année dernière dans tous les territoires d’outre-mer, mais n’a pas encore la capacité d’ingérer ces données. Nous avançons par étapes dans le processus d’assignation. C’est un peu lourd et cela demande beaucoup de travail, mais nous souhaitons valoriser ces informations à toute petite échelle. C’est une priorité pour Météo France dans le réseau métropolitain et dans tous les territoires d’outre-mer. Reste une difficulté à traiter : nous n’avons pas encore de radar en Polynésie française.

MM. Bouyx et Causse ont évoqué la submersion des côtes. Un processus de vigilance vagues-submersion a été institué. C’est le résultat d’un travail préparatoire d’étude de la vulnérabilité et des zones à risque, réalisé dans le cadre d’une collaboration par le Centre d’études et d’expertise sur les risques, l’environnement, la mobilité et l’aménagement (CEREMA), le Service hydrographique et océanographique de la Marine (SHOM) et Météo France. Plus récemment, nous nous sommes également rapprochés du Bureau de recherches géologiques et minières (BRGM).

Pour instaurer cette vigilance, nous avons dû créer un ensemble de systèmes spécifiques de modélisation, qui s’emboîtent : le premier modèle produit une prévision hauturière et globale des vagues. Le deuxième modèle dispose d’une résolution plus fine – à deux cents mètres – qui permet de disposer de l’état de la mer au plus près de la côte. Le troisième modèle gère la hauteur d’eau : il prend en compte les effets des marées et du vent sur la surélévation. Nous additionnons ensuite l’impact de l’élévation dynamique de la mer liée à la marée et au vent qui souffle sur la surface de l’océan avec l’état de la mer. Nous disposons ainsi d’une information sur la hauteur d’eau.

En amont, nous disposions déjà d’une cartographie de la côte, avec les zones à risques. Cela nous permet donc d’évaluer si le risque est supportable ou non, en fonction de sa localisation. Ainsi, récemment, certaines prévisions de hauteur d’eau suite au passage de la tempête Eleanor nous ont beaucoup inquiété pour Saint-Malo.

Ce travail est en perpétuelle évolution. Il fait partie de nos priorités. Nous essayons d’améliorer nos prévisions en intégrant de plus en plus de données satellites, importantes pour contrôler les conditions initiales.

M. David Salas. En réponse à Madame Guion-Firmin, on peut souligner qu’Irma, qui a frappé Saint-Martin et Saint-Barthélemy, était un événement hors norme – vraiment exceptionnel. C’est l’ouragan le plus puissant jamais enregistré sur le bassin atlantique à l’est de l’arc antillais. Dans l’histoire moderne, c’est-à-dire pour nous depuis la fin des années soixante-dix – date à partir de laquelle on dispose de mesures à partir de satellites en fin de période –, c’est le premier ouragan qui a touché les petites Antilles alors qu’il était déjà en catégorie 5, avec des vents maximaux de 295 km/h en moyenne sur une minute – la catégorie 5 commence à 249 km/h… Les rafales étaient donc probablement beaucoup plus importantes.

Il figure parmi les cinq ouragans les plus puissants au monde ayant traversé une terre habitée. Il est resté soixante-douze heures d’affilée en catégorie 5, ce qui constitue également un record sur le bassin atlantique depuis le début de l’ère satellitaire. Avant, nous n’étions pas capables de disposer de ces statistiques.

Évidemment, Irma a engendré des pertes en vies humaines et des dégâts considérables, ce que tout le monde déplore. Ce qui frappe, au-delà d’Irma, c’est la succession de trois ouragans majeurs : Irma, José, puis Maria qui a touché la Guadeloupe, mais également la Dominique en catégorie 5, avec des vents de 160 km/h. C’est cette succession d’événements exceptionnels qui interroge à la fois le citoyen et les scientifiques. La recherche estime que les conditions terribles de ce mois de septembre étaient favorables à la formation de ces événements. Elles étaient favorables pour Irma et le sont restées pour José et pour Maria, ce qui explique cet enchaînement. Sans vouloir faire de parallèle abusif sous nos latitudes, pour des phénomènes intéressants l’Hexagone – et pour répondre à M. Bouyx – on se souvient de l’enchaînement des tempêtes Lothar et Martin en 1999. Ces tempêtes extrêmement intenses – qualifiées de bombes météorologiques – ont frappé successivement le nord et le sud de la France, avec une intensification extrêmement rapide.

Mais rien ne permet d’affirmer que l’on assiste à une augmentation de la fréquence des tempêtes. En hiver, la zone de prédilection – le rail – de ces tempêtes se situe actuellement dans la Manche. Sachant que ces événements résultent de la confrontation de masses d’air froid et de masses d’air chaud, dans la mesure où le réchauffement climatique actuel réchauffe davantage l’Arctique que les latitudes moyennes de nos régions, la différence de température entre l’Arctique – où réside l’air froid – et nos latitudes a tendance à diminuer. En théorie, cela devrait donc plutôt défavoriser la formation des tempêtes. Malgré tout, des tempêtes pourront continuer à se former dans le futur, même si elles se forment plus difficilement. Comme en 1999, on assistera aussi probablement encore à ces phénomènes d’intensification rapide, résultant de l’interaction d’une tempête – donc d’une dépression qui se forme – avec le fameux courant-jet – des vents très intenses, soufflant entre 8 et 12 kilomètres d’altitude, à des vitesses pouvant aller jusqu’à 400 km/h. Les avions l’utilisent pour aller plus vite entre l’Amérique et l’Europe.

Je compléterai en répondant à une question précédemment posée concernant les interactions entre El Niño et les cyclones.

On le sait, malheureusement, en Polynésie, des cyclones se produisent plus fréquemment quand un événement El Niño en cours. Qu’est-ce qu’El Niño ? C’est une anomalie de réchauffement au large des côtes péruviennes, dans le Pacifique tropical est, qui se produit de manière irrégulière – tous les deux à sept ans. La dernière a été observée en 2015-2016. Ces événements réchauffent la température de la surface océanique. Certaines régions, d’habitude plus concernées par les houles cycloniques, doivent alors gérer des phénomènes de cyclone. Cela a été observé en Polynésie, mais également dans des régions où cela n’avait pratiquement jamais été observé auparavant, au large des côtes pacifiques mexicaines par exemple, où un événement très intense s’est produit en 2015.

Quel est le futur d’El Niño ? Pour l’instant, la recherche n’est pas en mesure de se prononcer sur l’augmentation ou la diminution de sa fréquence. Nous restons très prudents à ce stade. Valérie Masson-Delmotte pourra éventuellement compléter mes propos avec d’autres éléments.

Mme la présidente Maina Sage. Je vous remercie pour ces informations, passionnantes pour le vécu de ces territoires. Elles nous permettent de comprendre comment ces phénomènes sont actuellement mieux appréhendés. Si vous disposez de compléments suite aux nombreuses questions qui vous ont été posées, n’hésitez pas à nous les adresser.

Laudition sachève à dix heures.

 

 

 


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5.   Audition, ouverte à la presse, de Mme Valérie Masson-Delmotte, paléoclimatologue, membre du bureau du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC), co-présidente du groupe de travail n° 1 du GIEC, et de M. Jean Jouzel, climatologue, directeur de recherche émérite, membre du Conseil économique, social et environnemental (CESE), ancien membre du GIEC.

(Séance du jeudi 18 janvier 2018)

Laudition débute à onze heures.

Mme la présidente Maina Sage. Il est très important, pour notre mission, de comprendre le fonctionnement du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC), dont nous entendrons successivement plusieurs membres. Je souhaite donc la bienvenue à Mme Valérie Masson-Delmotte, paléoclimatologue, membre du bureau du GIEC. Elle est aussi co-présidente du groupe de travail n° 1 du GIEC, qui en compte trois.

Quant à M. Jean Jouzel, nous ne le présentons plus : climatologue, directeur de recherche émérite, membre du Conseil économique, social et environnemental, ancien membre du GIEC. Nous avons eu le plaisir de l’entendre à plusieurs reprises lors de la dernière législature. Figure du monde scientifique, il est renommé pour son observation du climat et du changement climatique.

M. Yannick Haury, rapporteur. Mes questions portent sur le cinquième rapport du GIEC. Pourriez-vous, s’il vous plaît, nous présenter les événements climatiques majeurs en zone littorale, la qualité des prévisions météorologiques et leurs progrès, la connaissance et la compréhension des événements climatiques récents, ainsi que les conditions qui peuvent favoriser des événements climatiques d’une intensité exceptionnelle en vitesse de vent, quantité de précipitations et submersion ?

Dans votre analyse, vous mettez en relation le réchauffement des zones de mer et les événements climatiques majeurs, ainsi que les autres liens entre le changement climatique et les caractéristiques des événements climatiques majeurs. Quelles sont les attentes et les travaux en cours en vue du prochain rapport du GIEC ? Comment les connaissances ont‑évolué depuis 2012 et comment modifient-elles nos appréciations des effets du changement climatique à long terme, au-delà de 2100, de leur caractère irréversible et des risques de changements abrupts ou d’emballement ?

En matière d’exposition aux aléas et de vulnérabilité, quelles sont les analyses scientifiques disponibles ? Comment mieux gérer le risque en zone littoral ? Pourriez-vous nous présenter les stratégies d’atténuation et d’adaptation au changement climatique, notamment en zone littorale, ainsi que leur nécessaire articulation ?

Enfin, pourriez-vous nous présenter les conséquences pour les générations à venir des retards pris dans les stratégies d’atténuation et d’adaptation ?

M. Jean Jouzel, climatologue, directeur de recherche émérite, membre du Conseil économique, social et environnemental, ancien membre du GIEC. Nous vous remercions de nous entendre dans le cadre de cette mission d’information.

Je voudrais d’abord vous signaler un rapport de 2015, sur « Le climat de la France au XXIe siècle ». Il ne traite pas directement des questions que vous avez posées, mais s’intéresse « au changement climatique et au niveau de la mer, de la planète aux côtes françaises ». J’ai eu le plaisir d’en coordonner la production.

Mme Valérie Masson-Delmotte, paléoclimatologue, membre du bureau du Groupe dexperts intergouvernemental sur lévolution du climat (GIEC), co-présidente du groupe de travail n° 1 du GIEC. Notre intervention va porter sur l’état des connaissances vis-à-vis des relations entre les cyclones tropicaux et le réchauffement climatique, dans le cinquième rapport du GIEC ; les éléments scientifiques plus récents sur ces thématiques, sur la base d’une veille scientifique des publications récentes, en amont de la préparation de rapports ouvrant le sixième cycle du GIEC ; les connaissances des risques de changements irréversibles et abrupts au-delà de 2100, sur la base du cinquième rapport du GIEC ; le calendrier du sixième cycle d’évaluation du GIEC, entre aujourd’hui et 2022 ; les conséquences des retards dans les stratégies d’atténuation et d’adaptation, non pour les générations futures, mais pour les jeunes générations.

Nous n’aborderons ni les prévisions météorologiques, ni les aspects de vulnérabilité ou d’exposition aux aléas qui ne relèvent pas de l’expertise du groupe n° 1 du GIEC, sur les bases physiques du changement climatique. L’intervention d’Alexandre Magnan et de Virginie Duvat portera spécifiquement sur ces aspects. Nos collègues de Météo-France ont aussi abordé l’aspect de la prévision.

Le GIEC ne mène pas de recherches, mais évalue l’état des connaissances sur la base d’une analyse critique et collective des publications scientifiques. La qualité des rapports du GIEC tient à l’existence de plusieurs étapes de relecture critique par la communauté scientifique et les experts choisis par les gouvernements. Chaque conclusion est donc associée à une évaluation du niveau de confiance. Le GIEC comporte trois groupes de travail, sur les bases physiques, sur les impacts, la vulnérabilité et les options d’adaptation et sur les options d’atténuation.

Notre présentation sera centrée sur les connaissances de physique du climat, qui reposent sur les observations, l’étude et la compréhension des processus, mais aussi sur des approches théoriques fondées sur la modélisation. Au cours du temps, des progrès s’observent dans chacune de ces voies. Sur le sujet des cyclones tropicaux, nous nous situons aussi aux limites des connaissances.

Le cinquième rapport du GIEC comporte une évaluation de cet état des connaissances vis-à-vis de l’évolution des aléas liés aux cyclones tropicaux. Deux questions essentielles se posent : détecte-t-on des tendances sur plusieurs décennies, dans les caractéristiques des cyclones tropicaux, et sont-elles liées à l’influence humaine sur le climat ? Quels pourraient être les changements futurs des caractéristiques de ces cyclones tropicaux dans un climat plus chaud ? Cette évaluation a été conduite dans un rapport public spécial publié en 2012 sur les événements extrêmes, et dans le rapport sur les bases physiques du changement climatique, publié en 2013, sur la base d’articles scientifiques acceptés pour publication avant mars 2013, il y a cinq ans.

Je vais vous exposer les points clefs de ce cinquième rapport. Le niveau de confiance vis-à-vis de l’évolution des changements à long terme – à l’échelle du siècle – de l’activité des cyclones tropicaux reste faible en raison des limites des jeux d’observations disponibles sur le long terme. Cela dit, pour l’Atlantique nord, il est virtuellement certain que la fréquence et l’intensité des cyclones tropicaux les plus violents ont augmenté depuis les années 1970. Le niveau de confiance est faible pour ce qui est de l’attribution du changement de l’activité cyclonique tropicale à l’influence humaine. Cela provient des limites des observations disponibles, du manque de compréhension physique des relations entre, d’une part, les facteurs liés aux activités humaines qui agissent sur le climat, d’autre part, l’activité des cyclones tropicaux, et de divergences dans différentes études qui essaient de faire la part des choses entre la variabilité spontanée du climat, les facteurs naturels et les différents facteurs anthropiques qui peuvent agir. Ainsi, les cyclones de l’Atlantique du Nord peuvent être sensibles à l’augmentation de l’effet de serre, mais aussi à l’injection de particules dans l’atmosphère : il s’agit des aérosols, qui peuvent être soit d’origine naturelle – par exemple ceux qui proviennent des déserts africains – soit liés aux particules de pollution, dont les émissions ont fluctué aussi bien avant les années 1970 que depuis cette période.

Il est très probable que les rejets de gaz à effet de serre dus aux activités humaines ont contribué à l’augmentation de la température à la surface des mers dans les régions de formation des ouragans. Or, au cours des cinquante dernières années, une relation statistique a été identifiée entre la température de surface des mers – par exemple dans l’Atlantique – et des indicateurs d’activité, c’est-à-dire de puissance, des ouragans. Enfin, l’intensité potentielle des cyclones est liée tout particulièrement à la différence entre les températures à la surface de la mer localement et la moyenne des températures des mers tropicales : c’est ce qu’on appelle un indice régional ou un indice relatif de réchauffement. Cette différence de température devrait augmenter dans l’Atlantique nord au XXIe siècle.

Il y a une confiance moyenne dans le fait que la réduction de l’effet des aérosols sur l’Atlantique a pu contribuer, au moins partiellement, à une augmentation de l’activité cyclonique depuis les années 1970. Cependant, il n’était toujours pas possible dans le cinquième rapport du GIEC d’évaluer avec certitude si les changements récents d’activité cyclonique tropicale sont sortis ou non de la gamme de variations naturelles, quand on regarde les informations sur le temps long, en particulier les données historiques. À partir de la compréhension des processus et de la cohérence des projections climatiques – les travaux faits à l’aide de modèles de climat pour le XXIe siècle –, on peut dire qu’il est probable que la fréquence d’occurrence de cyclones tropicaux va soit diminuer, soit rester inchangée globalement, mais avec une augmentation probable – à un degré de confiance moyen – de la vitesse maximum des vents et de l’intensité des précipitations près du centre des cyclones : en d’autres termes, la fréquence des cyclones les plus intenses devrait augmenter.

La fiabilité de ces projections va dépendre de celle des modèles de climats à anticiper les changements de structures de température à la surface des mers et des modifications du phénomène El Niño dans un climat qui change. Il est possible qu’on ne détecte un signal significatif d’intensification des cyclones tropicaux que dans la seconde moitié de ce siècle. En effet, s’agissant d’événements rares par nature, une détection significative prendra probablement du temps par rapport à la variabilité spontanée du climat, qui se superpose à une tendance éventuelle.

Pour ce qui est de la possibilité d’une intensification des cyclones dans l’Atlantique nord pour les prochaines décennies, en réponse à une baisse de la charge en aérosols dans l’atmosphère – suite aux lois sur la qualité de l’air, par exemple –, le degré de confiance est faible.

Le cinquième rapport du GIEC a également abordé la question des événements de niveaux de mer extrêmes en soulignant qu’il est probable que leur intensité a augmenté depuis 1970 et qu’il est très probable que cette augmentation se poursuivra dans les décennies à venir, principalement à cause de la montée du niveau des mers – avec un niveau de confiance élevé sur ce point. Cela signifie que la fréquence des événements excédant un niveau de mer donné va augmenter d’un ordre de grandeur identique ou davantage dans certaines régions d’ici à la fin de ce siècle.

Pour ce qui est du deuxième volet, correspondant aux travaux les plus récents, je ne peux que vous exposer qu’une synthèse préliminaire et personnelle, qui n’a en aucun cas la valeur d’un travail d’évaluation collective. Les publications récentes montrent des progrès dans l’exploitation de multiples sources d’information, des travaux sur les archives naturelles pour connaître l’histoire passée des tempêtes sur un temps long, les sources historiques, la standardisation des jeux de données, les réanalyses atmosphériques, des progrès dans la compréhension théorique des processus, en particulier un cadre théorique reconnu et admis sur les conditions d’intensité potentielle maximale des cyclones. Enfin, il y a une nette amélioration de la simulation des conditions de formation des cyclones dans les modèles de climat – ce qui constitue une avancée remarquable de ces dernières années.

Une étude a détecté une augmentation significative depuis 1975 de la proportion de cyclones tropicaux de catégorie 4 et 5 au détriment des cyclones de faible intensité : on assiste donc à un changement dans les modes de cyclones de faible et de forte intensité. En 2016, Kevin J.E. Walsh et ses coauteurs ont fait paraître, dans la revue américaine WIREs Climate Change, un article confirmant qu’il n’y a pas de changement détecté de fréquence des cyclones, mais une augmentation significative de la proportion des cyclones les plus intenses, globalement et dans tous les bassins, sauf dans le nord-est du Pacifique.

Cette synthèse confirme l’augmentation d’intensité dans le bassin Atlantique, que j’avais mentionnée précédemment. Elle souligne également une forte variabilité sur plusieurs décennies dans cette région de l’Atlantique, qui peut résulter du changement d’aérosols – les particules atmosphériques – et qui est en lien avec la variabilité multi-décennale de la circulation de l’océan Atlantique.

En 2014 et 2016, les travaux d’une équipe américaine dirigée par J.P. Kossin ont montré un déplacement vers les pôles, au cours des trente dernières années, de la position du centre d’intensité maximale au cours de la durée de vie des cyclones, au rythme d’environ un degré de latitude par décennie. Ce constat est également lié aux problèmes de détection : on ne va pas forcément détecter l’intensification sur une zone donnée, parce qu’il faut intégrer le déplacement de ces lieux d’intensité maximale – vers le nord dans l’hémisphère nord, vers le sud dans l’hémisphère sud. Une relation systématique a été identifiée entre l’indicateur de température relative des mers et l’augmentation de la taille des cyclones tropicaux, qui joue aussi un rôle important dans les dommages potentiels.

En 2016, un rapport de l’Académie des sciences américaine sur l’attribution des événements extrêmes indiquait que la confiance dans la projection d’une augmentation de l’intensité des cyclones les plus violents est plus forte que les informations scientifiques sur les changements de fréquences. Plusieurs modèles de climat sont maintenant capables de produire une distribution correcte du nombre et de l’intensité des cyclones tropicaux pour le climat actuel, et certains aspects des relations avec le modèle ENSO (El Niño Southern Oscillation). Ce point est important également pour l’anticipation à l’échelle saisonnière en fonction des prévisions d’ENSO de l’activité cyclonique, mais il subsiste de grands écarts dans les projections, provenant de différences dans la projection des structures de grande échelle, de différences dans la physique des modèles de climats, de leur résolution – plus une résolution est fine, plus les modèles sont pertinents –, mais aussi des diagnostics réalisés pour détecter les cyclones. De nouvelles méthodes sont maintenant appliquées pour évaluer comment les caractéristiques d’un événement météorologique extrême sont altérées dans un climat plus chaud. Ainsi, une étude portant sur les pires cas de cyclones tropicaux a montré que l’onde de tempête à Tacloban – une ville des Philippines dévastée en 2013 par le supertyphon Haiyan – a pu être augmentée de 20 %.

Une étude du Centre européen de prévisions météorologiques a montré que les caractéristiques de vitesse des vents et d’intensité de pluie de l’ouragan Sandy, qui avait frappé New York en 2012, se sont trouvées augmentées du fait que la température de la mer sur la trajectoire de cette tempête était plus élevée que la température moyenne des décennies précédentes. Trois études américaines ont porté sur les pluies torrentielles associées à l’ouragan Harvey, qui a causé des dégâts considérables à Houston. Ces trois études, basées sur des méthodes différentes, convergent pour montrer que le réchauffement global a rendu un tel événement plus probable que dans un climat inchangé – typiquement, trois fois plus probable – et a renforcé l’intensité des pluies, qui ont pu être jusqu’à quinze fois plus intenses.

Les facteurs responsables des impacts intègrent la fréquence, l’intensité, mais aussi la taille et la vitesse de déplacement et, sur ces points, il est encore difficile d’avoir une confiance totale dans les éléments disponibles. La prise en compte de l’état de l’océan reste imparfaite, et plusieurs travaux, y compris français, ont montré l’importance de l’état de l’océan sous la surface, ainsi que de sa stratification, sur l’activité cyclonique, en particulier sur les cyclones de catégorie 5. Il existe des voies de progrès pour prendre en compte l’état de l’océan sous la surface pour les prévisions d’intensification, mais aussi pour les projections climatiques futures. L’effet de sillage des cyclones très intenses brasse la mer, ce qui entraîne généralement un refroidissement, et peut produire des conditions favorables à une intensification, selon la température des eaux situées sous la surface de la mer.

En 2016, une revue américaine combinant une approche théorique et des projections climatiques a montré qu’en l’absence de réduction des rejets de gaz à effet de serre, cet effet devrait dominer de plus en plus par rapport à l’effet des aérosols et devrait donner lieu à des augmentations de l’intensité des cyclones tropicaux. Enfin, en 2015, une étude de l’un des spécialistes mondiaux des cyclones, Emmanuel Garnier, suggérait une forte augmentation de l’occurrence de cyclones, associée à une intensification très rapide avant leur entrée vers les terres, dans un climat plus chaud de 3 °C ; il concluait que le fait que le réchauffement favorise des mécanismes d’intensification très rapides pourrait rendre les prévisions et l’alerte plus délicates.

M. Jean Touzel. Quand on regarde les scénarios du GIEC, on voit d’abord des prévisions sur le siècle, même si certaines vont un peu au-delà de 2100, mais surtout des prévisions assez linéaires, sans à-coups. Deux questions principales se posent : premièrement, tous les mécanismes ont-ils été pris en compte ? Deuxièmement, existe-t-il des phénomènes irréversibles, rendant inéluctable la survenue de certains changements ? Les climatologues se sont penchés sur ces deux questions et y ont répondu par l’élaboration de deux notions : celle de surprise climatique ou de changement abrupt d’une part, celle d’irréversibilité d’autre part. La notion d’irréversibilité est très importante, même si les médias accordent souvent plus d’importance à celle de changement abrupt. C’est moi qui, en 1995, ai le premier suggéré la notion de surprise climatique, dans le deuxième rapport du GIEC, à la suite de la découverte de variations climatiques rapides dans les glaces du Groenland – des réchauffements allant jusqu’à 15 °C en quelques décennies, et des changements complets du climat dans l’Atlantique nord, mais aussi à l’échelle de tout l’hémisphère nord.

L’existence de ces événements constituait une véritable surprise, car on enseignait à l’époque que le climat ne pouvait varier que lentement. Cette découverte a relancé une hypothèse selon laquelle le Gulf Stream pourrait, en certaines circonstances, s’arrêter et redémarrer. Ainsi énoncée, cette hypothèse est très simplificatrice, car il s’agit en réalité d’une modification de la circulation océanique résultant de l’arrivée d’eau douce à la surface de l’océan : en gros, l’arrivée d’eau douce à la surface de l’océan modifie le Gulf Stream qui, pour aller jusque dans le Grand Nord, doit être formé d’eaux denses et froides qui plongent dans cette direction. Des épisodes du passé tendent à montrer qu’une telle hypothèse pourrait se réaliser : ainsi, il y a 8 200 ans, lorsqu’une grande quantité d’eau douce est arrivée dans l’Atlantique nord suite à la fonte de la calotte qui recouvrait une partie de l’Amérique du Nord, un refroidissement de 3 ou 4 °C s’est produit, y compris dans nos régions, en quelques décennies. Cet événement a duré entre 100 et 200 ans, avant que tout se remette en route, là aussi en quelques décennies. Ces événements sont bien documentés dans le passé, y compris en période chaude, et on s’interroge actuellement sur la possibilité d’un changement rapide de la circulation océanique dans un climat plus chaud.

L’arrivée d’eau douce pourrait avoir plusieurs causes : elle pourrait provenir d’une augmentation des précipitations dans le Grand Nord, qui se traduirait par un écoulement plus important des fleuves et des rivières vers l’océan Arctique et la mer Baltique, ou résulter de précipitations, donc d’une évaporation plus importante dans les régions tropicales, ce qui entraînerait une augmentation des précipitations dans le Nord. Enfin et surtout, la fonte des glaces du Groenland contribue à l’élévation du niveau de la mer : certes, sur les trois millimètres d’élévation annuelle du niveau de la mer, le Groenland contribue pour un peu moins d’un millimètre, mais à l’échelle régionale, cela représente d’énormes quantités d’eau douce. Il est permis de se demander si l’apport en eau douce du Groenland pourrait ou non modifier la circulation océanique dans ces régions : ce ne sera sans doute pas le cas d’ici à la fin du siècle, mais ce n’est pas exclu à long terme – à l’échelle de quelques siècles.

Il faut oublier l’idée véhiculée par certains films, et de ce fait largement répandue dans l’imaginaire collectif, selon laquelle ce phénomène se traduirait par un retour à l’ère glaciaire. Si nous avons, dans 300 ans, un climat plus chaud de 3 ou 4 °C, et que le Gulf Stream s’arrête, cela n’influera pas de plus de quelques dixièmes de degrés centigrades sur la température moyenne de la planète : dans nos régions, nous reviendrons tout au plus à des températures de l’ordre de celles d’aujourd’hui – mais un refroidissement de 3 ou 4 °C sur une ou deux décennies, similaire à celui qui s’est produit il y a 8 200 ans, serait extrêmement dommageable économiquement et écologiquement. Si on ne peut exclure ce phénomène résultant de variations océaniques, il semble très peu probable qu’il puisse survenir durant le siècle qui vient et, même pour les siècles suivants, ce n’est pas une perspective définitivement établie.

Une autre surprise potentielle – qui n’en est plus vraiment une, puisqu’on en parle beaucoup aujourd’hui – est celle que constituerait la libération du méthane et du gaz carbonique – le dioxyde de carbone –, résultant de la fonte des sols gelés. Cette fonte, déjà amorcée dans les régions arctiques, devrait s’accélérer. Selon un scénario émetteur, 80 % du permafrost, ou pergélisol, de surface – d’une épaisseur inférieure à 3,5 mètres – pourrait avoir fondu d’ici la fin du siècle, dans l’hypothèse où le réchauffement serait jusqu’à deux fois plus élevé dans les régions de l’Arctique, en Sibérie et au nord du Canada qu’en moyenne globale – si le réchauffement moyen était de 3 °C, il pourrait atteindre 6 °C dans ces régions de l’Arctique. Cette fonte provoque la décomposition quasiment irréversible de la matière organique présente dans les sols, une décomposition qui se fait soit sous forme de gaz carbonique, soit sous forme de méthane – en l’absence d’oxygène. De ce fait, les estimations sont imprécises, à la fois parce que la quantité de matière organique dans ces sols est très variable d’un point à l’autre et parce qu’il est assez difficile de savoir si la fonte va donner lieu à une décomposition sous forme de gaz carbonique ou sous forme de méthane. Or, les conséquences ne sont pas les mêmes : la décomposition sous forme de méthane est plus grave en termes de réchauffement climatique, car les molécules de méthane sont beaucoup plus actives d’un point de vue radiatif. Pour vous donner un ordre de grandeur, d’ici 2100 – bien sûr, les processus en cours se poursuivront après cette date –, dans le cas d’un scénario émetteur, on pourrait avoir l’équivalent, avec la fonte du pergélisol, de cinq à vingt-cinq années des émissions actuelles de gaz à effet de serre. Il y a également une grande quantité de méthane dans les sédiments marins de surface – les clathrates –, mais le risque que ce méthane soit libéré dans l’atmosphère est beaucoup moins important.

Un autre phénomène à seuil susceptible d’avoir de graves conséquences sur les forêts tropicales, en particulier la forêt amazonienne, est celui que constituerait une succession d’années marquées par des précipitations trop faibles : si la forêt peut résister pendant quelques années, elle souffre et, à la longue, peut finir par flancher subitement, de façon irréversible. La probabilité qu’un seuil critique soit franchi, conduisant au dépérissement de la forêt, ne peut pas être écartée pour les forêts équatoriales et tropicales – notamment la forêt amazonienne –, et le risque existe également pour les forêts boréales. Cependant, le rapport du GIEC précise que les possibilités de destruction de vastes portions de forêts tropicales ou boréales sont assez faibles : on peut donc considérer qu’à l’échelle globale, ce risque de destruction des forêts est assez peu élevé.

Je dois également vous parler de l’inertie climatique, c’est-à-dire du fait que certaines modifications ne produisent leurs effets que sur des échelles de temps très longues, et de manière quasiment irréversible. Ainsi, les concentrations de dioxyde de carbone dans l’atmosphère continuent à augmenter alors que les émissions diminuent et, en fonction des différents scénarios envisagés, 15 % à 40 % du dioxyde de carbone qui sera émis restera dans l’atmosphère pendant plus de 1 000 ans : comme nous le disons depuis très longtemps, en la matière, il n’y a pas de retour en arrière. Une fois les concentrations stabilisées, le réchauffement continue pendant un siècle ou plus, certes de façon limitée, mais loin d’être négligeable – certains estiment qu’il pourrait être voisin de 1 °C, au moins régionalement. Une grande partie de ce réchauffement est irréversible sur des périodes de plusieurs siècles, voire plusieurs millénaires.

Évidemment, l’inertie est à prendre en compte dans le problème qui nous réunit aujourd’hui : l’élévation du niveau de la mer se poursuivra pendant plusieurs siècles de façon importante, aussi bien dans sa composante liée à la dilatation de l’océan que dans celles résultant de la fonte des glaciers et des calottes glaciaires. Selon un scénario émetteur figurant dans le cinquième rapport du GIEC, l’élévation pourrait être d’un peu moins d’un mètre à l’horizon 2100, mais cette estimation donne lieu à de nombreuses discussions : ainsi, des articles récents tendent à montrer que l’élévation pourrait atteindre trois mètres à la fin du siècle. Cette question fera l’objet d’une attention particulière dans le sixième rapport du GIEC, mais le fait est que plusieurs publications font état d’un risque supérieur à un mètre à la fin du siècle.

En tout état de cause, quand on parle de trois mètres à la fin du siècle, il faut bien se rendre compte que, malheureusement, quoi qu’on fasse ou presque, ces trois mètres seront atteints à un moment donné. Même dans le cas d’un réchauffement limité à 1,5 °C ou 2 °C, on aura beaucoup de mal à éviter, à échéance de quelques siècles, une élévation du niveau de la mer inférieure à un mètre : il est probable que ce sera plus, voire beaucoup plus. À plus long terme, c’est-à-dire à plus d’un siècle, les contributions du Groenland et de l’Antarctique se poursuivraient, s’ajoutant à celles résultant de la dilatation de l’océan. Il y a des incertitudes, mais les chiffres sont impressionnants : suivant le scénario pris en compte, on parle d’une élévation comprise entre 90 centimètres et 3,60 mètres en 2300, entre 1,50 mètre et 6,60 mètres en 2500 et ainsi de suite. Au-delà, le processus risque de se poursuivre. En effet, si le réchauffement excédait un certain seuil, cela entraînerait la disparition presque totale de la calotte du Groenland au bout d’un millénaire, avec à la clé une élévation du niveau de la mer d’environ 7 mètres. Le seuil de température retenu pour ces scénarios est relativement faible puisqu’il est estimé entre 1 °C et 4 °C, ce qui montre bien que le risque à long terme de fonte du Groenland est assez élevé. En tant que paléoclimatologues, nous sommes là pour rappeler qu’il y a 125 000 ans, le niveau de la mer était d’au moins 5 mètres plus élevé qu’aujourd’hui alors que la température, elle, n’était pas beaucoup plus élevée. J’insiste sur la sensibilité d’élévation du niveau de la mer dans la durée, même sous l’effet de changements de température relativement faibles.

Le rapport du GIEC indique que la disparition totale de la calotte glaciaire n’est pas inéluctable si les températures redescendent en dessous d’un certain seuil ; en revanche, une diminution partielle est irréversible, et il en est de même pour l’Antarctique de l’Ouest, qui contribuerait à plus de 5 mètres à l’élévation du niveau de la mer – on parle toujours du très long terme. Il faut bien comprendre que si un réchauffement important persistait à très long terme – au-delà de l’échelle millénaire –, on pourrait atteindre une élévation du niveau de la mer de plus de 15 mètres. Un article récent montre que, si le scénario émetteur se poursuivait jusqu’à la fin du siècle, où l’on arrêterait d’émettre des gaz à effet de serre, à l’échelle de 10 000 ans, le niveau de la mer pourrait augmenter jusqu’à 20 mètres – du seul fait des émissions du XXIe siècle, et sans que l’on puisse faire quoi que soit pour empêcher cela.

Enfin, l’acidification de l’océan est elle aussi irréversible ou quasiment irréversible, ce qui est un gros problème pour les régions côtières, pour les ressources halieutiques et touristiques et, bien sûr, pour les récifs coralliens. Valérie Masson-Delmotte va maintenant évoquer le sixième rapport du GIEC.

Mme Valérie Masson-Delmotte. Le GIEC, qui va fêter ses trente ans lors de sa prochaine session plénière à Paris en mars 2018, prépare un ensemble de rapports. Il s’agit d’abord d’un rapport spécial, en cours de relecture, portant sur l’analyse des impacts de 1,5 °C de réchauffement global et les trajectoires d’émissions de gaz à effet de serre associées, dans le contexte du renforcement de la réponse globale aux menaces du changement climatique, du développement durable et des efforts pour éradiquer la pauvreté. Ce rapport, que nous préparons suite à l’invitation de la COP21, sera soumis pour approbation en octobre 2018 et constituera l’information scientifique pour le dialogue de Talanoa de la COP24, qui se tiendra en décembre 2018. Pour la première fois, il est préparé de manière transverse aux trois groupes de travail du GIEC, et comportera une évaluation de ce qui pourrait être évité, y compris en termes d’événements extrêmes, si nous parvenons à limiter le réchauffement à moins de 2 °C, en le stabilisant si possible aux alentours de 1,5 °C.

Pour 2019, nous préparons un rapport spécial sur le changement climatique et l’usage des terres, qui intégrera des enjeux liés à la désertification, à la dégradation des sols, à la gestion durable des terres, à la sécurité alimentaire et aux flux de gaz à effet de serre dans les écosystèmes terrestres. Le dernier chapitre portera sur les risques et les options de gestion des risques dans le contexte du développement durable, et il inclura des risques liés aux migrations et aux conflits. Ce rapport spécial est également préparé de manière transverse aux trois groupes de travail du GIEC.

En parallèle, toujours pour 2019, nous préparons un rapport spécial sur les océans et la cryosphère – c’est-à-dire les parties enneigées et englacées de la Terre – dans un climat qui change. Ce rapport portera sur les mécanismes des changements et leurs implications pour les océans et les zones enneigées et englacées, les écosystèmes et les populations qui en dépendent, ainsi que les options pour renforcer leur résilience. Il comportera, entre autres, un chapitre sur la montée des niveaux des mers et les implications pour les zones et les communautés littorales ; un chapitre sur les océans et les écosystèmes marins et les communautés qui en dépendent ; un chapitre sur les risques associés aux événements extrêmes et abrupts. Il comprendra également un encadré transverse dédié aux îles et aux régions côtières de faible altitude – les basses terres –, portant en particulier sur les risques en cascade que nous avons mentionnés tout à l’heure, à savoir les événements extrêmes, les changements du cycle hydrologique, l’acidification des océans, la montée du niveau des mers, qui se conjuguent sur certaines portions du littoral.

Enfin, la préparation des rapports complets de chaque groupe de travail débutera au mois de juin 2018. Pour le groupe dont je partage la coordination, un chapitre sera dédié à l’information climatique régionale, y compris pour les petites îles et les littoraux, les changements du cycle hydrologique, un nouveau point sera fait sur les océans, la cryosphère et la montée du niveau des mers, un chapitre sera consacré aux événements extrêmes météorologiques et climatiques, y compris les événements composites, comme les fortes précipitations et les vents violents, et les cyclones tropicaux, enfin un chapitre traitera de l’information climatique pour l’évaluation des impacts régionaux et des risques, en favorisant l’analyse des risques à partir d’informations sur les aléas que nous fournissons, mais qui sera conjuguée aux informations sur les vulnérabilités et l’exposition aux risques du groupe 2 du GIEC. Celui-ci aura un chapitre dédié aux petites îles et aux options d’adaptation dans un climat qui change.

Je précise que le GIEC organise, au mois de mars prochain, une conférence scientifique internationale sur les villes et les sciences du changement climatique pour susciter la production et la publication de nouvelles connaissances dans l’optique d’un rapport spécial sur cette thématique pour le cycle suivant, après 2023. Bien sûr, la question des villes littorales est particulièrement importante dans toutes les régions du monde. Ce cycle du GIEC permettra de fournir régulièrement une évaluation de l’état des connaissances 2018, 2019, 2021 et 2022.

Le dernier volet que vous souhaitiez que nous abordions concerne les conséquences de retard dans les stratégies d’atténuation et d’adaptation pour les jeunes générations. Stabiliser l’évolution de la température à la surface de la terre demande que les émissions mondiales de gaz à effet de serre atteignent un pic le plus vite possible et diminuent à un rythme soutenu pour atteindre une neutralité carbone d’ici au milieu de ce siècle. Dans ce cas, la stabilisation du réchauffement s’accompagnerait néanmoins d’une poursuite inéluctable de la montée du niveau des mers. Mais cette montée du niveau des mers est plus importante si le réchauffement est plus important.

Il faut également mentionner que les émissions mondiales de CO2, après avoir fortement augmenté au début des années 2000 et stagné entre 2014 et 2016, sont reparties à la hausse en 2017. Les émissions mondiales de la plupart des autres gaz à effet de serre comme le méthane continuent à augmenter. L’agrégation des contributions nationales de la COP21 et donc des engagements actuels des États à l’horizon 2025-2030 suggère la poursuite d’une augmentation des émissions mondiales de gaz à effet de serre d’ici à 2030, mais moins vite que dans un scénario de laisser faire. Sans révision à la hausse de cette ambition, ces contributions nationales impliqueraient un réchauffement de l’ordre de 2,5 degrés à 3 degrés d’ici à la fin du siècle. Cette analyse n’intègre pas les implications de la dérégulation environnementale en cours aux États-Unis sur la trajectoire d’émissions de ce pays.

Le rapport spécial sur 1,5 degré du GIEC apportera une analyse complémentaire sur les trajectoires de développement sobres en carbone, y compris dans leur dimension sociale qui sont un élément important.

À titre personnel, je considère que les actions timides en cours exposent les jeunes générations à une triple peine : celle de s’adapter en permanence à un climat qui risque de changer plus vite dans les décennies à venir que dans les décennies passées, « ce territoire inconnu » pour reprendre les termes de l’Organisation météorologique mondiale ; celle de devoir agir plus rapidement et donc avec moins de marge de manœuvre et un coût de transition plus élevé pour limiter le rejet de gaz à effet de serre par la suite si on ne le fait pas maintenant ; enfin le risque de devoir recourir à des « soins palliatifs » pour remédier à la situation en cherchant à extraire des gaz à effet de serre de l’atmosphère et les stocker ou à manipuler le climat avec des risques d’effets indirects ou collatéraux importants.

Les coûts et les dommages liés aux événements extrêmes récents montrent à quel point nous ne sommes pas adaptés à la variabilité du climat d’aujourd’hui, marqué par un degré de réchauffement par rapport au milieu du XIXe siècle, et soulignent à quel point il y a partout des vulnérabilités et des expositions aux risques.

Les stratégies d’adaptation aux conséquences inéluctables du réchauffement climatique, en particulier pour le littoral, sont aussi essentielles pour réduire les risques actuels et éviter d’être piégé à l’avenir sur des situations de vulnérabilité.

Les progrès des connaissances scientifiques, le partage des questionnements – je vous ai montré ce que l’on sait et ce que l’on ne sait pas – entre le monde académique et les acteurs de terrain sont vraiment des aspects importants pour des stratégies d’adaptation intelligentes et flexibles. L’éducation aux sciences du climat, aux sciences du changement climatique et aux risques sont des volets fondamentaux, quand on pense aux jeunes générations. Parler de changement climatique, c’est aussi se poser la question de la place qu’on accorde à la jeunesse.

Lors des catastrophes naturelles qui ont touché récemment la France en métropole et dans les outre-mer, j’ai été frappée de voir à quel point les infrastructures dédiées à la jeunesse et à leur droit fondamental à la continuité de l’accès à l’éducation étaient exposées aux aléas depuis les lieux de garde jusqu’aux établissements d’éducation. Il serait pertinent que les stratégies de gestion des risques et d’adaptation au changement climatique accordent une attention particulière à la protection des lieux où sont scolarisés les enfants.

M. Jean Jouzel. Je partage pleinement les propos de Mme Valérie Masson-Delmotte, y compris ce qu’elle a dit à titre personnel.

En fait, nous sommes une génération extrêmement égoïste puisque nous demandons aux jeunes d’aujourd’hui non seulement de s’adapter à un climat, ce qui ne sera pas simple, mais aussi de pomper du CO2 de l’atmosphère, ce qui les met au pied du mur.

Je considère que le premier problème du réchauffement climatique, c’est le risque d’accroissement des inégalités. C’est pourquoi j’ai présenté, avec Mme Agnès Michelot, au Conseil économique, social et environnemental dont je suis membre, un avis sur la justice climatique. Nous nous sommes demandé comment faire pour que réchauffement climatique n’accroisse pas les inégalités – et cela vaut pour la jeunesse bien sûr –, y compris dans les pays développés. Après des événements comme la tempête Harvey aux États-Unis, ou ce qu’il s’est passé à Saint-Martin, on a bien vu que ce sont les couches pauvres de la population, qui ont le plus de mal à se remettre debout.

Je le répète, nous sommes une génération trop égoïste et il y a vraiment un risque d’accroissement des inégalités lié au réchauffement climatique. Il faut tout faire pour l’éviter.

Mme la présidente Maina Sage. Je vous remercie pour ces derniers mots.

S’agissant de la justice climatique, j’informe les membres de notre mission que j’ai saisi à la fois la présidente de la commission du développement durable et celle de la commission des lois pour que non puissions organiser, au cours du premier trimestre, une session qui traitera spécifiquement de ce sujet.

Mme Sandrine Josso. Je remercie Mme Masson-Delmotte et M. Jouzel d’être à notre écoute aujourd’hui.

Il est de notoriété publique que la principale cause du réchauffement climatique est d’origine humaine, et que l’engagement mondial des États signataires de l’accord de Paris et surtout sa mise en application seront déterminants pour l’avenir de la planète et de son réchauffement. Les solutions majeures sont connues des États signataires : le développement des énergies renouvelables, la réduction des gaz à effet de serre, la reforestation, etc.

Je souhaiterais avoir des précisions quant aux dernières études menées sur l’accélération de la fonte du pergélisol polaire et subpolaire et sur le phénomène de la boucle de rétroaction. Avez-vous des données chiffrées sur l’ampleur du phénomène ?

M. Jean Jouzel. J’ai donné quelques chiffres issus du cinquième rapport du GIEC, et j’invite Mme Masson-Delmotte à ajouter quelques commentaires sur ce point.

Mme Valérie Masson-Delmotte. En fait, la fonte du pergélisol est une conséquence directe du réchauffement de l’Arctique qui est particulièrement marquée par rapport au reste de la planète. Aujourd’hui, la fonte du pergélisol ne joue pas un rôle dominant dans les flux de gaz à effet de serre. Par exemple, les flux de méthane sont dominés par des sources qui sont plutôt dans les régions tropicales et qui sont liés à différents secteurs d’activité, et des sources naturelles dans ces régions. Les préoccupations portent surtout sur le démarrage d’une boucle de rétroaction qui n’est pas encore opérationnelle aujourd’hui. Des travaux récents, en particulier d’un réseau international qui travaille sur le permafrost et le carbone dans le permafrost, auxquels contribuent plusieurs chercheurs français, ont apporté des plages d’incertitude plus réduites sur ce que pourrait être la contribution du dégel du permafrost dans différents scénarios de réchauffement à l’avenir, en particulier à partir de travaux sur la composition des sols et la manière dont des informations précises issues d’observations peuvent réduire cette plage d’incertitude. Ce sujet sera abordé dans le rapport du GIEC de 2019 sur les océans et la cryosphère qui fera le point sur ces connaissances plus récentes.

M. Stéphane Claireaux. Merci pour cette présentation. Le constat que vous faites est peu rassurant et plutôt alarmiste puisque vous prévoyez une augmentation de la fréquence et de l’intensité des cyclones, une accentuation des événements de mer extrêmes et l’irréversibilité de la montée des eaux.

Vous avez dit que la forêt boréale serait peu touchée. À Saint-Pierre-et-Miquelon, nous avons la seule forêt boréale du territoire français. Or nous sommes très inquiets, car nous avons déjà noté des signes, notamment l’apparition de parasites qui la détériorent beaucoup – nos voisins canadiens connaissent aussi les mêmes problèmes. Cette forêt subit donc déjà des attaques et sa détérioration est en route.

Nous avons aussi des inquiétudes sur la biodiversité et sur les écosystèmes, avec l’apparition d’espèces invasives comme des algues ou des crabes verts. L’augmentation de la température des eaux est déjà avancée, ce qui a des conséquences pour le moins inquiétantes.

M. Jean Jouzel. Effectivement, au Canada, certains espèrent que la forêt boréale se développera davantage avec le réchauffement climatique. Si le réchauffement climatique peut être favorable dans certaines régions, il est totalement contrecarré par des maladies qui s’y développent et qui font souffrir la forêt.

Tout à l’heure, j’ai parlé de la forêt boréale en demandant si elle pourrait souffrir de sécheresses à répétition. En fait, il y a peu de risque. Mais vous avez raison, il ne faut pas oublier les risques de maladies.

Mme la présidente Maina Sage. Il y a une forme de paradoxe entre un monde scientifique qui reste un peu sur ses gardes, qui marche sur des œufs pour évoquer le lien de causalité entre le changement climatique et l’intensification des phénomènes climatiques que nous subissons et les phénomènes accablants de plus en plus inquiétants qu’il observe et qui annoncent même des formes d’irréversibilité. En tout cas, c’est comme cela que la population le ressent au quotidien.

Nous ne sommes pas des scientifiques, mais des néophytes. La population que nous représentons ressent ces pressions au quotidien, d’un côté cette forme de climato-scepticisme ambiant et, de l’autre, ce monde scientifique qui dit que la situation s’aggrave mais que le lien n’est pas forcément identifié. Je souhaiterais que vous puissiez très clairement nous dire de quel côté penche la balance, parce qu’il est important pour la représentation nationale qu’il n’y ait plus doute en 2018 sur la question du changement climatique.

M. le rapporteur. Je vous remercie pour toutes les informations que vous nous avez livrées, qui enrichissent notre mission.

Nous mesurons, je crois, toutes les conséquences parce que le climat concerne tous les aspects de la vie, notre environnement naturel mais aussi notre façon de vivre, l’économie, les relations entre les pays, les terres agricoles, etc. Vos propos qui sont des constats nous font prendre pleinement conscience de l’importance du sujet qui concerne notre terre et nos modes d’organisation.

Mme Valérie Masson-Delmotte. Il y a souvent un décalage entre la perception subjective, locale, parfois sur un temps court, celui d’une vie humaine, et l’analyse objective que l’on peut faire en fonction des données disponibles et des moyens permettant de conclure un lien de cause à conséquence sur un système aussi complexe que celui du climat.

Le constat est évident : le réchauffement climatique est une réalité, l’influence humaine sur le réchauffement est clairement établie. Elle est aussi clairement établie par exemple sur le lien entre le réchauffement de la température au-dessus des continents et l’augmentation des événements de températures élevées de type canicule. Elle commence à s’affiner sur le lien entre le réchauffement et les événements de vagues de chaleur marines dont on sait qu’ils ont des conséquences importantes sur les écosystèmes marins comme les coraux d’eaux chaudes. Elle est plus délicate sur des événements rares et de forte intensité, comme les cyclones tropicaux. J’ai essayé de résumer les travaux en cours pour mieux comprendre et donner sens à des changements récents.

S’agissant des cyclones tropicaux par exemple, il y a une confiance plus élevée sur la compréhension du lien avec une intensification des précipitations que sur ce qui touche aux vents très intenses, parce que ces phénomènes de petite échelle restent encore représentés de manière schématique dans les modèles de climat. Les conclusions que l’on peut apporter avec la démarche scientifique sont aussi limitées par les outils dont on dispose. L’appui qui est fait à une recherche, qui reste une recherche assez fondamentale sur ces sujets, est aussi important pour permettre d’apporter des réponses précises aux questions que se posent nos concitoyens.

M. Jean Jouzel. Je suis en fin de carrière puisque j’ai commencé ma thèse il y a cinquante ans, en 1968. Il faut bien voir que nous sommes vraiment sur la trajectoire qui avait été envisagée par le GIEC, en 1990, dans son premier rapport. C’est l’écoute qui a manqué de la part des décideurs à une certaine époque, quoique la convention climat a été très rapidement adoptée, en 1992, convention qui était tout à fait en ligne avec le premier rapport du GIEC.

Nous sommes l’un et l’autre des scientifiques, et nous avons beaucoup travaillé ensemble. Quand on est membre du GIEC, on s’engage à une certaine réserve par rapport à l’engagement politique. Mais comme je n’en fais plus partie, je m’autorise à m’engager davantage. Hier, je suis allé présenter, avec Pierre Larrouturou, au Conseil économique et social européen, en séance plénière, devant le commissaire européen Miguel Arias Cañete, à sa demande, notre pacte finance-climat. Sachez que nous sommes engagés, même si l’engagement de Mme Masson-Delmotte dans le GIEC lui impose un certain devoir de réserve.

M. Marc Pontaud, directeur du Centre national de recherches météorologiques. Nous partageons les propos de Mme Masson-Delmotte et M. Jouzel.

On ne peut pas non plus s’arrêter à un phénomène isolé. C’est un défaut que l’on constate souvent dans les médias et chez les gens. Je pense à la vague de froid qui vient d’avoir lieu à New York : un événement tout seul ne fait pas le climat, d’autant qu’il est local.

Les certitudes sur le climat sont globales. Dans le détail, il est vrai qu’il reste encore des voiles à lever. Notre crédibilité passe par là : lorsque nous affirmons quelque chose, il ne faut pas que cela puisse être remis en cause par la suite.

Il est nécessaire que l’on s’améliore en ce qui concerne les phénomènes de petite échelle, ce qui sera possible si l’on augmente notre puissance de calcul. En France, nous avons la chance d’avoir le système GENCI, des calculateurs qui sont au plus haut niveau mondial. Météo France dispose de ses propres calculateurs, à la fois pour sa mission de protection des personnes et des biens, mais aussi pour les travaux climatiques qui contribuent au GIEC. Nous avons besoin pour ce genre d’études, nous scientifiques et opérateurs, d’une grande puissance de calcul.

Nous avons un rendez-vous, au niveau de Météo France, fixé pour 2020 et nous avons besoin du soutien de l’État pour augmenter notre puissance de calcul. Il faut savoir que, sur l’échiquier international, ce sont les Anglais qui ont quasiment la plus grosse puissance de calcul dédiée à l’étude du climat et de la prévision météorologique puisqu’ils disposent de 15 pétaflops, contre 4 pétaflops pour Météo France et 8 pétaflops pour le Centre européen, qui est le meilleur centre de prévisions numériques du temps.

Mme la présidente Maina Sage. Madame, messieurs, nous vous remercions. Nous sommes toujours preneurs de compléments d’informations que vous voudriez nous transmettre sur ces sujets.

Laudition sachève à onze heures cinquante-cinq.

 

 

 


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6.   Audition, ouverte à la presse, de M. Sébastien Colas, en charge de l’Observatoire de la mer et du littoral, spécialiste des questions et enjeux démographiques des littoraux au Ministère de la transition écologique et solidaire, de M. Valéry Morard, adjoint au chef de service des données et des études statistiques, sous-directeur de l’information environnementale et de M. Gérard-François Dumont, Professeur à la Sorbonne.

(Séance du jeudi 18 janvier 2018)

Laudition débute à douze heures cinq.

Mme la présidente Maina Sage. Nous accueillons maintenant M. Sébastien Colas, en charge de l’Observatoire de la mer et du littoral, spécialiste des questions et enjeux démographiques des littoraux au ministère de la transition écologique et solidaire, M. Valéry Morard, adjoint au chef de service des données et des études statistiques, sous-directeur de l’information environnementale, et M. Gérard-François Dumont, professeur à la Sorbonne.

M. Yannick Haury, rapporteur. Messieurs, nous souhaitons que vous fassiez le point des évolutions des concentrations de populations dans les zones littorales en distinguant les zones de métropole et celles d’outre-mer, et que vous nous informiez des différenciations liées à la distance à la mer. Pouvez-vous présenter les évolutions estimées des concentrations de populations pour les décennies à venir, les conséquences de cette concentration croissante, notamment en termes d’aménagement, d’artificialisation des sols ainsi que d’accueil des populations, les incidences en cas d’événements climatiques majeurs ? Peut-on également tirer un enseignement de l’âge des populations qui sont plus présentes sur les littoraux français ? Pouvez-vous préciser quelles sont les principales zones préoccupantes et les risques auxquels pourraient faire face ces zones – submersion, tsunami, inondation, ouragan ? Quels sont les autres États dont on peut penser qu’ils font face aux mêmes problématiques que les nôtres ? Ces phénomènes de concentration le long du littoral sont-ils mondiaux ?

M. Valéry Morard, adjoint au chef de service des données et des études statistiques, sous-directeur de linformation environnementale. Le service des données et des études statistiques est très attaché à la qualité du chiffre. Il est important pour nous de rappeler que le service statistique français est organisé autour de l’Institut national de la statistique et des études économiques (INSEE), mais aussi autour d’autres pôles ministériels qu’on appelle services statistiques ministériels. Notre service a cette responsabilité pour le ministère de la transition écologique et solidaire qui intervient dans les champs de l’environnement, du logement et de la construction, de l’énergie et des transports. Il est évident que ce regard transversal sur les politiques est utile et, en tant que service statistique, nous sommes associés et avons accès à tout le traitement des données, notamment démographiques et socio-économiques, que va présenter M. Colas.

Nous sommes également le point focal de l’Agence européenne de l’environnement et d’Eurostat pour les questions qui relèvent de notre responsabilité.

Voilà ce que je tenais à rappeler en préambule, car on a parfois tendance à oublier qu’au sein même des ministères il existe des services chargés des questions statistiques qui sont là pour répondre aux besoins qu’expriment les commanditaires qui peuvent venir, via le Conseil national de l’information statistique (CNIS), des directions générales du ministère. Nous travaillons par exemple avec l’Observatoire national sur les effets du réchauffement climatique (ONERC) et la Direction générale de l’énergie et du climat (DGEC). Nous sommes ainsi amenés à rencontrer les personnes que vous venez d’auditionner, dans le cadre des aspects croisés climat, risques, etc.

Nous avons donc à la fois un rôle de traitement et de diffusion de l’information.

M. Sébastien Colas, en charge de lObservatoire de la mer et du littoral, spécialiste des questions et enjeux démographiques des littoraux au ministère de la transition écologique et solidaire. En préambule, je précise que l’on entend par littoral l’ensemble des communes littorales où la loi s’applique, c’est-à-dire 869 communes en métropole, réparties sur vingt-six départements, et 105 communes dans les cinq départements ultramarins, avec évidemment les collectivités d’outre-mer.

Qu’il s’agisse du littoral métropolitain ou des départements ultramarins insulaires, on constate que la pression humaine est nettement plus forte en bord de mer que pour la moyenne métropolitaine. Il y a donc plus d’habitants, plus de touristes, plus de constructions, plus d’artificialisation, une disparition des terres agricoles nettement supérieure dans un territoire soumis à des aléas naturels.

Sur le document qui vous a été distribué, dès qu’on parle du littoral métropolitain, on retrouve ce ratio de 2,5. C’est un peu le nombre d’or, puisque la densité de population est deux fois et demie plus forte en bord de mer que la moyenne, que le niveau d’artificialisation des terres est lui aussi deux fois et demie supérieur, que les terres agricoles disparaissent deux fois et demie plus vite et que la densité de construction de logements est deux fois et demie plus élevée. On note un nombre de lits touristiques par commune seize fois plus important que la moyenne métropolitaine.

L’installation d’habitants sur le littoral n’est pas un phénomène récent. On arrive à le documenter avec des données de l’INSEE depuis la fin du XIXe siècle. On constate une accélération de l’arrivée de nouveaux habitants sur le littoral depuis les années cinquante.

La population de l’ensemble de la France a augmenté d’environ 0,6 % par an en moyenne au cours des cinquante dernières années. La hausse est de 0,7 % sur le littoral métropolitain et de 1,5 % pour le littoral des cinq départements ultramarins, soit 2,5 fois plus que la moyenne nationale.

On constate de nettes différences entre les territoires littoraux en métropole : il y a globalement une opposition assez marquée entre le Nord et le Sud du pays, la délimitation étant l’estuaire de la Gironde. Sur le littoral de la façade maritime sud-atlantique – la Charente-Maritime et l’ex-Aquitaine –, la population a augmenté à un rythme d’à peu près 1 % par an au cours des cinquante dernières années, contre 0,9 % en Méditerranée, 0,5 % dans le Nord atlantique et la Manche ouest, qui comprend la Bretagne et les Pays de la Loire, et seulement 0,2 % en Manche est–Mer du Nord, qui inclut les Hauts-de-France et les deux Normandie, la population étant en recul sur ce littoral depuis les années 1980.

Dans le détail, les plus fortes progressions sur les littoraux de métropole sont toutes localisées dans les départements du Sud, mais je ne voudrais pas vous noyer de chiffres – ils figurent dans le document que je vous ai adressé hier. Les principales augmentations concernent l’Hérault, les Landes, le Gard, les Pyrénées-Orientales, les deux départements de Corse et la Gironde. À l’inverse, la population du littoral de la Somme a diminué de 0,2 % en rythme annuel lors des cinquante dernières années, tandis que d’autres populations ont stagné ou très peu augmenté, comme dans la Seine-Maritime, le Finistère, le Pas-de-Calais, la Manche et le Nord, c’est-à-dire uniquement des littoraux situés au nord. Ils ont pour point commun de compter de grandes villes industrialo-portuaires qui ont perdu beaucoup d’habitants dans la période considérée.

Pour ce qui est de la densité de population – je n’ai pu traiter que les données du recensement de l’INSEE de 2014 –, on constate aussi une nette variabilité s’agissant des communes littorales.

Les densités de population sont fortes, voire très fortes, dans les départements insulaires d’outre-mer : il y a plus de 350 habitants par kilomètre carré dans les communes littorales de la Réunion et de la Martinique, et plus de 500 à Mayotte. La densité est en revanche très faible en Guyane, avec environ 5 habitants par kilomètre carré, même s’il faut garder en tête que les communes littorales de ce département sont vastes et s’enfoncent très profondément dans les terres, alors que la population est seulement localisée en bord de mer : il est donc compliqué d’avoir une vision exacte de la densité de population sur le littoral à partir des données communales.

En métropole, les densités sont fortes en Méditerranée et en Manche est–Mer du Nord, avec des valeurs supérieures à 350 habitants par kilomètre carré, étant entendu que le littoral méditerranéen est passé en tête depuis une dizaine d’années. La densité de population sur le littoral est intermédiaire dans le Nord atlantique et la Manche ouest, avec près de 250 habitants par kilomètre carré, et relativement faible dans le Sud atlantique, avec à peine 150 habitants par kilomètre carré. Là aussi, les communes des Landes et de la Gironde sont très vastes et vont loin dans les terres, alors que la population est plutôt concentrée dans un premier rideau littoral et rétro-littoral. Les densités de population sont les plus élevées dans le Nord – plus de 800 habitants par kilomètre carré –, le Pas-de-Calais, la Seine-Maritime, la Loire-Atlantique, les Pyrénées-Atlantiques, l’Hérault, les Bouches-du-Rhône, le Var et les Alpes-Maritimes : on tourne autour de la moyenne des pôles urbains métropolitains et l’on se rapproche d’une bande urbaine continue sur ces littoraux. Les densités sont, en revanche, faibles dans certains départements : la Somme, qui compte 78 habitants par kilomètre carré, ce qui est en deçà de la moyenne métropolitaine, mais aussi la Gironde, les Landes et la Corse – avec environ 70 habitants par kilomètre carré.

Nous avons poussé le travail au-delà des densités de population par communes : certains modèles nous permettent d’exploiter les données sans tenir compte des limites administratives. Nous avons pu le faire pour le littoral métropolitain et celui des quatre départements d’outre-mer « historiques », c’est-à-dire hors Mayotte, dont le système statistique n’est pas encore totalement complet.

Dans les quatre premiers départements ultramarins, nous disposons notamment d’estimations de la densité de population entre 0 et 500 mètres de la mer, et de 5 000 à 10 000 mètres. Comme en métropole, on constate une nette décroissance de la population selon la distance à la mer. La population dépasse 1 000 habitants par kilomètre carré à moins de 500 mètres des côtes à la Réunion, elle avoisine 500 habitants par kilomètre carré dans les Antilles, et 100 en Guyane. Il s’agit d’un paramètre important pour les aléas naturels : ils ont tendance à être plus forts en bord de mer, où la population est plus nombreuse.

La situation est légèrement différente en métropole, car ce n’est pas entre 0 et 500 mètres de la côte que la densité de population est la plus forte, mais entre 500 et 1 000 mètres, les 500 premiers mètres étant plutôt réservés aux résidences secondaires. Sur les façades littorales d’un certain nombre de départements, la population dépasse tout de même 600 habitants par kilomètre carré à proximité immédiate des côtes, c’est-à-dire à moins de 500 mètres du rivage, notamment dans les Alpes-Maritimes, les Pyrénées-Atlantiques, les Bouches-du-Rhône, le Nord, le Var, les Pyrénées-Orientales, la Loire-Atlantique, l’Hérault et le Pas-de-Calais, où l’on dépasse la valeur moyenne des pôles urbains : il y a, je l’ai dit, l’équivalent d’un pôle urbain continu à proximité de la mer.

Globalement, un peu plus d’un million de métropolitains résident à moins de 500 mètres des côtes, et un peu plus de 8 millions à moins de dix kilomètres de la mer, ce qui représente environ un huitième de la population métropolitaine.

L’évolution de la population dans la plupart des collectivités d’outre-mer est nettement supérieure à ce que l’on observe au niveau national. La population de la Polynésie, par exemple, a augmenté de 1,9 % en moyenne entre les années 1960 et 2013, celle de la Nouvelle-Calédonie de 2,2 %, celle de Saint-Barthélemy de 3,1 %, et celle de Saint-Martin de 4,3 %. Seules quelques collectivités d’outre-mer ont eu des évolutions assez modérées, comme Saint-Pierre-et-Miquelon et Wallis-et-Futuna. Les densités de population les plus élevées se trouvent à Saint-Martin – environ 600 habitants par kilomètre carré –, à Saint-Barthélemy – plus de 400 – et à Mayotte – autour de 500. Les valeurs sont nettement plus faibles ailleurs. Il y a actuellement 600 000 habitants dans les collectivités d’outre-mer.

Par ailleurs – j’ai omis de le signaler tout à l’heure –, on compte 1,8 million d’habitants dans les communes littorales des cinq départements ultramarins et 6,3 millions dans celles de métropole.

Regardons maintenant comment, et pourquoi, la population évolue dans les communes littorales de la métropole et de l’outre-mer. L’essentiel des façades des départements littoraux a une population qui augmente ; les seules dont la population diminue dans la période récente, entre 2009 et 2014, sont la Manche, le Pas-de-Calais, le Nord, la Seine-Maritime, la Martinique, la Guadeloupe et les Alpes-Maritimes – c’est une première pour ce département, où l’on commence à observer une diminution de la population des communes littorales. La question est à expertiser davantage dans le détail, mais une telle évolution est certainement liée aux prix de l’immobilier : on a de plus en plus de mal à vivre dans ces communes, où les résidences secondaires deviennent de plus en plus nombreuses, prenant peu à peu la place des résidences principales. Dans le Pas-de-Calais, le Nord et la Seine-Maritime, on constate une diminution de la population liée à des départs non compensés par un solde naturel qui serait très positif. La Manche et la Somme connaissent à la fois des départs et un solde naturel négatif, ce qui conduit à avoir davantage de personnes âgées que de jeunes. Sur les autres façades littorales, on observe une augmentation de la population dans la période récente, pour l’essentiel du fait d’un solde migratoire nettement positif – c’est ce que l’on appelle l’héliotropisme – et supérieur à un solde naturel qui est négatif dans de nombreux cas. Là aussi, on trouve plus de personnes âgées que de jeunes.

Je n’ai pas préparé de transparent sur ce dernier point, mais il doit être pris en compte quand on examine les risques naturels en bord de mer : la population y est de plus en plus âgée. Dans les communes littorales, l’indice de vieillissement, c’est-à-dire le rapport entre la population d’au moins soixante-cinq ans et celle de moins de vingt ans, est nettement supérieur à la moyenne métropolitaine, le record étant détenu par le Centre atlantique – la Vendée et la Charente-Maritime –, le Sud atlantique et une partie du littoral de l’Occitanie, mais pas la Côte d’Azur, contrairement à ce que l’on pense souvent. Le phénomène est bien plus marqué sur le littoral atlantique, essentiellement en Centre atlantique.

En ce qui concerne les départements ultramarins, la population diminue dans les Antilles, où les soldes naturels sont positifs mais ne compensent pas les départs, tandis qu’elle augmente nettement à la Réunion et en Guyane, en raison de soldes naturels très élevés, qui compensent largement l’existence de soldes migratoires négatifs.

Pour ce qui est des années à venir, l’INSEE a publié de nouveaux scénarios il y a très peu de temps et je n’ai donc pas encore la possibilité de faire de mise à jour – je pourrai néanmoins adresser à votre mission des éléments complémentaires dans un ou deux mois, une fois les données traitées. Les derniers scénarios utilisent des chiffres de 2007. Le scénario dit « central » reprend les paramètres démographiques récents qui sont projetés sur une trentaine ou une quarantaine d’années en ce qui concerne les départements métropolitains et les quatre départements ultramarins « historiques ».

Selon ce scénario, on s’attend à une hausse de 19 % de la population dans les départements littoraux entre 2007 et 2040, soit 4,5 millions d’habitants supplémentaires, et à une augmentation de 13 % dans les départements non littoraux, ce qui représente 5,1 millions d’habitants. La croissance devrait notamment être très forte en Guyane, à la Réunion, sur l’essentiel de l’arc atlantique et en Occitanie, par opposition à la région Provence-Alpes-Côtes-d’Azur (PACA), la Corse, les Hauts-de-France et la Normandie. Sur la façade de la Manche est et de la Mer du Nord, la population n’augmenterait que de 4 %, contre près de 27 % sur l’arc atlantique et 19 % en Méditerranée. Les communes littorales en métropole et dans les départements d’outre-mer pourraient gagner jusqu’à 1,4 million d’habitants, pour un total de plus de 9 millions en 2040.

Autre paramètre important, on assisterait à la poursuite du vieillissement de la population, et pas seulement en métropole : en Guadeloupe et à la Martinique, la part des plus de soixante ans serait multipliée par deux.

L’accueil des touristes dans les communes littorales ne figurait pas dans vos questions, mais ce facteur me paraît également essentiel. Il y a en effet plus de lits touristiques que d’habitants dans ces communes : on arrive à plus de 7,5 millions de lits touristiques « classiques » si l’on prend en compte les hôtels, les campings et les résidences secondaires – la statistique publique a encore du mal à appréhender les lits du type « Airbnb » ou encore les gîtes. Cela représente plus de 8 000 lits par commune littorale en métropole et un rapport de 7,6 millions de lits touristiques pour 6,3 millions d’habitants. Les communes littorales disposent, à elles seules, de près de 50 % des emplacements de campings et de près de 40 % des lits dans des résidences secondaires, alors qu’elles n’occupent que 4 % du territoire.

Les façades littorales de certains départements – tous en Méditerranée – comptent plus de 600 000 lits : c’est le cas de l’Hérault, du Var et des Alpes-Maritimes. Près de 3,5 millions de lits touristiques sont concentrés en Méditerranée, contre 1,3 million dans le Sud atlantique, plus de 2 millions dans le Nord atlantique et la Manche ouest, et seulement 900 000 dans la Manche est et la Mer du Nord. L’accueil touristique a aussi un impact fort sur la variation de la population au cours de l’année – sur ce point, je pourrai vous adresser un transparent complémentaire si vous le souhaitez. L’INSEE a mené une étude pour les ministères de la défense et de la santé en 2005 – elle n’a jamais été refaite depuis – afin d’estimer jour par jour le nombre de personnes présentes dans chaque département. Dans ceux situés en bord de mer, le maximum était atteint autour du 15 août, avec l’équivalent de 120 ou 130 % de la population résidente, contre 98 % au mois de février. C’est un autre paramètre important : un aléa naturel n’aura pas du tout le même impact le 15 août que début mars.

Conséquence directe de la forte densité de population et de l’accueil touristique, le taux d’artificialisation et de construction est nettement plus élevé en bord de mer qu’en moyenne métropolitaine ou nationale. La densité de construction de logements entre 2000 et 2012, évaluée en mètres carrés par kilomètres carrés, est 2,8 fois plus élevée sur le littoral qu’en moyenne métropolitaine. Il faut aussi retenir que plus on s’éloigne des pôles urbains, vers le périurbain et l’espace rural, plus la spécificité littorale est forte. Alors que l’on construit 1,2 fois plus dans les pôles urbains littoraux que dans l’ensemble des pôles urbains, le facteur est de 2,5 pour les couronnes périurbaines et de 3,5 pour l’espace rural, avec une très nette progression de l’artificialisation dans les communes rurales de bord de mer. Environ 15 % du territoire des communes littorales de métropole est artificialisé, contre à peine 6 % en moyenne, et le taux s’élève à près de 30 % à moins de 500 mètres des côtes. On a donc une chance sur trois de tomber sur un territoire artificialisé quand on pointe un bord de mer sur la carte. Il en est de même outre-mer : 40 % du territoire réunionnais et autour de 25 % de celui des Antilles sont artificialisés à moins de 500 mètres des côtes.

Du fait de la densité de population et de l’artificialisation, les outils d’urbanisme sont davantage sollicités en bord de mer. La quasi-totalité des communes littorales de métropole et d’outre-mer disposent ainsi d’un plan local d’urbanisme (PLU) ou d’un plan d’occupation des sols (POS) en cours de révision, la moyenne nationale étant d’un peu plus de 50 %. Même constat pour les schémas de cohérence territoriale (SCOT), la part des communes situées dans le territoire d’un SCOT est bien plus élevée en bord de mer.

J’en termine avec trois types de zones à risque : les zones basses, les côtes en érosion et les zones à tsunami dans les Antilles. Au préalable, il faut tout de même garder en tête qu’une vision statistique ne remplacera jamais une approche locale faisant appel à des données nettement plus fines. Celles que nous pouvons mobiliser au plan national permettent d’avoir une idée des secteurs problématiques, mais les plans de prévention des risques ou d’autres travaux locaux sont évidemment bien plus précis.

En métropole, les côtes en érosion représentent à peu près 25 % du linéaire côtier. Deux tiers d’entre elles sont sableuses, et 40 % des côtes rocheuses sédimentaires, c’est-à-dire à falaises calcaires, reculent, comme sur la côte d’Albâtre ou au Pays basque. Les plus forts reculs ont lieu dans le Pas-de-Calais – plus des trois quarts du littoral sont concernés –, dans la Seine-Maritime – environ les trois quarts sont touchés – le Calvados et la Vendée – 40 % –, l’Aquitaine – 38 % – et la courte façade maritime du Gard, au niveau du delta du Rhône – autour de 58 %. Environ 250 000 personnes vivent à moins de 500 mètres de ces côtes. Il ne s’agit pas d’un aléa, car le littoral ne va pas reculer de 500 mètres en peu de temps, mais les données statistiques actuelles ne permettent pas de réaliser un travail plus fin. Sociologiquement et démographiquement, les personnes concernées sont en général plus âgées que la moyenne et disposent de revenus plus élevés. En effet, ce sont essentiellement des côtes sableuses qui reculent ; or, qui dit côtes sableuses dit tourisme, stations balnéaires et donc coût d’installation plus élevé. Environ 45 000 personnes résident sur la côte de la Manche est et de la Mer du Nord, surtout dans le Pas-de-Calais, où les côtes sont sableuses, et dans la Seine-Maritime – où se trouvent les falaises du Pays de Caux –, à peu près 56 000 personnes dans le Nord atlantique et la Manche ouest, essentiellement dans le Finistère, les Côtes-d’Armor et en Vendée, où des communes touristiques importantes sont concernées, notamment les Sables-d’Olonne, Crozon, Perros-Guirec et Saint-Jean-de-Monts, près de 30 000 personnes dans le Sud atlantique, dont la moitié en Charente-Maritime, dans des communes touristiques telles que Royan, Biarritz ou Arcachon, et environ 120 000 personnes en Méditerranée, surtout sur la Côte d’Azur – à Fréjus et Hyères.

À peu près 800 000 personnes résident dans des zones basses, c’est-à-dire submersibles en cas d’événement centennal – en Méditerranée, il s’agit typiquement de toutes les zones situées à moins de 2,5 mètres d’altitude. Sur ce total, 200 000 personnes résident à moins d’un kilomètre des côtes, là où le risque de submersion est le plus fort. En tout, 5 600 kilomètres carrés sont concernés – des zones de polders, des lagunes, des marais littoraux ou encore des estuaires. Environ 60 000 habitants se trouvent dans des zones basses à moins d’un kilomètre de la côte en Manche est–Mer du Nord, notamment dans les Wateringues, qui correspondent à l’ancien estuaire de l’Aa. Il s’agit d’une des zones basses les plus étendues mais aussi les plus importantes par ses enjeux humains et par la présence de sites classés « Seveso » et de centrales nucléaires. À cela s’ajoutent les trois estuaires picards – les baies d’Authie, de Canche et de la Somme –, l’estuaire de la Seine, la partie du Calvados située entre la Dives et l’Ornes, ainsi que les sites historiques de la seconde Guerre mondiale dans la baie des Veys. Dans le Nord atlantique et la Manche ouest, 57 000 personnes habitent dans des zones situées à moins d’un kilomètre de la côte, notamment la baie du Mont-Saint-Michel, le Golfe du Morbihan, les marais de Guérande, l’estuaire de la Loire, le marais breton à proximité de Noirmoutier, le marais poitevin et la baie de l’Aiguillon. Dans le Sud atlantique, 35 000 personnes sont concernées, en particulier dans le marais Poitevin et celui de Brouage, dans l’île de Ré, à Oléron, dans l’estuaire de la Gironde et dans le bassin d’Arcachon. En Méditerranée, un peu plus de 55 000 personnes habitent dans des zones basses qui sont certes peu étendues, mais densément peuplées. Il s’agit essentiellement des lidos et des lagunes du Languedoc-Roussillon, de la Camargue, de la presqu’île de Giens et des abords de l’Argens à Fréjus.

Sur les secteurs à tsunami dans les Antilles françaises, un grand travail a été réalisé par le Bureau de recherches géologiques et minières (BRGM) afin de déterminer les secteurs concernés en tenant compte du plancher océanique et de la plaque tectonique caraïbe. Différents scénarios de tsunamis, dus à la subduction ou au volcanisme, ont permis de déterminer quels sont les secteurs les plus exposés. Avec nos modèles, nous avons estimé qu’il y a environ 100 000 personnes vivant à moins de 500 mètres des côtes correspondant à une exposition élevée ou très élevée. Cela représente à peu 13 % de la population des Antilles – 70 000 personnes en Guadeloupe et 30 000 en Martinique.

M. Gérard-François Dumont, professeur à la Sorbonne. Merci pour votre invitation à contribuer à vos travaux. Je me concentrerai surtout sur votre sixième question, relative aux États dont on peut penser qu’ils font face aux mêmes problématiques que les nôtres : j’essaierai de montrer quelles leçons on peut tirer des expériences étrangères, étant entendu que la diversité géographique de la France fait qu’elle cumule tous les cas possibles.

J’aimerais aussi préciser que je dirige une revue intitulée « Population & Avenir ». S’agissant des questions de risque, l’une de nos préoccupations est d’apporter des connaissances aux populations. Certains numéros de la revue sont ainsi destinés aux collégiens et aux lycéens. Nous allons également publier avec le réseau Canopé
– anciennement Centres régionaux de documentation pédagogique (CRDP) – un livre sur les populations et le développement durable. La dernière livraison de « Population & Avenir » comporte en particulier un dossier sur Saint-Barthélemy et Saint-Martin pour les lycéens.

Que signifie la connaissance du risque ? Il faut combiner deux éléments : d’une part, l’aléa, c’est-à-dire la possibilité que se déclenchent des événements climatiques majeurs sur un territoire donné ; d’autre part, la vulnérabilité, qui revient à se demander si les populations sont plus ou moins exposées.

Il n’est pas inintéressant de considérer les stratégies développées dans d’autres pays, car on voit qu’elles sont extrêmement différentes. J’aborderai successivement Tuvalu, les Maldives, Kiribati, la Louisiane, la Floride et les Pays-Bas, avant de conclure sur les enseignements à retenir.

Tuvalu, qui comprend neuf atolls, a un territoire de 26 kilomètres carrés. Si je puis présenter la situation un peu brutalement, la stratégie suivie repose sur un abandon éventuel du territoire, dans l’idée qu’il va être submergé et qu’il faut donc envisager de déménager. D’où, notamment, des négociations avec la Nouvelle-Zélande qui ont débouché sur un programme d’émigration. Les exigences pour l’installation d’habitants de Tuvalu sont très fortes, notamment en matière de connaissances linguistiques et de capacités professionnelles, mais cela reste quand même le principal point mis en avant par les autorités de Tuvalu.

Les Maldives ont adopté une stratégie fondamentalement différente, dans un contexte géographique qui est assez distinct, puisque le pays compte 200 îles habitées : l’ensemble formé par les différents archipels est beaucoup plus grand que Tuvalu. La stratégie retenue est celle d’une réorganisation territoriale. Comme il y a des risques de submersion et que les autorités estiment ne pas être en mesure de construire des digues dans toutes les îles, car cela représenterait des budgets considérables, on a commencé par l’île principale, qui abrite la capitale, en faisant pour l’essentiel appel au Japon dans la mesure où les Maldives ne disposent pas nécessairement des compétences techniques nécessaires. On n’assure par ailleurs la protection que de certaines autres îles, où l’on conseille très fortement aux populations de se regrouper, quitte à abandonner le reste du territoire à la mer. Cela encourage des migrations depuis des espaces considérés comme risquant d’être perdus un jour, les services publics, comme les écoles, étant conservés dans seulement quelques îles.

Dans le cas de Kiribati, deux stratégies se cumulent. La première ressemble, dans une certaine mesure, à celle des Maldives : on utilise des techniques « dures », à savoir la construction de digues, ou plus douces pour essayer de protéger l’œkoumène de l’élévation du niveau de la mer. Parallèlement, la décision a été prise d’acheter des terres dans les îles Fidji, en vue d’un repli dans des territoires non submergés par la mer.

Dirigeons-nous maintenant vers la mer des Caraïbes pour évoquer deux États américains : la Floride et la Louisiane.

Le cas de la Louisiane est celui dont on a le plus parlé au cours des dernières années, à cause du cyclone Katrina qui a causé 1 800 morts en 2005, ce qui est considérable. Chacun connaît la raison fondamentale : l’évacuation a été organisée beaucoup trop tard et il a fallu procéder presque individuellement dans un certain nombre de situations, par hélicoptère – pour un coût énorme – et en affrétant des centaines de bateaux et de camions militaires. L’expérience de Katrina montre qu’une réponse locale tardive ne peut pas être suppléée par une réponse nationale – ou fédérale aux États-Unis : dans ce pays, on considère qu’il faut sept jours pour qu’une telle réponse arrive, ce qui risque d’être trop lent.

Le cas de la Louisiane mérite d’être comparé à celui de la Floride, qui a subi en octobre de la même année le cyclone Wilma, l’un des plus forts que l’État ait connus. Sur les 18 millions de personnes concernées – un chiffre colossal –, on a déploré un seul décès, causé par la chute d’un arbre.

Il convient de s’interroger sur des mortalités aussi différentes – 1 800 morts d’un côté, un seul de l’autre – dans le même pays, les États-Unis, avec le même système administratif. Je ne parle pas des milliers de morts en Haïti, causées par de simples tempêtes.

Le premier élément tient à la qualité de l’information sur le risque, transmise par les autorités à l’ensemble de la population. Le deuxième élément, c’est l’évacuation des personnes, décidée à J-7, très en amont de l’arrivée du cyclone, dans un territoire doté d’un réseau autoroutier assez dense, complété à cette période par une signalétique très précise qui indiquait aux automobilistes quelle direction emprunter. Troisième élément qui contribue à abaisser la vulnérabilité des populations, l’habitude : les habitants étaient informés et connaissaient le risque ‑ certains d’entre eux doivent évacuer deux fois par an. Le moins que l’on puisse dire est que les autorités de Louisiane ont été particulièrement défaillantes. Ces expériences sont éclairantes pour les littoraux français.

Il est intéressant de voir comment les Pays-Bas, qui sont dotés de terres basses, ont réagi aux risques de submersion marine. C’est quatre ans après les événements gravissimes de 1953, lorsque 1 835 personnes ont péri noyées, que le plan « Delta » a été lancé. Ce plan d’aménagement, prévoyant la construction d’infrastructures telles que des barrages, des digues ou des écluses, a fonctionné : aucun des événements climatiques subis depuis par les Pays-Bas n’a eu de conséquences comparables.

Le pays, bien informé des risques d’élévation du niveau de la mer, a arrêté en 2012 un nouveau « plan Delta ». De nombreux travaux sont prévus d’ici 2050 et certains sont déjà engagés‑ pour un investissement de 20 milliards d’euros. La logique est quelque peu différente du plan précédent, essentiellement défensif. Il ne s’agit pas seulement de couler du béton, et de renforcer évidemment les digues du Zuidersee, mais d’agir de façon indirecte : recharge des dunes naturelles, création de bancs de sable artificiels­, en intégrant une stratégie de développement durable. Selon les hypothèses en cours, l’élévation du niveau de la mer pourrait entraîner la submersion de 59 % du territoire, ce qui obligerait 9 millions de Néerlandais à déménager sur les terres fermes et aurait un impact économique majeur, dans la mesure où la plus grande partie de l’activité économique se situe dans les zones potentiellement inondables.

Quels enseignements tirer de ces différentes expériences étrangères ? Le premier, c’est que la connaissance des aléas est essentielle. Bien sûr, nous avons en France des experts, mais l’ensemble de la population doit être bien informée. Différents programmes scolaires devraient participer de cette meilleure connaissance.

L’aménagement du territoire est une autre façon de lutter contre les aléas, notamment contre la submersion marine, qu’il s’agisse de mettre en œuvre des mesures « dures », comme des barrages, des digues, ou des mesures « souples » comme le rechargement des dunes.

Si les décideurs jouent un rôle important, les citoyens doivent être conscients des risques et de la nécessité de partir temporairement. Ils doivent avoir anticipé l’événement, pour protéger leur maison par exemple, avant de quitter les lieux. La gestion de la crise est essentielle pour que les choses se passent le moins mal possible.

Enfin, la réflexion face à ces événements majeurs doit prendre en compte plusieurs dimensions : la dimension sociale – partage des connaissances et des attitudes –, la dimension économique – capacité à retrouver le dynamisme économique antérieur –, et la dimension environnementale.

Je conclurai donc sur un paradoxe. La question démographique n’est pas l’essentiel : ce qui compte, c’est l’éducation des populations, la prévention des événements, la mise en œuvre de politiques d’aménagement du territoire. Il importe de disposer de données quantitatives, mais tout réside dans l’approche qualitative de la gestion des événements climatiques majeurs.

Mme la présidente Maina Sage. Merci, messieurs, pour vos interventions. Il est important de mettre en perspective les évolutions démographiques des zones au regard de l’intensification des phénomènes et de regarder comment s’organiser au mieux, en s’inspirant de ce qui se fait dans d’autres pays.

Travaillez-vous en réseau pour comparer ces données et progresser vers les solutions pouvant être apportées de manière cohérente sur l’ensemble du sol européen ?

M. Valéry Morard. Nous pourrons vous fournir des éléments de réponse par écrit.

Mme Sandrine Josso. Merci de mettre votre expertise à notre service. Vos données permettent de concevoir des plans de prévention des risques. Je voudrais savoir si des études ont été menées à la suite d’événements climatiques tels que la tempête Xynthia, pour déterminer l’impact socio-économique à court, moyen et long terme sur un territoire donné
­ baisse du chiffre d’affaires des entreprises, estimation des dégâts matériels et humains, taux de remboursement des assurances, diminution des flux touristiques.

Mme Sophie Panonacle. Vous avez évoqué les SCOT et les PLU, mais il apparaît que certains territoires littoraux en sont dépourvus. Cela me semble regrettable, dans la mesure où ces outils permettent de concevoir une urbanisation qui assure correctement l’interface terre/mer. Ils donnent aux élus locaux une vision à long terme, ce qui n’est pas toujours le cas, et contribuent à régler le problème de la densification de l’urbanisation des littoraux.

M. Gérard-François Dumont. À la suite de Xynthia, des décisions locales ont été prises pour que de tels événements n’entraînent plus les mêmes conséquences. Je citerai l’exemple, que M. le rapporteur connaît bien, de l’aménagement des quais du Pouliguen. Mais si des réponses ont été apportées ça et là, il n’existe pas à ma connaissance de plan d’ensemble.

J’estime que l’élaboration des SCOT est relativement opaque pour les citoyens, et que ces processus mériteraient d’être revus. Par ailleurs, un SCOT nécessite une préparation de six ans, basée sur des chiffres de l’INSEE parfois vieux de trois ans, si bien que lorsque le SCOT est publié, les dynamiques territoriales ont beaucoup changé. Il s’agit à mes yeux d’un outil à repenser fondamentalement : il complique la vie des élus et de leurs collaborateurs, qui doivent respecter des obligations administratives plutôt que de se concentrer sur les problèmes de terrain.

M. Yannick Haury. Permettez-moi de nuancer vos propos : le SCOT est un espace de rencontre et de neutralité politique, qui permet aux élus de travailler ensemble, sur la base d’une culture commune. L’élaboration collective d’un SCOT demande du temps : ce n’est pas une procédure, mais un processus. Il faut se réjouir que, pour la première fois, la loi ait permis aux élus de réfléchir aux orientations qu’ils souhaitent pour leur territoire sans que les choses ne tombent d’en haut.

Souvent, les territoires qui ont élaboré un SCOT ont transformé leur syndicat de SCOT en pays ou en pôle d’équilibre territorial et rural. Par ailleurs, le SCOT doit être évalué tous les six ans. Enfin, le SCOT peut être doté d’un volet littoral, qui prend en compte, par exemple, les activités marines. Il s’agit aussi d’un outil de contractualisation avec l’État, les régions, les départements : lorsque l’on écrit un projet de territoire qui concerne tous les aspects – équipements, infrastructures –, on réfléchit à un périmètre qui a du sens. Cela permet d’appliquer, dans une démarche de cohérence territoriale, les déclinaisons de la loi littoral à des espaces où elle ne s’impose pas forcément. La démarche n’est pas que négative !

M. Gérard-François Dumont. Vous avez raison, monsieur le rapporteur ! Il serait absurde de dire que les SCOT sont un mauvais outil, élaboré sans concertation. Mais je pense que le système des SCOT doit être amélioré. Il faut bien dire que les expériences sont diverses, et je ne parle pas des SCOT qui résultent de mauvais copier-coller, effectués par des consultants quelconques, qui ont parfois oublié de changer le nom du territoire !

Mme la présidente Maina Sage. Cet échange est intéressant car il montre que la sensibilisation et l’éducation de nos concitoyens à la question du risque commencent avec l’appropriation de cette connaissance par les décideurs. Ces lieux d’échange que sont les SCOT permettent aux élus de prendre conscience du sujet avant de tendre cette passerelle vers la population.

M. Valéry Morard. À ma connaissance, il n’existe pas d’étude centrée sur les impacts socio-économiques de la tempête Xynthia, madame la députée, mais je vous ferai parvenir les éléments que je pourrai trouver sur cette question.

Un mouvement profond comme le recul du cordon dunaire sur le littoral atlantique, observé en 2016, a affecté durablement le marché de l’immobilier. Toutefois, les évolutions du prix du foncier ne sont pas seulement liées aux catastrophes. On observe que lorsqu’il existe une prescription publique, un PPRI (plan de prévention des risques d’inondation) ou un PPRSM (plan de prévention des risques de submersion marine), les tendances décrites par Sébastien Colas s’inversent. Ainsi, un zonage différent est en train de se mettre en place dans les villes concernées par les inondations. On peut espérer que, avec un peu de retard – je n’épiloguerai pas sur la gestion de Xynthia et le retard des PPRI –, la prescription publique sera en mesure d’inverser certaines des tendances naturelles décrites ce matin.

 

Laudition sachève à treize heures.

 

 

 


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7.   Audition, ouverte à la presse, de M. Alexandre Magnan, chercheur "Adaptation au changement global climat/océan" à l’Institut du Développement durable et des relations internationales (IDDRI), et de Mme Virginie Duvat-Magnan, chercheuse en géographie des littoraux tropicaux, Professeure de géographie à l’Université de La Rochelle, membre du groupe de travail n° 2 du GIEC.

(Séance du jeudi 18 janvier 2018)

Laudition débute à treize heures.

M. Yannick Haury, rapporteur. Madame, monsieur, merci de votre présence. Pourriez-vous nous présenter le laboratoire de l’Université de La Rochelle et l’Institut du développement durable et des relations internationales – IDDRI –, et les recherches que vous y menez sur l’impact des événements climatiques sur les zones littorales ?

Nous vous serons reconnaissants de nous faire part de vos connaissances sur les événements climatiques majeurs qui peuvent affecter les zones littorales hexagonales et outre-mer et sur leurs conséquences – érosion, submersion, salinisation des sols. Vous nous direz quelles sont les zones littorales les plus vulnérables, les stratégies d’action et d’adaptation possibles pour renforcer leur protection. Vous nous expliquerez quels peuvent être la stratégie française d’adaptation aux changements climatiques et les leviers à actionner. Vous nous exposerez les conséquences des retards pris dans les stratégies d’atténuation et d’adaptation pour les générations futures et nous ferez part des recommandations que l’on peut tirer de ces connaissances pour les décennies à venir.

Quelles sont les orientations qui vous semblent prioritaires pour la recherche ? Comment aller plus loin pour faire de l’océan et des zones littorales une priorité dans le champ problématique traité par les négociations climatiques ?

Mme Virginie Duvat-Magnan. Merci de nous recevoir. Nous vous présenterons très rapidement nos institutions et les recherches qu’elles mènent, avant de nous concentrer sur les travaux du groupe de travail n° 2 du GIEC. Nous aborderons les questions d’impact, de vulnérabilité et d’adaptation, en enrichissant les conclusions du cinquième rapport d’évaluation du GIEC par les résultats des travaux menés depuis 2014.

Nous vous apporterons un éclairage plus particulier sur la situation des outre-mer. À l’issue de cette audition, nous nous tiendrons à votre disposition pour vous fournir des données complémentaires, des exemples particuliers, des notes de synthèses sur des faits précis pour lesquels nos connaissances et nos compétences pourraient, dans le cadre de cette mission, vous aider.

J’appartiens au laboratoire de recherche LIENSs – pour littoral, environnement et sociétés –, qui est soutenu par deux tutelles, l’Université de La Rochelle et le CNRS.

Les recherches y sont transdisciplinaires et exclusivement concentrées sur les questions relatives aux mutations physiques et humaines qui opèrent sur les littoraux. L’approche permet de croiser les travaux de spécialistes de géosciences, d’écologie et d’écotoxicologie, d’histoire, de géographie ou de la santé. Un certain nombre de programmes de recherche portent sur les événements climatiques majeurs.

La Rochelle ayant subi la tempête Xynthia, de nombreux travaux ont été menés sur cet événement. Nous conduisons par ailleurs des travaux sur l’outre-mer, pour ma part depuis vingt ans, et sommes actifs sur les trois bassins océaniques tropicaux – Caraïbes, océans indien et pacifique.

M. Alexandre Magnan. L’Institut du développement durable et des relations internationales – IDDRI –, est une fondation de recherche privée reconnue d’utilité publique, créée en 2001 et associée à Sciences-po Paris. Son objet principal est l’interface entre les sciences et la décision, à l’échelle internationale, et la question de la gouvernance globale du développement durable, avec les sujets structurants que sont le climat, la biodiversité ou les océans.

Nous nous intéressons depuis 2007 aux questions de la vulnérabilité, de l’adaptation aux changements climatiques et aux événements extrêmes qui y sont liés, sous l’angle humain. Nous étudions notamment les facteurs d’influence qui expliquent cette vulnérabilité, les enjeux et les formes d’adaptation, avec deux thèmes centraux : l’analyse du risque de mal adaptation et la question des trajectoires d’adaptation.

Nos champs sont exclusivement les littoraux, en particulier tropicaux et insulaires, dans les outre-mer français des océans pacifique et indien – à la Réunion et en Polynésie française principalement.

Je suis aussi membre du GIEC, dans le cadre du rapport spécial sur le changement climatique, les océans et la cryosphère.

Mme Virginie Duvat-Magnan. La question de la vulnérabilité et de l’adaptation aux événements climatiques majeurs et celle de leur impact doivent être abordées dans le contexte tout à fait spécifique d’une accélération de l’élévation du niveau de la mer, ce facteur devant être particulièrement pris en compte dans l’étude de l’impact de ces phénomènes. Cependant, les valeurs d’élévation du niveau de la mer observées dans les différents bassins océaniques sont très variables. Les territoires français se situent globalement autour de la moyenne, voire en dessous de celle-ci pour un certain nombre d’îles de la Caraïbe. Mais, dans son cinquième rapport, le GIEC prévoit des valeurs d’élévation comprises entre 50 et 80 cm environ à l’horizon 2100, selon le scénario de réchauffement climatique retenu. Or, le réchauffement climatique global et l’élévation du niveau de la mer vont renforcer l’impact de trois types d’événements climatiques majeurs : les cyclones tropicaux, les tempêtes tempérées et polaires – ces dernières pouvant affecter les territoires français – et, enfin, le phénomène El Niño.

Les cyclones tropicaux s’intensifient et ont un impact majeur outre-mer, tels ceux qui ont frappé les îles françaises de la Caraïbe en septembre dernier, mais ceux qui se forment dans l’Atlantique peuvent également toucher, de manière plus ponctuelle et avec un moindre impact, la façade océanique française de la métropole.

Les tempêtes tempérées, telle Xynthia en 2010, et polaires affectent, quant à elles, directement et principalement les littoraux de la métropole. Toutefois, selon le dernier rapport du GIEC, les recherches récentes ont mis en évidence qu’elles pouvaient également avoir un impact majeur sur nos îles tropicales, et ce pour une raison simple : les houles qu’elles produisent se propagent sur des milliers de kilomètres à travers la masse océanique et peuvent provoquer, sur ces îles, non seulement des pics d’érosion côtière, mais, aussi et surtout, des submersions marines majeures, y compris en situation de beau temps, ce qui les rend difficilement compréhensibles par la population. Je ne citerai qu’un exemple : en décembre 2008, ce phénomène a provoqué le déplacement de 100 000 personnes dans les îles du Pacifique nord. C’est un point qu’il convient de souligner, car on s’attend à une intensification de ces tempêtes d’origine distante. La spécificité des îles tropicales c’est donc qu’elles sont touchées à la fois par ces tempêtes et par leurs propres cyclones.

Enfin, réchauffement climatique et élévation du niveau de la mer vont accroître l’impact du phénomène ENSO ou El Niño, qui affecte exclusivement la zone intertropicale et se traduit, pour prendre l’exemple du Pacifique central, par une hausse de la cyclogenèse et des températures océaniques susceptibles de provoquer érosion côtière, submersion marine, salinisation des sols et des aquifères, dégradation des écosystèmes terrestres et marins, avec des effets en cascade sur les ressources vitales disponibles, les activités de subsistance et économiques ainsi que sur la santé humaine, sans oublier les dommages causés aux bâtiments et aux infrastructures.

Au-delà de l’augmentation de l’intensité de ces trois types d’événements climatiques majeurs et de la fréquence de certains d’entre eux – je pense notamment aux cyclones dans le bassin atlantique –, il faut redouter le cumul, c’est-à-dire la succession sur une période brève, de plusieurs événements, que ceux-ci soient de même nature – comme cela a été le cas des trois cyclones qui ont affecté les petites Antilles du Nord en septembre 2017 –, ou de nature différente, comme c’est régulièrement le cas dans le Pacifique central, notamment en Polynésie française, où la succession d’une houle d’origine distante, de cyclones et de pics thermiques associés au phénomène El Niño provoque un effondrement des systèmes de ressources et des activités économiques. Un tel phénomène réduit bien entendu le temps de résilience dont disposent les écosystèmes et les sociétés, ce qui peut, à terme, condamner les premiers et ce qui provoque toujours des situations extrêmement difficiles à gérer pour les secondes.

Ces trois types d’événements ont trois types d’impact différents.

Le premier est la submersion marine, qui concernera des zones toujours plus étendues et se caractérisera par des hauteurs d’eau toujours croissantes, de sorte que les systèmes côtiers naturels ou équipés de digues connaîtront des phénomènes de franchissement, de débordement ou de rupture. Les côtes françaises les plus exposées à ce risque sont les côtes basses, à marais maritimes et lagunes, des façades méditerranéenne et atlantique de la métropole ainsi que les côtes et les îles basses des Petites Antilles et des atolls des Tuamotu en Polynésie. Il va de soi que les côtes très aménagées de La Réunion, de Mayotte ou de la Guyane sont également, du fait de cet important degré d’aménagement, des espaces vulnérables à prendre en considération.

En matière de submersion marine, les recherches récentes ont mis en évidence deux points cruciaux. Premièrement, des cyclones peu intenses mais rapides et à trajectoire constante peuvent avoir des impacts importants. Ce fut le cas notamment aux Tuamotu, où un cyclone de catégorie 1, c’est-à-dire la plus faible, a provoqué une submersion équivalente à celle des cyclones de catégorie 3 qui avaient touché le même atoll, avec des hauteurs d’eau de plus de deux mètres dans les zones habitées. Deuxièmement, dans les outre-mer, les houles d’origine distante, issues notamment de dépressions tempérées, peuvent avoir des impacts tout aussi importants que des cyclones. Dans les Tuamotu, un tel épisode a entraîné, en 1996, la submersion totale des îles basses et il a été, à l’échelle du siècle dernier, l’événement qui a le plus affecté ce territoire. Les événements d’origine lointaine ou d’intensité modérée doivent donc, eux aussi, faire l’objet d’une attention particulière afin d’anticiper au mieux leur impact potentiellement destructeur – il ne faut pas les sous-estimer.

Le deuxième impact de ces événements climatiques majeurs est l’érosion côtière, qui affecte à des degrés divers les façades littorales de la métropole et les outre-mer. À ce sujet, il convient d’insister sur la complexité des impacts morpho-sédimentaires des cyclones dans les outre-mer. Si, en métropole, les tempêtes causent pratiquement toujours un recul de la position du trait de côte, la situation est beaucoup plus complexe dans les outre-mer. En effet, si les tempêtes y provoquent un recul important du trait de côte dans certains secteurs – ce fut le cas notamment à Saint-Martin en septembre dernier –, elles ont également un impact constructeur en apportant d’importants volumes de sédiments à la côte. A Saint-Martin, par exemple, nous avons relevé, après le passage des cyclones de septembre 2017, la formation de nouvelles plages et l’exhaussement de plages existantes, qui ont gagné jusqu’à plus d’1,60 m d’épaisseur sous l’effet de l’apport de blocs coralliens par les vagues cycloniques. Ces sédiments envahissent les zones aménagées et posent autant de problèmes que le recul du trait de côte qui peut affecter des secteurs voisins. Ces sédiments sont généralement enlevés le plus vite possible pour dégager les zones aménagées, ce qui annihile les effets positifs des cyclones qui, en apportant ces matériaux, permettent aux côtes de s’élever et de suivre l’élévation du niveau de la mer qui menace les sociétés humaines.

Enfin, certains systèmes côtiers, comme les mangroves, les marais maritimes et les systèmes cordon-lagune, en particulier méditerranéens et antillais, peuvent migrer vers la terre sous l’effet des cyclones et de l’élévation du niveau de la mer. Ces phénomènes de migration, qui peuvent également affecter les îles basses de l’archipel des Tuamotu, sont à prendre en compte, car ils illustrent bien la mobilité de ces espaces, qui est une contrainte majeure pour les sociétés humaines.

Parmi les zones les plus vulnérables du territoire français, on peut donc citer les Tuamotu. Cet archipel, dont les îles sont très basses, représente le plus grand groupe d’atolls au monde et abrite 17 000 personnes, soit une population bien plus importante que celle de Tuvalu, qui compte 12 000 habitants. On continue à dire que ces atolls, comme ceux des Maldives, de Tuvalu et de Kiri-Bas, sont en voie de disparition. Or, les données scientifiques actuelles démontrent qu’au cours des dernières décennies, ces îles basses n’ont pas montré de signes de contraction annonçant leur prochaine disparition. En effet, nous avons pu observer, pour la période allant des dernières décennies aux derniers siècles, sur la base d’un échantillon incluant 634 îles réparties dans 25 atolls, que 77 % de ces îles avaient conservé leur surface, que 17 % d’entre elles avaient connu une augmentation de surface et que seulement 8 % d’entre elles, souvent de très petites îles, très jeunes et très instables, ont subi une contraction. S’il est bien entendu très important de suivre le comportement de ces systèmes tout particulièrement vulnérables au cours des prochaines décennies, qui se caractériseront par un renforcement des pressions climatiques, il est cependant important de noter que la situation de ces territoires ne relève pas encore de l’extrême urgence et qu’ils doivent donc faire l’objet de stratégies d’adaptation.

L’augmentation des risques de submersion, de salinisation, d’érosion et de perturbation sédimentaire produit des effets en cascade complexes, multidimensionnels, sur les ressources naturelles et les écosystèmes, les activités de subsistance et économiques, les infrastructures et les services, le bâti, la santé humaine, et la démographie. Nous savons en effet que les événements climatiques majeurs peuvent déclencher des migrations. Ainsi, dans certains atolls des Tuamotu, les cyclones de 1983 ont provoqué le départ de 10 à 15 % de la population. Aux Antilles, on a pu constater que ces événements pouvaient également affecter l’ordre public, la sécurité individuelle et collective, ce qui souligne le lien étroit qui unit l’impact physique de ces phénomènes et la vulnérabilité des sociétés, que va maintenant évoquer Alexandre Magnan.

M. Alexandre Magnan. La plus ou moins grande vulnérabilité aux événements climatiques extrêmes est déterminée par l’agrégation de différents éléments qui peuvent être classés en trois familles. La première regroupe les éléments constituant une forte exposition aux événements climatiques – littoraux de basse altitude, côtes meubles et systèmes mobiles ou instables naturellement – ; la deuxième concerne la présence d’enjeux humains très proches du trait de côte – bâtiments, infrastructures et activités économiques – et dégradant, de ce fait, les écosystèmes naturels, qui jouent un rôle de tampon face aux vagues ; la troisième réunit les éléments qui contribuent à la sensibilité des systèmes territoriaux aux impacts de ces événements : écosystèmes sensibles aux vagues ou à l’élévation de la température des océans par exemple, inadaptation des normes de construction des bâtiments à l’intensité des aléas, absence de diversification économique et donc dépendance à un secteur lui-même très sensible aux événements climatiques, faiblesse des politiques de gestion du risque et absence de culture du risque dans les populations locales.

C’est la somme de ces éléments qui détermine une vulnérabilité systématique aux événements climatiques majeurs. Sont vulnérables les littoraux français de métropole – Gironde et Charente-Maritime, par exemple – et d’outre-mer, en Polynésie Française, à la Réunion et à Saint-Martin. Il est cependant difficile de déterminer les zones les plus vulnérables, car elles le sont souvent pour des raisons différentes.

Quelles actions et stratégies d’adaptation peut-on mettre en œuvre pour mieux protéger les zones littorales ? Nous avons à notre disposition un panel d’actions assez étendu qui va de la transformation de l’environnement sans modifier le schéma de développement à la transformation complète du système humain d’occupation du littoral. Entre ces deux extrêmes, il existe diverses options, dont il ressort des travaux du GIEC qu’elles peuvent être classées en trois grands groupes. Premièrement, on maintient ses positions sur le littoral et on construit des systèmes de protection qui vont des dispositifs de défense lourde – murs, enrochements ou épis – à des dispositifs plus souples ou à des solutions fondées sur la nature, telles que la replantation de mangroves, le revégétalisation des dunes ou la recharge artificielle en sable. Deuxièmement, on procède à des ajustements, qui comprennent la réhabilitation des environnements littoraux – comme le fait le Conservatoire du littoral, par exemple, qui s’efforce de restaurer les marais maritimes –, la modification des normes de construction – on peut construire davantage sur pilotis afin d’éviter les submersions – et la diversification des activités économiques. Troisièmement, on élabore des stratégies de relocalisation, ou de retrait, des habitants, des bâtiments, des infrastructures et des activités économiques.

La plupart du temps, il n’existe pas une solution unique, qui plus est sur le long terme ; il est donc nécessaire de combiner des actions différentes, sachant qu’elles doivent être adaptées aux spécificités contextuelles. Un mur ou un enrochement, qui peut être adapté à La Rochelle, par exemple, lorsque, les enjeux ne sont pas déplaçables, serait une erreur dramatique dans d’autres cas ou ils se révéleraient à terme, en raison de coûts d’entretien exponentiels, moins rentables qu’une relocalisation. À l’inverse, la replantation de mangroves, si elle peut être très efficace, n’est pas adaptée dans de nombreuses situations.

Qu’en est-il de la stratégie française ? Elle est en grande partie définie dans le Plan national d’adaptation au changement climatique (PNAC) 2, qui retient l’hypothèse d’un réchauffement de 1,5 à 2 degrés à l’échéance 2050. Ce plan comprend de nombreux éléments qui, sans être spécifiquement consacrés aux conséquences des événements climatiques extrêmes sur les littoraux, s’appliquent tout de même à ce type de contexte. En outre, il a fait l’objet d’un important travail de concertation. Il serait donc sans doute intéressant que vous entendiez des représentants de l’Office national des effets du réchauffement climatique (ONERC).

Mme la présidente Maina Sage. Nous les avons invités.

M. Alexandre Magnan. Pour faire face aux événements climatiques majeurs, il faut élaborer une triple stratégie qui doit consister à mieux protéger les zones à fort enjeu humain, où un déplacement est impossible, à limiter le risque de mauvaise adaptation en évitant de créer nous-mêmes les conditions de notre vulnérabilité future, et à développer autant que faire se peut, là où c’est possible, les solutions fondées sur la nature. Dans ce cadre, nous avons identifié cinq leviers d’action importants.

- Premièrement, la planification de l’urbanisation en zone littorale : il faut éviter de construire dans des zones littorales à risque. Cela va de soi, mais on y construit encore, de sorte qu’il faut sans doute renforcer les outils juridiques en matière de fiscalité et d’assurance.

- Deuxièmement, les politiques environnementales renforcées : il s’agit d’exploiter les solutions fondées sur la nature.

- Troisièmement, la coordination institutionnelle lorsque nous avons travaillé sur les conséquences du cyclone Béjisa à La Réunion en 2014, nous avons constaté qu’il existait des conflits institutionnels locaux sur le point de savoir qui gère quoi, si bien que les particuliers étaient démunis et contraints de trouver leurs propres solutions, ce qui complique en définitive le système du risque.

- Quatrièmement, la sensibilisation des populations : il est important que celles-ci comprennent pourquoi on veut leur imposer des contraintes administratives, juridiques ou en matière d’urbanisation, même si elles n’en voient pas le bénéfice immédiat, car, si elles ne les comprennent pas, elles ne les accepteront pas et cela ne fonctionnera pas.

- Cinquièmement, il faut développer la recherche scientifique appliquée, pour mieux comprendre les événements climatiques, leurs impacts, les facteurs qui influent sur la vulnérabilité, la combinaison de solutions adéquates, etc.

Par ailleurs, vous nous avez demandés d’évoquer les limites à l’adaptation liées aux efforts, ou à l’absence d’efforts, d’atténuation des émissions de gaz à effet de serre. À notre connaissance, il n’existe pas de travaux dans ce domaine précis sur les cas français, mais il nous paraît plus pertinent d’aborder la question sous l’angle de l’évaluation des risques d’impact qu’entraîneraient différents futurs possibles en matière d’émissions. Dans cette optique, on s’aperçoit que, même une trajectoire basse émission – celle qui a été définie dans l’accord de Paris – aura des effets sur les événements extrêmes et les changements graduels, donc sur leur impact. Si l’on retient un scénario à plus 2 degrés, le niveau de risque actuel est multiplié par 1,4, soit une augmentation de 40 %. De manière générale, plus la température est élevée, plus le risque d’impact s’intensifie. Les limites à l’adaptation sont donc probablement proportionnelles au niveau d’émission à l’échelle globale, mais cette approche reste encore très théorique. Elle est adoptée par certains économistes à une échelle globale, mais avec des estimations problématiques au plan scientifique car elles sont contestables, incomplètes, inadaptées à certains contextes. L’approche en termes de risques d’impact est donc plus intéressante et plus pragmatique.

En ce qui concerne les recommandations politiques, il existe trois grands types d’adaptations, le mieux étant de les utiliser simultanément : réduire l’exposition, réduire la sensibilité et renforcer la résilience. En tout état de cause, il est important d’élaborer une stratégie d’adaptation qui puisse être révisée régulièrement, parce que les conditions et les connaissances changent. Pour finir, cinq pistes de recherche nous paraissent fondamentales. La première est la compréhension des facteurs de la vulnérabilité de la résilience in situ, notamment à travers une approche par les trajectoires de vulnérabilité, c’est-à-dire une approche dynamique de cette vulnérabilité, pour poser une question : dans telle situation, quelle est la part de l’homme et celle de la nature dans le risque ? C’est la réponse à cette question qui nous apporte des éléments de solution à appliquer dans un territoire donné. L’agence nationale de la recherche (ANR) « Ouragan », créée en 2017, va bientôt débuter ses activités.

Deuxième grand pilier de recherche : comprendre ces fameuses « chaînes d’impact » évoquées tout à l’heure, car elles permettent d’identifier les points nodaux du risque, c’est-à-dire les moments où se produisent des effets de ramification sur de nombreuses dimensions, qui créent le risque final et la durée dans le temps du risque, et d’identifier les zones d’action prioritaire dans cette chaîne d’impact.

Troisièmement, l’analyse des risques d’impact dans le futur : je n’y reviens, pas mais c’est une manière d’anticiper les risques, tout en prenant en compte les problèmes d’incertitude.

Quatrièmement, la co-construction avec l’ensemble des parties prenantes de ces fameux « services climatiques », mais des services climatiques qui vont de l’impact à l’adaptation, alors qu’ils restent à ce jour très centrés sur les paramètres climatiques des événements. Les décideurs, aux échelles nationales et locales, ont besoin d’informations sur la traduction de ces événements en termes d’impact, de risque, de vulnérabilité et d’adaptation.

Enfin, nous sommes convaincus de l’importance de porter un effort particulier sur les outre-mer français. C’est d’ailleurs une recommandation très structurante du GIEC2. Ces outre-mer sont vulnérables et divers, ils peuvent nous apprendre beaucoup de choses, ils sont sous-étudiés et, dans le cadre des négociations climatiques, ils ont le sentiment, parce qu’ils sont pilotés par la France, d’être les oubliés de la diplomatie climatique.

Je vous fournirai des éléments sur les océans et littoraux. Dans les négociations climatiques, c’est un sujet qui mériterait une discussion à part entière.

Mme Sandrine Josso. Je voulais connaître les mesures prises en matière de protection des mangroves de Guyane, Guadeloupe, Martinique, Mayotte et Saint-Martin. Les mangroves jouent un rôle important dans la régulation du climat et sont aussi des ressources naturelles renouvelables menacées de toutes parts. Les équilibres écologiques et physiques qui ont permis l’installation des mangroves sont modifiés et elles peuvent être détruites par des travaux réalisés parfois très loin sur les bassins versants, et fragilisées par les incidents climatiques. Ce fut le cas à Saint-Martin avec le récent passage d’Irma. On peut aussi prendre en exemple le passage d’Hugo en 1989 en Guadeloupe : huit ans après, la forêt a seulement retrouvé deux tiers de sa surface initiale. Dans quelle mesure peut-on protéger les mangroves des pressions anthropiques et accélérer leur reconstitution suite aux incidents climatiques ?

Mme Virginie Duvat-Magnan. Les mangroves jouent un rôle capital dans certains outre-mer que vous avez mentionnés. Nous avons la chance d’avoir une activité soutenue du Conservatoire du littoral sur la question de la protection des mangroves en vue de l’arrêt de la déforestation sous la pression de l’urbanisation. Mayotte en est un excellent exemple. Le Conservatoire mène des programmes extrêmement actifs d’éducation, d’information, de sensibilisation des populations, en associant les écoles. C’est un carrefour tout aussi important que le récif corallien. On sait à quel point ces deux grands écosystèmes remplissent des fonctions majeures. Je vous adresserai une note de synthèse sur l’état des connaissances. La résilience d’une mangrove est d’environ dix ans quand elle se trouve dans un environnement favorable à sa reprise. L’urgence est de réduire les pressions anthropiques pour permettre à la mangrove d’absorber au mieux les pressions liées au changement climatique.

M. Alexandre Magnan. Le principal problème des mangroves est le défrichement : si elles n’étaient pas défrichées, elles pourraient assez bien s’ajuster à l’élévation du niveau de la mer, au réchauffement et à l’acidification de l’océan.

Mme Virginie Duvat-Magnan. Les mangroves ont une capacité de sédimentation verticale d’autant plus importante que les bassins versants et les pentes montagneuses ayant été défrichés, elles reçoivent, par le biais de l’érosion de surface et des cours d’eau, des quantités de sédiments extrêmement importantes qui, dans beaucoup de régions, leur permettraient de tenir les lignes face à l’élévation du niveau de la mer si les humains ne perturbaient pas leur fonctionnement par le défrichement. On casse là une barrière physique beaucoup moins sensible aux impacts du changement climatique que les récifs coralliens.

M. Alexandre Magnan. Cela appelle des actions pour favoriser l’accès de certaines populations à d’autres ressources, à d’autres matériaux de construction… La réponse au changement climatique et aux événements climatiques extrêmes touche à des choses qui n’ont parfois rien à voir avec le risque, parce que les événements climatiques sont en réalité des révélateurs de dysfonctionnements.

Mme Sandrine Josso. Présente en décembre, en Guadeloupe, en tant que référente du développement durable dans la délégation à l’outre-mer, j’ai été choquée par la quantité de restes enfouis des déchets du cyclone Hugo. J’espère qu’à l’avenir on pourra, après un cyclone, inciter à enlever le plus vite possible les déchets, car plus le temps passe, plus cela coûte cher.

Mme Virginie Duvat-Magnan. Nous avons, avec des collègues montpelliérains et d’autres, réalisé une mission post-cyclone aux Antilles. Nous travaillons actuellement sur Saint-Martin, Saint-Barthélemy, la Guadeloupe, et nous allons réaliser des études comparatives avec les îles Vierges britanniques et Anguilla pour établir un retour d’expérience à l’échelle régionale. Des collègues travaillent spécifiquement sur la question des déchets : c’est l’un des principaux problèmes dans la phase post-crise. Ces déchets sont le reflet de vingt ans de « mal-développement » post-Luis. Entre deux cyclones, on produit ce qui va devenir du déchet, totalement ingérable. Les résultats quantifiés de ces travaux seront bientôt connus.

Mme la présidente Maina Sage.  Nos auditions montrent la nécessité de croiser les approches scientifiques, dans une transversalité notamment avec les sciences humaines. J’ai assisté aux travaux de l’IDDRI lors du One Planet Summit pour voir comment la recherche locale pouvait être sollicitée dans les territoires. Comment percevez-vous le maillage de la recherche au niveau international ?

M. Alexandre Magnan. Ce maillage est naissant, en France. Il reste un problème avec l’anglais, notamment pour beaucoup de nos collègues en sciences humaines. La publication dans des revues anglo-saxonnes, qui est devenue le critère d’évaluation majeur pour les scientifiques, reste très difficile, cela prend du temps. Encore peu de collègues animent des réseaux internationaux, mais il y en a tout de même de plus en plus, dont des collègues des sciences humaines. Les géographes sont très actifs dans ces domaines, et les sciences dures font de plus en plus appel à nous car elles se rendent compte que leurs approches ne suffisent plus forcément à remporter des appels d’offre.

Nous essayons d’avoir des thématiques transversales mais nous avons encore parfois du mal à identifier des thématiques qui rassemblent les différentes disciplines scientifiques. Pour ce qui est des vulnérabilités et de leur évolution ces dernières décennies, on voit bien qu’il y a du juridique, de l’environnemental, du social, du culturel…, et les questions des risques d’impact appellent également une diversité de disciplines.

La recherche française commence à avoir des idées originales, justement – c’est sans doute un peu paradoxal – parce qu’elle est un peu en retard sur la pensée anglo-saxonne. Un leadership français peut selon moi être pris sur ces questions de vulnérabilité et d’adaptation.

Mme Virginie Duvat-Magnan. Nous vivons dans un monde où l’on passe des frontières de plus en plus souvent. Nous sommes en train de répondre à l’appel à projet Ouragan : pour obtenir un financement sur ces catastrophes qui ont touché la Caraïbe, nous serons neuf ou dix équipes, de Météo France à la Caisse centrale de réassurance en passant par des partenariats avec l’ensemble des acteurs locaux concernés, l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN), le Conservatoire du littoral… Les frontières explosent car on a besoin d’avancer, nous sommes tous conscients de l’urgence de la question climatique, les chercheurs au premier chef. Je ne vis plus ma recherche comme il y a vingt ans : nous ressentons un impératif d’être utile socialement, et pour cela il faut être transdisciplinaire. Nous y sommes de toute façon incités par les appels à projets : si on veut les obtenir, il faut être transdisciplinaires, savoir faire participer des acteurs, à toutes les échelles territoriales, à ce qu’on appelle des « jeux sérieux », c’est-à-dire des mises en situation pour déterminer les pistes d’adaptation…

Par ailleurs, nous avons de plus en plus de financements via des programmes européens, dédiés par exemple à la question du climat. Si l’on ne part pas de la vision, des préoccupations, des urgences des territoires concernés, on ne peut pas être alimenté par ces gros guichets de financement. C’est très positif : par le levier du financement, on fait évoluer de manière très vertueuse la façon dont les chercheurs produisent leur recherche. Et le niveau européen nous oblige, bien sûr, à travailler pour des projets où plusieurs pays sont représentés, ce qui crée des échanges d’expériences. Cette dynamique nous permettra de vous envoyer des fiches sur les retours d’expérience de tel ou tel pays.

Mme la présidente Maina Sage. Nous sommes bien sûr preneurs de tous compléments d’information. Notre mission se déroulera selon quatre phases : nous en sommes à l’état des lieux des connaissances scientifiques, puis nous passerons aux politiques de prévention, à la gestion des événements, enfin à la phase de reconstruction. Nous réaliserons quelques déplacements. L’idée est d’être au contact de tous les acteurs.

Je vous remercie très vivement.

Laudition sachève à quatorze heures.

 

 

 

 


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8.   Audition, ouverte à la presse, de M. Robert Vautard, chercheur au Laboratoire des sciences du climat et de l’environnement (LSCE), de M. Bernard Legras, directeur de recherche, Laboratoire de météorologie dynamique à l’École normale supérieure, et de Mme Ludivine Oruba, maître de conférences à l’Université Pierre et Marie Curie (P6) au Laboratoire atmosphères, milieux et observations spatiales (LATMOS).

(Séance du jeudi 25 janvier)

Laudition débute à neuf heures trentecinq.

Mme Agnès Guion-Firmin, présidente. Mes chers collègues, en l’absence de Mme la présidente Maina Sage, il m’incombe d’assurer la présidence et donc d’accueillir M. Robert Vautard, chercheur au Laboratoire des sciences du climat et de l’environnement (LSCE), M. Bernard Legras, directeur de recherche au Laboratoire de météorologie dynamique à l’École normale supérieure (ENS), et Mme Ludivine Oruba, maître de conférences à l’Université Pierre et Marie Curie au Laboratoire atmosphères, milieux et observations spatiales (LATMOS). Je vous souhaite la bienvenue. Cette mission a un point d’entrée unique : l’impact des risques climatiques majeurs sur les zones littorales. Mais, on le voit dans son intitulé même, le champ des sujets d’étude est extrêmement vaste : prévention, information des populations, organisation des secours, indemnisation, etc. Nous avons logiquement débuté nos travaux par une approche scientifique, qui vise notamment à savoir si l’influence de l’activité humaine et le réchauffement climatique ont une incidence sur les cyclones et les tempêtes.

M. Yannick Haury, rapporteur. Pouvez-vous nous présenter le Laboratoire des sciences du climat et de l’environnement, le Laboratoire de météorologie dynamique à l’ENS et le Laboratoire atmosphères, milieux et observations spatiales ? Quelles sont vos recherches prioritaires en matière de prévision du temps et d’évolution du climat ?

Pourriez-vous nous présenter les différents événements climatiques majeurs pouvant affecter les zones littorales françaises, en hexagone et outre-mer ? Quels travaux réalisez-vous sur la formation, le développement, la fréquence et l’intensité des événements climatiques majeurs dans les zones littorales ? Quel est l’impact des changements climatiques sur ces événements ? Sur quels types de modélisation du climat appuyez-vous vos recherches ?

Comment analysez-vous le lien entre le réchauffement des eaux de la mer et les événements climatiques majeurs ? Quels sont les liens entre El Niño et La Niña ? Avez-vous analysé les ouragans de cet automne ? En tirez-vous des conclusions particulières ?

Quelles sont les zones littorales françaises les plus vulnérables aux événements climatiques majeurs ? Quelles sont, dans ces zones, les différentes caractéristiques de la vulnérabilité ? Quelles recommandations peut-on tirer de ces connaissances pour les décennies à venir ? Quelles seront les orientations prioritaires de la recherche ?

Mme Ludivine Oruba, maître de conférences à lUniversité Pierre et Marie Curie, Laboratoire atmosphères, milieux et observations spatiales (LATMOS). Avec mes collègues, nous nous sommes répartis vos questions en fonction de nos domaines de compétences et interviendrons donc à tour de rôle sur une thématique bien précise.

Mes activités de recherche concernent les mécanismes de formation et d’intensification des cyclones tropicaux. Je vais donc présenter ce que l’on sait de la physique de ces événements extrêmes, en me concentrant sur les aspects importants dans leur formation et leur intensification, sur les outils dont disposent les chercheurs pour essayer de les comprendre et sur les difficultés rencontrées par les scientifiques dans leur compréhension de ces phénomènes extrêmes.

Je mène mes recherches en tant que maître de conférences à l’université Paris VI, devenue depuis le 1er janvier 2018, Sorbonne universités. Dans le cadre de mes activités de recherche, je suis rattachée au Laboratoire des atmosphères, milieux et observations spatiales (LATMOS), unité mixte de recherche sous tutelle du CNRS, de l’université
Versailles-Saint-Quentin-en-Yvelines et de Sorbonne universités.

Les activités de recherche de ce laboratoire portent sur les mécanismes physiques et chimiques dans l’atmosphère, sur les interactions entre l’atmosphère et la surface et sur l’étude d’autres objets du système solaire. Le LATMOS a une forte composante instrumentale puisqu’il conçoit et développe de nombreux instruments, pour des mesures in situ ou par satellite, en étroite collaboration avec le Centre national d’études spatiales (CNES). Son activité et son expertise sont reconnues dans l’analyse des observations spatiales.

Les cyclones tropicaux sont les événements climatiques majeurs dans les zones littorales des outre-mer. Ils concernent les territoires dans une bande tropicale située entre environ dix et trente degrés dans l’hémisphère nord et dans l’hémisphère sud. Du point de vue scientifique, les cyclones tropicaux présentent un grand nombre de problèmes non résolus. Ce sont des objets extrêmement complexes, nécessitant des conditions environnementales précises pour se développer. On connaît les conditions nécessaires à la formation d’un cyclone tropical, mais elles ne sont pas suffisantes : ce n’est pas parce qu’elles sont réunies qu’un cyclone tropical va se former.

Entre autres conditions, l’océan doit être suffisamment chaud – la température doit être supérieure à 26,5 °C dans les cinquante premiers mètres de l’océan – et les vents assez uniformes dans les dix premiers kilomètres de l’atmosphère : le cisaillement vertical doit être faible, inférieur à huit mètres par seconde. Dit autrement, le cyclone a besoin d’une structure verticale cohérente : il s’incline et donc s’affaiblit en présence de cisaillement. Évidemment, d’autres paramètres environnementaux sont importants, mais ces deux éléments sont essentiels.

Cet automne, l’océan Atlantique était particulièrement chaud – plus un à deux degrés par rapport à la moyenne saisonnière – et le cisaillement vertical du vent dans la région des Caraïbes particulièrement faible. Nous étions donc en présence de conditions extrêmement favorables au développement des ouragans – terme utilisé pour nommer les cyclones tropicaux dans les régions des Caraïbes.

Les paramètres de l’environnement, quant à eux, dépendent de la variabilité naturelle du système climatique et du changement climatique dû aux activités anthropiques. Mais il n’est pas du tout évident de distinguer ces deux effets. Mme Valérie Masson-Delmotte vous en a parlé la semaine dernière et mes collègues vont vous en parler dans quelques instants. Le phénomène El Niño, par exemple, relève de la variabilité naturelle du système climatique et a un effet sur la cyclogénèse tropicale : la Polynésie française est généralement peu sujette aux cyclones tropicaux – car protégée par un cisaillement vertical du vent. Mais ce cisaillement s’affaiblit pendant les épisodes El Niño et le risque cyclonique augmente. Dans le bassin des Caraïbes, c’est l’inverse : pendant un épisode El Niño, le renforcement du cisaillement vertical entraîne une diminution du risque cyclonique.

Cet exemple résume bien nos deux axes de recherche : le premier concerne la compréhension du phénomène en lui-même, dans un environnement donné, et le second concerne la prédiction de l’évolution du climat, et donc l’évolution des paramètres de l’environnement. J’interviens ici au titre du premier axe de recherche : la compréhension du phénomène en lui-même, dans un environnement donné. Il reste beaucoup de questions ouvertes sur les cyclones tropicaux, l’une des difficultés étant que les équations de la physique régissant ces phénomènes extrêmes sont dites « fortement non linéaires » à cause des vents forts du cyclone. Cela signifie que certains termes dans les équations de la physique, habituellement négligés, ne sont pas négligeables dans le cas des cyclones tropicaux. C’est ce qui rend la physique du phénomène compliquée.

Les mécanismes énergétiques sous-jacents à la formation des cyclones tropicaux sont aujourd’hui encore mal compris. On sait que le cyclone tropical puise son énergie dans l’océan, qui lui transmet de la chaleur et de l’humidité. Cet air chaud et humide est aspiré vers le haut. Il rencontre des masses d’air plus froides, ce qui provoque la condensation de l’eau qui passe de l’état de vapeur à l’état liquide. Au moment de cette condensation se produit un dégagement de chaleur latente. On sait que ce phénomène joue un rôle important dans la formation des cyclones tropicaux, mais les processus physiques et thermodynamiques sous-jacents sont encore mal compris.

Un autre exemple illustrera sans doute mieux mon propos. Il concerne la structure même du cyclone tropical. Les vents forts du cyclone entourent une région calme qu’on appelle « l’œil du cyclone » ; vous avez sûrement tous déjà repéré cet œil sur les images satellite diffusées dans les médias. Bien que ce phénomène soit largement connu par les scientifiques, comme par les non-scientifiques, les mécanismes de formation de cet œil et sa dynamique intrinsèque lors de l’évolution du cyclone, et surtout son rôle dans l’intensification du cyclone, restent à comprendre.

Un autre pan des recherches actuellement menées concerne l’interaction entre l’océan et l’atmosphère, qui joue un rôle majeur dans la formation des cyclones tropicaux, puisque ces derniers puisent leur énergie dans l’océan. Les eaux sous les cyclones tropicaux sont refroidies lors du passage du cyclone, qui laisse un sillage froid. Le cyclone modifie donc l’océan et les modifications qu’il engendre rétroagissent en retour sur le cyclone. Cette interaction demeure un sujet ouvert et particulièrement important de recherches, puisque susceptible d’améliorer à terme la prévision opérationnelle des cyclones tropicaux.

Quand on pense à l’interaction océan-atmosphère, on pense également à l’action du cyclone sur la hauteur d’eau et aux vagues générées par cyclone tropical. En plus des vents violents, ce sont elles qui sont dangereuses pour les zones littorales. Dans notre jargon, l’élévation du niveau de l’eau à cause du cyclone s’appelle « l’onde de tempête ». Différents effets sont associés à ce phénomène : le vent du cyclone entraîne une accumulation des paquets d’eau, la dépression associée au cyclone aspire l’eau ; enfin, la topographie des fonds marins joue évidemment un rôle. Ainsi, l’un des objectifs de la recherche actuelle vise à mieux comprendre les mécanismes de génération, d’intensification et de dissipation des vagues de forte amplitude générées par les événements météorologiques extrêmes comme les tempêtes tropicales ou les cyclones.

Les chercheurs appréhendent toutes ces questions avec des outils différents et des démarches très complémentaires les unes des autres. L’un de ces outils est l’outil numérique ; il vous a été présenté la semaine dernière par Marc Pontaud et David Salas de Météo France. Les modèles numériques complexes – comme ceux de Météo France – sont des modèles complets, qui visent à reproduire au mieux les phénomènes atmosphériques, dont les cyclones tropicaux. Ils résolvent les équations de la physique en intégrant toutes les complexités de l’atmosphère, selon une grille qui correspond au découpage de l’espace et qui, dans les modèles régionaux, a une taille de l’ordre du kilomètre.

Ces modèles font face à plusieurs difficultés. L’une d’elles réside dans le fait qu’on doit modéliser une large gamme d’échelles, ce qui est numériquement compliqué. Ainsi, l’œil d’un cyclone a un diamètre de quelques dizaines de kilomètres : si l’on veut comprendre ce qui se passe à l’intérieur de cet œil, la résolution du modèle doit être assez fine, de l’ordre du kilomètre. Si l’on veut accéder au détail de ce qui se passe dans le mur de nuages qui entoure l’œil, la résolution doit être encore plus fine ; mais le cyclone, lui, a une taille d’environ mille kilomètres. Par ailleurs, si l’on doit modéliser l’environnement qui entoure le cyclone, on a donc besoin de travailler sur une gamme importante d’échelles, ce qui est numériquement très coûteux.

La seconde difficulté est liée à la première et concerne les processus qui ont lieu à l’intérieur d’un élément de grille, c’est-à-dire les processus d’échelle inférieure au kilomètre. Ces processus ne peuvent être « vus » par le modèle : nous sommes donc obligés de les « paramétrer » – d’inclure artificiellement leurs effets dans les équations. Ces paramétrisations sont un sujet de recherche en soi. Elles sont loin d’être évidentes et loin d’être comprises. Pour les améliorer, on peut utiliser les observations : depuis l’avènement de l’air satellitaire dans les années soixante-dix, les observations satellites sont de plus en plus nombreuses et leur qualité ne cesse de s’améliorer. Les radars embarqués, l’imagerie visible et infrarouge, les sondeurs micro-ondes fournissent des informations auxquelles on n’avait pas du tout accès auparavant. Évidemment ces données sont entachées d’erreurs, à cause des conditions extrêmes du cyclone tropical, mais elles n’en restent pas moins une source précieuse d’information pour les chercheurs.

Les observations in situ, dans et sous le cyclone, sont également importantes. Vous vous en doutez, il est compliqué d’avoir accès à ce type d’informations à cause des vents et des précipitations. Ces données sont donc en nombre limité : on dispose par exemple de celles issues des vols aéroportés américains : les Américains font voler des avions à travers les cyclones et récoltent des données. La France a également des dispositifs très utiles pour l’étude des cyclones tropicaux : dans le cadre d’une étude que je mène sur la houle cyclonique, je travaille en collaboration avec le Centre de recherches insulaires et observatoire de l’environnement (CRIOBE), unité de recherche du Centre national de la recherche scientifique (CNRS) implantée sur l’île de Moorea, en Polynésie française. Le CRIOBE dispose d’un large réseau de sondes pour l’étude des écosystèmes marins, placées sur les tombants des récifs à profondeur fixée. Depuis plusieurs années, nous utilisons les mesures de pression réalisées par ces sondes pour accéder à des données sur les vagues générées par les tempêtes et les cyclones tropicaux. Ces mesures in situ seront ensuite combinées aux observations satellites des vagues et du vent de surface que pourra nous transmettre le satellite franco-chinois CFOSAT (Chinese-French oceanic satellite), qui sera lancé en septembre prochain.

Le développement de réseaux d’observations comme celui du CRIOBE est essentiel afin de mieux comprendre ces structures. La recherche ne peut progresser que par ce type d’effort soutenu sur le long terme.

Le troisième outil, que je privilégie dans mes recherches, est la modélisation numérique idéalisée : elle constitue une approche alternative et complémentaire aux modèles numériques complexes et aux observations dont je viens de parler. Les modèles numériques complexes sont évidemment utiles, mais il n’est pas évident d’en extraire des mécanismes physiques car ils incluent énormément d’effets via les paramétrisations dont je viens de parler. Notre approche consiste à simplifier le problème en excluant les ingrédients qu’on juge a priori non essentiels pour le mécanisme qu’on étudie. Les modèles ainsi construits ne sont pas des modèles de cyclones tropicaux – à cause de leur caractère simplifié – mais peuvent néanmoins apporter de précieuses informations sur les mécanismes sous-jacents aux cyclones tropicaux.

Récemment, l’Agence nationale de la recherche (ANR) a lancé un appel à projets « Ouragan 2017 », en réponse à l’épisode d’ouragans qui a frappé l’arc antillais cet automne. Cet appel était axé sur des recherches à entreprendre rapidement, avec une visée pré-opérationnelle. Il résonne tout à fait avec l’exigence d’immédiateté de la société d’aujourd’hui – on veut des résultats tout de suite. Mais, à l’opposé de cette urgence, je suis persuadée que la recherche fondamentale est la seule à même de permettre de réelles avancées dans la compréhension et la prédiction des événements dévastateurs que sont les cyclones tropicaux.

M. Bernard Legras, directeur de recherche au Laboratoire de météorologie dynamique de lÉcole normale supérieure (ENS). Le Laboratoire de météorologie dynamique est un laboratoire situé non seulement à l’ENS, mais aussi à l’Université Pierre-et-Marie-Curie et à l’École Polytechnique. Il développe une grande gamme d’activités dans le domaine des sciences de l’atmosphère et du climat, qui vont de l’observation – notamment l’observation satellitaire, avec des instruments embarqués dans des satellites européens ou franco-indiens – à la modélisation. Le Laboratoire de météorologie est ainsi responsable de la composante « Atmosphère » du modèle de climat de l’Institut Pierre-Simon-Laplace, un des modèles de référence qui sert de base aux études du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC). De ce fait, nous nous intéressons beaucoup à la dynamique de l’atmosphère.

Pour ma part, je suis spécialiste de la dynamique des fluides atmosphériques : j’étudie tous les objets intéressants de l’atmosphère, notamment les cyclones tropicaux. Actuellement, mes travaux portent sur l’influence des cyclones et de la convection en général, sur la composition de l’atmosphère, et sur son impact à grande distance en altitude, notamment à travers l’exemple de la mousson en Asie. La mousson est un phénomène qui se déroule l’été au-dessus de la région la plus polluée du globe ; l’influence très importante de la pollution y est particulièrement visible et se répercute en très haute altitude.

Les cyclones jouent un rôle dans ce phénomène. Ils sont très médiatisés en France sur l’Atlantique, mais il y en a aussi beaucoup sur l’ouest du Pacifique puisqu’ils atteignent les côtes des Philippines et de Chine. Des cyclones moins intenses se produisent également dans l’océan Indien et en baie du Bengale, mais historiquement, ce sont malheureusement ceux qui ont fait le plus de victimes. Ainsi, en 1970, un cyclone en a probablement fait environ 500 000 au Bangladesh. Plus récemment, un énorme désastre a eu lieu en Birmanie. Ces catastrophes sont généralement liées à des submersions, dans des zones extrêmement peuplées, où la gestion par les autorités est par ailleurs quelque peu défaillante.

Les observations satellitaires sont essentielles. Elles sont une source d’information essentielle dans la prévision du temps, notamment dans les zones où l’observation n’est pas réalisable depuis le sol – en Océanie par exemple, qui couvre 75 % de la planète. Ces observations par satellite sont maintenant très utilisées. Certains sondeurs sont capables de mesurer la vapeur d’eau ou de transmettre des informations sur les pluies grâce à des radars embarqués.

Néanmoins, ces instruments ne couvrent pas l’ensemble de la Terre en permanence. Par ailleurs, certaines données ne peuvent être acquises depuis l’espace, notamment la mesure du vent et, en particulier, celle du vent près de la surface de l’eau. C’est là qu’il est le plus intense lors des cyclones tropicaux, d’où le rôle extrêmement important des mesures in situ. Aux Antilles, les mesures réalisées par les avions américains de l’Agence américaine d’observation océanique et atmosphérique (national oceanic and atmospheric administration – NOAA) ou de la Marine américaine (Navy) sont fondamentales. Ces deux organismes n’envoient pas seulement des images spectaculaires d’avions qui passent à travers le mur des cyclones. Ils font aussi des mesures extrêmement importantes à bord de leurs avions et lancent des drop sondes, de petites sondes météorologiques qui, au lieu de monter sous un ballon, descendent sous un parachute, qui permettent d’avoir des relevés extrêmement précis de l’intensité du cyclone.

Ces mesures sont ensuite utilisées pour améliorer la prévision. Si le modèle du Centre européen – dont vous avez entendu parler – fait d’aussi bonnes prévisions sur les Antilles, c’est parce qu’il a de bonnes données fournies par les services américains. Dans le domaine météorologique, au niveau mondial, la règle est l’échange de données, ce que nous avons toujours fait, sauf bien sûr durant les deux conflits mondiaux.

On ne dispose pas d’observations de ce genre dans l’océan Indien, à l’île de la Réunion et Mayotte. La responsabilité de la prévision des cyclones dans cette région incombe également à Météo France, mais nous ne disposons pas de l’équivalent des mesures américaines pour aller sonder les cyclones avant qu’ils ne passent sur ces îles. De ce fait, les prévisions sont sensiblement moins faciles et moins bonnes dans cette région : on a pu le voir encore récemment, puisque l’œil d’un cyclone risquait de passer sur l’île de la Réunion. On a ensuite prévu qu’il passerait un peu au sud et il est finalement passé un peu au nord, avec une intensité heureusement plus faible que ce qu’on avait initialement craint.

Cela donne une idée de la difficulté de prévoir. En fonction de l’alerte, la population sur place se mobilise. On a ainsi pu voir que les commerces de la Réunion avaient été dévalisés le week-end dernier, puisque l’alerte était sérieuse. Cet exemple met aussi en lumière la question de la gestion du risque : on est obligés de mettre en alerte plus fréquemment des zones par ailleurs plus vastes que celles où les dégâts vont réellement se produire. Il faut donc réduire cette incertitude vis-à-vis de la population : lancer trop souvent des alertes risque de nuire à leur crédibilité. Cela a aussi un coût.

Il est donc essentiel d’améliorer la prévision. Même si, scientifiquement, à l’échelle de la planète, une erreur de cent kilomètres sur la prévision de la trajectoire d’un cyclone n’est pas considérable, pour une île comme la Réunion, cela peut être très important.

L’amélioration des observations dans la zone de l’océan Indien aura un impact sur la qualité de la prévision des cyclones. Peut-être n’est-il pas nécessaire de déployer des instruments aussi coûteux que la flotte des avions américains ; il est en revanche possible d’encourager davantage certaines recherches afin de disposer de moyens de sondages moins coûteux, comme des drones ou des ballons dérivants. On a déjà expérimenté des ballons qui vont se nicher à l’intérieur de l’œil, et qui continuent ensuite à voyager avec le cyclone en envoyant des mesures. Nous essayons de le développer en France, mais cela devrait sans doute être encouragé.

L’intensité des cyclones dépend de processus dynamiques que l’on ne comprend pas entièrement. C’est le cas du renouvellement de l’œil : l’œil est formé d’un mur de nuages, là où le cyclone a atteint son intensité maximale en précipitations ou en vent. Les cyclones tropicaux ont ceci de particulier que l’intensité du vent est maximale au niveau du sol, à l’inverse des tempêtes extra-tropicales où le vent est plus fort en altitude.

L’œil n’est pas un objet parfaitement stable : il peut se déstabiliser. Cela conduit généralement à un affaiblissement temporaire du cyclone, mais cet affaiblissement peut être suivi d’une régénération, un nouvel œil se formant. Selon les cas, cela peut conduire à un renforcement ou à un affaiblissement du cyclone. Irma, par exemple, a connu une bonne demi-douzaine de remplacements de l’œil – c’est un peu sa spécialité ! – qui à chaque fois ont intensifié le cycle. Ce mécanisme est assez complexe et plusieurs explications ont été proposées. En tout cas, on a beaucoup de mal à le modéliser en détail, et encore plus à le prévoir. Or, pour prévoir correctement l’intensité des cyclones, il nous faut bien comprendre ce phénomène. En la matière, les tentatives de modélisation ont donné des résultats qui ne sont pas toujours directement exploitables : ainsi, un travail de test avait été réalisé à la Réunion et le meilleur modèle – le modèle à échelle limitée de Météo France – ne donnait pas une meilleure prévision que le modèle de plus grande échelle ARPEGE. L’idée que des modèles plus fins et de plus haute résolution fonctionnent automatiquement mieux que des modèles de plus basse résolution n’est pas toujours vérifiée dans la pratique. Cela est dû à des raisons complexes.

J’en viens à l’influence du réchauffement climatique. Il y a un certain consensus sur le fait que les précipitations extrêmes augmentent. Certains arguments thermodynamiques simples l’expliquent : à chaque fois que la température de l’atmosphère augmente d’un degré, sa capacité à retenir l’eau augmente de 8 %, ce qui accroît d’autant le volume de précipitations potentielles.

Tout porte à croire également que l’intensité maximale des cyclones risque d’augmenter dans le futur, pour une raison qui tient à la thermodynamique : les cyclones se nourrissent de la différence de température entre la surface et la haute atmosphère, où la chaleur monte.

Au cours du XXe siècle, ce signal fut pour une bonne part masqué par l’effet des aérosols, comme fut masqué le signal relatif au changement climatique lié aux gaz à effet de serre. Qui plus est, dans l’hémisphère Sud, le trou dans la couche d’ozone a eu aussi un effet masquant significatif : non seulement l’ozone antarctique a disparu, mais cela a eu aussi des effets sur la circulation de l’atmosphère, dont on ne s’est pas nécessairement préoccupé à l’époque où on analysait surtout la couche d’ozone. On n’avait d’ailleurs pas non plus les bons modèles ni les bons outils pour analyser ce phénomène.

Soit dit en passant, le trou dans la couche d’ozone est un phénomène qu’on a bien fait de résoudre. Les simulations actuelles, réalisées avec des modèles de chimie correspondant au dernier état de l’art – et dont on ne disposait pas il y a trente ans –, nous montrent ce qu’il se serait passé dans le futur si on n’avait rien fait : elles montrent qu’aux alentours de 2060, on aurait eu envoyé assez de chlore dans la stratosphère pour faire disparaître l’ensemble de la couche d’ozone, ce qui aurait eu pour conséquence fâcheuse de faire disparaître l’ensemble du règne végétal et de provoquer nombre d’inconvénients pour le règne animal, y compris pour nous-mêmes qui en dépendons.

L’atmosphère n’est donc pas nécessairement un système qui corrige et qui pardonne tout. Au contraire, elle peut s’ingénier à aggraver les perturbations qu’on lui inflige. Ce phénomène du trou d’ozone est, à mon avis, un exemple qu’il faut vraiment méditer. Nous sommes en train de résoudre le problème en faisant disparaître les émissions de chlorofluorocarbures (CFC), mais il faudra attendre le milieu du siècle pour qu’il soit totalement résolu.

J’en reviens à l’effet masquant des aérosols et de l’ozone sur le signal climatique. Ces effets sont en cours de résorption, malgré les rejets importants d’aérosols en Asie aujourd’hui, mais qui restent inférieurs à ceux de l’industrie du milieu du XXe siècle. Les index de réchauffement se recoupent ainsi de manière plus visible, notamment ceux qui sont liés aux cyclones.

Cependant, cette croissance liée aux effets thermodynamiques ne permet pas de prévoir, à une échelle rapide, les conséquences qui seront rapidement perceptibles. L’augmentation des vitesses maximales est de l’ordre d’un mètre par seconde et par décade, ce qui, en pourcentage, n’est pas considérable. En revanche, d’autres phénomènes peuvent jouer, comme l’évolution du cisaillement des vents liée au changement de la circulation atmosphérique.

Ces phénomènes aussi dépendent de la distribution des températures. Le faible cisaillement des vents a certainement joué un rôle dans la persistance de l’ouragan Irma cet automne. De même, le cyclone José a persisté un bon moment dans l’Atlantique et a menacé plusieurs fois les côtes américaines ; il ne les a heureusement jamais touchées, mais il est resté à tourner en rond, alors qu’il aurait dû être évacué en une huitaine de jours. Cela est certainement dû au faible cisaillement qui s’est produit au cours de cette période. La formation de l’ouragan Ophelia est liée aux mêmes causes.

Ces phénomènes de variation du cisaillement peuvent être liés à une conjonction de phénomènes : d’une part, le phénomène la Niña, qui s’observe dans le Pacifique, mais a pour effet de réduire les alizés dans l’Atlantique ; d’autre part, le jet subtropical, normalement situé un peu plus au Sud, avait déplacé sa position très au Nord pendant le mois de septembre.

La question est de savoir si ces circonstances seront plus ou moins fréquentes dans le futur. Ce sont des questions encore très discutées, sur la base des modèles conçus pour cela. À l’échelle décennale, se superposent au réchauffement climatique et à son effet, pour l’instant irréversible, les modes d’oscillation à terme des océans. Une étude récente va jusqu’à prévoir une diminution des cyclones dans l’Atlantique au cours de la prochaine décennie, ce qui ne correspond d’ailleurs pas à ce que les modèles prévoient pour l’instant.

Il faut donc moduler la prévision à long terme, liée au réchauffement climatique, avec une variabilité climatique à l’échelle décennale qui peut provoquer des résultats contrastés.

Tout le monde aura bien compris qu’il y a une grande différence entre les cyclones tropicaux et les perturbations des latitudes tempérées, même si elles peuvent aussi prendre parfois la forme de tempêtes très violentes. Les cyclones tropicaux se nourrissent de la différence de température entre la surface et la haute atmosphère ; ils tirent leur énergie de l’évaporation de l’eau et détestent le cisaillement du vent ambiant. C’est tout l’inverse pour les perturbations des latitudes tempérées : elles dépendent non du radiant vertical, mais du radiant horizontal entre la différence de température entre les zones chaudes au Sud et les zones froides au Nord. Elles intensifient localement cette différence lors de leur formation ; elles tirent leur énergie du flux de chaleur qui va du Sud vers le Nord. À la différence des cyclones tropicaux, elles adorent le cisaillement et s’en nourrissent.

Ce sont donc des phénomènes très différents. Les cyclones tropicaux de l’hémisphère Nord évoluent principalement dans une bande comprise entre les dixième et vingtième parallèles nord – cette bande se définissant de manière inverse dans le Sud. Dans l’Atlantique, lorsqu’ils sortent de cette bande vers le Nord, ils sont généralement happés par un flux d’ouest, et cisaillés, finissant ainsi par se dissiper. Ce n’est cependant pas toujours immédiat. Une partie des cyclones peuvent eux-mêmes servir de noyau au développement d’une tempête extratropicale, selon un système hybride : un cœur de cyclone, comportant des intensités de vents cycloniques, se trouve entouré d’une perturbation extratropicale en développement. Cela constitue une menace constante sur les côtes est américaines. Le cyclone Sandy, qui avait dévasté la côte du New Jersey et la partie sud de New York, appartenait à cette catégorie de systèmes hybrides.

Cette année nous a réservé cependant une nouveauté : l’ouragan Ophélia, après avoir atteint la force 3 et s’être développé au large des Açores, autrement dit dans une zone très proche des côtes européennes, est remonté vers le Nord pour atteindre l’Irlande où il a causé trois victimes, tandis qu’il contribuait de manière importante à attiser les feux de forêts qui s’étaient déclarés à cette époque au Portugal et au nord de l’Espagne. Dans tous les enregistrements connus, cet ouragan est celui qui s’est formé le plus à l’est dans l’océan Atlantique. Peut-être est-il le prototype d’une nouvelle menace sur nos côtes : s’il a atteint l’Irlande, un autre ne pourra-t-il en effet atteindre la Bretagne ? Voilà ce que prédisait en tout cas, en 2013, une étude néerlandaise qui se penchait sur l’évolution des trajectoires de cyclones dans l’Atlantique et prévoyait l’apparition de ces types de phénomènes de plus en plus fréquemment au cours du siècle.

Nous pouvons donc voir arriver sur nos côtes un nouveau type de tempêtes, c’est-à-dire ces systèmes hybrides qui mêlent à une intensité cyclonique de vents une perturbation extratropicale en cours de développement. Cela peut créer des contraintes, dans le futur, au niveau des côtes. C’est un sujet qui n’a pas été étudié à l’heure actuelle. Il faudra sans doute y consacrer des efforts.

M. Robert Vautard, chercheur au laboratoire des sciences du climat et de lenvironnement (LSCE). Situé dans le Sud-Ouest de la région parisienne, le LSCE est un laboratoire du Commissariat à l’énergie atomique et aux énergies alternatives (CEA), du Centre national de la recherche scientifique (CNRS) et de l’Université de Versailles-Saint-Quentin. Il fait également partie de l’Institut Pierre-Simon-Laplace, qui regroupe neuf laboratoires, dont les trois unités auxquelles les orateurs de ce matin appartiennent. L’Institut Pierre-Simon-Laplace a pour objectif d’étudier le climat, en incluant toutes ses composantes.

Le LSCE a trois spécialités : l’étude des grands cycles bio-géo-chimiques, notamment le grand cycle du carbone ; l’étude du climat aux grandes échelles de temps, en particulier l’étude des climats anciens et des variations climatiques qui se sont produites au cours du quaternaire ; la modélisation globale du climat, c’est-à-dire la représentation numérique du climat dans un modèle, développé avec d’autres laboratoires au sein de l’Institut Pierre-Simon-Laplace et connu comme le grand modèle du climat de ce même institut.

Au sein des activités de modélisation du climat, nous travaillons également beaucoup à la compréhension du changement et des évolutions climatiques à travers différents types de phénomènes, tels les événements extrêmes, en nous penchant sur le lien qu’ils peuvent entretenir avec le changement climatique. Il s’agit là de ma spécialité, qui fait le lien entre des événements extrêmes, tels que des cyclones, et le changement climatique. Science en développement, elle fait appel non seulement à des notions physiques de modélisation numérique, mais aussi à des notions mathématiques et statistiques assez développées.

Mon exposé sera bref : je voudrais opérer un retour méthodologique sur la façon dont on interprète un événement extrême dans le cadre du changement climatique. Comment peut‑on dire qu’un événement, ou une classe d’événements, a un lien avec le changement climatique ? Cette question délicate donne souvent lieu à des exagérations, parfois relayées par les médias. Notre rôle consiste au contraire à la rationaliser au maximum.

Il y a deux intérêts principaux à comprendre le lien entre un événement extrême – un cyclone par exemple – et le changement climatique.

Le premier intérêt est que, si ce lien est avéré, nous nous trouvons en présence d’une manifestation concrète et d’une représentation du changement climatique, alors que celui-ci est considéré comme un phénomène d’évolution lente, peu susceptible d’être placé au premier plan et classé priorité absolue. Il s’agit donc d’un enjeu de communication et d’un enjeu pédagogique.

Le second intérêt est de rendre possible l’estimation des risques actuels et futurs liés à ces événements. Par exemple, on sait aujourd’hui, sans aucun doute, que l’augmentation de l’intensité et de la fréquence des vagues de chaleur est fortement liée, à peu près partout dans le monde, au changement climatique. Cela est en revanche beaucoup moins évident pour beaucoup d’autres événements extrêmes.

L’estimation des risques actuels est souvent calculée et obtenue à partir d’observations passées. Il est donc très important de comprendre que ces observations passées ne sont plus à jour et ne peuvent nous aider pour calculer ces risques. Car il faut prendre en compte le changement climatique, si on a démontré qu’il entre en jeu dans le type d’événements qu’on étudie.

Le changement climatique affecte tous les paramètres du climat. Le climat se définit comme l’ensemble des situations météorologiques possibles. On le compare souvent à un dé à six faces, dont les faces portant le chiffre un et portant le chiffre six correspondraient aux événements extrêmes. Le changement climatique aurait pour conséquence de piper le dé, ce qui fait que le six sort plus souvent.

En filant la métaphore, on pourrait dire que la météo correspond au tirage d’un dé qui serait le climat. Or ce climat change ; pour certains événements extrêmes, le dé sera donc modifié. Pour les zones littorales, le climat affecte les tempêtes tropicales ou extratropicales dans les latitudes tempérées, le niveau des mers, les pluies et les vents. Tous ces éléments induisent des changements de risque de catastrophe.

Mais comment fait-on pour estimer qu’un événement a un lien avec le changement climatique ?

La première étape est de cadrer la question : parle-t-on d’un cyclone, des vents d’un cyclone, des pluies, des dégâts ou des coûts ? Dans chacun des cas, la réponse peut être différente quant à l’influence du changement climatique.

Prenons l’exemple des inondations. Une inondation est généralement le fruit d’une pluie ou d’une fonte importante de neige et de la gestion du cours d’eau concerné. Bien sûr, si des changements s’observent dans la fréquence des crues ou des inondations, cela peut être dû soit à un changement des pluies, soit à un changement dans la gestion du cours d’eau. Pour caractériser le lien entre l’événement considéré et le changement climatique, à savoir la part des pluies dans cet événement, il faut donc s’entendre sur la définition de cet événement lui‑même, la réponse variant en conséquence : l’événement est-il constitué par les pluies exceptionnelles ou par l’inondation ? La réponse sera potentiellement différente dans les deux cas. Mais, en tant que climatologues, nous nous intéressons plutôt aux changements des paramètres climatiques : les pluies, les vents, etc.

La deuxième étape est d’estimer les changements dans la probabilité de survenance d’un événement donné. Ce n’est pas si simple. Car il faut estimer la probabilité d’un événement comme Irma dans le climat actuel pour la comparer avec la probabilité de ce même événement dans un climat qui n’aurait pas été altéré par l’homme. Or nous n’avons qu’une planète à notre disposition.

À défaut de pouvoir nous fonder sur la seule observation, nous devons plutôt recourir à la simulation numérique : elle nous permet de simuler la planète actuelle avec tous ses éléments, y compris le monde vivant et les hommes qui la perturbent, en la mettant en regard avec une planète qui n’aurait pas été altérée par les activités humaines. Cela suppose des simulations longues et coûteuses, car les événements extrêmes sont par définition des événements rares. Nous sommes donc obligés de simuler de très longues périodes pour obtenir des statistiques fiables. Nous comparons ensuite les résultats entre les deux modèles, celui qui présente une altération et celui qui n’en présente pas.

Cela suppose une forte expertise. Car il ne suffit pas d’appuyer sur un bouton pour lancer une simulation et analyser ensuite les résultats. Il faut au contraire toujours se demander si les modèles retenus sont vraiment aptes ou non à simuler les événements. Comme cela a été dit, cela nécessite des observations de long terme : nous avons besoin d’estimer des changements qui s’étalent sur des dizaines d’années et sur la base de relevés homogènes : l’idéal serait qu’ils soient enregistrés par le même capteur pendant des dizaines d’années, ce qui n’est bien souvent pas possible. Tout un travail doit donc être effectué pour homogénéiser les données, c’est-à-dire pour rendre les données passées cohérentes avec les données actuelles, mais aussi pour sauvegarder des données anciennes qui sont très utiles si nous voulons comprendre si des événements d’il y a deux ou trois siècles étaient de même nature qu’aujourd’hui. Absolument essentiel, ce travail de sauvegarde des données est mené partout et, dans notre pays, par Météo-France.

Si ces observations sont indispensables, nous devons cependant comprendre aussi la nature du résultat : comment comprendre les incertitudes qui entourent le chiffre obtenu ? Les événements extrêmes ont généralement une double origine : sur le plan thermodynamique, l’atmosphère peut contenir plus d’eau, de sorte qu’il pleut davantage, ou bien les surfaces de la mer dégagent une énergie plus importante, de sorte que l’énergie transférée par les flux dans le cyclone sera plus importante, ce qui entraînera des vents plus forts ; mais, en plus des facteurs thermodynamiques, la circulation de grande échelle joue aussi un rôle très important.

Or, si nous n’avons que peu d’incertitudes sur les phénomènes physiques de thermodynamique – on connaît les lois de Clausius-Clapeyron et autres – nous en avons en revanche beaucoup plus sur la façon dont les vents, notamment les vents de grande échelle, vont évoluer avec le changement climatique. D’où un déséquilibre entre les deux origines possibles des phénomènes extrêmes et le niveau d’incertitude qui les entoure, et qui doit nous inciter à la prudence.

Toutes ces questions se poseront à chaque fois que nous chercherons à lier un événement extrême avec le changement climatique : Les modèles sont-ils aptes ? Les observations disponibles sont-elles suffisamment longues ? L’origine du phénomène est-elle de type thermodynamique ou dynamique ? La mise en commun de ces questions va déterminer le degré de conviction au sein de la communauté scientifique.

Dans les tropiques, nous peinons à répondre aux questions posées, particulièrement pour ce qui touche aux phénomènes littoraux, car il n’existe pas aujourd’hui de modèle climatique global permettant de simuler l’œil avec une résolution à dix kilomètres. En revanche, la physique nous oriente vers un certain type de réponses. Nous savons que, dans une atmosphère plus chaude, l’eau sera un problème ; nous savons aussi que le niveau des mers s’élève. Nous pouvons donc dire avec peu d’incertitude que les risques liés aux cyclones vont augmenter dans l’avenir – et particulièrement les risques littoraux.

Dans les latitudes tempérées, celles de la France métropolitaine, la question est encore plus délicate. Les tempêtes y sont le résultat de la turbulence atmosphérique, bien difficile à maîtriser et à comprendre. Nous savons que le « rail » des tempêtes se déplace légèrement vers le nord, mais cette évolution est très relative : nous n’avons pas de signal fort, voire aucun signal, d’une évolution marquée des tempêtes dans les latitudes tempérées, en termes de fréquence comme en termes d’intensité.

L’interprétation et la comparaison des événements extrêmes dans le cadre du changement climatique est une science en développement, qui fait appel à des sciences du climat, à des sciences physiques et à des sciences mathématiques. Elle est essentielle, tant pour la communication que pour l’évaluation des risques. Mais peut-être pourra-t-elle un jour aider à déterminer, au niveau juridique, la part des activités humaines dans les catastrophes dites « naturelles », auquel cas la notion de responsabilité pourrait intervenir.

En outre, lorsqu’un événement a un lien avéré avec le changement climatique, l’établissement de ce lien ne peut être exclusivement fondé sur les seules observations passées. Car les risques que nous calculons vont évoluer – ils ont même déjà commencé à le faire.

Au-delà de la difficulté liée aux observations, les facteurs limitants sont aussi de nature numérique : la compréhension des phénomènes extrêmes exige un nombre considérable de simulations et une énorme puissance de calcul. La puissance de calcul que la France offrira à sa communauté scientifique est donc essentielle pour que ses équipes de recherche puissent se placer au meilleur niveau mondial.

Notre rêve est de simuler, dans dix ans, le climat global avec un point tous les kilomètres. Voilà notre ambition pour la décennie à venir ; nous espérons bien y arriver.

Mme Claire Guion-Firmin, présidente. Madame Oruba, certains de vos collègues affirment que ce n’est pas la fréquence des cyclones qui va augmenter, mais leur intensité. Qu’en pensez-vous ?

Mme Ludivine Oruba. C’est une question difficile.

Le réchauffement des océans va induire plus d’humidité dans l’atmosphère, ce qui signifie plus d’eau pour les précipitations. Mais il y a aussi le cisaillement vertical des vents, qui est un ingrédient extrêmement important dans le système, et prévoir la façon dont il évoluera est une affaire compliquée. Autrement dit, ce n’est pas parce que l’océan se réchauffe et qu’il y aura davantage d’humidité dans l’atmosphère qu’il y aura forcément davantage de cyclones ; cela fera davantage d’énergie disponible pour les cyclones, mais il ne faut pas oublier le rôle du cisaillement. Il convient donc d’être extrêmement prudent.

J’ajoute que pour comprendre comment ces phénomènes évoluent, les données dont nous disposons ne remontent qu’à une quarantaine d’années. C’est un temps extrêmement court par rapport à la variabilité naturelle du climat. Nous avons donc très peu d’éléments qui nous permettent de tirer des conclusions.

M. David Lorion. Madame, messieurs, je vous remercie pour vos exposés.

Je suis député de l’île de La Réunion et maître de conférences en géographie à l’université de La Réunion. Effectivement, il y a un centre de recherches sur les cyclones tropicaux au sein du centre météorologique de La Réunion. Nos bulletins météorologiques ne sont pas aussi imprécis qu’on le dit, et même si le cas de Berguitta n’est pas le meilleur exemple en la matière, nous disposons de données relativement complètes sur l’ensemble des cyclones, notamment dans la zone de l’océan Indien.

La France a un domaine océanique très vaste, puisque c’est le deuxième du monde après les États-Unis ; elle possède des îles très nombreuses, notamment dans l’océan Indien, depuis l’île Tromelin jusqu’aux îles Kerguelen, en passant par les îles Crozet et l’ensemble les Terres australes et antarctiques françaises. J’estime que l’on n’exploite pas suffisamment l’ensemble des données qu’il est possible de récolter, notamment en surface, en équipant ces îles – c’était encore le cas il n’y a pas si longtemps à Tromelin. Ces zones ne font pas d’objet de suffisamment de recherches, notamment dans l’océan Indien.

L’évolution du réchauffement des océans va très certainement élargir la zone tropicale. La Réunion, qui situe à la limite de cet espace intertropical, entre 10 et 30 degrés de latitude, s’y trouvera bientôt intégrée beaucoup plus nettement. Quelle sera demain la dimension de cette zone intertropicale et quelles en seront les conséquences sur le nombre de phénomènes météorologiques attendus ?

Ma question est davantage une interrogation de géographe que de physicien. Vous nous avez beaucoup parlé de physique, de dynamique des fluides et de thermodynamique, et c’est bien normal puisque ce sont vos spécialités. Mais pour un homme politique, l’important est de savoir ce qui se passe lorsqu’un cyclone arrive sur les côtes habitées, qu’il s’agisse d’une île comme Maurice, La Réunion ou les Antilles ou une zone littorale comme à Madagascar. Actuellement, on classe les cyclones en privilégiant le paramètre de la vitesse des vents – au-dessus de 118 kilomètres-heure, de 135 kilomètres-heure, de 159 kilomètres-heure, etc. – et on lance des alertes correspondantes. Mais en réalité, lorsque le cyclone aborde les côtes, il ne fait pas que du vent, il se transforme littéralement et, au-delà des effets sur les habitations, les précipitations affectent l’ensemble de la couverture végétale et le régime hydraulique des ravines. Et lorsque les ravines arrivent au niveau de l’océan, il se produit un effet de surcote et elles débordent sur le littoral. Or, tous ces effets liés au cyclone ne sont pas appréciés dans le cadre des alertes, car l’alerte ne prend en compte que la vitesse des vents.

La semaine dernière, à La Réunion, le cyclone Berguitta a d’abord été classé en cyclone tropical intense avant d’être rétrogradé en alerte orange. Mais comme les pluies ont été extraordinairement abondantes alors que les bassins-versants étaient déjà gorgés d’eau, nous avons connu des inondations comme jamais auparavant. Or, comme nous n’étions plus en alerte rouge, il faut refaire un dossier de catastrophe naturelle avec les arguments nécessaires, mesurer ce qui s’est passé sur le terrain pour pouvoir bénéficier d’indemnités de la part des assurances et du fonds de catastrophe naturelle.

Ma question est simple : existe-t-il des outils permettant à Météo France de disposer de paramètres différents – l’intensité et le cumul des pluies notamment – selon que le phénomène a lieu en mer, c’est-à-dire là où il ne provoque pas beaucoup de dégâts, à l’approche des côtes, ou sur terre ? Cela permettrait que les alertes soient plus réalistes que lorsqu’elles se fondent sur le seul effet thermodynamique du cyclone.

M. Bernard Legras. L’île de La Réunion peut recevoir des précipitations localisées extrêmement intenses : je crois savoir qu’il est tombé jusqu’à 800 millimètres d’eau…

M. David Lorion. Davantage : 949 millimètres exactement en quarante-huit heures ! Pour vous donner un ordre d’idée, la pluviométrie à Paris est de 650 millimètres par an.

M. Bernard Legras. C’est encore plus que ce que je pensais.

Il est particulièrement difficile d’avoir des prévisions extrêmement précises sur l’île de La Réunion à cause de son relief extrême. Il faut vraiment des modèles avec une résolution très fine si l’on veut prendre en compte les effets de parois très importants dans les cirques de La Réunion, et qui peuvent induire, de façon localisée, des précipitations très fortes avec un ravinement très marqué.

Comme je connais La Réunion, je vois bien quelles sont les difficultés. Nous y avons deux radars de précipitations qui, en prévision immédiate, peuvent aider à progresser dans la connaissance des précipitations et le lancement des alertes à court terme, et donc améliorer la gestion de la situation. Je crois que la zone du volcan de La Réunion est une des régions les plus pluvieuses du monde, même en temps normal, par le fait qu’elle est exposée au flux des alizés ; le sol y est généralement gorgé d’eau. Encore sortiez-vous d’une période un peu plus sèche qu’à d’habitude, en tout cas dans l’Ouest.

Si l’on veut faire de meilleures prévisions de ces situations, nous avons besoin d’observations de type radar qui permettent de contraindre les modèles, avec des relevés des précipitations en temps réel et des modèles extrêmement précis, à résolution très fine, comme Météo France essaie d’en développer à l’heure actuelle à l’échelle kilométrique.

Mme Sandrine Josso. Merci de nous apporter votre expertise.

La mission spatiale Microcarb, prévue en 2020, est destinée à pallier le manque d’information des échanges de carbone entre l’atmosphère, les surfaces terrestres et les océans en cartographiant à l’échelle planétaire les sources et puits du principal gaz à effet de serre. Quels sont les objectifs attendus en matière de prévention des événements climatiques grâce aux nouvelles données qu’apportera la station Microcarb ?

M. Robert Vautard. La station Microcarb est destinée à surveiller le cycle du carbone, et plus précisément l’évolution des concentrations de CO2. Elle se situe de fait très en amont par rapport aux conséquences du changement climatique et des dérèglements. C’est un outil important qui permet d’avoir une vue de l’espace des émissions de CO2, mais aussi de comprendre comment le carbone et le CO2 sont gérés par la végétation et les océans. C’est donc une mission de surveillance du composant essentiel du changement climatique.

Les incidences de l’augmentation des concentrations de CO2 sur les événements extrêmes n’étant pas directes, Microcarb ne permettra pas nécessairement de mieux prévoir, à court terme en tout cas, les cyclones ; mais elle est essentielle pour permettre de comprendre les évolutions climatiques en général.

M. Bernard Legras. Une autre mission européenne sera bientôt lancée, qui aura peut-être un impact sur la prévision des événements extrêmes : ADM-Aeolus permettra, pour la première fois, de mesurer les vents depuis l’espace grâce à un lidar Doppler. C’est donc une solution possible pour acquérir des données sur les vents depuis l’espace. Dans la mesure où il s’agit d’une mission expérimentale, personne ne sait si cela va parfaitement fonctionner. On sait en tout cas qu’il est très délicat de faire voler ce genre d’instrument dans l’espace : le satellite CALIPSO (Cloud-Aerosol Lidar Infrared Pathfinder Satellite Observations) a très bien fonctionné, mais pas le lidar 4 installé sur la station spatiale… Et c’est un nouveau modèle, qui sera encore plus compliqué, qui sera utilisé pour cette future mission. Si les informations qui seront récoltées sont utilisables par les modèles de prévision, cela améliorera certainement l’apport d’informations sur les précurseurs des événements extrêmes, et bien entendu sur les événements extrêmes eux-mêmes.

M. Bertrand Bouyx. M. Legras a évoqué l’absence des moyens américains dans l’océan Indien et M. Vautard l’opportunité d’une résolution kilométrique si nous voulons disposer de modèles plus pertinents. Tout cela pose en fait la question des moyens. Si je comprends bien vos explications, il reste sur la surface de notre globe des zones blanches, du moins des zones insuffisamment couvertes, alors qu’une meilleure couverture permettrait de donner plus de pertinence aux modèles de simulation.

Il faut se donner les moyens de disposer de données instantanées et de cartographier en temps réel les zones de présence probable des facteurs susceptibles de déclencher des cyclones. Il serait intéressant de pouvoir mettre en balance le coût d’une reconstruction après le passage d’un cyclone et celui de la mise au point de modèles prédictifs beaucoup plus pertinents. La France peut-elle apporter ces moyens, ou doivent-ils être recherchés à des niveaux bien plus élevés au travers de partenariats économiques, aussi bien européens qu’américains ?

M. Bernard Legras. Il existe des partenariats d’observation : à La Réunion par exemple, nous avons un observatoire très bien équipé et qui héberge des instruments américains, belges qui font partie de réseaux internationaux qui collectent les données, les échangent et les diffusent. Cet observatoire de l’OPAR (Observatoire de Physique de l’Atmosphère de La Réunion) est d’autant plus important qu’il est situé dans une zone de l’hémisphère sud qui donne lieu à très peu d’observations, les terres émergées des pays riches se concentrant principalement dans l’hémisphère nord. Nos collègues étrangers apprécient la possibilité d’accéder à un site bien équipé pour réaliser des observations sur une longue durée, avec le soutien des autorités de La Réunion.

Il serait intéressant de placer des observatoires chargés de la prévision des cyclones et des événements extrêmes dans le canal du Mozambique, où ils sont susceptibles de se développer – la France dispose d’une ou deux îles dans cette région. En revanche, il est difficile de le faire au cœur de l’océan Indien où il n’y a pas d’île, et les observations par bateau météorologique qui se faisaient par le passé ont été abandonnées car beaucoup trop coûteuses. On cherche à les remplacer par des observations satellitaires, mais comme je l’ai indiqué, on ne peut pas tout observer par satellite. Peut-être pourra-t-on bientôt observer le vent, mais pour le moment c’est encore limité. En tout cas, on ne pourra pas observer le vent par des lidars à l’intérieur d’un cyclone tropical, puisqu’on sera bloqué par les nuages. On aura donc toujours besoin d’observations in situ.

À une certaine époque, les Américains ont utilisé des avions classiques. Les nouvelles technologies à base de drones permettent d’envisager de réaliser des observations du même type à des coûts plus abordables pour un pays comme la France qui n’a pas les mêmes moyens que les États-Unis. Je pense qu’il faut développer ces outils-là dans le futur. Des travaux sont menés dans cette perspective, notamment sur l’île de La Réunion.

M. Robert Vautard. Je souhaiterais revenir sur les calculs. Mais comme ce n’est pas ma spécialité, je n’entrerai pas dans le détail.

Actuellement, les modèles de prévision du temps tournent tous les jours, mais sur une période relativement courte – de quelques jours à un mois. Ils font des prévisions saisonnières à relativement haute résolution, en tout cas pour ce qui concerne les prévisions quotidiennes.

Mais pour ce qui est du climat, la résolution est pour l’instant de l’ordre de 100, 200 ou 300 kilomètres ; dans les années à venir, les points de résolution seront distants de quelques dizaines de kilomètres seulement. L’étude des phénomènes de climatologie peut se contenter d’une résolution de plusieurs centaines de kilomètres ; si l’on descend à quelques dizaines de kilomètres, on pourra encore rester à l’échelle de la climatologie, mais on verra mieux les phénomènes liés aux reliefs – aux grands reliefs s’entend : lorsqu’on prend un point tous les vingt-cinq kilomètres, on ne voit même pas encore complètement la vallée du Rhône par exemple, et l’île de La Réunion pas du tout… Il faudrait pouvoir descendre à un point tous les kilomètres, ce qui a deux avantages : non seulement c’est vraiment l’échelle pertinente pour mesurer les impacts des phénomènes extrêmes, mais cela permet aussi de représenter les grands nuages. Or l’on sait que, dans le système climatique, les grands nuages sont les vecteurs principaux des transports d’énergie dans l’atmosphère terrestre.

Aujourd’hui, ces grands nuages sont représentés, mais de façon indirecte parce qu’on ne peut pas représenter les vitesses verticales, etc. Grâce à la résolution kilométrique, on ira beaucoup plus loin et on fera certainement des découvertes. Si les capacités de calcul ne le permettent pas aujourd’hui, ce sera certainement possible dans la décennie qui vient.

Vous posez la question de la dimension géographique de l’effort à consacrer en matière d’observations. D’ores et déjà les groupes mondiaux s’organisent et de grands projets européens se structurent pour essayer d’échanger les logiciels, les technologies de représentation des données. Ainsi, une infrastructure mondiale s’est mise en place, qui distribue toutes les données de projections climatiques dans une démarche totalement bottom up. Les ingénieurs et les scientifiques se sont accordés au niveau mondial pour standardiser, homogénéiser la communication de ces données. C’est une réalisation remarquable puisqu’elle permet à tout le monde d’analyser ces projections climatiques.

Mais pour ce qui est du calcul et des ressources nécessaires pour calculer, c’est en encore la dimension nationale qui prédomine. Quelques organisations européennes mutualisent les moyens de calcul, mais l’effort dans ce domaine est encore très largement insuffisant.

Cela étant, pour la recherche, les moyens de calcul sur le climat sont partagés avec d’autres disciplines – la physique des particules, la biologie, etc. Et si l’on pense que la question du climat est très importante, un pays peut aussi décider d’y consacrer des moyens spécifiques. Mais cela suppose une décision politique.

Mme Ludivine Oruba. Chez les Américains, toutes les données, qu’elles soient in situ ou issues des observations à partir de satellites, d’avions ou autres, sont disponibles : n’importe qui peut les récupérer sur Internet. En France, l’accès à des données peut se révéler très compliqué. C’est un élément sur lequel il faudrait se pencher.

M. Bernard Legras. Je suis responsable scientifique du pôle de données Aeris, qui s’efforce justement de mettre cela en œuvre au niveau français.

Les chercheurs européens et français sont encore un peu dans le modèle ancien où l’on ne distribue pas les données. Mais les mentalités changent rapidement, et notre objectif est de rendre accessibles toutes les données des réseaux d’observation et de parvenir à une certaine standardisation si nous voulons aboutir à une qualité des données climatiques homogènes : il ne faudrait pas que, dans un siècle ou deux, on s’interroge sur les billets instrumentaux comme on le fait actuellement avec les données recueillies il y a un siècle ou deux… Il est vrai qu’à l’époque, elles n’étaient pas récoltées pour en faire de longues séries climatiques ; reste qu’elles nous sont très utiles aujourd’hui. Nous essayons d’anticiper, de façon à qualifier la qualité des données, à les calibrer, à les traiter toutes avec des algorithmes similaires afin que nos successeurs puissent les utiliser en toute confiance.

Nous essayons aussi de rendre accessibles toutes les données des réseaux météorologiques de Météo France via un portail unique, en cours de développement.

Ce problème est donc en passe d’être résolu, même si je ne vous cache pas que la collecte nous pose encore quelques difficultés.

M. Philippe Michel-Kleisbauer. Je souhaite vous poser deux questions. La première concerne le littoral provençal et la seconde pourrait peut-être éclairer mon éminent collègue de La Réunion.

Aux dires des populations mais aussi des praticiens de la mer comme les marins-pêcheurs ou les pêcheurs de gorgones, le mistral soufflerait moins, ou moins régulièrement. Les plongeurs estiment qu’ils trouvent les coraux à des profondeurs moins importantes qu’auparavant à cause de la turbidité des eaux. Pouvez-vous nous communiquer des éléments sur ce point ?

Ma seconde question est relative aux prévisions de coups de tabac. Un chercheur de Météo France, aujourd’hui à la retraite, avait créé une entité à part située dans ma circonscription et mis au point un modèle de calcul des houles et des tempêtes qui avait fait sa réputation dans le milieu de la recherche pétrolière, dans le golfe du Mexique ou au Gabon, et qui permettait aux foreurs de savoir s’ils devaient interrompre ou non leurs travaux de recherche selon les tempêtes qui s’annonçaient. Météo France a dû le reprendre. N’est-ce pas un moyen assez fiable dont pourraient servir nos camarades ultramarins, qui pourraient ainsi disposer d’une alerte suffisamment pointue afin de prendre à temps les mesures adéquates ?

M. Robert Vautard. Je ne pourrai pas malheureusement répondre à la seconde question, par incompétence si je puis dire, et je me limiterai au domaine que je connais.

Vous faites référence au mistral et à ce que l’on appelle les climats régionaux. Un travail de coordination des simulations à relativement haute résolution a été réalisé récemment, qui faisait suite à tout un travail en amont engagé depuis longtemps. Pour simuler les climats régionaux, on prend les simulations globales et on effectue un zoom sur une région particulière. C’est ce qui a été fait sur l’Europe avec le soutien de nos tutelles et de nos organismes de recherche, CNRS et autres, afin d’étudier la Méditerranée. Il s’agit des programmes HyMeX, Hydrological cycle in the mediterranean experiment, et MISTRALS, Mediterranean integrated studies at regional and local scales. Ces études ont porté sur des campagnes de mesures et des simulations numériques. La question des vents reste toujours extraordinairement complexe. On obtient des résultats assez évidents sur les températures. Quant aux précipitations extrêmes – les fameuses pluies méditerranéennes, parfois appelées pluies cévenoles –, on sait qu’elles ont augmenté de 20 % depuis le milieu du XXe siècle. Pour le moment, nous ne sommes malheureusement pas en mesure de répondre à votre interrogation sur le vent, sans doute parce que nous n’avons pas encore suffisamment travaillé sur le sujet. Cette question est très intéressante, mais force est de reconnaître que les observations et les simulations auxquelles il a été procédé jusqu’à présent ne nous ont pas encore permis de déceler sur ce point des signaux tout à fait clairs.

M. Philippe Michel-Kleisbauer. Dans les départements du sud de la France, la question du vent a une importance particulière en ce qu’elle est liée à celle des incendies et de leur pouvoir destructeur ; on l’a encore vu tout récemment en Corse. Lorsque, après avoir été ravagée par un incendie, une forêt méditerranéenne subit un épisode de pluie de grande intensité – ce qui n’est pas rare, car les pluies sont de plus en plus fortes –, l’effet de ravinement des sols se trouve amplifié. C’est ainsi que le changement climatique produit, sous l’effet d’une véritable réaction en chaîne, des événements à caractère catastrophique.

M. Robert Vautard. Nous disposons aujourd’hui d’éléments relatifs aux températures, aux précipitations et aux périodes de sécheresse, mais l’étude des vents régionaux constitue un vaste champ de recherche que nous commençons tout juste à explorer ; mais nous sommes bien conscients de l’intérêt qu’elle présente.

M. Bernard Legras. Même si les extrêmes peuvent être plus violents, les précipitations moyennes en région méditerranéenne risquent plutôt de diminuer, ce qui pourrait aggraver la désertification des zones concernées et augmenter de ce fait les risques d’incendie. C’est le cas dans le sud de la France, mais aussi en Italie, où il y a eu énormément d’incendies cette année, notamment en Toscane, en raison d’une sécheresse beaucoup plus intense que d’habitude.

M. Lionel Causse. Mme Oruba nous a donné des éléments scientifiques très précis au sujet des événements cycloniques, et M. Vautard nous a indiqué qu’il ne fallait pas s’attendre, en France métropolitaine, à une évolution de la fréquence des tempêtes ni de leur intensité. Cependant, les événements récemment survenus sur la côte atlantique française – je pense en particulier au cyclone de l’automne dernier – sont-ils de nature à modifier l’appréciation des risques relatifs aux événements cycloniques ?

Mme Ludivine Oruba. Le principal risque en France métropolitaine n’est pas lié aux cyclones tropicaux, mais aux tempêtes des moyennes latitudes. Or, comme l’a dit Robert Vautard, nous ne disposons pas encore de signaux clairs sur l’évolution du nombre et de l’intensité de ces tempêtes.

M. Robert Vautard. Effectivement, la côte atlantique de France métropolitaine est principalement exposée aux grandes tempêtes d’hiver, dont nous connaissons pratiquement chaque année un ou plusieurs épisodes d’une intensité plus ou moins marquée. Du fait de la montée du niveau marin, clairement lié au changement climatique, mais aussi des pluies plus importantes, les zones littorales de France métropolitaine se trouvent actuellement confrontées à un risque de submersion plus élevé : de ce point de vue, l’absence de signal clair en matière de tempêtes ne doit pas nous conduire à penser qu’il n’existe aucun risque.

Pour ce qui est du risque de voir arriver des cyclones tropicaux sur la côte atlantique métropolitaine, certaines études, extrêmement rares, tendent à montrer que des phénomènes de ce type pourraient survenir, mais plutôt dans le cadre d’une évolution climatique du milieu ou de la fin du siècle. Cependant, comme vous l’avez dit, un cyclone à trajectoire courte a bel et bien touché nos côtes cet automne. Si Ophelia n’était pas le premier cyclone à se diriger vers les côtes européennes, il présentait en revanche la trajectoire la plus à l’est jamais enregistrée depuis le début des observations.

À titre personnel, cela m’a beaucoup étonné de voir ce cyclone approcher autant les côtes européennes. Ce phénomène va faire l’objet d’études approfondies dans le cadre de nos modèles, mais je répète que nous ne disposions pas jusqu’à maintenant d’une résolution suffisante pour obtenir des données significatives sur ce type d’événements – heureusement, la récente amélioration des modèles devrait nous permettre de réaliser des progrès en la matière. Je suis désolé de ne pouvoir répondre de manière plus précise à votre question, mais il nous est impossible de faire mieux, en l’état de l’art.

M. le rapporteur. Madame, messieurs, nous vous remercions pour les informations que vous nous avez données, qui vont éclairer notre réflexion. Nous avons bien compris que subsistent encore, en matière d’évaluation des risques climatiques, des incertitudes liées au fait que les modèles actuels se fondent sur des observations réalisées sur une période relativement courte à l’échelle des phénomènes étudiés, et que les progrès de la science doivent permettre de réaliser prochainement des observations et des prévisions plus fines.

Mme Claire Guion-Firmin, présidente. Madame, messieurs, nous vous remercions d’avoir accepté notre invitation.

 

Laudition sachève à onze heures dix.

 


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9.   Audition, ouverte à la presse, de Mme Anny Cazenave, chercheur émérite au Laboratoire d’études en géophysique et océanographie spatiales (LEGOS) et directeur pour les sciences de la terre à l’International space science institute (ISSI), à Berne, et de M. Éric Guilyardi, directeur de recherches CNRS au Laboratoire d’océanographie et du climat : Expérimentation et approches numériques (LOCEAN-IPSL) et à l’Université de Reading (Grande-Bretagne), spécialiste des échanges océan-atmosphère et du rôle de l’océan dans le climat.

(Séance du jeudi 25 janvier 2018)

Laudition débute à onze heures quinze.

Mme Claire Guion-Firmin, présidente. Nous accueillons à présent pour cette seconde audition, ouverte à la presse, Mme Anny Cazenave, chercheur émérite au Laboratoire d’études en géophysique et océanographie spatiales (LEGOS) et directeur pour les sciences de la terre à l’International Space Science Institute (ISSI), à Berne, et M. Éric Guilyardi, directeur de recherches CNRS au Laboratoire d’Océanographie et du Climat : Expérimentations et Approches Numériques (LOCEAN-IPSL) et à l’Université de Reading, en Grande-Bretagne, spécialiste des échanges océan-atmosphère et du rôle de l’océan dans le climat.

M. Yannick Haury, rapporteur. Madame, monsieur, après nous avoir présenté les laboratoires au sein desquels vous travaillez, vous pourrez nous exposer les conséquences des changements climatiques sur l’océan – acidification, disparition des récifs coralliens, élévation des eaux par la dilatation liée au réchauffement des eaux et par la fonte des glaces.

Nous aimerions également savoir quel est l’impact des changements climatiques sur la formation, le développement, la fréquence et l’intensité des événements climatiques majeurs dans les zones littorales, comment vous analysez le lien entre le réchauffement des eaux de la mer et les événements climatiques majeurs, et quels sont les liens avec El Niño et La Niña.

Nous souhaitons que vous nous présentiez les connaissances actuelles sur le rôle de l’océan en tant que régulateur du climat mondial, grâce à ses échanges avec l’atmosphère. En particulier, avez-vous analysé les ouragans de cet automne, et en tirez-vous des conclusions particulières ?

Quelles seront à l’avenir les orientations prioritaires des travaux de vos laboratoires pour connaître ces phénomènes et identifier les vulnérabilités des zones côtières françaises face aux événements climatiques majeurs ?

Enfin, comment aller plus loin pour faire de l’océan une priorité dans le champ des problématiques traitées par les négociations climatiques, étant précisé qu’une résolution récente des Nations unies a ouvert la voie à la négociation d’un traité sur l’utilisation durable de la biodiversité en haute mer, les pourparlers devant débuter en septembre 2018 ?

Mme Anny Cazenave, chercheur émérite au Laboratoire détudes en géophysique et océanographie spatiales (LEGOS) et directeur pour les sciences de la terre à lInternational space science institute (ISSI). Madame la présidente, monsieur le rapporteur, mesdames et messieurs les députés, je fais de la recherche au Laboratoire d’études en géophysique et océanographie spatiales (LEGOS), situé à Toulouse – une des sept unités de recherche de l’Observatoire Midi-Pyrénées. Employant un peu plus de cent personnes, dont une quarantaine de chercheurs, ce laboratoire a vocation à étudier l’océan, en particulier sa dynamique et son rôle dans le climat et la géochimie marine.

À l’exception de la géochimie marine, tous nos domaines d’études s’appuient essentiellement sur les données obtenues au moyen de satellites, en particulier les satellites dits altimétriques, à savoir TOPEX/POSEIDON et les satellites Jason – séries 1 à 3 –, tous développés conjointement par la France et les États-Unis, donc par le CNES et la NASA, depuis le début des années 1990. Les données obtenues au moyen de ces satellites nous fournissent des informations sur la circulation océanique, les courants, les vents de surface et les vagues, mais aussi sur l’élévation du niveau des mers résultant du réchauffement climatique.

M. Éric Guilyardi, directeur de recherches CNRS au Laboratoire docéanographie et du climat : Expérimentation et approches numériques (LOCEAN-IPSL) et à lUniversité de Reading (Grande-Bretagne), spécialiste des échanges océan-atmosphère et du rôle de locéan dans le climat. Madame la présidente, monsieur le rapporteur, mesdames et messieurs les députés, pour ma part, je travaille au sein du Laboratoire d’océanographie et du climat : expérimentations et approches numériques (LOCEAN-IPSL), basé à Paris, sur le site de Jussieu. C’est un des neuf laboratoires de l’Institut Pierre Simon Laplace. Bien que n’étant pas situé au bord de la mer, le LOCEAN est le plus gros laboratoire d’océanographie de France : il emploie environ 200 personnes, dont la moitié de permanents. Nous avons plusieurs tutelles : le CNRS, mais aussi l’Université Pierre-et-Marie-Curie – appelée Sorbonne Université depuis le 1er janvier 2018 –, l’Institut de recherche pour le développement (IRD) – ce qui nous conduit à avoir de nombreux chantiers au Sud, en particulier dans les zones tropicales –, et le Muséum d’histoire naturelle.

Nos thématiques de recherche sont assez larges et certaines se recoupent avec celles du LEGOS, notamment lorsqu’il s’agit de comprendre la circulation de l’océan. Une grande partie de notre activité est constituée de campagnes d’observation en mer – essentiellement en milieu hauturier – destinées à comprendre le rôle de l’océan en matière climatique, mais nous effectuons également de la modélisation : le LOCEAN est le fer de lance de la modélisation européenne, avec le modèle NEMO (Nucleus for European Modelling of the Ocean), devenu plate-forme de modélisation numérique de l’océan servant pour de nombreuses applications, que ce soit en matière opérationnelle – avec Mercator Océan à Toulouse – ou en recherche fondamentale ; c’est un des cinq ou six modèles utilisés au niveau mondial pour effectuer les simulations répertoriées par le GIEC.

 

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« L’océan, c’est la mémoire du climat » : cette phrase illustre bien le fait qu’en raison de son inertie extrêmement forte par rapport à celle de l’atmosphère, l’océan est un gardien des équilibres, mais aussi un acteur des variations lentes du climat. En effet, l’océan contient autant d’énergie dans ses deux ou trois premiers mètres de profondeur – sur une profondeur moyenne de 4 000 mètres – que toute la colonne atmosphérique. On sait aujourd’hui que 93 % du réchauffement additionnel lié à l’activité humaine est stocké dans l’océan, grâce à cette inertie.

L’océan contient des masses d’eau tenues éloignées de la surface durant de très longues périodes – on parle ici de centaines, voire de milliers d’années. En matière climatique, l’inertie de l’océan explique, entre autres, que les côtes océaniques bénéficient d’un climat plus doux en hiver : du fait de son inertie, l’océan est plus difficilement refroidi par l’hiver que ne le sont les continents.

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L’océan fait partie du cycle naturel du carbone, qui comporte des échanges entre l’atmosphère et les surfaces continentales d’une part, l’atmosphère et l’océan d’autre part. La perturbation humaine, qui représente environ 10 milliards de tonnes de carbone émises chaque année, se répartit de la sorte : 25 % à 30 % sont absorbés par l’océan, 25 % à 30 % le sont par les continents – grâce aux forêts –, et ce sont donc environ 4 milliards de tonnes de carbone qui restent dans l’atmosphère, où ils sont responsables de l’augmentation de l’effet de serre et du réchauffement. Sans ce puits de carbone, cette pompe à carbone que constitue l’océan, le réchauffement serait donc bien supérieur.

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La courbe du réchauffement global depuis 1880 – date à partir de laquelle on dispose d’observations qui commencent à être fiables – fait apparaître une augmentation très nette des températures depuis les années 1960, mais aussi des variations autour d’une moyenne glissante. Ces variations annuelles ou décennales s’expliquent par des variations impliquant l’océan – ainsi, une année avec un El Niño fort va correspondre à une augmentation de la température globale de la planète –, à une échelle moindre que celle de l’influence des activités humaines.

Le phénomène El Niño, « l’enfant terrible du Pacifique », se produit une fois tous les trois à sept ans. C’est un réchauffement de la partie est de l’océan Pacifique Sud, au niveau de l’équateur, considéré comme un dérèglement, durant un an, des échanges entre l’océan et l’atmosphère.

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Sur une vue en éclaté du Pacifique tropical, on voit que les alizés poussent les eaux chaudes de l’équateur vers le Pacifique ouest, jusqu’à ce qu’une « piscine » d’eau chaude – à un peu plus de 30 °C, contre 25 °C pour le restant de l’océan – se constitue autour de l’Indonésie. Cette masse d’eau déplacée par les alizés est remplacée par des eaux froides venues des profondeurs, chargées en nutriments qui servent de nourriture aux poissons. La présence à l’ouest d’une masse d’eau beaucoup plus chaude que le reste de l’océan va se traduire par une différence de pression, qui va à son tour engendrer des alizés : le système s’auto-entretient. C’est ce qu’illustre le schéma qui correspond aux conditions Image5
normales dans le Pacifique tropical.

Mais certaines années, ce mécanisme s’arrête, produisant ce que l’on appelle un événement El Niño. Les eaux chaudes qui étaient confinées dans l’ouest reviennent dans le centre, voire à l’est du Pacifique, et les zones de précipitations intenses qui se trouvaient au-dessus des eaux chaudes se déplacent en même temps, ce qui provoque l’apparition et le déplacement de cyclones.

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El Niño se traduisant par des changements dans les mouvements de convection atmosphérique, il va avoir différents effets environnementaux, mais aussi sociétaux, sur les zones touchées. Ainsi, il va se traduire par des sécheresses en Indonésie et dans le nord de l’Australie, tandis que les côtes du Pérou seront très arrosées ; dans le sud de l’Afrique de l’Est, le climat sera sec et chaud, mais il pleuvra davantage en Californie – tous ces phénomènes étant liés par des connexions atmosphériques.