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N° 4790

 

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ASSEMBLÉE  NATIONALE

CONSTITUTION DU 4 OCTOBRE 1958

QUINZIÈME LÉGISLATURE

 

 

Enregistré à la Présidence de l’Assemblée nationale le 8 décembre 2021.

RAPPORT D’INFORMATION

dÉposÉ

en application de l’article 145 du Règlement

 

PAR LA MISSION D’INFORMATION ([1]) 

 

visant à identifier les ressorts de l’abstention et les mesures
permettant de renforcer la participation électorale

et prÉsentÉ par

M. Xavier BRETON, Président,

M. StÉphane TRAVERT, Rapporteur,

Députés.

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La mission d’information, créée par la Conférence des présidents, visant à identifier les ressorts de l’abstention et les mesures permettant de renforcer la participation électorale est composée de : M. Xavier Breton, président ; M. Stéphane Travert, rapporteur ; M. François Cornut-Gentille, Mme Isabelle Florennes, MM. Gérard Leseul, Pacôme Rupin, vice-présidents ; Mmes Jacqueline Dubois, Valérie Petit, MM. Stéphane Peu, Sylvain Templier, secrétaires ; Mme Clémentine Autain, MM. Erwan Balanant, Bruno Bilde, Mme Yaël Braun-Pivet, MM. Jean-René Cazeneuve, Pierre Cordier, Mmes Monique Iborra, Marion Lenne, M. Roland Lescure, Mmes Jacqueline Maquet, Muriel Roques-Etienne, MM. Raphaël Schellenberger, Benoit Simian, Mme Agnès Thill, MM. Charles de la Verpillière, Guillaume Vuilletet.


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 SOMMAIRE

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Pages

Avant-propos du président xavier Breton

Partie I – Les constats

I. la banalisation de l’abstention entraîne de fait l’exclusion d’une partie de la population du corps électoral

A. La progression de l’abstention est une donnée incontournable du paysage politique

1. La progression de l’abstention constitue une tendance lourde depuis les années 1970, à de rares et notables exceptions

a. L’abstention est un phénomène de masse

b. L’élection présidentielle se distingue par la mobilisation qu’elle suscite

2. Elle s’explique à la fois par la hausse du vote intermittent que par celle de l’abstention systématique

a. Le vote intermittent reflète une stratégie électorale

b. L’abstention systématique indique une rupture plus nette

B. cette tendance générale n’efface pas le caractère différencié de la participation électorale

1. Les déterminants de la participation électorale s’expliquent principalement, mais pas uniquement, par des facteurs démographiques et sociaux

a. L’âge et le niveau de diplôme sont des déterminants lourds

b. L’évolution des modes d’action politique modifie surtout les pratiques des jeunes

2. La démobilisation électorale aggrave les inégalités sociales de participation, et affaiblit la représentativité des personnes élues

II. La progression de l’abstention masque une grande diversité de facteurs

A. l’abstention constitue le plus souvent un choix et Un mode d’expression politique

1. L’abstention peut s’expliquer par un manque de confiance, voire par une forme de défiance envers les élus et le système

a. Le refus du vote peut permettre d’exprimer un désaccord

b. L’abstention s’inscrit dans un rapport large de défiance

2. L’abstention traduit également un désintérêt de l’électeur pour le scrutin et pour ses conséquences

a. La perception des différences entre les candidats

b. Le désintérêt pour les choix politiques

B. l’abstention peut également être subie

1. Les modalités d’inscription sur les listes électorales peuvent éloigner durablement le citoyen de l’urne

2. La procédure d’inscription sur les listes électorales repose sur une démarche volontaire

C. La faible participation aux élections locales du printemps 2021 résulte d’une conjonction de facteurs

1. Le contexte de la pandémie constitue une explication insatisfaisante, même s’il a pu compliquer le déroulement de la campagne

2. Le double scrutin organisé en 2021 a surtout cristallisé les constats dressés précédemment

a. Les déterminants du vote se maintiennent

b. Les électeurs n’ont pas perçu d’enjeu au scrutin

Partie II – Les leviers d’action

I. lever les obstacles à l’expression du suffrage

A. mieux informer les Électeurs En amont du scrutin et faciliter l’inscription sur les listes électorales

1. Le manque d’information des citoyens sur les enjeux du scrutin et les difficultés rencontrées dans la distribution de la propagande électorale appellent des solutions complémentaires

2. L’assouplissement des modalités d’inscription sur les listes électorales permettrait de lutter contre la mal-inscription

B. élargir les possibilités de vote

1. Voter sans se déplacer

a. Assouplir le recours aux procurations afin de répondre aux aspirations des électeurs

b. Expérimenter le vote à distance

2. Voter à l’urne, plus longtemps et en tout lieu

a. Le vote à l’urne par anticipation

b. Le vote sur tout le territoire

II. Repenser la démocratie représentative

A. Faire évoluer les modalités de choix

1. Permettre de ne pas choisir : le vote blanc ?

a. Les liens distendus avec l’abstention

b. L’impossible reconnaissance

2. Mieux choisir

a. Le jugement majoritaire

b. La lisibilité des modes de scrutin

B. Rapprocher les décisions et décisionnaires des citoyens

1. Les électeurs sont demandeurs d’un lien direct avec leurs représentants

2. L’ancrage local des parlementaires doit être renforcé

III. Encourager la mobilisation éclairée des électeurs

A. Favoriser la qualité de la campagne

1. Revoir la place des sondages dans notre démocratie

a. Le bon usage des sondages dans le cadre prévu par la loi

b. La préservation de la sérénité du débat

2. Moderniser les règles de communication politique

a. Le temps de parole

b. La campagne audiovisuelle officielle

B. RÉenchanter la pratique dÉmocratique pour les jeunes gÉnÉrations

1. Remettre l’éducation à la citoyenneté au cœur du parcours scolaire

2. Favoriser l’attachement à l’acte de vote

examen du rapport

Liste des propositions de la mission d’information

Personnes entendues

Liste des contributions reÇues ()

COMPTE RENDU DE L’ENTRETIEN ENTRE LE PRésident,  le RAPPORTEUR et M. Robert BADINTER ()

Annexe I Revue des propositions de lois récentes portant sur les modalités de vote et la participation électorale

annexe 2  Étude comparée des mesures mises en place pour favoriser la participation électorale

ANNEXE 3 synthèse des résultats de la consultation numérique


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   Avant-propos du président xavier Breton

 

La mission d’information sur les ressorts de l’abstention et les mesures permettant de renforcer la participation électorale a été créée par la conférence des Présidents, sur la proposition du Président Richard Ferrand, le 29 juin 2021, soit deux jours après le second tour des élections départementales et régionales auxquelles seulement un Français sur trois avait pris part.

Cette mission, composée de 25 membres représentant l’ensemble des groupes de l’Assemblée et d’un député non inscrit, a tenu sa réunion constitutive dès le 20 juillet et a commencé ses auditions le 1er septembre. Elle a depuis mené 25 auditions ou tables rondes, qui ont été diffusées en direct sur le site de l’Assemblée et dont les compte rendus ont été mis en ligne. Cela lui a permis de prendre directement l’avis éclairé de plus de 70 personnes.

Comme il convient dans les exercices de ce type, et même si le temps était compté, la mission a entendu des personnes très diverses : un nombre important de chercheurs, de droit public et de science politique, des experts des États-Unis et un politologue suisse, des représentants des principaux instituts de sondage, les responsables pertinents du ministère de l’Intérieur, de celui de l’Europe et des affaires étrangères et de celui de l’Éducation nationale, des spécialistes du numérique, des représentants d’élus locaux et des responsables des principaux partis politiques. Elle a abordé les questions de la communication politique à travers l’audition du président du Conseil supérieur de l’audiovisuel, des rédacteurs en chef de la presse écrite, des responsables de l’audiovisuel public, des représentants des réseaux sociaux. Elle a également invité les dirigeants des groupes de médias privés et de grandes agences de communication, mais ni les uns ni les autres n’ont répondu favorablement à notre sollicitation ([2]).

La mission a eu davantage de succès auprès des associations : une table ronde a réuni des associations menant des actions en faveur de la participation électorale, notamment auprès des jeunes et des habitants de quartiers en difficultés, qui sont particulièrement touchés par l’abstention ; une autre a permis d’approfondir les questions du vote blanc et du jugement majoritaire, avec les associations qui les promeuvent.

Comme la mission a été très sollicitée, elle a aussi proposé à de nombreuses structures, notamment associatives, de lui adresser une contribution écrite.

 

La mission remercie toutes les personnes qui ont pris part à ses travaux, en participant à l’une de ses réunions ou rédigeant une contribution ([3]). Des remerciements particulièrement chaleureux doivent être adressés à M. Robert Badinter, qui a accepté de s’entretenir longuement avec le Président et le Rapporteur ([4]).

Elle a en outre bénéficié de travaux réalisés à l’initiative du Président Ferrand : le CERDP, le réseau documentaire du Conseil de l’Europe et de l’Union européenne, a produit fin juillet une étude comparative riche d’enseignements ([5]) ; le 3 novembre, deux think tanks, la fondation Jean-Jaurès et la Fondapol, ont remis des rapports présentant les travaux qu’ils ont réalisés sur le thème de la participation électorale ([6]).

Enfin, comme cela avait été annoncé dès le lancement de la mission d’information, la mission a conduit une consultation citoyenne, afin de permettre au plus grand nombre de nos concitoyens de donner leur opinion.

La consultation s’est déroulée entre le 1er et le 31 octobre. Son ouverture a été assez largement relayée par les médias et les réseaux sociaux. Finalement, près de 173 000 personnes y ont participé, ce qui témoigne de l’intérêt des Français pour ces questions essentielles pour le fonctionnement de la démocratie. Cette consultation occupe ainsi la troisième place des consultations citoyennes menées sur le site de l’Assemblée nationale pour ce qui est du nombre de réponses obtenues.

L’un des objectifs principaux était d’offrir aux personnes qui s’abstiennent une occasion d’expliquer les raisons de ce choix et de proposer des solutions. Près du tiers des personnes qui ont participé à la consultation s’abstiennent souvent ou toujours. C’est vraisemblablement moins que dans l’ensemble de la population, mais la proportion n’est pas négligeable.

En dépit de ces limites, inhérentes aux démarches de ce type, puisque répond qui veut, l’exercice s’est avéré très utile, confirmant un certain nombre de conclusions auxquelles les membres de la mission avaient pu arriver à la suite des auditions mais réservant aussi quelques surprises. La synthèse complète de ses résultats est présentée en annexe du rapport.

Il convient enfin de saluer l’assiduité de la plupart des membres de la mission aux travaux de celle-ci, y compris en pleine période budgétaire, mais aussi l’excellent esprit dans lequel ils ont travaillé. Les constats et les inquiétudes semblent largement partagés sur l’ensemble des bancs de l’Assemblée.

 

Parmi les recommandations émises par le Rapporteur, celles qui ont rencontré un assez large consensus au sein de la mission sont celles qui s’inscrivent dans une approche technique des modalités d’organisation des scrutins, comme les formalités d’inscription sur les listes électorales ou l’établissement des procurations.

En revanche les expérimentations proposées, sur le vote par anticipation, le vote électronique ou le jugement majoritaire par exemple, n’ont pas recueilli l’assentiment unanime de la mission, alors même que le Président et le Rapporteur se rejoignent sur la nécessité d’actualiser et de moderniser les modalités de vote dans notre pays.

Par ailleurs, et à titre personnel, le Président regrette qu’une fin de non-recevoir soit une nouvelle fois opposée à la proposition d’intégrer le vote blanc dans le décompte des suffrages exprimés.

Au bout du compte les travaux de cette mission d’information constituent une étape dans la réponse à apporter à l’abstention. En effet, les propositions formulées ne répondent que partiellement au cœur du problème, à savoir pourquoi nos concitoyens se sentent de moins en moins représentés.

Souhaitons toutefois que ce rapport contribue à réanimer dans notre pays « l’envie de démocratie ». N’oublions en effet jamais que la démocratie est un bien précieux, mais fragile. Notre devoir de citoyen est d’en prendre, sans relâche, le plus grand soin.

 

 

 

 

 


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La représentativité dans l’épreuve et par la preuve

 

 

La société française évolue au fil des siècles, des crises de toutes natures, des moments d’allégresse partagés, de colère, d’émotions solidaires. Notre pays vit au rythme des éternels débats sur la place de la France dans le monde et la place laissée à la démocratie dont tous les citoyens se réclament.

Avec les responsables politiques qui se sont succédé, la République s’est enrichie de nouveaux droits. Elle promeut par exemple l’égalité Femme-Homme quand les conservatismes la rejettent. Elle promeut la lutte contre les inégalités qui est l’objet de toutes les attentions et s’exerce parfois dans l’indifférence ou la colère. Ne pas parvenir à faire de ces droits les moteurs d’une démocratie vivante et apaisée serait un échec patent.

L’abstention prospère sur ces terreaux fertiles d’incompréhension, de rejet et de manque de confiance dans l’exercice même de la démocratie représentative.

L’abstention, qui s’est inscrite petit à petit dans chacun de nos scrutins depuis les années 70, jusqu’à un niveau jamais égalé lors des dernières consultations électorales de juin 2021, n’a jamais été ou peu interrogée. Il ne reste que le triste constat de commentaires désabusés de responsables politiques chaque soir d’élection. C’est un défi de taille que les citoyens et les élus d’aujourd’hui doivent relever, sous peine de ne plus pouvoir contenir cette défiance qui ronge chaque jour notre vie démocratique. L’abstention est devenue un fait majeur de nos démocraties.

Redonner le sens des devoirs citoyens qui se juxtaposent avec les droits mis en œuvre, c’est faire renaître une forme de grammaire des équilibres de nos destins communs.

Le vote pour un ou une représentante reste au cœur de la participation de chacun à la vie de la cité. C’est aussi exercer une influence sur le choix de personnes, de projets, de valeurs qui fondent un engagement pour le bien commun.

Une défiance qui perdure, un rapport nouveau à la politique, un engagement pour des causes plutôt que pour des projets collectifs… Comme ses causes, les réponses à l’abstention sont multiples. Le retour à une participation citoyenne de bon niveau prendra du temps et demandera une large mobilisation tant collective qu’individuelle.

 

 

Au cours des différentes auditions, en responsabilité, nous avons été intimement convaincus qu’un pays assure sa stabilité sur deux piliers essentiels : le respect des valeurs de la République et une démocratie représentative qui suscite la confiance, inspire le débat et porte l’élévation et la réussite de chacun comme un talisman.

Réenchanter la démocratie, c’est avant tout regagner la confiance des citoyens en nos institutions, en ses représentants. Ce sera le chemin commun que nous devrons emprunter pour préparer les futures générations à s’inscrire elles aussi dans ces combats.

 

 


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   Partie I – Les constats

I.   la banalisation de l’abstention entraîne de fait l’exclusion d’une partie de la population du corps électoral

L’abstention fait partie des aspects les plus commentés de la vie politique française. Son augmentation inquiète car elle implique, pour une part croissante des citoyens, la suspension de leur participation au fonctionnement de la démocratie représentative.

A.   La progression de l’abstention est une donnée incontournable du paysage politique

Les abstentionnistes sont de plus en plus nombreux, ce qui complexifie le suivi précis de leurs pratiques, variables selon les échéances électorales et au cours de la vie.

1.   La progression de l’abstention constitue une tendance lourde depuis les années 1970, à de rares et notables exceptions

a.   L’abstention est un phénomène de masse

À la plupart des derniers scrutins, l’abstention s’est située aux alentours de 50 % et a même atteint un pic lors des dernières élections :

– 51,3 % et 57,4 % respectivement aux premier et second tours des élections législatives de 2017 (niveaux records pour ces élections) ;

– 55,4 % et 58,6 % aux premier et second tours des élections municipales de 2020 (niveaux records) ;

– 66,7 % et 65,3 % aux premier et second tours des élections régionales de 2021 (niveaux records) ;

– 66,7 % et 65,6 % aux premier et second tours des élections départementales de 2021 (niveaux records).

Ces niveaux particulièrement élevés d’abstention aux derniers scrutins sont le produit d’une tendance de long terme, amorcée au milieu des années 1980. L’abstention aux élections législatives n’a cessé de croître à partir de 1986, année du seul scrutin s’étant déroulé à la proportionnelle à un tour.

Les élections européennes échappent à cette analyse en ce que la participation électorale a présenté récemment une augmentation. Si la première élection du Parlement européen au suffrage universel, en 1979, avait donné une participation historique en France de 60,71 %, elle a oscillé entre 40 et 43 % de 2004 à 2014, avant d’atteindre 50,12 % en 2019 ([7]). Cette situation correspond à la moyenne de l’Union européenne, au sein de laquelle seul un citoyen sur deux désigne ses représentants directs, avec d’importantes variations dues notamment au caractère obligatoire du vote dans certains États membres.

Abstention aux élections présidentielles, législatives, européennes, municipales et régionales entre 1958 et 2020

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Vincent Tiberj, données ministère de l’Intérieur ([8])

b.   L’élection présidentielle se distingue par la mobilisation qu’elle suscite

L’élection présidentielle est également sujette à la tendance générale, avec une légère progression de l’abstention depuis 2007. Les niveaux de participation les plus bas ont cependant été observés au second tour de l’élection de 1969 (68,85 %), au cours de laquelle Georges Pompidou avait été crédité de 44,5 % des suffrages dès le premier tour, puis au premier tour de 2002 (71,6 %), dont le résultat avait entraîné un sursaut de mobilisation de 7 points au second tour.

Cette élection se détache ainsi nettement par les niveaux de participation relativement élevés qu’elle continue de susciter. En 2017, la participation s’est élevée au premier tour à 77,7 %, soit 3 points de plus qu’au second tour. Ces chiffres sont très proches des niveaux observés lors des élections législatives, qui conduisent à l’élection du chef de l’exécutif, dans d’autres démocraties européennes de régime parlementaire : les élections fédérales allemandes ont mobilisé en 2021 76,6 % des électeurs, tandis que les élections générales italiennes de 2018 ont enregistré un taux de participation de 73 %.

Proportion d’inscrits sur les listes électorales ayant voté aux élections présidentielles depuis 1965

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Source : Statista, 2021.

2.   Elle s’explique à la fois par la hausse du vote intermittent que par celle de l’abstention systématique

a.   Le vote intermittent reflète une stratégie électorale

Bien que l’abstention soit en hausse à toutes les élections, ses niveaux diffèrent d’une échéance électorale à l’autre. Ces variations traduisent l’existence d’un vote dit « intermittent » : cette pratique revient, sur une période électorale donnée, à avoir voté au moins à un tour de scrutin et à s’être abstenu également à au moins un tour. Le sociologue François Héran distingue cette « abstention stratégique » des abstentions « d’exclusion » ou « de mobilité », dans la mesure où l’électeur décide alors de prendre part au vote en fonction de l’enjeu, qu’il apprécie librement ([9]). L’individu se trouve alors, selon le politologue Pascal Perrineau, dans une « citoyenneté contractuelle et épisodique » ([10]) plutôt que dans un rapport solennel au vote empreint d’un sentiment de devoir.

La séquence regroupant, tous les cinq ans, deux élections nationales à deux tours (la présidentielle et les législatives) donne lieu à une forte progression du vote intermittent, passé de 40,4 % des inscrits en 2007 à 50,8 % en 2017. De plus en plus d’inscrits ne votent qu’aux deux tours de la présidentielle : ce profil concernait 20,5 % des inscrits en 2017 ([11]). Ce choix n’est pas anodin, l’élection présidentielle étant largement considérée comme présentant le plus fort enjeu.

b.   L’abstention systématique indique une rupture plus nette

La part des électeurs inscrits sur les listes mais qui ne se déplacent jamais pour voter, pour quelque motif que ce soit, est également en augmentation. Cette absence de mobilisation est plus préoccupante car elle indique soit un déficit structurel d’accès au vote, soit un rejet du principe-même de l’élection.

Mme Anne Muxel, sociologue et politologue, soulignait que, si le vote intermittent est à présent devenu la nouvelle norme, « il peut se transformer chez certaines catégories de la population en une abstention systématique ». L’abstention systématique a concerné en 2017 13,4 % des inscrits contre 8,6 % en 2007, ce qui reste une part modérée du corps électoral au regard de la progression de sa forme intermittente.

Le rapport au vote peut être recoupé avec les caractéristiques sociodémographiques des électeurs. L’abstention systématique concerne 24,4 % des personnes non diplômées, soit une proportion trois fois plus importante que chez les titulaires du baccalauréat ([12]). Cette forme de rupture avec les urnes est en augmentation dans toutes les tranches d’âge, mais prévaut un peu plus chez les jeunes et les personnes de plus de 80 ans ([13]). Néanmoins, aucune vraie fracture générationnelle n’est observée en matière d’abstentionnisme systématique.

B.   cette tendance générale n’efface pas le caractère différencié de la participation électorale

La progression généralisée de l’abstention masque des différences importantes au sein du corps électoral. La participation électorale s’explique en effet, en grande partie, par les variables lourdes de la sociologie électorale : de manière générale, la participation électorale croît avec l’âge et le niveau de diplôme. D’autres effets, plus structurels, sont également à l’œuvre : le renouvellement générationnel fait évoluer les modalités de participation citoyenne, et l’obligation morale que constitue l’acte de voter tend à s’étioler, cohorte après cohorte. Enfin, le dynamisme de l’abstention a pour effet d’aggraver les inégalités de participation électorale, risquant ainsi d’affaiblir la représentativité des personnes élues.


1.   Les déterminants de la participation électorale s’expliquent principalement, mais pas uniquement, par des facteurs démographiques et sociaux

a.   L’âge et le niveau de diplôme sont des déterminants lourds

L’abstention peut être vue comme le signe d’un manque d’intégration politique et sociale. Dès 1968, Alain Lancelot avançait l’idée selon laquelle « les conclusions de l’analyse politique avaient déjà permis de dégager ce facteur d’interprétation mais l’analyse sociologique en a montré la généralité. Qu’il caractérise la situation d’une catégorie sociale par rapport à l’ensemble de la société, ou la situation d’un individu par rapport à son groupe d’activité, le degré d’intégration conditionne très largement le niveau de la participation électorale » ([14]).

Les auditions organisées par la mission d’information ont fait émerger un consensus sur les déterminants de la participation électorale. Malgré la hausse continue de l’abstention, qui touche désormais toutes les composantes du corps électoral, ce phénomène s’explique encore très largement par des facteurs démographiques et sociaux.

Dans un article publié en 2017, Mme Céline Braconnier et MM. Baptiste Coulmont et Jean-Yves Dormagen relevaient que, s’agissant du premier tour de l’élection présidentielle, le faible niveau d’études et l’âge sont les facteurs les plus prédictifs de l’abstention ([15]). Ainsi, « c’est entre les différentes classes d’âge que les écarts de participation sont les plus marqués » : au premier tour de la présidentielle de 2017, l’abstention est très supérieure à la moyenne chez les jeunes (31,6 % chez les 25-29 ans), réduite entre 40 et 49 ans, et faible chez les 50-54 ans (12,3 %). Elle augmente de nouveaux chez les personnes très âgées (42,7 % chez les 85 ans et plus).

De très importants écarts s’observent également en matière de niveau d’études. Le taux d’abstention s’élève à 11,4 % chez les titulaires d’un diplôme de Bac +5, mais atteint 37,6 % (soit plus du triple) chez ceux qui n’ont aucun diplôme et ont interrompu leur scolarité avant le lycée.

Logiquement, la catégorie socio-professionnelle influe également sur la participation électorale. L’abstention des ouvriers atteint ainsi 24,6 %, soit plus du double de celle des cadres et professions intellectuelles supérieures, égale à 11,6 %.

Comme le résument les auteurs, « les chances de participation sont parfaitement ordonnées selon le volume de ressources économiques, sociales et culturelles dont disposent les électeurs. Le premier tour de la dernière présidentielle démontre encore une fois que les membres des classes populaires (faible niveau d’études, professions manuelles et/ou peu qualifiées, faibles ressources économiques) présentent des risques bien plus élevés de s’abstenir que les membres des classes supérieures ».

INÉGALITÉS SOCIO-ÉCONOMIQUES DE PARTICIPATION

Source : Céline Braconnier, Baptiste Coulmont, Jean-Yves Dormagen, op. cit.

Cette même étude souligne que d’autres facteurs influencent également le vote. Ainsi, l’entourage immédiat de l’électeur, et notamment, sa situation matrimoniale, peuvent tempérer l’influence des déterminants sociologiques que sont l’âge ou le niveau de diplôme. Le fait de vivre en couple augmente la propension à aller voter, de même que le fait d’avoir des enfants ; à l’inverse, le veuvage augmente le risque d’abstention. Le niveau d’études du conjoint influence également la participation électorale, même si la part que joue l’homogamie est difficile à neutraliser.

Au plan géographique, les analyses cartographiques obtenues par la mission d’information semblent confirmer et prolonger ces constats.

Le rapport réalisé par la Fondapol relève ainsi qu’aux élections départementales et régionales de 2021, la cartographie de l’abstention était « profondément structurée par la place des électeurs les plus âgés. Ainsi, les zones les plus dynamiques démographiquement se distinguent par un niveau de participation très bas comme en Île-de-France ou dans les agglomérations lilloise, bordelaise, lyonnaise ou encore toulousaine. Se distinguent également les Pays-de-la-Loire, l’Alsace et les zones frontalières du nord-est du pays ou la partie nord de la région Rhône-Alpes où la part des 65 ans et plus est faible et l’abstention largement au-dessus de la moyenne nationale (33,3 %) » ([16]).

La note de MM. Jérôme Fourquet et Sylvain Manternach, « Les élections régionales en dix cartes », qui figure dans le rapport de la Fondation Jean‑Jaurès, formule la même analyse ([17]). D’autres facteurs géographiques influent également sur la participation électorale, tels que la distance de la commune de résidence à l’agglomération la plus proche ([18]), mais constituent, d’après les auteurs, une clé de lecture moins puissante que celle de la démographie.